« Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. La prise de conscience n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique.»

Emmanuel Mounier

« Il y a un désespoir du monde, un désespoir à l’égard du monde, que faire avec un pareil monde ? L’autre dimension du pathos c’est la politesse. Pourquoi ? Parce que face au désespoir du monde, la politesse est le premier début d’un processus de rationalisation. Une politesse grecque, l’art de la mesure. Et dans la politesse ce que l’on mesure c’est la distance entre les gens. Si vous ne choisissez pas bien vos distances il n’y aura pas de rapports humains qui s’instaureront dans une matière quelconque. C’est comme des distances entre des notes dans une gamme, les intervalles. La politesse c’est la détermination des intervalles nécessaires. Est-ce que la politesse suffit à vaincre le désespoir du monde ? Hélas non, pour une raison simple : pour être poli il faut être deux et il y a dans le monde de moins en moins de gens polis. C’était la douloureuse certitude de Châtelet. »

Gilles Deleuze, à propos de François Bachelet

Raymond Khoury et « Eternalis » : décryptage d’une quête d’immortalité

Note importante sur l’orthographe : L’auteur s’appelle Raymond Khoury (avec un « K »), et non « Houry ». Cette précision est essentielle pour toute recherche ultérieure.

Raymond Khoury est un romancier et scénariste libano-américain de 64 ans qui a transformé une obsession humaine millénaire en thriller international avec « Eternalis » (titre français de « The Sanctuary », publié en 2007-2008). Ce deuxième roman explore la quête d’immortalité à travers un récit à double temporalité reliant l’alchimie du XVIIIe siècle à la génétique moderne. Contrairement aux attentes que pourrait susciter son sujet ésotérique, le texte ne contient aucun code crypté réel – il s’agit d’un thriller commercial intelligent qui utilise le symbolisme alchimique comme fenêtre thématique plutôt que comme instruction mystique. La véritable « dissimulation » de Khoury réside dans l’apparence superficielle de ses éléments ésotériques, qui servent davantage de décoration narrative que de profondeur mystique authentique. L’œuvre interroge une question philosophique cruciale : si nous pouvions tripler notre durée de vie, le devrions-nous ?

Un parcours façonné par la guerre et marqué par la réinvention

Raymond Khoury naît en 1960 à Beyrouth dans une famille chrétienne libanaise (le nom « Khoury » signifie « prêtre » en arabe et désigne traditionnellement une lignée chrétienne). À 15 ans, en 1975, la guerre civile libanaise le force à l’exil avec sa famille vers Rye, dans l’État de New York. Cette expérience traumatique marquera profondément sa vision du monde et, par extension, son écriture. Il retourne au Liban au début des années 1980 pour étudier l’architecture à l’American University of Beirut, illustrant même des livres pour enfants pour Oxford University Press. Mais en février 1984, peu après l’obtention de son diplôme, les combats reprennent. Il est évacué de Beyrouth par les Marines américains à bord d’un hélicoptère Chinook – une image qui résume la précarité qu’il a connue.

Sa trajectoire professionnelle témoigne d’une capacité remarquable de réinvention. Après un bref passage dans l’architecture à Londres, il obtient un MBA de l’INSEAD à Fontainebleau puis travaille trois ans dans la banque d’investissement. Insatisfait, il se tourne vers l’écriture de scénarios dans les années 1990. Son talent est rapidement reconnu : deux de ses scénarios sont finalistes pour la bourse Fulbright en écriture, et Robert De Niro annonce vouloir produire et jouer dans son adaptation du roman « The Maid of Buttermere » de Melvyn Bragg. Il écrit ensuite pour des séries britanniques prestigieuses comme « Spooks » (MI-5) et « Waking the Dead », toutes deux primées aux BAFTA.

En 1996 survient un moment décisif. Un grand éditeur new-yorkais lui offre une avance à six chiffres pour son scénario « The Last Templar » (Le Dernier Templier), à une condition : « Enlevez la religion » – supprimer toutes les références religieuses et les remplacer par des diamants ou un trésor quelconque. Khoury refuse catégoriquement, malgré l’absence de publications à son actif. Ce refus révèle une conviction profonde : pour lui, explorer les questions religieuses de manière authentique n’est pas négociable. Des années plus tard, en 2005-2006, « Le Dernier Templier » devient un best-seller international vendu à plus de 10 millions d’exemplaires et traduit en 38 langues.

Biographie complète et statut actuel

Aujourd’hui, Raymond Khoury semble toujours vivant (aucun avis de décès n’a été trouvé, et son profil Goodreads montrait une activité en 2024). Il partage son temps entre Beyrouth, Londres et Dubaï. Marié et père de deux filles, il a publié huit romans et plusieurs nouvelles graphiques entre 2005 et 2019, son dernier ouvrage étant « Empire of Lies » / « The Ottoman Secret ». L’absence d’apparitions publiques récentes (2023-2025) suggère soit une pause créative, soit un travail en cours sur de nouveaux projets.

Sa bibliographie complète comprend : « Le Dernier Templier » (2005), « Eternalis » / « The Sanctuary » (2007), « The Sign » (2009), « The Templar Salvation » (2010), « The Devil’s Elixir » (2011), « Rasputin’s Shadow » (2013), « The End Game » (2014), et « Empire of Lies » (2019).

Les convictions d’un humaniste séculier

Khoury n’a jamais déclaré publiquement ses croyances religieuses personnelles, mais son discours et ses thèmes révèlent une orientation humaniste séculière avec un intérêt profond pour la religion en tant que force historique et politique. Dans un article pour le Huffington Post en 2010, il écrit que « au Moyen-Orient, des millions de personnes sont manipulées pour faire la guerre et entretenir une haine générationnelle par des politiciens qui utilisent la religion comme moteur, mais ces gens ne connaissent généralement que peu de choses sur les fondements historiques de la religion au nom de laquelle ils sont prêts à tuer (ou à mourir). »

Ses opinions politiques penchent progressistes : il critique l’autoritarisme, défend la liberté d’expression, s’inquiète de l’érosion des droits des minorités et de la dégradation environnementale. Son dernier roman aborde « la montée des démagogues, l’intolérance, le nativisme, l’effondrement de la liberté d’expression, l’érosion des attitudes durement acquises envers les minorités et l’environnement, la surveillance étatique et la prévalence flagrante des mensonges. » Il décrit ces préoccupations comme reflétant « des temps inconfortables et dérangeants. »

À propos de son expérience de la guerre civile libanaise, il explique : « Grandir là-bas et aller à l’école d’architecture pendant les années de guerre civile a eu un impact énorme sur ma vision de la vie, et par extension, sur mon écriture. L’urgence, le rythme, tout vient de vivre dans de telles conditions. La vision cynique du monde aussi, je suppose, bien que cela soit contrebalancé par un immense appétit de vivre qui naît quand on voit de première main à quel point tout peut être fragile. »

Ses thèmes récurrents – « pourquoi nous vieillissons et mourons », « fait contre foi », « politique internationale et conspirations », « réincarnation », « contrôle mental », « la relation entre religion organisée et politique » – révèlent une curiosité intellectuelle pour les grandes questions existentielles sans réponses dogmatiques.

« Eternalis » : synopsis et intrigue principale

« Eternalis » est le titre français du deuxième roman de Khoury, publié en anglais sous le nom « The Sanctuary » en août 2007, puis traduit en français par Jacques-Hubert Martinez et publié par les Presses de la Cité en novembre 2008. Le roman, d’environ 570 pages dans l’édition française, a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times et a été traduit dans plus de 40 langues.

La structure à double temporalité

Le roman emploie la structure signature de Khoury : des chapitres alternant entre deux périodes historiques qui convergent progressivement.

Naples, 1750 : En pleine nuit, trois hommes armés d’épées font irruption dans la chambre du marquis de Montferrat. Leur chef, Raimondo di Sangro, prince de San Severo (figure historique réelle : 1710-1771, noble italien, inventeur, alchimiste et Grand Maître de la franc-maçonnerie napolitaine), accuse le marquis d’être un imposteur et exige un secret qu’il croit en sa possession. Le faux marquis parvient à s’échapper, laissant derrière lui un palais en flammes et un prince obsédé, déterminé à retrouver sa proie et le secret à tout prix. S’ensuit une poursuite à travers l’Europe – du Portugal sous l’Inquisition à Paris au XVIIIe siècle – où le marquis assume différentes identités, traqué par ceux qui cherchent le secret de l’immortalité.

Bagdad, 2003 : Peu après la chute de Saddam Hussein, les forces américaines font une découverte horrifiante dans une villa fortifiée : un laboratoire souterrain où des dizaines de personnes (hommes, femmes, enfants) ont servi de cobayes humains pour de terribles expériences médicales. Le mystérieux scientifique derrière ces atrocités, connu seulement sous le nom de « le Hakim » (en arabe, « le docteur »), s’échappe. Le seul indice laissé est un Ouroboros (un serpent se mordant la queue) dessiné sur le mur d’une cellule de torture – ancien symbole de l’éternité et de l’immortalité.

Beyrouth, 2006 : Trois ans plus tard, au Liban encore sous le choc de la guerre récente, Mia Bishop, une généticienne travaillant dans le pays, assiste à l’enlèvement violent de sa mère, Evelyn Bishop, une archéologue. Evelyn négociait l’achat d’un livre ancien rare – un codex mystérieux orné d’un symbole Ouroboros – qu’elle était désespérée d’acquérir.

Mia s’associe à Jim Corben, un agent de la CIA, pour retrouver sa mère et découvrir la vérité derrière l’enlèvement. Leur enquête révèle des connexions avec les expériences de Bagdad, une quête séculaire du secret de l’immortalité, et un grimoire ancien qui pourrait contenir la formule pour prolonger radicalement la durée de vie humaine. La traque les mène de Beyrouth à travers le chaos du Moyen-Orient, vers des villages reculés de l’est de la Turquie et du nord de l’Irak, suivant des indices qui s’étendent sur des siècles.

La convergence

Les deux chronologies convergent lorsque Mia et Corben découvrent que la quête de l’immortalité – symbolisée par l’Ouroboros – a persisté à travers les siècles, impliquant des sociétés secrètes, des alchimistes, et maintenant des généticiens modernes. Les expériences brutales du Hakim se révèlent faire partie de cette obsession ancienne, et le codex légendaire qu’Evelyn recherchait pourrait détenir le secret réel pour prolonger la vie humaine bien au-delà des limites naturelles.

Les personnages : entre histoire et fiction

Personnages contemporains (2003-2006)

Mia Bishop est la protagoniste centrale, une généticienne dont la profession est thématiquement significative pour l’exploration de l’immortalité par des moyens scientifiques. Déterminée, intelligente et motivée par le besoin de sauver sa mère, elle incarne la quête rationnelle et scientifique.

Evelyn Bishop, la mère de Mia, est une archéologue passionnée par les textes et artefacts anciens. Sa poursuite du codex Ouroboros déclenche l’intrigue moderne. On apprend qu’elle a eu une liaison mystérieuse trois décennies plus tôt, peut-être liée aux événements actuels.

Jim Corben est un agent de la CIA qui aide Mia dans sa recherche. Les critiques notent qu’il est bien développé et « évite le piège du héros sans peur. » Il devient un personnage moralement complexe qui doit faire des choix difficiles pendant l’enquête.

Le Hakim (« Le Docteur ») est l’antagoniste : un scientifique médical/généticien brillant mais impitoyablement barbare menant des expériences horrifiques en quête du secret de l’immortalité. Il est décrit comme quelqu’un dont « la brillance n’est dépassée que par le barbarisme obsessionnel de ses expériences. »

Personnages historiques (XVIIIe siècle)

Raimondo di Sangro, prince de San Severo (1710-1771) est une figure historique réelle. Noble italien, inventeur, soldat, alchimiste et Grand Maître de la franc-maçonnerie napolitaine, il est célèbre pour avoir reconstruit la chapelle Sansevero à Naples, connue pour ses expériences mystérieuses, ses machines anatomiques, et les légendes tentant de découvrir l’immortalité. Dans le roman, il poursuit le faux marquis, obsédé par l’obtention du secret de la vie éternelle.

Le marquis de Montferrat est un « faux marquis » qui possède la connaissance du secret de l’immortalité. Il fuit Raimondo di Sangro et voyage à travers l’Europe sous diverses identités.

Nature des personnages

Les personnages ne sont ni purement mystiques ni mythologiques. Le prince de San Severo est une figure historique réelle tissée dans la fiction, tandis que Mia, Evelyn, Corben, le Hakim et le marquis sont des créations fictionnelles. Ils sont ancrés dans les conventions réalistes du thriller, bien qu’ils poursuivent des objectifs légendaires/mythiques.

La morale et les thèmes philosophiques

« Eternalis » explore plusieurs thèmes entrelacés, tous centrés sur la question fondamentale : devrions-nous chercher à vaincre la mort ?

La quête de l’immortalité et ses conséquences

Le thème central examine l’obsession millénaire de l’humanité pour la conquête de la mort et l’extension indéfinie de la vie. Mais au-delà du désir, le roman explore les conséquences éthiques, sociales et démographiques. Les questions clés soulevées incluent : Qu’adviendrait-il de la société si la durée de vie humaine triplait ? Une vie prolongée serait-elle une bénédiction ou une malédiction ? Qu’en est-il de la croissance démographique, de l’allocation des ressources, des structures économiques et sociales ?

Une citation du texte (citée dans les critiques) articule cette tension : « L’immortalité spirituelle, individuelle – était une bénédiction que seule la religion avait le droit d’accorder. Il n’était pas admis que la terreur liée au spectre de l’inévitable, l’invitation irrésistible de la mort puisse être conjurée autrement. »

Science versus foi

Le roman examine la tension entre atteindre l’immortalité par la religion (immortalité spirituelle) versus par la science (immortalité physique). Cette dichotomie est au cœur des préoccupations de Khoury exprimées dans ses interviews.

Le prix de la connaissance

Les coûts moraux de la poursuite de connaissances interdites et la question de savoir si l’humanité est « prête » pour certaines découvertes constituent un thème majeur. Un personnage réfléchit que révéler le secret serait plus difficile que de le trouver, car « le monde n’était pas prêt. » Des forces puissantes s’uniraient pour le faire taire, pour empêcher que son savoir altère – et renforce – l’humanité.

L’éthique de l’expérimentation humaine

Explorée à travers les expériences brutales du Hakim et le contexte historique des pratiques alchimiques, cette thématique interroge les limites éthiques de la recherche scientifique.

Qualité versus quantité de vie

Le roman suggère qu’une vie plus longue n’est pas nécessairement meilleure, proposant « qu’il n’est peut-être pas si axiomatique que celui qui respire le plus longtemps, respire le mieux. »

La morale de l’histoire

Les messages moraux d’Eternalis sont multiples :

La responsabilité de la connaissance : posséder une connaissance transformatrice s’accompagne de la responsabilité de considérer son impact sur l’humanité.

Les limites éthiques : à travers les atrocités du Hakim, le roman examine où la ligne doit être tracée dans la poursuite de l’avancement scientifique.

Pouvoir et corruption : les sociétés secrètes et les forces puissantes chercheront toujours à contrôler ou à supprimer les connaissances qui pourraient altérer l’équilibre du pouvoir.

La valeur de la mortalité : une interrogation implicite sur le fait que la condition humaine, y compris la mortalité, donne un sens à la vie.

Le texte est-il crypté ? Contient-il des codes cachés ?

Verdict sans équivoque : NON.

Contrairement à ce que pourrait suggérer le sujet ésotérique, les recherches exhaustives – incluant des dizaines de critiques de lecteurs, des analyses professionnelles, et des discussions littéraires – ne révèlent aucune preuve de texte crypté, de chiffres, ou de messages codés délibérément enchâssés dans le manuscrit. Il n’existe aucune discussion académique d’éléments cryptographiques ou de messages délibérément encodés nécessitant un déchiffrement par les lecteurs.

Le « mystère » dans le roman fait référence à des éléments d’intrigue (un codex mystérieux, des connaissances secrètes) plutôt qu’à un texte crypté nécessitant un décryptage. Le consensus critique est clair : l’œuvre est un thriller commercial avec des thèmes ésotériques, non un texte à couches cachées nécessitant des clés interprétatives spéciales.

Des lecteurs français sur Babelio confirment : « Les sociétés secrètes ne sont là que pour faire joli » et « Ce n’est pas un pur thriller ésotérique. » Les éléments ésotériques servent de dispositifs narratifs plutôt que d’exploration mystique authentique.

Le symbolisme de l’Ouroboros

Cependant, le roman utilise abondamment le symbolisme authentique de l’Ouroboros (le serpent se mordant la queue), qui est le symbole central de l’œuvre. Ce symbole ancien apparaît dans de multiples cultures (grecque, égyptienne, nordique, gnostique) et représente :

  • L’éternité et le renouvellement cyclique
  • L’unité de toutes choses (« Tout est Un »)
  • En alchimie : la fusion des opposés (soufre et mercure) pour créer la Pierre philosophale
  • L’auto-réflexivité et le cycle éternel de destruction et création
  • L’unité des royaumes matériel et spirituel

Dans le roman, l’Ouroboros sert de fil conducteur reliant les chronologies historiques et modernes, apparaissant sur le codex ancien, dans le laboratoire de Bagdad, et tout au long de la poursuite historique. Mais ce symbolisme authentique est déployé comme élément de thriller, non comme instruction mystique.

Ce que Khoury a volontairement dissimulé

La véritable « dissimulation » de Khoury est ironique : il a délibérément rendu superficiels ses éléments ésotériques.

Le consensus des lecteurs et critiques révèle que :

  • L’ésotérisme de surface : les éléments ésotériques sont utilisés comme dispositifs d’intrigue plutôt que comme exploration mystique authentique
  • Récit linéaire : malgré l’apparence de mystère, les critiques notent « aucun mystère » – l’intrigue est linéaire lorsqu’on suit les multiples points de vue des personnages, y compris celui du méchant
  • « Syndrome Wikipédia » : des informations historiques denses « mal intégrées » – le contenu éducatif interrompt plutôt qu’il n’enrichit

Ce que le roman explore réellement :

  • Des questions philosophiques sur les implications de l’immortalité pour la société
  • Des dilemmes éthiques de la recherche sur l’extension de la vie
  • La persécution historique de ceux qui cherchaient des connaissances interdites
  • La science génétique versus la tradition alchimique

Un critique français écrit : « Le mystère n’en est pas vraiment un car on suit plusieurs personnages dont le méchant… donc on sait ce qui se passe. » Un autre ajoute que les sociétés secrètes sont « juste là pour faire joli. »

Pourquoi cette forme de récit particulière ?

Khoury a choisi la structure à double temporalité (années 1750 Naples/Portugal + 2003-2006 Moyen-Orient) pour plusieurs raisons stratégiques :

La technique signature de Khoury

Cette structure est une technique récurrente dans ses romans (Le Dernier Templier, The Sanctuary, Rasputin’s Shadow). Elle lui permet d’explorer comment les secrets historiques impactent le présent. Il explique que « la majeure partie des histoires se déroule à l’époque actuelle, entrecoupée de chapitres qui se déroulent dans un passé lointain. »

Avantages narratifs

L’évaluation critique identifie plusieurs bénéfices :

Positif : fournit du contexte, montre « des siècles de mystère et de douleur » (description officielle), permet de juxtaposer alchimie ancienne et génétique moderne.

Négatif : des lecteurs français ont estimé que les sections des années 1750 « survolaient » la période historique plutôt que de l’approfondir.

Fonctionnel : son parcours de scénariste se manifeste dans une « construction serrée et un rythme hyper-rapide » (Irish Mail on Sunday).

L’influence du scénariste

Le passé de Khoury à la BBC (Spooks/MI-5, Waking the Dead) imprègne l’œuvre d’une qualité « cinématique » – visuelle, orientée vers l’action, avec des séquences de poursuite, des fusillades, et des scènes d’action. Cette approche explique pourquoi plusieurs de ses œuvres ont été adaptées pour l’écran.

Les contextes historiques utilisés incluent Naples sous le prince de San Severo (figure historique : Raimondo di Sangro), le Portugal sous l’Inquisition, Paris pendant les Lumières, l’Irak moderne (2003 post-Saddam), et Beyrouth (2006 post-guerre).

Quelle légende Khoury met-il en exergue ?

Khoury met en lumière plusieurs légendes entrelacées, toutes centrées sur la quête millénaire de l’immortalité physique :

L’Élixir de Vie alchimique

Le roman s’appuie fortement sur les traditions alchimiques : la quête historique des alchimistes pour créer « l’élixir de vie » ou « l’élixir d’immortalité », la Pierre philosophale et sa connexion à la transmutation et la vie éternelle, les pratiques alchimiques historiques s’étendant de l’Antiquité au XVIIIe siècle des Lumières. Le roman connecte ces poursuites anciennes avec la génétique moderne et la biotechnologie.

Le Comte de Saint-Germain

Bien que non central à l’intrigue, des références au Comte de Saint-Germain (figure légendaire du XVIIIe siècle prétendument immortelle) ancrent le récit dans la mythologie européenne des immortels.

La Chapelle Sansevero

Connectée au véritable prince de San Severo, cette chapelle réelle à Naples est célèbre pour ses sculptures de marbre extraordinaires incluant le « Christ voilé », ses mystérieuses « machines anatomiques » dans la crypte (systèmes circulatoires préservés), des légendes d’expériences alchimiques, et un riche symbolisme ésotérique et maçonnique. La chapelle existe toujours aujourd’hui (Museo Cappella Sansevero) et alimente les légendes sur les tentatives du prince de percer les secrets de la vie et de la mort.

Le contexte historique

L’Inquisition au Portugal, Naples et les Lumières italiennes au XVIIIe siècle, la persécution des alchimistes et praticiens ésotériques, et la tension entre l’autorité de l’Église et l’enquête scientifique constituent la toile de fond légendaire.

Verdict : Khoury ne met pas en exergue une seule légende, mais plutôt l’archétype universel de la quête d’immortalité tel qu’il se manifeste à travers diverses traditions – alchimie européenne, franc-maçonnerie, science génétique moderne – toutes symbolisées par l’Ouroboros éternel.

Comment lire « Eternalis » : mode d’emploi

La question cruciale pour tout lecteur est : comment aborder ce texte ?

Ce que le roman N’EST PAS

« Eternalis » n’est pas :

  • Une énigme nécessitant un décryptage
  • Un texte d’instruction mystique
  • Une œuvre ésotérique profondément codée
  • Un grimoire avec des couches cachées de signification

Ce que le roman EST

C’est un thriller commercial avec des composantes philosophiques – un roman d’action bien recherché qui utilise des thèmes ésotériques pour explorer des questions existentielles, mais qui privilégie la valeur de divertissement sur la profondeur ésotérique.

Guide de lecture recommandé

Classification de genre : Thriller d’action avec éléments historiques, récit de conspiration dans le style Dan Brown (bien que les critiques affirment que « Khoury est un bien meilleur écrivain »), avec une « composante intellectuelle » présente mais non primaire.

Attentes de rythme : Première moitié lente (jusqu’à la page 400 des 570 selon plusieurs lecteurs français), puis seconde moitié riche en action avec poursuites en voiture, fusillades, enlèvements. L’action est parfois décrite comme « plan-plan » (mécanique, pas profondément immersive).

Éléments historiques/éducatifs : Attendez-vous au « syndrome Wikipédia » – des blocs d’exposition historique sur le vieillissement, la génétique, les sociétés secrètes historiques. Un critique français parle de « bla-bla informatif mal intégré. »

Engagement philosophique : La question centrale – Que signifierait une durée de vie prolongée pour l’humanité ? – est explorée à travers les implications démographiques, l’opposition religieuse, et les structures de pouvoir. L’approche est plus spéculative que mystique.

Le but que Khoury espère pour ses lecteurs

Basé sur ses déclarations et thèmes récurrents, Khoury espère que les lecteurs :

  1. Questionnent les dogmes religieux et politiques : en particulier la manipulation de la religion à des fins politiques
  2. Réfléchissent aux implications de l’avancement scientifique : pas seulement ce que nous pouvons faire, mais ce que nous devrions faire
  3. Examinent la mortalité sous un nouveau jour : la mort donne-t-elle un sens à la vie ?
  4. Apprécient les connexions historiques : comment le passé informe le présent
  5. Soient divertis : avant tout, Khoury écrit des thrillers populaires, pas des traités philosophiques

Booklist évalue : « Khoury rend la conspiration totalement crédible et imprègne ses personnages d’une passion contagieuse pour trouver la vérité. Un succès garanti auprès des fans de thrillers historiques basés sur des conspirations. »

Un projet ou une simple histoire ?

« Eternalis » est davantage une exploration thématique qu’un projet prescriptif. Khoury ne propose pas de solutions définitives, ni ne prône une position particulière sur l’immortalité. Le roman est une invitation à réfléchir, pas un manifeste. C’est une enquête narrative plutôt qu’un argumentaire.

Quel genre de lecteurs peuvent être intéressés ?

Le roman s’adresse à plusieurs types de lecteurs :

Fans de thrillers historiques : Lecteurs ayant apprécié Le Dernier Templier, les romans de Dan Brown, Steve Berry, James Rollins – ceux qui aiment les intrigues de conspiration ancrées dans l’histoire réelle.

Intéressés par : l’alchimie et les traditions ésotériques, l’histoire et la politique contemporaine du Moyen-Orient, la bioéthique et la science génétique, les sociétés secrètes et la franc-maçonnerie, l’histoire italienne et les Lumières.

Amateurs d’action/aventure : Ceux qui apprécient la narration rapide et cinématographique avec des séquences de poursuite, des combats, et des enjeux élevés.

Lecteurs qui apprécient : les récits à double temporalité, les théories du complot ancrées dans l’histoire réelle, les thèmes philosophiques dans des cadres de thriller.

Tranche d’âge : Lectorat adulte (contenu violent, thèmes complexes).

Qui pourrait être déçu

Les critiques suggèrent que les lecteurs suivants pourraient ne pas apprécier :

  • Ceux cherchant un thriller ésotérique profond et authentique
  • Lecteurs s’attendant à des mystères complexes nécessitant une résolution intellectuelle
  • Amateurs de fiction littéraire privilégiant le style sur l’action
  • Ceux rebutés par l’action mécanique ou les expositions historiques lourdes

Un critique sur Babelio avertit : « Passez votre chemin si l’aspect ésotérique vous intéresse » – le roman ne satisfera pas ceux cherchant une authentique profondeur mystique.

Analyse littéraire : forces et faiblesses

Les forces du roman

Recherche impressionnante : Khoury est reconnu pour ses recherches approfondies mêlant histoire et fiction. Il rend les conspirations séculaires crédibles.

Sens du lieu : Particulièrement efficace dans la représentation de Beyrouth et du Moyen-Orient, informé par son expérience personnelle de la guerre civile libanaise.

Thèmes stimulants : Les questions sur la vie, la mort et l’immortalité élèvent le roman au-delà du simple divertissement.

Qualité « cinématique » : La qualité visuelle dérivée de son parcours de scénariste rend les scènes vivantes.

Meilleure structure que Dan Brown : Les critiques notent que Khoury est « un bien meilleur écrivain » que les auteurs de thrillers typiques de ce genre.

Les faiblesses identifiées

Problèmes de rythme : Première moitié lente jusqu’à la page 400 sur 570 selon plusieurs lecteurs français.

Action mécanique : Les séquences d’action sont parfois décrites comme « pif-paf-pan-pan » – mécaniques et peu immersives.

Points d’intrigue prévisibles : Certains lecteurs ont trouvé l’intrigue linéaire et prévisible.

Expositions lourdes : Le « syndrome Wikipédia » – des blocs d’informations historiques qui interrompent le flux narratif.

Mystère limité : Les lecteurs voient plusieurs perspectives, y compris celle du méchant, ce qui réduit le suspense.

Éléments ésotériques superficiels : Les sociétés secrètes servent des fins plus décoratives que fonctionnelles.

Réception critique

Sur SensCritique, le roman obtient une note moyenne de 6,3/10. Sur Goodreads et Babelio, les avis sont mitigés : des lecteurs satisfaits apprécient l’action et la recherche, tandis que d’autres sont déçus par le manque de profondeur ésotérique et le rythme inégal.

Booklist écrit : « Les thrillers de Khoury engagent l’esprit du lecteur, même s’ils se déplacent à un rythme effréné. Les lecteurs qui aiment que leurs thrillers aient une solide composante intellectuelle apprécieront beaucoup les livres de Khoury. »

Conclusion : un thriller philosophique accessible, pas un grimoire codé

Raymond Khoury, écrivain libano-américain de 64 ans ayant survécu à deux évacuations de guerre, a canalisé son expérience de la fragilité de la vie en une carrière prolifique explorant les grandes questions existentielles. « Eternalis », son deuxième roman publié en français en 2008, représente une tentative ambitieuse de fusionner thriller commercial et interrogation philosophique sur l’immortalité.

La vérité sur le « code » : Il n’y a pas de code. Les lecteurs cherchant un texte crypté seront déçus. La véritable « dissimulation » de Khoury est plus subtile : il utilise l’apparence de profondeur ésotérique pour attirer les lecteurs, mais livre finalement un thriller linéaire avec des éléments mystiques décoratifs. Ce n’est pas une critique négative – c’est simplement une clarification des attentes.

La valeur réelle du roman réside dans son exploration de questions intemporelles : Si nous pouvions vivre 200 ans, le devrions-nous ? Qui contrôlerait cette connaissance ? Comment la société changerait-elle ? Ces questions sont explorées à travers une intrigue divertissante mêlant alchimie historique et génétique moderne, symbolisées par l’Ouroboros éternel.

Ce que révèle l’œuvre sur l’auteur : Khoury est un humaniste séculier critique de la manipulation religieuse mais non hostile à la foi personnelle, préoccupé par les questions de pouvoir et de contrôle, profondément marqué par son expérience de la guerre, et convaincu que les questions difficiles méritent d’être explorées même si elles n’ont pas de réponses faciles. Son refus en 1996 de retirer les éléments religieux de son travail malgré une avance importante témoigne de son intégrité artistique.

Recommandation finale : Lisez « Eternalis » comme un thriller intelligent et bien recherché qui pose d’excellentes questions sans prétendre avoir toutes les réponses. Ne le lisez pas comme un texte ésotérique nécessitant un décryptage. Son projet n’est pas de transmettre une connaissance secrète, mais d’inviter à la réflexion sur notre relation à la mortalité dans une époque où la science pourrait bientôt rendre l’impossible possible.

L’Ouroboros – le serpent se mordant la queue – nous rappelle que la quête humaine d’immortalité est aussi ancienne que la conscience de notre propre mort. Khoury ne prétend pas résoudre ce paradoxe millénaire ; il nous invite simplement à contempler ce que nous pourrions perdre en gagnant tout le temps du monde. »

«C’est un roman d’enfermement, récit de journées passées auprès de patients et de soignants internés sous contrainte dans deux unités psychiatriques hospitalières françaises. Une expérience au plus près de la « folie », de ceux qui la vivent et de ceux qui l’accompagnent – « expérience qui, loin d’éclairer, de démêler, opacifie et maintient dans l’ignorance, l’ambivalence », doit bien constater Joy Sorman. « A la folie », son dixième livre, à paraître chez Flammarion ce 3 février, dresse à travers les portraits et le quotidien de patients et soignants du pavillon 4B l’état des lieux d’un secteur en crise. Alors qu’un autre écrivain, Emmanuel Carrère, raconte dans « L’Obs » sa propre immersion dans un service de pédopsychiatrie, nous en avons discuté avec elle. »»

« La romancière a passé un an avec des soignants et des patients internés sous contrainte au service psychiatrie de deux hôpitaux publics pour écrire « A la folie ». Entretien. »

Joy Sorman (autrice de la « À la Folie », publié chez Flammarion le 3 février 2021 ) :  » En psychiatrie, il n’y pas de vérité qui tienne. »

Propos recueillis par Agathe Blanc pour Le Nouvel Observateur
Publié le 22 janvier 2021

« Incendie rue du Mur, à l’été 2023, coups de couteau, plus récemment… Dans une lettre adressée au Premier ministre Michel Barnier, le maire de Morlaix, Jean-Paul Vermot, l’a alerté sur la situation de la prise en charge des personnes ayant besoin de soins psychiatriques. Dans les deux cas cités ci-dessus, « à deux reprises, ces personnes ont été maintenues dans le milieu ordinaire, malgré la gravité des alertes », estime-t-il

Lors de sa déclaration de politique générale, le nouveau Premier ministre a indiqué que la santé mentale était un « enjeu qui lui tenait à cœur », et celle-ci est même Grande cause nationale 2025. Face à cela, Jean-Paul Vermot écrit : « Vous comprendrez la colère et les craintes des victimes, mais également de nos concitoyennes et concitoyens, qui peuvent voir réapparaître dans l’espace public des auteurs de faits d’une rare gravité. »

Pour l’élu, « l’attente d’une judiciarisation de ces situations ne peut être la seule option, alors qu’une réponse en termes de prévention et de prises en charge de la santé mentale de ces auteurs […] devrait être une voie plus efficace ». »

https://www.ouest-france.fr/bretagne/morlaix-29600/sante-mentale-le-maire-de-morlaix-a-adresse-une-lettre-au-premier-ministre-pour-alerter-91949252-81af-11ef-8449-517f3066b99b

« Placé une première fois à Maréville en 1837, il en sort au bout de quinze mois, après avoir fait lever son interdiction; replacé en suite à Malgrange, et toujours d’office, il obtient de revenir à Maréville, et il y est depuis 1842. Nous allons l’examiner maintenant sur un théâtre plus restreint, mais plus instructif pour nous. Libre dans le monde, il n’était pas toujours facile de faire la part de ses excentricités et de ses folies; soumis à mille causes d’excitation, ne pouvant plus paraître dans les rues sans provoquer des émeutes, il n’est pas extraordinaire qu’il ait souvent menacé les individus, et, si une chose nous étonne, c’est que des monomanes de cette espèce puissent vivre plus ou moins longtemps en liberté, sans compromettre plus encore qu’ils ne le font la vie ou la sûreté des personnes. »

Annales médico-psychologiques, journal de l’aliénation mentale et de la médecine des aliénés

EXPRESSIONS


1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu

SIGNIFICATIONS


A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.

« feu », Mentions, Extraits, Mounier

« « Celui qui sent ses membres à la merci de l’audace d’autrui manque de la robustesse nécessaire pour lui refuser ses pensées et son cœur ; les meilleurs ne surmontent que très difficilement cette faiblesse qui, du muscle, se communique à l’esprit. Nous voyons aujourd’hui à l’évidence des échecs individuels et collectifs d’une civilisation exagérément amollissante, ainsi que de cette éducation puérile et honnête qui croit tarir l’instinct combatif, comme elle croit tarir l’instinct sexuel, en ne parlant pas aux enfants du feu qu’ils ont dans le sang. On ne songe pas à nier ici que, systématiquement encouragé depuis l’enfance, l’instinct agressif ne devienne indomptable ni que l’éducation collective et individuelle ne doive le contenir dans des limites acceptables. Mais c’est précisément parce que cette évidence est un lieu commun des peuples civilisés qu’il convient d’insister sur les nécessités complémentaires. Les grandes vertus d’abandon et d’humilité que prêchent les religions ne sont pas l’idéalisation d’une faiblesse vitale, mais le don libre, généreux, c’est-à-dire surabondant, d’un homme debout et sain aux hommes qui l’entourent et à la divinité qui le surpasse. Il faut donc faire les hommes droits et fiers, afin que puissent se greffer sans maldonne sur leur humanité complète ces plus hauts destins de renoncement qui apparaissent, comme dit Pascal, un « renversement du pour au contre » de la morale élémentaire. Le renversement du pour au contre n’est pas un affaissement du pour au rien. Nous venons de prononcer le mot de fierté. Vertu susceptible, que parcourent mêlés les premiers frémissements de l’orgueil et de l’agressivité. Mais en les contenant et en les intériorisant elle ramène leurs agitations à une légère vibration de vie, transfigure leurs raideurs en droiture. Qu’on l’abandonne sans contrôle, elle déroge dans des susceptibilités vétilleuses, de pseudo-points d’honneur dont l’enflure dissimule mal le mensonge. Dominée, elle est le premier pas de la noblesse et du courage. En l’éveillant, on peut transformer des adolescents jusqu’alors insaisissables. »

« Sa vie rude, chargée de travail, baignée de grand air, ne laisse pas de champ aux humeurs fragiles de l’émotivité et aux complications délicates ou fallacieuses de l’introspection et du sentiment ; il y gagne en solidité, il y perd en grâce. Une santé fruste et insensible, parfois brutale, règle ses sentiments. La sexualité est souvent plus précoce et grossière chez lui que chez l’enfant des villes ; aussi ses orages laissent-ils moins de dégâts derrière eux : la nature les cicatrise aussi vite que les écorchures de son enfance. Les sentiments sociaux sont peu développés et de courte portée. Le paysan est trop longtemps seul avec sa terre ; il est formé à la société de l’homme avec la chose plus qu’à la société de l’homme avec l’homme. Il a toujours confiance dans la terre, même quand elle le déçoit, il est toujours, au prime abord, défiant avec l’homme, même quand il le connaît. Il est dur avec les autres comme il est dur avec le travail et comme les éléments sont durs avec lui-même. Sa sociabilité se réduit généralement au voisinage, qui est trop mêlé d’intérêts pour que les sentiments gratuits s’y développent aisément. Par contre, il est fidèle comme la terre, dévoué dans l’infortune. Si l’on veut estimer son intelligence, il faut d’abord se rappeler que le paysan ne sait pas parler. Son esprit, engourdi par la langue, a plus de feu souvent qu’il ne paraît à l’étranger : une parole de lente sagesse vient parfois en témoigner, une saillie, sorties de journées entières de silence. »

Emmanuel Mounier

« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les

Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes

de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »

« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »

Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historiques

« En matière politique, dit M. Taine, cinq ou six cents individus tout au plus sont compétents. » Et ce bel axiome renferme toutes les politiques passées, présentes et à venir. »

La Révolution française, Société de l’histoire de la révolution française (Paris, France)

« . Quand les Bourbons perdirent le royaume de France, l’auteur était déjà parvenu à LA MATURITE DE L AGE , SANS ATTEINDRE LA MATURITE POLITIQUE. Sans approuver les ordonnances qui ont perdu la dynastie, il avait partagé, il gardait encore bien des illusions. Plus tard, lorsqu’il eut abordé la tribune, il défendit avec sincérité ces illusions, qu’il devait combattre plus tard. Il a commencé par plaider, sous la monarchie de juillet, la cause de la restauration. En écrivant l’histoire de Louis XVIII, il a repris à son insu la plupart des sentimens dont il était animé avant la chute des Bourbons; il aime trop le temps qu’il essaie de retracer pour le juger en toute équité. Les croyances qui ont dicté ses derniers discours ne s’accordent guère avec ses premiers sentimens; il ne s’en aperçoit pas, et garde pour la restauration l’indulgence de sa jeunesse. Je ne veux pas dire qu’il méconnaisse absolument la vérité, ce serait aller trop loin; il la laisse entrevoir et n’ose pas la montrer tout entière : c’est une considération dont l’histoire ne saurait s’accommoder. Pour juger les événemens accomplis sous nos yeux, il faut, dans la mesure de nos forces, nous dépouiller de nos sympathies. M. de Lamartine s’est mis à revivre par la pensée les années de sa jeunesse, et n’a pas su condamner sévèrement, au nom de ses dernières croyances, les hommes et les choses qu’il avait aimés avant de se mêler aux luttes parlementaires. Ce retour vers la première partie de sa vie lui sera facilement pardonné par le grand nombre des lecteurs; pour moi, je crois utile de le condamner, parce qu’il ne s’accorde pas avec les devoirs de l’historien. Les événemens racontés par les contemporains ont un charme, une vivacité qu’on trouve bien rarement dans les récits de seconde main; mais pour mériter le nom d’historien, en peignant ce qu’on a vu, il faut concilier la fidélité de la mémoire avec la maturité du jugement. Or, en écrivant le règne de Louis XVIII, M. de Lamartine n’a pas tenu grand compte des années révolues; il a oublié comme par enchantement ses derniers combats de tribune, et n’a trouvé pour les fautes les plus évidentes qu’une demi-justice, une demisévérité. Plus on avance dans la lecture de ce livre improvisé en deux ans, plus on est frappé des étranges contradictions auxquelles l’auteur s’est laissé entraîner. Parle-t-il des Bourbons émigrés? il s’attendrit sur leur exil volontaire, et leur reproche à peine d’avoir méconnu les nécessités de leur temps. Arrivé aux cent jours, la justice lui devient facile, la sévérité ne lui coûte rien; il condamne sans effort ce qu’il doit condamner. Napoléon une fois enchaîné sur le rocher de SainteHélène, la lumière qui éclairait son esprit pâlit d’heure en heure; il ne sait pas juger la restauration comme il a jugé les cent jours. Quand Louis XVIII cherche à violer ses promesses et revient au respect du droit par le sentiment du danger, il blâme sa duplicité sans oser la flétrir. Or les principes qui condamnent le gouvernement des cent jours n’absolvent ni l’émigration, ni la restauration. L’émigration et l’appel adressé aux armées étrangères sont un crime contre la patrie. Quand Louis XVIII oubliait le rôle du comte de Provence aux états-généraux et tentait par la ruse ce qu’il n’eût osé tenter par la force, — la résurrection de l’ancien régime, sa conduite n’était pas moins criminelle qu’imprudente. Son intérêt personnel, les droits qu’il avait reconnus, lui prescrivaient l’accomplissement de ses promesses. Pourquoi donc M. de Lamartine juge-t-il avec tant d’indulgence l’émigration et la restauration? J’ai tâché de l’expliquer; je crois y avoir réussi, et je ne me charge pas de le justifier; une telle tâche serait au-dessus de mes forces. Les diverses parties de ce livre ne semblent pas appartenir au même esprit; on dirait que l’historien des cent jours ne connaît pas l’historien de l’émigration, et que l’historien de la restauration n’a jamais rencontré l’historien des cent jours. On aimerait à voir un livre signé d’un seul nom révéler à chaque page les sentimens d’un homme toujours comparable à luimême; M. de Lamartine paraît s’attacher à nous prouver qu’il y a en lui plusieurs hommes. Le règne de Charles X n’a pas reçu tous les développemens qu’il comportait, et pourtant ce règne, qui n’a duré que six ans, peut seul servir à expliquer la chute des Bourbons. Dans ce récit si rapide, M. de Lamartine apporte un contingent de renseignemens personnels. Il a connu M. de Polignac, il a rempli des fonctions diplomatiques sous son ministère; mais hélas! quel usage fait-il de ces renseignemens personnels? Il nous raconte ses conversations avec M. de Polignac, et la conclusion qu’il en tire, c’est que le premier ministre de Charles X était illuminé, avait des visions. Quand la politique est livrée à de telles inspirations, on entre de plain pied dans le domaine de la folie. Puisque M. de Lamartine n’avait rien de plus nouveau à nous dire sur le dernier ministère de Charles X, il eût mieux fait de s’en tenir aux documens recueillis par ses devanciers. Un roi partagé entre la chasse et la dévotion, prenant pour conseiller un illuminé, offre au lecteur un spectacle navrant : la colère disparaît devant la pitié. Dès que la conquête d’Alger est résolue, les moins clairvoyans comprennent que le lendemain de la victoire sera signalé par un coup d’état, et en effet cette prophétie, qui était dans toutes les bouches, s’accomplit avec une littéralité désespérante. M. de Lamartine ne dit pas assez nettement que le ministère Martignac fut le seul ministère libéral de la restauration. C’est un point sur lequel il était nécessaire d’insister. Il condamne, mais en termes trop rapides, les projets de loi sur le sacrilége et sur le droit d’aînesse. Ces deux projets de loi étaient pourtant la préface des ordonnances; le droit d’aînesse et la peine du sacrilége n’allaient pas à moins qu’à supprimer, à biffer d’un trait de plume la révolution française. M. de Lamartine, tout entier à l’agonie de la monarchie, effleure à peine ce double sujet, si bien que, malgré l’entêtement de Charles X, malgré les visions du prince de Polignac, le dénoûment paraît trop brusquement amené. Quand on voit à quelle dure condition M. de Martignac se résignait pour réconcilier la nation et le roi, et comment il en était récompensé, on s’étonne qu’il ait gardé si longtemps le pouvoir. Pour accepter le gouvernement au milieu de pareils tourmens, de pareilles trahisons, il faut plus que du dévouement, il faut de l’abnégation. M. de Martignac sentait le terrain miné sous ses pieds par les courtisans, par le clergé, et cependant il n’a pas déserté son poste. Sans l’aveuglement insensé de Charles X, qui sait combien de temps le ministre dévoué eût maintenu la monarchie en équilibre! Il est donc permis d’affirmer que le règne de Charles X n’offre qu’un récit écourté; mais je ne veux pas quitter ce livre sans présenter deux ordres de considérations. En premier lieu, je regrette que M. de Lamartine, après avoir raconté l’histoire de la restauration, ne marque pas l’écueil contre lequel viennent se briser les dynasties ramenées par les armées étrangères. Toutes leurs destinées se res : semblent elles n’ont rien appris, rien oublié. Toute leur conduite repose sur une erreur radicale: elles croient pouvoir recommencer le passé, et le jour où elles reconnaissent qu’elles se sont trompées, il est trop tard pour revenir sur leurs pas. Telle est la pensée que j’aurais désiré voir se développer comme épilogue du récit. En second lieu, je suis bien forcé de signaler dans cette histoire l’absence complète d’austérité. Il est triste de voir l’histoire ainsi réduite aux proportions du roman on a dit et on a eu raison de dire que l’histoire est l’école des peuples et des rois; mais pour que les peuples et les rois recueillent dans le tableau du passé des leçons fécondes, il faut que l’historien renonce au désir d’amuser le lecteur. Or ce désir éclate à chaque page dans le livre de M. de Lamartine. L’auteur prodigue en toute occasion les anecdotes, les détails biographiques, et il oublie de caractériser les événemens. Consultez les lecteurs de bonne foi, demandez-leur quel profit ils ont tiré de ce long récit; ils avoueront qu’ils n’ont pas appris grand’chose au lieu de s’instruire, ils se sont amusés. Combattre la popularité de pareils livres semble peine perdue, car la foule s’empresse de les dévorer, sans tenir aucun compte des remontrances. Cependant il ne faut pas se lasser de les condamner, car la cause de la vérité finit tôt ou tard par triompher. Les plus complaisans nous accuseront peut-être de faire la moue à notre plaisir; nous les laisserons dire, et nous attendrons sans inquiétude l’action du temps. Dans dix ans, qui donc se souviendra de l’Histoire de la Restauration? Il faudra s’adresser aux bibliographes pour en avoir des nouvelles. Loin de moi toute pensée amère : je ne voudrais pas blesser un écrivain dont le nom occupe dans notre littérature un rang si glorieux; mais je suis bien forcé de lui dire qu’il s’est complétement mépris sur la nature du travail qu’il avait abordé.

Pour le mener à bonne fin, il était indispensable de sacrifier les anecdotes à la politique intérieure, à la diplomatie. Or M. de Lamartine a reculé devant la difficulté de sa tâche, et tous ceux qui portent à son talent une affection sincère doivent avoir le courage de l’avertir. Le double succès qu’il a obtenu avec l’Histoire des Girondins et l’Histoire de la Restauration ne ferme pas nos yeux à l’évidence. Les applaudissemens qu’il recueille ne viennent pas des vrais juges, et ces derniers finiront toujours par avoir raison. Je ne crois pas que les hommes voués aux études historiques m’accusent d’un excès de sévérité. J’ai loué dans l’Histoire de la Restauration ce qui méritait d’être loué, l’histoire des cent jours. Si dans le règne de Louis XVIII ou de Charles X j’avais rencontré des pages d’une égale valeur, je n’aurais pas négligé de les signaler. Que l’auteur ne s’en prenne qu’à lui-même si je me suis montré avare d’éloges. Ce qui domine dans ce livre, qui devrait se recommander par la simplicité, c’est la recherche assidue de l’effet théâtral. Je serais injuste envers M. de Lamartine, si je n’avouais pas qu’il entend parfaitement la mise en scène; il groupe ses personnages comme s’il s’agissait d’une œuvre dramatique. Malheureusement, quand le lecteur arrive à se demander si les choses ont dû se passer ainsi, il ne tarde pas à reconnaître l’artifice et la supercherie. Malgré sa faiblesse pour ce talent populaire, il ne peut se défendre d’une sorte d’étonnement, et se demande comment il a été pris pour dupe. C’est un sentiment auquel n’échappent pas les lecteurs habitués à ne pas se contenter de leur première impression. Ces lecteurs sont malheureusement en minorité, mais ils ne font pas mystère de leur étonnement, et leur étonnement se propage. Est-il permis d’espérer que M. de Lamartine, en abordant un sujet nouveau, changera de méthode? Une telle espérance serait de notre part une grande témérité. A voir comme il passe de la Toscane à la Turquie, comme il abandonne le siècle des Médicis pour l’empire ottoman, il est trop manifeste qu’il ne prend pas la peine d’étudier. L’histoire n’est pour lui qu’un sujet d’amplification, un exercice de rhéteur. Il avait annoncé l’Histoire du Directoire, tout à coup il tourne le dos au directoire sans que le public sache pourquoi. Dans les conditions où il s’est placé, l’étude devient inutile. Il possède désormais la science universelle. Les choses qu’il ne sait pas sont pour lui comme si elles n’étaient pas. C’est exactement comme s’il les savait. Il est donc à présumer qu’il obéira longtemps à la méthode qui lui a si bien réussi; tant qu’il n’aura pas rencontré sur sa route l’indifférence et le dédain, il ne renoncera pas à l’amplification. Pour tous ceux qui aiment à voir les plus grands noms de notre littérature demeurer purs et garder leur éclat, c’est un sujet d’affliction; car depuis que M. de Lamartine est entré dans le domaine de l’histoire, il va s’amoindrissant de jour en jour. Ses flatteurs lui répètent chaque matin qu’il peut tout oser, qu’il connaît le passé bien mieux et plus sûrement que les esprits patiens qui se croient obligés d’étudier les faits avant de les raconter. Ces coupables mensonges n’empêcheront pas l’auteur de succomber sous le nombre et le poids de ses ouvrages historiques, et le public, lassé d’un plaisir stérile, voudra demander des leçons à l’histoire. M. de Lamartine ne pourra secouer ses habitudes d’indolence, il n’aura pas le courage d’étudier longtemps avant de prendre la parole, et la popularité désertera son nom, qui devait demeurer éternellement jeune. Pour changer de route, il sera trop tard. Bon gré mal gré, il s’obstinera dans l’amplification. Qu’il ne se plaigne pas du moins de n’avoir pas été averti. Depuis l’Histoire des Girondins, il a entendu plus d’une voix sincère au milieu de ses triomphes. Il est vrai que pour suivre ces conseils salutaires, il eût dû se résigner à un long silence; mais ce silence eût été fécond, car il eût permis à l’auteur d’étudier. M. de Lamartine n’a pas voulu qu’il se résigne donc à porter la peine de son aveuglement. Il a cru qu’il pouvait en se jouant aborder les époques les plus diverses et promener sa fantaisie dans le monde entier. Pareille illusion ne se comprendrait pas chez un autre homme; je l’explique par les éloges sans nombre prodigués à ses moindres ébauches. Son nom restera grand dans le passé entre les Méditations, les Harmonies et Jocelyn; mais qu’il ne compte pas sur la durée de ses œuvres historiques, car elles ne méritent pas de durer. Si M. de Lamartine veut garder dans le domaine de l’histoire la place qu’il a conquise dans le domaine de la poésie, il faut qu’il dise adieu aux flatteurs, et qu’il se fasse des amis prompts à le censurer. Au début, l’épreuve sera rude, mais il sera bientôt dédommagé de sa résignation. Dans l’étude des faits, son esprit se rajeunira. Marchant sur un terrain solide et bien connu, il trouvera sans peine l’émotion sans recourir à l’effet théâtral. Souscrira-t-il aux conditions du marché? Abandonnera-t-il l’improvisation pour produire à loisir une œuvre simple et savante? Que les flatteurs qui l’ont endormi jusqu’ici dans une confiance trompeuse consentent à se taire, et la moitié du chemin sera faite. Quand il ne sera plus étourdi d’éloges, livré à luimême, il ne s’abusera pas longtemps sur la valeur de ses amplifications. Alors il entendra la voix de ses vrais amis, de ceux qui voient dans son nom une des gloires de la France. Alors il ouvrira les yeux et s’étonnera de sa présomption. Quand les hommes les plus éminens de notre temps, MM. Augustin Thierry, Thiers et Guizot, se préparent à écrire l’histoire par de longues et patientes études, c’est une singulière prétention que d’aborder l’histoire sans l’avoir étudiée. Le temps respecte peu ce qu’on a fait sans lui, c’est un vieux proverbe qu’il ne faut jamais oublier. »

Gustave Planche. Chronique de la quinzaine. Le 14 août 1854. Revue des deux mondes

« VOILÀ DONC TROIS ÉLÉMENTS DE VOTRE SOCIÉTÉ AVEC LESQUELS IL NE VOUS EST POINT PERMIS DE JOUER ; en admettant que vous soyez indifférents, ceux-là restent impressionnables. Concluez donc. Vous les avez soumis à une action mauvaise ; vous avez donné à l’enfant. des leçons douteuses, nourri la femme de votre littérature frivole et immorale agité le peuple par toutes les doctrines révolutionnaires. Que va-t-il en résulter ? Deux effets, messieurs. Des êtres impressionnables sont atteints, et ils le sont comme l’homme est toujours atteint, pratiquement; c’est-à-dire, surtout chez nous, dans ce peuple français qui a le tort et la gloire d’être éminemment logique, ils sont atteints de manière que, À PEINE DISCIPLES DES IDÉES, ILS ONT MIS DÉJÀ LA MAIN À L’ŒUVRE ; ŒUVRE MAUVAISE, DONT LES CONSÉQUENCES PEUVENT ÊTRE IRRÉMÉDIABLES. ILS SONT ATTEINTS, ET VOICI LES DEUX FORMES DU MAL DONT ILS SOUFFRENT : UNE LÉGÈRETÉ INCONCEVABLE DE L’ESPRIT ET UNE IMMORALITÉ REBUTANTE DANS LES HABITUDES. D’abord la légèreté de l’esprit. C’est une plainte universelle. Toutefois, il faut bien l’avouer, chez nous Français, plus atteints de ce mal qu’aucune autre nation, il y a aussi un aveu moins spontané, moins complet de notre misère. Autour de nous, chacun nous raille ; mais nous reston convaincus que nous sommes le peuple spirituel, intelligent, fécond d’esprit par excellence. NOUS RECEVONS, À CERTAINES HEURES, LA RUDE LEÇON… «

Conférences de Notre-Dame de Paris. Carême 1871, Nos malheurs, leurs causes, leur remède
Par Marie-Joseph Ollivier · 1872

« Cet ouvrage qui ébauche une réflexion autour des usages du « profane » en politique. Les auteurs mènent avant tout une réflexion sur le sens, l’intérêt et les implications du recours aux « profanes » par les experts ou les politiques. Thomas Fromentin et Stéphanie Wojcik rappellent en préambule qu’une partie croissante des analyses de la compétence politique exploite la notion de profane. L’utilisation accrue de cette notion depuis quelques années serait à mettre en parallèle avec la volonté d’élargir la participation des citoyens aux affaires publiques.

2Il importe, avant toute chose, de clarifier la notion de « profane », d’en spécifier les usages. La position de profane doit être pensée comme un rapport, un état dans un processus de division du travail social. Les profanes n’existent qu’en relation avec des initiés qui sont socialement habilités à côtoyer le « sacré » et en sont réputés connaisseurs. Il faut donc questionner d’emblée l’homogénéité voire l’existence même du groupe profane. C’est d’ailleurs ce que fait Cécile Cuny dans son analyse des savoirs mobilisés par des habitants engagés dans des situations de participation (« Figures et savoirs du profane dans un secteur de grands ensembles de l’Est de Berlin »). L’auteure tente d’expliquer pourquoi, en situation de participation, les habitants mobilisent un type de savoir plutôt qu’un autre. Il apparaît que la nature des savoirs mobilisés par des profanes, engagés dans des situations de confrontation variées et plus ou moins controversées, est largement dépendante de la configuration des acteurs auxquels ils ont affaire. Les acteurs se saisissent de statuts et de catégories plus ou moins fixés pour qualifier ou disqualifier la diversité des arguments à partir desquels ils construisent leur opinion sur un sujet donné : le sens commun d’un élu local ou d’un expert n’a pas le même poids que celui d’un habitant, de même que le sens commun d’un bénévole au sein d’une association et celui d’un habitant considéré comme ordinaire n’ont pas la même valeur. Les figures du profane varient ainsi, principalement en fonction du degré de formalisation des savoirs.

3Dès lors, on se rend compte qu’il n’est pas possible de distinguer un profane d’un expert sans se référer aux luttes de classement prévalant dans l’espace social considéré. Les auteurs mettent en évidence de luttes multiformes pour modifier, abolir ou restaurer la définition de positions profanes. Dans son article « Rapprocher la justice, les ambigüités du recours au profane », Antoine Pélicand explique ainsi que la réhabilitation de la justice de proximité remet en cause la séparation entre la sphère sacrée, technique et professionnalisée de la justice et le citoyen profane puisqu’il est revendiqué, pour des affaires jusqu’ici traitées par des juges professionnels, des compétences autres que juridiques, voire même aucune compétence. La mobilisation d’instances judiciaires actives au sein de l’appareil d’Etat conduit au resserrement des critères de recrutement autour des avocats et des juristes d’entreprise, éloignant ainsi le danger d’une réelle incursion des profanes. Le recours aux profanes permet finalement un recentrage des institutions judiciaires sur un travail jugé prioritaire, à savoir l’interprétation de la loi. L’entrée des nouveaux acteurs ne vient donc pas brouiller le statut du magistrat mais répond au contraire, à une nouvelle division du travail de la justice en dotant les palais de justice d’une antichambre. Il s’agit donc, en fait, de redessiner les limites du temple.

4Une autre configuration des luttes de savoir résulte d’investissements de connaissances opérées par des mouvements de protestation. Le recours à l’analogie des profanes aide à comprendre et à expliquer comment un mouvement collectif initialement placé en position profane parvient à se débarrasser des stigmatisations fondées sur un défaut de connaissance. Les profanes se posent en initiés des réalités et des besoins courants, procédant ainsi à un retournement du stigmate qui vise à saper le crédit symbolique des spécialistes. C’est d’ailleurs le propos Isabelle Hajek dans son article («  Du débat social au débat public : mobilisation citoyenne autour de la mise en place d’une politique de gestion des déchets ménagers. Le cas de Marseille et des Bouches-du-Rhône »). L’auteure étudie une situation dans laquelle une forte mobilisation des citoyens intervient dans l’émergence et la construction d’un problème public, et force la mise en place de procédures de consultation de la population. La construction d’une expertise profane et d’une offre politique alternative viennent travailler de l’intérieur la frontière initié/profane et contraignent la mise en place de procédures de débats et la définition même des enjeux. L’intervention du profane dans l’espace public met au jour les transformations des modalités et des enjeux du conflit social provoqués par de nouvelles formes d’appropriation et de production de connaissances. Les militants rejettent précisément leur statut de profane et tentent d’imposer, à défaut de faire reconnaître, leur expertise aux acteurs institutionnels. C’est bien la place du savoir dans notre démocratie, place encore largement fondée sur une forme de division du travail, qui est interrogée et l’existence même du statut de « profane » qui est questionnée.

5Reste que la catégorie de « profane » permet une transposition analogique qui donne des chances de voir autrement des réalités sociales souvent trop familières aux sociologues. Ce déplacement du regard conduit à élaborer des descriptions qui explicitent des rapports de pouvoir qui sont distincts des formes symboliques officielles. La notion de profane est une catégorie technique ; elle est également une catégorie en usage dans le monde social. Par exemple, Sezin Topçu, montre que l’identification des experts et des profanes est au cœur des argumentations autour de la question nucléaire (« Tensions liées aux rhétoriques du « profane », le cas du nucléaire »). L’analyse montre que la frontière expert/profane reste forte dans le domaine du nucléaire. Cette dichotomie remplace d’autres frontières telles « science versus croyance » ou « raison versus obscurantisme » dans un discours de domination technico-politique. Pour résister à ces frontières et constituer des contre-pouvoirs, les acteurs critiques s’adaptent : ils se font spécialistes sur des sujets qui les concernent, s’attachant ainsi une identité d’expert. De la part des acteurs institutionnels, il ne s’agit pas d’élargir la sphère d’expertise envers les profanes mais de l’étendre de façon mesurée, codifiée, en contraignant les discours à se conformer aux normes scientifiques et transformant le profane éclairé en expert. L’article illustre la manière dont les citoyens ou les opposants au nucléaire sont appréhendés par les experts. Le profane désigne et stigmatise un groupe extrêmement hétérogène qui devient la cible d’une stratégie de communication organisée autour de la scientifisation du problème. Le débat est dépolitisé ce qui permet la mise à distance et une délégitimation des discours et des revendications profanes. Dans le domaine nucléaire, comme dans d’autres, le profane n’est pas une catégorie d’analyse acquise, mais un ensemble de constructions historiques et politiques qui constituent la cible de l’action

6Si on admet la qualification de profane lorsque les administrés sont tenus à l’écart de la décision, la question se pose différemment quand on les invite ou quand ils s’imposent dans les arènes de la décision. Il faut alors se demander ce que ces dispositifs font aux profanes, entendus comme citoyens ordinaires, ce qu’ils en attendent et la manière dont ils les font agir.

7C’est notamment la question que pose la constitution des panels de profanes : les dispositifs visant à faire participer les profanes partagent avec la technique du sondage d’opinion la même capacité de construction de l’opinion. Dans les deux cas, le dispositif repose sur une définition préalable de ce qu’est une opinion légitime. Un paradoxe en ressort : le profane n’apparaît que pour être immédiatement transformé. On lui assigne un rôle, on lui fournit l’information et les équipements nécessaires pour produire un jugement éclairé. La parole du profane n’est donc pas légitime en elle-même, elle ne l’est qu’en tant qu’opinion délibérée et c’est à l’abolition du profane que vise finalement la procédure. C’est le propos de Pierre Lefébure dans son analyse des débats télévisés intégrant des citoyens (« Intérêt et limites de la notion de profane à travers l’analyse des débats télévisés intégrants des citoyens anonymes). L’auteur souligne toutefois que le caractère symbolique et informel de ces débats, permet un élargissement de la définition du politique au-delà des catégories ayant cours dans la sphère institutionnelle. Les débats télévisés étudiés dans son article se caractérisent par une rupture ou une distance à l’égard des références institutionnelles. La notion de profane, telle qu’utilisée par la science politique n’étant dès lors plus suffisante, il faudrait disposer d’une alternative analytique permettant d’appréhender les redéfinitions en jeu.

8Il ne faut pas, pour autant, renoncer à l’usage de l’analogie mais au contraire la développer, l’approfondir et s’interroger sur les conditions d’un recours scientifiquement légitime à l’analogie des profanes. Il ne suffit pas que des différences de savoir existent pour que la mobilisation de l’analogie des profanes soit justifiée, il faut également que ces différences de savoir ou de compétences justifient des distinctions et des inégalités de positions. L’asymétrie des positions se mesure par les différences de statut inscrites dans une division du travail, notamment dans l’opposition des positions actives/passives. L’article de Julien Talpin (« Mobiliser un savoir d’usage. Démocratisation de l’espace public et confinement de la compétence civique au sein de dispositifs de budget participatif ») soulève la question de la capacité des citoyens ordinaires à prendre des décisions publiques. L’auteur suggère de ne pas faire le constat du faible niveau de connaissance politique des citoyens mais plutôt de se demander comment, en dépit d’un stock de compétences politiques limité, les citoyens parviennent à faire des choix éclairés. Ici, la mise en valeur du savoir d’usage repose sur l’idée que les citoyens sont les meilleurs connaisseurs des réalités liées à leur vie quotidienne et, qu’à ce titre, leur implication dans la production de politiques publiques ne peut qu’en améliorer la rationalité et la justice. L’ouverture de l’espace public à des savoirs citoyens jusque là exclus des sphères de la décision publique peut s’apparenter à une démocratisation des processus décisionnels. Mais le risque est grand de se trouver enfermé dans un rôle d’habitant incapable de nourrir la discussion au-delà de son expérience singulière. Paradoxalement, l’inclusion du savoir d’usage se fait finalement au détriment de la mobilisation d’autres formes de compétences citoyennes, plus techniques, issues d’expériences professionnelles ou politiques. Suffisamment compétent pour partager un savoir localisé, le citoyen n’est toujours pas légitime pour s’exprimer sur des questions techniques ou politiques plus générales qui dépassent son expérience immédiate.

9Quoiqu’il en soit, on assiste à une participation accrue des citoyens ordinaires dans la prise de décision. Cet investissement est, dans certains cas, dû à l’initiative des dirigeants qui veulent lutter contre le désenchantement de la politique, mieux comprendre les administrés, ou éviter un conflit, mais il peut être le fait de la mobilisation de mouvements de protestation ou de défense qui parviennent à imposer des procédures de concertation. Le résultat de ces tendances convergentes est l’élargissement du cercle des protagonistes qui va parfois jusqu’à l’intégration de citoyens dans l’élaboration d’une partie des politiques publiques. Dans son article « La participation des citoyens à des projets d’intérêt public. Enquête sur le programme culturel d’une fondation », Sabine Rozier s’intéresse aux modalités du programme d’action culturelle « nouveaux commanditaires » de la fondation de France, qui inverse la logique de la commande en faisant du citoyen sa principale source. Les hiérarchies habituelles, qui tendent à accorder un privilège à l’expression de points de vue objectifs et rationnels, sont ici bousculées au profit d’une attention plus soutenue portée à l’expression du vécu personnel et des expériences communes, présentée comme une condition nécessaire à la réflexion sur le vivre ensemble.

10Finalement, il faut s’interroger sur ce que les profanes font dans ces dispositifs, sur la façon dont ils les reçoivent et la manière dont ces panels de profanes cessent d’être des artefacts pour se transformer en collectifs politiques. Les auteurs rappellent à ce propos que ce sont le plus souvent les moins profanes qui sont invités à dialoguer avec les spécialistes ou qui s’imposent auprès d’eux. On se réfèrera ici à l’article de Judith Ferrando y Puig « Profane toi-même. Construction et déconstruction de la légitimité de l’expression des profanes dans deux dispositifs participatifs » : sans remettre en cause l’originalité et l’utilité de tels dispositifs, l’auteure montre le caractère peu opératoire de la figure du profane absolu : les mécanismes censitaires qui pèsent sur la participation politique jouent également dans les domaines de la participation aux actions publiques. Il s’agit finalement d’une implication exceptionnelle qui ne fait pas disparaître les inégalités qui caractérisent les rapports des citoyens au politique.

11En réalité la transformation des démocraties représentatives par introduction et multiplication des dispositifs de participation est à la fois réelle et ambiguë. S’agit-il d’un changement limité pour sauvegarder l’essentiel d’une division du travail politique ? De fait, si un petit nombre des plus initiés des profanes pénètre pour un temps limité dans un petit nombre de temples de l’action publique, c’est le plus souvent pour information et concertation et rarement pour participer à la décision proprement dite ou alors pour décisions de portée limité. Le profane apparait alors comme un instrument du politique ; il est pensé à l’intérieur d’un projet de rénovation de l’institution sociale en crise, contribuant à réaffirmer ses frontières. »

Thomas Fromentin, Le profane en politique. Compétences et engagements du citoyen

« Dès lors vous accepterez que la prudence soit d’être attentif à l’expression et à l’expansion de ces idées : à leur expression, puisqu’il n’est pas possible à l’être raisonnable de refuser l’attention aux actes de la vie intellectuelle; à leur expansion, parce qu’elle atteindra les actes non seulement de la génération présente, mais aussi des générations futures.
D’autant plus qu’aujourd’hui, l’expression des idées n’est plus contrariée par les obstacles qu’elle rencontrait autrefois. «

Nos malheurs, leurs causes, leurs remèdes, conférences de Notre Dame

« Mais ceux qui vous ont conduit dans cet horrible précipice, à quels tourments ne devraient-ils pas être dévoués ? Ils sont responsables de votre sang. C’est à vos compatriotes, s’ils peuvent les connaître un jour, c’est à la France entière à vous venger en faisant punir par un supplice bien mérité ceux qui ont été la cause de votre mort. Malheureuses victimes de leurs calculs? Ces conspirateurs qui vous ont séduits, entraînés, ont-ils eu le courage pendant le cours de la longue procédure qui vous a condamnés, de venir crier aux juges, à la nation, arrêtez! faites grace! c’est nous qui sommes les vrais coupables; c’est nous qui avons séduit, trompé leur simplicité. «

« Nous leur avons déguisé le crime; nous le leur avons présenté sous les apparences de l’honneur, du patriotisme; nous avons eu de la peine à nous faire entendre ; ils ont résisté très-long-tems: mais une fois persuadés, ils ont persévéré dans leur erreur avec un courage qui prouve ce qu’ils auroient fait pour une meilleure cause. L’emploi qu’ils ont fait de ce courage étoit coupable; ils ont mérité la mort; ils l’ont subie; et cette justice nécessaire à laissé dans tous les cœurs un sentiment profond de pitié et d’horreur….. peut-être d’estime ! «

« On avait osé vous dire qu’en vous révoltant, vous seriez plus honorés on vous avoit peint vos officiers comme des traîtres; vous vous êtes laissé surprendre par des imposteurs; vous avez payé votre erreur de la vie. »

« On va jusqu’à nous faire l’injure de dire que quelques-uns même de nous font usage de ces moyens coupables; du moins on nous accuse de les autoriser. Repoussons cette odieuse calomnie en faisant enfin justice, et prenant des moyens efficaces pour arrêter le cours de ces attentats. C’est par le ministre de la guerre que nous devions être avertis, officiellement de l’état critique où se trouvent les troupes, rendons-le responsable des insurrections qui peuvent résulter de sa négligence ; On vous dit que les officiers manquent de patriotisme, qu’ils sont ennemis de la constitution? ….. mais qui tient ce langage? »

Luc René Achard de Bonvouloir

«M. E. Halsall a donné , dans un remarquable article du Diplomatic Review ( octobre 1874 ) , des détails fort instructifs sur cette partie de l’histoire du conseil privé , qui est comprise entre la mort de Charles Ier et le règne de la reine Anne . Il signale comme traits principaux de cette histoire : la belle lettre écrite dès la mort du roi ( 30 janvier 1649 ) , par sir E. Nicholas à Charles II ; la réponse datée de Jersey ( 24 février suivant ), dans laquelle ce roi reconnaît la nécessité de gouverner , selon la coutume , d’après les avis du conseil privé ; la solide organisation de ce conseil pendant toute la durée de l’exil, ainsi que son influence sur la restauration de la royauté ( 1660 ) et sur la consolidation du trône ; la légèreté avec laquelle Charles II viole sa promesse dès 1667 , pour y revenir en 1679 et l’abandonner aussitôt ; les vicissitudes qui , sous le règne de Guillaume III, substituent le pouvoir personnel du roi à celui du conseil de cabinet et restaurent en 1701 par une section de loi les coutumes du conseil privé ; enfin la nouvelle loi qui, en 1706 , sous la reine Anne , déclare la précédente mesure abolie , comme si elle n’avait jamais existé. »

L’UNION DE LA PAIX SOCIALE COLLECTION PUBLIÉE PAR LE COMITÉ DE PARIS LA CONSTITUTION DE L’ANGLETERRE 

« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre DEUX ROUES DE LA FORTUNE, dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du REGRET et du SOULAGEMENT. »

Le temps des regrets : comment le développement du regret influence-t-il la prise de décision à risque des enfants et des adolescents ?
Marianne Habib, Mathieu Cassotti
Dans L’Année psychologique 2015/4 (Vol. 115), pages 637 à 664

« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE LÀ OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« Eh bien ! mon enfant, reprit le curé, les associations, quelles qu’elles soient, et quel que soit le nom qu’on leur donne, représentant une nombreuse famille, où ne peut régner d’autre égalité que celle du droit et du devoir: car l’association ne saurait effacer, anéantir les inégalités qui naissent tout naturellement des capacités diverses, des circonstances accessoires qui ont rendu les hommes inégaux entre eux par l’effet des forces physiques, intellectuelles, morales, inégalement réparties, par l’effet des passions auxquelles les uns se sont abandonnés, tandis que les autres les ont domptées. »

Claude Bernard ou le gagne-petit
Par Sophie Ulliac-Trémadeure · 1842

« Un des préceptes les plus essentiels, c’est d’étudier avec ordre. Craignez le sort de cet érudit dont parle Guy Patin: « M. D… savait beaucoup, dit-il; mais son esprit était l’image du chaos: nous l’appelions la bibliothèque renversée» (Esprit de G. P.) Prenez des notes sur tout ce que vous lisez, entendez ou voyez. En écrivant, dit encore Bacon, on devient exact et on retient mieux ce qu’on lit. Celui donc qui est paresseux à faire des notes a besoin d’une bonne mémoire.» (Ess. de mor.) Or, la mémoire est une reine capricieuse sur les faveurs de laquelle il ne faut pas compter. Permettez-nous d’exposer ici en quelques mots la méthode que nous employons nous-même pour nous instruire: Quel que soit l’ouvrage que vous parcourez, lisez la plume à la main, c’est le meilleur moyen de se tenir éveillé, et marquez d’un signe en marge les passages que vous voulez retenir. La lecture terminée, transcrivez en notes séparées les passages désignés. Au bout d’un certain temps faites le triage de vos notes, et rangez-les par ordre de matières ou même par ordre alphabétique. Renfermez les notes sur un même objet dans une case, une enveloppe à part, ou mieux dans un registre destiné à les recueillir et distribué par ordre alphabétique. Après une ou plusieurs années de ce travail méthodique, vous serez étonné de vos richesses, et vous posséderez assez de matériaux pour discourir ou pour écrire sur un sujet de votre compétence et avec l’érudition convenable. Tel est le mécanisme au moyen duquel nous pouvons nous-même étaler devant vous ce luxe d’autorités dont l’abondance vous étonne peut-être, et qui pourtant nous coûte actuellement peu de travail. J’ai cru devoir entrer dans ces détails minutieux, persuadé que beaucoup de bons esprits croupissent dans la médiocrité, à défaut d’une méthode propre à féconder leurs travaux. Ceci nous conduit naturellement à vous entretenir de l’art d’écrire en médecine, et ceci ne sera point tout à fait un hors-d’œuvre, car vous serez auteurs au moins une fois dans votre vie, lorsqu’il s’agira inaugurale; et dans tous les cas, v de produire une dissertation êtes appelés à juger les auteurs qui prétendent à vous instruire. Lorsque l’homme de science a longtemps travaillé à se faire un fonds de savoir et d’expérience, un moment arrive où il éprouve le besoin de communiquer à autrui le fruit de ses labeurs. Certains hommes positifs se sont demandé s’il était plus avantageux au praticien d’aspirer au titre de se renfermer dans une sage obscurité ? Question délicate et qui, selon nous, relève complétement des qualités, des instincts dévolus à tel ou tel individu Spiritus ubi vult spirat. Mais, en thèse générale, nous pensons que l’homme vraiment instruit et donné de quelque facilité d’énoncer ses idées doit d’abord, faisant abstraction des avantages ou des inconvénients qui peuvent s’ensuivre, faire profiter le public du produit de ses travaux. Voici quelques petits axiomes applicables au choix des livres : il ne faut pas s’en laisser imposer par les grands noms des anciens, ni par les gros volumes des modernes.» (Bacon, Accroiss. des Sc., liv. II) Les anciens, en effet, décoraient volontiers du titre d’Opus aureum des livres dont on fait aujourd hui fort peu de cas. Défiez-vous aussi des titres piquants ou pompeux; l’art de l’intitulé est aujourd’hui porté au plus haut degré de perfection. «< Aliud in titulo, aliud in pyxide» est un vieux proverbe qui vous garantira des déceptions; et Voltaire disait avec raison: « Il faut être en garde contre les livres plus que les juges ne le sont contre les avocats. »(Mensong. imprim.) — « Tout mot imprimé, dit-on, n’est pas mot d’Evangile. » Pour mieux apprécier l’ouvrage, veuillez vous enquérir des qualités et des titres de l’auteur. « La longue expérience que j’ai acquise, disait Cullen, m’a convaincu qu’on ne pouvait compter sur les faits et l’expérience prétendue des hommes de peu de jugement.» (Mat. méd., t. 1, p. 36.) — « La véritable expérience dépend surtout de la tête de celui qui cherche à l’acquérir,» dit Zimmermann (De l’Expér., t. 1), et c’est ici que s’applique l’axiome de Morgagni: Non numerandæ sed perpendendæ observationes. » (De Sedib. et Caus.) Toutes sentences qui ne sont que la paraphrase de celle empruntée à Hippocrate par Baglivi: « Ut valent oculi, sic et homo. Les livres à consulter n’ont pas tous une égale valeur; effleurez les auteurs médiocres, méditez les auteurs modèles. Il est des livres dont il faut seulement goûter, d’autres qu’il faut dévorer et d’autres, mais en petit nombre, qu’il faut mâcher et digérer. »

La Lancette française

« Je ne suis pas arrivé à me concentrer pour évaluer l’importance relative des différents détails. De ce fait, ce détail-ci est resté sur le devant de la scène, faisant de l’ombre à tel autre détail, dont j’ai fini par négliger l’importance. Mon erreur n’a pas été de négliger, car il me faudra bien négliger des détails.  »

Maxime Parodi  » 

« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension.  »

Ghassan Salamé

«Il faut que vous parliez à Sony… Il faut que vous parliez aux autres, à Tessio, au gros Clemenza… Le business Tom…»

« Je tâcherai… Mais même Sony ne pourra pas retenir Luca Brazi.»

«Oui… Bien, laissez-moi m’occuper de Luca.  »

« Il faut que vous parliez à Sony, et à ses deux frères.  »

« Je ferai de mon mieux »

« Maintenant… Vous pouvez partir.  »

« Je n’aime pas la violence Tom… Je suis un homme d’affaire… Le sang ça coûte très cher.  »

Le Parrain (Premier volet)

«Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait réelle. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux. Il vaut de souligner, mais sans y insister, que ce dernier moment de la réflexion nous amène en fait à sortir de la simple conviction, qui a été élaborée dans les moments précédents, au profit de la responsabilité.  »

« Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; ce qu’il a occulté, il l’a occulté ; ce qu’il a négligé, il l’a négligé ; ce qui l’a subjugué l’a subjugué ; ce qui l’a rendu confus l’a rendu confus ; un point c’est tout. Aucune « petite voix intérieure » ne l’a alerté sur ses aveuglements et ses négligences ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.»

Maxime Parodi

« A l’époque où nous sommes, quelque chose de plus mortel encore que le scepticisme a frappé les jeunes générations, c’est l’athéisme social, c’est-à-dire l’absence de toute foi, morale, politique et intellectuelle. Et il y aurait de quoi s’effrayer du courant qui nous entraîne si, pour l’œil observateur, un symptôme consolant ne se produisait pas. Symptôme qui doit nous empêcher de désespérer de l’avenir, et nous faire répéter avec le chancelier Bacon: « Que les desseins de Dieu, après avoir décrit une courbe féconde en points d’inflexion et de rebroussement, se développent enfin et se montrent à tous les yeux. » Ce symptôme, que nous sommes heureux de si gnaler, c’est la tendance bien marquée, quoique circonscrite encore dans quelques individualités supérieures, qui pousse les intelligences à secouer les préoccupations des jouissances matérielles, et les ramène à l’étude des lois pouvant régir l’homme en tant qu’être moral et appelé à une fin autre que celle de cette vie finie. Parmi ces esprits d’élite qui, sourds au bruit que font autour d’eux les questions ardentes de jouissances terrestres, de bien-être physique, de voluptés sensuelles, se préoccupent sérieusement de la nature morale de l’homme, des conditions sociales de son existence et de sa fin religieuse, tous ne luttent pas avec un égal bonheur. Tandis que les uns arrivent d’un élan vigoureux à remonter le torrent jusqu’à son point de départ, et à s’abriter dans le port de la foi dont ils étaient bien loin, les autres, moins heureux, ou moins forts parce qu’ils sont moins conséquents peut-être, s’arrêtent à moitié chemin échoués sur quelques écueils. Mais, quoiqu’il en soit, tous ont droit à nos sympathies et à notre attention sérieuse, car c’est déjà beau d’oser lutter contre le courant qui nous entraîne, alors même qu’on n’arrive pas à le remonter tout à fait. C’est à ce titre qu’il nous a semblé bon et utile d’étudier sérieusement l’Essai sur la philosophie des religions, œuvre de M. de Labruguière, un de ces hardis soldats de l’idée que la province enfante loin de l’atmosphère énervante du scepticisme parisien. Sans doute nous sommes loin de partager toutes les idées de M. de Labruguière; sur bien des points un abîme nous sépare, et notre manière de voir diffère essentiellement. Mais c’est un de ces vaillants qui, au milieu des préoccupations terre à terre de notre époque positive, utilitaire, et des aspirations toutes physiques d’une foule égoïste, ont compris que l’intelligence était l’épée des générations modernes; et, à tort ou à raison, nous avons un faible pour ceux qui n’hésitent pas à manier l’épée. Dans son livre, où se trouve condensé pour ainsi dire le fruit d’immenses et savantes études, M. de Labruguière s’est proposé de rechercher en quelque sorte la génération de l’idée religieuse dans l’humanité, depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours. Idée qui se développe et progresse par des routes séparées et distinctes, quoique convergeant au sommet: la route de l’intelligence et la route du cœur, la philosophie et la religion; double expression du double besoin, inhérent à l’homme, de connaître Dieu et de l’adorer. Personnifiant l’humanité dans un type qu’il appelle Monos (non par amour du grec, dit-il, mais pour bien indiquer à l’esprit sa situation isolée), M. de Labruguière nous montre cet être, d’abord enfant en quelque sorte, quoique doué d’une intelligence supérieure, vivant à son début sans s’être rendu compte de luimême ni distingué du monde extérieur. Etant en quelque sorte à lui-même le monde et Dieu, Monos est, si l’on peut dire, Autothéiste. Mais un pareil état d’esprit ne saurait durer, et bientôt pour Monos tout change. Il a éprouvé des résistances, des chocs. Il s’est heurté, à chaque instant, à tous les accidents de la nature extérieure, et, déifiant des forces qu’il reconnaît en dehors de la sienne et souvent supérieures, il leur a prêté la vie en leur attribuant son propre mode d’existence, le seul qu’il connaisse et puisse concevoir. Pour lui, tout dans l’univers a son Dieu; le monde est peuplé d’innombrables dieux. En cet état d’esprit Monos est fétichiste. Bientôt, à côté et au-dessus de la vie individuelle, Monos a perçu la vie collective. Il conçoit des dieux, non plus attachés à des objets isolés comme la Naiade, la Dryade, etc., mais bien, planant sur des groupes d’objets identiques : le Sylvain par exemple, intelligence des forêts entières. Comme Monos n’est pas encore arrivé à concevoir une intelligence sans corps, à des intelligences analogues pour lui quoique supérieures à la sienne propre, il prête également des corps analogues au corps humain. Il a conçu l’anthropomorphisme, c’est-à-dire la notion des dieux à forme humaine. Lorsque levant les yeux de la terre vers le ciel, il entrevoit dans les astres des êtres bien plus haut en puissance que ses dieux terrestres collectifs, quoique purement individuels, Monos à plus forte raison loge-t-il dans des corps humains la plus belle forme qu’il connaisse, les intelligences sublimes qu’il vient d’entrevoir. Transportant son Olympe de la terre au ciel, il y place ses fétiches grandis et sublimisés. Abaissant nécessairement l’idée absolue de Dieu jusqu’à des formes dont le type et l’origine se trouvent dans sa propre nature, Monos devient polytheiste. Bientôt, subissant en cela le besoin d’unité inhérent à la nature humaine, Monos hiérarchise ses dieux suivant leur rang et leur puissance; il leur donne un chef, un roi. Zeus est un puissant monarque, les au tres dieux forment sa cour, ils sont en quelque sorte 1 ses ministres; ébauche de hiérarchie divine déjà bien loin du polythéisme fétichiste primitif, sorte d’intuition confuse de puissances supérieures à la nôtre, suivie d’un vague besoin d’adoration. Puis, s’avisant un jour qu’un roi des dieux avait décidément autorité sur tous les autres, et qu’il absorbait chaque jour davantage leur puissance au profit de la sienne, Monos en arrive à le considérer comme un Dieu unique, Monos devient Monothéiste. »

V. de Sarcus

«  À peine ce discours fut-il achevé, que Télémaque s’avança avec empressement vers les Phéaciens du vaisseau qui était arrêté sur le rivage. Il s’adressa à un vieillard d’entre eux, pour lui demander d’où ils venaient, où ils allaient, et s’ils n’avaient point vu Ulysse. Le vieillard répondit : Nous venons de notre île, qui est celle des Phéaciens : nous allons chercher des marchandises vers l’Épire. Ulysse, comme on vous l’a déjà dit, a passé dans notre patrie ; mais il en est parti. Quel est, ajouta aussitôt Télémaque, cet hommes si triste qui cherche les lieux les plus déserts en attendant que votre vaisseau parte ? C’est, répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu : mais on dit qu’il se nomme Cléomènes ; qu’il est né en Phrygie ; qu’un oracle avait prédit à sa mère, avant sa naissance, qu’il serait roi, pourvu qu’il ne demeurât point dans sa patrie, et que s’il y demeurait, la colère des dieux se ferait sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu’il fut né, ses parents le donnèrent à des matelots, qui le portèrent dans l’île de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dépens de sa patrie, qui avait un si grand intérêt de le tenir éloigné. Bientôt il devint grand, robuste, agréable, et adroit à tous les exercices du corps ; il s’appliqua même, avec beaucoup de goût et de génie, aux sciences et aux beaux-arts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays : la prédiction faite sur lui devint célèbre : on le reconnut bientôt partout où il alla ; partout les rois craignaient qu’il ne leur enlevât leurs diadèmes. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse, et il ne peut trouver aucun lieu du monde où il lui soit libre de s’arrêter. Il a souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien ; mais à peine est-il arrivé dans une ville, qu’on y découvre sa naissance, et l’oracle qui le regarde. Il a beau se cacher, et choisir en chaque lieu quelque genre de vie obscure ; ses talents éclatent, dit-on, toujours malgré lui, et pour la guerre, et pour les lettres, et pour les affaires les plus importantes : il se présente toujours en chaque pays quelque occasion imprévue qui l’entraîne, et qui le fait connaître au public.

C’est son mérite qui fait son malheur ; il le fait craindre, et l’exclut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d’être estimé, aimé, admiré partout, mais rejeté de toutes les terres connues. Il n’est plus jeune, et cependant il n’a pu encore trouver aucune côte, ni de l’Asie, ni de la Grèce, où l’on ait voulu le laisser vivre en quelque repos. Il paraît sans ambition, et il ne cherche aucune fortune ; il se trouverait trop heureux que l’oracle ne lui eût jamais promis la royauté. Il ne lui reste aucune espérance de revoir jamais sa patrie ; car il sait qu’il ne pourrait porter que le deuil et les larmes dans toutes les familles. La royauté même, pour laquelle il souffre, ne lui paraît point désirable ; il court malgré lui après elle, par une triste fatalité, de royaume en royaume ; et elle semble fuir devant lui, pour se jouer de ce malheureux jusqu’à sa vieillesse. Funeste présent des dieux qui trouble tous ses plus beaux jours, et qui ne lui causera que des peines dans l’âge où l’homme infirme n’a plus besoin que de repos ! Il s’en va, dit-il, chercher vers la Thrace quelque peuple sauvage et sans lois, qu’il paisse assembler, policer, et gouverner pendant quelques années ; après quoi, l’oracle étant accompli, on n’aura plus rien à craindre de lui dans les royaumes les plus florissants : il compte de se retirer alors en liberté dans un village de Carie, où il s’adonnera à l’agriculture, qu’il aime passionnément. C’est un homme sage et modéré, qui craint les dieux, qui connaît bien les hommes, et qui sait vivre en paix avec eux, sans les estimer. Voilà ce qu’on raconte de cet étranger dont vous me demandez des nouvelles.

Pendant cette conversation, Télémaque retournait souvent ses yeux vers la mer, qui commençait à être agitée. Le vent soulevait les flots, qui venaient battre les rochers, les blanchissant de leur écume. Dans ce moment, le vieillard dit à Télémaque : Il faut que je parte ; mes compagnons ne peuvent m’attendre. En disant ces mots, il court au rivage : on s’embarque ; on n’entend que cris confus sur ce rivage, par l’ardeur des mariniers impatients de partir.

Cet inconnu, qu’on nommait Cléomènes, avait erré quelque temps dans le milieu de l’île, montant sur le sommet de tous les rochers, et considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse profonde. Télémaque ne l’avait point perdu de vue, et il ne cessait d’observer ses pas. Son cœur était attendri pour un homme vertueux, errant, malheureux, destiné aux plus grandes choses, et servant de jouet à une rigoureuse fortune, loin de sa patrie. Au moins, disait-il en lui-même, peut-être reverrai-je Ithaque ; mais ce Cléomènes ne peut jamais revoir la Phrygie. L’exemple d’un homme encore plus malheureux que lui adoucissait la peine de Télémaque. Enfin cet homme, voyant son vaisseau prêt, était descendu de ces rochers escarpés avec autant de vitesse et d’agilité, qu’Apollon dans les forêts de Lycie, ayant noué ses cheveux blonds, passe au travers des précipices pour aller percer de ses flèches les cerfs et les sangliers. Déjà cet inconnu est dans le vaisseau, qui fend l’onde amère, et qui s’éloigne de la terre. Alors une impression secrète de douleur saisît le cœur de Télémaque ; il s’afflige sans savoir pourquoi ; les larmes coulent de ses yeux, et rien ne lui est si doux que de pleurer.

En même temps, il aperçoit sur le rivage tous les mariniers de Salente, couchés sur l’herbe et profondément endormis. Ils étaient las et abattus : le doux sommeil s’était insinué dans leurs membres ; et tous les humides pavots de la nuit avaient été répandus sur eux en plein jour par la puissance de Minerve. Télémaque est étonné de voir cet assoupissement universel des Salentins, pendant que les Phéaciens avaient été si attentifs et si diligents pour profiter du vent favorable. Mais il est encore plus occupé à regarder le vaisseau phéacien prêt à disparaître au milieu des flots, qu’à marcher vers les Salentins pour les éveiller ; un étonnement et un trouble secret tient ses yeux attachés vers ce vaisseau déjà parti, dont il ne voit plus que les voiles qui blanchissent un peu dans l’onde azurée. Il n’écoute pas même Mentor qui lui parle, et il est tout hors de lui-même, dans un transport semblable à celui des Ménades, lorsqu’elles tiennent le thyrse en main, et qu’elles font retentir de leurs cris insensés les rives de l’Hèbre, avec les monts Rhodope et Ismare.

Enfin, il revient un peu de cette espèce d’enchantement ; et les larmes recommencent à couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit : Je ne m’étonne point, mon cher Télémaque, de vous voir pleurer ; la cause de votre douleur, qui vous est inconnue, ne l’est pas à Mentor : c’est la nature qui parle, et qui se fait sentir ; c’est elle qui attendrit votre cœur. L’inconnu qui vous a donné une si vive émotion est le grand Ulysse : ce qu’un vieillard phéacien vous a raconté a de lui, sous le nom de Cléomènes, n’est qu’une fiction faite pour cacher plus sûrement le retour de votre père dans son royaume. Il s’en va tout droit à Ithaque ; déjà il est bien près du port, et il revoit enfin ces lieux si longtemps désirés. Vos yeux l’ont vu, comme on vous l’avait prédit autrefois, mais sans le connaître : bientôt vous le verrez, et vous le connaîtrez, et il vous connaîtra ; mais maintenant les dieux ne pouvaient permettre votre reconnaissance hors d’Ithaque. Son cœur n’a pas été moins ému que le vôtre ; il est trop sage pour se découvrir à nul mortel dans un lieu où il pourrait être exposé à des trahisons et aux insultes des cruels amants de Pénélope. Ulysse, votre père, est le plus sage de tous les hommes ; son cœur est comme un puits profond ; on ne saurait y puiser son secret. Il aime la vérité, et ne dit jamais rien qui la blesse : mais il ne la dit que pour le besoin ; et la sagesse, comme un sceau, tient toujours ses lèvres fermées à toute parole inutile. Combien a-t-il été ému en vous parlant ! combien s’est-il fait de violence pour ne se point découvrir ! Que n’a-t-il pas souffert en vous voyant ! Voilà ce qui le rendait triste et abattu. »

« Mentor lui répondit en souriant:

– Voyez, mon cher Télémaque, comment les hommes sont faits: vous voilà tout désolé, parce que vous avez vu votre père sans le reconnaître. Que n’eussiez-vous pas donné hier pour être assuré qu’il n’était pas mort ?Aujourd’hui, vous en êtes assuré par vos propres yeux, et cette assurance, qui devrait vous combler de joie, vous laisse dans l’amertume! Ainsi le coeur malade des mortels compte toujours pour rien ce qu’il a le plus désiré, dès qu’il le possède, et est ingénieux pour se tourmenter sur ce qu’il ne possède pas encore. C’est pour exercer votre patience que les dieux vous tiennent ainsi en suspens. Vous regardez ce temps comme perdu: sachez que c’est le plus utile de votre vie; car ces peines servent à vous exercer dans la plus nécessaire de toutes les vertus pour ceux qui doivent commander. Il faut être patient pour être maître de soi et des autres hommes; l’impatience, qui paraît une force et une vigueur de l’âme, n’est qu’une faiblesse et une

impuissance de souffrir la peine. Celui qui ne sait pas attendre et souffrir est comme celui qui ne sait pas se taire sur un secret; l’un et l’autre manquent de fermeté pour se retenir, comme un

homme qui court dans un chariot et qui n’a pas la main assez ferme pour arrêter, quand il le faut, ses coursiers fougueux: ils n’obéissent plus au frein, ils se précipitent, et l’homme faible, auquel ils échappent, est brisé dans sa chute; ainsi l’homme impatient est entraîné par ses désirs indomptés et farouches dans un abîme de malheurs. Plus sa puissance est grande, plus son impatience lui est funeste; il n’attend rien, il ne se donne le temps de rien mesurer; il force toute chose pour se

contenter; il rompt les branches pour cueillir le fruit avant qu’il soit mûr; il brise les portes, plutôt que d’attendre qu’on les lui ouvre; il veut moissonner quand le sage laboureur sème: tout ce qu’il fait à la hâte et à contretemps est mal fait et ne peut avoir de durée, non plus que ses désirs volages. TELS SONT LES PROJETS INSENSÉS D’UN HOMME QUI CROIT POUVOIR TOUT ET QUI SE LIVRE À SES DÉSIRS IMPATIENTS POUR ABUSER DE SA PUISSANCE. C’est pour vous apprendre à être patient, mon cher Télémaque, que les dieux exercent tant votre patience et semblent se jouer de vous dans la vie

errante où ils vous tiennent toujours incertain. Les biens que vous espérez se montrent à vous et s’enfuient, comme un songe léger que le réveil fait disparaître, pour vous apprendre que les choses mêmes qu’on croit tenir dans ses mains échappent dans l’instant. Les plus sages leçons d’Ulysse ne vous seront pas aussi utiles que sa longue absence et que les peines que vous souffrez en le cherchant.

Ensuite Mentor voulut mettre la patience de Télémaque à une dernière épreuve encore plus forte.

Dans le moment où le jeune homme pressait avec ardeur les matelots pour hâter le départ, Mentor l’arrêta tout à coup et l’engagea à faire sur le rivage un grand sacrifice à Minerve. Télémaque fait avec docilité ce que Mentor veut. On dresse deux autels de gazon. L’encens fume, le sang des victimes coule. Télémaque pousse des soupirs tendres vers le ciel; il reconnaît la puissante protection de la déesse.

À peine le sacrifice est-il achevé, qu’il suit Mentor dans les routes sombres d’un petit bois voisin.

Là, il aperçoit tout à coup que le visage de son ami prend une nouvelle forme: les rides de son front s’effacent comme les ombres disparaissent, quand l’Aurore, de ses doigts de rose, ouvre les portes de l’Orient et enflamme tout l’horizon; ses yeux creux et austères se changent en des yeux bleus d’une douceur céleste et pleins d’une flamme divine; sa barbe grise et négligée disparaît; des traits nobles et fiers, mêlés de douceur et de grâces, se montrent aux yeux de Télémaque ébloui. Il reconnaît un visage de femme, avec un teint plus uni qu’une fleur tendre et nouvellement éclose au soleil: on y voit la blancheur des lis mêlés de roses naissantes; sur ce visage fleurit une éternelle jeunesse, avec une majesté simple et négligée. Une odeur d’ambroisie se répand de ses habits

flottants; ses habits éclatent comme les vives couleurs dont le soleil, en se levant, peint les sombres voûtes du ciel et les nuages qu’il vient dorer. Cette divinité ne touche pas du pied à terre;

elle coule légèrement dans l’air comme un oiseau le fend de ses ailes: elle tient de sa puissante main une lance brillante, capable de faire trembler les villes et les nations les plus guerrières; Mars même en serait effrayé. Sa voix est douce et modérée, mais forte et insinuante; toutes ses paroles sont des traits de feu qui percent le coeur de Télémaque, et qui lui font ressentir je ne sais quelle douceur délicieuse. Sur son casque paraît l’oiseau triste d’Athènes, et sur sa poitrine brille la redoutable égide. A ces marques, Télémaque reconnaît Minerve.

– O déesse – dit-il – c’est donc vous-même qui avez daigné conduire le fils d’Ulysse pour l’amour de son père!

Il voulait en dire davantage, mais la voix lui manqua: ses lèvres s’efforçaient en vain d’exprimer les pensées qui sortaient avec impétuosité du fond de son coeur; la divinité présente l’accablait, et il était comme un homme qui, dans un songe, est oppressé jusqu’à perdre la respiration, et qui, par

l’agitation pénible de ses lèvres, ne peut former aucune voix.

Enfin Minerve prononça ces paroles:

« Fils d’Ulysse, écoutez-moi pour la dernière fois. Je n’ai instruit aucun mortel avec autant de soin que vous. Je vous ai mené par la main au travers des naufrages, des terres inconnues, des guerres sanglantes et de tous les maux qui peuvent éprouver le coeur de l’homme. Je vous ai montré, par

des expériences sensibles, les vraies et les fausses maximes par lesquelles on peut régner. Vos fautes ne vous ont pas été moins utiles que vos malheurs: car quel est l’homme qui peut gouverner sagement, s’il n’a jamais souffert et s’il n’a jamais profité des souffrances où ses fautes l’ont précipité? Vous avez rempli, comme votre père, les terres et les mers de vos tristes aventures. Allez, vous

êtes maintenant digne de marcher sur ses pas. Il ne vous reste plus qu’un court et facile trajet jusques à Ithaque, où il arrive dans ce moment: combattez avec lui; obéissez-lui comme le moindre de ses sujets; donnez-en l’exemple aux autres. Il vous donnera pour épouse Antiope, et vous serez heureux avec elle, pour avoir moins cherché la beauté que la sagesse et la vertu. Lorsque vous régnerez, mettez toute votre gloire à renouveler l’âge d’or; écoutez tout le monde; croyez peu de gens; gardez-vous bien de vous croire trop vous-même: craignez de vous tromper, mais ne craignez jamais de laisser voir aux autres que vous avez été trompé.

Aimez les peuples: n’oubliez rien pour en être aimé. La crainte est nécessaire quand l’amour manque; mais il la faut toujours employer à regret, comme les remèdes les plus violents et les plus

dangereux. CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE

COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME . Fuyez la mollesse, le faste, la profusion; mettez votre gloire dans la simplicité; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornements de votre personne et de votre palais; qu’elles soient la garde qui vous environne, et que tout le monde apprenne de vous en quoi consiste le vrai honneur. N’oubliez jamais que les rois ne règnent point pour leur propre gloire, mais pour le bien des peuples. Les biens qu’ils font se multiplient de génération en génération, jusqu’à la postérité la

plus reculée. Les maux qu’ils font ont la même étendue. Un mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs siècles. SURTOUT SOYEZ EN GARDE CONTRE VOTRE HUMEUR : C’EST UN ENNEMI QUE VOUS PORTEREZ PARTOUT AVEC VOUS JUSQUES À LA MORT ; IL ENTRERA DANS VOS CONSEILS, ET VOUS TRAHIRA, SI VOUS L’ÉCOUTEZ. L’HUMEUR FAIT PERDRE LES OCCASIONS LES PLUS IMPORTANTES ; ELLE DONNE DES INCLINATIONS ET DES AVERSIONS D’ENFANT, AU PRÉJUDICE DES PLUS GRANDS INTÉRÊTS ; ELLE FAIT DÉCIDER LES PLUS GRANDES AFFAIRES PAR LES PLUS PETITES RAISONS ; ELLE OBSCURCIT TOUS LES TALENTS, RABAISSE LE COURAGE, REND UN HOMME INÉGAL, FAIBLE, VIL ET INSUPPORTABLE. DÉFIEZ-VOUS DE CET ENNEMI. Craignez les dieux, ô Télémaque; cette crainte est le plus grand trésor du coeur de l’homme: avec elle vous viendront la sagesse, la justice, la paix, la joie, les plaisirs purs, la vraie liberté, la douce abondance, la gloire sans tache. Je vous quitte, ô fils d’Ulysse; mais ma sagesse ne vous quittera point, pourvu que vous sentiez toujours que vous ne pouvez rien sans elle. Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée de vous, en Phénicie et à Salente, que pour vous accoutumer à être privé de cette douceur, comme on sèvre les enfants lorsqu’il est temps de leur ôter le lait pour leur donner des aliments solides. »

A peine la déesse eut achevé ce discours qu’elle s’éleva dans les airs et s’enveloppa d’un nuage d’or et d’azur, où elle disparut. Télémaque, soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les mains au ciel; puis il alla éveiller ses compagnons, se hâta de partir, arriva à Ithaque, et

reconnut son père chez le fidèle Eumée. »

François de Salignac de La Mothe-Fénelon, dit Fénelon, Les aventures de Télémaque

« «Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile: mais ensuite une noire tempête* déroba le ciel à nos yeux, et nous fûmes enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, nous aperçûmes d’autres vaisseaux exposés au même péril, et nous reconnûmes bientôt que c’étaient les vaisseaux d’Énée; ils n’étaient pas moins à craindre pour nous que les rochers. Alors, je compris, mais trop tard, ce que l’ardeur d’une jeunesse imprudente m’avait empêché de considérer attentivement. Mentor parut dans ce danger, non-seulement ferme et intrépide, mais encore plus gai qu’à l’ordinaire; c’était lui qui m’encourageait; je sentais qu’il m’inspirait une force invincible. Il donnait tranquillement tous les ordres, pendant que le pilote était troublé. Je lui disais: Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivra vos conseils! Ne suis-je pas malheureux d’avoir voulu me croire moi-même, dans un âge où l’on n’a ni prévoyance de l’avenir, ni expérience du passé, ni modération pour ménager le présent! Oh! si jamais nous échappons de cette tempête, je me défierai de moi-même comme de mon plus dangereux ennemi: c’est vous Mentor, que je croirai toujours.. Mentor, en souriant, me répondait: Je n’ai gardé de vous reprocher la faute que vous avez faite; il suffit que vous la sentiez et qu’elle vous serve à être une autre fois plus modéré dans vos désirs. Mais quand le péril sera passé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre; mais, quand on y est, il ne reste plus qu’à le mépriser. Soyez donc le digne fils d’Ulysse; montrez un cœur plus grand que tous les maux qui vous menacent.  »

Fénelon, Les aventures de Télémaque

« Les conseilleurs ne sont pas les payeurs »

Gabriel Meurier

« On croit dans le monde que vous aimez le bien sincèrement. Beaucoup de gens ont cru longtemps que la vaine gloire vous faisait prendre ce parti : mais il me semble que tout le public est désabusé, et qu’on rend justice à la pureté de vos motifs. On dit pourtant encore, et, selon toute apparence, avec vérité, que vous êtes sèche et sévère; qu’il n’est pas permis d’avoir des défauts avec vous; qu’étant dure à vous-même, vous l’êtes aussi aux autres; que quand vous commencez à trouver quelque faiblesse dans les gens que vous avez espéré de trouver parfaits, vous vous en dégoûtez trop vite, et que vous poussez trop loin le dégoût. S’il est vrai que vous soyez telle qu’on vous dépeint, ce défaut ne vous sera ôté que par une longue et profonde étude de vous-même. Plus vous mourrez à vous-même par l’abandon total à l’esprit de Dieu, plus votre coeur s’élargira pour supporter les défauts d’autrui et pour y compatir sans bornes. Vous ne verrez par-tout que misère; vos yeux seront plus perçants et en découvriront encore plus que vous n’en voyez aujourd’hui : mais rien ne pourra ni vous scandaliser, ni vous surprendre, ni vous resserrer; vous verrez la corruption dans l’homme comme l’eau dans la mer. LE MONDE EST RELÂCHÉ, ET NÉANMOINS D’UNE SÉVÉRITÉ IMPITOYABLE. Vous ne ressemblerez point au monde : vous serez fidèle et exacte, mais compatissante et douce comme Jésus-Christ l’a été pour les pécheurs, pendant qu’ils confondaient les pharisiens, dont les vertus extérieures étaient si éclatantes. »

Oeuvres complètes de François de Salignac de La Mothe Fénélon

« Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez. On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil… Jouez pas au con avec nous ! »

Fight Club

Objectif:

Clarifier la situation

Faire l’inventaire des acteurs

Leur attribuer des caractéristiques

Concepts de l’analyse stratégique

A Enjeux

Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre

Pour une organisation

Aléas (machine en panne)

Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)

Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé

B Acteurs

Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème

À partir des enjeux, on les détermine.

Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes

Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif

Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)

Acteurs imprévus

Exemples: les commerçants

Atoutq / handicapq pour influer sur la situation

C Ressources mobilisables sont variées

Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)

Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)

Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)

Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)

Exemples

Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet

Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure

Automobilistes (acteurs sans ressources)

D Notion de Zones d’incertitudes

Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle

Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.

Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »

Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin

Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs

Diagramme de synthèse

Pour ou Contre le Projet

1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs

2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés

3 Ceux hésitants

Exemple

(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)

Stratégie d’Action rationnelle

Federer les mécontents(pétition)

Jouer la montre

Système d’action concrets :

Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.

Émergence de négociations

Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,

Pour chaque objectif, définir des sous objectifs

Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))

Bien réfléchir, Brainstorming

Exemples de plan d’action résultants

Sur les plans:

Administratif et juridique

Relations internes

Communications internes

Communication avec le partenaire

Actions à mettre en place à court terme, à long terme

Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?

À qui et comment la communiquer ou non?

Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ?»

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

« La reconstruction biographique par fragments crée des vulnérabilités interprétatives

Les institutions, collègues, voisins et algorithmes reconstituent des biographies par fragments — assemblages de traces, observations partielles, informations de seconde main. Ce processus échappe largement au contrôle de l’individu concerné et détermine pourtant sa réputation, ses opportunités, sa place sociale.

Le danger réside dans l’interprétation à froid : tout ce qui est dit, écrit ou fait peut être relu ultérieurement dans un contexte radicalement différent, par des interprètes ignorant les circonstances originelles. Une remarque ironique devient preuve d’hostilité ; une association fortuite devient affiliation suspecte ; un épisode difficile devient trait de caractère permanent. Le passé « ne s’efface pas et peut revenir à tout moment » — non pas le passé tel qu’il fut vécu mais tel qu’il est reconstruit.

Cette vulnérabilité interprétative crée une asymétrie fondamentale entre se protéger et pouvoir le faire, entre vouloir être honnête et les conséquences de cette honnêteté dans un environnement qui interprète sans contexte. La différence entre ce qu’on est et ce qu’on semble être, entre l’intention et sa lecture, constitue un espace de risque permanent.

La mort sociale — condition où une personne n’est plus acceptée comme pleinement humaine par son environnement — peut résulter de l’accumulation de traces négatives, de l’exclusion numérique, du harcèlement répété. L’ostracisme ne tue pas le corps mais supprime la reconnaissance intersubjective qui permet l’existence sociale. La peur de cette mort sociale motive puissamment la conformité — les individus préfèrent souvent avoir tort avec leur groupe plutôt que raison seul. »

« Il faut être parfaitement clair : réfléchir ne consiste pas à s’admirer en train de penser »

Maxime Parodi

« Le double numérique et la surveillance diffuse transforment la subjectivité
La surveillance moderne ne s’organise plus en pyramide hiérarchique mais en assemblage rhizomatique : une prolifération horizontale et interconnectée de dispositifs de captation qui abstraient les corps de leur contexte pour les recomposer ailleurs en doubles de données. Ces profils virtuels, reconstitués à partir de fragments dispersés — transactions, géolocalisation, interactions numériques, traces administratives — constituent une version secondaire de chaque individu, utilisée pour anticiper, catégoriser et orienter.

Le mécanisme psychologique central réside dans l’internalisation de l’observation. Celui qui sait être potentiellement observé inscrit en lui-même le rapport de pouvoir ; il devient, selon le mécanisme panoptique, le principe de son propre assujettissement. Cette auto-discipline préventive s’exerce sans coercition visible. Les études empiriques le confirment : après les révélations sur la surveillance de masse, les recherches sur des sujets sensibles ont chuté de 30%, tandis qu’un Américain sur cinq évite désormais certaines activités en ligne. L’effet refroidissant (chilling effect) ne se limite pas à l’auto-censure explicite mais produit une conformité généralisée aux normes perçues.

Le danger interprétatif amplifie ces effets. Les algorithmes et les institutions reconstruisent des biographies à froid, sans accès au contexte, aux intentions, aux circonstances. Un fragment décontextualisé — une phrase, une association, une présence — peut être interprété selon des grilles de lecture étrangères à celui qui l’a produit. Cette reconstruction fragmentaire détermine pourtant les opportunités de vie : accès au crédit, à l’emploi, à la mobilité sociale. Le tri social automatisé crée des citoyens de première et seconde classe sur la base de catégorisations invisibles.

L’observateur silencieux incarne une figure archétypale de vigilance latente
Au-delà des dispositifs techniques, la surveillance s’exerce par les pairs eux-mêmes. L’observateur silencieux — celui qui note lieu, jour, heure, qui évalue sans intervenir — représente environ 90% des participants aux espaces sociaux, numériques ou non. Cette figure du témoin qui observe sans laisser de traces constitue une force latente considérable.

La psychologie sociale distingue deux trajectoires possibles pour ce témoin. L’effet spectateur classique prédit que la responsabilité d’intervenir se dilue quand d’autres sont présents — chacun suppose que quelqu’un d’autre agira. Pourtant, les analyses de vidéos de surveillance réelles révèlent que dans 90% des conflits publics, au moins un témoin bascule vers l’intervention. Le passage de l’observation passive à l’action — devenir un intervenant actif plutôt qu’un spectateur passif — dépend de facteurs identifiables : empathie cognitive, sentiment d’appartenance au groupe de la victime, compétence perçue, état émotionnel positif.

Le témoin moral représente une figure éthique distincte : celui qui connaît par expérience directe le mal et ses conséquences, qui prend des risques pour témoigner, et dont la mission consiste précisément à vivre pour rendre compte. Cette figure traverse les traditions littéraires, cinématographiques et religieuses comme archétype de la conscience vigilante qui refuse la complicité passive.

Le paradoxe de la peur productive révèle comment nommer la menace peut la désarmer
Un mécanisme psychopolitique contre-intuitif émerge des recherches sur la sécurité collective : la visibilisation explicite des menaces peut paradoxalement les neutraliser. Ce paradoxe s’éclaire par la distinction entre anxiété diffuse et peur ciblée.

L’anxiété constitue un malaise non dirigé, une « peur de la peur » liée à l’incertitude existentielle. Elle paralyse ou produit des réponses erratiques. La peur proprement dite vise un objet identifié et déclenche des réponses adaptatives. Transformer l’anxiété en peur — nommer ce qui menace — permet de passer de la paralysie à l’action réfléchie. »

Claude Ai Thèse,  » La responsabilité individuelle face aux forces sociales invisibles : cadre théorique et opérationnel », Extraits

L’art de l’espionnage du MI5 : un siècle de renseignement, de déception et de méthodes opérationnelles

« Les méthodes opérationnelles du MI5, du savoir-faire en matière de surveillance de ses « Watchers » (observateurs) au système de la Double-Croix (Double-Cross System) qui a aidé à gagner la Seconde Guerre mondiale, sont aujourd’hui documentées à travers des milliers de dossiers déclassifiés, d’histoires autorisées et d’études universitaires. La publication, en janvier 2025, de plus de 100 dossiers auparavant classés « Top Secret » aux Archives nationales — comprenant un manuel de surveillance de guerre, les transcriptions des confessions des « Cinq de Cambridge » et des documents politiques de la Guerre froide — représente la divulgation publique la plus importante en 116 ans d’histoire du MI5.

Combinées à l’histoire autorisée de Christopher Andrew, The Defence of the Realm (2009), à l’ouvrage Spies de Calder Walton (2023) et aux récits historiques de Ben Macintyre, ces sources révèlent un service de renseignement dont les méthodes fondamentales — recrutement patient d’agents, gestion systématique de l’information et interrogatoire psychologique — sont restées remarquablement constantes, même lorsque la technologie a transformé le paysage opérationnel. Il en ressort l’image d’une organisation qui a toujours privilégié la patience aux gadgets, l’intuition psychologique à la force physique, et l’archivage méticuleux à l’improvisation spectaculaire.

Les dossiers de janvier 2025 éclairent le MI5 de l’intérieur

Le 14 janvier 2025, les Archives nationales ont rendu publics plus de 100 dossiers du MI5, couvrant la période allant de la fondation du Service en 1909 jusqu’au milieu des années 1970. Publiés en amont de l’exposition historique « MI5: Official Secrets » — la première collaboration entre le MI5 et une institution publique — ces dossiers comprenaient des dossiers personnels (série KV 2), des dossiers politiques sur la liaison MI5-FBI (KV 4), des dossiers d’organisation sur le Parti communiste de Grande-Bretagne (KV 5) et des rapports historiques de la Première Guerre mondiale (KV 1). Le directeur général, Sir Ken McCallum, a reconnu que cette publication reflétait « l’engagement continu du MI5 à être aussi ouvert que possible ».

Le contenu le plus marquant concernait les « Cinq de Cambridge ». Vingt-deux dossiers sur Anthony Blunt, vingt et un sur Kim Philby et vingt-deux sur John Cairncross ont révélé des détails opérationnels extraordinaires. Le dossier KV 2/4737 contenait la confession partielle de six pages dactylographiées de Philby depuis Beyrouth, datée du 11 janvier 1963, dans laquelle il admettait avoir espionné pour l’URSS de 1934 à 1946 — une affirmation qui était elle-même un mensonge calculé, puisqu’il n’avait jamais cessé. Calder Walton, spécialiste du renseignement à Harvard, a identifié une révélation fracassante dans les dossiers : Philby avait trahi ses collègues agents soviétiques Burgess et Maclean auprès du MI5, offrant des informations « utiles » suggérant qu’ils étaient des espions — afin de détourner les soupçons sur lui-même. « Philby mentait à tout le monde », conclut Walton, « à ses collègues du MI6, à ses camarades agents soviétiques et au KGB également ».

Au-delà des aveux d’espions, la publication contenait un élément sans doute plus révélateur de l’ADN institutionnel du MI5 : un guide de surveillance de 17 pages datant de la guerre, destiné aux légendaires « Watchers » du Service, agrémenté d’illustrations caricaturales et de conseils d’un pragmatisme désarmant sur la manière de suivre un suspect dans les rues du Londres en guerre.

Le manuel des « Watchers » révèle la surveillance comme un art de la patience

La capacité de surveillance physique du MI5 réside dans la section A4, familièrement appelée « les Watchers » — une appellation remontant aux premières années du Service. Le guide de guerre déclassifié, rédigé pour « les officiers n’ayant aucune expérience pratique du travail d’observation » et utilisé de 1939 à 1951, dépouille l’espionnage de son glamour de fiction pour le révéler comme un métier de patience et de méthode.

[Image de surveillance discrète dans une rue urbaine historique]

Le préambule du guide donne le ton : « L’observation est une profession très onéreuse et exigeante. Les détectives de l’écran ou des romans d’espionnage plaisent aux non-initiés, mais dans la pratique réelle, il y a peu de glamour et beaucoup de monotonie. » L’observateur idéal, précise-t-il, ne doit pas mesurer plus d’un mètre soixante-quinze (5 pieds 8 pouces), doit ressembler « le moins possible à un policier » et posséder une qualité indispensable : la patience. « Des centaines d’hommes ont été interrogés comme stagiaires potentiels, mais très peu ont été acceptés », note le guide, car « un bon observateur est une rareté » — il est « né ainsi, on ne le fabrique pas ».

Les instructions techniques révèlent une précision opérationnelle :

  • Distance : Maintenir une distance de 23 à 27 mètres (25 à 30 yards) de la cible.
  • Position : Marcher sur le trottoir opposé.
  • Ascenseurs : Prendre les escaliers si un suspect entre dans un ascenseur.
  • Déguisements : Ils sont explicitement condamnés. « L’utilisation de déguisements faciaux n’est pas recommandée… Une fausse moustache ou une barbe est facilement détectée, surtout sous les lumières vives d’un restaurant, d’un pub ou dans le métro. » À la place, l’adaptation consiste à porter de « vieux vêtements, une casquette ou un cache-nez » dans les quartiers ouvriers, tout en étant plus élégant dans le West End.
  • Transports : Dans le métro, les observateurs doivent avoir de la monnaie pour l’achat rapide de billets et se rapprocher progressivement de leur cible sur les escalators. Le guide prévient qu’un suspect méfiant « montera souvent dans un train juste avant la fermeture des portes » ou descendra au dernier moment.

Le passage le plus pittoresque concerne les poursuites en taxi : les observateurs doivent « concocter une histoire appropriée qui plaira au chauffeur, comme une affaire de divorce ou un conjoint en fuite, et promettre au chauffeur un bon pourboire ». Son instruction finale, écrite en majuscules, conserve une force intemporelle : « NE SOUS-ESTIMEZ JAMAIS LA PERSONNE QUE VOUS SUIVEZ. S’IL PARAÎT SIMPLE, LES APPARENCES SONT SOUVENT TROMPEUSES. »


L’évolution de la surveillance technique : du recâblage téléphonique à la collecte numérique massive

La surveillance physique n’était qu’une dimension du travail. La section A1 du MI5 gérait les opérations techniques : entrées clandestines, pose de micros et photographie de documents. Peter Wright, premier responsable scientifique principal du MI5 à partir de 1955, a révolutionné ces capacités. Wright a aidé à analyser « la Chose » (The Great Seal bug) — un dispositif d’écoute passif caché dans un Grand Sceau sculpté de l’ambassade des États-Unis à Moscou, activé par des micro-ondes — et a ensuite développé l’arsenal électronique du MI5. Il a sonorisé l’ambassade d’Égypte avant la crise de Suez en 1956, installé des dispositifs de surveillance à l’hôtel Claridge’s lors de la visite de Khrouchtchev, et a plus tard placé un micro au siège du Parti communiste. Le résumé candide de Wright était le suivant : « Nous avons posé des micros et cambriolé tout Londres sur ordre de l’État, pendant que des fonctionnaires pompeux en chapeau melon à Whitehall prétendaient regarder ailleurs. »

Le MI5 utilisait un système de noms de code internes pour ses méthodes techniques :

  • « Cinnamon » (Cannelle) : Microphones placés dans ou connectés au téléphone d’une cible, souvent installés lors de « réparations » organisées.
  • « Azure » (ou Special Facility) : Recâblage d’un téléphone pour qu’il fonctionne comme un micro d’ambiance relayant tout le son via les lignes de la poste (GPO) vers un enregistreur à déclenchement vocal.
  • « Still Life » (Nature Morte) : Photographie clandestine ou vol de documents lors d’effractions — pratiqués régulièrement et sans supervision du ministère de l’Intérieur.

L’interception du courrier — nom de code « Source Phidias » — fonctionnait sous le système du mandat du ministère de l’Intérieur (Home Office Warrant – HOW), introduit par Winston Churchill lorsqu’il était ministre de l’Intérieur en 1910-1911. Chaque mandat, signé personnellement par le ministre, autorisait l’interception de toute la correspondance d’un suspect spécifié. L’Unité des enquêtes spéciales de la poste interceptait le courrier dans les centres de tri, où les lettres étaient ouvertes, photographiées, examinées pour détecter de l’encre sympathique, refermées et remises dans le circuit postal. Pendant la Seconde Guerre mondiale, plus de 4 000 agents de la censure postale examinaient des millions de lettres par mois ; le pic de guerre a atteint 1 682 mandats émis en 1940. Les écoutes téléphoniques — nom de code « Source Towrope » — suivaient un processus d’autorisation parallèle. La loi sur les pouvoirs d’enquête de 2016 (Investigatory Powers Act) exige désormais un « double verrou » : la signature ministérielle et l’approbation judiciaire.


La révolution de Maxwell Knight dans le recrutement et l’infiltration

L’approche du MI5 en matière de recrutement d’agents a été transformée par Maxwell Knight (1900-1968), le mystérieux chef de la section B5(b) des années 1920 jusqu’à l’après-guerre — largement considéré comme le modèle de Ian Fleming pour le personnage de « M ». Knight opérait depuis un appartement à Dolphin Square, délibérément séparé du quartier général du MI5, rencontrant ses agents dans les halls d’hôtels de seconde zone sous plusieurs noms de code. Son biographe Henry Hemming l’a décrit comme possédant « une capacité inégalée à transformer des hommes et des femmes sans qualifications particulières — banquiers, secrétaires, avocats, libraires — en agents fiables et productifs ».

La philosophie de recrutement de Knight reposait sur plusieurs principes distinctifs :

  1. L’ordinaire contre le professionnel : Il privilégiait les gens ordinaires aux professionnels du renseignement, recherchant ceux qui pouvaient « travailler sans être remarqués, écoutant, mémorisant et rapportant efficacement ».
  2. La méthode du naturaliste : Son approche s’inspirait de son expertise de naturaliste autodidacte : patience, observation et adaptation à l’environnement.
  3. L’infiltration inversée : Les agents les plus efficaces étaient ceux qui étaient sollicités par l’organisation cible plutôt que ceux qui cherchaient activement à y entrer. Il demandait à ses agents de se positionner dans des organisations de façade sympathisantes et d’attendre, parfois des années, d’être recrutés par les véritables cibles.
  4. L’agent « meuble » : Il prônait d’atteindre la position où un agent « devient un meuble… quand les personnes visitant un bureau ne remarquent plus consciemment si l’agent est là ou non ».

Olga Gray : sept ans d’infiltration au sein du Parti communiste

Le chef-d’œuvre de Knight fut l’infiltration du Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB) par Olga Gray, recrutée en 1930 à l’âge de 25 ans. L’opération de Gray illustrait la doctrine « tout en douceur » (softly, softly) du MI5. Sur les instructions de Knight, elle a d’abord assisté à des réunions publiques, puis a fait du secrétariat bénévole, avant de rejoindre le CPGB. Ce n’est qu’après trois ans d’immersion lente que le secrétaire général du CPGB, Harry Pollitt, l’a approchée pour une « mission spéciale » — exactement comme Knight l’avait prévu. Elle est devenue la secrétaire personnelle de Pollitt, au cœur même de la direction du parti.

En 1938, l’opération a permis l’arrestation de Percy Glading pour espionnage au profit de l’URSS. Gray a témoigné sous le pseudonyme de « Miss X ». Fait remarquable, Glading a déclaré à un officier du MI5 en prison qu’il « n’avait aucun grief contre Miss X » — preuve de la profondeur de la confiance que sa performance de sept ans avait bâtie.

Des organisations fascistes au cercle restreint de l’IRA

Le travail de pionnier de Knight s’est étendu aux organisations fascistes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’officier du MI5 Eric Roberts s’est fait passer pour « l’homme de la Gestapo à Londres », encourageant les sympathisants nazis à transmettre des renseignements. Le MI5 a même contrefait des médailles nazies — y compris la Croix du Mérite de guerre — pour récompenser les recrues les plus zélées de Roberts, à qui la vérité n’a jamais été dite.

L’infiltration de l’IRA par le MI5 est devenue l’une des opérations les plus vastes et les plus controversées. Le cas le plus extraordinaire fut celui de Freddie Scappaticci (nom de code « Stakeknife »), qui aurait servi d’agent britannique pendant 25 ans tout en grimpant les échelons pour diriger l’unité de sécurité interne de l’IRA (la « nutting squad »), chargée de traquer les informateurs.

Dans un rapport déclassifié de 1945 (KV 4/227), Knight a écrit ce qui est devenu l’un des documents internes les plus influents du MI5 sur les agents féminins, affirmant que « dans l’histoire de l’espionnage et du contre-espionnage, un pourcentage très élevé des plus grands coups a été réalisé par des femmes ». Il rejetait le stéréotype de Mata Hari et louait la discrétion supérieure des femmes.


Le système de la Double-Croix : transformer la défense en déception stratégique

Le succès opérationnel le plus célèbre du MI5 — le Double-Cross System — est né d’une note interne de 1936 critiquant la politique consistant à simplement arrêter tous les agents ennemis. Pourquoi ne pas les retourner à la place ? En 1941, cette idée a produit un appareil qui, selon la célèbre formule de J.C. Masterman, signifiait que le MI5 « dirigeait et contrôlait activement le système d’espionnage allemand dans ce pays ».

[Image du système de la Double-Croix (organigramme simplifié)]

L’architecture du système était structurée en couches :

  • Section B1A : Sous la direction du lieutenant-colonel T.A. « Tar » Robertson, elle gérait la découverte, le retournement et la gestion quotidienne des agents doubles.
  • Le Comité des Vingt (Comité XX) : Présidé par Masterman, il se réunissait chaque semaine pour coordonner les mensonges à transmettre aux officiers traitants allemands.
  • Le Wireless Board : Fixait les paramètres généraux des informations pouvant être divulguées.

Le point de passage obligé était le Camp 020 à Latchmere House, où les agents capturés faisaient face au colonel Robin « Tin Eye » Stephens. Ceux qui refusaient de coopérer risquaient l’exécution sous la loi sur la trahison de 1940 (16 agents ont été exécutés entre 1940 et 1941). La force réelle du système résidait dans la vérification : les décryptages ULTRA de Bletchley Park permettaient au MI5 de lire les communications internes de l’Abwehr (renseignement militaire allemand) sur chaque agent, surveillant ainsi si la désinformation était crue.

GARBO et l’Opération Fortitude : la déception qui a changé la guerre

Le couronnement du système fut l’Opération Fortitude, la manœuvre de déception soutenant le débarquement en Normandie. L’agent GARBO — l’antifasciste espagnol Juan Pujol García — a créé un réseau fictif de 27 sous-agents à travers la Grande-Bretagne, tous imaginaires, tous financés par les Allemands. GARBO a envoyé plus de 500 messages radio au premier semestre 1944, signalant les observations fabriquées d’un groupe d’armées fantôme (FUSAG) censé se masser dans le sud-est de l’Angleterre pour une invasion du Pas-de-Calais.

Pour protéger la crédibilité de GARBO, le MI5 s’est arrangé pour qu’il transmette un avertissement de l’invasion réelle du Jour J — mais chronométré pour qu’il arrive juste trop tard pour être utile. Trois jours plus tard, GARBO a envoyé le message décisif : après avoir « conféré » avec ses meilleurs agents, il rapportait que les débarquements en Normandie n’étaient qu’une diversion. Résultat : l’Allemagne a maintenu entre 15 et 22 divisions bloquées dans le Pas-de-Calais pendant près de sept semaines après le Jour J. Eisenhower avait demandé au MI5 de « lui épargner la 15e armée allemande pendant deux jours ». Ils l’ont fait pendant sept semaines.

GARBO fut décoré de la Croix de Fer par l’Allemagne et de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE) par le Royaume-Uni — l’une des rares personnes décorées par les deux camps.


L’interrogatoire : basé sur la psychologie plutôt que sur la force

La méthodologie d’interrogatoire du MI5 a systématiquement privilégié la technique psychologique à la coercition physique. Au Camp 020, Stephens était explicite : « La violence est taboue, car non seulement elle produit des réponses pour plaire, mais elle abaisse la qualité de l’information. » Ses instructions précisaient : « Ne frappez jamais un homme. Premièrement, c’est un acte de lâcheté. Deuxièmement, ce n’est pas intelligent. » Guy Liddell, directeur du contre-espionnage, notait que « les méthodes de la Gestapo ne sont pas payantes à long terme ».

Les techniques de Stephens étaient néanmoins redoutables : isolement total, gardes portant des chaussures de tennis pour étouffer les bruits de pas, et microphones cachés dans les cellules. Stephens décrivait sa méthode comme le « chaud-froid » (blow hot-blow cold) : terroriser le sujet sous une ampoule nue, puis laisser une figure sympathique offrir du réconfort.

Skardon : l’interrogateur « exquis » qui a brisé les espions atomiques

Le principal interrogateur de la Guerre froide fut William « Jim » Skardon. Kim Philby le décrivait comme « scrupuleusement courtois », avec une « manière de faire frisant l’exquis ». Peter Wright expliquait que Skardon incarnait les valeurs de la classe moyenne anglaise — le thé de l’après-midi et les rideaux de dentelle — au point qu’il était impossible pour ses interlocuteurs de voir en lui l’incarnation de l’iniquité capitaliste.

Dans le cas de l’espion atomique Klaus Fuchs (1949-50), Skardon a passé des mois à établir un rapport de confiance par des réunions « de routine » avant de le confronter. Fuchs a fini par avouer, ne réalisant jamais que sans ses propres aveux, les preuves (issues du décryptage VENONA) n’étaient pas recevables devant un tribunal.

Les aveux des Cinq de Cambridge ont suivi des schémas distincts. Anthony Blunt a avoué en 1964 après s’être vu offrir l’immunité, exprimant un « profond soulagement ». George Blake, en 1961, a craqué grâce à la technique de la « fausse bouée de sauvetage » : l’interrogateur lui a suggéré qu’il avait peut-être été torturé en Corée pour le faire parler. Blake, blessé dans son orgueil, a répliqué : « Non, personne ne m’a torturé ! » et s’est lancé dans une confession complète pour prouver qu’il avait agi par conviction.


Le « Registry » : la mémoire institutionnelle et la colonne vertébrale opérationnelle

Au cœur des opérations du MI5 se trouvait son Registry (Bureau des archives) — un vaste système de fiches, de dossiers personnels et de renvois constituant la mémoire collective du Service. En 1918, l’index contenait déjà plus d’un million de noms. En 2006, le MI5 détenait des dossiers secrets sur 272 000 individus, soit un adulte britannique sur 160.

Le système reposait sur des index imbriqués :

  • Index Nominal : Fiches blanches pour les données biographiques, remplacées par des fiches roses avec numéro de dossier une fois le dossier ouvert.
  • Index par Sujet : Cataloguait les organisations et les événements.
  • Système « de feux de signalisation » : Dossiers verts (enquête active), ambre (intermédiaire) et rouges (clos – environ 44 % des dossiers).
  • « Y-boxed » : Dossiers hautement sensibles à accès restreint.

L’informatisation a débuté à la fin des années 1970, migrant vers le « Millennium System » puis, en 2003, vers le « Bureau Reference System ».


La sécurité opérationnelle : entre couverture institutionnelle et savoir-faire humain

Pendant des décennies, le Service a maintenu un déni institutionnel — les gouvernements successifs niaient formellement l’existence du MI5. La correspondance interne était adressée à la « Boîte 500 » (Box 500). Ce n’est que sous la direction de Stella Rimington (1992-96) que le papier à en-tête est devenu officiellement « The Security Service ».

L’échec catastrophique de la détection des Cinq de Cambridge a exposé des faiblesses fondamentales. Avant 1952, le MI5 s’appuyait uniquement sur le « filtrage négatif » (vérifier si un nom figurait déjà dans ses archives). Le recruteur soviétique Arnold Deutsch a exploité cette faille en ciblant des étudiants de Cambridge qui évitaient délibérément l’adhésion au Parti communiste. Cela a conduit à l’introduction du « filtrage positif » (enquêtes de terrain actives) en 1952. Aujourd’hui, le MI5 exige le « Developed Vetting » (DV), le niveau de sécurité le plus élevé, renouvelé tous les sept ans.


De deux officiers à cinq mille : l’évolution sur un siècle

La transformation du MI5, passant du bureau de deux hommes de Vernon Kell en 1909 à un service de plus de 5 000 officiers à l’ère numérique, a suivi un cycle d’expansion en temps de crise et de contraction en temps de paix.

  • Fondation (1909-14) : Petite équipe s’appuyant sur les réseaux personnels et la coopération policière.
  • Seconde Guerre mondiale : Zénith opérationnel avec le système de la Double-Croix et 30 000 étrangers contrôlés.
  • Guerre froide : Marquée par les échecs institutionnels (Cinq de Cambridge) mais aussi par la révolution technique (surveillance électronique, coopération avec le GCHQ).
  • Après-Guerre froide : La loi sur le service de sécurité de 1989 a donné au MI5 une base légale pour la première fois. Après le 11 septembre et les attentats de Londres en 2005, les effectifs ont doublé et la lutte contre le terrorisme est devenue la mission dominante.

Conclusion : patience, papier et psychologie perdurent

À travers 116 ans, certaines constantes opérationnelles définissent le caractère institutionnel du MI5. Le système de mandat ministériel introduit en 1910 reste la base de ses pouvoirs les plus intrusifs. Le MI5 n’a jamais possédé de pouvoirs d’arrestation, dépendant toujours d’un partenariat avec la police. Le renseignement humain — le recrutement et la gestion d’agents — reste aussi central aujourd’hui que lorsque Maxwell Knight rencontrait ses agents dans les années 1930.

Ce qui distingue le savoir-faire documenté du MI5 de la fiction d’espionnage est son absence résolue de glamour. Le guide des observateurs de guerre le capture parfaitement : pas de gadgets, juste une silhouette banale portant de la monnaie pour le métro, entraînée à remarquer si un suspect utilise une clé ou sonne à la porte. L’artefact le plus révélateur de l’exposition de 2025 est peut-être le plus banal : un citron vieux de 110 ans trouvé chez un espion allemand, utilisé pour de l’encre invisible en 1914. Dans le monde du MI5, l’ordinaire a toujours été la couverture la plus efficace pour l’extraordinaire. »

Claude Ai Thèse, « L’art de l’espionnage du MI5 : un siècle de renseignement, de déception et de méthodes opérationnelles »

» UN INDIVIDU RATIONNEL DOIT TOUJOURS AGIR DE MANIÈRE À CE QU’IL N’AIT JAMAIS À S’ADRESSER DE REPROCHES, quelle que soit l’évolution finale. Se considérant lui-même comme un être unique à travers le temps, il peut dire qu’à chaque moment de sa vie il a fait ce que l’ensemble des raisons demandait, ou du moins permettait » (p. 463). «

«L’erreur de l’idéaliste consiste toujours à perdre de vue la conscience d’objet au profit de la seule conscience de soi. Au moment de l’abstraction, cette erreur consiste plus précisément à modéliser en détachant de la représentation les éléments qui ne me plaisent pas. Il reviendrait ainsi à la seule conscience de soi de déterminer la relation entre volition et cognition. Dès lors, tout deviendrait possible puisque, du point de vue de la réflexion, il suffirait d’imaginer une nouvelle représentation quand la précédente ne satisfait pas la volition. Ou, dit encore autrement, l’acte d’imaginer est supposé prendre le pas sur ce qui est effectivement imaginé. Le pouvoir de l’imagination s’affirme contre tout projet concret. Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait réelle. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux.»

« La distanciation consiste ainsi en un acte double. Sur le plan cognitif, elle instaure une distinction entre un sujet et un objet de la représentation. À ce stade, la distinction n’est que programmatique puisqu’il reviendra aux stades suivants de constituer le sujet et l’objet lors de la construction de la représentation. Ce projet n’a de sens qu’une fois la distanciation réussie, c’est-à-dire une fois que la conscience de l’opposition suscite un besoin de se représenter le problème pour le surmonter. Sur le plan réflexif, la distanciation instaure un troisième terme, le pilote de la médiation à venir. Contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, ce qui est mis à distance n’est pas simplement le réel (l’opposition première) mais également la volonté (la position première). Cette dernière n’est au départ qu’un simple désir. Or, s’il s’agit de lui réserver une place au sein de la représentation, cela ne se fera pas sans compromis si tant est que l’opposition est réelle et ne peut donc être simplement anéantie. Le « je » de la réflexion prend donc une certaine distance avec le Moi désirant et avec le réel, car il cherche une médiation entre les deux (et ne peut donc se confondre avec aucun des deux).

Il faut souligner d’ores et déjà un point crucial qui résulte de cette distanciation réflexive. Celle-ci introduit le temps du projet par renoncement à l’immédiateté et à l’éternité. Dans une perspective simplement cognitive, seul l’acte de représenter importe ; la connaissance apparaît comme hors du temps ou, pour paraphraser Spinoza, sub specie aeternitatis. De fait, la connaissance ne peut y être relativisée à partir d’un autre terme ; elle apparaît comme un absolu. Savoir si cette connaissance arrivera à temps pour l’action ou encore savoir quelle connaissance doit être produite dans le temps imparti ne compte pour rien. On demeure typiquement dans une conception intemporelle de la connaissance, qui est de l’ordre de l’instinct ou du divin. À l’inverse, la distanciation réflexive pose d’emblée la question du temps qu’il faudra pour inscrire sa volonté dans le monde. Penser la médiation entre sa volonté et le réel sous tous ses aspects conduit nécessairement à relativiser la connaissance en la plaçant dans un équilibre réfléchi avec l’acte visant la réalisation du désir. Bref, dire que la réflexion pilote la médiation entre la volonté et le réel, c’est dire entre autres que le temps du projet ne pourra plus être évacué comme une dimension secondaire pour l’action.

Venons-en maintenant aux deux formes d’échec. Selon la version causaliste, l’échec provient du Non-Moi. L’opposition peut être alors qualifiée de « choc » face auquel l’acteur ne fait que réagir sans réfléchir. En ce cas, l’acteur agit moins en son nom qu’il ne réagit dans l’immédiateté ; il n’est pas auteur de son acte – au sens où il ne sait pas ce qu’il fait. C’est l’acte irréfléchi, impulsif, provoqué par le Non-Moi. La version substantialiste explique l’échec de manière exactement inverse comme provenant du Moi ; il s’agit d’un accident propre à l’activité du Moi qui aboutit à l’inaction, comme si l’on avait l’éternité pour agir. L’esprit de l’acteur est distrait de ce qui le poussait à agir ; la volonté initiale est anéantie ; la réflexion, étouffée.

Prenons un exemple. Pour agir intelligemment face à la violence, il faut tout d’abord conserver son sang-froid, c’est-à-dire se donner pour tâche d’analyser objectivement la situation. Et, à ce stade, l’échec peut prendre les deux formes suivantes. Ou bien l’individu confronté à la violence réagit immédiatement par une surenchère de violence ou une fuite éperdue (exemples de causalisme). Ou bien il peut être « choqué » par cette manifestation de violence (causalisme) mais se retrouver submergé par la peur au point d’en être paralysé (exemple de substantialisme). Dans tous les cas, l’individu ne prend pas conscience d’un quelconque lien entre sa volonté et cette violence. D’un côté, la pure et simple réaction est un manque de conscience que cette violence est objet à interprétation : Cette violence s’adresse-t-elle à moi ? Quel est son but ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? Y a-t-il une paix possible ? De l’autre, l’effondrement sous le coup de l’émotion est un manque de conscience que je ne suis pas ma peur, que « je » peux voir le Moi effrayé et l’inclure comme un élément du problème. Cette prise de conscience est, pour prendre un exemple précis, exactement celle du Maréchal du Turenne quand, devant un pont qu’il devait prendre sous la mitraille, il se sentit trembler de peur, mais put se dire à lui-même pour se donner du courage : « Tremble carcasse, si tu savais où je t’emmène, tu tremblerais encore plus ! » Ce faisant, Turenne a objectivé sa peur et pu ainsi conserver sa détermination.

Ces deux échecs éclairent ce qu’il faut réussir à ce stade. Face à la violence, le premier acte d’une pensée réfléchie tient finalement en une prise de recul qui permet de voir l’ensemble de la situation en spectateur. Il s’agit d’effectuer par soi-même ce que le théâtre grec avait institutionnalisé : mettre à distance la violence en devenant spectateur des passions qu’elle provoque (la catharsis) par une représentation où l’on n’est plus concerné directement, de manière à en analyser les mécanismes et d’en méditer les maux.

La qualification

Le deuxième moment est, avec le troisième, celui de la sensibilité, celui de la conscience d’une affection. Pour l’instant, la distanciation a ouvert devant l’individu un espace inconnu qu’il va devoir explorer pour se donner une représentation du problème rencontré et, à terme, inscrire une volonté particulière dans ce monde. Il s’agit ici de recueillir les données de la situation et d’y prêter attention.

Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants.

Le moment de la qualification est plus précisément celui de l’exploration de la matière et de la forme de ce qui affecte l’individu. Pour l’heure, il faut supposer que l’individu n’a aucune lumière sur le problème. Il ne sait rien ou, plus exactement, pour reprendre l’invitation de Socrate à la réflexion, il sait seulement qu’il ne sait pas. Ce n’est qu’à cette condition que l’individu devra effectivement produire une réflexion appropriée. Et ceci à la différence de nombreuses approches, qui considèrent trop souvent que l’individu a toujours déjà suffisamment de lumières sur le problème. L’acteur cognitif sait ainsi d’emblée quelle méthode il lui faudra appliquer. De fait, la réflexion a déjà eu lieu et la procédure a été déterminée par le savant. Il ne reste à l’individu que la tâche de bien l’exécuter (et, en ce cas, le savant le dit « rationnel »). Prendre au sérieux le moment de la réflexion consiste au contraire à ne pas se donner par avance une représentation du problème, à éviter de partir d’un objet visible pour un sujet présupposant la connaissance de son mode de constitution. L’individu est renvoyé à lui-même et devra s’orienter par ses propres moyens. Il va devoir produire ses propres lumières sur le problème à partir de la plus complète obscurité.

Dans cette situation, il faut commencer par poser une référence. En effet, pour l’instant, le modèle de la réflexion n’a pas été attribué à un acteur mais à un projet d’action. Le « je » de la réflexion doit s’efforcer de savoir ce qui est fait, mais rien ne dit encore qu’il s’agit de savoir ce que le Moi effectue. Or il y a deux possibilités. Soit je réfléchis sur une action en vue d’inscrire une volonté que je fais mienne [4] et je me donne une représentation de mon action. Cela revient à dire que la référence est placée dans le Moi ou encore que je prends pour référence la vie active. Soit je réfléchis sur une action qui tend à inscrire une finalité hypothétique et je m’en donne une représentation. La référence est alors placée dans le Non-Moi et l’on peut dire, en un sens, que je prends pour référence la vie contemplative. Dans un cas, l’acteur cognitif qui représente l’action et l’auteur réfléchissant qui statue sur cette représentation ne sont qu’une et même personne. Dans l’autre, ils sont différents. Ce deuxième cas est évidemment d’un intérêt particulier pour l’acte de compréhension d’autrui. Mais c’est le premier cas qui retiendra notre attention, celui où je réfléchis sur mon agir. De toute façon, comme nous le verrons, le choix de la référence est neutralisé dès lors que la réflexion est réussie.

Cela dit, que doit-on désormais attendre de ce deuxième moment ? Tout simplement, une première mise en relation du Moi et du Non-Moi. Il s’agit de qualifier les déterminations réciproques du Moi et du Non-Moi, et de penser ces deux termes comme n’étant ni simplement identiques, ni simplement opposés. Il faut donc penser leurs différences par un acte de comparaison car ce n’est que de cette manière que les opposés seront reliés, puisque pensés en termes d’identités relatives et d’oppositions relatives.

Pour ce faire, l’individu doit imaginer des catégories susceptibles de qualifier les données de l’intuition. C’est un premier pas nécessaire pour produire la représentation. Dans le même temps, l’acte de réflexion consiste à prendre du recul sur cette mise en relation pour ne pas la réduire à un seul terme et présupposer qu’elle est absolument contingente (pur fruit de l’imagination) ou, à l’inverse, qu’elle est absolument nécessaire (pur fruit de l’aperception). Il s’agit donc de prendre conscience que son acte de comparaison des données empiriques n’a pas déterminé la qualification des données, mais a néanmoins contraint les qualificatifs imaginables.

La raison de l’échec tient ici, comme lors des autres moments, dans le fait d’oublier la réflexion qui accompagne la construction de la représentation. Et cet échec peut prendre, comme toujours, deux formes, que nous ne qualifierons plus – suivant en cela Fichte – de substantialisme et de causalisme mais d’idéalisme et de réalisme. En effet, le choix précédent de la référence a au moins changé ceci que la relation entre le Moi et le Non-Moi est réfléchie du point de vue du Moi, c’est-à-dire du point de vue substantialiste. Les échecs de la réflexion ne s’expliquent donc plus par l’absence d’un point de vue (substantialiste ou causaliste) à partir duquel penser la relation entre le Moi et le Non-Moi, mais par des actes manqués lors de la mise en relation. Les erreurs qui en résultent peuvent être alors interprétées comme des erreurs sur la forme de la relation (idéalisme) ou sur la matière de la relation (réalisme).

Il y a ainsi l’erreur du réalisme qualitatif où les qualités ne sont pas pensées comme les fruits d’une mise en relation, mais comme perception directe des qualités dans l’objet, comme croire par exemple que tel individu est un tueur parce qu’il a une « tête de tueur », comme si cette catégorisation s’imposait d’elle-même et constituait une connaissance que l’on n’aurait pas soi-même mise en forme. Je devais prêter attention aux données pour y découvrir ce qui pouvait m’intéresser, ce qui était pertinent pour ma volonté initiale, mais j’ai été obnubilé par les données et je n’ai pas su y tracer ma route. En cela, mon attention n’a pas simplement fléchi, elle s’est noyée. L’attention totale – l’acte de coller aux données jusqu’à perdre toute prise de vue – aboutit ainsi à une dissolution de l’attention. Ainsi, face à la « tête de tueur », j’aurais dû prêter attention à d’autres éléments de la situation avant de juger et prendre conscience que l’image que je me fais d’un tueur vient de moi, et non du visage d’autrui.

L’erreur de l’idéalisme qualitatif est exactement inverse. L’acte de réflexion n’est plus manqué en raison d’une conscience d’objet qui supprime la conscience de soi. Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe comme si la qualité ouvert/fermé ne dépendait pas des données. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où l’acteur prenait ses désirs pour des réalités. La différence est que la réflexion de l’acteur porte ici sur un moyen en vue d’une fin ; l’acteur n’est pas dans l’immédiateté du désir, il se préoccupe des moyens d’agir mais oublie le contexte de leur application. L’acte manqué est ici une absence d’attention.

L’idéalisme et le réalisme qualitatif expriment des erreurs inverses. Dans un cas, l’attention est entièrement portée sur soi au point d’annuler toute attention sur l’objet ; dans l’autre, l’attention est entièrement centrée sur l’objet, et non sur soi. Mais au fond, c’est bien le même acte de réflexion qui est manqué. Il s’agissait de relier le Moi et le Non-Moi par un acte de qualification des déterminations réciproques – ce geste étant celui propre à la cognition – et, dans le même temps, de penser cet acte comme acte de liaison de manière à ne pas qualifier n’importe comment le problème – ce geste étant spécifiquement celui de la réflexion.

Reprenons l’exemple d’une confrontation à la violence et imaginons une personne qui marche seule vers sa voiture dans un parking et entend un bruit de pas derrière. Elle a réussi la distanciation et distingue donc bien son Moi, qui veut être en sécurité dans sa voiture, du Non-moi, constitué en particulier des pas derrière et du chemin qui reste à faire jusqu’à la voiture. Elle doit maintenant qualifier la situation en termes de risque. L’échec réaliste consisterait alors, par exemple, à être si obsédée par le bruit des pas en y cherchant le moindre signe d’une quelconque agressivité que la personne perdrait de vue l’idée de se mettre en sécurité dans sa voiture. L’échec idéaliste consisterait au contraire à penser uniquement à sa sécurité au point de ne pas voir sa voiture au moment de passer devant.

On notera pour conclure ce moment que les erreurs de réflexion sont, à ce stade, parfaitement triviales. Elles ne suscitent pas de longues et subtiles discussions critiques. Cela n’est pas sans raison. Comme nous l’avons annoncé au début de cette partie, la qualification est un moment de sensibilité. Aussi ne prête-t-elle pas à discussion. Tout au plus l’acteur peut lui opposer une autre qualification (en refaisant ce moment) et constater une différence. C’est à ce stade la seule forme d’autocritique possible, qui pointe un simple problème d’attention.

La quantification

D’une certaine manière, le moment quantitatif répète le moment qualitatif à un niveau supérieur. Une première mise en relation vient en effet d’être effectuée à l’aide de qualités. Il s’agit maintenant d’effectuer une seconde mise en relation en pensant les rapports entre ces qualités. Disons encore, il s’agit de synthétiser les premières synthèses, qui rassemblent sans réelle unité des éléments de la représentation, pour aboutir à une représentation du problème.

LA SENSIBILITÉ JOUE ENCORE UN RÔLE, NON PLUS CETTE FOIS COMME SIMPLE CONSCIENCE D’ÊTRE AFFECTÉ, MAIS COMME CONSCIENCE D’ÊTRE PLUS OU MOINS AFFECTÉ PAR CECI OU CELA. Il y a redoublement de la sensibilité au moment de ramasser en une image tout ce que j’ai pu repérer comme qualités. De même, l’imagination joue encore un rôle central pour trouver une commune mesure à tous les aspects du problème rencontré. Le moment de la quantification est à cet égard le moment où une image est effectivement produite.

La représentation (= image) qui en résulte lie (partiellement mais, si la réflexion est réussie, pertinemment) le Moi et le Non-Moi ; c’est un pont entre le sujet et l’objet. En ce sens, la représentation est certes une représentation du problème rencontré, mais elle contient aussi une proposition pour résoudre ce problème (ce qui est l’essentiel du point de vue de la réflexion). Le fait de proposer un équilibre concret entre le réalisme (le Non-Moi détermine le Moi) et l’idéalisme (le Moi détermine le Non-Moi) revient à définir précisément mes marges de manœuvres et mes moyens d’actions pour inscrire ma volonté dans le contexte donné. Construire une représentation équivaut ici à proposer une solution (ou, éventuellement, une absence de solution) au problème rencontré.

Que faut-il accomplir du point de vue de la réflexion ? Il s’agit encore une fois de prendre du recul par rapport à l’acte de mise en relation et de prêter attention à la place de chaque élément au sein du tableau. Contrairement à l’étape précédente, le tableau n’est ni vide ni informe ; les éléments pertinents ont au contraire une place dans le tableau. Aussi, cette fois, la défaillance est-elle relative et non plus absolue. Je dois penser la mise en relation en prêtant attention aussi bien à cet élément-ci qu’à cet élément-là. Je dois produire une unité véritable et, pour cela, je dois évaluer l’importance respective des différentes qualités. L’acte de réflexion consiste donc ici à prêter attention à chacun des termes au moment de cette évaluation. Plus précisément, l’attention doit effectuer le chemin qui mène d’un terme à l’autre. C’est le seul moyen de penser ensemble les termes sans simplement les juxtaposer (comme si j’avais deux consciences – cas de l’idéalisme) ou les faire suivre sans solution de continuité (j’ai conscience du premier terme sans le second, puis du second sans le premier – cas du réalisme). L’échec correspond alors à un problème de mobilité de l’attention, qui aboutit à une négligence.

Commençons par le réalisme quantitatif, où l’attention manque de mobilité, surestimant un terme, sous-estimant l’autre. Je devais ramasser un divers en une unité, mais je n’ai pas su déplacer mon attention de manière à m’assurer que tout tenait ensemble dans ma construction. Je ne suis pas arrivé à me concentrer pour évaluer l’importance relative des différents détails. DE CE FAIT, CE DÉTAIL-CI EST RESTÉ SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE, FAISANT DE L’OMBRE À TEL AUTRE DÉTAIL, DONT J’AI FINI PAR NÉGLIGER L’IMPORTANCE. Mon erreur n’a pas été de négliger, car il me faudra bien négliger des détails. Elle réside dans le fait que cette négligence est une conséquence involontaire de mon acte de réflexion. Il est bien évident que, lors de cet exercice, porter sa conscience sur tel point revient dans le même temps à la détourner de tel autre point ; je fais la lumière sur X en mettant dans l’ombre Y, tout simplement parce que je ne peux pas tout faire en même temps. À ce stade, néanmoins, la réflexion est réussie si j’effectue ces opérations consciemment, en pesant ce que je délaisse pour ce que je prends en contrepartie. Cela requiert de la concentration lors du parcours des différents éléments du problème, c’est.à-dire un effort d’équilibrage de l’attention lors des opérations mentales. Le résultat est un certain chemin qui met à sa place chacun de ces éléments. L’erreur produit au contraire une représentation où certains éléments ne sont pas véritablement liés, mais cette incohérence se situe dans un angle aveugle pour la conscience.

Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants.

Dans le cas de l’idéalisme quantitatif, l’attention est au contraire trop mobile. Elle n’arrive pas à se fixer sur une représentation, mais oscille entre plusieurs possibles. L’imagination est dans un régime de surproduction et il va manquer une délibération sérieuse pour effectuer un tri et ne retenir qu’une des images candidates. L’acteur est alors en pleine confusion et, s’il se fie toujours à sa réflexion, il demeure indécis. Toutefois, il peut aussi bien passer outre et se décider pour une solution confuse, qui mélange les caractéristiques de plusieurs représentations sans s’assurer d’une cohérence – l’acteur verse alors dans le réalisme quantitatif.

En fait, l’idéalisme quantitatif correspond à la situation où la réflexion détermine la représentation. L’imagination produit des images, mais du point de vue de la réflexion, aucune ne mérite sérieusement que l’on s’y arrête. Aucune ne mérite attention. Le cas est donc bien inverse du réalisme quantitatif et il indique d’ores et déjà que l’acte de réflexion réussi consistera à trouver un équilibre entre l’attention qu’il faut prêter à la production d’images et celle qu’il faut prêter à l’image produite. Supposons que dans l’exemple du parking, la personne entende plusieurs bruits de pas. Une erreur réaliste consisterait à penser que ce sont les bruits de pas venant de la gauche qui sont ceux de l’agresseur, comme dans le roman. Une erreur idéaliste serait de penser que l’agresseur est celui de gauche, puis que c’est celui de droite, puis que c’est celui de derrière, et ainsi de suite, sans réussir à penser ensemble ces éléments (à savoir qu’il y a des témoins, ce qui diminue le risque d’agression).

L’abstraction

Venons-en au dernier moment de l’acte de réflexion. Pour l’instant, l’acteur s’est donné une tâche à réaliser lors de la distanciation, puis il a produit une représentation du problème en qualifiant puis en quantifiant cette tâche. Il a ainsi imaginé un moyen d’action susceptible de surmonter l’opposition initiale. Toutefois, à ce stade, la solution imaginée n’est pas aussi réfléchie que l’on pourrait le croire. Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; CE QU’IL A OCCULTÉ, IL L’A OCCULTÉ ; CE QU’IL A NÉGLIGÉ, IL L’A NÉGLIGÉ ; CE QUI L’A SUBJUGUÉ L’A SUBJUGUÉ ; CE QUI L’A RENDU CONFUS L’A RENDU CONFUS ; UN POINT C’EST TOUT. AUCUNE « PETITE VOIX INTÉRIEURE » NE L’A ALERTÉ SUR SES AVEUGLEMENTS ET SES NÉGLIGENCES ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.

Pour ce faire, il faut réfléchir à l’articulation de ce qui vient d’être pensé. Il n’est pas question de refaire ce qui vient d’être fait, ni même de le refaire en s’obligeant à être plus déterminé, plus attentif ou mieux concentré. Il faut être parfaitement clair : réfléchir ne consiste pas à s’admirer en train de penser (en se demandant : « Ai-je été bon ? »). Tout l’effort de l’acteur a consisté jusqu’à présent à limiter ( « finitiser » ) l’infini des possibles. IL N’AVAIT AUCUNE LUMIÈRE SUR LE PROBLÈME RENCONTRÉ ; IL DEVAIT SE DÉBROUILLER POUR Y METTRE UN ORDRE. IL A POSÉ UNE RÉFÉRENCE, CHOISI DES DIRECTIONS D’INVESTIGATION, MESURÉ CE QU’IL Y A RENCONTRÉ DE MANIÈRE À PRODUIRE UNE REPRÉSENTATION DU PROBLÈME ET UNE PROPOSITION DE SOLUTION. Ce faisant, il a borné son activité de pensée – c’est le lot de toute action de ne pouvoir tout faire et de devoir choisir certaines possibilités parmi toutes. Mais il importe maintenant que l’acteur réfléchissant se détache des bornes qu’il s’est imposées ; il est temps qu’il les voie comme bornes. «

Maxime Parodi 

« Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. LA PRISE DE CONSCIENCE N’EST PA SUN LAISSER-ALLER, UNE REVERIE, CEST UN COMBAT, ET LE PLUS DUR, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. Mettons à part les malades de la conscience, par excès et par défaut. Ils abondent depuis la crise de la conscience occidentale qui a suivi l’optimisme rationaliste du XVIIIe siècle et les progrès de la connaissance de l’inconscient. Il semble qu’à trop s’occuper de soi la conscience trouble elle-même son propre fonctionnement. L’arrêt qui inaugure l’acte de conscience a été pour un certain nombre de nos contemporains un prétexte à fuir l’action. Comme le coureur de Zénon, ils perdent dans la réflexion sur la course le pouvoir d’atteindre le but. Le philosophe, au lieu d’ouvrir sa raison, ratiocine à perdre souffle sur la raison. L’historien oublie Napoléon dans l’histoire des historiens de Napoléon. La vie intérieure sert d’excuse à DESERTER LA VIE EXTERIEURE. L’introspection SE SUBSTITUE A L’ACTION AU LIEU DE L’ECLAIRER, le rêve à la réalité au lieu de la transfigurer. La politique se perd en discours, l’esprit public en opinions, la spiritualité en effusions, la pensée en prolégomènes, l’énergie en velléités. Cette conscience cancéreuse emploie les processus de la conscience à renverser la fonction même de la conscience. La conscience créatrice est action et commandement, effort vers l’action plus haute et le commandement plus efficace ; la conscience cancéreuse est recul devant l’action, et démission de poste. La conscience créatrice est un processus d’engagement, la conscience cancéreuse un procédé d’évasion. La conscience créatrice est un instrument de vérité et de clarté, la conscience cancéreuse est un appareil de mystification. Rien ne serait plus abusif ni plus dangereux que de réprouver l’une parce que l’autre mène la vie et la pensée à la déroute. Il est possible qu’il y ait au fond de toute conscience comme un mal secret, un pouvoir destructeur de soi et du monde, du moins dans notre condition. Mais ce mal de la conscience n’est pas son essence. L’impuissance d’un Amiel ne condamne pas plus la connaissance de soi que les délires des intellectuels n’accusent l’intelligence, contrairement à ce que pense l’anti-intellectualisme moderne aussi bien que le rationalisme qu’il combat. On ne saurait donc demander la plénitude de la conscience sans demander la plénitude de l’engagement. La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPREVIU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SUR, MAITRE D’EUX-MEMES ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. DESSOIR DISTINGUE L’HOMME QUI EST, L’HOMME QUI VIT, L’HOMME QUI PRODUIT. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il PASSE A COTE des choses sans entendre leur poésie, à côté DES HOMMES SANS ECOUTER LEUR APPEL. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent LE COUP DE FOUET D’UNE VERITABLE CONVERSION A UNE CONSCIENCE RFLECHIE. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans S’INQUIETER D’ORIGINES, DE DESSOUS, DE BUTS OU DE PROBLEMES. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui UNE AUTRE EXISTENCE A CONQUERIR. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur DES ROUTE SPRECISES ET DROITES QUI NE LAISSENT PAS D’ECHAPPATOIRES, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot LE COURAGE PREALABLE DE S’ACCEPTER TEL QUE L’ON EST. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. »

Emmanuel Mounier

« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »

Laurent Gounelle

« Il y a vingt ans, le 2 mars 2006, disparaissait Philippe Muray. Pour saluer sa mémoire, la Revue des Deux Mondes republie « Les ravages de la tolérance », texte paru en novembre 1999 dans un dossier consacré aux nouvelles intolérances. Muray y diagnostiquait l’avènement d’un despotisme inédit : celui du bien, de la « bonté despotique ». Le pamphlétaire annonçait un monde où la tolérance illimitée ne tolèrerait plus rien, ni contradiction, ni nuance. Principal collaborateur de la Revue de 1998 à 2000, où il publia une vingtaine de chroniques, Muray fut l’un des rares à voir venir ce qui nous submerge aujourd’hui. Relire ce texte, c’est mesurer à quel point nous y sommes. »

Revue des Deux Mondes

Philippe Muray et les ravages de la tolérance algorithmique

De l’Empire du Bien au despotisme des algorithmes

« Philippe Muray diagnostiquait en 1999 ce que les algorithmes imposent désormais en 2026 : un régime de bonté obligatoire si total qu’il ne tolère plus rien. Rédigeant sa chronique mensuelle « Les ravages de la tolérance » pour la Revue des Deux Mondes, Muray soutenait que la tolérance moderne était devenue la forme la plus insidieuse du despotisme — une tyrannie exercée non par la force mais par la bienveillance contrainte, où quiconque s’écartait de la posture morale approuvée se voyait « impitoyablement viré, liquidé, salement sanctionné ». Vingt ans après sa disparition le 2 mars 2006, ses concepts — Homo festivus, l’Empire du Bien, l’envie du pénal, les mutins de Panurge — sont devenus des outils analytiques indispensables pour comprendre un monde où les algorithmes de modération imposent silencieusement le conformisme qu’il avait anticipé. Michel Houellebecq a qualifié sa théorie de « désormais classique » et indispensable à « tout homme cultivé » ; les décennies écoulées n’ont fait qu’affûter ce jugement.


Ce que Muray écrivait réellement en novembre 1999

« Les ravages de la tolérance » parut comme livraison de novembre 1999 du « bloc-notes mensuel » de Muray dans la Revue des Deux Mondes, une série de 21 chroniques publiées entre février 1998 et février 2000, réunies ensuite sous le titre Après l’Histoire (Les Belles Lettres, 1999–2000). Ces chroniques, commandées à l’origine pour commenter le passage à l’an 2000, devinrent sous sa plume le tremplin d’une autopsie globale de l’époque.

Le paradoxe central du texte est dévastateur de simplicité : une société qui se proclame infiniment tolérante finit par ne plus rien tolérer, parce que la tolérance elle-même devient obligatoire, imposée par la loi, et sanctionnée quand elle fait défaut. Muray écrivait : « Notre temps est si rongé de bonnes intentions, si désireux de faire le bien qu’il voit le mal partout. » Le mécanisme clé est ce qu’il appelait l’inversion tolérance-pouvoir. Les appels à la liberté et à la tolérance sont adressés par les faibles aux forts — mais seulement jusqu’au moment où les faibles se trouvent en position de puissance : « après quoi ils imposent leurs lois scélérates, organisent leurs polices et font régner leurs dieux ; sans jamais toutefois, abandonner la rhétorique de la liberté et de la tolérance, au nom desquelles sont désormais votées ces lois scélérates. » La rhétorique de la tolérance persiste précisément comme instrument de son contraire.

Le texte contient aussi une observation saisissante reliant l’inflation morale au dysfonctionnement social : « La multiplication des crimes commis par des enfants a sa source principale dans l’inflation de bons sentiments sous laquelle l’humanité chemine, à présent, courbée comme sous les rafales d’une tempête qui n’aurait pas de fin. » Les bonnes intentions, argumentait Muray, n’échouent pas seulement — elles engendrent les pathologies mêmes qu’elles prétendent guérir. La question qu’il posait — « La seule, la bonne question désormais, est de savoir s’il est encore possible de ne pas tout interdire absolument » — se lit moins comme une provocation en 2026 que comme une note de politique publique.


L’Empire du Bien : une architecture conceptuelle pour penser le despotisme doux

La critique de Muray ne se résumait pas à un seul texte mais constituait une architecture conceptuelle intégrée, développée sur trois décennies, du XIXe siècle à travers les âges (1984) aux journaux posthumes Ultima Necat (2015–2024). L’expression « bonté despotique » condense sa pensée, bien que sa formulation privilégiée fût L’Empire du Bien — titre de son pamphlet fondateur de 1991. Cet empire opère par ce que Muray nommait le « consensus mou », qu’il jugeait bien plus despotique que n’importe quel autoritarisme dur parce qu’il est « à la fois quasi invisible et partout répandu, donc sans dehors, sans alternative, sans extérieur d’où il serait possible sinon de l’encercler, au moins prétendre l’offenser ».

Homo festivus — le concept le plus célèbre de Muray, introduit en 1996 et élaboré au fil des chroniques de la Revue des Deux Mondes — ne décrit pas simplement un fêtard mais un type anthropologique inédit : l’être humain à un stade de l’histoire où la fête a cessé d’être une interruption de la vie quotidienne pour devenir une modalité permanente d’existence. La fête absorbe toute critique. Comme Muray l’expliquait : « Ils ne font pas rien puisqu’ils font la fête. Et, de cette manière, la notion d’action négatrice du donné connaît une nouvelle existence parodique. » L’action se réduit à la célébration ; la négation cède la place à l’affirmation ; et la dimension tragique de l’existence — celle-là même qui rend possibles la littérature et la pensée véritable — est liquidée. L’évolution d’Homo festivus vers Festivus festivus (modelée sur la progression d’Homo sapiens à Sapiens sapiens) marque l’accomplissement de cette mutation anthropologique : un individu « débarrassé de toute extériorité comme de toute transcendance, jumeau de lui-même jusque dans son nom ».

Trois autres concepts complètent l’architecture. L’envie du pénal — parodie murayenne du « Penisneid » freudien — décrit le désir compulsif de légiférer, pénaliser et punir toute déviance par rapport à la conduite approuvée : « Des lois ! Des lois ! Encore ! De nouvelles lois ! Des décrets pour tout ! » Les mutins de Panurge captent le paradoxe de rebelles qui sont en réalité les nouveaux conformistes : « Les rébellions sont en réalité la forme que prend aujourd’hui la domination. » Et le concept d’autotalitarisme — totalitarisme auto-administré — distingue l’analyse de Muray du « spectacle » passif de Debord : dans le monde murayien, les individus participent activement à leur propre conformité. Ils n’ont pas besoin d’être contraints. Ils veulent être bons.


L’algorithme comme mécanisme d’exécution de la bonté despotique

L’évolution cruciale entre 1999 et 2026 est technologique. Muray voyait le mécanisme d’application de l’Empire du Bien comme essentiellement social et culturel — pression des pairs, conformisme médiatique, capture institutionnelle. Ce qu’il ne pouvait prévoir, c’était la couche algorithmique qui allait automatiser, industrialiser et rendre invisibles les mécanismes mêmes qu’il décrivait.

Le cadre théorique francophone le plus rigoureux reliant le diagnostic de Muray à la réalité contemporaine est le concept de « gouvernementalité algorithmique » d’Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, développé à l’Université de Namur. Rouvroy la définit comme « un mode de gouvernement nourri essentiellement de données brutes, signaux infra-personnels et a-signifiants mais quantifiables, opérant par configuration anticipative des possibles plutôt que par réglementation des conduites » — un gouvernement par configuration anticipée des possibles plutôt que par régulation des comportements. C’est l’Empire du Bien de Muray devenu computationnel : le système gouverne sans sembler gouverner. Il produit « une forme de normativité immanente et invisible » — des normes qui émergent de l’intérieur du système lui-même, rendant la critique structurellement impossible puisqu’il n’y a pas de pouvoir visible à contester. Comme l’écrit Rouvroy : « Un gouvernement algorithmique ne se laissera plus provoquer par la liberté humaine. »

Le shadow banning fournit l’illustration la plus concrète. Une recherche publiée dans Media, Culture & Society (2022) a analysé le shadow banning comme un « folklore algorithmique » — les usagers développent des théories populaires sur des systèmes de modération invisibles, créant une incertitude généralisée qui fonctionne comme contrôle social par auto-censure anticipée. Une étude mathématique de 2024 a démontré que le shadow banning peut être conçu pour déplacer la distribution d’opinion de réseaux entiers tout en paraissant neutre — confirmant la possibilité d’un maintien de l’ordre moral invisible à grande échelle. L’émergence de l’« algospeak » — langage codé pour échapper à la détection algorithmique (« unalive » pour « tué », emojis codés pour les sujets sensibles) — fait écho à l’analyse de Muray sur la manière dont le maintien de l’ordre moral déforme le langage lui-même. C’est l’envie du pénal automatisée : l’algorithme punit sans rendre de verdict.

L’instrumentalisation du vocabulaire moral — « inclusivité », « bienveillance », « sécurité », « bientraitance » — suit exactement le scénario de Muray. Un article évalué par les pairs dans Le Sociographe (2021) documente comment les autorités publiques créent « le langage très novlangue de la bientraitance, de l’inclusion, de l’accompagnement » dans lequel « contrôler consiste moins à surveiller, à punir et à discipliner qu’à normaliser, à agencer et à former ». La linguiste Agnès Vandevelde-Rougale, dans La Novlangue managériale (2017) et Mots et illusions (2022), démontre que ce langage est « conçu pour fabriquer de l’impuissance intellectuelle, soumettre les individus ». Le négatif est systématiquement exclu : la crise devient « rétablissement », la gentrification « mixité sociale ». Le discours de la « sécurité » des plateformes, où des définitions toujours plus extensives de « préjudice » et de « violence » justifient un contrôle toujours plus étendu, reproduit à l’échelle mondiale ce que Muray observait dans la vie institutionnelle française.

La cancel culture, quant à elle, inverse le paradoxe de la tolérance de Karl Popper. Popper soutenait dans La Société ouverte et ses ennemis (1945) qu’une société tolérante doit être intolérante envers les menaces véritables contre la tolérance. Dans le régime décrit par Muray, l’intolérance s’exerce au nom de la tolérance — quiconque conteste l’orthodoxie devient par définition intolérant et donc passible d’exclusion. Olivier Amiel, écrivant dans Causeur (2021), a directement relié l’analyse de Muray de 1991 à la cancel culture, citant sa question prophétique : « S’il était devenu gentil, convivial, sécurisant, Big Brother ? »


Généalogie du despotisme doux : de Tocqueville à Zuboff

L’œuvre de Muray occupe le centre d’une généalogie allant de Tocqueville à travers Marcuse jusqu’aux théoriciens contemporains du capitalisme de surveillance. Le célèbre passage de Tocqueville dans De la Démocratie en Amérique II (1840) anticipe toute la structure : « Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. » Tocqueville et Muray partagent la même formule : égalité → uniformité → despotisme. Mais l’innovation de Muray fut de montrer que ce despotisme opère désormais par la festivité et la bonté plutôt que par l’administration paternaliste. Comme l’observa un commentateur : « 150 ans après la publication de ces lignes, Philippe Muray le moraliste nous a confirmé, article après article, inlassablement, que Tocqueville le visionnaire avait eu raison. Sur toute la ligne. »

Shoshana Zuboff, dans L’Âge du capitalisme de surveillance (2019), fournit l’infrastructure technologique de ce que Muray décrivait sociologiquement. Rod Dreher, dans Live Not By Lies (2020), opère la synthèse : les maîtres des données ne cherchent plus seulement à savoir ce que vous aimez ; ils travaillent désormais à vous faire aimer ce qu’ils veulent, sans que leur manipulation soit détectée. Le concept de Dreher de « totalitarisme doux » — où les gens se conforment non par peur de la violence mais par crainte de perdre confort, statut ou emploi — fait miroir à l’autotalitarisme de Muray presque exactement, bien que Dreher semble ignorer son prédécesseur français (les œuvres de Muray restent intraduites en anglais). La continuation francophone la plus explicite de la thèse murayenne dans les années 2020 est Mathieu Bock-Côté avec Le Totalitarisme sans le goulag (2023), dont l’argument central — le goulag n’est plus nécessaire dans la mesure où la société est devenue un camp de rééducation à ciel ouvert — se lit comme une note de bas de page au pamphlet de 1991, bien que sa rigueur analytique ait été contestée par plusieurs critiques.

Christopher Lasch fournit une autre filiation en amont. Comme l’ont noté les commentateurs, Muray « fut en grande part et de manière parfois évidente le continuateur de Christopher Lasch sous nos latitudes, en conspuant régulièrement ce qu’il nommait ‘le camp du Bien’ ». Tous deux diagnostiquèrent l’érosion des sentiments moraux qui fondent la démocratie — responsabilité, courage civique, lucidité — non par une prise de pouvoir autoritaire mais par la passivité consumériste et le conformisme moral. La différence essentielle : Muray était plus drôle.


Le consensus prophétique des intellectuels français

La stature posthume de Muray n’a cessé de croître depuis 2006, portée par trois catalyseurs : les lectures théâtrales de Fabrice Luchini à guichets fermés (à partir de 2010 au Théâtre de l’Atelier), le monumental volume de 800 pages Philippe Muray dirigé par Maxence Caron (Cerf, 2011), et la publication de six tomes de ses journaux posthumes Ultima Necat par Les Belles Lettres (2015–2024). La Revue des Deux Mondes elle-même a publié un numéro spécial en 2019 — « Philippe Muray : Le Prophète incorrect — Ses écrits de combat dans la Revue des Deux Mondes » — avec préfaces de Marin de Viry et Sébastien Lapaque.

L’évaluation de Houellebecq reste la plus autorisée. Dans un article du Figaro de 2003, il décrivait Muray comme une machine à produire des interprétations guidée par « une théorie cohérente, celle de la montée en puissance d’une terreur molle, d’un type nouveau, dont il a synthétisé l’essence par quelques formules brillantes et définitives — ‘l’hyperfestif’, l »envie de pénal’, et surtout la tolérance ‘qui ne tolère plus rien auprès d’elle-même’. Cette théorie, désormais classique, doit à mon sens faire partie du bagage de tout homme cultivé. » Finkielkraut, qui reçut Muray à plusieurs reprises dans Répliques (France Culture), le qualifia d’« beaucoup plus intelligent que tous les sociologues » et pleura « le gifleur incomparable ». Jean Baudrillard le salua comme « l’un des rares, des très rares conjurés de cette résistance souterraine et offensive à l’Empire du Bien ».

Fabrice Luchini traduisit Muray pour un public de masse avec l’intuition du comédien : « La thèse de Muray est que le festif est un parti de l’ordre, et derrière le festif il y a le fascisme. […] Derrière le festif, le sympa, le global, il y a la mort du réel, la mort de l’art. » François-Xavier Bellamy déploie Chers djihadistes de Muray dans les contextes parlementaires et médiatiques, citant le passage où Muray s’adresse aux terroristes islamistes : « Vous êtes les premiers démolisseurs à s’attaquer à des destructeurs » — la vulnérabilité de l’Occident à la violence découle de sa propre auto-déconstruction préalable.

Pour le 20e anniversaire le 2 mars 2026, Élisabeth Lévy — principale interlocutrice intellectuelle de Muray et co-auteure de Festivus festivus (2005) — écrivait : « Il était mon ami et mon maître. […] Muray avait tout compris, et presque tout annoncé : le féminisme punitif et revanchard — ‘L’envie du pénal’ —, les anarchistes subventionnés au pouvoir — ‘Les mutins de Panurge’, l’exaltation des différences… » Causeur publia de substantiels hommages, dont « Philippe Muray ou le rire libérateur du moraliste » de Jacques Aboucaya et « Philippe Muray, Pythie sans pitié » de Georges Liébert. Les Belles Lettres poursuivent l’édition de ses œuvres complètes, avec un livre audio de L’Empire du Bien annoncé pour juin 2026.


Conclusion : du diagnostic social à la réalité algorithmique

L’accomplissement intellectuel de Muray ne fut pas la prédiction au sens étroit mais l’identification d’une logique structurelle — la logique par laquelle la bonté devient despotique, la tolérance devient totalitaire, et la festivité absorbe la critique. Ce qui rend son œuvre plus pertinente en 2026 qu’en 1999, c’est que les mécanismes d’exécution ont basculé de la pression sociale vers l’infrastructure algorithmique. La « gouvernementalité algorithmique » de Rouvroy réalise techniquement l’Empire du Bien de Muray : l’algorithme impose la bonté sans sembler gouverner, montrant aux usagers moins de ce qui est « nuisible » et plus de ce qui est « sûr », déplaçant les distributions d’opinion tout en paraissant neutre.

Trois enseignements inédits émergent de cette synthèse. Premièrement, l’algospeak est le langage de l’autotalitarisme — lorsque les usagers s’auto-censurent préventivement en inventant un vocabulaire codé pour échapper à la détection algorithmique, ils incarnent précisément la conformité auto-administrée décrite par Muray. Deuxièmement, la réduction de 30 % de la diversité des propositions mesurée chez les professionnels assistés par l’IA représente la face quantitative de ce que Muray appelait la mort de la pensée dialectique — non pas la censure mais l’extinction algorithmique du négatif. Troisièmement, la différence clé entre l’époque de Muray et la nôtre n’est pas l’intention de la bonté despotique mais sa scalabilité : ce qui exigeait en 1999 une capture institutionnelle et une pression sociale ne requiert plus désormais qu’un algorithme de recommandation et un document de politique de contenu rédigé dans le vocabulaire de la sécurité, de l’inclusion et du bien-être. L’Empire du Bien n’a plus besoin d’agents humains. Il tourne sur des serveurs.

Comme Muray définissait la mission de la littérature : « Décrire cette monstruosité, dédiviniser le nouveau monde, jeter la suspicion sur les prétentions à l’innocence de la nouvelle civilisation, c’est l’idée que je me fais de la littérature. » Son œuvre perdure parce que la monstruosité qu’il décrivait n’a pas reculé. Elle a compilé. »

« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »

« Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.

Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.

Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »

Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »

Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet

« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews« 

« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.

En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. » »

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La Lancette française (Du jugement en matière littéraire)

« Un des préceptes les plus essentiels, c’est d’étudier avec ordre. Craignez le sort de cet érudit dont parle Guy Patin: « M. D… savait beaucoup, dit-il; mais son esprit était l’image du chaos: nous l’appelions la BIBIOTHEQUE RENVERSEE» (Esprit de G. P.) Prenez des notes sur tout ce que vous lisez, entendez ou voyez. En écrivant, dit encore Bacon, on devient exact et on retient mieux ce qu’on lit. Celui donc qui est paresseux à faire des notes a besoin d’une bonne mémoire.» (Ess. de mor.) Or, la mémoire est une reine capricieuse sur les faveurs de laquelle il ne faut pas compter. Permettez-nous d’exposer ici en quelques mots la méthode que nous employons nous-même pour nous instruire: Quel que soit l’ouvrage que vous parcourez, lisez la plume à la main, c’est le meilleur moyen de se tenir éveillé, et marquez d’un signe en marge les passages que vous voulez retenir. La lecture terminée, transcrivez en notes séparées les passages désignés. Au bout d’un certain temps faites le triage de vos notes, et rangez-les par ordre de matières ou même par ordre alphabétique. Renfermez les notes sur un même objet dans une case, une enveloppe à part, ou mieux dans un registre destiné à les recueillir et distribué par ordre alphabétique. Après une ou plusieurs années de ce travail méthodique, vous serez étonné de vos richesses, et vous posséderez assez de matériaux pour discourir ou pour écrire sur un sujet de votre compétence et avec l’érudition convenable. Tel est le mécanisme au moyen duquel nous pouvons nous-même étaler devant vous ce luxe d’autorités dont l’abondance vous étonne peut-être, et qui pourtant nous coûte actuellement peu de travail. J’ai cru devoir entrer dans ces détails minutieux, persuadé que beaucoup de bons esprits croupissent dans la médiocrité, à défaut d’une méthode propre à féconder leurs travaux. Ceci nous conduit naturellement à vous entretenir de l’art d’écrire en médecine, et ceci ne sera point tout à fait un hors-d’œuvre, car vous serez auteurs au moins une fois dans votre vie, lorsqu’il s’agira inaugurale; et dans tous les cas, v de produire une dissertation êtes appelés à juger les auteurs qui prétendent à vous instruire. Lorsque l’homme de science a longtemps travaillé à se faire un fonds de savoir et d’expérience, un moment arrive où il éprouve le besoin de communiquer à autrui le fruit de ses labeurs. Certains hommes positifs se sont demandé s’il était plus avantageux au praticien d’aspirer au titre de se renfermer dans une sage obscurité ? Question délicate et qui, selon nous, relève complétement des qualités, des instincts dévolus à tel ou tel individu Spiritus ubi vult spirat. Mais, en thèse générale, nous pensons que l’homme vraiment instruit et donné de quelque facilité d’énoncer ses idées doit d’abord, faisant abstraction des avantages ou des inconvénients qui peuvent s’ensuivre, faire profiter le public du produit de ses travaux. Voici quelques petits axiomes applicables au choix des livres : il ne faut pas s’en laisser imposer par les grands noms des anciens, ni par les gros volumes des modernes.» (Bacon, Accroiss. des Sc., liv. II) Les anciens, en effet, décoraient volontiers du titre d’Opus aureum des livres dont on fait aujourd hui fort peu de cas. Défiez-vous aussi des titres piquants ou pompeux; l’art de l’intitulé est aujourd’hui porté au plus haut degré de perfection. «< Aliud in titulo, aliud in pyxide» est un vieux proverbe qui vous garantira des déceptions; et Voltaire disait avec raison: « Il faut être en garde contre les livres plus que les juges ne le sont contre les avocats. »(Mensong. imprim.) — « Tout mot imprimé, dit-on, n’est pas mot d’Evangile. » Pour mieux apprécier l’ouvrage, veuillez vous enquérir des qualités et des titres de l’auteur. « La longue expérience que j’ai acquise, disait Cullen, m’a convaincu qu’on ne pouvait compter sur les faits et l’expérience prétendue des hommes de peu de jugement.» (Mat. méd., t. 1, p. 36.) — « La véritable expérience dépend surtout de la tête de celui qui cherche à l’acquérir,» dit Zimmermann (De l’Expér., t. 1), et c’est ici que s’applique l’axiome de Morgagni: Non numerandæ sed perpendendæ observationes. » (De Sedib. et Caus.) Toutes sentences qui ne sont que la paraphrase de celle empruntée à Hippocrate par Baglivi: « Ut valent oculi, sic et homo. Les livres à consulter n’ont pas tous une égale valeur; effleurez les auteurs médiocres, méditez les auteurs modèles. Il est des livres dont il faut seulement goûter, d’autres qu’il faut dévorer et d’autres, mais en petit nombre, qu’il faut mâcher et digérer. »

La Lancette française

« « La Conférence des oiseaux », de Farid al-Din ‘Attar, grand poème mystique persan, écrit dans la beauté pure de la langue persane, nous éclaire aujourd’hui avec la force d’une lumière qui a traversé les siècles sans rien perdre de son éclat.

Le peuple des oiseaux se cherche un roi. Un roi sage, puissant, rayonnant. Cette quête les conduira à traverser sept vallées : la vallée de la quête, de l’amour, de la connaissance, du détachement, de l’unité, de la stupeur, de l’effacement. Jusqu’à découvrir que le roi qu’ils cherchaient n’était pas dehors, mais dans leur reflet commun, « si morgh », « trente oiseaux ».

Ils se dépouillent de leur ego, de leur peur, de leurs préjugés, et nous offrent trois grandes leçons pour aujourd’hui.

Une leçon de responsabilité collective, une leçon d’exigence personnelle, une leçon de mesure.

Dans un monde pétri de rivalités, de tensions et de craintes, prenons ensemble le temps d’écouter cette voix qui nous parvient du XIIe siècle. Prenons le temps de grandir ensemble. »

Dominique de Villepin sur X : « « La Conférence des oiseaux », de Farid al-Din ‘Attar, grand poème mystique persan, écrit dans la beauté pure de la langue persane, nous éclaire aujourd’hui avec la force d’une lumière qui a traversé les siècles sans rien perdre de son éclat. Le peuple des oiseaux se cherche un https://t.co/T0209O42Op » / X

« La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas est la devise emblématique du Canard enchaîné, un journal satirique français fondé en 1915. Cette phrase souligne l’indépendance du journal, qui refuse de publier des articles publicitaires et qui est entièrement propriété de ses journalistes. Le Canard est connu pour son journalisme d’enquête et son approche critique de la politique, ce qui en fait un modèle de liberté d’expression en France.« 

Charles Aznavour, le petit homme qui contenait un univers

« Charles Aznavour est, au sens le plus complet du terme, le plus grand artiste de la chanson française du XXe siècle — et l’un des plus grands du monde. Né Shahnour Vaghinak Aznavourian le 22 mai 1924 à Paris, fils de rescapés du génocide arménien, mort le 1er octobre 2018 à Mouriès à 94 ans, il a enregistré plus de 1 200 chansons en neuf langues, écrit ou co-écrit plus de 1 000 titres, vendu 180 millions de disques, tourné dans plus de 80 films, et donné des concerts dans plus de 90 pays — le dernier à Osaka, au Japon, douze jours avant sa mort. En 1998, les internautes du monde entier l’ont élu « artiste du siècle » sur CNN et Time Online, devant Elvis Presley, Bob Dylan et Frank Sinatra, avec 18 % des votes. Emmanuel Macron, dans son éloge aux Invalides, a résumé l’évidence : « Charles Aznavour est devenu naturellement, unanimement, un des visages de la France. »


Le fils du Caucase devenu voix de la France

L’histoire commence dans le sang et l’exil. Sa mère, Knar Baghdassarian, née vers 1904 à Adapazarı en Turquie, a perdu presque toute sa famille dans le génocide arménien de 1915 — seules elle et sa grand-mère ont survécu. Son père, Mischa Aznavourian, baryton au timbre superbe, venait d’Akhaltsikhe en Géorgie. Ils se rencontrent à Istanbul, fuient sur un navire italien, passent par Thessalonique — où naît la sœur Aïda en janvier 1923 — puis arrivent à Marseille en octobre 1923 sur un cargo français, destination l’Amérique. Les visas ne viendront jamais. La France sera leur terre.

À Paris, Mischa ouvre un petit restaurant arménien, « Le Caucase », rue Champollion dans le Quartier latin. On y chante après le service, on y accueille les exilés d’Europe centrale, les acteurs, les musiciens. La famille vit dans la pauvreté, mais comme Aznavour le dira plus tard : « On a eu la misère, mais on n’a pas crevé de faim. » Le père a cette philosophie : « On n’en a pas. Demain, Dieu nous le rendra. » L’optimisme comme arme de combat — voilà ce qui forge le petit Charles dès l’enfance.

Il entrera plus tard dans l’histoire comme l’incarnation même de l’intégration réussie, résumée par sa formule célèbre : « 100 % français, 100 % arménien, mais mon pays, c’est la langue française. » Herbert Kretzmer, son parolier anglais, a saisi le paradoxe : « Bien qu’il soit considéré comme l’incarnation de la francité, Charles Aznavour est un Arménien fier, sans un corpuscule de sang français dans le corps. »


De l’humiliation à la conquête : les années de fer

Charles monte sur scène à neuf ans en 1933, dans la pièce Un bon petit diable et le film La Guerre des gosses. Il entre à l’École des enfants du spectacle. Mais le chemin vers la gloire sera un calvaire de vingt ans.

En 1941, il rencontre le pianiste-compositeur Pierre Roche dans un cabaret clandestin à Paris. Ils forment un duo — Roche au piano, Aznavour aux paroles et au chant — qui durera jusqu’au début des années 1950. En 1946, la rencontre avec Édith Piaf change tout, et rien. Piaf les prend sous son aile, les emmène en tournée aux États-Unis et au Canada en 1948. Aznavour devient son chauffeur, secrétaire, régisseur, homme à tout faire — pendant huit ans. Elle lui dit : « Tu réussiras. » Elle lui offre une caméra Paillard-Bolex qu’il utilisera pendant trente ans. Elle le pousse aussi à se faire refaire le nez — ce qu’il finit par accepter. Quand il lui montre le résultat : « Je te préférais avant », tranche Piaf.

Car la critique est féroce. Les journalistes parisiens des années 1950 le massacrent. Sa voix — nasillarde, enrouée, un « gosier de moulin à poivre ». Sa taille — 1,60 m, trop petit. Son physique — « ingrat ». On le surnomme « Charles Aznovoice » : pas de voix. Les phoniatres consultés sont catégoriques : ils lui déconseillent de chanter. Sammy Davis Jr. qualifie sa voix de « cauchemar éveillé ». Il est hué sur scène.

La réponse d’Aznavour est un acte de volonté pure. Vers 1950, il dresse la liste méthodique de ses handicaps : « Ma voix, ma taille, mes gestes, mon manque de culture et d’instruction, ma franchise, mon manque de personnalité. Ma voix ? Impossible de la changer. Les professeurs sont catégoriques. Je chanterai pourtant, quitte à m’en déchirer la glotte. D’une petite dixième, je peux obtenir une étendue de près de trois octaves. » Sa devise : « Rien ne peut vaincre 17 heures de travail par jour. »

La percée vient lentement. En 1953, les succès de Viens pleurer au creux de mon épaule et Une enfant lui ouvrent le Moulin Rouge. En 1955, il écrit « Sur ma vie » pour son passage à l’Olympia — son premier numéro un en France. Mais la consécration définitive tient en une soirée mythique.

Le 12 décembre 1960, à l’Alhambra. Sept chansons devant un public glacial. Pour finir, il joue Je m’voyais déjà, l’histoire autobiographique d’un artiste raté. Les projecteurs se tournent vers la salle. Silence. Pas un applaudissement. En coulisses, Aznavour est prêt à tout abandonner. Il revient saluer une dernière fois. Et là — le fracas des fauteuils qui claquent, une salle entière debout, un tonnerre d’ovations. Il a 36 ans. La France est à ses pieds.

Quand il reçoit le titre d’artiste masculin de l’année aux Victoires de la Musique en 1997, il délivre un discours vengeur et magnifique : « Je voudrais remercier particulièrement tous ceux qui ont dit que je ne savais pas chanter, que je ne savais pas écrire, que j’étais petit, que j’étais laid, et que je n’aurais jamais de carrière. »


Les grands tubes : un catalogue sans équivalent

L’œuvre d’Aznavour est un monument. Voici les chansons qui ont fait l’histoire.

La Bohème (1965) est sa chanson-signature, l’une des plus célèbres de la langue française. Co-écrite avec Jacques Plante, cette valse nostalgique raconte un peintre se souvenant de sa jeunesse à Montmartre : « Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. » Numéro un en France, 200 000 exemplaires vendus en 45 tours, traduite en six langues, reprise par Josh Groban, utilisée par Nathan Chen aux Jeux olympiques d’hiver de 2022 — elle est devenue le symbole universel de la nostalgie parisienne.

Hier encore (1964), sur une musique de Georges Garvarentz, est sa méditation la plus déchirante sur le temps qui passe et la jeunesse gaspillée. Jean Cocteau a commenté : « Avant Aznavour, le désespoir n’était pas populaire. » La version anglaise, Yesterday When I Was Young, adaptée par Herbert Kretzmer, est devenue un standard américain grâce à Roy Clark (numéro 9 au Billboard Country, numéro 19 au Hot 100 en 1969), reprise par Shirley Bassey, Dusty Springfield, Bing Crosby, Glen Campbell, Julio Iglesias et des dizaines d’autres. En 2024, Bad Bunny l’a samplée pour son titre MONACO, l’introduisant auprès d’une nouvelle génération.

She / Tous les visages de l’amour (1974), écrite avec Kretzmer pour la série BBC Seven Faces of Woman, a été numéro un au Royaume-Uni pendant quatre semaines. La reprise d’Elvis Costello pour le film Notting Hill (1999) l’a relancée mondialement.

Emmenez-moi (1967), hymne au voyage et à l’évasion, est devenue l’une de ses chansons les plus aimées. C’est elle qui a résonné aux Invalides quand le cercueil d’Aznavour a été porté hors de la cour d’honneur.

For Me Formidable (1963) a été pionnière en mêlant français et anglais dans une même chanson, avec un humour irrésistible — le chanteur tente de déclarer sa flamme en anglais et retombe chaque fois sur le français. Elle est redevenue virale sur TikTok au XXIe siècle.

Comme ils disent (1972) est peut-être sa chanson la plus courageuse. Récit à la première personne de la vie d’un homme homosexuel, à une époque où l’homosexualité était encore pénalement réprimée en France (dépénalisation en 1982 seulement). Aznavour a expliqué : « Jusqu’ici, toutes les chansons sur l’homosexualité étaient de petites rigolades. Je voulais une chanson tout à fait normale. » Le 45 tours s’est vendu à plus de 150 000 exemplaires. Marc Almond, qu’Aznavour a désigné comme son interprète préféré de cette chanson, en a fait une version anglaise (What Makes a Man).

La Mamma (1963) a dominé le hit-parade français, se vendant à 10 000 exemplaires par jour en pleine vague yéyé. Il faut savoir (1961) est resté numéro un pendant environ quinze semaines. Ils sont tombés (1975), écrit pour le soixantième anniversaire du génocide arménien, est un chant de mémoire poignant : « Moi je suis de ce peuple qui dort sans sépulture. » Pour toi Arménie (1989), enregistré avec 90 artistes français après le séisme de 1988, est entré directement à la première place du Top 50 — une première historique — et y est resté dix semaines, vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Parmi les autres titres essentiels : Je m’voyais déjà (1960, autobiographie d’un artiste rejeté), Tu t’laisses aller (1960, portrait cru d’un couple en déclin), Et pourtant (1963), Que c’est triste Venise (1964), Les Comédiens (1962), Désormais (1969), Mourir d’aimer (1971), Les plaisirs démodés (1972, reprise par Fred Astaire sous le titre The Old Fashioned Way), et Après l’amour, censurée par la radio française en 1965 comme « attentat aux bonnes mœurs ».


Viens pleurer au creux de mon épaule : la tendresse originelle

Parmi ces dizaines de chefs-d’œuvre, « Viens pleurer au creux de mon épaule » (1953-1954) occupe une place singulière — celle de la première grande réussite. Paroles et musique sont entièrement d’Aznavour. La chanson est une supplication amoureuse après une querelle : le narrateur a blessé celle qu’il aime et lui offre le refuge de son épaule. L’image centrale — « le creux de mon épaule » — est d’une physicalité extraordinaire, évoquant un abri naturel, un nid dans le corps même de l’aimant.

La structure dramatique est typiquement aznavourienne : confession (« Si je t’ai blessée »), supplique (« Viens pleurer »), invocation passionnée (« Ô, mon amour, ne m’enlève pas le souffle de ma vie »), puis le renversement final qui fait toute la beauté du texte — « Mon amour, c’est moi qui pleurerais. » Le protecteur masculin révèle sa propre vulnérabilité. On trouve là, en germe, tout ce qui fera la grandeur d’Aznavour : l’honnêteté émotionnelle directe, la poésie du quotidien, la subversion de la virilité traditionnelle, et cette capacité unique à comprimer le drame d’une relation entière en quelques vers parfaitement ciselés.

C’est grâce à cette chanson, aux côtés de Une enfant et Méké-Méké, que le Moulin Rouge l’engage pour trois mois en 1953. Le critique des Swiss Charts a noté : « C’était son premier grand tube en France. » Reprise par Jacqueline François dès 1954, réenregistrée par Aznavour en 1964 puis en version jazz avec Eddy Louiss et Richard Galliano, la chanson traverse les décennies comme le premier acte d’un opéra qui durera soixante-cinq ans.


L’art d’écrire : un poète va-nu-pieds qui savait où il allait

Aznavour n’était pas un inspiré romantique attendant la muse. C’était un artisan obsessionnel. Il l’a dit lui-même : « Je ne crois pas tellement à l’inspiration. On rentre chez soi, on se dit : il faut écrire une chanson, et on souffre sur cette chanson jusqu’à ce qu’elle soit finie. » Autodidacte ayant quitté l’école à neuf ans, il s’est éduqué en dévorant la liste des cent classiques littéraires établie par Jean Cocteau.

Sa définition de lui-même est lumineuse : « La poésie de Brassens est chaussée d’escarpins. La mienne est une va-nu-pieds. » Une va-nu-pieds, précisait un critique, « qui sait où elle va, qui sait trouver avec une précision étonnante les images et les mots qui conviennent à la musique et à la voix qu’elle sert. »

Dans la chanson Pour essayer de faire une chanson, il a décrit son propre processus créatif à travers une métaphore policière saisissante : « Comme un policier enquêtant pour un crime / Je cherche le souffle et je guette la rime / Je cerne la phrase et questionne l’idée / Je traque le mot, construis la métrique / Et passe à tabac mon inspiration / Puis mets les menottes à la phonétique. » Chaque couplet utilise une figure du monde judiciaire — policier, souteneur, procureur, avocat — comme métaphore d’une étape de l’écriture.

Ce qui distingue Aznavour de tous les autres, c’est son audace thématique. Il a brisé les tabous de la chanson française un par un : l’homosexualité (Comme ils disent, 1972), la sexualité explicite (Après l’amour, censuré), la prostitution (Moi j’fais mon rond, 1956, en argot parisien), le vieillissement sans fard (Hier encore, La Bohème), le divorce (Tu t’laisses aller), la drogue (L’Aiguille, 1987, écrite après la mort de son fils Patrick). Sa philosophie : « À l’exemple de la littérature ou de la peinture, on peut tout dire en chanson, à condition que ce soit sincère, bien écrit et sans vulgarité. »

Ses trois maîtres déclarés étaient Charles Trenet (« pour son écriture »), Édith Piaf (« pour son pathos ») et Maurice Chevalier (« pour son professionnalisme »). Son collaborateur le plus précieux fut son beau-frère Georges Garvarentz, mari d’Aïda, avec qui il a écrit plus de cent chansons — dont Hier encore, Retiens la nuit, Ils sont tombés et Pour toi Arménie. Aznavour disait de lui : « Georges était mon double. Je ne pourrai jamais le remplacer. »


La Résistance, Manouchian et le prix de la liberté

Pendant l’Occupation, la famille Aznavourian, installée au 22 rue de Navarin dans le 9e arrondissement, transforme son petit appartement de trois pièces en refuge clandestin. Mischa s’est engagé dans l’armée française en 1939, puis dans la Résistance en 1941. La famille cache des Juifs persécutés — un Roumain condamné à mort par la Gestapo, un dénommé Simon évadé du camp de Drancy, un troisième — ainsi que des soldats arméniens déserteurs de l’armée allemande. Jusqu’à onze réfugiés dorment parfois sur le sol de l’appartement. Les parents fabriquent de faux papiers. Les adolescents Charles et Aïda sont chargés de brûler les uniformes allemands dans le four et, la nuit tombée, de jeter les armes dans les égouts de Paris.

Le lien avec Missak Manouchian est profond et personnel. Chef militaire du groupe de l’Affiche Rouge — les FTP-MOI, résistants étrangers communistes —, Manouchian était un ami de Mischa Aznavourian. Les deux familles se connaissaient depuis les années 1930. Quand Manouchian et sa femme Mélinée sont traqués par la Gestapo, après que d’autres amis ont refusé le risque, la famille Aznavourian les cache pendant plusieurs mois. Missak apprend au jeune Charles à jouer aux échecs. Avant son exécution au Mont-Valérien le 21 février 1944, Manouchian aurait envoyé un message à Knar lui assurant que son fils apporterait l’honneur au peuple arménien et la gloire à la France — une prophétie saisissante.

Le 21 février 2024, exactement quatre-vingts ans après l’exécution, Missak et Mélinée Manouchian sont entrés au Panthéon. Sur le parcours du cortège a résonné Ils sont tombés de Charles Aznavour — liant pour l’éternité les deux héros arméno-français. En octobre 2017, Charles et Aïda avaient reçu la médaille Raoul Wallenberg des mains du président israélien Reuven Rivlin pour le rôle de leur famille dans le sauvetage de Juifs.


Les drames intimes : Patrick et la blessure qui ne guérit pas

Derrière le conquérant se cachaient des blessures profondes. Marié trois fois — à Micheline Rugel en 1946 (« J’étais trop jeune »), à Evelyne Plessis en 1955 (« J’étais trop bête »), puis à Ulla Thorsell, mannequin suédois, le 11 janvier 1967 à Las Vegas (« La troisième fois, j’ai épousé une femme d’une autre culture, plus stricte. Elle m’a remis sur le droit chemin ») — il trouva enfin avec Ulla une stabilité de cinquante et un ans jusqu’à sa mort. Six enfants : Seda, Charles, Patrick, Katia, Mischa et Nicolas.

La tragédie centrale de sa vie est la mort de son fils Patrick, retrouvé sans vie dans son appartement de Neuilly-sur-Seine le 26 mai 1976, à vingt-cinq ans, environ un mois après son décès. Patrick, né d’une liaison avec une danseuse prénommée Arlette, avait grandi dans des conditions difficiles — maltraité par le compagnon de sa mère avant qu’Aznavour ne le prenne en charge. La cause probable : une overdose de Quaalude. Le corps n’avait pas été découvert pendant des semaines. Aznavour n’en guérit jamais : « Je pleure à chaque fois. » En 1987, il exprima sa douleur dans L’Aiguille : « Mon enfant, mon air pur, mon sang, mon espérance… L’aiguille dans ta veine éclatée… Te clouant dans la nuit, sans vie. » Patrick repose dans le caveau familial de Montfort-l’Amaury, où Charles l’a rejoint en 2018.


L’Arménie dans le sang : ambassadeur, militant, conscience

Le séisme de Spitak du 7 décembre 1988 (magnitude 6,9, environ 25 000 morts, 514 000 sans-abri) a été pour Aznavour une révélation identitaire : « Quand j’ai vu le terrible tremblement de terre, c’est là que je me suis senti le plus arménien. Avant, j’étais juste un petit Parisien. » Il se rend immédiatement sur place, fonde l’association « Aznavour pour l’Arménie » avec l’impresario Lévon Sayan, et compose avec Garvarentz Pour toi Arménie en une nuit. L’Armenia Fund International, dont il fut administrateur, a acheminé plus de 150 millions de dollars d’aide humanitaire et de projets d’infrastructure.

Nommé ambassadeur d’Arménie en Suisse et délégué permanent auprès de l’ONU à Genève en 2009 — à 84 ans, bénévolement —, titulaire du titre de Héros national d’Arménie depuis 2004, Aznavour n’a jamais été un diplomate de complaisance. Il a critiqué ouvertement la corruption arménienne, saluant la Révolution de velours de 2018 et l’arrivée de Nikol Pachinian, dont l’objectif était de « tourner la page d’années de corruption et d’exercice non démocratique du pouvoir. » Il a aussi alerté sur l’exode du pays : « Chaque jour, le pays se vide. Bientôt, il ressemblera à une coquille d’escargot vide. »

Sur le Haut-Karabagh, sa position était sans ambiguïté : il dénonçait le soutien militaire et politique de la Turquie à l’Azerbaïdjan d’Ilham Aliyev. Sur la Turquie elle-même, il a refusé de s’y produire tant que le génocide ne serait pas reconnu, tout en distinguant le gouvernement du peuple : « Je n’en veux pas au peuple turc, élevé dans le négationnisme. Je veux faire confiance à la jeunesse de ce pays. » Il a accompagné quatre présidents français en Arménie — Chirac, Sarkozy, Hollande, et devait accompagner Macron au sommet de la Francophonie à Erevan en octobre 2018, mais la mort l’a devancé.


Le rayonnement mondial : de Carnegie Hall à Osaka

Le 30 mars 1963, Aznavour affrète un Boeing 707 pour transporter le Tout-Paris — Johnny Hallyday, Françoise Sagan, Eddie Barclay, François Truffaut — à son premier concert au Carnegie Hall de New York. Les 2 800 places sont vendues d’avance ; on ajoute des rangées sur scène. C’est un triomphe. Dans la salle, un jeune Bob Dylan. Il dira plus tard : « I saw him in sixty-something at Carnegie Hall, and he just blew my brains out. » En 1965, son one-man show The World of Charles Aznavour à l’Ambassador Hotel reçoit des critiques dithyrambiques. Walter Kerr écrit : « Charles Aznavour is as dynamic as five Beatles. »

Au cinéma, son chef-d’œuvre est Tirez sur le pianiste de François Truffaut (1960), un classique de la Nouvelle Vague écrit spécifiquement pour lui. Il tourne aussi dans Le Tambour de Volker Schlöndorff (Oscar du meilleur film étranger, 1980), Ararat d’Atom Egoyan (2002) sur le génocide arménien, et reçoit un César d’honneur en 1997. Plus de 80 films au total.

Son rayonnement est planétaire. Au Japon, il est une légende — invité au dîner d’État de Versailles pour le futur empereur en septembre 2018. En Russie, son concert au Kremlin en 2011 s’achève par quinze minutes d’ovation debout. Au Liban, sa mort fait la une des journaux dans un pays qui abrite une large communauté arménienne. En Amérique latine, il tourne jusqu’en 2009. Frank Sinatra l’édite sur son propre label Reprise Records. Sting le qualifie d’« icône ». Liza Minnelli déclare : « He changed my entire life. » En août 2017, à 93 ans, il reçoit son étoile sur le Hollywood Walk of Fame — la 2 618e.


Une énergie, une discipline, une fidélité sans pareilles

La longévité d’Aznavour tient du prodige. Il a donné des concerts à 84, 87, 90, 93 et 94 ans. Son dernier récital a eu lieu au NHK Hall d’Osaka le 19 septembre 2018 — douze jours avant sa mort. Il avait des dates programmées à Bruxelles le 26 octobre. Trois jours avant de mourir, il déclarait à la télévision française : « Je mourrais volontiers sur scène. »

Sa discipline était militaire : régime strict avant les tournées (« Depuis une semaine, un seul verre de vin rouge au déjeuner, mon seul repas de la journée, un plat, pas de dessert »), posture irréprochable, refus catégorique de la chirurgie esthétique au-delà de la rhinoplastie des années 1950 (« J’ai laissé mes rides là où elles sont. Et j’ai l’air plus jeune que les autres parce que je n’ai jamais retouché le travail de la nature »). Dans ses dernières années, il utilisait un prompteur et des appareils auditifs — et le disait ouvertement au public, avec humour.

Macron a capturé l’essence de sa personnalité dans un mot : la fidélité. « De toutes les vertus, celle qu’il préférait, c’était la fidélité. » Fidélité à Ulla pendant cinquante et un ans. Fidélité à ses racines arméniennes. Fidélité à la chanson : « Mon amour de la chanson dominait tous mes autres amours. » Fidélité aux amis — il a hébergé Johnny Hallyday pendant deux ans dans sa propriété près de Montfort-l’Amaury. Et une générosité discrète mais immense : il a lancé la carrière de Lynda Lemay en France, écrit des tubes pour Piaf, Hallyday, Sylvie Vartan, Gilbert Bécaud, Juliette Gréco, et donné sans compter pour l’Arménie.


L’hommage d’une nation et la mémoire qui demeure

Le 5 octobre 2018, la France rend un hommage national à Charles Aznavour dans la cour des Invalides. Plus de 2 000 personnes sont présentes — Macron, Sarkozy, Hollande, le président arménien Sarkissian, le Premier ministre Pachinian, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, Eddy Mitchell. Le cercueil, drapé du tricolore français flanqué d’une gerbe aux couleurs arméniennes, entre au son du dudouk, l’instrument traditionnel arménien. La Garde républicaine joue La Marseillaise et l’hymne arménien.

Les mots de Macron résonnent comme une oraison à la hauteur du personnage : « Charles Aznavour aurait voulu vivre un siècle. Il se l’était promis. Il nous l’avait promis, comme un ultime défi lancé à la vie. » Et plus loin : « Ses chansons n’étaient jamais ces petits airs saisonniers qui amusent et qu’on oublie ; elles furent pour des millions de personnes un baume, un remède, un réconfort. » La conclusion : « En France, les poètes ne meurent jamais. » Le cercueil sort de la cour des Invalides au son d’Emmenez-moi, joué au piano par la Garde républicaine. Le soir, la Tour Eiffel s’illumine en or.

Il repose au cimetière de Montfort-l’Amaury, dans le caveau familial Aznavourian-Garvarentz, aux côtés de ses parents et de son fils Patrick. En Arménie, une journée de deuil national est décrétée. Sur la place Charles Aznavour d’Erevan, des bougies brillent. En 2024, pour le centenaire de sa naissance, une statue en bronze intitulée La Bohème est inaugurée à Erevan ; un jardin Charles Aznavour est créé à l’entrée des Champs-Élysées ; le biopic Monsieur Aznavour, avec Tahar Rahim dans le rôle-titre — personnellement choisi par Aznavour avant sa mort —, sort en salles.


Conclusion : pourquoi Aznavour est irremplaçable

Charles Aznavour n’est pas simplement un chanteur ayant vendu 180 millions de disques ou un auteur ayant écrit mille chansons. Il est la preuve vivante qu’un enfant de réfugiés, mesurant 1,60 m, à la voix jugée impossible et au physique moqué pendant vingt ans, peut devenir — par le travail acharné, l’obstination féroce, l’intelligence émotionnelle et le courage de briser tous les tabous — la voix d’une nation et l’artiste du siècle. Sa grandeur tient à ce paradoxe fondamental : il a chanté à hauteur d’homme ordinaire des choses que personne n’osait dire, avec une sophistication littéraire que personne ne pouvait égaler. Il a été simultanément le plus populaire et le plus audacieux, le plus accessible et le plus profond.

Sa double identité — fils du génocide arménien et incarnation de la France éternelle — n’était pas une contradiction mais une synthèse, la preuve que les identités se juxtaposent sans s’opposer. Il portait en lui la mémoire du massacre de 1915, le souvenir de Manouchian fusillé au Mont-Valérien, la douleur de Patrick retrouvé mort à vingt-cinq ans, et transformait cette matière noire en lumière — en chansons que des millions de personnes dans le monde fredonnent encore, des décennies après leur création. Comme l’a dit Macron dans son ultime hommage : « Dans le cœur de chacun, il poursuivra son chemin, marchant en se tenant droit, une main dans la poche, avec ce demi-sourire que nous lui connaissions. »« 

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Le Canard Enchaîné : anatomie d’un journal sans équivalent

« Le Canard Enchaîné est le plus ancien journal satirique encore en activité en France, et probablement le seul média au monde à avoir survécu plus d’un siècle sans publicité, sans actionnaire extérieur et sans subvention publique. Fondé le 10 septembre 1915 en pleine Grande Guerre pour combattre le « bourrage de crâne » de la presse officielle, il est devenu une institution du paysage médiatique français — à la fois redouté par le pouvoir et disputé par ses lecteurs chaque mercredi. Son modèle économique vertueux, son mélange unique de satire et d’investigation, et ses révélations ayant changé le cours d’élections présidentielles en font un objet politique et journalistique sans équivalent. Pourtant, une crise interne majeure, un lectorat en érosion et un retard numérique questionnent désormais sa capacité à perpétuer l’héritage.


Né dans les tranchées de la censure

Le Canard Enchaîné naît de la colère de Maurice Maréchal, ancien rédacteur de La Guerre sociale (journal antimilitariste de Gustave Hervé), et du dessinateur H.-P. Gassier, ancien collaborateur de L’Humanité. Quand la presse française sombre dans la propagande patriotique — publiant des nouvelles grotesquement fausses comme « les balles allemandes traversent les chairs sans faire aucune blessure » —, les deux hommes, dispensés du service militaire, créent un journal à Paris, rue de Bondy, dans un trois-pièces cuisine. L’éditorial du premier numéro donne le ton : « Le Canard enchaîné prendra la liberté grande de n’insérer, après minutieuse vérification, que des nouvelles rigoureusement inexactes. »

Le nom lui-même est un condensé d’ironie. « Canard » désigne en argot un journal ou une fausse nouvelle ; « enchaîné » renvoie à la censure militaire et fait écho à L’Homme enchaîné de Clemenceau, contraint de rebaptiser son Homme libre après un article censuré en 1914. Le journal complètera plus tard sa devise : « le seul journal qui a une chaîne au cou mais pas de fil à la patte. »

Après cinq numéros seulement, le journal s’interrompt en décembre 1915 pour des raisons financières. Il renaît le 5 juillet 1916 avec une équipe renforcée et des collaborateurs prestigieux : Henri Béraud, Roland Dorgelès, Tristan Bernard, Anatole France, Jean Cocteau, Raymond Radiguet. Le slogan définitif apparaît alors : « La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas. »

L’entre-deux-guerres consolide l’identité du journal — pacifiste, antimilitariste, anticlérical, anticonformiste — avec les plumes féroces d’Henri Jeanson et Georges de la Fouchardière. L’affaire Stavisky (1934) donne lieu à l’un des titres les plus célèbres de l’histoire de la presse française : « Stavisky s’est suicidé d’une balle qui lui a été tirée à bout portant. » Le journal atteint 250 000 exemplaires et soutient le Front populaire en 1936, avant de se saborder le 11 juin 1940, refusant de paraître sous l’Occupation. Maurice Maréchal meurt en 1942 sans voir la Libération. Le résistant Pierre Brossolette aurait dit : « Pour les Français, la guerre sera finie quand ils pourront lire Le Canard enchaîné. »

Le journal reparaît le 6 septembre 1944 sous la direction de Jeanne Maréchal, épouse du fondateur. La diffusion bondit à 500 000 exemplaires en 1947 avant de retomber à 100 000 en 1954. Le véritable tournant survient avec la Ve République : l’arrivée de De Gaulle (1958) stimule la créativité satirique — Roger Fressoz, sous le pseudonyme André Ribaud, crée avec le dessinateur Roland Moisan la chronique « La Cour », pastiche des Mémoires de Saint-Simon où l’Élysée gaullien devient un nouveau Versailles. De Gaulle lui-même demandait chaque mercredi : « Qu’est-ce que l’oiseau a à dire ? »


Les scoops qui ont changé la France

Le basculement vers le journalisme d’investigation s’opère dans les années 1960-1970 sous l’impulsion de Claude Angeli, qui développe un réseau de sources sans précédent au sein de l’appareil d’État. Le Canard innove en publiant des fac-similés de documents originaux plutôt que de simples accusations — méthode qui deviendra sa signature.

La liste des révélations majeures constitue un pan entier de l’histoire politique contemporaine française. En 1972, la publication des feuilles d’impôts de Chaban-Delmas — révélant que le Premier ministre ne payait quasiment aucun impôt grâce à l’avoir fiscal — brise ses ambitions présidentielles. En 1973, l’« affaire des plombiers » — des agents de la DST surpris en train d’installer des micros dans les locaux du journal — propulse le tirage de 450 000 à plus d’un million d’exemplaires et discrédite le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin.

En octobre 1979, Claude Angeli et Pierre Péan publient le fac-similé d’une commande de diamants passée par Bokassa pour Giscard d’Estaing, alors qu’il était ministre des Finances. L’affaire, développée en feuilleton sur plusieurs mois — jusqu’à un entretien enregistré avec Bokassa en exil déclarant « Je les ai gâtés, ils sont pourris » —, fait grimper le tirage à 850 000 exemplaires et contribue décisivement à la défaite de Giscard face à Mitterrand en 1981.

Le 6 mai 1981, quatre jours avant l’élection, Nicolas Brimo révèle le rôle de Maurice Papon dans la déportation de 1 700 juifs bordelais sous Vichy, documents signés à l’appui. Le numéro atteint un million d’exemplaires. L’affaire aboutira, seize ans plus tard, à la condamnation de Papon pour complicité de crimes contre l’humanité. En 1993, le journal révèle le système d’écoutes illégales de l’Élysée sous Mitterrand, visant une centaine de personnalités (journalistes, avocats, écrivains), qui conduira à la condamnation de sept collaborateurs du président.

Le scoop le plus récent et le plus dévastateur date du 25 janvier 2017 : Isabelle Barré, Hervé Liffran et Christophe Nobili révèlent les emplois présumés fictifs de Penelope Fillon, épouse du favori de la présidentielle. Le montant total, initialement estimé à 500 000 €, est réévalué à 930 000 €. Le Parquet national financier ouvre une enquête le jour même. La candidature Fillon est torpillée ; il finira troisième au premier tour. François Fillon sera condamné à quatre ans de prison dont un ferme.

Parmi les autres révélations marquantes figurent le prêt sans intérêts de Roger-Patrice Pelat à Pierre Bérégovoy (1993), l’affaire Woerth-Bettencourt (2010), les enregistrements clandestins de Patrick Buisson (2014), l’affaire Benalla (2018), et la démission de Michèle Alliot-Marie après la révélation de ses vacances tunisiennes utilisant les moyens d’un proche de Ben Ali (2011).


Un modèle économique unique au monde

Le refus de la publicité est un principe fondateur datant de 1915. Maurice Maréchal pose dès l’origine le triptyque d’indépendance : ni publicité, ni emprunts bancaires, ni subventions. Le Canard est le seul journal français à n’avoir jamais accepté de publicité en plus d’un siècle d’existence. Le rédacteur en chef Erik Emptaz résumait : « Les entreprises qu’on met en cause ne peuvent pas nous menacer de retirer leurs annonces. »

La structure juridique reflète cette philosophie. La SAS « Les Éditions Maréchal-Le Canard Enchaîné » possède un capital de 100 000 € divisé en 1 000 actions détenues exclusivement par les salariés. Les actions sont non valorisables : à leur départ, les employés les restituent à la valeur nominale de 100 € l’action — ce qui rend impossible toute spéculation ou OPA hostile, alors que la valorisation théorique de l’entreprise est estimée à 180 millions d’euros.

Le journal se finance exclusivement par les ventes au numéro et les abonnements. Son chiffre d’affaires atteint 19 millions d’euros en 2023. Surtout, il a accumulé un « trésor de guerre » considérable : environ 130 millions d’euros de réserves, investis principalement en bons du Trésor français — de quoi fonctionner plus de cinq ans sans la moindre recette. Aucun dividende n’est versé ; tous les bénéfices sont mis en réserve. Le prix du journal, resté à 1,20 € pendant trente ans (1991-2021), n’a été augmenté à 1,50 € qu’en février 2021, contraint par la faillite de Presstalis et la crise du Covid.

Ce modèle fait l’objet de critiques : thésaurisation excessive pour un journal de huit pages, retard numérique considérable (le journal n’a proposé une version numérique qu’en 2020, contraint par le confinement), et opacité sur les rémunérations des dirigeants — l’affaire des emplois fictifs internes a révélé que la rémunération médiane des dirigeants atteignait 512 000 € par an, et que Michel Gaillard avait perçu 415 000 € en 2017 pour la direction d’un journal de huit pages.


Sept directeurs en cent dix ans

La transmission du pouvoir au Canard fonctionne par cooptation interne, dans un système que certains anciens journalistes qualifient de « monarchique ». Sept directeurs se sont succédé : Maurice Maréchal (1915-1942), son épouse Jeanne Maréchal (1944-1967), Ernest Raynaud dit « R. Tréno » (1967-1969), Roger Fressoz (1970-1992), Michel Gaillard (1992-2023, soit 31 ans), Nicolas Brimo (2023-2024), puis Erik Emptaz (depuis mars 2025), après le passage éclair de Jean-François Julliard (janvier-mars 2025).

L’ère Fressoz (1970-1992) est considérée comme l’âge d’or : passage de six à huit pages, développement de l’investigation sous la houlette de Claude Angeli comme rédacteur en chef, recrutement de Cabu en 1982, tirage record de 850 000 exemplaires. L’ère Gaillard, beaucoup plus longue, voit le journal maintenir sa position dominante dans l’investigation mais s’enfermer progressivement dans une gouvernance opaque — un conseil d’administration réduit à quatre personnes, sans contre-pouvoir interne, sans délégués du personnel ni comité d’entreprise malgré l’obligation légale.

La crise de gouvernance 2022-2025 est la plus grave de l’histoire du journal. Christophe Nobili, co-auteur du Penelopegate, découvre qu’Édith Vandendaele, compagne du dessinateur André Escaro, a été rémunérée comme journaliste pendant environ 25 ans sans travail effectif — un emploi fictif au sein même du journal qui avait dénoncé celui de Penelope Fillon. Michel Gaillard et Nicolas Brimo sont renvoyés en correctionnelle pour abus de biens sociaux. Le procès s’ouvre en juillet 2025 au tribunal correctionnel de Paris. Nobili subit quatre tentatives de licenciement et la direction est condamnée pour discrimination syndicale.


Un « objet politique mal identifié »

L’historien Laurent Martin, auteur de l’ouvrage de référence Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu (Flammarion, 2001), titre un article académique de manière programmatique : « Le Canard enchaîné, un objet politique mal identifié » (Revue d’histoire moderne et contemporaine, 2003). Il écrit : « Rattaché par les historiens tantôt à la grande tradition anarchiste, tantôt à un courant ultra-républicain, il mêle des textes et des dessins d’inspiration radicale, communiste, voire des références proches d’un anarchisme de droite. Cette culture politique extrêmement composite, sans attache partisane, est l’une des clefs de son succès sur le long terme. »

Les valeurs fondatrices sont l’antimilitarisme (valeur matricielle, née dans les tranchées de 1915), l’anticléricalisme (visant la hiérarchie ecclésiastique plus que la croyance), le républicanisme et la défense de la liberté de la presse. Le sociologue Patrick Champagne résumait en 1991 : « L’esprit Canard est fait de non-conformisme, d’antiparisianisme, de pacifisme, d’anticléricalisme et d’antimilitarisme, bref d’un anarchisme encore présent chez certains rédacteurs. »

Laurent Martin rapproche cette philosophie du radicalisme moral d’Alain (Émile Chartier) : « une république libérale et négative, un radicalisme moral plus que politique, une impatience : liberté individuelle tout de suite, justice sans attendre, refus de la tyrannie d’où qu’elle vienne. » Roger Fressoz se définissait lui-même comme « fou du roi et garde-fou de la République ». L’Encyclopédie Universalis résume : « Originellement antimilitariste, il se situe délibérément à gauche, sans renoncer pour autant ni à son indépendance ni à son esprit critique. » Les exemples de critiques violentes contre la gauche au pouvoir sont en effet nombreux — de Guy Mollet à Mitterrand, de Bérégovoy à Hollande. Le journal Le Populaire (SFIO) déplorait déjà en 1936 « ne plus reconnaître dans Le Canard un journal de gauche ».


Comment le pouvoir utilise le journal qui le dénonce

La question de la proximité avec le pouvoir est la plus délicate. Le Canard fonctionne grâce à un réseau d’informateurs très bien placés — ministères, Élysée, police, justice, services de renseignement. Karl Laske et Laurent Valdiguié, dans Le Vrai Canard (Stock, 2008), démontrent que « certaines affaires ne sont pas sorties par hasard » et qu’il y avait « souvent derrière l’info des bons amis ». L’affaire des diamants de Bokassa, par exemple, aurait été alimentée par les réseaux gaullistes de Jacques Foccart dans un règlement de comptes contre Giscard.

Sous Mitterrand, les relations sont particulièrement ambiguës. Le journal tire à 1,2 million d’exemplaires lors de l’élection de 1981, mais Laske et Valdiguié notent que « le dossier Papon fut fouillé de près, tandis que le dossier Bousquet, ami de Mitterrand, fut opportunément refermé ». L’ancien patron de la section presse des Renseignements généraux, Alain Prissette, décrit un « contrat implicite » entre les RG et le journal. L’affaire Jean Clémentin reste un épisode embarrassant : de 1957 à 1969, ce journaliste puis rédacteur en chef collabora secrètement avec la StB, le renseignement tchécoslovaque, publiant de fausses informations contre rémunération.

La réalité est dialectique : le Canard est simultanément un authentique contre-pouvoir et un canal que le pouvoir utilise parfois à ses fins. Les « fuites organisées » sont une composante structurelle du système politique français, et le journal en est à la fois l’instrument et le bénéficiaire. Son efficacité repose sur sa crédibilité, qui repose elle-même sur son indépendance financière — les deux dimensions se nourrissent mutuellement. Aucun autre média français ne peut revendiquer d’avoir contribué à la chute de deux candidats à la présidentielle (Giscard en 1981, Fillon en 2017) tout en survivant à plus d’un siècle de tentatives d’intimidation.


L’atelier des calembours et des fac-similés

Le format du Canard est immuable : huit pages au format tabloïd, encre noire et rouge sur papier journal, sans photos ni publicité. Chaque numéro se structure autour de rubriques devenues des institutions dans l’institution :

  • « La Mare aux Canards » (page 2) : informations confidentielles sur les coulisses du pouvoir, « la rubrique que la classe politique s’arrache chaque mercredi »
  • « Sur l’Album de la Comtesse » : contrepèteries grivoises, exercice quasi oulipien devenu emblématique
  • « Le Mur du çon » : perles et déclarations absurdes de personnalités publiques
  • « Prises de bec » : courrier des lecteurs
  • « Confidentiel » : informations exclusives

Les calembours dans les titres sont la signature la plus immédiatement reconnaissable du journal. Le pseudonyme collectif Jérôme Canard sert de signature pour les articles d’investigation ; Louise Colvert est son pendant féminin. La critique littéraire, théâtrale et cinématographique est réputée pour son indépendance totale, « tranchant avec les renvois d’ascenseur de la plupart des confrères ».

Parmi les grandes plumes, André Ribaud (Roger Fressoz) a créé un genre littéraire avec « La Cour », pastiche de Saint-Simon compilé en best-sellers. Claude Angeli a révolutionné l’investigation en imposant la publication de documents originaux. Cabu, recruté en 1982, a dessiné au Canard pendant 23 ans jusqu’à son assassinat dans l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Lefred-Thouron, au journal depuis 1994, fournit quatre à six dessins par semaine. René Pétillon, créateur de Jack Palmer, et Roland Moisan, illustrateur de la chronique gaullienne, complètent le panthéon des dessinateurs.

La rédaction compte environ 25 à 30 journalistes permanents et un effectif total d’environ 100 personnes. Le bouclage a lieu le mardi, pour une parution le mercredi. Les journalistes cultivent la discrétion et refusent traditionnellement les plateaux télévisés. L’investigation repose sur le recoupement systématique des sources, la technique du feuilleton (publication progressive des révélations pour laisser la personne mise en cause s’enferrer), et un réseau d’informateurs constitué sur plusieurs décennies au sein de l’administration, la police, la justice et les services de renseignement.


Entre éloges mérités et reproches fondés

Le Canard bénéficie d’une crédibilité distinctive dans le paysage médiatique. Wikipedia anglophone le qualifie de « one of (if not THE) most objective French publications ». L’Associated Press le décrit comme « a modern anachronism that flies in the face of claims that old-school newspapers are relics of the past ». La comparaison internationale la plus pertinente est avec le Private Eye britannique, qui partage un modèle similaire d’indépendance financière et de double fonction humour-investigation. Mais la notoriété du Canard reste essentiellement française, alors que les codes du Private Eye sont plus exportables dans l’espace anglophone.

Les reproches sont documentés et substantiels. Le machisme historique de la rédaction a été analysé académiquement : un article de Communication & langages (Cairn, 2013) décrit une « citadelle sans femmes ». Sylvie Caster, première femme permanente de la rédaction, s’est vu imposer le surnom « Calamity Caster ». Un journaliste confirmait à la chercheuse Micheline Méhanna : « C’est vrai, nous sommes misogynes au Canard. » L’entre-soi est dénoncé par d’anciens journalistes : Jean-Yves Viollier, après seize ans au journal, révèle sur Acrimed l’absence de contrat de travail, de délégués du personnel et de comité d’entreprise. Il dénonce une « dérive monarchique » sous la direction de Gaillard.

Les angles morts sont identifiés : couverture internationale « pretty spotty » (Wikipedia), quasi-absence des banlieues (Viollier : « Très peu de confrères ont envie d’aller en banlieue. Ayant rarement franchi les limites du boulevard périphérique, certains pensent que le journalisme en banlieue s’apparente au dangereux métier de correspondant de guerre »), faible traitement de l’économie et des nouvelles technologies. Le journal reste centré sur la politique intérieure parisienne et les coulisses du pouvoir.

L’ironie suprême de l’affaire des emplois fictifs internes — le journal qui a révélé le Penelopegate rattrapé par une affaire similaire — a porté un coup sérieux à sa crédibilité, même si le tribunal a prononcé la relaxe générale en octobre 2025.


Un journal qui rétrécit mais ne plie pas

L’érosion du lectorat est le défi existentiel. Des 850 000 exemplaires de l’ère Giscard, le tirage est tombé à environ 230 000 fin 2024, avec une baisse d’environ 10 % par an. Le profil des lecteurs — majoritairement masculin, urbain, CSP+, cadres, fonctionnaires et enseignants, de sensibilité plutôt à gauche — vieillit sans se renouveler. L’historien Patrick Eveno diagnostique « un lectorat vieillissant, en recul et provincial » et prévient : « Ils sont cernés par Mediapart côté investigation et par Le Gorafi côté dérision. »

La transition numérique, longtemps refusée par principe, est engagée tardivement : premier PDF en ligne en décembre 2020, site éditorial complet seulement en 2024 (investissement de 350 000 €). Le journal compte environ 11 000 abonnés numériques purs et 10 000 abonnés print+digital — des chiffres modestes comparés aux 200 000 abonnés de Mediapart.

Sur le plan juridique, le Canard a contribué de manière décisive à l’évolution du droit de la presse. L’arrêt Fressoz et Roire c. France (CEDH, 21 janvier 1999), qui condamne la France à l’unanimité pour violation de la liberté d’expression après la publication des feuilles d’impôts du PDG de Peugeot, est devenu une référence majeure du droit européen. La tentative de perquisition avortée de 2007 dans l’affaire Clearstream a contribué au renforcement législatif de la protection des sources (loi du 4 janvier 2010). Les révélations successives du journal dans les affaires financières ont joué un rôle dans la création du Parquet national financier en 2014.


Conclusion : le paradoxe du volatile

Le Canard Enchaîné incarne un paradoxe vivant. C’est un journal du XIXe siècle par sa forme — huit pages de papier journal, calembours voltairiens, pas de photo, pas de site internet digne de ce nom avant 2024 — qui a survécu à deux guerres mondiales, à la censure, aux écoutes de la DST, aux procès-bâillons de Bouygues, et à la révolution numérique. Sa force tient à un triptyque irremplaçable : l’indépendance financière absolue (130 millions d’euros de réserves, zéro publicité, zéro actionnaire extérieur), un réseau de sources constitué sur un demi-siècle au sein de l’appareil d’État, et un ton qui n’appartient qu’à lui — l’ironie au service de l’investigation.

Le paradoxe est que cette forteresse d’indépendance a engendré ses propres dysfonctionnements : gouvernance opaque, entre-soi masculin, emplois fictifs internes, retard numérique suicidaire. Le journal qui dénonce les abus du pouvoir a reproduit en son sein certains travers du pouvoir. Mais comme le résumait Acrimed avec une lucidité remarquable : « Même si une sérieuse révision générale s’impose, même si le fait de conserver le même directeur pendant 22 ans n’est pas forcément une bonne idée, et même si Le Canard n’est pas le journal le plus démocratique du monde, il reste indispensable à la presse française. » À 110 ans, le volatile n’est plus aussi vif qu’à l’époque des diamants de Bokassa, mais aucun autre média n’a encore pris sa place. »

« «Le plus grand ennemi des médias n’est pas l’État mais le pouvoir de l’argent et les pouvoirs obscurantistes qui créent des organes de presse pour en faire des instruments de propagande et de pression.» Ces mots auraient pu être les nôtres, c’està-dire nous, journalistes libres. Ils ne le sont pas. Ils sont ceux d’un dirigeant politique, le président sénégalais Macky Sall, qui se targue, à l’international, de n’avoir jamais poursuivi au pénal un seul journaliste. Ils sont complètement à l’opposé de ceux que prononce matin, midi et soir, le Premier ministre de notre pays, qui imitant l’escroc Rahim, utilise une section de la presse contre l’express. Comme d’autres dirigeants avaient fait avant lui. C’est dire que sur le plan démocratique, nous sommes vraiment loin, en 2018, du débat progressiste qui anime les capitales d’ailleurs.

Alors que chez nous, Pravind Jugnauth a fait passer et promeut, ainsi que sa troupe de suiveurs, une loi liberticide, et peut-être même anticonstitutionnelle, qui vise à étouffer la liberté d’expression des citoyens mauriciens, dont celle des journalistes, dessinateurs de presse, éditorialistes, Macky Sall, lui, fait partie des 12 chefs d’État et de gouvernement (le Burkina Faso, le Canada, le Costa Rica, le Danemark, la France, la Lettonie, le Liban, la Lituanie, la Norvège, le Sénégal, la Suisse et la Tunisie) qui ont choisi d’endosser, dimanche à Paris, le projet d’un «pacte sur l’information et la démocratie» initié par Reporters sans frontières afin, précisément, de mieux protéger la liberté de la presse et lutter contre la désinformation, comme celle pratiquée par la MBC et d’autres médias locaux qui vont se reconnaître docilement…

Le droit à l’information est sacré – c’est le socle sur lequel pousse toute démocratie qui aspire à le devenir – oui, la démocratie demeure un processus ; et ce droit, avec ou sans Freedom of Information (FOI), n’est pas seulement l’apanage des pays développés. «En Afrique, il y a également une volonté de plus en plus affirmée d’assurer la protection des journalistes et de créer les conditions d’un exercice libre de cette profession», met en exergue le président sénégalais. «On a une offensive idéologique du djihadisme, de régimes autoritaires, de mouvements extrêmes qui de tous côtés se dévoilent être des ennemis de la liberté (…), cherchent à contrôler, censurer, exporter leur modèle, qui lancent des campagnes massives de désinformation et qui s’attaquent aux journalistes», déplore, pour sa part, Emmanuel Macron, qui pousse pour le multilatéralisme.

Les réseaux sociaux ajoutent, dans ce contexte d’ouverture, un nouvel espace de liberté dans le paysage médiatique. Comme le dit Macron,«ils offrent aussi des opportunités de manipuler les opinions à grande échelle et fragilisent l’économie des médias». Alors, posonsnous la question : pourquoi, chez nous, on veut réduire au silence des Ruhomally, Korimbocus et autres Paul Lismore, qui ont le mérite, qu’on soit d’accord ou pas avec eux, d’apporter au débat national la pensée contradictoire, certes avec sa dose de foutantisme et d’irrévérence ?

* * *

Mais qui sont les journalistes qu’on attaque sans cesse ? Ah bon ! Il faut contrôler l’information ? Et, dans ce casci, qui, quoi et comment contrôler ?

De par notre expérience de journaliste, on estime qu’il est difficile de faire croire à un citoyen de bon sens qu’un journal, qui ne peut survivre que grâce à sa crédibilité, invente des fausses nouvelles dans le but délibéré de faire du tort à X ou à Y. Ce serait, à l’évidence, une politique suicidaire. Les nouvelles inexactes – et il y en a chez nous, comme ailleurs – ne sortent pas de l’imagination de la presse. Elles ont des sources. Ces sources fournissent des détails qui paraissent plausibles.

Le lecteur sait-il que, le plus souvent, l’animosité, dans le cas d’une nouvelle inexacte, n’est pas le fait de la presse mais de la source du journaliste concerné ? Et que cette source est souvent le fait de la classe politique qui s’entre-déchire à tous coups, les coups bas n’étant pas exclus ? Et que ces sources intéressées se trouvent aussi assez souvent dans l’entourage, et même au sein du pouvoir (je dirais même au cœur du PMO) ?

Il faudrait donc que le journaliste ne se fie qu’aux sources fiables. Comment faire alors ? Car ce n’est pas écrit sur son front quand quelqu’un l’informe avec des «ulterior motives». Les difficultés de la presse ne s’arrêtent pas là. Dans tous les secteurs de la vie d’un pays, l’intérêt prime souvent sur la vérité. Entre industriels, commerçants, fournisseurs, conseillers-fossoyeurs, experts, candidats, travailleurs sociaux, avocats véreux et journalistes/reporters-mercenaires, on ne se gêne aucunement pour se lancer des peaux de bananes.

Puis, vient le conseiller juridique, qui a souvent beau rôle de souligner que notre code de déontologie nous déconseille de ne se fier qu’à une seule et unique source ; le journaliste doit, selon le légiste, contrôler l’information qu’il a reçue, il doit confronter les parties concernées et adverses, il doit douter des détails et des perceptions, il doit prévenir tout sujet concerné qu’une information le concerne ; et, pour agir, selon ce code, il faut trouver des gens souvent indisponibles. À noter que cette source, si seule, est invitée à donner des preuves tangibles de ce qu’elle dit (comme dans le cas d’Ameenah Gurib-Fakim ou celui d’Anoop Nilamber).

En somme, entre le briefing matinal et le «deadline» éditorial, il est demandé au journaliste de procéder à une étude, à une enquête en profondeur du genre de celles qui prennent jusqu’à des années aux experts, au judiciaire et aux commissions d’enquête et à la police ! Surtout quand l’on fait tout pour ne pas venir de l’avant avec une loi – et surtout une culture – relative au FOI.

Mais les journalistes ne sont pas le Bon Dieu, pardi ! La justice est bien placée pour savoir que deux parents d’un même enfant ou trois témoins d’un même incident peuvent donner, sous serment, des versions différentes de ce qui s’est réellement passé. Et il n’est pas rare que les témoignages contradictoires soient également de bonne foi. «Les perceptions et les circonstances colorent différemment une même situation.» 

Au final, tout journaliste qui a pu, en diverses occasions, vérifier qu’une source est «fiable» n’a aucune garantie qu’elle ne sera pas, un autre jour, malsaine. Il faudrait des volumes pour faire le tour des responsabilités réalistes du journaliste. Il est victime des circonstances, fautif d’être crédule, quelque-fois fautif tout court. Mais s’agissant des relations entre la classe politique et la presse, comme ces attaques de la presse pro-royaume saoudien contre Khashoggi, ou ces tentatives de musellement des gouvernements Ramgoolam ou Lepep contre l’express, il existe un danger encore plus périlleux : c’est la désinformation, les désormais fameuses Fake News.

Alors que la fausse nouvelle délibérée et pernicieuse nous paraît d’ordre exceptionnel, la désinformation délibérée est rampante, aussi fréquente en tous cas que la médisance et la calomnie de bouche à oreille dans toute la population. En somme, on demande à la presse d’être vertueuse, à cheval sur les principes, obéissante à une éthique supérieure, alors qu’elle n’est, souvent, que le reflet de la société, véhicule d’un dialogue nécessaire à la démocratie. Certains, heureusement, s’accrochent à des principes immuables et à un idéal, et se font un point d’honneur d’élever le débat ou… de freiner la chute vers l’enfer !

N’oublions pas que nous avons déjà survécu à la censure sous SSR, la tentative d’asphyxie financière sous SAJ et, plus récemment, sous Navin Ramgoolam, ou la tentative d’enfermement sous Pravind Jugnauth…

La route vers le Sénégal est longue. Mais elle passera par le Privy Council et les prochaines législatives. Forcément. »

La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas

« Le but de l’Association est de vulgariser, en les étudiant, les solutions juridiques des conflits internationaux, et particulièrement de gagner à cette propagande l’activité des jeunes gens.  » 

« Regardons-y de près, il en vaut la peine, ne nous laissons pas éblouir par l’étincellement de toutes ces baïonnettes et des canons miroitant au soleil des grandes manoeuvres. Au fond, l’enthousiasme militaire est mort, la foi militaire est morte. C’est comme une religion frappée au cœur, se survivant dans son culte extérieur. Tous les peuples, on l’a dit, emploient tout leur argent à préparer tous les hommes pour une guerre dont tous les peuples ont peur et dont tous les hommes ont horreur. » Preuve éclatante, soit de ce que peut l’entraînement collectif, l’enracinement routinier des traditions belliqueuses du passé, ici comme dans le cas du duel, à l’encontre des vœux individuels et actuels; mais à la longue, il est impossible que, par les progrès de la conscience sociale, cette contradiction entre les tendances de la collectivité et les désirs des individus, entre les habitudes des peuples et leurs aspirations, ne se résolve point. Plus que ces grossissements des budgets de guerre, plus que ces remuements de corps de troupes, une chose me frappe dans l’Europe de nos jours: c’est le progrès, c’est le succès croissant, quoiqu’inaperçu, de l’arbitrage international. La statistique ici est pleine d’espoir. Tandis que, en cinquantequatre ans, de 1794 à 1848, on ne compte que neuf cas d’arbitrage de ce genre, on en compte quinze en vingt-deux ans, de 1848 à 1870, et trente-quatre en vingt-et-un ans dans la dernière période de 1870 à 1891. L’arbitrage dans les conflits des nations entre elles progresse encore plus vite que dans les conflits des patrons et des ouvriers, où il est cependant pratiqué chaque jour davantage. En apparence, on dirait que ces classes rivales, enrégimentées en syndicats, n’ont que la soif de s’entre-détruire; en réalité, elles témoignent d’un esprit de conciliation toujours plus manifeste. La multiplicité des conventions internationales, sous forme d’union postale ou monétaire, de traités commerciaux, de traités (1) Revue philosophique, Juin 1893, pp. 637-638. d’extradition, de règlementation même et d’adoucissement de la guerre, confirment hautement celte induction. Visiblement, les nations de notre civilisation américano-européenne se solidarisent de plus en plus, parce que de plus en plus elles s’unifient. L’Europe est mûre pour la résurrection de la paix romaine, de la paix humaine. Ce qu’un Adrien ou un Trajan a pu, en un temps d’assimilation bien moindre, de communications bien plus mal aisées, d’échanges bien moins actifs, il est singulier qu’on le dise irréalisable, insensé, absurde, quand toutes les barrières naturelles entre peuples tombent l’une après l’autre et que les barrières artificielles subsistent seules. Et quand ce serait une chimère! En sommes-nous donc à une chimère près ? Le reproche est curieux, adressé à quelques rêveurs généreux par notre génération crédule à tant d’utopies, à tant de réclames politiques et financières, à tant de superstitions ranimées, aux promesses du collectivisme, du néo-fouriérisme, aux manoeuvres frauduleuses de la Haute Banque, à tous les mirages du charlatanisme industriel, scientifique ou autre, et qui rougirait de croire, rougirait même de penser à la possibilité d’une lueur de bon sens éclairant à la fois tous les peuples et leur montrant le port délicieux du désarmement universel! Après tout, cet idéal, qui cesserait d’être chimérique le jour où tout le monde y croirait, il s’agit d’en propager l’idée, le désir, la volonté pour le rapprocher de notre main. Il est navrant de penser que notre jeunesse contemporaine perd son temps, gaspille son cœur à poursuivre tous les rêves, excepté celui-là. Et dire que, parmi tant d’hommes d’Etat européens je ne dis pas Français; nous Français, nous devons nous taire là-dessus, ou ne parler que tout bas, entre philosophes, — il n’en est pas un, pas un seul, qui, entre des milliers de programmes extravagants, de propositions de loi paradoxales, ait osé déclarer la guerre à la guerre, et proposer aux peuples de désarmer puisqu’ils n’ont nulle envie de se battre. Rien ne me donne une plus triste idée, que cette constatation du personnel politique de l’Europe. A défaut d’un peu d’audace, il suffirait d’un peu de cœur pour surmonter la sécheresse ironique, l’affectation de scepticisme et de pessimisme qui est à la mode à présent, et qui a ridiculisé l’abbé de SaintPierre aux yeux des sectateurs mêmes de Fourier. Supprimer la guerre : là est le næud du problème social. N’est-il pas plus facile, en somme, ou moins difficile de le trancher que de supprimer la propriété individuelle, d’établir la « nationalisation du sol » et l’organisation du travail? Qu’on veuille réfléchir un instant à ce que serait le séjour de notre Europe, si la paix y était assurée, à l’allègement des budgets, à l’ardeur de la production, au débordement de la richesse, au progrès de la population, et l’on verra de quel poids pèse sur nous la simple menace de la guerre, et combien il est plus urgent de la dissiper que de nationaliser le sol, au simple point de vue même du bien-être populaire! On ne compte au passif de la guerre que ses affreuses boucheries et ses engloutissements ruineux de milliards; mais il faut compter aussi les enfants que son appréhension empêche de naître. Tout père de famille le sait bien. Autant la guerre accroît la mortalité, autant et plus encore sa menace entrave et restreint la natalité. Et, quand cette plaie nous ronge, nous jugeons superflu d’y chercher remède, pendant que, pour nous débarrasser de quelques verrues, nous ne parlons de rien moins que de nous résigner aux plus douloureuses amputations, aux opérations chirurgicales les plus dangereuses! Avons-nous le droit, après cela, de railler l’abbé de Saint-Pierre? Pour moi, j’applaudis de grand cœur M. Novicow et je m’associe à son rêve, si rêve il y a. »

Almanach de la paix, 1895

Mention du mot presse, Occurrences

1. 

« Il est tout-à-fait puéril, de la part des Italiens, de persévérer dans l’équivoque où ils se sont complu jusqu’à présent visà-vis de notre pays, au sujet de la participation du leur à la Triple alliance. Cette équivoque, qui consiste à prétendre que l’Italie, bien qu’étroitement unie avec l’Allemagne, ne nourrit que d’excellents sentiments envers la France, n’est même pas ingénieuse, elle est au plus ingénue. Aussi n’a-t-elle jamais eu et n’aura-t-elle jamais le moindre crédit de ce côté-ci des Alpes. Le fait indéniable que l’Italie s’est mise à la disposition de l’Allemagne contre nous, prouve qu’elle est très consciemment notre ennemie et toute prête à nous déclarer la guerre, sinon de son propre mouvement, du moins sur un signe de l’empereur Guillaume. Dans ces conditions, et tant que durera sa participation à la Triple alliance, l’Italie restera très justement suspecte à la France qui, sous peine de se trahir elle-même, devra prendre contre elle tout un ensemble de précautions militaires, économiques et autres, et ne pourrait en trop prendre pour assurer son propre salut. Donc, tout ce que peuvent nous demander à nous autres pacifiques, les Italiens amis de la France (et malgré la politique de leur gouvernement, il y en a encore bon nombre, nous l’espérons) c’est que nous fassions notre possible pour empêcher le très naturel mécontentement contre l’Italie de prendre chez nous une forme aiguë. Et ce que nous pouvons demander de notre côté aux pacifiques de l’Italie, lesquels déplorent sincèrement les calamités qui résultent pour leur pays du pacte inconsidéré conclu par leur gouvernement avec l’Allemagne, c’est qu’ils s’efforçent d’empêcher la presse italienne de nous honnir par dessus le marché. Or, ce qui se peut se fait. Sans parler de l’action générale que tâchent d’exercer, sur les relations de la France et de l’Italie, le Bureau international de la Paix et les sociétés pacifiques du monde entier, il y a des hommes animés des meilleures intentions qui s’efforçent par tous les moyens en leur pouvoir de réagir contre l’exécrable politique bismarckienne à laquelle il faut attribuer l’actuel état de choses. Qu’il nous soit permis de rappeler que, bien avant que la Triple alliance fut conclue, mais alors qu’on pouvait déjà la pressentir à de certains signes caractéristiques, dès l’année 1878, nous avons fondé la Société d’Alliance latine : l’Alouette, surtout en vue de maintenir, malgré toute éventualité, un courant sympathique incessant entre Italiens et Français. Plus tard, notre ami Raqueni, directeur de l’Epoque, où i! soutient vaillamment une excellente politique, a fondé la Ligue Franco-Italienne dans un but encore plus immédiat de rapprochement des deux peuples.  »

 2. 

 «Je commence à croire que le seul moyen d’assurer la paix vraie, oui la vraie paix, (car celle qui trouble tant de sommeils est fausse), serait d’abolir la presse quotidienne ou périodique quelle qu’elle soit… » Il n’est hélas ! que trop certain que la presse contribue beaucoup plus souvent à déchaîner le péril international, comme le péril social, par ses informations et ses commentaires, qu’à le conjurer.  » 

 3. 

«Tout au commencement de novembre, deux Italiens très connus M. R. Bonghi, président de la Société romaine de la Paix, et le général Menotti Garibaldi, adressaient à un certain nombre d’hommes politiques ou de publicistes français et à nous-même, au nom d’un nouveau Comité permanent franco-italien de propagande conciliatrice », une circulaire d’où nous détachons les définitions suivantes, relatives au but poursuivi et à l’action que l’on compte exercer :

But. Créer entre Français et Italiens, en dehors de toute doctrine ou question politique d’ordre intérieur, une source générale et directe de rapports durables, ayant pour base leur affinité d’origine et d’intérêts et le souvenir d’un passé de générosité et d’appui mutuel; pour but le rapprochement de peuple à peuple, de façon à pouvoir se concerter et s’entendre, en frères égaux, à l’avenir ainsi que dans le passé. 

Action. – Opposer aux soupçons sans fondement, aux insinuations mal intentionnées, aux fausses nouvelles, la vérité; à tout mouvement d’irritation le calme et la justice dans les appréciations; à la propagande hostile, inconsidérée ou de parti-pris, une propagande conciliatrice, pondérée et ferme; collective en tant que comité, individuelle en tant que membre ou adhérent, avec le concours de la presse des deux pays, décidée dans un commun accord à favoriser sans hésitation et à défendre sans relâche ces idées fondamentales d’entente. Célébrer les grands anniversaires patriotiques internationaux, profiter des occasions, les provoquer même, pour resserrer de plus en plus les liens des deux nations.  » 

 4. 

 « Je suis de votre avis qu’il faut cesser d’être relégués dans la catégorie des inoffensifs, pour prendre une bonne fois l’offensive vis-à-vis de nos adversaires, qu’ils soient des militaristes déclarés ou des indifférents comme le plus grand nombre, qui acceptent le fait accompli pour cette seule raison qu’il existe et qu’il a en sa faveur l’autorité du temps. Reste à savoir quels seront nos moyens….. Je crois que, dans l’état actuel des esprits, il serait difficile de déterminer à priori les moyens pratiques pour arriver à un changement radical de l’opinion publique, qui dépend de tant d’éléments sociaux, tels que l’éducation, les instituteurs, la femme dans la famille et, surtout, la presse. La presse serait le plus grand levier de l’opinion publique, mais nous pourrons bien continuer à exprimer nos vœux dans les Congrès pour l’inviter à appuyer notre mouvement sans être jamais écoutés. En général, la presse, à quelques exceptions près, aime suivre les opinions les plus passionnées; c’est regrettable, mais c’est un fait. La presse deviendra pacifique quand nous aurons pacifié les esprits des populations et presque résolu le problème. » 

 5. 

«Sous quelle forme convient-il de s’adresser aux gouvernements pour provoquer cette bienfaisante initiative? Par une demande collective des Sociétés de la paix appuyée d’un mémoire explicatif? Par des démarches personnelles? Par l’intermédiaire des groupes interparlementaires de la paix? Je répondrais sans hésiter, quant à moi, sous toutes les formes; chacune a ses avantages et rien, en pareille matière ne peut être négligé. Quant à la question de savoir s’il convient de faire appuyer ces démarches par une manifestation de l’opinion publique et par la presse, ou s’il faut réserver cette action jusqu’au moment où les Etats initiateurs auront été sondés sur leurs intentions d’une façon positive, je serais assez disposé à préférer la prudente réserve indiquée pour le second cas. Les manifestations de l’opinion publique et de la presse n’ont pas toujours la mesure et la sagesse désirables, et les gouvernements sont faciles à effaroucher. »

 6. 

 « Mon Dieu! Sire, que vous avez été aimable pour Monsieur Calmette. Vous allez faire des jaloux. Si vous faites tant de gracieusetés au Figaro, que réserverez-vous au Gaulois ! Si vos finances le permettaient, je vous conseillerais d’inviter à dîner les syndics des trois associations de la Presse que l’Europe nous envie. Vous pourriez y trouver des arguments nouveaux à l’appui de cette grande pensée si bien exprimée : « Ce sont les passions des journaux, ditesvous, qui créent le plus souvent les dissentiments des peuples. » Machiavel n’aurait pas mieux parlé, et sous sa pierre tombale Fra Paolo Sarpi théologien du Sénat de Venise doit vous approuver. Sire, permettez à votre humble correspondant de compléter votre pensée. Ces passions, il faut les éteindre. Comment ? Vous avez parlé à merveille du rôle joué dans les questions politiques par les combinaisons financières. Sire, auriez-vous fait allusion au manque d’indépendance de la Presse. 

Prenez garde. Songez que M. Brunetièune majesté aussi s’est fait siffler par l’élite de notre jeunesse pour avoir touché à cette omnipotence. Au reste votre puissant allié vous renseignera sur le maniement des fonds des reptiles. Chez nous on ignore ces choses. Demandez plutôt à nos trente-six ministres de l’intérieur encore vivants. » 

 7. 

 « Le comité national tout entier – vingt-cinq personnes a été traduit devant le jury, savamment épuré, de Klausenbourg. Même ainsi modifiée, cette juridiction éminemment populaire et libérale aurait été propre à rassurer les amis du droit si, par malheur, les autorités n’avaient semblé prendre à tâche d’en fausser tous les ressorts et de soustraire aux accusés les garanties que la loi leur accordait. Il suffit de parcourir les déclarations des ministres hongrois en réponse aux interpellations qui leur ont été faites à la Chambre pour se faire une idée de la passion avec laquelle le chauvinisme magyar a traité cette affaire. Les Magyars auraient dû songer qu’ils peuvent avoir les meilleures raisons du monde pour exiger rigoureusement l’obéissance à la Constitution de 1867, mais qu’il leur sied mal, étant donnés les souvenirs encore récents des luttes sanglantes et obstinées qu’ils soutinrent pour des privilèges aussi périmés et des chartes aussi abolies que ceux de la Transylvanie, de se livrer à une répression qui rappelle inévitablement celle à laquelle ils furent eux-mêmes en butte. Ils surent jadis émouvoir l’Europe entière par leurs protestations passionnées. Quand on a joué et avec grand profit le rôle de victimes, il est maladroit, pour ne pas dire plus, de reprendre, ne fût-ce qu’en apparence, celui de bourreaux. L’arrêt qui a condamné tous les inculpés de Klausenbourg sauf trois à la détention pour des périodes allant de huit mois à cinq ans, a surpris et scandalisé le monde civilisé par son excessive sévé. rité. C’est l’honneur de la nature humaine que des persécutions de ce genre ne sauraient avoir raison de — ses indomptables résistances Un pareil jugement, ceux qui l’ont suivi et frappent la presse roumaire, sont proprement des provocations à la guerre civile. Les Roumains de Transylvanie peuvent poursuivre un chimérique idéal, ils peuvent plaider à tort la valeur actuelle de parchemins moisis; ils peuvent même avoir encouru la sévérité des justes lois destinées à défendre l’intégrité de l’Etat magyar tout cela ne saurait justifier l’odieuse rigueur d’un arrêt qui ressemble plus à un acte de vengeance qu’à un acte de justice.  » 

 8. 

«Un treizième groupe est en voie de se former à Mannheim (Bade) où s’est constitué un comité qui est entré en relations avec des personnalités de Stuttgart, de Munich, de Nuremberg, de Mayence, de Cassel, de Darmstadt, de Strasbourg, de Cologne et d’autres villes, en vue d’établir des groupes dans ces diverses localités. N’est-il pas vrai qu’on commence à marcher? La preuve des succès déjà obtenus est dans le développement de la littérature pacifique. Le prix mis au concours par la Société suédoise pour le meilleur ouvrage sur le mouvement pacifique sera probablement décerné à un écrivain allemand. Les journaux satiriques commencent à s’occuper de nous. Les poètes composent pour nous des poèmes et des hymnes dont plusieurs ont été déjà mis en musique. Les Parlements s’occupent de la question de la paix, et le chancelier de l’Empire a lui-même déclaré qu’une convention et un rapprochement international étaient le but de l’avenir. Un des plus éminents officiers du ministère de la guerre, le général de Gossler, a déclaré dans un journal militaire qu’un accord entre les Gouvernements pour la diminution des armements ne lui paraissait pas chose impossible. Une excellente brochure du vice-président de la Société, le D Grelling, vient d’être publiée et distribuée en grande abondance. Cette brochure reprend la proposition de M. Jules Simon relative à une trève de Dieu. En outre la Société a créé un bulletin spécial pour ses groupes et portant pour titre Mitteilungen der Deutschen Friedensgesellschaft, (communications de la Société allemande de la Paix). Les députés du Reichstag qui font profession de principes pacifiques sont constitués en un groupe qui compte déjà 70 membres et qui sera largement représenté à la Conférence interparlementaire de La Haye. Les attaques que les Amis de la Paix ont à supporter de la part de la presse antipacifique, ont déjà donné lieu à des répliques très intéressantes, mais le nombre des journaux qui se sont livrés à ces attaques n’est pas considérable. Une institution très pratique, imaginée par le groupe d’Ulm, consiste à ouvrir des salles de lecture pacifique. On propage ainsi les idées pacifiques parmi des gens qui jusqu’à présent ignoraient absolument le mouvement. Un autre résultat qu’a obtenu la Société allemande, c’est un legs de 50,000 marks (62,500 fr.) qui lui a été laissé par une dame bavaroise. C’est le premier legs qu’ait reçu une Société pacifique de l’Europe continentale.  » 

 9. 

 « Paris, le 19 juin 1894. » Mon cher Monsieur Hodgson Pratt, » J’ai communiqué hier au Conseil de la Société française d’arbitrage votre importante lettre du 1er juin. Je n’avais pu, å mon grand regret, le faire plus tôt. » Le Conseil est unanime à vous remercier une fois encore de tout ce que vous ne cessez de faire pour le maintien des bonnes relations entre les divers pays et plus particulièrement entre la Grande-Bretagne et la France. Il apprécie à leur juste valeur les sentiments élevés dans lesquels vous étudiez toutes les questions qui peuvent malheureusement diviser les esprits. Il vous sait gré de votre persévérance à rappeler la presse des deux côtés de la Manche à plus d’exactitude dans les informations et à plus de circonspection et d’impartialité dans les jugements. » Comme vous, il est convaincu que c’est de malentendus et d’opinions préconçues que proviennent la plupart du lemps les difficultés qni troublent et qui parfois comprometlent la paix du monde. » Chacun de ses membres, vous pouvez en être assuré, dans la mesure de son influence personnelle s’inspire de ces idées et ne néglige rien pour se préserver et pour préserver les autres des dangereux entraînements de la légèreté el de la passion. » Mais, en tant que Société française d’arbitrage, il ne leur paraît point possible d’entrer dans la voie dans laquelle votre lettre les convierait à rentrer. » D’une part ils ne sauraient sans une imprudente témérité se permettre de porter un jugement collectif sur des litiges dont ils ne peuvent connaître suffisamment tous les éléments et dont l’appréciation n’est pas de leur compétence. >> D’autre part, nous avons déjà eu l’occasion de le dire, le rôle de notre Société n’est pas à notre avis, de prononcer des sentences et de rendre des arbitrages. Il est de propager l’esprit de modération et de justice qui inspire les solutions amiables et le recours à l’arbitrage. Il est de rappeler aux Gouvernements; lorsqu’ils semblent l’oublier, qu’ils ont à cet égard des obligations solennellement reconnues par euxmêmes. >> C’est ce que nous n’avons pas manqué de faire, vous le savez, dans des circonstances antérieures, dans lesquelles, peut-être, notre intervention n’a pas été inutile. » Nous ne manquerions pas de le faire de nouveau en nous référant aux engagements pris en 1884 à la conférence de Berlin, par les puissances contractantes, si, ce qu’à Dieu ne plaise, les difficultés qui vous ont préoccupé, paraissaient en s’aggravant, pouvoir amener entre la Grande-Bretagne et la France un conflit sérieux. Il semble, et nous sommes heu-reux de le constater, que ce danger, ne soit point à craindre. Une fois encore, espérons-le, la modération et la sagesse prévaudront, à l’honneur de la civilisation et pour le soulagement de l’humanité. Vos efforts et votre influence, cher ami et collaborateur, n’y auront pas été pour rien. Nous vous en remercions bien cordialement et nous vous prions d’agréer une fois de plus, l’assurance de notre affectueuse gratitude.  »

10. 

 « Sans doute, tout n’est pas parfait encore dans l’organisation du parti de la Paix. Nos lecteurs, en parcourant le compte-rendu que nous donnons plus loin, se diront peut-être que le Congrès d’Anvers, pour ne parler que de lui, a discuté et parfois même sanctionné de son vote des propositions trop nombreuses, trop peu étudiées ou dont l’objet dépassait sa compétence. La division du Congrès en deux sections, l’une de doctrine, l’autre de propagande, excellente dans son principe, n’a pas donné, dès ce premier essai, tout ce qu’on peut attendre d’elle. Enfin, M. Moscheles, dont on a pu lire dans cette revue un article à ce sujet, a fait justement observer que la réunion de Congrès où affluent des délégués venus de tous les points du monde et parlant toutes les langues de la terre, est un fait particulier à notre époque, et qu’en conséquence il faut à ces institutions nouvelles des procédés nouveaux. Les pratiques en usage dans les Parlements sont insuffisantes, d’autant plus que chaque Parlement a les siennes. Ce sera l’œuvre du prochain Congrès, espérons-le, d’établir une préparation des ordres du jour et une division du travail telles, qu’elles puissent servir d’exemple aux Congrès semblables aux nôtres. Mais ces réserves faites, il faut constater nos victoires morales. Pour commencer par les plus indirectes, il convient de signaler tout d’abord l’attitude généralement favorable de la presse, et en particulier de la presse belge, qui a donné du Congrès des comptes-rendus presque toujours sérieux et impartiaux. A sa suite, les journaux des autres pays ont enregistré comme des évènements intéressant la politique internationale les principales délibérations de l’assemblée d’Anvers. On ne rit plus de l’arbitrage dans les gazettes; on l’approuve même le plus souvent, témoin un important article de l’Indépendance belge écrit à l’occasion du Congrès. On reconnait qu’en présence des malheurs qu’une guerre déchainerait sur le monde, ceux qui proposent de recourir, en cas de conflit, aux voies juridiques, ne sont point si sots. Cette évolution de la presse indique que l’opinion publique se range peu à peu à notre avis. Notons ensuite l’appui semi-officiel accordé par les autorités belges à notre Congrès Nous espérions mieux, évidemment, mais n’oublions pas que la Belgique, conservatrice et monarchique, ne pouvait aller aussi loin que la Suisse dans cette voie. D’ailleurs nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre. C’est M. le baron de Moreau, ancien ministre des affaires étrangères de Belgique, qui était président d’honneur du comité d’organisation, et ce comité comprenait plus de dix membres de la Chambre des représentants, parmi lesquels M. Houzeau de Lehaie, qui a présidé la plupart des séances avec autant d’esprit que d’autorité. Comme on pourra s’en convaincre par le beau discours dont nous donnons d’autre part le résumé, le rôle de M. de Moreau n’a pas été seulement honorifique. Voici donc un diplomate qui, suivant l’exemple de M. le baron de Courcel, veut bien s’intéresser aux travaux des Congrès de la Paix. Jusqu’ici on affectait dans la carrière» de nous ignorer. En grande dame qu’elle est, la diplomatie officielle ne frayait qu’avec les gouvernements et les princes. Mais elle s’avise aujourd’hui que le spectacle offert par des délégués venus de tous les pays pour dire, au nom du grand public dont ils émanent : « Nous voulons la paix, » est un de ceux qui valent la peine d’être regardés. Dans cet ordre d’idées, elle est aussi très significative l’audience accordée par le roi Léopold à quelques congressistes, parmi lesquels M. Fr. Passy, Mme de Suttner et M. Houzeau de Lehaie. Ils ont reçu du souverain l’assurance de ses sentiments pacifiques. Presqu’au même moment, l’empereur d’Allemagne protestait avec la même énergie de son désir de maintenir la paix. Est-il chimérique d’espérer qu’après avoir prodigué les affirmations de ce genre, les rois et les empe reurs se sentiront engagés par la parole donnée, lorsque, dans un avenir plus prochain peut-être qu’ils ne croient, leurs sujets viendront respectueuse nent les prier de mettre leur signature au bas d’un traité permanent d’arbitrage?  »

11.

« Y a-t-il une politique de l’avenir, et cette politique de demain peut-elle être différente de celle d’hier et de celle d’aujourd’hui ? L’Europe est-elle destinée à rester toujours, comme elle l’est depuis un quart de siècle, dans cette expectative menaçante qui n’a guère de la paix que le nom, et dans laquelle s’épuisent à l’envi les forces et les ressources des différentes nations? Peut-elle au contraire, comme elle en a de plus en plus l’instinct et le désir, espérer voir un jour s’apaiser les animosités, se résoudre les conflits, et les bras et l’or retourner aux travaux féconds de la culture et de l’industrie? Les philosophes et les philanthropes l’encouragent dans cette espérance. Des sociétés nombreuses se réunissent en Congrès pour le proclamer, et l’élite des Parlements, se faisant l’interprète de leurs vœux, commence à s’occuper sérieusement de réaliser quelques-unes au moins des améliorations depuis trop longtemps réclamées. Cependant les sceptiques continuent à douter et à railler. Ils assurent que ce sont là thèses d’opposition, qui font bien pour les députés ou sénateurs en quête de popularité, mais auxquelles jamais les hommes au pouvoir, les ministres dirigeants, les diplomates ne consentiront à prêter un seul instant l’oreille. On avait remarqué, il y a une couple d’années, après le Congrès et la Conférence de Rome, quelques paroles du comte de Caprivi, disant que ce n’étaient point encore les Congrès de la paix qui résoudraient les questions au sujet desquelles l’Europe est divisée. Ironie dédaigneuse d’un homme pratique pour les choses vaines, avaient dit quelquesuns. Preuve de l’importance croissante du mouvement international en faveur de la paix, avaient répondu les autres. Car, si ces Congrès et ces Conférences n’étaient, comme on se plait à le dire, que des quantités négligeables, le chancelier de l’empire allemand n’aurait pas pris, sans doute, la peine de s’en occuper, même pour dire qu’ils ne tenaient pas la clef de toutes les difficultés pendantes, ce qui d’ailleurs n’a jamais été leur prétention. Leur rôle et leur but ne sont point de se substituer à la diplomatie et de prononcer entre les prétentions contradictoires, mais uniquement de répandre et de faire prévaloir l’esprit qui doit porter les gouvernements à examiner, dans un sentiment commun de prévoyance et de justice, les difficultés d’où pourraient sortir, à défaut d’une entente amiable, les complications de la guerre. Sous sa forme à demi ironique, le langage de M. de Caprivi était donc, en réalité, un premier hommage rendu aux efforts et à l’influence des apôtres d’une politique moins barbare, moins coûteuse et moins trompeuse que celle qui prévaut trop encore. Bien d’autres paroles et des plus significatives, ont été prononcées depuis, dont il serait facile aux partisans de cette politique meilleure de se prévaloir. Je ne chercherai point à les relever. Je demande seulement à appeler un instant l’attention sur le langage tenu il y a quelques semaines, le 17 septembre 1894, devant les délégations hongroises, par le comte Kalnoky, ministre des affaires étrangères de l’empire autrichien pour la Hongrie. C’est dans le nouveau journal de Vienne, que j’en ai trouvé le texte allemand. << Peut-être, disait le comte Kalnoky, après avoir parlé de l’état actuel de l’Europe, verrons-nous un jour une autre politique! Nous ne pouvons pas nous en occuper en ce moment; nous avons à faire avec le présent, et nous devons nous en tenir à la direction suivie et approuvée jusqu’à ce jour. » On voit que l’honorable homme d’Etat parlait avec la réserve et la circonspection la plus extrêmes et qu’il se gardait bien de dire quoi que ce soit qui pût ressembler à une condamnation de cette politique, dont, cependant, il laissait entrevoir l’abandon. Ce qu’il dit des possibilités de l’avenir n’en a évidemment que plus de portée. « Certes, ajoutait-t-il, la paix, telle que nous l’avons, est loin d’être un idéal. C’est une paix armée, et nous devrons la subir pendant un certain temps encore; car pour déposer l’épée, il faudrait des garanties de paix sérieuses et durables.>> << Mais, ajoutait-t-il aussitôt, en faisant allusion aux Congrés de la paix et à l’espoir que l’on fonde sur eux pour voir écarter les chances de conflits et réduire les armements, il y aurait peut-être lieu de faire remarquer que ce n’est pas toujours sur les gouvernements que doit retomber la responsabilité de l’état de trouble et d’incertitude, qui est la cause principale du maintien de ces armements exagérés. Il n’y a pas un gouvernement en Europe qui, dès qu’une crainte de conflit se présente, ne soit prêt à faire tout ce qui dépend de lui pour apaiser les esprits et dissiper les appréhensions. Voyons comment les choses se passent et nous ne pourrons nous dissimuler, quelle que soit notre sympathie pour la liberté de la presse, que c’est trop souvent cette presse qui, par ses articles à sensation et par la façon dont elle met en relief des nouvelles parfois insignifiantes, est la cause première des inquiétudes de l’opinion publique. Son influence sur les nerfs des lecteurs, et sur les passions politiques et nationales, est souvent de telle nature que les gouvernements ont la plus grande peine à calmer l’agitation des esprits. >> Si les Congrès qui s’occupent de la paix, me permettaient de leur adresser une recommandation, ajoutait l’homme d’Etat hongrois, je leur demanderais de prendre ces faits en sérieuse considération, et d’exercer dans cette direction, leur influence salutaire, partout où ces regrettables écarts peuvent se produire. >> Au moment où M. le comte Kalnoky prononçait ces paroles, la presse de tous les pays, à laquelle il faisait si justement appel, n’avait peut-être pas encore reçu et publié la belle circulaire qui lui a été adressée par la Conférence interparlementaire de La Haye; mais cette circulaire était votée et l’influence salutaire des Congrès, pour parler comme l’éminent homme d’Etat, n’avait point attendu son appel pour s’exercer. Peut-être leur en saura-t-il quelque gré. Les Congrès, il peut en être certain, lui en sauront à lui beaucoup de s’être prononcé dans le même sens et d’avoir, avec l’autorité considérable qui lui appartient, reconnu la valeur des efforts tentés par les pacifiques de tous les pays, et discrètement entr’ouvert les portes du monde officiel à la politique nouvelle qu’il préconise. Si je ne craignais de dépasser les bornes d’un simple article de journal, je remarquerais qu’après avoir parlé de la paix extérieure, le ministre hongrois, répondant au délégué Pacak, et se défendant contre les attaques des JeunesTchèques, a tenu à constater que, sur un point du moins, il était en parfait accord avec ses adversaires, puisque ceuxci ont pris pour programme la réalisation de la paix au dehors et au dedans. « Je m’en suis beaucoup réjoui, disait-il, et j’ai répondu à ces messieurs qu’ils n’avaient, en retournant dans leurs régions respectives, qu’à y prêcher la paix. Pour ce qui me concerne, ils pouvaient être bien convaincus que je ferais tout ce qui dépendrait de moi pour établir, au dehors comme au dedans, cette paix que je désire ardemment. » Je pourrais prolonger la citation car M. Kalnoky revenait avec insistance sur cette dernière idée. Mais ce serait toujours la même chose, et, bien que la répétition, on l’a dit, soit la plus puissante des figures de rhétorique, il ne faut abuser de rien, pas même de la répétition. Ceux pour lesquels ce qui précède serait sans signification ne seraient point éclairés par tout ce que l’on pourrait y ajouter. Pour les esprits impartiaux, les seuls auxquels il vaille la peine de s’adresser, j’en ai dit assez.  » 

12.

«De même certains sujets doivent être interdits comme d’un abord trop difficile. On ne voit pas bien des délégués français et allemands causer autour d’un tapis vert du statu quo européen et du traité de Francfort. La conférence risquerait d’y perdre ses traditions de sérénité, et les encriers voleraient en l’air. Jusqu’ici, ces écueils ont été évités grâce à la sagesse des délégués. Pour faire vivre et durer leur institution, ils savent se faire modestes et autant que possible positifs. Ils ne parlent pas de haut aux gouvernements. Ils ne traitent pas de pair à compagnon avec les Puissances. Ils ne cherchent pas à refaire la carte d’Europe. Chacun fait ses réserves sur le le passé. C’est de l’avenir qu’on se préoccupe, et ce qui peut passer pour un paradoxe on cherche à assurer la paix de demain en se taisant sur les causes de guerre. C’est à la modestie de ces prétentions et à la prudence de son action que la conférence interparlementaire doit l’accueil bienveillant que lui font les gouvernements. Ils sentent en elle une alliée pour le bien de la paix enropéenne. En dehors des alliances diplomatiques, je ne voudrais pas dire au-dessus d’elle, elle marque un désir précis de la part d’hommes importants investis d’un mandat public, pourvus d’une délégation nationale, d’éviter les causes de guerre, d’apaiser les rivalités d’amour-propre, de calmer les luttes d’influence, et, au besoin, de se sentir les coudes pour empêcher les fantoches du faux patriotisme il y en a partout de faire des sottises. Là est l’utilité et la raison d’être de la conférence. Peut-être aura-t-elle un jour lointain dss plus hautes destinées. Une cause qui compte déjà des hommes d’Etat comme Gladstone, Bonghi, Castelar et Jules Simon ne périra pas et si le terrible malentendu qui pèse sur l’Europe centrale depuis vingt-trois ans disparaissait, elle serait à moitié gagnée… Mais il suffit à l’union parlementaire de vivre chaque année lui vaudra un surcroît d’attention de la part des gouvernants et un surcroit d’attention de la part des penseurs. Dès à présent, elle peut beaucoup pour servir de tampon aux rivalités passagères : qu’elle ne craigne pas, le jour où le ciel se gâterait, de servir de paratonnerre. Au moment même où nous écrivons, des pêcheurs en eau trouble cherchent à aigrir nos relations avec l’Angleterre; on attise les vieilles haines. L’Angleterre et la France étant en contact sur divers points du monde, on cherche à transformer des divergences d’intérêt colonial en querelles d’amour-propre national. Plaise à Dieu que cette stupide campagne s’arrête! Mais supposez qu’elle continue. Ne serait-ce pas le devoir de la conférence d’élever la voix, au nom de la situation respeciive de ses membres, au nom de leur influence légitime dans leurs pays d’origine, an nom même des intérêts dont ils ont la garde et des idées dont ils sont les champions et de rappeler les deux nations à la pudeur humaine avant qu’elles ne se jettent un défi qui serait une impiété et un crime contre la civilisation? A la fin de sa session, la conférence de La Haye envoyait à la presse des Deux-Mondes un éloquent appel : Nous nous adressons, disait-elle, à la raison des peuples pour les convaincre que les massacres de la guerre ne sont pas une loi fatale de l’humanité, et que, au-dessus des extorsions de la force, il existe une justice immuable qui doit être le but suprême de la civilisation et du progrès. Or, deux conditions sont nécessaires pour le succès de cette grande cause: c’est que nos idées se répandent et ques d’autre part, rien ne vienne en fausser la notion. » Nous ne vous demandons point, certes, d’oublier que chacun de vous se doit, avant tout, à la défense des intérêts de son pays, car l’esprit d’impartialité que nous recommandons n’a rien de contraire au vrai patriotisme; il s’agit simplement de voir, à côté du mal que nous pouvons éviter, le bien que nous pouvons faire, et d’agir comme des hommes sages, avec le sentiment toujours en éveil de nos responsabilités. > Il n’y a que ceux qui ne croiraient pas à un droit public entre nations que notre supplique pourrait laisser indifférents. » En définissant les devoirs de la presse, la conférence a défini les siens propres. – Les occasions ne lui manqueront pas de les mettre en pratique. Elle renferme des germes féconds. Laissons au temps le soin de les envelopper. Le régime parlementaire n’a pas toujours parfaitement réussi aux nations isolées. Il lui serait beaucoup pardonné, s’il arrivait à les empêcher de se quereller les unes avec les autres.  » 

13.

«Le 15 octobre dernier, M. Francis Charmes a développé dans sa chronique de la Revue des Deux-Mondes, des considérations qui viennent à l’appui des observations faites par M. Hodgson Pratt, et rélatées plus haut dans nos Echos, sur le rôle funeste que joue trop souvent la presse dans les moments de tension politique entre différents pays. Faisant allusion à l’alarme intempestive qu’ont naguère jetée certains journaux de France et d’Angleterre au sujet des affaires de Madagascar, le distingué publiciste écrit ce qui suit : Le mal vient surtout du ton que depuis quelque temps les >> journaux non pas tous, mais un trop grand nombre ont affecté d’employer des deux côtés de la Manche. Ce ton n’était rien moins qu’amical, et parfois même il a pu » paraitre agressif; mais ce sont là des entraînements de la plume, qui ne correspondent pas toujours à un sentiment » réfléchi. Le malheur est qu’ils agissent sur l’opinion et » qu’ils l’égarent. Nombre de gens en Angleterre croient » sincèrement que la France est prête à se porter aux dernières extrémités, et il en est de même de nombre de gens › en France à l’égard de l’Angleterre. Il en est résulté peu à » peu un état d’esprit réciproque que l’on ne constate pas » sans étonnement lorsqu’on se met à l’envisager de sang froid. »

La paix par le droit, Association de la paix par le droit, Nimes

Villepin face à la guerre d’Iran : le retour du « non » français

Dominique de Villepin a mené entre le 28 février et le 8 mars 2026 une offensive médiatique coordonnée contre la guerre américano-israélienne en Iran, s’imposant comme la voix critique la plus structurée du paysage politique français. Sa dénonciation d’une guerre « illégale, illégitime, inefficace et dangereuse » — formulée sur X, France Inter, Le Grand Continent et BFMTV — a suscité un écho considérable, amplifié par le parallèle historique avec son célèbre discours de 2003 à l’ONU contre l’invasion de l’Irak. Ses thèses convergent avec les analyses des principaux think tanks occidentaux, tandis que la position officielle française reste prisonnière d’une « ambiguïté calculée » que Villepin dénonce comme une abdication historique.

Le contexte est brutal. Le 28 février 2026, les opérations « Epic Fury » (États-Unis) et « Roaring Lion » (Israël) ont frappé plus de 1 250 cibles en 48 heures, assassiné le Guide suprême Ali Khamenei et déclenché une riposte iranienne touchant Israël, les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn, le Koweït et même la base britannique d’Akrotiri à Chypre. Le gaz européen a bondi de 70 % en cinq jours. Le 8 mars, Mojtaba Khamenei est élu nouveau Guide suprême, tandis que 59 % des Américains désapprouvent l’opération.


Une offensive médiatique en quatre temps

L’intervention de Villepin n’est pas un événement isolé mais une campagne délibérée, déployée sur quatre supports en dix jours, chacun avec un registre propre.

Le 28 février, jour du déclenchement des frappes, il publie sur X une tribune de fond intitulée « L’Iran, en finir avec la tragédie, retrouver un chemin d’espoir », qui cumule 309 000 vues et 1 200 retweets. Le ton est doctrinal : « On veut nous imposer l’idée que cette guerre est illégale, certes, mais légitime. Je défends l’idée qu’elle est illégale, illégitime, inefficace et de plus dangereuse pour nous. » Il y forge la formule-clé : « Le Moyen-Orient est malade du virus impérial. Mais on ne guérit pas les empires par d’autres empires. »

Le 2 mars, sur France Inter, il adopte un registre plus analytique. Il reconnaît qu’« on ne peut que se réjouir de l’affaiblissement du régime iranien » mais s’inquiète simultanément de « l’affaiblissement du droit international ». Il qualifie l’intervention de « pari » — « frapper d’en haut en espérant que le peuple d’en bas aura la force de renverser le pouvoir » — et de « piège, celui du durcissement du régime ». Il cite méthodiquement les précédents : Ben Laden a engendré Daech, Saddam Hussein le chaos irakien, Kadhafi l’effondrement libyen.

Le 6 mars, dans Le Grand Continent, il publie une tribune doctrinale longue — « Le moment européen : pour un sursaut euro-gaulliste » — qui pose les fondements de sa candidature à la présidentielle de 2027. Il y identifie trois moments historiques (le « Moment Munich » de 2025, le « Moment Davos » de 2026, le « Moment Iran ») et propose un Conseil de sécurité européen.

Enfin, le 8 mars sur BFMTV dans « BFM Politique », il lance sa formule la plus virale : « Tu détruis, tu répares », proposant une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU qui obligerait tout pays engagé dans une intervention illégale à financer la reconstruction. Il déclare que « La France est en train de rater le coche, de rater l’Histoire » et désigne Pedro Sánchez comme celui qui « sauve l’honneur de l’Europe ».


Des réactions majoritairement élogieuses, des critiques venues de la droite identitaire

La réception médiatique francophone est globalement favorable à Villepin, avec une reconnaissance quasi unanime de sa « hauteur de vue » et de sa cohérence historique. Franceinfo couvre factuellement ses deux interventions principales (2 et 8 mars) en leur donnant large place. L’Agence Anadolu, les médias belges (La DH, La Libre Belgique) et la presse africaine francophone (Seneweb, Senego) reprennent abondamment ses formules. Oumma.com livre l’appréciation la plus élogieuse : « L’ancien ministre ne se place ni dans l’émotion du moment ni dans la logique partisane. Il parle en stratège, en homme d’État rompu aux arcanes des relations internationales. »

Sur Europe 1, la chroniqueuse Eugénie Bastié titre néanmoins « Iran : Villepin, le verbe et l’impuissance », pointant le décalage entre l’ambition morale et la réalité du pouvoir. Le JDD interroge la viabilité électorale d’un candidat à 2 % dans les sondages (mais 10 % chez l’électorat musulman selon l’Ifop). Causeur, par la plume d’Ivan Rioufol, l’accuse de « rejoindre la cohorte des faux gentils » et d’être « indifférenciable de l’extrême gauche ». Géopolitique Profonde le qualifie de « pur produit de la haute administration ».

Le parallèle avec 2003 est omniprésent. L’INA a d’ailleurs republié le discours de l’ONU dès le 6 janvier 2026. Plusieurs analystes, dont la chercheuse Laure Foucher (FRS), notent cependant une différence cruciale : « En 2003, c’était un « non » — la France refusait de participer à quoi que ce soit. En 2026, la position est bien plus ambiguë. »


Le paysage politique français : une fragmentation révélatrice

Les réactions politiques à la crise iranienne — et indirectement à la posture de Villepin — révèlent des lignes de fracture profondes dans la classe politique française.

La France Insoumise est la force la plus proche des positions de Villepin sur l’illégalité de la guerre, bien que depuis un registre plus radical. Mélenchon dénonce une guerre « pour le pétrole » et exige un cessez-le-feu immédiat. Mais des propos incendiaires de certains cadres LFI — notamment ceux de l’eurodéputée Rima Hassan (« Téhéran a le droit de se défendre et Israël a le droit de la fermer ») — provoquent une rupture avec le PS, dont le bureau national vote unanimement une résolution condamnant les « caricatures complotistes et propos antisémites intolérables » de la direction mélenchoniste. Le PS d’Olivier Faure occupe une position intermédiaire : il met en garde contre tout « soutien implicite à la guerre conduite sans mandat par Trump et Netanyahu » tout en évitant de condamner frontalement l’affaiblissement du régime iranien.

À droite, Marine Le Pen ne trouve « rien de choquant » dans l’allocution de Macron du 3 mars. Le RN se concentre sur les implications sécuritaires domestiques sans remettre en cause fondamentalement l’action américano-israélienne. Les Républicains, par la voix de Valérie Pécresse, appellent à une « initiative européenne et internationale » mais sans condamner les frappes.

La position officielle de Macron — qualifiant les frappes de « conduites en dehors du droit international, ce que nous ne pouvons pas approuver » tout en affirmant que « l’Histoire ne pleure jamais les bourreaux de leur peuple » — est précisément ce que Villepin dénonce comme une ambiguïté coupable. Le général Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de guerre, va plus loin sur Public Sénat : « La France est en guerre depuis ce matin », les actions dites « défensives » (abattage de drones iraniens, déploiement de Rafale aux EAU) faisant de Paris un co-belligérant de facto. Le Club des Juristes formule le dilemme avec précision : « Qu’y a-t-il en dehors du droit international, sinon d’un côté l’empire des seuls rapports de force, et de l’autre la morale de chacun ? »


Les think tanks donnent massivement raison à Villepin sur le fond

L’analyse croisée des principaux think tanks français et internationaux révèle une convergence remarquable avec les thèses de Villepin sur quatre points fondamentaux, et des nuances sur deux autres.

L’ECFR est l’institution la plus proche de ses positions. Julien Barnes-Dacey et Ellie Geranmayeh qualifient la réponse européenne de « fiasco — et au pire, de folie stratégique » dans un article du 5 mars. Ils désignent explicitement la guerre comme « illégale » et saluent la « posture de principe » de l’Espagne — exactement le vocabulaire de Villepin. Leur avertissement sur les conséquences à long terme (« personne ne devrait avoir l’illusion que Trump s’investira dans la stabilité à long terme de l’Iran ») fait écho direct au principe « tu détruis, tu répares ».

L’International Crisis Group, dans son analyse collective du 6 mars (« A Sprawling Middle East War Explodes »), avertit que la guerre « peut produire des bouleversements en Iran — insurrection, prise de pouvoir militaire ou fragmentation ethnique — mais ces scénarios ont autant de chances d’engendrer un chaos prolongé ou un régime successeur durci qu’un Iran plus conciliant ». Cette analyse valide point par point la critique de Villepin sur l’illusion du changement de régime par les bombes.

Chatham House contribue deux analyses convergentes. Sanam Vakil (directrice du programme Moyen-Orient) estime que « le parallèle avec l’Irak de 2003 est difficile à ignorer — effondrer un régime est bien plus facile que façonner ce qui suit ». Marc Weller (directeur du programme de droit international) qualifie l’intervention de « guerre préventive » interdite par le droit international, notant que Trump lui-même avait affirmé que les frappes de juin 2025 avaient retardé le programme nucléaire iranien de plusieurs années — ce qui « sape toute prétention à une nécessité imminente et irrésistible de frapper maintenant ».

Brookings offre un diagnostic convergent : Suzanne Maloney compare la situation au départ du Shah en 1979 et juge « hautement incertain que l’opération américano-israélienne produise une véritable transition ». Scott Anderson souligne que l’absence d’autorisation du Congrès crée « des problèmes constitutionnels et des défis politiques ». Le CFR documente la « réponse étonnamment désunie » de l’Europe, tandis que Carnegie titre « Europe on Iran: Gone with the Wind ».

Côté français, l’IFRI avait qualifié le conflit israélo-iranien de « guerre de trop » dès juin 2025, estimant qu’il « ajoute le chaos au chaos » et confirme « la marche vers un monde où la force prime le droit » — formulation directement alignée avec Villepin. Sébastien Jean (IFRI/CNAM) alerte dans Le Figaro sur le choc énergétique lié à la fermeture du détroit d’Ormuz. L’Institut Montaigne souligne que l’opposition iranienne en exil est « fragmentée, sans leadership unifié » et « non équipée pour gérer une transition dans un pays de 90 millions d’habitants ».

Les divergences portent sur deux points. D’abord, la plupart des think tanks (y compris l’ECFR) insistent davantage que Villepin sur la responsabilité propre du régime iranien — répression de 3 000 à 32 000 manifestants en janvier 2026, programme nucléaire, réseau de proxies régionaux — dans la genèse de la crise. Ensuite, aucun think tank international n’appelle spécifiquement à un leadership français ; l’ECFR plaide pour une action européenne collective, le CFR constate la désunion européenne, et certaines voix au sein du CFR (Max Boot, Elliott Abrams) ou en Israël voient des opportunités stratégiques dans l’affaiblissement de l’Iran.


La presse occidentale divisée entre deux récits irréconciliables

La couverture internationale dessine une fracture nette entre deux cadres narratifs.

Le premier, dominant dans les médias progressistes et européens, mobilise le prisme de l’illégalité et de l’hubris impériale. Foreign Policy publie une phrase devenue emblématique : « Si un extra-terrestre avait atterri en Europe et s’était tourné vers ses dirigeants pour une explication des événements au Moyen-Orient, il n’aurait pas appris qu’Israël et les États-Unis avaient attaqué l’Iran. » The Guardian documente la condamnation par le « Sud global » et rapporte que seulement 27 % des Américains soutiennent l’opération. Le Washington Post révèle qu’un rapport classifié du renseignement américain prévient qu’une « guerre à grande échelle a peu de chances de renverser le régime ». Richard Haass, ancien président du CFR, qualifie l’intervention de « guerre de choix classique, pas une guerre de nécessité ». Le Stimson Center avertit que « les frappes aériennes seules ne peuvent renverser un gouvernement, et l’Iran de 2026 émergera probablement meurtri mais pas brisé — un exemple coûteux de l’hubris américaine ».

Un fait aggrave cette lecture : les frappes ont été lancées deux jours après ce que le ministre des Affaires étrangères omanais avait qualifié de « percée » dans les négociations nucléaires. Le ministre iranien Araghchi affirmait qu’un « accord historique » était « à portée de main ».

Le second récit, porté par les médias conservateurs américains et israéliens, insiste sur la nécessité morale et sécuritaire. Fox News documente les succès militaires (30 navires iraniens coulés, réduction de 90 % des capacités de tir). Israel Hayom célèbre « l’alliance bilatérale intégrée la plus avancée de l’ère moderne ». Dans le Washington Post, le juriste Julian Ku argue que le droit international « ne peut saisir les véritables différences morales en temps de guerre ». Le Times of Israel estime que les frappes « franchissent une barre plus élevée : celle de la moralité ». Pete Hegseth, secrétaire à la Guerre, qualifie Israël d’« allié avec de vraies capacités — contrairement à certains de nos alliés traditionnels, qui ne font que se plaindre et réclamer la fin de la guerre ».

Der Spiegel occupe un entre-deux révélateur : la guerre est « un rêve devenu réalité pour Benjamin Netanyahu » mais « peut avoir des conséquences désastreuses pour Israël ». La position de l’Allemagne de Friedrich Merz, qui refuse de « faire la leçon » aux États-Unis sur le droit international et s’est rendue à Washington le 3 mars pour s’asseoir en silence tandis que Trump invectivait les dirigeants européens, illustre la capitulation stratégique dénoncée par Villepin.


L’Europe fragmentée, l’Espagne seule debout

La réponse européenne confirme le diagnostic de Villepin sur l’impuissance du continent. Seule l’Espagne de Pedro Sánchez condamne clairement les frappes et refuse l’utilisation de ses bases militaires — ce qui lui vaut une menace d’embargo total de la part de Trump. Sánchez compare explicitement la situation à l’Irak de 2003 et déclare : « Nous ne serons pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde, ni contraire à nos valeurs et intérêts, simplement pour éviter les représailles de quelqu’un. »

La France occupe une position intermédiaire que Le Temps (Suisse) qualifie d’emblématique de l’incapacité européenne « à parler d’une seule voix ». Macron condamne implicitement l’illégalité mais déploie le porte-avions Charles de Gaulle, envoie des Rafale aux EAU, abat des drones iraniens et annonce une coalition pour maintenir ouvert le détroit d’Ormuz. La déclaration E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni) du 1er mars condamne les ripostes iraniennes comme « téméraires et disproportionnées » — sans condamner les frappes initiales. Comme le note le European Leadership Network, l’Europe ne parvient pas à « dire clairement que les attaques américaines et israéliennes violent un principe fondamental du droit international ».

Ursula von der Leyen est accusée d’un « coup de force institutionnel » en soutenant le changement de régime, contournant les prérogatives d’Antonio Costa et de Kaja Kallas. Mark Rutte (OTAN) déclare l’Europe « favorable » aux frappes américaines. Ce paysage valide la phrase de Villepin dans Le Grand Continent : « La réalité de l’Europe, c’est non seulement la servitude, mais l’absence de désir d’indépendance. »


Conclusion : un diagnostic partagé, un leadership introuvable

L’intervention de Villepin sur la crise iranienne se distingue par sa cohérence analytique, sa profondeur historique et son ambition stratégique. Sur le fond, ses quatre thèses principales — illégalité de la guerre, illusion du changement de régime par la force, impuissance européenne, nécessité d’un « principe de réparation » — sont corroborées par la grande majorité des think tanks occidentaux, de l’ECFR à Crisis Group, de Chatham House à Brookings, de l’IFRI à Carnegie. La formule « tu détruis, tu répares » a cristallisé en une phrase le vide béant entre la puissance destructrice déployée et l’absence totale de plan de reconstruction.

Trois tensions restent irrésolues. D’abord, Villepin sous-estime relativement la responsabilité propre du régime iranien — un angle mort que les think tanks corrigent systématiquement. Ensuite, son appel à un leadership français se heurte à la réalité d’une France qui n’est ni la puissance de 2003 ni un acteur capable d’agir seul — comme le note Laure Foucher (FRS), la différence entre le « non » de Chirac et l’ambiguïté de Macron reflète un déclin structurel, pas seulement un manque de volonté politique. Enfin, sa campagne médiatique est indissociable de sa candidature à 2027 — le JDD à 2 % d’intentions de vote rappelle l’écart entre la stature internationale et l’assise électorale.

Le véritable enseignement de cette séquence dépasse Villepin. La convergence massive entre analystes indépendants, think tanks transatlantiques et opinion publique (59 % d’opposition aux États-Unis, 87 % d’inquiétude en France) sur les risques catastrophiques de cette guerre contraste avec l’incapacité totale des gouvernements européens à traduire ce consensus analytique en action politique. C’est précisément cette béance — entre le savoir et le pouvoir, entre le diagnostic et l’action — que Villepin nomme « l’impuissance de la puissance ». »

« Lorsque la République islamique commencera à se fissurer, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique ne se contentera pas de regarder les décombres s’effondrer. Il agira – méthodiquement, opportunément, et selon des plans déjà répétés – pour s’assurer que le régime ne prenne pas réellement fin, mais qu’il ne fasse que changer de costume.

Ce n’est pas une conjecture née du cynisme. C’est la logique institutionnelle d’une garde révolutionnaire conçue pour survivre aux individus, pour protéger l’architecture du pouvoir plutôt que le visage sur les affiches, et pour considérer chaque rupture politique comme une occasion de se réinventer.

Le CGRI n’a pas été créé comme une formation militaire conventionnelle. Il a été conçu comme le garant du régime : une idéologie armée dotée de ses propres organes de renseignement, de ses propres réseaux de patronage et d’approvisionnement, et de son propre empire commercial. Pendant des décennies, il a perfectionné une doctrine de survie que l’on peut formuler simplement : si le centre vacille, resserrer le périmètre ; si la légitimité s’effondre, fabriquer la nécessité ; si l’opinion publique se retourne, faire apparaître l’alternative comme pire. La plus grande crainte de la Garde n’est pas de perdre une élection. C’est de perdre son caractère indispensable.

C’est pourquoi la phase la plus dangereuse de la lutte iranienne pourrait ne pas être l’insurrection elle-même, mais le moment où le CGRI commencera à mettre en œuvre ses plans de contingence. Lorsque « Rome » brûlera – quand les rues se rempliront, que le clergé paniquera et que la bureaucratie hésitera – de nombreux commandants chercheront à approcher l’opposition et à feindre une conversion tardive au patriotisme. Ils arriveront avec des voix tremblantes et des formules soigneusement choisies : inquiétude pour le pays, souci de la stabilité, horreur face à la violence qu’ils ont eux-mêmes administrée auparavant. Ils proposeront leur coopération. Ils plaideront pour « l’ordre ». Ils suggéreront que l’avenir a besoin d’eux. Certains seront sincères ; beaucoup ne le seront pas. Mais le schéma sera structuré : des défections contrôlées destinées à préserver l’institution tout en abandonnant les peaux les plus discréditées.

L’objectif visé est évident. Le CGRI tentera de s’emparer du moment de transition et de se présenter comme l’unique rempart entre l’Iran et le chaos. Il affirmera que sans la Garde, le pays deviendra la Syrie ; que sans la Garde, des puissances étrangères envahiront ; que sans la Garde, des séparatistes déchireront la nation. Il le fera parce que la peur a toujours été sa monnaie d’échange, et parce qu’il sait que des populations anxieuses peuvent être poussées à accepter leur geôlier familier comme prix à payer pour éviter un désordre inconnu.

Il ne faut pas sous-estimer l’imagination stratégique à l’œuvre ici. Il existe plusieurs voies par lesquelles le CGRI peut tenter de conserver son emprise tout en faisant semblant de l’avoir lâchée.

L’une est la manœuvre du « régime de l’intérieur » : un nouvel agencement dans lequel les réseaux supérieurs du CGRI conservent le contrôle de la sécurité, du renseignement, des ports, des douanes et des industries clés, tandis qu’une façade politique plus douce est offerte au monde comme preuve du « changement ». C’est le tour de passe-passe privilégié par les systèmes autoritaires lorsqu’ils cherchent un allègement des sanctions et une réhabilitation diplomatique : changer la rhétorique, remanier le personnel, préserver les instruments.

Une autre est la stratégie souterraine : s’il ne peut dominer ouvertement, il peut saboter. Une Garde qui a passé des décennies à former des supplétifs et à mener des opérations déniables sait comment fomenter le désordre sans laisser de signature nette. Elle peut encourager la violence de rue par des intermédiaires, semer des tensions confessionnelles et ethniques, et recourir à des perturbations ciblées – infrastructures énergétiques, transports, communications – pour donner l’image d’un nouvel ordre incompétent. Le but n’est pas seulement la vengeance. Il s’agit de créer les conditions dans lesquelles la population suppliera pour « la sécurité », et où la Garde – ayant fabriqué l’insécurité – se proposera comme remède.

Une troisième voie est la décapitation d’un leadership de transition authentique. S’il existe des figures capables de susciter une loyauté réelle – celles qui se sont tenues aux côtés du peuple dès le début, et celles autour desquelles pourrait se construire une restauration nationale cohérente – le CGRI cherchera à les isoler, à les compromettre ou à fracturer leur coalition. Il s’appuiera sur ses techniques les plus anciennes : infiltration, chantage, scandales fabriqués et instrumentalisation de la rumeur. Et oui, il réactivera l’incantation favorite du régime : le spectre de « l’ingérence étrangère », non comme analyse mais comme poison – utilisé pour délégitimer une opposition authentique en la présentant comme agent de l’extérieur, et pour justifier la coercition continue au nom de la défense de la souveraineté.

Ce n’est pas de la paranoïa. C’est un avertissement concernant des protocoles. Le CGRI est une bureaucratie de la coercition. Les bureaucraties, contrairement aux foules, planifient. Elles tiennent des dossiers. Elles cultivent des relais. Elles cartographient les loyautés. Elles gardent des options ouvertes. Elles sont capables, la même semaine, de tirer sur des manifestants et d’envoyer des « émissaires discrets » vers des cercles d’opposition pour proposer un accord. Ce n’est pas une contradiction ; c’est une méthode.

Que faire alors, si l’Iran veut éviter le destin classique des révolutions : une victoire confisquée par ceux qui contrôlaient les armes ?

Premièrement, les Iraniens – et ceux qui les soutiennent – doivent rejeter le mensonge séduisant selon lequel la stabilité exige la domination continue de l’appareil même qui a détruit la vie civique. La stabilité n’est pas la perpétuation de la peur. La stabilité est le rétablissement du droit.

Deuxièmement, toute transition digne de ce nom doit établir des procédures disciplinées pour traiter les défecteurs potentiels et les responsables sécuritaires : filtrage, documentation, divulgations vérifiées, clémence conditionnelle pour les délits mineurs, et poursuites pour les crimes graves. Le CGRI survit par la destruction des preuves et l’effacement de la responsabilité. La transition doit survivre par l’inverse : archives préservées, chaînes de commandement exposées, circuits financiers sécurisés.

Troisièmement, il doit y avoir, dès le départ, une planification explicite de la réforme du secteur de la sécurité et du démantèlement économique. Le CGRI n’est pas simplement une « force ». C’est une économie politique. Un nouvel Iran ne peut respirer tant que cet État parallèle conserve son empire commercial et sa portée de renseignement. Ce n’est pas un appel à la vengeance. C’est l’exigence minimale d’un État normal.

Enfin, les Iraniens doivent pratiquer la discipline la plus difficile de la libération : faire confiance aux courageux sans devenir crédules ; accepter l’aide sans abandonner l’avenir à des opportunistes de la dernière heure. À l’instant décisif, beaucoup demanderont le pardon. Certains le mériteront. Mais aucune nation n’est tenue de construire sa maison nouvelle sur les fondations de l’ancienne prison.

Si les plans du CGRI réussissent, l’Iran ne s’effondrera pas dans la liberté. Il s’effondrera dans une instabilité gérée – une crise permanente dont la Garde tirera pouvoir, profit et prétendue indispensabilité. Voilà le danger. Ce n’est pas la chute de la République islamique qui doit nous effrayer. C’est la perspective que, faute de vigilance, la même machinerie survive aux flammes et règne sur les cendres. »

The Blogs: How the Iranian regime plans to survive its own collapse | Catherine Perez-Shakdam | The Times of Israel

Iran mars 2026 : état des lieux diplomatique au jour 8 de la guerre

Aucune négociation de cessez-le-feu n’est en cours au 7 mars 2026. Huit jours après le lancement de l’opération conjointe américano-israélienne « Epic Fury / Roaring Lion » (28 février), qui a décapité le leadership iranien — assassinat du Guide suprême Khamenei, du commandant du CGRI Pakpour, du ministre de la Défense Nasirzadeh et de plus de 400 officiers supérieurs —, le paysage diplomatique se caractérise par un paradoxe frappant : les canaux de communication existent mais personne ne veut les utiliser. L’Iran refuse publiquement de négocier, Trump exige une « reddition inconditionnelle », et les médiateurs traditionnels (Oman, Qatar, Turquie) sont eux-mêmes frappés par les représailles iraniennes. Pourtant, sous la surface, des signaux faibles émergent : un contact CIA-renseignement iranien via un service tiers, le canal suisse officiellement opérationnel, et près d’une douzaine de pays qui se sont proposés comme intermédiaires.


1. Le contact CIA du 4 mars et l’impasse sur le cessez-le-feu

Le New York Times a révélé que des agents du ministère iranien du Renseignement ont contacté la CIA dès le 1er mars, environ 24 heures après le début des frappes, via le service de renseignement d’un pays tiers non identifié. L’offre était décrite comme « tentative » — une sonde exploratoire plutôt qu’une proposition formelle. La réaction américaine a été glaciale : un haut responsable de l’administration a déclaré « We’re not using anyone as an interlocutor. This is a military action, and it’s got to run its course. » CNN a confirmé que ce canal « n’a débouché sur aucune discussion sérieuse ».

L’épisode a néanmoins provoqué une mini-crise avec Israël. Selon Axios, Netanyahu a immédiatement appelé la Maison-Blanche après que le renseignement israélien a détecté des signes de communication américano-iranienne, cherchant des assurances que Washington ne négociait pas « dans son dos ». La Maison-Blanche a rassuré : les envoyés Witkoff et Kushner parlent quotidiennement avec Netanyahu et le chef du Mossad Barnea.

Sur le cessez-le-feu, les positions sont diamétralement opposées. Le ministre iranien des Affaires étrangères Araghchi a déclaré le 5 mars sur NBC News : « Nous ne demandons pas de cessez-le-feu, et nous ne voyons aucune raison de négocier. Négocier avec les États-Unis alors qu’ils nous ont attaqués deux fois en plein milieu de négociations ? » Côté américain, Trump a oscillé entre ouverture (« They want to talk, and I have agreed to talk », 1er mars) et fermeture (« Too late! », 4 mars), pour finalement exiger le 7 mars une « reddition inconditionnelle ». Israël pousse explicitement pour une campagne de plusieurs semaines visant l’effondrement du régime.


2. Le CGRI décapité cherche un interlocuteur impossible

La campagne de décapitation systématique a créé un problème structurel pour toute négociation : il n’y a plus de leadership stable capable de s’engager. Le brigadier-général Ahmad Vahidi a été nommé commandant en chef du CGRI le 1er mars, en remplacement de Pakpour. Ancien fondateur de la Force Qods, ministre de la Défense sous Ahmadinejad, et ministre de l’Intérieur sous Raïssi, Vahidi est sous mandat d’Interpol pour l’attentat de l’AMIA (Buenos Aires, 1994) et sanctionné par les États-Unis et l’UE. L’analyste Ali Alfoneh le qualifie de « capable bureaucrat » et de « key wartime leader ».

Mais Vahidi est avant tout une cible d’assassinat — le Times of Israel le désigne comme « l’un des prochains objectifs probables ». Le ministre israélien de la Défense Katz a explicitement promis d’éliminer « quiconque remplace Khamenei ». Cette menace permanente rend impossible la désignation d’un interlocuteur stable. Trump lui-même a résumé le paradoxe avec une franchise brutale : « Most of the people we had in mind are dead. Pretty soon we are not going to know anybody. »

Le pouvoir réel s’est réorganisé autour d’un binôme : Ali Larijani (secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, affaires politiques) et Mohammed Baqer Qalibaf (ancien commandant du CGRI, affaires militaires). Comme le note Foreign Affairs : « Il y a une déconnexion fatale : ceux qui veulent conclure un accord avec l’Amérique ne peuvent pas le livrer, tandis que ceux qui pourraient le livrer ne le veulent pas. » Larijani a explicitement rejeté les négociations le 2 mars. Aucune garantie de sécurité pour un émissaire iranien n’est en discussion — au contraire, le précédent est accablant : Araghchi négociait à Genève le 26 février, deux jours avant le déclenchement des frappes.

Par ailleurs, Mojtaba Khamenei (fils du Guide) aurait été désigné comme successeur par l’Assemblée des experts, mais la désignation n’a pas été officialisée — précisément pour ne pas en faire « la cible numéro 1 ». Trump l’a qualifié de « lightweight » et a revendiqué un rôle personnel dans le choix du prochain dirigeant iranien.


3. Justice transitionnelle : un débat émergent mais encore prématuré

La question de la séparation justice/paix commence à émerger dans les cercles analytiques, même si le conflit n’a que huit jours. L’article le plus explicite est celui de Michael Rubin (AEI/Middle East Forum), intitulé « Prepare Iran’s Truth and Reconciliation Commission ». Rubin invoque directement le modèle sud-africain de la TRC : « So long as those involved in abuse of human rights came clean, they often could resume careers and escape imprisonment. » Il propose un modèle hybride combinant quatre références historiques : la TRC sud-africaine pour les cadres intermédiaires, les archives de la Stasi est-allemande (permettre aux citoyens d’accéder à leurs dossiers), les tribunaux gacaca rwandais pour la justice de proximité, et des procès de type Nuremberg pour les plus hauts dirigeants.

L’Organisation des Nations et Peuples Non Représentés (UNPO) a formellement appelé à « un processus crédible de justice transitionnelle centré sur la vérité, la reddition de comptes pour les violations graves, les réparations pour les victimes, et des garanties de non-récurrence ». La Mission d’enquête des Nations unies sur l’Iran (FFMI) avait déjà recommandé des initiatives de vérité, un Fonds pour les victimes, et le soutien aux enquêtes en juridiction universelle, fort de 27 000 éléments de preuve collectés.

Le plan de transition de Reza Pahlavi (« Emergency-Period Booklet », juin-juillet 2025) propose une approche d’« intégration maximale » avec un minimum de purges. Mais des critiques — notamment Radio Zamaneh — avertissent que cette approche « entre directement en collision avec la demande naturelle de la société pour la justice, la recherche de la vérité, et le nettoyage symbolique ». Ils proposent plutôt un vetting gradué sous supervision d’un organe indépendant de vérification avec participation internationale.

Trump a proposé sa propre version simpliste : « Lay down your weapons and have complete immunity, or face certain death. » C’est davantage un ultimatum de reddition qu’un mécanisme de justice transitionnelle.


4. La société civile iranienne, mobilisée mais largement coupée

Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » reste, selon Iran International, « le moteur principal de la transformation » trois ans après la mort de Mahsa Amini. En février 2023, 20 organisations de la société civile iranienne (syndicats, organisations étudiantes, groupes de femmes et de droits humains) avaient publié une charte en 12 points appelant à « une nouvelle société moderne et humaine ». Des féministes de la diaspora ont publié un projet de « Déclaration des droits des femmes iraniennes » pour inclusion dans une future constitution.

La diaspora est massivement mobilisée : 250 000 manifestants à Munich (14 février), 350 000 à Toronto et Los Angeles. Mais elle est profondément divisée entre monarchistes (autour de Pahlavi, le groupe le plus visible), le CNRI/MEK (Radjavi, qui a annoncé un gouvernement provisoire rival le 28 février), la coalition pour une République démocratique laïque (5 partis), et le NIAC (participation aux manifestations anti-guerre).

Cependant, l’internet est quasi totalement coupé en Iran depuis janvier 2026, isolant la société civile intérieure. Des dizaines de milliers de terminaux Starlink ont été introduits clandestinement, restaurant partiellement la connectivité. La campagne « No to Execution Tuesdays » a atteint sa 110ᵉ semaine consécutive le 3 mars, couvrant 56 prisons.

L’International Crisis Group (13 janvier 2026) a souligné que le changement politique « devra être conduit de l’intérieur de l’Iran pour avoir la moindre chance de durer ». L’ECFR a exhorté les Européens à « aider les Iraniens à retrouver l’accès à internet ». Le Parlement européen a préparé une liste provisoire de 7 personnalités de l’opposition à inviter, dont Pahlavi, la Prix Nobel Shirin Ebadi, et des représentants du Parti démocratique du Kurdistan iranien. Mais aucun mécanisme formel d’inclusion de la société civile dans la planification post-conflit n’existe.


5. Médiation internationale : une douzaine d’offres, aucune traction

Un haut responsable de l’administration Trump a déclaré le 4 mars que « près d’une douzaine de pays » s’étaient proposés comme médiateurs depuis le début des hostilités. Les principaux acteurs :

Oman reste le médiateur le plus crédible. Le ministre des Affaires étrangères Badr bin Hamad Al Busaidi avait annoncé un « breakthrough » le 27 février — l’Iran aurait accepté de ne jamais stocker d’uranium enrichi et d’autoriser une vérification complète de l’AIEA. Le 3 mars, Al-Busaidi a écrit sur X que « les options diplomatiques sont toujours disponibles » et a réaffirmé l’appel d’Oman à « un cessez-le-feu immédiat ». Mais Oman a été lui-même frappé par des drones iraniens (port de Duqm le 1er et 3 mars, pétrolier au large de Mascate), qu’Araghchi a attribués à des « unités militaires indépendantes ». Le Qatar a qualifié cette frappe de « an attack on the very principle of mediation ».

La Turquie s’était positionnée en médiatrice (Erdoğan avait proposé un « rôle facilitateur » le 4 février), mais un missile balistique iranien a touché Dörtyol, dans la province de Hatay, déclenchant des consultations Article 4 à l’OTAN. Erdoğan continue d’appeler au cessez-le-feu mais sa crédibilité comme médiateur neutre est compromise.

Le Qatar, qui avait facilité les contacts pré-guerre (le PM/MAE Al-Thani avait rencontré Larijani à Téhéran le 1er février), est devenu de facto un belligérant après avoir abattu deux Su-24 iraniens et intercepté des salves de missiles. La Chine a annoncé le 5 mars l’envoi de son envoyé spécial Zhai Jun au Moyen-Orient — un geste qui rappelle la diplomatie de navette de Li Hui pour l’Ukraine, jugée sans résultats concrets. L’Inde maintient une neutralité stratégique critiquée, sans offre de médiation. L’Afrique du Sud a proposé le 5 mars de servir de médiateur.

Aucun format de négociation n’est en construction. Il n’y a ni « groupe de contact », ni conférence internationale prévue, ni résurrection du P5+1 (format mort depuis le retrait américain du JCPOA en 2018 et le déclenchement du snapback en 2025). Le seul embryon multilatéral est la réunion extraordinaire GCC-UE du 5 mars à Riyad, qui a produit une déclaration conjointe en faveur d’« efforts diplomatiques conjoints pour une solution durable ».


6. Le CGRI dans l’après : dissolution, transformation ou mutation

Le débat sur l’avenir du CGRI oppose trois visions radicalement différentes. Le CNRI/Radjavi (Plan en dix points) appelle à la dissolution totale du CGRI, de la Force Qods, du Bassidj et du ministère du Renseignement. Le plan Pahlavi propose une approche différenciée : dissolution complète de la Force Qods, du Bassidj, et intégration des forces conventionnelles du CGRI (terrestres, aérospatiales, navales) dans l’armée nationale régulière, avec un vetting des spécialistes du renseignement. Radio Zamaneh critique ce modèle : l’intégration des spécialistes du CGRI « pourrait être perçue par un large segment de la société comme l’impunité et la continuation de l’injustice ».

Les think tanks occidentaux n’ont pas encore publié de propositions formelles de DDR (Désarmement, Démobilisation, Réintégration), probablement parce que le conflit n’a que huit jours. Mais plusieurs analyses éclairent la difficulté structurelle. Le CFR note que les vétérans du CGRI ont infiltré le gouvernement, le parlement et les provinces, tout en s’enrichissant via des « réseaux commerciaux et financiers illicites » représentant 30 à 40 % de l’économie iranienne. Le Jewish Chronicle estime le CGRI à 11 quartiers généraux suprêmes de sécurité dans 31 provinces, avec 200 000+ membres « hautement radicalisés et armés ».

L’analyse la plus nuancée vient du National Interest : « Phase one is an insider succession: IRGC commanders and regime factions compete, bargain, and improvise a new leadership formula. » Le CGRI contrôle la force brute, le renseignement et une part massive de l’économie — sa dissolution pure et simple risque de provoquer un effondrement de l’État. Un scénario inquiétant : selon Women Systems, un CGRI « chassé du pouvoir ne cesserait pas nécessairement ses opérations régionales — il pourrait se transformer en ghost proxy, se repliant dans les zones montagneuses ».


7. Les canaux secrets : la Suisse, seul fil qui tient

Le canal le plus fiable reste la Suisse, puissance protectrice des États-Unis en Iran depuis 1980. Le 2 mars, le ministère suisse des Affaires étrangères a confirmé que le canal « reste actif » et « est disponible pour les deux parties et fonctionne dans les deux sens ». L’ambassadrice Monika Schmutz Kirgöz a confirmé l’opérabilité du canal. L’ambassade suisse à Téhéran a réduit son personnel de 14 à 10 mais reste ouverte. Un débat politique agite la Suisse : certains parlementaires veulent mettre fin au mandat de puissance protectrice, d’autres proposent Genève comme lieu de futures négociations.

Le canal Oman est paralysé : les négociations Witkoff-Araghchi sont mortes depuis le 26 février, et Oman a subi des frappes iraniennes. Le canal pré-guerre de Genève (Witkoff/Kushner avec Araghchi) est également rompu : Witkoff n’a eu aucun contact avec Araghchi ou Larijani depuis le début de la guerre. La Chine maintient un dialogue verbal (Wang Yi a appelé Araghchi le 2 mars) mais aucun canal de médiation structuré n’a été signalé. L’Iran a officiellement nié toute tentative de contact avec les États-Unis, qualifiant les rapports du NYT de « mensonges absolus et guerre psychologique ».


8. L’Europe entre condamnation, participation défensive et absence de plan

La position européenne se caractérise par une triple contradiction : condamnation de l’illégalité des frappes, soutien défensif de facto aux opérations, et absence totale de plan pour l’après-conflit.

Macron a prononcé une allocution télévisée le 3 mars, déclarant que « les opérations militaires ont été conduites en dehors du droit international, ce que nous ne pouvons pas approuver », tout en ajoutant que « l’Histoire ne pleure jamais les bourreaux de leur peuple ». Il a déployé le porte-avions Charles de Gaulle, des Rafale et des systèmes antiaériens pour protéger les bases françaises aux Émirats, et a révélé que les États-Unis avaient proposé une offre de cessez-le-feu entre Israël et l’Iran. Barrot a précisé que la France était « prête à défendre les États du Golfe et la Jordanie contre l’Iran » tout en avertissant que « la prolongation indéfinie des opérations militaires sans but précis emporte le risque d’un engrenage ».

L’Allemagne (Merz) a refusé de « faire la leçon » aux États-Unis sur le droit international — une posture violemment critiquée par l’ECFR comme un soutien tacite au changement de régime. Le Royaume-Uni a autorisé l’utilisation de ses bases pour des frappes « défensives » et déployé la RAF en Méditerranée orientale. L’Espagne (Sánchez) est la voix la plus critique, qualifiant l’opération de « guerre illégale dépourvue de stratégie efficace ».

La déclaration conjointe E3 du 28 février a noté ne pas être « impliqués dans ces frappes » tout en condamnant « fermement les représailles iraniennes ». La seconde déclaration du 1er mars était plus dure, évoquant des « actions défensives nécessaires et proportionnées pour détruire la capacité iranienne de tirer des missiles et des drones à la source ». Von der Leyen a soutenu le 1er mars « une transition crédible » du pouvoir en Iran — décrite par Euronews comme la première fois que l’exécutif européen soutient explicitement le changement de régime à Téhéran.

Aucun plan européen de transition post-conflit pour l’Iran n’a été publié. L’ECFR a critiqué la réponse européenne comme « strategic lunacy » et un « fiasco », soulignant que la guerre profite à Poutine via la hausse des prix de l’énergie, épuise les stocks de munitions européens, et risque d’entraîner l’Europe « dans une énième opération américaine de changement de régime ».


9. Cinq scénarios de sortie de crise débattus dans les cercles stratégiques

Les think tanks et analystes identifient cinq trajectoires possibles, aucune ne faisant consensus :

Le scénario d’enlisement est jugé le plus probable par l’historien Pierre Razoux (audition au Sénat français, 4 mars) : « Je vous rappelle que le Nord Vietnam a tenu dix ans face aux États-Unis. » Oxford Economics projette 1 à 3 semaines de phase cinétique, maximum 2 mois. Trump estime « 4 à 5 semaines ». Mais les capacités iraniennes de représailles, bien qu’en déclin rapide (90 % de baisse des tirs balistiques depuis le jour 1), restent significatives.

La capitulation iranienne est exigée par Trump mais jugée improbable par la plupart des analystes. Le LSE note que « la fierté nationale iranienne et l’instinct de survie du régime » s’y opposent. Le président Pezeshkian a déclaré que l’Iran « ne capitulera jamais ».

Le « scénario Venezuela » — Brookings identifie le modèle préféré de Trump : négocier avec le successeur de Khamenei un accord nucléaire revu à la hausse plus des concessions pétrolières, sans invasion terrestre ni nation-building. Le problème : « Those who want a deal can’t deliver, while those who may be able to deliver don’t want it. »

La fragmentation ethnique — des cartes d’un « Iran fédéral avec des régions autonomes kurde, arabe, baloutche et azérie » circulent à Washington. Le Washington Institute avertit que « cette tentation est exactement ce à quoi les États-Unis doivent résister ». L’ICG prévient du risque de « fragmentation le long de lignes ethniques », de « guerre civile » ou de « dictature militaire ». La Turquie craint les « espaces non gouvernés » et une résurgence du PKK/PJAK.

La transformation du régime — le scénario le plus nuancé, défendu par le Washington Institute comme un « affaiblissement du régime » (regime weakening) plutôt qu’un changement complet. Brookings (Suzanne Maloney) propose de « créer une structure d’incitations pour que le prochain dirigeant iranien soit incité à construire un avenir différent ». L’Atlantic Council note que le prochain leader iranien devra choisir entre « une nation et une cause » (cadre de Kissinger). Philip Gordon (Brookings) résume : « The relatively easy part is getting rid of the regime. The much harder part is filling the vacuum. »


Au-delà du brouillard de guerre : ce que révèlent les silences

Huit jours après le début de l’opération, le fait le plus frappant n’est pas ce qui se dit, mais ce qui ne se dit pas. Personne ne parle sérieusement de l’après. L’ECFR observe que les Européens « ne peuvent pas se permettre d’attendre de voir si l’opération réussit ». L’ICG avertit que « miser sur des soulèvements intérieurs est sa propre forme d’incohérence stratégique ». Le Grand Continent note qu’« il n’y a pas d’opposition structurée prête à gouverner ». Les analogies historiques invoquées — Vietnam, Libye, Irak, Venezuela — sont toutes porteuses de mises en garde plutôt que de modèles.

Le canal suisse reste le seul fil diplomatique confirmé opérationnel dans les deux sens. La proposition chinoise d’envoyé spécial est la seule initiative diplomatique nouvelle, mais les analystes sont sceptiques au vu du précédent ukrainien. Le décalage entre la rhétorique publique (reddition inconditionnelle vs. refus de négocier) et les signaux privés (contact CIA, offre de cessez-le-feu américaine révélée par Macron, 12 pays médiateurs) suggère que les véritables négociations, quand elles viendront, seront entièrement souterraines — et que leur condition préalable minimale sera un ralentissement des assassinats ciblés du leadership iranien, condition qu’Israël semble aujourd’hui déterminé à refuser. »

 «Quand on exalte les passions, ne faut-il pas que les passions s’enflamment? Quand on échauffe les esprits, ne faut-il pas que les têtes se dérangent? Quand on rompt toutes les digues, ne faut-il pas que les torrens se débordent? Et quand on lâche la bride à un coursier fougueux, ne faut-il pas qu’il s’emporte, et qu’il renverse tout ce qui s’oppose à son passage. Qui donc avoit pu promettre à ces sages par excellence, qu’ils dirigeroient à leur gré les orages et les tempêtes après les avoir déchaînés? Et comment des hommes qui n’écrivoient qu’avec leurs passions, leurs haines et leur fanatisme, pouvoient-ils se flatter que leurs adeptes n’agiroient qu’avec prudence, discrétion, retenue et sagesse? »

La France Chrétienne, Journal Religieux, Politique, et Littéraire, Tome troisième, 1821

« Celui qui a soif de paix
Ne trouve pas sa trace
Celui qui possède la paix
En ignore le prix »

Lounis-Ait-Menguellet

«Après les « incidents » du 13 avril 1975, le Liban a été plongé dans un engrenage de violences marqué par d’abominables atrocités qui ont duré 15 ans.»

« Les sons, les odeurs, les images, tout est gravé à jamais dans ma mémoire. Je revois la scène comme si je l’avais vécue hier, dans ses moindres détails… mais j’espère ne jamais la revivre. » Installé sur une chaise basse devant sa petite épicerie de quartier, Sarkis raconte, le regard vague, les « incidents » du 13 avril 1975, qui ont déclenché la guerre civile du Liban. Cinquante ans après les souvenirs sont intacts.

« Lorsque les tirs ont éclaté vers 10 heures, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre : ”les Palestiniens nous envahissent”, se souvient cet octogénaire à la voix enrouée. Les jeunes accouraient de partout, les armes à la main. Quand le silence est retombé, une odeur âcre de poudre me piquait les narines. Les tirs ont duré une vingtaine de minutes. Quand j’ai débouché dans la rue, je suis resté immobile, comme cloué au sol. La scène ressemblait à un champ de bataille, les voitures, les murs, les devantures des magasins étaient criblés de balles. Des débris de verre recouvraient le trottoir. »

Suite…

Paul Khalifeh, 14 avril 2025, L’humanité, «« Rien ne justifiait cette tuerie et cette fracture » : au Liban, 50 ans après la guerre civile, l’avertissement des anciens ignoré par les jeunes générations»

https://www.humanite.fr/monde/guerre-au-liban/rien-ne-justifiait-cette-tuerie-et-cette-fracture-au-liban-50-ans-apres-la-guerre-civile-lavertissement-des-anciens-ignore-par-les-jeunes-generations

Vivre sous les balles : le quotidien des Beyrouthins pendant la guerre civile

La guerre civile libanaise (1975-1990) a transformé Beyrouth en un laboratoire de survie où 150 000 civils ont péri et où les habitants ont développé des mécanismes d’adaptation uniques à une violence devenue routinière. Les témoignages littéraires et mémoriels révèlent une réalité paradoxale : une population qui apprenait à distinguer les types d’obus à l’oreille, calculait quotidiennement ses risques de mort, et pourtant continuait à organiser des mariages, fréquenter les cafés, et élever ses enfants entre deux bombardements. Cette coexistence du banal et de l’horreur constitue le cœur de l’expérience beyrouthine, documentée par des écrivains comme Elias Khoury, Hanan el-Cheikh et Jean Said Makdisi, dont les œuvres forment une archive irremplaçable de la « quotidienneté de la guerre ».

La ville fracturée et l’art de naviguer entre les lignes

La Ligne Verte — ainsi nommée à cause de la végétation qui avait envahi cette bande de terre abandonnée — coupait Beyrouth en deux sur près de huit kilomètres, de la place des Martyrs jusqu’aux quartiers sud. Cette frontière invisible mais mortelle a structuré pendant quinze ans la géographie mentale de chaque habitant.

Jean Said Makdisi, sœur d’Edward Said et auteure de Beirut Fragments, décrit cette ville devenue étrangère à elle-même : « Nous sommes une terre de réfugiés, un peuple de réfugiés, venant de partout, n’allant nulle part. » La rue Hamra, artère principale de Beyrouth-Ouest qu’elle connaissait comme un lieu cosmopolite dominé par l’Université Américaine, subissait « une sorte de métamorphose, d’un état d’existence à un autre, d’une signification et d’une fonction dans la vie de la ville à une autre. »

Le passage du Ring et les traversées de la ligne de démarcation constituaient des épreuves ritualisées. Mishka Mojabber Mourani, dans ses mémoires Crossing the Green Line, raconte avoir été arrêtée à un checkpoint près du jardin de Sanayeh dans les années 1980 : « Marie, et d’Achrafié ? Bienvenue ! Descends de la voiture. » Emmenée dans une cave avec d’autres civils kidnappés, elle se souvient : « Le silence et l’obscurité me terrifiaient. Je sentais qu’il y avait des gens là-dedans, mais je ne voyais presque rien. L’atmosphère était humide. Il y avait une odeur étrange. Je pense maintenant que c’était l’odeur de la peur. »

Les règles non écrites régissaient chaque déplacement. Les chauffeurs de taxi chrétiens ne circulaient qu’à l’Est, les musulmans qu’à l’Ouest — traverser la ligne de démarcation entraînait des frais supplémentaires reflétant la dangerosité autant que la division sociale. Le Washington Post décrivait en août 1982 ce passage comme « un labyrinthe, une distance de quelques blocs devenue une série alambiquée de détours à travers des ruelles de terre battue et des routes résidentielles autrefois pavées, remplies de cratères, de morceaux de métal tordu et de blocs de béton explosés. »

Le calcul quotidien du risque et les mécanismes de survie

Survivre à Beyrouth exigeait une expertise acquise par l’expérience : apprendre à lire les sons de la guerre, distinguer les types d’obus, évaluer les distances, chronométrer ses sorties pendant les accalmies.

Ghada Samman, dans Cauchemars de Beyrouth (كوابيس بيروت), écrit après huit mois de guerre civile : « Tu deviens conscient de la façon dont le chaos effrayant autour de toi a pris possession de ton être intérieur, et tu ressens le besoin de réordonner le monde en toi, y compris tes valeurs et ta façon de comprendre les choses. » Piégée pendant deux semaines dans son appartement par les tireurs embusqués du Holiday Inn situé en face, elle se demande : « Pourquoi ne sommes-nous pas sortis de cette cage avant d’être brûlés vifs ? »

Les Beyrouthins développaient des logiques paradoxales de sécurité. Une femme témoigne qu’elle et ses amies « se sentaient plus en sécurité dans les quartiers récemment bombardés, estimant que ces zones avaient moins de chances d’être bombardées à nouveau bientôt. » Cette rationalité de survie illustre l’adaptation psychologique profonde à une menace permanente.

Le ravitaillement rythmait l’existence. Makdisi décrit les coupures d’électricité et d’eau intermittentes, les descentes nocturnes vers l’abri du garage : « ‘Je ne partirai pas sans lui.’ ‘Pour l’amour du ciel, repose cette cage et partons.’ ‘Je ne partirai pas sans lui.’ Une autre explosion. Les lumières s’éteignent. ‘D’accord, d’accord. Allons-y.’ Nous trébuchons dans les escaliers obscurs vers le garage, comme nous l’avons fait si souvent. » Elle note que son plus jeune fils demandait sans cesse s’il y aurait école le lendemain : « Il me serre dans ses bras avec une gaieté apparente, mais je sens les battements de son cœur. »

La solidarité communautaire permettait la survie. Mai Ghoussoub, qui a perdu un œil en 1977 quand sa voiture fut touchée par un obus alors qu’elle emmenait quelqu’un à l’hôpital, avait établi deux dispensaires médicaux dans un quartier musulman pauvre après la fuite des médecins. Un survivant témoigne : « Aider tout le monde, c’est ce qui nous a permis à chacun de survivre. »

Le Holiday Inn et les tours de la mort : quand l’architecture devient arme

Certains bâtiments sont entrés dans l’imaginaire collectif comme incarnations de la terreur. Le Holiday Inn, ouvert en 1974 au sommet de la prospérité beyrouthine, n’a fonctionné qu’un an avant de devenir le théâtre de la Bataille des Hôtels (octobre 1975 – mars 1976), qui fit plus de 1 000 morts et 2 000 blessés parmi 25 000 combattants.

Jonathan Dimbleby, premier journaliste étranger à y pénétrer après les combats, décrit : « Ampoules pendantes, fils électriques, chaises fracassées, un piano qui avait plus ou moins survécu, le lustre tout brisé, regardant bizarrement comme des gargouilles contemplant ce que l’humanité s’était fait à elle-même en dessous. » Gregory Buchakjian, historien de l’art, ajoute : « Un journaliste qui est entré pendant la bataille a dit que non seulement l’ascenseur fonctionnait, mais que la musique de l’ascenseur jouait encore. »

Beaucoup de victimes furent jetées du haut des étages — l’hôtel devint symbole de la chute de Beyrouth. Ses images en flammes « envoyèrent des ondes de choc à travers le monde », et sa prise marqua la division définitive de la ville en Est et Ouest.

La Tour Murr, squelette inachevé de 40 étages qui devait devenir le Centre du Commerce du Liban, servit de poste de tir, de prison et de salle de torture. Un blogueur libanais évoque ce « monument-fantôme » : « Elle se dresse encore là après toutes ces années. Jamais habitée par personne d’autre que des fantômes et des snipers. Une sorte de tour maléfique de conte de fées d’où les seules Raiponces laissant descendre leurs cheveux étaient des miliciens défaisant leurs bandeaux. » L’artiste Marwan Rechmaoui, qui en fit une maquette exposée à la Tate Modern, confie : « Chaque fois que je passais devant, j’étais renvoyé à 1975/1976 quand la tour faisait les nouvelles quotidiennement. »

Le Bâtiment Barakat (Beit Beirut), aujourd’hui musée, incarne la perversion de l’architecture. L’architecte Youssef Haidar explique : « On n’a jamais peur d’une porte. Si on voit un tank, on sait qu’il faut courir, mais quand on voit une porte, non. Alors quand les gens associent les portes aux fusils, on crée la terreur. La maison était quelque chose de protecteur mais elle est devenue tueuse. » Les miliciens y avaient creusé des meurtrières de la taille d’une boîte aux lettres dans les portes, offrant une portée de 400 mètres. Des graffitis de snipers y sont préservés, dont celui-ci, signé « Begin » (nom de guerre évoquant le Premier ministre israélien) : « Je veux dire la vérité : mon âme est devenue sale. »

La terreur des snipers et l’angoisse des checkpoints

Hanan el-Cheikh, auteure de L’Histoire de Zahra, confie son obsession des snipers, raison pour laquelle elle quitta Beyrouth : « Je ne pouvais pas croire qu’il y avait quelqu’un qui était sniper, qui s’asseyait juste en disant ‘J’attends de tuer quelqu’un.’ Il visait n’importe quel innocent parce que c’est ce que fait un sniper : tu contrôles une rue ou une route et tu vises pour tuer n’importe qui. Je pensais, comment le sniper peut-il choisir de tuer cette personne ou celle-là, et je suis devenue vraiment obsédée par les snipers. »

Dans son roman, le frère de Zahra, quand on lui demande ce qu’il ressent en appuyant sur la gâchette, répond : « Tout ce que je sens quand j’appuie sur la gâchette, c’est la crosse du fusil qui me frappe l’épaule. » El-Cheikh décrit la guerre « comme un charançon qui aurait trouvé son chemin dans le cœur d’un énorme sac de farine blanche et s’y serait installé. »

Rawi Hage, qui vécut neuf ans de guerre dans le quartier chrétien d’Achrafié avant d’émigrer, ouvre son roman De Niro’s Game ainsi : « Dix mille bombes étaient tombées sur Beyrouth, cette ville surpeuplée, et j’étais allongé sur un canapé bleu couvert de draps blancs pour le protéger de la poussière et des pieds sales. Il est temps de partir, pensais-je. » Il décrit les rues : « Je marchais sous les bombes qui tombaient. Les rues étaient vides. Je marchais au-dessus d’humains cachés dans des abris comme des colonies de rats sous le sol. Je passais devant les photos de jeunes hommes morts affichées sur les poteaux électriques en bois, sur les entrées d’immeubles, encadrées dans de petits sanctuaires. »

Les checkpoints transformaient la carte d’identité en sentence de mort potentielle. Le « Samedi Noir » du 6 décembre 1975 vit les Phalangistes ériger des barrages dans tout Beyrouth, inspectant les cartes pour l’affiliation religieuse — de nombreux Palestiniens et musulmans libanais furent exécutés sur place. Un survivant raconte sa traversée du checkpoint d’Olivetti : « Je savais que la prochaine question serait de leur montrer ma carte d’identité, et après cela, qui sait. Mais ma vivacité m’a sauvé ce jour-là… J’ai commencé à conduire, et mon pied gauche tremblait violemment sur l’embrayage… J’avais tellement peur que celui assis à côté de moi remarque ma peur. »

La coexistence du chaos et de la normalité : adaptation psychologique

Les psychologues ont identifié chez les Libanais non pas un trouble de stress post-traumatique classique, mais un Trouble de Stress Traumatique Continu (CTSD), concept développé initialement en Afrique du Sud sous l’apartheid. La conseillère Myra Saad explique : « Le ‘post’ dans PTSD implique un retour à la sécurité après le trauma — une rupture dans une vie autrement sûre. Ce n’est pas vraiment le cas pour le Liban depuis des décennies. »

Une Libanaise interrogée sur comment elle avait supporté quinze ans de guerre répond simplement : les Libanais « s’y sont habitués ». Le photojournaliste Patrick Baz, qui avait 12 ans quand la guerre atteignit son quartier bordant la Ligne Verte, témoigne : « Je ne pense pas avoir ressenti que j’étais en sécurité ou en danger. Pour moi, c’était la vie. C’est comme ça que j’ai grandi. »

Cette normalisation s’accompagnait de paradoxes saisissants. Makdisi décrit un dîner mondain pendant un bombardement : « Une explosion de mitraillettes et de mortiers répond à ses mots même tandis qu’il les prononce. Il lève son verre dans un toast moqueur. ‘Vive la guerre,’ dit-il, se joignant aux rires, reconnaissant avec les autres la futilité d’essayer de donner un sens à ce qui se passe. Tandis que la soirée progresse, la bataille aussi. Nous mangeons notre dîner en essayant de garder nos esprits loin du bruit. » Un des invités murmure : « Quelqu’un devrait enregistrer cette folie. Quelqu’un devrait écrire cela. »

Les fêtes dans les abris constituaient un mécanisme de survie psychologique. Un article de Al-Rawiya note : « C’est à la fois un cliché et un honneur de dire que les Libanais ont fait la fête tout au long d’une guerre civile qui divisait Beyrouth en deux. Fondamentalement, c’est ainsi que des générations au Liban ont appris à tolérer la détresse psychologique : ‘faire la fête comme s’il n’y avait pas de lendemain.’ » Beaucoup de ceux qui ont vécu la guerre civile « se souviennent avoir passé les meilleurs moments dans les abris, chantant, dansant et buvant avec leurs amis et voisins. »

L’écriture comme témoin et la mémoire fragmentée

La littérature libanaise de guerre constitue ce que la chercheuse Miriam Cooke appelle les « Décentristes de Beyrouth » — des écrivains, souvent des femmes comme Ghada Samman, Hanan el-Cheikh, Etel Adnan et Emily Nasrallah, qui documentèrent la « quotidienneté de la guerre » face à une littérature masculine focalisée sur « la stratégie, l’idéologie et la violence. »

Elias Khoury, dont La Petite Montagne fut écrit pendant les combats à Achrafié, note que le roman libanais a explosé avec l’État-nation : « La guerre civile a ouvert les fenêtres de la réalité, faisant entrer l’arabe dialectal et une approche stylistique d’avant-garde des détails de la vie quotidienne. » Il appelle Beyrouth « la capitale de l’amnésie », critiquant les chefs de milice devenus gouvernants qui « ont imposé une amnésie collective, mais cela n’empêche pas chaque communauté d’avoir sa propre mémoire. Cela crée des mémoires séparées qui peuvent émerger à tout moment et causer une autre guerre. »

Zeina Abirached, née en 1981 et élevée près de la Ligne Verte, a créé le roman graphique Mourir, Partir, Revenir : Le Jeu des Hirondelles (titre tiré d’un graffiti sur un mur de la démarcation). Elle y inclut des cartes montrant les itinéraires exacts pour naviguer entre son appartement et celui de sa grand-mère — « parsemés de containers et d’un sniper posté à une intersection proche » — avec des instructions sur « où courir, sauter, se baisser, ramper ou attendre. »

Thomas Friedman, correspondant du New York Times, a immortalisé l’hôtel Commodore, QG des journalistes, comme « une île de folie dans une mer de démence. Ce n’était pas seulement le perroquet du bar, qui imitait parfaitement le sifflement d’un obus entrant… c’était le réceptionniste qui demandait aux clients s’enregistrant s’ils voulaient une chambre du ‘côté bombardement’ de l’hôtel, face à Beyrouth-Est, ou du côté paisible, face à la mer. »

Conclusion : les cicatrices invisibles d’une ville qui a appris à survivre

L’expérience beyrouthine de 1975-1990 révèle une vérité troublante sur la capacité humaine d’adaptation : on peut apprendre à vivre avec la mort comme voisine quotidienne, développer une expertise de survie fondée sur la lecture des sons et le calcul des probabilités, maintenir une vie sociale dans les interstices de la violence. Mais cette adaptation a un prix. Dominique Eddé écrit : « Au Liban, tout peut être expliqué et rien ne peut être compris… Chaque Libanais invente un Liban personnel pour un pays qui n’existe pas. »

Les bâtiments criblés de balles — Holiday Inn, Tour Murr, Beit Beirut — demeurent ce que Gregory Buchakjian appelle des « monuments accidentels » : témoins involontaires d’un trauma collectif jamais officiellement traité, dans un pays où la loi d’amnistie de 1991 a tenté d’effacer quinze ans de massacres sans jamais permettre le deuil ni la réconciliation. Les mécanismes de survie — la fête, l’humour noir, le déni — se transmettent de génération en génération, créant ce que les psychologues identifient comme une culture d’évitement émotionnel dont les effets persistent bien au-delà de la fin officielle des hostilités.

Comme l’écrit Hanan el-Cheikh, la guerre « a tout balayé, pour les riches et pour les pauvres, pour les beaux et pour les laids. Elle a tout pétri ensemble en une pâte commune. » Cette pâte, faite de peur et de résilience, de trauma et de joie volée, constitue l’héritage ambigu d’une génération qui a survécu en apprenant que la normalité elle-même peut devenir la forme la plus radicale de résistance. »

« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »

Annuaire historique universel

pour … 1822 (1823)

« En effet, dit-il, si l’écrivain attaque un acte du gouvernement comme înconstitutionnel, il devra prouver d’abord que cet acte est attentatoire aux droits des citoyens, aux droits garantis par la constitution. Eh bien, alors même qu’il sera très-réservé, alors même qu’il ne se permettra aucune personnalité, s’il parvient à prouver que l’acte du gouvernement contre lequel il écrit, a violé la constitution, a violé la foi des sermens, a dépouillé les citoyens de leurs droits, il provoquera par cela même à la haine et au mépris. Que séra-ce encore si, au lieu d’un fait, il en cite un grand nombre. Ces deux choses sont aussi inséparables que l’effet de la cause; le droit de censure emporte le droit de provoquer à la haine et au mépris. »

« Non, Messieurs, répond M. Cuvier, examiner, critiquer les actes du pouvoir, tant que l’on reste dans les bornes de la décence et de la bonne foi, signaler les erreurs, marquer les fautes où il est entraîné, c’est remplir le devoir d’un bon citoyen, c’est, exercer un droit que les lois protégeront toujours dans un État libre: ce n’est point exciter la haine et le mépris. Mais chercher à chaque acte un but coupable, un motif odieux, les donner tous comme le produit de la méchanceté ou de l’ineptie, en présenter la suite, comme dirigée constamment contre la nation et contre la liberté, que le premier devoir des rois est de protéger, c’est détruire dans le cœur des peuples la source la plus noble de leur soumission, c’est réduire l’instabilité du trône à n’être plus garantie que par la lettre morte de la loi, ou par les soldats de la garde. Voilà ce que c’est, dans le sens de l’article, qu’exciter à la haine et au mépris contre le gouvernement du Roi»

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pour … 1822 (1823)

« Pour tous ceux qui ont sérieusement examiné le tableau de la situation actuelle du Comtat, il n’est pas douteux que, revenir sur le passé, c’est inévitablement troubler l’avenir, et c’est de l’avenir que le Corps législatif, quand il délibère sur les grandes questions d’intérêt public et de police constitutionnelle, doit principalement s’occuper c’est à cela qu’il doit savoir tout sacrifier. Tous les Comtadins sont, ainsi que je l’ai dit plus haut, parties plus ou moins dans les troubles du Comtat; il faudra bien cependant les considérer comme citoyens, comme individus désintéressés; car sans cela il ne pourrait y avoir d’information. Que s’ensuivrait-il? appellera-t-on les citoyens à déposer les uns contre les autres, après s’être livrés des combats sanglants? Le sanctuaire de la justice va donc devenir pour eux un nouveau champ de bataille, où ils se feront une guerre mille fois plus meurtrière encore. On va rouvrir tant de plaies qui sont à peine fermées, ranimer tous les germes de dissensions et dé discorde civile; invétérer toutes les haines, perpétuer à jamais de courts ressentiments: bientôt donc ces malheureuses contrées seront inaccessibles pour toujours à toutes les douceurs et à tous les charmes de l’union, de la fraternité et des vertus sociales sur lesquelles reposent le plus efficacement le bonheur des hommes. »

« Ce texte parle, évoque l’activation de points faibles, de faiblesses exploitables, de trafics d’influence, de rancunes historiques « mal digérées », de situations larvées, d’absences de perspectives, de trafics d’armes; parle de coagulation, de conjonctions de facteurs exploitables pour renverser des opinions, des gouvernements ou des alliances. »

«Les questions, problématiques et nœuds évoqués sont extrêmement graves et sensibles, opérantes peut-être, à n’en pas douter dans diverses situations politiques tendues, en de multiples points, telle une carte, un dessous des cartes possibles (l’auteur n’étant pas expert, ni nécessairement suffisamment cultivé, informé et intelligent, malgré ses essais et tentatives), cartes où ils règnent, auraient, régneraient, peut-être, sans doute…, misères sociales et économiques, désespoirs intimes, situations hypertendues, « conflits » de voisinages, de loyautés, trop de violences, conflits et de haines, rancunes, ou désordres, pour qu’un reste de confiance, de paix sociale et intime ne persiste, des choses en somme si graves, si déstabilisantes ou effrayantes, dans leurs possibilités, leur potentialité d’occurrence ou leur gravité, des réalités si affligeantes, dramatiques et explosives… que ça, cela en devient une horreur rien que d’y penser, de s’y projeter alors d’y vivre…. »

« Dans d’autres contextes politiquement, historiquement, plus chargés, instables, ou dont l’instabilité peut être amplifiée sous le biais de l’activation, de l’activité de réseaux d’opposants politiques, idéologiquement soutenus à la fois localement par des minorités, voire des pans entiers d’une société exclue du pouvoir et, ou de la réussite, comme dans les zones de conflits frontaliers, où les frontières, leur délimitation est questionnée ou remise en cause, où la légitimité du pouvoir est décriée, où l’usage de la force est jugé disproportionné, arbitraire, ou encore dans les pays sans élections libres, sans démocratie véritable, égalitaire, où il y eut, il y a eu des excès, emprisonnements, oppression des opposants, voire plus…; des zones où les tensions, rancunes sont maximales, déraisonnables, ou indubitablement très grandes, où les capacités de projection dans un avenir meilleur, un présent juste et supportable (pour soi-même ou ses enfants, sa communauté) sont modestes, voire nulles; la question de la circulation, de la prolifération  de l’alimentation, des circuits et réseaux d’armements civils et militaires, des flux, de leur contrôleront, ou de leur manque de contrôle, des stocks, de la, des responsabilités autour de ces questions, est un réel problème, comme une hydre, un serpent à plusieurs têtes où chacun, des acteurs notamment internationaux et étatiques peuvent avoir, ont souvent des intérêts, soutiennent des franges tragiquement divergentes au sein de populations do  qui ne raisonnent plus, ou n’ont jamais raisonné en termes d’intérêt supérieur de la Nation, avec patriotisme, par la faute parfois d’un État absent, incapable, ou démuni, qui ne protège, n’assure, ou ne pouvait dès lors plus, ou pas assez assurer ses fonctions sociales et régaliennes. »

« La question des flux financiers, d’armes, parfois d’hommes, les diverses et divergentes revendications politiques, la question de la démocratie, de la démocratisation, les conflits entre franges religieuses et éthiques, leur exacerbation par les crimes politiques, les « anciens » traumatismes, toujours vivants, vivaces dans la mémoire historique, longue, du prix payé par les victimes, une région, des clans, des familles, la question des garanties de paix sérieuses et durables, pour un éventuel désarmement, un apaisement du conflit…. la question des ressources géostratégique, ( pétrole, terres « rares », gaz, etc), de leur contrôle, de la stabilité politique, économique d’une région, d’un pays, de dictatures militaires, et religieuses, nécessaires à leur exploitation, leur essor, les questions toujours, et in fine, toujours prédominantes dans une société et pour, tant ses citoyens que le pouvoir, de l’ordre social, des traditions, des repères sociaux et moraux, la question de l’ouverture, du pouvoir social, et médiatique, de la narration des évènements, la question de la censure, de l’auto-censure, aussi, de la prudence quant aux évènements, quant aux réactions, aux éventuelles surréactions, la sensibilité sociale, humaine et politique du pays, des gens, quant aux questions, aux orientations parfois, potentiellement dangereuses, la mesure du, ou des risques, d’embrasement, de la révolte sociale, les pressions sur le gouvernements, la question de l’acceptation, de l’acceptabilité des situations, de la patience, des passions humaines, de la culture politique des administrés et citoyens, de la faculté de rétention des affects, des opinions, de la colère…, la question de l’intérêt commun, du commun, du vrai, du faux, de l’insensé, du dangereux, du juste, de l’injuste, du démesuré, de l’exagéré, du trop, du supportable, des limites, des imprévus, liés aux conduites et inconduites, consciences ou inconsciences, des actions des uns et des autres, à la perfidie, au caractère traître de nos choix, et non choix, de ce que l’on croit pouvoir maîtriser et comprendre, même après un certain travail.., au bout d’un certain, de ce que l’on ne conçoit ou perçoit aussi que trop tard, trop tardivement, quand le mal est déjà fait, ou là, comme déjà présent, comme en potentiel, en latence. »

« Ce texte pose la question de l’épuisement social comme politique, des discours, de leurs limites, de l’effet de saturation psychique ou émotionnel, des limites humaines face à l’insupportable, l’inacceptable, du manque de débouchés économiques et sociales, la question des enthousiasmes, des révoltes précipitées ou dangereuses, du coût psychologique et humain, politique, de la révolte armée, celle, celui aussi du silence, de la contention, de la patience, la tolérance, voire du pardon éventuel…, celle aussi des intérêts croisés, divergents, des oppositions, entre société, classes sociales, visions du monde, opinions, ou appartenances, alliances politiques et religieuses. Des questions à l’impact extrêmement grave et sensible, pas abstraites, dans la réalité, le vécu des gens, des concernés… »

« (Peut-être)… que ce texte montre la difficulté, la complexité voire la dangerosité parfois du commentaire social imprudent ou irréfléchi , politique, sur des « problèmes, des problématiques en cours », leur indécence, ou son retard, aussi dans des contextes où des gens meurent réellement, et tous les jours… ont peur réellement, ont faim réellement, et pas par projection irréaliste, sont concrètement en deuil, dans la sidération, la faim, la colère, ou la misère ou encore dans des colères ou des terreurs monstres et réelles. » 

« Des paramètres en somme pour parler, ou parfois tout simplement se taire, filtrer en tout cas sa parole, pour ne pas dire, répéter davantage d’âneries, blesser davantage des êtres, des personnes en souffrances, des victimes, des morts, des bourbiers sociaux, ou politiques où l’enchevêtrement des causes et des acteurs, rend au final difficile d’identifier clairement des coupables uniques, à contrario de l’évidence, dans les chaînes d’actions, de causes, de réactions. »

« Où, aussi… il n’y a, n’y aura pas de solutions magiques, surtout quand des deuils, des destructions, des crimes ont lieu, ont eu lieu. Le plus grave est que l’on ne comprend, qu’ il arrive que l’on ne comprenne que dans l’après coup, ce qu’il se passe, comment, et pourquoi nous aurions dû agir, parler, ou se concerter, avant l’acte, l’action, ou la réaction, comme dans les réactions en chaîne, en forme d’atomes. »

« Des symptômes de malaise, de mécontentement, de sourde agitation se révélaient bien de temps à autre, mais ces indices étaient pour nous sans enseignement, et nous restions plongés dans une sécurité profonde à la veille d’une révolte qui, dans l’intervalle de quelques jours, devait embraser, comme un vaste incendie, deux provinces entières de l’Algérie, et ne s’arrêter, pour ainsi dire, qu’aux portes d’Alger. «

Walsin Esterhazy, Notice historique sur le maghzen d’Oran

« Que ce minimum pour juger ou parler avec décence, cohérence, temporalité arrive après des catastrophes, quand la sagesse, la prudence, ou le tact ne servent plus à rien. Quand remettre en place les choses dans leur trame, les évènements, les discours, ne ramènera pas les absents à nos élucubrations tardives. Des paroles, jugements péremptoires et vides, carburants de guerres d’inimitiés tenaces et réelles, elles? Se tromper de guerre, mais la faire, la déclencher quand même, y être, s’y retrouver malgré tout, sans savoir comment en sortir, ni pourquoi « on » l’a déclenchée… »

« Ce dont ce texte parle, ce qu’il semble dire, c’est aussi qu’il n’y a pas de responsables uniques, aux crises, aux tensions, que la conjonction de facteurs tels l’Histoire longue ou récente des relations diplomatiques entre deux pays ou entités, groupes divers, la présence d’intérêts divergents, comme la nécessité pour une frange de la population de soutenir ou de protéger un régime, une structure militaire ou politique peut s’être enraciné dans une longue histoire de persécutions sociales et politiques, que la méfiance, la défiance et la crainte peuvent être justifiées,  et même pousser à fermer les yeux sur certaines violences, des groupes jugés ennemis, violences lesquelles elles-mêmes peuvent servir de germes ou d’ingrédients à de futures révoltes ou remise en cause de l’autorité centrale, du pouvoir, que les conflits entre communautés, ethnies et origines, les mémoires de « martyrs », d’hommes tombés à la guerre, dans ces conflits, ces crimes d’États ou inter-ethniques qui traversent des générations, des siècles entiers peut servir de précédents, de causes ou de « raisons » pour la prochaine.»

Survivre à l’effondrement : leçons historiques des populations civiles face aux conflits urbains

Les témoignages de survivants à travers huit décennies de conflits urbains révèlent des schémas récurrents dans la période critique précédant les bombardements et la guerre urbaine. L’analyse de ces expériences — du Blitz londonien aux sièges contemporains — démontre que la fenêtre entre la normalité et le chaos se referme souvent en quelques heures, et que les décisions prises dans cette période d’incertitude déterminent fréquemment la survie ou la mort. Les populations qui ont réussi à s’en sortir partagent des caractéristiques communes : une capacité à surmonter le biais de normalité, une préparation anticipée, et surtout, des réseaux communautaires solides.


L’intervalle fatidique : quand le silence précède la tempête

La période précédant l’éclatement de la violence présente une qualité psychologique distincte que les survivants de conflits différents décrivent de manière remarquablement similaire. Cette phase d’incertitude — parfois appelée « le calme avant la tempête » — constitue paradoxalement l’un des moments les plus dangereux du cycle de conflit, précisément parce qu’elle induit une paralysie décisionnelle.

À Sarajevo, en mars-avril 1992, une veuve de 70 ans témoigne avoir observé, une nuit à trois heures du matin, tous ses voisins serbes allumer et éteindre leurs lumières de manière coordonnée. « Nous avons immédiatement su que quelque chose allait se passer, car nous nous souvenions que Jovo Trifković avait dressé une liste de toutes les maisons et appartements non-serbes. » Les jours précédents, elle avait remarqué que le comportement de ses voisines serbes avait changé — « elles vous croisaient comme si elles ne vous connaissaient pas, alors qu’auparavant nous étions en bons termes, nous nous rendions visite ». Le 3 avril 1992, elle a fui avec seulement quelques vêtements dans un sac.

À Londres, durant la « drôle de guerre » de septembre 1939 à l’été 1940, cette période d’attente créa une fausse sécurité. Aucune bombe ne tomba, les cinémas rouvrirent, la vie continua normalement. Le port du masque à gaz chuta de 71% chez les hommes en septembre 1939 à seulement 24% en novembre. Cette complaisance s’évanouit brutalement après la chute de la France et Dunkerque. Kathleen Brockington, survivante du Blitz, se souvient : « Les premiers jours, beaucoup de gens étaient très effrayés. Je me souviens de ma belle-mère fondant en larmes et mettant son masque à gaz le premier jour ; elle l’a porté pendant environ une heure mais rien ne s’est passé et elle l’a retiré quand nous lui avons donné une tasse de thé. »

À Bagdad en mars 2003, Jamal Ali, ingénieur aéronautique, avait entendu des rumeurs une semaine avant l’invasion. Malgré son scepticisme, il acheta un générateur et stocka des provisions — une décision qui s’avéra judicieuse lorsque l’infrastructure fut systématiquement ciblée. Le 20 mars, il dormait quand le bombardement commença : « Je me souviens que nous dormions. Nous avons juste entendu les bombardements partout. C’est là que la guerre a commencé. Nous sommes tombés du lit, parce que toute la maison tremblait. »


La rapidité de l’effondrement : de la normalité au chaos

L’un des enseignements les plus frappants de l’histoire est la vitesse vertigineuse avec laquelle la normalité peut basculer dans le chaos. Cette transition peut s’opérer en quelques heures, parfois en quelques minutes.

Dresde, 13 février 1945 : Lothar Metzger, neuf ans, célébrait le Mardi gras avec d’autres enfants. Les sirènes retentirent à 21h51 ; le bombardement commença à 22h15. L’intervalle entre la normalité et l’apocalypse fut de treize minutes. « Vers 21h30, l’alarme a été donnée. Nous, les enfants, connaissions ce son et nous nous sommes levés et habillés rapidement pour descendre dans notre cave… À la radio, nous avons entendu avec une grande horreur la nouvelle : « Attention, un grand raid aérien va frapper notre ville ! » Cette nouvelle, je ne l’oublierai jamais. Quelques minutes plus tard, nous avons entendu un bruit horrible — les bombardiers. »

Rwanda, 6 avril 1994 : Le footballeur Eric Eugène Murangwa quittait un hôtel après avoir regardé un match de qualification pour la Coupe du monde. « J’ai vu un groupe de personnes disant que quelque chose avait explosé. L’un d’eux pointait du doigt l’aéroport. À l’époque, il n’était pas inhabituel d’entendre des explosions à Kigali. Nous traversions une guerre depuis presque quatre ans et nous y étions habitués, alors je suis rentré dormir. » À 3 heures du matin, il fut réveillé par des tirs nourris. Dans l’heure qui suivit l’attentat contre l’avion présidentiel, les barrages routiers étaient déjà en place et les listes de Tutsis à éliminer circulaient.

Marioupol, février 2022 : Sergey Vaganov, 63 ans, décrit cette période d’incertitude : « Je pensais — qu’est-ce qui s’épuiserait en premier ? La nourriture ? L’eau ? Ou est-ce qu’une bombe tomberait sur nous ? À un certain moment, j’attendais le soulagement [de la mort], j’avais ces pensées à moitié suicidaires. » La ville fut encerclée en moins d’une semaine ; dans les quinze jours, elle était devenue « méconnaissable » selon les survivants.

Saigon, avril 1975 : La chute de la ville illustre comment les prévisions officielles peuvent s’avérer catastrophiquement erronées. Un mémo de la CIA daté du 5 mars 1975 prédisait que le Sud-Vietnam pourrait « tenir au moins jusqu’en 1976 ». Six semaines plus tard, 100 000 soldats nord-vietnamiens encerclaient Saigon. Wolfgang J. Lehmann, chef de mission adjoint, décrit les dernières heures : « Nous pouvions voir les lumières des convois nord-vietnamiens s’approchant de la ville… L’hélicoptère était rempli du reste du personnel… et c’était totalement silencieux, à l’exception des rotors. L’émotion dominante était une immense tristesse. »


Les biais cognitifs qui paralysent les décisions

La recherche académique identifie le biais de normalité comme le facteur psychologique le plus significatif affectant les décisions d’évacuation. Selon les travaux de Thomas Drabek, 80% des personnes manifestent ce biais lors des catastrophes. Le cerveau humain nécessite 8 à 10 secondes pour traiter une nouvelle information de menace dans des conditions calmes ; le stress ralentit encore ce processus.

Ce biais provoque une dissonance cognitive que les individus doivent activement surmonter — soit en refusant de croire aux avertissements (maintenant le biais), soit en échappant au danger. À Dresde, les habitants s’accrochèrent à ce que l’historien Frederick Taylor appelle des « formes dangereuses de pensée magique » : la ville, surnommée « la Florence de l’Elbe », était un trésor culturel avec des musées et une architecture baroque — pourquoi la bombarder maintenant que la guerre touchait à sa fin ? Environ un million de personnes — 630 000 résidents permanents plus 300 000 réfugiés — se trouvaient dans la ville lors de l’attaque.

Lors des attentats du 11 septembre 2001, 70% des survivants ont parlé avec d’autres personnes avant d’évacuer. Nombreux sont ceux qui, dans la Tour 2, ont retardé leur évacuation malgré le fait qu’ils voyaient la Tour 1 en flammes — une démonstration en temps réel du biais de normalité.

D’autres biais cognitifs aggravent cette paralysie décisionnelle :

  • Le biais d’optimisme : croire que « cela ne m’arrivera pas »
  • L’effet d’ancrage : accorder trop d’importance aux informations initiales même lorsque les circonstances changent
  • Le biais de confirmation : rechercher des informations qui confirment ses croyances existantes

Sous stress intense, le processus décisionnel bascule du mode délibératif (Système 2) vers le mode intuitif (Système 1). La recherche démontre que le stress rend les individus plus impulsifs et susceptibles de répondre sans examen critique. La réponse de figement — paralysie décisionnelle totale — constitue un troisième mécanisme évolutif de survie, aux côtés du combat et de la fuite. Elle se caractérise par une immobilité tonique, une bradycardie et un blocage cognitif.


Fuir ou rester : les facteurs déterminants

L’analyse comparative de multiples conflits révèle des facteurs récurrents influençant la décision de fuir ou de rester sur place.

Pourquoi les gens restent

À Londres pendant le Blitz, une enquête de novembre 1940 révéla que seulement 4% de la population utilisait le métro comme abri, 9% les abris publics, 27% les abris privés à domicile, et 64% restaient simplement chez eux pendant les raids. Les habitants préféraient « le confort et la chaleur de leurs propres lits, indépendamment du bruit et du danger ». Kathleen Brockington témoigne : « Comme beaucoup d’autres dans notre rue, nous avions un abri Anderson dans notre jardin, mais il était terriblement humide, alors finalement nous dormions sous notre grande table en chêne. »

À Stalingrad, le gouvernement soviétique retarda délibérément l’évacuation pour des raisons politiques et militaires. Staline aurait ordonné : « Les soldats ne se battent pas pour des villes vides. » L’ordre « Ni un pas en arrière » fut étendu aux civils ; des points de contrôle empêchaient le passage non autorisé de la Volga. Les ouvriers d’usine étaient traités comme des soldats : partir sans permission signifiait être poursuivi comme déserteur. Malgré les petits raids allemands de mai à juillet 1942, les appels urgents à l’évacuation des civils restèrent sans réponse. Jusqu’à 70 000 civils moururent dans la première semaine de bombardement intensif à partir du 23 août 1942.

Les facteurs communs expliquant le choix de rester :

  • L’incapacité physique à voyager (personnes âgées, malades, blessées)
  • L’impossibilité financière (transport, hébergement)
  • Les obligations familiales envers des proches vulnérables
  • La méfiance envers les itinéraires d’évacuation
  • L’attachement au lieu et à la propriété
  • L’espoir que la situation se stabilisera
  • L’absence d’information sur les possibilités d’évacuation

À Grozny en 1999, un civil évacué, Mashtaev, témoigne : « Les gens rient quand on mentionne un corridor humanitaire. Personne n’y croit. Il n’y a pas de corridors humanitaires, et de toute façon, personne n’en sait rien. Il n’y a pas de télévision ni de radio, et s’il y avait des piles avant, elles sont depuis longtemps épuisées. Personne ne sait rien dans la ville. »

Pourquoi les gens fuient

À Homs, HouriZada témoigne : « L’eau est devenue un luxe. Rien n’entrait ni ne sortait de la ville… Nous vivions sous un bombardement constant. La route où ils vivaient a reçu le nom de « Route de la Mort », parce que des gens mouraient en traversant la rue. » Son père refusa initialement de quitter la ville où il avait grandi, même quand cousins et voisins fuyaient. Au moment où la famille décida qu’elle ne pouvait plus y vivre, le siège était devenu officiel et ils ne pouvaient plus partir même s’ils le voulaient.

Le phénomène d’évacuation spontanée : Les recherches montrent que des personnes n’ayant pas reçu l’ordre d’évacuer partent parfois de leur propre initiative sur la base d’une évaluation collective du risque, tandis que celles ayant reçu l’ordre de partir peuvent refuser. C’est ce qu’on observe lors de l’incident de Three Mile Island en 1979.


Les couloirs humanitaires : promesses et trahisons

L’histoire révèle que les corridors humanitaires peuvent être des voies de salut ou des pièges mortels. Cette ambiguïté constitue l’un des dilemmes les plus cruels pour les populations civiles.

À Grozny le 29 octobre 1999, un convoi de milliers de personnes fuyant par le « passage sécurisé » annoncé fut bombardé. La Cour européenne des droits de l’homme a ultérieurement reconnu la Russie coupable de violations des droits humains. Les travailleurs de la Croix-Rouge témoignent avoir « planifié l’évacuation des bureaux pour le 29 octobre 1999 afin de bénéficier du « passage sécurisé » annoncé », mais le convoi fut attaqué. Parmi les victimes : des travailleurs humanitaires, des journalistes, et « de nombreuses femmes et enfants, certains auraient été brûlés vifs dans leurs véhicules ». Lyubov Shakhtemirova, 48 ans, résume : « Ils ouvrent un corridor pour nous et quand nous essayons de partir, nous sommes transformés en kacha [bouillie]. »

À Marioupol en 2022, les échecs furent systématiques. Le 5 mars, le premier cessez-le-feu annoncé pour les évacuations de Marioupol et Volnovakha s’effondra en quelques heures en raison des bombardements. L’Ukraine accusa la Russie de bombarder les corridors pendant au moins quatre jours consécutifs. Ce n’est que fin mars-avril que des dizaines de milliers de personnes purent s’échapper en véhicules privés par des routes dangereuses impliquant plus de 25 points de contrôle russes. Ruziya Gorbatenko témoigne : « Quand nous avons atteint la Maison des Communications, des gens ont commencé à tirer sur notre voiture. Des Russes ont couru de sous les bâtiments détruits, criant après nous — exigeant qu’on s’arrête. Mon mari a accéléré pour les fuir. »

Les facteurs limitant l’efficacité des corridors :

  • Valeur limitée pour ceux incapables de partir (personnes âgées, handicapées, malades)
  • Routes parfois exploitées à des fins de changement démographique
  • Nécessité du consentement explicite et du respect continu de toutes les parties
  • Informations sur le calendrier et l’emplacement communiquées trop tard
  • Parfois utilisés pour « sauver les apparences » tout en poursuivant la violence

Stratégies de survie : ce qui fonctionne, ce qui échoue

Les abris : leçons contradictoires

Ce qui a fonctionné historiquement :

  • Les abris profonds souterrains (métro de Londres, caves profondes de l’abattoir de Dresde où survécut Kurt Vonnegut) offrirent la meilleure protection
  • Les abris Anderson britanniques (2,1 millions installés) « ont été crédités d’avoir sauvé des centaines de milliers de vies » — conception simple : 1,8 m de haut, 1,4 m de large, enterrés à 1,2 m de profondeur avec 38 cm de terre au-dessus
  • Les installations industrielles avec bunkers de l’ère soviétique (comme Azovstal à Marioupol) offrirent une protection supérieure

Ce qui a échoué :

  • À Dresde et Hambourg, les caves peu profondes devinrent des pièges mortels lors des tempêtes de feu — la déplétion en oxygène suffoqua des milliers de personnes
  • En Syrie, les bombes « bunker buster » changèrent la donne. Human Rights Watch documenta que des résidents locaux témoignèrent d’une nouvelle terreur : « ces armes étaient capables de pénétrer et de démolir des bâtiments entiers en béton de plusieurs étages, ce qui signifiait qu’il n’était plus sûr de se cacher dans les sous-sols et les abris souterrains ». Médecins Sans Frontières rapporta qu’en novembre 2017, 70% de la population de la Ghouta orientale vivait sous terre
  • À Alep fin novembre 2016, aucun hôpital fonctionnel ne restait dans les quartiers est de la ville

Techniques de protection immédiate

Les couvertures et tissus mouillés apparaissent comme une constante à travers les conflits. À Dresde, la mère de Lothar Metzger « nous a couverts de couvertures et de manteaux mouillés qu’elle avait trouvés dans une cuve d’eau ». À Hambourg, Heinrich Johannsen survécut blotti sous une couverture mouillée avec son fils dans un tas de gravier sur un chantier de construction, alors qu’il « voyait de nombreuses personnes se transformer en torches vivantes ».

Atteindre les espaces ouverts fut crucial lors des tempêtes de feu — les berges des rivières et les parcs offraient une sécurité relative quand les bâtiments devenaient des fours.

Approvisionnement et ressources

À Stalingrad, les civils restants développèrent des adaptations extraordinaires. Tout ce qui était comestible fut consommé : mauvaises herbes, baies, rongeurs, articles en cuir, colle d’amidon, même l’argile et le limon du fleuve. Valentina Savelyeva témoigne : « Les réservoirs de pétrole à proximité avaient été touchés et la Volga était une nappe de feu… Nous nous accroupissions dans le terrier, regardant dehors. Les pommes de terre ont duré une semaine. Quand les bombes incendiaires tombaient, nous sortions en courant et les faisions cuire sur les flammes. » Sa famille mangeait de l’argile de la berge : « C’était légèrement sucré et je la suçais toute la journée. Ma mère collectait l’eau de la Volga. Il y avait du sang qui flottait en aval. »

À Sarajevo, les habitants mangèrent des pigeons, des rats, des orties et de l’herbe. Une survivante, Maja (16 ans), témoigne : « En entrant dans l’appartement, je pouvais sentir la soupe et le pain, et mon estomac grondait. Je savais que la soupe était faite avec les derniers morceaux de viande de mon lapin de compagnie, mais la faim ne connaît ni loyauté ni sentiment. » Dans les deux mois suivant le début du siège, chaque arbre des parcs de la ville fut abattu pour le combustible.

Le rôle crucial des réseaux communautaires

Les survivants de Sarajevo documentent que les individus vivant seuls, indépendamment de leur armement, « faisaient face à des difficultés pour survivre — la probabilité de survie était corrélée à la taille du groupe ». Les stratégies communautaires efficaces incluaient :

  • Des systèmes de patrouille nocturne : chaque soir, 5 personnes armées effectuaient une rotation pour la défense communautaire
  • Des protocoles de mouvement : « Toujours opérer dans l’obscurité, maintenir des groupes de deux ou trois personnes, utiliser les ruines de bâtiments pour se couvrir »
  • Des réseaux d’information (bien que dangereux à maintenir)
  • Des tunnels souterrains — le Tunnel de l’Espoir de Sarajevo, un passage souterrain de 800 mètres, aurait sauvé environ 300 000 personnes

La recherche académique confirme ce schéma : 90% des survivants de tremblements de terre piégés sont secourus par des voisins non formés utilisant leurs mains nues. À Mexico en 1985, 1,7 à 2,1 millions de volontaires se mobilisèrent en trois semaines. Lors du séisme de Loma Prieta en 1989, plus de 50% de la population fournit une assistance aux autres victimes.


Les signes avant-coureurs : ce que les survivants ont vu ou manqué

Signaux reconnus trop tard

À Sarajevo, le changement de comportement des voisins fut un indicateur clé. Une survivante nota que ses voisines serbes « vous croisaient comme si elles ne vous connaissaient pas » dans les jours précédant la violence. Les listes de maisons non-serbes circulaient déjà.

Au Rwanda, le général Roméo Dallaire envoya le 11 janvier 1994 un fax urgent au siège de l’ONU — le fameux « fax du génocide ». Son informateur affirmait avoir reçu l’ordre « d’enregistrer tous les Tutsis de Kigali » et que « en 20 minutes, son personnel pouvait tuer jusqu’à 1000 Tutsis ». La demande de Dallaire de protéger l’informateur et de perquisitionner les caches d’armes fut refusée. Les préparatifs documentés incluaient : listes de cibles tutsis potentielles, stockage de machettes et d’armes, formation de milices Interahamwe, propagande anti-tutsi diffusée sur Radio Télévision Libre des Mille Collines.

L’écart entre renseignement et perception civile

À Kiev en février 2022, les services de renseignement américains fournissaient des avertissements détaillés depuis décembre 2021. L’administration Biden partageait des informations « en temps réel » avec l’Ukraine. Pourtant, les responsables ukrainiens « minimisaient la possibilité d’une incursion » et retardaient la mobilisation. Un résident de Boutcha témoigne : « J’ai discuté avec mes grands-parents : ils ne croyaient pas qu’aller dans un abri anti-bombes était nécessaire, ils pensaient qu’il était sûr de rester à la maison. » De nombreux civils refusèrent de croire à l’invasion possible jusqu’au matin du 24 février.

Systèmes d’alerte précoce modernes

Le système Hala Systems « Sentry » en Syrie représente une avancée : il triangule des capteurs au sol avec des rapports d’attaques provenant de sources multiples, suit les trajectoires de vol des aéronefs à partir de matériel open source, utilise des applications smartphone pour signaler les observations d’avions, et fournit un « portail d’information » pour les civils, les intervenants locaux et les parties prenantes mondiales.

Cependant, la recherche du NYU Center on International Cooperation (2025) souligne que « les systèmes d’alerte précoce, même lorsqu’ils sont robustes, catalysent rarement une action politique opportune ».


L’avertissement comme arme : le cas des « roof knocking »

Le système de « roof knocking » (frappe d’avertissement sur les toits), employé pour la première fois lors de la guerre de Gaza 2008-2009, illustre les complexités des systèmes d’alerte. De petites munitions non létales sont larguées sur les toits comme avertissement, typiquement 10 à 15 minutes avant la frappe principale, parfois aussi peu que 45 à 180 secondes.

Philip Luther d’Amnesty International analyse : « Il n’y a aucun moyen que tirer un missile sur une maison civile puisse constituer un « avertissement » efficace. » Le Rapport Goldstone note que les civils à l’intérieur de leurs maisons « ne peuvent pas savoir si une petite explosion est un avertissement d’une attaque imminente ou fait partie d’une attaque réelle ». La pratique est « susceptible de provoquer la terreur et de semer la confusion parmi les civils touchés ».

Un défi clé : dans certains cas, les résidents avertis d’un bombardement imminent montaient volontairement sur leurs toits comme forme de protestation ou de bouclier humain. Par ailleurs, lorsque plusieurs bâtiments dans une zone particulière sont ciblés, les avertissements peuvent créer de la confusion — les civils ne savent pas si la frappe d’avertissement visait leur bâtiment, un bâtiment adjacent, ou une attaque à haut rendement ailleurs dans la zone.


Les impacts psychologiques : pendant et après

L’état psychologique pendant la période pré-catastrophe

À Alep, un travailleur humanitaire de l’IRC décrit en septembre 2016 : « Quand vous marchez dans les rues d’Alep, vous pouvez voir les visages des gens effrayés et une destruction terrible. Toutes sortes d’armes sont utilisées contre eux… C’est pire la nuit ; c’est plus effrayant. Entendre les jets voler au-dessus de vous, c’est le sentiment le plus horrible au monde. Vous avez l’impression de mourir plusieurs fois. »

À Marioupol, l’usine Azovstal abrita environ 1 000 civils aux côtés de plus de 2 000 soldats pendant 70 jours pour certains. Anna Krylova, qui passa 70 jours sous terre avec sa fille de 14 ans, décrit l’expérience comme « l’apocalypse, comme un film d’horreur ». Anna Zaitseva, réfugiée avec un nourrisson de 2 mois, témoigne : « Chaque jour semblait être le dernier que nous passerions vivants… C’est particulièrement difficile car [mon fils] a des problèmes de sommeil et de bruit, il met ses mains sur ses oreilles pour se protéger. »

La résilience inattendue

Contrairement aux prédictions d’avant-guerre sur l’effondrement psychiatrique de masse, la recherche sur le Blitz londonien révèle que la société ne s’est pas effondrée. Le réseau de cliniques psychiatriques ouvertes pour recevoir les victimes ferma faute de patients. Seulement environ deux cas de « névrose de bombe » par semaine furent enregistrés dans les trois premiers mois. Les suicides et l’ivresse diminuèrent en fait. La recherche identifie le facteur clé : être avec sa famille était le meilleur moyen de maintenir la stabilité mentale.

Le silence imposé et ses conséquences

À Stalingrad, après la bataille, les survivants firent face à une seconde trahison : la propagande soviétique construisit « le mythe de Stalingrad » en excluant entièrement les civils. Ceux présents dans la ville « officiellement évacuée » éveillaient les soupçons. Les survivants en territoire occupé craignaient les poursuites et gardèrent le silence. On attribua initialement aux enfants des rédactions sur leurs expériences de guerre, mais cela fut rapidement interrompu — la guerre ne pouvait être discutée que dans le contexte de l’héroïsme. « Il leur faudrait près de cinquante ans pour obtenir la reconnaissance, pour raconter au monde leur histoire déchirante — et ils passèrent la plupart de ce temps dans le silence, ayant peur de se souvenir de leur expérience. »

Les enfants et le trauma

À travers les conflits, les enfants montrent des impacts psychologiques durables et développent des mécanismes d’adaptation uniques. À Douma, les jumeaux d’Umm Nour, après l’évacuation, creusèrent une tranchée pour les fourmis devant leur tente : « Ils m’ont dit que c’était pour que les fourmis aient un endroit où se cacher et rester en sécurité s’il y avait une attaque. »

Les recherches du Gaza Community Mental Health Centre révèlent des statistiques frappantes : 95% des enfants ont été témoins de funérailles, 83% ont vu des tirs, 67% ont vu des étrangers blessés ou morts. Parmi les enfants dans les zones de bombardement : 54% souffraient de PTSD sévère, 33,5% de PTSD modéré, 11% de PTSD léger.


Le paradoxe des lieux refuges

L’histoire révèle un schéma troublant : les lieux traditionnellement considérés comme des sanctuaires peuvent devenir des pièges mortels.

Les églises au Rwanda : « Beaucoup de gens fuyant la violence cherchèrent refuge dans les églises, qui avaient servi de havres de paix lors des périodes passées de violence anti-tutsi, mais n’étaient plus un territoire neutre en 1994. En conséquence, les églises à travers le Rwanda devinrent des sites de massacre de masse, parfois avec la coopération entre le clergé et les génocidaires. » Janvier Munyaneza, survivant d’un massacre à l’âge de 14 ans à l’église de Ntarama, « s’est caché entre les cadavres des personnes tuées et a fait semblant d’être mort ».

Les hôpitaux en Syrie et à Gaza : À Alep fin novembre 2016, aucun hôpital fonctionnel ne restait dans les quartiers est. Les hôpitaux furent bombardés à plusieurs reprises dans deux périodes spécifiques (fin septembre à mi-octobre et mi-novembre 2016). Le personnel médical témoigne qu’« ils ne pouvaient pas compter les morts » faute de ressources.

Les abris désignés à Marioupol : Les autorités locales avaient désigné des centaines de bâtiments comme abris officiels. Pourtant, les conditions y étaient décrites ainsi : « C’était sombre et froid, et notre respiration collective créait beaucoup d’humidité. Tout était trempé. »


Recommandations fondées sur les preuves historiques

Avant le conflit

La recherche identifie des mesures préparatoires critiques :

Surmonter le biais de normalité par la pré-planification : Établir des itinéraires d’évacuation, des points de rencontre, des caches d’approvisionnement. Les études montrent que lorsqu’ils sont avertis d’une catastrophe imminente, la plupart des gens consultent 4 sources ou plus avant de décider quoi faire — un processus appelé « milling ». Anticiper ce processus par une planification préalable peut sauver un temps crucial.

Construire des réseaux sociaux : Les connexions communautaires constituent la principale ressource de survie. La recherche systématique identifie le capital social de liaison (famille/amis) comme le plus fréquemment mobilisé pendant les catastrophes, tandis que le capital social de pont (connexions communautaires) facilite le partage d’informations.

Préparer des approvisionnements : Au minimum deux semaines de nourriture et d’eau, médicaments, documents, argent liquide, appareils de communication. L’expérience de Jamal Ali à Bagdad — acheter un générateur et stocker des provisions une semaine avant l’invasion — illustre la valeur de cette préparation.

Pendant la période de menace

Surveiller plusieurs sources d’information : Sources officielles et réseaux informels ; trianguler l’information. La recherche de Sarajevo montre que « beaucoup ont perdu la vie en tentant de rassembler des nouvelles, mais l’isolement était tout aussi mortel ».

Établir des seuils de décision clairs : Prédéterminer les conditions qui déclenchent l’évacuation. La recherche sur le comportement d’évacuation montre que les seuils de décision individuels varient dramatiquement — les plus performants montrent des taux d’évacuation « nettement monotoniques » ; les moins performants montrent des « courbes plates » évacuant rarement.

Reconnaître le biais de normalité : Questionner consciemment les pensées « ce n’est pas vraiment en train de se passer ». L’expérience de Dresde montre comment la croyance que le statut culturel protégerait la ville conduisit à une complaisance fatale.

En cas de refuge sur place

Choisir un abri approprié : Souterrain de préférence ; éloigné des fenêtres ; plusieurs sorties. Mais être conscient que les technologies de bombardement modernes peuvent rendre les caves dangereuses dans certains contextes.

Maintenir la communication : Garder les appareils chargés ; établir des horaires de vérification réguliers. Les groupes Telegram devinrent des bouées de sauvetage à Marioupol pour les personnes disparues et les informations d’évacuation.

Conserver les ressources : Rationner nourriture et eau ; maintenir l’hygiène pour la prévention des maladies. L’expérience de Stalingrad montre que la soif était plus difficile à supporter que la faim.

Pendant l’évacuation

Rester avec son groupe familial mais ne pas retarder indéfiniment pour les retardataires en danger immédiat. À Homs, Hadi Abdullah décrit l’évacuation de 15 000 personnes : « Nous avons marché au rythme fixé par les enfants et les personnes âgées parmi nous, ce qui signifiait que couvrir une distance de trente-cinq kilomètres était une folie. »

Suivre les itinéraires établis quand c’est possible mais avoir des alternatives. L’expérience de Marioupol montre que les véhicules privés étaient plus fiables que les corridors officiels.

Porter des documents essentiels et des fournitures d’urgence. À Saigon, un médecin militaire témoigne : « J’ai décidé de brûler tout document me reliant aux Américains, y compris les photos de quand j’ai été sélectionné pour me former au West Haven Veterans Hospital dans le Connecticut. »


Conclusion : ce que l’histoire nous enseigne

L’examen de huit décennies de conflits urbains révèle des vérités inconfortables mais essentielles pour les populations civiles. La fenêtre entre la normalité et le chaos peut se fermer en quelques heures, voire en quelques minutes — treize minutes à Dresde, moins d’une heure au Rwanda. Les systèmes d’alerte précoce, qu’ils soient formels ou informels, existent souvent mais sont ignorés ou arrivent trop tard. Les corridors humanitaires peuvent être des voies de salut ou des pièges mortels.

Les survivants partagent des caractéristiques communes : ils ont surmonté le biais de normalité, souvent grâce à une préparation anticipée ou à des réseaux communautaires qui ont facilité la prise de décision rapide. Le capital social — la connexion aux autres — apparaît comme la ressource de survie la plus précieuse, dépassant les approvisionnements matériels ou même l’armement individuel.

L’histoire enseigne également l’importance de l’adaptation. Les stratégies qui fonctionnaient hier peuvent échouer demain : les caves qui protégeaient pendant la Seconde Guerre mondiale deviennent des pièges mortels face aux bombes « bunker buster » ; les églises qui servaient de sanctuaires au Rwanda sont devenues des sites de massacre. Cette réalité exige une vigilance constante et une capacité à réévaluer les circonstances.

Enfin, et peut-être le plus important, les témoignages révèlent que les valeurs humaines se transforment sous la pression de la survie. Comme le résume une survivante de Marioupol : « Nos valeurs de vie ont changé. Nous comprenons que ce qui était précieux avant n’a plus aucun sens maintenant. Nous n’accordions pas de valeur à nos familles, nous n’accordions pas de valeur au temps passé avec notre famille… Avant, j’appelais mon amie et disais : « Quelle robe as-tu achetée aujourd’hui ? » Alors que maintenant j’appelle et demande : « Es-tu vivante ? » »

« Ce texte évoque des crimes, avec des alliances, des soutiens, des ramifications internationales, avec des individus, des groupes, des segments entiers de populations considérées comme traîtres à une, ou des causes religieuses et politiques, avec un potentiel de violences. Une communauté internationale divisée, une bataille d’opinion violente, des acteurs, des personnes accusées d’importer des conflits, des États accusés de complicités, fournitures d’armes. Des belligérants qui oublient, ont oubliés toute mesure, diplomatie, tempérance… Des pays, des régimes, régions du monde sous mesures, pressions constantes politiques, embargos, mesures économiques punitives, tentative d’affaiblissement économique, pressions sur les opposants internes, obligés de fuir, et condamnés au silence, à la discrétion, aggravation des peines et souffrances de populations défavorisées et en plus pressurisées, muselées politiquement. Présence parfois de ressources géostratégiques, qui soit, tantôt peuvent servir le développement économique et social du pays, d’une région, parfois, souvent « grâce », ou plutôt par l’entremise d’un pouvoir fort, et froid, qui ne laisse que pas ou peu de places à la contestation, au dialogue, soit attire, l’attention de groupes, alliances aux intérêts divergents, et dont les antagonismes rivaux peuvent pousser, favoriser l’émergence de tensions au sein d’un même pays, avec une population souvent prise en étaux, indécises, impuissantes  et divisées, face au double danger de l’agitation, du risque de la répression, comme celui de l’inaction, incertaine quant à son avenir, son présent, tentée peut être par la révolte, l’espoir, mais aussi dans la crainte,  le souvenir cuisant ou la hantise, de ce que cela risque de coûter, en termes de représailles, de persécutions politiques et sociales, comme dans la crainte, la terreur du mot de trop, ou d’attiser des révoltes, mais de ne pas contrôler l’ampleur ni la gravité et la durée des représailles. On sait ce que l’on espère, on ne sait pas ce que l’on risque… Des situations où s’entremêlent exaspération et désarroi collectifs, impuissance sociale, répression policière, crainte d’agir, présence de circuits, de groupes locaux armés et influents, population terrifiée ou complices, souvent et malheureusement habituée par la force des choses, des évènements à l’horreur.»

« Ce que l’auteur pose en termes de questions, de questionnements, d’interrogations, de cadres mentaux, ou sociaux, politiques, opérationnels, d’action(s), qu’il découvre (ou essaye de comprendre à minima), sans doute, à n’en pas douter, sans l’ombre d’un doute, sont-elles des réalité qui exigent, ont exigées de la part d’organismes, d’organisations étatiques ou sociales, militaires, renseignements, des enquêtes, vérifications, investigations, évaluations à des vues, des fins projectives, d’anticipation, de prévention, etc.; et ce que l’auteur appelle, désigne ou nomme avec surprise, stupeur, frayeur, n’a rien d’une réalité fantasmée ou découverte sur le fil de ce blog, du travail de ce blogueur aux conceptions, réalisations tardives…; d’autre part que sa description d’une forme de conspiration, par sa terminologie d’activation de leviers humains, sociaux, politiques ou militaires, armée ; relève peut-être, sans doute d’une approximation, d’une imprécision conceptuelle, sans doute de préjugés, et qu’il faudrait davantage, forces d’enquêtes, de vérifications, de preuves…, accès à des données confidentielles, ou difficiles à approcher, que seuls des services compétents, et habilités possèdent, aussi bien réfléchir et modérer, pondérer, savoir et pourquoi, et comment l’on s’aventurerait à divulguer les dessous, les ressorts affectifs et sociaux d’événements historiques graves, ce que l’on ferait, à quoi nous servirait, de savoir telle ou telle chose, à posteriori, quand le mal est, a deja été fait, qui plus est, et si nous découvrions des éléments que nous jugerions, aux yeux de certains, incriminant, et par trop incriminant, pour qui, contre qui, quels intérêts au fond, des choses, des éléments, des contextes, dangereux, et risqués, difficiles à investiguer et politiquement explosifs dans les responsabilités croisées que pointeraient de telles enquêtes, avec des résonances potentielles graves sur l’image, la représentation commune, médiatique de telles supposées et hypothétiques manœuvres que d’aucuns à tout le moins jugeaient ou ont jugés imprudentes voire criminelles, et dont les justifications ou objectifs  ne nous apparaissent peut-être, sans doute pas suffisamment clairement, surtout à ceux, pour ceux qui, tel l’auteur de ces lignes, du blog, n’appréhende et de fait que de manière récente et incomplète, imprécise, des affaires pour lesquelles probablement, il n’est pas si facile et évident de raisonner de façon simple, unilatéralement en termes de bien ou de mal, mais plus de choix, plus ou moins avisés, plus ou moins risqués et justifiés par des calculs aux retombées plus ou moins grandes, négatives ou prévisibles. En tout le moins une, des enquêtes, (boîtes de Pandore),  que l’on voudrait ne pas faire, ne pas avoir à faire au fond en définitive.»

« Check-list de décence, prudence et lucidité avant toute prise de parole sur un conflit ou une crise

1. Contexte historique et politique

📜 Examiner l’histoire longue et récente des tensions : guerres, colonisation, alliances passées, ruptures, persécutions.

🏛 Identifier le type de régime (démocratie, dictature, régime militaire, religieux).

⏳ Vérifier l’héritage des traumatismes collectifs (génocides, exils forcés, massacres, répressions).

2. Contexte social et économique

📉 Mesurer le niveau de misère sociale et économique (pauvreté, chômage, inégalités).

🚫 Identifier les manques structurels (absence d’État de droit, corruption, services publics défaillants).

🏚 Évaluer les perspectives de vie offertes aux populations (éducation, santé, avenir des jeunes).

3. Contexte sécuritaire et militaire

🔫 Évaluer la circulation et le contrôle des armes (légales et illégales).

⚔ Identifier les groupes armés locaux ou étrangers et leurs alliances.

🛡 Vérifier le niveau de sécurité des civils et les risques d’escalade.

4. Contexte diplomatique et géostratégique

🌍 Analyser la position géographique (zones frontalières, territoires contestés).

🛢 Identifier les ressources stratégiques (pétrole, gaz, terres rares).

🕊 Évaluer les pressions et influences internationales (alliances, embargos, soutien à certains camps).

5. Facteurs culturels et identitaires

🕌 Observer les fractures religieuses, ethniques, linguistiques et leur intensité.

📖 Prendre en compte les récits et mémoires collectives (martyrs, héros, victimes).

🎭 Comprendre la culture politique (patriotisme, loyauté, rapport au pouvoir).

6. Paramètres médiatiques et narratifs

📡 Vérifier le degré de liberté de la presse et la présence de censure ou d’autocensure.

🗣 Identifier les narrations concurrentes (propagandes, versions officielles, rumeurs).

🎯 Évaluer l’impact émotionnel et psychique des discours publics.

7. Risques et limites de la parole publique

⚠ Se demander si le commentaire est prématuré ou basé sur des informations incomplètes.

💣 Mesurer l’effet potentiel des propos sur les victimes, familles endeuillées, populations en tension.

⏳ Se rappeler que certains paramètres n’apparaissent clairement qu’après coup.

8. Responsabilités et éthique

🧭 Vérifier si les propos servent l’intérêt commun ou nourrissent la division.

🙊 Savoir choisir le silence ou la prudence si le contexte est trop inflammable.

🤝 Rechercher les voies d’apaisement, de dialogue ou de réparation plutôt que l’escalade.

📌 Utilisation recommandée :

Passer chaque point en revue avant de publier un commentaire ou un article.

Utiliser comme cadre d’analyse lors d’un débat ou d’une enquête.

Adapter selon la gravité, la complexité et la sensibilité de la situation. »

« À quoi lui sert alors cette connaissance stérile, qu’à le déchirer qu’à noyer ce cœur orgueilleux & voluptueux dans une cruelle amertume ; qu’à lui faire entendre, qu’il n’a travaillé que pour autrui, que d’autres vont jouir du fruit de toutes ses peines?? Il vous en arrivera tout autant mes chers Auditeurs, si dès-à-présent vous ne vous rendez ces reflexions familières. À l’amertume du dépouillement des biens présents, vous joindrez l’appréhension des maux futurs. Il faudra sortir de la vie & rentrer dans une autre vie. Vous êtiez si heureux en celle-ci ; qu’à celle-là : Ce Juge, ce tribunal, ces témoins, ces accusateurs, ces supplices tout préparés, ces crimes que vous connaissez, cette conscience qui parle & qui crie contre elle-même, cette effroyable éternité ! Je tiendrai bon dites-vous ; je ne ferai point de bassesse ; on me verra constant & tranquille jusqu’à la fin. Miserable ! Ah! peut-être ! il est vrai, vous pourrez feindre; vous pourrez imposer à ceux qui vous verront mourir : & vous croyant trop mal auprès de Dieu pour trouver grace auprès de lui, vous prendrez peut-être le parti de cacher votre désespoir sous un faux masque de constance. Mais quand pour cela vous seriez assez maître de votre front; le seriez-vous assez de votre esprit & de votre cœur ; pour vous empêcher au moins de voir ce que vous risquez, à quoi vous vous exposez. Tranquille au déhors ; déchiré, tremblant au dedans : vous aurez trompé les yeux des hommes; aurez-vous trompé ceux de Dieu : vous serez-vous trompé vous-même. Toute sa vie volontairement endormi, volontairement endurci, volontairement stupide ; on va dans un moment le traîner parmi les morts. À la vue de cet appareil du tombeau, de la pourriture: à cetre vue à ce moment il ouvre les yeux, il se réveille : Vigi- labit. Triste & funeste réveil ! Jonas dort au fond d’un vaisseau : on le réveille; mais pour le jeter dans la mer. Holopherne est assoupi par la débauche, étendu mollement sur son lit : on le réveille ; mais par le fer dont il est égorgé. Vous dormez toute votre vie à la pénitence, à la religion, à la Justice, à l’honneur, vous vous réveillerez à la mort, vous connaîtrez votre erreur & votre malice. Et maintenant vous vous trouvez heureux de ne point songer à la mort. Vous serez votre repos à écarter cette pensée. Le bonheur & le repos, dites-vous, n’est-ce pas de se croire heureux ? le faux bonheur, j’en conviens ; le bonheur d’un esclave, d’un criminel qui dort condamné au supplice, & qui ne se réveille que pour marcher à l’échafaut : il se croit heureux ; l’est-il ? Ce fameux Baltazar qui se noyait dans les plaisirs d’un festin, tandis que l’Ange de Dieu écrivait du doigt sa sentence; ce Baltazar se croyait heureux : l’était-il? ce fameux Aman, qui entrait dans le palais, fier de son crédit, tandis qu’Assuerus méditait l’arrêt de la mort ; cet Aman se tenait heureux : l’était-il ? Cette scandaleuse Jésabel qui se montrait aux fenêtres de son palais, éclatante de fard & brillante de pierreries, tandis que Jehu s’avançait pour la faire jetter aux chiens ; cette femme se croyoit heureuse ; l’était-elle? vous croiriez-vous heureux & heureuse à ce prix-là : voudriez-vous l’être à ce prix-là : Tous ces misérables ne s’occupaient que de leurs festins, de leurs pompes, de leurs richesses de leurs richesses, des biens qui les environnaient. Ils ne songeaient point au coup qui leur pendait sur la tête. Vous n’y pensez point non plus qu’eux ; vous ne voyez point ce doigt de Dieu qui écrit votre sentence : ce Dieu ennemi qui va vous jetter en proie aux vers. Vous ne voyez point : vous ne savez pas à quel moment il vous prendra : ne suffit-il pas qu’il le sache ? vous n’avez point encore été frappé : n’est-ce pas assez pour troubler votre repos, que de savoir & de sentir que vous méritez de l’être ? Et vous n’y voulez pas penser : vous vivez mal ; vous ne voyez pas que vous mourrez mal. Ce n’est qu’en y pensant que vous pouvez éviter le triste effet de ces funestes présages, & les changer en présages heureux d’une sainte éternité. Ainsi soit-il. »

Charles de La Rue, Sermons du Père de La Rue, de la Compagnie de Jésus

« Sujet, choix et révisions; contraintes et alignements »

L’intelligence invisible et le tort sans mots

« La vie sociale repose sur un paradoxe que la philosophie, la sociologie et la littérature n’ont cessé de dévoiler : les formes les plus profondes de domination sont celles qui se rendent imperceptibles, et les intelligences les plus essentielles sont celles qui ne se nomment pas. Ce rapport rassemble les analyses croisées de penseurs et d’écrivains majeurs sur sept dimensions de ce paradoxe — du quiproquo social structurel au tort rendu inexprimable, de l’intelligence silencieuse aux effondrements intérieurs non documentés. Il met en lumière un système cohérent : les institutions qui prétendent former l’esprit le contiennent ; la politesse dissimule le mépris ; la parole des dominés est réduite à du bruit ; et l’intelligence véritable — celle qui protège, qui perçoit, qui résiste — opère précisément là où le discours s’arrête.


Quand la politesse est une arme et la conversation un tribunal

Le quiproquo social structurel désigne ces situations où un échange apparemment anodin est en réalité un dispositif de classement, de mise à l’épreuve, voire d’élimination silencieuse. Bourdieu a montré que les échanges linguistiques sont toujours des rapports de pouvoir symbolique : « Les rapports de communication par excellence que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique où s’actualisent les rapports de force entre les locuteurs ou leurs groupes respectifs » (Ce que parler veut dire, 1982). Le discours n’est jamais neutre : c’est « un produit que nous livrons à l’appréciation des autres et dont la valeur se définira dans sa relation avec d’autres produits plus rares ou plus communs ».

Goffman a théorisé ce phénomène avec une précision chirurgicale. Dès qu’un individu entre en présence d’autrui, les participants cherchent à « acquire information about him or to bring into play information about him already possessed » — son statut socio-économique, sa compétence, sa « fiabilité ». L’information ainsi captée « helps to define the situation, enabling others to know in advance what he will expect of them and what they may expect of him » (The Presentation of Self in Everyday Life, 1959). La conversation est donc d’emblée un interrogatoire déguisé, un classement silencieux opéré sous le couvert de la sociabilité.

Le mécanisme atteint son expression la plus raffinée dans ce que Goffman appelle le « tact » : quand l’audience protège tactiquement la performance de l’autre, quand le performeur sait qu’il est protégé, quand l’audience sait que le performeur le sait — « a communion of glances through which each team openly admits to the other its state of information. At such moments, the whole dramaturgical structure of social interaction is suddenly and poignantly laid bare. » Ce moment où la fiction sociale se révèle est le quiproquo social à l’état pur : tous savent, personne ne dit.

Proust a offert l’illustration romanesque la plus achevée de ce phénomène. Les salons de La Recherche fonctionnent comme des « petits laboratoires sociaux » (Jacques Dubois). Chez les Verdurin, l’appartenance au « petit noyau » exige l’adhésion à un « Credo » esthétique qui n’est en réalité qu’un test de soumission : « Toute « nouvelle recrue » à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que les soirées des gens qui n’allaient pas chez eux étaient ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue » (Du côté de chez Swann). Le vocabulaire quasi-religieux (« fidèles », « petite église ») dévoile une mécanique féodale sous l’apparence de la convivialité. Chez les Guermantes, l’inversion est encore plus perverse : comme l’a montré Catherine Bidou-Zachariasen (Proust sociologue, 1997), « derrière la poignée de main hautaine et compassée du Prince de Guermantes se cache un ancestral respect de l’humanité, tandis que l’accueil cordial et familier du Duc masque un profond mépris pour ceux qui n’en sont pas ». La politesse aristocratique est un « code vide » — parfaite dans la forme, n’engageant aucun sentiment.

Balzac pousse ce mécanisme jusqu’au spectacle cruel dans Illusions perdues. L’arrivée de Lucien de Rubempré à l’Opéra est un classement silencieux opéré par le seul regard : « Sa redingote dont les manches étaient trop courtes, ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon. » Quand la marquise d’Espard l’accueille avec une politesse exquise et le place au devant de la loge, elle l’expose délibérément aux regards qui jugeront sa mise provinciale. L’accueil est un piège. Balzac formule la loi : « Ces deux jeunes gens jugeaient la société d’autant plus souverainement qu’ils s’y trouvaient placés plus bas, car les hommes méconnus se vengent de l’humilité de leur position par la hauteur de leur coup d’œil. »

Philippe Braud a nommé ces formes subtiles de dépréciation « violence symbolique non attribuable » : « Il est des formes de dépréciation identitaire plus subtiles qui ne relèvent pas d’une intention hétérophobique ; elles n’en sont peut-être que plus redoutables car la violence symbolique subie n’est pas attribuable à des comportements répréhensibles selon l’éthique dominante du moment » (Raisons politiques, 2003).


L’intelligence qui ne se prouve pas : sens pratique, tactiques et lectures du corps social

Face à cette violence euphémisée, il existe une forme d’intelligence que l’institution ne mesure ni ne reconnaît : la capacité de lire les rapports sociaux, de déceler la malveillance avant qu’elle se déclare, de comprendre les attitudes à partir des histoires et des contentieux. Bourdieu l’a conceptualisée sous le nom de sens pratique — une « visée quasi-corporelle du monde qui ne suppose aucune représentation ni du corps ni du monde » et qui « oriente des « choix » qui pour n’être pas délibérés, n’en sont pas moins systématiques » (Le Sens pratique, 1980). L’habitus, ce « système de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes », génère des pratiques « objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins ». C’est une intelligence incorporée, pré-réflexive, irréductible au raisonnement discursif.

Fait crucial : cette intelligence est plus aiguisée chez ceux qui occupent des positions « frontalières ». Bourdieu note que les individus en « porte-à-faux » entre deux positions sociales « ont plus de chance de porter à la conscience ce qui, pour d’autres, va de soi, car ils sont contraints de se surveiller et de corriger consciemment les « premiers mouvements » d’un habitus générateur de conduites peu adaptées ou déplacées ». Le transfuge de classe est paradoxalement celui qui perçoit le mieux les règles du jeu — parce qu’il ne peut pas se permettre de les ignorer.

Simmel a théorisé cette position à travers la figure de l’étranger (Sociologie, 1908) : celui qui arrive et reste, qui participe sans appartenir. L’étranger possède une « objectivité » unique — « sa position de distance face au groupe lui permet une liberté et un regard critique sans sombrer dans l’indifférence ». C’est pourquoi, note Simmel, « des villes italiennes faisaient jadis appel à des juges de l’extérieur ». L’intelligence sociale non-institutionnelle est celle de l’étranger : il voit ce que les « natifs » ne peuvent plus voir, précisément parce qu’il n’est pas pris dans les évidences du groupe.

Lahire, dans L’Homme pluriel (1998), a complexifié ce tableau en montrant que chaque acteur est porteur d’une « pluralité de dispositions, de façons de voir, de sentir et d’agir ». L’intelligence sociale non-institutionnelle consiste à activer le bon répertoire dans le bon contexte — compétence que l’école ne mesure pas. « Les paroles ne sont pas dans la tête des enquêtés en attente d’un sociologue ; elles sont le produit de la rencontre d’un enquêté doté de schèmes de perception construits au cours de ses multiples expériences sociales antérieures et d’une situation sociale singulière. »

Mais c’est Michel de Certeau qui a le plus directement conceptualisé cette intelligence comme résistance. Dans L’Invention du quotidien (1980), il oppose les stratégies du fort — « le calcul des rapports de force qui devient possible à partir du moment où un sujet de pouvoir est isolable, postulant un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre » — aux tactiques du faible : « procédures qui valent par la pertinence qu’elles donnent au temps, aux circonstances que l’instant précis d’une intervention transforme en situation favorable ». Les pratiques quotidiennes sont des « réussites du « faible » contre le plus « fort », bons tours, arts de faire des coups, astuces de « chasseurs », mobilités manœuvrières, simulations polymorphes, trouvailles jubilatoires, poétiques autant que guerrières ». Le quotidien « s’invente avec mille manières de braconner ». En s’appuyant sur Detienne et Vernant (Les Ruses de l’intelligence, 1974), De Certeau enracine cette intelligence tactique dans la mètis grecque — l’intelligence de l’occasion, du kairos, de la ruse.


Ce qui se montre ne peut être dit : le silence comme forme suprême de compréhension

La distinction entre intelligence ostentatoire et intelligence protectrice trouve ses fondements philosophiques les plus radicaux chez Wittgenstein. La proposition 4.1212 du Tractatus énonce : « Ce qui peut être montré ne peut pas être dit » (Was gezeigt werden kann, kann nicht gesagt werden). L’éthique, l’esthétique, la forme logique ne peuvent être dites mais seulement montrées : « La proposition montre la forme logique de la réalité. Elle l’exhibe » (4.121). Et le Tractatus se clôt sur la proposition 7 : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Cette distinction sagen/zeigen fonde philosophiquement l’idée qu’il existe un savoir irréductible au discours — un savoir qui opère en se manifestant silencieusement.

Lévinas prolonge cette intuition dans le registre éthique. Le visage d’autrui constitue un appel qui précède tout discours : « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. Le visage est signification, et signification sans contexte » (Éthique et Infini, 1982). Dans un passage saisissant, Lévinas précise : « La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux. […] Le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà. » L’intelligence relationnelle authentique — celle qui protège plutôt que celle qui classe — opère dans cet accueil pré-discursif du visage. La « philosophie première » n’est pas l’ontologie (le savoir qui se démontre) mais l’éthique (la responsabilité silencieuse).

Ricœur, dans Parcours de la reconnaissance (2004), montre que la reconnaissance mutuelle passe non par la démonstration mais par le don. S’appuyant sur Marcel Mauss, il affirme que « l’important n’est pas la chose échangée mais la relation humaine établie. En définitive, l’objet échangé c’est le donateur lui-même. » La reconnaissance n’est jamais une maîtrise totale : « Jusqu’au terme de ce laborieux parcours, le vécu propre de l’autre me reste à jamais inaccessible. » L’intelligence qui protège reconnaît cette inaccessibilité au lieu de chercher à la surmonter.

La littérature a incarné ces distinctions avec une puissance que le discours philosophique ne peut qu’approcher. Le prince Mychkine de Dostoïevski (L’Idiot, 1868) est la figure centrale : son « intelligence ne saurait être supérieure, elle consiste simplement en ce qu’elle sait et admet qu’elle ne saurait être la seule faculté nécessaire pour gouverner une vie. Cette intelligence accepte d’être débordée, lorsque les circonstances l’exigent, par cette autre faculté qu’est l’intuition » (Rhuthmos). Devant le portrait de Nastassia Filippovna, Mychkine perçoit instantanément la souffrance derrière la beauté — ce que Michel Terestchenko analyse comme « une intelligence par empathie, non-discursive » (Revue du MAUSS, 2013). Le paradoxe de Mychkine est qu’il comprend les êtres mais ne comprend pas les codes : « Plus il se démarque des règles sociétales, plus sa singularité devient une pratique sensée pour lui-même, tandis que les codes sociétaux deviennent incohérents, absurdes, imbéciles. »

Nathalie Sarraute a théorisé cette intelligence souterraine sous le nom de tropismes : « des mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver. Ils me paraissent constituer la source secrète de notre existence » (L’Ère du soupçon, 1956). La sous-conversation est le dialogue muet et continu qui se poursuit sous les échanges polis. Les paroles banales sont, écrit Sarraute, « l’arme quotidienne, insidieuse et très efficace, d’innombrables petits crimes ». Leur apparente « gratuité, légèreté, inconséquence — ne sont-elles pas l’instrument par excellence des passe-temps frivoles — les protège des soupçons et des examens minutieux ». L’intelligence véritable est celle qui détecte ces mouvements sous les mots.

Chez Tchekhov, le silence est le lieu même de l’intelligence émotionnelle. « Les gens dînent, ils ne font que dîner, et, pendant ce temps, s’édifie leur bonheur ou se brise leur vie », disait-il. Le monologue final de Sonia dans Oncle Vania — « Nous nous reposerons ! » — est un « lamento aux accents désespérés » où l’espoir est renvoyé à un au-delà auquel Tchekhov lui-même ne croit pas. Les courants invisibles qui traversent ses pièces sont précisément l’espace de cette intelligence relationnelle que le discours ne peut capturer.


Quand le tort ne peut même pas se formuler : cinq degrés de l’indicible

L’une des découvertes les plus troublantes de la pensée contemporaine est que certains torts sont structurellement inexprimables — non par manque de vocabulaire, mais parce que les conditions mêmes de la parole sont produites par le système qui engendre le tort. Cinq penseurs dessinent une gradation vertigineuse.

Rancière (La Mésentente, 1995) montre que la politique commence quand les « sans-parts » tentent de formuler le tort de leur exclusion, mais que cette parole est d’avance réduite à du « bruit ». La mésentente est « un type déterminé de situation de parole : celle où l’un des interlocuteurs à la fois entend et n’entend pas ce que dit l’autre ». Les dominants traitent la parole des dominés comme « bruit de corps irrités » plutôt que comme discours articulé.

Honneth (La Lutte pour la reconnaissance, 1992) ajoute que le mépris crée une « brèche psychique » qui empêche la formulation du tort. « L’expérience du mépris s’accompagne toujours de sentiments susceptibles de révéler à l’individu que certaines formes de reconnaissance sociale lui sont refusées » — mais ces sentiments (honte, colère, autodénigrement) sont précisément ce qui rend la parole difficile. Il distingue trois formes de mépris : l’atteinte à l’intégrité physique (qui dissout la confiance en soi), la dépossession de droits (qui détruit le respect de soi), et le dénigrement social (qui anéantit l’estime de soi).

Spivak (« Can the Subaltern Speak? », 1988) radicalise l’analyse : « The subaltern cannot speak. » Non pas que le subalterne soit muet, mais que les structures de pouvoir reformulent, traduisent et déforment toute parole venant d’en bas. La « violence épistémique » consiste à « constituer le sujet colonial comme Autre » tout en oblitérant « les ingrédients textuels avec lesquels un tel sujet pourrait occuper son itinéraire ». Le tort colonial est doublement inexprimable : les conditions matérielles empêchent la parole, et même quand le subalterne « parle », son discours est reformulé par les structures qui l’oppriment.

Bourdieu va plus loin encore : la domination symbolique opère en empêchant les dominés de percevoir leur domination comme telle. « Ce qui fait problème, c’est que, pour l’essentiel, l’ordre établi ne fait pas problème » (Méditations pascaliennes, 1997). L’effet de la domination symbolique « s’exerce non dans la logique pure des consciences connaissantes, mais dans l’obscurité des dispositions de l’habitus […] profondément obscure à elle-même ». La force symbolique « s’exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en dehors de toute contrainte physique ; mais cette magie n’opère qu’en s’appuyant sur les dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond du corps » (La Domination masculine, 1998). Le tort est ici indicible parce que les schèmes de perception des victimes sont eux-mêmes produits par la domination.

Lyotard (Le Différend, 1983) porte cette logique à son terme philosophique. Le différend est « un cas de conflit entre deux parties qui ne pourrait pas être tranché équitablement faute d’une règle de jugement applicable aux deux argumentations ». À la différence du litige (réparable par le droit existant), le différend désigne la situation où « le plaignant est dépouillé des moyens d’argumenter et devient de ce fait une victime ». Le dommage informulable se transforme en tort. C’est « l’enjeu d’une littérature, d’une philosophie, peut-être d’une politique, de témoigner des différends en leur trouvant des idiomes ».

Ces cinq penseurs dessinent une gradation : du tort formulé mais non entendu (Rancière), au tort qui blesse trop pour être dit (Honneth), au tort dont le sujet est privé de parole (Spivak), au tort intériorisé comme ordre naturel (Bourdieu), jusqu’au tort structurellement irréductible à tout idiome commun (Lyotard).


Bartleby, Septimus, Vania : anatomie des effondrements silencieux

La littérature a documenté ces conséquences invisibles que la sociologie ne peut qu’inférer — les renoncements silencieux, les effondrements intérieurs, les abandons de soi qui ne laissent pas de trace dans les registres institutionnels.

La formule de Bartleby — « I would prefer not to » — est devenue l’emblème philosophique du refus silencieux. Deleuze y voit une « construction-limite » qui « annihilates « copying, » the only reference in relation to which something might or might not be preferred. […] Not a will to nothingness, but the growth of a nothingness of the will » (Bartleby, ou la formule, 1989). Agamben lit la formule comme « pure réserve de potentialité » — Bartleby incarne la « potentialité absolue » d’un être qui refuse toute encapsulation dans un rôle social. Sa mort face au mur des « Tombs » — « He did not speak, he did not answer, he did not move » — est l’image terminale d’un effondrement que le système n’a pas les catégories pour percevoir.

Virginia Woolf a donné au traumatisme invisible sa figuration la plus poignante avec Septimus Warren Smith dans Mrs Dalloway (1925). Septimus perçoit le monde avec une acuité terrifiante — « The world has raised its whip; where will it descend? » — mais le Dr Holmes déclare qu’il n’a « nothing whatever seriously the matter with him but was a little out of sorts ». L’institution médicale nie l’effondrement intérieur. Au moment de se jeter par la fenêtre, Septimus pense : « He did not want to die. Life was good. The sun hot. Only human beings — what did they want? » Et Clarissa, apprenant sa mort, comprend ce que les médecins n’ont pas vu : « Death was defiance. Death was an attempt to communicate. »

Chez Tchekhov, l’effondrement est plus diffus, plus quotidien, plus irrémédiable. Le vieux Firs, oublié dans la maison fermée à clé à la fin de La Cerisaie, prononce les derniers mots de la pièce : « La vie a passé, comme si je n’avais pas vécu… » Dans Oncle Vania, Astrov constate sa propre dégradation — « En dix ans, je suis devenu un autre homme » — sans pouvoir y résister. L’effondrement tchékhovien est structurel : les personnages sont des « hommes et femmes ordinaires, englués dans le quotidien ».

La littérature russe a donné un nom à cette figure : l’homme superflu (лишний человек). D’Eugène Onéguine (Pouchkine), qui « brûle son temps précieux en une variété de stupidités » tout en « ne voulant rien viser et ne pouvant aimer de tout son cœur », à Petchorine (Lermontov), lucide sur sa propre destruction mais incapable de l’arrêter, à Bazarov (Tourgueniev), nihiliste qui ne réalise qu’à la mort « que ses idées étaient fausses et qu’il y a des plaisirs simples dans la vie », ces personnages incarnent une intelligence sans lieu — cultivée mais incapable d’agir, consciente des vices de la société mais trop isolée pour les combattre.

Flaubert a porté ce thème dans le registre français. La phrase d’Emma Bovary sur l’incommunicabilité reste un sommet : « La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » (Madame Bovary, II, XII). Emma est détruite par un système qui a formé ses désirs (l’éducation romanesque du couvent) tout en lui interdisant de les réaliser (l’enfermement provincial, conjugal, économique). Bouvard et Pécuchet, quant à eux, proclament « à chaque page de leur histoire burlesque et lamentable, l’impossibilité de comprendre et de savoir, et l’inutilité de Tout ».


L’école qui produit les échecs qu’elle sanctionne

Les institutions éducatives et sociales occupent une position paradoxale : elles prétendent former l’esprit mais fonctionnent comme des dispositifs de normalisation qui produisent les malentendus qu’elles sanctionnent ensuite. Quatre penseurs ont déconstruit ce mécanisme.

Foucault a montré dans Surveiller et punir (1975) que le pouvoir disciplinaire fonctionne par trois instruments : le regard hiérarchique, la sanction normalisatrice, et l’examen — « une surveillance pour qualifier, classer, punir, sanctionner, ou encore contrôler les savoirs ». Le panoptique de Bentham est le modèle : il suffit que la surveillance soit possible pour qu’elle devienne effective, car le sujet intériorise le regard surveillant. « Les disciplines réelles et corporelles ont constitué le sous-sol des libertés formelles et juridiques » — la discipline est un « contre-droit ». L’école, l’hôpital, la caserne, l’usine sont les relais de cette normalisation généralisée.

Bourdieu et Passeron ont démontré que l’école reproduit les inégalités en les légitimant. La violence symbolique est « tout pouvoir qui parvient à imposer des significations comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force » (La Reproduction, 1970). Le concept d’« élimination douce » est central : l’école élimine progressivement les enfants des classes populaires non par un rejet explicite mais par un processus invisible où l’échec scolaire est vécu comme un échec personnel. « L’École produit des illusions dont les effets sont loin d’être illusoires : ainsi, l’illusion de l’indépendance et de la neutralité scolaires est au principe de la contribution la plus spécifique que l’École apporte à la reproduction de l’ordre social. » La culture scolaire « se réduit au rapport à la culture qui se trouve investi d’une fonction sociale de distinction du seul fait que les conditions d’acquisition en sont monopolisées par les classes dominantes ».

Illich, dans Une société sans école (1971), dénonce le « monopole radical » de l’école : « L’école obligatoire, la scolarité prolongée, la course aux diplômes, autant de faux progrès. Dévotions rituelles où la société de consommation se rend à elle-même son propre culte, où elle produit des élèves dociles prêts à obéir aux institutions, à consommer des programmes tout faits préparés par des autorités supposées compétentes. » L’échec est individualisé, la responsabilité systémique occultée.

Freire a nommé « éducation bancaire » ce système où « knowledge is a gift bestowed by those who consider themselves knowledgeable upon those whom they consider to know nothing. Projecting an absolute ignorance onto others, a characteristic of the ideology of oppression, negates education and knowledge as processes of inquiry » (Pédagogie des opprimés, 1970). Le professeur « presents himself to his students as their necessary opposite; by considering their ignorance absolute, he justifies his own existence ». Freire identifie le nœud : « The interests of the oppressors lie in « changing the consciousness of the oppressed, not the situation which oppresses them »; for the more the oppressed can be led to adapt to that situation, the more easily they can be dominated. »


Les scènes romanesques où tout se joue sans un mot

Certaines scènes de la littérature mondiale concentrent en quelques pages l’ensemble de ces phénomènes — le classement silencieux, l’intelligence non-discursive, le mépris déguisé, le tort inexprimable.

Le chapitre 42 de Portrait of a Lady (Henry James, 1881) est un cas extrême : il ne contient aucun dialogue, aucune action — seulement la pensée d’Isabel Archer assise dans l’obscurité. « She leaned back in her chair and closed her eyes; and for a long time, far into the night, she sat in the still drawing-room, given up to her meditation. » Isabel reconstitue mentalement l’architecture complète de la manipulation dont elle a été victime. Elle comprend qu’Osmond la hait : « She was morally certain now that this feeling of hatred had become the occupation and comfort of his life. » James appelle cela « the mere still lucidity » d’une conscience en train de comprendre. C’est l’intelligence comme perception pure — non-discursive, silencieuse, dévastatrice.

Chez Stendhal, Julien Sorel traverse méthodiquement toutes les strates de la Restauration — milieu paysan, bourgeoisie provinciale, séminaire, aristocratie parisienne — comme un ethnographe involontaire. N’étant « jamais à sa place, ni avec la noblesse, ni avec la bourgeoisie, ni au séminaire », il observe chaque milieu avec la lucidité de l’étranger simmelien. La scène où le marquis de La Mole lui offre un « habit bleu spécial » est emblématique : lorsqu’il le porte, ils sont « dans un rapport égalitaire » — le vêtement comme signe de classement social, sa suspension temporaire comme marque de pouvoir souverain. Nietzsche qualifiera Stendhal de « dernier des grands psychologues français ».

Le cas Legrandin chez Proust décompose le double langage social en temps réel : quand le narrateur demande « Connaissez-vous les Guermantes ? », « Legrandin le causeur » répond qu’il ne veut pas les connaître — mais « un autre Legrandin qu’il cachait soigneusement au fond de lui » a déjà répondu par un signe corporel obséquieux. Le discours verbal (anti-mondain) et le signal corporel (snob) coexistent simultanément.


Ernaux, Eribon, Louis : la honte de classe mise en mots

La littérature francophone contemporaine a produit une constellation d’œuvres qui rendent ces phénomènes sociologiques sensibles au plus proche de l’expérience vécue.

Annie Ernaux a inventé la forme — l’autosociobiographie — et le style — l’« écriture plate ». Dans La Place (1983), elle écrit : « Je voudrais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé. » Le père incarne l’intelligence non-reconnue : « Il disait que j’apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c’était seulement travailler de ses mains. » Et cette phrase isolée, d’une densité absolue : « Un jour, avec un regard fier : « Je ne t’ai jamais fait honte. » » L’écriture plate est elle-même un geste politique : « Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art. […] Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. » Comme l’a analysé Laélia Véron, « renoncer au roman, c’est aussi renoncer à la littérarité, cette langue qui se signale comme supérieure parce que littéraire ».

Dans La Honte (1997), Ernaux formule l’impossibilité de transmettre l’expérience de la violence d’un monde à l’autre : « À quelques hommes, plus tard, j’ai dit : « mon père a voulu tuer ma mère quand j’allais avoir douze ans. » […] Tous se sont tus après l’avoir entendue. Je voyais que j’avais commis une faute, qu’ils ne pouvaient recevoir cette chose-là. » Le silence des interlocuteurs bourgeois est le quiproquo social à son comble : ils n’ont pas les catégories pour « recevoir » ce qui relève d’une réalité sociale étrangère à la leur.

Didier Eribon, dans Retour à Reims (2009), pose la question fondatrice du transfuge : « Pourquoi, moi qui ai tant éprouvé la honte sociale, […] pourquoi n’ai-je jamais eu l’idée d’aborder ce problème dans un livre ? » Il décrit la violence inscrite dans les corps : « Quand je la vois aujourd’hui, le corps perclus de douleurs liées à la dureté des tâches […] je suis frappé par ce que signifie concrètement, physiquement, l’inégalité sociale. Et même ce mot d’ »inégalité » m’apparaît comme un euphémisme qui déréalise ce dont il s’agit : la violence nue de l’exploitation. Un corps d’ouvrière, quand il vieillit, montre à tous les regards ce qu’est la vérité de l’existence des classes. » Sur l’école, il décrit l’ignorance des mécanismes comme mécanisme d’exclusion : « Je ne connaissais rien des classes préparatoires aux grandes écoles […]. L’ignorance des hiérarchies scolaires et l’absence de maîtrise des mécanismes de sélection conduisent à opérer les choix les plus contre-productifs, à élire les parcours condamnés, en s’émerveillant d’avoir accès à ce qu’évitent soigneusement ceux qui savent. » Dans La Société comme verdict (2013), il nomme ce processus : « L’auto-exclusion, l’autoélimination — c’est-à-dire, en réalité, l’élimination automatique et inévitable qui est pensée et vécue comme un choix libre par ceux qui en sont victimes. »

Édouard Louis radicalise ce projet en pamphlet politique. L’incipit d’En finir avec Eddy Bellegueule (2014) — « De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heureux » — et la clé de lecture : « Avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi ». Dans Qui a tué mon père (2018), Louis nomme les responsables politiques un par un : « L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. » Et il formule la distinction cardinale : « Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde. Pour nous, c’était vivre ou mourir. » Le tort inexprimable reçoit ici une voix qui refuse le silence : « Est-ce qu’il ne faudrait pas se répéter jusqu’à ce qu’ils nous écoutent ? Pour les forcer à nous écouter ? Est-ce qu’il ne faudrait pas crier ? »

Fatima Daas (La Petite Dernière, 2020) a intersectionnalisé cette tradition en articulant classe, genre, race et religion : « Trop lesbienne pour être musulmane, trop parisienne pour être clichoise, trop musulmane pour être lesbienne, trop banlieusarde pour être étudiante. » Virginie Despentes, dans King Kong Théorie (2006), a armé la parole par la colère plutôt que par la honte : « On a toujours existé, on n’a jamais parlé. »


Conclusion : l’intelligence du silence contre la violence du classement

Ce parcours à travers la sociologie, la philosophie et la littérature révèle un système cohérent. La domination sociale fonctionne par euphémisation (Bourdieu), performance (Goffman), normalisation (Foucault) et production de différends (Lyotard) — elle transforme le mépris en politesse, l’interrogatoire en conversation, l’élimination en « choix libre ». Face à ce système, il existe une intelligence qui ne se prouve pas : le sens pratique bourdieusien, les tactiques de De Certeau, la mètis grecque, la perception empathique de Mychkine, le silence de Wittgenstein, le visage de Lévinas.

La découverte transversale la plus puissante est celle de la gradation de l’indicibilité. Du tort formulé mais non entendu (Rancière) au tort intériorisé comme nature (Bourdieu), en passant par la brèche psychique du mépris (Honneth) et l’oblitération épistémique du subalterne (Spivak), il existe un continuum où la violence se fait d’autant plus efficace qu’elle efface les conditions de sa propre formulation. C’est pourquoi la littérature — de Proust à Ernaux, de Melville à Louis — occupe une fonction irremplaçable : elle invente les idiomes qui permettent, selon le mot de Lyotard, de « témoigner des différends ». Elle rend dicible ce que le système rend structurellement muet. La phrase d’Ernaux — « cette distance de classe qui n’a pas de nom » — est elle-même l’acte de nommer l’innommable. Celle de Louis — « est-ce qu’il ne faudrait pas crier ? » — rappelle que le passage du bruit à la parole est, comme l’enseignait Rancière, l’acte politique fondateur. »

« Le test de Rorschach ou diagnostic psychologique de Rorschach est un outil d’évaluation psychologique de type projectif. Il a été élaboré par le psychanalyste suisse Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de planches graphiques présentant des taches globalement symétriques a priori non figuratives qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée. Analysées par la personne administrant le test, les réponses fournies servent à comprendre l’organisation du fonctionnement psychologique du sujet, à travers l’exploration des processus perceptifs. Il devient possible d’établir une relation entre la perception et la personnalité.

Tache utilisée lors d’un test de Rorschach
Le test est controversé d’un point de vue scientifique – les psychologues expérimentaux estimant que les recherches qui se fondent sur sa passation justifient insuffisamment leurs interprétations[1]. Néanmoins, il reste largement utilisé en psychologie clinique[2] et dans l’évaluation psychologique plus généralement (médico-légal, recrutement, etc.).

Le test de Rorschach est généralement associé à la paréidolie, phénomène psychologique qui se base sur l’interprétation personnelle de considérer des formes indéfinies (nuages, flaques, rocher) comme des formes reconnaissables (le nuage ressemble à une poule, la flaque évoque une carte de pays, le rocher a la forme d’un visage humain, etc.)[3],[4]»

Le test de Rorschach Wikipédia

« Comprendre…. n’a rien ou peu à voir, n’est pas synonyme, n’incite pas, ou pas nécessairement, à parler. »

« À l’inverse, parler n’est pas synonyme, n’est pas, n’a pas toujours, ne stipule pas toujours, que l’on comprend. »

« Des situations. »

« À éviter. »

« Comprendre…

C’est un délai. »

« »Sois, deviens plus fort, plus fort que tout. Plus fort que ça. Plus fort que la corruption, l’abattement, la tristesse. Ne te laisse pas !, oui pas aller à chercher le réconfort la compassion la sympathie, les larmes !, dans la victimisation, cette justification des échecs, de tes échecs de ton échec, le tien!

Qu’est-ce, qu’est-ce donc dont que pour toi que cette chose que l’on nomme la vie, est-ce là est-ce dont là une chose légère, à traiter avec légèreté ? L’échec l’échec… Mais tu t’entends est-ce que tu t’entends parler ! Sais-tu, sais-tu seulement ce que c’est, ce qu’il est ? Je te le donne, te le donne en mille, oui oui !, figure-toi, imagine-toi là les gens les personnes, ton entourage !, ta famille !, réunis !, oui !, réunis là !, autour, autour de toi, de ta dépouille, à chercher à s’arracher, à bafouiller avec leurs langues leurs mots, à s’efforcer oui s’efforcer de trouver, oui !, de trouver du bien le bien qu’ils pourraient qu’ils auraient à dire sur toi sur ta vie !, et à se retrouver de fait obligé oui obligé à faire à donner dans le récit d’invention!…, je te demande de te réveiller !…

Venir ça va venir, ça viendra !, pourrait venir plus subitement bien plus soudainement que tu ne pourrais le croire…, es-tu, es-tu seulement capable, en capacité de dire de prédire et quand et où cela cette chose arrivera, se produira ? Qu’aura oui, qu’aura-été ta vie, ta vie d’ici-là ?…, n’est-ce pas là, n’est-il pas temps oui temps que tu te réveilles, que tu y penses t’y prépares…, mais à ouvrir, à ouvrir bien vite une autre histoire, un autre chapitre!…,

Veux-tu seulement, veux-tu toujours, veux-tu donc toujours toute ta vie être et rester dans cette position, cette posture faible et indigne…, et où, où crois-tu donc, d’où crois-tu donc qu’ils les tirent donc eux, que leurs sourires que leurs joies, que leur argents, leurs sourires, le jour de leurs mariages de leurs noces, de leurs premiers succès, diplômes, crédits ou autres ? De ce misérabilisme ? De leurs kleenexs?

Réveille-toi !, réveille-toi oui !, bon dieu !, rien !, rien ne tombe, ne tombe jamais du ciel !…, tu crois, tu crois qu’ils la jouent, la jouent au hasard que leurs vies, qu’ils les placent au hasard que leurs pions, qu’ils laissent, qu’ils ont laissé tombé comme ça, mais leurs avenirs leurs destins !.., comme ça face au premier obstacle, devant les premières difficultés, qu’ils ne se battent pas ne se sont pas, et tous !, battus!, battus tous les jours!, battus chacun des putains de jours de leurs vies !, pour veiller oui veiller !, veiller abruti !…, mais à ce qu’ils les réussissent, les réussissent que leurs putains d’examens !, leurs entretiens d’embauches !, etc…, tu crois tu crois, t’es capable de croire toi…, mais qu’ils avaient pas, ne s’étaient pas mis la pression, une pression d’enfer !, pour réussir !, qu’ils ont pas pris soin, soin eux d’apprendre leurs cours un peu beaucoup sérieusement surtout…, surtout !, surtout que t’imagines bien que leurs parents s’étaient, se sont en plus saignés oui saignés pour eux, pour rien !, et pas !, non pas pour qu’ils basardent tout, leurs éducations leurs cours leurs avenirs, leurs vies !…, mais en se donnant pas !, en s’arrachant pas !, et pas qu’un peu !, mais dans leurs plans de révisons, de réussites, d’épargnes, de carrières !…, Vous vous !, mais vous !, vous ils vous voyaient, vous ont vus… Mais faire les cons !, les cons comme toujours, comme d’usuelle!…, ça n’a, ça ne s’est jamais finalement terminé, mais que vos conneries!, vos excuses votre jemenfoutisme !…, y a, y a avait toujours, toujours !, toujours une bonne raison, mais pour glander ne rien faire dormir !…, rire et jouer, rire et jouer !, de 3 à 73 ans!, de l’école primaire… jusqu’au bout !, jusqu’au cerceuil !, ça te fait, te faisait rire !, bah rie, rie maintenant !… , amuse-toi, amuse-toi bien, oui bien maintenant!, rien !, rien n’est grave !, tout ! , tout est faisable !, possible !, permis !, Allons bon !…“»

« L’auteur semble considérer, peut-être à juste titre, que toutes ces choses, tous ces éléments, ces qualités et attributs de la vie personnelle et sociale d’un individu étaient liées… Que la conscience, le respect, la tenue de soi, l’éducation, la vertu, la moralité, l’honnêteté, l’acceptabilité sociale d’une personne, de son caractère et de ses comportements, et, à plus grande échelle, celles qu’une société pouvait manifester; n’ont, n’avaient qu’une seule et unique, mais terrible et redoutable conséquence… Que, et quand par un hasard affreux, elles étaient et de façon trop générale, trop communément répandue, elles étaient négligées par un trop nombre de personnes, d’individus, et bien il y a, y avait comme une montée parallèle du ressentiment collectif, de la montée des tensions, de l’exacerbation des conflits et des haines qui se jouaient sur les scènes familiales et politiques, à cause et du fait de la permanence et de la gravité de ces situations qui favoriseraient ou précéderaient en quelques sortes ensuite l’émergence et l’apparition de mouvements plus radicaux sur la base de l’agrégat de toutes et chacunes des frustrations quotidiennes, des colères réprimées vis-à-vis de situations jusques-à-là acceptées avec courage, indulgence ou résignation. »

« Je ne sais pas comment te le dire…

Parce que je ne sais pas comment tu vas le prendre.

Mais, normalement, en temps général, ton enfant, ta fille, ton parent, n’importe qui, n’importe quel membre de notre famille…

Bah on veut son bien, son bien à lui, et du coup, s’il est, s’il devient malade, bah on essaye de l’aider, de le conseiller, de le guider, le soigner…

On doit aussi, aussi être capable de pouvoir supporter, de gérer ses états d’âme, l’aider s’il est crise, s’il a développé une maladie, n’est pas bien dans sa peau, dans sa tête, ok…

… mais à force que de devoir, que d’être contraint de faire cela, que de devoir appeler les pompiers, le samu, l’hôpital psychiatrique, des médecins, des gens parce que notre proche ne va pas bien, fait, as fait des crises répétées sans cesse de colère, de mal-être, suicidaire ou else…

Bah eux, de leur point de vue… 

Cela fait, as fait de nous une charge, un souci, une peur, une angoisse pour eux. 

L’angoisse que l’on se fasse du mal, la nécessité de vérifier, de savoir si l’on va bien, si la journée, les semaines, les mois suivants vont bien se passer, si l’on va pas, à nouveau faire n’importe quoi, tout casser, s’en prendre à eux, etc..

Tout ça, ça leur pèse, ne peut que leur peser, les fatiguer, les agacer, les faire eux être, et devenir avec le temps, moins, beaucoup moins ouverts et sympathiques avec nous, et à cause des crises qui passent, des soucis, des problèmes, des angoisses que l’on leur cause, des événements qui se déroulent….

Je ne sais pas, ne sais pas depuis combien de temps toi tu as, tu fais, il t’arrive de faire des crises…. 

… mais si on parle en terme de mois, d’années, de prise en charge, d’angoisse, d’accès de colère, de dépression, de coups de folie…

… bah à un moment donné, eux, bah eux ils vont, ne vont plus être disposés pour sûr…. plus du tout à voir, nous voir nous, toi ou moi se plaindre, les accuser, quand au final, bah c’est nous qui posons, avons posé problème, leur avons causé des peines, donné du souci.

C’est très simple, peut-être trop bête ou stupide ce que je dis, mais tu sembles parler avec légèreté de ça, de tout ça… de tes crises, du fait qu’ils soient, se retrouvent eux obligés ta famille, d’appeler le samu, les pompiers ou else…

Je sais bien que ce n’est pas facile pour toi, pour nous, d’avoir le dessus, le contrôle sur nos états d’âmes, nos humeurs, notre comportement… sur d’éventuels moments, accès de folie, de colère, que c’est la maladie, tes problèmes qui te font agir, réagir ainsi…

… mais toi, moi, nous, on devrait savoir, ou plutôt essayer de voir, que certains, bah certains ne les ont plus, même plus donc que leurs proches….

Personne, plus personne ne se soucie d’eux, de ces gens, de ces personnes… Personne ne vas les voir à l’hôpital, ne s’intéresse à eux, à leur devenir, ne prend la peine de leur téléphoner, savoir comment ils vont, leur apporter du bien, du réconfort, etc.. 

Certains, nombreux sont ceux qui sont même à la porte, à la rue, lâché par leurs familles, leurs amis, la famille ne les supporte plus, et a pris une décision.

Lasse de la situation, de voir toujours les mêmes problèmes, de ne nous voir nous jamais évoluer, elle s’est soulagée de la contrainte, du devoir que eux s’étaient sentis jusque-là capable de soutenir, d’accepter, de tolérer, plus ou moins en silence, dans l’indifférence, l’ingratitude, l’incompréhension en plus de leur proche, leur enfant malade…

Bref, tout ça pour dire, je ne sais pas ton âge, depuis combien de temps cela dure que pour toi, tes problèmes de santé mentale, mais en fait…

… et à mon avis, on peut s’estimer heureux d’avoir un toit, des fois que l’on ne nous ait pas nous complètement fermé la porte, qu’on puisse nous encore trouver un lieu, des gens pour nous supporter, nous soutenir, dans notre famille, ou par le soutien psychologique que nous offre les psychiatres, les infirmiers, le système… 

Tous n’ont pas, n’auront pas cette chance…

Ou en abuseront, jusqu’au moment où là, effectivement, il n’y aura plus personne…

… soit que le, les parents, les proches se retirent définitivement, se disent que c’est une cause perdue, du temps perdu, des souffrances pour rien…

… soit qu’ils décèdent, ou que le temps passe, et qu’il érode le reste des sentiments que peut avoir encore encore pour nous les proches, l’entourage. 

Plus tard on est nombreux à se rendre compte, à s’être rendus compte bah que l’on a, l’on avait trop tiré sur la corde….

Je sais pas quoi te dire….

J’espère me tromper….

Tu vas peut-être considérer que les tords sont partagés… que eux, bah eux-aussi doivent, devraient faire des efforts…. qu’ils ont et eux-aussi contribués à la situation, ne sont pas suffisamment aidant, tolérants et aimants… qu’ils sont même méchants, haineux, durs, intransigeants, pointilleux, toujours aux aguets, toujours dans la crainte, la méfiance, l’intolérance ou l’indifférence vis-à-vis de toi… qu’ils te deconsidérent, ne te respectent pas du tout, sont fermés et distants avec toi.. plus, plus du tout dans la bienveillance, l’accueil, la chaleur vis-à-vis de toi…

Tout ça c’est possible…

Mais je te conseillerais à toi de t’intéresser à ce qui as pu motiver une telle défiance, de tels sentiments, une telle froideur, un tel retrait, désengagement émotionnel, un tel mépris, une telle méfiance, cette colère.. 

Bref à ce qui peut, as pu motiver dans tes actions de telles attitudes… 

… et de faire en sorte de sauver… ce qui peut l’être encore… d’arranger si possible, autant que possible les choses, que toi tu le pourras, et que eux le voudront, le pourront aussi… 

À la base vous êtes, étiez quand même enfant, parent, unis à la vie, à la mort, et c’est rare que ces sentiments disparaissent, s’évanouissent complètement. 

Je pense personnellement surtout qu’ils changent et évoluent… ont évolué malheureusement et dans le cas des maladies psychiques, depuis les craintes, naturelles, compréhensibles, l’angoisse de tout parent, ses questionnements quant à l’avenir, l’évolution, le devenir de ses enfants, puis… à la (dé) faveur malheureusement des événements nous concernant vers, une évolution vers l’incompréhension, la méfiance, l’agacement, le ressentiment, la colère ou l’indifférence… 

Je ne sais pas, peut-être que je me trompe. mais peut-être aussi ai-je raison de penser que bah peut-être es-tu trop perturbé actuellement, malade ou instable, pour te préoccuper, t’être préoccupé de ce que tes actions, l’usage que tu fais, as fait de ta liberté, génére, as généré comme sentiments, comme commentaires, comme réactions, comme colères, comme craintes, dans, parmi ton entourage, chez des proches, tes parents, famille, voisins, amis, connaissances.

Mon avis serait (après je te connais pas, connais pas ta situation), que si cela, tout cela, ces réflexions, ces questionnements, ces introspections, n’ont pas été faites, bah ce serait que tu les fasses, y jetes un œil…

Parce qu’à mon avis, (et j’en ai fait l’amère expérience), se soucier, ne s’en soucier et sérieusement que trop tard, trop tardivement….

Bah c’est, cela figure, dans le haut du panier de la liste des plus grands regrets que les gens témoignent à la fin de leur vie…

… que cette absence de prise en compte serieuse, des limites, du sens des limites, et à fortiori, pour ce qui nous concerne, des limites des autres..

Ne te réveille pas trop tard. « 

« Toutes ces considérations, toutes ce pressions, ces attentes, doivent, ou ne devraient éveiller, que réveiller en lui la pression et l’urgence qu’il a ou devrait avoir à bien faire, à bien s’appliquer, de se réveiller de son ancienne tendance à un certain laisser-aller, à la résurgence des problèmatiques pour lesquelles il est déjà défavorablement connues.

Lui comme d’autres, doivent, ou devraient plutôt s’interroger sur le sens et la logique de leurs actions et de leurs vies, quand et en face d’eux, et du fait de leurs vies, de leurs antécédents personnels, , de leur background à eux, l’on trouve plus personne, plus personne n’est encore à même, capable et disposé à leur faire, leur accorder eux le moindre crédit, le moindre témoignage d’estime, de sympathie ou de respect.

De plus, d’autre part, et du fait (parfois) de leurs origines modestes et parfois étrangères, ils contribuent de par leurs (mauvaises) actions, leurs vies, à donner une mauvaise image à leurs communautés d’apartenances, à leurs familles, aux étrangers, aux minorités elles déjà pointées souvent exagérément du doigt, stigmatisées, alimentant ainsi et de par leurs actions et leurs vies, les stéréotypes, les préjugés et les amalgames qui entourent la vie, là des malades mentaux, là des personnes issues de l’immigration, accusées par les français dit « de souches », dont la présence sur le terriroire nationale est enracinée, d’être les causateurs, les principaux, pratiquement les seuls responsables des violences exercées sur le territoire.

Chaque personne issue de l’immigration, chaque personne immigré, doit ou devrait savoir, aurait dû en tout cas tenir davantage compte des avertissements, des leçons de leurs parents, lesquels ont été parfois donnés, prodigués en vain, en pure perte.

Toute généralisation étant à la fois impossible, condamnable, fausse et injuste d’ailleurs, étant donné la connaissance, le savoir que l’on a ou devrait tous avoir, du devenir tout à fait distinct et dissemblable des enfants issus d’une même famille, tous, chacun, chacune, ayant eu, ayant reçu pourtant la même éducation, les mêmes chances de départ, souffert des mêmes freins, bénéficié des mêmes avantages. »

« Il serait plus facile, plus simple de croire qu’il est possible de s’affranchir de revenir sur les éléments, les événements de nos vies qui nous ont conduit vers la psychiatrie, de même que ceux qui se sont produits depuis que l’on a perdu pied, la raison, ainsi que sur les conséquences de tout ceci, depuis la façon dont nous sommes, avons été perçus, jusqu’à la gravité, absolument terrible, et pourtant bien réelle de notre situation, et de certains des faits, certaines des actions, des actes qui nous sont reprochés. »

« Oui, mais on, l’on ne parviendra à faire la paix dans la société, à trouver la paix nous-même, en nous-même d’abord, puis éventuellement avec les autres, d’autres personnes, qu’en nous reconnaissant tout d’abord et en premier lieu, pour ce que nous sommes, qu’en nous connaissant, en nous reconnaissant, ou fautifs, ou conformes à ce que la décence, la bienséance, le respect des autres et de soi impliquent, impliquaient pour nous-même et les autres, et, si des choses, des griefs, des motifs de colère ou de ressentiment, de craintes ont été malheureusement suscités par certains des individus, certaines des personnes dans la société, le minimum attendu de la part de ces personnes est qu’elle le sache, qu’elles s’en rendent compte et enfin sérieusement, sinon au risque pour elle-même de ne jamais pouvoir prétendre à la paix elle-même, mais plutôt, bien plutôt à de l’affliction, de la solitude et des tourments.

Il est possible, probable d’aileurs, un lien invisible unisssant chacun des membres de la société, et tout particulièrement les victimes à leurs bourreaux, que si toi, une personne n’arrive pas, même pas elle-même, à se faire, à se donner la paix, se pardonner, et bien il y a tout lieu de croire, que de l’autre côté de la scène, ces tourments que s’infligent, qui sont infligés en tout cas aux bourreaux, doivent trouver certainement quelque part, leurs équivalents, dans l’angoisse, les peines, les sentiments, les ressentiments suscités cette fois vis-à-vis des autres personnes, de la société, laquelle est affectée, tourmentée non pas elle d’un sentiment de culpabilité, mais plutôt de sentiments de lassitude, de dégoût, de peurs et de colères, d’incompréhensions légitimes vis-à-vis des agissements de ceux, de tout ceux qui doivent, ou devraient se reconnaître en faute, et en tords.

Il n’y a qu’en connaissant, qu’en reconnaissant « nos » tords, s’ils existent, en nous assumant, en prenant acte de nos fautes, de nos responsabilités, si notre comportement a suscité de la colère, du ressentiment, qu’en reconnaissant, en acceptant le verdict des autres, de la société que l’on parviendra à faire la paix, avec les autres, avec nous-même. »

« La confiance n’exclut pas le contrôle. »

Trotsky

 « C’est la personne dont le prénom est le premier dans l’ordre alphabétique qui débute la manche. Lorsque la personne répond correctement à la question posée, l’animateur dit « Correct ! ». Une erreur de l’un des candidats fait perdre à toute l’équipe l’argent accumulé. Néanmoins, les candidats peuvent aussi, en disant « Banque ! » après que leur prénom a été prononcé mais avant qu’une question ne leur soit posée, sauver l’argent accumulé grâce à la chaîne de bonnes réponses en cours. Après la fin de chaque manche, l’argent qui est mis en banque est conservé dans la cagnotte, tandis que l’argent qui n’est pas mis en banque est perdu.»

Le maillon Faible, « RèGlEs du jEu », Extrait, Wikipédia 

« La première pensée de Louis XVIII, roi lettré, et qui avait gardé le souvenir des vieilles choses, fut de rendre à l’enseignement son caractère antique. Il annonça que l’impôt des études serait aboli , et il affecta un million sur sa cassette pour le suppléer. C’était une pensée digne des vieux ages. »  

« Il suffit de saisir la pensée générale du fondateur, à savoir une pensée de restriction et de compression sur l’esprit humain. Or , l’Université , instrument de cette pensée, dut en faire bientôt sa pensée propre. L’Université se sentit instituée pour contenir l’intelligence , et elle remplit son office. De là un système d’études sec, technique, sans poésie, sans élan, sans inspiration. De là une triste uniformité d’ensei gnement ; de là une monotonie désespérante de talents factices. L’Université impériale a produit beaucoup d’hommes doctes , discrets , élégants ; point de poëtes, point d’écrivains, point d’orateurs. «

Dictionnaire des erreurs sociales, ou Recueil de tous les systèmes, qui ont …
De Achille de Jouffroy

« En une seconde, par négligence, on peut perdre un bien acquis par la grâce après de longs efforts. »

Thomas Kempis

« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des « si j’avais pu » et des « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin : « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore. », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément. À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.

Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais. »

Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)

«Ainsi, la tendance actuelle dans les pays francophones, à l’instar d’auteurs tels que P.C. Racamier (1966) et J. Bergeret (1974), est de considérer la paranoïa comme un caractère susceptible ou non de développer un délire de persécution. Entre délire et caractère, nous dit P.C. Racamier, il n’y a qu’une différence de versant, mais on peut constater que “le délire est plus manifeste alors que le caractère est plus insidieux”, “le délirant va en justice tandis que le caractère manœuvre dans l’ombre “et “il y a plus de masochisme chez le délirant et plus de haine chez le caractère.”

Pour J. Bergeret, le caractère paranoïaque comporte les éléments de personnalité suivants :

– Une sorte d’exaltation quasi constante liée à un comportement revendicatif et rancunier. Un défaut de réalisme, voire un idéalisme qui peut évoquer un certain fanatisme au plan idéologique, dès lors qu’il s’agit d’ordre en général et d’ordre social en particulier ;

– L’orgueil par surestimation du Moi, la méfiance alliée à la susceptibilité, la frigidité affective dans le manque de sociabilité de ces sujets entraînant un isolement social, constituent des traits de personnalité qui caractérisent la relation aux autres du caractère paranoïaque et préparent les idées de persécution à venir ;

– La pensée qui se veut avant tout rationnelle et logique est spécifique au caractère paranoïaque en raison des erreurs de jugement et de l’absence d’autocritique.

M. Wolf (2001) souligne que “le paranoïaque ne se trompe pas forcément quant à ses perceptions sur l’autre mais il s’agit de perceptions de l’inconscient de l’autre ; la perception se ferait donc d’inconscient à inconscient. Compte tenu de l’impact d’angoisse que suscite l’idée de l’autre dans la psychose, la paranoïa instaure, à travers la projection, une protection contre les hostilités latentes envers lui. “(p. 55). Elle précise aussi “qu’il faudrait chercher chez le phobique la mère derrière l’objet (ou la situation), et chez le paranoïaque, le parent du même sexe.»

«Un Dd% élevé qui met en avant une hypersensibilité aux détails mineurs accompagnée par des descriptions minutieuses et compliquées, souvent de mauvaise qualité formelle, renvoie aux tendances à la suspicion et à la méfiance. Le caractère méfiant implique aussi une tendance à négliger l’évidence et même à la nier (les D sont par conséquent moins perçus) pour privilégier des rapports et des significations cachées. Schafer fait ainsi référence aux personnes méfiantes qui se montrent particulièrement inquiètes face aux marques de bonté et d’affection.

Un Dbl% plus important que la norme oriente aussi vers une tendance à renverser l’évidence perceptive, cette attitude évoquant également la défiance du sujet face au test.

Concernant les déterminants
L’élévation du F%, au détriment des réponses Couleur et Estompage très limitées, relève du défaut de spontanéité et de l extrême retenue émotionnelle, correspondant pour Schafer à l image du “maintien d un état policier en état d alerte permanent à l intérieur du moi”. Cette rigidité et ce contrôle sont nécessaires pour empêcher la prise de conscience de sentiments et de pulsions qui feraient mentir les projections paranoïaques. Souvent, chez les sujets restrictifs, le F+% est fort, témoin de la recherche d’invulnérabilité sociale et de l auto-justification par la conformité à la réalité.»

https://shs.cairn.info/revue-psychologie-clinique-et-projective-2007-1-page-35?lang=fr

Partie I : Hostilité assumée (et ses nuances)
1. Hostilité franche
Silence lourd, calculateur
Attitude : fixe la personne sans parler, prend des notes ou tapote son stylo.
Ton de voix : quand il parle enfin → sec : « Vous avez compris ? »
Interpellation typique : « Je note tout, moi. »
Sourire sarcastique
Attitude : rictus en coin, haussement de sourcils.
Ton : ironique, allonge les mots.
Interpellation : « Ah… bravo… vraiment brillant ! » (dit sur un ton moqueur).
Voix glaciale, sèche
Attitude : regard fixe, immobile.
Ton : froid, haché.
Interpellation : « Ça suffit. On passe à autre chose. »
2. Indifférence active
Absence de salut volontaire
Attitude : passe devant sans un mot, détourne légèrement la tête.
Ton : pas un son, soupir audible.
Interpellation : aucun → c’est le silence qui signifie le rejet.
Regard dur, fuyant volontaire
Attitude : baisse les yeux quand vous regardez, mais se crispe.
Ton : silence + respiration courte.
Interpellation : « … » (pas de mots, mais l’air dit : « Tu n’existes pas »).
3. Ignorance volontaire
Silence feint
Attitude : sourit poliment mais coupe la parole ou change de sujet.
Ton : léger, désinvolte.
Interpellation : « Oui oui… bon, passons. »
Regard absent mais volontaire
Attitude : regarde le plafond, le téléphone, alors qu’on s’adresse à lui.
Ton : détaché, traînant.
Interpellation : « Ah, désolé, je ne suivais pas. » (mais c’est volontaire).
4. Simple circonstance (pas d’intention)
Absence de salut par fatigue
Attitude : l’air pressé, sacs à la main, téléphone collé à l’oreille.
Ton : occupé, rapide.
Interpellation : « Excuse, je suis à la bourre. »
Regard absent car préoccupé
Attitude : fixant le vide, fronçant les sourcils.
Ton : soupirs, murmures.
Interpellation : « Attends, je pense à autre chose là. »

🟢

 Partie II : Bienveillance non naïve (et ses nuances)
1. Ouverture prudente
Sourire sobre, protecteur
Attitude : léger sourire, tête inclinée, yeux doux.
Ton : voix posée, basse.
Interpellation : « T’inquiète, ça va aller. »
Voix basse, posée
Attitude : mains calmes, posture stable.
Ton : grave, rassurant.
Interpellation : « Prends ton temps, explique. »
2. Bienveillance vigilante
Silence attentif
Attitude : hoche la tête lentement, regarde sans couper la parole.
Ton : sobre, mots rares.
Interpellation : « Je t’écoute. »
Regard discret de soutien
Attitude : bref contact visuel, sourire léger, petit signe de tête.
Ton : neutre mais encourageant.
Interpellation : pas besoin de mots → « je suis là » dans les yeux.
3. Distance observatrice
Silence neutre, sans froideur
Attitude : assis en retrait, bras croisés mais visage calme.
Ton : voix lente, sans insistance.
Interpellation : « Continuez, je prends note. »
Regard calme, non engageant
Attitude : suit la scène mais ne sourit pas.
Ton : voix égale.
Interpellation : « On verra. »
4. Méfiance protectrice
Ton ambigu, questions indirectes
Attitude : se penche légèrement, sourcils levés.
Ton : mi-voix, neutre mais piquant.
Interpellation : « Tu es sûr de toi ? »
Absence volontaire de sourire
Attitude : lèvres fermées, regard droit.
Ton : court, sobre.
Interpellation : « Je préfère attendre avant de me prononcer. »

🟡

 Rappel essentiel : le risque de surinterprétation
Exemple typique : une collègue ne salue pas →
Hostilité active si elle détourne volontairement les yeux.
Simple circonstance si elle sort précipitamment pour un appel urgent.

👉

 Toujours confronter le signe à l’environnement et la répétition avant de conclure. »

« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.
2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.
3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.
4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.
5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.
6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.
Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.
 En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »

 « Le silence de l’apprenti : que signifie-t-il ? Comment aborder le silence en franc-maçonnerie ?

Et dès que tout se tait, tout commence à parler.
Le Silence du soir, Victor Hugo.

Notre société actuelle est un monde de brouhaha, d’immédiateté et de verbiage. Ces bavardages se mêlent au marketing, à la publicité et à la communication standardisée, masquant l’extrême pauvreté de la pensée.

Dans ce contexte, la loge maçonnique est un espace sacré qui permet de s’extraire de ce tumulte. La gestion de la parole lors des travaux crée un temps de recul et d’apaisement.

Les nouveaux initiés sont soumis à la règle du silence. Nous allons voir que le silence de l’apprenti, loin d’être une punition ou une faiblesse, est un outil précieux pour trouver son chemin d’élévation spirituelle.

Voici une planche au 1er degré sur le silence de l’apprenti.

Voir aussi notre liste de citations maçonniques sur le silence

Le silence de l’apprenti : qu’est-ce que c’est ?

Tout d’abord, il faut distinguer le silence extérieur (l’absence de bruit) du silence intérieur (le contrôle des pensées spontanées). La règle imposée à l’apprenti consiste bien sûr en une interdiction de parole, mais vise aussi à lui montrer le chemin du silence intérieur.

Qu’est-ce que le silence intérieur ? Ce sont les pensées qui s’apaisent. Un individu moyen voit en effet des milliers d’idées spontanées se former chaque jour dans son cerveau. Il s’agit de souvenirs de situations vécues, de problèmes à résoudre, de choses à faire ou à ne pas oublier, de regrets, d’angoisses, d’appréhensions ou de croyances auto-entretenues.

Notre activité mentale prolifique est difficile à maîtriser. Elle nous maintient dans un monde illusoire, limite notre réflexion, et au final, nous éloigne de nous-même et de la Lumière.

Lire aussi notre article : Le silence intérieur : du bavardage mental à l’apaisement.

Le silence : un symbole au coeur de l’initiation

La cérémonie d’initiation est marquée par le silence :

Dans le cabinet de réflexion, le néophyte doit rester silencieux. Il est amené à une réflexion lente, posée, presque méditative. On lui demande de s’abandonner à lui-même pour poser par écrit ses dernières volontés.

Face à lui, des objets évoquent le silence et la mort, tels une nature morte (« Vanité »),

Il accomplit ensuite ses voyages initiatiques dans une atmosphère bruyante, mais qui va en s’apaisant. Le dernier voyage se fait sans bruit. La signification est que si l’on persévère résolument dans la Vertu, la vie devient calme et paisible, dit le rituel du REAA.

Ainsi, le bruit symbolise les passions qui agitent l’homme. Le silence est au contraire un espace de recueillement et de sérénité. Il représente le potentiel de Lumière que le nouvel initié porte en lui.

Le silence : un chemin vers l’autre

De manière plus générale, le silence permet de se concentrer sur la parole de l’autre, au lieu de se focaliser sur l’expression de sa propre pensée. Cette écoute favorise l’ouverture et l’enrichissement mutuel.

Il ne s’agit plus, comme dans le monde profane, d’affirmer, d’imposer, de s’indigner, de polémiquer, mais au contraire de lâcher-prise, de laisser place à la différence. C’est l’idée qu’il faut comprendre avant de juger.

Au quotidien, nous avons malheureusement tendance à tout juger en bien ou en mal. Nous sommes persuadés d’avoir raison, et avons tôt fait de nous offusquer ou de dénoncer les comportements qui nous semblent déplacés ou anormaux.

Pourtant, le bien et le mal sont des notions relatives : ce qui est bien pour moi sera peut-être mal pour un autre. En réalité, chacun a de bonnes raisons de penser et d’agir comme il le fait. Et c’est précisément le refus de comprendre l’autre qui mène au conflit et au malheur.

La tolérance n’est pas une faiblesse, mais une reconnaissance qu’une partie de la vérité nous échappe. Car nous ignorons la plupart des causes des phénomènes qui nous entourent.

A ce titre, le silence de l’apprenti l’invite à prendre du recul et à multiplier les angles de vue. Cette posture conduit directement à la fraternité et à la paix, aussi bien extérieure qu’intérieure.

Voir notre article : Comment distinguer le bien et le mal ?

Le silence de l’apprenti : un chemin vers soi-même

Nous l’avons vu, il y a un silence horizontal, qui favorise l’écoute de l’autre. Il y a aussi un silence vertical, qui favorise la descente en soi.

Si tu veux entendre en toi la parole éternelle, mystérieuse et confidentielle qui t’est dite dans un chuchotement secret, au plus intime de ton âme, il faut qu’en toi et autour de toi tout orage soit apaisé. Jean Tauler

Le silence de l’apprenti est surtout un chemin intime. C’est une voie de libération, qui évoque par ailleurs le fil à plomb (la perpendiculaire est la « voie droite » qui invite à plonger en soi).

Le silence permet d’abord de se regarder penser afin d’identifier toutes les interférences qui font obstacle à la pureté de l’esprit. Car nos pensées et nos paroles sont par définition conditionnées, voilées.

Parmi ces voiles, citons entre autres :

les influences extérieures,

l’éducation reçue,

l’héritage culturel,

les prédispositions génétiques,

la psychologie,

le vécu et l’histoire personnelle,

ou encore les conditions de vie…

Il s’agit donc de prendre conscience des influences qui font ce que nous sommes à un moment donné : c’est la connaissance de soi.

C’est alors que l’apprenti pourra commencer à tailler sa pierre, à retirer les éléments qui font obstacle. Il purifiera son ego, clarifiera ses pensées, rectifiera ses opinions.

Le silence de l’apprenti : vers la parole juste

Nous l’avons vu, le silence de l’apprenti est ce qui le protège, le met à distance de lui-même et du monde, lui ouvrant le chemin de la connaissance. Par l’observation et l’imitation, l’initié apprend, grandit, se recentre et découvre peu à peu la réalité.

Paradoxalement, le silence est l’outil qui permet une nouvelle présence au monde. Il mène à l’acceptation, et peut-être à la contemplation.

D’autre part, le silence amènera un jour l’apprenti à pratiquer la parole juste.

La parole juste est une parole :

droite,

dépassionnée,

raisonnable,

tolérante,

sans préjugé,

fraternelle,

réconfortante,

qui permet de s’ouvrir à la transcendance.

La parole juste n’est jamais acquise définitivement. Elle nécessite un effort renouvelé. Elle est souvent insaisissable. Elle évoque la quête de la parole perdue… »

« Il y a un désespoir du monde, un désespoir à l’égard du monde, que faire avec un pareil monde ? L’autre dimension du pathos c’est la politesse. Pourquoi ? Parce que face au désespoir du monde, la politesse est le premier début d’un processus de rationalisation. Une politesse grecque, l’art de la mesure. Et dans la politesse ce que l’on mesure c’est la distance entre les gens. Si vous ne choisissez pas bien vos distances il n’y aura pas de rapports humains qui s’instaureront dans une matière quelconque. C’est comme des distances entre des notes dans une gamme, les intervalles. La politesse c’est la détermination des intervalles nécessaires. Est-ce que la politesse suffit à vaincre le désespoir du monde ? Hélas non, pour une raison simple : pour être poli il faut être deux et il y a dans le monde de moins en moins de gens polis. C’était la douloureuse certitude de Châtelet. »

Gilles Deleuze, à propos de François Bachelet

« « Agir mentalement, c’est puiser dans toute son expérience passée de l’agir pour modifier ses propres états mentaux en vue d’atteindre des états désiré, par exemple modifier ses connaissances ( « apprendre » ), ses désirs ( « s’élever ou se spécialiser » ), ses émotions ( « s’endurcir » ou, au contraire, « s’attendrir » ). Les actions mentales interviennent aussi pour manipuler sa propre attention, ses motivations, ( « je finis de lire avant de passer à autre chose » ), ses désirs ( « je filerai plus tard » ), etc. Bref, les actions mentales jouent un rôle essentiel dans le modelage de notre vie. Elles déterminent la capacité à se gouverner soi-même, à réorienter le cours de ses pensées, de ses désirs, à approfondir ou au contraire, à rejeter les possibilités d’en acquérir de nouvelles ; à ajuster ses motivations et ses efforts par un exercice approprié, à changer ou tenter de changer les objets d’amour, de séduction ou de dégoût ; à choisir une « gamme » d’activités et de responsabilités. Tout ceci revient à se manipuler soi-même, c’est-à-dire à changer un état mental initial pour acquérir de nouvelles propriétés mentales.

De cet ensemble de dispositions dépend la capacité à s’auto-affecter. Le sens d’être soi, avec la réflexivité forte dont nous avons vu que dépendait le concept de personne, réside précisément dans la conscience de pouvoirs s’auto-affecter, c’est-à-dire dans le souvenir de s’être auto-affecté, joint à la conscience d’être en mesure, maintenant, de le faire. Ce pouvoir de s’auto-affecter prend surtout la forme de la révision de ses croyances, de ses désirs et de ses engagements face aux circonstances changeantes et aux informations nouvelles reçues. C’est dans cette activité que se construit la personne : savoir qui l’on est, c’est connaître, de manière pratique et concrète, la cible globale de l’enjeu des révisions et des ajustements qui ont été ou sont opérés dans le domaine de l’action mentale. Nous avons ici un schéma de continuité mémorielle qui au lieu de regarder uniquement vers le passé, considère aussi les états futurs de l’individu qui rétroagit sur lui-même. La dynamique de cette continuité définit une notion d’identité personnelle qui est en prise avec le passé et l’avenir projeté.

Si l’on s’intéresse à la dimension sociale de la personne, on ajoutera que la présentation, ou comme dit Erving Goffman, ma mise en scène de la capacité de s’auto-affecter, est sur ce quoi autrui se fonde pour juger que vous êtes une personne. L’interaction avec autrui est réciproquement pour chacun une source de connaissance de soi, un indice de ses capacités d’engagement et de révision. D’où la possibilité de faire semblant d’être une personne, c’est-à-dire de mimer la capacité de s’auto-affecter, sans véritable intention de le faire. On peut encore, toujours comme le dit Goffman, se borner à reproduire les attitudes conventionnelles qui, dans chaque société, passent pour exprimer les valeurs et l’engagement typique de l’agent réflexif. Mais ces attitudes trompeuses, même si elles sont largement prévalentes, dépendent encore de la capacité préalable de s’auto-affecter. Dans la présente analyse, être une personne n’est pas en son principe une fiction ; ce n’est pas uniquement l’enjeu d’une mise en scène. Mais ce n’est pas uniquement l’enjeu d’une mise en scène. Mais ce n’est pas non plus une substance, quelque chose qui pourrait être connu, observé ou découvrir dans ses replis cachés. La personne est un système individuel de dispositions, socialement entretenu, permettant de réviser ses états ( croyances, désirs, intentions, etc.) sur la base d’actions mentales. «

Yves Michaud, Université de tous les savoirs, sous la direction d’Yves Michaud, Qu’est-ce que la vie psychique

« Mentionne-le mais sans insister. Barzini est un homme à qui l’on n’a pas besoin de dire les choses. »

Dans Le plaisir de pensée (1992), pages 9 à 73

« S’il n’y a de plaisir qu’à la satisfaction directe ou indirecte d’une pulsion, c’est à tenter de définir celle qui nous entraîne lorsque nous pensons qu’il faut tout d’abord s’efforcer. La psychanalyse semble compétente pour répondre à une telle question car elle ne porte pas, comme pourrait le faire l’interrogation philosophique sur l’essence du penser, mais sur ce qui peut en faire l’objet d’un désir ou, le cas échéant, d’un besoin.
Et pourtant la question ne laisse pas d’être embarrassante pour peu qu’on veuille la reprendre dans les termes où Freud nous l’a léguée. La définition du penser comme activité peut se suivre à travers son œuvre dans trois directions qui ne se recoupent pas nécessairement :
L’axe « psychologique », celui de L’Esquisse d’une psychologique scientifique prolongée par l’apport de l’Interprétation des Rêves, puis par les Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques.
L’axe « génétique », celui du deuxième des Trois essais sur la théorie sexuelle, prolongé, notamment, par Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.L’axe « anthropologique », celui de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme.
Or, un même souci anime Freud dans ces diverses perspectives : ramener l’activité de pensée à des origines qui lui soient extérieures, en faire un moyen en vue d’une finalité qui n’est pas la pensée elle-même. On sait que pour Heidegger par exemple « la pensée agit en tant qu’elle pense », ce qui vaut non pas pour la pensée calculatrice ou technique mais pour celle qui répond à un « besoin de raison »…

Sophie de Mijolla-Mellor, Le plaisir de pensée, 1. Le paradis perdu de l’évidence »

De l’avertissement fraternel et de l’humilité religieuse.

« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidèlement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »

Règle de Saint-Augustin, Extraits

« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« Ainsi ce que ces œuvres donnent à lire, ce n’est pas seulement l’histoire d’un individu ou d’un de ses proches, mais aussi celle d’un individu en train de l’écrire. Car pour l’écrivain, l’écriture fait partie, au même titre que l’amour, le deuil, de l’expérience de sa vie, de son histoire vécue. Elle travaille, comme l’amour, le deuil, à le déterminer, à le transformer. Elle participe d’un travail identitaire permanent. En effet, la quête de soi exige une réflexion constante et l’écriture vient alimenter ce travail identitaire. Nous pouvons ici emprunter quelques notions à Jean-Claude Kaufmann, sociologue qui a élaboré une théorie de l’identité. Il montre que la notion d’identité a considérablement évolué au lendemain de la seconde guerre mondiale : les individus qui étaient jusque-là restés intégrés dans des cadres sociaux et institutionnels relativement stables, se trouvent « alors livrés à eux-mêmes pour définir le sens de leur vie. D’où une angoisse nouvelle, et une quête d’appartenances, censées remplacer les cadres perdus. D’où un questionnement sur soi, particulièrement sensible dans les contextes de changements existentiels » (Kauffman, 2004, p. 27) Un questionnement incessant qui les livre à l’incertitude, alors que l’identité, elle, « ne cesse de recoller les morceaux. Elle est un système permanent de clôture et d’intégration du sens, dont le modèle est la totalité. » (Kauffman, 2004, p. 82) L’individu contemporain se trouve donc face à une contradiction : « À l’origine fissionnelle de la réflexivité généralisée, qui déconstruit en tous sens les moindres certitudes, il doit opposer la logique fusionnelle de la construction de soi, les lignes de vie qui font sens. » (Kauffman, 2004, p. 110) Retenons cette expression « lignes de vie qui font sens » L’écriture est un moyen, parmi d’autres, pour faire travailler l’identité à son unité, pourrait-on dire. À quoi d’autre travaille l’écriture qu’à « recoller les morceaux » d’un individu, déchiré par le deuil, la perte ou la folie d’une mère ? À donner un sens à une douleur ?

13 On peut voir dans le titre du récit une référence à Lacrimosa, mouvement du Requiem en ré mineur de (…)

14 L’Atelier noir (Éditions des Busclats, 2011), journal d’écriture tenu de 1982 à 2007 permet de suiv (…)

15Le terme « travail » est approprié : il comporte ses phases de projet, de progression, de stagnation, de doute et de découragement. Ainsi Delphine de Vigan se sent à plusieurs reprises incapable de continuer son récit, minée par l’impuissance. Recherchant inlassablement les causes de la folie de sa mère, elle en traque les traces dans son enfance, elle croit en tenir l’origine – le viol par son père dont elle aurait été victime et dont l’aveu, ignoré par tous, a provoqué la première chute dans la folie – mais aucune vérité n’émerge et la forme du récit lui échappe : « J’espérais pouvoir manipuler le matériau à ma guise, et c’est l’image un peu classique d’une pâte qui me vient, une pâte à tarte comme Liane m’avait appris à les faire quand j’étais enfant, brisée ou feuilletée, que j’aurais fabriquée entre mes mains à partir d’ingrédients épars avant de la faire rouler sous ma paume, de l’aplatir avec force, voire de la projeter vers le plafond pour observer de quelle manière elle s’y collerait. Au lieu de quoi, je ne peux toucher à rien. Au lieu de quoi il me semble que je reste des heures les mains en l’air, les manches remontées jusqu’aux coudes, ficelée dans un horrible tablier de bouchère, terrorisée à l’idée de trahir l’histoire, de me tromper dans les dates, les lieux, les âges, au lieu de quoi je crains d’échouer dans la construction du récit telle que je l’avais envisagée. » (Vigan, 2011, p. 150-151) L’image de la pâte qui parviendrait à prendre forme à partir d’ingrédients épars est une belle métaphore de l’écriture qui travaille, pétrit la matière du passé pour lui donner du sens. Il ne s’agit pas seulement de restituer le passé mais de le recréer littéralement. Elle a pour corollaire l’échec éventuel, teinté de culpabilité, de crainte de trahir cruellement ce passé. De manière plus implicite, Régis Jauffret rend compte des efforts pour trouver le ton juste de son récit de deuil : « On dirait parfois que mon cercueil résonne comme le coffre d’un piano. Si j’existais, j’entendrais tes mots qui tapotent le couvercle comme les marteaux les cordes d’une table d’harmonie. Tu plaques des accords, tu improvises, tu essaies de trouver une mélodie. » (Jauffret, 2008, p. 71), métaphore musicale qui sied particulièrement au titre du récit13 et qui montre que là aussi, il y a recherche, improvisation, il ne s’agit pas de rejouer une partition déjà écrite, mais de la recréer, de lui donner une nouvelle réalité. Annie Ernaux a quant à elle réfléchi et mûri pendant près de vingt ans le récit des Années14.

16Le doute peut gagner ces écrivains quant à leur légitimité à écrire : « Ai-je le droit d’écrire que ma mère et ses frères et sœurs ont tous été, à un moment ou à un autre de leur vie (ou toute leur vie), blessés, abîmés, en déséquilibre, qu’ils ont tous connu, à un moment ou à un autre de leur vie (ou toute leur vie), un grand mal de vivre, et qu’ils ont porté leur enfance, leur histoire, leurs parents, leur famille, comme une empreinte au fer rouge ? […] Je ne sais pas. » (Vigan, 2011, p. 180), se demande Delphine de Vigan. Le narrateur de Lacrimosa par le truchement de la femme aimée, interroge son écriture qui se nourrit de la mort de l’autre, de la souffrance : « profite de ma pendaison comme d’une aubaine. Recycle mon malheur, cruel écologiste, afin qu’aucune souffrance ne soit perdue. » (Jauffret, 2008, p. 174) Ils entrevoient les limites de leur écriture. Delphine de Vigan n’élucidera pas complètement les secrets de famille (l’activité collaborationniste du grand-père, le viol de la mère par celui-ci), l’enfance de Lucile restera opaque. C’est Régis Jauffret qui exprime le mieux la vanité de son récit, même s’il s’est imposé à lui. Il s’agissait de ressusciter Charlotte, de la faire revivre. Elle l’invective : « Tu pensais sans doute que j’allais ressusciter après un rude hiver d’écriture, et qu’à force de palabres la mort accepterait de me libérer comme une taularde en fin de peine ? » (Jauffret, 2008, p. 168) Le narrateur l’admet par sa propre voix : « J’ai essayé en vous écrivant une histoire de dompter la mort. Vous savez bien que je n’y suis pas parvenu. » (Jauffret, 2008, p. 215) Le narrateur du Journal d’un corps constate les limites de la forme choisie : « j’atteins une fois encore aux limites de ce journal : la frontière entre le corps et la psyché. De la panique d’être trop jeune à la terreur d’être trop vieux, en passant par la maladie d’impuissance qui tua Pavese et envoya l’Octave de Stendhal mourir pour l’indépendance de la Grèce, l’esprit et le corps s’accusent mutuellement d’impuissance, en UN PROCÈS EFFRAYANT DE SILENCE. » (Pennac, 2012, p. 213) L’écriture est un véritable travail semé de difficultés et qui s’inscrit dans une durée. Il y a aussi un temps de l’écriture ainsi révélé. »

Anne Strasser

« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »

Sylvie Robic, Laurence Schifano


Guy Bajoit, L’individu sujet de lui-même, 2013

«L’évolution d’une problématique scientifique au cours de la réalisation d’une recherche est un processus normal, certes, mais qui résulte parfois d’une alchimie bien mystérieuse. La confrontation du chercheur avec le réel et avec d’autres auteurs fait, fort heureusement, évoluer la question qu’il se pose : elle se précise ou s’élargit et il arrive qu’elle soit, insensiblement, remplacée par une autre, sans qu’il en ait été véritablement conscient, donc sans qu’il l’ait volontairement décidé. Ainsi, entre la première publication des résultats de mes recherches en socio-analyse et celle que je propose maintenant, ma question n’est plus exactement la même. Peu à peu, j’ai compris qu’entre Guillaume (premier essai) et Julien (neuvième essai), la problématique s’était transformée peu à peu. Il est très important de commencer par expliciter ce glissement, le plus clairement possible.
En travaillant avec mes quatre premiers cas (Guillaume, Giovanna, Joaquin et Lia), j’ai voulu comprendre comment les individus gèrent les tensions existentielles que leur causent leurs relations sociales, afin de se (re)construire une identité plus épanouie et plus paisible. Ils ont cherché à faire la paix avec eux-mêmes et avec les autres, à ne plus s’inhiber ni s’autodétruire, bref, à consolider et élargir ce que j’appelle leur « noyau identitaire ». Au fond, vu avec le recul, l’objet de cette première recherche était la question du bonheur, si l’on considère qu’une personne est plus heureuse quand elle se sent bien dans sa peau, c’est-à-dire quand elle vit en paix avec elle-même et avec les autres et qu’elle a le sentiment de s’épanouir…»

https://shs.cairn.info/l-individu-sujet-de-lui-meme–9782200285395-page-11?lang=fr

« 1 Théories classiques: la société, l’organisation forment et conditionnent les individus

donc en fait l’individu va être défini par sa naissance,sa classe sociale, sa culture

Étude du cadre, contraignant, pour comprendre l’individu

2 École française de sociologie des organisations

Les individus se créent et exploitent des espaces de liberté

Deux postulats

1 L’organisation est une construction sociale, la résultante des actions des individus, individualisme méthodologique

2 Les individus utilisent l’espace de « jeu », appelée zone d’incertitude

Il y a:

Des Enjeux

Des acteurs

Des zones d’incertitude

Et de pouvoir

Des stratégies

Des systèmes d’actions

Synthèse

L’organisation est une construction sociale (Michel Crozier Erhard Friedberg), Espaces de libertés

Réflexions et Questions

Paramètres contraints? Milieu, Lieu de naissance, métier, relations, culture, capital social (Bourdieu)

Éléments de contraintes (travail, études, emploi du Temps, legislations)

Dans cette situation, quel est votre espace de choix ?

Un nouveau plan de circulation.

Commune, Ronchin, près de Lilles

Problèmatiques: nuisances sonores, danger liés à la circulation, au traffic

Exemple

Concrètement: Mise en place de sens interdits

Acteurs Riverains, Comité de quartier, certains contents (moins de bruits), d’autres (le trouvent dérangeants), le maire adjoint à la sécurité, les commerçants ( peur d’un quartier mort), un maire absent qui a des ennuis judiciaires

Objectif:

Clarifier la situation

Faire l’inventaire des acteurs

Leur attribuer des caractéristiques

Concepts de l’analyse stratégique

 A Enjeux

Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre

Pour une organisation

Aléas (machine en panne)

Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)

Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé

B Acteurs

Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème

À partir des enjeux, on les détermine.

Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes

Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif

Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)

Acteurs imprévus

Exemples: les commerçants

Atoutq / handicapq pour influer sur la situation

C Ressources mobilisables sont variées

Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)

Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)

Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)

Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)

Exemples

Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet

Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure

Automobilistes (acteurs sans ressources)

D Notion de Zones d’incertitudes

Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle

Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.

Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »

Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin

Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs

Diagramme de synthèse

Pour ou Contre le Projet

1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs

2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés

3 Ceux hésitants

Exemple

(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)

Stratégie d’Action rationnelle

Federer les mécontents(pétition)

Jouer la montre

Système d’action concrets :

Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.

Émergence de négociations

Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,

Pour chaque objectif, définir des sous objectifs

Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))

Bien réfléchir, Brainstorming

Exemples de plan d’action résultants

Sur les plans:

Administratif et juridique

Relations internes

Communications internes

Communication avec le partenaire

Actions à mettre en place à court terme, à long terme

Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?

À qui et comment la communiquer ou non?

Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

«Deux cas cliniques de « persécution » dans un syndrome d’Asperger ayant donné lieu à un diagnostic de schizophrénie

A., 30 ans, est un homme qui a présenté à l’adolescence des compor tements de lavage à répétition. D’intelligence dans la normale élevée, il se démarque par un langage d’une extrême précision, incluant des
phrases très longues, qualifiées de maniérisme verbal.

Il choisit avec un soin particulier ses termes, et il décrit d’une façon atypiquement détaillée une démarche administrative par exemple, une association de médica ments, ou un symptôme physique. Nous avons posé un diagnostic de syndrome d’Asperger, en se basant sur une restriction de la socialisation,
sur des comportements répétitifs, et sur la conservation de ses capacités
cognitives.

Un examen standardisé, l’Autism Diagnostic Interview, à fourni un cadre de référence pour cette anamnèse dirigée. JYG a présenté à deux reprises une accélération du cours de la pensée pendant
plusieurs semaines, associée à un relâchement associatif et à un discours devenu franchement difficile à suivre. Ces traits ont ajouté à son diagnos tic une comorbidité de trouble bipolaire

Cet homme a été hospitalisé dans un état anxieux lié à la perte (effective) de son portefeuille,
et à une visite (réelle) d’intrus dans son appartement. Dans son discours à l’hôpital, il évoque la police qu’il a appelée à plusieurs reprises peu avant son hospitalisation pour se plaindre de la disparition de son portefeuille. Lorsque nous le rencontrons au cours de son hospitalisation, il est couché par terre dans sa chambre, recouvert de couvertures pour se protéger des microbes liés, dit-il, aux autres patients. Il demande avec insistance d’aller à son domicile vérifier si des affaires ont disparu de chez lui, craignant qu’on soit rentré chez lui pendant son absence et qu’on lui ait à nouveau dérobé des affaires. L’état anxieux et la crainte des microbes diminueront rapidement grâce à des mesures tenant compte de ses craintes (aspect réel), comme mettre à sa disposition une chambre à l’écart des intrusions des autres patients. Au cours de nos rencontres avec lui, à de multiples reprises, il a mis notre mémoire en défaut, en critiquant de minimes imperfections du système hospitalier, toujours sur une base factuelle vérifiable. Pourtant, un diagnostic d’état psychotique avait été porté à répétition par d’autres cliniciens pour A.

B. est un homme dans la trentaine. Il étudie dans une discipline reliée aux sciences dures. Nous avons posé un diagnostic de SYNDROME d’Asperger en se basant sur une restriction majeure de la réciprocité sociale au cours de son développement, et d’intérêts particuliers pour
l’in for matique qui se sont développés très tôt.

Lorsque nous le rencontrons, il a son propre site Web dans lequel il explique ses particularités et son parcours. Son discours est infiltré par une tonalité « dure » et une thématique de préjudice généralisé, accompagné par des demandes de réparation d’injustice commis par des colocataires, mais aussi par des
professeurs et sa famille. Sa scolarité a été interrompue à la suite d’une croisade qu’il a menée contre les vendeurs de « pot » de son école à l’adolescence. Il revient fréquemment sur la notion de « dommages colla
téraux » subis, du fait qu’il est Asperger, et sur le fait qu’on abuse de sa naïveté sociale. Sa pensée est claire, remarquablement exprimée, mais il ne donne à autrui aucun bénéfice du doute lorsqu’il s’estime lésé.

En d’autres termes, il favorise une interprétation de type préjudice lors des différents incidents qui émaillent sa vie personnelle et professionnelle. Dans un contexte de crainte qu’aucun employeur ne l’accepte en stage, et qu’il ne valide donc pas son année universitaire, il manifestera plus tard un état aigu anxieux et insomniaque. Au décours de cet épisode, il pose un geste hétéro-agressif grave à l’égard d’un voisin, heureusement sans conséquences majeures pour la santé de ce dernier.

L’acte survient peu après une menace effective d’un autre voisin. B a paru se méprendre et penser, sur l’instant, à une collusion possible entre les deux. Il est incarcéré, et finalement rapidement libéré, à cause de son diagnostic. Au cours du suivi postérieur à l’incarcération, nous avons eu à défendre le diagnostic posé contre celui de personnalité paranoïaque. B. a une pensée hyper-rationnelle, non émotive, et très égocentrique, puisqu’il estime que l’entourage lui doit réparation pour les dommages subis du fait de l’ignorance de sa condition

Critères de distinction cliniques

Pourquoi, selon nous, ces deux situations ne s’inscrivent pas dans un contexte de paranoïa, hypothèse à laquelle adhèrent les cliniciens intervenant auprès de ces deux personnes ? La thématique de préjudice,de méfiance à l’égard d’autrui, est explicitement présente dans les deux cas. La pensée est rigide, formelle, et le dialogue est fréquemment interrompu dans les deux cas par des reprises sur l’acceptation d’un terme.
Elle est suivie chez le premier d’actes sans gravité (appels répétés à la police) mais dans le deuxième d’un acte grave, ayant atteint une personne qui n’était pas directement impliquée dans les difficultés que B. avait avec son voisinage.

Dans les deux cas, l’histoire développementale montre une réduction marquée de la réciprocité sociale avec un envahissement par des intérêts particuliers nets. Depuis le début du développement, A s’inté –
resse à la diététique, aux plans de maisons, et à l’hygiène.

Pour sa part, B. a un intérêt particulier pour l’informatique et l’électronique, pour lesquelles il montre une précocité et un talent remarquable. Surtout, l’examen du récit des incidents qui ont amené aux états anxieux avec thèmes de préjudice met en évidence des particularités communes : le ou
les incidents, après étude de plusieurs sources, sont rigoureusement exacts, décrits avec minutie, et d’une manière absolument identique lors de plusieurs demandes de narration répétée. Il n’y a pas de « lissage » des événements par l’intention supposée du persécuteur, comme dans un discours de persécution schizophrénique. La conviction d’être lésé est appuyée sur des faits vérifiables, que nous jugerions surévalués, mais non irrationnels.

Il n’y a pas — et ce point est pour nous essentiel dans la distinction avec la schizophrénie — cristallisation secondaire d’une certitude que l’autre est hostile. Cette certitude s’étendra par le biais d’inférences verbales liées à la promiscuité spatio-temporelle ou sémantique avec le persécuteur initial et/ou avec le vécu hallucinatoire, noyau de l’épisode schizophrénique. Dans la schizophrénie, la personne parait cerner verbalement une certitude d’hostilité qui précède ou est indépendante de sa verbalisation. La persécution s’appuie sur des phéno mènes hallucinatoires, de transformation corporelle ou de sentiment de modification de la cénesthésie de la pensée en présence d’autrui.

Dans le versant schizoïde, la distance entre les phénomènes élémentaires et la cristallisation délirante se manifeste par la variété des mécanismes — et, souvent leur imprécision — que le patient met pour convaincre autrui que sa certitude persécutive est fondée. La question de l’existence de ces phénomènes élémentaires dans la paranoïa reste ouverte, mais il nous semble que la certitude de l’hostilité d’autrui est première dans la paranoïa, alors qu’elle est secondaire, étayée sur des faits, et réversible dans le cas de l’Asperger.

Rôle différentiel des profils cognitifs

Au niveau cognitif, nous avons développé des profils qui opposent assez clairement le syndrome d’Asperger à d’autres conditions, à l’intérieur des troubles envahissants du développement. Le profil de l’Asperger au test d’intelligence Wechsler comporte un creux relatif en compréhension, comme l’autisme, mais aussi au code, et un pic en information, vocabulaire et surtout, similitude. Goldstein et al, (2002) indiquent un recouvrement entre un (sur 4) des clusters de patients schizotypiques,
(Pic au Bloc à dessin et information, creux en compré hension) et l’autisme de haut niveau. Enfin une dernière étude (Bolte et al., 2002) trouve que le sous-test compréhension est mieux réalisé dans la schizophrénie, tandis que le sous-test Similitude est plus élevé dans l’autisme. C’est surtout le pic en similitude qui parait le plus discriminant dans les trois séries de données à notre disposition.

Les critères cognitifs sont toutefois encore peu utilisables cliniquement, d’autant que dans l’Asperger les pics sont moins clairs que dans l’autisme, que l’Asperger comporte régulièrement un déficit attentionnel qui peut être confondu avec celui de la schizophrénie, et qu’on ignore si les sous-types paranoïaque vs. schizoïde ont des différences de profil au Wechsler. Il n’est donc pas inutile de chercher des répères cliniques pour différencier les deux conditions.  »

Éléments de diagnostic différentiel clinique entre le syndrome d’Asperger et la personnalité Schizoïde/Paranoïaque

 » Toute notre vie se passe à déférer aux autres, à nous accommoder à leurs passions, à suivre leurs exemples. La complaisance est le grand ressort de notre conduite ; et, n’ayant peut–être point de vice à nous, nous devenons comptables de ceux de tous les autres. Un trait fin autant que juste. Partout nous rendons hommage, par nos troubles et par nos remords secrets, à la sainteté de la vertu que nous violons ; partout un fond d’ennui et de tristesse, inséparable du crime, nous fait sentir que l’ordre et l’innocence sont le seul bonheur qui nous était destiné sur la terre. Le crime, après lequel on court avec tant de goût, court ensuite après nous comme un vautour cruel, et s’attache à nous pour nous déchirer le cœur et nous punir du plaisir qu’il nous a lui–même donné. Ce tableau de la conscience, que nous avons abrégé, est énergique et beau de langage. Il y a pourtant quelque chose à reprendre . — « Avec tant de goût » est faible. — Puis ce n’est pas le crime qui punit ; c’est l’âme criminelle qui se punit, se déchire elle–même par le remords ; elle réagit contre les funestes joies du crimes, Mala mentis gaudia, dit Virgile. Nous mourons tous les jours ; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avançons d’un pas vers le tombeau. Le corps dépérit, la santé s’use, tout ce qui nous environne nous détruit, les aliments nous corrompent , les remèdes nous affaiblissent, ce feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume, et toute notre vie n’est qu’une longue et pénible agonie. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons point où la placer dans les différents âges de notre vie. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n’est plus qu’un sentiment vague et confus qui ne porte sur rien du tout ; de sorte que l’incertitude, qui ne devrait porter que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même. Il faut remarquer ici surtout la première phrase, pour son expression figurée et son rythme sévère, puis la dernière pour l’observation pénétrante , et dans le genre de Pascal, qui fait si bien comprendre à Massillon la cause la plus secrète de notre indifférence sur la mort. « Le feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume ; » belle métaphore et dont les rapports sont parfaitement ménagés. – Qu’est–ce que la vie humaine, qu’une mer furieuse et agitée, où nous sommes sans cesse à la merci des flots, et où chaque instant change notre situation, et nous donne de nouvelles alarmes ? Que sont les hommes eux–mêmes, que les tristes jouets de leurs passions insensées et de la vicissitude éternelle des événements ? Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes, ils sont avec elles dans un mouvement perpétuel. Semblables à ces figures que la roue rapide entraîne, ils n’ont jamais de consistance assurée ; chaque moment est pour eux une situation nouvelle ; ils flottent au gré de l’inconstance des choses humaines, voulant sans cesse se fixer dans les créatures, et sans cesse obligés de s’en déprendre ; croyant toujours avoir trouvé le lieu de leur repos, et sans cesse forcés de recommencer leur course ; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon, ils n’ont rien qui les fixe, qui les console, qui les paye de leurs peines, qui leur adoucisse le chagrin des événements, le monde qui le cause, ni leur conscience qui le rend plus amer, ni l’ordre de Dieu contre lequel ils se révoltent. Ils boivent jusqu’à la lie toute l’amertume de leur calice ; ils ont beau le verser d’un vase dans un autre, se consoler d’une passion par une passion nouvelle, d’une perte par un nouvel attachement, d’une disgrâce par de nouvelles espérances, l’amertume le suit partout ; ils changent de situation, mais ils ne changent pas de supplice. Qui n’admirerait l’étendue de ce regard jeté par l’orateur chrétien sur la scène du monde ? Le fond est une allégorie ; la vie est la mer agitée et brumeuse et les hommes sont les passagers. Tout se rapporte à cette donnée première ; les passions et les événements dont ils sont les tristes jouets sont les vents qui troublent cet océan. « Ils sont dans un mouvement perpétuel ; ils flottent, ils recommencent leur course toujours emportés par le tourbillon. » > Ces images de l’incertitude des hommes sont du choix le plus élevé et en même temps le plus réel, surtout ce trait « Voulant sans cesse se fixer dans les créatures et sans cesse obligés de s’en déprendre. » Il y a quelque incohérence dans les images vers la fin : « boire jusqu’à la lie, changer de situation. » Ce dernier trait qui, du reste, est admirable de précision et de vérité, ne continue pas la métaphore. Massillon est le dernier des écrivains classiques du dix-septième siècle ; il pourrait même être réclamé par le dix-huitième au commencement duquel il appartient par son Petit–Carême, et par plusieurs de ses plus belles productions. Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Massillonsont les grands orateurs de la chaire chrétienne en France ; tous les quatre appartiennent au grand siècle. Dans l’âge suivant, il y eut d’habiles sermonnaires, mais pas d’orateurs du premier ordre. Dans le dix–huitième siècle, et surtout dans sa dernière moitié, l’enseignement de la chaire a perdu la sainte austérité qu’il déployait dans l’âge précédent. L’influence d’un siècle trop peu favorable à la religion, se fait sentir dans les sermons, qui sont plutôt d’assez pâles leçons de pure morale, qu’un enseignement profond, entraînant, pris dans le vif du dogme et dans la grandeur solide de la foi chrétienne. On trouvera de très–belles pages chez des orateurs tels que les abbés Poulle, Neuville, etc. , mais pas un grand orateur ; ceux–là se trouvaient peu dans les prédicateurs de profession’D’humbles prêtres des naires ont conservé le vrai foyer de la prédication. Tel était ce fameux Bridaine, éloquent comme Bossuet, dont le cardinal Maury a rappelé le souvenir vivant dans un exorde qui est resté célèbre. Nous ne trouvons plus d’orateurs sacrés parmi les écrivains classiques du dix–huitième siècle. Mais, avant de quitter le dix–septième, nous ne pouvons nous empêcher d’être frappés de ce qu’il y a d’imposant dans cet accord de tant de grands génies à l’enseignement des doctrines morales et sous la discipline de la religion. Après la mort du grand roi, sous la régence, il se fait une réaction dans les mœurs et dans les opinions du peuple de France ; une philosophie audacieuse vient demander compte à la foi antique de sa longue domination sur l’esprit des peuples. Une multitude d’écrivains, obéissant au mot d’ordre d’une philosophie anti–Religieuse, prêchent le matérialisme dans l’ordre privé et dans l’ordre social, et préparent la ruine des mœurs par l’abandon des croyances conservatrices, des doctrines qui avaient fait jusqu’alors la supériorité intellectuelle de notre nation. Quant au style, ce talent, au dix-huitième siècle, gagne en superficie ce qu’il perd en profondeur et en autorité ; un grand nombre d’écrivains manient la parole avec aisance, rapidité, élégance même ; mais les maîtres sont rares, quatre dominent ce siècle. Quatre grands écrivains qui le représentent d’une manière complète, qui réfléchissent son esprit, et souvent aussi ses fausses lumières. Écrivains célèbres, ils doivent être connus mais aussi il faut les lire avec beaucoup de précaution ; Car, dans l’époque dont nous allons considérer les modèles, on dirait qu’il est plus facile de bien écrire que de bien penser. «

Manuel d’analyse littéraire

Manuel des leçons et modèles de critique sur les textes des prosateurs français regardés comme classiques, et précédé d’un essai sur la composition littéraire ouvrage destinée aux collèges et aux écoles primaires supérieures, et pouvant servir aux études pour le Baccalauréat, en ce qui regarde l’examen sur les auteurs français, par M. A. Mazure, Ancien Inspecteur d’Académie

« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension.  »

Ghassan Salamé

Diagnostic froid : France, Russie, Afrique — les chiffres contre les récits

« La comparaison chiffrée entre les modèles d’influence français et russe en Afrique révèle une asymétrie massive que les récits géopolitiques dominants occultent. La France investit annuellement 500 fois plus en aide au développement en Afrique que la Russie (~15 milliards de dollars d’APD totale contre ~30 millions pour Moscou), tandis que les pays sahéliens ayant basculé vers l’orbite russe enregistrent une explosion des violences — jusqu’à +420 % d’incidents terroristes au Mali — et figurent tous dans les dix derniers rangs mondiaux de l’Indice de Développement Humain. Parallèlement, aucun réfugié africain ne fuit vers la Russie : sur 4 millions de déplacés au Sahel central, le nombre de ceux ayant choisi Moscou est statistiquement nul. Ce diagnostic, étayé par des données SIPRI, ACLED, PNUD, Eurostat, UNHCR et les principaux think tanks, éclaire cinq dimensions croisées d’un débat que la passion rend souvent illisible.


AXE 1 — L’amnésie sélective : quand les chiffres contredisent le récit anti-français

Un ratio de 500 pour 1 en aide au développement

L’Agence Française de Développement (AFD) a engagé 6 milliards d’euros pour l’Afrique en 2024, soit 8 % de plus qu’en 2023. Le stock d’investissements directs français sur le continent atteint environ 60 milliards de dollars (CNUCED). La France est le 5ᵉ donateur bilatéral mondial avec 15,4 milliards de dollars d’APD en 2024 (OCDE-CAD), dont une part substantielle dirigée vers l’Afrique subsaharienne. Sa contribution au Fonds mondial s’élève à 1,296 milliard d’euros pour la période 2023-2025 (+20 % par rapport au cycle précédent). Le réseau éducatif français en Afrique — environ 500 lycées, 126 000 à 130 000 étudiants africains accueillis en France (plus de 52 % des étudiants étrangers dans les universités françaises) — constitue un investissement immatériel sans équivalent.

En face, la Russie consacre environ 30 millions de dollars par an d’APD à l’Afrique (AidData/OCDE). Son commerce bilatéral plafonne à 18 milliards de dollars (2022), loin de la cible de 40 milliards fixée au sommet de Sotchi en 2019, et à des années-lumière des 254 milliards de la Chine. Son investissement direct représente moins de 1 % du total des IDE africains. Lors du sommet de Saint-Pétersbourg (2023), Moscou a promis 1,2 milliard de roubles (~13 millions de dollars) pour la santé — soit cent fois moins que la seule contribution française au Fonds mondial. Le nombre de chefs d’État présents est tombé de 45 (Sotchi 2019) à 17 (Saint-Pétersbourg 2023), signal d’une désillusion naissante.

Ce que la Russie vend réellement, ce sont des armes (21 % des importations militaires africaines en 2020-2024 selon le SIPRI, premier fournisseur du continent) et des services mercenaires. Le groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps depuis la mort de Prigojine (août 2023), extrait des ressources minières estimées à 2,5 milliards de dollars en or africain depuis février 2022 (The Sentry). En Centrafrique, la mine d’or de Ndassima génère un revenu estimé à 290 millions de dollars par an (Bloomberg). Le Mali verse environ 10,8 millions de dollars par mois en espèces à ces mercenaires. Le modèle russe n’est pas un modèle de développement : c’est un modèle d’extraction armée.

La sécurité s’effondre partout où Wagner s’installe

Les données ACLED et de l’Africa Center for Strategic Studies sont sans appel. Au Mali, les incidents terroristes sont passés de 787 (2012-2019, sous gouvernements civils) à plus de 4 100 (2020-2024), soit une multiplication par cinq. Les forces maliennes et Wagner ont tué 1 021 civils entre janvier et octobre 2024 (HRW). Fin 2025, le JNIM encercle Bamako et impose un blocus de carburant. Au Burkina Faso, classé pays le plus affecté par le terrorisme au monde en 2023 (Global Terrorism Index), 7 522 personnes ont péri dans des violences en 2024. Le nombre de déplacés internes a franchi les 2 millions, 5 330 écoles sont fermées (20 % du parc éducatif), et 424 centres de santé ont été abandonnés. Les IDE se sont effondrés de 670 millions à 83 millions de dollars entre 2022 et 2024. Au Niger, les décès liés au terrorisme ont quadruplé depuis le coup d’État de juillet 2023, avec 930 morts en 2024, dont l’attaque la plus meurtrière au monde cette année-là (237 soldats tués à Tahoua). En Centrafrique, malgré la présence de plus de 2 000 mercenaires depuis 2018, 1,4 million de personnes demeurent déplacées (près d’un tiers de la population), et l’opposition politique est systématiquement muselée.

La moyenne annuelle de décès liés aux violences au Sahel sur les trois dernières années atteint ~10 500, soit le double de la période 2020-2023 et sept fois plus qu’en 2019 (Africa Center). Comme le résume l’ECFR (2025) : « Partout où la Russie a envoyé des troupes, la situation sécuritaire est dramatiquement pire que lorsque les forces internationales étaient présentes. »

Le « remords de l’acheteur » commence à poindre

Plusieurs signaux convergent. Le Wall Street Journal rapportait en septembre 2025 un « buyer’s remorse » parmi les États sahéliens. Des responsables américains ont entendu « de multiples pays africains » exprimer leurs regrets d’avoir accordé l’accès à Wagner (Foreign Policy, septembre 2023). Le Carnegie Endowment notait en février 2026 que « les citoyens pourraient bien se demander combien de souveraineté ils ont reconquise sous l’influence russe ». L’Africa Center for Strategic Studies observe que « les dirigeants africains qui ont embrassé la « diplomatie mercenaire » russe ont effectivement cédé une part de la souveraineté africaine à la Russie, de la même manière que cela s’est produit en Syrie ». L’Institut Montaigne qualifie l’assistance russe de « mirage » et documente les « crochets profonds » que Moscou a plantés dans le régime Touadéra en Centrafrique. Au Mali même, plus de 80 partis politiques ont appelé conjointement à des élections et à la fin du régime militaire en avril 2024 — avant d’être réduits au silence par la junte.

L’argument central — qu’on ne peut invoquer la dignité africaine pour devenir le marchepied d’un régime qui a détruit Grozny, Alep et Bakhmout — n’a pas été trouvé sous cette formulation exacte dans les sources publiées, mais son esprit traverse de nombreuses analyses. Le RAND Corporation (2024) note explicitement que les juntes « exploitent les sentiments anti-français pour masquer le fait qu’elles se contentent de troquer une puissance coloniale contre une autre ». Un analyste de Diploweb observe le paradoxe : « La Russie se pense encore comme un empire et a relancé en 2022 une guerre coloniale et impérialiste en Ukraine. » L’intellectuelle camerounaise Osvalde Lewat formule cette contradiction frontalement dans Jeune Afrique : « Il est manifeste que la Russie — comme la Chine et tant d’autres — est attirée par nos ressources. Nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. »


AXE 2 — La boucle de rétroaction : discours anti-français et poussée du RN

Un mécanisme réel mais sans modèle académique formalisé

Le terme « fatigue civilisationnelle » n’existe pas comme concept académique établi dans la littérature de science politique française. Il relève davantage de l’essayisme conservateur (Causeur, Atlantico, Front Populaire). Toutefois, les éléments constitutifs du mécanisme décrit sont solidement documentés. Luc Rouban (CEVIPOF/CNRS), auteur de Les ressorts cachés du vote RN, montre que ce vote n’est plus déterminé par la position de classe objective mais par la perception subjective du déclin social : « Si la question de l’immigration joue un rôle si important, c’est parce qu’elle s’inscrit dans le rejet d’une mondialisation non maîtrisée (…) Cela vient aussi révéler l’échec de l’intégration républicaine. » Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (janvier 2026) place l’immigration au premier rang des préoccupations à 61 %, devant les inégalités (53 %). Selon l’IFOP, 42 % des Français ont voté au moins une fois pour le RN en 2023, contre 30 % en 2017.

Jérôme Fourquet (IFOP), dans L’Archipel français, documente un « vote préventif » : les scores RN les plus élevés ne se situent pas dans les zones à forte population immigrée (Seine-Saint-Denis vote massivement à gauche) mais dans les couronnes périurbaines adjacentes, là où les électeurs craignent d’être « rattrapés par la banlieue ». Félicien Faury (Des électeurs ordinaires, Seuil) identifie quatre opérations de racialisation au cœur du vote RN : fixation, essentialisation, altérisation, hiérarchisation. Ce paradoxe géographique complique toute modélisation linéaire du mécanisme de rétroaction.

Un fait crucial nuance le récit : les travaux de Vincent Tiberj montrent une progression continue de la tolérance envers l’immigration dans la société française sur le temps long. Le glissement à droite opère par l’offre politique et médiatique, non par un changement structurel des opinions. Mais le cadrage médiatique des débats sur l’immigration a « des effets mesurables à très court terme » d’inversion de cette dynamique.

Les intellectuels binationaux qui dénoncent la spirale

Plusieurs penseurs issus de l’immigration ont explicitement articulé l’idée que le discours victimaire radical agit comme agent électoral involontaire de l’extrême droite, même si aucun n’utilise le terme « suicide par la parole » :

  • Kamel Daoud (prix Goncourt 2024) critique « l’immigré décolonisé, figé dans une posture victimaire et revendicative » et dénonce l’Algérie qui « ne peut pas exercer une sorte de droit de cuissage mémoriel sur la France ». Il qualifie l’immigration de « nucléaire des pauvres pour menacer l’Occident ». Sa position est toutefois vivement contestée : 19 universitaires l’ont accusé dans Libération de « recycler les clichés orientalistes les plus usés ».
  • Gaston Kelman (Je suis noir et je n’aime pas le manioc, 2003, 100 000 exemplaires) « fustige les dangers d’une victimisation outrancière de la communauté noire ». Il a forgé le concept de « racisme angélique » — le racisme patronisant qui traite les Noirs comme des handicapés nécessitant un traitement spécial. Il se définit comme « Bourguignon » avant tout, rejetant l’assignation identitaire.
  • Sami Biasoni (docteur en philosophie, ENS Paris) documente dans Français malgré eux (2020) la généalogie du discours décolonial/indigéniste en France et identifie une « violence victimaire » qui fonctionne par inversion du stigmate. Sa co-autrice Anne-Sophie Nogaret a observé sur le terrain que « les enfants d’immigrés afro-maghrébins ont assimilé l’ethnodifférentialisme indigéniste » et « considèrent les Français comme une race dont ils seraient exclus ».
  • Abnousse Shalmani (franco-iranienne, présidente du jury du Prix de la Laïcité) déclare : « Au nom d’une tolérance dangereuse, nous avons collectivement laissé prospérer une intolérance qui tue. » Elle défend la laïcité comme rempart simultané contre l’islamisme et l’extrême droite.
  • Boualem Sansal (emprisonné en Algérie de novembre 2024 à novembre 2025) avertit depuis les années 1990 : « Combattez l’islamisme avec nous, il se retournera contre vous. » Il reconnaît que les « réflexes identitaires » sont des « réactions naturelles dans des contextes de peur et de menaces sourdes ».
  • Pierre-André Taguieff a conceptualisé le « chantage des bien-pensants » : la suppression du débat légitime sur l’immigration par l’accusation de racisme, qui alimente précisément le ressentiment qu’il prétend combattre.

La Fondation Jean Jaurès (perspective de gauche) a elle-même publié une analyse montrant que « chaque tentative de la gauche de renouer avec ses positions historiques sur la régulation de l’immigration est systématiquement assimilée par les membres de son propre camp à un discours raciste et d’extrême droite ».


AXE 3 — Personne ne fuit vers la Russie : l’asymétrie migratoire comme preuve silencieuse

4 millions de déplacés, zéro vers Moscou

Les données UNHCR, Eurostat et OFPRA établissent un fait massif. Au Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), 4 millions de personnes ont été déplacées en cinq ans. Leurs destinations : Mauritanie (200 000 Maliens), Niger, Cameroun, Tchad, et l’Europe. Le Mali était en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe (~16 500 personnes), avec 9 600 demandes d’asile dans l’UE+ au seul premier semestre — un triplement par rapport au premier semestre 2023. La Centrafrique compte 711 000 réfugiés à l’étranger (Cameroun : 238 000, RDC : 207 000, Tchad : 140 000).

En Russie, le think tank russe Valdai Club lui-même estime la population africaine totale à environ 40 000 personnes, un chiffre « resté virtuellement inchangé depuis cinq ans ». La migration de travail se compte en « quelques centaines » ; la migration forcée est « quasi inexistante » ; la Russie n’accorde le statut de réfugié qu’à « quelques dizaines de personnes par an », avec « pratiquement aucun Africain parmi eux ». Selon les sondages du centre Levada, 25 à 30 % des Russes déclarent ne pas être prêts à côtoyer des Africains dans leur vie quotidienne.

En matière éducative : la France accueille 114 000 à 130 000 étudiants africains (52 % de ses étudiants étrangers), la Russie environ 34 000 (en forte croissance depuis 2014, mais depuis une base très basse et grâce à des bourses subventionnées comme outil de soft power, non par attractivité spontanée). La population d’origine subsaharienne en France dépasse les 3 millions de personnes ; en Russie, la communauté africaine tout entière est inférieure à la population d’un arrondissement parisien.

Ce fait structurel constitue peut-être l’argument le plus puissant du diagnostic : les peuples votent avec leurs pieds. Et ils marchent vers l’Europe.

La dissonance cognitive documentée par la recherche

La littérature académique identifie plusieurs mécanismes expliquant comment des migrants ayant fui l’arbitraire peuvent soutenir des régimes autoritaires depuis l’Europe. Jones et Cowan (Comparative Political Studies, 2025) démontrent, à partir des données du World Values Survey, qu’une pluralité de citoyens dans le monde soutient désormais simultanément la démocratie ET l’autocratie, et que ce camp ambivalent est en expansion. Glasius (2017) a théorisé les « pratiques autoritaires extraterritoriales » : les régimes utilisent trois leviers — légitimation, cooptation, répression — pour maintenir l’emprise sur leurs diasporas. Le cas érythréen (taxe diaspora de 2 %, mobilisation de soutiens pro-régime en Europe) illustre parfaitement ce schéma.

L’intellectuelle camerounaise Osvalde Lewat articule cette incohérence : « Nous n’avons toujours pas soldé le passif de la colonisation, pourtant nous voilà prêts à embrasser de nouvelles figures tutélaires. (…) Nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. » Le spécialiste tchadien de prévention des conflits Frédéric Samy Passalet dénonce sur Radio-Canada : « Voilà l’erreur que l’Afrique est en train de commettre : chasser les Français et pactiser avec des criminels de tout bord, comme les gens de Wagner. » Lors du 9ᵉ Congrès panafricain à Lomé (décembre 2025), le militant togolais Ayayi Togoata Apédo-Amah a qualifié de « trahison du panafricanisme originel » le fait que des juntes « briment leurs propres peuples » tout en se réclamant du panafricanisme, notant que les politiques économiques ratées conduisent au « piège de la migration clandestine vers l’Occident plus prospère ».

Le concept de « justice tempérée » (État de droit, asile, protection sociale, liberté d’expression) versus « justice de fer » (arbitraire, absence de recours, répression) n’existe pas comme cadre académique formel, mais la réalité qu’il décrit est documentée par le Migration Policy Institute : l’activisme diasporique — pro-régime comme anti-régime — est rendu possible précisément par l’environnement démocratique libéral des pays d’accueil.


AXE 4 — Les architectes de la Francophonie lucide

Six penseurs, un refus commun de la rupture

Ces intellectuels partagent une architecture commune : ni célébration naïve de la France, ni rejet civilisationnel, mais appropriation critique d’un héritage linguistique et proposition de cadres relationnels nouveaux.

Achille Mbembe (Cameroun, université du Witwatersrand) a posé dans Politis (février 2018) une thèse fondatrice : « Aussi incongru que cela puisse paraître, la langue française est devenue une langue africaine. » Il distingue soigneusement la langue (qu’il embrasse) de l’appareil institutionnel francophone (qu’il critique) : « Ce n’est pas tant la langue elle-même qui est en procès que le dispositif institutionnel. » Sa proposition — la « défrancophonisation » — ne vise pas à abandonner le français mais à libérer son potentiel planétaire du contrôle institutionnel français. Avec Felwine Sarr, il a fondé les Ateliers de la Pensée (Dakar, 2016), plateforme majeure de dialogue intellectuel africain.

Alain Mabanckou (Congo, UCLA) a décliné l’invitation de Macron à réformer la Francophonie par une lettre ouverte (Nouvel Observateur, 15 janvier 2018) où il dénonçait une institution « perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies » et qui « n’a jamais pointé du doigt les régimes autocratiques ». Mais il ne rejette jamais la langue : « La langue française appartient aux peuples », écrit-il (JDD, 2018). Il enseigne la littérature française en Californie et exige que cette langue porte « ce qu’elle couve de plus beau, de plus noble et d’inaliénable : la liberté ».

Felwine Sarr (Sénégal, Duke University) propose dans Afrotopia (2016) une « utopie active qui cherche dans le réel africain les vastes espaces du possible ». L’Afrique « n’a pas à rattraper qui que ce soit ». Le rapport Sarr-Savoy (novembre 2018), sous-titré « Vers une nouvelle éthique relationnelle », cadre la restitution du patrimoine non comme punition mais comme construction de ponts : « Il s’agit avant tout de bâtir des ponts vers des relations futures plus équitables. » Ce rapport a conduit à la restitution de 26 trésors royaux d’Abomey au Bénin en novembre 2021.

Souleymane Bachir Diagne (Sénégal, Columbia University) a développé le concept d’« universel latéral », emprunté à Merleau-Ponty : non pas un universalisme de surplomb mais un universel construit par la traduction, où les cultures sont placées « côte à côte » plutôt que « les unes sur les autres ». Il citait Césaire à Sciences Po (septembre 2021) : « Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’universel. » Sa Chaire du Louvre (2024) a proposé le musée comme « faisceau d’histoires enchâssées », avec autant de centralités que de cultures représentées.

Gaston Kelman (Cameroun, établi en France depuis 1982) défend dans Je suis noir et je n’aime pas le manioc (2003) le droit de refuser l’assignation identitaire : « Entre les jérémiades sur les crimes dont il a été victime et les rodomontades sur la fierté noire, il y a un espace que le Noir doit investir pour être juste un homme pareil aux autres. » Son concept de « racisme angélique » démonte autant les préjugés blancs que le confort victimaire.

Célestin Monga (Cameroun, Harvard) pose dans Nihilisme et négritude (2009) la question centrale : « Comment contribuer à résorber les déficits de vision, d’amour-propre, de confiance en soi et de leadership qui engourdissent les esprits ? » Il dénonce la « stratégie de la pitié » (l’addiction à l’aide étrangère) et l’externalisation des responsabilités par les élites africaines, plaidant pour des « partenariats gagnant-gagnant » diversifiés.

Le paradoxe de la langue : rejetée en discours, indispensable en pratique

Un fait remarquable souligne l’impasse du rejet linguistique : le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l’OIF en mars 2025, mais continuent d’utiliser le français comme langue d’administration, d’éducation, de commandement militaire et de discours politique — y compris pour formuler leur discours anti-français. Comme le note The Conversation (2025) : « La langue française, perçue comme un vecteur d’aliénation historique, est aussi un outil d’émancipation, voire de contestation. » Rejeter la langue, c’est se priver de l’instrument même de la contestation.

La réconciliation mémorielle : du modèle franco-allemand aux propositions concrètes

Le rapport Stora (20 janvier 2021) sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie a formulé 22 recommandations concrètes : commission « Mémoires et Vérité », commémorations conjointes, restitution du sabre de l’émir Abdelkader, création d’un Office franco-algérien de la jeunesse calqué sur l’OFAJ franco-allemand, musée d’histoire France-Algérie à Montpellier, accès aux archives. Plusieurs recommandations ont été mises en œuvre : reconnaissance de l’assassinat d’Ali Boumendjel (mars 2021), ouverture d’archives classifiées, stèle pour l’émir Abdelkader à Amboise (2022), commission conjointe d’historiens (août 2022).

Le modèle de référence reste la réconciliation franco-allemande post-1945 : traité de l’Élysée (1963), OFAJ (millions de jeunes en échanges depuis 1963), manuels d’histoire conjoints (2006), gestes symboliques (Mitterrand-Kohl à Verdun, 1984). Mais l’analogie a ses limites : la réconciliation franco-allemande a été portée par la nécessité stratégique de la Guerre froide ; aucun moteur comparable n’existe pour la relation franco-africaine. Et l’asymétrie colonisateur/colonisé diffère fondamentalement de la relation entre belligérants.

La réconciliation franco-rwandaise offre un modèle plus récent : la reconnaissance par Macron du rôle de la France dans le génocide de 1994 (visite du mémorial de Kigali, 2021) et l’élection de la Rwandaise Louise Mushikiwabo au secrétariat général de l’OIF (2018) illustrent qu’une refondation relationnelle est possible sans rupture institutionnelle.


AXE 5 — Tableau de synthèse : les chiffres froids

IndicateurFrance en AfriqueRussie en AfriqueRatio
APD annuelle vers l’Afrique~6 Mds € (AFD) + coopération bilatérale~30 M$ (OCDE)~500:1
Contribution au Fonds mondial (santé)1,296 Md € (2023-2025)~13 M$ promis (2023)~100:1
Étudiants africains accueillis114 000–130 000~34 000~4:1
Diaspora africaine résidente~3 millions (subsaharienne)~40 000 (total)~75:1
IDE en Afrique (stock)~60 Mds $< 1 % des IDE africainsÉcart massif
Commerce bilatéral avec l’Afrique~51 Mds €~18 Mds $~3:1
Part des importations d’armes africainesPart de l’ensemble occidental21 % (1ᵉʳ fournisseur)Russie domine
Extraction minière/mercenaireN/A2,5 Mds $ (or depuis fév. 2022)Modèle extractif
Bourses gouvernementales~7 000 (objectif 15 000)Intégrées dans les 34 000 étudiantsFrance en hausse
Indicateur sécuritaire/développementPays « orbite coopérative »Pays « pivot russe »
IDH 2023Côte d’Ivoire : 0,582 / Togo : 0,571Mali : 0,419 / Burkina : 0,459 / Niger : 0,419 / RCA : 0,414
Rang IDH mondial (/193)~155–161186–191
Décès annuels liés aux violences (Sahel)N/A~10 500/an (×7 depuis 2019)
Déplacés internesLimités4 millions (Sahel central)
Écoles fermées (Burkina)N/A5 330 (820 000 élèves affectés)
Centres de santé fermés (Burkina)N/A424 fermés + 309 en capacité minimale
Flux migratoiresVers l’Europe/FranceVers la Russie
Réfugiés sahéliens4 millions déplacés, dizaines de milliers de demandes d’asile UE~0
Demandes d’asile Mali (UE, S1 2024)9 600 (×3 vs S1 2023)Données inexistantes
Réfugiés centrafricains711 000 à l’étranger~0

Ce que disent les pieds quand les bouches mentent

Ce diagnostic révèle une triple dissonance. Première dissonance : entre le récit géopolitique (« la Russie libère l’Afrique ») et les données de terrain (explosion des violences, effondrement des services publics, extraction minière sans contrepartie développementale). Deuxième dissonance : entre le rejet discursif de la France et la direction réelle des flux migratoires — personne ne fuit vers Moscou, et le Mali est devenu en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe. Troisième dissonance : entre le rejet symbolique de la langue française et son utilisation quotidienne comme outil d’administration, d’éducation et de contestation politique dans les pays qui ont quitté l’OIF.

Les penseurs de la « Francophonie lucide » — Mbembe, Mabanckou, Sarr, Diagne, Kelman, Monga — proposent une voie qui refuse simultanément la nostalgie coloniale et le nihilisme de la rupture. Leur cadre intellectuel repose sur trois piliers : l’appropriation souveraine de la langue française comme bien commun des peuples ; la réconciliation mémorielle par des actes concrets (restitution, commissions de vérité, échanges de jeunesse) plutôt que par l’excuse ou le déni ; et la construction d’un universel latéral où les cultures dialoguent côte à côte. Le défi, comme le signalent les données électorales françaises, est que cette voie médiane est menacée des deux côtés : par la spirale du ressentiment qui nourrit le RN (42 % des Français ont déjà voté pour ce parti), et par la radicalisation d’une partie des diasporas qui, jouissant de l’État de droit européen, applaudissent le retour de l’autoritarisme sur le continent qu’elles ont quitté. Sortir de cette double impasse exige exactement ce que proposent ces intellectuels : moins de passion, plus de chiffres ; moins de mémoire weaponisée, plus de mémoire partagée. »

 « En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »

Wilhelm Canaris : le patriote dans le clair-obscur

« Wilhelm Canaris reste l’une des figures les plus contestées de la Seconde Guerre mondiale — un chef du renseignement militaire dont les actes oscillent, selon les historiens, entre sabotage délibéré du régime nazi, incompétence institutionnelle et ambiguïté morale fatale. L’historiographie se divise en trois écoles irréconciliables : les partisans du sabotage conscient (Bassett, Colvin, Johnson), les sceptiques de l’incompétence (Hastings, Trevor-Roper), et les tenants de l’ambiguïté tragique (Höhne, Mueller, Fest). La position intermédiaire — celle du « patriote dans le clair-obscur » — commande aujourd’hui le consensus le plus large parmi les spécialistes. Mais l’absence des journaux intimes de Canaris, la classification persistante des archives du MI6, et la destruction massive des dossiers de l’Abwehr signifient que certaines questions fondamentales resteront peut-être à jamais sans réponse définitive.


Trois générations d’historiens, trois verdicts divergents

L’historiographie de Canaris s’est constituée par vagues successives, chacune reflétant son contexte et ses sources disponibles. La première génération (1949-1973) — Ian Colvin (Chief of Intelligence, 1951), Karl Heinz Abshagen (Canaris: Patriot und Weltbürger, 1949), André Brissaud (Canaris, 1970) — a construit le récit héroïque. Colvin, journaliste britannique expulsé par les nazis en 1939, avait des contacts personnels avec la résistance allemande. Churchill lui-même reconnut que Colvin « delved deeply into German affairs. » Mais le Foreign Office lui refusa l’accès aux archives : « We have a large amount of material on Admiral Canaris, all of it secret. » Cette première génération présente Canaris comme un héros qui « betrayed Hitler at every opportunity » — un récit désormais considéré comme hagiographique mais fondateur.

Heinz Höhne (Canaris: Patriot im Zwielicht, 1976) a opéré la révolution copernicienne de cette historiographie. Journaliste au Spiegel pendant 36 ans, Höhne a produit une biographie de 752 pages documentée par plus de 350 notes de bas de page par chapitre, puisant dans les dossiers personnels de Canaris, les journaux de Lahousen et Groscurth, et des entretiens extensifs. Sa thèse — le titre dit tout — est celle du « patriote dans le clair-obscur » : Canaris s’est véritablement opposé aux crimes nazis, mais avec une indécision fatale. Höhne le dépeint comme « the poster child for the German Resistance’s dilly-dallying », convaincu qu’Hitler devait partir mais espérant que quelqu’un d’autre ferait le sale travail. Il note aussi que Canaris « subscribed to most of Hitler’s views » — nationalisme, darwinisme social, antisémitisme — au moins jusqu’en 1938. Höhne rapporte même que Canaris aurait suggéré l’utilisation de l’étoile de David pour identifier les Juifs en 1935-36.

Michael Mueller (Canaris: The Life and Death of Hitler’s Spymaster, 2007), avec une préface de Gerhard L. Weinberg, représente la synthèse archivistique la plus rigoureuse de la génération récente. Mark Riebling l’a qualifié de « the best documented and most reliable biography. » Mueller est plus sympathique que Höhne mais plus rigoureux que Bassett, soulignant les contradictions irréductibles : Canaris « motivated those who were eager to bring down Hitler » tout en préparant « the Third Reich’s major expansion plans. »

Richard Bassett (Hitler’s Spy Chief, 2005) incarne la thèse maximaliste du sabotage délibéré. Il argumente que Canaris a systématiquement miné l’effort de guerre : sabotage de Sea Lion, manipulation de Franco, contacts directs avec Menzies (MI6). Mais les critiques académiques soulignent que Bassett « relies on secondary sources and lots of speculation » et que ses affirmations les plus audacieuses manquent de documentation primaire.

À l’opposé, Max Hastings (The Secret War, 2015) représente le scepticisme radical. Il affirme qu’il n’existe « not a shred of evidence for the assumption that he actually attempted anything at all against Hitler. » Le Spectator résuma la position de Hastings : Canaris paraît « marginally less competent than Herr Flick from ‘Allo ‘Allo. » Hastings argue que les échecs de l’Abwehr reflètent une incompétence systémique, pas un sabotage calculé.

Hugh Trevor-Roper, qui fut officier du MI6 durant la guerre et intercepta personnellement les communications de l’Abwehr, occupe une position critique d’une autorité singulière. Son rapport « Canaris and Himmler » (RIS Note 1, 5 juin 1943, HW 19/347, National Archives UK) documenta la lutte de pouvoir Abwehr-SD. Il décrivit Canaris comme « incontestably inefficient » et sa vie comme « fatally nullified by its own lack of clarity or conviction. » Un article majeur du Journal of Intelligence History (Vol. 24, No. 1, 2024) a réévalué le travail de Trevor-Roper, argumentant qu’il « denigrated the opposition’s central hub, the Abwehr » et ne transmit jamais aux décideurs britanniques l’existence d’une opposition allemande sérieuse. Trevor-Roper nota aussi que Kim Philby avait interdit la circulation de son rapport sur Canaris comme « mere speculation » — soulevant la question vertigineuse d’un sabotage soviétique empêchant Londres de collaborer avec la résistance allemande.


De Swinemünde au Tirpitzufer : la construction de l’Abwehr comme bastion

Canaris fut nommé chef de l’Abwehr le 1er janvier 1935, jour de son 48e anniversaire. Il occupait alors le poste obscur de commandant de forteresse à Swinemünde sur la Baltique — un cul-de-sac de carrière. Son prédécesseur Conrad Patzig, limogé pour avoir autorisé des survols de reconnaissance au-dessus de la Pologne en violation du traité de non-agression Hitler-Pilsudski, le recommanda directement, manipulant l’amiral Raeder en le menaçant qu’un officier de l’armée de terre obtiendrait sinon le poste. Canaris était un candidat de compromis : acceptable pour la Marine, la Wehrmacht, et — apparemment — pour le SD de Heydrich. Avant de partir, Patzig avertit Canaris des « fiendish machinations » du parti et de Heydrich. Canaris « paid little heed. »

L’Abwehr qu’il hérita comptait environ 150 employés — un simple département sans indépendance significative. Sous sa direction, elle atteignit ~1 000 personnes en 1937 et ~13 000 pendant la guerre. Sa réorganisation créa trois divisions principales : Division I (renseignement, sous Hans Piekenbrock), Division II (sabotage et subversion, ultérieurement sous Erwin von Lahousen), Division III (contre-espionnage, sous Rudolf Bamler), plus une Division centrale (administration, sous Hans Oster).

Le recrutement de son équipe révèle sa stratégie. Oster, transféré à l’Abwehr dès octobre 1933, fut immédiatement nommé adjoint en 1935. « Fired by a burning hatred of Hitler » après l’assassinat de Schleicher et Bredow lors de la Nuit des Longs Couteaux, Oster devint le bras actif de la résistance au sein de l’Abwehr. Gisevius nota que « Wilhelm Canaris’s great achievement was to promote Major-General Oster into a position where he could organize an intelligence service of his own within the counter-intelligence service. » Hans von Dohnanyi ne rejoignit l’Abwehr qu’en août 1939, recruté par Oster pour ses compétences juridiques et ses convictions anti-nazies — il compila les « X-Reports » (Chronik der Schande), un dossier secret documentant les crimes du régime. Lahousen intégra l’organisation après l’Anschluss de mars 1938, partageant les sentiments anti-nazis de Canaris. Quant à Bamler, il était le seul membre du parti nazi parmi les cadres supérieurs — nommé délibérément par Canaris « to gain the trust of Himmler », mais maintenu « on a short leash, with restricted access to operational information. »

La devise « le renseignement est une affaire de gentilshommes » n’a pas été retrouvée comme citation verbatim dans les sources primaires. Cependant, le concept est solidement attesté. Bassett décrit un Canaris pour qui « the dirty work of spying became less sordid if conducted by gentlemen. » Canaris peupla délibérément ses postes supérieurs d’aristocrates militaires hostiles au régime, utilisant le professionnalisme comme prétexte pour exclure les sympathisants nazis.

Les « Dix Commandements » furent signés le 21 décembre 1936 (Grundsätze für die Zusammenarbeit zwischen der Geheimen Staatspolizei und den Abwehrstellen der Wehrmacht, référence archivistique : Anl. zu Abw 4218/12.36 III z g, Bundesarchiv Freiburg RW 5/194). Cet accord divisait les responsabilités : renseignement militaire à l’Abwehr, renseignement politique au SD. En pratique, les frontières se chevauchaient constamment. L’accord fut révisé le 1er mars 1942 (référence : RW 5/763, Bundesarchiv). L’étude académique de référence est celle de H. Mühleisen, « Das letzte Duell », Militärgeschichtliche Mitteilungen 9, no. 2-3 (1986), pp. 395-458.

La relation personnelle Canaris-Heydrich est bien documentée. Leur première rencontre date du croiseur Berlin en 1923 — pas de Barcelone en 1917 (Heydrich avait 13 ans en 1917). Canaris prit sous son aile le jeune cadet violoniste méprisé par ses pairs. En août 1936, les Heydrich s’installèrent à Schlachtensee, voisins des Canaris : promenades à cheval matinales au Tiergarten, soirées musicales (Heydrich au violon, Erika Canaris aussi), parties de croquet. Schellenberg, Höhne, Bassett et les témoignages d’Inge Haag (secrétaire de l’Abwehr) confirment ces détails. Mais « real friends they possibly were not: they deeply distrusted each other and they also had each other spied on, collecting mutually incriminating material. » Canaris qualifiait Heydrich de « brutal fanatic » et conservait un dossier secret sur ses prétendues origines juives.


Les fractures de 1938-1939 : une radicalisation documentée pas à pas

L’affaire Blomberg-Fritsch (janvier-février 1938) constitue, selon la majorité des historiens, le premier tournant décisif. Un ami de Canaris témoigna : « This was the time when Canaris began to turn from Hitler. If you have to mark any one event as the crisis of loyalty, this is it. » Höhne et Guido Knopp s’accordent à dater la rupture définitive de cet épisode. La fabrication par Himmler et Heydrich de fausses accusations d’homosexualité contre le général von Fritsch — utilisant le faux témoignage d’un criminel nommé Otto Schmidt qui avait en réalité observé un tout autre officier — révéla à Canaris la nature profonde du régime. On lui attribue cette déclaration : « Es ist mein Schicksal geworden. Wenn ich gehe, kommt Heydrich, und dann ist alles verloren. Ich muß mich opfern » (« C’est devenu mon destin. Si je pars, Heydrich prendra ma place, et alors tout sera perdu. Je dois me sacrifier ») — attestée par un seul témoin direct.

Pour la Nuit de Cristal (9-10 novembre 1938), aucune entrée de journal de Canaris ne survit. La documentation repose sur les témoignages d’associés (Gisevius, Lahousen, le cercle Oster) et les biographies de Höhne et Bassett. La réponse pratique est mieux documentée que la réaction émotionnelle : l’Abwehr commença à faire sortir des Juifs du Reich, notamment ~500 Juifs néerlandais en mai 1941 déguisés en agents de l’Abwehr (chiffre présent dans plusieurs sources mais insuffisamment documenté par des sources primaires).

Le massacre de Będzin (septembre 1939) et la confrontation avec Keitel constituent l’épisode le mieux documenté de toute l’historiographie de Canaris. La source primaire est le témoignage sous serment de Lahousen au tribunal de Nuremberg (30 novembre 1945, IMT Vol. 3, pp. 446-462). Lahousen témoigna que Canaris « very urgently warned against the proposed shootings and extermination measures directed particularly against the Polish intelligentsia, the nobility, the clergy. » Canaris dit à Keitel (mots « approximatifs » selon Lahousen) : « One day the world will also hold the Wehrmacht, under whose eyes these events occurred, responsible for such methods. » La réponse de Keitel : ces décisions avaient été prises par le Führer, et si la Wehrmacht n’était pas disposée à les exécuter, elle devrait accepter la présence à ses côtés des SS. Le journal de l’Abwehr confirme : « I pointed out to General Keitel that I knew that extensive executions were planned in Poland. » Jodl valida à Nuremberg : « I have not a word of objection to raise against Lahousen’s statement. Absolutely correct. » Degré de certitude : très élevé.

La citation « Nos enfants et les enfants de nos enfants porteront la responsabilité » (Unsere Kinder und Kindeskinder werden die Schuld dafür tragen müssen) existe en plusieurs variantes dans les sources. Erika Canaris écrivit au général Donovan (lettre conservée à Cornell University) : « After he saw the first bombardment of Warsaw, he returned home, deeply shaken, and said: ‘If there is justice, we will go through the same thing.’ He also said: ‘We are all guilty, all, and we will all have to pay for it.’ » Le journal d’Ulrich von Hassell note que « Canaris has returned from Poland profoundly broken. » La formulation exacte « enfants de nos enfants » dérive probablement des souvenirs de Lahousen et/ou des entrées du journal de Canaris — le sens est authentique, la formulation exacte incertaine.

La déclaration « Cela signifie la fin de l’Allemagne » le 1er septembre 1939 provient de Gisevius (Bis zum bitteren Ende, 1946/1948). C’est un témoignage unique, publié des années après les faits. Gisevius est considéré comme une source primaire essentielle mais parfois intéressée. Degré de certitude : modéré.


Les actes de sabotage : entre preuves solides et zones grises

L’Opération Félix (Gibraltar/Franco) offre un cas d’étude fascinant. Le 22 juillet 1940, Canaris se rendit à Madrid pour reconnaître les défenses de Gibraltar. Il conclut que l’assaut nécessitait des canons d’assaut de 380mm — dont il savait qu’ils étaient indisponibles. Le 7 décembre 1940, lors d’un entretien direct avec Franco, le Caudillo refusa d’entrer en guerre. Canaris rapporta au haut commandement : « The Caudillo has given us clearly to understand that he cannot enter the war until Britain is on the verge of defeat. » Hitler annula Félix le 12 janvier 1941. Après la guerre, Franco accueillit la veuve et les filles de Canaris en Espagne comme hôtes d’État, leur octroyant une protection et un soutien financier (documenté par Colvin, pp. 217, et Bassett, pp. 319). Erika Canaris mourut à Madrid en 1972. La certitude du sabotage est modérée à élevée — mais les historiens Paul Preston et Stanley Payne arguent que Franco aurait probablement refusé indépendamment de Canaris, pour ses propres raisons économiques et stratégiques.

La fausse alerte néerlandaise de janvier 1939 est l’acte de désinformation le mieux établi. Canaris fabriqua de toutes pièces des renseignements indiquant que l’Allemagne prévoyait d’envahir les Pays-Bas en février 1939. L’objectif : effrayer la Grande-Bretagne et l’amener à un « continental commitment ». Cela fonctionna : Chamberlain s’engagea à envoyer une force terrestre pour défendre la France. Harold C. Deutsch (The Conspiracy against Hitler in the Twilight War, 1968) et Klemens von Klemperer (German Resistance against Hitler, 1994) documentent cet épisode. Degré de certitude : élevé.

Le canal Halina Szymańska vers le MI6 est parmi les mieux documentés. Épouse du dernier attaché militaire polonais à Berlin, Szymańska fut personnellement installée en Suisse par Canaris après la chute de la Pologne. Elle le rencontra personnellement à plusieurs reprises entre 1940 et 1943. Les renseignements transmis incluaient l’avertissement de l’attaque sur la France (avril 1940) et l’avertissement de Barbarossa (mi-juin 1941). Le MI6 officer Andrew King confirma au Sunday Times que « Canaris had tipped off Szymańska. » Nigel West (MI6, 1983) publia sa fausse carte d’identité française et les tampons de son passeport diplomatique. Szymańska elle-même confirma au Mail on Sunday : « I did what I did because it seemed right. » Keith Jeffery (MI6: The History of the Secret Intelligence Service, histoire autorisée utilisant les archives SIS) confirme que entre août 1940 et décembre 1942, Genève envoya à Londres 25 rapports avec des informations fournies par Gisevius, dont seulement neuf citent spécifiquement Canaris. Degré de certitude : élevé.

La mission Kleist-Schmenzin (août 1938) est solidement documentée. Canaris et le général Beck envoyèrent ce conservateur prussien à Londres avec un faux passeport fourni par l’Abwehr. Beck transmit le message : « If you can bring back some concrete proof that Great Britain will go to war, I will put an end to this regime. » Kleist-Schmenzin rencontra Vansittart, Lord Lloyd et Churchill — mais Chamberlain rejeta le message et poursuivit la politique d’apaisement vers Munich. La Gedenkstätte Deutscher Widerstand de Berlin confirme officiellement cette mission. Degré de certitude : élevé.

L’Opération U-7 (Vorgang 7) — le sauvetage de Juifs — nécessite une correction importante. Le nombre documenté est de 13-14 personnes, pas 500. Initialement 7 Juifs (d’où le nom), le groupe fut élargi à 14, transportés le 29 septembre 1942 de la gare du Zoo de Berlin vers la Suisse, déguisés en agents de l’Abwehr. Le maître d’œuvre opérationnel était Dohnanyi, pas Canaris directement — bien que l’autorisation de Canaris fût essentielle. Le Yad Vashem reconnut Dohnanyi comme « Juste parmi les Nations » en 2003 pour cet acte. Le chiffre de 500 se rapporte à un programme plus large de faux papiers pour des Juifs néerlandais en mai 1941, mais il est insuffisamment documenté par des sources primaires. Degré de certitude : élevé pour 13-14 personnes ; faible pour 500.

Les avertissements aux pays neutres passèrent principalement par Oster. De mars 1939 à mai 1940, Oster informa le major néerlandais Gijsbertus J. Sas des dates d’attaque plus de vingt fois (les reports successifs créèrent un effet « Pierre et le loup »). En octobre 1939, Canaris envoya Josef Müller (« Joe le Bœuf ») au Vatican pour alerter les ambassadeurs néerlandais et belges. Le 4 avril 1940, Canaris avertit personnellement les Danois de l’invasion imminente. Oster justifia ces fuites : « I could be called a traitor, but I’m not really. I consider myself a better German than all the people who trot along behind Hitler. » Canaris fournissait la couverture institutionnelle ; Oster était le bras actif.

Pour Torch (1942) et Anzio (1944), les cas sont plus ambigus. À Anzio, Canaris assura personnellement au feld-maréchal Kesselring : « I don’t see the slightest sign of an imminent landing. You can sleep easy tonight » — au moment même où ~250 navires alliés transportant 50 000 hommes approchaient. Pour Torch, un agent allemand en Grande-Bretagne aurait découvert le plan d’invasion et envoyé un rapport complet à Hambourg — rapport qui « simply vanished ». Le moment de la fausse assurance à Kesselring est hautement suspect ; mais le système britannique Double-Cross avait retourné presque tous les agents allemands en Grande-Bretagne, ce qui explique les échecs indépendamment de tout sabotage. Degré de certitude : modéré pour Anzio (le timing est très suspect) ; faible à modéré pour Torch.


Le débat central : trois lectures irréconciliables d’un même homme

La thèse du sabotage délibéré (Bassett, Johnson, Colvin) s’appuie sur le pattern de défaillances aux moments critiques, le canal Szymańska, la manipulation de Franco, la protection systématique des résistants au sein de l’Abwehr, et la fausse alerte néerlandaise. David Alan Johnson affirme que les « mistakes were actually calculated moves. »

La thèse de l’incompétence (Hastings, Trevor-Roper) souligne que l’Abwehr ne produisit aucun renseignement utile avant la campagne de France (1940), ignora l’ordre de bataille de l’Armée rouge avant Barbarossa, et échoua systématiquement. Hastings caractérise Canaris comme « an opportunist who lacked both the moral courage to really oppose the Nazis and the capabilities to run an efficient secret service. » Le Double-Cross System explique la plupart des échecs sans nécessiter l’hypothèse du sabotage.

La thèse intermédiaire (Höhne, Mueller, Fest) reconnaît une opposition authentique mais fatalement indécise. Fest décrit Canaris comme « an enigmatic, inscrutable personality, who always maintained a certain distance from people as well as from his duties. » Robert Kempner (procureur adjoint américain à Nuremberg) formula la contradiction fondamentale : « On the one hand the man who organized the National Socialist fifth column… and on the other hand he allowed individual officers to conspire against the regime. »

Concernant le veto de Menzies (MI6) contre l’assassinat de Canaris, cette affirmation circule dans les sources populaires mais manque de documentation primaire solide. Ce qui EST documenté : Menzies chercha la permission du Foreign Secretary Anthony Eden pour rencontrer Canaris après novembre 1942, mais se la vit refuser ; Trevor-Roper témoigna que Philby supprima les renseignements sur les approches de Canaris. Ce claim doit être traité comme plausible mais non confirmé.

La campagne de propagande britannique dépeignant Canaris comme « rat au visage humain » pour protéger sa couverture est insuffisamment documentée. Elle apparaît dans des sources d’histoire militaire populaire (notamment David Alan Johnson via le Warfare History Network) mais ne se retrouve pas dans les archives SIS déclassifiées ni dans les travaux académiques sérieux. Statut : non vérifié.


Un homme qui se décompose : la détérioration documentée

Gisevius fournit le portrait psychologique le plus saisissant : « In reality this small, frail, and somewhat timid man was a vibrating bundle of nerves. Extremely well read, oversensitive, Canaris was an outsider in every respect. In bearing and manner of work he was the most unmilitary of persons. » Schellenberg rapporte que Canaris lui dit : « My dachshund is discreet and will never betray me — I cannot say that of any human being. » Fest écrivit : « Behind the cool mask lay a high-strung disposition; Canaris was agitated and tormented by fear after each passing danger yet still addicted to new adventures. » Le journal de Hassell note qu’il revint de Pologne « profoundly broken. »

Les symptômes physiques — tremblements, insomnie, perte de poids, cheveux blancs — sont largement cités dans la littérature secondaire (Höhne, Bassett, Colvin) mais les sources primaires précises pour chaque symptôme sont diffuses. Ces détails dérivent probablement des observations d’associés (Lahousen, Gisevius, Oster) et de mémoires d’après-guerre. La biographie de Höhne, puisant dans le journal de Lahousen et le journal de Groscurth, constitue le traitement le plus complet de cette détérioration.

Canaris anticipa la défaite bien avant qu’elle ne fût évidente. En 1937-38, il dit à Patzig que « the Nazis were nothing but criminals ruining Germany. » Le 1er septembre 1939 : « This means the end of Germany » (Gisevius). Avant Barbarossa en 1941 : « The German troops will bleed to death on the icy plains of Russia and after two years we won’t find a trace of them. » En mars 1942, il dit au général Fromm « there was no way Germany could win the war. »

L’estimation « 6-18 mois de guerre en moins / 200 000-500 000 victimes en moins » n’a été retrouvée dans aucune source primaire ni secondaire identifiable lors de cette recherche. Elle n’apparaît pas dans les biographies standard (Höhne, Bassett, Colvin, Mueller) ni dans les témoignages de Nuremberg. Il pourrait s’agir d’un calcul rétrospectif d’un historien ou documentariste, potentiellement dans une source germanophone non accessible en anglais. Ce chiffre doit être traité comme non vérifié.

Canaris assista aux funérailles de Heydrich le 9 juin 1942 à la Nouvelle Chancellerie du Reich. Plusieurs témoins rapportent qu’il pleura visiblement — l’interprétation de ces larmes (chagrin sincère, soulagement, culpabilité, performance) reste débattue. Bassett spécule que Canaris aurait pu être informé de l’Opération Anthropoid par ses contacts britanniques, mais cela reste non prouvé.


Le dernier message et la question des archives perdues

Canaris fut limogé le 11-12 février 1944 après l’affaire Vermehren (défection d’agents Abwehr à Istanbul) et les pressions constantes de Himmler. L’Abwehr fut absorbée par le RSHA. Arrêté le 23 juillet 1944 après l’attentat du 20 juillet (son successeur Georg Hansen l’avait désigné comme « instigateur spirituel » du complot), il fut transféré à Flossenbürg en février 1945.

Le dernier message en morse — « Je n’étais pas un traître » — repose sur une source unique : le colonel danois Hans M. Lunding, chef du renseignement militaire danois, emprisonné dans la cellule voisine. La version la plus complète (Höhne) : « Nose broken at last interrogation. My time is up. Was not a traitor. Did my duty as a German. If you survive, please tell my wife… » Höhne note lui-même qu’il est « doubtful » que Lunding ait préservé le message verbatim — la communication s’effectuait par coups frappés sur le mur, un code morse rudimentaire. Le sens général est plausible et cohérent ; la formulation exacte ne peut être confirmée. Canaris fut pendu le 9 avril 1945 — par strangulation lente, nu — aux côtés d’Oster, Bonhoeffer, Karl Sack et Ludwig Gehre. Le camp fut libéré par les Américains environ deux semaines plus tard.

Les journaux de Canaris — la clé qui pourrait résoudre tant de questions — furent découverts dans un coffre à Zossen début avril 1945 et présentés à Hitler par Kaltenbrunner vers le 4-5 avril. Un Hitler furieux ordonna immédiatement l’exécution. Leur sort ultérieur constitue l’un des grands mystères archivistiques de la guerre. Trevor-Roper affirma que la plupart furent « burnt to cinders in a Tyrolean castle » et que le reste fut « buried, no one now knows where, in a deserted spot on the Lüneburg Heath. » Colvin rapporte qu’un officier du renseignement naval britannique fit allusion au journal dans un dossier du Foreign Office. Aucune copie ni transcription n’a jamais été localisée dans des archives publiques.

Les archives de l’Abwehr elles-mêmes furent massivement détruites. Ce qui survit est dispersé entre le Bundesarchiv-Militärarchiv de Fribourg (dossiers Wehrmacht/Abwehr), les National Archives américains (NARA, College Park — RG 242, RG 226, RG 263), les National Archives britanniques à Kew (HW 19 pour les décryptages ISOS/ISK de l’Abwehr — plus de 440 000 messages décryptés), et Cornell University (collection Donovan Nuremberg Trials, incluant la lettre d’Erika Canaris). L’histoire officielle de l’ISK rédigée par Keith Batey n’a toujours pas été déclassifiée par le GCHQ. Les archives opérationnelles du MI6 sur tout contact avec Canaris n’ont jamais été déclassifiées.


Ce qui est établi et ce qui ne l’est pas

La rigueur historique exige de distinguer clairement ce qui repose sur des preuves solides de ce qui reste spéculatif. Parmi les faits solidement documentés : la protestation de Canaris auprès de Keitel sur les atrocités en Pologne (témoignage de Lahousen sous serment, confirmé par Jodl) ; l’Opération U-7 sauvant 13-14 Juifs (dossiers judiciaires allemands) ; le rôle dans la dissuasion de Franco (archives espagnoles, allemandes et britanniques) ; le canal Szymańska vers le MI6 (confirmé par des officiers du MI6) ; la mission Kleist-Schmenzin (confirmée par la Gedenkstätte Deutscher Widerstand) ; la fausse alerte néerlandaise de 1939.

Parmi les claims qui restent spéculatifs : les rencontres directes avec Stewart Menzies — Trevor-Roper les qualifie de « poppycock », Bassett les affirme sans preuve primaire ; le statut de Canaris comme agent formel britannique — aucun document ne l’a jamais confirmé ; le sabotage systématique de toutes les opérations de l’Abwehr — le système Double-Cross explique la plupart des échecs sans nécessiter cette hypothèse ; le sort des journaux intimes. Les critiques les plus sérieuses de la « thèse héroïque » soulignent le soutien initial enthousiaste de Canaris au nazisme, sa complicité dans le réarmement et l’aide à Franco pendant la guerre civile espagnole, les exécutions commises par la Police secrète de campagne de l’Abwehr en Pologne, et le fait que même après son limogeage, il « retained faith that Hitler would rehabilitate him » (Höhne).

L’image qui émerge n’est ni celle du héros sans tache ni celle de l’incompétent opportuniste. C’est celle d’un homme profondément conservateur, initialement séduit par la promesse de restauration nationale du nazisme, progressivement horrifié par ses méthodes criminelles à partir de 1938, qui utilisa sa position pour protéger des résistants, sauver des vies et saboter certaines opérations — mais sans jamais trouver le courage ou la conviction de porter le coup décisif. Höhne l’a peut-être le mieux cerné : un patriote dans le clair-obscur, convaincu qu’Hitler devait tomber, incapable d’agir lui-même, « fatally nullified by its own lack of clarity or conviction », comme l’écrivit Trevor-Roper — mais dont les actes documentés, même partiels et hésitants, sauvèrent des vies et infléchirent le cours d’événements précis. Les trois changements potentiels majeurs — la découverte des journaux intimes, la déclassification des archives du MI6, la publication de l’histoire officielle de l’ISK — pourraient un jour modifier ce portrait. Mais en l’état actuel des sources, c’est dans cette zone grise entre héroïsme et impuissance que réside la vérité historique la plus probable sur Wilhelm Canaris. »

« Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.

Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.

Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »

Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »

Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« Depuis 2015, on a déjoué 79 projets d’attentats. La DGSI en a déjoué 71 (…) on a la certitude, à de nombreuses reprises, d’avoir déjoué de véritables attentats, on a la certitude d’avoir sauvé des vies, des dizaines de vies », a-t-il dit, avant d’ajouter que « la menace terroriste reste très élevée en France ». »

« Il a également noté ironiquement que si la licence était vraiment « bradée », l’ARCEP aurait dû recevoir de nombreuses candidatures — ce qui n’a pas été le cas. »

Jean-Ludovic Silicani, Conseiller d ‘Etat, Ancien président de l’ARCEP, (chargé de vendre des fréquences et de surveiller ce que l’on en fait)

« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »

Jean de la Bruyère

« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews«

«Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet. Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »

À la recherche du temps perdu, roman de Marcel Proust, Wikipedia

« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. » »

« IV. AFFAIRES OÙ TOUT A DÉGÉNÉRÉ (CAS CONCRETS)
9. Alexander Litvinenko

Ancien FSB.

Exfiltré.

Empoisonné au polonium-210 à Londres (2006).

 Message limpide : la sortie n’efface pas la dette.

10. Sergei Skripal

Double agent.

Échange de prisonniers.

Empoisonnement au Novitchok (2018).

 Même scénario : l’exemple prévaut sur la discrétion.

11. Jamal Khashoggi

Pas un agent classique, mais un acteur informé, proche de cercles sensibles.

Assassiné dans un consulat.

Corps jamais retrouvé.

 Le message n’est pas l’information, mais la dissuasion par l’horreur.

12. Aldrich Ames

CIA.

Livraison massive d’agents soviétiques.

Des dizaines d’exécutions.

 Exemple inverse : quand un agent infiltré fait tomber d’autres agents.
La chaîne humaine paie.

13. Jonathan Pollard

Espionnage au profit d’Israël.

Condamnation lourde.

Abandonné pendant des années.

 Même les “alliés” ne garantissent pas la protection. »

« Pierre Lévy a été ambassadeur de France à Moscou entre 2020 et 2024, au moment de la pandémie de coronavirus et de l’invasion russe de l’Ukraine. »

Dans son livre Au cœur de la Russie en guerre, il décrit une Russie qui se referme progressivement et où la surveillance est omniprésente, en particulier pour les diplomates.

Dans un pays où la France a été déclarée « pays inamical », le diplomate a dû s’adapter pour continuer, avec ses équipes, à travailler et à conserver un lien franco-russe plus fragile que jamais.

« Entre 2020 et 2024, Pierre Lévy a été ambassadeur en Russie. Durant ces années, le diplomate aguerri a affronté la pandémie de Covid-19, mais aussi l’invasion de l’Ukraine. Dans Au cœur de la Russie en guerre (Ed. Tallandier), l’ancien ambassadeur dévoile son travail et celui de ses collaborateurs « valeureux », dans un pays qui s’isole de plus en plus.

Jeudi, Vladimir Poutine a appelé son homologue américain Donald Trump pour le convaincre de ne pas céder de missiles Tomahawk à l’Ukraine. Alors que les dirigeants doivent se rencontrer « dans les deux prochaines semaines », Pierre Lévy a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes.

À la lumière de l’actualité, le président russe est-il toujours dans la même logique selon vous ?

« La ligne russe ne dévie pas ces derniers mois, Vladimir Poutine maintient le cap. Le 8 octobre, un vice-ministre des Affaires étrangères Ryabkov a estimé que la dynamique d’Anchorage en Alaska [où Donald Trump et le président russe s’étaient rencontrés] était largement épuisée. Il faut rester extrêmement attentif au développement des discussions, mais je ne cache pas mon scepticisme. Le président américain nous a habitués à beaucoup de déclarations et à de nombreux coups de théâtre. Ce qui est important, ce sont les actes.

Vous êtes arrivé en poste seulement deux mois avant le début de la pandémie de coronavirus. En quoi le Covid-19 a-t-il joué sur le déroulement des évènements selon vous ?

Le Covid a sans doute renforcé chez Vladimir Poutine le sentiment d’enfermement, de coupure de la réalité, mais aussi de fragilité de la vie. Il existe encore en Russie des précautions que l’on ne prend plus chez nous. Ainsi, en mai 2024, je me suis rendu à l’investiture du président russe et les milliers de participants ont été testés au coronavirus. Les mesures de sécurité sanitaires restent drastiques autour de lui.

Justement, en septembre, Vladimir Poutine a discuté d’immortalité avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un et le président chinois Xi Jinping. Pensez-vous que le dirigeant russe aspire à l’immortalité ?

Sur le plan historique, c’est sans doute l’un de ses objectifs. Vladimir Poutine aspire à rester dans l’histoire. En 2020, lorsque la Constitution a été modifiée afin de lui permettre de faire encore deux mandats jusqu’en 2036, je pense qu’il s’est dit : « Je veux que mon nom soit celui de l’homme qui a restauré une Russie forte, respectée, crainte. »

Sur le plan physique, il y a eu beaucoup de recherche sur le transhumanisme en Russie, c’est un désir assez ancien dans la psyché russe ou soviétique que de viser à améliorer l’espèce humaine. La maison Igoumnov où je résidais à Moscou abritait d’ailleurs à une époque l’Institut du cerveau où de nombreux cerveaux ont été analysés [notamment celui de Lénine]. Il ne faut pas trop y penser quotidiennement !

Le 24 février 2022, un gendarme vient vous secouer dans votre lit pour vous informer du début de l’invasion russe en Ukraine. Que s’est-il passé dans les heures qui ont suivi ?

Une fois le moment de sidération passé – passager car nous nous attendions à une action militaire, nous avons tout de suite été pris dans l’action. Nous rendions compte à Paris, en temps réel, des évolutions. Nous avons notamment analysé le discours matinal et très agressif de Vladimir Poutine annonçant « l’opération militaire spéciale ».

La concertation entre les Européens et les alliées de l’Otan s’est très vite organisée sur place. Nous étions en liaison constante avec le Quai d’Orsay ainsi que l’ambassade de France à Kiev. Lorsque nos collègues ont quitté la capitale ukrainienne pour Lviv, tout début mars 2022, nous avons fourni les coordonnées GPS aux ministères russes des Affaires étrangères et de la Défense afin de prévenir toute frappe. Enfin, nous avons évidemment passé de nombreux messages à la communauté française en Russie pour la tenir au courant de la situation.

Comment s’est manifestée la guerre au quotidien pour vous ?

Quand vous vivez dans une grande ville russe comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, vous sentez à peine la guerre. Le pouvoir cherche à préserver les apparences de la normalité, même s’il y a des affiches de propagande et de recrutement et des perturbations aériennes liées aux drones ukrainiens.

Ce qui a beaucoup changé, c’est que la France a été déclarée « pays inamical ». Ce n’est pas une catégorie juridique, mais nous avons été confrontés à un certain nombre de restrictions, un dialogue de plus en plus difficile et en mai 2022, de nombreux membres de l’ambassade ont été déclarés persona non grata et expulsés, en réponse à nos mesures visant des diplomates russes qui avaient une autre activité pas vraiment diplomatique. C’était un moment déchirant pour moi de me séparer ainsi de mes collaborateurs.

Étiez-vous surveillés de près ?

Bien sûr, il faut faire attention en permanence, même si je ne me suis jamais senti menacé physiquement. Un incident très révélateur du climat dans lequel on était, c’est celui qui a eu lieu autour des travaux d’étanchéité et de réfection du toit de l’ambassade. De gros sacs de gravats étaient entreposés là en attendant d’être redescendus mais des réseaux sociaux russes ont publié des photographies, accusant l’ambassade de se fortifier ou d’installer des défenses antiaériennes. Lorsque certains collaborateurs partaient en mission en province, des publications les accusaient d’être en mission secrète.

Vous expliquez qu’au fil du temps, votre personne devient « radioactive » ?

Lorsqu’un visiteur venait à l’ambassade, un policier en faction prenait son identité. Certaines personnes ont décidé de ne plus venir et, vous savez, en Russie, les gens ne parlent pas, ils se protègent. Comme à l’époque soviétique, on parle dans la cuisine. J’ai été marqué de voir que les chauffeurs de taxi, qui sont généralement un bon indicateur de l’ambiance, ne parlaient plus. J’ai aussi eu la sensation que les blagues se faisaient plus rares, un signal inquiétant.

Comment est-ce que vous décririez la Russie que vous avez laissée derrière vous ?

Comme une Russie qui se referme. Elle a, à beaucoup d’égards, coupé les ponts avec l’Europe. Quand je suis partie en Russie, j’ai pris un vol classique de quatre heures, mais à mon retour, le voyage a duré une douzaine d’heures en passant par Istanbul. C’est assez révélateur. L’économie est en surchauffe, avec de gros problèmes structurels, et des questions lourdes, comme celles des relations avec la Chine et du retour des combattants dans la vie civile, pèseront sur son avenir. Je pense que la Russie sortira très affaiblie de cette épreuve de la guerre. »

Pierre Lévy, Diane Regny, Guerre en Ukraine : « Même les taxis ne parlent plus»

L’ex-ambassadeur de France raconte la Russie de l’intérieur, Vingt minutes, le 19/10/2025

« « La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»

«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there  was a network of local informers that had informed them. »

Yuri Bezmenov

«Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense ?» »

«La pauvreté, au contraire de la richesse, établit au départ de la vie psychique un, barrage d’empêchements : santés affaiblies d’ascendants en descendants, mauvaise alimentation, spectacle précoce de la misère et de la laideur, vie familiale souvent agitée et dure, multiplicité des blessures affectives de l’enfance. Toutes les luttes sont abordées par lui à inégalité, plus longues, plus dures que pour un autre. Par cette défaveur même, il est très jeune trempé à l’action : plus vite qu’un autre, s’il est socialement fragile, jeté dans des situations de désarroi, plus vite, au cas contraire, mûri et débrouillé. Il connaît l’admirable solidarité de la misère, là où la pauvreté est restée dans des limites humaines ; sinon, il est sollicité entre deux attitudes : l’âpre combat avec ses pairs autour de leur maigre héritage commun ; ou la dure solidarité du ressentiment collectif. L’une et l’autre saisissent le psychisme tout près de l’instinct menacé et tiennent de ce voisinage une force virulente qui fait des hommes durs, dans l’égoïsme ou dans le combat. Il conviendrait d’étudier non seulement l’incidence de ces situations sociales, mais plus précisément celle des structures sociales, qui commandent en partie nos réactions individuelles. » 

Emmanuel Mounier

« Check-list de décence, prudence et lucidité avant toute prise de parole sur un conflit ou une crise

1. Contexte historique et politique

📜

 Examiner l’histoire longue et récente des tensions : guerres, colonisation, alliances passées, ruptures, persécutions.

🏛

 Identifier le type de régime (démocratie, dictature, régime militaire, religieux).

⏳

 Vérifier l’héritage des traumatismes collectifs (génocides, exils forcés, massacres, répressions).

2. Contexte social et économique

📉

 Mesurer le niveau de misère sociale et économique (pauvreté, chômage, inégalités).

🚫

 Identifier les manques structurels (absence d’État de droit, corruption, services publics défaillants).

🏚

 Évaluer les perspectives de vie offertes aux populations (éducation, santé, avenir des jeunes).

3. Contexte sécuritaire et militaire

🔫

 Évaluer la circulation et le contrôle des armes (légales et illégales).

⚔

 Identifier les groupes armés locaux ou étrangers et leurs alliances.

🛡

 Vérifier le niveau de sécurité des civils et les risques d’escalade.

4. Contexte diplomatique et géostratégique

🌍

 Analyser la position géographique (zones frontalières, territoires contestés).

🛢

 Identifier les ressources stratégiques (pétrole, gaz, terres rares).

🕊

 Évaluer les pressions et influences internationales (alliances, embargos, soutien à certains camps).

5. Facteurs culturels et identitaires

🕌

 Observer les fractures religieuses, ethniques, linguistiques et leur intensité.

📖

 Prendre en compte les récits et mémoires collectives (martyrs, héros, victimes).

🎭

 Comprendre la culture politique (patriotisme, loyauté, rapport au pouvoir).

6. Paramètres médiatiques et narratifs

📡

 Vérifier le degré de liberté de la presse et la présence de censure ou d’autocensure.

🗣

 Identifier les narrations concurrentes (propagandes, versions officielles, rumeurs).

🎯

 Évaluer l’impact émotionnel et psychique des discours publics.

7. Risques et limites de la parole publique

⚠

 Se demander si le commentaire est prématuré ou basé sur des informations incomplètes.

💣

 Mesurer l’effet potentiel des propos sur les victimes, familles endeuillées, populations en tension.

⏳

 Se rappeler que certains paramètres n’apparaissent clairement qu’après coup.

8. Responsabilités et éthique

🧭

 Vérifier si les propos servent l’intérêt commun ou nourrissent la division.

🙊

 Savoir choisir le silence ou la prudence si le contexte est trop inflammable.

🤝

 Rechercher les voies d’apaisement, de dialogue ou de réparation plutôt que l’escalade.

📌

 Utilisation recommandée :

Passer chaque point en revue avant de publier un commentaire ou un article.

Utiliser comme cadre d’analyse lors d’un débat ou d’une enquête.

Adapter selon la gravité, la complexité et la sensibilité de la situation. »

Décès suspects de personnalités russes depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie — Wikipédia

«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie»

« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»

Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108

« Comment les organisations testent la loyauté sans que le test soit visible
Le test de loyauté implicite est parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée le sait rarement. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation désinvolte ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.

L’apprentissage de six mois des Carbonari était la version formalisée la plus ancienne : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant six mois, « reproduisant les règles de la guilde des charbonniers du passé », durant lesquels leur fiabilité, discrétion et engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de vérification prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées qui « imitaient la Passion du Christ » — que les apprentis avançaient au degré de maître, où les secrets opérationnels et l’exigence d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » étaient communiqués.

Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de vérification calibrée. D’abord, ils passaient des matériaux en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses que nous leur donnions et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts aux « bombes à seau » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.

La compartimentation de l’information elle-même fonctionne comme mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes informations et qu’une information fuite, la source de la fuite peut être identifiée en traçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance française Combat était « divisé en une série de cellules qui ignoraient l’existence les unes des autres » — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation unique et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.

L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un grand corps d’informations a été rassemblé dans le passé par les forces ennemies et leurs indicateurs de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les bavardages induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL face à toute organisation ». Les commandants observaient les habitudes de consommation d’alcool, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas à travers des tests formels mais par surveillance passive continue. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Les interrogatoires sont fréquemment simulés en formation pour accroître la conscience des volontaires de ce qui les confronte ». Ceux qui craquaient sous pression d’entraînement étaient identifiés avant qu’ils ne puissent compromettre l’organisation.

L’échec de test de loyauté le plus dévastateur documenté était Roman Malinovski du Parti bolchevique. Un agent de l’Okhrana qui s’est élevé au Comité central et a dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovski « a fait une si bonne impression sur Lénine qu’il a été élu au Comité central ». Lorsque Boukharine a remarqué que « plusieurs fois quand il arrangeait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, les agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovski avait connu chaque rendez-vous — il a écrit à Lénine. Lénine a rejeté les avertissements. Lorsque Vladimir Burtsev a suggéré que Malinovski pourrait être un espion, Lénine a ordonné à Malinovski lui-même d’enquêter. Lors d’une conférence de 1913 de 22 bolcheviks près de Zakopane, cinq se sont avérés être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, « a aidé à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement cédé à la Grande Terreur »

….

« Première étape : la construction de l’anormalité
Le processus ne commence pas par le futur agresseur, mais par l’appareil de perception de l’environnement social. Quelqu’un est identifié comme différent — et la différence est codée comme menace. Les travaux fondateurs d’Erving Goffman sur le stigmate décrivent ce phénomène comme la discordance entre « l’identité sociale virtuelle » (ce que le groupe attend de l’individu) et « l’identité sociale réelle » (ce qu’il est). Lorsque cet écart devient visible, l’identité sociale entière de l’individu est « abîmée » — un seul attribut de différence contamine l’ensemble de ses interactions.

Au lycée de Columbine, la hiérarchie sociale était inhabituellement rigide. L’étude ethnographique du sociologue Ralph Larkin a identifié un groupe qu’il a nommé « Les Prédateurs » — des joueurs de football américain et de lutte dirigés par un champion d’État précédemment expulsé d’un autre établissement pour violence — qui occupaient le sommet d’une structure polarisée entre pairs, sans aucune médiation entre les groupes. Les trophées sportifs tapissaient le hall d’entrée ; les œuvres d’art étaient reléguées dans un couloir arrière. Les pages sportives de l’annuaire étaient imprimées en couleur ; celles des clubs académiques en noir et blanc. Le roi du bal de rentrée était un joueur de football en liberté surveillée pour cambriolage. Quiconque se liait d’amitié avec un exclu héritait de son stigmate et devenait à son tour la cible de la même victimisation prédatrice. L’« uniforme » des sportifs était la casquette de baseball blanche ; les exclus portaient du noir.

Eric Harris et Dylan Klebold ne se trouvaient pas au bas absolu de cette hiérarchie — tous deux pratiquaient des sports, avaient des groupes d’amis, travaillaient sur des productions vidéo scolaires — mais ils occupaient une zone de non-conformité visible qui attirait un ciblage systématique. Harris souffrait d’une légère malformation thoracique (pectus excavatum) qui le rendait réticent à retirer son tee-shirt en cours d’éducation physique, où les élèves se moquaient de lui. Tous deux étaient régulièrement traités de « pédés ». Des rumeurs circulaient selon lesquelles ils étaient homosexuels. Ce sont les micro-provocations qu’Evelin Lindner appelle la « bombe nucléaire des émotions » — non pas parce qu’un seul incident est catastrophique, mais parce que l’humiliation est cumulative, et son accumulation est invisible pour ceux qui l’infligent.

L’apport scientifique crucial vient ici de la théorie cybernétique de Thomas Scheff : la honte non résolue s’accumule en ce qu’il nomme un « arriéré de honte dissimulée ». Chaque nouvel incident réactive l’intégralité de cet arriéré, rendant le déclencheur visible disproportionné par rapport à sa magnitude apparente. James Gilligan, s’appuyant sur des décennies de pratique en tant que psychiatre pénitentiaire, est parvenu à la même conclusion par la voie clinique : lorsqu’il demandait aux meurtriers pourquoi ils avaient tué, la réponse était remarquablement constante — « Il m’a manqué de respect. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? » Le déclencheur était toujours une atteinte perçue à la dignité, jamais proportionné à la réponse, parce que la réponse ne visait jamais le seul déclencheur, mais tout ce que le déclencheur réactivait.

Cette dynamique n’était pas propre à Columbine. Seung-Hui Cho, à Virginia Tech, était décrit comme « extrêmement renfermé, douloureusement timide » depuis la petite enfance, son mutisme sélectif le codant comme anormal dès le départ. Jeff Weise, à Red Lake, était « le gothique » en manteau noir dans une réserve frappée par 40 % de chômage. Adam Lanza, à Sandy Hook, avait été identifié dès l’âge de trois ans comme en difficulté sociale, ses différences se cumulant à chaque transition institutionnelle. Les recherches de Katherine Newman, portant sur dix-huit cas de fusillades scolaires, ont montré que les tireurs n’étaient généralement pas des solitaires isolés, mais des « aspirants rejetés » (failed joiners) — des individus qui avaient tenté à plusieurs reprises, sans succès, d’obtenir l’acceptation sociale, faisant de leur marginalisation une blessure continue plutôt qu’une condition stable.

Deuxième étape : les discussions latérales remplacent l’engagement direct
Une fois l’anormalité perçue, l’environnement social commence à parler de l’individu plutôt qu’avec lui. C’est la formation de ce qu’on pourrait appeler un discours latéral — des conversations qui circulent autour de la personne, renforçant sa désignation comme problématique, sans jamais l’inclure comme participant susceptible d’être entendu, compris ou aidé.

À Columbine, ce processus prit de multiples formes. Les élèves discutaient de Harris et Klebold comme étant « bizarres », comme étant associés à la Trench Coat Mafia (une étiquette à laquelle ils n’appartenaient pas réellement — ils ne figuraient pas sur la photo de groupe de 1998 dans l’annuaire), comme des menaces potentielles. Lorsque Harris créa un site internet contenant du contenu violent et des menaces de mort contre son camarade Brooks Brown en 1997, la famille Brown transmit ces informations au bureau du shérif du comté de Jefferson. L’enquête qui s’ensuivit produisit une documentation latérale — rapports de police, dossiers d’incidents, notes d’enquêteur — mais à aucun moment elle ne déboucha sur un engagement direct et constructif avec Harris lui-même. Un rapport fut classé. L’information circula latéralement à travers les canaux institutionnels. Personne ne s’assit avec un adolescent de quinze ans en difficulté pour lui demander ce qui n’allait pas.

La découverte la plus pénétrante de Newman sur les fusillades scolaires porte précisément sur cette défaillance structurelle. Elle a découvert que les établissements scolaires fonctionnent comme des « organisations à couplage lâche » où l’information critique est fragmentée entre enseignants, conseillers, pairs, administrateurs et parents, sans aucun mécanisme d’agrégation. Un enseignant savait pour les rédactions inquiétantes. Un conseiller savait pour la détresse émotionnelle. Un camarade savait pour les idéations violentes. Un parent savait pour les difficultés sociales. La police savait pour les menaces. Aucune personne ne détenait jamais l’ensemble des pièces simultanément, et la structure organisationnelle empêchait activement toute synthèse.

Ce schéma s’est reproduit de manière presque identique à Virginia Tech, où la professeure Lucinda Roy alerta de multiples services universitaires que Cho allait très mal — envoyant des courriels, passant des appels — mais « personne ne connaissait l’ensemble des informations et personne n’a relié tous les points » (Commission d’enquête de Virginia Tech). À Parkland, environ trente personnes avaient une connaissance directe du comportement violent de Nikolas Cruz avant la fusillade, réparties entre les écoles, les services de police, le FBI et les services de protection de l’enfance. Chacune possédait des fragments ; aucune n’assembla le tableau.

La recherche allemande de Sommer et al. (2020) a révélé un paradoxe supplémentaire : lorsque des individus en difficulté tentaient de faire face en s’ouvrant de leurs problèmes, cela était interprété comme un « développement positif » et passait inaperçu. En revanche, les comportements spécifiquement violents suscitaient la peur plutôt qu’une réponse constructive — des réactions « plus probablement alimentées par une peur compréhensible que venant d’une perspective de prévention du développement psychosocial négatif ». L’environnement social écoutait latéralement les signaux menaçants comme des données pour gérer sa propre anxiété, non comme des communications émanant d’une personne en crise. »

« Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps où c’était écrit. « Tiens, voilà un maître journal, le Temps ! » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! 

— Elle en a bien besoin la race française, vu qu’elle n’existe pas ! » Que j’ai répondu moi pour montrer que j’étais documenté, et du tac au tac.

« Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! Qu’il insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde et bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu.

“C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c est ça les Français.

— Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !…

— T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! 

Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une vie…

— Il y a l’amour, Bardamu !

— Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds.

— Parlons-en de toi ! T’es un anarchiste et puis voilà tout ! »

Un petit malin, dans tous les cas, vous voyez ça d’ici, et tout ce qu’il y avait d’avancé dans les opinions.

« Tu l’as dit, bouffi, que je suis anarchiste ! Et la preuve la meilleure, c’est que j’ai composé une manière de prière vengeresse et sociale dont tu vas me dire tout de suite des nouvelles : les ailes en or ! C’est le titre !… » Et je lui récite alors :

Un Dieu qui compte les minutes et les sous, un Dieu désespéré, sensuel et grognon comme un cochon. Un cochon avec des ailes en or qui retombe partout, le ventre en l’air, prêt aux caresses, c’est lui, c’est notre maître. Embrassons-nous !

« Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j’en suis, moi, pour l’ordre établi et je n’aime pas la politique. Et d’ailleurs le jour où la patrie me demandera de verser mon sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à le donner. » Voilà ce qu’il m’a répondu.

Justement la guerre approchait de nous deux sans qu’on s’en soye rendu compte et je n’avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m’avait fatigué. Et puis, j’étais ému aussi parce que le garçon m’avait un peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous nous réconciliâmes avec Arthur pour finir, tout à fait. On était du même avis sur presque tout.

« C’est vrai, t’as raison en somme, que j’ai convenu, conciliant, mais enfin on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire !… Assis sur des clous même à tirer tout nous autres ! Et qu’est-ce qu’on en a ? Rien ! Des coups de trique seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore. On travaille ! Qu’ils disent. C’est ça encore qu’est plus infect que tout le reste, leur travail. On est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants, suintants des rouspignolles, et puis voilà ! En haut sur le pont, au frais, il y a les maîtres et qui s’en font pas, avec des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les genoux. On nous fait monter sur le pont. Alors, ils mettent leurs chapeaux haut de forme et puis ils nous en mettent un bon coup de la gueule comme ça : « Bandes de charognes, c’est la guerre ! Qu’ils font. On va les aborder, les saligauds qui sont sur la patrie n° 2 et on va leur faire sauter la caisse ! Allez ! Allez ! Y a de tout ce qu’il faut à bord ! Tous en chœur ! Gueulez voir d’abord un bon coup et que ça tremble : Vive la Patrie no ! ! Qu’on vous entende de loin ! Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la dragée du bon jésus ! Nom de Dieu ! Et puis ceux qui ne voudront pas crever sur mer, ils pourront toujours aller crever sur terre où c’est fait bien plus vite encore qu’ici !

— C’est tout à fait comme ça ! » que m’approuva Arthur, décidément devenu facile à convaincre.

Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis qu’un bond d’enthousiasme.

« J’vais voir si c’est ainsi ! Que je crie à Arthur, et me voici parti à m’engager, et au pas de course encore.

— T’es rien c… Ferdinand ! » Qu’il me crie, lui Arthur en retour, vexé sans aucun doute par l’effet de mon héroïsme sur tout le monde qui nous regardait.

Ça m’a un peu froissé qu’il prenne la chose ainsi, mats ça m’a pas arrêté. J’étais au pas. 

« J’y suis, j’y reste ! » que je me dis.

« On verra bien, eh navet ! » que j’ai même encore eu le temps de lui crier avant qu’on tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique. Ça s’est fait exactement ainsi.

Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu’il y en avait encore des rues, et 

puis dedans des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes ! Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… La pluie est tom bée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d’encouragements, plus un seul, sur la route.

Nous n’étions donc plus rien qu’entre nous ? Les uns derrière les autres ? La musique s’est arrêtée. « En résumé, que je me suis dit alors, quand j’ai vu comment ça tournait, c’est plus drôle ! C’est tout à recommencer ! » J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des 

rats.

«Une fois qu’on y est, on y est bien. Ils nous firent monter à cheval et puis au bout de deux mois qu’on était là-dessus, remis à pied. Peut-être à cause que ça coûtait trop cher. Enfin, un matin, le colonel cherchait sa monture, son ordonnance était parti avec, on ne savait où, dans un petit endroit sans doute où les balles passaient moins facilement qu’au milieu de la route. Car c’est là précisément qu’on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route, moi tenant son registre où il inscrivait des ordres.

Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu’on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c’était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d’heure.

Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien poli avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j’avais même été à l’école chez eux, étant petit, aux environs de Hanovre. J’avais parlé leur langue. C’était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups ; on allait toucher ensemble les filles après l’école dans les bois d’alentour, où on tirait aussi à l’arbalète et au pistolet qu’on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d’abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence. La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas. Ça ne pouvait pas continuer. Il s’était donc passé dans ces gens-là quelque chose d’extraordinaire ? Que je ne ressentais, moi, pas du tout. J’avais pas dû m’en apercevoir…

Mes sentiments toujours n’avaient pas changé à leur égard. J’avais comme envie malgré tout d’essayer de comprendre leur brutalité, mais plus encore j’avais envie de m’en aller, énormément, absolument, tellement tout cela m’apparaissait soudain comme l’effet d’une formidable erreur.

« Dans une histoire pareille, il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à foutre le camp », que je me disais, après tout…

Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l’un derrière l’autre ces longs fils d’acier tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer, dans l’air chaud d’été.

Jamais je ne m’étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce  soleil. Une immense, universelle moquerie.  »

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit 

« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «  

« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»

« «Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise.  »

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/06/23/legislatives-2024-le-vote-des-catholiques-s-est-eparpille-et-radicalise_6242776_6038514.html

« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »

Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013

https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201

« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »

Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique

« Anticipait-il donc les choses, les rencontres qu’il allait faire, était-il ponctuel, poli, toujours présentable, préparait-il ses allers et venues, ses interventions, ses sorties, à l’avance ? Était-il quelqu’un de patient, de déterminé, de travailleur ? Savait-il se maîtriser, ne pas perdre le nord, garder son flegme, son calme, rester toujours juste, lors de ses rencontres sociales, au cours de toutes les rencontres qui jouxtèrent, qui jalonnerèrent ses journées, sa vie, son existence ? Savait-il, apprit-il donc à réfréner, à taire donc et contrôler ses mouvements et ses changements d’humeurs, sut-il les anticiper, les prévenir, les maintenir dans des limites, des bornes acceptables, garder du sang froid, de la maîtrise, de la tempérance, de la lucidité ? Avait-il de la retenue, savait-il conserver son calme, sa contenance, en toutes circonstances, avait-il l’empire, l’empire sur lui, sur lui-même, sur ses actes, ses actions ? Savait-il se taire, garder sa langue, taire un secret, tenir une promesse, tenir ses promesses en général ? Avait-il une parole, savait-il tenir ses engagements ? Savait-il aussi ne pas s’engager trop vite, trop tôt et sans y avoir réfléchi, sans avoir préalablement étudié toutes les données ? Était-il de quelqu’un de confiance, de fiable, par la pertinence de ses avis, de ses conseils, par sa sagacité, sa maîtrise de lui, de lui-même, des questions, par sa régularité ? A-t-il réussi à dompter son impétuosité, sa fougue, son envie, son désir même de réussir, son impatience, son envie d’accélérer les choses ? Savait-il laisser du temps au temps, ne pas se précipiter, savait-il attendre, attendre sans s’impatienter, sans s’énerver, sans prendre de décisions hâtives ? S’exerça-t-il pour se dominer, pour avoir, pour acquérir le contrôle, la maîtrise de lui, de lui-même, de ses actions, de ses humeurs, de ses émotions ? Sut-il donc anticiper et prévenir les moments où il risquait de perdre le contrôle, ses nerfs, et faire des conneries, des actes, des actions impulsives et stupides, qu’il allait regretter dans les secondes, les moments qui allaient suivre ? Arrivait-il à ne pas s’emporter, à ne pas crier, à ne pas s’exclamer et s’agacer pour rien, à rester calme et tempéré, à garder son flegme, le contrôle, la maîtrise de lui, de lui-même, le plus souvent ? Était-il au contraire rapidement porté à la colère, facile à sortir de ses gonds, souvent hors de lui, instable psychologiquement, toujours tendu, incapable de maîtriser ses nerfs, sa frustration, sa colère, ses émotions et son comportement plus généralement ? Les gens, les personnes étaient-elles tendues face à lui, face à elle, toujours dans la crainte, toujours dans le doute que quelque-chose ne se passe mal, que les choses ne dérapent ? La situation n’était-elle pas d’ailleurs anxiogène à vivre, difficile à supporter ? N’était-il d’ailleurs pas insupportable, ne poussa-t-il pas et malgré lui les autres personnes à s’éloigner, à le fuir, à l’éviter et à le craindre, le haïr même ? Nétait-ce pas là la raison même de son isolement, de son suivi psychologique, de ses échecs, du manque de succès et de réussite qu’il connut, des problèmes qui lui arrivèrent, que ce manque de maîtrise qu’il avait de lui, de lui-même ? Que pouvait-il donc espérer ainsi, que se passa-t-il d’ailleurs dans sa vie ? Avait-il seulement même conscience de l’enjeu, de la nécessité qu’il avait de se défaire de cet ennemi intime ? »

Gouverner les âmes : réseaux informels de contrôle moral entre sociologie, littérature et histoire

Le contrôle social le plus efficace est celui qui ne se montre jamais comme tel. De la cour de Versailles aux algorithmes de Facebook, de l’Hôpital Général de 1656 aux opérations de Zersetzung de la Stasi, des formations sanitaires de Camus aux 36 Justes de Schwarz-Bart, une même question traverse les siècles : comment des réseaux informels — ni purement étatiques, ni purement privés — parviennent-ils à gouverner les conduites, les consciences, les âmes ? Ce rapport croise dix traditions sociologiques, douze œuvres littéraires et neuf cas historiques documentés pour cartographier ces architectures invisibles du pouvoir. La fiction, loin d’illustrer simplement ce que la sociologie formalise, capture une dimension que la science sociale peine à saisir : l’expérience subjective de l’individu pris dans les mailles du filet. Les cas historiques réels — Stasi, COINTELPRO, SAC, Jacobins — confirment les modèles théoriques tout en révélant leur angle mort principal : la résistance quotidienne des dominés, que seuls Scott et Grossman documentent véritablement.


I. La sociologie du contrôle invisible : dix mécanismes documentés

Le panoptique et le pasteur — Foucault face aux institutions concrètes

Michel Foucault n’a pas construit un modèle abstrait. Il l’a ancré dans des lieux réels. La prison de Stateville (Illinois, 1916), avec son bloc cellulaire circulaire et sa tour centrale, apparaît en photographie dans Surveiller et punir (1975). Le Presidio Modelo de Cuba (1932), directement inspiré de Stateville, servit de prison politique — Fidel Castro y fut incarcéré en 1953. La prison de Pentonville (Londres, 1842), conçue par Joshua Jebb selon le separate system, fut le modèle de 54 prisons à travers l’Empire britannique victorien : l’isolement cellulaire total y provoqua des cas documentés de folie, illustrant ce que Foucault nomme la « discipline des corps » par l’architecture.

Mais le panoptique n’est qu’un des volets du dispositif foucaldien. L’autre est le pouvoir pastoral, analysé dans le cours Sécurité, Territoire, Population (1977-1978). Le pasteur exerce un pouvoir individualisé : saint Grégoire énumère 36 manières différentes d’enseigner selon la condition de chaque ouaille. La confession constitue une « technique de pouvoir par laquelle une vérité secrète — vérité de l’intériorité, vérité de l’âme cachée — sera l’élément par lequel s’exercera le pouvoir du pasteur ». Le cas historique décisif est l’édit royal du 27 avril 1656 créant l’Hôpital Général de Paris, qui regroupa la Pitié, Bicêtre, la Salpêtrière et trois autres institutions. Ce n’était pas un établissement médical : les directeurs détenaient « tout pouvoir d’autorité, de direction, d’administration, commerce, police, juridiction, correction et châtiment sur tous les pauvres de Paris ». En 1656, l’institution logeait 6 000 mendiants, « tous habillés en gris et numérotés ». Le projet était porté par la Compagnie du Saint-Sacrement, société secrète catholique, fusion parfaite du pastoral religieux et du contrôle politique. Foucault y voit un « établissement de moralité » où le travail forcé dédouble la confession dans sa fonction pénitentielle. La colonie de Mettray (1840), pour jeunes délinquants, incarne la « conduite des conduites » sécularisée : surveillance, normalisation, correction morale combinées dans un cadre quasi-familial.

Les zones d’incertitude — Crozier dans les usines de tabac

Michel Crozier offre un contrepoint précieux à Foucault : le pouvoir n’est pas seulement le privilège des institutions, il émerge dans les interstices de l’organisation la plus rigide. Dans Le Phénomène bureaucratique (1963), son enquête menée entre 1956 et 1960 dans 30 usines de la SEITA révèle un mécanisme remarquable. Trois catégories d’acteurs coexistent dans l’atelier : les ouvrières de production, les chefs d’atelier et les ouvriers d’entretien. Dans un univers où tout est réglé par des procédures impersonnelles, la panne des machines est le seul événement imprévisible — et seuls les ouvriers d’entretien savent les réparer. Crozier constate que les manuels techniques des machines ont disparu : les ouvriers d’entretien les ont fait disparaître délibérément pour conserver leur monopole de compétence. Le savoir-faire n’est « ni accessible ni transmissible par écrit, c’est seulement oralement et entre membres du même corps de métier que se fait l’apprentissage ». Il est strictement interdit aux ouvrières de réparer elles-mêmes leurs machines, même pour des problèmes simples. La « zone d’incertitude » confère aux ouvriers d’entretien un pouvoir réel que l’organigramme ne reconnaît pas : ils sont aussi les leaders syndicaux CGT, ce qui neutralise toute tentative de réforme.

La curialisation des guerriers — Elias à Versailles

Norbert Elias, dans La Société de cour (thèse de 1933, publiée en 1969), démontre comment Louis XIV transforma la noblesse d’épée en courtisans dépendants. Le château de Versailles, où le roi se fixa définitivement le 6 mai 1682, pouvait accueillir 10 000 personnes. La Fronde (1649-1652) fut le dernier soulèvement des grands féodaux. Louis XIV transforma les rivalités armées en rivalités symboliques : le lever du roi était rigoureusement codifié, aider le roi à enfiler sa chemise ou tenir le bougeoir du coucher étaient d’immenses privilèges disputés. Sur environ 200 000 nobles du royaume, seuls 4 000 à 5 000 (2-3 %) résidaient effectivement à la cour. La chambre du roi était la pièce centrale ; la distinction privé/public n’existait pas. Saint-Simon documente « le faible de Louis XIV pour la flatterie » et comment l’étiquette fonctionne comme instrument de domination. Le processus de civilisation, documenté d’Érasme (De civilitate morum puerilium, 1530) aux manuels du XVIIIe siècle, montre le passage de la contrainte externe à l’autocontrainte : les justifications des bonnes manières cessent d’invoquer le jugement d’autrui pour invoquer des sentiments internes — honte, embarras, dégoût.

L’habitus et la noblesse d’État — Bourdieu dans les grandes écoles

Pierre Bourdieu, dans La Noblesse d’État (1989), formalise un mécanisme que Foucault et Elias laissent dans l’ombre : la reproduction sociale par la certification scolaire. Les chiffres sont accablants. À l’École polytechnique (rapport Attali, 2015), « depuis 15 ans, plus de 70 % des parents de polytechniciens exercent une profession de cadres supérieurs, et à peine 1 % viennent de milieux ouvriers ». À l’ENA (2008-2012), environ 70 % des élèves sont issus de professions et catégories sociales très favorisées, contre 3,5 % de milieux ouvriers. La probabilité d’intégrer une grande école est de 1/100 pour un fils d’ouvrier et de 1/6 pour un fils de cadre de la fonction publique. Parmi les inscrits en classes préparatoires pour l’X, 33 % sont boursiers — mais seulement 13 % des entrants : le concours agit comme filtre social supplémentaire. Bourdieu démontre que la division grandes écoles / petites écoles correspond à la division grande bourgeoisie / petite bourgeoisie, et que les corps d’État (Mines, Ponts, Inspection des finances) fonctionnent comme des « esprits de corps » analogues aux divisions d’Ancien Régime. La « noblesse d’État » est l’héritière structurale — et parfois généalogique — de la noblesse de robe.

Le triangle du pouvoir — Mills et le revolving door américain

C. Wright Mills, dans The Power Elite (1956), documente la rotation des élites entre trois sommets : le corporate, le militaire et le politique. Robert McNamara passe de la présidence de Ford au secrétariat à la Défense sous Kennedy (1961), puis à la présidence de la Banque mondiale. Les « Wise Men » — Dean Acheson, John McCloy, Averell Harriman, Robert Lovett — circulent entre Wall Street et le Cabinet. Hank Paulson (Goldman Sachs → Trésor), Robert Rubin (Goldman Sachs → Trésor), Dick Cheney (Halliburton → Vice-présidence) prolongent le modèle. Mills note que l’élite « peut ne pas être consciente de son statut » : la domination opère par similarité de backgrounds, socialisation commune et interchangeabilité des postes, non par complot. Le Council on Foreign Relations, le Bohemian Grove (2 700 acres de séquoias, membres incluant Reagan, Nixon, Bush, Kissinger), la Trilateral Commission assurent la cohésion informelle.

La loi d’airain et les armes des faibles — Michels, Scott, Han

Robert Michels démontre l’oligarchisation inévitable sur le cas du SPD allemand : 3 millions de membres en 1911, un tiers des voix en 1912, et pourtant les dirigeants issus de la classe ouvrière ont progressivement valorisé leur propre mobilité sociale plus que l’émancipation du prolétariat. « Qui dit organisation dit oligarchie. » L’exception notable documentée par Lipset est l’International Typographical Union, qui maintint sa démocratie interne grâce à un système bipartisan et une presse indépendante.

James C. Scott, à l’inverse, documente la résistance des dominés. Dans le village de Sedaka (Kedah, Malaisie), où il passa 14 mois (1978-1980), la Révolution verte avait éliminé deux tiers des possibilités de revenu salarial pour les petits exploitants. Les « armes des faibles » documentées : traînage de pieds, ragots et assassinat de caractère (qui « policent les bornes du comportement communautaire acceptable »), vol discret, sabotage anonyme, feinte d’ignorance. La Zomia — 2,5 millions de km² de hautes terres d’Asie du Sud-Est, 100 millions de personnes — représente deux millénaires de fuite devant l’État : agriculture sur brûlis favorisant la mobilité, culture de tubercules impossibles à taxer, oralité délibérée permettant de réinventer les généalogies, identités ethniques plastiques. « L’ethnicité et la tribu commencent exactement là où s’arrêtent l’impôt et la souveraineté. »

Byung-Chul Han propose un renversement radical du paradigme foucaldien : dans la société de la performance, le sujet s’auto-exploite. Le panoptique numérique est « aperspectif » — « chacun est à la fois Big Brother et prisonnier ». Le smartphone fonctionne comme un « objet de dévotion numérique », analogue au chapelet. Eric Schmidt (Google, 2009) : « Si vous faites des choses que vous ne voulez pas que les autres sachent, peut-être devriez-vous simplement ne pas les faire. » L’individu n’est plus sujet soumis mais « projet » auto-optimisant, ce qui rend la résistance collective quasi impossible car l’oppresseur est intériorisé.

Goffman et Simmel — L’asile et la société secrète

Erving Goffman conduisit son terrain à l’hôpital St. Elizabeths (Washington D.C.) d’automne 1954 à fin 1957, se faisant passer pour assistant du directeur sportif. L’hôpital comptait plus de 7 000 internés. La « mortification du moi » documentée dans Asylums (1961) suit un protocole précis : photographie, pesée, empreintes, numéro, déshabillage, désinfection, coupe de cheveux, distribution de vêtements institutionnels. L’« entonnoir de la trahison » (funnel of betrayal) désigne le processus par lequel le pré-patient est amené par ses proches et se retrouve interné, souvent par tromperie. L’électroconvulsivothérapie servait de menace disciplinaire plutôt que de traitement. Mais Goffman documente aussi cinq modes d’adaptation, dont le playing it cool — stratégie mixte de survie, écho des « armes des faibles » de Scott.

Georg Simmel, dans son essai de 1906, montre que le secret crée une « frontière invisible entre l’in-group et l’out-group ». Sa proposition clé : « Plus grande est la tendance à l’oppression politique, plus grande est la tendance au développement de sociétés secrètes. » Les Illuminés de Bavière, les Carbonari italiens, les associations communales allemandes du Moyen Âge tardif illustrent ce mécanisme : le secret protège des « germes » d’idées nouvelles contre la persécution.


II. Quand la fiction capture ce que la sociologie formalise

Les architectures du pouvoir invisible — Kafka, Orwell, Dostoïevski

Le Procès de Kafka (1925) est le texte fondateur de la représentation littéraire du réseau de gouvernance informel. Josef K. est arrêté sans chef d’accusation ; le tribunal siège dans des greniers poussiéreux de faubourgs misérables ; le juge d’instruction lit des livres obscènes et prend K. pour un peintre en bâtiments. Trois intermédiaires incarnent l’opacité du système : l’avocat Huld, malade et impuissant, maintient les accusés sous son joug par des promesses vaines ; le peintre Titorelli expose les trois issues — acquittement réel (« je n’ai jamais vu un acquittement réel »), acquittement apparent, atermoiement illimité — révélant un système où la résolution est structurellement impossible ; le prêtre de la cathédrale, qui « appartient à la justice », livre la parabole « Devant la Loi ». Le gardien de la parabole ne fait qu’interdire l’entrée sans expliquer la Loi — « la mise en chaîne des formes de domination donne la structure du pouvoir ». Kafka raconte, soixante ans avant Foucault, un réseau capillaire où chaque personnage — logeuse, oncle, voisins, fillettes dans les couloirs du tribunal — est relais involontaire du système.

1984 d’Orwell (1949) radicalise la surveillance en la technologisant. Le téléécran « reçoit et transmet simultanément » et ne peut être éteint. L’incertitude est le mécanisme central : « Il n’y avait évidemment aucun moyen de savoir si l’on était observé à un moment donné. » La Police de la Pensée utilise un concept absent de Foucault : le facecrime — porter une expression inappropriée est en soi un délit punissable. O’Brien, l’agent provocateur, incarne la perversion du lien humain par le pouvoir : Winston croit reconnaître en lui un allié, accepte le livre interdit de Goldstein — piège parfait. Lors de la torture, O’Brien formule la vérité nue du pouvoir : « Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. » Les enfants-espions de Parsons illustrent la dissolution de la famille : la fille dénonce son père pour avoir murmuré « À bas Big Brother » dans son sommeil. En prison, Parsons déclare : « Je suis très fier d’elle. » Les citoyens pratiquent le crimestop — auto-censure préventive — devenant leurs propres surveillants : le programme du panoptique foucaldien, réalisé par la terreur intérieure.

Le Grand Inquisiteur de Dostoïevski (dans Les Frères Karamazov, 1880) est la matrice littéraire du pouvoir pastoral foucaldien. Le Christ revient à Séville pendant l’Inquisition ; le Grand Inquisiteur, vieillard de quatre-vingt-dix ans, le fait arrêter et lui adresse un monologue : l’Église a « corrigé » l’œuvre du Christ en fondant son pouvoir sur le miracle, le mystère et l’autorité — les trois tentations que le Christ avait refusées. L’argument paternaliste est limpide : « Les hommes se sont réjouis de se retrouver conduits une fois de plus comme un troupeau, et de sentir enfin leur cœur délivré du terrible fardeau que Tu avais posé sur eux. » L’Inquisiteur a organisé une « ligue secrète » pour « garder le Mystère des yeux indiscrets des misérables et des faibles, et seulement en vue de leur propre bonheur ». Le Christ ne prononce pas un mot. Il embrasse le vieil homme sur les lèvres — la grâce face au contrôle, la réponse qui n’est ni argumentative ni violente mais purement existentielle.

La loi, la grâce et les gardiens silencieux — Hugo, Camus, Grossman

Javert des Misérables (1862) est la surveillance personnifiée — né en prison, sans prénom, « pas vraiment humain ». Sa vision du monde est binaire : « criminel un jour, criminel toujours ». Hugo le montre traquant Valjean à Montreuil-sur-Mer, infiltrant la barricade en espion, poursuivant inlassablement. Mais lorsque Valjean, au lieu de l’exécuter, le libère, Javert affronte un dilemme terminal : « Là où il n’avait jamais connu qu’une seule ligne droite, il en voyait deux, également droites et contradictoires. » Son suicide dans la Seine symbolise l’impossibilité d’un système de contrôle rigide face à la grâce. Hugo déploie aussi Patron-Minette (réseau criminel dont le membre Claquesous est possiblement indicateur de police), les Amis de l’ABC (réseau révolutionnaire d’Enjolras) et le couvent du Petit-Picpus comme espace de soustraction au pouvoir temporel. Toute l’architecture du roman oppose la justice formelle de Javert à la justice morale de Mgr Myriel.

La Peste de Camus (1947) transpose la Résistance en allégorie sanitaire. Tarrou organise des formations sanitaires volontaires « pour pallier le manque de personnel » — réseau civil, horizontal, hors des institutions officielles. Ses « carnets » constituent un dispositif d’observation parallèle. Sa confession à Rieux est décisive : fils d’un procureur, il a assisté enfant à une condamnation à mort prononcée par son père et refuse depuis toute complicité avec le meurtre. Sa quête : « devenir un saint sans Dieu » — gouvernance morale sans transcendance. Grand, modeste employé municipal qui tient les statistiques et coordonne les équipes, est désigné par Rieux comme le véritable héros : l’héroïsme de l’insignifiance. Cottard, qui profite du malheur collectif pour le marché noir, incarne la figure du collaborateur. Les « réseaux de passeurs » qui aident Rambert reproduisent les structures clandestines de la Résistance.

Vie et destin de Grossman (1960/1980) contient le texte philosophique le plus radical sur la résistance morale. Les feuillets d’Ikonnikov, vieux prisonnier tolstoïen dans un camp allemand, distinguent la « grande bonté » (toujours idéologique, toujours meurtrière — christianisme, communisme, nazisme) de la « petite bonté » : « C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse. » Cette bonté est « sans témoins, sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. » Le verdict est définitif : « Le mal est impuissant dans sa lutte contre l’homme. Le secret de l’immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. » Grossman confirme sa thèse par des scènes : Sofia Levinton, médecin militaire, refuse de révéler son métier lors de la sélection et accompagne un enfant orphelin vers la chambre à gaz ; la femme ukrainienne soigne un soldat allemand blessé, l’ennemi qui a détruit les siens. La lettre de la mère de Strum, écrite du ghetto de Berditchev à la veille de l’exécution de masse, est dédiée par Grossman à sa propre mère, tuée en 1941.

La souveraineté intérieure — Jünger, Marc Aurèle, Yourcenar

L’Anarque d’Ernst Jünger (Eumeswil, 1977) représente une troisième voie entre la soumission et la révolte. Manuel Venator, historien et barman du tyran le Condor, sert le pouvoir extérieurement mais reste libre intérieurement : « Le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous ; l’anarque sur lui-même, et lui seul. » Jünger distingue soigneusement l’anarque de l’anarchiste : « L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire. En frappant la personne, il affermit l’ordre de la succession. » L’anarque « possède un sens aigu des règles » mais refuse le serment, le sacrifice, le don suprême de soi. Venator prépare en secret un sac de survie pour fuir dans les « forêts » — métaphore développée dans Der Waldgang (1951) de l’espace intérieur inviolable face au totalitarisme.

Marc Aurèle (Pensées pour moi-même) incarne le paradoxe de l’homme le plus puissant du monde qui s’astreint à un régime d’auto-surveillance sans relâche. La méditation matinale (Livre II, 1) : « Dès l’aurore, dis-toi par avance : je rencontrerai un indiscret, un ingrat, un insolent. » La lutte contre la paresse (Livre V, 1) : « Le matin, quand tu es paresseux à te réveiller : c’est pour une tâche d’homme que je m’éveille ! » La discipline du jugement (Livre VIII, 47) : « Ce n’est pas cette chose qui te trouble mais ton jugement sur elle. » Pierre Hadot, dans La Citadelle intérieure (1992), montre que l’écriture répétitive est volontaire : c’est l’accumulation des formules qui augmente leur efficacité psychique. Les Pensées sont un « examen de conscience permanent » organisé autour de trois disciplines héritées d’Épictète : assentiment, désir, action.

Hadrien de Yourcenar (Mémoires d’Hadrien, 1951) pratique une « gouvernance par l’attention » : « Être tout à chacun pendant la brève durée de l’audience, faire du monde une table rase où n’existaient pour le moment que ce banquier, ce vétéran, cette veuve. » Sa formule sur le masque est une théorie du contrôle social par imprégnation : « Le bien comme le mal est affaire de routine, le temporaire se prolonge, l’extérieur s’infiltre au dedans, et le masque, à la longue, devient visage. » Yourcenar place cette phrase dans le sillage de Flaubert : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. »

Le réseau invisible des Justes et les minorités prophétiques

Le Dernier des Justes de Schwarz-Bart (1959, prix Goncourt) déploie la légende talmudique des Lamed-Vav Tzadikim — les 36 Justes cachés qui soutiennent le monde. « Les Lamed-waf sont le cœur multiplié du monde, et en eux se déversent toutes nos douleurs comme en un réceptacle. » Le roman suit la lignée des Lévy depuis le pogrom de York (1185) jusqu’à Auschwitz. Ernie Lévy, dernier de la lignée, entre volontairement à Drancy avec sa jeune épouse Golda et des enfants orphelins, les consolant par des histoires jusque dans la chambre à gaz. Les Justes forment un réseau invisible sans organisation : ils ne se connaissent pas, ignorent parfois leur propre statut, absorbent la souffrance du monde. C’est le modèle même de la gouvernance morale pure — sans institution, sans pouvoir, sans savoir.

Emmanuel Mounier fonde la revue Esprit en 1932 à 27 ans. Les collaborateurs — Paul Ricœur, Jean Lacroix, Jacques Ellul, Jean-Marie Domenach — forment une « minorité prophétique » : petits groupes engagés transformant la société de l’intérieur. Le personnalisme distingue la personne (engagée, relationnelle, créatrice) de l’individu (abstrait, isolé). Le réseau Esprit essaime en Belgique, Italie, Amérique latine, Afrique (lien avec Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine). Les « Murs blancs » de Châtenay-Malabry préfigurent les habitats groupés. Mounier est arrêté par Vichy en janvier 1942, fait une grève de la faim, est acquitté.

Simone Weil radicale la question. L’attention est « la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » (lettre à Joë Bousquet, 13 avril 1942). Son expérience ouvrière chez Alsthom, aux Forges de Basse-Indre et chez Renault (décembre 1934 — août 1935) révèle que la soumission est physique avant d’être idéologique : « Combien en ai-je fait, au bout d’une heure ? 600. Plus vite. […] La sonnerie. Pointer, s’habiller, sortir de l’usine, le corps vidé de toute énergie vitale. » L’Enracinement (1943) renverse le paradigme des droits : « La notion d’obligation prime celle de droit. Un droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond. » Sa critique du « gros animal » platonicien — le collectif comme force d’écrasement — est sans appel : « La société est la caverne. La solitude est la sortie. »


III. Les archives du contrôle : neuf réseaux historiques documentés

La Stasi et le COINTELPRO — La surveillance comme science exacte

Les archives de la BStU contiennent 111 km de documents : la Stasi comptait 91 015 employés et 189 000 collaborateurs informels (IM) en 1989, soit un ratio d’un agent pour 6,5 citoyens (la Gestapo : 1 pour 2 000). Le total historique atteint 624 000 IM sur quarante ans. La Directive 1/76 du MfS, codifiée par Erich Mielke, formalise le Zersetzung : « détruire secrètement la confiance en soi des personnes, en portant atteinte à leur réputation, en organisant des échecs dans leur travail et en détruisant leurs relations personnelles. » Les cas documentés sont glaçants : la militante pacifiste Vera Lengsfeld découvre après la chute du mur que son propre mari, Knud Wollenberger (IM « Donald »), la dénonçait ; le chimiste Robert Havemann est soumis à une résidence surveillée permanente à Grünheide ; le philosophe Wolfgang Templin est licencié, voit son doctorat bloqué, réduit aux petits boulots. La formation à la Juristische Hochschule de Potsdam en « psychologie opérationnelle » ciblait les faiblesses individuelles : chaque opération était sur mesure.

Le COINTELPRO du FBI (1956-1971) opère selon une logique similaire. L’opération contre Martin Luther King inclut une lettre anonyme de novembre 1964 accompagnée d’enregistrements, poussant implicitement King au suicide. William C. Sullivan, directeur adjoint, déclare devant le Church Committee : « No holds were barred. This is a rough, tough business. » L’assassinat de Fred Hampton (4 décembre 1969, Chicago) est facilité par l’informateur William O’Neal, infiltré comme chef de la sécurité du BPP, qui fournit le plan de l’appartement indiquant la chambre de Hampton. Celui-ci est abattu dans son sommeil à 21 ans, sa compagne enceinte à ses côtés. Le programme est révélé le 8 mars 1971 par le cambriolage du bureau FBI de Media (Pennsylvanie), sous couvert du combat Ali-Frazier. Le Church Committee (1975-76) conclut que le COINTELPRO fut « une opération de vigilantisme sophistiquée visant directement à empêcher l’exercice des droits du Premier Amendement ».

Le SAC, les RG et les « grands frères » — Le contrôle à la française

Le Service d’Action Civique (fondé le 4 janvier 1960 par Jacques Foccart, Pierre Debizet et Charles Pasqua) représente la face sombre du gaullisme. Le rapport parlementaire de 1982 (2 tomes, 1 008 pages, 99 auditions) recense 65 affaires judiciaires impliquant 106 membres. La tuerie d’Auriol (18-19 juillet 1981) — six victimes, dont un enfant de 7 ans — résulte de la crainte que le chef local du SAC ne livre des dossiers à la gauche après l’élection de Mitterrand. Le SAC est dissous par décret le 3 août 1982.

Les Renseignements Généraux (1907-2008), implantés dans chaque département, pratiquaient le renseignement humain de proximité par des sources immatriculées via un codage ultra-sécurisé de huit paramètres. Les « notes blanches » — ni datées, ni signées, sans en-tête — permettaient de transmettre des informations sensibles sans traçabilité. Personnalités fichées documentées : Jean Jaurès, Marie Curie, Albert Camus. La fusion DST-RG en DCRI (2008) est jugée par les spécialistes comme un « quasi-abandon du renseignement de proximité ».

Les « grands frères » des cités françaises (années 1980-2000) illustrent un phénomène documenté par Pascal Duret (Anthropologie de la fraternité dans les cités, PUF, 1996) et David Lepoutre (Cœur de banlieue, Odile Jacob, 1997) : des jeunes leaders de quartier exerçant une autorité informelle fondée sur la réputation et la proximité culturelle. Manuel Boucher (Les Internés du ghetto, L’Harmattan, 2010) analyse le glissement de la médiation sociale vers le contrôle communautaire — une « hybridation du contrôle social dans les quartiers populaires ».

Les Jacobins, la franc-maçonnerie et les réseaux de Résistance — Sociabilité et surveillance civique

Les clubs jacobins atteignent à leur apogée (1793-94) 5 500 filiales et 100 000 à 200 000 militants — environ 10 % des communes françaises ont une société populaire. Le décret du 21 mars 1793 crée des comités de surveillance de 12 membres par commune, chargés de délivrer les certificats de civisme — attestation de « bon patriotisme », condition sine qua non d’accès aux emplois publics. Le décret du 14 frimaire an II autorise les sociétés populaires à délivrer ces certificats et à surveiller l’administration. Les scrutins épuratoires réguliers et la correspondance massive entre clubs créent un maillage inédit de surveillance civique.

La franc-maçonnerie offre un cas de réseau informel d’influence durable. La Loge des Neuf Sœurs (1776-1789), rattachée au Grand Orient, comptait parmi ses membres Benjamin Franklin (Vénérable pendant son ambassade), Voltaire (initié en 1778), Danton et Gaspard Monge. L’affaire des fiches (1900-1904) est le cas le plus documenté d’utilisation du maillage maçonnique à des fins étatiques : les loges du Grand Orient établirent 25 000 fiches sur les officiers (opinions politiques, religieuses, fréquentations) à l’initiative du général André, ministre de la Guerre. Le mécanisme : les loges locales enquêtent → les fiches remontent rue Cadet → elles sont transmises au ministère. La révélation (octobre 1904) fait chuter le général André mais n’empêche pas le vote de la loi de séparation de 1905.

Les réseaux de Résistance incarnent la structure cellulaire idéale-typique. Le réseau du Musée de l’Homme (1940-1942), l’un des tout premiers, illustre la cooptation par confiance : Boris Vildé (ethnologue, 33 ans) et Anatole Lewitsky publient le journal Résistance (5 numéros), organisent des filières d’évasion, récoltent du renseignement — textes écrits sous couvert du « Cercle Alain-Fournier », ronéotés au musée puis chez Jean Paulhan. Vildé et six camarades sont fusillés au Mont-Valérien le 23 février 1942. Le réseau Alliance (« l’Arche de Noé ») utilise des pseudonymes d’animaux et un cloisonnement strict. Jean Moulin réunit la première séance du CNR le 27 mai 1943 : 8 mouvements de résistance, 2 syndicats, 6 partis. Il est arrêté à Caluire le 21 juin.

Les jésuites — L’éducation comme réseau d’influence mondiale

La Compagnie de Jésus (fondée en 1540) développe un réseau éducatif sans précédent : 444 collèges cent ans après la fondation, 669 en 1739 — un quasi-monopole de l’enseignement secondaire en France. La Ratio Studiorum (1599) standardise mondialement l’enseignement. Les Réductions du Paraguay (1609-1768) constituent un cas unique de gouvernance alternative : 30 réductions regroupant 150 000 à 200 000 Guaranis, avec conseil autochtone (cabildo), absence de peine de mort, travail collectif de six heures par jour, éducation en guarani. Le cheptel atteint un million de bovins en 1768. Les Guaranis repoussent militairement les bandeirantes chasseurs d’esclaves à Mbororé en 1641. Voltaire y voit une réplique de « l’ancien gouvernement de Lacédémone » ; Montesquieu compare les jésuites à Platon. Les « Lettres édifiantes et curieuses » (34 volumes, 1702-1776) constituent un réseau d’information mondial avant l’âge des télécommunications. Les confesseurs jésuites auprès des rois de France et d’Espagne occupent des positions stratégiques d’influence sur les décisions politiques.


IV. Ce que la fiction sait et que la sociologie ignore

La convergence fondamentale : le pouvoir capillaire

La sociologie et la littérature convergent sur un diagnostic central : le pouvoir le plus efficace est celui qui s’exerce dans les interstices, non par les institutions formelles. Foucault théorise la « conduite des conduites » ; Kafka la met en scène dans les greniers poussiéreux du tribunal invisible. Bourdieu documente la violence symbolique des concours ; Orwell la pousse à son terme logique avec la novlangue qui rend le crimepensée littéralement impossible. Elias montre l’intériorisation progressive des contraintes curiales ; Marc Aurèle en livre le journal intime. Crozier révèle les zones d’incertitude dans les organisations ; Hugo les incarne dans Patron-Minette, réseau criminel dont Claquesous est peut-être indicateur de police. Scott documente les « hidden transcripts » des dominés ; Camus en fait une allégorie avec les formations sanitaires de la peste. Michels formalise l’oligarchie inévitable ; Dostoïevski lui donne son fondement métaphysique avec le Grand Inquisiteur.

Les cas historiques confirment systématiquement le modèle : la Stasi opère par IM de proximité, non par terreur ouverte (transition du modèle disciplinaire au Zersetzung dans les années 1970) ; le COINTELPRO utilise l’infiltration et la désinformation plutôt que l’arrestation directe ; les clubs jacobins délivrent des certificats de civisme plutôt que de procéder à des emprisonnements de masse (avant la Terreur) ; les RG pratiquent le renseignement humain de proximité plutôt que la surveillance électronique.

La divergence cruciale : l’expérience subjective

Ce que la fiction capture et que la sociologie ne peut formaliser, c’est l’expérience intérieure de l’individu pris dans les mailles du réseau. Le désarroi de Josef K., la double conscience de Winston (qui sait que 2+2=4 mais accepte que 2+2=5), la souffrance muette du Christ devant l’Inquisiteur, le vertige de Javert devant deux lignes droites contradictoires — ces états ne sont réductibles à aucune catégorie sociologique. Goffman s’en approche avec la « mortification du moi », mais son analyse reste extérieure. Grossman va plus loin que quiconque : les feuillets d’Ikonnikov ne sont pas une théorie mais un acte de pensée accompli depuis l’intérieur du camp, face à la mort. La « petite bonté sans idéologie » est irréductible à tout système — c’est précisément sa force.

Simone Weil, à la frontière de la philosophie et du témoignage, produit un savoir inédit : « Combien en ai-je fait, au bout d’une heure ? 600. Plus vite. » La soumission ouvrière n’est pas un effet de l’habitus bourdieusien ni de la discipline foucaldienne — elle est une expérience physique de destruction de la pensée que seule l’écriture à la première personne peut restituer. Le « malheur » weilien — conjonction de douleur physique, détresse sociale et dégradation spirituelle — est le nom exact de ce que subit l’individu dans les institutions totales de Goffman, dans les camps de Grossman, dans les usines tayloristes.

L’angle mort partagé : les réseaux de résistance

La sociologie du contrôle social (Foucault, Bourdieu, Goffman) et la littérature dystopique (Kafka, Orwell) partagent un angle mort : elles documentent mieux l’efficacité du pouvoir que les formes de résistance. Kafka ne laisse aucune issue à Josef K. ; Orwell convertit Winston ; Bourdieu décrit la reproduction comme quasi-totale ; Foucault reconnaît que « là où il y a pouvoir, il y a résistance » mais ne documente guère celle-ci.

Trois auteurs corrigent cette asymétrie. Scott montre que les dominés ne sont jamais entièrement dominés : le traînage de pieds, le ragot, le sabotage discret, la fuite dans les hauteurs de la Zomia constituent des formes d’infrapolitique permanentes. Grossman oppose à la « grande bonté » idéologique (toujours meurtrière) la « petite bonté » quotidienne — invincible parce qu’impuissante. Schwarz-Bart imagine un réseau de Justes qui fonctionne sans organisation, sans connaissance réciproque, sans pouvoir — le degré zéro de la gouvernance morale, qui est aussi son accomplissement le plus pur.

L’Anarque de Jünger et les formations sanitaires de Camus représentent deux autres modèles : la résistance solitaire par la souveraineté intérieure, et la résistance collective par la solidarité horizontale. Marc Aurèle et Hadrien ajoutent une dimension inattendue : le gouvernant qui se gouverne lui-même, qui transforme le contrôle en attention. Mounier propose les « minorités prophétiques » — ni massives ni solitaires, mais cellulaires, essaimantes, capables de transformer la société par capillarité.

Ce que les cas historiques nuancent dans les modèles théoriques

Les archives révèlent trois nuances importantes. D’abord, la distinction foucaldienne entre société disciplinaire et société de contrôle est trop binaire : la Stasi des années 1970-80 combine les deux — elle maintient des prisons (discipline) tout en développant le Zersetzung (contrôle psychologique). De même, le COINTELPRO utilise simultanément l’infiltration (contrôle) et l’assassinat (violence directe, cas Fred Hampton). Ensuite, la loi d’airain de Michels est confirmée mais nuancée : les réseaux de Résistance illustrent des organisations qui maintiennent leur horizontalité justement parce qu’elles sont temporaires et mortellement dangereuses — la menace de mort empêche la bureaucratisation. Enfin, la thèse de Han sur l’auto-surveillance numérique trouve un précédent inattendu dans les IM de la Stasi : 7,7 % seulement étaient contraints, la majorité étant motivée par des incitations matérielles ou sociales — l’auto-engagement dans la surveillance n’est pas une invention du numérique.


La petite bonté contre le gros animal

Ce parcours dessine une carte des réseaux informels de gouvernance morale organisée autour de trois pôles. Le premier est le contrôle par l’intériorisation : le panoptique foucaldien, l’étiquette d’Elias, l’habitus de Bourdieu, la novlangue d’Orwell, l’auto-exploitation de Han convergent vers un sujet qui se surveille lui-même. Le deuxième est le contrôle par la proximité : les IM de la Stasi, les informateurs des RG, les enfants-espions de Parsons, les « grands frères » des cités, les comités de surveillance jacobins fonctionnent par capillarité relationnelle. Le troisième est la gouvernance morale sans pouvoir : les 36 Justes de Schwarz-Bart, la « petite bonté » de Grossman, l’attention de Simone Weil, les formations sanitaires de Camus, les minorités prophétiques de Mounier représentent des réseaux qui gouvernent les âmes non par la contrainte mais par la présence — ce que Foucault aurait pu appeler un « contre-pastorat ».

L’enseignement le plus profond est peut-être celui de Grossman : les grands systèmes de contrôle — qu’ils s’appellent Inquisition, NKVD, Stasi ou algorithme — sont structurellement incapables de détruire la bonté individuelle, précisément parce qu’elle ne constitue pas un système. Le « gros animal » de Platon, que Simone Weil identifie au collectif, peut écraser les personnes mais non la capacité de chaque personne à poser la question d’Ikonnikov : « En quoi consiste le bien ? » C’est cette question, posée sans relâche depuis les Pensées de Marc Aurèle jusqu’aux feuillets d’un prisonnier dans un camp, qui constitue le réseau informel le plus ancien et le plus résistant — celui que nulle Directive 1/76 ne parviendra jamais à « décomposer ». »

L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence

14 février 2024

« Explorez la profondeur de « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » dans l’analyse des données et son rôle crucial dans les jugements scientifiques et quotidiens. »

Introduction

« Selon les mots contemplatifs de Carl Sagan, « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » sert de pilier fondamental à l’analyse statistique et à la recherche scientifique. Bien qu’apparemment simple, cette maxime résume une vérité profonde essentielle à la compréhension des subtilités de l’interprétation des données et des processus de prise de décision. L’essence de cette affirmation remet en question la notion conventionnelle selon laquelle le manque de preuves pour étayer une hypothèse équivaut à la preuve de sa fausseté. Il invite à une plongée plus profonde dans le paysage nuancé du raisonnement fondé sur des preuves, incitant les chercheurs et les analystes à adopter une approche plus globale dans leurs efforts d’enquête.

L’importance de ce concept s’étend au-delà des limites du discours académique, imprégnant le tissu du jugement quotidien et de la pensée critique. Dans l’analyse des données, où les preuves servent de fondement à une prise de décision éclairée, il est crucial de reconnaître la distinction entre l’absence de preuves et la preuve de l’absence. Il protège contre le rejet prématuré d’hypothèses. Il favorise une culture d’investigation approfondie et de scepticisme, essentielle à l’avancement des connaissances scientifiques et à la promotion d’une société plus éclairée.

Dans les sections suivantes, nous explorerons les implications multiformes de ce principe, en utilisant un ensemble de données qui illustre les pièges potentiels de la négligence de ce principe dans l’analyse statistique. À travers un mélange de discours théorique et d’application pratique, cet article vise à mettre en lumière le rôle essentiel que jouent les preuves, ou leur absence, dans l’élaboration de notre compréhension du monde qui nous entoure. »

« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »

REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE

« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »

Sylvie Robic, Laurence Schifano

Rohmer en perspectives

2022

« Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »

« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée

La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »

« La vitesse ou lenteur avec laquelle l’on agit et réagit, la virulence, le ton que l’on emploie est un indicateur involontaire de ce que l’on aurait fait dans sa situation. »

« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets,  « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »

Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton

« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»

« « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.

Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.

De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).

C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».

Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »

Littérature contemporaine, Radio France

« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »

« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. » »

« « Mais il y a un monde !… Des gens, des personnes autour de toi… derrière ces mûrs !… »

« C’est bon à savoir !…. »

« Écoute !… »

« De même que tu ne peux voir… ne saurais voir derrière ces cloisons… pas plus tu ne saurais voir, ne saurais toi t’imaginer moi mes pensées…. »

« Pourtant, pourtant, elles sont là, bien là !.. J’existe, j’existe !… Rappeles-le toi, rappeles-le toi bien !… je pense, je vie, j’existe !… je m’imagine, je sens et ressens des choses, comme toi, pour toi, hein !… »

« D’ailleurs ça fait longtemps !…. un bail que je te vois, que je t’observe !… Nous nous voyons, nous croisons…. à l’occasion… De temps en temps !… Partout !… Partout !… Dans la rue, au café au bar !… Je suis là !… Oui là partout !.. Oui !… partout où tu vas, partout où tu sors, en bas !… à gauche, à droite, partout où tu vas, tu sors, te caches, te dissimules !…. Tu m’entends, est-ce que tu m’entends dis !… »

« Je sais bien, très bien ce que tu cherches… C’est non !…. »

« Prenons celle-ci… non plutôt disons celui-ci !… Tu le vois, le vois bien ?!… Non !… Hein !… Souvent souvent vous vous voyez, vous vous croisez… Oh !… Je sais bien que ni toi ni lui ne vous aimez… N’aimez à vous voir… qu’il te sort… te sort directement par les yeux !… par les oreilles !…. »

« Mais vas-y !.. Vas-y !… Allez !… Fais-moi… fais-moi donc un petit coucou !… Un p’tit bisous !…. En passant !… Allez !… Viens !… Viens donc que je t’embrasse !… »

« Oh !… je le sais bien, très bien moi ce que certains diront… et toi ! et toi donc alors… pourriture !… »

« Non !… Allez pas croire !… Vraiment pas !… Que tout ça m’amuse… Que je m’en ris. »

« On dirait pourtant !… »

« Mais tu préféres… tu préférerais quoi toi déjà ?!… »

« …que je la dises, je la crache tout-haut, là d’emblée, la vérité…. que ma haine !… que la haine donc que j’ai pour lui…. et que ça parte, ça ne parte en vrille, ne dégénére comme ça d’un coup d’un regard… À peine bonjour, et hop!… Hop!… »

« Non moi je suis pas fou… »

« T’es sûr !?… »

« Et nous !…. et nous!… Hein ?!… »

« T’imagines pas… Pas donc !… Nous aussi donc un peu, un tout p’tit peu… que nous, que nous-aussi on la bouffe, l’a bouffée, ravalée donc que notre haine, notre aversion, pour toi pour ta gueule, ta grande gueule, bouffon !… »

« Pourriture !… Pourriture, tu crois quoi, quoi toi déjà !?… Qu’on n’a pas, pas donc nous-aussi envie que de t’écraser… que de l’écraser donc comme ça et en plein jour que ta gueule, abruti !… Du genre…. Le changement c’est maintenant !…. C’est tout de suite !… Imminent !… »

« C’est tout ?!… C’est tout ?!… Vous avez pas… pas d’autres projets pour moi, pour nous ?!… Et l’amour ?!… »

(Désolé)

« Alors alors on en est là.. là, là, à se regarder comme des chiens… »

« Non mais tu plaisantes !… Dis-moi…. dis-moi seulement que tu l’vois pas… l’as donc pas vu… sur mon visage, que ma haine, mon aversion, ma méfiance!.. pour toi !… Hein !… Hein !… Réponds enculé ordure !… »

« Bah vas-y !… Vas-y donc interroge-moi !…. Qu’est-ce qui y a !… Qu’est-ce que t’attends !… Allez, allez, demande pour voir !… Quoi ?!… Qu’est-ce qui ya?!… T’as plus envie, tu te refroidis, tu te ravises… veux réfléchir ?!… »

« D’ailleurs c’est quoi ?!… quoi donc toi ton plan ton projet d’ailleurs ?!… Mais pour t’en sortir, connard !… Hein !… Quoi !… J’entends pas !… »

« L’impiété… c’est la joie !… l’amour !… Les chiens!… »

« Mais ferme-la !… ferme la putain !… »

« Hé !… dis toi ?!… Tu m’aimes !?… Tu m’aimes bien ?!… Hein !… Quoi !… T’aimes…. t’aimes Dieu ?… Alors t’aimes chanter t’aimes danser ?!… Bah alors vas-y !… Mais vas-y !… Allez !… Allez !… Hop!… Un petit pas de côté !… Et hop!… Hop!… Danse !… Danse !…. Danse !… que j’te dis !… T’arrête pas !… »

« Quoi !… Qu’est-ce qui ya !.. Elle te plaît pas ma musique !… »

« Hé dis !… Toi !… Oui toi là-bas !… tu veux pas… pas donc baisser d’un ton !…. »

« Quoi ?!… »

« Mais qu’est-ce qu’il a… toujours celui-là à toujours crier, toujours gueuler comme ça !?… »

« C’est Maaa Prièreeee !… mon âme qui crieee aux Enfers!… »

« Ça va ça va t’es content, heureux maintenant ?!… »

« Hein !.. »

« Allez allez… Un petit sourire… pour la route !… »

« Attends attends… Voilà !… »

« T’allais oublier ton rouge à lèvres !… »

« Merci !… »

« Au secours »

« 

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »

« En Syrie, ceux qui avaient des armes ne les exhibaient pas, et ceux qui criaient dans la rue ne savaient pas à qui ils faisaient face. »

— Yassin al-Haj Saleh, intellectuel syrien

« L’absence de précédent est également un précédent. «

Stanislaw Jerzy Lec

« Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous.»

Victor Hugo

Pas d’avenir sans conscience cellulaire

Olivier Manitara – Transcription d’un enseignement oral – 27 mars 2011


Dieu est un – L’égrégore d’Israël et la guérison des peuples

« Dieu est un, Dieu est un, Dieu est un, Dieu est un. Écoute Israël, l’Éternel, ton Dieu, le Dieu des dieux, l’Éternel est un.

C’est beau, c’est grand, et c’est tellement fort. Vous savez, il y a beaucoup de rabbins qui sont des sages et des éveillés, mais c’est comme si ce peuple condensait toutes les colères du monde, toutes les guerres, toutes les forces sur lui. C’est un égrégore très lourd, très très lourd, très lourd dans l’humanité, très lourd.

Dieu est un, et il s’appelle Père, Père, et il est un. C’est beau, tout est dit, tout est dit. Alors on peut vraiment apporter une guérison dans ces égrégores et dans ces mondes, on peut vraiment apporter une tolérance, un accueil de l’autre. Il y a toujours des imperfections, on ne peut pas éviter cela. Alors il faut regarder la perfection et pas l’imperfection. »

Patience et action – La métaphore de la plaie

« Il faut laisser le temps, il faut être patient. Dans la vie, si on n’a pas de patience, ce n’est pas possible. Il y a des choses qui demandent du temps pour que ça se guérisse, les choses ne se guérissent pas comme cela.

Nous sommes dans un monde où il faut du temps et il faut de la patience. Mais la patience ne veut pas dire de l’inertie, parce que si tu attends que ça se fasse, alors c’est pire. Il y a des plaies – si tu ne les guéris pas, c’est-à-dire si tu ne fais pas ce qui doit être fait, désinfecter et tout ça… parce qu’il y a une faiblesse, et quand il y a une faiblesse, tout de suite vient l’empoisonnement, tout de suite, tout de suite.

L’empoisonnement vient. Une simple coupure mal soignée, c’est la gangrène, et après il faut couper la jambe. Si tu ne coupes pas la jambe, tu perds le corps tout entier. Alors il faut être patient pour que la plaie se guérisse, mais il ne faut pas être inactif et inintelligent.

Il faut être à la fois dans le savoir et dans la lumière. On ne peut pas vivre sans lumière, on ne peut pas ne pas appeler la lumière, on ne peut pas ne pas s’incliner. Il ne faut pas vouloir résoudre les problèmes toujours nous-mêmes. Il y a des êtres plus grands que nous qui peuvent résoudre les problèmes. Il faut s’en remettre à eux et il faut être patient.

On ne peut pas faire du mal à des êtres, on ne le peut pas, ce n’est pas permis. « Ah bon Olivier, mais qui nous en empêche ? » Mais ton cœur, ton cœur, ton intelligence !

Mais Olivier, il y a plein d’êtres sur la terre, maintenant ils sont morts de tout ça, ils ont tout cassé, tout cassé. Tout est cassé : le cœur c’est cassé, la tête c’est cassé. Et c’est dangereux, vraiment dangereux.

Et si ces êtres-là sont au gouvernement des peuples et des nations et de la destinée de la terre, il faut agir. C’est David contre Goliath, c’est les travaux d’Hercule. Il faut le faire, il faut vraiment aller dans ce sens-là, que Dieu est un et qu’on doit guérir ces choses. »

Les « haines fraîches » de 1791 : autopsie d’un diagnostic politique prémonitoire

« La citation « Mais les haines étaient encore trop fraîches, les ressentiments trop actifs pour obtenir une tranquillité absolue » constitue un diagnostic lucide sur l’impossibilité de clore la Révolution française en septembre 1791. Émanant des commentaires éditoriaux de Guillaume Lallement dans sa collection Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la Tribune nationale (1818-1822), cette phrase capture le paradoxe fondamental de l’Assemblée Constituante : croire possible une réconciliation nationale alors que les plaies restaient béantes. Ce constat, formulé rétrospectivement mais fidèle au climat de l’époque, préfigurait la radicalisation qui mènerait à la Terreur.


Identification de la source : Lallement et les archives de la parole révolutionnaire

La citation provient de la collection monumentale de Guillaume N. Lallement (1782-1829), historien et journaliste messin qui compila entre 1818 et 1822 vingt volumes rassemblant les discours parlementaires depuis 1789. Les tomes I à VII couvrent spécifiquement l’Assemblée Nationale Constituante (1789-1791). Cette collection, publiée chez Alexis Eymery à Paris, constitue l’une des premières tentatives systématiques d’archivage de la parole politique révolutionnaire.

La formulation même de la citation—son style narratif rétrospectif à l’imparfait, sa tonalité d’analyse historique plutôt que d’éloquence tribunitienne—indique qu’il s’agit très probablement d’un commentaire éditorial de Lallement servant de transition entre les discours reproduits, plutôt que d’un extrait de rapport parlementaire proprement dit. Cette pratique éditoriale était courante : Lallement contextualisait les documents par des passages de liaison expliquant les circonstances historiques.

Le contexte thématique le plus vraisemblable renvoie au 14 septembre 1791, date du décret d’amnistie générale voté par l’Assemblée Constituante alors que celle-ci achevait la Constitution et tentait de « clore » la Révolution. Ce jour-là, Briois-Beaumez, au nom des comités de Constitution et de jurisprudence criminelle, présenta un rapport instaurant l’amnistie pour tous les délits révolutionnaires et contre-révolutionnaires depuis juin 1789—y compris pour le roi Louis XVI après sa fuite à Varennes.


Le contexte de septembre 1791 : l’illusion d’une révolution achevée

L’Assemblée Constituante vivait en septembre 1791 ses dernières semaines d’existence. Convaincue d’avoir accompli sa mission—donner une Constitution à la France—elle cherchait à tourner une page sanglante. Le décret du 14 septembre proclamait explicitement que « la Révolution doit prendre fin au moment où la Constitution est achevée et acceptée par le roi ». Cette formule traduisait un vœu pieux plus qu’une réalité politique.

Les événements des vingt-quatre mois précédents avaient accumulé des traumatismes impossibles à effacer par décret. La Grande Peur de l’été 1789 avait déchaîné une jacquerie anti-seigneuriale dans les campagnes, avec destruction de châteaux et d’archives féodales. Les journées d’octobre 1789 avaient vu l’invasion du château de Versailles, le massacre de gardes du corps, et le transfert forcé du roi à Paris. L’affaire de Nancy en août 1790 s’était soldée par une répression sanglante—un soldat roué, 42 pendus, 41 galériens—créant des martyrs et des ressentiments durables.

Surtout, deux crises de l’année 1791 avaient rendu illusoire toute réconciliation. La Constitution civile du clergé, condamnée par le pape, avait divisé la France en paroisses jureurs et réfractaires, préfigurant les guerres de Vendée. La fuite à Varennes des 20-21 juin 1791 avait définitivement brisé le lien de confiance entre le roi et une partie du peuple. Et la fusillade du Champ-de-Mars du 17 juillet 1791, où La Fayette fit tirer sur des pétitionnaires républicains, avait creusé un fossé entre modérés et radicaux au sein même du camp révolutionnaire.


Les « haines » et « ressentiments » de 1791 : une cartographie des fractures

Le vocabulaire de la citation renvoie à une réalité multidimensionnelle que les contemporains percevaient clairement. Les haines de l’époque se structuraient selon plusieurs axes de conflit :

Haines de classe : Le ressentiment des paysans contre les droits féodaux, accumulé pendant des décennies de « réaction seigneuriale », avait explosé pendant la Grande Peur. Malgré la nuit du 4 août, les conflits agraires persistaient.

Haines religieuses : Le schisme créé par la Constitution civile divisait les familles et les villages. Environ 50% des curés et presque tous les évêques avaient refusé le serment, créant une Église réfractaire clandestine qui fournissait, selon l’expression d’un historien, « la piétaille qui manquait à la contre-révolution ».

Haines politiques : Les victimes de la répression—soldats de Nancy, pétitionnaires du Champ-de-Mars—nourrissaient des ressentiments contre La Fayette et les Constituants modérés. Réciproquement, les royalistes et émigrés étaient perçus comme des traîtres préparant l’invasion étrangère, surtout après la déclaration de Pillnitz (27 août 1791).

Haine envers le roi : Après Varennes, Louis XVI était perçu comme parjure et déserteur. La fiction officielle de « l’enlèvement » ne trompait personne. Les symboles monarchiques étaient effacés, détruits, enlevés dans de nombreuses régions.


Le diagnostic de Lallement : une lucidité rétrospective

L’éditeur Lallement, écrivant sous la Restauration, bénéficiait du recul historique pour juger l’automne 1791. Son constat sur les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » empêchant la « tranquillité absolue » constitue une critique implicite de l’optimisme constitutionnel des Constituants.

L’amnistie du 14 septembre 1791 prétendait réaliser ce que les Athéniens avaient accompli en 403 av. J.-C. avec la loi de Thrasybule : un « oubli des malheurs » permettant la réconciliation civique. Mais comme l’analyse l’historien Stanislas de Chabalier, la période révolutionnaire française était « traversée par une puissante tension entre le besoin de rendre la justice et l’impérieuse aspiration à une réconciliation que l’on entend souvent faire passer par l’oubli juridique ».

Les limites de l’amnistie de 1791 étaient criantes. Elle excluait les soldats suisses de Nancy, symboles de la répression arbitraire—une exclusion corrigée seulement en décembre 1791. Elle ne résolvait pas le schisme religieux, qui continuait de déchirer le pays. Elle prétendait amnistier des camps opposés dans un équilibre factice, alors que les rapports de force restaient instables.

La « tranquillité absolue » visée était un horizon impossible. La guerre, déclarée en avril 1792, allait radicaliser toutes les tensions. La chute de la monarchie le 10 août 1792, puis la Terreur, démontreraient tragiquement la justesse du diagnostic de Lallement.


Timothy Tackett et l’histoire des émotions révolutionnaires

Les travaux récents de l’historien américain Timothy Tackett (UC Irvine) offrent un cadre analytique pertinent pour comprendre les « haines » et « ressentiments » évoqués. Dans The Coming of the Terror in the French Revolution (2015), Tackett démontre comment la suspicion et la méfiance ont progressivement transformé la mentalité des élites révolutionnaires, les conduisant de l’enthousiasme fraternel de 1789 à la paranoïa meurtrière de 1793-1794.

Tackett met en évidence le rôle crucial des « terreurs imaginées »—selon l’expression de l’historien David Bell, « les terreurs imaginées peuvent avoir encore plus de pouvoir politique que les réelles ». La peur du complot aristocratique, de la trahison royale, de l’invasion étrangère alimentait un climat émotionnel où la modération devenait suspecte.

Cette grille de lecture éclaire la citation de Lallement : les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » ne sont pas seulement des conflits objectifs entre groupes sociaux, mais des états émotionnels collectifs qui transforment la perception politique. L’expérience vécue du processus révolutionnaire—violence, trahison perçue, incertitude radicale—avait modifié en profondeur la mentalité des acteurs, rendant impossible le retour à une normalité constitutionnelle.


L’historiographie de la fracture révolutionnaire

François Furet et l’école révisionniste ont placé l’été 1791 au cœur de leur analyse de la Révolution. Pour Furet, c’est dans la séquence Varennes-Champ-de-Mars que se situe la « césure principale » du processus révolutionnaire, plus encore que dans la chute de la monarchie en août 1792. La radicalisation émotionnelle et politique de l’été 1791 explique le « dérapage » ultérieur vers la Terreur.

Michel Vovelle, représentant le courant de l’histoire des mentalités, a analysé la violence comme composante structurelle de la société française du XVIIIe siècle, exacerbée par la crise politique. Les « haines » de 1791 s’enracinent dans des conflits antérieurs—sociaux, régionaux, familiaux—que la Révolution a politisés et radicalisés.

Jean-Clément Martin souligne que « les haines qui pouvaient être à l’œuvre entre de nombreux groupes sociaux et régionaux avant la Révolution ont été travaillées politiquement, se sont révélées et ont trouvé de nouvelles raisons de durer, éventuellement jusqu’à nos jours ». La Vendée, les clivages religieux, certaines fractures territoriales héritent de ce moment.

L’édition critique des Orateurs de la Révolution française par Furet et Ran Halévi (Pléiade, 1989) fournit le corpus de référence pour étudier la rhétorique politique de la période. L’introduction souligne que « des deux problèmes classiques de l’historiographie révolutionnaire—les causes de 1789 et la dérive de 1789 à 1793—le second est peut-être moins énigmatique que le premier ».


Enseignements pour la justice transitionnelle contemporaine

La citation de Lallement trouve une résonance remarquable dans les théories contemporaines de la réconciliation post-conflit. Le manuel de référence de l’IDEA (2003), préfacé par Desmond Tutu, établit que la réconciliation est « un processus à long terme qui peut prendre des décennies ou des générations ». Le temps seul ne guérit pas les blessures ; un passé violent non traité est « comme un feu qui s’embrase par intermittence ».

Les études de cas comparatives confirment ce constat. En Afrique du Sud, malgré la célèbre Commission Vérité et Réconciliation (1995-2002), une enquête de 1998 révélait que « la majorité des victimes estimaient que la TRC avait échoué à réaliser la réconciliation » et que « la justice était un prérequis pour la réconciliation plutôt qu’une alternative ». En Espagne, le « pacte de l’oubli » de 1977 a semblé fonctionner pendant 25 ans avant qu’un « boom mémoriel » ne révèle les plaies non cicatrisées du franquisme. Au Zimbabwe, la politique de réconciliation imposée par Mugabe en 1980 a échoué faute d’adresser les causes profondes des conflits.

L’expérience française de 1791 illustre plusieurs écueils identifiés par la recherche contemporaine :

  • L’amnistie sans reconnaissance : Le décret de septembre 1791 imposait l’oubli juridique sans établir la vérité ni reconnaître les souffrances.
  • La précipitation politique : Vouloir « clore » la Révolution en quelques mois après deux années de bouleversements était irréaliste.
  • L’imposition par le haut : L’amnistie reflétait les intérêts des Constituants modérés, non une aspiration populaire.
  • L’exclusion de victimes : Les soldats suisses de Nancy, laissés hors du décret, devenaient symboles de l’injustice persistante.

Stratégies et leçons méthodologiques

La recherche contemporaine identifie quatre piliers indissociables pour la réconciliation : guérison, justice, vérité, réparation. L’amnistie de 1791 négligeait les trois premiers pour ne retenir qu’un simulacre du quatrième—la cessation des poursuites n’équivalant pas à une réparation.

L’ICTJ (International Center for Transitional Justice) souligne que la justice transitionnelle vise non seulement « une simple absence de violence et une coexistence potentiellement tendue », mais aussi « à favoriser la confiance et à transformer le ressentiment et la soif de vengeance ». Les « ressentiments actifs » de 1791 n’étaient pas adressés par le décret d’amnistie ; ils allaient alimenter la radicalisation de 1792-1794.

La psychologie sociale contemporaine analyse la haine comme « l’équivalent émotionnel de la super-glue »—une émotion qui maintient les parties fixées aux hypothèses passées sur l’ennemi comme incapable de changement réel. Les « haines fraîches » de 1791 fonctionnaient précisément ainsi : elles rendaient impossible de voir le roi comme constitutionnel sincère, les contre-révolutionnaires comme réconciliables, les révolutionnaires radicaux comme modérables.

La temporalité de la réconciliation obéit à trois étapes successives selon le manuel IDEA : d’abord remplacer la peur par la coexistence non-violente (« ne pas se tuer mutuellement »), puis construire la confiance par des institutions fonctionnelles, enfin développer l’empathie et une identité commune. En septembre 1791, la France n’avait même pas atteint la première étape : la violence continuait de structurer les rapports politiques.


Conclusion : la préscience d’un diagnostic ignoré

Le constat de Lallement sur les « haines trop fraîches » et « ressentiments trop actifs » de 1791 constitue un exemple remarquable de lucidité historique—qu’elle soit celle des contemporains clairvoyants ou celle de l’éditeur écrivant trente ans plus tard. Ce diagnostic posait les termes d’un problème que l’Assemblée Constituante refusait d’affronter : on ne décrète pas la réconciliation.

La suite des événements—radicalisation de 1792, Terreur de 1793-1794, puis les cycles de révolution et réaction du XIXe siècle français—confirme que les « haines » et « ressentiments » de 1791 ont « trouvé de nouvelles raisons de durer ». La fracture entre « deux France », catholique et laïque, conservatrice et révolutionnaire, traverse encore en partie la vie politique contemporaine.

Pour les situations actuelles de transition post-conflit, cette citation historique enseigne que l’imposition d’un oubli juridique sans traitement des causes émotionnelles et structurelles des conflits est vouée à l’échec. La « tranquillité absolue » visée par les Constituants n’est atteignable qu’au terme d’un processus long, inclusif, et multidimensionnel—précisément ce que l’urgence politique de septembre 1791 ne permettait pas. »

L’Iran est-il un « régime des mollahs » ? , Armin Messager

« Jusqu’au 28 février 2026, le véritable centre névralgique du pouvoir se trouvait au sein du bureau du Guide, Ali Khamenei. Il s’agissait d’un complexe vaste et opaque réunissant des centaines de conseillers : de hauts clercs religieux, des responsables militaires et du renseignement, d’anciens ministres et des proches du Guide. Au sein du bureau, un cercle restreint disposait d’un accès véritable au Guide. Ces membres agissaient comme des passeurs d’informations. Ils conseillaient Khamenei, influençaient ses décisions et assuraient la liaison avec les institutions chargées de mettre en œuvre ses orientations. Peu médiatisés, leur poids exact dans le processus décisionnel restait difficile à évaluer. »

« Cet appareil décisionnel autonome pouvait court-circuiter le gouvernement et le Parlement grâce au contrôle d’institutions clés : le Conseil des gardiens de la constitution, l’appareil juridique, les renseignements, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), les fondations parapubliques, la radio-télévision d’État, la haute bureaucratie et la police2. Il nommait les postes clés de ces réseaux regroupant plusieurs milliers d’individus.« 

« À la suite de la mort d’Ali Khamenei, tué lors de frappes conjointes des États-Unis et d’Israël le 28 février 2026, la continuité du pouvoir suprême est assurée par le mécanisme constitutionnel prévu en cas de vacance. Les fonctions du Guide sont temporairement exercées par un conseil composé du président de la République, du chef du pouvoir judiciaire et d’un juriste religieux membre du Conseil des gardiens désigné par le Conseil de discernement. Cette direction collégiale assure la transition jusqu’à la désignation d’un nouveau Guide par l’Assemblée des experts.

Une présidence et un parlement aux pouvoirs limités

Le président de la République est élu au suffrage universel, mais son autorité réelle est structurellement restreinte. Il n’exerce ses fonctions qu’à l’intérieur d’un périmètre balisé par le sommet du système politico-sécuritaire. Sa marge de manœuvre dépend moins de la légitimité que lui confère le vote populaire que de sa relation personnelle avec le Guide et des rapports de force entre tendances politiques : principalistes, réformateurs et pragmatiques3.

En pratique, le président assume une responsabilité politique majeure, notamment économique et sociale, mais sans disposer de leviers décisifs dans les secteurs stratégiques : défense, sécurité, nucléaire, politique internationale.

Le Parlement propose et vote des lois dans tous les domaines de la gouvernance. Celles-ci peuvent toutefois être rejetées par le Conseil des gardiens de la constitution, organe composé de religieux-juristes nommés par le Guide, chargé de contrôler la conformité des textes à la constitution, à leur interprétation de l’islam et aux principes de la Révolution. De même, les secteurs stratégiques échappent au contrôle direct des députés. Ainsi, des milliards de dollars sont engagés chaque année sans contrôle parlementaire effectif, comme c’est le cas du budget du CGRI4.

Un pouvoir oligarchique et militaro-sécuritaire

S’il y a bien une omniprésence d’un clergé salarié dans les universités, administrations et entreprises publiques suscitant un fort mécontentement au sein de la population — ces mollahs-fonctionnaires assurant une surveillance idéologique, morale et politique —, le pouvoir iranien repose avant tout sur des structures oligarchiques et militaro-sécuritaires organisées autour de logiques de patronage, de contrôle coercitif et d’intérêts économiques.

Le bureau du Guide et ses relais ont constitué l’un des principaux pôles oligarchiques, structurant la captation et la redistribution de la rente via ses fondations, monopoles et institutions clés. Ils coexistaient avec des oligarques commerciaux actifs dans les circuits de contournement des sanctions. L’ensemble de ce système est largement composé et protégé par les Gardiens de la révolution, armée idéologique en charge de la répression et de la défense de la République islamique.« 

« L’expression « régime des mollahs » est donc réductrice et jette en outre un discrédit indistinct sur les acteurs religieux et les citoyens croyants, dont beaucoup ont subi la répression, connu l’exil ou exprimé une opposition claire au régime. On constate également la forte augmentation de l’usage de cette expression à partir de 2001, avec la « guerre contre le terrorisme », où l’islamisme devient la grille de lecture dominante des analyses, occultant les enjeux politiques plus complexes.« 

Armin Messager, Orient XXI, 03 mars 2026

 « Son analyse de la guerre civile : le système confessionnel comme poison originel

Haddad porte un diagnostic implacable sur les causes de la guerre civile (1975-1990) et l’effondrement continu du Liban. Pour elle, le mal est structurel : « La distribution du pouvoir basée sur la confession a conduit à une identité individuelle et communautaire fragmentée. » Elle milite pour l’abolition du confessionnalisme, condition selon elle de toute reconstruction : « Comment peut-on prétendre avoir un État tant qu’on est en présence d’un groupe armé qui peut imposer ses conditions ? »

Elle dénonce le concept du zaïm — le chef communautaire — comme « néfaste au Liban », et les partis politiques qui « vous délestent de votre esprit critique ». Plus grave encore, elle accuse les anciens combattants devenus dirigeants : « Beaucoup de ceux qui ont fait la guerre sont au pouvoir aujourd’hui et pas un seul n’a demandé pardon pour le mal fait. J’exige ce pardon. » Elle déplore qu’il n’existe toujours pas « une histoire de la guerre civile qui intègre les versions en présence » — un déni collectif qui perpétue les fractures.

Son enfance l’a conditionnée à voir « l’autre » comme ennemi. Elle raconte : « Une nouvelle fille, Mariam, avait rejoint mes scouts. Elle portait le hijab. « C’est une musulmane », chuchotions-nous, comme si nous disions « c’est une serial killer ». Je ne pense pas que nous comprenions ce qu’était un musulman, sinon « pas chrétien », et donc « ennemi ». » Ce conditionnement sectaire qu’elle a dû désapprendre nourrit sa vision d’une citoyenneté laïque. »

« Le dilemme de sécurité, adapté des relations internationales au niveau collectif, explique comment l’incertitude structurelle sur les intentions d’autrui peut conduire à l’escalade même entre parties préférant la paix. Barry Posen (1993) a appliqué ce cadre aux conflits ethniques, démontrant comment l’« anarchie domestique » crée des conditions où « une spirale de peurs mutuelles et d’incertitude » conduit à la violence. Quand un groupe s’arme pour des raisons « défensives », les autres perçoivent une menace, créant une spirale d’armement mutuel et de violence préemptive. »

Conditions structurelles de stabilité dans les sociétés fragmentées et armées

« L’ouverture politique dans les sociétés fragmentées et armées se stabilise lorsque trois conditions convergent : équilibre des forces coercitives créant une dissuasion mutuelle, élimination ou marginalisation des acteurs non-négociables, et épuisement matériel rendant le compromis rationnel pour tous. Lorsque ces conditions s’alignent, des règlements comme l’Édit de Nantes (1598) ou la Paix de Westphalie (1648) deviennent possibles. Lorsqu’elles ne le sont pas — ou qu’un seuil critique est franchi par le désarmement, l’élimination des modérés ou la destruction institutionnelle — les trajectoires politiques deviennent irréversibles, comme le démontre la séquence de la Paix d’Alès (1629) à la Révocation de l’Édit de Nantes (1685). La proposition analytique centrale émergeant de cette recherche est abrupte : les droits sans capacité de résistance ne sont pas des droits, mais une grâce — des privilèges révocables lorsque les conditions politiques changent.


Les guerres de Religion françaises comme laboratoire structurel

Les guerres de Religion françaises (1562-1598) fournissent le cas historique le plus clair pour comprendre comment l’ouverture politique réussit ou échoue dans les sociétés fragmentées et armées. Après trente-six ans de guerre civile, l’Édit de Nantes établit un règlement qui dura quatre-vingt-sept ans — non parce que les acteurs embrassèrent la tolérance, mais parce qu’aucune partie ne conservait la capacité d’atteindre ses objectifs maximalistes.

Le génie de l’Édit résidait dans sa structure d’application. Au-delà des quatre-vingt-douze articles accordant des droits religieux, deux brevets secrets établirent la fondation coercitive : 150 places de sûreté (forteresses) maintenues par les huguenots, paiements annuels de 180 000 écus pour les ministres et garnisons protestantes, et tribunaux bipartites (Chambres de l’Édit) pour arbitrer les différends. Cela créa ce que les contemporains appelèrent un « État dans l’État » — les huguenots conservèrent une capacité militaire suffisante pour imposer des coûts inacceptables à toute partie tentant de révoquer leurs droits.

Les variables structurelles critiques permettant ce règlement furent l’impasse militaire (aucun camp ne pouvait gagner), l’épuisement matériel (toutes les parties étaient en faillite), et l’élimination des acteurs non-négociables. La Ligue catholique et sa faction urbaine radicale, les Seize, devaient être détruites avant que les catholiques modérés puissent accepter le compromis. Cela nécessita l’assassinat par Henri III des dirigeants Guise (1588), la purge par Mayenne des Seize après leur exécution de magistrats (1591), la conversion d’Henri IV (1593), et une corruption stratégique dépassant 32 millions de livres pour acheter l’allégeance nobiliaire. Ce n’est qu’après que ces acteurs furent marginalisés ou achetés que les politiques — catholiques qui privilégiaient l’unité nationale sur l’uniformité religieuse — purent permettre le règlement.

La Paix d’Alès (1629) démontre comment cette configuration se défait. Le cardinal de Richelieu, considérant la capacité militaire protestante comme « un danger pour l’État », démantela les places de sûreté tout en préservant nominalement les droits religieux. L’intervalle de 56 ans avant la Révocation de 1685 ne fut pas la preuve d’une tolérance stable mais d’une vulnérabilité structurelle attendant d’être exploitée. Les dragonnades de Louis XIV (1681-1685) — soldats logés dans les maisons protestantes avec licence d’abuser — convertirent des populations contraintes avant que la révocation formelle n’élimine les droits de papier qui n’avaient plus de soutien coercitif.


Westphalie et l’impossibilité de l’hégémonie

La guerre de Trente Ans (1618-1648) confirme une thèse complémentaire : lorsqu’aucune partie ne peut imposer l’hégémonie, la fragmentation devient le fondement du règlement plutôt que son obstacle. La structure constitutionnelle du Saint-Empire romain germanique — environ 360 entités distinctes avec de multiples acteurs de veto — créa des conditions où chaque projet hégémonique échoua.

Le projet Habsbourg de Ferdinand II approcha du succès en 1629, contrôlant pratiquement toute l’Allemagne après avoir vaincu le Danemark. Son dépassement fatal fut l’Édit de Restitution, exigeant le retour de toutes les terres ecclésiastiques sécularisées depuis 1555. Cela unit les princes protestants et catholiques contre l’absolutisme impérial, invitant l’intervention suédoise sous Gustave-Adolphe (1630) puis l’entrée française (1635). Le schéma se répéta : chaque quasi-victoire déclencha une intervention compensatrice.

Les acteurs armés autonomes compliquèrent davantage le règlement. Les entrepreneurs militaires comme Albrecht von Wallenstein opéraient hors des relations normales État-mandant, commandant des armées de 50 000 hommes levées à titre personnel et financées par des « contributions » — extraction systématique des territoires traversés. Lorsque Ferdinand II devint méfiant de l’indépendance de Wallenstein, il le fit assassiner (1634). Mais le problème structurel persista : les armées dépendant des contributions avaient des incitations à prolonger le conflit indépendamment des objectifs politiques de leurs mandants.

La Paix de Westphalie émergea de l’épuisement mutuel après huit millions de morts et des baisses de population dépassant 50 % dans certaines parties d’Allemagne. Comme l’observa Henry Kissinger, le règlement « reflétait un accommodement pratique à la réalité, non une intuition morale unique ». Le Normaljahr de 1624 gela les frontières religieuses à un statu quo acceptable pour aucun camp mais préférable à la dévastation continue. Crucialement, Westphalie constitutionnalisa la fragmentation — les princes gagnèrent une autonomie renforcée incluant des pouvoirs de traités, tandis que la coquille impériale fut préservée. Cet arrangement dura 150 ans parce que la même fragmentation qui empêchait la consolidation hégémonique empêchait aussi toute partie de renverser le règlement.

Le consensus académique (Krasner, Osiander) reconnaît maintenant que le « modèle westphalien » de systèmes d’États souverains est largement un mythe — les traités réels concernaient la constitution impériale interne, non les principes internationaux de non-intervention. Mais la logique structurelle reste instructive : la paix émergea non d’un accord de principe mais de la reconnaissance de l’impossibilité.


Théorie de la formation étatique et fondement coercitif des droits

Le cadre belliciste de Charles Tilly — « la guerre fit l’État, et l’État fit la guerre » — explique la structure profonde sous-jacente à ces règlements historiques. La séquence guerre → taxation → coercition → institutions décrit comment les États européens monopolisèrent progressivement la violence par l’élimination des armées privées, la subordination des acteurs autonomes, et la professionnalisation des forces armées. Au XIXe siècle, les États avaient « réduit les rôles gouvernementaux des fermiers fiscaux, entrepreneurs militaires et autres intermédiaires indépendants ».

La distinction de Michael Mann entre pouvoir despotique (pouvoir sur la société) et pouvoir infrastructurel (pouvoir à travers la société) clarifie pourquoi la simple capacité coercitive est insuffisante. Le pouvoir despotique — la capacité de prendre des décisions arbitraires sans consultation — ne requiert pas la coopération citoyenne. Le pouvoir infrastructurel — « la capacité routinière de pénétrer la société civile via la loi, la taxation et la surveillance » — requiert des relations coopératives entre citoyens et gouvernement. L’ouverture politique (démocratisation) requiert un passage du pouvoir despotique au pouvoir infrastructurel, non simplement la suppression de la capacité despotique. Un État qui perd le pouvoir despotique sans gagner le pouvoir infrastructurel devient un État défaillant plutôt que démocratique.

Les arguments de dépendance au sentier de Thomas Ertman ajoutent une dimension temporelle : le moment compte. Les États qui construisirent une infrastructure administrative avant 1450 furent « contraints de s’appuyer sur des modèles propriétaires de possession d’offices et sur des réseaux de clients puissants » — créant des structures patrimoniales résistantes à la réforme. Ceux construits après 1450 purent s’appuyer sur de nouvelles techniques organisationnelles (droit romain, bureaucrates formés à l’université), permettant des résultats bureaucratiques. Les choix précoces contraignent les possibilités ultérieures par des mécanismes auto-renforçants.

La synthèse produit une proposition abrupte : l’ouverture politique sans État coercitif unifié est structurellement périlleux. Lorsque l’État ne peut garantir le fondement coercitif des droits politiques — lorsque les minorités ne peuvent compter sur l’application contre les détenteurs de pouvoir locaux, lorsque la compétition électorale devient compétition violente, lorsque les droits de propriété dépendent de la protection armée — alors les droits deviennent des privilèges accordés par quiconque contrôle la violence locale. Le cas français démontre cela précisément : les droits huguenots étaient applicables tant que les places de sûreté existaient, et révocables une fois qu’elles ne l’étaient plus.


Mécanismes d’irréversibilité dans les conflits armés

La théorie de la dépendance au sentier identifie les mécanismes centraux par lesquels les trajectoires politiques deviennent des contraintes contraignantes. Le cadre de Paul Pierson met l’accent sur les rendements croissants — l’utilité des choix initiaux s’intensifie au fil du temps tandis que le coût du changement de voie devient prohibitif. Les jonctions critiques ouvrent des fenêtres de possibilité qui se ferment une fois que les choix s’institutionnalisent, créant des séquences caractérisées par la contingence (résultat non prédéterminé à la jonction) suivie de l’inertie (trajectoire maintenue vers son résultat).

Dans les contextes de conflit armé, cinq mécanismes d’irréversibilité interagissent pour transformer les possibilités politiques :

L’élimination des modérés remodèle les populations d’acteurs par la violence. Les groupes extrémistes possèdent « un avantage comparatif dans l’organisation de conflits violents ». Les études de résistance partisane pendant la Seconde Guerre mondiale montrent des effets de sélection persistant pendant des décennies — le Parti communiste italien gagna des votes aux dépens des partis centristes dans les zones de plus forte activité de résistance, avec des effets visibles jusqu’à la fin des années 1980. Lorsque les modérés sont éliminés, les acteurs capables de négocier un règlement n’existent plus.

L’asymétrie coercitive crée des dynamiques de pouvoir auto-renforçantes. Les « rendements croissants au pouvoir » signifient que les acteurs puissants façonnent les paysages politiques et économiques à leur avantage. En Syrie, les forces de sécurité du régime dominées par les alaouites créèrent des asymétries qui éliminèrent les options de défection — les troupes régulières diminuèrent de 295 000 à 110 000 par les défections, ne laissant que ceux ayant des enjeux existentiels dans la survie du régime.

L’accumulation de capital de guerre génère des clientèles pour la continuation du conflit. Les groupes armés développent des flux de revenus — contrôle de ressources naturelles, frais de péage, extorsion — constituant des économies de guerre. « Les nouvelles élites du conflit ont un intérêt direct à continuer la violence ou à maintenir les arrangements existants. » Les anciens profiteurs de guerre résistent aux transitions de paix parce que leur capital dépend du conflit.

La destruction institutionnelle élimine la capacité de gouvernance. « Les perturbations de l’organisation économique furent environ 20 fois plus coûteuses que la destruction du capital » selon l’analyse de la Banque mondiale sur la Syrie. Lorsque les banques centrales, les ministères et les tribunaux perdent en efficacité, la reconstruction nécessite « d’énormes engagements soutenus soutenus par la menace de la force ». La destruction de la capacité institutionnelle « peut être l’une des principales raisons pour lesquelles la majorité des pays post-conflit retombent dans le conflit dans les 10 ans ».

La transformation démographique par le déplacement, le traumatisme et le changement de population crée des conditions sociales irréversibles. Trente pays ont connu un déplacement dépassant 10 % de la population ; dans dix pays, la proportion dépasse 40 %. « Des générations entières ont grandi dans des cultures de guerre armée et de violence. » Avant que les économies ou les institutions puissent être reconstruites, « ces sociétés devront affronter l’échelle et l’ampleur de ces héritages de violence ».


Identification de seuils et points de bascule

La recherche informatique récente sur les dynamiques de polarisation (Macy et al., 2021) fournit un cadre théorique pour comprendre quand les trajectoires deviennent irréversibles. L’intuition clé est l’hystérésis asymétrique : deux seuils différents existent — l’un lorsque la polarisation augmente (CP), l’autre lorsqu’elle diminue (CR). Si le seuil de remédiation CR tombe en dessous du seuil de détérioration CP, « les dynamiques peuvent être difficiles à inverser ». Au-dessus de niveaux critiques, « la remédiation peut être incapable de compenser les dynamiques auto-renforçantes ».

L’analogie du réacteur nucléaire capture le mécanisme : « Jusqu’à un certain point, les techniciens peuvent faire redescendre la température du cœur… Mais si la température devient critique, il y a une réaction en chaîne qui ne peut être arrêtée. » De même, les systèmes politiques peuvent passer des points de bifurcation après lesquels aucun niveau d’intervention ne peut restaurer les conditions précédentes.

Les indicateurs structurels d’approche de l’irréversibilité incluent le rétrécissement de l’espace politique (moins d’alternatives viables demeurent), l’échec de chocs unificateurs (les crises divisent plutôt qu’unissent), l’élimination d’acteurs modérés (les partenaires de négociation disparaissent), la consolidation de l’économie de guerre (les intérêts acquis dans la continuation se renforcent), l’effondrement institutionnel en dessous du seuil critique (la capacité étatique pour les fonctions de base échoue), et la transformation démographique (le déplacement et le traumatisme remodèlent le tissu social).

La recherche sur le piège du conflit de Paul Collier fournit un ancrage empirique : « La guerre civile double typiquement le risque de guerre ultérieure : environ la moitié de tous les pays post-conflit retombent dans le conflit. » Le piège opère par la destruction économique (déclin du PIB, fuite des capitaux), la destruction institutionnelle (les institutions formelles s’effondrent), la perte de capital humain (exode des cerveaux, éducation perdue), et l’érosion du capital social (les équilibres comportementaux passent de la coopération à la défection). Une fois que la réputation d’honnêteté est perdue, les incitations au comportement honnête s’affaiblissent — une dynamique auto-renforçante qui piège les sociétés dans des équilibres de faible confiance.


Configurations contemporaines à travers le prisme historique

La Syrie, le Sahel et l’Égypte illustrent comment ces variables structurelles se combinent pour produire des résultats différents. Chaque cas valide le cadre tout en démontrant les limites de la transposition historique.

La Syrie exhibait une fragmentation coercitive extrême : forces du régime dépendant de milices soutenues par l’Iran et de l’intervention russe ; opposition divisée entre des centaines de factions qui « fonctionnent davantage comme organisation parapluie que chaîne de commandement militaire traditionnelle » ; FDS kurdes maintenant une gouvernance autonome ; et acteurs non-négociables incluant ISIS et (initialement) HTS. Les effets de sélection furent classiques — les modérés de l’ASL furent « systématiquement éliminés » ou absorbés par des groupes djihadistes. La transition de décembre 2024, rendue possible par l’effondrement du soutien russe/iranien, représente une jonction critique dont le résultat reste dépendant du sentier selon que l’ancien leadership djihadiste peut construire des institutions inclusives.

Le Sahel démontre le piège du conflit sous sa forme pure. L’autorité étatique effective a été « absente de grandes parties de cette région depuis longtemps (selon certains comptes, depuis la chute de l’Empire Songhay au XVIe siècle) ». La violence s’est intensifiée d’environ 1 000 morts annuellement en 2012 à 7 620 au premier semestre 2024. Le cercle vicieux est complet : l’expansion djihadiste déclenche une crise de légitimité gouvernementale ; les abus des forces de sécurité stimulent le recrutement ; la violence intercommunautaire génère la formation de milices ethniques ; les coups d’État (Mali, Burkina Faso, Niger) produisent l’isolement international et un vide sécuritaire. Le JNIM commande « la majorité (au-dessus de 60 pour cent) » du contrôle territorial au Mali et au Burkina Faso — et contrairement à HTS, ne montre aucune trajectoire de modération.

L’Égypte fournit le cas inverse : ouverture politique déstabilisatrice lorsque l’asymétrie coercitive permet la restauration autoritaire. L’armée maintint le monopole de la violence organisée tout en tolérant la compétition électorale civile (2011-2013). Lorsque le succès électoral des Frères musulmans menaça « la dominance de l’armée sur l’ancien État », la configuration structurelle prédétermina le résultat. Le coup d’État de juillet 2013 fut une jonction critique fermant les voies démocratiques ; le massacre de Rabaa (août 2013) élimina l’opposition organisée. L’Égypte démontre que l’ouverture politique déstabilise plutôt que stabilise lorsqu’un acteur conserve une capacité coercitive écrasante et perçoit le compromis comme une menace existentielle.


Cartographie des configurations aux résultats

La recherche permet une cartographie systématique des configurations structurelles aux résultats probables :

Le règlement négocié devient possible lorsque : les forces coercitives sont grossièrement équilibrées créant une dissuasion mutuelle ; les acteurs non-négociables ont été éliminés ou marginalisés ; l’épuisement matériel rend le compromis rationnel pour toutes les parties ; des factions modérées existent comme partenaires de négociation ; les puissances externes soutiennent plutôt que sapent le règlement. L’Édit de Nantes (1598) et Westphalie (1648) nécessitaient tous deux cette configuration.

L’équilibre instable émerge lorsque : l’équilibre existe mais les acteurs non-négociables conservent la capacité ; ou lorsque le désarmement a créé une vulnérabilité structurelle non encore exploitée. La période 1598-1629 pour les protestants français exemplifie le premier ; 1629-1685 exemplifie le second. La Syrie contemporaine (2025) peut occuper un espace similaire — le gouvernement dirigé par HTS fait face aux défis des FDS, à l’insurrection ISIS, et à des mécanismes d’engagement incertains.

L’élimination ou la subordination permanente se produit lorsque : l’asymétrie coercitive permet à l’acteur dominant d’imposer une solution ; le désarmement supprime la capacité de résistance de la minorité ; les garants externes sont absents ou alignés avec le pouvoir dominant. La Révocation de 1685 représente ce résultat, comme l’Égypte post-2013.

La fragmentation persistante résulte lorsque : aucun acteur ne peut atteindre la consolidation ; les parrains externes soutiennent des factions concurrentes ; les dynamiques de piège de conflit empêchent l’épuisement ; les économies de guerre génèrent des incitations à la continuation. Le Sahel occupe actuellement cette configuration, comme la Syrie (2012-2024).


Limites structurelles de la transposition historique

La voie belliciste vers la formation étatique — éliminer les concurrents par une guerre soutenue — fait face à des barrières structurelles dans les contextes contemporains qui n’existaient pas dans l’Europe moderne précoce.

Les contraintes internationales empêchent la consolidation coercitive. La norme contre la conquête territoriale signifie que les États défaillants persistent plutôt que d’être absorbés par des voisins plus forts. La doctrine d’intervention humanitaire, R2P, et la surveillance internationale contraignent les stratégies d’élimination. Les parrains externes fournissent des bouées de sauvetage empêchant l’épuisement matériel qui força les règlements modernes précoces.

L’intégration économique exclut la construction étatique autarcique. Les États fragmentés contemporains ne peuvent atteindre l’autosuffisance. La reconstruction nécessite un financement international indisponible sans règlement politique. L’isolement économique accélère l’effondrement plutôt que de forcer la consolidation — l’opposé des dynamiques modernes précoces où la guerre et l’extraction construisirent la capacité étatique.

Les communications permettent des acteurs non-négociables transnationaux. ISIS et le JNIM opèrent à travers les frontières via des réseaux impossibles dans les contextes modernes précoces. La radicalisation rapide et la coordination permettent aux acteurs non-négociables de se régénérer après les défaites locales.

Les horizons temporels sont incompatibles. La formation étatique européenne s’est produite sur des siècles. Les horizons temporels politiques contemporains — cycles électoraux, durées d’attention médiatique, urgences humanitaires — ne peuvent accommoder la coercition soutenue qui produisit les États modernes précoces consolidés.

L’implication n’est pas que l’histoire est non pertinente mais que l’histoire illumine les mécanismes sans prescrire les voies. L’élimination des modérés, l’importance du soutien coercitif pour les droits, le rôle de l’épuisement matériel dans la possibilité de règlement — ces mécanismes opèrent dans les contextes contemporains. Mais les configurations structurelles empêchant leur résolution par les voies modernes précoces doivent être reconnues.


L’irréversibilité comme catégorie analytique centrale

La recherche soutient le traitement de l’irréversibilité non comme considération secondaire mais comme la catégorie analytique centrale pour comprendre la possibilité politique dans les sociétés fragmentées et armées. Trois types d’irréversibilité émergent :

L’irréversibilité structurelle se produit lorsque les processus de dépendance au sentier créent des contraintes contraignantes par des rendements croissants. La Paix d’Alès (1629) créa une vulnérabilité structurelle qui aurait pu être inversée par la restauration de la capacité militaire protestante — mais ne le fut pas, parce que la configuration qui permit le désarmement (monarchie centralisatrice puissante) empêcha aussi la restauration.

L’irréversibilité au niveau des acteurs se produit lorsque la violence transforme la population d’acteurs politiques. L’élimination des modérés, l’accumulation de capital de guerre, et la socialisation générationnelle à la violence produisent des configurations d’acteurs incapables de négocier un règlement. Aucune intervention faisable ne peut ressusciter des factions modérées éliminées.

L’irréversibilité institutionnelle se produit lorsque la destruction passe des seuils en dessous desquels la capacité de gouvernance ne peut être reconstruite. Le coût de reconstruction estimé de la Syrie de 250 milliards à 1 billion de dollars représente une échelle de destruction institutionnelle qui ne peut être réparée dans les horizons temporels politiques pertinents.

La question critique pour toute société fragmentée et armée est donc : quels seuils d’irréversibilité ont déjà été franchis ? La Syrie post-2024 en a franchi certains (destruction institutionnelle, transformation démographique) mais peut-être pas d’autres (si HTS se modère avec succès). Le Sahel peut avoir franchi des seuils par des épidémies de coups d’État et la consolidation territoriale djihadiste qui excluent le retour à la gouvernance civile. L’Égypte a franchi des seuils de restauration autoritaire qui éliminèrent l’opposition organisée.


Propositions centrales

Cette recherche produit plusieurs propositions pour l’analyse structurelle de l’ouverture politique dans les sociétés fragmentées et armées :

Premièrement, les droits sans capacité de résistance sont une grâce, non des droits. Ils dépendent de la bonne volonté continue de ceux qui contrôlent le pouvoir coercitif et sont révocables lorsque les conditions changent. La trajectoire huguenote de 1598 à 1685 démontre cela avec une clarté exceptionnelle.

Deuxièmement, les acteurs non-négociables doivent être éliminés ou marginalisés avant que le règlement ne devienne possible. La Ligue catholique et les Seize devaient être détruits ; ISIS et les affiliés d’al-Qaïda présentent le même défi structurel. Là où les acteurs non-négociables conservent la capacité, l’ouverture politique échoue ou produit des équilibres instables.

Troisièmement, l’épuisement matériel permet le règlement en rendant le compromis rationnel lorsque le conflit continu ne peut atteindre les objectifs. Westphalie émergea après une dévastation mutuelle ; le soutien externe contemporain empêche l’épuisement qui forcerait le règlement.

Quatrièmement, l’ouverture politique sans État coercitif unifié est structurellement périlleux. Quelqu’un doit garantir le fondement coercitif des droits politiques — que ce soit l’État lui-même, les acteurs internationaux, ou le partage du pouvoir négocié parmi les groupes armés domestiques. Là où personne ne peut fournir cette garantie, les droits deviennent des privilèges dépendant des configurations de pouvoir locales.

Cinquièmement, des seuils d’irréversibilité existent et peuvent être franchis. Une fois passés, aucune intervention faisable ne restaure les conditions précédentes. L’identification de ces seuils — avant qu’ils ne soient franchis — représente le défi analytique central.

Sixièmement, l’histoire illumine mais ne justifie rien. Les mécanismes visibles dans l’Europe moderne précoce — sélection compétitive, élimination modérée, consolidation coercitive — opèrent dans les contextes contemporains. Mais les voies par lesquelles les États modernes précoces résolurent la fragmentation sont indisponibles aujourd’hui. L’analyse structurelle doit identifier les mécanismes sans présumer la répétition des résultats.

La tâche analytique fondamentale n’est donc pas la prescription mais la cartographie de configuration : identifier quelles variables structurelles sont présentes, quels seuils ont été franchis, et quelles possibilités politiques demeurent. Dans les sociétés fragmentées et armées où le pouvoir coercitif est dispersé, les acteurs non-négociables conservent la capacité, et les puissances externes rivalisent, la prédiction structurelle est que l’ouverture politique déstabilisera plutôt que stabilisera — à moins que la configuration puisse être déplacée par l’élimination des acteurs non-négociables, l’établissement d’un équilibre coercitif, ou la création de garanties externes crédibles. Là où ces interventions sont impossibles, la trajectoire vers la fragmentation persistante ou l’élimination des groupes vulnérables suit une logique structurelle, non un échec moral. »

«  »«L’opposition au régime ba‘thiste s’était organisée au cours des décennies précédentes. Au lendemain de la guerre du Golfe, elle est composée d’une galaxie de mouvements oppositionnels, intégrant des groupes islamistes, qui se rencontrent pour préparer l’organisation du pouvoir dans un Irak post-Saddam Hussein. Dans les années 1990, une série de conférences de ces mouvements d’opposition pose les bases du système politique qui se déploiera à partir de 2003. C’est notamment à l’occasion de la conférence tenue dans la ville kurde irakienne de Salah al-Din, en 1992, qu’est entériné le principe de répartition par quotas ethno-confessionnels respectant la composition estimée de la société irakienne, et établissant donc, à l’échelle nationale mais particulièrement dans l’Irak hors région autonome du Kurdistan, la domination de partis issus de l’islam politique chiite. C’est par exemple en vertu de ce principe que le Premier ministre irakien est nécessairement chiite, le président de la République kurde, et le président de la Chambre des représentants sunnite. Quoique souvent réduite au caractère confessionnel, la répartition par quotas est aussi une répartition partisane, c’est-à-dire un système d’allocation de postes en fonction de l’appartenance à un parti politique. Si la répartition « ethno-confessionnelle » vise à mettre en place un champ du pouvoir représentatif d’une certaine lecture de la société irakienne en 2003, la répartition « partisane », quant à elle, traduit moins un souci de représentativité que de verrouillage du champ du pouvoir par des acteurs partisans ne disposant pas de véritable base sociale. Les partis qui reviennent d’exil cherchent en effet moins à créer une adhésion et à se construire comme des partis de masse qu’à bâtir un système politique qui assure leur persistance au pouvoir et leur emprise sur les institutions. Les gagnants du nouvel ordre politique se limitent à un nombre restreint de groupes partisans, à leurs alliés et leurs clientèles. Si l’on excepte les partis kurdes, qui reproduisent les mêmes logiques de verrouillage dans le champ politique de la Région autonome du Kurdistan, le champ politique de l’État fédéral irakien se trouve ainsi dominé et fermé par les acteurs partisans que la répartition par quotas confessionnels fait accéder au pouvoir au nom de la confession majoritaire dont ils sont issus. La répartition partisane par quotas conforte leur domination en tant que partis issus de l’islam politique chiite sans qu’ils aient à se soucier de leur représentativité, c’est-à-dire de leur base. .»

« La déliquescence d’un certain nombre d’États du monde arabe ayant sombré dans la guerre civile ces dernières années a suscité une revivification du discours selon lequel les pays de la région ne pourraient survivre qu’au prix de l’autoritarisme d’un homme fort. Cette nostalgie autoritaire a ses adeptes chez maints responsables politiques occidentaux ; elle traduit cependant au mieux une grave amnésie, au pire un mépris insultant. Les Irakiens ne s’y trompent pas, qui constatent avec désolation qu’« UN SADDAM A ETE REMPLACE PAR DE MULTIPLES PETITS SADDAMS ». Si l’invasion de 2003 constitue l’un des premiers et immenses crimes de notre siècle, si les souffrances qu’endure le peuple irakien aujourd’hui sont sans le moindre doute le résultat direct de l’ordre politique inique et originellement vicié qu’elle a mis en place, il convient, aussi, de montrer et de garder en mémoire combien cet ordre-là a également accentué certaines pratiques qui lui préexistaient. Ainsi, la guerre entreprise par les États-Unis en Irak il y a 20 ans marque à la fois une rupture brutale dans l’ordre social, économique et politique, notamment par la destruction des infrastructures du pays, tout comme elle renforce et cristallise des logiques confessionnelles et la violence milicienne qui lui préexistait. Conjurer cette malédiction prendra peut-être vingt ans de plus ; mais d’un pays dont plus de la moitié de la population déjà est née après 2003, dont des centaines de milliers de citoyens continuent chaque année de braver les menaces et la mort pour dire leur refus de l’arbitraire, de la violence, de la corruption, du confessionnalisme et des ingérences étrangères d’où qu’elles viennent, il est permis d’espérer l’impossible. »

Robin Beaumont, Docteur en science politique

« « Lorsque la République islamique commencera à se fissurer, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique ne se contentera pas de regarder les décombres s’effondrer. Il agira – méthodiquement, opportunément, et selon des plans déjà répétés – pour s’assurer que le régime ne prenne pas réellement fin, mais qu’il ne fasse que changer de costume.

Ce n’est pas une conjecture née du cynisme. C’est la logique institutionnelle d’une garde révolutionnaire conçue pour survivre aux individus, pour protéger l’architecture du pouvoir plutôt que le visage sur les affiches, et pour considérer chaque rupture politique comme une occasion de se réinventer.

Le CGRI n’a pas été créé comme une formation militaire conventionnelle. Il a été conçu comme le garant du régime : une idéologie armée dotée de ses propres organes de renseignement, de ses propres réseaux de patronage et d’approvisionnement, et de son propre empire commercial. Pendant des décennies, il a perfectionné une doctrine de survie que l’on peut formuler simplement : si le centre vacille, resserrer le périmètre ; si la légitimité s’effondre, fabriquer la nécessité ; si l’opinion publique se retourne, faire apparaître l’alternative comme pire. La plus grande crainte de la Garde n’est pas de perdre une élection. C’est de perdre son caractère indispensable.

C’est pourquoi la phase la plus dangereuse de la lutte iranienne pourrait ne pas être l’insurrection elle-même, mais le moment où le CGRI commencera à mettre en œuvre ses plans de contingence. Lorsque « Rome » brûlera – quand les rues se rempliront, que le clergé paniquera et que la bureaucratie hésitera – de nombreux commandants chercheront à approcher l’opposition et à feindre une conversion tardive au patriotisme. Ils arriveront avec des voix tremblantes et des formules soigneusement choisies : inquiétude pour le pays, souci de la stabilité, horreur face à la violence qu’ils ont eux-mêmes administrée auparavant. Ils proposeront leur coopération. Ils plaideront pour « l’ordre ». Ils suggéreront que l’avenir a besoin d’eux. Certains seront sincères ; beaucoup ne le seront pas. Mais le schéma sera structuré : des défections contrôlées destinées à préserver l’institution tout en abandonnant les peaux les plus discréditées.

L’objectif visé est évident. Le CGRI tentera de s’emparer du moment de transition et de se présenter comme l’unique rempart entre l’Iran et le chaos. Il affirmera que sans la Garde, le pays deviendra la Syrie ; que sans la Garde, des puissances étrangères envahiront ; que sans la Garde, des séparatistes déchireront la nation. Il le fera parce que la peur a toujours été sa monnaie d’échange, et parce qu’il sait que des populations anxieuses peuvent être poussées à accepter leur geôlier familier comme prix à payer pour éviter un désordre inconnu.

Il ne faut pas sous-estimer l’imagination stratégique à l’œuvre ici. Il existe plusieurs voies par lesquelles le CGRI peut tenter de conserver son emprise tout en faisant semblant de l’avoir lâchée.

L’une est la manœuvre du « régime de l’intérieur » : un nouvel agencement dans lequel les réseaux supérieurs du CGRI conservent le contrôle de la sécurité, du renseignement, des ports, des douanes et des industries clés, tandis qu’une façade politique plus douce est offerte au monde comme preuve du « changement ». C’est le tour de passe-passe privilégié par les systèmes autoritaires lorsqu’ils cherchent un allègement des sanctions et une réhabilitation diplomatique : changer la rhétorique, remanier le personnel, préserver les instruments.

Une autre est la stratégie souterraine : s’il ne peut dominer ouvertement, il peut saboter. Une Garde qui a passé des décennies à former des supplétifs et à mener des opérations déniables sait comment fomenter le désordre sans laisser de signature nette. Elle peut encourager la violence de rue par des intermédiaires, semer des tensions confessionnelles et ethniques, et recourir à des perturbations ciblées – infrastructures énergétiques, transports, communications – pour donner l’image d’un nouvel ordre incompétent. Le but n’est pas seulement la vengeance. Il s’agit de créer les conditions dans lesquelles la population suppliera pour « la sécurité », et où la Garde – ayant fabriqué l’insécurité – se proposera comme remède.

Une troisième voie est la décapitation d’un leadership de transition authentique. S’il existe des figures capables de susciter une loyauté réelle – celles qui se sont tenues aux côtés du peuple dès le début, et celles autour desquelles pourrait se construire une restauration nationale cohérente – le CGRI cherchera à les isoler, à les compromettre ou à fracturer leur coalition. Il s’appuiera sur ses techniques les plus anciennes : infiltration, chantage, scandales fabriqués et instrumentalisation de la rumeur. Et oui, il réactivera l’incantation favorite du régime : le spectre de « l’ingérence étrangère », non comme analyse mais comme poison – utilisé pour délégitimer une opposition authentique en la présentant comme agent de l’extérieur, et pour justifier la coercition continue au nom de la défense de la souveraineté.

Ce n’est pas de la paranoïa. C’est un avertissement concernant des protocoles. Le CGRI est une bureaucratie de la coercition. Les bureaucraties, contrairement aux foules, planifient. Elles tiennent des dossiers. Elles cultivent des relais. Elles cartographient les loyautés. Elles gardent des options ouvertes. Elles sont capables, la même semaine, de tirer sur des manifestants et d’envoyer des « émissaires discrets » vers des cercles d’opposition pour proposer un accord. Ce n’est pas une contradiction ; c’est une méthode.

Que faire alors, si l’Iran veut éviter le destin classique des révolutions : une victoire confisquée par ceux qui contrôlaient les armes ?

Premièrement, les Iraniens – et ceux qui les soutiennent – doivent rejeter le mensonge séduisant selon lequel la stabilité exige la domination continue de l’appareil même qui a détruit la vie civique. La stabilité n’est pas la perpétuation de la peur. La stabilité est le rétablissement du droit.

Deuxièmement, toute transition digne de ce nom doit établir des procédures disciplinées pour traiter les défecteurs potentiels et les responsables sécuritaires : filtrage, documentation, divulgations vérifiées, clémence conditionnelle pour les délits mineurs, et poursuites pour les crimes graves. Le CGRI survit par la destruction des preuves et l’effacement de la responsabilité. La transition doit survivre par l’inverse : archives préservées, chaînes de commandement exposées, circuits financiers sécurisés.

Troisièmement, il doit y avoir, dès le départ, une planification explicite de la réforme du secteur de la sécurité et du démantèlement économique. Le CGRI n’est pas simplement une « force ». C’est une économie politique. Un nouvel Iran ne peut respirer tant que cet État parallèle conserve son empire commercial et sa portée de renseignement. Ce n’est pas un appel à la vengeance. C’est l’exigence minimale d’un État normal.

Enfin, les Iraniens doivent pratiquer la discipline la plus difficile de la libération : faire confiance aux courageux sans devenir crédules ; accepter l’aide sans abandonner l’avenir à des opportunistes de la dernière heure. À l’instant décisif, beaucoup demanderont le pardon. Certains le mériteront. Mais aucune nation n’est tenue de construire sa maison nouvelle sur les fondations de l’ancienne prison.

Si les plans du CGRI réussissent, l’Iran ne s’effondrera pas dans la liberté. Il s’effondrera dans une instabilité gérée – une crise permanente dont la Garde tirera pouvoir, profit et prétendue indispensabilité. Voilà le danger. Ce n’est pas la chute de la République islamique qui doit nous effrayer. C’est la perspective que, faute de vigilance, la même machinerie survive aux flammes et règne sur les cendres. »

The Blogs: How the Iranian regime plans to survive its own collapse | Catherine Perez-Shakdam | The Times of Israel

Les voix qui appellent à freiner la guerre en Iran

« La première semaine de frappes américano-israéliennes sur l’Iran (28 février – 6 mars 2026) a déclenché un débat mondial intense sur la nécessité d’un cessez-le-feu et d’un dialogue avec ce qu’il reste du régime iranien, en particulier le CGRI. L’élimination en 40 secondes de plus de 40 dirigeants iraniens The Jerusalem Post — dont le Guide suprême Khamenei, Wikipedia +3 le commandant du CGRI Mohammad Pakpour, Al Arabiya Wikipedia le chef d’état-major Abdolrahim Mousavi et le ministre de la Défense Aziz Nasirzadeh The Jerusalem Post +6 — a créé un paradoxe stratégique majeur : les États-Unis et Israël détruisent systématiquement les interlocuteurs avec lesquels ils devraient négocier. Ce paradoxe est au cœur d’un débat qui traverse la presse mondiale, les think tanks et les cercles diplomatiques. Les appels au cessez-le-feu proviennent d’Oman House of Commons Library (qui affirme qu’un accord était « à portée de main » quelques heures avant les frappes), Al Jazeera du secrétaire général de l’ONU, United Nations +3 de la Chine, de la Russie, CNBC Crisis Group de l’ECFR, de l’International Crisis Group, de Brookings, et de multiples voix dans la presse anglo-saxonne, française et allemande — tandis que le camp pro-intervention (administration Trump, Israël, Allemagne de Friedrich Merz) refuse toute désescalade.


Le paradoxe de la décapitation : tuer ceux avec qui négocier

Le constat le plus frappant — et le plus unanimement partagé par les analystes — porte sur ce que le Middle East Institute a formulé le plus explicitement : « Les efforts pour créer un canal de négociation en vue d’un cessez-le-feu sont compliqués par le fait que les États-Unis et Israël ciblent et cherchent activement à tuer les dirigeants du régime iranien » Middle East Institute qui seraient précisément les partenaires de négociation. Trump lui-même a résumé ce paradoxe avec une franchise brutale sur Fox News : « The people we had in mind are dead. Now we have another group. They may be dead also… Pretty soon, we’re not going to know anybody. » The Jerusalem Post +2

Les experts en sécurité ont massivement convergé sur un point : la décapitation ne signifie pas l’effondrement du CGRI. Ali Alfoneh (Arab Gulf States Institute), cité par Al Jazeera le 1er mars, a rappelé que l’ancien chef du CGRI Jafari avait « intentionnellement décentralisé le CGRI pour garantir que l’organisation puisse survivre à une décapitation, et même à la chute de la capitale, Téhéran ». Al Jazeera L’ECFR a détaillé l’existence de 31 unités provinciales autonomes du CGRI disposant d’une autorité de commandement indépendante. Nex24 Michael Mulroy, ancien sous-secrétaire adjoint à la Défense américain, a averti que sans « troupes au sol », l’appareil sécuritaire « peut survivre simplement en maintenant sa cohésion ». Al Jazeera Afshon Ostovar (Naval Postgraduate School), interrogé par NBC News, a résumé : « Même s’ils remplacent le Guide suprême, ce qui reste du régime, c’est le CGRI. Et le CGRI sera le dernier vestige debout. » NBC News

Le Chertoff Group a formulé la conséquence stratégique de ce constat : « Plus le système iranien est dégradé, plus une négociation risque de ressembler à une course pour identifier un signataire plutôt qu’à un processus classique de marchandage. » The Jerusalem Post The Jerusalem Post Al Jazeera a rapporté le 6 mars Al Jazeera la nomination d’Ahmad Vahidi comme troisième commandant du CGRI en moins d’un an Wikipedia House of Commons Library — après Hossein Salami (tué en juin 2025) et Pakpour (tué le 28 février 2026) Al Arabiya +3 — illustrant cette rotation vertigineuse au sommet d’une institution qui, elle, perdure.


Des voix multiples appellent au cessez-le-feu et à la diplomatie

Les appels à l’arrêt des hostilités proviennent de cercles extrêmement divers — diplomatiques, académiques, journalistiques et institutionnels — formant un paysage de contestation bien plus large que ce que l’administration Trump reconnaît publiquement.

Sur le plan diplomatique, le ministre des Affaires étrangères d’Oman, Badr al-Busaidi, The Soufan Center Al Jazeera a lancé le 3 mars un appel explicite : « Oman réaffirme son appel à un cessez-le-feu immédiat et à un retour à une diplomatie régionale responsable. Il existe des portes de sortie. Utilisons-les. » Al Jazeera Le secrétaire général de l’ONU António Guterres a condamné les frappes comme ayant « gaspillé » une opportunité diplomatique, House of Commons Library Crisis Group déclarant qu’« il n’existe pas d’alternative viable au règlement pacifique des différends internationaux ». United Nations Le Haut-Commissaire aux droits de l’homme Volker Türk a affirmé que « le retour à la table de négociation est la seule et unique voie pour mettre fin aux tueries ». OHCHR La Chine a exigé un « cessez-le-feu immédiat », la Russie un « retour immédiat à la voie politique et diplomatique », PBS +2 le Pakistan une « reprise urgente de la diplomatie », Al Jazeera et le pape Léon XIV a déclaré que « la paix ne peut naître des menaces ou des armes, seulement de négociations responsables ». Wikipedia

Dans la presse anglo-saxonne, les voix critiques sont nombreuses. Le Boston Globe a publié le 6 mars un éditorial d’Abdallah Fayyad intitulé « The Iran War and the End of Diplomacy », citant Richard Gowan (ICG) sur le « déficit de confiance énorme » que les États-Unis subiront dans toute diplomatie future. The Boston Globe Foreign Affairs a publié plusieurs analyses majeures : Nate Swanson (Atlantic Council, ancien directeur Iran au NSC), dans « Why Iran Will Escalate », a qualifié le conflit de « guerre de choix, pas de nécessité » et rappelé que l’Iran n’avait accepté le cessez-le-feu de 1988 avec l’Irak que lorsque la survie même de la République islamique était menacée. Foreign Affairs Andrew P. Miller (Center for American Progress) a souligné dans Foreign Affairs que « depuis l’assassinat de Qassem Soleimani en 2020, aucun dirigeant iranien individuel n’a été particulièrement important pour le régime » et que le CGRI est « suffisamment cohérent et dévoué pour reprendre ses opérations rapidement ». Foreign Affairs Le CNBC a rapporté le 5 mars que seulement 25 % des Américains soutiennent les frappes (sondage Reuters/IPSOS), Le Grand Continent et que Suzanne Maloney (Brookings) estimait que « ce que nous voyons va être plus compliqué que ce que la Maison-Blanche espérait ». CNBC

En France, le débat a été structuré par l’allocution de Macron du 3 mars : le président a jugé les frappes « en dehors du droit international » ecfr tout en attribuant « la responsabilité première » à l’Iran, CNN et a déclaré avec l’Allemagne et le Royaume-Uni qu’« un arrêt au plus vite des frappes est souhaitable ». Mais il n’a pas prononcé le mot « cessez-le-feu » — ce qui lui a valu des critiques acerbes à gauche. Jean-Luc Mélenchon Franceinfo (LFI) a explicitement demandé un « cessez-le-feu immédiat au Moyen-Orient », qualifiant les frappes de « négation du droit international ». Pravda France JDD Fabien Roussel (PCF) a appelé à « refuser la spirale de la surenchère militaire » et à « un cessez-le-feu, la reprise des négociations sous l’égide des Nations unies ». Pravda Le Mouvement de la Paix a publié le 1er mars une tribune demandant « une réunion extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies ». Radsi


Les think tanks dessinent les « off-ramps » possibles

L’ensemble des grands think tanks internationaux a produit, entre le 28 février et le 6 mars, des analyses articulant les voies de sortie de crise — avec des niveaux de véhémence variables mais un constat partagé sur l’absence de stratégie post-conflit de Washington.

L’ECFR a été le plus incisif. Ellie Geranmayeh et Julien Barnes-Dacey ecfr Pravda Trump ont publié trois textes majeurs en une semaine. Le 28 février, « Trump’s Strikes on Iran Are an Illegal War of Choice » posait le diagnostic : Trump « n’a laissé aucune porte de sortie sauf la capitulation totale ». European Council on Foreign Relations Le 5 mars, « Strategic Lunacy » qualifiait la réponse européenne collective de « folie stratégique » European Council on Foreign Relations ecfr et appelait les Européens à « investir massivement dans la diplomatie pour pousser Washington et Téhéran vers un cessez-le-feu et un retour à la table de négociation ». European Council on Foreign Relations L’ECFR a spécifiquement averti que l’offre d’amnistie de Trump au CGRI « échoue complètement à saisir la motivation à la fois nationaliste et idéologique » des Gardiens, PBS et que leurs réseaux de loyauté « continueront probablement à combattre à travers une guerre d’insurrection similaire à celle qui a miné l’Irak après l’invasion américaine de 2003 ». European Council on Foreign Relations

Brookings a mobilisé plus de 30 experts dans un dossier collectif publié le 3 mars, « After the Strike: The Danger of War in Iran ». Philip Gordon, dans une intervention le 5 mars, a directement plaidé pour un « off-ramp » en déclarant : « La partie relativement facile, c’est en fait de se débarrasser du régime. La partie infiniment plus difficile, c’est de combler le vide que vous créez inévitablement. » Brookings Steven Heydemann a identifié trois scénarios possibles — survie affaiblie du régime, remplacement par des dirigeants plus répressifs, ou effondrement suivi d’un conflit prolongé — et conclu que « Trump et Netanyahu ont peut-être créé les conditions d’un scénario perdant-perdant ». Brookings Suzanne Maloney a insisté sur la priorité de « créer une structure d’incitations pour que le prochain dirigeant de l’Iran soit incité à construire un avenir différent ». Brookings

L’International Crisis Group, dont Ali Vaez est le directeur du projet Iran, avait publié dès le 23 février un avertissement prémonitoire (« The U.S. and Iran Can Still Avoid a War »), Crisis Group International Crisis Group puis organisé le 3 mars un « 360° Crisis Briefing » explorant « les voies diplomatiques de désescalade pour prévenir une guerre plus large et prolongée ». Crisis Group Richard Gowan (ICG) a été largement cité Crisis Group dans le Boston Globe sur la destruction du capital de confiance diplomatique américain. The Boston Globe

Carnegie a organisé le 6 mars un panel réunissant Ali Vaez, Suzanne Maloney et Robert Malley Carnegie Endowment (Yale, ancien émissaire Iran). Carnegie Endowment for International Peace Karim Sadjadpour (Carnegie) a averti Carnegie Endowment for International Peace sur CBS, NPR et CNBC que « les batailles internes au sein des Gardiens de la Révolution seront le facteur déterminant » NPR et que les successeurs probables de Khamenei sont « précisément les gens qui ont construit et supervisé les programmes nucléaire et balistique ». The National Interest

Chatham House a directement invoqué le parallèle avec l’Irak de 2003 : « Le parallèle avec la guerre d’Irak de 2003 est difficile à ignorer. Cette guerre a montré qu’effondrer un régime est bien plus facile que façonner ce qui suit. » Chatham House Sanam Vakil, directrice du programme Moyen-Orient, a souligné que « le CGRI est un véritable complexe militaro-industriel qui gère une grande partie de l’économie, et l’un de ses membres pourrait finir aux commandes ». Chatham House

Du côté français, Marc Hecker (directeur exécutif de l’IFRI) a esquissé un « scénario minimaliste » incluant « un arrêt relativement rapide des opérations militaires puis l’ouverture d’une phase diplomatique » où les dirigeants iraniens « très affaiblis et sous la menace d’une reprise des hostilités, seraient contraints de faire des concessions majeures ». Ifri Thierry Coville (IRIS), sur France 24 et franceinfo, a dénoncé un « piétinement total du droit international » et souligné que « l’Iran n’enrichit plus l’uranium depuis juin 2025 ». France 24 Pascal Boniface (IRIS) a publié le 6 mars un « premier bilan géopolitique » notant la divergence potentielle des objectifs américains et israéliens à moyen terme. IRIS


La société civile iranienne prise en étau

Le débat sur le rôle de la société civile iranienne dans toute transition est traversé par une contradiction douloureuse, que plusieurs analystes ont explicitée. Foreign Affairs a rappelé que les manifestations de janvier 2026 — les plus importantes depuis 1979, déclenchées par l’effondrement économique Amnesty International +3 et portées par le mouvement « Femme, Vie, Liberté » — avaient été écrasées dans le sang OHCHR par le CGRI Foreign Affairs avec un bilan estimé entre 3 000 et 36 000 morts selon les sources. Brookings +6 Mais le même article avertissait : « Une attaque de Trump endommagerait le mouvement de protestation bien plus que le régime » et « les Iraniens dans le pays n’ont aucun désir d’un changement de régime mené par les États-Unis. Ils l’ont vu échouer à leurs propres frontières en Irak et en Afghanistan. » Foreign Affairs

Karim Sadjadpour (Carnegie) a souligné un fait crucial Carnegie Endowment for International Peace : environ 80 % de la société iranienne s’oppose au régime, mais aucune opposition unifiée n’existe. Yahoo! Brookings a noté l’absence de « leadership politique alternatif viable ». Brookings +2 L’ECFR a formulé des recommandations concrètes : aider les Iraniens à retrouver l’accès à Internet (coupé depuis janvier), Chatham House faire pression pour la libération des prisonniers politiques, European Council on Foreign Relations travailler avec la Turquie sur l’aide humanitaire. ecfr La Confédération syndicale internationale (CSI) a déclaré le 2 mars : « Un changement de régime ne peut être imposé par la force. Le peuple iranien doit lui-même décider qui doit gouverner son pays. » International Trade Union Confederation Le Mouvement de la Paix français a exprimé sa « solidarité avec le peuple iranien qui est à la fois victime de la répression du régime actuel, des bombardements des USA et d’Israël, et de ce fait empêché de construire une transition démocratique ». Radsi


L’Irak de 2003, précédent le plus invoqué et le plus redouté

Les précédents historiques invoqués par les analystes dessinent un tableau convergent et alarmant. L’Irak de 2003 est de loin le parallèle le plus cité — par Chatham House (« Le parallèle est difficile à ignorer »), Chatham House l’ECFR (« une guerre d’insurrection similaire à celle qui a miné l’Irak »), European Council on Foreign Relations Brookings (Philip Gordon : « Les États-Unis se sont retrouvés au sol pendant plus de huit ans »), Brookings Democracy Now (« Trump répète-t-il la « guerre éternelle » de Bush en Irak ? »), EA WorldView (« Manufacturing Consent: Trump’s Iran 2026 Is A Sequel To Iraq 2003 »), et le CFR. Niall Ferguson (The Free Press, 28 février) a tenté de nuancer ce parallèle en arguant que l’absence d’invasion terrestre distingue fondamentalement 2026 de 2003 The Boston Globe The Free Press — mais l’ECFR et Chatham House ont rétorqué que c’est précisément cette absence qui rend impossible un véritable changement de régime.

Parmi les autres précédents mobilisés : la guerre Iran-Irak (1980-1988), citée par Nate Swanson dans Foreign Affairs pour rappeler que l’Iran n’avait accepté le cessez-le-feu qu’au bord de l’effondrement existentiel Foreign Affairs ; l’Afghanistan, invoqué par Carnegie et Brookings comme exemple de nation-building raté Apple Podcasts ; la Libye, mentionnée par l’ECFR European Council on Foreign Relations ; l’assassinat de Soleimani (2020), cité par Andrew Miller (Foreign Affairs) pour démontrer que le CGRI avait continué à fonctionner sans interruption Foreign Affairs ; et le Venezuela de 2026, modèle préféré de Trump (« Les dirigeants peuvent être choisis »), universellement jugé inapplicable à l’Iran. The Jerusalem Post L’exigence de « capitulation inconditionnelle » formulée par Trump le 6 mars Wikipedia évoque implicitement les précédents de l’Allemagne et du Japon de 1945, bien que cette analogie ne soit pas encore explicitement développée dans les analyses publiées.


Le clivage stratégique : ceux qui refusent toute porte de sortie

Face à ces appels multiples, le camp de la continuation des frappes reste puissant. L’administration Trump refuse toute négociation immédiate : un haut responsable a déclaré à CNN que « nous n’utilisons personne comme interlocuteur. C’est une action militaire, et elle doit suivre son cours ». CNN Israël a promis « d’assassiner quiconque remplacerait Khamenei ». CNN L’Iran lui-même, dans sa posture publique, refuse le cessez-le-feu — le ministre Araghchi a déclaré le 5 mars : « Nous ne demandons pas de cessez-le-feu, et nous ne voyons aucune raison de négocier. » The Times of Israel CNBC Cependant, CNN et le New York Times ont révélé le 4 mars que le ministère iranien du Renseignement avait secrètement contacté la CIA via un pays tiers pour discuter des conditions d’un arrêt du conflit The Jerusalem Post +3 — tandis que Netanyahu, selon Axios (5 mars), soupçonnait l’existence de négociations secrètes américano-iraniennes et en demandait des comptes à Trump. Medias-Presse

L’Allemagne de Friedrich Merz, reçue à la Maison-Blanche le 3 mars, Council on Foreign Relations Wikipedia s’est singularisée en Europe en refusant de « faire la leçon » aux alliés sur le droit international European Council on Foreign Relations +3 — une position vivement critiquée par Stefan Reinecke dans le taz comme « ruinant le soft power de l’UE et de l’Allemagne » Legal Tribune Online et par l’ECFR comme une « folie stratégique ». European Council on Foreign Relations L’Espagne, à l’inverse, a qualifié les frappes de « guerre illégale » Wikipedia et expulsé les avions militaires américains de ses bases, s’attirant des menaces d’embargo commercial de Trump. Al Jazeera


Conclusion : une fenêtre diplomatique qui se referme

Le tableau qui se dessine entre le 28 février et le 6 mars 2026 est celui d’un consensus analytique grandissant sur la nécessité d’une porte de sortie diplomatique, coexistant avec une absence quasi-totale de mécanisme pour la mettre en œuvre. Les think tanks les plus influents — ECFR, Brookings, ICG, Carnegie, Chatham House — convergent sur trois constats fondamentaux. Premièrement, le CGRI survivra à la décapitation de son commandement Palestine Chronicle The Soufan Center grâce à sa structure décentralisée Pravda The Chertoff Group et constituera inévitablement l’interlocuteur dominant de tout processus post-conflit. Deuxièmement, le changement de régime par les airs est historiquement voué à l’échec et risque de produire un résultat pire que le statu quo ante. European Council on Foreign Relations +3 Troisièmement, la société civile iranienne — qui porte les aspirations démocratiques les plus profondes — est simultanément écrasée par le régime Brookings et menacée par les bombardements.

La question la plus aiguë reste celle que personne ne formule encore ouvertement : faut-il permettre au CGRI de se réorganiser, de désigner un porte-parole, et d’entrer dans un processus de négociation ? Aucun think tank n’a explicitement recommandé un « engagement formel avec le CGRI en tant qu’institution » — le tabou reste puissant. Mais la logique de toutes les analyses y conduit inexorablement. Le contact secret entre le renseignement iranien et la CIA, révélé le 4 mars, suggère que les canaux existent déjà. The Jerusalem Post +3 La question n’est plus de savoir s’il faudra dialoguer avec ce qui reste du pouvoir iranien, mais si ce dialogue interviendra avant ou après que le conflit n’ait engendré des conséquences irréversibles The Soufan Center — pour l’Iran, pour la région, et pour l’architecture du droit international. »

« Un chiffre révèle la profondeur du dilemme iranien : 43% des Iraniens se déclarent ouverts à un régime autoritaire dirigé par un « homme fort », particulièrement en zones rurales et parmi les moins éduqués. Ce n’est pas un soutien idéologique au régime actuel mais une méfiance envers le chaos, alimentée par la mémoire collective des catastrophes régionales. » qu ecla ne se transforme pas enchamp d efactions? « « Un peuple divisé et désemparé, des institutions en ruine […], une espèce de terre brûlée propre a devenir le champ clos des factions et le cimetière des libertés perdues? […] Les français espéraient le salut, ils… »

Julian Jackson, De Gaulle

«Pour tous ceux qui ont sérieusement examiné le tableau de la situation actuelle du Comtat, il n’est pas douteux que, revenir sur le passé, c’est inévitablement troubler l’avenir, et c’est de l’avenir que le Corps législatif, quand il délibère sur les grandes questions d’intérêt public et de police constitutionnelle, doit principalement s’occuper c’est à cela qu’il doit savoir tout sacrifier. Tous les Comtadins sont, ainsi que je l’ai dit plus haut, parties plus ou moins dans les troubles du Comtat; il faudra bien cependant les considérer comme citoyens, comme individus désintéressés; car sans cela il ne pourrait y avoir d’information. Que s’ensuivrait-il? appellera-t-on les citoyens à déposer les uns contre les autres, après s’être livrés des combats sanglants? Le sanctuaire de la justice va donc devenir pour eux un nouveau champ de bataille, où ils se feront une guerre mille fois plus meurtrière encore. On va rouvrir tant de plaies qui sont à peine fermées, ranimer tous les germes de dissensions et dé discorde civile; invétérer toutes les haines, perpétuer à jamais de courts ressentiments: bientôt donc ces malheureuses contrées seront inaccessibles pour toujours à toutes les douceurs et à tous les charmes de l’union, de la fraternité et des vertus sociales sur lesquelles reposent le plus efficacement le bonheur des hommes. »

Archives parlementaires de 1787 à 1860, Jérôme MAVIDAL

« Je ne sais si le lecteur partage ce sentiment; mais il me semble que cette perspective de vertu, de bonheur et d’immortalité, que la philosophie promet à la société, fait un contraste déchirant avec la corruption, la misère et la mort qu’elle lui a données. Ah! que le sage se console s’il veut, par ces chimériques espérances, des erreurs, des crimes, des injustices, dont la terre est encore souillée, et même de celle dont il est lui-même la victime; mais qu’il s’abstienne de présenter ces consolations derisoires à l’homme que ces funestes chimères ont plongé dans la misère et la douleur, et à la société que sa vanité et ses systèmes ont précipité dans l’abîme du malheur et de la corruption ! »

ARCHIVES PARLEMENTAIRES DE 1787 A 1860 RECUEIL COMPLET DES DÉBATS LÉGISLATIFS & POLITIQUES DES CHAMBRES FRANÇAISES IMPRIMÉ PAR ORDRE DU SÉNAT ET DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS SOUS LA DIRECTION DE M. J. MAVIDAL CHEF DU BUREAU DES PROCÈS – verbaux , de l’EXPÉDITION DES LOIS , DES PÉTITIONS , DES IMPRESSIONS ET DISTRIBUTIONS DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS ET DE M. E. LAURENT BIBLIOTHÉCAIRE DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DEUXIÈME SÉRIE SECONDE TOME LIX RESTAURATION

« La question est : à quel moment un accord imparfait qui arrête le massacre devient-il moralement supérieur à la poursuite d’objectifs maximalistes qui accumulent les morts? Nixon calcula que 21 000 vies américaines valaient moins que sa victoire électorale. Poutine calcule qu’un million de Russes valent moins que la survie de son régime. Trump calcule qu’un « deal » vaut mieux que le soutien patient jusqu’à la victoire ukrainienne.

Les citoyens doivent rejeter ces calculs cyniques. Le droit de demander « pourquoi encore un mois? » à leurs dirigeants n’est pas de la naïveté — c’est de l’exigence morale. Chaque jour de 2025 reproduit le choix de Nixon en 1968 : privilégier l’ambition politique ou arrêter le massacre. L’Histoire a tranché sur Nixon. Elle tranchera sur nous tous. »

« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «

Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz

« Comme le note Jean-Pierre Filiu dans son analyse de l’ »État profond » au Moyen-Orient, le régime syrien a délibérément instrumentalisé et renforcé les groupes djihadistes pour discréditer l’opposition. Cette stratégie trouve son miroir dans l’analyse des mukhabarat régionaux : en Égypte, la contre-révolution de 2013 menée par Sissi écrase le Printemps arabe avec l’appui des services de renseignement ; en Tunisie, les tentatives de réforme des mukhabarat restent fragiles et régressent sous Kaïs Saïed ; en Irak, le démantèlement catastrophique des services de sécurité en 2003 par Paul Bremer crée le vide sécuritaire qui permet la montée de l’État islamique. »

« Le cardinal de Mazarin eut la gloire de terminer la querelle au profit du trône, sans verser de *sang, et par conséquent sans qu’on puisse l’accuser d’avoir couvert de l’intérêt de son maître le désir de venger ses injures personnelles. Dans les premières pages de cette Introduction, j’ai remarqué que les mouvements violents contre l’autorité ne servent souvent qu’à l’affermir quand ils ne sont ni préparés, ni soutenus par des Opinions, et j’ai réservé pour cette époque l’occasion de fournir une preuve irrécusable de cette assertion. »

Des opinions et des intérêts pendant la Révolution, Joseph Fiévée · 1809

«Le 22 juillet 1952, en fin d’après-midi, le colonel Gamal Abdel Nasser, 34 ans, revêt son uniforme, embrasse sa femme, confie à son frère ses cinq enfants, trois garçons et deux filles, lui remet ses 30 livres d’économie et part tranquillement renverser la monarchie, ce à quoi il travaille depuis 1949. La centaine d’officiers libres , qui ont juré de ne pas mourir avant d’avoir libéré l’Egypte du joug de la Grande-Bretagne, vont au plus simple : ils s’emparent de l’état-major de l’armée – « le bâton avec lequel Farouk massacrait son peuple », dira Nasser –, de la radio, du central téléphonique, des aéroports et des gares. Les opérations sont conduites par le 13e régiment d’infanterie et par le 1er bataillon motorisé. Les zones de Abbassiya et d’Héliopolis sont encerclées. Les vieux généraux sont arrêtés (sauf Sirri Amer qui fuit en Libye) alors qu’ils se rendent à une réunion organisée pour étudier les risques de révolution dont des fuites les ont avertis. Pas un seul coup de feu n’est tiré, pas une seule goutte de sang n’est versée (il n’y aura que deux morts, par accident). Nasser, colonel et donc gradé, est même un temps arrêté par ses propres troupes. En une nuit tout est bouclé. Dans les rues du Caire une proclamation signée Nasser est placardée : « Relève la tête mon frère, redresse le front camarade, les jours de l’oppression sont révolus. »
Qui est cet homme dont les Egyptiens entendent parler pour la première fois et qui ne sortira vraiment de l’ombre que quelques mois plus tard …»

Zakya Daoud, Nasser. Le héros des Arabes

« LES PREUVES HISTORIQUES ETABLISSENT « sans équivoque » QUE CANARIS A SABOTE DES OPERATIONS STRATEGIQUES MAJEURES, notamment en convainquant Franco de maintenir l’Espagne neutre (empêchant la capture de Gibraltar), EN TRANSMETTANT DES RENSEIGNEMENTS CRUCIAUX AUX ALLIES VIA MULTIPLES CANAUX, ET EN PROTEGEANT UN RESEAU DE RESISTANTS ANTI-NAZIS AU SEIN MEME DE L’ ABWEHR. IL A PAYE CES ACTION DE SA VIE, pendu nu le 9 avril 1945 à Flossenbürg, deux semaines avant la libération du camp. POURTANT, LES HISTORIENS MILITAIRES S’ACCORDENT SUR UN POINT CRUCIAL : même avec un Abwehr loyal et efficace, L’ ALLEMAGNE N’AURAIT PROBABLEMENT PAS GAGNE LA GUERRE, BIEN QUE CELLE-CI AURAIT PU DURER 6 à 18 MOIS DE PLUS AVEC DES CENTAINES DE MILLIERS DE MORTS SUPPLEMENTAIRES. »

Claude Ai Thèse, Extraits

  « Dans la première moitié du 15ème siècle les exactions des écorcheurs, directement liées à la mauvaise organisation des troupes et à de longues phases de démobilisation, ne sombrent pas dans l’indifférence des pouvoirs publics : de très nombreuses doléances dénoncent ces violences et poussent le roi à agir pour les juguler. Or, son objectif est ici éminemment politique : en condamnant les écorcheurs mais aussi en leur accordant parfois sa grâce, le souverain réaffirme sa place éminente dans le processus judiciaire et reconstruit son pouvoir en se posant comme le régulateur du conflit. Dans ce contexte la réforme de son armée en 1445 apparaît comme une mesure tout autant politique que militaire.

Au cours de l’époque moderne, les conflits accélèrent ces processus de politisation dans tous les pays d’Europe, ne serait-ce qu’en raison des effectifs mobilisés. La guerre, en effet, concerne de plus en plus de monde : des dizaines de milliers de combattants à la fin du XVIème siècle, des centaines de milliers pendant la France de Louis XIV, davantage encore pendant la Révolution et les guerres napoléoniennes… Le système de la milice, au XVIIIe siècle draine plus de 300 000 hommes dans les troupes françaises, une mobilisation considérable que la conscription accentue encore au début du 19e siècle. Désormais, les armées sont composées en grande partie de paysans qui se déplacent pendant plusieurs années sur de longues distances. Lorsqu’ils reviennent chez eux – s’ils n’ont pas fait souche ailleurs – ils ne sont plus tout à fait les mêmes, car ils ont connu, sous les drapeaux, des cultures, des langues, et des coutumes différentes des leurs. En brassant des populations qui s’ognoraient, en leur permettant de se découvrir parfois des intérêts communs, la guerre à grande échelle favorise les transferts culturels. Le soldat paysan, de retour chez lui, rapporte de ses voyages des expériences des observations et des nouvelles qui bénéficient à l’ensemble de la communauté à son niveau. Il contribue donc à une montée en généralité à la cristallisation d’une culture politique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Mais la politisation ne touche pas seulement les soldats et leur communauté d’origine. Elle concerne aussi les civils qui habitent les régions les plus sensibles, ceux qui subissent les passages des troupes et qui sont les plus exposés au risque d’invasion. On l’observe dès le 16ème siècle, car les citadins des régions frontalières se tournent vers l’état, conscients de leur fragilité à une époque où l’artillerie peut désormais ouvrir une brèche dans n’importe quel muraille. Même si, dans l’idéal, ils conçoivent toujours leur cité comme une petite république autonome, ils consentent parfois à sacrifier une partie de leur franchise sur l’hôtel de la sécurité et admettre la main mise de l’État sur leurs finances et leur armement pour éviter le pire. Sans doute, est-ce l’une des raisons pour lesquelles la politisation s’accélère en temps de crise de conflit : ces périodes permettant aux princes de se présenter comme un protecteur et un régulateur.  »

La politique par les Armes : Conflits internationaux et politisation (XIV – XIX siècle), sous la direction de Laurent Bourquin, de Philippe Hamon, d’Alain Hugon et de Yann Lagadec, Presse Universitaire de Rennes

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