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« L’adaptation de la pièce de Sardou

En 1889, Giacomo Puccini envoie une lettre à son éditeur, Giulio Ricordi, souhaitant obtenir les droits pour adapter La Tosca de Victorien Sardou. Sans réponse de Ricordi, Puccini laisse le projet de côté jusqu’en 1895, année où il assiste à une des représentations de la pièce avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre. Dès lors, il fait tout pour obtenir les droits de la pièce de Sardou, qui accepte que sa pièce soit adaptée.Tosca est le troisième opéra de Puccini dont le livret a été écrit par Giacosa et Illica, après Manon Lescaut (1893) et La Bohème (1896).

Au cours du travail d’adaptation, les librettistes suppriment de nombreux personnages et resserrent l’action sur trois actes au lieu de cinq, afin d’accentuer la tension dramatique, qui monte sans interruption jusqu’au dénouement. Puccini remaniera toutefois sensiblement le livret initial, notamment pour créer le monologue final de Cavaradossi, qui est aujourd’hui l’un des airs les plus connus de l’opéra.

La création à Rome

Ricordi choisit la ville de Rome, lieu de l’intrigue, pour la création de l’opéra. Manon Lescaut ayant établi sa réputation en tant que compositeur d’opéra dans toute l’Italie, Tosca est très attendu. De nombreuses personnalités assistent d’ailleurs à la première, parmi lesquelles Mascagni, Cilea et Pizzetti.La première a lieu en 1900. L’Italie connait alors une période de troubles socio-politiques, une suspension des libertés publiques étant même décidée suite à des mouvements sociaux de grande ampleur. Parallèlement, le pays assiste à une montée en puissance du mouvement anarchiste, qui aboutit à l’assassinat du roi Humbert 1er. Malgré les menaces anarchistes visant directement le Théâtre Costanzi, la première représentation eut lieu le 14 janvier 1900 après avoir été reculée d’une journée. L’opéra ne reçut pas le succès escompté par Puccini lors de la création : les critiques furent mitigées (principalement en raison de la violence qui sous-tend l’intrigue), mais le public réclama plusieurs rappels. Par la suite, l’opéra connut une meilleure réception à Rome au fil des représentations et son succès se confirma lorsque Toscanini le reprit à la Scala de Milan le 17 mars de la même année.

Clés d’écoute de l’opéra

Tosca : un opéra vériste ?

Souvent qualifié de « vériste », Tosca présente des points communs avec les opéras de ce courant. Cependant, Puccini n’a jamais revendiqué son appartenance à ce courant. Si Manon Lescaut et La Bohème, ses précédents opéras, s’approchent également par certains aspects du vérisme, les opéras ultérieurs du compositeur s’en éloignent significativement.

La peinture réaliste des sentiments offre aux personnages une profondeur psychologique exceptionnelle, en particulier pour le personnage éponyme : Puccini va plus loin que pour ses précédentes héroïnes (Manon dans l’opéra éponyme Manon Lescaut, Mimi dans La Bohème) dans l’ampleur des phrases vocales, qui mobilisent tous les registres du soprano dramatique (grave, médium, aigu). En ce sens, le rôle de Tosca préfigure les grandes figures féminines pucciniennes comme Cio-Cio San (Madame Butterfly) ou Turandot. La violence des passions qui pousse les protagonistes au meurtre peut rappeler le drame qui se joue dans Pagliacci de Leoncavallo, avec une configuration triangulaire entre Canio, sa femme Nedda et Silvio, son amant.

Enfin, Tosca se rapproche des livrets véristes par sa concision et son efficacité (l’intrigue a été simplifiée par les librettistes afin de tenir en trois actes au lieu de cinq pour la pièce originale).

Dans le traitement orchestral, Puccini ancre son opéra dans la réalité. Le compositeur se renseigne auprès d’Andrea Meluzzi, musicien du Vatican, sur les hauteurs précises des cloches de Saint Pierre de Rome en décembre 1897 et va lui-même les écouter depuis les remparts du château de Sant’Angello pour rendre précisément leur sonorité dans son troisième acte. De même, il compose la chanson du jeune berger du début de l’acte III grâce au poète romain Luigi Zanazzo, qui lui fournit un texte seyant au personnage. Le souci du détail sonore confère une dimension authentique comparable aux opéras véristes de Mascagni et Leoncavallo tels que Cavalleria rusticana (1890) ou Pagliacci (1892).

En revanche, l’intrigue se déroule en 1800 pendant l’invasion napoléonienne qui se déroule en arrière plan de l’intrigue, alors même que les compositeurs véristes cherchent à éliminer les sujets historiques. Tosca se situe donc à la frontière du vérisme, sans obéir complètement aux caractéristiques de ce courant.

D’un point de vue musical, Puccini s’inspire du modèle romantique germanique (le musicologue Julian Budden considérant même que Puccini n’a jamais été aussi proche de l’opéra wagnérien que dans Tosca) alors même que les compositeurs véristes cherchent à éviter ces influences. Ainsi, Tosca est composé tel un drame continu (ce qui est déjà le cas des précédents opéras de Puccini), la présence de leitmotiven (figures musicales des thèmes ou des personnages) allant dans le sens de cette unité dramatique. L’écriture arioso, à mi-chemin entre le récitatif et l’air et le parlé / chanté, permet d’atténuer les ruptures artificielles entre les numéros traditionnels (récitatifs, airs, ensembles). Cette fluidité dans le déroulement musical et dramatique n’a pas empêché de détacher quelques airs dans Tosca, qui sont à présent entrés dans l’histoire de l’opéra : « Recondita armonia » (Cavaradossi, acte I), « Vissi d’arte » (Tosca, acte II), « E lucevan le stelle » (Cavaradossi, acte III).»

Tosca, Histoire

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«Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet. Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »

À la recherche du temps perdu, roman de Marcel Proust, Wikipedia

« «Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense ?» »

« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »

«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie»

« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»

Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108

« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »

Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013

https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201 

« « Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »

Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique

«Sous l’Ancien Régime, la possession, l’achat et la vente d’armes à feu étaient libres[réf. nécessaire]. Dans les décennies avant la Révolution, les carrières militaires se ferment aux bourgeois et deviennent un apanage de la Noblesse[1]. La Révolution française, en supprimant la société d’ordre, bouleverse cet équilibre et les armes deviennent un symbole citoyen et le moyen de préserver la liberté de l’État et de protéger la Révolution[réf. nécessaire].

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le contrôle des armes est considérablement renforcé. Le décret-loi du 18 avril 1939, promulgué dans le but d’éviter une insurrection, prohibe les armes à feu[N 1]. Le régime de Vichy ira jusqu’à punir de mort la détention d’arme par les juifs indigènes d’Algérie[2], puis par tous les citoyens[3].

Assoupli après la guerre, le décret de 1939 ne sera pas abrogé mais explicité, il ne sera quand même plus possible d’acheter des armes (en dehors des armes de chasse) de façon libre[4]. Et en 1995, un décret restreint à nouveau sévèrement ce droit. En 2010, la refonte de la législation concernant les armes a été entamée et a été mise en application en 2013. Elle vise à simplifier la législation et à la mettre en accord avec l’UE.

La France compterait légalement 762 331 armes soumises à autorisation (actuelle catégorie B), et 2 039 726 armes soumises à déclaration[5]. Ces chiffres ne prennent en compte que les armes détenues à titre civil, et non celles détenues par l’État pour sa mission régalienne.

D’après une étude menée par l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, entre 18 et 20 millions d’armes (toutes catégories confondues, dont les armes à feu) circuleraient en France, soit une pour trois personnes. Selon ce classement, la France arriverait en septième position quant au nombre d’armes par civil, derrière les États-Unis, la Finlande et la Suisse, ce qui en ferait le 2e pays le plus armé de l’UE[6]. Mis en place en septembre 2004, Agrippa (application nationale de gestion du répertoire informatisé des propriétaires et possesseurs d’armes) recensait en septembre 2010 plus de 3 millions d’armes : 2 147 849 armes déclarées (armes de chasse et de tir) et 1 016 185 armes soumises à autorisation (armes de défense)[6]. La Chambre syndicale nationale des armuriers détaillants estime que 10 millions d’armes à feu sont actuellement en circulation dans l’Hexagone. Yves Gollety, président du Syndicat des armuriers, estime que « la France est un des pays européens qui compte le plus de chasseurs. C’est une tradition très populaire, contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne, où la chasse reste réservée aux élites. »[6].

En 2019, la France compte 1 023 000 chasseurs[7] et 200 600 tireurs sportifs[8].»

Contrôle des armes en France, Wikipédia

« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des  « si j’avais pu » et des  « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin :  « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore.  », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément.  À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.

Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais.  »

Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)

« « La Conférence des oiseaux », de Farid al-Din Attar, grand poème mystique persan, écrit dans la beauté pure de la langue persane, nous éclaire aujourd’hui avec la force d’une lumière qui a traversé les siècles sans rien perdre de son éclat.

Le peuple des oiseaux se cherche un roi. Un roi sage, puissant, rayonnant. Cette quête les conduira à traverser sept vallées : la vallée de la quête, de l’amour, de la connaissance, du détachement, de l’unité, de la stupeur, de l’effacement. Jusqu’à découvrir que le roi qu’ils cherchaient n’était pas dehors, mais dans leur reflet commun, « si morgh », « trente oiseaux ».

Ils se dépouillent de leur ego, de leur peur, de leurs préjugés, et nous offrent trois grandes leçons pour aujourd’hui.

Une leçon de responsabilité collective, une leçon d’exigence personnelle, une leçon de mesure.

Dans un monde pétri de rivalités, de tensions et de craintes, prenons ensemble le temps d’écouter cette voix qui nous parvient du XIIe siècle. Prenons le temps de grandir ensemble. »

« La Conférence des oiseaux », de Farid al-Din Attar, grand poème mystique persan, écrit dans la beauté pure de la langue persane, nous éclaire aujourd’hui avec la force d’une lumière qui a traversé… | Dominique de Villepin | 101 commentaires

Quand les mots deviennent des camisoles : le langage psychiatrique face à ses propres limites

Le certificat médical psychiatrique, pièce maîtresse des procédures de protection juridique en France, fonctionne comme un dispositif linguistique dont la précision diagnostique est inversement proportionnelle à ses effets juridiques. Des formulations vagues comme « altération des facultés mentales » ou « pathologie de la personnalité » suffisent à priver une personne de sa capacité civile, alors même que la communauté scientifique reconnaît la fragilité de ces catégories. L’ancien directeur du NIMH Thomas Insel l’a reconnu en 2013 : les diagnostics du DSM « reposent sur un consensus autour de groupes de symptômes cliniques, et non sur une mesure objective de laboratoire ». Ce constat, croisé avec les analyses de Joy Sorman sur l’incertitude fondamentale de la psychiatrie, les travaux de Klemperer et Orwell sur la manipulation du langage, et la tradition critique de Foucault à Basaglia, dessine un tableau troublant où le langage médico-légal peut devenir un instrument de contrôle social déguisé en objectivité scientifique.


« En psychiatrie, il n’y a pas de vérité qui tienne » : Joy Sorman et l’épreuve du réel

Joy Sorman a passé une année entière, un jour par semaine, dans le pavillon fermé d’un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Son récit À la Folie (Flammarion, 2021) n’est ni une enquête ni un roman, mais une plongée dans ce qu’elle nomme « une aventure du langage ». Dans un entretien à L’Humanité en janvier 2021, elle formule cette conviction devenue le titre de l’article : « Il n’y a pas de vérité qui tienne en matière de folie. » À Franceinfo, elle précise : « Même s’il n’y a pas de vérité qui tienne en psychiatrie, j’ai quand même acquis un savoir. » Le livre lui-même tranche : « Le seul principe qui vaille est d’incertitude. »

Cette incertitude n’est pas un aveu d’échec, mais un diagnostic lucide. Sorman décrit l’hôpital comme un « ring de langues » où « l’effervescence de la parole délirante se heurte à la violence de la parole psychiatrique ». Dans un chapitre saisissant analysé par la revue Diacritik, le témoignage vibrant d’un patient nommé Jordan est réduit à « une raide et laconique nomenclature médicale par la psychiatre ». Un autre patient, Franck, « refuse d’être traduit dans une autre langue, pour qui la traduction est une trahison ». L’article académique d’Itinéraires (OpenEdition, 2023) va plus loin : les termes savants tirés du DSM — « aboulie », « clinophilie », « apragmatisme » — « signifient, indépendamment de leur sens, la violence de la classification ».

Le livre oppose systématiquement deux registres : le vocabulaire singulier des patients, vivant et créatif, et le jargon normatif du DSM, qui, selon le personnage d’Eva (psychiatre), est passé de 60 pathologies dans les années 1950 à 450 aujourd’hui — un « délire classificatoire » engendrant une « surmédicalisation ». La psychologue Danièle, à la fin de l’ouvrage, pointe la « globalisation du protocole comme mise à mort du singulier ». Le psychiatre Pierre Delion, recevant le livre, qualifie cette dérive de « psychiatrie vétérinaire ».

Sorman formule aussi une observation politique essentielle : « Nous avons donné mandat un peu trop vite, sans précaution, car dorénavant il ne nous en vient plus aucun écho, nous n’avons plus notre mot à dire, nous sommes des ignorants face à la folie, dessaisis de la question, illégitimes à prendre la parole — c’est l’hôpital qui sait. » Cette phrase résonne directement avec la question des certificats psychiatriques destinés aux mesures de protection : qui a le droit de dire la vérité sur un patient, et dans quelle langue ?


Le certificat psychiatrique, ou comment des mots imprécis produisent des effets juridiques irréversibles

L’article 425 du Code civil conditionne toute mesure de protection à « une altération, médicalement constatée, soit des facultés mentales, soit des facultés corporelles de nature à empêcher l’expression de la volonté ». L’article 431 exige, à peine d’irrecevabilité, un certificat médical circonstancié rédigé par un médecin inscrit sur une liste du procureur. Ce certificat doit décrire la nature de l’altération, son évolution prévisible, et préciser si la personne doit être « assistée » (curatelle, art. 440) ou « représentée » (tutelle, art. 441).

En pratique, ces certificats fonctionnent comme des actes de langage performatifs au sens d’Austin : ils ne décrivent pas seulement un état — ils produisent une réalité juridique. Le mécanisme est redoutable. Quand un médecin écrit « nécessite d’être assistée et contrôlée d’une manière continue », il reprend mot pour mot la formulation de l’article 440. Ce faisant, il ne pose pas un diagnostic : il pré-qualifie juridiquement la mesure. Le juge, face à un certificat employant les termes exacts du Code civil, se retrouve dans une position où ne pas suivre l’avis médical reviendrait à contredire un « constat scientifique ». Le portail Aidons les Nôtres le résume sans détour : « Le certificat médical circonstancié conduit le juge à une décision stéréotypée, en contradiction avec son obligation légale de prononcer une décision réellement individualisée. »

Les travaux pionniers de Monique de Bonis (CNRS) sur le langage des expertises psychiatriques, publiés dès 1986 dans Droit et société, démontrent un « degré élevé de flou sémantique » dans les descriptions psychiatriques. Sa thèse de 1982, analysant 485 expertises dans le ressort de la Cour d’appel de Paris, aboutit à une conclusion stupéfiante : les experts ne travaillent pas en vertu de leur savoir psychiatrique mais d’« une psychologie du sens commun, d’une théorie implicite de la personnalité ». Et surtout : « Des observateurs naïfs ne font pas plus mal que les experts, et les experts ne font pas mieux que les observateurs naïfs — ce qui devient un réel sujet d’inquiétude. »

Daniel Zagury, psychiatre des hôpitaux et expert près la Cour d’appel de Paris, a publié dans la Gazette du Palais en 2016 un article au titre sans appel : « L’expertise psychiatrique pénale : une honte française ». Il y dénonce une « anarchie conceptuelle » où trois expertises du même cas peuvent conclure respectivement à l’abolition, à l’altération et à la pleine responsabilité : « C’est devenu quasiment la règle. » Cette anarchie est aggravée par un fait méconnu : l’inscription sur la liste des médecins experts est « simplement déclarative » — aucune compétence spécifique en psychiatrie légale n’est vérifiée.

Les biais identifiés dans ce système forment une constellation cohérente. Le biais de formulation performative, où le médecin utilise les termes juridiques du Code, pré-décide de la mesure. Le biais binaire, qui réduit la situation à « capable/incapable ». Le biais d’autorité, renforcé par la remise du certificat sous pli cacheté. Le biais de confirmation, puisque le certificat est demandé par un requérant qui veut obtenir la mesure. Et le biais de non-contradictoire, la personne concernée n’ayant généralement pas accès au contenu du document qui la prive de sa liberté civile.


De la LTI à la novlangue médicale : quand Klemperer et Orwell éclairent le discours psychiatrique

Viktor Klemperer, philologue juif chassé de l’Université de Dresde en 1935, a consacré les années du nazisme à documenter la contamination du langage quotidien par l’idéologie. Son LTI — Lingua Tertii Imperii (1947) montre que le poison ne réside pas dans les discours de propagande, mais dans les mots ordinaires détournés de leur sens. La LTI, écrit-il, vise à « transformer l’individu en tête de bétail, sans pensée ni volonté ». Son mécanisme central : donner un « aspect scientifique ou neutre » à des discours idéologiquement chargés — procédé qu’il est difficile de ne pas reconnaître dans le jargon psychiatrique institutionnel.

George Orwell, deux ans plus tard dans 1984 (1949), systématise cette intuition avec la novlangue. Mais c’est dans son essai « Politics and the English Language » (1946) que le parallèle avec le langage médical est le plus direct : « Une masse de mots latins tombe sur les faits comme de la neige molle, brouillant les contours et recouvrant tous les détails. » Et cette formule qui pourrait figurer en exergue de toute analyse du discours psychiatrique : « Le grand ennemi du langage clair est l’insincérité. Quand il y a un écart entre les buts réels et les buts déclarés, on se tourne instinctivement vers des mots longs et des expressions épuisées. »

Claudio Magris, héritier de la tradition critique mitteleuropéenne de Karl Kraus — celui qui avait prophétisé que « la logique qui mène au meurtre commence par la corruption du langage » —, apporte la notion de frontière comme lieu d’ambiguïté. Dans Danube, il écrit : « La frontière a une nature duale et ambiguë : parfois un pont, parfois une barrière. » Le diagnostic psychiatrique trace précisément ce type de frontière entre le « normal » et le « pathologique », avec la même ambiguïté fondamentale.

Ce qui est remarquable, c’est que ces parallèles ne sont pas simplement métaphoriques : ils sont documentés par une littérature académique substantielle. Roland Gori et Marie-José Del Volgo, dans La Santé totalitaire (2005), utilisent explicitement le terme orwellien de « novlangue » pour décrire le langage médico-économique contemporain. Ils montrent comment « l’oubli du malade semble être le corollaire de soins toujours plus scientifiques » et qualifient eux aussi la psychiatrie contemporaine de « vétérinaire ». Éric Hazan, dans LQR — La propagande du quotidien (2006), calque directement le titre de Klemperer (Lingua Quintae Respublicae) pour analyser le langage néolibéral — y compris celui du management hospitalier. L’article académique de Sandrine Sorlin sur « Euphémisme et Idéologie » établit le mécanisme commun : dans la sphère privée, l’euphémisme repose sur une connivence implicite ; « lorsqu’il devient idéologique, une dissymétrie s’installe — il n’est pas tourné vers l’autre mais cherche à le contourner, en le maintenant dans l’ignorance de la réalité des faits ».

Ivan Illich a posé le diagnostic le plus tranchant. Un article du British Journal of General Practice (2025) affirme que son Medical Nemesis (1975) « a eu le même impact sur le langage des soins de santé que le 1984 d’Orwell a eu sur le langage de la politique ». Illich forge le concept d’« impérialisme diagnostique » : par la certification, les médecins « assignent les gens à différentes catégories de la société ». Le diagnostic, ici, ne soigne pas — il classe, il trie, il assigne une identité sociale.

Les mécanismes identifiés par ces penseurs se retrouvent terme à terme dans le langage psychiatrique institutionnel : l’euphémisme (« soins sous contrainte » pour enfermement forcé, « contention thérapeutique » pour immobilisation physique), la réduction du vocabulaire (le DSM réduit l’expérience subjective à des codes diagnostiques), le jargon technique obscurcissant (acronymes, latin médical), l’inversion sémantique (« hospitalisation libre » qui ne l’est pas toujours), le monopole de la parole légitime (seul l’expert est habilité à dire le vrai sur le patient), et surtout la disqualification de la parole de l’autre — le patient dont chaque mot devient « symptôme ».


« Pathologie de la personnalité » et « phobie sociale » : des catégories trop fragiles pour priver quelqu’un de sa liberté civile

La question n’est pas abstraite. Quand un certificat médical circonstancié invoque une « pathologie de la personnalité » ou une « phobie sociale » pour justifier une curatelle, il s’appuie sur des catégories dont la communauté scientifique elle-même reconnaît la fragilité.

Les troubles de la personnalité souffrent de quatre problèmes structurels identifiés dans la littérature (Cairn, Déviance et Société, 2012) : confusion entre troubles cliniques et troubles de personnalité, comorbidité excessive, frontière arbitraire entre personnalité normale et pathologique, et limites inter-diagnostiques floues. Les essais de terrain du DSM-5 (Regier et al., 2013) ont révélé des scores de fiabilité inter-juges (kappa) accablants : 0.22 pour le trouble de la personnalité antisociale — un accord à peine supérieur au hasard. Le trouble narcissique n’a même pas atteint un échantillon suffisant pour être mesuré. Allen Frances, ancien président de la Task Force du DSM-IV, a déclaré sans ambiguïté que le DSM-5 « a échoué à ses tests de fiabilité ». L’APA a simplement répondu en abaissant les seuils : un kappa de 0.4, traditionnellement jugé « modeste », est devenu « good ».

La « phobie sociale » pose un problème encore plus fondamental, documenté avec une rigueur remarquable par Christopher Lane dans Shyness: How Normal Behavior Became a Sickness (Yale, 2007). Lane, qui a eu accès aux archives de l’APA, montre que cette catégorie, créée en 1980 dans le DSM-III comme trouble « relativement rare », a été progressivement élargie sous l’influence de l’industrie pharmaceutique jusqu’à devenir le « troisième trouble psychiatrique le plus fréquent » aux États-Unis. Le DSM-IV lui-même a exprimé la crainte que les praticiens confondent timidité et pathologie, « médicalisant un trait comportemental touchant près de la moitié de toute population humaine ». Le Lancet a qualifié l’ouvrage de Lane de « splendide ».

Sur le plan juridique, l’article 425 exige une altération « de nature à empêcher l’expression de la volonté ». Or, ni un trouble de la personnalité ni une phobie sociale n’altèrent en soi la capacité à comprendre, décider et gérer ses affaires. La Cour de cassation l’a rappelé : les juges doivent constater cumulativement l’altération des facultés mentales et la nécessité concrète d’assistance ou de représentation. Un arrêt de la Première chambre civile (8 avril 2009) a censuré une mesure en rappelant qu’une hospitalisation pour trouble du comportement « ne suffit pas » à démontrer une altération des facultés mentales. Comme l’observe un article de L’Information psychiatrique (Cairn, 2009) : « Si l’existence d’une altération des facultés mentales est en règle générale assez facile à déterminer, le lien entre cette altération et l’impossibilité de pourvoir seul à ses intérêts l’est cliniquement beaucoup moins. »


De Foucault à Basaglia : la tradition critique comme arsenal intellectuel

Michel Foucault reste le théoricien fondamental de l’articulation entre pouvoir et savoir psychiatrique. Dans son cours au Collège de France de 1973-1974, Le Pouvoir psychiatrique, il démontre que la psychiatrie n’est pas née d’un progrès du savoir médical mais de dispositifs disciplinaires organisant le traitement des fous. La « vérité » sur la folie, écrit-il, ne peut être comprise qu’à partir des mécanismes de pouvoir, non des discours scientifiques. Les diagnostics fonctionnent comme des « outils de contrôle social, non des descriptions de réalités objectives ». Cette analyse reste d’une actualité brûlante quand on observe comment un certificat médical circonstancié peut transformer un conflit familial ou patrimonial en question de « santé mentale ».

Thomas Szasz, dans Le Mythe de la maladie mentale (1961), pousse le raisonnement jusqu’à sa conclusion radicale : ce qu’on appelle « maladie mentale » désigne en réalité des « problèmes de vie » (problems in living), des conflits moraux ou des comportements socialement inacceptables. Le diagnostic psychiatrique est un « jugement social déguisé en jugement médical ». Karl Popper a salué cette analyse comme « une vraie révolution ». Sans adhérer à l’ensemble de la position szaszienne — la souffrance psychique est réelle, et certains troubles ont des substrats neurobiologiques — sa critique de la coercition psychiatrique et de l’euphémisme médical reste pertinente.

Franco Basaglia, à Trieste puis dans toute l’Italie, a démontré par l’action que des alternatives à l’enfermement et à la tutelle existent. La Loi 180 (1978), votée à l’unanimité par le Parlement italien, a fait de l’Italie le seul pays au monde où les hôpitaux psychiatriques traditionnels sont hors la loi. Erving Goffman, dans Asiles (1961), a montré par l’ethnographie immersive que c’est l’institution qui fabrique le « malade » — l’étiquetage institutionnel aggrave la condition plutôt qu’il ne la traite. Robert Castel, dans L’Ordre psychiatrique (1976), a retracé la généalogie du lien entre psychiatrie et contrôle social en France, montrant comment la loi de 1838 sur les aliénés — « première loi sociale de l’histoire de France » — a organisé le « sauvetage de l’institution totalitaire » sous couvert d’assistance.

Sur le plan pratique, le droit français offre des recours. Le majeur peut être assisté d’un avocat. Il dispose d’un droit à l’audition par le juge (art. 432 du Code civil). Il peut demander une contre-expertise. L’appel est possible dans un délai de 15 jours. La mainlevée peut être demandée à tout moment. La Cour de cassation impose une « dialectique claire entre le constat médical et son retentissement juridique » et censure régulièrement les mesures insuffisamment motivées. Mais ces garanties supposent que la personne connaisse ses droits, dispose de ressources pour les exercer, et ne soit pas déjà neutralisée par le mécanisme même qu’elle conteste — un cercle vicieux que le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU a dénoncé en demandant à la France de passer d’un modèle de « prise de décision substituée » à un modèle de « soutien à la décision ».


Quand le diagnostic devient prophétie autoréalisatrice

La convergence de ces analyses — littéraires, linguistiques, philosophiques, juridiques, psychiatriques — dessine une conclusion qui n’est pas celle de l’antipsychiatrie radicale, mais d’une exigence de rigueur et de lucidité. Le certificat médical circonstancié, tel qu’il fonctionne dans le système français, opère une triple réduction. Il réduit d’abord une personne à un diagnostic, alors que la psychiatrie elle-même reconnaît la fragilité de ses catégories. Il réduit ensuite un diagnostic médical à une qualification juridique, en reprenant mot pour mot les formulations du Code civil. Il réduit enfin le débat contradictoire à un monologue d’expert, protégé par le pli cacheté et l’argument d’autorité.

Joy Sorman le pressent quand elle écrit que « les mots sont décisifs » dans l’univers psychiatrique. Klemperer et Orwell l’ont théorisé : le langage du pouvoir fonctionne d’autant mieux qu’il se présente sous les dehors de la neutralité technique. Le parallèle n’est pas une provocation — personne ne compare un certificat médical à la propagande nazie. Mais le mécanisme linguistique est structurellement identique : des mots qui semblent décrire objectivement une réalité la constituent en fait performativement. « Altération des facultés mentales » ne constate pas un fait — ce syntagme déclenche un processus juridique. « Nécessite d’être assistée et contrôlée » ne décrit pas un besoin — cette phrase préfigure une décision judiciaire.

La Joanna Moncrieff du Critical Psychiatry Network rappelle que « l’utilisation de diagnostics standardisés et de listes de critères a peut-être amélioré la fiabilité du diagnostic psychiatrique, mais le problème de sa validité demeure ». Allen Frances, architecte du DSM-IV, avoue : « Il n’y a pas de tests de laboratoire en psychiatrie, pas de lignes claires pour dire qui est malade et qui est bien portant. » Le président même de la Task Force du DSM-5, David Kupfer, a concédé : « Nous disons aux patients depuis plusieurs décennies que nous attendons des biomarqueurs. Nous attendons toujours. »

Ce qui émerge de cette recherche n’est pas un appel à abolir la psychiatrie ou les mesures de protection, dont certaines sont indispensables pour des personnes réellement vulnérables. C’est un appel à reconnaître que le langage médico-légal n’est jamais neutre — qu’il charrie des présupposés, des biais et des effets de pouvoir qui doivent être explicités, contestés et encadrés. La littérature, de Lewis Carroll à Joy Sorman, a toujours su que les mots ne sont pas innocents. La tâche du droit est de s’en souvenir quand un certificat de quelques pages peut changer le cours d’une vie. »

« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des  « si j’avais pu » et des  « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin :  « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore.  », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément.  À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.

Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais.  »

Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)

« L’éducation motrice doit replacer le dissonant dans un milieu qu’il déserte. Le dissonant intime a consommé le divorce entre son corps et le réel, en même temps que celui de sa pensée et du réel. Privée d’une adaptation aux résistances et aux mouvements ambiants, sa fonction tonique joue, comme sa sensibilité, à contresens et à contretemps, entraînant, dans son comportement musculaire, retards (geste arrivant après coup), excès (geste avide ou saccadé), inhibitions (postures figées), persévérations, chevauchements et contaminations (maladresse, bégaiement, confusion verbale). Le sentiment pénible d’être gauche, maladroit, disgracieux, raide, et pour autant ridicule, très vif dès l’enfance, ne fait qu’accentuer la dissonance. Il est capital de rendre au dissonant une activité de relation qui est chez lui AFFOLEE. «

Emmanuel Mounier 

« Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchi le cours des choses dans leurs domaines. »

Denis Leguay

« ZHANG XUELIANG est mort le 14 octobre, à l’âge de cent ans, bien oublié, après avoir passé plus de la moitié de sa vie en résidence surveillée et la dernière décennie dans un exil en forme de retraite, à Honolulu. Le « jeune maréchal », comme il était surnommé à l’époque, a pourtant joué un rôle crucial dans un des événements qui ont le plus marqué l’entre-deux guerre, l’« incident de Xian », en décembre 1936. C’est en effet ce jeune officier, fils du plus puissant seigneur de la guerre, Zhang Zuolin, le maître de la Mandchourie avant d’être assassiné par les Japonais, en 1929, qui offrit aux communistes de Mao Zedong, décimés par la Longue Marche, un coup de main salvateur, leur permettant de revenir sur le devant de la scène.Trousseur de jupons – ou plutôt de tuniques chinoises -, miné pendant des années par la drogue, Zhang Xueliang avait néanmoins sous ses ordres quelques centaines de milliers de soldats sous le régime nationaliste de Tchang Kaï-chek, dont il était devenu l’un des favoris. »

INSUBORDINATION

« C’est donc sans grande méfiance que le généralissime se rendit à Xian pour rappeler à son allié que la lutte contre les communistes était plus importante que celle contre les Japonais, qui occupaient pourtant le nord du pays : selon lui, ces derniers n’étaient pour la Chine qu’une « vermine », alors que les rouges en étaient le « cancer ». Malheureusement pour Tchang, le « jeune maréchal » était plus sensible au chant des sirènes du « front uni antijaponais » susurré par ce maître diplomate de Zhou Enlai. Désespérant de convaincre son protecteur, il le fit prisonnier.S’ensuivirent deux semaines de négociations à l’issue desquelles Tchang fut libéré, à la Noël. Quelques mois plus tard, un front uni nationalistes-communistes voyait le jour, qui dura jusqu’à la défaite de l’empire nippon. Renforcé politiquement et militairement, Mao allait en profiter pour accroître sa popularité et se lancer, en 1947, dans la guerre civile qui l’amena deux ans plus tard au pouvoir. Zhang Xueliang, avec son idéalisme nationaliste, lui avait mis le pied à l’étrier au moment opportun. Il en fut mal récompensé puisque Tchang Kaï-chek le fit condamner pour insubordination et le plaça.. » »

« Le sot est celui qui ne se connait pas. »

Proverbe arabe 

« Le doute est la clef de toutes les connaissances. »

Proverbe arabe

« Ces deux proverbes sont des paraphrases et des interprétations de deux maximes inscrites sur la fronton d’Apollon à Delphes :

« Connais-toi toi-même » ( à l’origine ce précepte avait peut-être une signification religieuse et sociale, enjoignant l’homme à se conformer aux lois et à respecter ses limites ; Socrate se l’aurait approprié, en y ajoutant une connotation philosophique prônant le recours à la raison, et depuis elle lui a été faussement attribuée, avec des interprétations diversesw parfois fantaisistes) ; la seconde est: « La sûreté apporte la ruine « ( la certitude issue d’une trop grande assurance de soi risque de nous induire en erreur et parfois de nous mener à notre perte, d’où l’importance de la circonspection et de la réflexion avant toute décision) et la troisième, « Rien en excès » est évidemment l’éloge de la modération. »

Michel Romano, De Beyrouth à Tel Aviv – Mémoires d’un raté sentimental, ou comment j’ai survécu à mes échecs

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée.  » (Le paradoxe de visibilité)

« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »

Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné

«Chez le paranoïaque de style persécuté ou grand méconnu, la scission n’est plus ressentie par un accablement, comme chez le psychasthénique, mais par un grincement, dans une discordance agressive. Il ne peut se passer du monde en même temps qu’il ne peut s’y adapter. A la suite d’une humiliation souvent, ou d’une série d’humiliations, il s’est détourné affectivement de lui, mais sans interrompre le contact ; il est même devenu UN HALLUCINÉ DE CE CONTACT OBSÉDANT FAUTE D’ÊTRE INTIME, ET IL EN INTERPRÈTE L’INDISCRÉTION PERMANENTE COMME UNE HOSTILITÉ SYSTÉMATIQUE. Il est faux de dire qu’il n’y a là qu’une pseudo-rupture avec le réel, parce que LE PARANOÏAQUE EST HANTÉ PAR L’ENTOURAGE et CHERCHE VOLONTIERS À AGIR SUR LUI. La rupture est si réelle derrière l’obsession que JAMAIS UN CHANGEMENT DE MILIEU NE GUÉRIT UN PERSÉCUTÉ : IL RECONSTRUIT UN NOUVEAU DÉLIRE SUR LE MILIEU NOUVEAU. Ce qui est vrai, c’est qu’il ne tourne pas le dos à la vérité, il s’en retire pour ainsi dire à reculons, en la repoussant des deux mains. C’est comme s’il n’arrivait pas à couper le contact avec une réalité brusquement ennemie qui le brûle au lieu de le réchauffer. A la même discordance affective, l’individu réagit ici par un fond d’agressivité au lieu de réagir par de la retraite et de la cacatonie.
Au début de ce siècle, Kraepelin, décrivait, avant Minkowski, comme une « rupture du rapport affectif avec la réalité » un des plus terribles effondrements de la personnalité qu’il nous soit donné de connaître : la schizophrénie. La psychose se caractérise par deux traits. 1. TOUTES LES FONCTIONS ÉLÉMENTAIRES DU PSYCHISME: MÉMOIRE, INTELLIGENCE, ETC ., SONT INTACTES, BIEN QUE LEUR INCOHÉRENCE SIMULE LA DÉMENCE. »

Emmanuel Mounier

«  » Il serait difficile de proposer au lecteur un condensé des écrits nationalistes d’où n’émergerait aucune référence violente, aucun passage associant la sauvegarde de la patrie au sang versé par ses fils ou à celui de ses ennemis, aucun vibrant appel à la loi des armes pour asseoir celle de la République humiliée, de la nation menacée ou de la terre outragée. C’est une des caractéristiques de la pensée nationaliste d’associer la construction d’un collectif – qu’il soit fondé sur une idée, une certaine conception du vivre ensemble, une unité supposée de race ou une idéalisation régionale commune – à la destruction d’une entité rivale. La nation est violence dans son principe même, celui d’une unité imposée qui passe outre la multiplicité des individualités, la pluralité des groupes, la versatilité des opinions. La nation est toujours une, unie, exclusive, refusant en son sein des constructions collectives différenciées, des affirmations identitaires trop hégémoniques. Si la pluralité des opinions est, dans les nations démocratiques, une obligation, toujours sertie d’une caution légale, il est plus rare que ces opinions divergentes acceptées s’autorisent une remise en cause radicale du cadre territorial et psychologique dans lequel elles s’expriment. C’est dans la destruction des particularismes que se fondent l’unité nationale et sa grandeur supposée. L’histoire jacobine de la France moderne et contemporaine l’atteste. La subversion idéologique peut être tolérée ; le rejet de la patrie constitutive l’est rarement…»

CAIRN.INFO : Matières à réflexion  
Violence et Nationalisme
Chapitre premier. Nationalisme et culte de la violence
Xavier Crettiez, Dans Violence et Nationalisme (2006), pages 27 à 77

 « La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»

« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres.
Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet.
Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui.
La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse.
Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»

Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108

28 minutes, 19 secondes

« Vous pouvez retrouver des anciens textes hein …ils pleurent, ils sont terrifiés… Ils appelaient ça la porte des étoiles, ils ont fait des films avec ça… Parce qu’ils voyageaient réellement, et c’était réellement des courants… des courants d’eau et d’air qui allaient vers le fe… et ils communiaient réellement avec les dieux, ils parlaient avec eux, et ils les incarnaient…. alors on a appelé ça le fil de la vie, et on appelle un fils, une fille, et on dit une filiation, parce que ce sont les fils de la tapisserie cosmique, de l’histoire de notre vie, qui s’écrit avec toutes les influences, et qui fait apparaître le décor du monde… Mais derrière le décor, il y a les artisans, qui a construit ton corps ???… Alors ces êtres se lamentent, la porte des étoiles est fermée, l’alliance est rompue, nous sommes perdus, nous ne pourrons plus parler avec les dieux, nous allons être obligé de nous battre, de nous défendre, c’est le monde des ténèbres qui arrivent, nous allons tous être les uns contre les autres, l’avidité va arriver, les forces d’en bas, la survie, la peur… Va gouverner le monde, parce que ces êtres ont fait venir une force dans l’organisme, qui venait d’en bas… Imaginez on a un « lion », avec nous là… et on l’a entièrement domestiqué, et ça fait dix ans qu’il est là avec nous et qu’il se promène… Et on est là : » Salut le lion !… » Et un jour, là le lion, il saute sur un de nos enfants… et il le dévore… Bah nous on dit : » Mais c’est pas bien le lion, mais qu’est-ce t’as fait là… vilain Chat-Chat !… » Mais lui, il a rien fait de mal… lui il a juste, vue une force, ou quelque-chose.. hé!… il est juste un lion, c’est pour nous qu’il a fait quelque-chose de mal, mais pas pour lui… Et qu’est-ce qu’on fait?… Au mieux, on le met en cage…. Au pire, on le tue… Non? Et bien c’est ce qu’ils ont fait pour nous… On était le lion, et on communiait avec des mondes supérieurs… Et à un moment donné, ils se sont approchés de nous, et nous on fait : « Rahhh !… » …. L’avidité, la colère, l’impuissance, la domination… Et eux, ils ont dit: » Pas gentil le Chat-Chat !… » Et ils ont fermée la porte…. Et là les hommes, c’est pas le Rahhh!…, ça a tout envahi.. et ils ont perdu le contrôle… Et donc, en fin de compte, l’homme a été asservi, et il a perdu le contrôle… »

Olivier Manitara, 2015 10 03, La science des rayons cosmiques et terrestres, Chaîne Youtube, Animiste Essénien

« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »

Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »

« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.

Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “

FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne

https://www.francebleu.fr/info […] es-6973078

EXPRESSIONS


1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu

SIGNIFICATIONS


A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.

« feu », Mentions, Extraits, Mounier

« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.
2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.
3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.
4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.
5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.
6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.
Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.

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 En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »

« « Celui qui sent ses membres à la merci de l’audace d’autrui manque de la robustesse nécessaire pour lui refuser ses pensées et son cœur ; les meilleurs ne surmontent que très difficilement cette faiblesse qui, du muscle, se communique à l’esprit. Nous voyons aujourd’hui à l’évidence des échecs individuels et collectifs d’une civilisation exagérément amollissante, ainsi que de cette éducation puérile et honnête qui croit tarir l’instinct combatif, comme elle croit tarir l’instinct sexuel, en ne parlant pas aux enfants du feu qu’ils ont dans le sang. On ne songe pas à nier ici que, systématiquement encouragé depuis l’enfance, l’instinct agressif ne devienne indomptable ni que l’éducation collective et individuelle ne doive le contenir dans des limites acceptables. Mais c’est précisément parce que cette évidence est un lieu commun des peuples civilisés qu’il convient d’insister sur les nécessités complémentaires. Les grandes vertus d’abandon et d’humilité que prêchent les religions ne sont pas l’idéalisation d’une faiblesse vitale, mais le don libre, généreux, c’est-à-dire surabondant, d’un homme debout et sain aux hommes qui l’entourent et à la divinité qui le surpasse. Il faut donc faire les hommes droits et fiers, afin que puissent se greffer sans maldonne sur leur humanité complète ces plus hauts destins de renoncement qui apparaissent, comme dit Pascal, un « renversement du pour au contre » de la morale élémentaire. Le renversement du pour au contre n’est pas un affaissement du pour au rien. Nous venons de prononcer le mot de fierté. Vertu susceptible, que parcourent mêlés les premiers frémissements de l’orgueil et de l’agressivité. Mais en les contenant et en les intériorisant elle ramène leurs agitations à une légère vibration de vie, transfigure leurs raideurs en droiture. Qu’on l’abandonne sans contrôle, elle déroge dans des susceptibilités vétilleuses, de pseudo-points d’honneur dont l’enflure dissimule mal le mensonge. Dominée, elle est le premier pas de la noblesse et du courage. En l’éveillant, on peut transformer des adolescents jusqu’alors insaisissables. »

« Sa vie rude, chargée de travail, baignée de grand air, ne laisse pas de champ aux humeurs fragiles de l’émotivité et aux complications délicates ou fallacieuses de l’introspection et du sentiment ; il y gagne en solidité, il y perd en grâce. Une santé fruste et insensible, parfois brutale, règle ses sentiments. La sexualité est souvent plus précoce et grossière chez lui que chez l’enfant des villes ; aussi ses orages laissent-ils moins de dégâts derrière eux : la nature les cicatrise aussi vite que les écorchures de son enfance. Les sentiments sociaux sont peu développés et de courte portée. Le paysan est trop longtemps seul avec sa terre ; il est formé à la société de l’homme avec la chose plus qu’à la société de l’homme avec l’homme. Il a toujours confiance dans la terre, même quand elle le déçoit, il est toujours, au prime abord, défiant avec l’homme, même quand il le connaît. Il est dur avec les autres comme il est dur avec le travail et comme les éléments sont durs avec lui-même. Sa sociabilité se réduit généralement au voisinage, qui est trop mêlé d’intérêts pour que les sentiments gratuits s’y développent aisément. Par contre, il est fidèle comme la terre, dévoué dans l’infortune. Si l’on veut estimer son intelligence, il faut d’abord se rappeler que le paysan ne sait pas parler. Son esprit, engourdi par la langue, a plus de feu souvent qu’il ne paraît à l’étranger : une parole de lente sagesse vient parfois en témoigner, une saillie, sorties de journées entières de silence. »

Emmanuel Mounier

« « Prends garde à ne point te césariser, à ne pas te teindre de cette couleur, car c’est ce qui arrive. Conserve-toi donc simple, bon, pur, digne, naturel, aminde la justice, pieux, bienveillant, tendre, résolu dans la pratique de tes devoirs. Lutte pour demeurer tel que la philosophie a voulu te former. Révère les Dieux, viens en aide aux hommes. La vie est courte . L’unique fruit de l’existence sur terre est une sainte disposition et des actions utiles à la communauté . En tout, montre-toi le disciple d’Antonin. Pense à son effort soutenu pour agir conformément à la raison, à son égalité d’âme en toutes circonstances, à sa piété, à la sérénité de son visage, à sanmansuétude, à son mépris de la vaine gloire, à son ardeur à pénétrer les affaires . Pense aussi à la façon dont il ne laissait absolument rien passer sans l’avoir examiné à fond et clairement compris, dont il supportait les reproches injustes sans y répondre par d’autres reproches, dont il traitait toute chose sans précipitation, dont il repoussait la calomnie, dont il s’enquêtait méticuleusement des caractères et des activités. Ni insolence, ni timidité, ni défiance, ni pose. Pense comme il se contentait de peu, pour sa demeure, par exemple, pour sa couche, son vêtement, sa nourriture, son service domestique ; comme il était laborieux et patient, et capable de s’employer jusqu’au soir à la même tâche, grâce à la simplicité de son régime de vie, sans avoir besoin d’évacuer, hors de l’heure habituelle, les résidus des aliments. Pense encore à la solidité et à la constance de ses amitiés, à sa tolérance pour ceux qui franchement contredisaient ses avis, à sa joie si quelqu’un lui montrait une solution meilleure, à son esprit religieux sans superstition, afin que ta dernière heure te surprenne avec une conscience aussi pure que celle qu’il avait.  »

Marc-Aurèle, Pensées

Portrait d’un psychiatre engagé

« DENIS LEGUAY est un HOMME QUI SE DEFIE DE  L’AUTOSATISFACTION ET DE LA COMPLAISANCE. HUMANITE, RIGUEUR ET SOBRIÉTÉ, LE TON de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et RÉSONNE PRESQUE COMME UNE MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ». »

Denis Leguay, Le soucis du concret, Portrait 

L’intelligence invisible et le tort sans mots

« La vie sociale repose sur un paradoxe que la philosophie, la sociologie et la littérature n’ont cessé de dévoiler : les formes les plus profondes de domination sont celles qui se rendent imperceptibles, et les intelligences les plus essentielles sont celles qui ne se nomment pas. Ce rapport rassemble les analyses croisées de penseurs et d’écrivains majeurs sur sept dimensions de ce paradoxe — du quiproquo social structurel au tort rendu inexprimable, de l’intelligence silencieuse aux effondrements intérieurs non documentés. Il met en lumière un système cohérent : les institutions qui prétendent former l’esprit le contiennent ; la politesse dissimule le mépris ; la parole des dominés est réduite à du bruit ; et l’intelligence véritable — celle qui protège, qui perçoit, qui résiste — opère précisément là où le discours s’arrête.


Quand la politesse est une arme et la conversation un tribunal

Le quiproquo social structurel désigne ces situations où un échange apparemment anodin est en réalité un dispositif de classement, de mise à l’épreuve, voire d’élimination silencieuse. Bourdieu a montré que les échanges linguistiques sont toujours des rapports de pouvoir symbolique : « Les rapports de communication par excellence que sont les échanges linguistiques sont aussi des rapports de pouvoir symbolique où s’actualisent les rapports de force entre les locuteurs ou leurs groupes respectifs » (Ce que parler veut dire, 1982). Le discours n’est jamais neutre : c’est « un produit que nous livrons à l’appréciation des autres et dont la valeur se définira dans sa relation avec d’autres produits plus rares ou plus communs ».

Goffman a théorisé ce phénomène avec une précision chirurgicale. Dès qu’un individu entre en présence d’autrui, les participants cherchent à « acquire information about him or to bring into play information about him already possessed » — son statut socio-économique, sa compétence, sa « fiabilité ». L’information ainsi captée « helps to define the situation, enabling others to know in advance what he will expect of them and what they may expect of him » (The Presentation of Self in Everyday Life, 1959). La conversation est donc d’emblée un interrogatoire déguisé, un classement silencieux opéré sous le couvert de la sociabilité.

Le mécanisme atteint son expression la plus raffinée dans ce que Goffman appelle le « tact » : quand l’audience protège tactiquement la performance de l’autre, quand le performeur sait qu’il est protégé, quand l’audience sait que le performeur le sait — « a communion of glances through which each team openly admits to the other its state of information. At such moments, the whole dramaturgical structure of social interaction is suddenly and poignantly laid bare. » Ce moment où la fiction sociale se révèle est le quiproquo social à l’état pur : tous savent, personne ne dit.

Proust a offert l’illustration romanesque la plus achevée de ce phénomène. Les salons de La Recherche fonctionnent comme des « petits laboratoires sociaux » (Jacques Dubois). Chez les Verdurin, l’appartenance au « petit noyau » exige l’adhésion à un « Credo » esthétique qui n’est en réalité qu’un test de soumission : « Toute « nouvelle recrue » à qui les Verdurin ne pouvaient pas persuader que les soirées des gens qui n’allaient pas chez eux étaient ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue » (Du côté de chez Swann). Le vocabulaire quasi-religieux (« fidèles », « petite église ») dévoile une mécanique féodale sous l’apparence de la convivialité. Chez les Guermantes, l’inversion est encore plus perverse : comme l’a montré Catherine Bidou-Zachariasen (Proust sociologue, 1997), « derrière la poignée de main hautaine et compassée du Prince de Guermantes se cache un ancestral respect de l’humanité, tandis que l’accueil cordial et familier du Duc masque un profond mépris pour ceux qui n’en sont pas ». La politesse aristocratique est un « code vide » — parfaite dans la forme, n’engageant aucun sentiment.

Balzac pousse ce mécanisme jusqu’au spectacle cruel dans Illusions perdues. L’arrivée de Lucien de Rubempré à l’Opéra est un classement silencieux opéré par le seul regard : « Sa redingote dont les manches étaient trop courtes, ses méchants gants de province, son gilet étriqué, le rendaient prodigieusement ridicule auprès des jeunes gens du balcon. » Quand la marquise d’Espard l’accueille avec une politesse exquise et le place au devant de la loge, elle l’expose délibérément aux regards qui jugeront sa mise provinciale. L’accueil est un piège. Balzac formule la loi : « Ces deux jeunes gens jugeaient la société d’autant plus souverainement qu’ils s’y trouvaient placés plus bas, car les hommes méconnus se vengent de l’humilité de leur position par la hauteur de leur coup d’œil. »

Philippe Braud a nommé ces formes subtiles de dépréciation « violence symbolique non attribuable » : « Il est des formes de dépréciation identitaire plus subtiles qui ne relèvent pas d’une intention hétérophobique ; elles n’en sont peut-être que plus redoutables car la violence symbolique subie n’est pas attribuable à des comportements répréhensibles selon l’éthique dominante du moment » (Raisons politiques, 2003).


L’intelligence qui ne se prouve pas : sens pratique, tactiques et lectures du corps social

Face à cette violence euphémisée, il existe une forme d’intelligence que l’institution ne mesure ni ne reconnaît : la capacité de lire les rapports sociaux, de déceler la malveillance avant qu’elle se déclare, de comprendre les attitudes à partir des histoires et des contentieux. Bourdieu l’a conceptualisée sous le nom de sens pratique — une « visée quasi-corporelle du monde qui ne suppose aucune représentation ni du corps ni du monde » et qui « oriente des « choix » qui pour n’être pas délibérés, n’en sont pas moins systématiques » (Le Sens pratique, 1980). L’habitus, ce « système de dispositions durables et transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes », génère des pratiques « objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins ». C’est une intelligence incorporée, pré-réflexive, irréductible au raisonnement discursif.

Fait crucial : cette intelligence est plus aiguisée chez ceux qui occupent des positions « frontalières ». Bourdieu note que les individus en « porte-à-faux » entre deux positions sociales « ont plus de chance de porter à la conscience ce qui, pour d’autres, va de soi, car ils sont contraints de se surveiller et de corriger consciemment les « premiers mouvements » d’un habitus générateur de conduites peu adaptées ou déplacées ». Le transfuge de classe est paradoxalement celui qui perçoit le mieux les règles du jeu — parce qu’il ne peut pas se permettre de les ignorer.

Simmel a théorisé cette position à travers la figure de l’étranger (Sociologie, 1908) : celui qui arrive et reste, qui participe sans appartenir. L’étranger possède une « objectivité » unique — « sa position de distance face au groupe lui permet une liberté et un regard critique sans sombrer dans l’indifférence ». C’est pourquoi, note Simmel, « des villes italiennes faisaient jadis appel à des juges de l’extérieur ». L’intelligence sociale non-institutionnelle est celle de l’étranger : il voit ce que les « natifs » ne peuvent plus voir, précisément parce qu’il n’est pas pris dans les évidences du groupe.

Lahire, dans L’Homme pluriel (1998), a complexifié ce tableau en montrant que chaque acteur est porteur d’une « pluralité de dispositions, de façons de voir, de sentir et d’agir ». L’intelligence sociale non-institutionnelle consiste à activer le bon répertoire dans le bon contexte — compétence que l’école ne mesure pas. « Les paroles ne sont pas dans la tête des enquêtés en attente d’un sociologue ; elles sont le produit de la rencontre d’un enquêté doté de schèmes de perception construits au cours de ses multiples expériences sociales antérieures et d’une situation sociale singulière. »

Mais c’est Michel de Certeau qui a le plus directement conceptualisé cette intelligence comme résistance. Dans L’Invention du quotidien (1980), il oppose les stratégies du fort — « le calcul des rapports de force qui devient possible à partir du moment où un sujet de pouvoir est isolable, postulant un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre » — aux tactiques du faible : « procédures qui valent par la pertinence qu’elles donnent au temps, aux circonstances que l’instant précis d’une intervention transforme en situation favorable ». Les pratiques quotidiennes sont des « réussites du « faible » contre le plus « fort », bons tours, arts de faire des coups, astuces de « chasseurs », mobilités manœuvrières, simulations polymorphes, trouvailles jubilatoires, poétiques autant que guerrières ». Le quotidien « s’invente avec mille manières de braconner ». En s’appuyant sur Detienne et Vernant (Les Ruses de l’intelligence, 1974), De Certeau enracine cette intelligence tactique dans la mètis grecque — l’intelligence de l’occasion, du kairos, de la ruse.


Ce qui se montre ne peut être dit : le silence comme forme suprême de compréhension

La distinction entre intelligence ostentatoire et intelligence protectrice trouve ses fondements philosophiques les plus radicaux chez Wittgenstein. La proposition 4.1212 du Tractatus énonce : « Ce qui peut être montré ne peut pas être dit » (Was gezeigt werden kann, kann nicht gesagt werden). L’éthique, l’esthétique, la forme logique ne peuvent être dites mais seulement montrées : « La proposition montre la forme logique de la réalité. Elle l’exhibe » (4.121). Et le Tractatus se clôt sur la proposition 7 : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Cette distinction sagen/zeigen fonde philosophiquement l’idée qu’il existe un savoir irréductible au discours — un savoir qui opère en se manifestant silencieusement.

Lévinas prolonge cette intuition dans le registre éthique. Le visage d’autrui constitue un appel qui précède tout discours : « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. Le visage est signification, et signification sans contexte » (Éthique et Infini, 1982). Dans un passage saisissant, Lévinas précise : « La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux. […] Le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà. » L’intelligence relationnelle authentique — celle qui protège plutôt que celle qui classe — opère dans cet accueil pré-discursif du visage. La « philosophie première » n’est pas l’ontologie (le savoir qui se démontre) mais l’éthique (la responsabilité silencieuse).

Ricœur, dans Parcours de la reconnaissance (2004), montre que la reconnaissance mutuelle passe non par la démonstration mais par le don. S’appuyant sur Marcel Mauss, il affirme que « l’important n’est pas la chose échangée mais la relation humaine établie. En définitive, l’objet échangé c’est le donateur lui-même. » La reconnaissance n’est jamais une maîtrise totale : « Jusqu’au terme de ce laborieux parcours, le vécu propre de l’autre me reste à jamais inaccessible. » L’intelligence qui protège reconnaît cette inaccessibilité au lieu de chercher à la surmonter.

La littérature a incarné ces distinctions avec une puissance que le discours philosophique ne peut qu’approcher. Le prince Mychkine de Dostoïevski (L’Idiot, 1868) est la figure centrale : son « intelligence ne saurait être supérieure, elle consiste simplement en ce qu’elle sait et admet qu’elle ne saurait être la seule faculté nécessaire pour gouverner une vie. Cette intelligence accepte d’être débordée, lorsque les circonstances l’exigent, par cette autre faculté qu’est l’intuition » (Rhuthmos). Devant le portrait de Nastassia Filippovna, Mychkine perçoit instantanément la souffrance derrière la beauté — ce que Michel Terestchenko analyse comme « une intelligence par empathie, non-discursive » (Revue du MAUSS, 2013). Le paradoxe de Mychkine est qu’il comprend les êtres mais ne comprend pas les codes : « Plus il se démarque des règles sociétales, plus sa singularité devient une pratique sensée pour lui-même, tandis que les codes sociétaux deviennent incohérents, absurdes, imbéciles. »

Nathalie Sarraute a théorisé cette intelligence souterraine sous le nom de tropismes : « des mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de notre conscience ; ils sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver. Ils me paraissent constituer la source secrète de notre existence » (L’Ère du soupçon, 1956). La sous-conversation est le dialogue muet et continu qui se poursuit sous les échanges polis. Les paroles banales sont, écrit Sarraute, « l’arme quotidienne, insidieuse et très efficace, d’innombrables petits crimes ». Leur apparente « gratuité, légèreté, inconséquence — ne sont-elles pas l’instrument par excellence des passe-temps frivoles — les protège des soupçons et des examens minutieux ». L’intelligence véritable est celle qui détecte ces mouvements sous les mots.

Chez Tchekhov, le silence est le lieu même de l’intelligence émotionnelle. « Les gens dînent, ils ne font que dîner, et, pendant ce temps, s’édifie leur bonheur ou se brise leur vie », disait-il. Le monologue final de Sonia dans Oncle Vania — « Nous nous reposerons ! » — est un « lamento aux accents désespérés » où l’espoir est renvoyé à un au-delà auquel Tchekhov lui-même ne croit pas. Les courants invisibles qui traversent ses pièces sont précisément l’espace de cette intelligence relationnelle que le discours ne peut capturer.


Quand le tort ne peut même pas se formuler : cinq degrés de l’indicible

L’une des découvertes les plus troublantes de la pensée contemporaine est que certains torts sont structurellement inexprimables — non par manque de vocabulaire, mais parce que les conditions mêmes de la parole sont produites par le système qui engendre le tort. Cinq penseurs dessinent une gradation vertigineuse.

Rancière (La Mésentente, 1995) montre que la politique commence quand les « sans-parts » tentent de formuler le tort de leur exclusion, mais que cette parole est d’avance réduite à du « bruit ». La mésentente est « un type déterminé de situation de parole : celle où l’un des interlocuteurs à la fois entend et n’entend pas ce que dit l’autre ». Les dominants traitent la parole des dominés comme « bruit de corps irrités » plutôt que comme discours articulé.

Honneth (La Lutte pour la reconnaissance, 1992) ajoute que le mépris crée une « brèche psychique » qui empêche la formulation du tort. « L’expérience du mépris s’accompagne toujours de sentiments susceptibles de révéler à l’individu que certaines formes de reconnaissance sociale lui sont refusées » — mais ces sentiments (honte, colère, autodénigrement) sont précisément ce qui rend la parole difficile. Il distingue trois formes de mépris : l’atteinte à l’intégrité physique (qui dissout la confiance en soi), la dépossession de droits (qui détruit le respect de soi), et le dénigrement social (qui anéantit l’estime de soi).

Spivak (« Can the Subaltern Speak? », 1988) radicalise l’analyse : « The subaltern cannot speak. » Non pas que le subalterne soit muet, mais que les structures de pouvoir reformulent, traduisent et déforment toute parole venant d’en bas. La « violence épistémique » consiste à « constituer le sujet colonial comme Autre » tout en oblitérant « les ingrédients textuels avec lesquels un tel sujet pourrait occuper son itinéraire ». Le tort colonial est doublement inexprimable : les conditions matérielles empêchent la parole, et même quand le subalterne « parle », son discours est reformulé par les structures qui l’oppriment.

Bourdieu va plus loin encore : la domination symbolique opère en empêchant les dominés de percevoir leur domination comme telle. « Ce qui fait problème, c’est que, pour l’essentiel, l’ordre établi ne fait pas problème » (Méditations pascaliennes, 1997). L’effet de la domination symbolique « s’exerce non dans la logique pure des consciences connaissantes, mais dans l’obscurité des dispositions de l’habitus […] profondément obscure à elle-même ». La force symbolique « s’exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en dehors de toute contrainte physique ; mais cette magie n’opère qu’en s’appuyant sur les dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond du corps » (La Domination masculine, 1998). Le tort est ici indicible parce que les schèmes de perception des victimes sont eux-mêmes produits par la domination.

Lyotard (Le Différend, 1983) porte cette logique à son terme philosophique. Le différend est « un cas de conflit entre deux parties qui ne pourrait pas être tranché équitablement faute d’une règle de jugement applicable aux deux argumentations ». À la différence du litige (réparable par le droit existant), le différend désigne la situation où « le plaignant est dépouillé des moyens d’argumenter et devient de ce fait une victime ». Le dommage informulable se transforme en tort. C’est « l’enjeu d’une littérature, d’une philosophie, peut-être d’une politique, de témoigner des différends en leur trouvant des idiomes ».

Ces cinq penseurs dessinent une gradation : du tort formulé mais non entendu (Rancière), au tort qui blesse trop pour être dit (Honneth), au tort dont le sujet est privé de parole (Spivak), au tort intériorisé comme ordre naturel (Bourdieu), jusqu’au tort structurellement irréductible à tout idiome commun (Lyotard).


Bartleby, Septimus, Vania : anatomie des effondrements silencieux

La littérature a documenté ces conséquences invisibles que la sociologie ne peut qu’inférer — les renoncements silencieux, les effondrements intérieurs, les abandons de soi qui ne laissent pas de trace dans les registres institutionnels.

La formule de Bartleby — « I would prefer not to » — est devenue l’emblème philosophique du refus silencieux. Deleuze y voit une « construction-limite » qui « annihilates « copying, » the only reference in relation to which something might or might not be preferred. […] Not a will to nothingness, but the growth of a nothingness of the will » (Bartleby, ou la formule, 1989). Agamben lit la formule comme « pure réserve de potentialité » — Bartleby incarne la « potentialité absolue » d’un être qui refuse toute encapsulation dans un rôle social. Sa mort face au mur des « Tombs » — « He did not speak, he did not answer, he did not move » — est l’image terminale d’un effondrement que le système n’a pas les catégories pour percevoir.

Virginia Woolf a donné au traumatisme invisible sa figuration la plus poignante avec Septimus Warren Smith dans Mrs Dalloway (1925). Septimus perçoit le monde avec une acuité terrifiante — « The world has raised its whip; where will it descend? » — mais le Dr Holmes déclare qu’il n’a « nothing whatever seriously the matter with him but was a little out of sorts ». L’institution médicale nie l’effondrement intérieur. Au moment de se jeter par la fenêtre, Septimus pense : « He did not want to die. Life was good. The sun hot. Only human beings — what did they want? » Et Clarissa, apprenant sa mort, comprend ce que les médecins n’ont pas vu : « Death was defiance. Death was an attempt to communicate. »

Chez Tchekhov, l’effondrement est plus diffus, plus quotidien, plus irrémédiable. Le vieux Firs, oublié dans la maison fermée à clé à la fin de La Cerisaie, prononce les derniers mots de la pièce : « La vie a passé, comme si je n’avais pas vécu… » Dans Oncle Vania, Astrov constate sa propre dégradation — « En dix ans, je suis devenu un autre homme » — sans pouvoir y résister. L’effondrement tchékhovien est structurel : les personnages sont des « hommes et femmes ordinaires, englués dans le quotidien ».

La littérature russe a donné un nom à cette figure : l’homme superflu (лишний человек). D’Eugène Onéguine (Pouchkine), qui « brûle son temps précieux en une variété de stupidités » tout en « ne voulant rien viser et ne pouvant aimer de tout son cœur », à Petchorine (Lermontov), lucide sur sa propre destruction mais incapable de l’arrêter, à Bazarov (Tourgueniev), nihiliste qui ne réalise qu’à la mort « que ses idées étaient fausses et qu’il y a des plaisirs simples dans la vie », ces personnages incarnent une intelligence sans lieu — cultivée mais incapable d’agir, consciente des vices de la société mais trop isolée pour les combattre.

Flaubert a porté ce thème dans le registre français. La phrase d’Emma Bovary sur l’incommunicabilité reste un sommet : « La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » (Madame Bovary, II, XII). Emma est détruite par un système qui a formé ses désirs (l’éducation romanesque du couvent) tout en lui interdisant de les réaliser (l’enfermement provincial, conjugal, économique). Bouvard et Pécuchet, quant à eux, proclament « à chaque page de leur histoire burlesque et lamentable, l’impossibilité de comprendre et de savoir, et l’inutilité de Tout ».


L’école qui produit les échecs qu’elle sanctionne

Les institutions éducatives et sociales occupent une position paradoxale : elles prétendent former l’esprit mais fonctionnent comme des dispositifs de normalisation qui produisent les malentendus qu’elles sanctionnent ensuite. Quatre penseurs ont déconstruit ce mécanisme.

Foucault a montré dans Surveiller et punir (1975) que le pouvoir disciplinaire fonctionne par trois instruments : le regard hiérarchique, la sanction normalisatrice, et l’examen — « une surveillance pour qualifier, classer, punir, sanctionner, ou encore contrôler les savoirs ». Le panoptique de Bentham est le modèle : il suffit que la surveillance soit possible pour qu’elle devienne effective, car le sujet intériorise le regard surveillant. « Les disciplines réelles et corporelles ont constitué le sous-sol des libertés formelles et juridiques » — la discipline est un « contre-droit ». L’école, l’hôpital, la caserne, l’usine sont les relais de cette normalisation généralisée.

Bourdieu et Passeron ont démontré que l’école reproduit les inégalités en les légitimant. La violence symbolique est « tout pouvoir qui parvient à imposer des significations comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force » (La Reproduction, 1970). Le concept d’« élimination douce » est central : l’école élimine progressivement les enfants des classes populaires non par un rejet explicite mais par un processus invisible où l’échec scolaire est vécu comme un échec personnel. « L’École produit des illusions dont les effets sont loin d’être illusoires : ainsi, l’illusion de l’indépendance et de la neutralité scolaires est au principe de la contribution la plus spécifique que l’École apporte à la reproduction de l’ordre social. » La culture scolaire « se réduit au rapport à la culture qui se trouve investi d’une fonction sociale de distinction du seul fait que les conditions d’acquisition en sont monopolisées par les classes dominantes ».

Illich, dans Une société sans école (1971), dénonce le « monopole radical » de l’école : « L’école obligatoire, la scolarité prolongée, la course aux diplômes, autant de faux progrès. Dévotions rituelles où la société de consommation se rend à elle-même son propre culte, où elle produit des élèves dociles prêts à obéir aux institutions, à consommer des programmes tout faits préparés par des autorités supposées compétentes. » L’échec est individualisé, la responsabilité systémique occultée.

Freire a nommé « éducation bancaire » ce système où « knowledge is a gift bestowed by those who consider themselves knowledgeable upon those whom they consider to know nothing. Projecting an absolute ignorance onto others, a characteristic of the ideology of oppression, negates education and knowledge as processes of inquiry » (Pédagogie des opprimés, 1970). Le professeur « presents himself to his students as their necessary opposite; by considering their ignorance absolute, he justifies his own existence ». Freire identifie le nœud : « The interests of the oppressors lie in « changing the consciousness of the oppressed, not the situation which oppresses them »; for the more the oppressed can be led to adapt to that situation, the more easily they can be dominated. »


Les scènes romanesques où tout se joue sans un mot

Certaines scènes de la littérature mondiale concentrent en quelques pages l’ensemble de ces phénomènes — le classement silencieux, l’intelligence non-discursive, le mépris déguisé, le tort inexprimable.

Le chapitre 42 de Portrait of a Lady (Henry James, 1881) est un cas extrême : il ne contient aucun dialogue, aucune action — seulement la pensée d’Isabel Archer assise dans l’obscurité. « She leaned back in her chair and closed her eyes; and for a long time, far into the night, she sat in the still drawing-room, given up to her meditation. » Isabel reconstitue mentalement l’architecture complète de la manipulation dont elle a été victime. Elle comprend qu’Osmond la hait : « She was morally certain now that this feeling of hatred had become the occupation and comfort of his life. » James appelle cela « the mere still lucidity » d’une conscience en train de comprendre. C’est l’intelligence comme perception pure — non-discursive, silencieuse, dévastatrice.

Chez Stendhal, Julien Sorel traverse méthodiquement toutes les strates de la Restauration — milieu paysan, bourgeoisie provinciale, séminaire, aristocratie parisienne — comme un ethnographe involontaire. N’étant « jamais à sa place, ni avec la noblesse, ni avec la bourgeoisie, ni au séminaire », il observe chaque milieu avec la lucidité de l’étranger simmelien. La scène où le marquis de La Mole lui offre un « habit bleu spécial » est emblématique : lorsqu’il le porte, ils sont « dans un rapport égalitaire » — le vêtement comme signe de classement social, sa suspension temporaire comme marque de pouvoir souverain. Nietzsche qualifiera Stendhal de « dernier des grands psychologues français ».

Le cas Legrandin chez Proust décompose le double langage social en temps réel : quand le narrateur demande « Connaissez-vous les Guermantes ? », « Legrandin le causeur » répond qu’il ne veut pas les connaître — mais « un autre Legrandin qu’il cachait soigneusement au fond de lui » a déjà répondu par un signe corporel obséquieux. Le discours verbal (anti-mondain) et le signal corporel (snob) coexistent simultanément.


Ernaux, Eribon, Louis : la honte de classe mise en mots

La littérature francophone contemporaine a produit une constellation d’œuvres qui rendent ces phénomènes sociologiques sensibles au plus proche de l’expérience vécue.

Annie Ernaux a inventé la forme — l’autosociobiographie — et le style — l’« écriture plate ». Dans La Place (1983), elle écrit : « Je voudrais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé. » Le père incarne l’intelligence non-reconnue : « Il disait que j’apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c’était seulement travailler de ses mains. » Et cette phrase isolée, d’une densité absolue : « Un jour, avec un regard fier : « Je ne t’ai jamais fait honte. » » L’écriture plate est elle-même un geste politique : « Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art. […] Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. » Comme l’a analysé Laélia Véron, « renoncer au roman, c’est aussi renoncer à la littérarité, cette langue qui se signale comme supérieure parce que littéraire ».

Dans La Honte (1997), Ernaux formule l’impossibilité de transmettre l’expérience de la violence d’un monde à l’autre : « À quelques hommes, plus tard, j’ai dit : « mon père a voulu tuer ma mère quand j’allais avoir douze ans. » […] Tous se sont tus après l’avoir entendue. Je voyais que j’avais commis une faute, qu’ils ne pouvaient recevoir cette chose-là. » Le silence des interlocuteurs bourgeois est le quiproquo social à son comble : ils n’ont pas les catégories pour « recevoir » ce qui relève d’une réalité sociale étrangère à la leur.

Didier Eribon, dans Retour à Reims (2009), pose la question fondatrice du transfuge : « Pourquoi, moi qui ai tant éprouvé la honte sociale, […] pourquoi n’ai-je jamais eu l’idée d’aborder ce problème dans un livre ? » Il décrit la violence inscrite dans les corps : « Quand je la vois aujourd’hui, le corps perclus de douleurs liées à la dureté des tâches […] je suis frappé par ce que signifie concrètement, physiquement, l’inégalité sociale. Et même ce mot d’ »inégalité » m’apparaît comme un euphémisme qui déréalise ce dont il s’agit : la violence nue de l’exploitation. Un corps d’ouvrière, quand il vieillit, montre à tous les regards ce qu’est la vérité de l’existence des classes. » Sur l’école, il décrit l’ignorance des mécanismes comme mécanisme d’exclusion : « Je ne connaissais rien des classes préparatoires aux grandes écoles […]. L’ignorance des hiérarchies scolaires et l’absence de maîtrise des mécanismes de sélection conduisent à opérer les choix les plus contre-productifs, à élire les parcours condamnés, en s’émerveillant d’avoir accès à ce qu’évitent soigneusement ceux qui savent. » Dans La Société comme verdict (2013), il nomme ce processus : « L’auto-exclusion, l’autoélimination — c’est-à-dire, en réalité, l’élimination automatique et inévitable qui est pensée et vécue comme un choix libre par ceux qui en sont victimes. »

Édouard Louis radicalise ce projet en pamphlet politique. L’incipit d’En finir avec Eddy Bellegueule (2014) — « De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heureux » — et la clé de lecture : « Avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi ». Dans Qui a tué mon père (2018), Louis nomme les responsables politiques un par un : « L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. » Et il formule la distinction cardinale : « Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde. Pour nous, c’était vivre ou mourir. » Le tort inexprimable reçoit ici une voix qui refuse le silence : « Est-ce qu’il ne faudrait pas se répéter jusqu’à ce qu’ils nous écoutent ? Pour les forcer à nous écouter ? Est-ce qu’il ne faudrait pas crier ? »

Fatima Daas (La Petite Dernière, 2020) a intersectionnalisé cette tradition en articulant classe, genre, race et religion : « Trop lesbienne pour être musulmane, trop parisienne pour être clichoise, trop musulmane pour être lesbienne, trop banlieusarde pour être étudiante. » Virginie Despentes, dans King Kong Théorie (2006), a armé la parole par la colère plutôt que par la honte : « On a toujours existé, on n’a jamais parlé. »


Conclusion : l’intelligence du silence contre la violence du classement

Ce parcours à travers la sociologie, la philosophie et la littérature révèle un système cohérent. La domination sociale fonctionne par euphémisation (Bourdieu), performance (Goffman), normalisation (Foucault) et production de différends (Lyotard) — elle transforme le mépris en politesse, l’interrogatoire en conversation, l’élimination en « choix libre ». Face à ce système, il existe une intelligence qui ne se prouve pas : le sens pratique bourdieusien, les tactiques de De Certeau, la mètis grecque, la perception empathique de Mychkine, le silence de Wittgenstein, le visage de Lévinas.

La découverte transversale la plus puissante est celle de la gradation de l’indicibilité. Du tort formulé mais non entendu (Rancière) au tort intériorisé comme nature (Bourdieu), en passant par la brèche psychique du mépris (Honneth) et l’oblitération épistémique du subalterne (Spivak), il existe un continuum où la violence se fait d’autant plus efficace qu’elle efface les conditions de sa propre formulation. C’est pourquoi la littérature — de Proust à Ernaux, de Melville à Louis — occupe une fonction irremplaçable : elle invente les idiomes qui permettent, selon le mot de Lyotard, de « témoigner des différends ». Elle rend dicible ce que le système rend structurellement muet. La phrase d’Ernaux — « cette distance de classe qui n’a pas de nom » — est elle-même l’acte de nommer l’innommable. Celle de Louis — « est-ce qu’il ne faudrait pas crier ? » — rappelle que le passage du bruit à la parole est, comme l’enseignait Rancière, l’acte politique fondateur. »

« La probabilité cumulative, ou fonction de distribution cumulative (FDC), est une fonction statistique notée F(x)F(x) qui indique la probabilité qu’une variable aléatoire XX soit inférieure ou égale à une valeur spécifique xx, soit F(x)=P(X≤x)F(x)=P(X≤x). Cette fonction est non décroissante et varie de 0 à 1, reflétant l’accumulation progressive des probabilités à mesure que xx augmente. Elle peut s’appliquer à des variables discrètes (comme le lancer de dés) ou continues (comme le poids d’une canette de soda). «

« « M. de Chauvelin. Voilà, Messieurs, comme, en 1822, on parlait du banc des ministres aux députés de la France ; vous avez entendu ces allégations, dans lesquelles les torts imputés à M. Lafontaine disparaissent, en quelque sorte, à côté des reproches si graves adressés à la ville de Dijon, à une portion si nombreuse de sa population , présentée en état de sédition et de rébellion ouverte ; aux autorités mêmes de cette ville, qui auraient laissé se développer sous leurs yeux de pareils désordres. »

Archives parlementaires de 1787 à 1860, Volume 59, 1885

« Comme il est désormais bien évident, les démocraties représentatives occidentales sont en difficulté, non en raison de quelque accident fortuit, mais pour des raisons structurelles. Nous assistons à une protestation profonde et durable de segments importants de l’opinion publique qui, abandonnés par une classe dirigeante oligarchique et autoréférentielle, se sentent à la merci d’un monde de plus en plus complexe et changeant, où l’Occident jouit d’une position de moins en moins privilégiée. Si tel est le cas, la question principale à laquelle les démocraties doivent répondre est de savoir comment absorber cette protestation. D’autant que la capacité à y répondre conditionne leur aptitude à relever avec succès, seules ou en tant que membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique, les défis de notre époque.

Les démocraties semblent réagir à cette protestation selon un schéma tripartite. Dans un premier temps, il y a le rejet et la diabolisation : les forces politiques représentant les électeurs mécontents sont ridiculisées pour leur approximation et leur incompétence, et/ou délégitimées car jugées nuisibles à la démocratie libérale.

Dans une deuxième phase, ces forces politiques grandissent à tel point qu’il devient difficile de les ignorer, et la conventio ad excludendum à leur encontre commence à vaciller. Au troisième et dernier stade, elles parviennent au pouvoir, seules ou en coalition, et l’ensemble de l’équilibre politique doit se restructurer autour d’elles. En simplifiant quelque peu, on pourrait dire qu’aujourd’hui Berlin traverse le premier stade, Paris le deuxième, et Rome le troisième. En Allemagne, les partis traditionnels ont mieux résisté qu’ailleurs, et il est envisageable qu’après les élections de février prochain, ils soient encore capables de former une majorité excluant Alternative für Deutschland. Le Brandmauer, le « mur coupe-feu » version allemande de la conventio italienne, tient encore, bien que difficilement. En Italie, la première phase s’est ouverte précocement avec les élections de 2013, le passage à la deuxième a eu lieu avec le vote de 2018, et depuis 2022, nous sommes enfin entrés dans la troisième phase.

Après près de dix ans marqués par toutes sortes de rebondissements – des résultats électoraux en montagnes russes, des flots de démagogie, l’apogée du transformisme parlementaire –, la Péninsule a achevé sa transition et est aujourd’hui le pays le plus stable parmi les grandes nations de l’Union. En France, l’establishment a mis à profit les institutions de la Cinquième République – le présidentialisme et le scrutin uninominal à deux tours – pour maintenir les partis de protestation autant que possible dans l’opposition. Cela a permis de prolonger de plusieurs années la durée de la première phase, mais au prix d’une série de manœuvres – à commencer par le macronisme – qui font désormais payer leur prix. La nécessité de faire appel à la France Insoumise pour contrer le Rassemblement National lors du second tour des élections de juin, puis les ouvertures du gouvernement Barnier au même RN, signalent clairement l’entrée du pays dans la deuxième phase, la plus chaotique, celle du passage de la diabolisation à une forme d’intégration de la protestation.

La transition d’un stade à l’autre n’est pas inévitable. Rien n’empêche que, en Allemagne, l’AfD reste encore quelques années derrière le mur coupe-feu et glisse ensuite vers l’irrégularité – et rien n’empêche, bien que ce soit beaucoup plus difficile, que la France remonte de la deuxième phase à la première au lieu de descendre à la troisième. Ce qui est nécessaire, cependant, c’est que la protestation, précisément parce que ses racines sont structurelles et non conjoncturelles, trouve une voix et une représentation. Ces dernières années, le climat historique a changé trop profondément pour que la politique démocratique puisse ne pas s’y adapter.

C’est pourquoi il est plus facile pour l’Allemagne de se stabiliser dans la première phase que pour la France d’y retourner : la République fédérale dispose d’un parti traditionnel en bonne santé – les démocrates-chrétiens – qui peut peut-être gérer le changement, tandis qu’en Hexagone, il est difficile de discerner qui pourrait remplir cette fonction. Ce raisonnement, avec une certaine prudence, peut également être étendu à l’Union européenne. La récente formation de la deuxième Commission von der Leyen a montré que l’Union se trouve au début du deuxième stade : le Brandmauer a désormais été franchi par une partie des conservateurs, en particulier par Fratelli d’Italia, et le Parti populaire se montre prêt, lorsque nécessaire, à s’ouvrir davantage vers la droite, vers les Patriotes et les Souverainistes, donnant naissance à la soi-disant « majorité Venezuela ». De nouveau, il n’est pas dit que l’on passe nécessairement de la deuxième phase à la troisième, mais il est évident que la politique continentale évolue aussi avec le changement de l’opinion publique. Et, tout comme à Berlin, beaucoup dépendra à Bruxelles du Parti populaire.

Dans cette situation, il reste cependant difficile d’imaginer que l’Union puisse avancer sans le soutien d’au moins une partie des droites, bien qu’elles se soient généralement opposées à une plus grande coopération continentale. Comment rendre compatible « plus d’Europe » avec une intégration de la protestation arrivée au deuxième stade sera la grande question de 2025. Et l’Italie, forte de sa stabilité désormais consolidée en « phase trois », pourrait apporter une contribution non négligeable à la recherche d’une réponse.»

Giovanni Orsina, « La crise structurelle des démocraties », pour La Stampa, 05 décembre 2024

« Beaucoup de personnes croient que les discussions philosophiques ne sont que des jeux d’esprit, et , qu’après de longues argumentations, on voit chacun de ceux qui les soutiennent conserver l’opinion qu’il avait au début. Cela est vrai pour les questions dont vous parliez tout à l’heure, qui n’intéressent qu’une vaine curiosité, pour celles qu’il faut regarder comme insolubles, soit absolument et à toujours, soil temporairement, parce qu’on manque encore de quelques-unes des données indispensables à leur solution; cela est vrai pour les discussions dans lesquelles chacun des contendants est animé, avant tout, du désir de faire remarquer ses talents ou de faire prévaloir une opinion qu’il a intérêt de placer au-dessus de toutes les autres ; en d’autres termes, cela est vrai quand chacun de ceux qui discutent ou l’un d’eux est dirigé plutôt par une passion que par la raison; mais il n’en est pas ainsi pour les discussions dans lesquelles, des , deux côtés, on apporte des dispositions plus modestes. »

Archives parlementaires

« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »

« En effet, dit-il, si l’écrivain attaque un acte du gouvernement comme înconstitutionnel, il devra prouver d’abord que cet acte est attentatoire aux droits des citoyens, aux droits garantis par la constitution. Eh bien, alors même qu’il sera très-réservé, alors même qu’il ne se permettra aucune personnalité, s’il parvient à prouver que l’acte du gouvernement contre lequel il écrit, a violé la constitution, a violé la foi des sermens, a dépouillé les citoyens de leurs droits, il provoquera par cela même à la haine et au mépris. Que séra-ce encore si, au lieu d’un fait, il en cite un grand nombre. Ces deux choses sont aussi inséparables que l’effet de la cause; le droit de censure emporte le droit de provoquer à la haine et au mépris.

Non, Messieurs, répond M. Cuvier, examiner, critiquer les actes du pouvoir, tant que l’on reste dans les bornes de la décence et de la bonne foi, signaler les erreurs, marquer les fautes où il est entraîné, c’est remplir le devoir d’un bon citoyen, c’est, exercer un droit que les lois protégeront toujours dans un État libre: ce n’est point exciter la haine et le mépris. Mais chercher à chaque acte un but coupable, un motif odieux, les donner tous comme le produit de la méchanceté ou de l’ineptie, en présenter la suite, comme dirigée constamment contre la nation et contre la liberté, que le premier devoir des rois est de protéger, c’est détruire dans le cœur des peuples la source la plus noble de leur soumission, c’est réduire l’instabilité du trône à n’être plus garantie que par la lettre morte de la loi, ou par les soldats de la garde. Voilà ce que c’est, dans le sens de l’article, qu’exciter à la haine et au mepris contre le gouvernement du Roi»

Annuaire historique universel

pour … 1822 (1823)

1823

« »Souvenez-vous des événements qui se sont accomplis il y a un demi-siècle. Une aristocratie avait, non sans gloire, gouverné la France pendant un millier d’années; cette aristocratie était moins nombreuse que vous, messieurs de la bourgeoisie, mais plus forte que vous. Que lui arriva-t-il ? <«<Comme en gouvernant le pays elle rapportait tout à son propre bénéfice, faisait tout remonter à soi, sans se soucier de ce qu’il avait en dessous d’elle, vos pères, messieurs, qui se trouvaient dans ce dessous, vos pères, dont l’éducation venait de s’achever à l’école des encyclopédistes, vos pères, qui portaient gravées dans leur mémoire les maximes du Contrat social, et dont les ames s’exaltaient aux grands souvenirs de la liberté antique, vos pères un jour s’indignèrent de cet égoïsme, de cette exploitation de tout un peuple par une caste. Ils se levèrent tous unanimes, se reconnurent, et, quand ils eurent dénombré leurs forces, un d’entre eux, à la face de l’aristocratie encore toute-puissante, posa et résolut ces trois questions: Qu’est-ce que le tiersétat? tout.Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique? – rien. – Que deinande-t-il ?-à être quelque chose. «Ceci se passait en 1789, comme vous savez. HOMME. Voy. LOI NATURELLE. Dans la même année, le tiers-état devint quelque chose en effet; dans la même aula noblesse dépossédée. — Quatre ans plus tard, en 1793, elle fut punie. — Une génération subit le châtiment dû à l’égoisme de vingt générations; les enfants payèrent pour leurs pères. Ce fut une sanglante, ter. ah! trop sanglante, sans doute, — mais une providentielle expiation. «Eh bien! messieurs de la bourgeoisie, voilà un grand et terrible exemple à médi – Si, un jour, il vous arrivait d’oublier que ce n’est point pour votre seul avantage que vous gouvernez la France, si vous ne vous souveniez plus que les gens payant 200 francs au fisc ne sont pas tout l’Etat; enfin si, comme l’aristocratie d’avant1789, vous comptiez pour rien ce qu’il y a. en dessous de vous, songez que trois questions résolues pourraient soudain troubler votre insouciante quiétude.»

Nouvelle Encyclopédie Théologique

« Quant à moi, par des raisons que je vous exposerai tout à l’heure, j’étais convaincu que le caractère de la révolution de février était un caractère éminemment social; que la première question à résoudre était cette grande question de l’organisation du travail. (Légères rumeurs.) J’exprimai mon opinion, qui fut très-vivement combattue par mes collègues, et alors, comme je me trouvais représenter au pouvoir une idée qui ne se trouvait pas exactement la mienne, je donnai sur-le-champ ma démission. Cette démission ne fut pas acceptée. Comme M. François Arago vous l’a indiqué dans sa dépo sition, on craignait des agitations populaires, on craignait un soulèvement. Ma démission fut donc très-vivement repoussée; et alors, comme concession à faire au peuple, on proposa la constitu tion d’une commission de gouvernement pour les travailleurs, dont on m’offrit la présidence. Cette proposition, je la repoussai à mon tour avec la plus grande énergie. Je sentais que si je me mettais à la tête d’une commission ayant seulement pour but d’élaborer les questions sociales, et n’ayant aucun moyen pour réaliser les idées qui nous auraient paru bonnes, je m’exposais à un double danger, d’une part, le peuple voyant sa misère se prolonger, ne se tournerait-il pas contre moi, ne m’accuserait-il pas de la durée de ses maux; et de l’autre, les adversaires des idées sociales que je voulais faire prévaloir, ne viendraient-ils pas me dire vous êtes un utopiste; ne m’accuseraient-ils pas d’impuissance? Voilà le danger que je redoutais. »

«J’ai été frappé d’entendre les mêmes paroles, les mêmes expressions, les mêmes images, la même accentuation, comme je l’ai dit. Eh bien, citoyens, ce n’a pas été de l’interprétation de ma part, ç’a été une conviction chez moi, et je me suis consolé en me disant que je ne pouvais pas accuser les ouvriers français, car je reconnaissais une action étrangère, car je reconnaissais une haine espagnole, quelque chose d’ailleurs que je n’avais jamais trouvé chez les hommes de mon pays. Oui, j’ai reconnu parmi eux plutôt les sentiments des Antilles, et plutôt, comme je l’ai dit la haine espagnole que la fraternité française. (Murmures à gauche. Agitation prolongée.) »

Félix Wouters

«Quand on exalte les passions, ne faut-il pas que les passions s’enflamment? Quand on échauffe les esprits, ne faut-il pas que les têtes se dérangent? Quand on rompt toutes les digues, ne faut-il pas que les torrens se débordent? Et quand on lâche la bride à un coursier fougueux, ne faut-il pas qu’il s’emporte, et qu’il renverse tout ce qui s’oppose à son passage. Qui donc avoit pu promettre à ces sages par excellence, qu’ils dirigeroient à leur gré les orages et les tempêtes après les avoir déchaînés? Et comment des hommes qui n’écrivoient qu’avec leurs passions, leurs haines et leur fanatisme, pouvoient-ils se flatter que leurs adeptes n’agiroient qu’avec prudence, discrétion, retenue et sagesse? »

La France Chrétienne, Journal Religieux, Politique, et Littéraire, Tome troisième, 1821

« Nous pourrons sans doute un jour vous pardonner d’avoir tué nos enfants. Mais il nous sera beaucoup plus difficile de vous pardonner de nous avoir contraints à tuer les vôtres. La Paix viendra quand les Arabes aimeront leurs enfants plus qu’ils ne nous haïssent. »

Golda Meir

« LE REPRÉSENTANT DANS LES BOUCHES-DU-RHÔNE ET LE VAUCLUSE AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.

Marseille, 3 ventóse an 11-21 février 1794. (Reçu le 4 mars.)

« Je suis ici au milieu des peines et des tribulations. Continuellement déchiré par la crainte de voir couler le sang de mes frères, mon plus grand désir est de ramener la paix et la concorde. Sans cesse des rixes s’élevent entre les habitants et la garnison; des hommes faits pour s’aimer et s’estimer ont besoin d’être continuellement rappelés à ces sentiments de fraternité qui doivent unir tous les bons Français.

Le décret qui a rendu son nom à Marseille a répandu la joie chez tous les patriotes. Malheureusement l’on sent ici trop vivement; la réflexion ne peut maîtriser l’enthousiasme; plus malheureusement encore, il reste des malveillants qui savent faire tourner les plus beaux mouvements au détriment de la chose publique.

Quelques hommes de la garnison, à qui le passé a donné peut-être de trop mauvaises impressions sur cette commune, ont cru voir dans cette allégresse un sarcasme et n’ont pas assez distingué tenait au patriote de ce qui n’est qu’un piège à l’aristocratie.

Dans les rues, aux cafés, aux spectacles, partout on voyait se manifester des sentiments de haine, qu’il importait d’étouffer de bonne heure, et on leur laissait acquérir un degré d’effervescence qui, poussé plus loin, pouvait avoir les suites les plus funestes.

J’ai recherché avec calme, mais avec fermeté, moins la cause de ces désordres que le de les faire cesser. moyen

J’ai cru d’abord qu’il était indispensable de mettre fin à toutes les lenteurs inconcevables que l’on avait mis à caserner la garnison; mon arrêté vous apprendra comment j’ai su vaincre tous les obstacles que l’on avait trouvés jusqu’à présent dans une opération que je fais exécuter néanmoins dans trois jours: j’ai annoncé aux chefs qui avaient entre les mains toute l’autorité que je ferais peser sur eux les peines de la responsabilité, et ils ont dû voir dans ma manière de m’exprimer et d’agir, que, quand j’invoquais la loi, j’étais décidé à la faire respecter.

J’ai cru cependant que, pour mieux avancer le succès des mesures que j’allais prendre, il était prudent d’appeler auprès de moi tous ceux à qui j’allais en confier l’exécution. J’ai convoqué à onze heures du soir toutes les autorités constituées, le commandant, le chef de l’état-major et les chefs de tous les bataillons, pour me concerter avec eux. Je les ai invités, au nom de la patrie, de faire cesser, chacun dans leur bataillon, ce germe de guerre civile qui nous déshonore. Je leur ai fait voir la loi qui punit tous ceux que la persuasion ne peut convaincre. J’ai eu lieu d’être satisfait des précautions qu’ils m’ont montrées, et j’espère qu’au moyen des dispositions que j’ai prises, et que vous connaîtrez par la lecture de mon arrêté, le calme renaîtra (1).

Je vous avais annoncé que je profiterais de votre décret pour aller donner à la Société populaire, que je n’avais pas vue encore, une leçon dont elle avait besoin; vous pourrez juger, en lisant la copie de mon discours, si j’ai tenu parole (2).

Je vous fais passer toutes les pièces qui vous mettront en état d’apprécier tout ce qui s’est fait dans cette occasion. Croyez, citoyens, que les circonstances sont difficiles, mais je saurai les vaincre ou du moins remplir mon serment en mourant à mon poste. »

Salut et fraternité »

Recueil des actes du Comité de salut public, avec la correspondance officielle des représentants en mission et le registre du Conseil exécutif provisoire · Volume 11 Par France. Convention nationale. Comité de salut public, François-Alphonse Aulard · 1897

L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence

14 février 2024

« Explorez la profondeur de « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » dans l’analyse des données et son rôle crucial dans les jugements scientifiques et quotidiens. »

Introduction

« Selon les mots contemplatifs de Carl Sagan, « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » sert de pilier fondamental à l’analyse statistique et à la recherche scientifique. Bien qu’apparemment simple, cette maxime résume une vérité profonde essentielle à la compréhension des subtilités de l’interprétation des données et des processus de prise de décision. L’essence de cette affirmation remet en question la notion conventionnelle selon laquelle le manque de preuves pour étayer une hypothèse équivaut à la preuve de sa fausseté. Il invite à une plongée plus profonde dans le paysage nuancé du raisonnement fondé sur des preuves, incitant les chercheurs et les analystes à adopter une approche plus globale dans leurs efforts d’enquête.

L’importance de ce concept s’étend au-delà des limites du discours académique, imprégnant le tissu du jugement quotidien et de la pensée critique. Dans l’analyse des données, où les preuves servent de fondement à une prise de décision éclairée, il est crucial de reconnaître la distinction entre l’absence de preuves et la preuve de l’absence. Il protège contre le rejet prématuré d’hypothèses. Il favorise une culture d’investigation approfondie et de scepticisme, essentielle à l’avancement des connaissances scientifiques et à la promotion d’une société plus éclairée.

Dans les sections suivantes, nous explorerons les implications multiformes de ce principe, en utilisant un ensemble de données qui illustre les pièges potentiels de la négligence de ce principe dans l’analyse statistique. À travers un mélange de discours théorique et d’application pratique, cet article vise à mettre en lumière le rôle essentiel que jouent les preuves, ou leur absence, dans l’élaboration de notre compréhension du monde qui nous entoure. »

« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »

REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE

« La première pensée de Louis XVIII, roi lettré, et qui avait gardé le souvenir des vieilles choses, fut de rendre à l’enseignement son caractère antique. Il annonça que l’impôt des études serait aboli , et il affecta un million sur sa cassette pour le suppléer. C’était une pensée digne des vieux ages. »  
« Il suffit de saisir la pensée générale du fondateur, à savoir une pensée de restriction et de compression sur l’esprit humain. Or , l’Université , instrument de cette pensée, dut en faire bientôt sa pensée propre. L’Université se sentit instituée pour contenir l’intelligence , et elle remplit son office. De là un système d’études sec, technique, sans poésie, sans élan, sans inspiration. De là une triste uniformité d’ensei gnement ; de là une monotonie désespérante de talents factices. L’Université impériale a produit beaucoup d’hommes doctes , discrets , élégants ; point de poëtes, point d’écrivains, point d’orateurs. «

Dictionnaire des erreurs sociales, ou Recueil de tous les systèmes, qui ont …
De Achille de Jouffroy

Essai général d’éducation physique, morale et intellectuelle, suivi d’un plan d’éducation pratique pour l’enfance, l’adolescence et la jeunesse, ou recherches sur les principes d’une éducation perfectionnée, pour accélérer la marche de la Nation vers la civilisation, Marc-Antoine Jullien de Paris

« La perfectibilité de l’homme est écrite dans sa conscience : elle lui est révélée par une voix intérieure et divine. Nul ne peut se soustraire à cette sorte d’intuition qui lui fait distinguer ce qui est matériel dans son corps et dans les objets qui l’environnent, et ce qui est immatériel en lui, le sentiment, la pensée, la volonté. Tous les sophismes du vice et de l’incrédulité ne peuvent anéantir cette conviction dans l’homme qui s’interroge lui-même de bonne foi, qui descend dans son ame, qui consulte ce quelque chose qui est en lui, ce principe invisible, inconnu, immatériel, et cependant toujours actif, par lequel chaque homme sent, pense ou agit volontairement, et peut se rendre maître de son avenir. L’homme n’est pas seulement un être physique et intellectuel, mais un être moral et responsable, qui peut s’élever, par l’action d’une volonté forte, sagement dirigée, à la conception et à la réalisation de la plus noble destinée. C’est l’ÉDUCATION qui peut éveiller en lui et cultiver ces premières dispositions et ces facultés puissantes dont le développement complet lui fera parcourir la vie d’une manière utile et honorable pour lui-même, avantageuse à ses semblables, profitable à l’humanité. Elle doit former et fortifier dans l’homme la volonté morale, que trop souvent l’éducation ordinaire s’occupe d’étouffer, d’enchaîner, d’asservir. En détruisant la liberté et la volonté humaines, cette éducation faussée et viciée détruit le principe de toutes les vertus. LA VÉRITABLE ÉDUCATION DOIT ATTAQUER ET CORRIGER LES VICES DONT L’INFLUENCE CORROSIVE, EN RELÂCHANT DE JOUR EN JOUR LE LIEN SOCIAL, NOUS CONDUIRAIT À UNE RAPIDE DÉCADENCE, À UNE DÉGÉNÈRATION DÉPLORABLE, À UNE VÉRITABLE DISSOLUTION. – Les grandes commotions politiques qui ont ébranlé, de nos jours, presque tous les États dans leurs fondements, et qui ont amené une lutte acharnée, un combat à mort entre les deux principes qui se partagent le monde : d’un côté, la liberté et l’ordre ; de l’autre, le désordre et l’esclavage; entre le bien et le mal moral, ont aussi ravivé et rendu plus actives, plus ardentes, plus acharnées , les passions haineuses qui ont trop longtems divisé les hommes et les nations. ll faut régénérer l’humanité, en s’emparant d’elle, dès son entrée à la vie, pour lui donner une impulsion et une direction nouvelles. Il faut retremper l’homme dans une institution appropriée à ses besoins, à sa destination, à sa nature, pour que l’homme renouvelé régénère à son tour l’état social, et fasse triompher la vertu du vice, l’ordre du désordre, l’amour des hommes et la moralité , de l’égoisme et de l’intrigue. »

« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. « 

Journal officiel de la République Française, Volume 2, 1884

« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »

Des opinions et des intérêts pendant la Révolution, Joseph Fiévée

«  Messieurs… j’ai décidé qu’ici à l’Abwerh… nous reprendrons une devise de mon illustre prédécesseur Von Nicolai qui a présidé à la destinée du Sr pendant la guerre 14-18, et qui disait : ” le renseignement… c’est une affaire d gentilshommes » »

Wilhelm Canaris 

« En résumé, la probabilité cumulative est un outil fondamental en statistiques pour mesurer la probabilité qu’un événement se produise jusqu’à un certain point, analyser des données et prendre des décisions éclairées dans divers domaines. »

Informateurs des services de renseignement

Pour les principaux services français :

Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI)

Service central du renseignement territorial (SCRT)

Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE)

Ces services utilisent des sources humaines (HUMINT) : personnes qui donnent des informations ponctuellement ou régulièrement.

Dans la plupart des pays occidentaux, un agent de renseignement peut gérer plusieurs sources, souvent :

3 à 10 sources actives pour un officier traitant.

Mais tous les agents ne gèrent pas des sources. Beaucoup sont analystes, techniciens, administratifs.

Estimation plausible

Si l’on prend environ 20 000–25 000 agents de renseignement en France :

peut-être 3 000 à 6 000 officiers traitants réellement en charge de sources.

Avec une moyenne de 2 à 6 informateurs actifs chacun, on obtient un ordre de grandeur :

 10 000 à 30 000 sources humaines environ.

2. Informateurs de police judiciaire

La police judiciaire et certaines brigades utilisent aussi des indicateurs (appelés souvent “indics”).

Exemples :

Direction nationale de la police judiciaire

brigades stupéfiants

criminalité organisée

antiterrorisme

Dans les grands services judiciaires, un enquêteur peut avoir :

1 à 5 indicateurs réguliers.

Cela peut représenter plusieurs milliers d’indicateurs supplémentaires.

Ordre de grandeur possible

Pour l’ensemble police + renseignement :

 20 000 à 50 000 informateurs actifs environ en France.

Mais il faut comprendre deux choses :

certains informateurs ne donnent qu’une information une seule fois

d’autres sont actifs pendant des années

Donc ce nombre fluctue énormément.

3. Total possible (agents + informateurs)

Si on combine :

agents renseignement / police spécialisés : ~30 000 – 40 000

sources humaines estimées : ~20 000 – 50 000

On obtient un ordre de grandeur :

 50 000 à 90 000 personnes impliquées directement ou indirectement dans les réseaux d’information liés au renseignement et à la police. » »

..

« Il y a un désespoir du monde, un désespoir à l’égard du monde, que faire avec un pareil monde ? L’autre dimension du pathos c’est la politesse. Pourquoi ? Parce que face au désespoir du monde, la politesse est le premier début d’un processus de rationalisation. Une politesse grecque, l’art de la mesure. Et dans la politesse ce que l’on mesure c’est la distance entre les gens. Si vous ne choisissez pas bien vos distances il n’y aura pas de rapports humains qui s’instaureront dans une matière quelconque. C’est comme des distances entre des notes dans une gamme, les intervalles. La politesse c’est la détermination des intervalles nécessaires. Est-ce que la politesse suffit à vaincre le désespoir du monde ? Hélas non, pour une raison simple : pour être poli il faut être deux et il y a dans le monde de moins en moins de gens polis. C’était la douloureuse certitude de Châtelet. »

Gilles Deleuze, à propos de François Bachelet

« Existence préexistence de réseaux de De Niro entre guillemets comme mise en garde, comme structure existence, préexistante, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements, gouvernements de la société. « 

« Les convulsions internes du système chinois depuis 2023 illustrent, avec une force dramatique, le gouffre entre ce que les observateurs extérieurs savent et ce que les initiés comprennent. La chronologie est vertigineuse. En juin 2023, le ministre des Affaires étrangères Qin Gang — considéré comme un choix personnel de Xi Jinping, devenu à 57 ans le plus jeune ministre des Affaires étrangères depuis des décennies — disparaît après avoir été vu pour la dernière fois le 25 juin. Il est formellement destitué le 25 juillet, puis retiré du Comité central en juillet 2024. Le ministre de la Défense Li Shangfu, sanctionné par les États-Unis en 2018 pour l’achat d’armements russes, disparaît fin août 2023 ; il est destitué en octobre, puis expulsé du Parti le 27 juin 2024 pour « violations graves de la discipline du Parti ». Le même jour, l’ancien ministre de la Défense Wei Fenghe — premier commandant de la Force des fusées de l’APL — est également expulsé. C’est **la première fois dans l’histoire de l’armée chinoise, fondée en 1927, que le Parti annonce des enquêtes pour corruption contre deux ministres de la Défense le même jour**.

Les commandants de la Force des fusées — le général Li Yuchao et le commissaire politique Xu Zhongbo — sont remplacés en juillet-août 2023 par des officiers issus de la marine et de l’aviation, une rupture sans précédent. Bloomberg, citant des renseignements américains, rapporte que la corruption incluait des **missiles nucléaires remplis d’eau au lieu de carburant** et des couvercles de silos défectueux. En décembre 2023, neuf hauts responsables militaires sont retirés de l’Assemblée nationale populaire, dont des commandants de la Force des fusées, de la Force aérienne, et du Théâtre sud.

La vague suivante frappe les plus proches alliés de Xi. En novembre 2024, l’amiral Miao Hua, directeur du département du travail politique de la CMC, est placé sous enquête. Au Quatrième Plénum d’octobre 2025, **neuf généraux à quatre étoiles sont expulsés** d’un coup, dont le vice-président de la CMC He Weidong, le commandant du théâtre oriental Lin Xiangyang (responsable des opérations Taiwan), et — fait stupéfiant — **Wang Houbin, le commandant de la Force des fusées nommé en remplacement** à peine un an plus tôt. La CMC est réduite de sept membres à deux : Xi Jinping et Zhang Shengmin. Puis, le 24 janvier 2026, la bombe : le général **Zhang Youxia**, premier vice-président de la CMC — ami d’enfance de Xi, fils d’un général révolutionnaire qui avait combattu aux côtés du père de Xi — est placé sous enquête. Le *Wall Street Journal* rapporte qu’il est soupçonné d’avoir constitué des cliques politiques, d’avoir promu Li Shangfu comme ministre de la Défense en échange de pots-de-vin massifs, et d’avoir transmis aux États-Unis des données techniques sur l’arsenal nucléaire chinois.

Les analystes les plus réputés reconnaissent leur incapacité à décoder ces événements. **Shanshan Mei (RAND)** : « C’est très opaque. Ma réponse honnête est que je ne sais pas, parce que souvent le Parti communiste chinois opère avec une opacité énorme. » **Charles Parton (RUSI)** : « Nous sommes dans le domaine de la conjecture quand il s’agit du personnel dirigeant. » **James Palmer (*Foreign Policy*)** : « Ces processus sont extrêmement opaques, les fuites sont rares, et tout analyste, y compris moi-même, ne peut offrir qu’une conjecture informée. » *The Diplomat* (janvier 2026) : « La nature hautement secrète de l’APL complique les efforts pour identifier les raisons précises de la chute de Zhang et Liu. Il est raisonnable de dire que personne d’autre ne connaît l’histoire complète, à l’exception d’un petit nombre de privilégiés qui ont organisé leur arrestation. »

C’est précisément dans ce contexte que le positionnement d’un acteur comme Xiang Lanxin acquiert sa signification la plus profonde. Avoir navigué pendant des décennies dans un système qui traverse des convulsions internes de cette ampleur — avoir organisé en septembre 2023, au moment même où des ministres de la Défense disparaissaient, des dialogues de Track II à Pékin avec d’anciens généraux de l’APL et des figures du Politburo — signifie posséder une compréhension du fonctionnement réel de ce système qui est qualitativement inaccessible depuis l’extérieur. Le CICIR (China Institutes of Contemporary International Relations), principal think tank de politique étrangère de la Chine, est selon un rapport de la CIA de 2009 « la façade publique du 11e Bureau du ministère de la Sécurité d’État » — « l’un des rares exemples au monde d’un think tank se présentant comme 100 % académique mais étant devenu 100 % intégré au service de renseignement », selon Roger Faligot. Comprendre les dynamiques réelles derrière les purges, les équilibres factionnels entre le « Gang du Shaanxi » et la « Clique du Fujian » que Xi a tour à tour promus puis éliminés, les motivations réelles — corruption, déloyauté politique, préoccupations sur la préparation vis-à-vis de Taïwan, possible espionnage — exige un accès et une intériorisation qui ne sont pas disponibles dans les sources ouvertes.

## L’humilité épistémique comme condition préalable au jugement

Ian James Kidd définit l’humilité épistémique comme la reconnaissance de « la fragilité de la confiance épistémique » — qui dépend de conditions cognitives (savoir spécialisé), de conditions pratiques (capacité à accomplir certaines actions) et de conditions matérielles (accès à des objets particuliers). Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. »

Pour évaluer un profil opérant à l’intersection des systèmes stratégiques chinois, américain et russe, les prérequis minimaux incluent au moins : une connaissance fine des institutions de politique étrangère et de défense chinoises et de leurs liens avec le renseignement ; une compréhension des dynamiques factionnelles au sein du PCC et de l’APL ; une familiarité avec le fonctionnement du Valdaï et de l’écosystème stratégique russe ; une connaissance des circuits de Track II et de leur rôle dans la politique étrangère américaine ; une compréhension des mécanismes de production du savoir dans les think tanks des trois systèmes ; et une expérience directe de l’interaction avec des acteurs de haut niveau dans au moins deux de ces trois systèmes. Ces prérequis sont, en pratique, réunis par un nombre extraordinairement restreint de personnes.

Tom Nichols, dans *The Death of Expertise* (Oxford, 2017), formule le danger avec précision : « Une société moderne ne peut pas fonctionner sans une division sociale du travail et une confiance dans les experts, les professionnels et les intellectuels… Personne n’est expert en tout. Quelles que soient nos aspirations, nous sommes limités par la réalité du temps et les limites indéniables de nos talents. » Collins et Evans formulent cela comme le « problème de l’extension » : jusqu’où la participation publique dans les décisions techniques doit-elle s’étendre ? Leur réponse distingue les phases « politiques » des débats (où tous les citoyens ont des droits) des phases « techniques » (où seuls ceux qui possèdent l’expertise pertinente devraient intervenir). Jaana Parviainen, dans *Social Epistemology* (2020-2021), applique cette logique à la prise de décision politique en arguant que « le non-savoir doit être reconnu explicitement comme une condition permanente et centrale de la décision ».

L’analogie avec la physique nucléaire n’est pas rhétorique. Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : **la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »

« Ces « devoirs de la France » disparaissent après la Première Guerre mondiale pour laisser place à un bref alinéa où perdure malgré tout l’idée que les « quatre années de souffrance ont réveillé chez les Français leurs vertus traditionnelles », notamment, « la ténacité, l’utilité de la discipline et la nécessité de renoncer à tous les motifs qu’ils pouvaient avoir de se quereller »35. À l’instar des Romains, il faut de la discipline, de la détermination, de la patience et de l’endurance, du calme et de la bravoure, et aussi le sens du devoir. Cette éducation militaire commence dès le siège d’Alésia, c’est du moins ce qu’affirme César, soucieux de valoriser son œuvre : « […] les Gaulois se mirent alors, pour la première fois, à fortifier leur camp : le choc avait été si rude que ces hommes qui n’étaient pas habitués au travail pensaient devoir se soumettre à tout ce qu’on leur commandait. «

« L’unité synthétique du caractère n’est pas une résultante, elle est un effort vivant et cet effort peut imposer son autorité bien au-delà de ce que le commun des hommes se représente comme possible. CET EMPIRE DE LA PERSONNE SUR LES INSTRUMENTS DE SON DESTIN S’ÉTEND ASSEZ LOIN AUTOUR D’ELLE POUR QUE LES ÉVÉNEMENTS MÊME DE NOTRE VIE SEMBLENT VENIR PARFOIS SE GROUPER AUTOUR DE NOUS À L’IMAGE MÊME DE NOTRE CARACTÈRE ; dans une large mesure on peut dire de chacun qu’il a les événements qu’il mérite. »

Emmanuel Mounier, Traité du caractère.

« Dans son livre De Gaulle, mon père, Philippe de Gaulle rapporte la réaction de son père après l’armistice de 1940 : « Les Français sont des veaux, ils sont bons pour le massacre, ils n’ont que ce qu’ils méritent, ils sont comme cela depuis les Gaulois. »

Que peut-on dire des peuples arabes et des Libanais, en particulier, mais surtout des dirigeants ! Les Libanais sont découragés, épuisés, mal guidés et surtout mal gouvernés. La majorité s’en rend compte, mais reste bernée, aveuglée et abusée par un manque de discernement. Cette majorité est subjuguée par les chefs et se laisse guider comme intoxiquée perdant tout raisonnement et toute critique ou toute révolte. À noter que nos responsables abusent avec une violence réelle et symbolique qui est d’autant plus opérante qu’elle est acceptée par le peuple dominé. D’ailleurs ce peuple peine à penser sa relation avec les dominants. La délinquance des politiques et des riches exploitants n’a d’autre nom que la trahison et l’abus de confiance. Les élus et les responsables trahissent la confiance du peuple qui leur donne mandat de légiférer et surveiller l’action du gouvernement pour l’intérêt général.

De plus leur mandat n’est pas de mettre une feuille blanche de blocage ou d’annulation du devoir de cette Assemblée nationale. D’ailleurs cette Assemblée n’est qu’un lieu de discorde par les positions négatives qui vident les postes de l’État de leur efficacité et de leur affectation. Et le gouvernement n’arrive plus à guider et à surveiller l’administration. Que font les Libanais pendant ce temps ? Ils sont presque à une période révolue où les dieux conduisaient l’histoire et presque heureux dans leur ignorance.

Que dit le vulgum pecus à tous les niveaux ?

Que disent les Libanais pendant leurs dîners ?

Que disent-ils à la plage avec des échanges vides et rassurants ?

D’autres se délectent dans les salons avec les potins et les secrets d’alcôves.

Dans les cafés entre jeux de cartes et trictrac se règlent les problèmes du monde et les solutions pour la guerre Russie-Ukraine. Dans sa misère, le peuple navigue entre le droit à la paresse et la passivité pour échapper au droit au travail et à l’action.

Tous commentent les déclarations des chefs politiques, chacun à sa manière avec une profonde conviction. Les politiques, ténors de la bêtise, alimentent la société du spectacle. Nos politiques rivalisent avec nos voisins dans les pays arabes qui avancent de défaite en défaite croyant voler vers des victoires chimériques.

Et notre peuple souffre sans réagir. A-t-il choisi la servitude à la révolte ? Il subit les impôts d’un gouvernement incapable pour colmater les déficits du budget d’un État en faillite.

Dans une pièce de théâtre d’Antoine Rault Le Diable rouge, on assiste à un dialogue de fiction entre Mazarin, ministre de Louis XIV, et l’intendant Colbert. « Quand un individu fait faillite, il est condamné à la prison, mais on ne peut pas jeter l’État en prison. » Et Colbert de répondre : « On ne peut pas taxer les pauvres plus qu’ils ne le sont déjà. Les riches non plus, ils ne dépenseraient plus. » Et Mazarin de répondre : « Il y a quantité de gens entre pauvres et riches, des honnêtes citoyens, qui travaillent rêvant de devenir riches, et redoutant d’être pauvres, ce sont ceux-là que nous devons taxer encore plus, ils vont travailler pour compenser, c’est un réservoir inépuisable, plus tu leur prends, plus ils travaillent. » Au Liban ces travailleurs n’ont plus de travail, ils sont inconscients de leurs droits, jouissant d’une certaine roublardise pour échapper à l’impôt avec la complicité des responsables. Avec des frontières ouvertes aux trafiquants, l’aéroport et le port, sources de revenus pour les groupes dominants et non pour l’État, la faillite est assurée. Pour redresser la situation, nous avons besoin d’un président visionnaire, d’un gouvernement compétent et actif capable d’agir, d’un Parlement travailleur et productif pour des lois et non pour des contre-lois. C’est notre espoir en attendant de voir des femmes et des hommes d’État prendre la relève.

Le Libanais se retrouve dans une bulle solipsiste qui pense que son moi et ses sensations sont sa seule réalité, en dehors de tous les autres. C’est une situation de déviance mentale avec ses travers et ses errements. Notre Constitution est un régime démocratique et parlementaire et un système économique libéral. Mais notre malheur provient des personnes qui ont le pouvoir sur le fonctionnement de cette Constitution. La plupart de ces personnes sont guidées de l’extérieur pour les intérêts d’autres pays. Nos responsables cultivent la politique de la rancune et du profit égoïste aux dépens de tout le pays. Les responsables du pays semblent incapables de penser le Liban d’une façon rationnelle… viable, respectant l’autre et acceptant le vivre-ensemble. Quand on déchaîne l’irrationnel, il faut s’attendre à une réaction agressive d’un peuple même s’il est pacifiste. Notre malheur est que notre géographie imprime notre politique et nous déstabilise presque jusqu’à l’anéantissement. Notre peuple malgré ses souffrances peut réagir, quelqu’un doit allumer la flamme, montrer le chemin. Comme la France résistante a su relever le défi avec ses alliés, le Liban peut le faire avec ses amis. Sachant qu’une nation est une mémoire de gloire et de défaite, une grande majorité de Libanais aspire à retrouver cette nation tant rêvée et capable de se reconstruire. Des personnes responsables pourront travailler pour une bonne gouvernance pour guider le pays loin du chaos et loin des forces maléfiques. Gouverner c’est aider toutes les couches sociales à s’émanciper dans une ambiance de liberté, respectant les grands principes humains, respectant les sensibilités de tous qui peuvent se rencontrer et non s’entre-déchirer. Nous pouvons trouver les solutions ou bien travailler à les construire.»

Psychiatre, psychanalyste

L’Orient le jour

« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les

Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes

de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »

« Ceci n’est point un livre et n’en a pas la portée; c’est le reflet bien pâle d’un bonheur disparu, l’écho bien affaibli des joies du foyer; c’est la douceur ineffable du premier sourire de mon fils, sourire, hélas! si près de son dernier regard; c’est enfin le souvenir des seize ans de ma fille….. J’ai voulu décrire ce chemin enchanté que nous avions suivi pour nous aimer. Puissent d’autres mères plus heureuses y trouver aussi la source du vrai bonheur, de celui qui ne trompe jamais et dont le souvenir, en écrivant ces lignes, vient encore réchauffer et ranimer mon cœur. » — Et plus loin « Pour qui ai-je écrit ces lignes? A qui s’adressent ces prières : aimez et élevez vos enfants vous-mêmes? A toutes les femmes qui n’ont pas les nécessités et les préoccupations d’une vie extérieure, qui peuvent vivre chez elles, qu’elles soient dans la condition la plus modeste ou la plus élevée. A toutes, je dirai cherchez le bonheur dans les devoirs de la famille. >> Le bonheur dans le devoir, tel est l’enseignement du livre de Mme *** Parle-t-elle au nom du devoir, ou au nom du bonheur? Elle confond volontiers ces deux choses dans la famille ; et, comme elle les confond, il arrive que, tandis qu’elle croit parler au nom du devoir, elle parle quelquefois au nom du bonheur. Il est difficile, en effet, de concilier ces deux éléments du souverain bien; hors du souverain bien, dans ce monde imparfait qui est le nôtre, sur cette terre qu’habite une race faible et corrompue, sinon déchue, il faut choisir entre le devoir et le bonheur, avec l’espérance que, si l’on choisit le devoir, on y trouvera le bonheur, comme au fond d’une coupe amère un arrière-goût délicieux. Oui, il faut espérer le bonheur, mais il faut le chercher dans le devoir, au risque de l’y perdre tout d’abord : fais ce que dois, advienne que pourra. Si ces deux éléments peuvent être confondus quelque part, c’est sans doute dans la famille quoi de plus doux que de garder toujours auprès de soi ceux qu’on aime? «La mère doit allaiter son enfant, elle doit l’élever; elle doit surtout faire l’éducation de sa fille, l’instruire elle-même, ou au moins la faire instruire sous ses yeux. » Ces trois lignes de la préface résument tout le livre. Bien heureuse est la mère qui allaite son enfant; plus heureuse encore celle qui élève sa fille sous ses yeux, et comme à l’ombre de son amour : mais le bonheur que lui donne une si chère présence suffit-il pour qu’elle ne doive pas s’en priver? Que répondrez-vous à celle que toucherait moins que vous une si douce joie ? Vous douterez de son amour; vous direz que le développement de son cœur est resté imparfait : elle en sera vulgaire, en sera-t-elle coupable? Vous-même êtes-vous bien certaine que l’excellence de votre cœur, qui vous fait une telle joie d’être avec votre fille, vous justifie, s’il vaut mieux pour elle qu’elle s’éloigne de vous? Ne peut-il pas se faire qu’elle ait besoin de se développer plus à l’aise, hors de votre atmosphère, dans un milieu plus libre, où elle se sente vivre d’une vie plus pleine, où elle soit plus elle, en un mot; et ne craignez-vous pas, en la gardant toujours auprès de vous, ou de la mûrir trop vite, ou d’en trop retarder la maturité, de la gêner, de l’étouffer et de la confisquer pour ainsi parler dans l’individualité de son être ?  Que si cela est à craindre pour une fille, à combien plus forte raison pour un fils! Voici ce que dit M. l’abbé Bautain, dans un livre qui s’adresse également aux femmes et aux mères, puisqu’il s’adresse aux chrétiennes : « On dit généralement qu’une fille ne peut être toujours mieux qu’auprès de sa mère….. Cela n’est pas toujours vrai, même au physique, puisqu’il des cas où la mère ne peut pas allaiter son enfant à plus forte raison au moral. La mère, sous ce rapport, peut n’avoir pas ce qu’il faut pour élever sa fille, ou bien elle peut se trouver dans une situation telle, ou mener une telle conduite, qu’il soit avantageux à sa fille de ne point rester à ses côtés. Comment, en effet, préserver l’innocence d’une enfant et la former à la moralité, si elle a sous les yeux de mauvais exemples, si la discorde règne entre ses parents, et éclate chaque jour, ou même si la maison est mal tenue, et que le désordre y domine?….. » A cela que dit l’auteur inconnue de notre livre? « Heureuse mère qui as une jeune fille à élever, quelle belle tâche te reste encore si même ton mari te délaisse et t’oublie; sèche les larmes que cet abandon t’a fait verser, sèche-les à la chaleur des baisers de cette enfant bien-aimée. Dieu te laisse encore une belle part de bonheur ici-bas….. » Toujours le bonheur ! il vous dicte votre devoir. Vous parlez un langage qui me touche il est celui du sentiment; celui de la raison est plus sévère. C’est peut-être parce que votre mari vous délaisse, qu’il est bon pour votre fille qu’elle soit éloignée de vous; l’abandon qui vous accable et qui vous porte à la serrer plus étroitement dans vos bras vous impose peut-être le devoir de vous séparer d’elle; et l’épreuve que Dieu vous inflige vous oblige peut-être à une autre plus cruelle encore ! Vous êtes seule, et peut-être est-ce un motif pour vous d’agrandir votre solitude! Si vous ne le faites pas, parce que vous n’avez pas le courage de perdre d’un seul coup tout votre bonheur, je vous plains, mais je vous condamne; si vous ne le faites pas parce que vous voyez le devoir dans le bonheur, c’est là une erreur qui peut conduire loin. Que si enfin c’est le bien de votre fille de la garder auprès de vous, si, en même temps que c’est en effet votre devoir, c’est aussi votre bonheur, remerciez Dieu de la consolation qu’il accorde à vos maux, et de ce qu’il vous permet, ce qu’il ne permet guère, d’être heureuse en faisant bien : mais gardez-vous de confondre deux choses si dissemblables, et tremblez que ceux à qui vous aurez montré le devoir dans le bonheur ne l’y cherchent et ne l’y trouvent pas ! Je crains d’avoir été dur, et cependant je n’ai pas voulu l’être. J’ai voulu, en un siècle qui a sans doute ses grandeurs, mais qui a aussi, surtout dans l’ordre moral, ses petitesses, pour ne pas dire ses défaillances, relever la vérité du principe sur lequel se fonde le bien. On est assez épris de tout ce que la vie humaine peut contenir de plaisirs ou de joies, pour qu’il soit utile désormais de chercher ailleurs que dans une telle considération la raison des devoirs; et l’on est assez porté à faire sa sagesse d’une sorte de bonheur tranquille, exempt de trouble, ami de la paix, juste par cela seul que les voisins n’ont pas à s’en plaindre, pour qu’il soit urgent de rappeler aux hommes que sagesse et bonheur sont deux choses qui se donnent rarement la main, et qui, alors même qu’elles marchent de compagnie, ne se confondent pas. Dites cela aux mères qui liront votre livre car elles le liront, et je ne me suis arrêté à en signaler ainsi le péril que parce qu’il est un bon livre d’ailleurs, rempli d’un intérêt vrai, sorti du fond de vos entrailles, écrit avec votre âme. Dites-leur qu’une mère doit allaiter son enfant; que plus tard, si elle a un fils, elle ne doit pas le quitter quand il s’éloigne, mais qu’elle doit le suivre, au contraire, pour le diriger, s’il est possible, ou pour le surveiller de loin; que si elle a une fille enfin, heureuse, bienheureuse mère, elle doit la garder auprès d’elle, l’élever elle-même, l’instruire, ou du moins la faire instruire sous ses yeux… Voilà ce que vous leur dites, et vous dites bien. Dites-leur encore que c’est là le grand bonheur de la femme d’être mère, et que c’est là le grand bonheur de la mère d’avoir une fille qu’elle puisse élever auprès d’elle. Vous le leur dites, et vous dites bien. Mais n’insistez pas trop sur ce bonheur : il a d’ailleurs ses tristes compensations; la séparation, qui doit survenir tôt ou tard, en sera plus pénible !… Ah! toutes les mères ne sont pas aussi cruellement éprouvées que vous l’avez été; il n’arrive pas toujours, grâce à Dieu, que leur fille leur échappe par la mort; mais ne leur échappera-t-elle point par le mariage? N’insistez donc pas trop sur ces joies domestiques, fragiles comme toutes les joies; et ajoutez à votre enseignement que, si une mère ne peut allaiter son enfant sans péril pour lui ou pour elle-même (et le mal qui lui arrivera retombera sur son enfant), si, plus tard, elle ne peut instruire sa fille sans quelque danger, si l’intérêt même de la fille exige un éloignement douloureux mais nécessaire, il faut qu’elle sache souffrir, il faut qu’elle se sépare de ceux qu’elle aime, et qu’elle sacrifie alors son bonheur à son devoir. Réduite à ces termes, la thèse que soutient l’auteur du livre de l’Enfant est vraie en principe, l’éducation des enfants, soit de la fille, soit même du fils, appartient au père et à la mère; plus grande est la tâche de la mère dans l’éducation de la fille, et celle du père dans l’éducation du fils. L’éducation des enfants est le droit, bien plus, elle est le devoir des parents. Les parents peuvent les élever comme ils veulent, au nom de leur droit; mais ils doivent les élever du mieux qu’ils peuvent, parce que cette éducation est moins encore leur droit que leur devoir. Quel est ce mieux? C’est quelquefois, pour les parents, d’élever leurs enfants eux-mêmes, quelquefois de les faire élever chez eux, quelquefois de les faire élever ailleurs. La mère qui envoie sa fille au couvent pour se débarrasser d’elle et pour être plus libre dans ses plaisirs, est coupable: qu’elle se passe de spectacles, de fêtes et de soirées, s’il faut cela pour qu’elle élève sa fille. Mais la mère qui garde sa fille auprès d’elle pour en jouir, quand sa fille serait mieux élevée au couvent, est coupable aussi. Je lui demande qu’elle se consulte et qu’elle juge si sa fille sera mieux élevée au couvent ou dans sa maison; si elle peut l’élever bien chez elle, qu’elle sacrifie ses joies mondaines, et qu’elle la garde; dans le cas contraire, qu’elle sacrifie ses joies domestiques et la mette au couvent. L’auteur du livre dont je parle est une femme instruite, et qui a beaucoup lu; elle s’est fait, on se plaît à le reconnaître, de l’éducation de sa fille un très sérieux devoir, en même temps qu’une joie; puis, sa fille morte, elle s’est mise à écrire : elle aime à repasser par les traces du bonheur qu’elle a perdu, et elle invite les autres mères à faire comme elle, en leur souhaitant d’être plus heureuses qu’elle; elle les invite à goûter, dans l’accomplissement du même devoir, la même joie, que ne suivra pas sans doute la même douleur. Il y a, dans les pages qu’elle leur adresse, une tendresse qui rappelle, dirai-je un peu trop? les épanchements affectueux, les sympathiques élans, l’éloquence moins raisonnable que sensible, des nouveaux livres de M. Michelet. J’ai fait la part toute large du mal; ma critique laisse intactes de précieuses qualités : l’Enfant est un livre qui plaide pour une sainte cause, et qui enseigne le bien, avec plus de cœur peut-être que de raison, mais en un langage attendri, touchant parce qu’il est sincère, salutaire parce qu’il est noble et pur.  » 

Revue contemporaine, Neuvième année, Deuxième série, Tome quatorzième 

« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »

Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historiques

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »

Fk

Fb

Uber-Balle

De Niro

Barzini

Valens

Majin Boo

Xi

« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »

« Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.

Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.

Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »

Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »

Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet

« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews« 

« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.

En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. » »

Archives Parlementaires

 La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»

«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »

Yuri Bezmenov

« Je ne peux pas entrer en toi par contact, mais même quand j’entrerai en toi une fois devenu esprit, je ne le ferai pas non. Il vaut mieux que je te tienne pour de bon, que je te baise de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière… Je me rapprocherai tant, que cela te brisera. Et si cela ne marche pas, j’ai d’autres moyens, j’ai tellement, tellement de moyens…  »

Le Témoin du mal, « Azazel », Bible

« Et quel Grand Inquisiteur dispose comme elle d’aussi atroces tortures? et quel espion qui sache avec autant de ruse attaquer le suspect dans l’instant même de sa pire faiblesse, ni rendre aussi alléchant le piège où il le prendra, comme l’angoisse en sait l’art? et quel juge sagace s’entend à questionner, oui à fouiller de questions l’accusé comme l’angoisse qui jamais ne le lâche, ni dans les plaisirs, ni dans le bruit, ni durant le travail, ni jour ni nuit? »

« Si l’homme était ange ou bête, il ne connaîtrait pas l’angoisse. L’angoisse est un pressentiment du possible, de l’avenir qui apparaît lorsque, sollicité par l’ange ou par la bête, l’esprit doit choisir de réaliser l’être humain suivant sa destination éternelle. L’angoisse est angoisse devant le mal où l’homme découvre la possibilité du péché et l’angoisse devant le bien que le pécheur ressent quand il prend conscience qu’il pourrait se libérer du péché. Si en face du passé on peut éprouver des regrets, du repentir, l’angoisse n’apparaît que devant un possible indéterminé c’est à dire que devant le futur. L’angoisse est donc un état affectif où s’affrontent deux possibilités. C’est l’état produit par le vertige de notre liberté et lié au péché. C’est l’état fondamental d’un être qui se sait condamné à choisir et ne sait que choisir. L’apprentissage de l’angoisse est le suprême savoir.

Le désespoir est l’impossibilité d’être soi, doublée de l’impossibilité de n’être pas soi. Il nous forme pour l’éternité. Seule la souffrance éduque. « 

Sören Kierkegaard

L’art de l’espionnage du MI5 : un siècle de renseignement, de déception et de méthodes opérationnelles

Les méthodes opérationnelles du MI5, du savoir-faire en matière de surveillance de ses « Watchers » (observateurs) au système de la Double-Croix (Double-Cross System) qui a aidé à gagner la Seconde Guerre mondiale, sont aujourd’hui documentées à travers des milliers de dossiers déclassifiés, d’histoires autorisées et d’études universitaires. La publication, en janvier 2025, de plus de 100 dossiers auparavant classés « Top Secret » aux Archives nationales — comprenant un manuel de surveillance de guerre, les transcriptions des confessions des « Cinq de Cambridge » et des documents politiques de la Guerre froide — représente la divulgation publique la plus importante en 116 ans d’histoire du MI5.

Combinées à l’histoire autorisée de Christopher Andrew, The Defence of the Realm (2009), à l’ouvrage Spies de Calder Walton (2023) et aux récits historiques de Ben Macintyre, ces sources révèlent un service de renseignement dont les méthodes fondamentales — recrutement patient d’agents, gestion systématique de l’information et interrogatoire psychologique — sont restées remarquablement constantes, même lorsque la technologie a transformé le paysage opérationnel. Il en ressort l’image d’une organisation qui a toujours privilégié la patience aux gadgets, l’intuition psychologique à la force physique, et l’archivage méticuleux à l’improvisation spectaculaire.

Les dossiers de janvier 2025 éclairent le MI5 de l’intérieur

Le 14 janvier 2025, les Archives nationales ont rendu publics plus de 100 dossiers du MI5, couvrant la période allant de la fondation du Service en 1909 jusqu’au milieu des années 1970. Publiés en amont de l’exposition historique « MI5: Official Secrets » — la première collaboration entre le MI5 et une institution publique — ces dossiers comprenaient des dossiers personnels (série KV 2), des dossiers politiques sur la liaison MI5-FBI (KV 4), des dossiers d’organisation sur le Parti communiste de Grande-Bretagne (KV 5) et des rapports historiques de la Première Guerre mondiale (KV 1). Le directeur général, Sir Ken McCallum, a reconnu que cette publication reflétait « l’engagement continu du MI5 à être aussi ouvert que possible ».

Le contenu le plus marquant concernait les « Cinq de Cambridge ». Vingt-deux dossiers sur Anthony Blunt, vingt et un sur Kim Philby et vingt-deux sur John Cairncross ont révélé des détails opérationnels extraordinaires. Le dossier KV 2/4737 contenait la confession partielle de six pages dactylographiées de Philby depuis Beyrouth, datée du 11 janvier 1963, dans laquelle il admettait avoir espionné pour l’URSS de 1934 à 1946 — une affirmation qui était elle-même un mensonge calculé, puisqu’il n’avait jamais cessé. Calder Walton, spécialiste du renseignement à Harvard, a identifié une révélation fracassante dans les dossiers : Philby avait trahi ses collègues agents soviétiques Burgess et Maclean auprès du MI5, offrant des informations « utiles » suggérant qu’ils étaient des espions — afin de détourner les soupçons sur lui-même. « Philby mentait à tout le monde », conclut Walton, « à ses collègues du MI6, à ses camarades agents soviétiques et au KGB également ».

Au-delà des aveux d’espions, la publication contenait un élément sans doute plus révélateur de l’ADN institutionnel du MI5 : un guide de surveillance de 17 pages datant de la guerre, destiné aux légendaires « Watchers » du Service, agrémenté d’illustrations caricaturales et de conseils d’un pragmatisme désarmant sur la manière de suivre un suspect dans les rues du Londres en guerre.

Le manuel des « Watchers » révèle la surveillance comme un art de la patience

La capacité de surveillance physique du MI5 réside dans la section A4, familièrement appelée « les Watchers » — une appellation remontant aux premières années du Service. Le guide de guerre déclassifié, rédigé pour « les officiers n’ayant aucune expérience pratique du travail d’observation » et utilisé de 1939 à 1951, dépouille l’espionnage de son glamour de fiction pour le révéler comme un métier de patience et de méthode.

[Image de surveillance discrète dans une rue urbaine historique]

Le préambule du guide donne le ton : « L’observation est une profession très onéreuse et exigeante. Les détectives de l’écran ou des romans d’espionnage plaisent aux non-initiés, mais dans la pratique réelle, il y a peu de glamour et beaucoup de monotonie. » L’observateur idéal, précise-t-il, ne doit pas mesurer plus d’un mètre soixante-quinze (5 pieds 8 pouces), doit ressembler « le moins possible à un policier » et posséder une qualité indispensable : la patience. « Des centaines d’hommes ont été interrogés comme stagiaires potentiels, mais très peu ont été acceptés », note le guide, car « un bon observateur est une rareté » — il est « né ainsi, on ne le fabrique pas ».

Les instructions techniques révèlent une précision opérationnelle :

  • Distance : Maintenir une distance de 23 à 27 mètres (25 à 30 yards) de la cible.
  • Position : Marcher sur le trottoir opposé.
  • Ascenseurs : Prendre les escaliers si un suspect entre dans un ascenseur.
  • Déguisements : Ils sont explicitement condamnés. « L’utilisation de déguisements faciaux n’est pas recommandée… Une fausse moustache ou une barbe est facilement détectée, surtout sous les lumières vives d’un restaurant, d’un pub ou dans le métro. » À la place, l’adaptation consiste à porter de « vieux vêtements, une casquette ou un cache-nez » dans les quartiers ouvriers, tout en étant plus élégant dans le West End.
  • Transports : Dans le métro, les observateurs doivent avoir de la monnaie pour l’achat rapide de billets et se rapprocher progressivement de leur cible sur les escalators. Le guide prévient qu’un suspect méfiant « montera souvent dans un train juste avant la fermeture des portes » ou descendra au dernier moment.

Le passage le plus pittoresque concerne les poursuites en taxi : les observateurs doivent « concocter une histoire appropriée qui plaira au chauffeur, comme une affaire de divorce ou un conjoint en fuite, et promettre au chauffeur un bon pourboire ». Son instruction finale, écrite en majuscules, conserve une force intemporelle : « NE SOUS-ESTIMEZ JAMAIS LA PERSONNE QUE VOUS SUIVEZ. S’IL PARAÎT SIMPLE, LES APPARENCES SONT SOUVENT TROMPEUSES. »


L’évolution de la surveillance technique : du recâblage téléphonique à la collecte numérique massive

La surveillance physique n’était qu’une dimension du travail. La section A1 du MI5 gérait les opérations techniques : entrées clandestines, pose de micros et photographie de documents. Peter Wright, premier responsable scientifique principal du MI5 à partir de 1955, a révolutionné ces capacités. Wright a aidé à analyser « la Chose » (The Great Seal bug) — un dispositif d’écoute passif caché dans un Grand Sceau sculpté de l’ambassade des États-Unis à Moscou, activé par des micro-ondes — et a ensuite développé l’arsenal électronique du MI5. Il a sonorisé l’ambassade d’Égypte avant la crise de Suez en 1956, installé des dispositifs de surveillance à l’hôtel Claridge’s lors de la visite de Khrouchtchev, et a plus tard placé un micro au siège du Parti communiste. Le résumé candide de Wright était le suivant : « Nous avons posé des micros et cambriolé tout Londres sur ordre de l’État, pendant que des fonctionnaires pompeux en chapeau melon à Whitehall prétendaient regarder ailleurs. »

Le MI5 utilisait un système de noms de code internes pour ses méthodes techniques :

  • « Cinnamon » (Cannelle) : Microphones placés dans ou connectés au téléphone d’une cible, souvent installés lors de « réparations » organisées.
  • « Azure » (ou Special Facility) : Recâblage d’un téléphone pour qu’il fonctionne comme un micro d’ambiance relayant tout le son via les lignes de la poste (GPO) vers un enregistreur à déclenchement vocal.
  • « Still Life » (Nature Morte) : Photographie clandestine ou vol de documents lors d’effractions — pratiqués régulièrement et sans supervision du ministère de l’Intérieur.

L’interception du courrier — nom de code « Source Phidias » — fonctionnait sous le système du mandat du ministère de l’Intérieur (Home Office Warrant – HOW), introduit par Winston Churchill lorsqu’il était ministre de l’Intérieur en 1910-1911. Chaque mandat, signé personnellement par le ministre, autorisait l’interception de toute la correspondance d’un suspect spécifié. L’Unité des enquêtes spéciales de la poste interceptait le courrier dans les centres de tri, où les lettres étaient ouvertes, photographiées, examinées pour détecter de l’encre sympathique, refermées et remises dans le circuit postal. Pendant la Seconde Guerre mondiale, plus de 4 000 agents de la censure postale examinaient des millions de lettres par mois ; le pic de guerre a atteint 1 682 mandats émis en 1940. Les écoutes téléphoniques — nom de code « Source Towrope » — suivaient un processus d’autorisation parallèle. La loi sur les pouvoirs d’enquête de 2016 (Investigatory Powers Act) exige désormais un « double verrou » : la signature ministérielle et l’approbation judiciaire.


La révolution de Maxwell Knight dans le recrutement et l’infiltration

L’approche du MI5 en matière de recrutement d’agents a été transformée par Maxwell Knight (1900-1968), le mystérieux chef de la section B5(b) des années 1920 jusqu’à l’après-guerre — largement considéré comme le modèle de Ian Fleming pour le personnage de « M ». Knight opérait depuis un appartement à Dolphin Square, délibérément séparé du quartier général du MI5, rencontrant ses agents dans les halls d’hôtels de seconde zone sous plusieurs noms de code. Son biographe Henry Hemming l’a décrit comme possédant « une capacité inégalée à transformer des hommes et des femmes sans qualifications particulières — banquiers, secrétaires, avocats, libraires — en agents fiables et productifs ».

La philosophie de recrutement de Knight reposait sur plusieurs principes distinctifs :

  1. L’ordinaire contre le professionnel : Il privilégiait les gens ordinaires aux professionnels du renseignement, recherchant ceux qui pouvaient « travailler sans être remarqués, écoutant, mémorisant et rapportant efficacement ».
  2. La méthode du naturaliste : Son approche s’inspirait de son expertise de naturaliste autodidacte : patience, observation et adaptation à l’environnement.
  3. L’infiltration inversée : Les agents les plus efficaces étaient ceux qui étaient sollicités par l’organisation cible plutôt que ceux qui cherchaient activement à y entrer. Il demandait à ses agents de se positionner dans des organisations de façade sympathisantes et d’attendre, parfois des années, d’être recrutés par les véritables cibles.
  4. L’agent « meuble » : Il prônait d’atteindre la position où un agent « devient un meuble… quand les personnes visitant un bureau ne remarquent plus consciemment si l’agent est là ou non ».

Olga Gray : sept ans d’infiltration au sein du Parti communiste

Le chef-d’œuvre de Knight fut l’infiltration du Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB) par Olga Gray, recrutée en 1930 à l’âge de 25 ans. L’opération de Gray illustrait la doctrine « tout en douceur » (softly, softly) du MI5. Sur les instructions de Knight, elle a d’abord assisté à des réunions publiques, puis a fait du secrétariat bénévole, avant de rejoindre le CPGB. Ce n’est qu’après trois ans d’immersion lente que le secrétaire général du CPGB, Harry Pollitt, l’a approchée pour une « mission spéciale » — exactement comme Knight l’avait prévu. Elle est devenue la secrétaire personnelle de Pollitt, au cœur même de la direction du parti.

En 1938, l’opération a permis l’arrestation de Percy Glading pour espionnage au profit de l’URSS. Gray a témoigné sous le pseudonyme de « Miss X ». Fait remarquable, Glading a déclaré à un officier du MI5 en prison qu’il « n’avait aucun grief contre Miss X » — preuve de la profondeur de la confiance que sa performance de sept ans avait bâtie.

Des organisations fascistes au cercle restreint de l’IRA

Le travail de pionnier de Knight s’est étendu aux organisations fascistes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’officier du MI5 Eric Roberts s’est fait passer pour « l’homme de la Gestapo à Londres », encourageant les sympathisants nazis à transmettre des renseignements. Le MI5 a même contrefait des médailles nazies — y compris la Croix du Mérite de guerre — pour récompenser les recrues les plus zélées de Roberts, à qui la vérité n’a jamais été dite.

L’infiltration de l’IRA par le MI5 est devenue l’une des opérations les plus vastes et les plus controversées. Le cas le plus extraordinaire fut celui de Freddie Scappaticci (nom de code « Stakeknife »), qui aurait servi d’agent britannique pendant 25 ans tout en grimpant les échelons pour diriger l’unité de sécurité interne de l’IRA (la « nutting squad »), chargée de traquer les informateurs.

Dans un rapport déclassifié de 1945 (KV 4/227), Knight a écrit ce qui est devenu l’un des documents internes les plus influents du MI5 sur les agents féminins, affirmant que « dans l’histoire de l’espionnage et du contre-espionnage, un pourcentage très élevé des plus grands coups a été réalisé par des femmes ». Il rejetait le stéréotype de Mata Hari et louait la discrétion supérieure des femmes.


Le système de la Double-Croix : transformer la défense en déception stratégique

Le succès opérationnel le plus célèbre du MI5 — le Double-Cross System — est né d’une note interne de 1936 critiquant la politique consistant à simplement arrêter tous les agents ennemis. Pourquoi ne pas les retourner à la place ? En 1941, cette idée a produit un appareil qui, selon la célèbre formule de J.C. Masterman, signifiait que le MI5 « dirigeait et contrôlait activement le système d’espionnage allemand dans ce pays ».

[Image du système de la Double-Croix (organigramme simplifié)]

L’architecture du système était structurée en couches :

  • Section B1A : Sous la direction du lieutenant-colonel T.A. « Tar » Robertson, elle gérait la découverte, le retournement et la gestion quotidienne des agents doubles.
  • Le Comité des Vingt (Comité XX) : Présidé par Masterman, il se réunissait chaque semaine pour coordonner les mensonges à transmettre aux officiers traitants allemands.
  • Le Wireless Board : Fixait les paramètres généraux des informations pouvant être divulguées.

Le point de passage obligé était le Camp 020 à Latchmere House, où les agents capturés faisaient face au colonel Robin « Tin Eye » Stephens. Ceux qui refusaient de coopérer risquaient l’exécution sous la loi sur la trahison de 1940 (16 agents ont été exécutés entre 1940 et 1941). La force réelle du système résidait dans la vérification : les décryptages ULTRA de Bletchley Park permettaient au MI5 de lire les communications internes de l’Abwehr (renseignement militaire allemand) sur chaque agent, surveillant ainsi si la désinformation était crue.

GARBO et l’Opération Fortitude : la déception qui a changé la guerre

Le couronnement du système fut l’Opération Fortitude, la manœuvre de déception soutenant le débarquement en Normandie. L’agent GARBO — l’antifasciste espagnol Juan Pujol García — a créé un réseau fictif de 27 sous-agents à travers la Grande-Bretagne, tous imaginaires, tous financés par les Allemands. GARBO a envoyé plus de 500 messages radio au premier semestre 1944, signalant les observations fabriquées d’un groupe d’armées fantôme (FUSAG) censé se masser dans le sud-est de l’Angleterre pour une invasion du Pas-de-Calais.

Pour protéger la crédibilité de GARBO, le MI5 s’est arrangé pour qu’il transmette un avertissement de l’invasion réelle du Jour J — mais chronométré pour qu’il arrive juste trop tard pour être utile. Trois jours plus tard, GARBO a envoyé le message décisif : après avoir « conféré » avec ses meilleurs agents, il rapportait que les débarquements en Normandie n’étaient qu’une diversion. Résultat : l’Allemagne a maintenu entre 15 et 22 divisions bloquées dans le Pas-de-Calais pendant près de sept semaines après le Jour J. Eisenhower avait demandé au MI5 de « lui épargner la 15e armée allemande pendant deux jours ». Ils l’ont fait pendant sept semaines.

GARBO fut décoré de la Croix de Fer par l’Allemagne et de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE) par le Royaume-Uni — l’une des rares personnes décorées par les deux camps.


L’interrogatoire : basé sur la psychologie plutôt que sur la force

La méthodologie d’interrogatoire du MI5 a systématiquement privilégié la technique psychologique à la coercition physique. Au Camp 020, Stephens était explicite : « La violence est taboue, car non seulement elle produit des réponses pour plaire, mais elle abaisse la qualité de l’information. » Ses instructions précisaient : « Ne frappez jamais un homme. Premièrement, c’est un acte de lâcheté. Deuxièmement, ce n’est pas intelligent. » Guy Liddell, directeur du contre-espionnage, notait que « les méthodes de la Gestapo ne sont pas payantes à long terme ».

Les techniques de Stephens étaient néanmoins redoutables : isolement total, gardes portant des chaussures de tennis pour étouffer les bruits de pas, et microphones cachés dans les cellules. Stephens décrivait sa méthode comme le « chaud-froid » (blow hot-blow cold) : terroriser le sujet sous une ampoule nue, puis laisser une figure sympathique offrir du réconfort.

Skardon : l’interrogateur « exquis » qui a brisé les espions atomiques

Le principal interrogateur de la Guerre froide fut William « Jim » Skardon. Kim Philby le décrivait comme « scrupuleusement courtois », avec une « manière de faire frisant l’exquis ». Peter Wright expliquait que Skardon incarnait les valeurs de la classe moyenne anglaise — le thé de l’après-midi et les rideaux de dentelle — au point qu’il était impossible pour ses interlocuteurs de voir en lui l’incarnation de l’iniquité capitaliste.

Dans le cas de l’espion atomique Klaus Fuchs (1949-50), Skardon a passé des mois à établir un rapport de confiance par des réunions « de routine » avant de le confronter. Fuchs a fini par avouer, ne réalisant jamais que sans ses propres aveux, les preuves (issues du décryptage VENONA) n’étaient pas recevables devant un tribunal.

Les aveux des Cinq de Cambridge ont suivi des schémas distincts. Anthony Blunt a avoué en 1964 après s’être vu offrir l’immunité, exprimant un « profond soulagement ». George Blake, en 1961, a craqué grâce à la technique de la « fausse bouée de sauvetage » : l’interrogateur lui a suggéré qu’il avait peut-être été torturé en Corée pour le faire parler. Blake, blessé dans son orgueil, a répliqué : « Non, personne ne m’a torturé ! » et s’est lancé dans une confession complète pour prouver qu’il avait agi par conviction.


Le « Registry » : la mémoire institutionnelle et la colonne vertébrale opérationnelle

Au cœur des opérations du MI5 se trouvait son Registry (Bureau des archives) — un vaste système de fiches, de dossiers personnels et de renvois constituant la mémoire collective du Service. En 1918, l’index contenait déjà plus d’un million de noms. En 2006, le MI5 détenait des dossiers secrets sur 272 000 individus, soit un adulte britannique sur 160.

Le système reposait sur des index imbriqués :

  • Index Nominal : Fiches blanches pour les données biographiques, remplacées par des fiches roses avec numéro de dossier une fois le dossier ouvert.
  • Index par Sujet : Cataloguait les organisations et les événements.
  • Système « de feux de signalisation » : Dossiers verts (enquête active), ambre (intermédiaire) et rouges (clos – environ 44 % des dossiers).
  • « Y-boxed » : Dossiers hautement sensibles à accès restreint.

L’informatisation a débuté à la fin des années 1970, migrant vers le « Millennium System » puis, en 2003, vers le « Bureau Reference System ».


La sécurité opérationnelle : entre couverture institutionnelle et savoir-faire humain

Pendant des décennies, le Service a maintenu un déni institutionnel — les gouvernements successifs niaient formellement l’existence du MI5. La correspondance interne était adressée à la « Boîte 500 » (Box 500). Ce n’est que sous la direction de Stella Rimington (1992-96) que le papier à en-tête est devenu officiellement « The Security Service ».

L’échec catastrophique de la détection des Cinq de Cambridge a exposé des faiblesses fondamentales. Avant 1952, le MI5 s’appuyait uniquement sur le « filtrage négatif » (vérifier si un nom figurait déjà dans ses archives). Le recruteur soviétique Arnold Deutsch a exploité cette faille en ciblant des étudiants de Cambridge qui évitaient délibérément l’adhésion au Parti communiste. Cela a conduit à l’introduction du « filtrage positif » (enquêtes de terrain actives) en 1952. Aujourd’hui, le MI5 exige le « Developed Vetting » (DV), le niveau de sécurité le plus élevé, renouvelé tous les sept ans.


De deux officiers à cinq mille : l’évolution sur un siècle

La transformation du MI5, passant du bureau de deux hommes de Vernon Kell en 1909 à un service de plus de 5 000 officiers à l’ère numérique, a suivi un cycle d’expansion en temps de crise et de contraction en temps de paix.

  • Fondation (1909-14) : Petite équipe s’appuyant sur les réseaux personnels et la coopération policière.
  • Seconde Guerre mondiale : Zénith opérationnel avec le système de la Double-Croix et 30 000 étrangers contrôlés.
  • Guerre froide : Marquée par les échecs institutionnels (Cinq de Cambridge) mais aussi par la révolution technique (surveillance électronique, coopération avec le GCHQ).
  • Après-Guerre froide : La loi sur le service de sécurité de 1989 a donné au MI5 une base légale pour la première fois. Après le 11 septembre et les attentats de Londres en 2005, les effectifs ont doublé et la lutte contre le terrorisme est devenue la mission dominante.

Conclusion : patience, papier et psychologie perdurent

À travers 116 ans, certaines constantes opérationnelles définissent le caractère institutionnel du MI5. Le système de mandat ministériel introduit en 1910 reste la base de ses pouvoirs les plus intrusifs. Le MI5 n’a jamais possédé de pouvoirs d’arrestation, dépendant toujours d’un partenariat avec la police. Le renseignement humain — le recrutement et la gestion d’agents — reste aussi central aujourd’hui que lorsque Maxwell Knight rencontrait ses agents dans les années 1930.

Ce qui distingue le savoir-faire documenté du MI5 de la fiction d’espionnage est son absence résolue de glamour. Le guide des observateurs de guerre le capture parfaitement : pas de gadgets, juste une silhouette banale portant de la monnaie pour le métro, entraînée à remarquer si un suspect utilise une clé ou sonne à la porte. L’artefact le plus révélateur de l’exposition de 2025 est peut-être le plus banal : un citron vieux de 110 ans trouvé chez un espion allemand, utilisé pour de l’encre invisible en 1914. Dans le monde du MI5, l’ordinaire a toujours été la couverture la plus efficace pour l’extraordinaire. »

Tillich, théologie et philosophie

Persévérer sur la frontière. À propos du rapport entre théologie et philosophie selon Paul Tillich.

par Denis Guénoun

« Quoi qu’il soit un théologien de première importance, un des plus marquants du XXème siècle, Paul Tillich n’est pas très connu de ce qu’on appelle, dans un raccourci expéditif, le grand public. Cela signifie en fait qu’il n’a fait l’objet, récemment et dans nos parages immédiats, d’aucune vaste campagne publicitaire. Rappelons alors quelques informations qui le concernent. Tillich est né, allemand, en Allemagne mais sur le territoire actuel de la Pologne, en 1886. Il est mort, américain, en 1965, à Chicago. Sa vie et son travail sont coupés en deux par la date de 1933. Avant cette année, il vit et enseigne en Allemagne, écrit en allemand de nombreux articles et livres de philosophie et de théologie. Après 1933, émigré puis naturalisé aux Etats-Unis, il enseigne et poursuit son œuvre en anglais. On a donc l’habitude de partager ses écrits en ces deux grandes parties, allemande et américaine, mais il faut nuancer la division : d’une part, sa pensée connaît déjà de nets changements entre 1919 et 1933, même si les préoccupations et l’intuition générale peuvent se reconnaître. En outre, aux Etats-Unis, il évolue entre sa première période, l’avant-guerre et les années du deuxième conflit mondial – lequel oppose, entre autres, son pays natal et de culture et sa patrie adoptive – puis l’époque postérieure à la guerre, où sa pensée théologique s’exprime dans son ampleur systématique, d’une façon qu’on peut dire apaisée. En outre, la fracture médiane, et les évolutions que je viens d’évoquer de part et d’autre, n’affectent pas la cohésion intime et réfléchie de ses principes. Mais s’il quitte l’Allemagne, chassé de son travail et voyant ses livres interdits dès la prise du pouvoir par Hitler et les siens, c’est que son œuvre est marquée, depuis plusieurs années, par une opposition tranchée envers la mue de l’Allemagne et le nazisme. Dans ce refus se manifestent les sources et les échos les plus profonds de sa pensée, philosophique et théologique 1.

Philosophique et théologique. En effet, non seulement Tillich peut être considéré comme philosophe autant que comme théologien, mais surtout le rapport entre théologie et philosophie se voit questionné au cœur de sa réflexion. Un exemple très clair en est sa Théologie systématique, vaste ensemble publié entre 1951 et 1963. Ce traité, ou ce groupe de traités, se compose de cinq parties, qui donnent lieu à cinq ouvrages dans l’édition française 2. Le titre de chaque partie comporte, d’une façon évidemment réfléchie et que Tillich a souvent explicitée, deux termes mis en relation l’un avec l’autre. Or, systématiquement – c’est le mot – le premier de ces termes est un concept philosophique, et le second un thème de théologie. Je les cite : I. Raison et révélation, II. L’être et Dieu, III. L’existence et le Christ, IV. La vie et l’esprit, V. L’histoire et le Royaume de Dieu. Raison, être, existence, vie, histoire : cinq notions philosophiques majeures. Révélation, Dieu, Christ, Esprit, Royaume : cinq motifs pleinement théologiques. Dans son développement intérieur, chacun de ces ouvrages est composé de deux parties, qui se suivent et se répondent. Dans chaque cas, le premier volet donne lieu à un exposé philosophique, répondant au premier mot du titre, cependant que le second est une analyse théologique du deuxième terme, ou symbole. Ainsi, on le voit, le lien complexe et difficile qui fait la matière de nos séances depuis deux ans 3 est ici, formellement, pris comme objet, et articulé dans une problématique.

Pourquoi cette préoccupation, dont l’articulation apparaît comme si centrale dans la structure même de l’œuvre maîtresse et terminale de Tillich ? Il s’en explique à plusieurs reprises, à des périodes différentes de son travail. J’en choisis trois : la première que j’évoquerai se situe au début de la Théologie systématique, dont le volume initial paraît en 1951. La deuxième nous conduira au troisième livre, qui date de 1957. Et la troisième nous fera remonter bien plus haut, à un écrit allemand datant de 1930.

Le tome 1 de la Théologie systématique est intitulé Raison et révélation, ce qui est déjà, en soi, une exposition du lien entre théologie et philosophie. Ce volume s’ouvre par une introduction générale au système de Tillich. Celle-ci comporte, dès ses premières pages, un double sous-chapitre consacré, précisément, à l’examen de ce lien 4. Tillich commence par indiquer que, selon lui, philosophie et théologie approchent un objet commun, qui est l’être. Ni philosophie, ni théologie, chacune à sa manière, ne peuvent se tenir quittes d’un rapport essentiel au souci ontologique. Mais la philosophie interroge ou présuppose l’être pour questionner la structure générale de la réalité. Non pas tel domaine de la réalité, ou tel autre, qui délimitent la compétence des sciences. Mais la réalité comme structure d’ensemble, qui rend possible les sciences elles-mêmes, c’est-à-dire ce qui fait que la réalité est connaissable. Pour le dire autrement, la philosophie se demande comment il se fait que le logos qui soutient et organise la réalité, sa structure, puisse être commun ou compatible avec le logos humain qui veut la connaître. C’est cette double dimension du logos, ou sa nature unique, selon l’interprétation qu’on en donne, qui fonde l’intérêt de la philosophie pour le réel, et donc pour l’être qui en est la condition. La philosophie cherche à comprendre, ou à rendre compte, de ce qui fait que la réalité est ce qu’elle est, et que nous pouvons lui appliquer une démarche cognitive, voire y agir : métaphysique, épistémologie, éthique sont des branches de cette réflexion. De façon très différente, la théologie s’intéresse à l’être dans la confrontation au non-être. Ce qui importe à la théologie, c’est la résistance de l’être, sa victoire sur le néant. Or, on pourrait penser à première vue que c’est là une question classiquement philosophique au contraire : pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien ? Mais ce n’est pas exactement ainsi que Tillich la pose. Je vais tenter de dire pourquoi.

Un des aspects les plus frappants de la pensée de Tillich à ce propos est que, selon lui, la théologie n’aborde la question de l’être qu’en tant qu’elle nous interroge, nous questionne, nous ébranle, ou bien, pour le dire en ses termes, en tant qu’elle fait pour nous l’objet d’une préoccupation ultime. La préoccupation ultime est : pourquoi sommes-nous là, et le monde avec nous, et nous dans le monde ? Pourquoi ne sommes-nous pas emportés dans le néant ? Pourquoi en sommes-nous sortis, et pourquoi pouvons-nous y replonger, par la mort 5 ? En d’autres termes, la question ontologique, la question de l’être, nous ébranle, elle nous secoue, et cela en fait pour nous la préoccupation ultime, celle dont toutes les autres dépendent. C’est à ce titre, et à ce titre seulement, qu’elle concerne la théologie. La théologie, dit Tillich, ne se préoccupe jamais d’un objet, quel qu’il soit, en tant qu’objet. Elle ne s’en occupe qu’en tant qu’il engage pour nous une préoccupation ultime. Prenons un exemple. La théologie se soucie de la Révélation. Or, dit Tillich de façon frappante, qu’il n’y a pas de Révélation qui ne soit une révélation pour quelqu’un à qui elle se révèle. Donc la Révélation n’intéresse la théologie que dans son rapport à celui ou celle qui la reçoit, au point où la « révélation de » devient indissociable de la « révélation à » 6. Mais c’est vrai de tous les concepts ou questions théologiques. La théologie ne s’intéresse à une idée, ou un problème, qu’en tant qu’ils saisissent notre existence, et le font de façon ultime.

Que veut dire ici le mot « ultime » ? Tillich s’en explique dans un paragraphe que je souhaite vous lire.

Nous avons utilisé l’expression « préoccupation ultime » sans

explication. Il s’agit d’une traduction abstraite du grand commandement : « Le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ; tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. » 7 La préoccupation religieuse est ultime ; elle enlève à toutes les autres préoccupations une signification ultime ; elle les rend préliminaires. La préoccupation ultime est inconditionnelle ; elle ne dépend d’aucune condition de

caractère, de désir ou de circonstance. Elle est totale ; aucune partie de nous-mêmes ou de notre monde ne lui échappe ; il n’y a pas de « lieu » où l’on puisse la fuir 8. Cette préoccupation totale est infinie ; aucun moment de détente et de repos n’est possible devant la préoccupation religieuse qui est ultime, inconditionnelle, totale et infinie. 9

Il ne faut pas être abusé par le fait que la préoccupation ultime est exprimée ici en termes religieux. Les religions n’en ont pas l’apanage : Tillich n’a cessé de dire au contraire, en s’opposant à d’autres, que nous devons, quant à la préoccupation ultime, être à l’écoute des arts, de la littérature, mais aussi des expériences dans le domaine social et du travail auprès des humains. Quoi qu’il en soit cette définition, pour ce qui nous occupe ici, indique clairement que la préoccupation est existentielle, ce que Tillich souligne dès la ligne suivante : « Le mot “préoccupation” souligne le caractère “existentiel” de l’expérience religieuse. » 10 La théologie n’est concernée par une question que dans la mesure où elle nous secoue, au niveau le plus fondamental de notre rapport à l’existence. Et dans de nombreux autres passages, Tillich indique que cette secousse concerne toujours le rapport de l’être au néant, sa menace par le néant et sa victoire sur lui 11.

Ceci a une conséquence déterminante sur la pratique de la théologie, et en particulier sur l’attitude de celui ou celle qui s’y consacre. Car si, comme nous venons de le dire, « la philosophie et la théologie posent la question de l’être, mais le font d’un point de vue différent », puisque « la philosophie traite de la structure de l’être en lui-même, et la théologie de la signification de l’être pour nous » 12, il en résulte que « le théologien [est] impliqué dans son objet, et non distant de lui. (…) L’attitude du théologien se caractérise par son engagement envers le contenu qu’il expose. (…) Le théologien a une attitude “existentielle” ». Ou, en d’autres termes, il « doit regarder là où se manifeste ce qui le préoccupe ultimement, et se tenir là où cette manifestation l’atteint et le saisit. » 13 Bien sûr, cette opposition est formalisée, et donc un peu schématique. Tillich le dira plus loin, les attitudes s’interpénètrent, les philosophes sont aussi concernés par ce dont ils parlent, et les théologiens font un effort de distance 14. Mais la distinction touchant la nature de ces activités a tout de même une pertinence. La théologie suppose un point de vue selon lequel celui qui la pratique est saisi, ébranlé par son objet. Il n’y a pas de théologie qui s’en tiendrait à un point de vue intégralement distant de ce que sa discipline met en question. Tillich le formule autrement, dans la doctrine de ce qu’il appelle plus haut « le cercle théologique ». En tant qu’il est impliqué dans ce dont il parle, le théologien vise un point où le sujet et l’objet se rejoignent. Mais cette jonction fait la nature même des questions théologiques. Le point ultime de la préoccupation est exactement ce point où sujet et objet se confondent, point où se brouille leur distinction. Du coup, ce que le théologien trouve au terme de son analyse est en fait présent dans sa démarche dès le début, comme un a priori. C’est ce que Tillich appelle le cercle. Le théologien trouve ou décrit quelque chose qu’en vérité il apporte lui-même au principe de son étude. En ce sens, dit Tillich, « c’est sa foi qui détermine le théologien (…) Il aboutit à des affirmations dont seuls ceux qui partagent les présuppositions existentielles du théologien (…) reconnaîtront la réalité. » 15 Quelque chose, que nous pouvons désigner provisoirement par le mot de « foi », est donc une condition de possibilité de la théologie.

L’activité théologique est impliquée dans son objet par une foi qu’elle présuppose. Si le modèle d’une forme d’indifférence méthodologique conditionne l’idée que nous avons des sciences, par une non-implication nécessaire entre le théoricien et ce dont il construit la théorie, et si cette séparation entre le point de vue et ce qui est vu, entre la vision et le visible, semble influer sur notre conception de la philosophie comme pensée objective, il faut dire, tout à l’opposé, qu’il n’existe pas, à proprement parler, de théologie extérieure à ce dont elle traite. La théologie s’implique et s’enroule dans son objet, qui en elle devient sujet. Ceci n’exclut pas l’appel à une pensée rationnelle, ou logique. Peut-être même, au contraire, une telle situation demande-t-elle à l’exigence pensante un effort d’accentuation. Mais cette rigueur n’est pas celle d’un détachement. Le nom de cette indistinction est : foi.

Telle est donc la première des trois réflexions que je vous ai annoncées, portant sur le rapport entre les deux disciplines. La deuxième a une portée plus large, et dépasse le seul problème de cette relation. Le troisième volume 16 de la Théologie systématique a été rédigé, puis publié, environ sept ans après les précédents. Tillich choisit alors de l’ouvrir par une récapitulation des acquis antérieurs, légèrement reformulés. Dans cette nouvelle introduction, Tillich lie la structure de ces volumes (et le balancement de chaque titre, de chaque plan d’ouvrage, entre philosophie et théologie) avec sa méthode de pensée, plus générale, à laquelle il donne le nom de « méthode de corrélation » 17. La relation philosophie-théologie devient alors l’expression d’une vision plus étendue, caractérisée par ce principe de mise en corrélation. Corrélation de quoi, avec quoi ? Tillich indique qu’il s’agit, dans chaque cas, d’un rapport entre un problème philosophique et une « réponse » théologique. La philosophie est vue ici comme une discipline qui cherche à se saisir de questions générales posées à la pratique humaine. Qu’il s’agisse de la raison, de l’être, de l’existence, de la vie ou de l’histoire, ces problèmes sont soulevés et traités par la philosophie dans leur dimension interne à l’expérience et à la réalité du monde, dimension qu’on pourrait appeler immanente – mais Tillich n’emploie pas ce terme à ce propos, c’est moi qui l’introduis pour suggérer une équivalence approximative. Or, en se tenant dans les limites, ou la finitude, de l’immanence, ces interrogations aboutissent, dans chaque cas, à une voie sans issue, à des contradictions insurmontables, à des apories. Au terme de la première partie de chacun des ouvrages, c’est cette situation à la limite, cette situation-limite, que Tillich caractérise 18. Et c’est cette situation, dans chaque cas, qu’il confronte à ce qu’il appelle une « réponse » théologique. La réponse consiste, bien sûr, à mettre en rapport la question formulée dans l’immanence avec une certaine position du transcendant, ou de la transcendance. Ainsi, le rapport à une révélation permet de dépasser les apories de la raison humaine (vol I), comme la référence à une transcendance divine permet de surmonter la contradiction entre l’être et le néant (vol. II), et ainsi de suite. La corrélation est donc ce qui permet d’approcher, dans chaque cas, le lien essentiel qui unit la question posée dans l’immanence et la conception du transcendant qui l’éclaire et la dépasse.19

Plus : il existe, en philosophie, et même dans une certaine pratique de la théologie, une opposition entre ce que Tillich appelle un naturalisme et un surnaturalisme, une opposition entre le naturel et le surnaturel. Une certaine façon de penser (naturaliste) conçoit les choses dans leur dimension interne à la nature, et une autre (surnaturaliste) sépare radicalement le naturel du divin. Cette coupure recouvre aussi l’opposition entre autonomie et hétéronomie. On pourrait dire que le mouvement moderne, depuis la Renaissance jusqu’aux lumières et aux révolutions scientifiques, et même jusqu’à une certaine théologie libérale de la fin du XIXème siècle, pousse à son extrême la position naturaliste de l’autonomie – régime autonome de la raison, de l’expérience humaine, de la vie propre du monde, sans recours à rien qui lui soit extérieur ou le surpasse. A l’opposé, une certaine théologie de la crise – représentée d’abord par la pensée de Karl Barth, à laquelle Tillich doit beaucoup 20 – affirme une coupure radicale, une béance ou un abîme entre la nature et l’élément surnaturel du divin. Si paradoxal que cela paraisse (et ça l’est : le paradoxe est revendiqué par Tillich, après Kierkegaard, comme constitutif de sa pensée), notre auteur veut surmonter cette opposition, et tenir ensemble ces deux sortes d’exigence. C’est à quoi sert la méthode de corrélation. Il s’agit d’affirmer, simultanément, l’acquis de l’autonomie, depuis l’humanisme jusqu’aux lumières, et aussi la revendication d’une transcendance radicale. Entre autonomie et hétéronomie, la méthode de corrélation fait intervenir ce que Tillich appelle une théonomie. Il faut établir une corrélation entre l’autonomie du monde et la transcendance divine. Il faut affirmer la plénitude du monde dans ses lois propres, son régime d’existence complètement assumé, et la dimension transcendante de la création, de la révélation, de la rédemption dont la Bible nous offre les récits symboliques. Dans chaque cas, la méthode de corrélation réunit ces deux dimensions dans le paradoxe, la conjonction et la disjonction, l’unité brisée d’un symbole. Alors que naturalisme et surnaturalisme se tiennent, l’un et l’autre, d’un seul côté de la séparation.

C’est à cette rencontre que travaille sans cesse la relation difficile entre philosophie et théologie. La philosophie œuvre à explorer l’autonomie immanente du monde, cependant que la théologie se doit de témoigner, par la pensée, de la transcendance radicale et irréductible du divin. Selon cette orientation, « théonomique », le divin est à la fois présent dans la réalité autonome et immanente du monde – c’est ce que Tillich appelle son auto-transcendance – et dans la séparation radicale dont Barth a produit le concept et la théorie. Seulement, Tillich récuse, tout autant la dissolution de la théologie dans l’immanence de la nature (ce qu’une théologie naturelle, ou une théologie de l’histoire dans sa version hyper libérale a pu produire), et le surnaturalisme, dans lequel il pense que la doctrine de Barth a fini par s’enfermer. La méthode de corrélation a pour visée de dépasser cette double impuissance, et le maintien permanent d’un lien entre philosophie et théologie en est en quelque sorte, à la fois la condition et une espèce de garantie. 21

La conception par Tillich de la méthode de corrélation est plus ample et plus complexe que ce que je viens d’en dire. Il en propose plusieurs exposés, dans divers contextes. Ainsi, dès le premier volume de la Théologie systématique, il formulait une réfutation claire des deux positions doctrinales symétriques, et selon lui également erronées, dont cette méthode représente le dépassement 22. Il y a donc deux versants pour la réflexion : les questions que pose l’existence humaine et les réponses que leur offre la réflexion théologique. Mais, dit Tillich, les « contenus » des réponses, ce que Tillich appelle « le message chrétien », « ne peuvent pas se déduire des questions, c’est-à-dire d’une analyse de l’existence humaine » 23. Et Tillich ajoute : « Ils [ces contenus] sont “dits” à l’existence humaine d’au-delà d’elle. » C’est en ce sens qu’ils sont issus d’une révélation. La révélation n’est pas le produit de l’existence, elle lui est apportée, elle est le fait d’une parole, elle est dite à l’existence, et non dite par elle. « Autrement » poursuit Tillich de façon très profonde, « ils ne seraient pas des réponses, car l’existence humaine elle-même est la question. » 24 Entendons bien : l’existence humaine ne contient pas la ou les questions, elle est la question. Ce pourquoi elle ne peut se donner à elle- même la réponse. Concéder le contraire serait entrer dans l’erreur d’une théologie « naturaliste », ou « humaniste », qui « déduit le message chrétien de l’état naturel de l’homme. Elle élabore sa réponse à partir de l’existence humaine, sans se rendre compte que l’existence humaine est elle-même la question. » 25 Cette idée de l’existence humaine comme la question posée dans l’être, Tillich en voit le tracé tout au long de l’histoire de la pensée, depuis Augustin jusqu’à Heidegger, en passant par de nombreux autres 26. « L’homme est la question qu’il pose sur lui-même, avant même de formuler une question », écrit Tillich. « Etre humain signifie s’interroger sur son propre être. » 27

Mais une erreur symétrique est celle de « la méthode supranaturaliste (…) en particulier quand elle fait de la Bible un livre “d’oracles” surnaturels, en négligeant complètement la réceptivité humaine. » Car, dit Tillich, et cette réserve est aussi profonde que la précédente à laquelle elle fait face, « l’homme ne peut pas recevoir des réponses à des questions qu’il n’a jamais posées. » 28 C’est l’erreur où, selon Tillich, tombent Barth et un certain barthisme, « qui craignent qu’une corrélation divino-humaine, de quelque type qu’elle soit, ne rende Dieu en partie dépendant de l’homme. » 29 A l’opposé de ces craintes, Tillich affirme de façon très nette que « la relation divino-humaine – et donc Dieu aussi bien que l’homme à l’intérieur de cette relation – change avec les étapes de l’histoire de la révélation et avec les étapes de tout développement personnel. (…) La relation divino-humaine est une corrélation. » 30 Comme on le voit, la méthode de corrélation, à laquelle nous a conduits le rapport entre théologie et philosophie, acquiert chez Tillich une portée considérable, puisqu’elle engage la conception même de Dieu, de l’homme et de leur rapport, impliqués dans le devenir historique, et aussi dans le développement personnel.

C’était là une deuxième caractérisation que je voulais vous soumettre, proposée par Tillich quant au rapport entre philosophie et théologie. On peut, dans son œuvre immense, tout entière parcourue par ce fil, en découvrir plusieurs autres. Notre auteur y a même consacré un ouvrage entier, qui date en anglais de 1951 – début de la publication de son système organisé – et tout récemment traduit en français sous le titre Religion biblique et recherche de la réalité ultime31. Ce livre reprend un ensemble de conférences où Tillich réagit à de vives critiques qu’il a reçues, aux Etats-Unis au début des années 50, pour un usage que certains lecteurs ont trouvé trop intense de termes philosophiques dans sa théologie. Et l’ouvrage entreprend de montrer que toute interprétation des récits bibliques met en jeu des notions issues de la philosophie, en le déclarant ou pas, en le sachant ou pas, et que les catégories philosophiques sont elles-mêmes sous-tendues par des a priori portant sur la transcendance. Mais je voudrais ici, à titre de troisième exemple, convoquer plutôt un autre moment de sa pensée, plus éloigné de ceux dont nous avons déjà parlé, et dont témoigne le volume intitulé Ecrits théologiques allemands 32, qui réunit des textes rédigés ou publiés, entre 1919 et 1931, avant l’exil qui allait le jeter hors de l’Allemagne.

Cet ouvrage fait connaître, entre autres choses, l’introduction au livre Réalisation religieuse (Religiöse Verwirklichung), paru à Berlin en 1930. On peut y lire ceci :

Le lieu spirituel où se tient ce livre et dont il témoigne est la zone frontalière 33 entre l’Église et la société, la religion et la culture, le sacré et le profane, la théologie et la philosophie : non pas en général et in abstracto, mais dans la situation concrète du protestantisme allemand contemporain. C’est le lieu où j’ai été projeté dès lors qu’une pensée résolument autonome s’est heurtée à une tradition religieuse fortement conservatrice. C’est là que je suis resté, et ce lien a déterminé ma pensée et mon action dès l’origine 34. Il a trouvé expression dans tous mes travaux, et même au-delà, dans mon destin académique, celui de devoir être, d’abord, en tant que « théologien », « philosophe », et maintenant, en tant que « philosophe », « théologien ».35

On remarquera que, dans ces lignes, le rapport entre théologie et philosophie demande à être pensé à partir de sa « zone frontalière », laquelle est aussi, et simultanément, celle qui sépare Église et société, religion et culture, sacré et profane. C’est exactement à ce point que Tillich entend situer l’ensemble de son entreprise. En effet, écrit-il à la ligne suivante, « le lieu de la frontière en est un fertile pour la connaissance 36. Car toute chose doit être déterminée à partir de sa frontière – à laquelle linguistiquement renvoie le mot “définition”. » 37 C’est ici d’une sorte de valeur ontologique de la frontière qu’il s’agit. En effet, la frontière est le lieu qui sépare, mais aussi le lieu de contact entre les deux espaces séparés, la ligne de leur frottement. Et donc, si toute chose doit être déterminée à partir de sa frontière, ce n’est pas seulement pour la penser par différence à l’égard de ce dont elle diffère, mais aussi pour la considérer depuis ce point, ou cette « zone » singulière, où chaque chose est la plus proche de ce dont elle est séparée. La frontière est, indissolublement, le lieu de la jonction et de la disjonction. Et donc, affirmer qu’il faut penser le rapport théologie-philosophie à partir de leur frontière, c’est dire d’abord qu’il y a une frontière, et donc que les deux disciplines ne peuvent pas être confondues, qu’elles doivent être distinguées et pratiquées dans leur exercice spécifique, mais aussi que cette distinction ne se comprend que depuis le terrain où elles sont le plus proches, et où elles se touchent.

À partir de là, et un peu plus loin, Tillich va écrire les lignes étonnantes que voici :

La relation de la religion et de la culture, de la théologie et de la philosophie, est telle de nos jours que quelques-uns ont peut-être pour mission de persévérer sur la frontière et de résister à la tentation de se soustraire à cette situation qui les déchire en franchissant définitivement la frontière vers l’un ou l’autre côté 38. C’est en tout cas de cette façon que la situation se présente à moi à la lumière de ma destinée personnelle – et pas seulement de la mienne 39.

Je remarquerai d’abord la manière très engagée personnellement, le ton très « existentiel » pour le coup, de ce passage. Il y est question de sa « destinée personnelle », mais aussi d’une « situation qui déchire », et aussi d’une « mission » – terme qui dans ce contexte théologique n’est pas mineur – mission qui est de persévérer sur la frontière. Tillich affirme là, évidemment, sa résolution à n’abandonner ni le versant théologique, ni la dimension philosophique de son travail, et à rester engagé dans leur rapport – qu’il formulera de façon plus systématique bien plus tard. Mais l’important pour nous ici est que ce lien, théologie-philosophie, est posé comme le même que celui qui unit et sépare « la religion et la culture » ou encore, il l’a dit plus haut, l’Eglise et la société, le sacré et le profane. En quel sens alors ces « quelques-uns », ont-ils pour « mission » de « persévérer sur la frontière », et surtout « de résister à la tentation de se soustraire à cette situation qui les déchire en franchissant définitivement la frontière vers l’un ou l’autre côté » ? Franchir la frontière, de façon définitive, d’un côté ou de l’autre, c’est donc, par exemple, choisir la culture en abandonnant la religion, ou choisir la religion en délaissant la culture. C’est, pour la pensée, le risque et le choix de se fondre et de se dissoudre dans la culture, comme l’a fait une certaine théologie libérale du début du XXème siècle, ou comme le fera encore sous très peu une théologie pro-nazie en se laissant absorber par les thèmes, les motifs et l’organisation du nazisme pour ne pas s’écarter de la « vocation du peuple allemand » 40 – et en reniant pour cela la dimension transcendante et irréductible du message biblique et de ses injonctions. Mais ce peut être aussi bien le risque inverse, de choisir la religion en abandonnant la culture (la pensée, la recherche des arts, la science, la vie sociale) pour s’en tenir à la séparation d’une révélation considérée en elle-même et pour elle-même, dans un écartement total par rapport à la vie humaine et à ses productions : c’est le risque que courent et où tombent, aux yeux de Tillich, Barth et un certain barthisme – une « néo-orthodoxie » qui, pour sauver la révélation, la coupe hermétiquement du monde à qui elle se révèle. Même si ces lignes datent de 1930, à un moment où la « destinée personnelle » de Tillich n’est pas encore scellée, pas plus que ne l’est celle de l’Allemagne, on ne peut s’empêcher d’être frappé par la résonance de cette thématique, sur la valeur ontologique de la frontière, de la part d’un homme qui, moins de trois ans plus tard, se trouvera exilé de son pays et de sa langue, pour bien longtemps.

Cependant, il l’a fait entendre, si ces réflexions engagent ce que Tillich appelle « ma destinée personnelle », elles mettent aussi en jeu ce qu’il désigne comme « pas seulement (…) la mienne ». En témoigne le dernier passage que je voudrais vous soumettre, et qui étend cette réflexion de façon inattendue :

La situation ainsi décrite se trouve intérieurement liée à ce qui est entendu dans le protestantisme. La situation frontalière commune à l’homme, que le protestantisme a vue et annoncée d’une manière nouvelle, se présente concrètement, déterminée par le destin de cette époque, dans la situation frontalière propre au penseur. (…) C’est la profondeur du protestantisme – en son essence sinon en sa réalité – que de se tenir constamment à sa propre frontière, à la frontière d’autres formes de la conscience religieuse, à la frontière de la profanité. Il est compréhensible qu’à partir du centre non ébranlé, cette situation soit ressentie comme non religieuse, non chrétienne, non ecclésiale. Le centre ne fait que témoigner par là de ce qu’il n’est pas protestant de demeurer au centre, non ébranlé par rapport à la sphère religieuse, chrétienne, évangélique. (…) Le protestantisme (…) ne se tient pas seulement au centre, mais aussi à la frontière de lui-même. 41

Tillich a consacré de nombreux textes à caractériser ce qu’il n’aime pas dénommer l’essence, mais qu’il préfère appeler le principe du protestantisme, le « principe protestant » 42. En général, il réfère plutôt ce principe à ce qu’il pense comme « la vocation prophétique ». Tillich voit deux tendances, deux polarités opposées dans tout phénomène religieux, et donc en particulier chrétien : la permanence sacramentelle d’un côté, et l’arrachement prophétique de l’autre. Ces deux dimensions coexistent partout, mais l’une peut être plus profonde que l’autre, exprimer plus radicalement le principe d’une orientation spirituelle. La dimension sacramentelle tire vers l’origine, l’ancrage, alors que la prophétie attire vers l’appel, ou l’attente. Tillich voit dans le protestantisme, par sa vocation principielle, une dimension prophétique primordiale, même si dans les faits il existe un sacramentalisme protestant, qui conteste et retient la pleine expression de cette polarité prophétique constitutive. Mais il est significatif qu’ici, l’appréhension de la nature du protestantisme ne soit pas formulée en ces termes, mais en termes de position frontalière 43. Le protestantisme, par essence ou par principe, témoigne de cette « situation frontalière » qui est commune aux hommes, et qui s’exprime de façon particulière du fait du destin de cette époque. C’est la situation du penseur qui témoigne aujourd’hui – en 1930 – pour cette position frontalière essentielle. En quoi cette position frontalière du penseur rejoint-elle la vocation intime du protestantisme ? En ceci que le protestantisme se tient, ontologiquement et théologiquement, à la frontière : frontière avec d’autres formes de la conscience religieuse, et frontière avec la réalité profane, la « profanité ». Le protestantisme, qui est lui-même une dissidence religieuse, une protestation (Tillich insiste souvent sur ce sens, non exactement historique, du terme), est en mesure d’écouter et d’entendre les autres expressions religieuses, et de ne pas les ignorer depuis une certitude de sa propre vérité – sans jamais pour autant renier sa vocation singulière au sein du christianisme. Mais dans le même sens, et peut-être plus profondément encore, le protestantisme ne veut jamais rompre avec le monde profane, avec la profanité. Du fait que pour lui, il n’y a pas à découper dans le réel des zones sacrées et d’autres abandonnées à un statut mondain, et que donc en ce sens le monde est à la fois intégralement sacré et intégralement profane, le protestantisme ne peut renoncer à l’écoute, au regard, au partage de destin avec la profanité 44. Il ne renonce jamais à l’appel transcendant, mais celui-ci se donne à entendre et à recevoir, non pas hors du monde, mais en lui. C’est pourquoi toute position dans le monde (c’est-à-dire toute position) est à la frontière, sur la frontière, au point exact de cette limite (qui est aussi un point de passage) entre profane et transcendant, entre le monde et l’appel. C’est la vocation propre du prophétisme que de faire entendre cela, comme appartenance et comme arrachement. Et c’est en quoi le protestantisme lui est, par essence, totalement apparenté, même si, en fait – l’histoire des églises protestantes sous le nazisme va le rappeler cruellement – il arrive plus d’une fois aux institutions de renier cette vocation, de lui être infidèle. C’est en quoi, dit Tillich, le protestantisme n’est jamais vraiment à sa place au centre. Il se tient toujours à la frontière de lui-même. Dans ces mêmes lignes, Tillich écrit que « le protestantisme (…) peut dire Oui à ce qui est contre lui – [c’est le grand Oui avec majuscule, le Oui barthien] – parce qu’il peut se dire Non à lui-même 45. » C’est dans cette puissance protestatrice, y compris à son propre égard, que le principe protestant manifeste sa situation, sa vocation essentiellement frontalière.

En toutes choses, au moins humaines, et peut-être pas seulement, vous le savez, il existe des frontières externes et des frontières internes. Parfois ce sont les mêmes, comme dans notre monde géopolitique où les frontières lointaines qui nous séparent des zones étrangères se retrouvent, répliquées, au dedans de nos villes, au pied de nos immeubles, au cœur de nos zones. Le plus étranger est alors, en un sens, l’immédiatement proche, le tout voisin. Il en va de même pour la frontière où Tillich appelle la pensée à se situer : qu’elle sépare le sacré du profane, le religieux de la culture, nos consciences religieuses d’autres consciences religieuses, c’est la vocation de la pensée que d’interroger cette séparation depuis le point, tendu, difficile, de la plus grande proximité et du plus extrême voisinage. C’est la tâche à quoi se voient convoquées philosophie et théologie : penser l’extrémité de leurs différences au point même de leur contact. Contact se dit de l’amour comme du combat. »

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