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« Nous n’en sommes pas encore là », a répondu Paula Pinho, porte-parole de la Commission européenne, interrogée sur cette éventualité. « Mais, à un moment, nous espérons qu’il y aura de telles discussions qui permettront enfin de parvenir à la paix en Ukraine », a-t-elle ajouté.
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Enseignements pour la justice transitionnelle contemporaine
La citation de Lallement trouve une résonance remarquable dans les théories contemporaines de la réconciliation post-conflit. Le manuel de référence de l’IDEA (2003), préfacé par Desmond Tutu, établit que la réconciliation est « un processus à long terme qui peut prendre des décennies ou des générations ». idea Le temps seul ne guérit pas les blessures ; un passé violent non traité est « comme un feu qui s’embrase par intermittence ». idea
Les études de cas comparatives confirment ce constat. En Afrique du Sud, malgré la célèbre Commission Vérité et Réconciliation (1995-2002), une enquête de 1998 révélait que « la majorité des victimes estimaient que la TRC avait échoué à réaliser la réconciliation » et que « la justice était un prérequis pour la réconciliation plutôt qu’une alternative ». Wikipedia En Espagne, le « pacte de l’oubli » de 1977 a semblé fonctionner pendant 25 ans avant qu’un « boom mémoriel » ne révèle les plaies non cicatrisées du franquisme. EURAC ResearchWikipedia Au Zimbabwe, la politique de réconciliation imposée par Mugabe en 1980 a échoué faute d’adresser les causes profondes des conflits. idea
L’expérience française de 1791 illustre plusieurs écueils identifiés par la recherche contemporaine :
- L’amnistie sans reconnaissance : Le décret de septembre 1791 imposait l’oubli juridique sans établir la vérité ni reconnaître les souffrances.
- La précipitation politique : Vouloir « clore » la Révolution en quelques mois après deux années de bouleversements était irréaliste.
- L’imposition par le haut : L’amnistie reflétait les intérêts des Constituants modérés, non une aspiration populaire.
- L’exclusion de victimes : Les soldats suisses de Nancy, laissés hors du décret, devenaient symboles de l’injustice persistante. OpenEdition
Stratégies et leçons méthodologiques
La recherche contemporaine identifie quatre piliers indissociables pour la réconciliation : guérison, justice, vérité, réparation. idea L’amnistie de 1791 négligeait les trois premiers pour ne retenir qu’un simulacre du quatrième—la cessation des poursuites n’équivalant pas à une réparation.
L’ICTJ (International Center for Transitional Justice) souligne que la justice transitionnelle vise non seulement « une simple absence de violence et une coexistence potentiellement tendue », mais aussi « à favoriser la confiance et à transformer le ressentiment et la soif de vengeance ». OHCHRInternational Center for Transitional Justice Les « ressentiments actifs » de 1791 n’étaient pas adressés par le décret d’amnistie ; ils allaient alimenter la radicalisation de 1792-1794.
La psychologie sociale contemporaine analyse la haine comme « l’équivalent émotionnel de la super-glue »—une émotion qui maintient les parties fixées aux hypothèses passées sur l’ennemi comme incapable de changement réel. Les « haines fraîches » de 1791 fonctionnaient précisément ainsi : elles rendaient impossible de voir le roi comme constitutionnel sincère, les contre-révolutionnaires comme réconciliables, les révolutionnaires radicaux comme modérables.
La temporalité de la réconciliation obéit à trois étapes successives selon le manuel IDEA : d’abord remplacer la peur par la coexistence non-violente (« ne pas se tuer mutuellement »), puis construire la confiance par des institutions fonctionnelles, enfin développer l’empathie et une identité commune. Ideaidea En septembre 1791, la France n’avait même pas atteint la première étape : la violence continuait de structurer les rapports politiques.
Conclusion : la préscience d’un diagnostic ignoré
Le constat de Lallement sur les « haines trop fraîches » et « ressentiments trop actifs » de 1791 constitue un exemple remarquable de lucidité historique—qu’elle soit celle des contemporains clairvoyants ou celle de l’éditeur écrivant trente ans plus tard. Ce diagnostic posait les termes d’un problème que l’Assemblée Constituante refusait d’affronter : on ne décrète pas la réconciliation.
La suite des événements—radicalisation de 1792, Terreur de 1793-1794, puis les cycles de révolution et réaction du XIXe siècle français—confirme que les « haines » et « ressentiments » de 1791 ont « trouvé de nouvelles raisons de durer ». La fracture entre « deux France », catholique et laïque, conservatrice et révolutionnaire, traverse encore en partie la vie politique contemporaine.
Pour les situations actuelles de transition post-conflit, cette citation historique enseigne que l’imposition d’un oubli juridique sans traitement des causes émotionnelles et structurelles des conflits est vouée à l’échec. La « tranquillité absolue » visée par les Constituants n’est atteignable qu’au terme d’un processus long, inclusif, et multidimensionnel—précisément ce que l’urgence politique de septembre 1791 ne permettait pas. »
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« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
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« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »
Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné
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L’architecture de la catastrophe évitable
Chaque fusillade scolaire suit un processus lisible — et Columbine en reste la preuve la plus documentée. L’attaque du 20 avril 1999 n’est pas survenue de nulle part. Elle constituait l’événement terminal d’une chaîne de dégradation sociale dont les maillons étaient visibles par des dizaines de personnes, documentés dans des dossiers de police, consignés dans des journaux intimes, diffusés sur des sites internet, et mis en actes dans les couloirs du lycée — sans que jamais personne, disposant de l’autorité ou de la volonté nécessaires, ne les assemble en un tableau cohérent. La question n’est pas de savoir pourquoi deux individus ont commis un massacre. La question est de comprendre comment un système social entier a produit les conditions de ce massacre, observé leur accumulation, et échoué à chaque étape à interrompre la séquence. Ce rapport retrace cette séquence en tant que processus — un processus qui se reproduit avec une fidélité troublante à travers Columbine, Virginia Tech, Parkland, Sandy Hook et Red Lake, et que la littérature scientifique reconnaît désormais comme un schéma structuré, identifiable et évitable.
Première étape : la construction de l’anormalité
Le processus ne commence pas par le futur agresseur, mais par l’appareil de perception de l’environnement social. Quelqu’un est identifié comme différent — et la différence est codée comme menace. Les travaux fondateurs d’Erving Goffman sur le stigmate décrivent ce phénomène comme la discordance entre « l’identité sociale virtuelle » (ce que le groupe attend de l’individu) et « l’identité sociale réelle » (ce qu’il est). Lorsque cet écart devient visible, l’identité sociale entière de l’individu est « abîmée » — un seul attribut de différence contamine l’ensemble de ses interactions.
Au lycée de Columbine, la hiérarchie sociale était inhabituellement rigide. L’étude ethnographique du sociologue Ralph Larkin a identifié un groupe qu’il a nommé « Les Prédateurs » — des joueurs de football américain et de lutte dirigés par un champion d’État précédemment expulsé d’un autre établissement pour violence — qui occupaient le sommet d’une structure polarisée entre pairs, sans aucune médiation entre les groupes. Les trophées sportifs tapissaient le hall d’entrée ; les œuvres d’art étaient reléguées dans un couloir arrière. Les pages sportives de l’annuaire étaient imprimées en couleur ; celles des clubs académiques en noir et blanc. Le roi du bal de rentrée était un joueur de football en liberté surveillée pour cambriolage. Quiconque se liait d’amitié avec un exclu héritait de son stigmate et devenait à son tour la cible de la même victimisation prédatrice. L’« uniforme » des sportifs était la casquette de baseball blanche ; les exclus portaient du noir.
Eric Harris et Dylan Klebold ne se trouvaient pas au bas absolu de cette hiérarchie — tous deux pratiquaient des sports, avaient des groupes d’amis, travaillaient sur des productions vidéo scolaires — mais ils occupaient une zone de non-conformité visible qui attirait un ciblage systématique. Harris souffrait d’une légère malformation thoracique (pectus excavatum) qui le rendait réticent à retirer son tee-shirt en cours d’éducation physique, où les élèves se moquaient de lui. Tous deux étaient régulièrement traités de « pédés ». Des rumeurs circulaient selon lesquelles ils étaient homosexuels. Ce sont les micro-provocations qu’Evelin Lindner appelle la « bombe nucléaire des émotions » — non pas parce qu’un seul incident est catastrophique, mais parce que l’humiliation est cumulative, et son accumulation est invisible pour ceux qui l’infligent.
L’apport scientifique crucial vient ici de la théorie cybernétique de Thomas Scheff : la honte non résolue s’accumule en ce qu’il nomme un « arriéré de honte dissimulée ». Chaque nouvel incident réactive l’intégralité de cet arriéré, rendant le déclencheur visible disproportionné par rapport à sa magnitude apparente. James Gilligan, s’appuyant sur des décennies de pratique en tant que psychiatre pénitentiaire, est parvenu à la même conclusion par la voie clinique : lorsqu’il demandait aux meurtriers pourquoi ils avaient tué, la réponse était remarquablement constante — « Il m’a manqué de respect. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? » Le déclencheur était toujours une atteinte perçue à la dignité, jamais proportionné à la réponse, parce que la réponse ne visait jamais le seul déclencheur, mais tout ce que le déclencheur réactivait.
Cette dynamique n’était pas propre à Columbine. Seung-Hui Cho, à Virginia Tech, était décrit comme « extrêmement renfermé, douloureusement timide » depuis la petite enfance, son mutisme sélectif le codant comme anormal dès le départ. Jeff Weise, à Red Lake, était « le gothique » en manteau noir dans une réserve frappée par 40 % de chômage. Adam Lanza, à Sandy Hook, avait été identifié dès l’âge de trois ans comme en difficulté sociale, ses différences se cumulant à chaque transition institutionnelle. Les recherches de Katherine Newman, portant sur dix-huit cas de fusillades scolaires, ont montré que les tireurs n’étaient généralement pas des solitaires isolés, mais des « aspirants rejetés » (failed joiners) — des individus qui avaient tenté à plusieurs reprises, sans succès, d’obtenir l’acceptation sociale, faisant de leur marginalisation une blessure continue plutôt qu’une condition stable.
Deuxième étape : les discussions latérales remplacent l’engagement direct
Une fois l’anormalité perçue, l’environnement social commence à parler de l’individu plutôt qu’avec lui. C’est la formation de ce qu’on pourrait appeler un discours latéral — des conversations qui circulent autour de la personne, renforçant sa désignation comme problématique, sans jamais l’inclure comme participant susceptible d’être entendu, compris ou aidé.
À Columbine, ce processus prit de multiples formes. Les élèves discutaient de Harris et Klebold comme étant « bizarres », comme étant associés à la Trench Coat Mafia (une étiquette à laquelle ils n’appartenaient pas réellement — ils ne figuraient pas sur la photo de groupe de 1998 dans l’annuaire), comme des menaces potentielles. Lorsque Harris créa un site internet contenant du contenu violent et des menaces de mort contre son camarade Brooks Brown en 1997, la famille Brown transmit ces informations au bureau du shérif du comté de Jefferson. L’enquête qui s’ensuivit produisit une documentation latérale — rapports de police, dossiers d’incidents, notes d’enquêteur — mais à aucun moment elle ne déboucha sur un engagement direct et constructif avec Harris lui-même. Un rapport fut classé. L’information circula latéralement à travers les canaux institutionnels. Personne ne s’assit avec un adolescent de quinze ans en difficulté pour lui demander ce qui n’allait pas.
La découverte la plus pénétrante de Newman sur les fusillades scolaires porte précisément sur cette défaillance structurelle. Elle a découvert que les établissements scolaires fonctionnent comme des « organisations à couplage lâche » où l’information critique est fragmentée entre enseignants, conseillers, pairs, administrateurs et parents, sans aucun mécanisme d’agrégation. Un enseignant savait pour les rédactions inquiétantes. Un conseiller savait pour la détresse émotionnelle. Un camarade savait pour les idéations violentes. Un parent savait pour les difficultés sociales. La police savait pour les menaces. Aucune personne ne détenait jamais l’ensemble des pièces simultanément, et la structure organisationnelle empêchait activement toute synthèse.
Ce schéma s’est reproduit de manière presque identique à Virginia Tech, où la professeure Lucinda Roy alerta de multiples services universitaires que Cho allait très mal — envoyant des courriels, passant des appels — mais « personne ne connaissait l’ensemble des informations et personne n’a relié tous les points » (Commission d’enquête de Virginia Tech). À Parkland, environ trente personnes avaient une connaissance directe du comportement violent de Nikolas Cruz avant la fusillade, réparties entre les écoles, les services de police, le FBI et les services de protection de l’enfance. Chacune possédait des fragments ; aucune n’assembla le tableau.
La recherche allemande de Sommer et al. (2020) a révélé un paradoxe supplémentaire : lorsque des individus en difficulté tentaient de faire face en s’ouvrant de leurs problèmes, cela était interprété comme un « développement positif » et passait inaperçu. En revanche, les comportements spécifiquement violents suscitaient la peur plutôt qu’une réponse constructive — des réactions « plus probablement alimentées par une peur compréhensible que venant d’une perspective de prévention du développement psychosocial négatif ». L’environnement social écoutait latéralement les signaux menaçants comme des données pour gérer sa propre anxiété, non comme des communications émanant d’une personne en crise.
Troisième étape : la réaction asymétrique amplifie la blessure
La réponse de l’environnement à l’anormalité perçue est caractéristiquement asymétrique : l’individu différent fait face à une surveillance croissante, à l’exclusion et à la moquerie, tandis que ceux qui le provoquent ne subissent aucune conséquence. Cette asymétrie n’est pas incidente dans le processus de dégradation — elle en est le moteur.
Les preuves documentées de Columbine sont édifiantes. En janvier 1998, Harris et Klebold furent encerclés par un groupe de joueurs de football dans la cafétéria du lycée, qui les aspergèrent de ketchup en riant et en les traitant de « pédés ». Randy Brown, père de Brooks, déclara : « Cela s’est passé sous les yeux des enseignants. Ils ne pouvaient pas riposter. Ils portèrent le ketchup toute la journée et rentrèrent chez eux couverts de ketchup. » Sue Klebold rapporta un témoignage décrivant des terminales lançant sur Dylan des tampons hygiéniques couverts de ketchup — Dylan dit à sa mère que c’était « le pire jour de sa vie ». Des athlètes lançaient des bonbons et des bagels sur leur table. Des sportifs passaient en voiture devant les élèves marginalisés à toute vitesse, leur jetant des pierres, des gobelets et des canettes. Un petit élève connu sous le nom de « Little Joey Stair » fut enfermé dans un casier par trois joueurs de football.
Aucune mesure disciplinaire documentée ne fut prise à l’encontre d’aucun de ces agresseurs. En parallèle, lorsque le champion d’État de lutte Rocky Hoffschneider menaça d’immolation un élève juif, le père de ce dernier le signala à l’entraîneur, au proviseur et au conseiller scolaire. La réponse : « Ils ont dit : « Ce genre de choses peut arriver. » » Hoffschneider fut inculpé de harcèlement mais continua à participer au football et à la lutte. L’asymétrie était structurelle : le lycée disposait d’un plan d’évaluation des menaces qui s’activait quand un élève menaçait de violence — pourtant les administrateurs prétendirent par la suite que cette norme « ne s’appliquait pas à Harris ou Klebold », malgré les menaces de mort documentées de Harris sur son site internet.
C’est ce que la littérature scientifique identifie comme la production d’injustice perçue. Mary Ellen O’Toole du FBI a forgé le terme de « collectionneur d’injustices » — l’accumulation de torts perçus, réels ou imaginés, que le collectionneur n’oublie jamais et ne pardonne jamais. Mais le cadre d’O’Toole, bien qu’utile sur le plan clinique, risque d’individualiser ce qui est aussi un phénomène systémique. Lorsqu’un environnement tolère visiblement une forme d’agression (le harcèlement par des individus à statut élevé) tout en punissant une autre (la riposte par des individus à statut bas), il ne se contente pas de ne pas prévenir la collection d’injustices — il génère activement le matériau qui est collecté. Harris écrivit dans son journal : « Je veux laisser une impression durable sur le monde. » Klebold écrivit : « Tout le monde conspire contre moi. » Ce ne sont pas des constructions purement délirantes. Ce sont des interprétations déformées d’expériences réelles dans un environnement qui fonctionnait manifestement selon des règles différentes pour des personnes différentes.
Le Compas de la Honte de Donald Nathanson fournit le mécanisme psychologique. Lorsque la honte est infligée, les individus répondent par l’un de quatre scripts : retrait, attaque contre soi, évitement ou attaque contre autrui. Nathanson a observé un basculement culturel du retrait et de l’attaque contre soi (les anciennes normes de déférence et d’auto-accusation) vers l’évitement et l’attaque contre autrui. Dans la trajectoire du tireur scolaire, on observe typiquement une progression à travers les quatre : retrait initial et auto-accusation, puis évitement (consommation de substances, fantasmes, activité en ligne), et finalement — lorsque les ressources internes sont épuisées — l’attaque contre autrui comme script terminal. L’absence de réaction visible à l’humiliation est systématiquement confondue par l’environnement social avec l’absence d’effet. L’individu qui absorbe la provocation sans répondre est lu comme l’acceptant, alors qu’il peut en réalité accumuler la pression qui produira un jour une décharge catastrophique.
Quatrième étape : le traitement institutionnel sans connexion véritable
Lorsque l’individu entre dans des systèmes institutionnels — programmes disciplinaires, accompagnement psychologique, enquête policière — le traitement est typiquement mécanique plutôt que relationnel. Le système traite le dossier ; il ne s’engage pas avec la personne.
Harris et Klebold intégrèrent le Programme de Réorientation Juvénile du comté de Jefferson en mars 1998, après leur arrestation pour effraction dans un fourgon. Le programme exigeait des cours de gestion de la colère, un suivi psychologique, des travaux d’intérêt général et des lettres d’excuses. Harris produisit une lettre au propriétaire du fourgon qui parut « sincère et sentie » — tandis qu’il tournait en dérision cet homme dans son journal intime, écrivant qu’il « croyait avoir le droit de voler quelque chose s’il en avait envie ». En février 1999, tous deux furent libérés un mois plus tôt que prévu — à peine deux mois avant l’attaque — avec des évaluations élogieuses. Le conseiller de Harris écrivit : « Eric est un jeune homme très brillant qui est susceptible de réussir dans la vie. » Le procureur Dave Thomas admit plus tard : « Ces types se sont présentés et ont montré leur meilleur visage. La plupart d’entre nous dans le système souhaiteraient être des détecteurs de mensonges humains, mais ce n’est pas le cas. »
Le programme de réorientation traita deux dossiers. Il ne vit pas deux êtres humains en crise. Personne ne relia les informations entre : leur effraction du fourgon, les signalements de la famille Brown concernant les menaces de mort et la fabrication de bombes par Harris, le contenu du site internet de Harris, et une bombe artisanale trouvée près de la maison de Harris que l’enquêteur Mike Guerra avait identifiée comme correspondant aux descriptions sur ce site. Guerra rédigea une demande de mandat de perquisition pour la résidence Harris. Elle ne fut jamais finalisée, jamais soumise à un juge, jamais exécutée. La perquisition qui aurait pu mettre au jour un arsenal de plus de 100 bombes, des armes à feu, des couteaux et des milliers de cartouches n’eut jamais lieu.
Le groupe de travail de l’APA sur la Tolérance Zéro conclut en 2008 que les réponses institutionnelles punitives — politiques de tolérance zéro, systèmes disciplinaires mécaniques — sont « généralement inefficaces et souvent contre-productives ». Elles augmentent les taux de décrochage et l’isolement social des élèves à risque sans rendre les écoles plus sûres. Une étude ethnographique critique a mis en évidence la caractéristique déterminante de ces systèmes : « Malgré l’absence de justifications disciplinaires clairement communiquées, on attend des élèves qu’ils « s’approprient » les règles. Chaque infraction est traitée comme un choix actif. » Le système élimine les éléments d’interaction humaine authentique et les remplace par de la procédure. Pour un individu vivant déjà l’environnement social comme hostile et indifférent, le traitement institutionnel confirme plutôt qu’il ne contredit son récit — le système est un adversaire de plus, pas une source d’aide.
Ce schéma était encore plus prononcé à Virginia Tech, où un juge spécial conclut que Cho représentait « un danger pour lui-même » en décembre 2005 et ordonna un traitement psychiatrique ambulatoire. Il ne le reçut jamais. Il ne fut jamais convoqué pour expliquer son non-respect de l’obligation. À Parkland, Nikolas Cruz avait fait l’objet d’une enquête des services de protection de l’enfance, qui conclurent qu’il présentait « un faible risque de se faire du mal à lui-même ou à autrui » — alors que des psychiatres avaient recommandé un placement résidentiel involontaire quatre ans plus tôt. Dans chaque cas, l’institution traita le dossier et le classa ; l’être humain continua de se détériorer.
Cinquième étape : l’escalade des provocations et des contre-provocations
La distinction entre provocation consciente et provocation inconsciente est essentielle pour comprendre cette étape. La provocation consciente est le harcèlement intentionnel — l’incident du ketchup, les insultes, les bousculades physiques. La provocation inconsciente est l’architecture ambiante de l’indifférence sociale : le rire qui n’est dirigé contre personne en particulier mais que l’individu marginalisé vit comme dirigé contre lui ; les événements sociaux dont il est écarté de manière désinvolte ; la préférence institutionnelle pour certains groupes, si normalisée qu’elle est invisible à ceux qui en bénéficient.
Le concept de « meurtre vertueux » (righteous slaughter) de Jack Katz éclaire la logique émotionnelle : le tueur interprète la victime comme attaquant une valeur éternelle — la dignité, le respect, l’ordre moral — puis transforme l’humiliation en rage. L’objectif n’est pas nécessairement de tuer mais de « anéantir la source de frustration ». Cela explique la disproportion apparente : la réponse ne vise pas une seule provocation, mais l’ensemble de l’architecture accumulée du mépris. Le journal de Harris le dit explicitement : « Je suis plein de haine et j’adore ça. » La dédicace de Klebold à Harris dans l’annuaire fait référence à « tuer des ennemis » et à « notre vengeance dans les commons » — la cafétéria où l’incident du ketchup avait eu lieu.
L’escalade se manifeste sous forme de contre-provocations que l’environnement enregistre avec alarme mais auxquelles il répond de manière inadéquate. Le site internet de Harris passa des niveaux de jeu aux journaux de missions, puis aux instructions de fabrication de bombes, puis aux menaces de mort. Leurs travaux scolaires connurent une escalade similaire : Harris écrivit un exposé sur les fusillades scolaires, un poème du point de vue d’une balle, un récit pour la classe que son enseignante loua pour ses « bons détails et sa mise en atmosphère » malgré son contenu macabre. Quelques semaines avant l’attaque, Klebold rédigea une nouvelle violente décrivant un tireur isolé en plein massacre — avec une bombe de diversion — qui troubla tellement son enseignante qu’elle refusa de la noter. Elle la transmit au conseiller d’orientation. Le conseiller parla avec Klebold, qui dit que c’était « juste une histoire ». Ses parents, informés lors d’une réunion parents-professeurs, « n’eurent pas l’air inquiets ».
En décembre 1998, Harris et Klebold produisirent une vidéo intitulée Hitmen for Hire pour un cours d’économie — se mettant en scène comme des justiciers en trench-coat tirant sur des harceleurs devant le lycée avec de fausses armes. C’était, rétrospectivement, une répétition générale. Elle ne fut pas signalée par l’administration. Le concept de « fuite d’intention » (leaking) — le signalement préalable d’une intention d’attaque — était omniprésent. O’Toole le définissait comme survenant « lorsqu’un élève révèle intentionnellement ou involontairement des indices de sentiments, pensées, fantasmes, attitudes ou intentions pouvant signaler un acte violent imminent ». Harris et Klebold fuyaient continuellement : par leurs écrits, leurs vidéos, un site internet, des conversations avec des amis et des démonstrations physiques (Harris montra une bombe artisanale à un ami chez lui ; ils montrèrent à l’école des enregistrements vidéo d’eux-mêmes tirant au fusil).
L’Initiative pour la Sécurité Scolaire du Secret Service a constaté que dans 81 % des fusillades scolaires, au moins une personne avait connaissance préalable du plan de l’agresseur, et que dans 93 % de ces cas, la personne au courant était un pair. Le concept de fuite d’intention souligne une ironie dévastatrice : l’agresseur dissimule et révèle simultanément, testant si l’environnement social finira par s’engager avec lui — et l’environnement social échoue systématiquement à ce test.
Sixième étape : la réponse violente comme communication terminale
L’attaque elle-même est l’acte final d’un processus d’échec communicationnel. Ce cadrage ne l’excuse pas — la psychopathie de Harris et la dépression suicidaire de Klebold étaient des vulnérabilités préexistantes sans lesquelles l’attaque n’aurait presque certainement pas eu lieu. Mais il reconnaît que l’attaque n’était pas aléatoire. Elle s’adressait à un monde social qui avait produit des expériences spécifiques, et elle émergeait d’un processus comportant de multiples points d’intervention, tous ratés.
La théorie de la tension cumulative de Levin et Madfis fournit le modèle le plus intégrateur, décrivant cinq étapes séquentielles : tension chronique (harcèlement prolongé, dysfonctionnement familial, marginalisation sociale) → tension incontrôlée (l’isolement social coupant les soutiens prosociaux) → tension aiguë (un événement dévastateur à court terme amplifié par l’absence de soutien) → planification (la violence de masse fantasmée comme moyen de reprendre le contrôle) → le massacre. Chaque étape conditionne la suivante ; une intervention à n’importe quelle étape peut interrompre la séquence. L’arrestation de janvier 1998 pour le fourgon aurait pu constituer un tel point d’intervention — au lieu de cela, le programme de réorientation félicita les deux garçons et les libéra en avance. Les signalements de la famille Brown à la police auraient pu en être un autre — au lieu de cela, le mandat de perquisition ne fut jamais exécuté et le bureau du shérif se livra par la suite à une dissimulation documentée de ses défaillances.
Randall Collins ajoute une dimension micro-sociologique : la confrontation violente va à l’encontre du câblage physiologique humain (ce qu’il appelle la « tension/peur de confrontation »), et les agresseurs doivent construire des situations qui surmontent cette barrière. L’année de planification de Harris et Klebold — acquisition d’armes, fabrication de bombes, tournage des Basement Tapes, répétitions à travers des projets vidéo — n’était pas seulement une préparation logistique. C’était la construction psychologique d’un chemin contournant la barrière naturelle à la violence. Le cadre de Collins explique pourquoi ces attaques nécessitent un grief soutenu : l’énergie émotionnelle requise pour surmonter la tension de confrontation doit être construite et maintenue dans le temps.
Le schéma se répète parce que l’analyse s’arrête à l’individu
La découverte la plus lourde de conséquences dans l’ensemble de la littérature scientifique est que ce processus n’est pas propre à Columbine. Une comparaison entre cinq cas majeurs révèle des éléments structurels quasi identiques :
À travers Virginia Tech (Cho), Parkland (Cruz), Sandy Hook (Lanza), Red Lake (Weise) et Columbine, chaque cas présente un isolement social progressif, des signes d’alerte documentés par de multiples acteurs institutionnels, une information jamais synthétisée, une expression créative violente remarquée mais jamais suivie d’action, et la dynamique de l’« aspirant rejeté » identifiée par Newman. Dans chaque cas, l’analyse post-incident a révélé que « quelqu’un savait quelque chose ». Dans chaque cas, les systèmes institutionnels détenaient des fragments du tableau sans disposer d’un mécanisme — et souvent sans la volonté — de les assembler.
La conclusion du Secret Service mérite d’être soulignée : il n’existe pas de « profil type » utile du tireur scolaire. Les agresseurs varient en termes de démographie, de personnalité, de résultats académiques et de comportement social. Ce qui ne varie pas, c’est le processus. Le modèle de trajectoire de Frederick Calhoun et Stephen Weston — grief → idéation violente → recherche et planification → préparation → sondage → attaque — était observable dans chaque cas. Le modèle de trajectoire déplace l’attention de qui est l’agresseur vers ce que fait l’agresseur, et de manière cruciale, vers ce que l’environnement fait (ou ne fait pas) à chaque étape.
Le débat entre pathologie individuelle et causalité environnementale — entre la thèse de la psychopathie de Cullen et la thèse de l’écologie sociale de Larkin — constitue, dans ce cadre, une fausse dichotomie. Langman a reconnu que « la maladie mentale seule n’est pas la réponse » et que des « combinaisons complexes de facteurs environnementaux, familiaux et individuels » interagissent. Stuart Twemlow de la Clinique Menninger a approuvé les travaux de Langman en ajoutant un qualificatif essentiel : « Un enfant hyper-réactif existe dans un contexte social qui, s’il n’est pas empathique et aidant, peut peut-être déclencher les calamités qu’il décrit. » La vulnérabilité individuelle est une condition nécessaire ; l’environnement social détermine si cette vulnérabilité est contenue ou détonée.
Ce qu’aurait exigé une véritable prévention
La prévention la plus efficace est, par définition, invisible. Quand un établissement crée un climat où l’appartenance est le défaut plutôt que quelque chose à mériter, où les hiérarchies sociales sont modérées plutôt que renforcées, où les élèves en difficulté sont accompagnés plutôt que traités administrativement — il ne se passe rien. Et « il ne se passe rien » ne génère ni gros titres, ni urgence politique, ni financement. C’est le paradoxe identifié par le Learning Policy Institute en 2025 : les établissements investissent massivement dans des mesures de sécurité visibles (portiques de détection de métaux, caméras, agents armés) pour lesquelles les preuves d’efficacité dans la prévention de la violence ciblée sont essentiellement inexistantes, tout en sous-finançant chroniquement l’infrastructure de sécurité psychologique — conseillers, équipes d’évaluation des menaces, programmes de climat scolaire — que la recherche identifie systématiquement comme fondamentale.
Les Directives d’Évaluation Globale des Menaces Scolaires (CSTAG) de Dewey Cornell, le seul modèle reconnu comme fondé sur les preuves par le Registre National des Programmes Fondés sur les Preuves, repose sur un principe qui inverse l’approche de tolérance zéro : « Chaque menace est un enfant qui agite un drapeau rouge en disant : « J’ai un problème que je ne peux pas résoudre. » » Le CSTAG traite les menaces comme diagnostiques d’une détresse sous-jacente plutôt que comme des infractions nécessitant une punition. La recherche, portant sur plus de 25 000 cas dans 4 000 établissements, montre que sa mise en œuvre réduit les infractions disciplinaires, les suspensions, les exclusions et le harcèlement — sans compromettre la sécurité.
Appliquée rétrospectivement à Columbine, une véritable prévention anticipatrice — ce que l’on pourrait appeler le soin invisible, analogue au concept japonais d’omotenashi où les besoins sont anticipés avant d’être exprimés — aurait nécessité plusieurs éléments qui étaient absents. Premièrement, un climat scolaire qui ne privilégiait pas structurellement un groupe tout en tolérant son agression envers les autres ; la recherche de Larkin et la Commission d’Enquête du Gouverneur sur Columbine ont toutes deux confirmé que ce déséquilibre structurel était la caractéristique déterminante du lycée. Deuxièmement, des adultes qui répondaient aux signes d’alerte par l’engagement plutôt que par la documentation — qui traitaient le site internet de Harris, la rédaction de Klebold et l’arrestation des deux garçons non comme des incidents séparés à archiver mais comme des communications d’individus en détresse croissante. Troisièmement, un mécanisme de synthèse de l’information qui n’existait pas : quelqu’un dont le rôle aurait été de détenir simultanément tous les fragments et de reconnaître le schéma. Quatrièmement, une volonté culturelle d’examiner les propres dynamiques sociales du lycée, que la réponse post-fusillade ignora ostensiblement — les responsables du lycée ignorèrent l’invitation du groupe de travail communautaire à leur première réunion, et Sue Klebold rapporta plus tard avoir reçu des lettres d’anciens élèves qui étaient « plus surpris qu’une fusillade ne soit pas survenue plus tôt que du fait qu’une fusillade ait eu lieu ».
La typologie de ceux qui n’ont pas agi
Les réponses sociales aux signes d’alerte se répartissent en trois catégories identifiables, chacune nécessitant une analyse différente.
L’ignorance sincère caractérise ceux qui n’avaient véritablement pas accès à l’information critique en raison des cloisonnements institutionnels. Le conseiller du programme de réorientation qui félicita Harris n’avait aucune connaissance du site internet de Harris, des signalements de la famille Brown, ni de la bombe artisanale. L’enseignante d’écriture créative qui signala la rédaction de Klebold n’avait aucune connaissance de l’arsenal dans la chambre de Harris. Ces individus ont échoué non par négligence mais à cause de la structure organisationnelle « à couplage lâche » que Newman a identifiée comme condition nécessaire des fusillades de type massacre.
La protection sociale et l’aveuglement volontaire caractérisent ceux qui disposaient de l’information mais refusèrent d’agir parce qu’agir aurait perturbé les normes sociales. Newman a constaté que dans les communautés soudées, la proximité « restreignait paradoxalement les voisins et amis de communiquer ce qu’ils savaient ». Le code du silence entre adolescents — la norme anti-dénonciation — opère selon le même principe au niveau des pairs. L’Étude sur les Témoins du Secret Service a montré que les élèves qui refusaient de signaler le faisaient parce qu’ils anticipaient des ennuis, craignaient des représailles, doutaient de la gravité de ce qu’ils savaient, ou supposaient que quelqu’un d’autre agirait.
L’évitement actif et la protection institutionnelle caractérisent la réponse du bureau du shérif du comté de Jefferson. Le département reçut des signalements concernant Harris en août 1997 et mars 1998, établit le lien entre une bombe artisanale et les descriptions de son site internet, rédigea un mandat de perquisition — puis ne fit rien. Après la fusillade, le département nia avoir rencontré les Brown, suggéra publiquement que Brooks Brown « pouvait éventuellement être un suspect », et lorsqu’un juge ordonna en 2001 la divulgation de la demande de mandat rédigée, prétendit initialement que le document avait « disparu ». Un grand jury de l’État confirma en 2004 que les dirigeants du comté de Jefferson « savaient que la police avait mené des enquêtes préalables sur Harris et Klebold peu après la fusillade, nièrent la plupart de ces faits, et dissimulèrent autant qu’ils purent aussi longtemps qu’ils purent ».
L’asymétrie de la responsabilité post-incident est frappante dans tous les cas. La psychologie des agresseurs, leur parcours et chaque défaillance institutionnelle sont étudiés de manière exhaustive. Les comportements provocateurs de l’environnement social — le harcèlement, la moquerie, le favoritisme structurel — sont brièvement reconnus puis mis de côté. Larkin a documenté le fait qu’après la fusillade, des élèves de tout le spectre social disaient la même chose : « Ils se sont trompés de cibles » — une reconnaissance tacite que la violence était comprise comme une réponse à des dynamiques sociales spécifiques, combinée à l’indignation qu’elle n’ait pas été dirigée contre les auteurs réels de ces dynamiques. Cette réponse révèle que l’environnement social se comprenait mieux que ne le créditait aucune enquête extérieure — et que cette compréhension n’a rien changé.
Conclusion : le refus d’analyser garantit la répétition
La distinction entre condamner un acte et comprendre le processus qui l’a produit n’est pas un luxe moral — c’est le prérequis opérationnel de la prévention. L’ensemble de l’appareil d’évaluation des menaces du FBI, l’Initiative pour la Sécurité Scolaire du Secret Service, le CSTAG de Cornell et chaque cadre de prévention fondé sur les preuves reposent sur le postulat que l’étude des trajectoires des agresseurs est ce qui permet d’identifier les précurseurs comportementaux rendant possible une intervention précoce. On ne peut pas prévenir ce que l’on refuse de comprendre.
Le processus de dégradation sociale retracé dans cette analyse — perception de l’anormalité → discussion latérale → réaction asymétrique de l’environnement → traitement institutionnel sans engagement → escalade → violence catastrophique — n’est pas une théorie plaquée sur les événements après coup. C’est un schéma documenté indépendamment par Scheff (spirales honte-rage), Levin et Madfis (tension cumulative), Newman (théorie de la constellation), le Secret Service (trajectoire vers la violence) et le FBI (cadre d’évaluation des menaces). Chaque modèle utilise une terminologie différente pour décrire la même séquence, et chacun a été dérivé de l’étude empirique de cas réels. Le schéma est lisible. Il l’était avant Columbine. Il est resté lisible à travers Virginia Tech, Sandy Hook et Parkland. Il restera lisible dans le prochain établissement où un élève en difficulté rédigera une rédaction inquiétante, où un enseignant la signalera, où un conseiller parlera avec l’élève, où l’élève dira que c’était « juste une histoire », où le dossier sera classé, et où trois mois plus tard le processus atteindra son stade terminal.
Ce que le Hechinger Report a noté au sujet de la sécurité incendie est la comparaison appropriée. Après l’incendie de l’école Our Lady of Angels en 1958, qui tua quatre-vingt-douze élèves et trois religieuses, les États-Unis mirent systématiquement en œuvre des exercices d’évacuation, des sprinklers, des codes du bâtiment et des matériaux résistants au feu — éliminant virtuellement les morts par incendie en milieu scolaire. La réponse aux fusillades scolaires a été incomparablement moins systématique, non parce que les connaissances font défaut, mais parce que les interventions nécessaires sont culturelles et relationnelles plutôt qu’architecturales. Installer un système de sprinklers n’exige pas d’un établissement qu’il examine sa hiérarchie sociale. Créer un climat d’appartenance véritable, si. Et cet examen — de qui est moqué et de qui se moque, de quelle agression est tolérée et de laquelle est punie, de qui parle d’un élève en difficulté et de qui lui parle — reste l’intervention que les institutions refusent le plus systématiquement d’entreprendre. Le coût de ce refus se mesure dans les affaires qui continuent de s’accumuler, chacune suivant le même processus lisible, évitable, ininterrompu. »
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Le dilemme de sécurité et les spirales de réarmement symétrique : une analyse théorique
Le dilemme de sécurité constitue l’un des concepts les plus tragiquement pertinents des relations internationales : dans un système dépourvu d’arbitre légitime, les mesures qu’un acteur prend pour accroître sa sécurité tendent à diminuer celle des autres, engendrant des spirales de réarmement potentiellement catastrophiques. Cette dynamique, où des acteurs rationnels aux intentions défensives peuvent collectivement produire la guerre qu’ils cherchent à éviter, traverse aujourd’hui les tensions géopolitiques contemporaines — du réarmement européen face à la Russie à la compétition sino-américaine. Ce rapport examine les fondations théoriques du concept, de ses formulations originelles par John Herz et Herbert Butterfield aux raffinements contemporains, puis analyse son application controversée aux conflits intra-étatiques, avant d’explorer les dimensions cognitives et les grands débats théoriques qui structurent ce champ de recherche.
Les architectes fondateurs : de l’intuition au cadre analytique
John H. Herz introduit le terme « security dilemma » en 1950 dans son article « Idealist Internationalism and the Security Dilemma » (World Politics). Sa formulation originelle pose les fondations structurelles du concept : dans une société anarchique, les groupes ou individus préoccupés par leur sécurité « sont poussés à acquérir toujours plus de pouvoir pour échapper à l’impact du pouvoir des autres », ce qui « rend les autres plus insécurisés et les contraint à se préparer au pire ». Herz insiste sur un point crucial : ce dilemme n’est pas biologique ou anthropologique mais social — il ne s’agit pas de la nature humaine mais de la structure des relations. Dans Political Realism and Political Idealism (1951), ouvrage récompensé par le prix Woodrow Wilson, il développe une synthèse qu’il nomme « realist liberalism », reconnaissant les faits du réalisme tout en maintenant les aspirations libérales.
Simultanément, Herbert Butterfield décrit en 1951 dans History and Human Relations ce qu’il appelle le « predicament absolu » et le « dilemme irréductible ». Pour Butterfield, « la plus grande guerre de l’histoire peut être produite sans l’intervention de grands criminels cherchant délibérément à nuire au monde » — la source ultime du conflit réside dans la peur combinée à l’incertitude fondamentale sur les intentions d’autrui.
Robert Jervis transforme ces intuitions en cadre analytique rigoureux dans son article fondateur « Cooperation Under the Security Dilemma » (1978). Son innovation majeure réside dans l’identification de deux variables clés qui déterminent l’intensité du dilemme. La première est la balance offense-défense : l’offensive a-t-elle l’avantage sur la défensive ? La seconde est la différenciabilité offense-défense : peut-on distinguer les armes et postures offensives des défensives ? Ces variables génèrent une matrice 2×2 définissant quatre mondes possibles — du « doublement dangereux » (postures indiscernables avec avantage offensif, comme l’Europe de 1914) au « doublement stable » (postures distinguables avec avantage défensif). Jervis développe également le modèle spirale décrivant comment l’interaction entre États cherchant uniquement leur sécurité peut alimenter la compétition et détériorer les relations politiques, créant une prophétie auto-réalisatrice.
Dans Perception and Misperception in International Politics (1976), qualifié par le New York Times de « seminal statement » de la psychologie politique, Jervis analyse comment les biais cognitifs — surestimation de son influence, mirror imaging, erreur d’attribution fondamentale — exacerbent le dilemme au-delà de ce que la structure impliquerait objectivement.
Glaser et le raffinement rationaliste : signaux et intentions
Charles Glaser (George Washington University) complète et critique l’analyse de Jervis dans « The Security Dilemma Revisited » (1997). Il identifie trois façons dont le dilemme nuit aux États : la réduction de leur capacité militaire via des processus action-réaction, l’augmentation de la motivation expansionniste de l’adversaire rendu moins sécurisé, et le gaspillage de ressources sans gain de sécurité. Son innovation conceptuelle majeure réside dans la distinction entre États « security-seeking » et États « greedy » (avides) — une distinction cruciale car le dilemme de sécurité n’existe véritablement qu’entre acteurs aux intentions bénignes.
Glaser développe une théorie du signalement coûteux (costly signaling) : comment les États peuvent-ils communiquer des intentions bénignes ? Un État cherchant la sécurité ne peut crédibillement signaler ses motifs qu’en adoptant des politiques plus coûteuses pour lui que pour un État avide — accords de contrôle des armements, doctrines défensives unilatérales, ou retenue dans l’accumulation de capacités. Cette approche, développée dans Rational Theory of International Politics (2010), propose un « réalisme contingent » où la coopération devient possible si les États évaluent correctement les motifs de leurs rivaux. Comme le note Barry Posen, Glaser « offre une explication riche mais économique de la façon dont les États choisiraient leurs stratégies de sécurité nationale s’ils étaient rationnels. »
L’anarchie domestique de Posen : transposition aux conflits ethniques
Barry R. Posen (MIT) réalise en 1993 une transposition audacieuse dans « The Security Dilemma and Ethnic Conflict » (Survival). Son concept d’« anarchie domestique » émerge lorsque l’effondrement de l’État central supprime le garant de la sécurité des groupes ethniques, les plaçant dans une situation d’auto-assistance similaire à celle des États dans le système international. Les groupes se retrouvent sans tierce partie capable de garantir les accords, confrontés à une incertitude fondamentale sur les intentions des autres et contraints de recourir à l’armement pour leur survie.
Le mécanisme de la « spirale de peurs mutuelles » opère en plusieurs étapes : l’effondrement étatique crée l’incertitude ; chaque groupe évalue les capacités de l’autre ; le réarmement « défensif » est perçu comme offensif ; cette perception déclenche un contre-armement ; l’escalade intensifie les peurs ; la violence préventive devient rationnelle face à l’incertitude croissante. L’ex-Yougoslavie illustre ce processus — l’effondrement de l’État titiste créant les conditions de l’anarchie domestique, les mémoires de la Seconde Guerre mondiale (atrocités oustachies, tchetniks) alimentant les peurs, la géographie des populations entremêlées créant des vulnérabilités défensives.
Cette transposition a généré un champ de recherche considérable et des débats intenses. Stuart Kaufman (Modern Hatreds, 2001) complète l’analyse structuraliste par le concept de « complexe mythe-symbole » : les mythes justifiant la domination territoriale et ceux rappelant les atrocités passées créent des peurs de génocide que les entrepreneurs ethniques exploitent pour mobiliser les masses. James Fearon (« Rationalist Explanations for War », 1995) introduit les « commitment problems » : l’incapacité des groupes majoritaires à s’engager crédiblement à ne pas exploiter les minorités une fois le conflit terminé. David Lake et Donald Rothchild (« Containing Fear », 1996) analysent les « peurs collectives pour l’avenir » comme moteur des conflits, identifiant trois dilemmes stratégiques : échec informationnel, problèmes d’engagement crédible, et incitations à l’action préventive.
Critiques de la transposition intra-étatique
La transposition du concept aux conflits ethniques a suscité des critiques méthodologiques sérieuses. Paul Roe (« The Intrastate Security Dilemma: Ethnic Conflict as a ‘Tragedy’? », 1999) introduit le concept de dilemme de sécurité sociétal — portant sur l’identité ethnique plutôt que la sécurité physique — et argue que pour qu’un « vrai » dilemme existe au sens de Butterfield, le conflit doit résulter directement de mauvaises perceptions. Or, dans l’ex-Yougoslavie, au moins certains leaders (Milošević, Tudjman) avaient des intentions genuinement agressives — ce qui en fait un problème de sécurité réel, non un « dilemme ».
Shiping Tang (« The Security Dilemma and Ethnic Conflict », 2011) critique sévèrement les applications existantes : beaucoup d’auteurs ont basé leurs analyses sur une compréhension imprécise du concept original. La distinction entre intentions bénignes et malveillantes est cruciale — un vrai dilemme de sécurité n’existe qu’entre acteurs aux intentions bénignes qui perçoivent par erreur les intentions de l’autre comme hostiles. Si les intentions sont malveillantes, le terme approprié est « problème de sécurité », non « dilemme ».
Cette critique soulève une question fondamentale : Chaim Kaufmann (« Possible and Impossible Solutions to Ethnic Civil Wars », 1996) note que la guerre « durcit les identités ethniques au point que les appels politiques inter-ethniques deviennent futiles ». Les identités étatiques sont territoriales et potentiellement négociables ; les identités ethniques sont ascriptives et perçues comme non-négociables. L’anarchie internationale est structurelle et permanente ; l’ »anarchie domestique » est temporaire et émergente. Ces différences structurelles suggèrent que la transposition est au mieux partielle, au pire conceptuellement problématique.
Les fondations étatiques du dilemme : Weber, Tilly, Aron
Max Weber établit dans « Politik als Beruf » (1919) la définition canonique de l’État comme « communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de l’usage légitime de la violence physique dans un territoire donné ». Ce monopole doit se constituer via un processus de légitimation — traditionnelle, charismatique, ou légale-rationnelle. L’émergence de l’État moderne résulte de l’expropriation progressive des porteurs autonomes du pouvoir qui possédaient leurs propres moyens de violence. Cette conceptualisation éclaire directement le dilemme de sécurité : c’est précisément l’absence de ce monopole au niveau international qui crée les conditions structurelles du dilemme entre États ; au niveau domestique, c’est la contestation de ce monopole qui fait émerger le dilemme intra-étatique.
Charles Tilly développe dans Coercion, Capital, and European States (1990) la thèse que « la guerre a fait l’État, et l’État a fait la guerre ». Son analogie provocatrice dans « War Making and State Making as Organized Crime » (1985) compare l’État au racket de protection : offrant protection contre les dangers — y compris ceux qu’il contribue lui-même à créer. Les quatre activités centrales de la formation étatique sont le war making (éliminer les rivaux externes), le state making (éliminer les rivaux internes), la protection (éliminer les ennemis des « clients »), et l’extraction (acquérir les moyens des trois premières). Cette logique compétitive crée une pression systémique vers l’armement : les organisations incapables de mobiliser les ressources pour la guerre disparaissent. La thèse de Tilly explique pourquoi les spirales de réarmement ne sont pas des aberrations mais des manifestations structurelles d’un système où la préparation militaire conditionne la survie étatique.
Raymond Aron théorise dans Paix et Guerre entre les nations (1962) l’absence d’arbitre légitime comme caractéristique constitutive des relations internationales : « contrairement à la situation courante dans l’ordre interne, il n’existe pas d’instance supérieure aux États, détentrice du monopole de la violence légitime ». Le tragique politique désigne cette agrégation de rationalités individuelles produisant une catastrophe collective — l’impossibilité de la paix parfaite et la tension permanente entre l’inévitabilité du conflit et la nécessité de le limiter. Aron refuse les deux extrêmes : le pacifisme ignorant les réalités du pouvoir et le bellicisme faisant de la guerre une fin en soi, cherchant « la stratégie qui donne la meilleure chance de sauver la paix sans sacrifier la liberté ».
La dimension cognitive : le dilemme n’est pas seulement structurel
La littérature révèle que le dilemme de sécurité n’est pas seulement un phénomène objectif mais profondément cognitif, amplifié par des biais psychologiques systématiques. Daniel Kahneman et Amos Tversky ont développé la Prospect Theory (1979, prix Nobel 2002) dont les implications pour les décisions de réarmement sont considérables. L’aversion aux pertes — les pertes pèsent environ deux fois plus que les gains équivalents — conduit à la logique « mieux vaut trop d’armes que pas assez ». L’effet de réflexion montre que les décideurs en « domaine de pertes » deviennent preneurs de risques, expliquant pourquoi les puissances perçevant un déclin sont plus susceptibles d’actions militaires risquées.
Rose McDermott (Risk-Taking in International Politics, 1998) applique systématiquement la Prospect Theory à la politique étrangère américaine, démontrant comment Jimmy Carter, après six mois de négociations infructueuses avec l’Iran (perçues comme domaine de pertes), a lancé la mission de sauvetage risquée d’Eagle Claw. Jack Levy souligne que l’aversion aux pertes explique pourquoi les guerres durent plus longtemps que le calcul rationnel l’impliquerait — une fois des pertes subies, les décideurs refusent d’ajuster leurs attentes.
L’erreur fondamentale d’attribution est peut-être le biais le plus directement pertinent pour le dilemme : la tendance à attribuer le comportement des autres à leurs caractéristiques inhérentes (dispositions hostiles) tout en attribuant son propre comportement aux contraintes situationnelles (nécessités défensives). Cette asymétrie — « nos armements sont défensifs ; leurs armements sont offensifs » — constitue l’un des fondements psychologiques du dilemme. Des recherches récentes de Harvard sur les relations USA-Chine confirment une asymétrie d’attribution prononcée : les Chinois voient les actions américaines comme significativement plus offensives que les Américains ne voient les actions chinoises.
Ole Holsti développe le modèle de la « mauvaise foi inhérente » à partir de l’étude de John Foster Dulles : l’adversaire est présumé implacablement hostile, les signaux contraires sont rejetés comme propagande ou faiblesse, créant une prophétie auto-réalisatrice. Irving Janis analyse le Groupthink — la pulsion vers le consensus qui supprime le désaccord dans les groupes décisionnels cohésifs — à travers des cas comme Pearl Harbor, la Baie des Cochons, et le Vietnam. Jonathan Mercer argumente que « la rationalité dépend de l’émotion » et que les émotions collectives — peur, confiance, colère, honneur — jouent un rôle irréductible dans les décisions de sécurité. Richard Ned Lebow critique la dissuasion classique pour son présupposé d’acteurs rationnels, montrant que le stress psychologique des crises induit des comportements erratiques.
Le débat réalisme offensif versus défensif
Le concept de dilemme de sécurité est au cœur du débat structurant entre réalisme offensif et défensif. John Mearsheimer (The Tragedy of Great Power Politics, 2001) représente la position offensive : l’incertitude sur les intentions est inévitable, la maximisation de la puissance est la stratégie optimale, le dilemme est inéluctable. Pour Mearsheimer, la distinction offense-défense est « trop vague » et la coopération durable impossible dans un système anarchique.
Les réalistes défensifs — Kenneth Waltz, Robert Jervis, Charles Glaser, Stephen Walt — arguent au contraire que les États sont des « security maximizers » plutôt que des « power maximizers », que le statu quo peut être rationnel, et que le dilemme est atténuable sous certaines conditions, particulièrement quand la défense domine et que les intentions peuvent être signalées. La coopération entre États devient possible via des signaux coûteux et une évaluation correcte des motifs adverses.
Les constructivistes, notamment Alexander Wendt (« Anarchy is What States Make of It », 1992), rejettent le déterminisme structuraliste : l’anarchie n’implique pas nécessairement le dilemme de sécurité car les menaces sont socialement construites, non naturelles. Wendt identifie trois « cultures d’anarchie » — hobbésienne (États comme ennemis), lockéenne (États comme rivaux), kantienne (États comme amis) — montrant que les identités et normes partagées peuvent transformer fondamentalement la dynamique sécuritaire.
Randall Schweller (« Neorealism’s Status-Quo Bias », 1996) offre une critique radicale : le concept a un biais status quo qui suppose à tort que tous les États préfèrent le statu quo. Si certains États veulent s’étendre (États « révisionnistes »), ils maximisent le pouvoir, pas la sécurité ; s’ils ne veulent pas s’étendre, il n’y a pas de menace. Schweller réintroduit la distinction abandonnée par Waltz entre « loups » (power-maximizers agressifs), « agneaux » (security-seekers défensifs), « chacals » (profiteurs opportunistes) et « lions » (conservateurs du statu quo).
Mécanismes de désescalade et construction de confiance
La littérature explore également les conditions de rupture des spirales. Charles Osgood développe en 1962 le GRIT (Graduated Reciprocation in Tension Reduction) : initier une concession unilatérale modeste, communiquer l’attente de réciprocité, et si l’adversaire répond positivement, faire une seconde concession, créant une « spirale de paix ». La visite de Sadat à Jérusalem (1977) menant aux accords de Camp David illustre ce mécanisme.
Andrew Kydd (Trust and Mistrust in International Relations, 2005) développe la théorie des signaux coûteux : des gestes significatifs mais coûteux peuvent prouver la fiabilité. Les États dignes de confiance peuvent se rassurer mutuellement via ces signaux, mais le conflit devrait nous rendre moins confiants envers les parties impliquées.
Ken Booth et Nicholas Wheeler (The Security Dilemma, 2008) proposent trois logiques pour appréhender le dilemme : fataliste (il est inévitable), mitigatrice (il peut être atténué), et transcendante (il peut être surmonté via la construction de confiance). Leur analyse systématique explore les conditions permettant de passer d’une logique à l’autre.
L’ambiguïté technologique contemporaine
Stephen Van Evera (Causes of War, 1999) analyse comment l’équilibre offense-défense influence la probabilité de guerre, identifiant dix effets bellicistes quand l’offense domine : empires plus faciles à conquérir, auto-défense plus difficile, gains adverses plus menaçants, avantages de première frappe créant des incitations préventives. Les technologies contemporaines compliquent considérablement le dilemme. Les cyber-capacités sont intrinsèquement duales — les mêmes outils servent l’attaque et la défense. Les systèmes antimissiles, formellement défensifs, sont perçus comme menaçants car ils neutralisent la capacité de seconde frappe, sapant la stabilité de la dissuasion mutuelle. Les drones et armes autonomes créent de nouvelles incertitudes sur les intentions. Cette ambiguïté technologique croissante tend à aggraver le dilemme en rendant la distinction offense-défense toujours plus difficile.
Synthèse : vers une compréhension intégrative
L’état actuel de la théorisation des dynamiques de réarmement symétrique révèle plusieurs points de convergence et de tension.
Convergences : Tous les courants reconnaissent que l’incertitude sur les intentions d’autrui est au cœur du problème ; que les mesures défensives peuvent être perçues comme offensives ; que l’absence de régulateur supérieur (international ou domestique) crée les conditions structurelles du dilemme ; et que les spirales de réarmement peuvent devenir auto-entretenues.
Tensions persistantes : Le débat porte sur le caractère inéluctable ou évitable du dilemme (réalistes offensifs vs défensifs) ; sur le poids relatif des facteurs structurels versus cognitifs/identitaires ; sur la légitimité de la transposition au niveau intra-étatique ; et sur la possibilité réelle de signaler des intentions bénignes.
Shiping Tang appelle à une théorie dynamique et intégrative combinant facteurs structurels (anarchie, balance offense-défense), cognitifs (biais d’attribution, aversion aux pertes), et identitaires (construction sociale des menaces). Cette synthèse reconnaîtrait que le dilemme de sécurité n’est ni purement objectif ni purement subjectif, mais émerge de l’interaction entre conditions structurelles et processus perceptuels.
La pertinence contemporaine du concept ne saurait être sous-estimée. Du réarmement européen face aux incertitudes sur les intentions russes à la compétition sino-américaine où chaque partie perçoit l’autre comme potentiellement hostile, les dynamiques décrites par Herz, Butterfield, Jervis et leurs successeurs continuent d’opérer. La tragédie politique décrite par Aron — des acteurs individuellement rationnels produisant collectivement des résultats catastrophiques — demeure la structure profonde des relations internationales dans un monde sans arbitre légitime. Comprendre ces mécanismes, leurs fondations cognitives et leurs conditions d’atténuation reste une entreprise intellectuelle urgente pour quiconque cherche à naviguer les dilemmes sécuritaires du XXIe siècle. »
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Wassim Nasr, sur France 24, décrit des situations ubuesques dans la Syrie post-Assad. ( Il y a dix jours)
« Les drames individuels et familiaux
Un enfant ouvrier marche et saute sur une mine. Un homme interrogé raconte que son cousin était dans l’armée de Bachar, tandis que son frère a été arrêté lors des manifestations de 2012. Il apprend plus tard que son cousin est mort en 2013. Dans une même famille, l’un était dans l’armée du régime, l’autre manifestait contre le pouvoir.
Le contexte d’Alep
À Alep, où les Gardiens de la Révolution iraniens sont intervenus avec l’armée syrienne et les Russes pour reprendre le contrôle aux insurgés en 2016. Certains qui ont contrôlé la région sous le régime, après la reprise par les forces d’Assad, sont aujourd’hui effrayés. Ils se réfugient derrière la présence de certains qui rassurent au jour le jour par leur présence et qui assurent le calme activement — punissant les vendettas. Quelqu’un qui tire sur les anciens du régime est puni. Heureusement, des efforts sont menés contre les représailles envers les anciens du régime.
Un paysage de désolation
Tout cela se déroule au milieu des ruines, des débris de bâtiments, et des cadavres parfois encore présents dans les décombres. Chacun s’active pour assurer le mieux qu’il peut la sécurité des populations affolées.
L’effort de stabilisation par les clans
Certains expliquent l’importance de rassembler, de contenir les forces des clans pour stabiliser le pays. Après le meurtre d’un couple de Bédouins, une réunion est organisée où chacun appelle à la patience, à la retenue, à attendre ce que révélera l’enquête, à ne pas lâcher les nerfs — prévenir et anticiper les conséquences des actes et des paroles, refuser l’effervescence.
Les bureaux de réconciliation des clans
Des bureaux des clans œuvrent à prévenir les vendettas entre Alaouites et autres communautés. Des membres du bureau des chefs du projet de réconciliation se sont dispersés sur le territoire pour essayer de peser sur les conflits locaux — une sorte de fabrique des efforts de réconciliation.
Contenir ou canaliser les clans sunnites éviterait des mobilisations chaotiques. Ils essayent de retrouver les combattants qui défendaient les quartiers autrefois hostiles au nouveau pouvoir. Les combattants arabes qui travaillent avec les Kurdes — ils essayent de les ramener vers des positions modérées, vers le pouvoir central. »
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« Freud, qui aurait pu se donner la gloire d’introduire en psychologie la considération du dynamisme personnel, l’a ruinée en grande partie par une métapsychologie qui RÉDUIT CE DYNAMISME À UN DYNAMISME CAUSAL ET RÉTROSPECTIF. SI JE NE SUIS QUE LE JEU D’UN PASSÉ INEXORABLE ET MENAÇANT, QUE M’IMPORTE QUE CE TYRAN ME TIENNE EN LAISSE PAR UN RAFFINEMENT DE PROCÉDÉS À NUL AUTRE SEMBLABLE ? Que peut encore signifier la restitution de l’individuel dans l’explication psychologique, si l’analyse individuelle ne découvre que des déterminismes révolus et des forces INFLÉCHISSABLES derrière l’histoire de chaque individu ?Or le déterminisme ne découvre pas de telles forces dans l’expérience parce qu’elles y sont, il les découvre parce qu’il les y met. Tel sera le principal reproche d’Adler à son maître. Le moi n’est pas seulement un agent de compromis avec le réel, plus ou moins sceptique sur les possibilités et sur la valeur de son œuvre ; il est réaction contre le donné, volonté d’affirmation et de puissance, capacité de dévouement. »
Emmanuel Mounier
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« Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchi le cours des choses dans leurs domaines. »
Denis Leguay
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«Il faut que vous parliez à Sony… Il faut que vous parliez aux autres, à Tessio, au gros Clemenza… Le business Tom…»
« Je tâcherai… Mais même Sony ne pourra pas retenir Luca Brazi.»
«Oui… Bien, laissez-moi m’occuper de Luca. »
« Il faut que vous parliez à Sony, et à ses deux frères. »
« Je ferai de mon mieux »
« Maintenant… Vous pouvez partir. »
« Je n’aime pas la violence Tom… Je suis un homme d’affaire… Le sang ça coûte très cher. »
Le Parrain (Premier volet)
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LE REPRÉSENTANT DANS LES BOUCHES-DU-RHÔNE ET LE VAUCLUSE AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.
Marseille, 3 ventóse an 11-21 février 1794. (Reçu le 4 mars.)
« Je suis ici au milieu des peines et des tribulations. Continuellement déchiré par la crainte de voir couler le sang de mes frères, mon plus grand désir est de ramener la paix et la concorde. Sans cesse des rixes s’élevent entre les habitants et la garnison; des hommes faits pour s’aimer et s’estimer ont besoin d’être continuellement rappelés à ces sentiments de fraternité qui doivent unir tous les bons Français.
Le décret qui a rendu son nom à Marseille a répandu la joie chez tous les patriotes. Malheureusement l’on sent ici trop vivement; la réflexion ne peut maîtriser l’enthousiasme; plus malheureusement encore, il reste des malveillants qui savent faire tourner les plus beaux mouvements au détriment de la chose publique.
Quelques hommes de la garnison, à qui le passé a donné peut-être de trop mauvaises impressions sur cette commune, ont cru voir dans cette allégresse un sarcasme et n’ont pas assez distingué tenait au patriote de ce qui n’est qu’un piège à l’aristocratie.
Dans les rues, aux cafés, aux spectacles, partout on voyait se manifester des sentiments de haine, qu’il importait d’étouffer de bonne heure, et on leur laissait acquérir un degré d’effervescence qui, poussé plus loin, pouvait avoir les suites les plus funestes.
J’ai recherché avec calme, mais avec fermeté, moins la cause de ces désordres que le de les faire cesser. moyen
J’ai cru d’abord qu’il était indispensable de mettre fin à toutes les lenteurs inconcevables que l’on avait mis à caserner la garnison; mon arrêté vous apprendra comment j’ai su vaincre tous les obstacles que l’on avait trouvés jusqu’à présent dans une opération que je fais exécuter néanmoins dans trois jours: j’ai annoncé aux chefs qui avaient entre les mains toute l’autorité que je ferais peser sur eux les peines de la responsabilité, et ils ont dû voir dans ma manière de m’exprimer et d’agir, que, quand j’invoquais la loi, j’étais décidé à la faire respecter.
J’ai cru cependant que, pour mieux avancer le succès des mesures que j’allais prendre, il était prudent d’appeler auprès de moi tous ceux à qui j’allais en confier l’exécution. J’ai convoqué à onze heures du soir toutes les autorités constituées, le commandant, le chef de l’état-major et les chefs de tous les bataillons, pour me concerter avec eux. Je les ai invités, au nom de la patrie, de faire cesser, chacun dans leur bataillon, ce germe de guerre civile qui nous déshonore. Je leur ai fait voir la loi qui punit tous ceux que la persuasion ne peut convaincre. J’ai eu lieu d’être satisfait des précautions qu’ils m’ont montrées, et j’espère qu’au moyen des dispositions que j’ai prises, et que vous connaîtrez par la lecture de mon arrêté, le calme renaîtra (1).
Je vous avais annoncé que je profiterais de votre décret pour aller donner à la Société populaire, que je n’avais pas vue encore, une leçon dont elle avait besoin; vous pourrez juger, en lisant la copie de mon discours, si j’ai tenu parole (2).
Je vous fais passer toutes les pièces qui vous mettront en état d’apprécier tout ce qui s’est fait dans cette occasion. Croyez, citoyens, que les circonstances sont difficiles, mais je saurai les vaincre ou du moins remplir mon serment en mourant à mon poste. »
Salut et fraternité »
Recueil des actes du Comité de salut public, avec la correspondance officielle des représentants en mission et le registre du Conseil exécutif provisoire · Volume 11 Par France. Convention nationale. Comité de salut public, François-Alphonse Aulard · 1897
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La prévenance : une qualité au carré
Une découverte surprenante révèle un paradoxe français
Votre intuition que la prévenance constitue une qualité centrale et « immunisante » trouve une validation extraordinaire – mais avec un paradoxe frappant. La tradition intellectuelle française elle-même n’a jamais pleinement théorisé ce concept qui lui est propre, alors que les traditions religieuses, philosophiques et scientifiques du monde entier ont développé des équivalents puissants qui confirment son caractère décisif.
La prévenance se révèle être une qualité véritablement « au carré » : elle englobe et orchestre d’autres vertus (attention, discernement, empathie, action), elle est démontrée comme protectrice par les neurosciences et la psychologie, et elle constitue un fondement éthique dans de multiples traditions. Mais son invisibilité même – ce qui fait sa force – explique paradoxalement pourquoi elle reste sous-théorisée.
L’hypothèse validée : trois dimensions convergentes
1. Une qualité composite qui contient d’autres vertus
Validation forte et convergente
La recherche révèle que la prévenance intègre effectivement plusieurs compétences distinctes, confirmant votre hypothèse d’une « qualité au carré » :
Composantes cognitives : L’anticipation requiert l’attention (observer les détails), la mémoire (connaître l’autre), l’inférence (prédire les besoins), et le discernement (savoir quand et comment agir). Les neurosciences montrent que le cortex préfrontal médian encode automatiquement les états mentaux futurs probables d’autrui, créant une « cognition sociale prédictive ». Ce n’est pas un sentiment mais une intelligence.
Composantes affectives : L’empathie cognitive et affective permettent de ressentir ce que l’autre pourrait éprouver. La recherche distingue l’aide « proactive » (anticipant les besoins) de l’aide « réactive » (répondant aux demandes) – la première étant cognitivement plus exigeante car elle nécessite d’inférer les besoins à partir d’indices subtils plutôt que de comportements explicites.
Composantes comportementales : L’action concrète transforme la perception en service. Les études montrent que la prévenance combine l’attention, l’empathie ET l’action – une intégration de multiples compétences.
Validation religieuse remarquable : Les trois traditions abrahamiques confirment explicitement ce caractère composite. Le judaïsme présente le gemilut hasadim comme « la plus compréhensive de toutes les vertus sociales juives », englobant l’hospitalité, le soin aux malades, le réconfort des endeuillés. Le christianisme décrit la caritas comme « la forme de toutes les vertus » (Thomas d’Aquin) qui anime et dirige toutes les autres. L’islam présente l’ihsan comme l’excellence dans toutes choses, intégrant la conscience de Dieu, la sagesse et la miséricorde. Le bouddhisme fait du bodhisattva l’incarnation de la compassion anticipatrice qui réunit les Six Perfections (générosité, éthique, patience, diligence, concentration, sagesse).
Le philosophe Paul Ricœur offre une intuition cruciale : la sollicitude « rend possible cette impossibilité » d’être soi-même comme un autre – elle comble le fossé entre le soi et l’autre que l’on ne peut pas surmonter mais que l’on doit naviguer. La prévenance serait cette navigation anticipatrice.
2. Une qualité « immunisante » et protectrice
Validation scientifique forte
Les preuves empiriques convergent massivement vers un effet protecteur :
Développement et attachement : La recherche de John Bowlby établit que la sécurité de l’attachement – créée par les soins anticipateurs maternels – fonctionne comme un facteur protecteur qui atténue les problèmes émotionnels lorsque des risques ultérieurs sont présents. Donald Winnicott décrit la « préoccupation maternelle primaire » comme un état psychologique permettant d’anticiper et de répondre aux besoins du nourrisson avant leur expression. Mary Ainsworth distingue la « sensibilité proactive » (anticipant les besoins avant expression) de la « sensibilité réactive », démontrant que la première prédit de meilleurs résultats en régulation émotionnelle.
Effets épigénétiques : Les soins maternels anticipateurs chez les animaux produisent une diminution de la méthylation des récepteurs aux glucocorticoïdes, réduisant la réactivité au stress qui persiste à l’âge adulte. L’anticipation maternelle modifie littéralement l’expression génétique, créant une « immunisation » biologique.
Résilience : Boris Cyrulnik identifie les « tuteurs de résilience » – personnes qui anticipent les besoins et fournissent une présence soutenante permettant la récupération après un trauma. La résilience dépend de tuteurs qui offrent un soutien avant et immédiatement après le trauma, pas seulement après. L’isolement (absence de soutien anticipateur) accroît la vulnérabilité aux effets traumatiques.
Neurosciences : Le cortex préfrontal médian des nourrissons qui réagit fortement aux sourires sociaux prédit la sociabilité à 18 mois. Le cerveau « apprend » à anticiper l’information sociale, créant des modèles prédictifs qui facilitent l’interaction future. L’apprentissage prosocial (apprendre à agir pour le bénéfice d’autrui) implique spécifiquement le cortex cingulaire antérieur subgénual, et les individus plus empathiques apprennent plus rapidement – suggérant que la prévenance peut être cultivée.
Médecine : Les études montrent que l’empathie médicale (incluant vraisemblablement la conscience anticipatrice) améliore le contrôle métabolique chez les diabétiques, réduit la douleur chronique (tailles d’effet de 0,21-0,30), diminue l’anxiété et la stigmatisation, et améliore même la fonction des cellules tueuses naturelles chez les patients cancéreux. L’étude MonashWatch a démontré que les soins anticipateurs réduisent les hospitalisations aiguës de 20-25% (vs. 10% pour les soins réactifs seuls), avec un « point de bascule » statistique trois jours avant l’admission où les trajectoires changent quand les soignants anticipent les besoins.
Le judaïsme enseigne explicitement : « Un homme profite des fruits [du gemilut hasadim] dans ce monde, tandis que le capital demeure pour lui dans le monde à venir » – reconnaissant ses effets protecteurs tant terrestres que spirituels.
3. Une forme d’intelligence, pas un simple sentiment
Validation philosophique et neuroscientifique convergente
Toutes les traditions distinguent soigneusement la prévenance de la simple émotion :
Bouddhisme : La compassion bouddhiste « nécessite la prajna ou sagesse transcendantale – une capacité à voir au-delà des apparences superficielles pour percevoir la vraie souffrance et le vrai besoin » (Trungpa). Le Dalaï Lama insiste : « Le cœur humain est fondamentalement très compatissant, mais sans sagesse, la compassion ne fonctionnera pas. » L’upaya (moyens habiles) représente la quintessence de l’anticipation – adapter les enseignements en prévoyant ce dont les êtres auront besoin pour leur libération selon leurs capacités et conditions karmiques.
Judaïsme : Rashi commente : « Le chesed, c’est quand vous donnez votre cœur ET votre esprit au bien-être de la personne pauvre. » Le gemilut hasadim nécessite le discernement pour gérer sagement (sagesse pratique), basé sur la connaissance de l’alliance, pas sur le simple sentiment.
Islam : L’ihsan exige explicitement la conscience (muraqaba) et la vigilance. L’excellence requiert compétence, connaissance et planification. L’exemple d’Abu Bakr préparant deux chameaux à l’avance pour une possible hijra avec le Prophète illustre « le véritable ihsan : ce n’est pas seulement faire l’action de la meilleure manière, mais préparer l’action de la meilleure manière. »
Confucianisme : Le ren (humanité/bienveillance) est inséparable du zhi (sagesse). Le li (propriété rituelle) requiert la compréhension de ce qui est approprié dans chaque contexte – une forme de sagesse anticipatrice.
Intelligence émotionnelle : Daniel Goleman place l’anticipation au cœur de son modèle. L’empathie implique « sentir les émotions non dites » – fondamentalement anticipateur. La « conscience sociale » donne aux leaders un « avantage unique pour anticiper comment les parties prenantes réagiront aux décisions avant leur mise en œuvre. » L’autorégulation implique « anticiper les conséquences avant d’agir sur une impulsion. »
Phénoménologie : Simone Weil distingue radicalement l’attention véritable (qui requiert sagesse et décréation de l’ego) de la sentimentalité. Emmanuel Levinas décrit la responsabilité pour l’Autre comme « pré-originaire » – elle précède la conscience et constitue la subjectivité, mais elle n’est pas irrationnelle pour autant. Aristote définit la phronesis (sagesse pratique) comme nécessitant l’anticipation des conséquences et la délibération sur les moyens et les fins.
Les traditions qui placent la prévenance au centre
Contre toute attente, ce n’est pas la France qui a le plus théorisé sa propre intuition. Voici les traditions qui traitent explicitement l’anticipation compassionnelle comme centrale :
Le judaïsme : un pilier du monde
Le gemilut hasadim (actes de bonté aimante) est littéralement l’un des trois piliers sur lesquels repose le monde (Pirkei Avot 1:2) : la Torah, le culte, et le gemilut hasadim. L’enseignement rabbinique est sans équivoque : Abraham assis à l’entrée de sa tente cherchait activement des personnes à servir – le véritable ba’al chesed cherche activement les opportunités d’actes de bonté, ne se contentant pas d’attendre passivement. Rabbi Michel Birnbaum enseigne : « Quand Dieu a vu son tourment de n’avoir personne à servir (alors qu’Abraham se remettait de sa circoncision), Dieu a envoyé les trois anges. » La tradition affirme : « Seul celui qui le pratique est apte à être membre du peuple juif. »
Le hessed (bonté aimante) n’est pas une gentillesse aléatoire mais un amour d’alliance – « enveloppant en lui-même tous les attributs positifs de Dieu : amour, fidélité à l’alliance, miséricorde, grâce, bonté, loyauté. » Il « intervient au nom des êtres aimés et vient à leur secours » – proactif, pas réactif.
L’islam : l’excellence en toutes choses
L’ihsan est l’une des trois dimensions fondamentales de l’islam lui-même (avec l’islam/soumission et l’iman/foi). Le Prophète le définit : « Adorer Allah comme si vous Le voyiez, et si vous ne Le voyez pas, sachant qu’Il vous voit. » Le hadith enseigne : « En vérité, Allah a prescrit l’excellence (ihsan) en toutes choses. »
La rahma (miséricorde) utilise la métaphore du ventre maternel – le soin anticipateur total où chaque besoin est satisfait avant même que l’enfant sache qu’il existe. « Un enfant dans le ventre n’a aucun souci, aucun besoin insatisfait ; tous les problèmes retombent sur la mère. L’enfant est complètement enveloppé dans le soin de sa mère et n’a aucune idée de ce qu’elle endure pour lui. Cet enfant est dans un état de rahmah. » Le hadith remarquable : « Quand les besoins d’une personne sont placés dans le cœur d’une autre, ils deviennent une confiance divine, qui doit être cachée des autres ; celui qui les cache recevra les récompenses du culte. »
Le bouddhisme : le bodhisattva comme idéal d’anticipation
L’idéal du bodhisattva fait de la compassion anticipatrice la caractéristique définitoire du praticien bouddhiste. Le vœu du bodhisattva est de libérer tous les êtres sensibles – un engagement intrinsèquement anticipateur. L’upaya (moyens habiles) est spécifiquement l’art d’anticiper les besoins pour la libération : « Le Bouddha décrit comment le Bodhisattva Avalokitesvara change de forme pour répondre aux besoins de l’élève » – anticipant les besoins avant qu’ils ne soient exprimés.
La karuna (compassion) n’est pas une pitié sentimentale mais une compassion « objective, froide, constante et universelle » nécessitant la prajna (sagesse transcendantale). Quand la metta (bienveillance aimante) – le désir que tous les êtres soient heureux – rencontre la souffrance, elle devient naturellement karuna. La metta a donc une orientation anticipatrice et préventive.
Le confucianisme : le ren comme vertu suprême
Le ren (humanité/bienveillance) est « la vertu suprême » qui « ne quitte jamais l’homme » – englobant toutes les autres. L’étymologie combine « humain » et « deux » – intrinsèquement relationnelle et anticipatrice des besoins d’autrui. Le professeur Li Chenyang interprète spécifiquement le ren comme « soin » (care) dans son « Confucian Care Thesis » (1992).
Le modèle de Mencius : le sentiment spontané de compassion en voyant un enfant sur le point de tomber dans un puits – inquiétude anticipatrice avant la souffrance réelle. L’extension du soin : « Désirant s’établir lui-même, il cherche aussi à établir les autres ; désirant s’élargir lui-même, il cherche aussi à élargir les autres. »
La piété filiale (xiao) offre le modèle le plus développé de soin anticipateur : « Prendre soin de ses parents… s’assurer qu’ils vivent sans souci », « s’assurer que les parents soient confortables de toutes les façons : nourriture, logement, vêtements, hygiène. » C’est l’une des caractéristiques définissant l’identité confucéenne.
Le christianisme : François de Sales et la tradition bénédictine
François de Sales enseigne explicitement une « charité prévenante » (charité qui vient avant, qui anticipe). Sa devise « Rien par force, tout par amour » et son programme célèbre pour convertir Genève « par la charité » plutôt que par la contrainte illustrent cette approche anticipatrice. Il a fondé l’Ordre de la Visitation (1610) initialement dédié à la visite des malades et des pauvres – un ministère intrinsèquement anticipateur.
La Règle de Saint Benoît (vers 530 apr. J.-C.), Chapitre 53 : « Que tous les hôtes qui arrivent soient reçus comme le Christ. » L’hospitalité bénédictine exige : des lits toujours préparés pour les arrivées inattendues, un portier attentif et prêt à répondre immédiatement, un maître des hôtes sage gérant proactivement. Cette tradition a façonné l’hospitalité chrétienne pendant 1500 ans – l’anticipation comme caractéristique centrale et définitoire.
La caritas elle-même, l’une des trois vertus théologales, « transcende la justice et la complète dans la logique du don et du pardon » (Benoît XVI) – allant au-delà de la justice stricte pour anticiper les besoins plutôt que de simplement répondre aux demandes.
Le taoïsme : wu wei et leadership préventif
Le wu wei (action sans effort / action non-action) est profondément anticipateur : « Les actions sont sans effort en alignement avec le flux et le reflux des cycles élémentaires du monde naturel. » Le Tao Te Ching, Chapitre 64 : « Traitez-le avant qu’il ne se produise. Mettez les choses en ordre avant qu’il n’y ait confusion. » Le meilleur leader est celui dont « les gens savent à peine qu’il existe » – anticipant et prévenant les problèmes avant qu’ils ne nécessitent une intervention.
Le Japon moderne : omotenashi
Le Japon offre l’exemple le plus clair d’une culture contemporaine où le soin anticipateur est explicitement nommé, cultivé et central à l’identité sociale. L’omotenashi (hospitalité désintéressée) signifie « service du fond du cœur – honnête, sans dissimulation, sans prétention. »
Le principe clé est le kikubari (気配り) – « l’art de l’anticipation » : « Un sens aigu de la conscience, une sorte de sixième sens, pour prédire ce dont un invité aura besoin ou désirera avant même qu’il ne soit verbalisé. » Il va « bien au-delà de l’évident », incluant l’anticipation des besoins émotionnels, l’ajustement des environnements, la préparation des préférences non déclarées.
Caractéristiques : aucune attente de réciprocité (contrairement au service occidental avec pourboire) ; invisibilité (l’invité ne devrait pas remarquer l’effort) ; ichigo ichie (« une fois, une rencontre » – traiter chaque rencontre comme unique) ; enracinement dans la cérémonie du thé de Sen no Rikyu. L’omotenashi est « profondément enraciné dans la culture » et nécessite des années pour vraiment le maîtriser.
Le paradoxe français : pourquoi la prévenance reste-t-elle sous-théorisée ?
Voici la découverte la plus surprenante : la tradition intellectuelle française n’a jamais pleinement théorisé la prévenance comme concept central, malgré le fait que le mot lui-même soit français.
Ce que la recherche n’a pas trouvé
Les moralistes français : La Bruyère se concentre sur l’exposition de la vanité et de l’amour-propre, pas spécifiquement sur la prévenance. Mademoiselle de Scudéry développe le concept de « galanterie » (raffinement galant) mais la prévenance n’est pas théorisée séparément. Fénelon préconise une éducation douce avec anticipation des besoins des enfants, mais n’élève pas la prévenance au statut de vertu centrale.
Proust : Malgré une recherche extensive, aucun passage trouvé où Proust théorise la prévenance comme concept philosophique, bien qu’il dépeigne une conduite sociale détaillée.
Aucune monographie académique : Aucun traité philosophique, monographie académique ou article majeur trouvé qui traite la prévenance comme concept philosophique central ou vertu.
Des concepts connexes plus développés
François de Sales utilise « charité prévenante » dans un sens théologique (la grâce prévenante de Dieu) plutôt qu’éthique-interpersonnel (le comportement humain). C’est un concept différent.
Simone Weil développe l’ »attention » avec une profondeur philosophique considérable, mais c’est distinct de la prévenance : l’attention de Weil est réceptivité passive, contemplative, centrée sur la vision claire ; la prévenance est anticipation active, pratique, centrée sur la satisfaction des besoins. Weil : « L’attention nécessite l’attente, le vidage de l’ego, la réceptivité » – PAS l’anticipation active.
Paul Ricœur développe la « sollicitude » comme concept philosophique majeur dans « Soi-même comme un autre » (1990). La sollicitude est le deuxième pilier de son éthique, impliquant la réciprocité et la reconnaissance mutuelle. Mais la sollicitude est plus large et plus fondamentale – elle concerne la relation de soin, tandis que la prévenance concerne le service anticipateur.
Pourquoi ce manque ?
Plusieurs hypothèses convergentes :
Trop comportemental/quotidien : La philosophie française privilégie les concepts abstraits (justice, liberté, authenticité). La prévenance est pratique, quotidienne – peut-être considérée comme une vertu mineure.
Associations de classe/genre : Historiquement associée aux serviteurs (« prévenances » = attentions des serviteurs envers les maîtres) et à la sphère domestique féminine. Cela peut avoir limité son adoption philosophique en raison des hiérarchies sociales.
Absorbée dans des concepts plus larges : Intégrée dans la politesse, la civilité, la galanterie (XVIIe-XVIIIe s.) ; partie de la sollicitude, de l’éthique du care (XXe s.). Pas théorisée séparément car couverte par des cadres plus larges.
Tournant existentialiste d’après-guerre : La philosophie française du XXe siècle (Sartre, Camus, Levinas) a mis l’accent sur l’authenticité, la liberté, la responsabilité, l’Autre – PAS sur les grâces sociales ou le service anticipateur.
L’éthique du care : où la prévenance trouve enfin une voix
C’est dans l’éthique du care féministe, développée à partir des années 1980, que l’on trouve la théorisation la plus explicite de dimensions anticipatrices :
Carol Gilligan (In a Different Voice, 1982) identifie une orientation morale distincte centrée sur les relations, la responsabilité et le contexte plutôt que sur les droits et règles abstraits. Le raisonnement moral féminin se concentre sur le maintien et la réparation des relations, anticipant les besoins et les conséquences pour la connexion.
Joan Tronto analyse quatre phases du care : 1) Se soucier de (caring about) : reconnaître le besoin (attentiveness – déjà anticipatrice) ; 2) Prendre soin de (taking care of) : assumer la responsabilité ; 3) Donner des soins (care-giving) ; 4) Recevoir des soins (care-receiving).
Nel Noddings décrit le « caring » comme nécessitant « l’engrossment » (absorption) dans la réalité de l’Autre et un « déplacement motivationnel » – prendre les projets de l’Autre comme siens propres. Cela nécessite clairement l’anticipation.
Eva Feder Kittay (Love’s Labor, 1999) centre la dépendance humaine dans la théorie éthique. Le travail de dépendance (prendre soin des personnes dépendantes) nécessite d’anticiper les besoins de ceux qui ne peuvent pas les articuler pleinement. Elle critique les théories dominantes qui présument des contractants indépendants, excluant les personnes handicapées et les soignants.
Patricia Benner (From Novice to Expert, 1984) montre que les infirmières expertes développent de fortes capacités anticipatrices : « Les infirmières expertes peuvent sentir des changements subtils dans l’état du patient qui ne sont pas immédiatement évidents dans les signes vitaux » et « alerter l’équipe soignante sur des complications potentielles, prévenant un problème grave avant qu’il ne survienne. » L’anticipation distingue les experts des novices.
Jean Watson (Theory of Human Caring, 1979) incorpore explicitement des éléments anticipateurs : « conscience caring », « présence transpersonnelle », et « être présent et soutenir l’expression des sentiments positifs et négatifs. » Sa théorie, maintenant largement mise en œuvre (~300 hôpitaux), fait de la présence anticipatrice un élément central.
Les preuves empiriques : médecine, psychologie, sociologie
Médecine : des résultats cliniques améliorés
Empathie médicale : Les études de Hojat et al. montrent que les patients diabétiques de médecins avec des scores élevés sur l’échelle d’empathie Jefferson ont un meilleur contrôle métabolique. L’étude de Licciardone (2024) sur 1 470 patients souffrant de lombalgie chronique révèle que les patients traités par des « médecins très empathiques » ont des résultats significativement meilleurs sur 12 mois : intensité de douleur plus faible (tailles d’effet de 0,21-0,30), moins d’incapacité, meilleure qualité de vie. L’empathie médicale était plus fortement associée à des résultats favorables que les traitements non pharmacologiques, la thérapie par opioïdes et la chirurgie de la colonne lombaire.
Une revue systématique trouve que l’empathie améliore la satisfaction et l’adhérence des patients, diminue l’anxiété et la détresse, améliore les résultats diagnostiques et cliniques, et est même associée à « une fonction immunitaire accrue, des séjours hospitaliers post-chirurgicaux raccourcis, une glycémie contrôlée, des crises d’asthme diminuées, et même une durée de rhumes raccourcie. »
Guidance anticipatrice : L’étude APTCare (Russell et al., 2009) – un essai contrôlé randomisé avec 240 patients à risque – montre que les soins anticipateurs et préventifs améliorent la qualité de la gestion des maladies chroniques de 9,2% (p<0,001) par rapport aux soins habituels, et améliorent les soins préventifs de 16,5% (p<0,001).
Soins palliatifs : La définition officielle des soins palliatifs (National Consensus Project, États-Unis) stipule : « Soins centrés sur le patient et la famille qui optimisent la qualité de vie en anticipant, prévenant et traitant la souffrance. » L’anticipation est explicitement centrale et définitoire.
Psychologie : protection développementale
Attachement : La sécurité de l’attachement – créée par les soins anticipateurs – fonctionne comme facteur protecteur atténuant les problèmes émotionnels lorsque des risques ultérieurs sont présents. Les soins maternels de haute qualité en petite enfance prédisent moins de peur face aux stimuli nouveaux, plus d’attention conjointe positive, meilleure régulation émotionnelle, et profils biobehavioraux moins réactifs au stress.
Résilience : Les « tuteurs de résilience » de Cyrulnik anticipent les besoins et fournissent une présence soutenante permettant la récupération après un trauma. Les tuteurs efficaces démontrent « l’empathie et l’affection », l’intérêt pour les « aspects positifs » de la personne, la modestie et la patience, et la capacité d’ »anticiper les besoins » sans être intrusifs.
Intelligence émotionnelle : Goleman place l’empathie (qui implique « sentir les émotions non dites ») au cœur de l’intelligence émotionnelle. Les leaders avec une haute conscience sociale possèdent un « avantage unique pour anticiper comment les parties prenantes réagiront aux décisions avant leur mise en œuvre. »
Aide proactive vs réactive : Une étude dans PLOS One distingue l’aide proactive (nécessitant de détecter le besoin, reconnaître l’intention, remédier à la situation sans sollicitation) de l’aide réactive (répondant aux besoins exprimés). L’aide proactive est « plus exigeante – nécessitant d’inférer le besoin à partir d’indices subtils plutôt que de comportements concurrents. » Elle émerge dès l’âge de 2 ans dans toutes les cultures.
Sociologie : infrastructure sociale invisible
Erving Goffman : Le « face-work » fonctionne par anticipation mutuelle – les acteurs doivent « éviter les actes menaçants pour la face » et « protéger la face des autres », nécessitant une lecture anticipatrice constante des situations sociales. L’objectif des rencontres sociales est de prévenir la perte de face avant qu’elle ne se produise – compétences fondamentalement anticipatrices.
Norbert Elias : Le « processus de civilisation » implique le développement de « l’auto-contrainte internalisée » – apprendre à anticiper comment son comportement affecte les autres et s’ajuster en conséquence AVANT de causer un inconfort. Le raffinement des manières impliquait l’anticipation du confort des autres et l’ajustement préventif du comportement.
Randall Collins : Les rituels d’interaction réussis « pompent les individus avec de l’énergie émotionnelle » tandis que les rituels échoués « drainent l’énergie émotionnelle. » Être anticipé (avoir ses besoins reconnus avant leur articulation) génère de l’énergie émotionnelle et renforce les liens sociaux.
Travail émotionnel genré : Arlie Hochschild décrit le travail émotionnel comme « la gestion des sentiments pour créer un affichage facial et corporel publiquement observable. » Les femmes sont disproportionnellement attendues d’ »anticiper automatiquement comment résoudre les problèmes », de fournir un « service avec un sourire », et de maintenir l’harmonie. Le « fardeau mental » – « garder des listes de tâches mentales », « se souvenir d’appeler les beaux-parents pour les anniversaires » – représente une attention anticipatrice constante aux besoins d’autrui. Ce travail est systématiquement sous-évalué parce qu’associé aux traits « naturellement féminins ».
Validation nuancée : les paradoxes de la prévenance
La recherche révèle également des complexités importantes :
Le paradoxe du statut
Une étude dans l’Academy of Management Journal montre que l’aide anticipatrice (offerte avant d’être demandée), surtout de la part de personnes de statut supérieur, est plus menaçante pour l’estime de soi des bénéficiaires que l’aide réactive. Les bénéficiaires sont moins susceptibles d’accepter l’aide anticipatrice et plus susceptibles de baisser leurs évaluations de celui qui aide. Le « soutien invisible » (où la personne n’est pas consciente de recevoir de l’aide) peut être le plus bénéfique.
Le paradoxe culturel
Dans les cultures à contexte élevé (Japon, Chine, cultures arabes), l’anticipation est nécessaire et récompensée comme compétence communicationnelle fondamentale. Dans les cultures à contexte faible (États-Unis, Allemagne, Scandinavie), l’information doit être énoncée clairement et directement – l’anticipation peut être perçue comme intrusive ou présomptueuse.
Le paradoxe de genre
La prévenance est à la fois attendue disproportionnellement des femmes et systématiquement sous-évaluée. Elle fonctionne comme « infrastructure sociale invisible » maintenue de manière disproportionnée par les groupes marginalisés. Les femmes font face à des sanctions sociales pour ne pas anticiper ; les hommes font face à des normes plus faibles.
Le paradoxe de visibilité
L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée.
Conclusion : une qualité décisive qui mérite reconnaissance
Votre hypothèse se trouve largement validée à travers des traditions multiples, avec d’importantes nuances :
1. Oui, c’est une « qualité au carré »
La prévenance est démontrablement composite : elle intègre l’attention (cognitive), l’empathie (affective), le discernement (sagesse), et l’action (comportementale). Les traditions religieuses confirment explicitement qu’elle englobe d’autres vertus – gemilut hasadim comme « la plus compréhensive de toutes les vertus sociales », caritas comme « forme de toutes les vertus », ihsan comme « excellence en toutes choses », le bodhisattva unifiant les Six Perfections.
2. Oui, c’est « immunisant »
Les preuves convergent : attachement sécure comme facteur protecteur, tuteurs de résilience permettant la récupération, empathie médicale améliorant la fonction immunitaire, soins anticipateurs réduisant les hospitalisations de 20-25%, modifications épigénétiques réduisant la réactivité au stress. La prévenance protège aux niveaux biologique, psychologique et social.
3. Oui, c’est lié à l’intelligence
Toutes les traditions distinguent la prévenance du simple sentiment. Le bouddhisme lie explicitement compassion et prajna (sagesse), le judaïsme parle de « cœur ET esprit », l’islam exige conscience et compétence, la phronesis aristotélicienne anticipe les conséquences. Les neurosciences montrent que le cortex préfrontal médian encode automatiquement les états mentaux futurs probables – une forme de cognition sociale prédictive.
4. Oui, certaines traditions en font une pratique centrale
Contrairement à votre attente, ce n’est pas la France qui a le plus théorisé la prévenance, mais le judaïsme (gemilut hasadim comme pilier du monde), l’islam (ihsan et rahma), le bouddhisme (idéal du bodhisattva), le confucianisme (ren et piété filiale), et le Japon moderne (omotenashi). Ces traditions nomment explicitement, cultivent systématiquement, et placent au centre de leur identité le soin anticipateur.
5. Oui, elle diffère des concepts voisins
La prévenance se distingue par sa dimension temporelle (agir AVANT l’expression), son intelligence (observation, inférence, discernement), sa délicatesse (subtile, non intrusive), et son orientation service (visant à faciliter le confort/plaisir d’autrui). Elle n’est pas simplement empathie (qui peut être réactive), compassion (qui peut être sentimentale), ou sollicitude (qui est plus large et réciproque). Elle est anticipation empathique intelligente transformée en action concrète.
6. Non, elle n’est pas rare, mais sous-cultivée
Les études montrent que l’aide spontanée aux demandes immédiates de faible coût se produit toutes les 2,3 minutes dans l’interaction quotidienne à travers huit cultures. Les enfants dès 2 ans démontrent une aide proactive. L’anticipation n’est donc pas rare naturellement, mais elle n’est pas systématiquement cultivée dans la plupart des contextes. Les interventions de formation à l’empathie montrent des effets modérés à larges (d = 0,65), suggérant que la prévenance est cultivable mais nécessite un développement intentionnel. Les environnements contemporains (pression temporelle, focus technique, épuisement professionnel) ne favorisent pas systématiquement son développement, la rendant plus rare qu’elle ne devrait l’être.
Le mystère français résolu
Pourquoi la France a-t-elle ce mot magnifique sans l’avoir pleinement théorisé ? Plusieurs facteurs convergent :
La prévenance est peut-être trop visible pour être vue – elle est l’infrastructure invisible de la vie sociale, le lubrifiant des interactions, l’art pratiqué plutôt que théorisé. Comme certains concepts esthétiques japonais (wabi-sabi, ma), elle résiste peut-être à la systématisation philosophique tout en restant culturellement significative.
Elle est historiquement associée aux serviteurs et aux femmes – les hiérarchies sociales et de genre ont limité son adoption philosophique. Absorbée dans des concepts plus larges (galanterie, politesse au XVIIe siècle ; sollicitude, care au XXe siècle), elle n’a pas été théorisée séparément.
Le tournant existentialiste d’après-guerre a privilégié l’authenticité, la liberté et la responsabilité abstraite plutôt que les grâces sociales concrètes. La philosophie française a peut-être simplement regardé ailleurs au moment où ce concept aurait pu être développé.
Mais votre intuition demeure validée : la prévenance n’est pas une qualité ordinaire. C’est une forme sophistiquée d’intelligence émotionnelle et morale, démontrée comme protectrice par la science, placée au centre par de multiples traditions spirituelles, et fonctionnant comme l’infrastructure invisible mais essentielle de la vie sociale harmonieuse.
C’est véritablement une « qualité au carré » – elle contient et orchestre d’autres vertus, elle multiplie leurs effets, et elle crée quelque chose de plus grand que la simple somme de ses composantes. Elle mérite la place centrale que votre hypothèse lui accorde.«
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« elle prie pour qu’il s’adoucisse… et elle est patiente… elle prie pour vraiment qu’il change… pour Paolo évidemment le but, c’est d’avoir un fils… et même si c’est possible plusieurs fils afin que sa lignée puisse continuer…
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9 minutes, 38 secondes
» Jacques-Antoine et Paul Henry… et curieusement les sacrifices de Rita finissent par adoucir le caractère de son mari… il se rend compte du trésor qu’il a à la maison et qu’il a épousé… finalement il change, il finit par se montrer délicat, et ils vont vivre ensemble de vraies années de bonheur, leur mariage va durer dix-huit ans… et c’est pourquoi outre patronne des cas désespérés, Sainte Rita est aussi patronne des couples mal mariés… des couples qui ne font pas… on peut dire qu’elle est le modèle de l’intelligence d’une femme lorsqu’elle est confrontée à cela, à savoir faire naître le mari à son rôle d’époux et de père, de pas je dirais l’écraser par une domination, mais je dirais par cette intelligence féminine.. faire qu’il devienne un homme, et pas simplement un dominateur… malheureusement ce bonheur familial ne durera pas, en effet Paolo reste quelqu’un de coléreux à l’extérieur, avec cette fierté, et un jour il entrera en querelle alors qu’il est au café, avec quelqu’un… er ça se terminera par un assassinat, il se fera tuer comme ça, bêtement…. pour une parole mal dite, pour un regard soutenu, pour sa fierté de mâle… c’est évidemment une véritable catastrophe pour Rita… »
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« On sait quelle idée les anciens avaient de la puissance du regard de l’inimitié ; nous ne croyons plus heureusement qu’à celle du regard de l’amour: mais les effets non contestés de celui-ci ne peuvent-ils pas, dans le sens contraire, avoir fait supposer la même puissance au premier ? Ce qu’il y a de certain au moins, c’est que ce misérable préjugé portait le trouble le plus violent dans l’esprit de ceux qui s’en croyaient frappés : le désordre gagnait tout à la fois et leur raison et leur santé, et les amenait par une longue suite d’infirmités et d’inquiétudes à la mort seul terme de leurs souffrances, lorsqu’on négligeait d’employer contre cette étrange maladie des remèdes puisés dans la même source. Quelqu’absurde qu’en fût la cause il faut avouer néanmoins que cet effet bien. constaté pouvait suffire jusqu’à un certain point aux yeux de la raison pour justifier la loi qui punissait les auteurs de ces prétendus enchantements. Dans les dispositions où étaient alors les esprits,(sans excepter les plus sages du temps), on pouvait regarder ces folies comme de vrais délits, puisqu’elles produisaient des effets aussi funestes que ceux des délits ordinaires. Ainsi la loi saisissait un vrai crime dans l’intention et l’effet, mais son défaut était en même temps d’en consacrer comme la cause une absurdité. Quelque ridicule et humiliante que soit pour la raison humaine une telle opinion, cependant il est encore un aspect sous lequel on peut, sinon la justifier, au moins la traiter avec un peu d’indulgence c’était un vrai moyen de défense contre l’oppression, dans un temps où de plus raisonnables manquaient. L’histoire de nos âges de barbarie est pleine de faits de cette espèce qui prouvent que souvent il eut le succès que la faiblesse s’en était promis. Aussi rien n’égalait l’ardeur avec laquelle les grands faisaient rechercher ces fabricateurs d’images victimes, du charme desquelles riraient aujourd’hui nos enfants, et qui étaient régardées comme les plus redoutables des maléfices, Ici, un peu d’indulgence encore pour une réflexion que je n’offre qu’au sentiment, et qu’il ne repoussera pas. Je veux parler de la cause qui sans doute a enfanté ce préjugé de la puissance attribuée aux vœux, aux malédictions, opinion commune à tous les peuples, sans excepter même les plus civilisés. Pourquoi ce vœu qui vous est adressé de la part de l’indigent que vous défendez de la misère, du faible que vous protégez contre la violence, de l’innocent que vous arrachez à l’injustice, du malheureux enfin, quel qu’il soit, que vous servez si généreusement? pourquoi, dis-je, ce vou, ce souhait, semblent-ils remplir votre ame d’un espoir de je ne sais quel bonheur dont ils vous proclament digne? Quelque fort que vous soyez en raisonnement, quelque peu de confiance que vous. donniez à l’efficacité de ce vou, pourquoi, je le répète, vous laissez-vous aller à goûter les délices de tout ce qu’il vous promet, avec autant de plaisir que l’homme simple qui n’aurait de sa vie étudié rien de tout ce que Vous croyez avoir appris ? Et pourquoi, dans le genre si horriblement contraire, regarderiez-vous comme un très-grand malheur d’avoir attiré sur vous une seule malédiction et d’en charger votre : avenir ? » »
Denis Diderot, Œuvre : Encyclopédie, Date de publication : entre 1756 et 1765 (selon le volume de l’Encyclopédie où figure l’article)
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« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »
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« L’habitude du vague, dans la pensée ou dans l’action, émousse toutes les facultés et engourdit tous les ressorts. Il faut vouloir avec décision, repousser avec fermeté, ordonner catégoriquement, regarder en face, exprimer avec exactitude. Cette attention vive, cette droiture du regard et de la résolution, est une immense économie de vie et de temps. Elle donne à l’esprit une vigueur peu commune. L’àpeu-près en tout est une faiblesse. La justesse est donc une force. — Et comme la base de la beauté, c’est la vérité, la réalité, la vie, c’est-à-dire, la détermination, l’individualisation de chaque être et de chaque chose, car toute existence est individuelle, la première condition pour l’élégance est la correction, et pour la grâce la netteté. L’incertain, le mou, le flasque est la destruction du style en tout genre. La justesse est donc aussi une beauté. — Et comme chaque chose a le droit d’être reconnue dans sa nature et dans son intégrité ; que, mal saisie ou mal rendue, elle est lésée dans son droit, droit muet peut-être, mais imprescriptible, la justesse est donc aussi justice. — Et comme tout ce qui est mal fait est mal et que le mal accuse son auteur, l’inexactitude, qu’elle dérive ou d’une certaine lâcheté des organes ou d’une mollesse de caractère ou d’un léger manque de respect pour la vérité, indique, avouons-le, un défaut de conscience. Par ce côté, la justesse devient encore une vertu. — L’aptitude à la justesse varie, il est vrai, suivant les individus, mais nul ne peut, sans tort, se croire dispensé d’y arriver. Bien faire tout ce que l’on fait est une obligation. La justesse est donc enfin un devoir. — Ainsi, l’habileté et la morale, la sagesse et l’art, se donnent ici la main. »
Henri Frédéric Amiel
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«Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
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« Le silence de l’apprenti : que signifie-t-il ? Comment aborder le silence en franc-maçonnerie ?
Et dès que tout se tait, tout commence à parler.
Le Silence du soir, Victor Hugo.
Notre société actuelle est un monde de brouhaha, d’immédiateté et de verbiage. Ces bavardages se mêlent au marketing, à la publicité et à la communication standardisée, masquant l’extrême pauvreté de la pensée.
Dans ce contexte, la loge maçonnique est un espace sacré qui permet de s’extraire de ce tumulte. La gestion de la parole lors des travaux crée un temps de recul et d’apaisement.
Les nouveaux initiés sont soumis à la règle du silence. Nous allons voir que le silence de l’apprenti, loin d’être une punition ou une faiblesse, est un outil précieux pour trouver son chemin d’élévation spirituelle.
Voici une planche au 1er degré sur le silence de l’apprenti.
Voir aussi notre liste de citations maçonniques sur le silence
Le silence de l’apprenti : qu’est-ce que c’est ?
Tout d’abord, il faut distinguer le silence extérieur (l’absence de bruit) du silence intérieur (le contrôle des pensées spontanées). La règle imposée à l’apprenti consiste bien sûr en une interdiction de parole, mais vise aussi à lui montrer le chemin du silence intérieur.
Qu’est-ce que le silence intérieur ? Ce sont les pensées qui s’apaisent. Un individu moyen voit en effet des milliers d’idées spontanées se former chaque jour dans son cerveau. Il s’agit de souvenirs de situations vécues, de problèmes à résoudre, de choses à faire ou à ne pas oublier, de regrets, d’angoisses, d’appréhensions ou de croyances auto-entretenues.
Notre activité mentale prolifique est difficile à maîtriser. Elle nous maintient dans un monde illusoire, limite notre réflexion, et au final, nous éloigne de nous-même et de la Lumière.
Lire aussi notre article : Le silence intérieur : du bavardage mental à l’apaisement.
Le silence : un symbole au coeur de l’initiation
La cérémonie d’initiation est marquée par le silence :
Dans le cabinet de réflexion, le néophyte doit rester silencieux. Il est amené à une réflexion lente, posée, presque méditative. On lui demande de s’abandonner à lui-même pour poser par écrit ses dernières volontés.
Face à lui, des objets évoquent le silence et la mort, tels une nature morte (« Vanité »),
Il accomplit ensuite ses voyages initiatiques dans une atmosphère bruyante, mais qui va en s’apaisant. Le dernier voyage se fait sans bruit. La signification est que si l’on persévère résolument dans la Vertu, la vie devient calme et paisible, dit le rituel du REAA.
Ainsi, le bruit symbolise les passions qui agitent l’homme. Le silence est au contraire un espace de recueillement et de sérénité. Il représente le potentiel de Lumière que le nouvel initié porte en lui.
Le silence : un chemin vers l’autre
De manière plus générale, le silence permet de se concentrer sur la parole de l’autre, au lieu de se focaliser sur l’expression de sa propre pensée. Cette écoute favorise l’ouverture et l’enrichissement mutuel.
Il ne s’agit plus, comme dans le monde profane, d’affirmer, d’imposer, de s’indigner, de polémiquer, mais au contraire de lâcher-prise, de laisser place à la différence. C’est l’idée qu’il faut comprendre avant de juger.
Au quotidien, nous avons malheureusement tendance à tout juger en bien ou en mal. Nous sommes persuadés d’avoir raison, et avons tôt fait de nous offusquer ou de dénoncer les comportements qui nous semblent déplacés ou anormaux.
Pourtant, le bien et le mal sont des notions relatives : ce qui est bien pour moi sera peut-être mal pour un autre. En réalité, chacun a de bonnes raisons de penser et d’agir comme il le fait. Et c’est précisément le refus de comprendre l’autre qui mène au conflit et au malheur.
La tolérance n’est pas une faiblesse, mais une reconnaissance qu’une partie de la vérité nous échappe. Car nous ignorons la plupart des causes des phénomènes qui nous entourent.
A ce titre, le silence de l’apprenti l’invite à prendre du recul et à multiplier les angles de vue. Cette posture conduit directement à la fraternité et à la paix, aussi bien extérieure qu’intérieure.
Voir notre article : Comment distinguer le bien et le mal ?
Le silence de l’apprenti : un chemin vers soi-même
Nous l’avons vu, il y a un silence horizontal, qui favorise l’écoute de l’autre. Il y a aussi un silence vertical, qui favorise la descente en soi.
Si tu veux entendre en toi la parole éternelle, mystérieuse et confidentielle qui t’est dite dans un chuchotement secret, au plus intime de ton âme, il faut qu’en toi et autour de toi tout orage soit apaisé. Jean Tauler
Le silence de l’apprenti est surtout un chemin intime. C’est une voie de libération, qui évoque par ailleurs le fil à plomb (la perpendiculaire est la « voie droite » qui invite à plonger en soi).
Le silence permet d’abord de se regarder penser afin d’identifier toutes les interférences qui font obstacle à la pureté de l’esprit. Car nos pensées et nos paroles sont par définition conditionnées, voilées.
Parmi ces voiles, citons entre autres :
les influences extérieures,
l’éducation reçue,
l’héritage culturel,
les prédispositions génétiques,
la psychologie,
le vécu et l’histoire personnelle,
ou encore les conditions de vie…
Il s’agit donc de prendre conscience des influences qui font ce que nous sommes à un moment donné : c’est la connaissance de soi.
C’est alors que l’apprenti pourra commencer à tailler sa pierre, à retirer les éléments qui font obstacle. Il purifiera son ego, clarifiera ses pensées, rectifiera ses opinions.
Le silence de l’apprenti : vers la parole juste
Nous l’avons vu, le silence de l’apprenti est ce qui le protège, le met à distance de lui-même et du monde, lui ouvrant le chemin de la connaissance. Par l’observation et l’imitation, l’initié apprend, grandit, se recentre et découvre peu à peu la réalité.
Paradoxalement, le silence est l’outil qui permet une nouvelle présence au monde. Il mène à l’acceptation, et peut-être à la contemplation.
D’autre part, le silence amènera un jour l’apprenti à pratiquer la parole juste.
La parole juste est une parole :
droite,
dépassionnée,
raisonnable,
tolérante,
sans préjugé,
fraternelle,
réconfortante,
qui permet de s’ouvrir à la transcendance.
La parole juste n’est jamais acquise définitivement. Elle nécessite un effort renouvelé. Elle est souvent insaisissable. Elle évoque la quête de la parole perdue… »
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« Portrait of a lady on fire – « if you look at me » scene
« Marianne :
« Je n’arrive pas à vous faire sourire.
C’est comme si j’avais l’impression de le faire et qu’il disparaissait. »
Héloïse:
« La colère finit toujours par gagner. »
Marianne :
« Chez vous c’est certain. »
(Silence)
« Je ne voulais pas vous blesser. »
Héloïse:
« Vous ne m’avez pas blessée. «
Marianne:
« Si… Je le vois… Quand vous êtes émue, vous faites comme ça avec votre main… »
Héloïse:
« Vraiment ? »
Marianne:
« Oui. »
« Et quand vous êtes embarrassée, vous mordez vos lèvres. »
« Et quand vous êtes agacée, vous ne souriez pas. »
Héloïse :
« Vous savez tout ? »
Marianne:
« Pardonnez-moi je n’aimerais pas être à votre place. «
Héloïse:
« Mais nous sommes à la même place. Exactement à la même place. »
« Venez ici. »
« Venez. »
« Approchez-vous. »
« Regardez. »
« Si vous me regardez, qui je regarde moi ? «
« Quand vous ne savez pas quoi dire, vous baissez la tête et vous touchez votre front. »
« Quand vous perdez le contrôle, vous haussez les sourcils. »
« Et quand vous êtes troublée, vous respirez par la bouche. » »
Portrait de la jeune fille en feu, Scène du film de Céline Sciamma
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« J’ai nourri des enfants, et Je les ai élevés; mais ils M’ont méprisé. Le boeuf connaît son possesseur, et l’âne l’étable de son maître; mais Israël ne M’a point connu, et Mon peuple n’a pas eu d’intelligence. »
Ésaïe 1, Extraits
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« Se croire dans son droit, devenir le bourreau, l’image même de ce que l’on exécrait, la violence… Juger, être, agir dans le jugement avec ressentiment avec quelqu’un toute sa vie avec dureté, sans ménagement… sans une seule fois, jamais!…, voir, avoir en face de soi le miroir juste de ce que l’on piétinait… »
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« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «
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« La voix tremblante, un ancien marin de la Royal Navy, tout juste centenaire, a ému les téléspectateurs. «Je revois ces rangées de pierres tombales blanches… Pour quoi ? Pour le pays d’aujourd’hui ?», s’est-il demandé.
C’est un aveu chargé d’émotion et d’amertume qui a saisi le plateau de Good Morning Britain. Invité à l’occasion des commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale, Alec Penstone, vétéran de la Royal Navy, a confié, la voix tremblante, «je revois ces rangées de pierres tombales blanches, ces centaines d’amis tombés pour la liberté… Pour quoi ? Pour le pays d’aujourd’hui ? Non, je suis désolé, mais le sacrifice n’en valait pas la peine.»
Ces mots, durs et sincères, ont figé un instant les animateurs de la matinale. Kate Garraway, l’une des présentatrices les plus populaires du Royaume-Uni, lui a répondu avec émotion : «Alec, je suis désolée que vous vous sentiez ainsi. Sachez que toutes les générations qui ont suivi, y compris la mienne et celle de mes enfants, sont immensément reconnaissantes pour votre courage et celui de vos camarades.» »
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Un héros de la Royal Navy désabusé
Né en 1925, Alec Penstone avait 15 ans lorsque la guerre éclate. Il grandit dans les bombardements, participe au déblaiement des ruines avant de s’engager dans la Marine. À bord d’un sous-marin puis d’un porte-avions, il sert sur plusieurs fronts avant de participer, le 6 juin 1944, au Débarquement de Normandie. «J’ai survécu grâce à de la chance», confie-t-il avec pudeur.
Son témoignage, relayé par The Sun et The Daily Mail, trouve un écho particulier dans un Royaume-Uni en proie au doute : inflation persistante, système de santé en crise, fiscalité en hausse, sentiment d’insécurité et malaise identitaire alimentent la crise. «Ce pour quoi nous nous sommes battus, c’était la liberté. Aujourd’hui, la situation est pire que lorsque je me suis battu pour elle», résume-t-il, lucide.
Touchés par ses mots, les journalistes et téléspectateurs lui ont assuré vouloir «faire de ce pays celui pour lequel il s’était battu». Alec Penstone, apaisé, leur a répondu dans un sourire , «c’est formidable de savoir qu’il y a encore des gens comme vous qui transmettent le message aux jeunes générations.»
Durant la Seconde Guerre mondiale, environ 384.000 soldats britanniques sont morts au combat, selon un rapport de la Chambre des Communes. »
Le Figaro
«Le sacrifice n’en valait pas la peine» : un vétéran britannique de la Seconde Guerre mondiale dénonce avec émotion l’état du Royaume-Uni
Par Louise Dugast
Le 10 novembre 2025
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« Mentionne-le mais sans insister. Barzini est un homme à qui l’on n’a pas besoin de dire les choses. »
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« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.
Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “
FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne
https://www.francebleu.fr/info […] es-6973078
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«Parmi toutes les raisons d’être de l’État, c’est sans doute la plus fondamentale. En contrepartie du renoncement à l’exercice illimité de notre liberté, nous sommes en droit d’attendre que l’État nous évite autant que possible le risque de la mort violente. C’est la logique du contrat social, exposée notamment par Hobbes dans son très célèbre ouvrage au titre éloquent : Léviathan. C’est parce qu’il a observé les ravages de la guerre civile anglaise, causée notamment par les dissensions religieuses, que Hobbes a placé au cœur de sa réflexion la nécessité d’un État capable, comme le monstre biblique, d’inspirer la crainte et de tenir en respect ceux qui seraient tentés de transgresser les règles communes. »
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« La distanciation consiste ainsi en un acte double. Sur le plan cognitif, elle instaure une distinction entre un sujet et un objet de la représentation. À ce stade, la distinction n’est que programmatique puisqu’il reviendra aux stades suivants de constituer le sujet et l’objet lors de la construction de la représentation. Ce projet n’a de sens qu’une fois la distanciation réussie, c’est-à-dire une fois que la conscience de l’opposition suscite un besoin de se représenter le problème pour le surmonter. Sur le plan réflexif, la distanciation instaure un troisième terme, le pilote de la médiation à venir. Contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, ce qui est mis à distance n’est pas simplement le réel (l’opposition première) mais également la volonté (la position première). Cette dernière n’est au départ qu’un simple désir. Or, s’il s’agit de lui réserver une place au sein de la représentation, cela ne se fera pas sans compromis si tant est que l’opposition est réelle et ne peut donc être simplement anéantie. Le « je » de la réflexion prend donc une certaine distance avec le Moi désirant et avec le réel, car il cherche une médiation entre les deux (et ne peut donc se confondre avec aucun des deux).
Il faut souligner d’ores et déjà un point crucial qui résulte de cette distanciation réflexive. Celle-ci introduit le temps du projet par renoncement à l’immédiateté et à l’éternité. Dans une perspective simplement cognitive, seul l’acte de représenter importe ; la connaissance apparaît comme hors du temps ou, pour paraphraser Spinoza, sub specie aeternitatis. De fait, la connaissance ne peut y être relativisée à partir d’un autre terme ; elle apparaît comme un absolu. Savoir si cette connaissance arrivera à temps pour l’action ou encore savoir quelle connaissance doit être produite dans le temps imparti ne compte pour rien. On demeure typiquement dans une conception intemporelle de la connaissance, qui est de l’ordre de l’instinct ou du divin. À l’inverse, la distanciation réflexive pose d’emblée la question du temps qu’il faudra pour inscrire sa volonté dans le monde. Penser la médiation entre sa volonté et le réel sous tous ses aspects conduit nécessairement à relativiser la connaissance en la plaçant dans un équilibre réfléchi avec l’acte visant la réalisation du désir. Bref, dire que la réflexion pilote la médiation entre la volonté et le réel, c’est dire entre autres que le temps du projet ne pourra plus être évacué comme une dimension secondaire pour l’action.
Venons-en maintenant aux deux formes d’échec. Selon la version causaliste, l’échec provient du Non-Moi. L’opposition peut être alors qualifiée de « choc » face auquel l’acteur ne fait que réagir sans réfléchir. En ce cas, l’acteur agit moins en son nom qu’il ne réagit dans l’immédiateté ; il n’est pas auteur de son acte – au sens où il ne sait pas ce qu’il fait. C’est l’acte irréfléchi, impulsif, provoqué par le Non-Moi. La version substantialiste explique l’échec de manière exactement inverse comme provenant du Moi ; il s’agit d’un accident propre à l’activité du Moi qui aboutit à l’inaction, comme si l’on avait l’éternité pour agir. L’esprit de l’acteur est distrait de ce qui le poussait à agir ; la volonté initiale est anéantie ; la réflexion, étouffée.
Prenons un exemple. Pour agir intelligemment face à la violence, il faut tout d’abord conserver son sang-froid, c’est-à-dire se donner pour tâche d’analyser objectivement la situation. Et, à ce stade, l’échec peut prendre les deux formes suivantes. Ou bien l’individu confronté à la violence réagit immédiatement par une surenchère de violence ou une fuite éperdue (exemples de causalisme). Ou bien il peut être « choqué » par cette manifestation de violence (causalisme) mais se retrouver submergé par la peur au point d’en être paralysé (exemple de substantialisme). Dans tous les cas, l’individu ne prend pas conscience d’un quelconque lien entre sa volonté et cette violence. D’un côté, la pure et simple réaction est un manque de conscience que cette violence est objet à interprétation : Cette violence s’adresse-t-elle à moi ? Quel est son but ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? Y a-t-il une paix possible ? De l’autre, l’effondrement sous le coup de l’émotion est un manque de conscience que je ne suis pas ma peur, que « je » peux voir le Moi effrayé et l’inclure comme un élément du problème. Cette prise de conscience est, pour prendre un exemple précis, exactement celle du Maréchal du Turenne quand, devant un pont qu’il devait prendre sous la mitraille, il se sentit trembler de peur, mais put se dire à lui-même pour se donner du courage : « Tremble carcasse, si tu savais où je t’emmène, tu tremblerais encore plus ! » Ce faisant, Turenne a objectivé sa peur et pu ainsi conserver sa détermination.
Ces deux échecs éclairent ce qu’il faut réussir à ce stade. Face à la violence, le premier acte d’une pensée réfléchie tient finalement en une prise de recul qui permet de voir l’ensemble de la situation en spectateur. Il s’agit d’effectuer par soi-même ce que le théâtre grec avait institutionnalisé : mettre à distance la violence en devenant spectateur des passions qu’elle provoque (la catharsis) par une représentation où l’on n’est plus concerné directement, de manière à en analyser les mécanismes et d’en méditer les maux.
La qualification
Le deuxième moment est, avec le troisième, celui de la sensibilité, celui de la conscience d’une affection. Pour l’instant, la distanciation a ouvert devant l’individu un espace inconnu qu’il va devoir explorer pour se donner une représentation du problème rencontré et, à terme, inscrire une volonté particulière dans ce monde. Il s’agit ici de recueillir les données de la situation et d’y prêter attention.
Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants.
Le moment de la qualification est plus précisément celui de l’exploration de la matière et de la forme de ce qui affecte l’individu. Pour l’heure, il faut supposer que l’individu n’a aucune lumière sur le problème. Il ne sait rien ou, plus exactement, pour reprendre l’invitation de Socrate à la réflexion, il sait seulement qu’il ne sait pas. Ce n’est qu’à cette condition que l’individu devra effectivement produire une réflexion appropriée. Et ceci à la différence de nombreuses approches, qui considèrent trop souvent que l’individu a toujours déjà suffisamment de lumières sur le problème. L’acteur cognitif sait ainsi d’emblée quelle méthode il lui faudra appliquer. De fait, la réflexion a déjà eu lieu et la procédure a été déterminée par le savant. Il ne reste à l’individu que la tâche de bien l’exécuter (et, en ce cas, le savant le dit « rationnel »). Prendre au sérieux le moment de la réflexion consiste au contraire à ne pas se donner par avance une représentation du problème, à éviter de partir d’un objet visible pour un sujet présupposant la connaissance de son mode de constitution. L’individu est renvoyé à lui-même et devra s’orienter par ses propres moyens. Il va devoir produire ses propres lumières sur le problème à partir de la plus complète obscurité.
Dans cette situation, il faut commencer par poser une référence. En effet, pour l’instant, le modèle de la réflexion n’a pas été attribué à un acteur mais à un projet d’action. Le « je » de la réflexion doit s’efforcer de savoir ce qui est fait, mais rien ne dit encore qu’il s’agit de savoir ce que le Moi effectue. Or il y a deux possibilités. Soit je réfléchis sur une action en vue d’inscrire une volonté que je fais mienne [4] et je me donne une représentation de mon action. Cela revient à dire que la référence est placée dans le Moi ou encore que je prends pour référence la vie active. Soit je réfléchis sur une action qui tend à inscrire une finalité hypothétique et je m’en donne une représentation. La référence est alors placée dans le Non-Moi et l’on peut dire, en un sens, que je prends pour référence la vie contemplative. Dans un cas, l’acteur cognitif qui représente l’action et l’auteur réfléchissant qui statue sur cette représentation ne sont qu’une et même personne. Dans l’autre, ils sont différents. Ce deuxième cas est évidemment d’un intérêt particulier pour l’acte de compréhension d’autrui. Mais c’est le premier cas qui retiendra notre attention, celui où je réfléchis sur mon agir. De toute façon, comme nous le verrons, le choix de la référence est neutralisé dès lors que la réflexion est réussie.
Cela dit, que doit-on désormais attendre de ce deuxième moment ? Tout simplement, une première mise en relation du Moi et du Non-Moi. Il s’agit de qualifier les déterminations réciproques du Moi et du Non-Moi, et de penser ces deux termes comme n’étant ni simplement identiques, ni simplement opposés. Il faut donc penser leurs différences par un acte de comparaison car ce n’est que de cette manière que les opposés seront reliés, puisque pensés en termes d’identités relatives et d’oppositions relatives.
Pour ce faire, l’individu doit imaginer des catégories susceptibles de qualifier les données de l’intuition. C’est un premier pas nécessaire pour produire la représentation. Dans le même temps, l’acte de réflexion consiste à prendre du recul sur cette mise en relation pour ne pas la réduire à un seul terme et présupposer qu’elle est absolument contingente (pur fruit de l’imagination) ou, à l’inverse, qu’elle est absolument nécessaire (pur fruit de l’aperception). Il s’agit donc de prendre conscience que son acte de comparaison des données empiriques n’a pas déterminé la qualification des données, mais a néanmoins contraint les qualificatifs imaginables.
La raison de l’échec tient ici, comme lors des autres moments, dans le fait d’oublier la réflexion qui accompagne la construction de la représentation. Et cet échec peut prendre, comme toujours, deux formes, que nous ne qualifierons plus – suivant en cela Fichte – de substantialisme et de causalisme mais d’idéalisme et de réalisme. En effet, le choix précédent de la référence a au moins changé ceci que la relation entre le Moi et le Non-Moi est réfléchie du point de vue du Moi, c’est-à-dire du point de vue substantialiste. Les échecs de la réflexion ne s’expliquent donc plus par l’absence d’un point de vue (substantialiste ou causaliste) à partir duquel penser la relation entre le Moi et le Non-Moi, mais par des actes manqués lors de la mise en relation. Les erreurs qui en résultent peuvent être alors interprétées comme des erreurs sur la forme de la relation (idéalisme) ou sur la matière de la relation (réalisme).
Il y a ainsi l’erreur du réalisme qualitatif où les qualités ne sont pas pensées comme les fruits d’une mise en relation, mais comme perception directe des qualités dans l’objet, comme croire par exemple que tel individu est un tueur parce qu’il a une « tête de tueur », comme si cette catégorisation s’imposait d’elle-même et constituait une connaissance que l’on n’aurait pas soi-même mise en forme. Je devais prêter attention aux données pour y découvrir ce qui pouvait m’intéresser, ce qui était pertinent pour ma volonté initiale, mais j’ai été obnubilé par les données et je n’ai pas su y tracer ma route. En cela, mon attention n’a pas simplement fléchi, elle s’est noyée. L’attention totale – l’acte de coller aux données jusqu’à perdre toute prise de vue – aboutit ainsi à une dissolution de l’attention. Ainsi, face à la « tête de tueur », j’aurais dû prêter attention à d’autres éléments de la situation avant de juger et prendre conscience que l’image que je me fais d’un tueur vient de moi, et non du visage d’autrui.
L’erreur de l’idéalisme qualitatif est exactement inverse. L’acte de réflexion n’est plus manqué en raison d’une conscience d’objet qui supprime la conscience de soi. Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe comme si la qualité ouvert/fermé ne dépendait pas des données. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où l’acteur prenait ses désirs pour des réalités. La différence est que la réflexion de l’acteur porte ici sur un moyen en vue d’une fin ; l’acteur n’est pas dans l’immédiateté du désir, il se préoccupe des moyens d’agir mais oublie le contexte de leur application. L’acte manqué est ici une absence d’attention.
L’idéalisme et le réalisme qualitatif expriment des erreurs inverses. Dans un cas, l’attention est entièrement portée sur soi au point d’annuler toute attention sur l’objet ; dans l’autre, l’attention est entièrement centrée sur l’objet, et non sur soi. Mais au fond, c’est bien le même acte de réflexion qui est manqué. Il s’agissait de relier le Moi et le Non-Moi par un acte de qualification des déterminations réciproques – ce geste étant celui propre à la cognition – et, dans le même temps, de penser cet acte comme acte de liaison de manière à ne pas qualifier n’importe comment le problème – ce geste étant spécifiquement celui de la réflexion.
Reprenons l’exemple d’une confrontation à la violence et imaginons une personne qui marche seule vers sa voiture dans un parking et entend un bruit de pas derrière. Elle a réussi la distanciation et distingue donc bien son Moi, qui veut être en sécurité dans sa voiture, du Non-moi, constitué en particulier des pas derrière et du chemin qui reste à faire jusqu’à la voiture. Elle doit maintenant qualifier la situation en termes de risque. L’échec réaliste consisterait alors, par exemple, à être si obsédée par le bruit des pas en y cherchant le moindre signe d’une quelconque agressivité que la personne perdrait de vue l’idée de se mettre en sécurité dans sa voiture. L’échec idéaliste consisterait au contraire à penser uniquement à sa sécurité au point de ne pas voir sa voiture au moment de passer devant.
On notera pour conclure ce moment que les erreurs de réflexion sont, à ce stade, parfaitement triviales. Elles ne suscitent pas de longues et subtiles discussions critiques. Cela n’est pas sans raison. Comme nous l’avons annoncé au début de cette partie, la qualification est un moment de sensibilité. Aussi ne prête-t-elle pas à discussion. Tout au plus l’acteur peut lui opposer une autre qualification (en refaisant ce moment) et constater une différence. C’est à ce stade la seule forme d’autocritique possible, qui pointe un simple problème d’attention.
La quantification
D’une certaine manière, le moment quantitatif répète le moment qualitatif à un niveau supérieur. Une première mise en relation vient en effet d’être effectuée à l’aide de qualités. Il s’agit maintenant d’effectuer une seconde mise en relation en pensant les rapports entre ces qualités. Disons encore, il s’agit de synthétiser les premières synthèses, qui rassemblent sans réelle unité des éléments de la représentation, pour aboutir à une représentation du problème.
LA SENSIBILITÉ JOUE ENCORE UN RÔLE, NON PLUS CETTE FOIS COMME SIMPLE CONSCIENCE D’ÊTRE AFFECTÉ, MAIS COMME CONSCIENCE D’ÊTRE PLUS OU MOINS AFFECTÉ PAR CECI OU CELA. Il y a redoublement de la sensibilité au moment de ramasser en une image tout ce que j’ai pu repérer comme qualités. De même, l’imagination joue encore un rôle central pour trouver une commune mesure à tous les aspects du problème rencontré. Le moment de la quantification est à cet égard le moment où une image est effectivement produite.
La représentation (= image) qui en résulte lie (partiellement mais, si la réflexion est réussie, pertinemment) le Moi et le Non-Moi ; c’est un pont entre le sujet et l’objet. En ce sens, la représentation est certes une représentation du problème rencontré, mais elle contient aussi une proposition pour résoudre ce problème (ce qui est l’essentiel du point de vue de la réflexion). Le fait de proposer un équilibre concret entre le réalisme (le Non-Moi détermine le Moi) et l’idéalisme (le Moi détermine le Non-Moi) revient à définir précisément mes marges de manœuvres et mes moyens d’actions pour inscrire ma volonté dans le contexte donné. Construire une représentation équivaut ici à proposer une solution (ou, éventuellement, une absence de solution) au problème rencontré.
Que faut-il accomplir du point de vue de la réflexion ? Il s’agit encore une fois de prendre du recul par rapport à l’acte de mise en relation et de prêter attention à la place de chaque élément au sein du tableau. Contrairement à l’étape précédente, le tableau n’est ni vide ni informe ; les éléments pertinents ont au contraire une place dans le tableau. Aussi, cette fois, la défaillance est-elle relative et non plus absolue. Je dois penser la mise en relation en prêtant attention aussi bien à cet élément-ci qu’à cet élément-là. Je dois produire une unité véritable et, pour cela, je dois évaluer l’importance respective des différentes qualités. L’acte de réflexion consiste donc ici à prêter attention à chacun des termes au moment de cette évaluation. Plus précisément, l’attention doit effectuer le chemin qui mène d’un terme à l’autre. C’est le seul moyen de penser ensemble les termes sans simplement les juxtaposer (comme si j’avais deux consciences – cas de l’idéalisme) ou les faire suivre sans solution de continuité (j’ai conscience du premier terme sans le second, puis du second sans le premier – cas du réalisme). L’échec correspond alors à un problème de mobilité de l’attention, qui aboutit à une négligence.
Commençons par le réalisme quantitatif, où l’attention manque de mobilité, surestimant un terme, sous-estimant l’autre. Je devais ramasser un divers en une unité, mais je n’ai pas su déplacer mon attention de manière à m’assurer que tout tenait ensemble dans ma construction. Je ne suis pas arrivé à me concentrer pour évaluer l’importance relative des différents détails. DE CE FAIT, CE DÉTAIL-CI EST RESTÉ SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE, FAISANT DE L’OMBRE À TEL AUTRE DÉTAIL, DONT J’AI FINI PAR NÉGLIGER L’IMPORTANCE. Mon erreur n’a pas été de négliger, car il me faudra bien négliger des détails. Elle réside dans le fait que cette négligence est une conséquence involontaire de mon acte de réflexion. Il est bien évident que, lors de cet exercice, porter sa conscience sur tel point revient dans le même temps à la détourner de tel autre point ; je fais la lumière sur X en mettant dans l’ombre Y, tout simplement parce que je ne peux pas tout faire en même temps. À ce stade, néanmoins, la réflexion est réussie si j’effectue ces opérations consciemment, en pesant ce que je délaisse pour ce que je prends en contrepartie. Cela requiert de la concentration lors du parcours des différents éléments du problème, c’est.à-dire un effort d’équilibrage de l’attention lors des opérations mentales. Le résultat est un certain chemin qui met à sa place chacun de ces éléments. L’erreur produit au contraire une représentation où certains éléments ne sont pas véritablement liés, mais cette incohérence se situe dans un angle aveugle pour la conscience.
Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants.
Dans le cas de l’idéalisme quantitatif, l’attention est au contraire trop mobile. Elle n’arrive pas à se fixer sur une représentation, mais oscille entre plusieurs possibles. L’imagination est dans un régime de surproduction et il va manquer une délibération sérieuse pour effectuer un tri et ne retenir qu’une des images candidates. L’acteur est alors en pleine confusion et, s’il se fie toujours à sa réflexion, il demeure indécis. Toutefois, il peut aussi bien passer outre et se décider pour une solution confuse, qui mélange les caractéristiques de plusieurs représentations sans s’assurer d’une cohérence – l’acteur verse alors dans le réalisme quantitatif.
En fait, l’idéalisme quantitatif correspond à la situation où la réflexion détermine la représentation. L’imagination produit des images, mais du point de vue de la réflexion, aucune ne mérite sérieusement que l’on s’y arrête. Aucune ne mérite attention. Le cas est donc bien inverse du réalisme quantitatif et il indique d’ores et déjà que l’acte de réflexion réussi consistera à trouver un équilibre entre l’attention qu’il faut prêter à la production d’images et celle qu’il faut prêter à l’image produite. Supposons que dans l’exemple du parking, la personne entende plusieurs bruits de pas. Une erreur réaliste consisterait à penser que ce sont les bruits de pas venant de la gauche qui sont ceux de l’agresseur, comme dans le roman. Une erreur idéaliste serait de penser que l’agresseur est celui de gauche, puis que c’est celui de droite, puis que c’est celui de derrière, et ainsi de suite, sans réussir à penser ensemble ces éléments (à savoir qu’il y a des témoins, ce qui diminue le risque d’agression).
L’abstraction
Venons-en au dernier moment de l’acte de réflexion. Pour l’instant, l’acteur s’est donné une tâche à réaliser lors de la distanciation, puis il a produit une représentation du problème en qualifiant puis en quantifiant cette tâche. Il a ainsi imaginé un moyen d’action susceptible de surmonter l’opposition initiale. Toutefois, à ce stade, la solution imaginée n’est pas aussi réfléchie que l’on pourrait le croire. Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; CE QU’IL A OCCULTÉ, IL L’A OCCULTÉ ; CE QU’IL A NÉGLIGÉ, IL L’A NÉGLIGÉ ; CE QUI L’A SUBJUGUÉ L’A SUBJUGUÉ ; CE QUI L’A RENDU CONFUS L’A RENDU CONFUS ; UN POINT C’EST TOUT. AUCUNE « PETITE VOIX INTÉRIEURE » NE L’A ALERTÉ SUR SES AVEUGLEMENTS ET SES NÉGLIGENCES ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.
Pour ce faire, il faut réfléchir à l’articulation de ce qui vient d’être pensé. Il n’est pas question de refaire ce qui vient d’être fait, ni même de le refaire en s’obligeant à être plus déterminé, plus attentif ou mieux concentré. Il faut être parfaitement clair : réfléchir ne consiste pas à s’admirer en train de penser (en se demandant : « Ai-je été bon ? »). Tout l’effort de l’acteur a consisté jusqu’à présent à limiter ( « finitiser » ) l’infini des possibles. IL N’AVAIT AUCUNE LUMIÈRE SUR LE PROBLÈME RENCONTRÉ ; IL DEVAIT SE DÉBROUILLER POUR Y METTRE UN ORDRE. IL A POSÉ UNE RÉFÉRENCE, CHOISI DES DIRECTIONS D’INVESTIGATION, MESURÉ CE QU’IL Y A RENCONTRÉ DE MANIÈRE À PRODUIRE UNE REPRÉSENTATION DU PROBLÈME ET UNE PROPOSITION DE SOLUTION. Ce faisant, il a borné son activité de pensée – c’est le lot de toute action de ne pouvoir tout faire et de devoir choisir certaines possibilités parmi toutes. Mais il importe maintenant que l’acteur réfléchissant se détache des bornes qu’il s’est imposées ; il est temps qu’il les voie comme bornes. «
Maxime Parodi, L’acte réfléchi, ou comment modéliser la faculté de juger en sciences sociales
…
« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les
Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes
de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »
…
« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »
Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historique
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« Son analyse de la guerre civile : le système confessionnel comme poison originel
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« Haddad porte un diagnostic implacable sur les causes de la guerre civile (1975-1990) et l’effondrement continu du Liban. Pour elle, le mal est structurel : « La distribution du pouvoir basée sur la confession a conduit à une identité individuelle et communautaire fragmentée. » Elle milite pour l’abolition du confessionnalisme, condition selon elle de toute reconstruction : « Comment peut-on prétendre avoir un État tant qu’on est en présence d’un groupe armé qui peut imposer ses conditions ? »
Elle dénonce le concept du zaïm — le chef communautaire — comme « néfaste au Liban », et les partis politiques qui « vous délestent de votre esprit critique ». Plus grave encore, elle accuse les anciens combattants devenus dirigeants : « Beaucoup de ceux qui ont fait la guerre sont au pouvoir aujourd’hui et pas un seul n’a demandé pardon pour le mal fait. J’exige ce pardon. » Elle déplore qu’il n’existe toujours pas « une histoire de la guerre civile qui intègre les versions en présence » — un déni collectif qui perpétue les fractures.
Son enfance l’a conditionnée à voir « l’autre » comme ennemi. Elle raconte : « Une nouvelle fille, Mariam, avait rejoint mes scouts. Elle portait le hijab. « C’est une musulmane », chuchotions-nous, comme si nous disions « c’est une serial killer ». Je ne pense pas que nous comprenions ce qu’était un musulman, sinon « pas chrétien », et donc « ennemi ». » Ce conditionnement sectaire qu’elle a dû désapprendre nourrit sa vision d’une citoyenneté laïque. »
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« Le dilemme de sécurité, adapté des relations internationales au niveau collectif, explique comment l’incertitude structurelle sur les intentions d’autrui peut conduire à l’escalade même entre parties préférant la paix. Barry Posen (1993) a appliqué ce cadre aux conflits ethniques, démontrant comment l’« anarchie domestique » crée des conditions où « une spirale de peurs mutuelles et d’incertitude » conduit à la violence. Quand un groupe s’arme pour des raisons « défensives », les autres perçoivent une menace, créant une spirale d’armement mutuel et de violence préemptive. »
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« V. – On n’a pas lieu d’admirer ton acuité d’esprit. Soit. Mais il est bien d’autres qualités dont tu ne peux pas dire : « Je n’ai pour elles aucune disposition naturelle . » Acquiers-les donc, puisqu’elles dépendent entièrement de toi : sincérité, gravité, endurance, continence, résignation, modération, bienveillance, liberté, simplicité, austérité, magnanimité. Ne sens-tu pas combien, dès maintenant, tu pourrais acquérir de ces qualités, pour lesquelles tu n’as aucune incapacité naturelle, aucun défaut justifié d’aptitude? Et cependant tu restes encore de plein gré au-dessous du possible. À murmurer, lésiner, flatter, incriminer ton corps, chercher à plaire, te conduire en étourdi et livrer ton âme à toutes ces agitations, est-ce le manque de dispositions naturelles qui t’y oblige? Non, par les Dieux. Et, depuis longtemps, tu aurais pu te délivrer de ces défauts, et seulement, si c’est vrai, te laisser accuser de CETTE TROP GRANDE LENTEUR ET DE CETTE TROP PÉNIBLE DIFFICULTÉ À COMPRENDRE. Mais, sur ce point même, il faut t’exercer, et ne point traiter par le mépris cette lourdeur, ni t’y complaire. «
Marc-Aurèle
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« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »
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Claude Ai, Mi6-Canaris
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Amin Maalouf – Le livre qui a changé ma vie, Chaîne YouTube de La Grande Librairie
« Le livre qui a le plus compté pour moi, c’est le monde d’hier de Stevan Sveig. C’est un livre, que je n’ai pas lu dans ma jeunesse, que j’ai lu un peu plus tard, mais que…qui a rejoint mes préoccupations. J’ai toujours le sentiment que, le monde passe par une période inquiétante, peut-être par une période de régression… Et il me semble que Sveig, quand il a écrit ce livre à la veille de sa mort, avait la même impression. Il avait l’impression que le monde était en train de basculer, il avait même l’impression que, qu’il n’avait plus sa place dans ce monde… Et il est allé très loin puisqu’il s’est suicidé. Moi je, je n’aurais sûrement pas cette solution, mais je comprends sa préoccupation, qu’il ait de la nostalgie pour le monde d’hier, pour lui c’était le monde Austro-Hongrois, le monde en réalité, c’était le monde d’avant la première guerre mondiale. Quelque-chose s’est cassé au moment de la première guerre mondiale, une cassure qui s’est encore amplifiée au moment de la seconde guerre mondiale, et cette cassure, a, probablement fait basculer le monde dans la barbarie. Ce livre, pour moi, est probablement le livre qui me guide le plus depuis un certain nombre d’années, et j’ajouterai que peut-être c’est le livre qui va guider certains de mes futurs écrits, parce que je le relis souvent. »
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« L’ÉDUCATION des Grecs & des Romains tendait DIRECTEMENT à FORMER LE JUGEMENT, & à NOURIR cette vertu que nous nommons PRUDENCE; l’Éducation moderne semble n’avoir d’autre objet que d’exercer la mémoire, ou tout au plus d’orner l’esprit. La première embrassait le détail de la vie civile, & n’était que l’apprentissage d’une conduite sage & réglée ; la seconde roule toute entière sur des objets de pure curiosité, & ne contribue que faiblement à former les mœurs. La jeunesse qui, parmi les anciens, s’adonnait aux lettres, n’était point séparée du commerce du monde : elle prenait des leçons dans les promenades publiques, & dans les lieux destinés aux exercices du corps ; ces sortes de conférences n’étaient proprement qu’un commerce d’amis sur des matieres familières, & d’un usage journalier : on ne rougissait point d’y assister dans un âge avancé ; & l’on se faisait un plaiſir de s’y rendre assidu, jusqu’à ce qu’on en fut arraché par des emplois civils ou militaires. On se trouvait ordinairement en état, au sortir de ces exercices, de haranguer le peuple assemblé, ou même de conduire une armée. Nos classes, au contraire, sont des espèces de prisons où regnent la contrainte & l’ennui ; où des maîtres sévères et dogmatiques enseigner sur les matières de leur profession, devant un auditoire destiné à des professions totalement différentes : on en sort, après bien des années, avec une connaissance superficielels des langues grecque & latine ; mais aussi ignorant qu’on y était entré sur la connaissance des hommes, & surtout sur ce qui pourrait contribuer à nous rendre sages& heureux. Personne n’y assiste par goût, & l’on rougirair de s’y trouver après un certain temps. Les jeunes gens s’en retirent dans l’âge où l’instruction leur devient plus nécessaire que jamais, lorsque des passions, jusqu’alors inconnues, s’éveillent au fond de leur cæur, & portent des atteintes furieuses à la raison. Entrons dans un plus grand détail sur ces deux genres d’Éducation. Les enfants des Grecs n’apprennaient aucune langue étrangère. Comme les arts & les Sciences avaient pris naissance dans la Grèce, ou du moins s’y étaient tellement perfectionnés, qu’on avait oublié leur première origine ; quel avantage eussent-ils retiré des soins qu’ils auraient donnés à l’étude des langues barbares ? Dès qu’un enfant savait lire & écrire, on l’envoyait chez un maître de palestre & chez un maître de musique : le premier travaillait à lui former le corps, le Second à lui former l’âme. Cette Éducation Simple répondait à tous les besoins de la vie. Chaque citoyen étant destiné par état à porter les armes pour la défense de la patrie, ne pouvait négliger un genre d’exercice qui donnait au corps de la force & de la souplesse, & qu’on regardait comme le prélude de l’art militaire. D’un autre côté, la muſique servait à tempérer & à corriger la rudesse & la férocité, que le seul usage des exercices du corps eût nécessairement fait contracter à l’âme. La musique se divisait en deux parties, les sons & les paroles. Les sons étaient graves, simples & majestueux. Persuadés que la moindre innovation, en fait de musique, entraînait des conséquences dangereuses pour les mœurs ; les magistrats veillaient, avec la plus grande attention, à ce que les sons mols & effeminés fussent bannis des écoles. Les paroles étaient des morceaux choisis dans les ouvrages des poëtes les plus célébres, tels qu’Homère, Héliode Simonide & Tirtée, où l’on trouvait tout à la fois des préceptes pour les mœurs, des exemples de vertus & les cérémonies du culte public. C’était sans doute un grand avantage pour les jeunes gens de puiser ces connaissances nécessaires au bonheur de la vie, dans les plus parfaits modèles de l’éloquence & du goût ; en s’instruisant des devoirs de citoyen, ils prenaient, en même temps une forte teinture de littérature. C’est à quoi se réduisait, parmi les Grecs, l’Éducation publique, celle à laquelle participaient tous les citoyens sans distinction. Ceux des jeunes gens qui voulaient s’avancer dans les charges de la République, cherchaient à perfectionner cette premiere Éducation par le commerce des philosophes & des sophistes. Ils prenaient d’abord des leçons de mathématiques, de physique & d’astronomie ; leçons dont il est aisé de sentir l’utilité, puisque la première de ces Sciences donne de la justesse à l’esprit, & que les deux autres le préservent des erreurs populaires, lui inspirent de la noblesse & de l’élévation. A ces trois Sciences en succédaient trois autres plus utiles encore, la logique, la morale & la politique. Toutes ces Sciences servaient d’introduction à la rhétorique, qui n’est autre chose que l’art de la persuasion. Au reste, comme ces dernières études n’étaient pas communes à tous les citoyens, & qu’elles n’étaient, en un sens, qu’accessoires à la constitution politique, elles éprouverent, en différents temps, des variations : ce qu’il importe d’observer ici, c’est que ces études tendaient toutes à l’intérêt personnel de celui qui les cultivait ; qu’elles étaient actives, si je puis m’exprimer ainsi ; enfin, qu’elles avaient pour but de former des citoyens & des hommes d’Etat, & non des savants & des gens de lettres, dans l’acception qu’on donne vulgairement à ces mots. Si je n’ai point parlé, dans cette énumération, de la peinture & de la danse, c’est que celle-ci faisait partie des exercices militaires, & que l’autre était moins une étude, qu’un amusement. Cet amusement cependant n’était point entièrement dépourvu d’utilité, puisqu’il servait à donner l’idée des proportions, & à nourrir le goût du beau »
Analyse du Traité de l’éducation civile, Par M. Garnier. Nécessité d’une École d’Education où l’on enseigne le Droit civil. Plan d’un Traité complet de la ſcience civile. Sources où l’on puisera les principes de cette Science. Avantages d’une Éducation civile telle qu’on en trace ici le plan.
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«C’est un roman d’enfermement, récit de journées passées auprès de patients et de soignants internés sous contrainte dans deux unités psychiatriques hospitalières françaises. Une expérience au plus près de la « folie », de ceux qui la vivent et de ceux qui l’accompagnent – « expérience qui, loin d’éclairer, de démêler, opacifie et maintient dans l’ignorance, l’ambivalence », doit bien constater Joy Sorman. « A la folie », son dixième livre, à paraître chez Flammarion ce 3 février, dresse à travers les portraits et le quotidien de patients et soignants du pavillon 4B l’état des lieux d’un secteur en crise. Alors qu’un autre écrivain, Emmanuel Carrère, raconte dans « L’Obs » sa propre immersion dans un service de pédopsychiatrie, nous en avons discuté avec elle. »»
« La romancière a passé un an avec des soignants et des patients internés sous contrainte au service psychiatrie de deux hôpitaux publics pour écrire « A la folie ». Entretien. »
Joy Sorman (autrice de la « À la Folie », publié chez Flammarion le 3 février 2021 ) : » En psychiatrie, il n’y pas de vérité qui tienne. »
Propos recueillis par Agathe Blanc pour Le Nouvel Observateur
Publié le 22 janvier 2021
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« Voilà deux jours que je ne quittais plus le centre. Deux jours à la regarder s’enfoncer chaque seconde un peu plus dans ce mal, dans cette noirceur, oscillant entre songe et réalité. Les yeux rivés sur sa descente aux enfers, sans pouvoir y faire quoi que ce soit, je l’ai regardée vivre dans un monde imaginaire, un endroit probablement réconfortant pour elle. J’ai été contrainte d’assister à de nombreuses scènes, totalement déroutantes, impuissante. Forcée de jouer le jeu lorsqu’elle prétendait devoir aller travailler. Acquiescer en dissimulant mes larmes quand elle me regardait sans me voir. Sourire devant ses propos incohérents, l’écouter parler à une infirmière du service comme si elle était une vendeuse de prêt-à-porter, la voir si heureuse, en pensant qu’elle vivait un vrai moment de liberté dans la capitale avec Zita, à l’ombre du sapin du centre, pendant que je mourais de l’intérieur. Je n’ai jamais ressenti une telle détresse depuis Maël. »
Dreams of love, MadieLie V.
https://books.google.fr/books? […] mp;f=false
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« « QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
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« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
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« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
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« Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. On ne nous a pas donné l’état minimum des questions. Je prends trois exemples très divers : le cadastre de Nouvelle-Calédonie, peut-être est-il connu dans des revues spécialisées, on n’en a pas fait une matière publique. Pour le problème de l’enseignement, on laisse croire que le privé, c’est l’enseignement catholique; je n’ai jamais pu savoir quelle était la proportion du laïc dans l’enseignement privé. Autre exemple, depuis que la droite a reconquis un grand nombre de municipalités, les crédits ont été supprimés pour toutes sortes d’entreprises culturelles, parfois grandes, mais souvent aussi petites, très locales, et c’est d’autant plus intéressant qu’elles sont nombreuses et petites; mais il n’y a pas moyen d’avoir une liste détaillée. Ce genre de problèmes n’existe pas pour la droite parce qu’elle a des intercesseurs tout faits, directs, directement dépendants. Mais la gauche a besoin d’intercesseurs indirects ou libres, c’est un autre style, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de « compagnons de route », la gauche en a vraiment besoin, parce qu’elle a besoin que les gens pensent. «
Gilles Deleuze, Les intercesseurs
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« Je ne peux pas entrer en toi par contact, mais même quand j’entrerai en toi une fois devenu esprit, je ne le ferai pas non. Il vaut mieux que je te tienne pour de bon, que je te baise de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière… Je me rapprocherai tant, que cela te brisera. Et si cela ne marche pas, j’ai d’autres moyens, j’ai tellement, tellement de moyens… »
Le Témoin du mal, « Azazel », Bible
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La répression interne du Hamas : un fait documenté mais souvent occulté
« Amnesty International a publié en mai 2025 un rapport documentant des * »schémas inquiétants de menaces, intimidations et harcèlements »* par les forces de sécurité du Hamas contre les Gazaouis qui osent protester. Depuis mars 2025, des manifestations à Beit Lahia critiquant à la fois les bombardements israéliens et la gouvernance du Hamas ont été violemment réprimées. Un résident témoigne : * »Les forces de sécurité [Hamas] sont venues nous menacer et nous frapper, nous accusant d’être des traîtres, simplement pour avoir élevé la voix. »*
Freedom House classe Gaza comme **régime autoritaire** (score 3.89/10), documentant les restrictions sévères sur la liberté d’expression depuis la prise de contrôle du Hamas en 2007. Les pratiques incluent arrestations arbitraires de journalistes, torture de dissidents, fermeture de médias, et surveillance des réseaux sociaux. Cette réalité complexifie le récit d’une population uniformément solidaire de sa gouvernance. »
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«(Si) je ne suis que le jeu d’un passé inexorable et menaçant, que m’importe que ce tyran me tienne en laisse par un raffinement de procédés à nul autre semblable ? »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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«le même personnage revient chaque matin accomplir sa même révoltante, criminelle, assassine et sinistre fonction, qui est de maintenir l’envoûtement sur moi, de continuer à faire de moi cet envoûté éternel, etc etc.»
Antonin Artaud, Ses Derniers Mots
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
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« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
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« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
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« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE À OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »
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« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets, « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »
Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton
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» Il serait difficile de proposer au lecteur un condensé des écrits nationalistes d’où n’émergerait aucune référence violente, aucun passage associant la sauvegarde de la patrie au sang versé par ses fils ou à celui de ses ennemis, aucun vibrant appel à la loi des armes pour asseoir celle de la République humiliée, de la nation menacée ou de la terre outragée. C’est une des caractéristiques de la pensée nationaliste d’associer la construction d’un collectif – qu’il soit fondé sur une idée, une certaine conception du vivre ensemble, une unité supposée de race ou une idéalisation régionale commune – à la destruction d’une entité rivale. La nation est violence dans son principe même, celui d’une unité imposée qui passe outre la multiplicité des individualités, la pluralité des groupes, la versatilité des opinions. La nation est toujours une, unie, exclusive, refusant en son sein des constructions collectives différenciées, des affirmations identitaires trop hégémoniques. Si la pluralité des opinions est, dans les nations démocratiques, une obligation, toujours sertie d’une caution légale, il est plus rare que ces opinions divergentes acceptées s’autorisent une remise en cause radicale du cadre territorial et psychologique dans lequel elles s’expriment. C’est dans la destruction des particularismes que se fondent l’unité nationale et sa grandeur supposée. L’histoire jacobine de la France moderne et contemporaine l’atteste. La subversion idéologique peut être tolérée ; le rejet de la patrie constitutive l’est rarement…»
CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Violence et Nationalisme
Chapitre premier. Nationalisme et culte de la violence
Xavier Crettiez, Dans Violence et Nationalisme (2006), pages 27 à 77
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«La complexité n’est pas le seul obstacle. Chaque démarche nous heurte à la contradiction. Les plus claires de ces contradictions ne manifestent qu’une désintégration simple, avec libération de forces divergentes, comme chez l’impulsif. D’autres sont compliquées d’un essai de réintégration qui reste défectueuse, lacunaire, composite. Souvent les matériaux de remplacement sont des matériaux anachroniques, empruntés à un autre âge de la vie ; ou des éléments mal venus, parce que venus trop tard dans un organisme où il y a un temps pour chaque chose et où chaque chose doit venir en son temps : et l’on voit un romantique éperdu comme Delacroix se découvrir le plus classique des hommes en matière politique, et le dernier des poètes maudits partager son temps entre le cloître et le bordel. Il est peu d’attitudes qui soient vraiment générales et commandent tout le registre de notre action. Un acte incompréhensible, un suicide imprévu viennent déconcerter les conceptions commodes que nous nous étions faites sur des hommes sans histoire… L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à la onzième heure et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. »
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« Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de LA FAIBLESSE DES IMPULSIONS ANTAGONISTES ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état qu’il faut interpréter à l’opposé de sa signification immédiate : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même.»
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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«Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense ?» »
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« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.
2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.
3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.
4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.
5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.
6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.
Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.

En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »
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« Partie I : Hostilité assumée (et ses nuances)
1. Hostilité franche
Silence lourd, calculateur
Attitude : fixe la personne sans parler, prend des notes ou tapote son stylo.
Ton de voix : quand il parle enfin → sec : « Vous avez compris ? »
Interpellation typique : « Je note tout, moi. »
Sourire sarcastique
Attitude : rictus en coin, haussement de sourcils.
Ton : ironique, allonge les mots.
Interpellation : « Ah… bravo… vraiment brillant ! » (dit sur un ton moqueur).
Voix glaciale, sèche
Attitude : regard fixe, immobile.
Ton : froid, haché.
Interpellation : « Ça suffit. On passe à autre chose. »
2. Indifférence active
Absence de salut volontaire
Attitude : passe devant sans un mot, détourne légèrement la tête.
Ton : pas un son, soupir audible.
Interpellation : aucun → c’est le silence qui signifie le rejet.
Regard dur, fuyant volontaire
Attitude : baisse les yeux quand vous regardez, mais se crispe.
Ton : silence + respiration courte.
Interpellation : « … » (pas de mots, mais l’air dit : « Tu n’existes pas »).
3. Ignorance volontaire
Silence feint
Attitude : sourit poliment mais coupe la parole ou change de sujet.
Ton : léger, désinvolte.
Interpellation : « Oui oui… bon, passons. »
Regard absent mais volontaire
Attitude : regarde le plafond, le téléphone, alors qu’on s’adresse à lui.
Ton : détaché, traînant.
Interpellation : « Ah, désolé, je ne suivais pas. » (mais c’est volontaire).
4. Simple circonstance (pas d’intention)
Absence de salut par fatigue
Attitude : l’air pressé, sacs à la main, téléphone collé à l’oreille.
Ton : occupé, rapide.
Interpellation : « Excuse, je suis à la bourre. »
Regard absent car préoccupé
Attitude : fixant le vide, fronçant les sourcils.
Ton : soupirs, murmures.
Interpellation : « Attends, je pense à autre chose là. »

Partie II : Bienveillance non naïve (et ses nuances)
1. Ouverture prudente
Sourire sobre, protecteur
Attitude : léger sourire, tête inclinée, yeux doux.
Ton : voix posée, basse.
Interpellation : « T’inquiète, ça va aller. »
Voix basse, posée
Attitude : mains calmes, posture stable.
Ton : grave, rassurant.
Interpellation : « Prends ton temps, explique. »
2. Bienveillance vigilante
Silence attentif
Attitude : hoche la tête lentement, regarde sans couper la parole.
Ton : sobre, mots rares.
Interpellation : « Je t’écoute. »
Regard discret de soutien
Attitude : bref contact visuel, sourire léger, petit signe de tête.
Ton : neutre mais encourageant.
Interpellation : pas besoin de mots → « je suis là » dans les yeux.
3. Distance observatrice
Silence neutre, sans froideur
Attitude : assis en retrait, bras croisés mais visage calme.
Ton : voix lente, sans insistance.
Interpellation : « Continuez, je prends note. »
Regard calme, non engageant
Attitude : suit la scène mais ne sourit pas.
Ton : voix égale.
Interpellation : « On verra. »
4. Méfiance protectrice
Ton ambigu, questions indirectes
Attitude : se penche légèrement, sourcils levés.
Ton : mi-voix, neutre mais piquant.
Interpellation : « Tu es sûr de toi ? »
Absence volontaire de sourire
Attitude : lèvres fermées, regard droit.
Ton : court, sobre.
Interpellation : « Je préfère attendre avant de me prononcer. »

Rappel essentiel : le risque de surinterprétation
Exemple typique : une collègue ne salue pas →
Hostilité active si elle détourne volontairement les yeux.
Simple circonstance si elle sort précipitamment pour un appel urgent.

Toujours confronter le signe à l’environnement et la répétition avant de conclure. »
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« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.» »
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« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
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«L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Où nous arrêterons-nous sur cette pente ? »
Alain Pitoye
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« Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
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« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»
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« « Ce qu’il décrit, c’est qu’il existe des logiques, des nécessités d’intimidation discrète, de soumission, de respect à l’ordre social, aux personnes, d’injonction au silence, comme celle de quelqu’un, ou d’un groupe qui vous fait comprendre, deviner qu’il est armé. Et vous vous taisez alors par peur, ou alors par compréhension de votre situation pas toujours claire. Mais c’est la peur, l’angoisse elle-même qui pousse les gens à s’armer. Sorte de serpent qui se mord la queue. Trop de crimes et délits non pas impuni mais proféré induisent une logique de contrôle parfois de menaces ou de neutralisation, d’intimidation par l’équipement en couteaux, armes à feu, apprentissage de sports de combat. La peur d’un renversement du pouvoir par la gauche radicale provoque une réaction des milieux économiques, ou de droite catholique ou militaire qui s’équipent, sont équipés, presque formés à déstabiliser, ou renverser le régime, au cas où. L’État, ses représentants ne sait pas exactement quoi faire, observe en silence, comme prêt à agir, à réagir, en fonction des évènements, de leur tournure. Il y a bien sûr la crainte du désordre sociopolitique qui fait basculer presque l’État dans l’autoritarisme, la violence, la répression, pour protéger l’économie de l’instabilité économique, et aussi de glissements dangereux et coûteux dans les finances publiques. Les militaires, l’armée observent, se tiennent à distance, devoir de réserve, serment de loyauté, de patriotisme les contraignant. Une population sur les dents, dans la faim, la précarité, la peur, ou la violence ordinaire médite des projets de revanche, de renversement, la colère contre l’État et ses représentants, trop exagérément accuser de facteurs qu’ils ne contrôlent pas ou pas vraiment, ou pour lesquels ils sont impuissants voire pas responsables. Des partis, des alliances sociopolitiques s’estiment lésées dans un système, un contexte qu’ils estiment trop indulgents ou tolérants parfois, souvent par convictions personnelles, ou idéologies, et aspirent à un retour du moral, du religieux, les personnes immigrées dans cela s’estiment lésées, sont très souvent stigmatisées exagérément, injustement et deviennent vindicatives, développent, ont développées de l’aversion contre la police accusée d’agir avec partialité, et brutalité, de cynisme. Le tout dans un contexte économique tendu, ultra concurrentiel, libérale, avec à l’étranger notamment de nouveaux acteurs émergents qui réclament leurs droits, travaillent plus dur encore. L’accession, la démocratisation des savoirs rend la verticalité inhérente du pouvoir plus difficile à justifier, à incarner , et place les hommes, les partis politiques en face d’une population de plus en plus instruite, et formée, critique face a l’impuissance des partis et dirigeants politiques à faire reculer la pauvreté, le sentiment de s’appauvrir que partagent tout ceux dont la marge de manœuvre financière, les ressources gagnées ou possédées sont insuffisantes ou trop serrées, et injustes au regard des efforts colossaux consentis jour après jour, mois après mois, années etc… Les conflits sociaux et politiques, publiques sont tels, d’une si grande violence et virulence, que l’aigreur, la fatigue, la colère, progresse dans toutes les classes d’une société devenue méfiante, critique, circonspecte par expérience des désillusions électorales successives, l’État étant jugé coupable de négligences pire d’un laisser-faire, de fermer les yeux, sur les récriminations, les plaintes privées ou publiques. Au sein de la société, on s’étiquette, est étiqueté, méprisé ou stigmatisé, par classes d’âges, classes sociales, orientation politique, etc.. Dans ce contexte de guerre sociale larvée , certains s’effondrent, sur fond de misère sociale et affective, sont la proie des dealers, des marchands de malheurs, des mafias qui prolifèrent et s’entretuent, se déchirent en pleine rue et ce malgré les scandales, l’indignation permanente que ces trafics suscitent en continue. Des règlements de compte ont lieu tous les jours, pour des questions d’honneur, de trafic, de bandes, de quartiers rivaux, dans l’indifférence de la police, des gens qui méprisent, et se distancient, se sont distanciées de ces histoires dont les participants sont pour eux des dégénérés. L’État, sans doute par pitié, observe, mais ne peut, ni ne veut régler le problème, malgré les nuisances. Des médias relayent machinalement et mécaniquement les faits divers, judiciaires du jour, parfois à des fins politiques, électoralistes, sur fond idéologique et sans tenir compte que malgré tout ce que l’on raconte et dit, la mortalité lié aux homicides, les statistiques ont considérablement baissé en 25 ans malgré tout, en proportion de l’augmentation de la population. »
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« Chaque moment de la vie, chaque action, chaque activité, tout raisonnement, tout discours, actes, pensée, action, inaction, est potentiellement interrogeable, critiquable. Du ton employé par quelqu’un, un voisin, qui nous dit, nous adresse un simple « bonjour », une simple, une banale réflexion, jusqu’à la façon dont quelqu’un, des gens nous évitent, ou parlent, vont parler de nous, ou nous ignorer, ne même pas nous regarder, en passant par ce que l’on fait là, je fais là moi, à te répondre, l’horaire de nos messages, le fait que l’on dorme ou pas, la qualité de notre sommeil, notre respiration, calme, posée, haletante, courte, la sueur que l’on dégage, l’odeur, le parfum, que l’on sent, peut ressentir, à notre approche, nos silences, notre goût pour la conversation, notre culture, nos relations, leur nombre, et qualité, le fait que l’on sourisse, ou pas, au quotidien, notre naturel, notre apparence, notre allure, nos caractères, et pensées, notre âges, notre intérêt, ou désintérêt, pour certaines choses, pour certaines personnes, ou activités, le silence qui entoure, notre personne, notre quotidien, l’enthousiasme, la réserve, la prudence, la circonspection, le langage, la morosité, le discours, tout, tout ce que l’on témoigne, l’on dit ou révèle par notre langage, par nos discours, depuis mon message, tes pensées, celles que te suscitent, te susciteront mes mots, mon écrit, l’endroit, l’heure, la disposition d’esprit, avec lesquels tu vas lire, en diagonale ou alors avec attention, mes propos, mon discours, le contexte, ton contexte de vie, personnel, mental, ton âge, et maturité, ta conscience, ton éveil, ta sensibilité, l’ennui ou le désintérêt que mes mots, mon discours te susciteront, tout ça, toutes ces réactions sont personnelles, et indivuelles, conjecturables, oui, mais dans quelle mesure, dans laquelle exactement, l’on se trompe, plus souvent que l’on ne le croit, l’on ne le penserait, dans notre mesure, notre estimations, du regard, sur l’avis, le jugement que les autres, d’autres personnes vont, pourraient, ont portés sur nous, sur nos vies, nos actes, nos pensées, actions et habitudes, souvent en plus nous sommes, restons invisibles, chacun étant bien trop préoccupé par soi, par son image, pour s’intéresser sérieusement, ou sereinement, à l’autre, j’avoue préférer, avoir quelques notions, quelques idées, sur la possible, la probable réception de ma personne, sur ma personnalité passée, sur mes actions, mes actes, ceux du quotidien, du jour, de cette année, de ces six derniers mois, ou années, toute ma vie en fait…, mais, et plus je remonte dans le temps, et moins je vois, je peux voir, j’arrive à trouver pourtant de similitudes, de mêmes manières, de voir, d’agir ou de penser, entre moi, mon moi d’avant, et celui d’aujourd’hui, aussi, et si la chose est commune, à qui pense-t-on, quand on pense, à quelqu’un, des gens, une situation, des années ou des mois après, à ce que eux, les gens, des proches, des voisins, à ce qu’ils se sont dit, se dirent, ont pu avoir, entretenir et taire, comme choses, comme pensées et sentiments, on visite, l’on révisite, le temps, l’on meuble, cherche à le member, le ranger, l’étiquetter, et en fait, on découvre, le fait est, que c’est nous, nous qui le sommes, l’avons été, où va-t-on, peut-on même aller, comme ça, à creuser, chercher, retourner, parfois dans tous les sens, des dossiers, qu’on ose, l’on n’oserait même pas ouvrir, l’on pense, l’on réfléchit oui, mais à quoi, et puis quand !, oui quand surtout, trop tard, sur des choses, ce passé, sordide, révolu, stupide, seul…. Black!… is the true color of my true love’s hair… Mais éteins moi ce disque, cette foutue et satanée chanson !… mais j’essaye… je n’y arrive juste pas… »
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» Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quel qu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à notre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »
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« Je suis, je suis, moi une force, un jugement, une puissance !…, d’emprise. Je prends, et saisis quiconque, n’importe qui, tout individu qui s’interroge, se saisit lucidement et lui-même, de lui-même, de ses responsabilités, dans l’état actuel des choses… Pas seulement, pas simplement dans sa vie, sa propre vie, son existence, ou plutôt ce qu’il considère être du cercle, de ses responsabilités, dans son ou ses encourages, actuels, passés, ou futurs, oui futur même, futur également. Car non, mon influence ne se limite pas, n’est pas limitée, entravée par le temps, ou l’espace. Je suis une sorte de présence, pas toujours, ni systématiquement perçue, tel un œil, un regard, parfois fermé, occulté, souvent sous-estimé et nié, qui sait, voit, peut voir et lire dans les cœurs et les esprits, les âmes. Les gens, les personnes instruits m’associent souvent à la mémoire, la mère des muses, car j’imprime et note, grave savamment, et à raison, mes souvenirs, mes impressions et anecdotes sur les gens, les choses, les personnes que je croise. Vous vous étonneriez, seriez étonnées d’entendre, de m’entendre moi vous interpeller, vous appelez et vous nommez, vous rappeler ceci ou cela sur vous, vos actions, vous-même, vos habitudes ou votre caractère. Souvent, très souvent, le plus souvent, je joue me fait, passe pour indifférente, hautaine, inaccessible, ou encore ignorante… Comprenez-moi ! Je n’aime pas… me faire, me rendre désagréable. Aussi le plus souvent je préfère m’éclipser, et partir plutôt que de vous rendre les témoins de tout ce qui moi me chagrine ou m’insupporte chez vous. Car et à défaut de pouvoir moi d’être en mesure de vous rendre meilleur, par vos actions ou vos discours, je suis tentée et je l’avoue, vous le comprendrez aisément, de me faire discrète, secrète presque moi sur mes opinions, mes sentiments dont semble-t-il et le plus souvent vous n’avez que faire. Si je ne vois pas ne sais pas, n’arrive pas à m’expliquer vos conduites, je ne suis pas pour autant surprise par l’étourderie et la faiblesse des hommes, car rappelez-vous, ma principale vertu est de me souvenir, me rappeler et des choses, et des hommes, si mon amour et ma tendresse envers l’être humain m’empêche de m’ouvrir personnellement devant vous sur ma déception et ma fatigue, mon irritation même maintenant à devoir vous trouver, vous retrouver et chaque jours chaque fois avec cet air béat et infatué qui me laisse moi sans cesse profondément sceptique et confuse, aussi incrédule qu’interloquée, tant et si bien que ma colère laisse parfois, tantôt place à la compassion quand j’anticipe hélas ce qu’il en vient, en adviendra et malheureusement de vous. Pourtant…»
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« Gener Rondina n’avait aucune chance de s’en sortir. Quand la police philippine est arrivée chez lui, au beau milieu de la nuit, il a tenté de s’enfuir en passant par la gaine d’évacuation du climatiseur dans le mur. Malheureusement, des agents l’attendaient de l’autre côté. Ils ont braqué une lampe torche sur son visage. Terrifié, il a rebroussé chemin. Il a commencé à supplier qu’on lui laisse la vie sauve, se disant prêt à se rendre. Des membres de sa famille ont confié qu’il tentait d’arrêter de consommer de la drogue et d’en vendre en petites quantités. « Je me rends, je me rends, monsieur l’agent ! », aurait crié Gener Rondina selon un témoin. Les policiers lui ont ordonné de se mettre à genoux, les mains au-dessus de la tête, et ont demandé à sa famille de quitter la pièce. Quelques instants plus tard, des coups de feu ont retenti. »
https://www.amnesty.org/fr/lat […] -on-drugs/
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« Le monde commence là, tout près, contre moi. Normalement, je sens devant moi un certain jeu d’espace où « je respire ». Les mots parlent clair : l’espace est liberté, ou promesse de liberté. C’est ce qu’indiquent ces peurs de l’espace vide, réactions inconscientes, inhibées par l’angoisse, de la tendance à l’émancipation ; qu’elles soient un refoulement anxieux du « sortir seul », c’est ce que montre le fait qu’elles cessent quand le sujet est accompagné. Ainsi se développe autour de moi une « sphère de l’aisance » qui n’est pas la liberté, mais son champ prochain. La vie a, pour une activité qui se développe normalement, une certaine « ampleur » sur laquelle, à distance heureuse, viennent se projeter nos actes. Ce sentiment de l’« espace vital », on l’a vu, avec la fièvre obsidionale, passer de la psychologie des individus dans celle des nations et des peuples. Certains sont très sensibles au maintien de cet écart : peut-être le sentent-ils confusément menacé par quelque faiblesse intime. Ils ne peuvent supporter qu’on les serre de trop près ; ils ne tiennent pas d’impatience dans une pièce trop étroite ou trop chargée, dans un compartiment de chemin de fer ou dans une cabine d’avion (claustrophobie). Quand la personnalité se disloque, notamment quand elle est atteinte dans ses rapports avec le réel, il semble que cette invisible tension qui contient l’indiscrétion du monde extérieur s’effondre devant elle. Ce premier sentiment de situation et ses troubles sont étroitement liés au sentiment de l’intimité. Pour un être spatio-temporel, l’intimité ne peut être seulement le jardin secret purement mystique de la solitude spirituelle, elle s’étale, comme n’importe quel pouvoir spirituel, dans un minimum d’espace symbolique : mes vêtements, la portée de mes gestes, mon appartement. Une personnalité solide ne craint pas, à la moindre alerte, le viol de cette intimité, dont l’élasticité la rassure. Une personnalité faible ou morbide la croit à chaque instant menacée et la défend jalousement. Il arrive que cette faiblesse se traduise par l’apparence exactement inverse. Certains psychasthéniques ont le sentiment que le monde les fuit. Le sentiment de détresse qui suit un échec, un deuil ou une séparation, est fait en partie de ce brusque recul de l’ambiance. Il est alors senti douloureusement. Il est au contraire encouragé avec une sorte de provocation dans l’attitude de « distance », de « hauteur » de manières ou de ton, qui repoussent explicitement la présence, la sympathie ou les sollicitations d’autrui, et trahissent toujours quelque fuite du réel. Au cœur de la sphère de l’aisance, je me tiens comme un seigneur dans son royaume. Mais il est des princes à l’humeur sédentaire et d’autres à l’humeur voyageuse. Ces deux manières de sentir dans l’espace introduisent une expérience nouvelle, celle du centrage de l’espace vécu. Les uns sont fortement centrés et ont besoin de se sentir centrés. Cette passion de l’enracinement peut trahir une paresse devant la vie, une sorte d’inertie végétative. Cependant, dans le goût du point fixe, il entre aussi un sûr élément de civilisation et de spiritualité : le point fixe, c’est la promesse inébranlable, la fidélité à toute épreuve, le serment, le vœu ; c’est le sérieux de la contemplation qui ne se lasse pas de revenir sur place et d’approfondir toujours son inépuisable monotonie ; c’est l’orthodoxie, la conviction, la foi. « Que valons-nous une fois immobiles ? » : c’est bien là, en effet, un critère décisif de valeur humaine. Certains ne se sentent assurés, au contraire, que dans la mobilité. « Quand je suis à l’aise, je commence à ne plus me sentir en sécurité », disait Newman. Aux mystiques de l’enracinement, ils opposent les ferveurs du déracinement ; au devoir d’engagement, la vertu de dégagement. Cette inquiétude spatiale peut prendre des formes vagabondes ou morbides qui révèlent un déséquilibre intime : ainsi le besoin de bouger, d’être ailleurs, les fugues morbides, les impulsions à la marche. Mais elle peut être aussi l’expression d’une forme de vie peu attachée au lieu et à la stabilité. S’il est vrai qu’une certaine agitation du corps peut exprimer l’inquiétude d’un esprit qui se fuit dans le divertissement, le goût de la vie stable peut n’être qu’une fuite de la vie dans les retraites de la tranquillité. Saint Benoît avait raison de contraindre des moines un peu trop divagants au vœu de stabilité. Mais dans d’autres temps et pour d’autres esprits, repos et enracinement signifient cristallisation, refus des risques et de la générosité. Une spiritualité du dégagement est un complément indispensable de la spiritualité de l’engagement. Si ambiguë soit la voix multiple de Gide, on ne saurait oublier qu’elle balbutie avec ferveur cet évangile du dégagement, si proche de l’évangile de la Montagne. A la limite de la sphère de l’aisance s’opère le contact vital avec la réalité. Vu son importance, nous nous réservons d’y revenir longuement. Il se développe sur une surface vitale variable qui dépend à la fois du développement de la sphère de l’aisance, de l’ouverture du champ de conscience et de la continuité du contact entre le moi et le réel. » » … Il existe des êtres qui nous donnent le sentiment de « n’être jamais là », soit par une sorte d’éparpillement de leur personnalité, soit par une froideur distante qu’ils dressent devant eux comme une défense, soit par la distraction où les égare leur rêve intérieur, soit simplement par une sorte de pauvreté d’être qui enlève à leurs paroles comme à leur actualité physique non seulement toute résonance mais toute puissance d’affirmation. D’autres au contraire s’imposent presque avec insolence sitôt qu’ils paraissent, les uns par une sorte d’abattage vulgaire, ou d’indiscrétion physique, d’autres par une autorité impérieuse, d’autres encore, qui me laissent beaucoup plus libre de leur présence si fascinante soit-elle, par une puissance invincible de rayonnement. Cette présence n’est pas seulement faite d’affirmation ; les êtres fortement présents le sont souvent de la manière la moins préconçue qui soit ; ils se communiquent immédiatement par la chaleur de leur sympathie ou de leur compréhension. Nous-mêmes nous nous percevons de l’intérieur comme inégalement présents aux choses et à notre entourage : que notre vigueur psychique diminue, et nous ne nous sentons plus solidement ancrés en ce point où nous nous dressons, nous sommes « ailleurs », « absents ». C’est une sorte de tension psychique qui maintient cet équilibre de la présence et de l’absence : qu’elle baisse, et le brusque resserrement du champ de conscience diminue considérablement le nombre des présences, me délie moi-même de mon attache ; elle peut aussi bien affoler le sentiment de présence : des « mystiques » d’asile éprouvent de vifs sentiments de présence à propos d’objets surgis de leur imagination. La présence d’autrui n’est donc pas une donnée brute, mais une reconstruction plus ou moins étoffée qui dépend de la richesse apportée par les parties en présence. En restaurant la dignité de la durée vécue, Bergson a, bon gré mal gré, longtemps empêché que l’on regarde avec justice les régions où la durée touche à l’espace par l’extension et le temps mesuré. La durée est en même temps irrationalité et rationalité commençante, mobilité et stabilité, changement et consistance, inquiétude et paix. Elle est en son jaillissement élan et devenir, mais elle dépose des œuvres extérieures, discontinues, localisables. Elle pousse à la fois en projection et en expansion. Il n’est pas possible de représenter hors de l’abondance spatiale ce mouvement créateur dont le mot d’épanouissement rend exactement la double polarité. Le temps retrouvé, c’est en même temps l’espace retrouvé. La durée, comme l’espace, est accueillie dans un élan, l’élan vers l’avenir. On pense souvent à celui-ci comme à ce qui n’est pas, à l’irréel : or ce n’est pas un paradoxe de dire que l’avenir est la donnée la plus immédiate de notre conscience de la durée. De plus, cet avenir n’est pas un avenir quelconque : c’est mon avenir. La possession d’une durée fervente et pleine relève d’un choix venu des profondeurs, celui par lequel nous acceptons ou nous refusons les charges et les grandeurs de l’existence personnelle. Il y a des individus qui réussissent, d’autres qui manquent cette création.» » … « On s’accorde à constater que si le sujet se fixe trop exclusivement à l’une des deux dispositions, les suites peuvent être graves : l’extraverti perd le contact avec soi-même, l’introverti avec le monde. L’extraverti tend à liquider immédiatement les ébranlements reçus, par un court-circuit de l’émotion au geste parlé ou mimé, qui bloque la résonance intérieure des appels du monde. Déjetée à mesure qu’elle se forme, sa vie spirituelle tend à s’annuler par la suppression de l’intimité où la personne se recueille et se mûrit. Elle se diffuse constamment dans l’impersonnalité du monde des choses, dans le bavardage quotidien, dans cette aliénation mentale toujours renouvelée qu’entretiennent la vie sociale, l’action, la vie privée elle-même quand une intériorité profonde ne les soutient pas. Ce n’est pas l’ouverture au réel qui perd l’extraverti, c’est l’étouffement de l’inquiétude intérieure qui le ferait homme parmi les choses. Lefrancq-Brunfaut soulignent la nécessité d’une culture de l’imagination pour inhiber cette agitation et développer cette résonance, si l’on entend par imagination « la capacité de se représenter complètement les choses, l’éveil spontané et généreux des images, des personnages, des événements, l’invention des histoires, des péripéties narratoires, le goût de jouer avec des idées comme des enfants ». La dramatisation mimique de l’émotion est bien accompagnée d’images, mais ces images restent subordonnées aux réactions viscérales et musculaires et ne font qu’illustrer l’émotion, dont elles sont à la fois le reflet et le stimulant. Qu’elles se mettent au contraire à suivre leur cours propre et à devenir simulatrices de l’activité psychique, elles détournent l’émotion de ses manifestations primaires, pour l’intravertir et la spiritualiser dans un monde de sentiments, de plaisirs esthétiques, de réflexion, etc. Une culture littéraire ou esthétique, une vie religieuse, une expérience humaine riche ou douloureuse sont le correctif nécessaire d’un tempérament trop constamment jeté hors de soi par sa nature. Sur le plan de l’expression motrice, l’extraversion se traduit par un excès de mouvements centrifuges, que peuvent réduire des mesures systématiques d’inhibition motrice. On éliminera par dressage les gestes spontanés incongrus et inutiles, tout en se gardant, avec un émotif, de l’enfermer dans une perpétuelle contrainte, à laquelle il réagirait par repliement et dissonance ; on éduquera la maîtrise volontaire de soi, qui ne devra pas comprimer le cœur même de la personne, sous peine de provoquer, au nom de l’ordre, une désorganisation profonde. Socialement, un milieu sourd, réfrigérant est un obstacle utile à l’extraversion. L’extraverti devra bien battre en retraite sur ses propres ressources si le milieu laisse son tapage résonner dans le vide, lui refuse une audience trop complaisante. Si enfin la « vie intérieure » est pour certains une gourmandise dangereuse, c’est elle au contraire qui manque à l’extraverti pour lui donner les perspectives profondes nécessaires à une vie pleine. Tout ce qui en donne le goût doit lui être proposé, dans la ligne de ses dispositions propres, et dans la mesure qu’il peut tolérer. Ainsi compensée, au lieu du désordre déboutonné et théâtral où elle se déchaîne parfois, au lieu même de cette bonhomie, de ce liant un peu trop facile qui en exprime les formes moyennes, l’extraversion deviendra une sorte de disponibilité et de libéralité d’aisance psycho-organique, qui composera heureusement avec la réserve née des influences introversives. L’introversion excessive menace de se développer en jouissance égoïste de soi, en délectations compliquées et en rêveries stériles : des subtilités dissolvantes dépriment le goût du réel et le souci d’autrui. Faute de presser sur la réalité, de s’affermir dans la lutte, la vie intérieure sombre dans une sorte d’asthénie velléitaire qui recule perpétuellement devant l’acte. Lefrancq et Brun-faut appellent sthénie la contre-force à développer dans le régime intellectuel, « capacité psychique d’effort efficace dirigé avec ténacité vers une fin à réaliser ». La valeur de l’effort intellectuel, de la lutte contre l’obstacle a été dangereusement déconsidérée dans la réaction que les premières années du XXe siècle ont opposée au rationalisme et au formalisme des années antérieures : appel à l’intuition inconsistante, à la fantaisie folle de l’imagination spontanée, à la liberté intégrale de l’esprit, autant de menaces pour les vertus viriles de l’intelligence et, par elle, du caractère. Il y a là un mal et un remède sur lesquels l’époque nous convie à insister. En repliant le sujet en deçà de l’action et même de l’expression, l’introversion tend à développer dans le comportement une immobilité figée qui peut tourner à l’obtusion et à la stupidité sommeillante. Il arrive à l’introverti de ne plus même se donner la peine d’articuler ou de terminer ses mots : il parle en dedans, indifférent, au fond, à ce qu’on l’écoute ou non ; comme il l’est à ce que soient ou non réalisées ses idées une fois mises au point, ses rêves une fois rêvés. Sans expression, agissant peu, guindé, l’introverti n’a que trop tendance du même coup à se retirer dans sa coquille, à s’envelopper d’un silence qui risque de tourner à l’engourdissement psychique progressif, celui du malade, du prisonnier, de l’inactif. Il y a donc intérêt à le forcer, pour ainsi dire, dans l’espace par le geste, en développant son activité psychomotrice. Qu’il bouge, qu’il se promène, qu’il fasse de l’exercice, qu’on lui enseigne la mimique verbale, la danse, les sports violents, qu’on stimule son rythme. L’effet sera double : le mouvement réveille progressivement la conscience engourdie, il insère dans le réel et affronte à l’obstacle la conscience repliée. Il n’est qu’à prendre la précaution de procéder progressivement avec l’émotif, chez qui les premiers efforts d’extériorisation développeront des réactions inhibitrices violentes. Socialement, au contraire de l’extraverti, l’introverti demande un milieu stimulant, compréhensif. Ce milieu agira sur deux fronts : d’un côté il offre à la tendance introversive un écho accueillant, faute de quoi elle se durcira en dissonance ; mais en même temps, il excite l’introverti, par l’intérêt multiple aux personnes et aux sollicitations qui l’entourent, à sortir de soi, à vouloir le monde et à se vouloir dans le monde. Un milieu incompréhensif, qui le moque ou le rabroue, ou un milieu atone qui l’ennuie et le décourage lui sont au contraire fatals. Toute formation spirituelle qui jette l’introverti hors de lui est bonne. « Se perdre pour se trouver » doit être sa formule de vie. Il lui faut agir, se dévouer, créer, s’oublier dans les choses et parmi les hommes. L’introversion compensée devient une réserve, cette distinction supérieure, sans mépris ni maniérisme, qui donnent à une personnalité le charme d’une discrétion prometteuse et le recul nécessaire devant l’action. Elle peut alors inspirer des attitudes supérieures de pensée et de vie dont le plotinisme est dans l’histoire des idées le type le plus caractérisé. Les conditions de vie, la sensibilité et la philosophie commune d’une époque encouragent l’une ou l’autre disposition. Les hommes qui défrichaient la forêt celtique n’étaient pas portés aux complications sentimentales, pas plus que le travailleur qui conquiert durement son pain ou les peuples qui luttent pour leur existence contre des conditions hostiles. Les époques trop riches et trop faciles, les civilisations accomplies, et a fortiori les décadences encouragent au contraire le déséquilibre en faveur de la réflexion ; et celle-ci tourne bientôt à vide si elle ne maintient pas ses relations vitales avec la réalité. Alors naissent les romantismes et les relativismes, qui se délectent de nourritures creuses, pensées sans objets, rêves sans consistance, amours sans but, actions gratuites et univers sans direction.» »
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« Le triple univers des choses, des hommes et des valeurs peut nous appeler aussi fortement que l’instinct de conservation, de possession ou d’agression. Freud et Marx ont vigoureusement nettoyé l’emphase creuse d’un spiritualisme décadent. Il est temps maintenant de les dépasser. C’est l’élan personnel tout entier, uni à un élan collectif complice, qui dans l’univers global se cherche des sphères d’épanouissement, et non pas seulement des moments de satisfaction. Le sens du réel, c’est beaucoup plus que la résignation maussade d’un instinct refoulé par un monde qui s’affirme brutalement et sans justification. C’est une aspiration à vivre avec le monde, non pas perdu en lui, non pas simplement parallèle à lui, mais dans un régime d’échanges et d’interpénétration qui dilate de plus en plus la richesse personnelle de vie. Il y entre aussi un sens mesuré de la limite et du possible, qui vient à chaque instant donner à notre action sa portée, sa souplesse, sa sagesse ; mais il y entre un sens avide de la communion, un désir d’accord et d’ampleur qui corrigent ce que le premier pourrait avoir de trop aisément résigné et passif. Il dit : « soit ! » et il dit « plus outre ». Une grande partie de nos forces psychiques sont journellement employées à assurer cet accord de concessions et d’avances avec chaque imprévu de la route. Il ne faut jamais oublier le double et incessant mouvement de ce sens du réel : mouvement vers les choses pour nous harmoniser positivement avec elles, mouvement de repli devant des forces supérieures en nombre ou en exigences pour ne pas nous briser sans résultat sur leurs avantages, et pour reprendre appui dans le recueillement de nos forces vives. Bleuler, reprenant et achevant les recherches de Kretschmer, a fortement marqué la solidarité de ces deux rythmes de la fonction du réel. Syntonie et schizoïdie, faculté de vibrer à l’unisson de l’ambiance et faculté de nous détacher de l’ambiance, souplesse à régler notre conduite sur les exigences de la réalité et aptitude à prendre du recul sur le jeu des forces extérieures, sont deux principes complémentaires de la vie normale, ils composent l’équilibre de l’action. Quand elles alternent et se soutiennent, comme systole et diastole, elles donnent un style de vie remarquablement harmonieux et efficace. Mais généralement l’une d’entre elles prédomine et marque le caractère d’un trait déjà appuyé. (…)1. L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les incompossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré. Le mal de la jeunesse est de la fuir, le mal de la maturité de s’y ensevelir vivant, et de tuer, avec la marge d’avenir et d’imprécision qui est une condition de la vie, le germe même de la vie. Il menace au maximum ceux qui portent le plus d’intérêt aux choses (nEAS). Tous les accidents de cette histoire retentissent sur l’équilibre final de l’individu avec le monde. Mais il est nécessaire, pour bien l’entendre, de lever l’ambiguïté qui pèse sur le terme d’équilibre. Il y a un équilibre de vie et il y a un équilibre de mort. Nous sommes fréquemment les victimes plus que les sujets d’une adaptation passive et fatale qui tend à nous résorber dans l’immobilité des choses, en deçà des conquêtes de la vie. Comme l’insecte s’efface sur la feuille en se faisant feuille, sur la branche en se faisant branche, plutôt que de développer son armure et d’attaquer le danger, nous tendons à nous dissoudre dans l’environnement jusqu’à nous laisser traverser sans riposte par ses provocations. Apathiques devant l’action, conformistes dans les comportements sociaux, nous ne cherchons plus qu’à devenir invisibles à force de banalité, à replier toute avance de nous-mêmes qui nous exposerait à une affirmation dangereuse ou à un renouvellement de notre vie. »
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« Nous sommes fréquemment les victimes plus que les sujets d’une adaptation passive et fatale qui tend à nous résorber dans l’immobilité des choses, en deçà des conquêtes de la vie. Comme l’insecte s’efface sur la feuille en se faisant feuille, sur la branche en se faisant branche, plutôt que de développer son armure et d’attaquer le danger, nous tendons à nous dissoudre dans l’environnement jusqu’à nous laisser traverser sans riposte par ses provocations. Apathiques devant l’action, conformistes dans les comportements sociaux, nous ne cherchons plus qu’à devenir invisibles à force de banalité, à replier toute avance de nous-mêmes qui nous exposerait à une affirmation dangereuse ou à un renouvellement de notre vie. Cet excès de consonance nous engourdit dans une sorte de sommeil vital. Un tel mimétisme psychique est une grave menace pour la vie personnelle. A l’extrême opposé de cet engourdissement par l’ambiance, qui trouve en nous-mêmes ses complicités principales, le réel a pour fonction habituelle de nous assaillir, de nous secouer, de nous sortir au contraire de l’inertie végétative. Il nous étrille si bien que nous avons besoin, à intervalles rapprochés, de nous replier loin de ses prises : c’est ce retrait qu’on appelle le sommeil. Nous rejoignons ici, d’un nouveau point de vue, la crise centrale de la conscience contemporaine. Toute la psychologie du XIXe siècle s’est fait de la conscience l’image d’une activité purement narcissique et réceptive, repliée sur la digestion de ses « contenus ». En même temps que de violentes réactions historiques bousculaient cette psychologie de rentiers, la phénoménologie a introduit, sur le plan scientifique, l’idée que toute conscience est intentionnelle, prospective, projetée hors de soi dans la conquête du monde. Le repliement excessif de la conscience sur soi est le premier pas vers la désadaptation du réel. La première condition de l’adaptation au réel est un relatif oubli de soi. Il faut se perdre pour le trouver, et pour se retrouver en lui. Cette règle de biologie et de spiritualité s’annonce dès le niveau du mouvement adapté élémentaire. La conscience que j’en ai est tout en avant de lui, penchée vers la fin de la phrase dite, du thème joué, de l’élan commencé. Que j’arrête mon intention sur une phase intermédiaire du déroulement, il se bloque ou s’embrouille. Ribot remarquait que, chez le tireur habile qui vise ou chez le chirurgien qui opère, le sentiment réflexif de la personnalité est aboli. Il est tout entier ramassé dans la convergence sur l’acte tout entier, changé en son acte même, aliéné dans la suprême réalisation de soi. Le créateur éprouve au moment de la création un pareil sentiment d’aliénation, souvent décrit. Faut-il penser que le jeu le plus cruel de la nature serait de nous anéantir au moment précis de notre accomplissement ? Ce serait rendre absurde la longue genèse de la conscience personnelle. La plénitude aussi bien sentie qu’effective de cet état terminal le distingue radicalement de la dépersonnalisation qui accompagne, à l’autre bout, les états de rupture avec le réel. Dans cette dernière le sujet s’éprouve positivement comme loin ou hors de lui-même ; loin d’être concentré dans un acte intentionnel, il n’arrive pas à prendre contact avec le dehors. «
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« L’impuissant réagit à l’adaptation manquée, dans les cas les plus sommaires, par la pure et simple décharge affective. « Celui qui est mécontent de lui-même, écrit Nietzsche, est toujours prêt à se venger, nous serons ses victimes. » Il lance au hasard devant lui l’irritation qui lui vient de sa défaite. Son humeur refoulée se tourne en récrimination contre l’entourage ou contre les pouvoirs, en haine du bonheur et de la réussite de ceux qui en paraissent favorisés. Mais le ressentiment implique encore quelque lutte et ne convient pas à tous les tempéraments. Le schizoïde se refait plus communément, à niveau de son impuissance, un équilibre à lui, où il retrouve la sérénité de l’homme qui ne force pas son génie. Si l’on excepte le vide affreux où sombrent les schizophrènes d’asile, il ne fuit pas la réalité pour le néant, mais pour un univers intérieur qu’il substitue au monde réel et dont il jouit plus que de la réalité. Ces constructions imaginaires offrent une grande variété de figures, mais elles ont en commun qu’elles remplacent toujours une adaptation laborieuse par une adaptation facile. C’est qu’en émigrant dans l’irréel, il ne passe pas seulement dans du moins réel, il ne recule pas seulement d’un plus ou moins grand nombre de pas. Il entre dans un univers entièrement nouveau, qui ne possède, même atténués ou effacés, aucun des caractères de l’univers réel. Il n’y entre lui-même qu’en s’irréalisant. Évoquons le monde de nos images de rêves ou de nos images intérieures. Suggestives plus que solides et situées, elles chevauchent, s’interpénètrent et se contaminent, sans localisation précise, sans durée continue, s’éclipsant à l’absurde comme elles surgissent, indépendantes entre elles comme si aucun milieu ne les supportait, foisonnant la contradiction et le non-sens, insaisissables à l’attention. Elles semblent appartenir, en dessous même de l’espace obscur, à l’au-delà incohérent d’une quatrième dimension dont l’ambiguïté est comme plate et inféconde. Elles ne nous retranchent pas seulement de ce monde, mais de toute sorte de monde résistant où nous ayons à fournir un effort cohérent pour nous situer et agir. En refluant, le désir peut se concentrer et, gonflé de force résiduelle, produire quelques effets brillants. Mais l’irréel, à la longue, ne nourrit pas son homme. En réalité, il n’est plus dans un monde, il n’a plus rien en face de lui d’assignable ou de constant. L’hallucination, l’obsession ne répondent jamais : « présent ». Quand on veut les saisir, elles ne se posent pas devant la conscience personnelle. Le sommeil se défait au moment même où, par l’évocation d’une perception réelle ou d’un sentiment fort, il risque d’ouvrir une porte au monde exigeant de la veille. Et le point commun des mondes imaginaires que nous rêvons éveillés est qu’ils ne nous demandent rien. Dans une ambiance qui ne nous demande rien, nous nous évanouissons nous-mêmes. L’échec ou l’attente sont généralement à l’origine de cette activité propriofective de l’imaginaire. Le désir qui n’a pas réussi à se frayer un chemin dans la réalité n’est pas pour autant déchargé de la tension qui le portait en avant. Il garde une énergie disponible qu’il doit décharger sur quelque plage déserte de la conscience, et il se trouve, devant le moi créateur, dans une situation fausse qu’il lui faut rétablir.»
Emmanuel Mounier
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« Quoi les fédéraux!?.. putain de merde mais d’où y viennent ces flics c’est pas croyable ! »
« C’est peut-être le dépôt qui le surveillent sans savoir qui on est ? Ouais peut-être qu’y a eu d’autres braquages récemment je sais pas ? »
« Dis-toi qu’y connaissent notre numéro, dis-toi qu’y connaissent notre adresse, dis-toi qui nous connaissent, dis-toi qu’y sont ici maintenant en ce moment même, dis-toi tout ça mon pote. »
« Avec quoi on va payer son avance, avec quel sous ? »
« Oh ! je financerai ça c’est pas un problème. »
« Ouais mais que devient Venzent ? Que devient mon fric ? »
« Venzent ! Toi avec tous ces flics t’as envie de mettre le monde à feu et à sang pour Venzent ! »
« Non mais je voudrais au moins revoir mon fric, tu vas pas le laisser faire ? »
« J’ai au moins deux fois plus de raisons de buter Venzent que vous trois réunis, pour le moment c’est du luxe, pour le moment soit on se fait la banque, soit on se barre aux quatre vents sans rentrer chez nous, sans faire nos bagages, rien du tout, en trente secondes, montre en main, il faudra qu’on se tire séparément, et basta…
Chris ? »
« La banque justifie le risque, et j’en ai besoin. Il faut rester le temps de se la faire, et après j’me barre. »
« Moi je roule pour toi Nick j’men fous, j’men fous… »
« Non pas cette fois Mikael, cette fois tu decides seul. »
« Tu penses que c’est la meilleure solution ? Tu crois que c’est la meilleure solution ? »
« J’ai des tas de projets, je vais sûrement raccrocher, alors moi j’ai peut-être plus à gagner qu’à perdre. »
« Prends soin de toi t’as sûrement de quoi voir venir t’as des obligations, t’as des terrains, si j’étais toi je jouerais pas avec le feu, je prendrais ma retraite. »
« Oui mais pour moi c’est l’action qui compte le plus, alors je marche. »
« C’est tout. »
« Ouais compte sur moi. »
« On les emmerde, on va se la faire. »
« Allez en route. On a du pain sur la planche » »
Heat, de Michael Mann
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« C’est extraordinaire… J’aurais jamais cru que tu te relèverais. Attends tu vas où ? »
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«Chez le paranoïaque de style persécuté ou grand méconnu, la scission n’est plus ressentie par un accablement, comme chez le psychasthénique, mais par un grincement, dans une discordance agressive. Il ne peut se passer du monde en même temps qu’il ne peut s’y adapter. A la suite d’une humiliation souvent, ou d’une série d’humiliations, il s’est détourné affectivement de lui, mais sans interrompre le contact ; il est même devenu un halluciné de ce contact obsédant faute d’être intime, et il en interprète l’indiscrétion permanente comme une hostilité systématique. Il est faux de dire qu’il n’y a là qu’une pseudo-rupture avec le réel, parce que le paranoïaque est hanté par l’entourage et cherche volontiers à agir sur lui. La rupture est si réelle derrière l’obsession que jamais un changement de milieu ne guérit un persécuté : il reconstruit un nouveau délire sur le milieu nouveau. Ce qui est vrai, c’est qu’il ne tourne pas le dos à la vérité, il s’en retire pour ainsi dire à reculons, en la repoussant des deux mains. C’est comme s’il n’arrivait pas à couper le contact avec une réalité brusquement ennemie qui le brûle au lieu de le réchauffer. A la même discordance affective, l’individu réagit ici par un fond d’agressivité au lieu de réagir par de la retraite et de la cacatonie. Au début de ce siècle, Kraepelin, décrivait, avant Minkowski, comme une « rupture du rapport affectif avec la réalité » un des plus terribles effondrements de la personnalité qu’il nous soit donné de connaître : la schizophrénie. La psychose se caractérise par deux traits. 1. Toutes les fonctions élémentaires du psychisme : mémoire, intelligence, etc., sont intactes, bien que leur incohérence simule la démence. 2. Mais elles fonctionnent suivant un mode psychique de forme singulière que Bleuler a nommé l’autisme, en circuit rompu avec l’ambiance. Ce détachement peut être sélectif, le contact continuant sur d’autres zones. La « pensée autistique », contrairement à la « pensée réaliste », n’est plus déterminée par les exigences de la réalité, ne cherche pas à se communiquer intelligiblement et à conduire l’action dans le sens du réel, mais comme les gestes proprioceptifs du nouveau-né, elle ne sert qu’à un individu replié sur lui-même ; elle crée des néologismes, des symboles, des expressions dont le sujet seul a la clef, elle procède selon tous les mécanismes du rêve, et se livre sous une apparence analogue. L’activité normale part d’un élan personnel, mais s’épanouit dans le réel ambiant pour s’y intégrer. Chez le schizophrène, il y a rupture brutale de l’un à l’autre. Ses actes sont des « actes sans lendemain », des « actes figés » (Minkowski), et non pas des intermédiaires entre lui et le monde. Ils se raidissent en absolus, aveuglent l’avenir. A la limite, ils ne cherchent même pas à aboutir. Un vide froid les entoure. Le malade même en sent le vertige : c’est lui qui le pousse à ne jamais prendre de repos, à vouloir remplir tout son temps sans le moindre défaut, comme s’il redoutait cet abandon tranquille parmi les choses et les événements, cette confiance vitale qui est jusque dans l’action la part du sens contemplatif et le signe de l’aisance. Il ne faut pas tellement parler ici de rupture avec le monde « extérieur », car le malade peut agréger au bloc autistique une portion plus ou moins grande de l’environnement spatial : il rompt avec le monde extérieur en tant qu’organisé et articulé sur le moi, si bien que l’emprise ou l’entraînement semblent être l’unique rubrique sous laquelle il puisse enregistrer les influences venant du dehors. Le sens du réel, on le voit, n’est pas comme on le pense souvent dans une perspective trop plate, le sens du « monde extérieur » ; c’est le sentiment autorisé de la maîtrise du moi sur sa relation vivante au mouvement des choses. Réaliser, c’est retenir plus encore que contenir, et retenir, c’est faire durer. Le schizoïde a perdu le fil de la durée vécue : il voit sa vie se dérouler par cascades, comme une série brisée de phases abstraites, sur un fond désolé. Il se complaît à cette atemporalité. Ainsi, en même temps qu’il se détache du réel, le malade s’impersonnalise et conçoit tous ses semblables sur un modèle uniforme. Ces indications de la pathologie jettent une lumière décisive non seulement sur la psychologie normale, mais sur toute la métaphysique de l’action. Bien loin que le souci de la vie personnelle doive nous arracher à notre présence dans le monde, cette présence est la condition primordiale de l’intériorité. La rupture du contact affectif donne au comportement une note stéréotypée, avec dominante de l’immobilité ou du geste rigide et stérile. Cette stéréotypie marque aussi l’affectivité et la pensée. La rêverie normale n’est qu’à moitié détachée encore ; elle travaille parfois plus ou moins pour le réel ; la rêverie schizo-phrénique chasse la réalité ; une ou deux idées pauvres s’imposent à la répétition et font le vide autour d’elles. Le schizophrène vit dans le passé seulement (bouderie, regrets morbides). Mais ce passé est un passé brut, détaché de la mélodie temporelle ; reproches, regrets s’y découpent dans le pur révolu, sans liaison avec le présent, comme si le temps ne s’écoulait pas. Le schizophrène ne présente ni angoisse ni émotivité : il vit dans l’objectif. Il se livre, en pensant, à une rationalisation frénétique. Partout, la vie fait place pour lui à des formules abstraites. Une de ses attitudes les plus constantes est l’attitude antithétique, en oui ou non, tout ou rien, utile ou nuisible, bien ou mal, permis ou défendu. En tout, il apporte la même raideur. Elle se traduit par une propension au géométrisme morbide. Les valeurs n’ont plus de critère que géométrique ou quantitatif. Ce rationalisme mort se traduit encore dans un certain type d’attitude interrogative. La question, chez le normal, est au service du réel ; elle appelle une réponse éclairant une action possible. Chez le schizophrène, elle acquiert une sorte d’autonomie morbide, elle donne avant tout l’impression d’un recul par rapport à l’ambiance. (…)6. Comme la moyenne des cycloïdes donne les « chauds », la moyenne des schizoïdes donne les « secs » et les « froids ». Ils n’ont pas du tout conscience de l’être, car ils vivent dans le rayonnement de leur hypersensibilité intérieure, mais elle ne pénètre pas leurs rapports avec autrui. Insociables et timides, ils ne présentent à l’extérieur que leur face glacée, et donnent l’impression d’être opaques, inaccessibles ou sournois. Ils peuvent produire des génies comme Frédéric II ou des types d’une cruauté bestiale comme les derniers Césars. Pour peu qu’ils offrent une trace d’hypomanie, ils s’improvisent fondateurs de sectes, prophètes d’idéaux humanitaires, de religions bizarres, de doctrines minoritaires, naturisme, nudisme, etc., ou vulgarisateurs bavards. Si la dominante schizoïde est plus marquée, ils donnent l’exaltation obscure et vague à thème mystique ou métaphysique avec tendance à la systématisation ou à la schématisation. Jung a fortement montré comment la plupart des systématisations intellectuelles sont des instruments fabriqués par la crainte de vivre, pour nous protéger de l’expérience vivante. Les schizoïdes sécrètent à haute dose le désintéressement et le mépris de l’argent, qui sont surtout chez eux un alibi au mépris de l’action et du combat. Ils aspirent en toute cause à une pureté sublime dont ils s’autorisent pour ne pas se compromettre. Ils ne veulent qu’en rêve rendre les hommes heureux, par une ou deux idées fixes qui ne souffrent pas d’accommodement : car ils sont aussi les fanatiques de l’antithèse stérile qui oppose, après les avoir tranchés à vif dans la richesse continue de l’univers, le tout et le rien ; utopistes ou nihilistes, tout l’entre-deux humain leur est étranger. Doctrinaires rigides ou révolutionnaires névropathes, ils prêchent ainsi l’amélioration de l’humanité, mais dans une sorte de fascination visionnaire. Ils alimentent l’armée parfois touchante, parfois irritante, des « idéalistes » qui ne cessent d’« élever » les problèmes jusqu’à ce qu’ils soient rythmés de plus de soupirs que d’arguments. Ils adorent donner à ces projets la forme de schémas, de plans, de démonstrations mathématiques. Ce mélange de mysticisme et de stéréotypie, cette alliance d’idéologie fumeuse et d’esprit systématique est un des syndromes les plus typiques des formes intellectualisées de la schizoïdie. Nous venons d’en évoquer quelques types inférieurs. Mais un Kant ou un Kierkegaard poussent au génie, l’un au pôle brûlant, l’autre vers le pôle froid, le mariage d’un mysticisme un peu tendu et d’une dialectique étourdissante. Poe est allé jusqu’à faire une sorte d’esthétique de ce mélange de mysticisme et de calcul. L’expression et l’action schizoïdes sont marquées par l’absence de rapport immédiat entre l’excitation psychique et la réaction motrice. La voie qui mène de l’une à l’autre s’obstrue de barrages, d’impulsions parasites et de mécanismes cacatoniques. Au minimum, ils se reconnaissent à une stylisation légère qui leur donne ce cachet d’élégance dont est généralement dépourvue la rondeur du cycloïde. Le mot « distinction » est fait pour eux, et indique le mobile profond ainsi que le caractère de leur allure. Au mieux, ils montrent des qualités de tact, de bon goût, de délicatesse. Parfois cette retenue tourne à la raideur militaire. Leur rythme psychique est zigzagant, leur humeur d’une versatilité rigide, ils vont par repliements et décharges, longues latences et incendies brusques. Ils coupent à angle droit la conversation, deviennent subitement ironiques, froids ou désagréables. Selon qu’ils s’approchent d’un des deux pôles de la schizoïdie, ils sont remarquables pour leur tenacité ou pour leur instabilité excessives, sautant souvent de l’une à l’autre. Le cycloïde est arrangeant, ils sont eux, intransigeants faute de niveau affectif moyen. Ici encore, hommes du tout ou rien, subitement enchantés, subitement choqués par des bagatelles. Kretschmer dit d’eux qu’ils ne tanguent pas comme le cycloïde, mais bondissent et se recroquevillent, en sautant de pôle en pôle par-dessus les moyennes. Leur religion tend vers un mélange de mysticisme obscur et vague et de raideur pharisienne ou doctrinaire. Si le premier prédomine, ils fondent hors des Églises des sectes ésotériques. Si c’est la seconde, ils retranchent l’âme de leurs Églises derrière des barricades de fanatisme et des échafaudages d’apologétique agressive. Leur vie sexuelle est compliquée, avant tout par la coupure schizoïde entre une sexualité génitale turbulente et une sexualité psychique infantile. (…)7. L’hygiène mentale du dissonant est une hygiène de l’imagination et une discipline de la vie intérieure. Elle commence à la première éducation. Il faut que l’enfant prédisposé trouve autour de lui un milieu compréhensif, faute duquel il se repliera plus profondément encore. Rien ne lui est plus funeste qu’une sévérité agressive ou même l’indifférence à sa vie ardente. Mais tout en accueillant sa vie intérieure sans trop la forcer, car elle est farouche, il faut l’aider à la restreindre dans des limites normales, la normale pour lui étant plus élevée que pour d’autres. Il faut qu’il apprenne à mener cette discipline vers la sublimation et le dressage souple, sans laisser sa raideur procéder à de brusques refoulements. Lefrancq-Brunfaut nuancent leur hygiène de la dissonance et selon qu’elle n’est que discordance intérieure (dissonance intime) ou qu’elle disloque activement le milieu (dissonance de comportement). En voici les principales indications. A titre de correctif intellectuel, ils proposent, pour le dissonant intime, le développement d’une pensée intuitive qui le mette en relation directe, vécue comme présence, fût-ce avec une seule réalité ou une seule valeur existant en dehors de lui. La chaleur de cette présence vécue doit le rendre capable de communication et de souplesse humaine. Religieux, il tend à dogmatiser avec raideur et fanatisme : on l’orientera vers les aspects mystiques, historiques et psychologiques de sa foi. Intellectuel, il se donne intrépidement à l’esprit de système : on le détournera des techniques abstraites où il ne trouve que trop d’encouragement à sa raideur, on l’orientera vers les sciences expérimentales, l’histoire, la culture littéraire ou artistique. Homme d’action, il se complaît dans les schémas a priori, les stratégies utopiques : on le lancera dans les leçons modestes et vivantes de la tactique et de l’adaptation quotidiennes. La dissonance de comportement, plus offensive, doit se voir opposer des obstacles résistants qui désorganisent à leur tour son agressivité. C’est dire que les moyens intellectuels ne seront ici que des moyens accessoires : l’intelligence du concret est cependant utile pour l’apprentissage de l’inéluctable qui brise les prétentions de la pensée dédaigneuse du réel ; elle impose au schizoïde la reconnaissance d’objets qui ne dépendent pas de lui, et le contraignent à accepter avec d’autres existences que la sienne le compromis et la collaboration. L’éducation motrice doit replacer le dissonant dans un milieu qu’il déserte. Le dissonant intime a consommé le divorce entre son corps et le réel, en même temps que celui de sa pensée et du réel. Privée d’une adaptation aux résistances et aux mouvements ambiants, sa fonction tonique joue, comme sa sensibilité, à contresens et à contretemps, entraînant, dans son comportement musculaire, retards (geste arrivant après coup), excès (geste avide ou saccadé), inhibitions (postures figées), persévérations, chevauchements et contaminations (maladresse, bégaiement, confusion verbale). Le sentiment pénible d’être gauche, maladroit, disgracieux, raide, et pour autant ridicule, très vif dès l’enfance, ne fait qu’accentuer la dissonance. Il est capital de rendre au dissonant une activité de relation qui est chez lui AFFOLEE. Il faut lui restaurer une régulation tonique normale : les sports, la danse, l’athlétisme s’imposent comme un élément capital de son hygiène psychologique, alors qu’un entourage trop fier de son sérieux ou trop soucieux de sa fragilité tend souvent à l’en écarter comme « n’étant pas faits pour lui ». La dissonance de comportement ne connaît pas seulement des troubles moteurs de désorganisation ; elle oppose à l’adaptation motrice de véritables systèmes de mouvements formés en milieu clos, auxiliaires des idées rigides qui, à l’autre bout de la personnalité, assurent l’appui de la ré.sistance au réel : tics, attitudes stéréotypées, maniérismes. Aucun n’a un sens, ne répond au rôle du mouvement qui est de situer et de lier. C’est par la base qu’il faudra reprendre la motricité de relation ; aux cristallisations motrices dissonantes on opposera l’hygiène des mouvements automatiques primitifs qui forment l’appareil éliminatoire de la vie de relation.»
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez. On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil… Jouez pas au con avec nous ! »
Fight Club
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« Tout faire, tout dire et tout penser, en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. »
Marc-Aurèle
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«Je rêve que nous sommes des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été ; avec vous, ces jours seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire. »
John Keats
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«Mais les haines étaient encore trop fraîches, les ressentiments trop actifs pour obtenir une tranquillité absolue. »
Choix de rapports, Assemblée Constituante
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Les « haines fraîches » de 1791 : autopsie d’un diagnostic politique prémonitoire
La citation « Mais les haines étaient encore trop fraîches, les ressentiments trop actifs pour obtenir une tranquillité absolue » constitue un diagnostic lucide sur l’impossibilité de clore la Révolution française en septembre 1791. Émanant des commentaires éditoriaux de Guillaume Lallement dans sa collection Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la Tribune nationale (1818-1822), cette phrase capture le paradoxe fondamental de l’Assemblée Constituante : croire possible une réconciliation nationale alors que les plaies restaient béantes. Ce constat, formulé rétrospectivement mais fidèle au climat de l’époque, préfigurait la radicalisation qui mènerait à la Terreur.
Identification de la source : Lallement et les archives de la parole révolutionnaire
La citation provient de la collection monumentale de Guillaume N. Lallement (1782-1829), historien et journaliste messin qui compila entre 1818 et 1822 vingt volumes rassemblant les discours parlementaires depuis 1789. Les tomes I à VII couvrent spécifiquement l’Assemblée Nationale Constituante (1789-1791). Cette collection, publiée chez Alexis Eymery à Paris, constitue l’une des premières tentatives systématiques d’archivage de la parole politique révolutionnaire.
La formulation même de la citation—son style narratif rétrospectif à l’imparfait, sa tonalité d’analyse historique plutôt que d’éloquence tribunitienne—indique qu’il s’agit très probablement d’un commentaire éditorial de Lallement servant de transition entre les discours reproduits, plutôt que d’un extrait de rapport parlementaire proprement dit. Cette pratique éditoriale était courante : Lallement contextualisait les documents par des passages de liaison expliquant les circonstances historiques.
Le contexte thématique le plus vraisemblable renvoie au 14 septembre 1791, date du décret d’amnistie générale voté par l’Assemblée Constituante alors que celle-ci achevait la Constitution et tentait de « clore » la Révolution. Ce jour-là, Briois-Beaumez, au nom des comités de Constitution et de jurisprudence criminelle, présenta un rapport instaurant l’amnistie pour tous les délits révolutionnaires et contre-révolutionnaires depuis juin 1789—y compris pour le roi Louis XVI après sa fuite à Varennes.
Le contexte de septembre 1791 : l’illusion d’une révolution achevée
L’Assemblée Constituante vivait en septembre 1791 ses dernières semaines d’existence. Convaincue d’avoir accompli sa mission—donner une Constitution à la France—elle cherchait à tourner une page sanglante. Le décret du 14 septembre proclamait explicitement que « la Révolution doit prendre fin au moment où la Constitution est achevée et acceptée par le roi ». Cette formule traduisait un vœu pieux plus qu’une réalité politique.
Les événements des vingt-quatre mois précédents avaient accumulé des traumatismes impossibles à effacer par décret. La Grande Peur de l’été 1789 avait déchaîné une jacquerie anti-seigneuriale dans les campagnes, avec destruction de châteaux et d’archives féodales. Les journées d’octobre 1789 avaient vu l’invasion du château de Versailles, le massacre de gardes du corps, et le transfert forcé du roi à Paris. L’affaire de Nancy en août 1790 s’était soldée par une répression sanglante—un soldat roué, 42 pendus, 41 galériens—créant des martyrs et des ressentiments durables.
Surtout, deux crises de l’année 1791 avaient rendu illusoire toute réconciliation. La Constitution civile du clergé, condamnée par le pape, avait divisé la France en paroisses jureurs et réfractaires, préfigurant les guerres de Vendée. La fuite à Varennes des 20-21 juin 1791 avait définitivement brisé le lien de confiance entre le roi et une partie du peuple. Et la fusillade du Champ-de-Mars du 17 juillet 1791, où La Fayette fit tirer sur des pétitionnaires républicains, avait creusé un fossé entre modérés et radicaux au sein même du camp révolutionnaire.
Les « haines » et « ressentiments » de 1791 : une cartographie des fractures
Le vocabulaire de la citation renvoie à une réalité multidimensionnelle que les contemporains percevaient clairement. Les haines de l’époque se structuraient selon plusieurs axes de conflit :
Haines de classe : Le ressentiment des paysans contre les droits féodaux, accumulé pendant des décennies de « réaction seigneuriale », avait explosé pendant la Grande Peur. Malgré la nuit du 4 août, les conflits agraires persistaient.
Haines religieuses : Le schisme créé par la Constitution civile divisait les familles et les villages. Environ 50% des curés et presque tous les évêques avaient refusé le serment, créant une Église réfractaire clandestine qui fournissait, selon l’expression d’un historien, « la piétaille qui manquait à la contre-révolution ».
Haines politiques : Les victimes de la répression—soldats de Nancy, pétitionnaires du Champ-de-Mars—nourrissaient des ressentiments contre La Fayette et les Constituants modérés. Réciproquement, les royalistes et émigrés étaient perçus comme des traîtres préparant l’invasion étrangère, surtout après la déclaration de Pillnitz (27 août 1791).
Haine envers le roi : Après Varennes, Louis XVI était perçu comme parjure et déserteur. La fiction officielle de « l’enlèvement » ne trompait personne. Les symboles monarchiques étaient effacés, détruits, enlevés dans de nombreuses régions.
Le diagnostic de Lallement : une lucidité rétrospective
L’éditeur Lallement, écrivant sous la Restauration, bénéficiait du recul historique pour juger l’automne 1791. Son constat sur les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » empêchant la « tranquillité absolue » constitue une critique implicite de l’optimisme constitutionnel des Constituants.
L’amnistie du 14 septembre 1791 prétendait réaliser ce que les Athéniens avaient accompli en 403 av. J.-C. avec la loi de Thrasybule : un « oubli des malheurs » permettant la réconciliation civique. Mais comme l’analyse l’historien Stanislas de Chabalier, la période révolutionnaire française était « traversée par une puissante tension entre le besoin de rendre la justice et l’impérieuse aspiration à une réconciliation que l’on entend souvent faire passer par l’oubli juridique ».
Les limites de l’amnistie de 1791 étaient criantes. Elle excluait les soldats suisses de Nancy, symboles de la répression arbitraire—une exclusion corrigée seulement en décembre 1791. Elle ne résolvait pas le schisme religieux, qui continuait de déchirer le pays. Elle prétendait amnistier des camps opposés dans un équilibre factice, alors que les rapports de force restaient instables.
La « tranquillité absolue » visée était un horizon impossible. La guerre, déclarée en avril 1792, allait radicaliser toutes les tensions. La chute de la monarchie le 10 août 1792, puis la Terreur, démontreraient tragiquement la justesse du diagnostic de Lallement.
Timothy Tackett et l’histoire des émotions révolutionnaires
Les travaux récents de l’historien américain Timothy Tackett (UC Irvine) offrent un cadre analytique pertinent pour comprendre les « haines » et « ressentiments » évoqués. Dans The Coming of the Terror in the French Revolution (2015), Tackett démontre comment la suspicion et la méfiance ont progressivement transformé la mentalité des élites révolutionnaires, les conduisant de l’enthousiasme fraternel de 1789 à la paranoïa meurtrière de 1793-1794.
Tackett met en évidence le rôle crucial des « terreurs imaginées »—selon l’expression de l’historien David Bell, « les terreurs imaginées peuvent avoir encore plus de pouvoir politique que les réelles ». La peur du complot aristocratique, de la trahison royale, de l’invasion étrangère alimentait un climat émotionnel où la modération devenait suspecte.
Cette grille de lecture éclaire la citation de Lallement : les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » ne sont pas seulement des conflits objectifs entre groupes sociaux, mais des états émotionnels collectifs qui transforment la perception politique. L’expérience vécue du processus révolutionnaire—violence, trahison perçue, incertitude radicale—avait modifié en profondeur la mentalité des acteurs, rendant impossible le retour à une normalité constitutionnelle.
L’historiographie de la fracture révolutionnaire
François Furet et l’école révisionniste ont placé l’été 1791 au cœur de leur analyse de la Révolution. Pour Furet, c’est dans la séquence Varennes-Champ-de-Mars que se situe la « césure principale » du processus révolutionnaire, plus encore que dans la chute de la monarchie en août 1792. La radicalisation émotionnelle et politique de l’été 1791 explique le « dérapage » ultérieur vers la Terreur.
Michel Vovelle, représentant le courant de l’histoire des mentalités, a analysé la violence comme composante structurelle de la société française du XVIIIe siècle, exacerbée par la crise politique. Les « haines » de 1791 s’enracinent dans des conflits antérieurs—sociaux, régionaux, familiaux—que la Révolution a politisés et radicalisés.
Jean-Clément Martin souligne que « les haines qui pouvaient être à l’œuvre entre de nombreux groupes sociaux et régionaux avant la Révolution ont été travaillées politiquement, se sont révélées et ont trouvé de nouvelles raisons de durer, éventuellement jusqu’à nos jours ». La Vendée, les clivages religieux, certaines fractures territoriales héritent de ce moment.
L’édition critique des Orateurs de la Révolution française par Furet et Ran Halévi (Pléiade, 1989) fournit le corpus de référence pour étudier la rhétorique politique de la période. L’introduction souligne que « des deux problèmes classiques de l’historiographie révolutionnaire—les causes de 1789 et la dérive de 1789 à 1793—le second est peut-être moins énigmatique que le premier ».
Enseignements pour la justice transitionnelle contemporaine
La citation de Lallement trouve une résonance remarquable dans les théories contemporaines de la réconciliation post-conflit. Le manuel de référence de l’IDEA (2003), préfacé par Desmond Tutu, établit que la réconciliation est « un processus à long terme qui peut prendre des décennies ou des générations ». Le temps seul ne guérit pas les blessures ; un passé violent non traité est « comme un feu qui s’embrase par intermittence ».
Les études de cas comparatives confirment ce constat. En Afrique du Sud, malgré la célèbre Commission Vérité et Réconciliation (1995-2002), une enquête de 1998 révélait que « la majorité des victimes estimaient que la TRC avait échoué à réaliser la réconciliation » et que « la justice était un prérequis pour la réconciliation plutôt qu’une alternative ». En Espagne, le « pacte de l’oubli » de 1977 a semblé fonctionner pendant 25 ans avant qu’un « boom mémoriel » ne révèle les plaies non cicatrisées du franquisme. Au Zimbabwe, la politique de réconciliation imposée par Mugabe en 1980 a échoué faute d’adresser les causes profondes des conflits.
L’expérience française de 1791 illustre plusieurs écueils identifiés par la recherche contemporaine :
- L’amnistie sans reconnaissance : Le décret de septembre 1791 imposait l’oubli juridique sans établir la vérité ni reconnaître les souffrances.
- La précipitation politique : Vouloir « clore » la Révolution en quelques mois après deux années de bouleversements était irréaliste.
- L’imposition par le haut : L’amnistie reflétait les intérêts des Constituants modérés, non une aspiration populaire.
- L’exclusion de victimes : Les soldats suisses de Nancy, laissés hors du décret, devenaient symboles de l’injustice persistante.
Stratégies et leçons méthodologiques
La recherche contemporaine identifie quatre piliers indissociables pour la réconciliation : guérison, justice, vérité, réparation. L’amnistie de 1791 négligeait les trois premiers pour ne retenir qu’un simulacre du quatrième—la cessation des poursuites n’équivalant pas à une réparation.
L’ICTJ (International Center for Transitional Justice) souligne que la justice transitionnelle vise non seulement « une simple absence de violence et une coexistence potentiellement tendue », mais aussi « à favoriser la confiance et à transformer le ressentiment et la soif de vengeance ». Les « ressentiments actifs » de 1791 n’étaient pas adressés par le décret d’amnistie ; ils allaient alimenter la radicalisation de 1792-1794.
La psychologie sociale contemporaine analyse la haine comme « l’équivalent émotionnel de la super-glue »—une émotion qui maintient les parties fixées aux hypothèses passées sur l’ennemi comme incapable de changement réel. Les « haines fraîches » de 1791 fonctionnaient précisément ainsi : elles rendaient impossible de voir le roi comme constitutionnel sincère, les contre-révolutionnaires comme réconciliables, les révolutionnaires radicaux comme modérables.
La temporalité de la réconciliation obéit à trois étapes successives selon le manuel IDEA : d’abord remplacer la peur par la coexistence non-violente (« ne pas se tuer mutuellement »), puis construire la confiance par des institutions fonctionnelles, enfin développer l’empathie et une identité commune. En septembre 1791, la France n’avait même pas atteint la première étape : la violence continuait de structurer les rapports politiques.
Conclusion : la préscience d’un diagnostic ignoré
Le constat de Lallement sur les « haines trop fraîches » et « ressentiments trop actifs » de 1791 constitue un exemple remarquable de lucidité historique—qu’elle soit celle des contemporains clairvoyants ou celle de l’éditeur écrivant trente ans plus tard. Ce diagnostic posait les termes d’un problème que l’Assemblée Constituante refusait d’affronter : on ne décrète pas la réconciliation.
La suite des événements—radicalisation de 1792, Terreur de 1793-1794, puis les cycles de révolution et réaction du XIXe siècle français—confirme que les « haines » et « ressentiments » de 1791 ont « trouvé de nouvelles raisons de durer ». La fracture entre « deux France », catholique et laïque, conservatrice et révolutionnaire, traverse encore en partie la vie politique contemporaine.
Pour les situations actuelles de transition post-conflit, cette citation historique enseigne que l’imposition d’un oubli juridique sans traitement des causes émotionnelles et structurelles des conflits est vouée à l’échec. La « tranquillité absolue » visée par les Constituants n’est atteignable qu’au terme d’un processus long, inclusif, et multidimensionnel—précisément ce que l’urgence politique de septembre 1791 ne permettait pas. »
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« Nous avons dit que l’imprévoyance et l’irréflexion forment le trait principal du caractère toulousain (1), et nous venons de le prouver : c’est par imprévoyance et par irréflexion qu’une populace plus légère qu’audacieuse se laisse entraîner à des excès dont elle ne calcule pas les suites. Si les assassins du président Duranti et du général Ramel eussent songé que plus tard ils pouvaient être livrés à la justice, et payer de leur tête celles qu’ils immolaient à leur rage du moment, ils ne l’eussent pas osé, n’en doutons point; mais ils ne voyaient aucun danger pour eux, du moins aucun danger présent, à se jeter tous ensemble sur un seul homme, et le danger à venir était hors de leur portée. »
Jean Vaysse de Villiers, Description routière et géographique de l’Empire français divisé en quatre régions
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« Quand les esprits sont agités par de violentes commotions politiques, il est possible qu’ils acquièrent de la force; mais ils ne produisent qu’autant que les questions qui ont troublé l’Etat sont résolues, et qu’il en résulte un ordre de choses favorable à la tranquillité publique. »
Joseph Fiévée
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« Concluons donc, Messieurs, avec M. de Tocqueville, que, lorsque la loi permet au peuple de tout faire, la religion doit l’empêcher de tout concevoir et lui défendre de tout oser (1). Ceux qui la proscrivent pourront bien devenir les maîtres, mais, devant les exigences croissantes d’un peuple sans frein, leur chute rapide attestera leur impuissance et la grandeur du mal qu’ils auront préparé. «
Paul Rougier
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« C’est beaucoup plus important, je peux te garantir que tu ne vas pas voir le monde de la même façon si tu es serein, ou si tu es préoccupé par tout un tas d’affaires, qui n’ont rien à voir avec ta vie »
Olivier Manitara
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« L’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence »
Camus, L’envers et l’endroit, Présentation de l’éditeur
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« Au début l’homme a de la peine à croire que des sentiments tels que le respect ou la vénération aient quelque-chose à voir dans sa faculté de connaître »
Rudolf Steiner
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« Y avez-vous jamais fait, Chrétiens, je ne dis pas toute la réflexion nécessaire, mais quelque réflexion ? »
Bourdaloue
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« Et quel Grand Inquisiteur dispose comme elle d’aussi atroces tortures? et quel espion qui sache avec autant de ruse attaquer le suspect dans l’instant même de sa pire faiblesse, ni rendre aussi alléchant le piège où il le prendra, comme l’angoisse en sait l’art? et quel juge sagace s’entend à questionner, oui à fouiller de questions l’accusé comme l’angoisse qui jamais ne le lâche, ni dans les plaisirs, ni dans le bruit, ni durant le travail, ni jour ni nuit? »
Sören Kierkegaard
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« L’homme n’est pas seulement un être physique et intellectuel, mais un être moral et responsable, qui peut s’élever, par l’action d’une volonté forte, sagement dirigée, à la conception et à la réalisation de la plus noble destinée. «
Henri Baudrillard
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« Le boeuf connaît son possesseur, Et l’âne la crèche de son maître: Israël ne connaît rien, Mon peuple n’a point d’intelligence. »
Livre d’Isaie, Bible
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« Encore la plupart de ceux qui se vouent à la politique ne l’embrassent-ils pas pour la réalisation du bien public : chacun se jette dans ses agitations, non pour amener le triomphe d’une idée généreuse ; mais pour diriger les événements selon ses intérêts, que ceux-ci se traduisent par des espérances ou par des craintes. «
Henri de la Broise
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« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. «
Journal Officiel
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« Malheur aux gouvernements qui, classant en deux parts la nation à laquelle ils commandent, la divisent en amis et en ennemis, et veulent que, cette division revienne à dire les bons et les méchants! Sauf de rares et passagères circonstances, la grande masse du public, au fond, reste neutre ou le redevient vite et veut que l’on respecte à son égard les droits et les privilèges de la neutralité. «
Léonce Mesnard
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«Eh bien ! mon enfant, reprit le curé, les associations, quelles qu’elles soient, et quel que soit le nom qu’on leur donne, représentant une nombreuse famille, où ne peut régner d’autre égalité que celle du droit et du devoir: car l’association ne saurait effacer, anéantir les inégalités qui naissent tout naturellement des capacités diverses, des circonstances accessoires qui ont rendu les hommes inégaux entre eux par l’effet des forces physiques, intellectuelles, morales, inégalement réparties, par l’effet des passions auxquelles les uns se sont abandonnés, tandis que les autres les ont domptées. De tout cela sont résultés les rangs si divers, les fortunes si différentes dont se composent les grandes associations humaines désignées par les mots de peuples ou de nations. »
Sophie Ulliac-Trémadeure
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« N’aurons-nous pas tout à craindre pour notre propre liberté, d’une multitude d’hommes sans frein, sans lien, avertis par l’essai que nous leur aurions laissé faire de leurs propres forces, qu’ils peuvent tout oser? »
Luc René Achard de Bonvouloir
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« On eût dit un serviteur qui, après avoir failli et s’être rendu coupable de délits sans nombre, au lieu de chercher à fléchir le courroux de son maître, lui demanderait des comptes et l’interrogerait sur les motifs de sa conduite. Gardez-vous de vous livrer à une pareille recherche, quand vous devriez pleurer, gémir, et expier vos propres torts »
Saint Jean Chysostome
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« Sacrifier l’intérêt public, transiger avec le désordre dans la crainte de molester quelques individus, c’est manquer au plus saint des devoirs, c’est compromettre le repos et le salut des honnêtes gens, c’est continuer à mettre en œuvre ce système de faux libéralisme qui a conduit plusieurs fois la France à deux doigts de sa perte. »
L’illustration
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« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre DEUX ROUES DE LA FORTUNE, dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du REGRET et du SOULAGEMENT. »
Marianne Habib, Mathieu Cassotti
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« Je ne sais si le lecteur partage ce sentiment; mais il me semble que cette perspective de vertu, de bonheur et d’immortalité, que la philosophie promet à la société, fait un contraste déchirant avec la corruption, la misère et la mort qu’elle lui a données. Ah! que le sage se console s’il veut, par ces chimériques espérances, des erreurs, des crimes, des injustices, dont la terre est encore souillée, et même de celle dont il est lui-même la victime; mais qu’il s’abstienne de présenter ces consolations derisoires à l’homme que ces funestes chimères ont plongé dans la misère et la douleur, et à la société que sa vanité et ses systèmes ont précipité dans l’abîme du malheur et de la corruption!»
Archives parlementaires
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«La responsabilité demeure, même dans l’illusion, lorsqu’on a eu conscience du mal dès la première heure, puis à certains moments lucides : il n’est pas impossible pourtant que la somme de mal et de souffrance qu’il y a au monde ne vienne point de la seule malice, et que les responsabilités soient diminuées par l’illusion ; sinon, ne serait-ce pas chose effrayante? Si les bons sont éprouvés, si la part du bien se réduit dans le royaume de Dieu, ce n’est pas toujours le fait de la méchanceté pure ; l’aveuglement y a sa part. Mais il se peut que les âmes qui bénéficient de ce triste privilège de l’inconscience expient leurs méfaits dans la mesure même où durent les conséquences, et que le châtiment se poursuive jusqu’à élimination entière, hors de la réalité historique et de la trame des choses, de tout le désordre causé par l’illusion.»
Père Dom Paul Delatte
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« C’est que la réalité paraît beaucoup plus douce à celui qui a connu l’enseignement du possible, les réalités de la vie moins cruelles que celles du possible. »
Sophie Harvey, Sören Kierkegaard
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« Or, on ne la voit pas sous la neige, n’est-ce pas la crevasse. Alors nous dirons qu’elle est violente parce qu’elle avertit tout le traîneau qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou »
Louis-Ferdinand Céline
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« Tu te promets de faire attention et, une heure après, tu agis comme si tu avais tout oublié. »
Thomas Kempis
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« Pourquoi ne dites-vous pas plutôt : c’est la pensée de l’être ? Votre raison est-elle distincte de la mienne, ou une même lumière éclaire-t-elle les esprits comme une vie unique anime tous les corps ? L’intelligence vous est prêtée pour un temps, comme la force et la jeunesse, comme l’air et le soleil. Prenez-en votre part ; ce qui pense aujourd’hui en vous, pensera demain dans d’autres. Rien n’est à vous et vous n’êtes rien, que des formes changeantes et passagères, comme les vagues de l’océan, qui ont sur vous l’avantage de ne pas se croire quelque chose. «
Louis Ménard
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« Le juste est aussi sur la croix, car les mechants ne laissent point les gens de bien en repos »
Vincent Houdry
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« Le cardinal de Mazarin eut la gloire de terminer la querelle au profit du trône, sans verser de sang, et par conséquent sans qu’on puisse l’accuser d’avoir couvert de l’intérêt de son maître le desir de venger ses injures personnelles. Dans les premières pages de cette Introduction, j’ai remarqué que les mouvemens violents contre l’autorité ne servent souvent qu’à l’affermir quand ils ne sont ni préparés, ni soutenus par des Opinions, et j’ai réservé pour cette époque l’occasion de fournir une preuve irrécusable de cette assertion. »
Joseph Fiévée
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« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »
Joseph Fiévée
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« Il y a beaucoup d’hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d’autres qui n’ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne rien. Entre ces deux classes d’hommes, une lutte se prépare et elle menace d’être terrible : d’un côté la puissance de l’or, de l’autre la puissance du désespoir[26]. «
Frédéric Ozanam
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« Qu’est-ce que notre vie comparée à la leur ? »
Thomas Kempis
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« Prêt à combattre avec d’autres catholiques les doctrines qu’il ne partage pas, il ne le fait qu’en respectant les hommes, les talents, les personnes »
Frédéric Ozanam
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« puisqu’ils connaissent la manière ou la solution »
Gilles Deleuze
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« Obéissant de même à la loi fatale qui fait que les idées émises et proclamées dans les classes supérieures descendent et pénètrent peu à peu jusqu’aux couches inférieures de la société, on voit aujourd’hui, dans notre vieille Europe, les masses populaires embrasser avec ardeur les théories les plus funestes, et rouler peu à peu vers les abîmes du matérialisme. Mettant en oubli les nobles aspirations de l’homme pour un idéal infini vers lequel il doit graviter sans cesse, les peuples, délaissant comme des vieilleries usées les questions de morale et de religion, se ruent vers le bien-être physique que de dangereux sophistes leur ont montré comme l’unique but de la vie. »
V. de Sarcus
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« Il est singulier et déplorable d’entendre la multitude des idiots, et même les bons esprits et les bons cœurs, faire chorus avec les misérables intéressés au désordre, pour convenir que nous ne sommes pas dans le temps d’apporter les remèdes convenables aux maux de l’État. Pourquoi donc « le temps de la maladie ne serait-il pas celui des remèdes ? « C’est une fausse et barbare politique que « celle qui a imaginé que le ferment et les « oppositions intérieures d’un Etat, semblables au combat des éléments, faisaient naître la prospérité Rien ne doit être plus lié, de sa nature, que le gouvernement et « le peuple. C’est l’affection réciproque de ces deux parties d’un même corps qui seule peut faire la force et la durée d’un État. Qu’on cherche l’origine de tous les troubles, de toutes les révolutions d’Etat, depuis que le monde est monde , qu’on en trouve le principe dans le fanatisme, « dans l’ambition des grands, dans l’amour de la liberté, etc .; ce sont là les causes secondes ; mais dans le fond on trouvera toujours que les efforts respectifs pour l’extension des droits contradictoires n’eurent jamais d’objets plus pressants que l’avarice ; que les princes, même sans le savoir, n’envisageaient que la richesse dans leur puissance, et le peuple que son soulagement dans la liberté : que la finance, en un mot, ses besoins m, ses désirs, ses déprédations, etc. , furent toujours les principes des désordres politiques et civils. »
Charles Philippe
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« La suffisance est plus sournoise, plus subtile que l’arrogance, vite sanctionnée car coupée de la réalité, se manifestant par des discours et actions délirants. »
Le Mauricien Journal
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« Il faut exiger de ceux qu’on emploie ainsi de LA PROBITÉ et de l’exactitude. La bonté qui consiste à accepter des ouvrages mal faits, à supporter des retards immotivés, à souffrir des abus de confiance ; celle bonté, qui n’est autre chose que de la paresse, que de la faiblesse, cette bonté devient fatale à tout le monde : au pauvre, dont elle encourage les mauvais instincts ; à nous, qu’elle trompe sur la nature de nos devoirs et qu’elle DÉCHARGE DU PLUS PÉNIBLE, LA SURVEILLANCE. Il est plus doux de se livrer au laisser-aller que d’user d’une juste fermeté ; mais celle-ci peut seule opérer quelque bien. «
Valérie comtesse de Gasparin
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« Nous sommes dans ce malheur parce que nous l’avons préparé ; nous y sommes arrivés parce que nous avons voulu y venir ; nous en sortirons par une réaction énergique contre nous mêmes, par la substitution d’une volonté plus sage à la funeste volonté qui nous a trop longtemps conduits. «
Nos malheurs, leurs causes, leur remède, Conférences de Notre-Dame
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« La peur aidant, ils confessaient avec gémissement que leur faute, leur grande faute avait été, sous le règne précédent, de s’être occupés un peu plus de leurs propres intérêts que de ceux des classes populaires. »
Journal des économistes, 1848
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« On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et cette qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. «
Alain Pitoye
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«Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. [Jean] Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le pape est l’Antéchrist de l’Apocalypse, et qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un enthousiaste; son frère, Barthélemy Diaz, qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, et qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pu jamais former. Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume, prince d’Orange, du roi Henri III et du roi Henri IV, et de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz. Le plus détestable exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe. Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ; et ces juges-là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain que, n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Clément, les Châtel, les Ravaillac, les Gérard, les Damiens, il semble qu’ils pourraient écouter la raison. Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés malgré eux: leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. […] Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
Voltaire, Dictionnaire Philosophique, article « Fanatisme », 1764.
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. « Peu après, à la théorie de la liberté succédait une théorie toute contraire. La Convention proclama que l’enfant n’était pas à la famille, qu’il était à l’Etat, c’est-à-dire que l’homme ne s’appartenait plus à lui-même et que la société, comme l’avait très-bien dit Rousseau, devenait un état public de servitude. Dans ces alternatives désespérées, le désordre de l’enseignement arriva au comble ; les études furent abandonnées ; les écoles devinrent des camps ou des clubs, et, vers le milieu de 1794, Barrère, l’élégant lettré du Comité de salut public, s’exprimait ainsi devant la Convention : Il y a quatre ans que les législateurs tourmentent leur génie pour fonder une éducation nationale, pour ouvrir des écoles primaires, pour instituer différents degrés d’instruction pour les scien ces et les lettres, pour encourager les arts et pour élever en républicains la nombreuse génération qui s’élève. Qu’ont-ils obtenu, qu’ont-ils établi ? Rien encore. Les colléges sont heureusement fermés ; mais aucun établissement ne les a remplacés. SI UN TEL RÉGIME AVAIT PU LONGTEMPS DURER, L’INTELLIGENCE DE LA NATION SE FUT ÉTEINTE, UN VASTE IDIOTISME EÛT COURONNÉ UNE CIVILISATION DE DIX SIÈCLES ! Tous les essais qui suivirent furent aussi vains, et il serait inutile de fouiller ce chaos. Là enfin parut Napoléon. ON ÉTAIT LAS DE L’ANARCHIE : ON SE RÉFUGIA DANS LA DICTATURE. «
Dictionnaire des erreurs sociales, ou Recueil de tous les systèmes, qui ont troublé la société depuis l’établissement du christianisme jusqu’à nos jours
Par Achille de Jouffroy · 1852
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« En effet, il semble qu’on aperçoit dans toutes les républiques du monde connu des signes non équivoques de destruction; je ne parle pas de la France, qui n’a jamais été, qui ne sera jamais une république, et qui n’est qu’une monarchie en révolution : mais la république aristocratique des Provinces-Unies n’est plus; la Pologne a passé sous le gouvernement monarchique; dans les Etats-Unis, l’on suppose déjà aux chefs des vues ambitieuses; en Angleterre, des tribuns ont invoqué la force du peuple, et des symptômes alarmants ont dévoilé l’existence d’une disposition à la démocratie qui amènerait, tôt ou tard, la chute de la constitution mixte de cette société; dans quelques Etats de la confédération helvétique, l’on a réclamé les Droits de l’homme, et les gouvernements ont cédé; et cette condescendance, dans un Etat non constitué, est toujours un indice et un commencement de révolution; l’édifice de la confédération germanique chancelle sur ses bases antiques; l’indépendance de la république de Gênes est fortement menacée. Quelques petites républiques végéteront encore à l’abri de leur faiblesse, entre la corruption et la crainte; quelques sectes méprisées traîneront un reste d’existence dans l’ignorance et l’obscurité les unes ne parviendront peut-être à la constitution politique qu’à travers le chaos de la démocratie; les autres passeront par le néant de l’athéisme avant de revivre à la constitution religieuse mais, tôt ou tard, la nature des êtres reprendra ses droits, dans la société politique comme dans la société religieuse : la religion ramènera les vertus par ticulières qui font le bonheur de l’homme; avec la monarchie, renaîtront les vertus publiques qui font la force des sociétés.» de Louis de Bonald
Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile démontrée par le raisonnement et par l’histoire suivie de La théorie de l’éducation sociale et de l’administration publique, Par Louis de Bonald · 1854
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« Ils ont la voie des journaux ; ils ont la voie des brochures : en un mot, ils ont toutes les voies que la publicité la plus étendue peut offrir. Ils peuvent contrôler d’une manière inexacte, injuste, les actes des ministres ; ils peuvent calomnier leurs intetitions ; ils peuvent leur supposer des intentions qui ne sont pas dans leurs cœurs ; ils peuvent les représenter comme les ennemis du pays et de nos institutions : Messieurs, les partis ne sont pas toujours impartiaux, et le juge qui s’en rapporterait à eux courrait grand risque de s’égarer. «
ARCHIVES PARLEMENTAIRES DE 1787 A 1860 RECUEIL COMPLET DES DÉBATS LÉGISLATIFS & POLITIQUES DES CHAMBRES FRANÇAISES IMPRIMÉ PAR ORDRE DU SÉNAT ET DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS SOUS LA DIRECTION DE M. J. MAVIDAL CHEF DU BUREAU DES PROCÈS – verbaux , de l’EXPÉDITION DES LOIS , DES PÉTITIONS , DES IMPRESSIONS ET DISTRIBUTIONS DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS ET DE M. E. LAURENT BIBLIOTHÉCAIRE DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DEUXIÈME SÉRIE SECONDE TOME LIX RESTAURATION
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« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. «
Journal officiel de la République Française, Volume 2, 1884
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« Malheur aux gouvernements qui, classant en deux parts la nation à laquelle ils commandent, la divisent en amis et en ennemis, et veulent que, cette division revienne à dire les bons et les méchants! Sauf de rares et passagères circonstances, la grande masse du public, au fond, reste neutre ou le redevient vite et veut que l’on respecte à son égard les droits et les privilèges de la neutralité. «
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« M. de Chauvelin. Voilà, Messieurs, comme, en 1822, on parlait du banc des ministres aux députés de la France ; vous avez entendu ces allégations, dans lesquelles les torts imputés à M. Lafontaine disparaissent, en quelque sorte, à côté des reproches si graves adressés à la ville de Dijon, à une portion si nombreuse de sa population , présentée en état de sédition et de rébellion ouverte ; aux autorités mêmes de cette ville, qui auraient laissé se développer sous leurs yeux de pareils désordres. »
Archives parlementaires de 1787 à 1860, Volume 59, 1885
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« Des symptômes de malaise, de mécontentement, de sourde agitation se révélaient bien de temps à autre, mais ces indices étaient pour nous sans enseignement, et nous restions plongés dans une sécurité profonde à la veille d’une révolte qui, dans l’intervalle de quelques jours, devait embraser, comme un vaste incendie, deux provinces entières de l’Algérie, et ne s’arrêter, pour ainsi dire, qu’aux portes d’Alger. «
Joseph Fiévée
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« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »
Annuaire historique universel
pour … 1822 (1823)
1823
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« En effet, dit-il, si l’écrivain attaque un acte du gouvernement comme înconstitutionnel, il devra prouver d’abord que cet acte est attentatoire aux droits des citoyens, aux droits garantis par la constitution. Eh bien, alors même qu’il sera très-réservé, alors même qu’il ne se permettra aucune personnalité, s’il parvient à prouver que l’acte du gouvernement contre lequel il écrit, a violé la constitution, a violé la foi des sermens, a dépouillé les citoyens de leurs droits, il provoquera par cela même à la haine et au mépris. Que séra-ce encore si, au lieu d’un fait, il en cite un grand nombre. Ces deux choses sont aussi inséparables que l’effet de la cause; le droit de censure emporte le droit de provoquer à la haine et au mépris.
Non, Messieurs, répond M. Cuvier, examiner, critiquer les actes du pouvoir, tant que l’on reste dans les bornes de la décence et de la bonne foi, signaler les erreurs, marquer les fautes où il est entraîné, c’est remplir le devoir d’un bon citoyen, c’est, exercer un droit que les lois protégeront toujours dans un État libre: ce n’est point exciter la haine et le mépris. Mais chercher à chaque acte un but coupable, un motif odieux, les donner tous comme le produit de la méchanceté ou de l’ineptie, en présenter la suite, comme dirigée constamment contre la nation et contre la liberté, que le premier devoir des rois est de protéger, c’est détruire dans le cœur des peuples la source la plus noble de leur soumission, c’est réduire l’instabilité du trône à n’être plus garantie que par la lettre morte de la loi, ou par les soldats de la garde. Voilà ce que c’est, dans le sens de l’article, qu’exciter à la haine et au mepris contre le gouvernement du Roi»
Annuaire historique universel
pour … 1822 (1823), 1823
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« Ô mes concitoyens ! du plus grand des fléaux, Du seul mépris des lois découlent tous ces maux. Les lois! aimez leur joug : il produit la décence, Calme l’humeur farouche, entrave la licence, Flétrit la tyrannie et la cupidité, Étouffe dans les cœurs le mal prémédité, Redresse les procès, assoupit les querelles, Et brise de l’orgueil les trames criminelles. Tout peuple qui s’honore en respectant les lois Possède la sagesse, et raffermit ses droits. «
Chefs-d’oeuvre de Démosthène et d’Eschine, Par Démosthène, Jean-François Stiévenart · 1853
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«Tout gouvernement chancelle et toute liberté expire, même celle des libéraux, appuyée sur l’épée des journalistes et des tribuns, lorsque la majorité fictive remplace la majorité vraie, ou lorsque la majorité vraie ne comprend pas d’autre liberté que celle qui fut à l’origine la licence d’un parti méchant. L’épée libérale est un fétu devant le taureau révolutionnaire. Alors la voix libérale est la première, nous le savons, à invoquer la dictature, et l’on entre dans le régime et dans les accidents de la force, pour n’en pas sortir de si tôt. Pour avoir le plaisir de faire du mal, pour écarter Dieu du monde, on a brisé la force des lois : on portera les lois de la force. À l’homme qui méprise les avis de son ange gardien, la société impose le garde-chiourme ; à la société qui secoue le joug de l’autorité, Dieu donne le joug du despotisme. On y a vu les pieds de Sobrier et de Caussidière, sur ces nobles fronts que n’a jamais souillés l’eau bénite ! En considérant les effets du système parlementaire en Belgique, nous tremblons pour cette nation, nous ne nous réjouissons pas du destin qu’elle se prépare ; mais si sa liberté ruine les couvents et les églises, cette liberté fera d’autres ruines, et ce sera bientôt, et nous l’annonçons avec certitude. M. Paradol admire la noble tristesse de Cicéron contemplant des ruines, ca- davera urbium ; il l’oppose à notre prétendue allégresse. Cicéron avait des paroles plus tristes encore lorsqu’il contemplait les mœurs de la République. Il prédisait la fin de la liberté, parce que les mœurs des Romains les prédestinaient à l’esclavage et les rendaient déjà esclaves. Quis neget omnes leves, omnes cupidos, omnes denique probos esse servos ? Et regardant agir tous ces hommes vains cupides, injustes, méchants, il écrivait à Atticus : « Voyez de quelle mort ignoble nous périssons ! »
17 JUIN 1857
Mélanges Religieux Historiques, Politiques, Louis François Veillot
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Les convictions d’un humaniste séculier
« Khoury n’a jamais déclaré publiquement ses croyances religieuses personnelles, mais son discours et ses thèmes révèlent une orientation humaniste séculière avec un intérêt profond pour la religion en tant que force historique et politique. Dans un article pour le Huffington Post en 2010, il écrit que « au Moyen-Orient, des millions de personnes sont manipulées pour faire la guerre et entretenir une haine générationnelle par des politiciens qui utilisent la religion comme moteur, mais ces gens ne connaissent généralement que peu de choses sur les fondements historiques de la religion au nom de laquelle ils sont prêts à tuer (ou à mourir). »
Ses opinions politiques penchent progressistes : il critique l’autoritarisme, défend la liberté d’expression, s’inquiète de l’érosion des droits des minorités et de la dégradation environnementale. Son dernier roman aborde « la montée des démagogues, l’intolérance, le nativisme, l’effondrement de la liberté d’expression, l’érosion des attitudes durement acquises envers les minorités et l’environnement, la surveillance étatique et la prévalence flagrante des mensonges. » Il décrit ces préoccupations comme reflétant « des temps inconfortables et dérangeants. »
À propos de son expérience de la guerre civile libanaise, il explique : « Grandir là-bas et aller à l’école d’architecture pendant les années de guerre civile a eu un impact énorme sur ma vision de la vie, et par extension, sur mon écriture. L’urgence, le rythme, tout vient de vivre dans de telles conditions. La vision cynique du monde aussi, je suppose, bien que cela soit contrebalancé par un immense appétit de vivre qui naît quand on voit de première main à quel point tout peut être fragile. »
Ses thèmes récurrents – « pourquoi nous vieillissons et mourons », « fait contre foi », « politique internationale et conspirations », « réincarnation », « contrôle mental », « la relation entre religion organisée et politique » – révèlent une curiosité intellectuelle pour les grandes questions existentielles sans réponses dogmatiques. » »
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« Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »
Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
7 juin 2012
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« Quant à moi, par des raisons que je vous exposerai tout à l’heure, j’étais convaincu que le caractère de la révolution de février était un caractère éminemment social; que la première question à résoudre était cette grande question de l’organisation du travail. (Légères rumeurs.) J’exprimai mon opinion, qui fut très-vivement combattue par mes collègues, et alors, comme je me trouvais représenter au pouvoir une idée qui ne se trouvait pas exactement la mienne, je donnai sur-le-champ ma démission. Cette démission ne fut pas acceptée. Comme M. François Arago vous l’a indiqué dans sa dépo sition, on craignait des agitations populaires, on craignait un soulèvement. Ma démission fut donc très-vivement repoussée; et alors, comme concession à faire au peuple, on proposa la constitu tion d’une commission de gouvernement pour les travailleurs, dont on m’offrit la présidence. Cette proposition, je la repoussai à mon tour avec la plus grande énergie. Je sentais que si je me mettais à la tête d’une commission ayant seulement pour but d’élaborer les questions sociales, et n’ayant aucun moyen pour réaliser les idées qui nous auraient paru bonnes, je m’exposais à un double danger, d’une part, le peuple voyant sa misère se prolonger, ne se tournerait-il pas contre moi, ne m’accuserait-il pas de la durée de ses maux; et de l’autre, les adversaires des idées sociales que je voulais faire prévaloir, ne viendraient-ils pas me dire vous êtes un utopiste; ne m’accuseraient-ils pas d’impuissance? Voilà le danger que je redoutais. »
Félix Wouters
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« Souvenez-vous des événements qui se sont accomplis il y a un demi-siècle. Une aristocratie avait, non sans gloire, gouverné la France pendant un millier d’années; cette aristocratie était moins nombreuse que vous, messieurs de la bourgeoisie, mais plus forte que vous. Que lui arriva-t-il ? <«<Comme en gouvernant le pays elle rapportait tout à son propre bénéfice, faisait tout remonter à soi, sans se soucier de ce qu’il avait en dessous d’elle, vos pères, messieurs, qui se trouvaient dans ce dessous, vos pères, dont l’éducation venait de s’achever à l’école des encyclopédistes, vos pères, qui portaient gravées dans leur mémoire les maximes du Contrat social, et dont les ames s’exaltaient aux grands souvenirs de la liberté antique, vos pères un jour s’indignèrent de cet égoïsme, de cette exploitation de tout un peuple par une caste. Ils se levèrent tous unanimes, se reconnurent, et, quand ils eurent dénombré leurs forces, un d’entre eux, à la face de l’aristocratie encore toute-puissante, posa et résolut ces trois questions: Qu’est-ce que le tiersétat? tout.Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique? – rien. – Que deinande-t-il ?-à être quelque chose. «Ceci se passait en 1789, comme vous savez. HOMME. Voy. LOI NATURELLE. Dans la même année, le tiers-état devint quelque chose en effet; dans la même aula noblesse dépossédée. — Quatre ans plus tard, en 1793, elle fut punie. — Une génération subit le châtiment dû à l’égoisme de vingt générations; les enfants payèrent pour leurs pères. Ce fut une sanglante, ter. ah! trop sanglante, sans doute, — mais une providentielle expiation. «Eh bien! messieurs de la bourgeoisie, voilà un grand et terrible exemple à médi – Si, un jour, il vous arrivait d’oublier que ce n’est point pour votre seul avantage que vous gouvernez la France, si vous ne vous souveniez plus que les gens payant 200 francs au fisc ne sont pas tout l’Etat; enfin si, comme l’aristocratie d’avant1789, vous comptiez pour rien ce qu’il y a. en dessous de vous, songez que trois questions résolues pourraient soudain troubler votre insouciante quiétude.»
Nouvelle Encyclopédie Théologique
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«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
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Synthèse: un paradoxe tragique entre sophistication logistique et pauvreté intellectuelle
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L’analyse comparative révèle un paradoxe central du terrorisme jihadiste contemporain: la coexistence d’une sophistication logistique et opérationnelle remarquable avec une pauvreté analytique et intellectuelle profonde. Les attentats du 13 novembre 2015 (130 morts) nécessitaient coordination transnationale, planification sur plusieurs mois, fabrication d’explosifs, réseaux d’approvisionnement en armes, fausses identités, synchronisation de trois équipes d’attaque. Cette complexité opérationnelle contraste violemment avec la simplicité cognitive de ses exécutants. Salah Abdeslam, décrit comme ayant « l’intelligence d’un cendrier vide », oscille entre des justifications géopolitiques rudimentaires (« bombardements français ») et l’incapacité à maintenir la cohérence narrative face aux contradictions chronologiques. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, à Nice, tue 86 personnes après seulement deux semaines de consommation intensive de propagande, sans aucune formation, compréhension idéologique, ou connexion organisationnelle vérifiable.
Ce paradoxe s’explique par la division du travail intellectuel au sein des organisations jihadistes. Les « pionniers » (2012, ~100 personnes selon Micheron) – doctrinaires, arabophones, devenus leadership Daech – possédaient une compréhension plus sophistiquée permettant la planification stratégique. Les « néophytes » (2014-2016, 1000+) servant de « chair à canon » n’avaient besoin que d’une motivation émotionnelle et d’instructions opérationnelles, pas d’une compréhension géopolitique. Les recruteurs et planificateurs (Abdelhamid Abaaoud, frères Clain) possédaient connaissance et compétences stratégiques. Les exécutants (Abdeslam, autres kamikazes) nécessitaient seulement engagement émotionnel et obéissance. La propagande Daech comblait efficacement le fossé: fournissant justifications idéologiques préfabriquées, narratives victimaires simplistes, imagerie héroïque/martyrologique, sentiment d’appartenance communautaire – suffisant pour mobiliser sans éduquer.
L’écart entre Raimbaud et les prévenus représente essentiellement la distance entre analyse professionnelle et consommation de propagande. Raimbaud: 40 ans d’expérience diplomatique au Moyen-Orient, maîtrise de l’arabe, compréhension des acteurs étatiques/non-étatiques, analyse des enjeux énergétiques, juridiques, sectaires, historiques, méthodologie académique (documentation, références, cohérence logique), engagement avec contre-arguments et critiques. Prévenus: consommation passive de vidéos jihadistes (série « 19 HH », anashids, décapitations, propagande Daech/Al-Qaïda), narratives binaires bien/mal sans nuances, mécanismes de renforcement en chambre d’écho (groupes de pairs partageant même contenu), motivation émotionnelle (colère, humiliation perçue, quête de sens) plutôt qu’analytique, absence d’esprit critique ou de vérification des faits.
Trois facteurs structurels amplifient cet écart. La « sainte ignorance » (Olivier Roy): la radicalisation contemporaine opère précisément dans un vide de connaissance religieuse et culturelle authentique. Les jihadistes français ne parlent généralement pas arabe, ne fréquentent pas les mosquées, connaissent peu l’histoire islamique ou les sociétés à majorité musulmane, ont une conversion/reconversion rapide (semaines/mois) incompatible avec apprentissage religieux véritable. Ce vide permet aux systèmes totalitaires de « penser à leur place » (Zagury): individus ordinaires sans pathologie mentale, libérés de pensée à la première personne par engagement inébranlable, « perroquets récitant litanie » plutôt que penseurs autonomes, arsenal totalitaire protégeant de l’humain qu’ils étaient avant. Les dynamiques de groupe et prison remplacent étude individuelle: radicalisation dans « bunch of guys » (Roy), pas par étude solitaire; prison comme site clé de radicalisation (Khosrokhavar, Micheron); 3 000 individus radicalisés incarcérés en 2020; renforcement mutuel sans exposition à perspectives contradictoires.
Les implications pour la compréhension du terrorisme contemporain sont profondes. La sophistication de l’analyse (type Raimbaud) n’est pas nécessaire pour commettre actes terroristes sophistiqués – motivation émotionnelle + propagande simpliste + encadrement opérationnel suffisent. Le fossé intellectuel n’empêche pas la violence meurtrière – au contraire, la simplicité cognitive peut faciliter passage à l’acte en éliminant doutes/nuances. Les systèmes totalitaires (Daech) exploitent précisément cette ignorance – recrues idéales sont suffisamment informées pour être indignées, insuffisamment éduquées pour être critiques. Le contraste entre gravité des actes (centaines de morts) et pauvreté de compréhension souligne la tragédie du terrorisme contemporain: vies sacrifiées et détruites au nom d’une compréhension fondamentalement erronée du conflit prétendument défendu.
L’analyse de Raimbaud, contestable politiquement, démontre ce qu’une compréhension professionnelle du conflit syrien implique: reconnaissance de sa complexité multidimensionnelle, identification précise des multiples acteurs et intérêts, analyse des temporalités longues et ruptures stratégiques, mobilisation du droit international et cadres théoriques, proposition de solutions politiques concrètes. Les prévenus terroristes, même les plus articulés (Abrini), restent prisonniers d’un cadre binaire: Assad=mal/Daech=défense sunnite, Occident=croisés/musulmans=victimes, action violente=justice/opposition=apostasie. Cette simplicité n’est pas innocente – elle permet la déshumanisation nécessaire à la violence de masse, justifie le massacre de civils comme « cibles légitimes », évite la confrontation avec conséquences réelles des actions.
Question finale troublante que pose cette comparaison: dans quelle mesure les sociétés démocratiques contemporaines, par leurs systèmes éducatifs défaillants, leurs fractures sociales non résolues, leur incapacité à transmettre esprit critique et connaissance historique, créent-elles les conditions de cette « sainte ignorance » qui rend possible la radicalisation? Le rapport de la Commission sénatoriale française (2015) conclut justement: « L’ignorance est un terrain fertile pour la culture du fanatisme ». L’écart vertigineux entre Raimbaud et les prévenus n’est pas seulement un écart entre expertise diplomatique et consommation de propagande – c’est aussi un révélateur des failles éducatives, sociales et culturelles qui permettent à des centaines de jeunes Français de partir commettre ou soutenir des atrocités au nom d’un conflit qu’ils ne comprennent fondamentalement pas, sacrifiant leur vie et celle d’innocents sur l’autel d’une idéologie qu’ils ne maîtrisent pas intellectuellement mais qu’ils embrassent émotionnellement avec une intensité tragiquement meurtrière. »
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« Avant de rentrer dans le vif du sujet, il me faut préciser pourquoi j’ai mis, dans le résumé de cet article, le mot « radicalisme » entre guillemets : la radicalisation est un phénomène que les sociologues étudient depuis longtemps et qui ne concerne pas le seul islam. On pourrait le résumer en se référant à son étymologie : littéralement, il s’agit d’un retour aux racines. C’est ainsi que l’islamisme réfute le concept même de Nation imposé aux États musulmans par les Lumières et préconise un retour à celui de Califat. On observe de nombreuses dérives intégristes de l’islam tant dans les États musulmans que dans les populations immigrées de nos États laïques, mais un tout nouveau phénomène, qu’on qualifie improprement de « radicalisation des jeunes », est venu en brouiller les contours. Je serais tenté, en ce qui me concerne, de parler de sectarisme à alibi musulman [1].
Je n’ai pas la place pour développer, mais en deux mots, disons que pour moi l’intégrisme se caractérise par le repli identitaire d’une communauté religieuse et s’inscrit donc dans une filiation qui, pour une raison ou une autre, est mise en difficulté, alors que le sectarisme, lui, se caractérise par l’inflation identitaire d’une marge de la communauté dont il se réclame et, loin de s’inscrire dans la filiation de cette communauté, procède d’une logique d’auto-engendrement. Dans le cas des sectes à alibi musulman, on observe, en amont, que la motivation des adeptes ne concerne pas la communauté musulmane mais le monde en son entier envisagé dans une optique apocalyptique et, en aval, que lesdits adeptes se réfèrent à une lecture littéraliste du Coran, en dehors de toute tradition exégétique.
Ces précisions étant posées, j’en viens comme annoncé aux axiomes de la communication et à la compréhension qu’ils apportent au fonctionnement de l’emprise et de ses dérives dans les sectes au sens large.
1 – On ne peut pas ne pas communiquer
Par exemple, si on vous pose une question et que vous ne répondez pas, votre non-réponse signifie quand même quelque chose. Votre simple présence signifie quelque chose, et même votre absence peut signifier quelque chose. Un sémanticien dirait que tout fait sens. On ne perçoit pas toujours l’importance de cet axiome : quoi que vous fassiez pour échapper à quelqu’un qui essaie de vous capturer avec un filet de langage, vous n’en sortirez jamais tout à fait indemne. J’ai moi-même proposé un aphorisme qui, au-delà du jeu de mot, me semble bien résumer la situation : « L’alter ego altère l’ego ».
Imaginons maintenant ce qui se passe quand celui ou celle qui essaie de vous capturer est de mauvaise foi ou, pire encore, de bonne foi, mais armé d’une conviction qui ne laisse de place à aucun doute. Examinons les deux cas de figure.
Le « manipulateur » est de mauvaise foi
Son objectif n’est pas d’avoir avec vous un échange, de débattre d’une question, mais d’obtenir votre adhésion à quelque chose. Je m’étais laissé dire par des collègues psycho-thérapeutes qu’il s’agissait d’un « langage performatif », mais une amie linguiste m’a signalé que ce n’était pas le cas. Au fond, il s’agit tout simplement d’une manipulation au sens où l’entend la sémiotique, c’est-à-dire d’une parole ou d’un événement qui met le sujet en quête d’un objet [2].
C’est typiquement le cas des représentants de commerce, dont l’objet-objectif, comme l’indique leur nom, est le commerce, et dont on dit qu’il ne faut pas leur laisser mettre le pied dans l’entrebâillement de la porte. Ils utilisent ce qu’on appelle un « argumentaire de vente ». Ils vont vous poser une question. Suivant que vous répondiez dans un sens ou dans l’autre, vous rentrerez dans telle ou telle catégorie de client qui appelle telle ou telle deuxième question, et ainsi de suite, jusqu’à la vente. Je connais une secte, dont je tairai le nom, qui utilise un argumentaire de ce type, que les adeptes passent une soirée par semaine à étudier… Les recruteurs vous proposent une discussion dont ils vous disent qu’elle n’engage à rien, mais si vous acceptez, alors, sans que vous vous en rendiez vraiment compte, ce n’est pas une discussion qui commence, c’est une procédure d’embrigadement. Il y a, là-dedans, une forme de rationalité qui n’est pas celle de la science mais celle du commerce. Justifiant que certains observateurs [3] du phénomène sectaire y aient vu un « laboratoire du néolibéralisme ».
Pour montrer la puissance d’un tel langage, voici une anecdote personnelle. J’étais à Paris, je me rendais à l’Hôpital Sainte-Anne pour donner une conférence sur la manipulation mentale. Je regardais le plan du métro pour identifier quelle ligne je devais prendre. Un homme m’a demandé où j’allais. Comme je ne répondais pas, il a précisé qu’il voulait m’aider. J’ai fini par indiquer ma direction, et il m’a conseillé une ligne. Comme je continuais à regarder le plan, il m’a affirmé que je pouvais lui faire confiance. Pour avoir la paix, je suis parti en le remerciant, mais sans lui donner une pièce comme je me disais qu’il l’espérait. C’est seulement assis dans une rame de métro que je me suis rendu compte que la direction qu’il m’avait fait prendre était erronée…
Le « manipulateur » est de bonne foi
Il faut une fois dans sa vie avoir été confronté à un psychotique délirant pour prendre la pleine mesure de la force de conviction de ces malades mentaux. Dans le cas des gourous et des pervers, l’interlocuteur est d’autant plus déstabilisé que le contenu du délire n’est pas complètement irrationnel. Je cite souvent, à titre d’exemple, une chanson de Jacques Brel que tout le monde connaît, intitulée « Les bourgeois » : « Jojo se prenait pour Voltaire / Et Pierre pour Casanova, / Et moi, moi qui étais le plus fier, / Moi, moi je me prenais pour moi ». En première écoute, on pourrait se dire que Jojo et Pierre délirent, que Jacques est le seul des trois à être dans le réel. Mais en deuxième écoute, on peut aussi s’aviser que Jojo admire Voltaire et en fait son modèle, que Pierre admire Casanova et essaie de vivre comme lui, alors que Jacques, dans un délire que je qualifierais de « narcissique », se prend pour un grand philosophe doublé d’un grand séducteur, et n’a donc besoin d’aucun modèle. Tels sont les gourous et les pervers, imbus d’eux-mêmes certes, mais surtout gonflés de la conviction délirante de leur supériorité. Et pour les adeptes qui eux, par contre, doutent de tout, cette conviction soutient un effet quasi hypnotique.
2 – Toute communication présente deux aspects : le contenu et la relation, tels que le second englobe le premier et est par suite une méta-communication
En d’autres termes, au-delà des mots qui sont prononcés, les caractéristiques de la relation des interlocuteurs mettent des mots entre les lignes. On entend ce que l’autre dit, mais on entend en outre et parfois davantage ce qu’on croit qu’il pense. Ce qui fait que, parfois, il faut interrompre l’échange, suspendre l’émission de contenus, pour prendre le temps de parler de la relation. Par exemple, se demander si les conditions sont réunies pour que l’échange en soit vraiment un, que ce ne soit pas un monologue, mais un dialogue. Albert Camus écrit ainsi : « Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique. Le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte […]. Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations [4].
En ce qui concerne les gourous, en l’occurrence, on aurait tort de trop se braquer sur les contenus, car même quand ils sont douteux, le problème n’est pas là. Assez classiquement, on met dans la relation les dimensions émotionnelles de la communication, mais il y en a d’autres. Je pense plus particulièrement, dans le cas des sectes, au fait de tout réduire à des énoncés binaires éliminant la possibilité même de la complexité. Cette dimension mérite un plus ample développement, ne serait-ce que parce qu’elle est peu abordée.
La sémantique structurale, ou sémiotique, propose d’établir le sens par disjonction [5]. L’idée n’est pas neuve. Saint-Augustin, déjà, affirmait qu’on ne peut définir le bien que par rapport au mal et le mal par rapport au bien [6]. Plus près de nous (je veux dire des cinq axiomes de la communication), Grégory Bateson définissait l’information comme « une différence qui crée une différence [7] ». Encore faut-il préciser qu’il existe deux types de disjonctions : l’opposition et la négation. L’opposition s’inscrit sur un axe gradué : entre le bien et le mal, il y a des degrés. Par exemple, le péché véniel se différencie du péché capital. Et de façon plus cruciale, il existe une zone d’indétermination où l’on ne sait plus trop si l’on est dans le bien ou dans le mal. Par exemple, si vous mentez à quelqu’un pour le protéger. C’est bien de vouloir le protéger, mais c’est mal de mentir.
La négation, par contre, obéit au principe du tiers exclu. Par exemple, une action est autorisée ou interdite. C’est l’un ou l’autre, pas plus ou moins l’un ou l’autre. Quand on dit que « qui vole un œuf, vole un bœuf », il ne faut pas entendre que ces deux vols présentent le même niveau de gravité, mais qu’un vol est un vol, qu’il n’y a pas de degrés entre le vol et le non-vol. Voler un œuf est moins grave que voler un bœuf, mais l’infraction commise n’est pas « un petit peu » un vol dans le cas de l’œuf et « beaucoup plus » un vol dans le cas du bœuf. C’est parfois piégeant. C’est ainsi que si un jeune quitte le territoire belge pour rejoindre une armée dans un pays en guerre, à son retour il devra passer par la case « prison », ce qui n’est pas forcément le plus pertinent en termes de prévention des rechutes « radicalistes », mais de même que « qui vole un œuf, vole un bœuf », « la loi est dure, mais c’est la loi ». Le Droit ne peut jouer son rôle pacifiant que s’il est binaire.
Les énoncés binaires ne deviennent « opacifiants » que s’il s’agit d’oppositions dont quelqu’un ou quelque chose (un événement traumatique, un glissement sémantique, une désinformation, etc.) a fait des négations. Ainsi telle secte chrétienne dans laquelle éprouver du désir pour une jolie femme qui passe en robe d’été est déjà un adultère. On remarquera que le glissement fonctionne dans les deux sens : commettre l’adultère n’est pas plus grave que d’éprouver du désir pour une femme qui n’est pas la vôtre. À partir de là, votre femme devra vous pardonner votre adultère si vous faites preuve de soumission à l’égard de Dieu (entendez par là : la hiérarchie sectaire), mais la moindre manifestation de désir vis-à-vis d’une autre femme sera impardonnable si vous ne faites pas preuve de soumission, par exemple si vous dénoncez le genre d’inversion dont il est question en ce moment…
Le lien n’est pas la relation
Avant de passer à l’axiome suivant, j’aimerais enrichir celui-ci d’un aphorisme : « Le lien n’est pas la relation [8]. Voici comment je l’entends.
Le lien, pour moi, c’est très basiquement ce qui attache sans qu’on sache vraiment de quoi il s’agit, qu’on soit capable de décrire en quoi cela consiste. Le concept de lien – ou plutôt le lien en tant que concept – recouvre évidemment celui d’emprise. Et on peut en déduire qu’il n’est nul besoin de recourir à un inventaire de « psychotechniques » pour expliquer l’emprise d’un humain sur un autre humain. En effet, l’humain est un animal groupal, et même davantage à savoir un animal social. Le chat, par exemple, est un animal territorial : il est rare qu’il s’attache à un autre chat, sans parler d’un humain : il s’attache à un territoire, et d’ailleurs le défend. Le chien, par contraste, obéit à un esprit de meute, ce qui a pour conséquence qu’il s’attache à son maître, mais pas seulement : soit vous le dominez, soit c’est lui qui vous domine. Il y a quelque chose de cela chez les humains. C’est ainsi qu’on lit sous la plume de Sigmund Freud « qu’il existe dans la masse humaine le fort besoin d’une autorité que l’on puisse admirer, devant laquelle on s’incline, par laquelle on est dominé, et même éventuellement maltraité. La psychologie de l’individu nous a appris d’où vient ce besoin de la masse. C’est la nostalgie du père, qui habite en chacun depuis son enfance, de ce même père que le héros de la légende s’enorgueillit d’avoir dépassé [9].
La relation, au contraire du lien, n’engage à rien. En mathématique, la relation c’est ce qu’on peut décrire des raisons pour lesquelles deux éléments appartiennent à un même ensemble. Et assez typiquement, deux éléments appartiennent à un même ensemble parce qu’ils présentent un caractère commun. Par exemple, le groupe des garçons ou celui des filles. C’est ce que Robert Neuburger appelle un « groupe d’inclusion [10] ».
L’appartenance par inclusion
Il y a deux façons d’appartenir à un groupe : soit nous sommes liés les uns aux autres, ce qui nous oblige à composer avec nos différences, soit nous sommes « les mêmes », ce qui ne fait pas forcément lien, mais nous tient ensemble. En tout cas, je pense qu’il faut complexifier le deuxième axiome de la communication en différenciant le lien de la relation.
Lien
Relation
Contenu
Mais je l’ai précisé, le lien se joue en-deçà des contenus : il est, par définition, impossible à décrire. Robert Neuburger va plus loin en disant que si l’on explique un lien amoureux, on court le risque de le détruire [11]. Au total, il est évident que le lien influence les contenus, mais néanmoins les contenus échouent à rendre compte du lien.
Qui dit lien dit emprise, mais une emprise peut être fonctionnelle ou « abusive » ou carrément « perverse [12]. L’emprise fonctionnelle suppose que le lien soit réciproque. Égalitaire dans le cas du lien d’alliance ou du lien fraternel, inégalitaire dans celui de la filiation, mais dans les trois cas fondamentalement réciproque. Le lien parent-enfant est inégalitaire, mais en principe le parent est aussi attaché à l’enfant que l’enfant au parent et c’est ce qui fait qu’en de nombreuses occasions chacun fera passer l’intérêt de l’autre avant son intérêt égoïste.
L’emprise « abusive », par contre, suppose que l’un soit en lien avec l’autre qui lui, par contre, est seulement en relation avec le premier. Celui-ci va consentir à toutes sortes de sacrifices dans l’intérêt de la communauté, alors que l’autre ne se départira jamais de son égoïsme. Nous connaissons tous des personnes auxquelles tout semble être dû : elles ne se sentent jamais en dette vis-à-vis de qui que ce soit, mais semblent persuadées que le simple fait de les fréquenter vous met en dette. Se lier à ce genre de personnes implique qu’on entre dans leur jeu, dans la mesure où la seule alternative est la rupture.
Les exclusions et les menaces d’exclusion
La logique d’inclusion va de pair avec des pratiques d’exclusions et de menaces d’exclusion. Il s’agit là d’un aspect méconnu et pourtant caractéristique du fonctionnement sectaire. Le journalisme à sensation fait état de situations où un adepte veut quitter une secte et est harcelé pour l’en empêcher, mais c’est une pratique marginale. Par contre, je connais des sectes qui comptabilisent plus d’exclus que d’adeptes… Et il faut comprendre en quoi consiste au juste une exclusion dans une secte.
Premièrement, c’est le pendant de l’inclusion : l’adepte n’a droit ni à la différence ni au différend ; soit il est « le même » que les autres, pense la même chose, veut la même chose que les autres, soit c’est un « étrange étranger ». Il y a trois sortes d’étrangers : ceux qui n’ont pas été en contact avec la vérité et auxquels on ne peut donc reprocher d’être dans l’erreur ; déjà plus dangereux sont ceux qui refusent la vérité, voire s’y opposent, alors qu’ils devraient, selon le gourou, comprendre leur erreur ; aussi infréquentables que des pestiférés sont ceux qui ont vécu selon la vérité puis s’en sont détournés.
Nous en sommes ainsi venus au deuxièmement, qui est que l’exclu est infréquentable et qu’on évite, dès lors, de le fréquenter. Si votre fils s’écarte de la vérité, vous n’avez plus le droit de lui parler, ce qui signifie, pour lui, que s’il assume un quelconque différend avec le gourou, il doit s’attendre à ce que vous cessiez de lui parler. Les menaces d’exclusion occupent dès lors une place centrale dans le vécu sectaire, et pèsent d’autant plus lourd qu’elles n’ont rien d’abstrait, que les adeptes sont régulièrement confrontés à la réalisation de telles menaces. Ainsi tels ex-adeptes que j’ai rencontrés à SOS-Sectes, qui n’ont plus eu le moindre contact avec leur fille aînée depuis vingt ans !
L’inversion perverse
Comme évoqué plus haut, il existe au moins deux degrés dans les dérives de l’emprise, qu’on pourrait qualifier d’emprise « abusive » et d’emprise « perverse ».
On trouve la non-réciprocité du lien dans tous les cas de figure. Et on peut parler d’emprise « abusive », répétons-le, chaque fois qu’un des protagonistes profite de l’attachement de l’autre pour lui imposer quelque chose qu’il ne désire pas. L’exemple prototypique étant bien sûr l’abus sexuel, où le lien, s’il était éprouvé par l’adulte, lui interdirait d’avoir avec l’enfant une relation aussi contraire à son intérêt qu’une relation sexuelle. Mais bien d’autres cas de figure sont envisageables, par exemple les abus moraux qui soutiennent les escroqueries.
L’emprise est « abusive » quand elle soutient des infractions, elle devient « perverse » quand elle les présente comme des obligations. Par exemple quand le prosélytisme tourne au harcèlement moral : non seulement l’adepte s’autorise un comportement qu’il devrait s’interdire, mais le gourou l’amène à y voir une obligation. Je dis que c’est « pervers » parce que c’est assez caractéristique de la perversion telle qu’elle s’exprime par exemple chez le Marquis de Sade, qui écrit avec beaucoup de sérieux et de conviction que l’interdit de l’inceste [13] est purement religieux et qu’il faut se faire un devoir militant de le pratiquer pour contrer l’emprise de la religion. Même discours par rapport au meurtre et à la torture. Dans un registre analogue, il explique que la religion nous programme à faire l’amour pour avoir des enfants, que cette emprise est odieuse et qu’il faut donc remplacer le vagin par l’anus. Tout est à l’avenant. Est-il besoin de préciser que le « radicalisme » ou en tout cas le « jihadisme » ne se contentent pas de lever l’interdiction du meurtre et du suicide comme le fait n’importe quelle guerre, mais en font une obligation morale : « Dans l’islam traditionnel, le martyr est un combattant qui rencontre la mort, sans désirer mourir. Il accepte la mort comme un risque inhérent au combat qu’il mène contre d’autres combattants, mais veut vivre ; s’il meurt, la récompense est de surcroît. Pour le nouveau martyr de l’islamisme, la mort n’est pas contingente au combat, elle en est la finalité. Mourir est le triomphe [14].
3 – La nature d’une relation dépend de la ponctuation des séquences de communication entre les partenaires
Cet axiome nécessite un petit mot d’explication. Il part d’une prémisse à mes yeux discutable, qui est que la communication serait un système d’échanges circulaire : si on prend deux acteurs A et B, le comportement de A induirait le comportement de B qui induirait le comportement de A, et ainsi de suite. Dans cette chaîne de causes et d’effets, A accuserait l’attitude de B et B celle de A. Chacun ponctuerait donc la relation comme s’il ne faisait que réagir à l’attitude de l’autre, et minimiserait sa propre responsabilité. J’ai deux objections à faire à cet axiome.
Première objection : on ne ponctue pas forcément la communication sur l’autre
Ma première objection est liée directement à mon expérience d’aide aux victimes de sectes : si le gourou attribue toute la responsabilité à l’autre et ceci de façon caricaturale, l’adepte se positionne tout à fait autrement, puisqu’il accepte cette responsabilité. L’opinion la plus répandue est que l’adepte est un irresponsable qui se remet entre les mains du gourou pour ne plus avoir à décider de quoi que ce soit, mais un examen même superficiel des procédures d’embrigadement sectaire montre que bien au contraire, le recruteur attend du futur adepte un haut niveau d’autonomie – à entendre comme la capacité à se débrouiller seul. Je connais un certain nombre de cas d’adeptes dont l’autonomie a diminué suite à une dépression, à une maladie ou à un accident, et qui se sont fait exclure sans aucune pitié mais sous des prétextes idéologiques divers.
Cela va très loin. Imaginons, par exemple, un adepte qui met en œuvre une procédure préconisée par le gourou. Si la procédure échoue, et même si elle échoue avec une majorité d’adeptes, ce n’est pas la procédure qui est mauvaise, donc le gourou qui se trompe, c’est l’adepte qui l’a mal comprise et/ou mal appliquée…
En bref, mais sans du tout tomber dans le simplisme, le seul irresponsable qu’on puisse repérer dans une secte, c’est le gourou, alors que les adeptes, par contraste, sont sur-responsabilisés. Et s’ils le sont, c’est parce qu’ils sont preneurs : ils ne ponctuent pas la relation sur l’autre mais sur eux-mêmes.
Deuxième objection : il existe des ponctuations objectives
J’ai une autre objection à formuler par rapport à ce troisième axiome de la communication, qui est qu’à côté des ponctuations subjectives dont il vient d’être question, on peut également repérer des ponctuations objectives. On peut l’entendre de plusieurs façons.
Prenons l’histoire de la poule et de l’œuf. La poule fait l’œuf qui fait la poule et ainsi de suite. Qu’y a-t-il eu en premier ? On peut en dire plusieurs choses ne relevant pas de la circularité. Par exemple, on peut dire que l’œuf précède le coq mais que celui-ci ne pond pas d’œuf. On me répondra qu’il le féconde, mais quoi qu’il en soit on n’est plus dans la circularité. Un élément supplémentaire étant que si l’œuf n’est pas fécondé, il n’en sortira aucune poule. Au mieux, quelqu’un en fera une omelette. La circularité est un produit de ce que Robert Neuburger appelle le « causalisme [15] et déraille dès qu’on introduit un élément tiers.
Un autre exemple est celui de l’alcoolique : je suis angoissé donc je bois, mais le fait de boire a des conséquences qui m’angoissent, alors je bois, et ainsi de suite. Au bout du processus, je bois pour oublier que je bois. Tout cela semble logique et je dirais même d’une logique implacable : il y a dans ce cercle vicieux quelque chose de mécanique. En même temps, il y a des tas de gens qui sont angoissés, voire très angoissés, et qui ne boivent pas, sans parler de devenir alcooliques. Et la première chose que doive faire un alcoolique s’il veut arrêter de boire, c’est sortir du causalisme [16].
L’approche légaliste
L’une des façons de procéder correspond à ce que j’appelle l’approche légaliste. Pour être concret, je vais commencer par relever que le déclic de la sortie d’une secte correspond toujours à un événement qui a une résonnance émotionnelle forte et une portée éthique. Je pense que c’est le cas pour toutes les addictions. Cet événement peut survenir de façon plus ou moins spontanée. Souvent, c’est un acte posé par le gourou. Mais dans le travail avec les proches non adeptes, il y a moyen d’initier une évolution des relations qui favorisent l’avènement d’un déclic ou en tout cas sa perception par l’adepte.
Par « approche légaliste », j’entends qu’on procède comme en justice. Pour qu’un fait existe en justice, il faut premièrement que quelqu’un porte plainte : il peut s’agir de la victime, d’un témoin ou du parquet, mais en tout cas, si personne ne porte plainte, c’est comme si rien ne s’était passé.
Il faut deuxièmement qu’il existe une qualification légale permettant d’inscrire ce fait dans la catégorie des infractions. C’est important à plusieurs titres. En ce qui concerne les sectes, il faut savoir que le gourou commet volontiers des infractions du fait qu’il se croit au-dessus des lois. Et que les adeptes, par mimétisme, ont tendance à en faire autant – mais dans une moindre mesure. Les proches d’adeptes, eux, ont tendance à vouloir qu’on applique une loi antisectes qui n’existe pas, plutôt que de s’appuyer sur le droit existant – ou plus banalement sur des règles de vie en communauté.
La question de la qualification apporte une autre dimension importante. Le ou la coupable est par définition l’auteur des faits, la victime celui ou celle qui en subit le préjudice. Le coupable a fait quelque chose de mal, cela ne veut pas dire que c’est quelqu’un de mauvais. Cela ne préjuge pas non plus de son ressenti : on peut ne pas se sentir coupable d’une infraction dont on est l’auteur (c’est systématiquement le cas du gourou) ou se sentir coupable d’un fait dont on n’est pas l’auteur, voire qui n’est pas une infraction (c’est très souvent le cas de l’adepte).
Une troisième étape de la procédure judiciaire tient dans l’établissement de la preuve. On voit là réapparaître la question de l’objectivité : la justice ne travaille pas avec les opinions des gens, leurs ressentis ou leurs interprétations, mais avec des faits, et ceux-ci, point très important en ce qui concerne l’aide aux victimes de sectes, ne sont pas ordonnés suivant un enchaînement de causalités, mais selon une catégorisation de qualifications.
Le déclic de la sortie
Si je reviens au déclic de la sortie, l’approche légaliste impliquera donc pour les proches non adeptes d’éviter d’afficher toute opinion à l’égard du gourou et de la secte, de n’exprimer son ressenti que de façon informative et surtout de s’interdire toute interprétation du comportement de l’adepte et du gourou, mais de s’autoriser – voire de cultiver – l’établissement de faits infractionnels ou s’y apparentant.
Ainsi David, qui s’est marié et a eu des enfants dans une secte. Il s’est disputé avec tous ses anciens amis, sauf un, lui aussi en couple avec enfants. Les deux couples louent un gîte pour les vacances. Au bout d’une semaine, son ami l’a pris à part pour lui dire que sa femme et lui ne respectaient pas le minimum de règles de vie en communauté nécessaire au bon déroulement des vacances. David s’est mis à sangloter sans trop comprendre d’où « ça » lui venait. Les mots sont sortis tout seul : « Je ne suis plus que l’ombre de moi-même ». Dans ce moment de crise, il fut plus précis et prit conscience qu’il devait quitter la secte. Dans les jours qui suivirent, néanmoins, sa femme le ramena vers la secte, mais la graine était plantée et il ne fallut pas un mois pour qu’il mette son projet à exécution, ce qui nécessitait qu’il échappe à l’emprise de sa femme en plus de celle de la secte.
Ce qui est important dans cette anecdote, c’est que l’ami de David ne lui a pas dit qu’il se comportait mal à cause de ses convictions ou de son appartenance à une secte, ou que cette secte en avait fait quelqu’un d’autre, il s’est contenté de constater des infractions aux règles de vie en communauté, sans autre commentaire, et c’est David seul qui a établi un lien de causalité.
4 – La communication humaine utilise simultanément deux modes de communication : digital et analogique
La communication analogique est supposée définir la relation, dans des ouvrages qui ne différencient pas cette dernière du lien. En l’occurrence, la façon dont j’ai proposé de définir la relation en fait une communication digitale par excellence, c’est pourquoi je pense que ce n’est pas la relation que définit la communication analogique, mais le lien.
La communication analogique va de pair avec des capacités d’expression très larges. Par contre, elle manque de précision et ne connaît pas la négation. Il s’agit en particulier de communication non verbale. Il faut souligner que nous sommes le plus souvent inconscients de nos gestes et de ce qu’ils trahissent.
Dounia Bouzar raconte ainsi l’histoire (vraie ou fictive ?) d’une jeune femme qui est interrogée par la police de Daesh : elle tripote son voile « comme si elle voulait le soulever ». C’est comme cela que l’interprètent ses tortionnaires, qui lui donnent des coups de matraques sur les mains pour sanctionner un geste dont ils font une preuve de plus que ce n’est pas une vraie musulmane. En fait, ce geste trahit un début de panique. Mais peut-être également des choses dont elle n’est pas encore consciente : n’importe qui serait désillusionnée à sa place, mais elle garde encore l’espoir que ce qui lui arrive soit un malentendu.
La communication digitale est supposée définir le contenu de la relation. Mais si on me suit dans mes hypothèses, elle définit également la relation, c’est-à-dire, d’une certaine façon, le contenu du lien [17]. Je dirais que la communication digitale définit la relation dans sa double acception d’interaction et de description. Elle peut d’ailleurs être émise en amont ou en aval. En amont, on peut commenter son état d’esprit pour éviter que son interlocuteur interprète des gestes qu’on ne contrôle pas. En aval, ledit interlocuteur peut poser des questions, décrire ce qu’il observe sans l’interpréter et demander qu’on lui explique le sens de ses observations. Malheureusement, rares sont les gens qui se donnent cette peine.
Quoi qu’il en soit, ce qui nous intéressera dans le cadre de cet article sur le langage sectaire, ce sont les notions de paradoxe pragmatique et de double-lien.
Le paradoxe pragmatique
Le paradoxe pragmatique veut que le niveau analogique contredise le niveau digital. Un exemple flagrant étant celui d’un gourou qui parle d’amour du prochain avec une voix haineuse et une posture corporelle rejetante.
À l’époque où j’ai approché quelques sectes dans une démarche anthropologique, j’ai assisté à une scène très significative : alors qu’un prédicateur parlait d’amour chrétien avec ce genre de voix et de posture, une semi-clocharde clairement psychotique qui s’était glissée dans la salle s’est soudain mise à vociférer que le christianisme n’était pas ce que disait le prédicateur mais un message d’amour !? Je fais l’hypothèse plus que vraisemblable qu’elle n’avait pas compris grand-chose à la communication digitale du prédicateur et qu’elle réagissait uniquement à sa communication analogique…
La double contrainte
On a tendance à confondre le paradoxe pragmatique et la double contrainte (double bind) entre autres parce que le premier accompagne souvent le deuxième, mais le premier concerne le contenu et la relation, le deuxième se joue dans le lien. Grégory Bateson, inventeur du concept de double contrainte, la définit comme la conjonction de trois injonctions : la deuxième contredit la première et la troisième interdit tout commentaire sur cette contradiction.
Un bel exemple est celui d’Hamlet : le fantôme de son père lui révèle qu’il a été assassiné par son oncle et lui demande de le venger. Jusque-là, tout va bien, Hamlet est impatient de passer à l’action. Mais il est supposé venger son père sans peiner sa mère. C’est là que les choses se gâtent : sa mère a épousé son oncle et en est visiblement très amoureuse. Hamlet n’a pas le temps de protester, car son père l’avertit que s’il émet la moindre objection, c’est un mauvais fils. À la fin de cette scène, Hamlet, visiblement sonné, annonce aux témoins qu’il risque de se comporter bizarrement dans les jours qui suivent. Et effectivement, la scène suivante s’ouvre sur l’oncle d’Hamlet s’inquiétant pour la santé mentale de ce dernier.
En réalité, ce genre de séquence ne fonctionne que si elle arrive au bout d’une longue récurrence et que si le lien s’organise de cette façon. La troisième injonction tient d’ailleurs de l’ambiance bien plus que d’un quelconque contenu. D’où la confusion avec le paradoxe pragmatique.
Dans les sectes, les doubles contraintes sont non seulement fréquentes, mais je dirais inévitables, puisque le gourou est à la fois un personnage très contradictoire et quelqu’un qu’on n’a pas le droit de critiquer. On peut en proposer un exemple de fond : d’une part, l’adepte ne doit pas se contenter d’obéir au gourou ou de prendre exemple sur lui, il doit devenir lui, c’est ce qu’on appelle une relation mimétique ; mais d’autre part, le gourou ne supporte aucune concurrence, donc si l’adepte devenait comme lui ou semblait risquer de le devenir, il se ferait casser. Ce n’est pas une vue de l’esprit : l’adepte met beaucoup d’énergie à ressembler au gourou, et quand il a l’impression qu’il s’en approche, il se fait effectivement casser, sans comprendre pourquoi. Mais comme le gourou est censé ne jamais se tromper, l’adepte lui trouve de bonnes raisons d’agir de cette façon. Ce n’est que rétrospectivement, quand il a quitté la secte, qu’il entrevoit les vraies raisons du gourou et soupçonne qu’elles sont purement narcissiques.
5 – La communication est soit symétrique, soit complémentaire
En théorie de la communication, une relation symétrique est supposée être une relation égalitaire, et une relation complémentaire exprimer la différence, avec deux positions : l’une est dite haute, l’autre est dite basse. Dans le cadre de ma thèse de doctorat en Sciences de l’Information et la Communication, j’ai été amené à reprendre cet axiome pour le complexifier. Commençons par la complémentarité.
Premièrement, il existe des complémentarités égalitaires. Je pense par exemple à la figure du yin et du yang.
Deuxièmement, il existe au moins deux catégories de hiérarchies, qu’Edgar Morin [18] qualifie de hiérarchies par intégration et par dominance. La première relève de la complémentarité, d’une complémentarité hiérarchique ; la deuxième relèverait plutôt de ce qu’Edgar Morin appelle l’antagonisme.
Quatre modalités de lien
Il existe, pour ce sociologue, trois grandes catégories de liens : la complémentarité, la concurrence, qui coïncide avec la symétrie, et l’antagonisme, qui recouvre, entre autres, les prédations. Inspiré par le thérapeute familial Jean-Paul Mugnier [19], j’en propose une quatrième, que je qualifie d’indifférence [20] l’antagonisme suppose un élément dominant qui soumet un élément dominé, alors que l’indifférence suppose un élément dominé qui se soumet à un élément qui se retrouve dominant sans l’avoir voulu. Il existe même des exemples où l’élément dominant est très embarrassé de se retrouver dans cette position.
figure im1
C’est le moment de discuter du sens du mot « gourou ». Étymologiquement, le guru indien est la « lumière au fond de la grotte ». Le guru n’est pas prosélyte, c’est l’adepte qui vient vers lui, attiré pourrait-on dire par la « lumière au fond de la grotte ». Aux antipodes de cette tradition, le gourou de secte est un grand narcissique qui ne se sent jamais assez visible : non seulement il est prosélyte, mais la première exigence qu’il pose à ses adeptes, le premier devoir « moral » qu’il leur impose est d’avoir, eux aussi, à être prosélytes, à promouvoir sa doctrine, à amener toujours plus de moutons sous sa houlette.
Aucune des quatre modalités relationnelles que je propose de distinguer n’est bonne ou mauvaise en soi : la complémentarité peut s’avérer très violente pour un des protagonistes, voire plusieurs, voire tous ; l’antagonisme peut s’avérer très confortable pour le dominé, voire invivable pour le dominant ; etc. Le problème, quand problème il y a, touche aux confusions de niveaux, génératrices de paradoxes. Explicitement, le gourou (le recruteur dans le cas du « radicalisme ») est un prédateur mais refuse d’être perçu comme tel. À l’entendre, la relation est égalitaire ; voire même c’est lui qui se soumet aux besoins des adeptes, se met à leur service, ce qui les met en dette…
Le grand livre des comptes
Cette question de dette est assez capitale. Les gourous en tout genre [21] ont l’art de considérer ce qu’ils reçoivent comme normal (c’est dû) et ce qu’ils donnent ou prétendent donner comme très précieux (on leur est éternellement redevable).
Une autre dérive schismogénétique est le glissement systématique de la complémentarité à l’antagonisme : tout désaccord avec le gourou est interprété comme une volonté de domination. Pire : tout désaccord est interprété comme une concurrence et toute concurrence est interprétée comme un antagonisme. La volonté de domination du gourou, par contre, est systématiquement déniée. Si quelqu’un essaie de la dénoncer, cette dénonciation, même effectuée preuves à l’appui, est elle aussi interprétée comme une volonté de domination.
Revenons au pouvoir du langage : les glissements dont il vient d’être question sont clairement des effets de langage et plus précisément ceux d’une manipulation faisant que les mots valent pour des actes, qu’une parole n’est plus destinée à cerner une vérité [22], ne vise plus à établir un savoir, mais à obtenir un résultat. Il existe, en théorie de la communication, une espèce de trépied conceptuel différenciant, un pas plus loin que le deuxième axiome : information, communication et relation. Je propose d’y ajouter la manipulation. Celle-ci n’est pas une mauvaise chose en soi, mais quoi qu’il en soit, elle ne vise pas à énoncer une vérité même subjective, elle s’emploie à convaincre…
Le « causalisme »
On pourrait citer l’inversion du général et du particulier, de l’absolu et du relatif, etc. Il y a aussi l’inversion des causes et des conséquences : elle pourrait sembler facile à repérer puisque les causes appartiennent au passé, les conséquences au présent et au futur, mais l’expérience montre que même de grands intellectuels s’y livrent en toute ingénuité. Les exemples sont nombreux, je m’attarderai sur un seul, à partir des quatre causes d’Aristote.
Selon ce philosophe, il existe quatre catégories de causes :
les causes matérielles, qui touchent à la matière comme l’indique leur nom, mais la matière au sens aristotélicien, c’est-dire la substance, et aussi la puissance. Par exemple, mon interlocutrice pourrait porter un enfant et lui donner naissance, parce que c’est une femme, alors que cela ne risque pas de m’arriver, puisque je suis un homme ; pour elle, c’est possible, cela existe en puissance, et cela fait, dès lors, partie de la puissance du féminin, alors que pour moi c’est impossible.
les causes formelles, qui participent à la logique formelle. L’idée étant que si vous supprimez la cause, vous supprimez la conséquence. C’est très sensible dans les histoires de boucs émissaires : si le groupe va mal, c’est à cause de Truc ou de Machin ; si on le renvoyait, tout irait mieux… C’est parfois vrai, c’est souvent une illusion. Quoi qu’il en soit, toutes les causes formelles ne sont pas aussi sujettes à caution. Par exemple, si vous tuez le virus de la grippe, vous en guérissez.
les causes motrices, qu’on qualifie parfois d’événements déclenchants, puisqu’elles déclenchent effectivement les conséquences jusque-là en suspens de causes qui sont, parfois, multiples. Pour revenir à l’exemple de la grippe, il peut s’agir d’un chaud et froid qui explique que l’organisme ait cédé aux attaques du virus. Dans le cas de la grossesse, il peut s’agir d’une relation sexuelle suite à laquelle un spermatozoïde a fécondé un ovule.
les causes finales, qui sont d’une certaine façon situées dans le futur, puisqu’elles déterminent ce pour quoi l’on agit, le but que l’on se donne. C’est sur ce genre de causalité que reposent les procès d’intention : « Vous agissez ainsi parce que vous essayez d’obtenir ceci ou cela ». Pas d’acte gratuit dans cette logique. Et ce qu’il faut bien comprendre en la matière, c’est que le plus souvent le vraisemblable l’emporte sur le vrai. Vos vraies raisons peuvent ne pas être vraisemblables.
Un exemple : le néolibéralisme constitue une espèce de toile de fond aux innombrables conséquences économiques, sociales, géopolitiques, voire culturelles, et représente donc, au niveau historique cette fois, une cause matérielle conséquente (c’est le cas de le dire : elle est lourde de conséquences). Se saisissant de ces conséquences, les sectes en général et le « radicalisme » en particulier soupçonnent un grand complot, et font même plus que le soupçonner, car rapidement les hypothèses deviennent des convictions et les convictions acquièrent un statut de Vérités avec un grand V : la cause matérielle est devenue une cause finale. Il faut leur concéder qu’il n’est pas difficile de démontrer que l’intention des multinationales est de pousser le consommateur à consommer. De là à dire que tous les consommateurs sont coupables des méfaits du néolibéralisme, il y a de la marge, mais les gourous en tout genre la franchissent d’un pas léger, même s’ils sont eux-mêmes de gros consommateurs. On glisse alors de la cause finale à la cause formelle, par exemple en posant des bombes parmi des foules de consommateurs : en supprimant la cause, on croit pouvoir supprimer la conséquence.
En guise de conclusion
J’aimerais, en guise de conclusion, utiliser le modèle d’Aristote pour résumer les causes de l’embrigadement sectaire ou « radicaliste ». Si on considère l’embrigadement comme un symptôme, il est inévitable qu’il noue plusieurs chaînes de causalité.
En ce qui concerne les causes matérielles, on a observé que dans une majorité de familles dans lesquelles un jeune se « radicalise », le père est très absent. Ce n’est pas systématique, mais quand même suffisamment récurrent pour qu’on juge cet indice significatif. Quoi qu’il en soit, dans les familles où c’est le cas, on peut supposer que l’absence de vrai tiers prédispose les jeunes à se laisser piéger par une pensée binaire.
En ce qui concerne les causes formelles, il faut plutôt évoquer le pouvoir du langage qui, comme j’ai essayé de le montrer, crée de telles causes artificiellement.
En ce qui concerne les causes motrices, il faut évoquer le hasard de la rencontre, mais pas seulement, car si la rencontre avec le recruteur a lieu, c’est que le jeune cherchait quelque chose qu’il croit pouvoir trouver dans le groupe. La cause motrice qui pèse, à mon sens, le plus lourd, est que l’adepte potentiel, sans avoir forcément de grands problèmes, se trouve au moment de la rencontre dans une phase de crise identitaire. Ce qui semble un peu une évidence dans le cas du « radicalisme », vu l’âge des adeptes qui sont en pleine adolescence, mais l’est moins dans celui des sectes. Néanmoins, il y a, dans une vie, d’autres phases de changement identitaire que l’adolescence. Par exemple les phases de deuil. Je connais ainsi une secte qui épluche les nécrologies pour aller proposer son aide aux personnes en deuil.
Je terminerai cet article par les causes finales de l’embrigadement : comme je viens de le répéter, l’adepte potentiel cherche quelque chose et croit l’avoir trouvé. Il est capital, en matière de désembrigadement, de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » et de revenir avec insistance sur l’intention de l’adepte. Il a été manipulé, certes, mais a également pris une part active dans le processus. Laquelle ? Et comment pourrait-il reprendre son intention, son effort, son engagement et les poursuivre sur une autre voie qui soit ne plus un piège ni une impasse, mais un devenir ? »
Jean-Claude Maes, Le langage sectaire
Dans Cahiers de psychologie clinique 2017/2 (n° 49), pages 171 à 192
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« Comprendre ? Comprendre quoi ? Il n’y a rien à comprendre. Il n’y a qu’à constater ce qu’on a perdu. »
Primo Levi (après Auschwitz)
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« Pendant que nous avions faim, les autres nous analysaient. Pendant que nous mourions, ils publiaient des articles sur la dialectique de notre misère. »
Herta Müller (sur la dictature roumaine)
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« Ceux qui meurent n’écrivent pas l’histoire. Ceux qui souffrent n’ont pas le temps de construire une cause. »
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« Les malheurs publics sont irréversibles. Le vrai respect du peuple serait de se taire devant ses morts, et de ne pas dire qu’ils sont morts pour la bonne cause. »
Simone Weil
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« Ce n’est pas la violence qui sauve, c’est le sacrifice du désir de vengeance. Mais ce renoncement ne vient jamais assez tôt. »
René Girard
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« Une révolution devient injuste à l’instant où elle accepte le sang comme preuve. Car le sang ne se retire pas. Il colle. »
Camus (dans L’Homme révolté)
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« Il n’y a pas de rédemption dans la mémoire seule. Il y a seulement l’exigence de lucidité. »
Primo Levi (dans Les Naufragés et les Rescapés) «
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« Nous avons été habitués à penser, par le langage que nous employons au quotidien et par les croyances actuelles auxquelles nous nous rattachons, qu’il existe un univers où tout peut être jugé et réparé juridiquement, l’omni- présence des avocats laissant accroire en l’omniprésence des tribunaux, et peut-être même de la justice, où tout peut avoir une rémission ou être surmonté. En ce sens, les psychanalystes ont une certaine participation, en raison de l’usage de termes tels que « écoute », « groupe de parole », « travail de deuil », auxquels on peut ajouter les bravades médicales qui à chaque fois nous promettent la cure pour tout ce qui existe ou existera. Enfin, tout ce qui a été fait peut être refait ou fait autrement, il suffit de le vouloir ou de lutter. Sans compter les assurances qui garantissent ce qui existe et que rien ne pourra ébranler le statu quo, puisqu’il suffit d’être prévoyant et de payer d’avance pour la catastrophe ou le désastre possible. Jean Améry, dans son livre Par-delà le crime et le châtiment [2], et plus précisément dans son article sur la « torture », nous renvoie à un univers où nous nous confrontons à une ligne qui peut être rompue pour toujours, comme pour les criminels l’imprescriptibilité, pour les victimes la métamorphose, passage vers un état sans retour, exil sans retour possible et sans arrivée prévue. Errance.
Améry, dans cet article, nous présente une situation précise : deux hommes se trouvent dans un lieu fermé. L’un d’eux a la possibilité d’ouvrir et de fermer la porte. La porte se ferme et ils se retrouvent seuls. L’un est le bourreau, l’autre le torturé. L’un d’eux, après cette rencontre, sortira peut-être pour fumer une cigarette et se rétablir des aigreurs d’avoir eu à supporter la souffrance de l’autre. L’autre, le torturé, aura perdu à jamais la « confiance dans le monde », après avoir été manipulé, avoir souffert et senti ce qu’il n’avait pas voulu, perdu l’espoir en une quelconque aide qui aurait pu passer par la porte dont il n’avait pas la clé, et avoir réalisé que rien n’aurait pu changer ou arrêter la main de l’autre homme. Améry ajoute qu’espérer l’aide dans le désarroi est ce qui soutient la vie humaine, mais aussi la vie en général. Il appelle cela le « principe espérance ». Cet écrit fait partie des textes ayant la capacité de changer le lecteur. Comme le disait Kafka, un livre ne mérite d’être lu que s’il traverse le cerveau comme une hache. Cette idée s’applique au livre d’Améry. Son texte ouvre une perspective qui nous permet de voir des faits considérés comme communs ou banals, des événements que d’habitude nous aurions tendance à classer parmi les « faits divers », d’une manière qui tend à nous faire trembler, perdre la notion que nous nous appuyons sur le sol dont nous vérifions qu’il n’a pas la solidité que nous imaginions. Récemment, une émission de télévision [3] présentait une scène diffusée sur Internet filmée par un téléphone portable. Une jeune fille est assise sur le banc d’un vestiaire dans un collège. Une autre jeune fille s’en approche et commence à lui faire peur ; elle tape des mains tout en parlant, puis soudain l’une des mains change de direction et gifle le visage de la jeune fille assise. Celle-ci ne lève pas la tête et reçoit un deuxième coup au visage ; elle tente un léger mouvement du pied et reçoit un coup de pied et une gifle. La jeune fille debout rit, saute, se tourne vers le téléphone qui la filme, balance ses cheveux, sautille en montrant un rictus qui aurait pu paraître comme un signe de joie. L’autre jeune fille garde la tête tournée vers le sol, il n’y a rien à faire. La scène se distingue quelque peu de celle décrite par Améry : les deux jeunes filles ne sont pas seules. On pressent la présence d’au moins une autre personne, celle qui braque le téléphone portable sur la scène. Cette différence aggrave peut-être la situation : aucun espoir de secours, même en présence d’une autre personne dans la salle, puisqu’elle s’est montrée tout à fait claire sur le fait qu’elle n’interromprait guère la scène. Tous les participants sont très jeunes, nous pourrions supposer (puisque les visages ne sont pas visibles dans ce genre d’émission) qu’ils ont entre 13 et 15 ans. N’oublions pas que les milices génocides de Pol Pot avaient exactement le même âge, de même que dans les Jeunesses hitlériennes où il s’agissait de l’âge marquant le passage aux fonctions les plus risquées comme les excursions punitives, autrement dit les premiers assassinats. Une objection possible pourrait être la critique selon laquelle cette scène décrite dans un collège n’a qu’un rapport lointain, voire aucun rapport, avec les extrêmes qu’introduit Améry. Nous préférons néanmoins nous en tenir à la position contraire et supporter l’objection, en soutenant que la scène du collège est effectivement une situation de torture, présentant véritablement la configuration d’un crime contre l’humanité, celle de la jeune fille qui a perdu toute confiance dans le monde dès la première gifle, a ressenti ce qu’elle n’avait pas voulu ressentir dans sa chair et a vécu l’éternité de constater que personne ne viendrait à son secours. Elle est une « victime ».
La dénomination « elle est une victime », d’un certain point de vue, s’avère cruciale, autrement dit elle est victime sans un « mais », « néanmoins », « éventuellement », « peut-être qu’elle… », et toute une suite d’aberrations affirmatives que nous nous sommes habitués à prononcer. L’intention de ses interlocuteurs dans la salle était annihilante, aucun des personnages ne prenait en compte son existence, sa présence était effacée par les objectifs qui devaient être atteints, quels qu’ils soient, et rien ni personne ne pouvait arrêter la scène. Au-delà de ce que nous pourrions supposer et de ce que nous prétendons croire, les images montrent une partie infime de l’événement, démentant ainsi totalement la célèbre phrase : « Une image vaut mille mots », qui semble être de nos jours un commandement incontesté. Ce n’est qu’un endormissement dans la médiocrité, puisque les images, quelles qu’elles soient, y compris celles des rêves évidemment, impliquent absolument un travail d’interprétation de l’observateur, une traduction dans une narrativité sans laquelle le « noyau », comme le dirait Nicolas Abraham, demeure enterré dans une scène spectaculaire qui ne dit rien d’autre que l’effet sidérant ou hypnotique. Les intentions apparaissent dans la narrativité et c’est par l’acte de narrer la scène que nous pouvons entrevoir la salle de torture puisque, dans le cas contraire, nous dormons éveillés en pensant qu’il s’agit seulement d’une querelle de collégiens ; nous savons, toutefois, depuis le jeune Törless de Musil, qu’une querelle de collégiens de nos jours est tout sauf une simple querelle de collégiens.
Depuis l’article fondateur de Ferenczi « La confusion de langue entre les adultes et l’enfant », nous n’ignorons plus le moment clé où l’enfant agressé essaye de raconter l’événement à quelqu’un de son entourage, et c’est la manière dont celui-ci reçoit le récit qui scelle ce que l’auteur a appelé « trauma ». Si la personne à qui l’enfant adresse le récit répond avec dédain ou incrédulité, Ferenczi affirme que c’est à ce moment que se constitue le trauma. Évidemment sans prononcer le mot, Ferenczi souligne la valeur du témoignage, dont l’une des limites a été mise en avant par Appelfeld lors d’une conférence à Paris en 2007 :
Ce que j’écris se rapporte à ce que j’ai vécu. Mais ce que j’ai vécu, je suis obligé de le diminuer et de le réduire et de le diminuer encore, contrairement aux romanciers qui s’attardent sur certaines situations pour que nous puissions voir. Moi, j’ai besoin de diminuer, autrement je ne serais pas à même de parler et encore moins de narrer ce que j’ai vécu [4].
Ainsi, dans la perspective du narrateur-témoin, pour que les faits deviennent passibles d’être narrés, ils doivent être miniaturisés, voire désignifiés, afin de se situer dans le cadre d’une narration. L’auditeur non seulement ne doit pas se laisser leurrer et tranquilliser par le processus de contraction imposé par le narrateur, mais aussi resignifier, permettre à l’acte téméraire d’être ébranlé, et conférer de la substance aux mots entendus. À ce propos, nous pourrions peut-être tous reconnaître l’un des derniers grands textes de Freud, de 1937, « Constructions en analyse » : le travail de l’analysant consiste à se souvenir, celui de l’analyste à construire une hypothèse. La scène d’Améry et celle du collège, en reprenant du souffle et en laissant transparaître le « noyau » par le travail du narrateur et de celui qui prétend ne pas demeurer indifférent au message, annoncent une mort, que nous pourrions dire en cours. »
Fabio Landa
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« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension. »
Ghassan Salamé
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« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la VEHEMENCE des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvéniens, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »
Othenin d’Haussonville
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‘ »Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion »
Questions posées: Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?’
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Confondu à tort avec le concept d’État voyou, complice du terrorisme international, la notion d’état défaillant recouvre un ensemble bien plus large de situations. Un État défaillant est en effet un état qui ne remplit pas les fonctions régaliennes essentielles en matière d’ordre public, de police, de justice, et qui ne parvient pas à s’opposer aux troubles internes aux crises politiques ou éthniques provoquant l’éxode de certaines populations voire le déclenchement de guerre civile un état est donc qualifié de défaillant lorsqu’il n’y a aucune autorité centrale en mesure d’assurer à titre exclusif l’exercice de la violence légitime au sein des frontières dudit pays et lorsqu’ils n’assure pas le respect des droits de la personne et la satisfaction des besoins fondamentaux des populations. »
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Jean-Hervé Lorenzi
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« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation »
L’ancien agent du KGB, Yuri Bezmenov, met en garde l’Amérique contre la subversion idéologique
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«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »
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« Il y a bien de l’intolérable, même et surtout pour le tolérant ! Moralement : c’est la souffrance d’autrui, c’est l’injustice, c’est l’oppression, quand on pourrait les empêcher ou les combattre par un mal moindre. Politiquement : c’est tout ce qui menace effectivement la liberté, la paix ou la survie d’une société (ce qui suppose une évaluation, toujours incertaine, des risques), donc aussi tout ce qui menace la tolérance, dès lors que cette menace n’est pas simplement l’expression d’une position idéologique (laquelle pourrait être tolérée), mais bien d’un danger réel (lequel doit être combattu, et par la force s’il le faut). Cela laisse place à la casuistique, dans le meilleur des cas, et à la mauvaise foi, dans le pire — cela laisse place à la démocratie, à ses incertitudes et à ses risques, qui valent mieux pourtant que le confort et les certitudes d’un totalitarisme. «
Le paradoxe de la tolérance » ou les limites de la démocratie selon Karl Popper, Par Pauline Petit, Pierre Ropert, France Culture
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Conditions structurelles de stabilité dans les sociétés fragmentées et armées
L’ouverture politique dans les sociétés fragmentées et armées se stabilise lorsque trois conditions convergent : équilibre des forces coercitives créant une dissuasion mutuelle, élimination ou marginalisation des acteurs non-négociables, et épuisement matériel rendant le compromis rationnel pour tous. Lorsque ces conditions s’alignent, des règlements comme l’Édit de Nantes (1598) ou la Paix de Westphalie (1648) deviennent possibles. Lorsqu’elles ne le sont pas — ou qu’un seuil critique est franchi par le désarmement, l’élimination des modérés ou la destruction institutionnelle — les trajectoires politiques deviennent irréversibles, comme le démontre la séquence de la Paix d’Alès (1629) à la Révocation de l’Édit de Nantes (1685). La proposition analytique centrale émergeant de cette recherche est abrupte : les droits sans capacité de résistance ne sont pas des droits, mais une grâce — des privilèges révocables lorsque les conditions politiques changent.
Les guerres de Religion françaises comme laboratoire structurel
Les guerres de Religion françaises (1562-1598) fournissent le cas historique le plus clair pour comprendre comment l’ouverture politique réussit ou échoue dans les sociétés fragmentées et armées. Après trente-six ans de guerre civile, l’Édit de Nantes établit un règlement qui dura quatre-vingt-sept ans — non parce que les acteurs embrassèrent la tolérance, mais parce qu’aucune partie ne conservait la capacité d’atteindre ses objectifs maximalistes.
Le génie de l’Édit résidait dans sa structure d’application. Au-delà des quatre-vingt-douze articles accordant des droits religieux, deux brevets secrets établirent la fondation coercitive : 150 places de sûreté (forteresses) maintenues par les huguenots, paiements annuels de 180 000 écus pour les ministres et garnisons protestantes, et tribunaux bipartites (Chambres de l’Édit) pour arbitrer les différends. Cela créa ce que les contemporains appelèrent un « État dans l’État » — les huguenots conservèrent une capacité militaire suffisante pour imposer des coûts inacceptables à toute partie tentant de révoquer leurs droits.
Les variables structurelles critiques permettant ce règlement furent l’impasse militaire (aucun camp ne pouvait gagner), l’épuisement matériel (toutes les parties étaient en faillite), et l’élimination des acteurs non-négociables. La Ligue catholique et sa faction urbaine radicale, les Seize, devaient être détruites avant que les catholiques modérés puissent accepter le compromis. Cela nécessita l’assassinat par Henri III des dirigeants Guise (1588), la purge par Mayenne des Seize après leur exécution de magistrats (1591), la conversion d’Henri IV (1593), et une corruption stratégique dépassant 32 millions de livres pour acheter l’allégeance nobiliaire. Ce n’est qu’après que ces acteurs furent marginalisés ou achetés que les politiques — catholiques qui privilégiaient l’unité nationale sur l’uniformité religieuse — purent permettre le règlement.
La Paix d’Alès (1629) démontre comment cette configuration se défait. Le cardinal de Richelieu, considérant la capacité militaire protestante comme « un danger pour l’État », démantela les places de sûreté tout en préservant nominalement les droits religieux. L’intervalle de 56 ans avant la Révocation de 1685 ne fut pas la preuve d’une tolérance stable mais d’une vulnérabilité structurelle attendant d’être exploitée. Les dragonnades de Louis XIV (1681-1685) — soldats logés dans les maisons protestantes avec licence d’abuser — convertirent des populations contraintes avant que la révocation formelle n’élimine les droits de papier qui n’avaient plus de soutien coercitif.
Westphalie et l’impossibilité de l’hégémonie
La guerre de Trente Ans (1618-1648) confirme une thèse complémentaire : lorsqu’aucune partie ne peut imposer l’hégémonie, la fragmentation devient le fondement du règlement plutôt que son obstacle. La structure constitutionnelle du Saint-Empire romain germanique — environ 360 entités distinctes avec de multiples acteurs de veto — créa des conditions où chaque projet hégémonique échoua.
Le projet Habsbourg de Ferdinand II approcha du succès en 1629, contrôlant pratiquement toute l’Allemagne après avoir vaincu le Danemark. Son dépassement fatal fut l’Édit de Restitution, exigeant le retour de toutes les terres ecclésiastiques sécularisées depuis 1555. Cela unit les princes protestants et catholiques contre l’absolutisme impérial, invitant l’intervention suédoise sous Gustave-Adolphe (1630) puis l’entrée française (1635). Le schéma se répéta : chaque quasi-victoire déclencha une intervention compensatrice.
Les acteurs armés autonomes compliquèrent davantage le règlement. Les entrepreneurs militaires comme Albrecht von Wallenstein opéraient hors des relations normales État-mandant, commandant des armées de 50 000 hommes levées à titre personnel et financées par des « contributions » — extraction systématique des territoires traversés. Lorsque Ferdinand II devint méfiant de l’indépendance de Wallenstein, il le fit assassiner (1634). Mais le problème structurel persista : les armées dépendant des contributions avaient des incitations à prolonger le conflit indépendamment des objectifs politiques de leurs mandants.
La Paix de Westphalie émergea de l’épuisement mutuel après huit millions de morts et des baisses de population dépassant 50 % dans certaines parties d’Allemagne. Comme l’observa Henry Kissinger, le règlement « reflétait un accommodement pratique à la réalité, non une intuition morale unique ». Le Normaljahr de 1624 gela les frontières religieuses à un statu quo acceptable pour aucun camp mais préférable à la dévastation continue. Crucialement, Westphalie constitutionnalisa la fragmentation — les princes gagnèrent une autonomie renforcée incluant des pouvoirs de traités, tandis que la coquille impériale fut préservée. Cet arrangement dura 150 ans parce que la même fragmentation qui empêchait la consolidation hégémonique empêchait aussi toute partie de renverser le règlement.
Le consensus académique (Krasner, Osiander) reconnaît maintenant que le « modèle westphalien » de systèmes d’États souverains est largement un mythe — les traités réels concernaient la constitution impériale interne, non les principes internationaux de non-intervention. Mais la logique structurelle reste instructive : la paix émergea non d’un accord de principe mais de la reconnaissance de l’impossibilité.
Théorie de la formation étatique et fondement coercitif des droits
Le cadre belliciste de Charles Tilly — « la guerre fit l’État, et l’État fit la guerre » — explique la structure profonde sous-jacente à ces règlements historiques. La séquence guerre → taxation → coercition → institutions décrit comment les États européens monopolisèrent progressivement la violence par l’élimination des armées privées, la subordination des acteurs autonomes, et la professionnalisation des forces armées. Au XIXe siècle, les États avaient « réduit les rôles gouvernementaux des fermiers fiscaux, entrepreneurs militaires et autres intermédiaires indépendants ».
La distinction de Michael Mann entre pouvoir despotique (pouvoir sur la société) et pouvoir infrastructurel (pouvoir à travers la société) clarifie pourquoi la simple capacité coercitive est insuffisante. Le pouvoir despotique — la capacité de prendre des décisions arbitraires sans consultation — ne requiert pas la coopération citoyenne. Le pouvoir infrastructurel — « la capacité routinière de pénétrer la société civile via la loi, la taxation et la surveillance » — requiert des relations coopératives entre citoyens et gouvernement. L’ouverture politique (démocratisation) requiert un passage du pouvoir despotique au pouvoir infrastructurel, non simplement la suppression de la capacité despotique. Un État qui perd le pouvoir despotique sans gagner le pouvoir infrastructurel devient un État défaillant plutôt que démocratique.
Les arguments de dépendance au sentier de Thomas Ertman ajoutent une dimension temporelle : le moment compte. Les États qui construisirent une infrastructure administrative avant 1450 furent « contraints de s’appuyer sur des modèles propriétaires de possession d’offices et sur des réseaux de clients puissants » — créant des structures patrimoniales résistantes à la réforme. Ceux construits après 1450 purent s’appuyer sur de nouvelles techniques organisationnelles (droit romain, bureaucrates formés à l’université), permettant des résultats bureaucratiques. Les choix précoces contraignent les possibilités ultérieures par des mécanismes auto-renforçants.
La synthèse produit une proposition abrupte : l’ouverture politique sans État coercitif unifié est structurellement périlleux. Lorsque l’État ne peut garantir le fondement coercitif des droits politiques — lorsque les minorités ne peuvent compter sur l’application contre les détenteurs de pouvoir locaux, lorsque la compétition électorale devient compétition violente, lorsque les droits de propriété dépendent de la protection armée — alors les droits deviennent des privilèges accordés par quiconque contrôle la violence locale. Le cas français démontre cela précisément : les droits huguenots étaient applicables tant que les places de sûreté existaient, et révocables une fois qu’elles ne l’étaient plus.
Mécanismes d’irréversibilité dans les conflits armés
La théorie de la dépendance au sentier identifie les mécanismes centraux par lesquels les trajectoires politiques deviennent des contraintes contraignantes. Le cadre de Paul Pierson met l’accent sur les rendements croissants — l’utilité des choix initiaux s’intensifie au fil du temps tandis que le coût du changement de voie devient prohibitif. Les jonctions critiques ouvrent des fenêtres de possibilité qui se ferment une fois que les choix s’institutionnalisent, créant des séquences caractérisées par la contingence (résultat non prédéterminé à la jonction) suivie de l’inertie (trajectoire maintenue vers son résultat).
Dans les contextes de conflit armé, cinq mécanismes d’irréversibilité interagissent pour transformer les possibilités politiques :
L’élimination des modérés remodèle les populations d’acteurs par la violence. Les groupes extrémistes possèdent « un avantage comparatif dans l’organisation de conflits violents ». Les études de résistance partisane pendant la Seconde Guerre mondiale montrent des effets de sélection persistant pendant des décennies — le Parti communiste italien gagna des votes aux dépens des partis centristes dans les zones de plus forte activité de résistance, avec des effets visibles jusqu’à la fin des années 1980. Lorsque les modérés sont éliminés, les acteurs capables de négocier un règlement n’existent plus.
L’asymétrie coercitive crée des dynamiques de pouvoir auto-renforçantes. Les « rendements croissants au pouvoir » signifient que les acteurs puissants façonnent les paysages politiques et économiques à leur avantage. En Syrie, les forces de sécurité du régime dominées par les alaouites créèrent des asymétries qui éliminèrent les options de défection — les troupes régulières diminuèrent de 295 000 à 110 000 par les défections, ne laissant que ceux ayant des enjeux existentiels dans la survie du régime.
L’accumulation de capital de guerre génère des clientèles pour la continuation du conflit. Les groupes armés développent des flux de revenus — contrôle de ressources naturelles, frais de péage, extorsion — constituant des économies de guerre. « Les nouvelles élites du conflit ont un intérêt direct à continuer la violence ou à maintenir les arrangements existants. » Les anciens profiteurs de guerre résistent aux transitions de paix parce que leur capital dépend du conflit.
La destruction institutionnelle élimine la capacité de gouvernance. « Les perturbations de l’organisation économique furent environ 20 fois plus coûteuses que la destruction du capital » selon l’analyse de la Banque mondiale sur la Syrie. Lorsque les banques centrales, les ministères et les tribunaux perdent en efficacité, la reconstruction nécessite « d’énormes engagements soutenus soutenus par la menace de la force ». La destruction de la capacité institutionnelle « peut être l’une des principales raisons pour lesquelles la majorité des pays post-conflit retombent dans le conflit dans les 10 ans ».
La transformation démographique par le déplacement, le traumatisme et le changement de population crée des conditions sociales irréversibles. Trente pays ont connu un déplacement dépassant 10 % de la population ; dans dix pays, la proportion dépasse 40 %. « Des générations entières ont grandi dans des cultures de guerre armée et de violence. » Avant que les économies ou les institutions puissent être reconstruites, « ces sociétés devront affronter l’échelle et l’ampleur de ces héritages de violence ».
Identification de seuils et points de bascule
La recherche informatique récente sur les dynamiques de polarisation (Macy et al., 2021) fournit un cadre théorique pour comprendre quand les trajectoires deviennent irréversibles. L’intuition clé est l’hystérésis asymétrique : deux seuils différents existent — l’un lorsque la polarisation augmente (CP), l’autre lorsqu’elle diminue (CR). Si le seuil de remédiation CR tombe en dessous du seuil de détérioration CP, « les dynamiques peuvent être difficiles à inverser ». Au-dessus de niveaux critiques, « la remédiation peut être incapable de compenser les dynamiques auto-renforçantes ».
L’analogie du réacteur nucléaire capture le mécanisme : « Jusqu’à un certain point, les techniciens peuvent faire redescendre la température du cœur… Mais si la température devient critique, il y a une réaction en chaîne qui ne peut être arrêtée. » De même, les systèmes politiques peuvent passer des points de bifurcation après lesquels aucun niveau d’intervention ne peut restaurer les conditions précédentes.
Les indicateurs structurels d’approche de l’irréversibilité incluent le rétrécissement de l’espace politique (moins d’alternatives viables demeurent), l’échec de chocs unificateurs (les crises divisent plutôt qu’unissent), l’élimination d’acteurs modérés (les partenaires de négociation disparaissent), la consolidation de l’économie de guerre (les intérêts acquis dans la continuation se renforcent), l’effondrement institutionnel en dessous du seuil critique (la capacité étatique pour les fonctions de base échoue), et la transformation démographique (le déplacement et le traumatisme remodèlent le tissu social).
La recherche sur le piège du conflit de Paul Collier fournit un ancrage empirique : « La guerre civile double typiquement le risque de guerre ultérieure : environ la moitié de tous les pays post-conflit retombent dans le conflit. » Le piège opère par la destruction économique (déclin du PIB, fuite des capitaux), la destruction institutionnelle (les institutions formelles s’effondrent), la perte de capital humain (exode des cerveaux, éducation perdue), et l’érosion du capital social (les équilibres comportementaux passent de la coopération à la défection). Une fois que la réputation d’honnêteté est perdue, les incitations au comportement honnête s’affaiblissent — une dynamique auto-renforçante qui piège les sociétés dans des équilibres de faible confiance.
Configurations contemporaines à travers le prisme historique
La Syrie, le Sahel et l’Égypte illustrent comment ces variables structurelles se combinent pour produire des résultats différents. Chaque cas valide le cadre tout en démontrant les limites de la transposition historique.
La Syrie exhibait une fragmentation coercitive extrême : forces du régime dépendant de milices soutenues par l’Iran et de l’intervention russe ; opposition divisée entre des centaines de factions qui « fonctionnent davantage comme organisation parapluie que chaîne de commandement militaire traditionnelle » ; FDS kurdes maintenant une gouvernance autonome ; et acteurs non-négociables incluant ISIS et (initialement) HTS. Les effets de sélection furent classiques — les modérés de l’ASL furent « systématiquement éliminés » ou absorbés par des groupes djihadistes. La transition de décembre 2024, rendue possible par l’effondrement du soutien russe/iranien, représente une jonction critique dont le résultat reste dépendant du sentier selon que l’ancien leadership djihadiste peut construire des institutions inclusives.
Le Sahel démontre le piège du conflit sous sa forme pure. L’autorité étatique effective a été « absente de grandes parties de cette région depuis longtemps (selon certains comptes, depuis la chute de l’Empire Songhay au XVIe siècle) ». La violence s’est intensifiée d’environ 1 000 morts annuellement en 2012 à 7 620 au premier semestre 2024. Le cercle vicieux est complet : l’expansion djihadiste déclenche une crise de légitimité gouvernementale ; les abus des forces de sécurité stimulent le recrutement ; la violence intercommunautaire génère la formation de milices ethniques ; les coups d’État (Mali, Burkina Faso, Niger) produisent l’isolement international et un vide sécuritaire. Le JNIM commande « la majorité (au-dessus de 60 pour cent) » du contrôle territorial au Mali et au Burkina Faso — et contrairement à HTS, ne montre aucune trajectoire de modération.
L’Égypte fournit le cas inverse : ouverture politique déstabilisatrice lorsque l’asymétrie coercitive permet la restauration autoritaire. L’armée maintint le monopole de la violence organisée tout en tolérant la compétition électorale civile (2011-2013). Lorsque le succès électoral des Frères musulmans menaça « la dominance de l’armée sur l’ancien État », la configuration structurelle prédétermina le résultat. Le coup d’État de juillet 2013 fut une jonction critique fermant les voies démocratiques ; le massacre de Rabaa (août 2013) élimina l’opposition organisée. L’Égypte démontre que l’ouverture politique déstabilise plutôt que stabilise lorsqu’un acteur conserve une capacité coercitive écrasante et perçoit le compromis comme une menace existentielle.
Cartographie des configurations aux résultats
La recherche permet une cartographie systématique des configurations structurelles aux résultats probables :
Le règlement négocié devient possible lorsque : les forces coercitives sont grossièrement équilibrées créant une dissuasion mutuelle ; les acteurs non-négociables ont été éliminés ou marginalisés ; l’épuisement matériel rend le compromis rationnel pour toutes les parties ; des factions modérées existent comme partenaires de négociation ; les puissances externes soutiennent plutôt que sapent le règlement. L’Édit de Nantes (1598) et Westphalie (1648) nécessitaient tous deux cette configuration.
L’équilibre instable émerge lorsque : l’équilibre existe mais les acteurs non-négociables conservent la capacité ; ou lorsque le désarmement a créé une vulnérabilité structurelle non encore exploitée. La période 1598-1629 pour les protestants français exemplifie le premier ; 1629-1685 exemplifie le second. La Syrie contemporaine (2025) peut occuper un espace similaire — le gouvernement dirigé par HTS fait face aux défis des FDS, à l’insurrection ISIS, et à des mécanismes d’engagement incertains.
L’élimination ou la subordination permanente se produit lorsque : l’asymétrie coercitive permet à l’acteur dominant d’imposer une solution ; le désarmement supprime la capacité de résistance de la minorité ; les garants externes sont absents ou alignés avec le pouvoir dominant. La Révocation de 1685 représente ce résultat, comme l’Égypte post-2013.
La fragmentation persistante résulte lorsque : aucun acteur ne peut atteindre la consolidation ; les parrains externes soutiennent des factions concurrentes ; les dynamiques de piège de conflit empêchent l’épuisement ; les économies de guerre génèrent des incitations à la continuation. Le Sahel occupe actuellement cette configuration, comme la Syrie (2012-2024).
Limites structurelles de la transposition historique
La voie belliciste vers la formation étatique — éliminer les concurrents par une guerre soutenue — fait face à des barrières structurelles dans les contextes contemporains qui n’existaient pas dans l’Europe moderne précoce.
Les contraintes internationales empêchent la consolidation coercitive. La norme contre la conquête territoriale signifie que les États défaillants persistent plutôt que d’être absorbés par des voisins plus forts. La doctrine d’intervention humanitaire, R2P, et la surveillance internationale contraignent les stratégies d’élimination. Les parrains externes fournissent des bouées de sauvetage empêchant l’épuisement matériel qui força les règlements modernes précoces.
L’intégration économique exclut la construction étatique autarcique. Les États fragmentés contemporains ne peuvent atteindre l’autosuffisance. La reconstruction nécessite un financement international indisponible sans règlement politique. L’isolement économique accélère l’effondrement plutôt que de forcer la consolidation — l’opposé des dynamiques modernes précoces où la guerre et l’extraction construisirent la capacité étatique.
Les communications permettent des acteurs non-négociables transnationaux. ISIS et le JNIM opèrent à travers les frontières via des réseaux impossibles dans les contextes modernes précoces. La radicalisation rapide et la coordination permettent aux acteurs non-négociables de se régénérer après les défaites locales.
Les horizons temporels sont incompatibles. La formation étatique européenne s’est produite sur des siècles. Les horizons temporels politiques contemporains — cycles électoraux, durées d’attention médiatique, urgences humanitaires — ne peuvent accommoder la coercition soutenue qui produisit les États modernes précoces consolidés.
L’implication n’est pas que l’histoire est non pertinente mais que l’histoire illumine les mécanismes sans prescrire les voies. L’élimination des modérés, l’importance du soutien coercitif pour les droits, le rôle de l’épuisement matériel dans la possibilité de règlement — ces mécanismes opèrent dans les contextes contemporains. Mais les configurations structurelles empêchant leur résolution par les voies modernes précoces doivent être reconnues.
L’irréversibilité comme catégorie analytique centrale
La recherche soutient le traitement de l’irréversibilité non comme considération secondaire mais comme la catégorie analytique centrale pour comprendre la possibilité politique dans les sociétés fragmentées et armées. Trois types d’irréversibilité émergent :
L’irréversibilité structurelle se produit lorsque les processus de dépendance au sentier créent des contraintes contraignantes par des rendements croissants. La Paix d’Alès (1629) créa une vulnérabilité structurelle qui aurait pu être inversée par la restauration de la capacité militaire protestante — mais ne le fut pas, parce que la configuration qui permit le désarmement (monarchie centralisatrice puissante) empêcha aussi la restauration.
L’irréversibilité au niveau des acteurs se produit lorsque la violence transforme la population d’acteurs politiques. L’élimination des modérés, l’accumulation de capital de guerre, et la socialisation générationnelle à la violence produisent des configurations d’acteurs incapables de négocier un règlement. Aucune intervention faisable ne peut ressusciter des factions modérées éliminées.
L’irréversibilité institutionnelle se produit lorsque la destruction passe des seuils en dessous desquels la capacité de gouvernance ne peut être reconstruite. Le coût de reconstruction estimé de la Syrie de 250 milliards à 1 billion de dollars représente une échelle de destruction institutionnelle qui ne peut être réparée dans les horizons temporels politiques pertinents.
La question critique pour toute société fragmentée et armée est donc : quels seuils d’irréversibilité ont déjà été franchis ? La Syrie post-2024 en a franchi certains (destruction institutionnelle, transformation démographique) mais peut-être pas d’autres (si HTS se modère avec succès). Le Sahel peut avoir franchi des seuils par des épidémies de coups d’État et la consolidation territoriale djihadiste qui excluent le retour à la gouvernance civile. L’Égypte a franchi des seuils de restauration autoritaire qui éliminèrent l’opposition organisée.
Propositions centrales
Cette recherche produit plusieurs propositions pour l’analyse structurelle de l’ouverture politique dans les sociétés fragmentées et armées :
Premièrement, les droits sans capacité de résistance sont une grâce, non des droits. Ils dépendent de la bonne volonté continue de ceux qui contrôlent le pouvoir coercitif et sont révocables lorsque les conditions changent. La trajectoire huguenote de 1598 à 1685 démontre cela avec une clarté exceptionnelle.
Deuxièmement, les acteurs non-négociables doivent être éliminés ou marginalisés avant que le règlement ne devienne possible. La Ligue catholique et les Seize devaient être détruits ; ISIS et les affiliés d’al-Qaïda présentent le même défi structurel. Là où les acteurs non-négociables conservent la capacité, l’ouverture politique échoue ou produit des équilibres instables.
Troisièmement, l’épuisement matériel permet le règlement en rendant le compromis rationnel lorsque le conflit continu ne peut atteindre les objectifs. Westphalie émergea après une dévastation mutuelle ; le soutien externe contemporain empêche l’épuisement qui forcerait le règlement.
Quatrièmement, l’ouverture politique sans État coercitif unifié est structurellement périlleux. Quelqu’un doit garantir le fondement coercitif des droits politiques — que ce soit l’État lui-même, les acteurs internationaux, ou le partage du pouvoir négocié parmi les groupes armés domestiques. Là où personne ne peut fournir cette garantie, les droits deviennent des privilèges dépendant des configurations de pouvoir locales.
Cinquièmement, des seuils d’irréversibilité existent et peuvent être franchis. Une fois passés, aucune intervention faisable ne restaure les conditions précédentes. L’identification de ces seuils — avant qu’ils ne soient franchis — représente le défi analytique central.
Sixièmement, l’histoire illumine mais ne justifie rien. Les mécanismes visibles dans l’Europe moderne précoce — sélection compétitive, élimination modérée, consolidation coercitive — opèrent dans les contextes contemporains. Mais les voies par lesquelles les États modernes précoces résolurent la fragmentation sont indisponibles aujourd’hui. L’analyse structurelle doit identifier les mécanismes sans présumer la répétition des résultats.
La tâche analytique fondamentale n’est donc pas la prescription mais la cartographie de configuration : identifier quelles variables structurelles sont présentes, quels seuils ont été franchis, et quelles possibilités politiques demeurent. Dans les sociétés fragmentées et armées où le pouvoir coercitif est dispersé, les acteurs non-négociables conservent la capacité, et les puissances externes rivalisent, la prédiction structurelle est que l’ouverture politique déstabilisera plutôt que stabilisera — à moins que la configuration puisse être déplacée par l’élimination des acteurs non-négociables, l’établissement d’un équilibre coercitif, ou la création de garanties externes crédibles. Là où ces interventions sont impossibles, la trajectoire vers la fragmentation persistante ou l’élimination des groupes vulnérables suit une logique structurelle, non un échec moral. »
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» Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. «
Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem, Analyses Claude
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» Un chiffre révèle la profondeur du dilemme iranien : 43% des Iraniens se déclarent ouverts à un régime autoritaire dirigé par un « homme fort », particulièrement en zones rurales et parmi les moins éduqués. Ce n’est pas un soutien idéologique au régime actuel mais une méfiance envers le chaos, alimentée par la mémoire collective des catastrophes régionales. »
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« « Maalouf pense qu’on exagère beaucoup l’influence des religions sur les peuples et qu’on ferait mieux d’observer «l’influence des peuples sur les religions». »
Interview, Le Temps, Amin Maalouf
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« Beaucoup en France semblent ne pas mesurer ce qu’a été la colonisation au Niger »
« Pour l’historienne Camille Lefebvre, qui a étudié la période de l’occupation coloniale au Niger à la fin du XIXe siècle, ce moment est primordial pour comprendre le ressentiment des Nigériens à l’égard de la France, même si ce dernier est instrumentalisé par les militaires qui ont renversé le président Mohamed Bazoum. »
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6 août 2023 à 17h48
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« Peu de temps après le coup d’État au Niger, l’historienne Camille Lefebvre, directrice de recherche au CNRS à l’Institut des mondes africains, publiait un message sur son compte X (ex-Twitter) : « Certains s’interrogent sur le pourquoi du ressentiment des populations du Niger à l’égard de la France. Une partie de ses raisons se trouve dans la violence de l’occupation coloniale dans cette région. Comprendre cette histoire est aujourd’hui nécessaire. »«
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« Beaucoup en France semblent ne pas mesurer ce qu’a été la colonisation au Niger » | Mediapart
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« Dans la première moitié du 15ème siècle les exactions des écorcheurs, directement liées à la mauvaise organisation des troupes et à de longues phases de démobilisation, ne sombrent pas dans l’indifférence des pouvoirs publics : de très nombreuses doléances dénoncent ces violences et poussent le roi à agir pour les juguler. Or, son objectif est ici éminemment politique : en condamnant les écorcheurs mais aussi en leur accordant parfois sa grâce, le souverain réaffirme sa place éminente dans le processus judiciaire et reconstruit son pouvoir en se posant comme le régulateur du conflit. Dans ce contexte la réforme de son armée en 1445 apparaît comme une mesure tout autant politique que militaire.
Au cours de l’époque moderne, les conflits accélèrent ces processus de politisation dans tous les pays d’Europe, ne serait-ce qu’en raison des effectifs mobilisés. La guerre, en effet, concerne de plus en plus de monde : des dizaines de milliers de combattants à la fin du XVIème siècle, des centaines de milliers pendant la France de Louis XIV, davantage encore pendant la Révolution et les guerres napoléoniennes… Le système de la milice, au XVIIIe siècle draine plus de 300 000 hommes dans les troupes françaises, une mobilisation considérable que la conscription accentue encore au début du 19e siècle. Désormais, les armées sont composées en grande partie de paysans qui se déplacent pendant plusieurs années sur de longues distances. Lorsqu’ils reviennent chez eux – s’ils n’ont pas fait souche ailleurs – ils ne sont plus tout à fait les mêmes, car ils ont connu, sous les drapeaux, des cultures, des langues, et des coutumes différentes des leurs. En brassant des populations qui s’ognoraient, en leur permettant de se découvrir parfois des intérêts communs, la guerre à grande échelle favorise les transferts culturels. Le soldat paysan, de retour chez lui, rapporte de ses voyages des expériences des observations et des nouvelles qui bénéficient à l’ensemble de la communauté à son niveau. Il contribue donc à une montée en généralité à la cristallisation d’une culture politique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Mais la politisation ne touche pas seulement les soldats et leur communauté d’origine. Elle concerne aussi les civils qui habitent les régions les plus sensibles, ceux qui subissent les passages des troupes et qui sont les plus exposés au risque d’invasion. On l’observe dès le 16ème siècle, car les citadins des régions frontalières se tournent vers l’état, conscients de leur fragilité à une époque où l’artillerie peut désormais ouvrir une brèche dans n’importe quel muraille. Même si, dans l’idéal, ils conçoivent toujours leur cité comme une petite république autonome, ils consentent parfois à sacrifier une partie de leur franchise sur l’hôtel de la sécurité et admettre la main mise de l’État sur leurs finances et leur armement pour éviter le pire. Sans doute, est-ce l’une des raisons pour lesquelles la politisation s’accélère en temps de crise de conflit : ces périodes permettant aux princes de se présenter comme un protecteur et un régulateur. »
La politique par les Armes : Conflits internationaux et politisation (XIV – XIX siècle), sous la direction de Laurent Bourquin, de Philippe Hamon, d’Alain Hugon et de Yann Lagadec, Presse Universitaire de Rennes
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« L’effondrement libyen a dispersé 20 millions d’armes vers le Sahel
La chute de Kadhafi en 2011 illustre comment l’effondrement sécuritaire devient ressource pour de multiples acteurs. Les 20+ millions d’armes légères stockées par le régime se sont dispersées vers le Sahel, le Moyen-Orient et l’Afrique subsaharienne. Selon Conflict Armament Research, 75% des armes saisies auprès de groupes armés sahéliens entre 2012-2018 ont été tracées vers les stocks libyens — incluant 15 000-20 000 missiles sol-air portatifs (MANPADS).
La fragmentation libyenne a produit 1 600+ groupes armés et 250 000-300 000 miliciens au pic, selon International Crisis Group. Cette multiplicité sert des intérêts divergents : élites locales contrôlant des territoires, villes-États autonomes (Misrata, Zintan), économies de contrebande (carburant, migrants, armes). Les interventions de Wagner (Russie), des Émirats et de la Turquie ont alimenté cette fragmentation plutôt que de la résoudre.
En Irak, l’Ordre n°2 de la CPA dissolvant l’armée (mai 2003) a démobilisé 400 000 soldats et exclu 50 000+ officiers de tout emploi public. Cette décision, largement considérée comme catastrophique, a fourni main-d’œuvre et expertise aux groupes insurgés. L’État islamique, contrôlant 88 000 km² et 8-10 millions de personnes à son apogée, a émergé de ce chaos — facilité par la libération de détenus de Camp Bucca dont Abu Bakr al-Baghdadi.
Les Forces de Mobilisation Populaire (Hashd al-Shaabi), créées en 2014 avec 130 000-150 000 combattants et un budget de 2,6 milliards $/an, illustrent comment les milices peuvent devenir des acteurs para-étatiques pérennes, certaines brigades maintenant une loyauté primaire envers l’Iran plutôt que l’État irakien »
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« 2.3 Groupes idéologico-religieux
Profil
Djihadistes, messianiques, apocalyptiques
Recrutement transnational
Logique
Arme = outil sacré
Mort valorisée, compromis refusé
Danger
Maximum
Radicalisation cumulative
Effondrement des normes
Catégorie la plus dangereuse : très peu réversible. »
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« « Et pourtant! Ce sont les prédicateurs du carême qui, les premiers, à Paris, ont transformé les églises en salles de réunions publiques; ce sont eux qui, au lieu de s’en tenir à leurs sermons ordinaires, ont imaginé ces conférences sur l’économie sociale qui touchent de si près à la politique; ce sont eux qui, au mépris des lois du pays comme de leur état, se transforment en prédicants fanatiques, poussent l’une contre l’autre les deux fractions de la société toujours prêtes à se jeter l’une à l’autre des regards d’envie et de haine, excitent, passionnent, enflamment les esprits et les cœurs, en faisant entendre des paroles de revendication et d’excitation dont on peut malheureusement trouver des exemples dans les Pères de l’Église; ce sont eux enfin qui, se ressouvenant des temps de la Ligue, prétendent, sous prétexte de défendre leur foi, se mettre à la tête d’un nouveau parti qui s’appellera le parti catholique, parti qui a pour doctrine la politique de l’excès du mal d’où le bien doit sortir un jour, parti qui a pour tactique de jeter la République et les républicains dans les résolutions extrêmes, dans les complications violentes, dans les luttes désespérées, AFIN DE PREPARER LA VENUE D’ UN QUELCONQUE SAUVEUR, prétendant dynastique ou général ambitieux qui se présentera le drapeau de l’ordre et de la pacification à la main ET CONFISQUERA LA LIBERTE SOUS PRETEXTE DE DEFENDRE L’ ORDRE. M. d’Hulst SAIT TOUT CELA, mais il n’en a rien dit. Pourquoi? Eh! tout simplement, parce que M. d’Hulst est le véritable, le digne porte-parole de ce parti détestable. Si M. d’Hulst n’était pas, avant d’être chrétien et prêtre, un sectaire politique des plus ardents, il ne chercherait pas, comme il le fait, à multiplier les questions à seule fin d’embarrasser le gouvernement. Un prêtre, un chrétien véritable n’aime ni les querelles ni la guerre, surtout les querelles sans cesse renaissantes, surtout la guerre acharnée, sans trêve ni merci, juste ou injuste, comme semble les aimer M. d’Hulst. A l’en croire, les curés de Paris et d’ailleurs n’ont aucun tort. Ceux qu’il poursuit de sa haine, ce ne sont même pas les perturbateurs, qu’il avait certes le droit de condamner, c’est le gouvernement. Pour lui, s’il y a eu des troubles, c’est parce que le gouvernement n’a rien fait pour les empêcher, et s’il n’a rien fait, c’est qu’il y avait intérêt. Quel intérêt? M. d’Hulst ne le dit pas; et cette réticence l’accuse. M. d’Hulst ne veut pas, ne demande pas, ne cherche pas l’apaisement. Cet état de malaise, d’agitation, de lutte commençante ne lui déplaît pas, en attendant mieux. Il sait bien où il veut aller, n’en doutez pas. Avec un tel adversaire car ici M. d’Hulst représente toute cette partie du clergé qui ne veut pas se soumettre il faudrait, ce semble, redoubler de sang-froid, ne pas donner tète baissée dans tous les pièges qu’il tend, comprendre que ces discussions irritantes qu’il soutient avec tant de calme et de désinvolture, lui profitent plus qu’elles ne lui nuisent, par tout ce qu’elles ajoutent à la confusion des esprits, à l’excitation si naturelle des passions. Que l’on ne s’imagine pas au moins que M. d’Hulst se plaigne de voir les scènes qui se produisent dans les églises! Il les ferait plutôt naître, ces scènes déplorables et scandaleuses; il les susciterait, il les développerait, ne fût-ce que pour avoir l’occasion de monter à la tribune, de prendre à partie le gouvernement de la République, de jeter dans le débat, du haut de la tribune, quelques-unes de ces paroles à double entente qui achèvent de tout perdre, en tout exagérant. Ah! que la politique est difficile, surtout la politique religieuse! C’est celle qui exigerait les plus grands ménagements, le plus de souplesse et de dextérité, la plus savante comme la plus opiniâtre patience, et c’est celle que l’on traite avec le plus de passion, d’emportement et de précipitation! A M. d’Hulst, sur la question des échauffourées de sacristie, M. Loubet, président du conseil, a fait une réponse très courte, mais très ferme et d’ailleurs suffisante. Il fallait s’en tenir là. Quand donc la majorité républicaine comprendra-t-elle que la politique religieuse est, comme la diplomatie, une affaire qui ne peut se traiter ainsi à la tribune, au pied levé; qu’il y faut apporter toutes sortes de moyens essentiellement variables, passer tour à tour de l’emploi de celui-ci à celui-là, suivant les hommes et les faits; que tel procédé qui réussit dans un cas ne réussit pas dans un autre, et qu’enfin ce qui importe, dans ce genre d’affaires, c’est avant tout d’avoir confiance dans ceux qui ont à les suivre et à les résoudre et de leur beaucoup accorder, afin de leur donner, avec toutes les faciltés, toute la force possible? Au lieu de cela, on aime mieux déclamer quelque peu. Eh! il s’agit bien de déclamer! Ce qu’il faut, c’est réduire les prêtres rebelles à l’obéissance : voilà le point cherché, voilà le point à atteindre.»
Eugène Spuller, L’évolution politique et sociale de l’église
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« « Voici une typologie approfondie, utilisée implicitement par les analystes sécurité/défense, mais rarement exposée clairement.
1. Civils armés : une catégorie faussement homogène
1.1 Civils « héritiers de conflit »
Profil
Anciens combattants démobilisés
Familles ayant conservé une arme « au cas où »
Zones post-guerre (Libéria, Sierra Leone, Angola, Mozambique)
Logique
Arme = assurance existentielle
Mémoire de l’effondrement de l’État
Méfiance structurelle envers les forces de sécurité
Danger
Faible individuellement
Élevé collectivement si tension communautaire
Armes facilement réactivables en cas de crise
Catégorie réversible si stabilité + programmes crédibles de désarmement.
1.2 Civils armés « économiques »
Profil
Éleveurs, agriculteurs, transporteurs
Zones de banditisme chronique (Sahel, nord Nigeria, RDC)
Logique
Arme = outil de travail indirect
Protection du bétail, des routes, des récoltes
Substitution à l’État absent
Danger
Montée rapide en violence intercommunautaire
Spirale représailles → vendetta → milices locales
Catégorie charnière : peut basculer vers milice.
1.3 Civils criminalisés
Profil
Jeunes urbains marginalisés
Chômage massif, gangs locaux
Favelisation / bidonvilles africains
Logique
Arme = capital social et économique
Contrôle de territoire, racket, trafic
Danger
Violences non idéologiques
Déstabilisation urbaine durable
Très difficile à résorber sans réforme économique lourde.
2. Groupes armés non étatiques : distinctions cruciales
2.1 Milices communautaires
Profil
Basées sur ethnie, clan, village
Défensives à l’origine
Logique
« On se protège parce que l’État ne le fait pas »
Auto-légitimation morale
Danger
Glissement rapide vers offensif
Nettoyage ethnique localisé possible
Souvent tolérées au départ, catastrophiques à moyen terme.
2.2 Groupes rebelles politico-militaires
Profil
Objectif de contrôle territorial ou étatique
Commandement structuré
Logique
Arme = instrument politique
Discipline relative, hiérarchie
Danger
Conflit prolongé
Négociation possible mais coûteuse
Acteurs rationnels, mais violents.
2.3 Groupes idéologico-religieux
Profil
Djihadistes, messianiques, apocalyptiques
Recrutement transnational
Logique
Arme = outil sacré
Mort valorisée, compromis refusé
Danger
Maximum
Radicalisation cumulative
Effondrement des normes
Catégorie la plus dangereuse : très peu réversible.
3. Acteurs criminels organisés : un État parallèle
3.1 Réseaux de trafic transfrontalier
Profil
Armes + drogue + migrants + or
Sahel, Golfe de Guinée, Corne de l’Afrique
Logique
Pure rationalité économique
Corruption systémique
Danger
Capture de segments de l’État
Neutralisation des forces de sécurité
Déstabilisation silencieuse, souvent sous-estimée.
3.2 Banditisme armé massif
Profil
« Bandits » du Nigeria, Centrafrique, RDC
Semi-nomades, très armés
Logique
Violence prédatrice
Terreur comme méthode
Danger
Zones entières hors contrôle
Déplacements massifs de population
4. Forces étatiques : le problème tabou
4.1 Armées régulières fragiles
Problème clé
Mauvaise gestion des stocks
Soldes impayées
Défections
Source majeure d’armes illicites par :
Vol
Revente
Désertion armée
4.2 Forces de sécurité politisées
Profil
Garde présidentielle
Services parallèles
Logique
Arme = outil de maintien du pouvoir
Répression ciblée
Danger
Radicalisation de l’opposition
Militarisation de la politique
5. Origine réelle des armes : clarification essentielle
Contrairement au discours simpliste :
« Les armes viennent surtout de l’Occident aujourd’hui »
La majorité des armes africaines sont :
Restes de guerres passées
Détournements de stocks étatiques
Recyclage régional
Fabrication artisanale locale
Flux régionaux Sud-Sud »
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« Comme le note Jean-Pierre Filiu dans son analyse de l’ »État profond » au Moyen-Orient, le régime syrien a délibérément instrumentalisé et renforcé les groupes djihadistes pour discréditer l’opposition. Cette stratégie trouve son miroir dans l’analyse des mukhabarat régionaux : en Égypte, la contre-révolution de 2013 menée par Sissi écrase le Printemps arabe avec l’appui des services de renseignement ; en Tunisie, les tentatives de réforme des mukhabarat restent fragiles et régressent sous Kaïs Saïed ; en Irak, le démantèlement catastrophique des services de sécurité en 2003 par Paul Bremer crée le vide sécuritaire qui permet la montée de l’État islamique. »
…
…
« Voici une synthèse claire et complète du livre de Scott Mann Nobody Is Coming to Save You — en français, avec des éléments factuels sur l’auteur et les idées principales.
1) Qui est Scott Mann ?
Scott Mann est un retraité des forces spéciales américaines (Green Beret), lieutenant-colonel de l’US Army avec plus de vingt ans d’expérience en opérations spéciales. Il est également auteur à succès du New York Times, conférencier, coach en leadership et fondateur de programmes comme Rooftop Leadership et Task Force Pineapple, conçu pour aider les vétérans à se réintégrer.
2) Titre complet du livre
Nobody Is Coming to Save You: A Green Beret’s Guide to Getting Big Sh*t Done — littéralement : Personne ne va venir te sauver : le guide d’un Green Beret pour accomplir les grandes choses.
Ce n’est pas un roman de fiction, mais un livre de leadership et de développement personnel, basé sur l’expérience militaire de l’auteur et appliqué à la vie civile, professionnelle et sociale.
3) Thèse principale
Le message central est direct : personne n’arrivera de l’extérieur pour régler nos problèmes — que ce soit des crises personnelles, des divisions sociales, des tensions au travail ou des défis politiques et culturels.
Mann prend ses expériences en zone de conflit (où il devait survivre avec un petit groupe sans renforts immédiats) pour développer des stratégies de leadership applicables dans la vie civile.
4) Concepts clés du livre
a. “The Churn” (le tourbillon)
Mann décrit la société moderne comme plongée dans un état de confusion, de division, de distraction et de méfiance — il appelle cela The Churn. Cette réalité empêche les gens de se connecter authentiquement et de collaborer efficacement.
b. Rooftop Leadership
C’est la notion-pivot du livre : mener par l’exemple visible et réel, comme les Green Berets qui défendent littéralement des villages depuis les toits (rooftops) en Afghanistan.
Cette forme de leadership inclut :
la présence proactive,
la vulnérabilité assumée,
la fiction de la performance remplacée par l’authenticité,
et montre que pour gagner la confiance, il faut être là physiquement et émotionnellement — pas seulement donner des ordres.
c. Importance de l’histoire (storytelling)
Le livre insiste beaucoup sur le fait que les histoires forgent les liens humains. Raconter son vécu, ses luttes, ses failles est une façon de créer de la confiance et de réduire les fractures sociales — bien plus que des communications superficielles ou des slogans.
d. Leadership dans les environnements à faible confiance
Mann transpose ses compétences de commandement acquises dans des zones de guerre à des contextes civils où règnent méfiance, polarisation et fragmentation sociale. Il donne des outils pour :
naviguer dans des environnements émotionnellement complexes,
établir des relations solides,
susciter l’engagement sans autorité formelle.
5) Structure et approche
Le livre n’est pas un manuel sec. Il combine :
histoires personnelles, y compris des récits de combats et de décisions sous pression,
réflexions philosophiques sur la société moderne,
méthodes pratiques pour améliorer le leadership, la communication et les relations,
une analogie entre survie en zone hostile et survie dans une société divisée.
6) Résonance générale
Les critiques et lecteurs décrivent généralement le livre comme :
stimulant et honnête,
mélangeant leadership militaire et conseils pour la vie civile,
offrant des pistes utiles pour faire face à la polarisation, à la désunion et à la déconnexion dans les communautés et les organisations.
7) Pour qui ce livre est-il pertinent ?
cadres et dirigeants en environnements complexes,
personnes intéressées par le leadership pratique,
lecteurs confrontés à des contextes de haute incertitude sociale ou organisationnelle,
vétérans de guerre en reconversion,
individus intéressés par l’application des stratégies militaires à la vie quotidienne.
8) En résumé
Nobody Is Coming to Save You est un livre de leadership pragmatique et introspectif qui :
propose des stratégies tirées de l’expérience des forces spéciales,
rejette l’idée de “sauveur extérieur”
…
…
« »2.2 Groupes rebelles politico-militaires
Profil
Objectif de contrôle territorial ou étatique
Commandement structuré
Logique
Arme = instrument politique
Discipline relative, hiérarchie
Danger
Conflit prolongé
Négociation possible mais coûteuse
Acteurs rationnels, mais violents. » «
…
…
« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «
Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz
…
« « Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
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« « Le procédé le plus courant de la conscience satisfaite est de projeter la culpabilité refusée sur un objet extérieur contre lequel l’agressivité du surmoi tourne les colères de la conscience. L’ambivalence de tous nos actes, tous à des degrés divers chargés de culpabilité en même temps que d’innocence légère, nous est insupportable. Il est banal que l’on soupçonne chez autrui ce que convoitent inconsciemment, par-derrière notre conscience avouée, les pulsions inférieures du moi. La jalousie témoigne d’un désir confus d’adultère. Nous reprochons volontiers notre stagnation morale à nos éducateurs, à la difficulté des temps, à la mauvaise volonté des circonstances, quand notre mauvaise volonté est presque seule en cause. Ainsi les collectivités, travaillées en temps de crise d’une culpabilité secrète, trouvent-elles bientôt un bouc émissaire auquel jeter leur malheur. Nos indignations mêmes sont rarement pures. La foule qui hurle son horreur aux portes de nos palais de justice procède à un sacrifice de l’âge de pierre : elle vomit ses reproches intérieurs sur une victime expiatoire, pour s’en libérer avec violence sur un cas bien évident à ses yeux, qui les absorbe et la rejette du côté de l’innocence. De l’autre côté de la barricade morale, le prévenu se livre exactement à la même manœuvre de conscience. Après, comme sans doute avant son crime, il en déverse le poids sur un être moral aux limites confuses, mais qui comporte essentiellement, quels qu’ils soient, l’état social et l’organisation judiciaire du moment. On rencontre souvent, sur la scène politique notamment, des hommes de conduite par ailleurs fort médiocre, qui se livrent à une sorte de besoin chronique d’indignation ; leurs colères sonnent creux, car il est manifeste qu’elles ne sont qu’un excitant pour une foi débile. L’indignation profonde rend un tout autre son. Et, cependant, elle est toujours partiellement déviée par le service de notre propre justification.»
Emmanuel Mounier
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« 1 Théories classiques: la société, l’organisation forment et conditionnent les individus
donc en fait l’individu va être défini par sa naissance,sa classe sociale, sa culture
Étude du cadre, contraignant, pour comprendre l’individu
2 École française de sociologie des organisations
Les individus se créent et exploitent des espaces de liberté
Deux postulats
1 L’organisation est une construction sociale, la résultante des actions des individus, individualisme méthodologique
2 Les individus utilisent l’espace de « jeu », appelée zone d’incertitude
Il y a:
Des Enjeux
Des acteurs
Des zones d’incertitude
Et de pouvoir
Des stratégies
Des systèmes d’actions
Synthèse
L’organisation est une construction sociale (Michel Crozier Erhard Friedberg), Espaces de libertés
Réflexions et Questions
Paramètres contraints? Milieu, Lieu de naissance, métier, relations, culture, capital social (Bourdieu)
Éléments de contraintes (travail, études, emploi du Temps, legislations)
Dans cette situation, quel est votre espace de choix ?
Un nouveau plan de circulation.
Commune, Ronchin, près de Lilles
Problèmatiques: nuisances sonores, danger liés à la circulation, au traffic
Exemple
Concrètement: Mise en place de sens interdits
Acteurs Riverains, Comité de quartier, certains contents (moins de bruits), d’autres (le trouvent dérangeants), le maire adjoint à la sécurité, les commerçants ( peur d’un quartier mort), un maire absent qui a des ennuis judiciaires
Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)
Acteurs imprévus
Exemples: les commerçants
Atoutq / handicapq pour influer sur la situation
C Ressources mobilisables sont variées
Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)
Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)
Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)
Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)
Exemples
Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet
Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure
Automobilistes (acteurs sans ressources)
D Notion de Zones d’incertitudes
Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle
Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.
Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »
Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin
Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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Jean-Hervé Lorenzi et le concept d’État défaillant : une clarification nécessaire
« Jean-Hervé Lorenzi n’est pas un spécialiste des États défaillants au sens géopolitique. Économiste français de premier plan, fondateur du Cercle des économistes, ses domaines d’expertise couvrent la démographie, la finance, l’assurance et la gouvernance économique mondiale. Sa seule connexion avec ce thème réside dans la direction d’un ouvrage collectif, Qui capture l’État ? (2012), où le chapitre sur « L’État défaillant » a été rédigé par André Cartapanis, et non par Lorenzi lui-même. Cette recherche établit ce constat crucial tout en analysant les ponts possibles entre l’approche économique de Lorenzi et les cadres théoriques sur la défaillance étatique.
Parcours d’un économiste engagé dans les politiques publiques
Jean-Hervé Lorenzi, né le 24 juillet 1947 à Toulon, incarne un profil hybride entre académie, politique et monde des affaires. Après une formation d’ingénieur à l’Institut d’Électrotechnique de Grenoble et une licence d’économie, il obtient son doctorat en sciences économiques en 1974 (Prix AFSE) puis devient premier au concours de l’agrégation des facultés en 1975.
Sa carrière oscille entre trois mondes. Sur le plan politique, il conseille les ministres Jean-Pierre Cot et Jean-Pierre Chevènement (1981-1985), puis devient conseiller économique d’Édith Cresson en 1991-1992. Dans l’entreprise, il dirige CEA Industrie (1992-1994) et intègre le directoire de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild (2000-2013). À l’université, il enseigne à Paris-Dauphine de 1992 à 2012, dirigeant le Master « Assurance et gestion du risque ».
Son engagement intellectuel culmine avec la création du Cercle des économistes en 1992 et des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence en 2001, événement réunissant aujourd’hui 7 000 participants et qualifié de « mini-Davos estival » par Le Monde. Il dirige également la revue Risques et préside la chaire « Transitions Démographiques, Transitions Économiques » à la Fondation du Risque.
Une œuvre centrée sur les violences économiques, non sur les États défaillants
L’absence de travaux spécifiques sur les failed states
Les recherches exhaustives menées sur Cairn.info, Google Scholar, ResearchGate et les bibliographies complètes de Lorenzi confirment qu’aucune publication de sa main ne traite directement des États défaillants au sens de Robert Rotberg ou William Zartman. Ses ouvrages portent sur l’économie du vieillissement (La question intergénérationnelle, 2021), la finance (Private equity et capitalisme français, 2008), l’innovation (L’avenir de notre liberté – Faut-il démanteler Google ?, 2017) et les tensions économiques mondiales (Un monde de violences, 2014, 2025).
Le seul lien : l’ouvrage collectif Qui capture l’État ? (2012)
Dans ce Cahier du Cercle des économistes (PUF, 112 pages, DOI: 10.3917/puf.loren.2012.01), Lorenzi se limite à l’introduction (pages 7-9) et à un chapitre de cadrage. Le chapitre « L’État défaillant » (pages 19-22) est l’œuvre d’André Cartapanis (1952-2024), professeur à Sciences Po Aix, spécialiste de macroéconomie financière internationale.
L’introduction de Lorenzi développe une réflexion sur la « capture de l’État » au sens économique, s’appuyant sur les travaux de Jean-Jacques Laffont et Jean Tirole (École de Toulouse) : la capture désigne l’appropriation des ressources publiques par des groupes d’intérêt. Il note que la crise de 2008 a engendré « une perte de confiance en l’État qui n’a pas su l’enrayer » et identifie les « prédateurs des ressources financières publiques ».
Le chapitre de Cartapanis fournit une définition conforme au cadre académique standard :
« Un État est qualifié de défaillant lorsqu’il n’y a aucune autorité centrale en mesure d’assurer à titre exclusif l’exercice de la violence légitime au sein des frontières dudit pays. »
Cartapanis distingue l’État défaillant de l’État voyou, identifie une double dimension (politique : État faible, divisé ; économique : corruption, criminalité organisée) et cite des exemples : Somalie, Soudan, Syrie, Afghanistan, Libye. Cependant, cette contribution de quatre pages ne constitue pas le cœur de l’œuvre de Lorenzi.
L’approche de Lorenzi : les violences économiques et la gouvernance défaillante
Six contraintes génératrices de violences mondiales
Dans Un monde de violences (2014, réédité en 2025 avec Mickaël Berrebi), Lorenzi développe une analyse prospective des tensions mondiales. Il identifie six plaques tectoniques :
- Le vieillissement démographique : les sociétés vieillissantes deviennent plus averses au risque, investissent moins, et certaines (la Chine) deviennent « plus belliqueuses » par manque de main-d’œuvre
- La panne du progrès technique : stagnation des gains de productivité malgré les révolutions numériques
- La rareté de l’épargne : déséquilibre mondial entre épargne et besoins d’investissement
- L’explosion des inégalités : la courbe « de l’éléphant » remplace la courbe de Kuznets
- Le transfert massif d’activités : désindustrialisation et délocalisations
- La financiarisation sans limites : shadow banking, déconnexion finance/économie réelle
Ces contraintes produisent, selon Lorenzi, des « violences » au pluriel : tensions économiques, réactions politiques excessives, populismes, intégrismes où « la société religieuse remplace la société économique ».
La défaillance de la gouvernance mondiale
Lorenzi diagnostique une capture et une défaillance de la gouvernance internationale :
« Nous avons eu l’illusion au moment de la crise qu’une régulation mondiale était possible. Or, la finance demeure une industrie avec des règles propres qui ne tolèrent aucunes régulations. »
Il observe que 2 000 multinationales disposent de plus de ressources que les 100 plus petits États, et que « seulement 20 à 30 États exercent pleinement leurs fonctions régaliennes ». Ses recommandations incluent le passage « de l’État providence à l’État stratège », la création d’un Conseil économique à l’ONU, et une « alliance multilatérale européenne » pour les pays croyant encore au multilatéralisme.
Le cadre théorique dominant sur les États défaillants
Pour contextualiser l’absence de travaux de Lorenzi sur ce thème, il est essentiel de présenter le cadre académique de référence.
La définition de Rotberg : la privation de biens politiques
Robert Rotberg (Harvard Kennedy School) propose la définition la plus citée dans When States Fail (2003-2004) :
« Failed states are those political entities that supply deficient qualities and quantities of political goods and, simultaneously, no longer exercise a monopoly of violence within their territories. »
Rotberg hiérarchise les biens politiques que l’État doit fournir : sécurité (bien suprême), État de droit, participation politique, services publics, contexte économique. Il établit un continuum : État fort → État faible → État défaillant → État défailli → État effondré (collapsed state, forme extrême où un vacuum d’autorité totale laisse place aux warlords).
La contribution de Zartman : l’effondrement de l’autorité légitime
William Zartman (Johns Hopkins) dans Collapsed States (1995) définit l’effondrement étatique comme une situation où « la structure, l’autorité (pouvoir légitime), la loi et l’ordre politique se sont désintégrés et doivent être reconstitués sous une forme nouvelle ou ancienne ». Quand l’État s’effondre, l’ordre « retombe aux groupes locaux » ou est « à saisir » par des acteurs non-étatiques.
Le Fragile States Index : mesure quantitative
Le Fund for Peace mesure depuis 2005 la fragilité de 178 pays sur 12 indicateurs (appareil de sécurité, élites factionalisées, griefs collectifs, déclin économique, développement inégal, fuite des cerveaux, légitimité de l’État, services publics, droits humains, pressions démographiques, réfugiés, intervention extérieure). Ce système triangule analyse de contenu (45-50 millions d’articles/an), données quantitatives (ONU, Banque Mondiale) et revue qualitative.
Les théories de la formation étatique : Tilly et Mann
Charles Tilly : « War makes states »
Dans Coercion, Capital and European States (1992), Tilly avance que la guerre est le moteur principal de la formation de l’État moderne. Il identifie quatre activités fondamentales : war making (éliminer les rivaux externes), state making (éliminer les rivaux internes), protection (des clients de l’État), et extraction (acquérir les ressources pour les trois premières). Le cycle extraction-guerre-institutionnalisation a forgé les États européens sur plusieurs siècles.
L’application aux États défaillants contemporains révèle un problème : les États postcoloniaux n’ont pas été façonnés par ce processus. Tilly lui-même reconnaît que les États récents ont « acquis leurs organisations militaires de l’extérieur » sans la « forge interne » des contraintes mutuelles entre gouvernants et gouvernés. Jeffrey Herbst (States and Power in Africa, 2000) montre que l’absence de guerres interétatiques majeures en Afrique a privé ces États de l’incitation à développer leur capacité extractive.
Michael Mann : pouvoir despotique versus pouvoir infrastructurel
Michael Mann dans The Sources of Social Power (1986-2013) distingue deux types de pouvoir étatique :
- Pouvoir despotique : la gamme d’actions que l’élite étatique peut entreprendre « sans négociation routinière avec les groupes de la société civile » — pouvoir sur la société
- Pouvoir infrastructurel : la capacité de l’État à « pénétrer effectivement la société civile et à mettre en œuvre logistiquement des décisions politiques sur l’ensemble de son territoire » — pouvoir à travers la société
Cette distinction éclaire les États défaillants : ils peuvent conserver un pouvoir despotique résiduel (violence arbitraire) tout en manquant cruellement de pouvoir infrastructurel (incapacité à pénétrer la société, collecter les impôts, fournir des services publics). La Somalie illustre cette configuration : absence totale d’autorité centrale coordonnée mais multiplicité d’acteurs exerçant une violence fragmentée.
Analyse comparative : convergences et divergences
Convergences conceptuelles
La capture de l’État comme mécanisme de défaillance. L’ouvrage Qui capture l’État ? et la littérature sur les États défaillants partagent une préoccupation commune : l’appropriation des ressources étatiques par des acteurs particuliers. La « capture régulatoire » de l’économie de Toulouse (Laffont-Tirole) que cite Lorenzi dans son introduction rejoint l’analyse de Rotberg sur les élites prédatrices qui transforment l’État en instrument d’extraction personnelle plutôt que de fourniture de biens politiques.
La violence comme symptôme économique. Le concept de « violences » chez Lorenzi (tensions économiques, inégalités, financiarisation) converge avec l’analyse des causes économiques de la défaillance étatique. Le Fragile States Index inclut des indicateurs économiques (déclin économique, développement inégal) comme facteurs de fragilité. Les deux cadres reconnaissent que la paupérisation et l’exclusion économique alimentent l’instabilité.
La gouvernance mondiale défaillante. Lorenzi diagnostique une incapacité des institutions internationales à réguler la mondialisation ; les spécialistes des États défaillants observent que ces institutions (FMI, Banque Mondiale) peuvent aggraver la fragilité étatique par des conditionnalités inadaptées. Les deux approches convergent vers un constat de déficit de gouvernance globale.
Divergences fondamentales
L’absence du monopole coercitif. Le concept central de Rotberg, Zartman et du cadre wébérien — le monopole de la violence légitime — est totalement absent de l’analyse de Lorenzi. Ses « violences » sont économiques et sociales, jamais coercitives au sens de la fragmentation du pouvoir militaire entre acteurs armés non-étatiques. Cette lacune est décisive : un État peut être économiquement dysfonctionnel sans être « défaillant » au sens géopolitique.
La dimension territoriale et sécuritaire. Lorenzi analyse la mondialisation et ses flux (capitaux, activités, populations) sans traiter du contrôle territorial. Or, la défaillance étatique se manifeste d’abord par l’incapacité à contrôler le territoire : zones grises, corridors de trafic, espaces sous contrôle de warlords. Cette dimension spatiale est absente de son œuvre.
La dépendance au sentier et l’irréversibilité. Le cadre théorique de Tilly et Mann inclut des mécanismes de path dependence : une fois le monopole coercitif perdu, sa reconstruction est extraordinairement coûteuse car les réseaux de patronage fragmentés, les économies de guerre et les identités mobilisées créent des équilibres stables de désordre. Lorenzi ne traite pas de ces mécanismes d’irréversibilité.
Les acteurs armés non-étatiques. La littérature sur les États défaillants analyse warlords, milices, groupes terroristes, polices privées. Lorenzi mentionne la violence, mais ses acteurs sont les multinationales, les institutions financières, les paradis fiscaux — jamais les détenteurs de coercition qui fragmentent le monopole étatique.
Articulation avec le cadre théorique sur les sociétés fragmentées et armées
En l’absence du document de référence sur « Conditions structurelles de stabilité dans les sociétés fragmentées et armées » dans Google Drive, l’analyse suivante s’appuie sur les concepts mentionnés dans la requête.
Mécanismes d’irréversibilité et dépendance au sentier
La littérature identifie plusieurs mécanismes par lesquels les conflits armés deviennent irréversibles :
- Élimination des modérés : la polarisation progressive élimine les acteurs capables de négocier des compromis
- Économies de guerre : les acteurs armés développent des intérêts économiques (trafics, extraction de ressources) qui rendent la paix coûteuse
- Apprentissage culturel : même quand les parties ont des raisons rationnelles de s’engager pour la paix, la « culture du conflit » persiste
- Verrouillage institutionnel : les structures informelles de pouvoir (réseaux de patronage, milices locales) deviennent auto-reproductibles
L’œuvre de Lorenzi n’aborde aucun de ces mécanismes. Ses analyses des « violences » restent au niveau macroéconomique sans descendre aux dynamiques micro de la fragmentation coercitive.
Seuils de défaillance institutionnelle
Le modèle de Schneckener (2006) identifie trois piliers de l’État — monopole de la violence, légitimité, État de droit — et postule que leur érosion suit une logique « security first » : la perte du monopole coercitif précède et conditionne les autres défaillances.
Lorenzi adopte implicitement une logique inverse : dans Qui capture l’État ?, c’est la capture économique (corruption, lobbying, évasion fiscale) qui affaiblit l’État, lequel perd ensuite sa capacité d’action. Cette séquence causale diffère fondamentalement du modèle centré sur la coercition.
Fragmentation coercitive et asymétrie
Le concept de fragmentation coercitive désigne la dispersion du monopole de la violence entre multiples acteurs (armée régulière, milices pro-gouvernementales, rebelles, warlords, gangs, polices privées). Cette dispersion crée des asymétries coercitives où aucun acteur ne peut imposer un ordre stable, générant un équilibre d’anarchie.
L’asymétrie chez Lorenzi est d’une autre nature : asymétrie informationnelle (régulateur vs régulé dans la théorie de la capture), asymétrie de pouvoir de négociation (multinationales vs petits États), asymétrie générationnelle (vieux vs jeunes). Ces asymétries sont économiques, non coercitives.
Conclusion : un économiste de la gouvernance, pas un théoricien de la défaillance étatique
Jean-Hervé Lorenzi ne peut être considéré comme un auteur sur les États défaillants au sens de la science politique internationale. Son apport se situe ailleurs : dans l’analyse des tensions économiques mondiales, du vieillissement démographique, de la financiarisation, et des défaillances de la gouvernance économique internationale.
La confusion possible provient du titre Qui capture l’État ? et du chapitre de Cartapanis inclus dans cet ouvrage collectif. Mais Lorenzi n’a pas écrit ce chapitre, et son introduction développe une réflexion sur la capture au sens économique (théorie de Laffont-Tirole), non sur l’effondrement wébérien du monopole de la violence.
Pour une recherche sur les États défaillants, les auteurs de référence demeurent Robert Rotberg, William Zartman, le Fund for Peace (Fragile States Index), ainsi que Charles Tilly et Michael Mann pour les fondements théoriques. L’apport de Lorenzi se limite à l’analyse des conditions économiques qui peuvent fragiliser les États, sans traiter des mécanismes spécifiques de fragmentation coercitive, d’irréversibilité des conflits, ou de dépendance au sentier dans les sociétés armées.
Cette clarification est essentielle pour éviter une attribution erronée d’expertise : solliciter Lorenzi sur les États défaillants reviendrait à confondre un économiste de la mondialisation avec un spécialiste de la conflictualité armée et de la désintégration politique. »
Références bibliographiques principales
Ouvrages et contributions de Jean-Hervé Lorenzi
- Lorenzi, J.-H. (dir.) (2012). Qui capture l’État ?, PUF, Cahiers du Cercle des économistes
- Lorenzi, J.-H. & Berrebi, M. (2014, 2025). Un monde de violences. L’économie mondiale 2015-2030, puis Et après ?, Eyrolles
- Lorenzi, J.-H. & Berrebi, M. (2017). L’avenir de notre liberté – Faut-il démanteler Google ?, Eyrolles
- Lorenzi, J.-H., Dockès, P. & Berrebi, M. (2019). La Nouvelle Résistance : Face à la violence technologique, Eyrolles
- Lorenzi, J.-H. & Villemeur, A. (2021). La Grande Rupture : Réconcilier Keynes et Schumpeter, Odile Jacob
Littérature sur les États défaillants
- Rotberg, R.I. (2003). « Failed States, Collapsed States, Weak States: Causes and Indicators », Brookings Institution
- Rotberg, R.I. (2004). When States Fail: Causes and Consequences, Princeton University Press
- Zartman, I.W. (1995). Collapsed States: The Disintegration and Restoration of Legitimate Authority, Lynne Rienner
- Cartapanis, A. (2012). « L’État défaillant », in Lorenzi (dir.), Qui capture l’État ?, PUF, p. 19-22
- Fund for Peace (2005-2025). Fragile States Index, fragilestatesindex.org
Théories de la formation étatique
- Tilly, C. (1985). « War Making and State Making as Organized Crime », in Bringing the State Back In, Cambridge University Press
- Tilly, C. (1992). Coercion, Capital and European States, AD 990-1992, Blackwell
- Mann, M. (1984). « The Autonomous Power of the State: Its Origins, Mechanisms and Results », Archives européennes de sociologie
- Mann, M. (1986-2013). The Sources of Social Power, 4 vol., Cambridge University Press
- Weber, M. (1919). Le Savant et le Politique
- Herbst, J. (2000). States and Power in Africa, Princeton University Press
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«Sous quelle forme convient-il de s’adresser aux gouvernements pour provoquer cette bienfaisante initiative? Par une demande collective des Sociétés de la paix appuyée d’un mémoire explicatif? Par des démarches personnelles? Par l’intermédiaire des groupes interparlementaires de la paix? Je répondrais sans hésiter, quant à moi, sous toutes les formes; chacune a ses avantages et rien, en pareille matière ne peut être négligé. Quant à la question de savoir s’il convient de faire appuyer ces démarches par une manifestation de l’opinion publique et par la presse, ou s’il faut réserver cette action jusqu’au moment où les Etats initiateurs auront été sondés sur leurs intentions d’une façon positive, je serais assez disposé à préférer la prudente réserve indiquée pour le second cas. Les manifestations de l’opinion publique et de la presse n’ont pas toujours la mesure et la sagesse désirables, et les gouvernements sont faciles à effaroucher. »
La paix par le droit, Association de la paix par le droit, Nimes
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Le métier d’historien : principes fondamentaux de la recherche historique professionnelle
L’histoire scientifique repose sur un socle de principes méthodologiques forgés depuis le XIXe siècle, de Leopold von Ranke à l’École des Annales. La critique rigoureuse des sources, le croisement documentaire et la contextualisation constituent le triptyque fondamental qui distingue l’historien professionnel de l’amateur ou du littérateur. Ce guide synthétise les préceptes validés par les maîtres de la discipline — Marc Bloch, Lucien Febvre, Paul Veyne, E.H. Carr, Carlo Ginzburg — et identifie les erreurs méthodologiques systématiquement dénoncées : anachronisme, téléologie, présentisme, usage non critique des sources. La tension entre narration et rigueur scientifique, illustrée par la critique de Carlyle dans son Histoire de Frédéric le Grand, traverse l’ensemble de ces réflexions épistémologiques.
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Les fondations de l’histoire scientifique : de Ranke à l’École des Annales
Leopold von Ranke a posé en 1824 les bases de l’historiographie moderne avec sa célèbre formule : montrer le passé « wie es eigentlich gewesen » (« comme cela s’est réellement passé »). Ce programme implique une rupture décisive avec l’histoire littéraire et moralisante. Ranke exige que l’historien fonde son travail exclusivement sur des sources primaires — archives diplomatiques, correspondances officielles, documents d’État — soumises à une critique systématique. Il distingue la critique externe (authenticité, provenance, datation) de la critique interne (fiabilité du témoin, ses intentions, sa compétence). Cette méthode, codifiée en France par Langlois et Seignobos dans leur Introduction aux études historiques (1898), établit que « l’histoire n’est que la mise en œuvre des documents ».
L’école méthodique allemande introduit également le séminaire historique, où les étudiants confrontent leurs interprétations et vérifient mutuellement leurs sources. L’exigence de notes de bas de page permettant la vérification devient la marque de fabrique de l’histoire professionnelle. Cette rigueur documentaire reste le socle de toute pratique historienne, même si les générations suivantes en ont critiqué le positivisme naïf.
Marc Bloch et Lucien Febvre, fondateurs de l’École des Annales en 1929, ont enrichi cet héritage en élargissant la définition de l’histoire. Bloch la définit comme « la science des hommes dans le temps », déplaçant l’accent du document vers l’humain. Sa comparaison célèbre fait de l’historien un ogre : « Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier. » L’innovation majeure des Annales tient dans trois propositions : rompre avec l’histoire événementielle au profit de la longue durée ; privilégier une histoire-problème qui pose des questions au passé plutôt que de simplement le narrer ; fédérer les sciences sociales (économie, sociologie, géographie, anthropologie) autour d’une histoire renouvelée.
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La critique des sources comme fondement du métier
La méthode critique distingue l’historien professionnel du simple chroniqueur. Marc Bloch formule ce principe avec force : « L’avènement d’une méthode rationnelle de critique appliquée aux témoignages humains apporte un gain immense. Nous avons acquis le droit de ne pas le croire toujours, parce que nous savons mieux que par le passé quand et pourquoi il ne doit pas être cru. »
La critique externe vérifie l’authenticité du document. L’exemple fondateur reste la démonstration de Lorenzo Valla en 1440 : il prouva la fausseté de la Donation de Constantin par l’analyse du latin, des institutions et de la toponymie — des anachronismes révélant un faux médiéval. L’historien doit établir qui a produit le document, quand, où, dans quelles circonstances, et par quels canaux il nous est parvenu.
La critique interne interroge la fiabilité du témoignage. Questions fondamentales selon Antoine Prost : l’auteur a-t-il voulu dire la vérité ? Avait-il des raisons de la dissimuler ou de la modifier ? Était-il compétent pour observer ce qu’il rapporte ? Se trompe-t-il lui-même ? Bloch distingue cruciairement les témoignages volontaires (chroniques, mémoires, récits délibérément composés pour la postérité) des témoignages involontaires (traces laissées sans intention de témoigner). Ces derniers — registres comptables, actes notariés, archives administratives — révèlent souvent davantage que les sources narratives, précisément parce qu’ils n’ont pas été conçus pour convaincre.
Le croisement documentaire constitue la méthode essentielle de vérification. Langlois et Seignobos préconisent la confrontation de témoignages indépendants : seul ce que plusieurs sources non coordonnées confirment peut être tenu pour établi. Cette exigence impose de chercher activement les contre-exemples et de ne jamais s’appuyer sur une source unique, fût-elle apparemment irréprochable.
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Les sept péchés capitaux de l’historien
L’anachronisme représente ce que Lucien Febvre nomme le « péché irrémissible » de l’historien. Il consiste à projeter sur le passé des concepts, des objets ou des sentiments qui lui sont étrangers. Febvre illustre l’absurdité de l’anachronisme matériel par l’image de « César tué d’un coup de Browning », mais c’est l’anachronisme conceptuel qu’il traque principalement. Dans Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (1942), il démontre l’impossibilité d’attribuer l’athéisme à Rabelais : « les conditions de possibilité n’étant pas alors réunies », l’outillage mental du XVIe siècle ne permettait pas la pensée athée telle que nous l’entendons. L’historien doit reconstruire les catégories mentales propres à chaque époque, non plaquer les siennes.
La téléologie consiste à lire le passé à rebours, comme si les événements s’étaient nécessairement dirigés vers leur issue connue. Herbert Butterfield a dénoncé en 1931 cette « Whig Interpretation of History » qui fait l’éloge des révolutions pourvu qu’elles aient été victorieuses et produit « une histoire qui est la ratification du présent ». Alain Corbin critique de même la lecture téléologique du XIXe siècle français comme « marche inéluctable vers la République », lecture qui fausse la compréhension du Second Empire. L’historien doit reconnaître la contingence : le résultat advenu n’était pas le seul possible.
Le biais de confirmation pousse à privilégier les informations confirmant les hypothèses initiales. En histoire, il se manifeste par une sélection orientée des sources et une interprétation tendancieuse. Ian Milligan montre que la numérisation aggrave ce biais : les chercheurs citent davantage les sources numérisées que les plus pertinentes. La parade réside dans la multiplication des sources, la recherche active des contre-exemples, et la transparence sur les documents consultés et écartés.
L’usage non critique des sources revient à prendre le contenu d’un document pour un reflet direct de la réalité, oubliant que toute source est une construction médiatisée. Marc Bloch rappelle que « les faits n’existent pas par eux-mêmes. Il ne faut pas oublier l’activité et l’initiative de l’esprit qui construit ces mêmes faits historiques. » Même l’erreur et le mensonge ont une valeur documentaire — ils renseignent sur les représentations d’une époque.
Le présentisme désigne, selon François Hartog, un régime d’historicité où le présent recouvre passé et futur. Comme erreur méthodologique, il consiste à juger le passé selon les valeurs morales du présent — ethnocentrisme temporel qui interdit de comprendre les logiques internes à chaque société historique. L’historien doit pratiquer une posture de compréhension qui décentre son point de vue sans renoncer à analyser.
Le manque de contextualisation isole un fait de l’ensemble des circonstances qui lui donnent sens. Antoine Prost insiste : inscrire des sources dans leur contexte (critique externe), c’est simultanément questionner le contexte tel qu’on le connaît. Tout document exige une analyse multidimensionnelle — contexte social, économique, culturel, linguistique, événementiel.
La confusion narration/analyse substitue le récit à la démonstration. L’anecdote remplace l’argument, la paraphrase tient lieu d’interprétation. Paul Ricœur rappelle que « le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif » — la narration n’est pas l’ennemi de l’analyse, mais elle doit servir une démonstration argumentée, non se substituer à elle.
Le débat sur l’objectivité traverse toute l’historiographie moderne
E.H. Carr a porté en 1961 la critique la plus influente du mythe de l’objectivité pure. Contre l’héritage rankeien, il affirme que « la croyance en un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l’interprétation de l’historien est une absurdité prépostère ». L’histoire est « un processus continu d’interaction entre l’historien et ses faits, un dialogue sans fin entre le présent et le passé ». Carr distingue les « faits sur le passé » des « faits historiques » : des millions de personnes ont franchi le Rubicon, seul le passage de César est déclaré historiquement significatif. C’est l’historien qui, par sa sélection, élève certains faits au rang de faits historiques.
Cette critique ne conduit pas Carr au relativisme absolu. Il maintient que « l’historien n’est ni l’esclave humble ni le maître tyrannique de ses faits. La relation entre l’historien et ses faits est une relation d’égalité, de donnant-donnant. » L’idéal d’impartialité — distinct de l’impossible neutralité — reste valide. L’historien doit expliciter sa position, ses hypothèses, ses critères de sélection. Cette transparence méthodologique constitue la réponse contemporaine au problème de l’objectivité.
Paul Veyne radicalise ce questionnement dans Comment on écrit l’histoire (1971) : « L’histoire est un roman vrai. » L’historien ne peut prétendre à la scientificité au sens des sciences exactes ; il produit une reconstruction narrative à partir de traces fragmentaires. Mais cette reconstruction obéit à des règles — critique des sources, cohérence logique, adéquation aux témoignages disponibles — qui la distinguent de la fiction pure.
L’imagination historique légitime selon Collingwood et Ginzburg
R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires ».
Carlo Ginzburg prolonge cette réflexion avec le paradigme indiciaire. Dans son essai « Traces » (1979), il identifie une méthode commune aux chasseurs préhistoriques, aux médecins hippocratiques, aux experts d’art comme Giovanni Morelli, à Freud et à Sherlock Holmes : la lecture de traces, indices et symptômes pour reconstituer des réalités cachées. La microhistoire qu’il pratique — exemplifiée par Le Fromage et les Vers (1976) — examine des cas singuliers pour éclairer des structures larges. Elle lit les sources « à rebrousse-poil », extrayant des documents ce qu’ils n’avaient pas l’intention de révéler.
Ginzburg assume que cette approche implique la conjecture. Le microhistorien « formule une hypothèse basée sur des preuves incomplètes, plutôt que d’utiliser de grandes quantités de données pour confirmer ou infirmer une théorie initiale ». La relation entre preuve et possibilité devient centrale : l’historien propose l’explication la plus plausible, non la certitude absolue.
Le cas Carlyle illustre la tension entre récit et rigueur
La critique de Thomas Carlyle dans son Histoire de Frédéric le Grand (1858-1865) cristallise les reproches de l’école méthodique à l’histoire romantique. On lui reproche son manque de rigueur critique dans le choix des documents — préférence pour les « vieilles gazettes » et les anecdotes pittoresques plutôt que les archives diplomatiques. Son style prophétique ne s’efface jamais devant les faits : interventions constantes de l’auteur, adresses directes aux personnages, usage du présent de narration. L’Encyclopædia Britannica note : « Bien qu’incapable de mentir, Carlyle était complètement non fiable comme observateur, puisqu’il voyait invariablement ce qu’il avait décidé d’avance qu’il devait voir. »
Cette critique s’applique également à Jules Michelet, qui proclamait : « Guizot analyse, Thierry narre, moi je ressuscite ! » Sa méthode de résurrection du passé par immersion personnelle, son style excessif comparé aux « tableaux de Delacroix », son mépris apparent pour la neutralité scientifique — tout cela heurtait les positivistes. Pourtant, Fernand Braudel et Roland Barthes ont défendu Michelet comme incarnant « la première forme d’une exigence de totalité ».
Le débat reste ouvert. Hayden White a montré dans Metahistory (1973) que l’écriture historique ne peut échapper à des choix narratifs qui affectent l’interprétation : romance, comédie, tragédie ou satire. L’idéal d’écriture transparente est lui-même un effet rhétorique. Mais cette reconnaissance n’abolit pas la distinction entre histoire et fiction : l’historien reste tenu par les sources, par la critique documentaire, par l’obligation de rendre compte de ce qui fut plutôt que d’inventer librement.
Mémoire et histoire : une distinction fondamentale selon Pierre Nora
Pierre Nora établit une distinction capitale : « La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants et à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie. L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. » La mémoire est affective, partielle, partisane ; l’histoire exige des raisons et des preuves. « La mémoire divise et l’histoire seule réunit. »
Cette distinction protège l’historien des instrumentalisations mémorielles. Le « devoir de mémoire » n’est pas une demande d’histoire : il cherche à fixer une vérité là où l’histoire questionne sans cesse. L’historien doit conserver sa liberté face aux mémoires revendicatrices, sans juger le passé avec les critères d’aujourd’hui.
François Hartog complète cette réflexion avec le concept de régimes d’historicité — les manières dont une société articule passé, présent et futur. Notre époque vit sous le régime du présentisme : le présent dilaté recouvre tout, le futur apparaît « non plus comme promesse, mais comme menace ». Comprendre cette situation permet à l’historien de situer sa propre pratique et d’exercer son rôle de « déprise du présent ».
La contribution de Koselleck : le temps comme objet historique
Reinhart Koselleck apporte une dimension supplémentaire avec la Begriffsgeschichte (histoire des concepts). Les concepts politiques fondamentaux — État, peuple, démocratie, révolution — contiennent des couches temporelles multiples : chaque usage présent porte la trace des usages passés. Étudier l’évolution sémantique des concepts révèle les transformations sociales et politiques.
Koselleck forge deux catégories méta-historiques essentielles : l’espace d’expérience (la présence du passé dans le présent, l’accumulation des expériences disponibles) et l’horizon d’attente (les anticipations dirigées vers le futur). L’écart entre ces deux pôles caractérise la modernité : « Moins la substance d’expérience est grande, plus grandes sont les attentes qui s’y rattachent. » Cette structure temporelle propre à chaque époque doit être reconstituée par l’historien, sous peine de projeter anachroniquement les temporalités contemporaines.
Principes validés pour une pratique historienne rigoureuse
La synthèse des enseignements des maîtres permet d’établir un protocole méthodologique :
- Critique des sources : toujours vérifier authenticité, provenance, datation (critique externe) ; interroger fiabilité, intentions, compétence de l’auteur (critique interne)
- Croisement documentaire : ne jamais s’appuyer sur une source unique ; confronter témoignages indépendants ; chercher les contre-exemples
- Contextualisation multidimensionnelle : replacer chaque source et chaque fait dans ses contextes social, économique, culturel, linguistique, événementiel
- Distinction fait/interprétation : expliciter ce qui est établi par les sources et ce qui relève de l’hypothèse interprétative
- Transparence méthodologique : exposer ses hypothèses, ses critères de sélection, les sources consultées et écartées
- Reconnaissance de l’incertitude : graduer les affirmations selon le degré de certitude ; distinguer le certain, le probable, le possible
- Vigilance face aux biais : traquer l’anachronisme, la téléologie, le présentisme, le biais de confirmation
Conclusion : une science humaine sous tension créatrice
L’épistémologie de l’histoire révèle une discipline en tension créatrice entre exigences contradictoires : rigueur documentaire et imagination reconstructrice ; impartialité et engagement interprétatif ; narration vivante et analyse démonstrative. Cette tension n’est pas à résoudre mais à maintenir — elle constitue la fécondité même du métier d’historien.
L’erreur méthodologique fondamentale serait de croire qu’on peut soit atteindre l’objectivité pure (illusion positiviste), soit renoncer à toute prétention de vérité (dérive relativiste). La voie tracée par Bloch, Carr, Ginzburg combine l’humilité épistémologique — reconnaître les limites de notre connaissance — et l’exigence de rigueur — soumettre toute affirmation à la critique des sources et des pairs. L’histoire ainsi comprise n’est pas une science au sens des sciences exactes, mais une discipline critique dont les règles méthodologiques garantissent la validité des résultats sans prétendre à la certitude absolue. C’est précisément cette modestie épistémologique qui fonde sa scientificité authentique. »
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« Ce texte parle, évoque l’activation de points faibles, de faiblesses exploitables, de traffics d’influence, de rancunes historiques « mal digérées », de situations larvées, d’absences de perspectives, de traffics d’armes; parle de coagulation, de conjonctions de facteurs exploitables pour renverser des opinions, des gouvernements ou des alliances. »
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«Les questions, problématiques et nœuds évoqués sont extrêmement graves et sensibles, opérantes peut-être, à n’en pas douter dans diverses situations politiques tendues, en de multiples points, telle une carte, un dessous des cartes possibles (l’auteur n’étant pas expert, ni nécessairement suffisamment cultivé, informé et intelligent, malgré ses essais et tentatives), cartes où ils règnent, auraient, régneraient, peut-être, sans doute…, misères sociales et économiques, désespoirs intimes, situations hypertendues, « conflits » de voisinages, de loyautés, trop de violences, conflits et de haines, rancunes, ou désordres, pour qu’un reste de confiance, de paix sociale et intime ne persiste, des choses en somme si graves, si déstabilisantes ou effrayantes, dans leurs possibilités, leur potentialité d’occurrence ou leur gravité, des réalités si affligeantes, dramatiques et explosives… que ça, cela en devient une horreur rien que d’y penser, de s’y projeter alors d’y vivre…. »
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« Dans d’autres contextes politiquement, historiquement, plus chargés, instables, ou dont l’instabilité peut être amplifiée sous le biais de l’activation, de l’activité de réseaux d’opposants politiques, idéologiquement soutenus à la fois localement par des minorités, voire des pans entiers d’une société exclue du pouvoir et, ou de la réussite, comme dans les zones de conflits frontaliers, où les frontières, leur délimitation est questionnée ou remise en cause, où la légitimité du pouvoir est décriée, où l’usage de la force est jugé disproportionné, arbitraire, ou encore dans les pays sans élections libres, sans démocratie véritable, égalitaire, où il y eut, il y a eu des excès, emprisonnements, oppression des opposants, voire plus…; des zones où les tensions, rancunes sont maximales, déraisonnables, ou indubitablement très grandes, où les capacités de projection dans un avenir meilleur, un présent juste et supportable (pour soi-même ou ses enfants, sa communauté) sont modestes, voire nulles; la question de la circulation, de la prolifération de l’alimentation, des circuits et réseaux d’armements civils et militaires, des flux, de leur contrôleront, ou de leur manque de contrôle, des stocks, de la, des responsabilités autour de ces questions, est un réel problème, comme une hydre, un serpent à plusieurs têtes où chacun, des acteurs notamment internationaux et étatiques peuvent avoir, ont souvent des intérêts, soutiennent des franges tragiquement divergentes au sein de populations do qui ne raisonnent plus, ou n’ont jamais raisonné en termes d’intérêt supérieur de la Nation, avec patriotisme, par la faute parfois d’un État absent, incapable, ou démuni, qui ne protège, n’assure, ou ne pouvait dès lors plus, ou pas assez assurer ses fonctions sociales et régaliennes. »
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« La question des flux financiers, d’armes, parfois d’hommes, les diverses et divergentes revendications politiques, la question de la démocratie, de la démocratisation, les conflits entre franges religieuses et éthiques, leur exacerbation par les crimes politiques, les « anciens » traumatismes, toujours vivants, vivaces dans la mémoire historique, longue, du prix payé par les victimes, une région, des clans, des familles, la question des garanties de paix sérieuses et durables, pour un éventuel désarmement, un apaisement du conflit…. la question des ressources géostratégique, ( pétrole, terres « rares », gaz, etc), de leur contrôle, de la stabilité politique, économique d’une région, d’un pays, de dictatures militaires, et religieuses, nécessaires à leur exploitation, leur essor, les questions toujours, et in fine, toujours prédominantes dans une société et pour, tant ses citoyens que le pouvoir, de l’ordre social, des traditions, des repères sociaux et moraux, la question de l’ouverture, du pouvoir social, et médiatique, de la narration des évènements, la question de la censure, de l’auto-censure, aussi, de la prudence quant aux évènements, quant aux réactions, aux éventuelles suréactions, la sensibilité sociale, humaine et politique du pays, des gens, quant aux questions, aux orientations parfois, potentiellement dangereuses, la mesure du, ou des risques, d’embrasement, de la révolte sociale, les pressions sur le gouvernements, la question de l’acceptation, de l’acceptabilité des situations, de la patience, des passions humaines, de la culture politique des administrés et citoyens, de la faculté de rétention des affects, des opinions, de la colère…, la question de l’intérêt commun, du commun, du vrai, du faux, de l’insensé, du dangereux, du juste, de l’injuste, du démesuré, de l’exagéré, du trop, du supportable, des limites, des imprévus, liés aux conduites et inconduites, consciences ou inconsciences, des actions des uns et des autres, à la perfidie, au caractère traître de nos choix, et non choix, de ce que l’on croit pouvoir maîtriser et comprendre, même après un certain travail.., au bout d’un certain, de ce que l’on ne conçoit ou perçoit aussi que trop tard, trop tardivement, quand le mal est déjà fait, ou là, comme déjà présent, comme en potentiel, en latence. »
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« Ce texte pose la question de l’épuisement social comme politique, des discours, de leurs limites, de l’effet de saturation psychique ou émotionnel, des limites humaines face à l’insupportable, l’inacceptable, du manque de débouchés économiques et sociales, la question des enthousiasmes, des révoltes précipitées ou dangereuses, du coût psychologique et humain, politique, de la révolte armée, celle, celui aussi du silence, de la contention, de la patience, la tolérance, voire du pardon éventuel…, celle aussi des intérêts croisés, divergents, des oppositions, entre société, classes sociales, visions du monde, opinions, ou appartenances, alliances politiques et religieuses. Des questions à l’impact extrêmement grave et sensible, pas abstraites, dans la réalité, le vécu des gens, des concernés… »
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« (Peut-être)… que ce texte montre la difficulté, la complexité voire la dangerosité parfois du commentaire social imprudent ou irréfléchi , politique, sur des « problèmes, des problématiques en cours », leur indécence, ou son retard, aussi dans des contextes où des gens meurent réellement, et tous les jours… ont peur réellement, ont faim réellement, et pas par projection irréaliste, sont concrètement en deuil, dans la sidération, la faim, la colère, ou la misère ou encore dans des colères ou des terreurs monstres et réelles. »
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« Des paramètres en somme pour parler, ou parfois tout simplement se taire, filtrer en tout cas sa parole, pour ne pas dire, répéter davantage d’âneries, blesser davantage des êtres, des personnes en souffrances, des victimes, des morts, des bourbiers sociaux, ou politiques où l’enchevêtrement des causes et des acteurs, rend au final difficile d’identifier clairement des coupables uniques, à contrario de l’évidence, dans les chaînes d’actions, de causes, de réactions. »
« Où, aussi… il n’y a, n’y aura pas de solutions magiques, surtout quand des deuils, des destructions, des crimes ont lieu, ont eu lieu. Le plus grave est que l’on ne comprend, qu’ il arrive que l’on ne comprenne que dans l’après coup, ce qu’il se passe, comment, et pourquoi nous aurions dû agir, parler, ou se concerter, avant l’acte, l’action, ou la réaction, comme dans les réactions en chaîne, en forme d’atomes. »
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« Que ce minimum pour juger ou parler avec décence, cohérence, temporalité arrive après des catastrophes, quand la sagesse, la prudence, ou le tact ne servent plus à rien. Quand remettre en place les choses dans leur trame, les évènements, les discours, ne ramènera pas les absents à nos élucubrations tardives. Des paroles, jugements péremptoires et vides, carburants de guerres d’inimitiés tenaces et réelles, elles? Se tromper de guerre, mais la faire, la déclencher quand même, y être, s’y retrouver malgré tout, sans savoir comment en sortir, ni pourquoi « on » l’a déclenchée… »
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« Ce dont ce texte parle, ce qu’il semble dire, c’est aussi qu’il n’y a pas de responsables uniques, aux crises, aux tensions, que la conjonction de facteurs tels l’Histoire longue ou récente des relations diplomatiques entre deux pays ou entités, groupes divers, la présence d’intérêts divergents, comme la nécessité pour une frange de la population de soutenir ou de protéger un régime, une structure militaire ou politique peut s’être enraciné dans une longue histoire de persécutions sociales et politiques, que la méfiance, la défiance et la crainte peuvent être justifiées, et même pousser à fermer les yeux sur certaines violences, des groupes jugés ennemis, violences lesquelles elles-mêmes peuvent servir de germes ou d’ingrédients à de futures révoltes ou remise en cause de l’autorité centrale, du pouvoir, que les conflits entre communautés, ethnies et origines, les mémoires de « martyrs », d’hommes tombés à la guerre, dans ces conflits, ces crimes d’États ou inter-ethniques qui traversent des générations, des siècles entiers peut servir de précédents, de causes ou de « raisons » pour la prochaine.»
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« Ce texte évoque des crimes, avec des alliances, des soutiens, des ramifications internationales, avec des individus, des groupes, des segments entiers de populations considérées comme traîtres à une, ou des causes religieuses et politiques, avec un potentiel de violences. Une communauté internationale divisée, une bataille d’opinion violente, des acteurs, des personnes accusées d’importer des conflits, des États accusés de complicités, fournitures d’armes. Des belligérants qui oublient, ont oubliés toute mesure, diplomatie, tempérance… Des pays, des régimes, régions du monde sous mesures, pressions constantes politiques, embargos, mesures économiques punitives, tentative d’affaiblissement économique, pressions sur les opposants internes, obligés de fuir, et condamnés au silence, à la discrétion, aggravation des peines et souffrances de populations défavorisées et en plus pressurisées, muselées politiquement. Présence parfois de ressources géostratégiques, qui soit, tantôt peuvent servir le développement économique et social du pays, d’une région, parfois, souvent « grâce », ou plutôt par l’entremise d’un pouvoir fort, et froid, qui ne laisse que pas ou peu de places à la contestation, au dialogue, soit attire, l’attention de groupes, alliances aux intérêts divergents, et dont les antagonismes rivaux peuvent pousser, favoriser l’émergence de tensions au sein d’un même pays, avec une population souvent prise en étaux, indécises, impuissantes et divisées, face au double danger de l’agitation, du risque de la répression, comme celui de l’inaction, incertaine quant à son avenir, son présent, tentée peut être par la révolte, l’espoir, mais aussi dans la crainte, le souvenir cuisant ou la hantise, de ce que cela risque de coûter, en termes de représailles, de persécutions politiques et sociales, comme dans la crainte, la terreur du mot de trop, ou d’attiser des révoltes, mais de ne pas contrôler l’ampleur ni la gravité et la durée des représailles. On sait ce que l’on espère, on ne sait pas ce que l’on risque… Des situations où s’entremêlent exaspération et désarroi collectifs, impuissance sociale, répression policière, crainte d’agir, présence de circuits, de groupes locaux armés et influents, population terrifiée ou complices, souvent et malheureusement habituée par la force des choses, des évènements à l’horreur.»
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« Ce que l’auteur pose en termes de questions, de questionnements, d’interrogations, de cadres mentaux, ou sociaux, politiques, opérationnels, d’action(s), qu’il découvre (ou essaye de comprendre à minima), sans doute, à n’en pas douter, sans l’ombre d’un doute, sont-elles des réalité qui exigent, ont exigées de la part d’organismes, d’organisations étatiques ou sociales, militaires, renseignements, des enquêtes, vérifications, investigations, évaluations à des vues, des fins projectives, d’anticipation, de prévention, etc.; et ce que l’auteur appelle, désigne ou nomme avec surprise, stupeur, frayeur, n’a rien d’une réalité fantasmée ou découverte sur le fil de ce blog, du travail de ce blogueur aux conceptions, réalisations tardives…; d’autre part que sa description d’une forme de conspiration, par sa terminologie d’activation de leviers humains, sociaux, politiques ou militaires, armée ; relève peut-être, sans doute d’une approximation, d’une imprécision conceptuelle, sans doute de préjugés, et qu’il faudrait davantage, forces d’enquêtes, de vérifications, de preuves…, accès à des données confidentielles, ou difficiles à approcher, que seuls des services compétents, et habilités possèdent, aussi bien réfléchir et modérer, pondérer, savoir et pourquoi, et comment l’on s’aventurerait à divulguer les dessous, les ressorts affectifs et sociaux d’événements historiques graves, ce que l’on ferait, à quoi nous servirait, de savoir telle ou telle chose, à posteriori, quand le mal est, a deja été fait, qui plus est, et si nous découvrions des éléments que nous jugerions, aux yeux de certains, incriminant, et par trop incriminant, pour qui, contre qui, quels intérêts au fond, des choses, des éléments, des contextes, dangereux, et risqués, difficiles à investiguer et politiquement explosifs dans les responsabilités croisées que pointeraient de telles enquêtes, avec des résonances potentielles graves sur l’image, la représentation commune, médiatique de telles supposées et hypothétiques manœuvres que d’aucuns à tout le moins jugeaient ou ont jugés imprudentes voire criminelles, et dont les justifications ou objectifs ne nous apparaissent peut-être, sans doute pas suffisamment clairement, surtout à ceux, pour ceux qui, tel l’auteur de ces lignes, du blog, n’appréhende et de fait que de manière récente et incomplète, imprécise, des affaires pour lesquelles probablement, il n’est pas si facile et évident de raisonner de façon simple, unilatéralement en termes de bien ou de mal, mais plus de choix, plus ou moins avisés, plus ou moins risqués et justifiés par des calculs aux retombées plus ou moins grandes, négatives ou prévisibles. En tout le moins une, des enquêtes, (boîtes de Pandore), que l’on voudrait ne pas faire, ne pas avoir à faire au fond en définitive.»
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« Check-list de décence, prudence et lucidité avant toute prise de parole sur un conflit ou une crise
1. Contexte historique et politique
Examiner l’histoire longue et récente des tensions : guerres, colonisation, alliances passées, ruptures, persécutions.
Identifier le type de régime (démocratie, dictature, régime militaire, religieux).
Vérifier l’héritage des traumatismes collectifs (génocides, exils forcés, massacres, répressions).
2. Contexte social et économique
Mesurer le niveau de misère sociale et économique (pauvreté, chômage, inégalités).
Identifier les manques structurels (absence d’État de droit, corruption, services publics défaillants).
Évaluer les perspectives de vie offertes aux populations (éducation, santé, avenir des jeunes).
3. Contexte sécuritaire et militaire
Évaluer la circulation et le contrôle des armes (légales et illégales).
Identifier les groupes armés locaux ou étrangers et leurs alliances.
Vérifier le niveau de sécurité des civils et les risques d’escalade.
4. Contexte diplomatique et géostratégique
Analyser la position géographique (zones frontalières, territoires contestés).
Identifier les ressources stratégiques (pétrole, gaz, terres rares).
Évaluer les pressions et influences internationales (alliances, embargos, soutien à certains camps).
5. Facteurs culturels et identitaires
Observer les fractures religieuses, ethniques, linguistiques et leur intensité.
Prendre en compte les récits et mémoires collectives (martyrs, héros, victimes).
Comprendre la culture politique (patriotisme, loyauté, rapport au pouvoir).
6. Paramètres médiatiques et narratifs
Vérifier le degré de liberté de la presse et la présence de censure ou d’autocensure.
Identifier les narrations concurrentes (propagandes, versions officielles, rumeurs).
Évaluer l’impact émotionnel et psychique des discours publics.
7. Risques et limites de la parole publique
Se demander si le commentaire est prématuré ou basé sur des informations incomplètes.
Mesurer l’effet potentiel des propos sur les victimes, familles endeuillées, populations en tension.
Se rappeler que certains paramètres n’apparaissent clairement qu’après coup.
8. Responsabilités et éthique
Vérifier si les propos servent l’intérêt commun ou nourrissent la division.
Savoir choisir le silence ou la prudence si le contexte est trop inflammable.
Rechercher les voies d’apaisement, de dialogue ou de réparation plutôt que l’escalade.
Utilisation recommandée :
Passer chaque point en revue avant de publier un commentaire ou un article.
Utiliser comme cadre d’analyse lors d’un débat ou d’une enquête.
Adapter selon la gravité, la complexité et la sensibilité de la situation. »
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