« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« Nous vivons dans un dictionnaire en désordre! »

Marc Edouard Nabe

Un échange devenu culte

« Il ne faut pas CONFONDRE la charité avec la familiarité.
Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités, alors même que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu’ils découvrent en nous. »

Thomas Kempis

« Il faut remonter à 2015 pour comprendre l’ampleur du différend. Dans Cash Investigation, Élise Lucet interroge en effet Rachida Dati sur ses liens supposés avec GDF Suez. Un entretien qui a rapidement dégénèré. Agacée, l’ancienne ministre a ainsi dénoncé “des accusations à la con” avant d’asséner une phrase restée célèbre : “Quand je vois votre carrière pathétique, ma pauvre fille”. Cette attaque personnelle avait provoqué un tollé et propulsé la séquence au rang de moment culte de la télévision française. Depuis, cette passe d’armes symbolisait d’ailleurs la tension qui peut exister entre responsables politiques et journalistes d’investigation »

https://www.nextplz.fr/people/536999-pathetique-ma-pauvre-fille-ce-tacle-appuye-de-rachida-dati-a-elise-lucet-lui-est-reste-en-travers-de-la-gorge

« Est manipulé qui veut. »

 « Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. « 

Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz

«L’une des choses les plus pénibles est d’avoir à parler de quelques – uns de ses compatriotes autrement que pour en dire du bien . Si je me suis décidé à cet écrit sur trois personnages polonais , il ne fallait rien moins qu’un devoir impérieux , la conscience du mal qu’ils ont fait, et qu’ils font à la patrie. S’il s’adresse aux étrangers, c’est que ceux contre lesquels il est dirigé compromettent la Pologne devant les étrangers ; s’il paraît dans une période aussi grave, c’est que dans cette période leur action est le plus nuisible. On ne saurait d’ailleurs en tirer équitablement prétexte pour crier à la division et à l’anarchie polonaise. Il y a dans toutes les limites de l’ancienne Pologne unanimité pour exécrer la domination étrangère, russe, autrichienne et prussienne. Et quelle est la nation qui n’a pas au moins trois mauvais hommes dans son sein ? Où trouver un peuple meilleur , plus héroïque et plus homogène que le nôtre, uni sans distinction de classes ni de cultes dans la volonté insurrectionnelle, comme il le fut dans la souffrance et dans la prière ? Si nos paroles contristent quelques – uns, nous leur redi rons ce que M. Lamennais répondait à l’archevêque de Paris, qui essayait de le détourner de publier les Paroles d’un Croyant: Je résume des faits et je ne les crée pas. Le mal n’est pas dans le cri de la conscience et de l’humanité, il est dans les choses; et tant mieux si elles sont reconnues et sen ties comme mal, Ce que nous disons tout haut , l’immense majorité des Po lonais le pense tout bas. La divergence n’existe que sur l’opportunité de le dire . Il y a des hommes et des partis qu’à ce compte – là on ne pourrait jamais attaquer : tantôt on vous retient parce qu’ils n’ont encore rien fait, tantôt parce qu’il ne faut point troubler leur action ; il est toujours ou trop tôt ou trop tard . Notons enfin que les défenseurs de ceux que nous jugeons ici , sans l’ombre d’une animosité personnelle, mais en toute conscience , n’invoquent pour eux que le bénéfice de l’habileté. C’est le cas de répéter , avec notre célèbre évêque Soltyk, à l’origine de la Confédération de Bar : ‹ La plupart des États ont été perdus par ces citoyens équivoques qui veulent s’accommoder au temps ; qui, dans les affaires publiques , au lieu de considérer ce que leur devoir exige d’eux, cherchent à tirer des plus fàcheuses circonstances le meilleur parti, ou du moins le moins mauvais possible , et n’opposent par là aux événements que les ressources de leur esprit, de leur sagacité et de la faible prévoyance humaine , et non l’inflexible raideur , la fermeté inébranlable du devoir. Nous ne verrons la Pologne concevoir quelques espérances de salut que quand le plus grand nombre des Polonais cessera de calculer ce qu’il peut, pour considérer uniquement ce qu’il doit. Les règles éternelles sont au-dessus des plus sublimes efforts du génie et du talent. »

«Comment un Polonais peut-il serrer la main des représentants du gouvernement qui organisa les effroyables massacres de Galicie! – L’Autriche n’a pas changé, seulement elle se recueille depuis Solferino, comme la Russie après Sébastopol. Lorsque, après la prise de Varsovie et la capitulation de Praga, l’armée aux ordres de Malachowski arriva à Modlin, et que voulant rendre hommage à ses cheveux blancs, on le priait de garder le commandement : « Non, messieurs, dit-il alors avec dignité, un général qui a signé la capitulation de la capitale ne peut commander une armée polonaise, je dépose le commandement et ne veux plus le reprendre; que mes paroles servent de leçon à ceux qui me succéderont, et qu’ils apprennent, par mon exemple, ce qu’il en coûte pour transiger avec les Moscovites. » La famille Czartoryski, dont l’existence fut une perpétuelle capitulation avec chacun de nos ennemis, eût pu, depuis longtemps tenir ce langage: en ne le tenant pas, elle a donné à penser que ses fautes étaient non une erreur de patriotisme, mais le calcul d’une ambition aussi tenace qu’injustifiable. On nous a dit durant des mois et des années: Il est si inoffensif! -Mais la nullité du comte de Chambord ou du comte de Paris les empêche-t-elle d’être dangereux? Les Czartoryski sont en Pologne l’incarnation de l’égoïsme d’une certaine classe, comme l’étaient en France les d’Orléans. Ce seraient nos d’Orléans polonais. Que nous parlez-vous de vertus privées? Louis-Philippe n’était-il pas bon père et bon époux? Or, qui fut plus servile envers l’étranger, plus docile aux intérêts exclusifs d’une seule classe? Et quel régime fut plus dégradant pour la France? Omnia serviliter pro dominatione. Que nous parlez-vous de leurs promesses? Si le premier des Bourbons a dit: Paris vaut bien une messe, le prince Czartoryski n’appartiendrait-il pas à cette école qui croit que le pouvoir vaut bien un serment? Il y en a qui sont charmés de lui faire signer telle ou telle déclaration, à peu près conforme aux principes démocratiques. Mais cela le sert, et ne l’engage pas plus que le programme de l’Hôtel-de-Ville et ses captieuses promesses à Lafayette n’engagèrent LouisPhilippe. Les Czartoryski redisent assez volontiers l’une de ces paroles dont M. le prince de Talleyrand, sur la fin de ses jours, mystifia l’Académie : « La politique est la vertu.. Mais dans la pratique, ils connaissent la valeur de cette autre formule: • La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. Un de leurs intimes disait tout dernièrement à Léopol: Vous ne me croyez sans doute pas assez naïf pour tenir ma parole en politique. • Ce qui rendit leur faction puissante et redoutable, disait Rulhières, c’est que dans une nation inconstante et divisée, ils suivirent toujours le même système, et demeurèrent toujours unis.. Autrefois dans le pays, pour désigner les Czartoryski, on disait simplement: la famille. Ils étaient arrivés, en effet, à constituer fortement leur famille, formant des alliances de province à province, comme les souverains en forment de royaume à royaume. Dans un temps où la dissipation était grande, et les têtes un peu folles, ils surent être économes et prudents, toujours en garde contre l’enthousiasme et l’exaltation. Dédaignant les projets aventureux de leurs compatriotes, ils conservèrent, au milieu de la légèreté du xvIIe siècle, une même ligne. Ils sont demeurés fidèles à leur tradition, leurs liens de famille se sont accrus et leur union n’a pas diminué. Au travers des vicissitudes de la patrie, tous les membres ont constamment travaillé à la réalisation de l’idée fixe: c’est une famille en marche vers la royauté. Quelques-uns se réjouissent et d’autres s’étonnent que le prince Czartoryski ait représenté un gouvernement qui décrète des mises hors la loi. Mais les d’Orléans en ont fait bien d’autres. Le duc de Chartres, qui devint Louis-Philippe, ne recevait-il point les cartes à la porte des Jacobins, et ne le vit-on pas, le lendemain des journées de Juillet, selon l’expression de Chateaubriand, gueusant des poignées de mains, depuis le Palais-Royal jusqu’à l’Hôtel-de-Ville. Au temps de la république de Pologne, chacun pouvait aspirer à la couronne; elle était au plus digne et elle n’était pas héréditaire. La couronne de Pologne, si un jour couronne il y a, ne saurait être le prix de l’intrigue, mais de grands et réels services rendus à la patrie. Ce n’est point le vote d’une faction qui en décidera, mais le suffrage de tous. Les Czartoryski sentent leur impopularité: l’exil même ne les en a pas relevés, car cet exil n’est venu qu’après les plus étonnantes faveurs et après une série ininterrompue de fautes et de crimes politiques. Et c’est pourquoi ils cherchent avant tout leur point d’appui à l’étranger. Or, le pire des gouvernements est celui qui est imposé par l’étranger. L’élévation de Czartoryski pourrait être dans les convenances de l’Autriche, comme celle de Stanislas-Auguste fut dans celles de la Russie. Mais quand les Czartoryski pensent que l’Empereur Napoléon pourrait faire d’eux des rois de Pologne, parce qu’ils sont parents de Joseph Poniatowski, de qui Napoléon Ier a dit à Saint-Hélène : « C’était le vrai roi de Pologne, c’est à peu près aussi sensé que si des petits-fils de Soult, qui se flatta, on le sait, de régner à Lisbonne, demandaient que l’Empereur les fit rois de Portugal. Aux yeux de gens comme les Czartoryski, l’insurrection est toujours un mal, ce qui n’exclut point l’idée d’en tirer parti, ne fût-ce que comme prétexte à diplomatie. Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. Si l’intervention s’effectue, tous leurs échos rediront que cela a été dû à leurs profondes combinaisons. Meme adsum qui feci, répétera le prince Ladislas. Et de plus il le croira. Ils sont moins préoccupés de faire, que d’empêcher les autres de faire; ils tiennent à ne laisser se constituer aucune force matérielle ni morale qui ne dépende d’eux. L’important est de prendre position eux seuls, et nul autre. Quand ils sollicitent des pleins pouvoirs, ce n’est point pour attiser l’insurrection, pour trouver chez les peuples un aliment qui la nourrisse, mais pour la mettre à la discrétion des chancelleries. N’étant pas en situation de signer une convention de Plombières, du moins essaieront-ils de se faufiler dans l’état-major impérial: complaisants et dociles, ayant principalement en vue de désigner comme chef des volontaires un homme à eux, et qui au moment opportun fit un pronunciamento pour eux. Les Czartoryski sont diplomatiquement commodes en ce sens qu’ils se déclareraient satisfaits de toute paix, ne donnât-elle comme résultat qu’une Pologne grande comme la main, pourvu qu’ils eussent l’espoir de régner sur elle. Mais en temps de guerre, ils seraient les pires des auxiliaires. Quand il s’agit d’élan, à quoi peuvent servir des gens de réaction? Toute faveur accordée aux Czartoryski par les amis de la Pologne ne ferait que refroidir le pays, car il y sentirait une arrière-pensée d’abandon. En attendant, les Czartoryski se disent : « Les puissances alliées se donneront, comme pour la Grèce, une exclusion réciproque. Les Polonais ne supporteraient plus un Allemand. Il faudra bien alors que ce soit un Polonais. Attachonsnous donc à plaire également aux puissances étrangères, de qui seules le salut peut venir, et par la grâce de qui Fon régnera. tantes qu’on a peine à y croire. Et cependant nous avons dej Il y a des prétentions paraissent tellement exorbi eu des ballons d’essai. Les journaux anglais oft inséré, dans les premiers jours d’août, une dépêche de Stettin, disant que le parti Czartoryski travaillait en vue de faire proclamer le prince Ladislas roi de Pologne, au moment même où la France déclarerait la guerre. Déjà un journal de Paris, dans les derniers jours de juillet, avait dit : Il est question que le gouvernement national de Pologne, pour répondre à l’accusation de révolutionnarisme, proclame roi le prince Czartoryski. Il n’est pas plus permis d’espérer le rétablissement de la Pologne par ceux qui y ont appelé l’ennemi et la lui ont livrée, que des ennemis meines qui l’ont démembrée.»

«Le reproche capital que l’on puisse adresser aux Czartoryski, c’est d’avoir cherché le salut de la patrie dans des procédés antipolonais, non dans l’enthousiasme, l’élan ou l’héroïsme de la nation, mais dans une série de petits moyens politiques, de ruses diplomatiques et de combinaisons artificielles. Assurément le prince Auguste Czartoryski et son petit-fils le prince Adam-Georges, ont eu de grands caractères, des facultés éminentes et une persévérance à toutes épreuves. Mais à quoi tout cela nous a-t-il servi? Cela n’a pas même retardé nos malheurs. Ah! si au lieu d’avoir toujours les regards tournés vers l’étranger, en employant à implorer ou à essayer de tromper l’ennemi, les dons que leur avait départis la Providence, ils eussent cherché leur point d’appui dans les profondeurs du peuple polonais, peut-être eût-il été accordé à la Pologne de ne point tomber ou de s’être déjà relevée. Nous lisons dans l’Histoire de Pologne de Rulhières : • Les princes Czartoryski, accusant en toute rencontre les vices de leurs concitoyens, ne les croyant plus dignes de se gouverner eux-mêmes, avaient le projet de changer le gouvernement en une véritable monarchie… Ils en suivaient l’exécution avec d’autant plus d’artifice qu’ils avaient conçu l’espérance de former cette monarchie pour eux-mêmes ; qu’un pareil changement devait être en horreur à une nation si éperdüment éprise de sa liberté, et qu’ils osaient se flatter d’employer pour l’y contraindre le concours même de la Russie…»

Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz

« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »

Jean de la Bruyère

« Existence, préexistence, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements qui gouvernent la société. »

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

Correspondances

«La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,

— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,

Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,

Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.»

Charles Baudelaire 

« Faut-il prendre au sérieux «L’Œil de Carafa», grand roman écrit par le mystérieux Luther Blissett?

Ce livre historique et politique, dont la trame se déroule dans l’Europe du XVIe siècle, est l’œuvre d’un collectif d’origine italienne. Cryptique et subversif, son écho résonne avec les imaginaires contemporains du secret ou du complot.
À sa sortie en Italie en 1999 sous le titre original Q, puis lors de sa publication en 2001 en France sous le nom L’Œil de Carafa, ce roman s’impose rapidement comme un ovni littéraire. Son succès est retentissant et en quelques mois à peine, il trouve son public et s’installe parmi les meilleures ventes. Les rééditions et les traductions s’enchaînent.
Encensé par la critique, L’Œil de Carafa impose sa marque. Il mêle l’érudition historique, la tension du thriller et une fine analyse politique. Mais c’est aussi la part d’ombre entourant ses auteurs qui intrigue et alimente la dynamique du succès. En effet, personne ne sait vraiment qui se cache derrière un pseudonyme intriguant. L’Œil de Carafa accède au statut de manifeste d’une nouvelle génération littéraire, audacieuse, anticonformiste; à la fois profondément contemporaine et classique.
Au cœur du roman, un thème fort et fascinant: la traversée de l’Europe du XVIe siècle, sur fond de Réforme, de guerres de religion et d’affrontements idéologiques. Le lecteur est happé par le cheminement d’un héros sans nom, éternel fugitif, qui adopte des identités multiples pour s’adapter aux intrigues dont les ingrédients sont l’espionnage, les manipulations et les luttes populaires.
La dimension politique de l’ouvrage n’échappe à personne. On y dénonce la fabrique des vérités, les mécanismes du pouvoir et la propagande. Le roman questionne le lecteur sur la résistance individuelle et collective, la circulation de l’information, la naissance des légendes et la difficulté d’écrire l’histoire. En ce sens, ce vaste canevas historique percute les préoccupations du présent. Le choc produit un effet de souffle, voire une réaction en chaîne qui confère une durée de vie exceptionnelle à L’Œil de Carafa.
Qui est Luther Blissett?
Rapidement, le nom de l’auteur intrigue. Car «Luther Blissett» n’est pas un individu, mais un pseudonyme collectif, déjà connu dans les milieux alternatifs pour ses actions provocatrices et ses canulars artistiques. Le choix de cet anonymat alimente la rumeur. Certains y voient la main d’un grand écrivain caché (on murmure parfois le nom d’Umberto Eco). D’autres évoquent un réseau clandestin d’activistes ou d’artistes subversifs maniant le réel comme la fiction dans un sous-continent culturel volatil et instable.
Les médias s’emballent, le secret savamment entretenu nourrit la curiosité du public et l’identité mouvante du collectif devient un sujet en soi, indissociable du succès de l’œuvre. La qualité de l’œuvre nourrit le secret et le secret sublime la notoriété de l’œuvre. Nous sommes devant un mécanisme parfait dont chaque rouage fait sens.
La légende «Luther Blissett» est alors à son acmé. Tout est possible, mais tout est suspect. Les balises entre performance artistique, engagement politique et manipulation des médias deviennent poreuses. L’identité du collectif, entretenue par un goût affiché pour la cryptographie, est brouillée avec méthode. L’Œil de Carafa reste pleinement un mystère littéraire et politique, où la quête de l’auteur devient presque aussi palpitante que celle du roman.
Le brouillard savamment entretenu autour de l’identité du collectif Luther Blissett a nourri un imaginaire de l’ésotérisme et du secret. La référence même au XVIe siècle et aux guerres de religion dans L’Œil de Carafa incite certains lecteurs et observateurs à supposer que les auteurs sont eux-mêmes membres de sociétés initiatiques ou, a minima, entretiennent-ils des liens avec des groupes ésotériques contemporains: francs-maçons, martinistes, rosicruciens?
Quelques critiques ont affirmé discerner dans le livre des références codées à l’alchimie, à la Kabbale ou à des courants gnostiques, en particulier à travers la figure du personnage principal sans nom. Il évoque les mythes de l’errance, du secret et de la quête intérieure.
Un lien supposé aux sociétés secrètes
Dans les milieux alternatifs et chez certains journalistes en quête de scoop, il se propage la rumeur que Luther Blissett fonctionne sur le modèle des sociétés secrètes, avec des cérémonies d’initiations, des rites de passage sous l’impulsion d’une exégèse dont le corpus cache des dogmes inconnus. Des récits circulent, il est question de réunions nocturnes, dans les squats ou les souterrains des villes italiennes. Au cours de ces assemblées, on échange les instructions codées, les «mots de passe» qui permettent de rejoindre le cercle intérieur du collectif.
D’autres vont jusqu’à affirmer que le nom même de «Luther Blissett» est intrinsèquement porteur de valeurs talismaniques et prétendent y déceler une référence cachée à Martin Luther (le réformateur protestant) et à des pratiques alchimiques ou illuministes.
Des prolongements contemporains de ces rumeurs suggèrent même une filiation avec les Illuminati ou les héritiers de sociétés pythagoriciennes: la maîtrise du canular et de la manipulation médiatique est interprétée comme le signe d’une technicité secrète, héritée de traditions occultes. Certains blogs et forums spécialisés dans la contre-culture évoquent une «internationale invisible», un réseau tentaculaire prêt à agir dans l’ombre pour renverser l’ordre établi, à la manière des sociétés secrètes qui ont jalonné l’histoire de l’Europe moderne.
Toutes ces légendes ont trouvé un terrain fertile dans l’attitude même du collectif. Ses adeptes ne démentent rien, usent à volonté de l’humour cryptique qui leur est propre, partagent le goût du double fond et du brouillage symbolique. Plutôt que de s’en défendre, les membres historiques de Luther Blissett alimentent cette dimension et renvoient leurs interlocuteurs vers d’autres énigmes. Ce lien supposé aux sociétés secrètes est ainsi devenu une composante à part entière du mythe Blissett, illustrant à quel point la puissance narrative du collectif déborde largement la sphère littéraire et irrigue les imaginaires contemporains du secret, du complot et de l’émancipation.
Les punks dadaïstes à la manœuvre
Derrière ce train fantôme culturel et littéraire, le projet Luther Blissett, né en 1994 à Bologne (Émilie-Romagne, nord de l’Italie), agrège écrivains, artistes, activistes et anonymes autour d’un objectif plutôt dadaïste et franchement punk: subvertir l’ordre médiatique et culturel par la création collective, l’anonymat et le détournement des codes dominants. Le nom même de Luther Blissett peut être adopté par n’importe qui, à condition de poursuivre cette forme d’engagement en open source.
Concernant le roman Q / L’Œil de Carafa, le secret se lève progressivement. Il s’agit d’une œuvre à huit mains, écrite par Roberto Bui, Giovanni Cattabriga, Federico Guglielmi et Luca Di Meo, initiateurs du collectif. Les canulars médiatiques créés par Luther Blissett, devenu Wu-Ming à l’aube de l’an 2000, ont généré des enquêtes journalistiques afin de vérifier une nouvelle rumeur: le collectif est-il à l’origine du mouvement complotiste QAno
Leur action ne se limite pas à la littérature. Luther Blissett orchestre des performances, des canulars et de véritables actions médiatiques: fausses sectes, faux manifestes, piratages de médias, révélant les failles d’un système prompt à bâtir des peurs et à avaler les rumeurs. Le miroir sans teint du capitalisme. L’affaire des faux rituels sataniques de Viterbe –ville située dans le Latium, dans le centre de l’Italie– illustre l’engagement de Luther Blissett en piégeant journalistes et politiques au cœur d’une campagne d’intoxication massive. Leur démarche annonce l’avènement du culture jamming (ou détournement culturel) et de l’artivisme européen.
La révélation que le roman est l’œuvre d’activistes bouscule tout. Ce collectif engagé transpose dans la fiction ses stratégies d’anonymat, de renversement du point de vue, de déconstruction des certitudes. L’Œil de Carafa ne se contente pas de revisiter l’histoire ou de divertir: il interroge la notion même de récit, joue en permanence sur la multiplicité des voix, les identités incertaines, la relativité des faits.
Dès lors, la fiction devient une arme critique, le roman historique un laboratoire d’idées où les luttes anciennes résonnent avec les combats contemporains. Dans les forêts allemandes du XVIe siècle ou dans les manifestations qui émaillent les sommets internationaux, l’ennemi identifié est le même. Mais si sa face hideuse traverse le temps et se niche dans les esprits, il est peut-être tout aussi important de se méfier de celles et ceux qui conduisent contre lui les campagnes les plus dures.
L’originalité du traitement réside dans ce tissage permanent entre narration, engagement et expérimentation politique. La subversion ne s’applique pas seulement au contenu, elle innerve également la forme et la structure même du récit.
Le lecteur n’est pas seulement invité à percevoir une vérité qui serait ailleurs, il lui est demandé d’avancer sur un canevas dont les mailles sont des pistes secondaires, mal cartographiées. À lui de comprendre que la vérité n’est qu’une perception à l’image du collectif: insaisissable par essence. Plus qu’un livre, L’Œil de Carafa est la démonstration, par la littérature, qu’il est possible de réécrire l’histoire, de renverser les rapports de force et de proposer au lecteur une expérience en stimulant sa vigilance critique face aux pouvoirs et à la fabrique du mythe.
Voilà pourquoi L’Œil de Carafa demeure un jalon majeur, acteur de la puissance subversive qu’une œuvre collective peut insuffler à la littérature contemporaine. À moins que cette puissance, cette subversion et ce souffle ne fassent pleinement partie de la farce? »

Guillaume Origoni, Slate.fr

« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »

Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique

«Ce rythme temporel, qui garantit l’alternance des saisons et l’équilibre des temps mélangés (comme l’attestent les dérivés de tempus : temperantia, temperatio, temperare, qui disent tous l’équilibre de temps multiples), c’est la tempérance. Au cœur de l’institution juridique du temps se laisse deviner la pulsation d’un rythme qui conduit à cette figure de la tempérance. Qu’est-elle, en effet, cette tempérance, sinon la sagesse du temps, la juste mesure de son déroulement, le mélange harmonieux de ses composantes ? Et tout comme l’alternance des saisons fait les climats tempérés, la tempérance dans la cité — le juste dosage de la continuité et du changement — assure l’équilibre des rapports sociaux. La tempérance est « accord et harmonie », assure Platon : « répandue dans l’ensemble de l’État, elle met à l’unisson de l’octave les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires sous le rapport de la sagesse, de la force, du nombre, des richesses ou de tout autre chose semblable »

https://books.openedition.org/pusl/19818?lang=fr

«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.
L’espace et le silence.
Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».
À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »

Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain

« Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. On ne nous a pas donné l’état minimum des questions. Je prends trois exemples très divers : le cadastre de Nouvelle-Calédonie, peut-être est-il connu dans des revues spécialisées, on n’en a pas fait une matière publique. Pour le problème de l’enseignement, on laisse croire que le privé, c’est l’enseignement catholique; je n’ai jamais pu savoir quelle était la proportion du laïc dans l’enseignement privé. Autre exemple, depuis que la droite a reconquis un grand nombre de municipalités, les crédits ont été supprimés pour toutes sortes d’entreprises culturelles, parfois grandes, mais souvent aussi petites, très locales, et c’est d’autant plus intéressant qu’elles sont nombreuses et petites; mais il n’y a pas moyen d’avoir une liste détaillée. Ce genre de problèmes n’existe pas pour la droite parce qu’elle a des intercesseurs tout faits, directs, directement dépendants. Mais la gauche a besoin d’intercesseurs indirects ou libres, c’est un autre style, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de « compagnons de route », la gauche en a vraiment besoin, parce qu’elle a besoin que les gens pensent. «

Gilles Deleuze, Les intercesseurs

« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »

Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné

 » (1) « Puisque Sony Black est ton ami, où est le problème ?  » 

« Mon ami, quel ami, c’est pas une question d’ami.  »

 « Tout le temps que Sony Black était en taule, tout le temps, et bah…  il a une famille, et il a une maîtresse, et il a une maîtresse pour sa maîtresse… Et bah je me suis occupé de tout ces gens là, moi !… Et j’ai été le seul, personne en avait rien à foutre… Deux cents dollars que je sortais par semaine pour eux à cette époque-là… Boom boom boom… »

« Il s’en souvient Sony Black, tu t’inquiètes pour rien.  »

 « Donnie je te jure, par moment, je me dis… que dans ton orphelinat il devait te taper sur la tête. » 

 « Et comment tu veux que je le sache, tu m’expliques jamais rien.  »

 « Tu crois que je sais pas comment on liquide un type ? Tu crois que je sais pas ça, moi tu vois, moi je sais tout. Combien de fois c’est moi qu’as été au bout de ce putain de téléphone ? 26 fois ! » 

 « Ouais puisque tu dis sans arrêt que Sony Black est ton ami.  » 

 « Donnie j’ai été convoqué… Dans notre, milieu, quand on te convoque, t’es vivant quand t’arrives, en sortant t’es mort, et c’est ton meilleur ami qui t’a exécuté.  »

 « Si jamais quelque-chose m’arrivait, fais en sorte qu’Annette elle ait la voiture.  » 

“ (2) « T’es marié ? » 

 « Non… j’ai une gonzesse en Californie. » 

 « C’est bien ça. Qu’elle y reste en Californie… Elle est pas pendue à tes baloches. »

 « Ouais t’as raison  » 

 « J’ai toujours raison.  » 

 « Un affranchi a toujours raison. Même quand il a tord il a raison.  » 

 « Et c’est valable tout le long de la hiérarchie. Mec qu’est dans le circuit. L’affranchi, le capo, le caïd.  » 

 « Ouais je sais je sais tout ça.  » 

 « Qu’est-ce  tu sais ?  » 

 « C’est comme, un peu comme à l’armée…On monte en grade.  » 

Comme à l’armée ?… Ça n’a rien à voir avec l’armée… L’armée, c’est un mec que tu connais pas, qui t’envoie nettoyer un mec que tu connais pas. 

 « On fait un truc ensemble demain ?  » 

 « Ouais. Ça marche.  » 

 « Je sais pas comment t’as fait pour voir que cette putain de bague était un fugazi.  » 

 « À demain alors.  » 

 « Ouais à demain.  » 

 « L’agent spécial Pistone a établi le contact avec Benjamin Ruggiero alias Lefty, alias Lefty le calibre, alias Lefty deux calibres, alias la scoumoune » 

 « Denis, Denis le bijoutier il ramène du fric, il te colle pas au cul, et il emmerde personne.  » 

 « C’est un bijoutier quoi.  » 

 « Hum.  » 

 « Mais d’où il sort ce type Jill.» 

«De Floride.  » 

 « Mais où ça, où ça, d’où en Floride ? Miami ?  » 

 « Non, non c’est pas Miami. Je sais plus, je retrouve plus, le foutu bled où les Dogs s’entraînent au printemps. » 

 « Et il est réglo ce mec ?  » 

 « Je travaille avec lui Lefty, je couche pas avec.  » 

 « Hé toi, viens là.  » 

 « Viens.  » 

 « Je viens de rencarder mon ami Lefty sur toi. Me fais pas mentir. Capish ?  » 

 « Je ferai pas un truc comme ça.  » 

 « Parce que sinon l’un de nous deux devra te nettoyer.  » 

 « J’aime autant pas. » »

Donnie Brasco, Scènes

« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« «… M. Alexandre Dumas est un de ces hommes précieux, non-seulement à cause de leur mérite personnel, mais encore par la manière dont ils savent faire valoir les idées des autres. Il a fait un roman avec l’histoire la préface devait ressembler à l’ouvrage. Assurément, si M. Alexandre Dumas eût voulu cacher la source de son roman, personne n’aurait songé à ces Mémoires perdus dans les bibliothèques publiques. Bien loin de là, l’auteur dit lui-même où il a puisé la pensée de son livre; mais il le fait comme toujours en homme d’esprit. En premier lieu, il annonce qu’il a trouvé les Memoires de d’Artagnan, dans lesquels il a vu les noms d’Athos, Porthos et Aramis: ceci est de l’histoire. Puis il ajoute qu’il a rencontré un manuscrit intitule Mémorres du comte de la Fère: cette fois c’est du roman. L’auteur est dans son rôle. Il a trouvé le premier; il a créé le second. N’en cherchons pas davantage. A-t-on jamais vu les femmes assises au pied de la chaire d’un prédicateur chercher à comprendre les citations latines qu’il place à tout propos dans son sermon? Nullement. Suivons donc l’exemple de ces femmes. Si M. Dumas fait une citation, laissons-la passer et ne cherchons pas à comprendre. Il y a des gens qui ne savent observer les littérateurs que du point de vue où leurs imperfections paraissent le plus déplorables et le plus dignes de pitié pour eux. Moins exclusifs que ces critiques de mauvaise foi, nous ne ferons pas la guerre à M. Dumas pour un mot, pour une date, pour un fait historique. Si nous parlons des Trois Mousquetaires, c’est pour écrire, ce que tout le monde dit, que l’auteur a voulu faire un roman spirituel et qu’il a complétement réussi. Et nous ajouterons, nous: Tant pis pour ceux qui cherchent à y étudier l’histoire, y trouver l’érudition. >> « M. Dumas est du nombre de ces écrivains qui ont pour principe d’utiliser le passé en le dénaturant. Il n’enferme pas un vieil habit comme une relique; il ne contemple pas un meuble antique sans oser s’en servir; il ne laisse pas manger des vers un vieux livre couvert de poussière. Bien au contraire, il prend toutes ces choses avant que le temps ait usé ses moyens de destruction contre elles, et il sait les utiliser pour l’amusement et le profit du public. Le moindre sujet brille sous sa plume, car il a le mérite de donner plus d’éclat à ce qu’il touche. On l’accuse de pillage, on l’insulte. Il se tait et continue sa route sans s’inquiéter du bourdonnement. Sa patience est admirable, et scule elle suffirait à prouver que la raison est de son côté : insulter n’est pas raisonner, encore moins prouver. Et ne faut-il pas de ces écrivains prompts à la pensée et infatigables au travail, à une époque de transition comme est la nôtre? Dans notre siècle, la vie intellectuelle se trouve pressée entre le passé qui lui échappe et l’avenir qui ne lui appartient pas : elle sent le besoin d’une pensée active et d’une élaboration rapide. Aussitôt le germe déposé, la fécondation doit s’ensuivre. Nos pères passaient toute leur vie à rassembler les matériaux d’un ouvrage qu’ils osaient à peine livrer à la publicité. Au dix-neuvième siècle, les journaux remplacent les livres, et la presse absorbe toute l’intelligence, toute la force de la jeunesse. Pour suffire à cet immense tra vail, chacun se met à l’œuvre avec ardeur et sans regarder en arriere, parce que le temps presse les hommes. La voix de l’avenir les pousse en leur criant: « Accomplis promptement ta tâche, car je vais te dépasser. » Mais il faut se varier à l’infini pour contenter ce maître lyrau qu’on nomme le public, et tous les écrivains ne peuvent suffire par leurs propres idées à l’activité dévorante de la presse. Ainsi a fait M. Dumas pour son beau roman les Trois Mousquetaires, dont il a puisé la pensée dans le premier volume des Mémoires de d’Artagnan. C’est après avoir la ces longs Mémoires que nous avons acquis cette conviction. En effet, les noms d’Athos, Porthos et Aramis, ces noms si pittoresques, y sont écrits en toutes lettres; les duels, les amours de d’Artagnan et ses aventures avec milady y sont bien réellement racontés. Mais combien ces récits changent de forme sous la plume de l’auteur du roman! La moindre idée, si chétive et si fragile qu’elle soit, se complète chez lui; elle fructifie même si bieu, que nous pensons que M. Dumas pourrait encore mettre å profit les Mémoires de d’Artagnan. Et nous ne craignons pas de le dire, tout le monde y gagnerait, l’auteur et le public. Quand on s’empare ainsi des faits consignés dans des Ouvrages anciens, quand on expose ces faits avec la facilité de style et le talent de M. Alexandre Dumas, prendre ainsi, c’est créer. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la forme de l’ouvrage ou de rechercher l’intention de l’auteur. Nous ne voulons pas rendre compte des Trois Mousquetaires. Mais, en laissant de côté le héros dont nous allons raconter la vie, qu’il nous soit permis d’admirer un instant Athos, Aramis et Porthos. Ces trois figures ne sontelles pas bien nettement tranchées? Où l’auteur les a-t-il prises? Un peu dans les Mémoires, en rattachant des faits épars, beaucoup dans son imagination si fertile et si puissante de verve et d’entrain. Et quels plus délicieux portraits que ceux des quatre valets! Le majestueux Mousqueton ou Mouston, le silencieux Grimaud, le dévot Bazin, et enfin ce sublime Planchet, tour à tour valet ou bourgeois, cédant à la force, pliant pour ne pas rompre et sachant profiter des circonstances pour se relever plus grand et plus fort. Ne peut-on pas s’écrier en voyant ces dignes personnages: «Tel maître, tel valet? » Ainsi que nous venons de le dire, la lecture des Mémoires de d’Artagnan nous a donné la pensée de raconter la vie du héros du roman. Mais qu’on sache bien que notre intention n’est pas d’établir ici une comparaison entre les deux ouvrages. Notre but sera atteint si nous parvenons à retracer l’esprit et le caractère d’un homme qui résume admirablement la fin du règne de Louis XIII et le commencement de celui de Louis XIV. Nous remercions pour notre compte M. Dumas d’avoir tiré d’Artaguan de l’oubli. Puissent ses recherches et ses romans être, à l’avenir, aussi utiles et aussi profitables aux vrais amateurs de l’histoire! Plusieurs personnes, voyant le nom de d’Artagnan, ont cru qu’il s’agissait du maréchal d’Artagnan. C’est une erreur que nous sommes heureux de pouvoir rectifier: ils étaient cousins. Le maréchal de France a laissé un nom plus glorieux peut-être, le Capitaine des Mousquetaires a laissé le souvenir d’un officier plein d’adresse et de bravoure. Esprit délié, souvent franc, parfois dissimulé, son ambition ne voyait aucun obstacle, et peutêtre fût-il devenu maréchal de France s’il n’était mort jeune encore. Soldat fidèle et loyal, il combattit pour la France avec bonheur; gentilhomme sans fortune, il servit Mazarin avec finesse, avec persévérance; et l’adresse du Gascon triompha souvent des obstacles qui entravaient la politique rusée du ministre. C’est dans les annales du temps et dans ses mémoires que nous avons étudié la vie de d’Artagnan. Non-seulement elle nous a paru curieuse, mais elle sera, nous l’espérons, intéressante à tous les yeux. On y retrouve à chaque pas le caractère du Gascon. On y remarque l’esprit de conduite plus subtil encore du Béarnais. Jamais le Mousquetaire ne dément son origine, et on le voit tour à tour brave, spirituel ou galant: il est même profond diplomate. D’Artagnan semble ne connaître que trois choses l’amour, l’intrigue et les combats. Du reste, ce sont les seules passions de son époque. L’amour est pour sa propre satisfaction; l’intrigue, la diplomatie, aplanissent les difficultés qui viennent obstruer son avenir, et sa bravoure est utile à son pays; enfin il est fidèle à la France dans un siècle où l’on ne connaissait pas le patriotisme. Semblable à tous les Béarnais, il ne perd pas un instant la bonne opinion qu’il a de luimême, et l’on dirait qu’il a toujours présent à la pensée ce proverbe déjà fort commun à cette époque dans sa province : Lous Biarnez sount su l’autre gent Coume l’or es su l’argent (1). Enfin, quelque mésaventure qui lui arrive, il reste constamment le même, calme et confiant dans l’avenir. La gaieté semble stéréotypée sur son visage, quand il est avec ses amis; près de Mazarin, il est noble ou rusé, souple ou fier, souvent aussi satirique et mordant. Mais ces deux hommes sentent le besoin qu’ils ont l’un de l’autre, et d’Artagnan sert le cardinal, parce qu’en même temps il sert son roi. Racontons donc la vie du gentilhomme, dans lequel plusieurs personnes n’ont encore vu qu’un héros de roman. Si, après avoir lu cette notice, quelques lecteurs curieux désirent consulter les Mémoires, ils en trouveront facilement des exemplaires. L’auteur, Sandras de Courtilz (2), écrivain fécond, auquel on doit bon nombre de mémoires du temps, en publia de son vivant deux éditions (3). Une troisième fut imprimée à Amsterdam (4), trois ans après sa mort. Ces diverses éditions sont exactement copiées sur la première, et elles n’offrent d’autre variante qu’une table des matières placée à la fin des derniers volumes de l’exemplaire d’Amsterdam. Nous donnons ici le titre exact de cet ouvrage Mémoires de M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des Mousquetaires du Roi, contenant quantité de choses particulières et secrètes qui se sont passées sous le règne de Louis-le-Grand. Le style de ces mémoires est assez médiocre, pour ne pas dire plus. Les temps, les personnes, les faits sont souvent confondus, et il n’est pas rare d’y rencontrer plusieurs de ces bruits de cour presque toujours répandus par l’envie ou la calomnie. En général, la lecture en est fatigante et demande beaucoup d’attention. Parfois on y remarque des phrases et des expressions particulières aux Gascons, ce qui donnerait à penser que Sandras a écrit d’après des notes réelles, ou qu’il a connu, dans sa jeunesse, le capitaine d’Artagnan. Les aventures s’y succédent avec une rapidité étonnante, et elles représentent fort exactement les mœurs de l’époque. Le premier volume surtout est plein de détails curieux sans doute, mais d’assez mauvais goût, et sur lesquels l’auteur s’étend avec beaucoup trop de complaisance. Il y montre ȧ chaque pas les Mousquetaires à la foire Saint-Germain, au cabaret ou dans des lieux plus honteux encore. Nous avons été forcé de choisir parmi ces faits ceux qui caractérisent le mieux d’Artagnan, et nous entreprenons la tâche difficile de les raconter. Le vrai pourra souvent nous échapper; mais du moins nous n’aurons rien inventé. Que la responsabilité de notre récit pèse donc sur l’auteur des Mémoires, et qu’on nous pardonne d’avance quelques-uns des détails dans lesquels nous allons entrer pour retracer cette vie mêlée de rixes, de complots, d’amour et de débauche.»
Première partie
«Le sire de Castelmore, retiré dans son manoir, élevait ses fils selon la coutume de ce temps, déjà si loin de nos mœurs, et chacun devait le respect au premier-né comme chef futur de la famille. On considérait les autres enfants comme des intrus, bons tout au plus à peupler les couvents, et toutes les idées d’affection se reportaient naturellement sur le premier rejeton, celui qui devait continuer l’arbre généalogique, celui-là seul qui devait soutenir l’éclat de son nom. Le jeune Charles eut donc, dès son enfance, la perspective d’entrer dans les ordres ou de devenir un jour l’intendant de son frère aîné, auquel, selon la coutume du pays, tout le bien de la maison devait revenir. Mais, aucune de ces deux carrières ne convenant à son caractère ni à ses goûts, il résolut, dès qu’il eut atteint sa quinzième année, de faire son chemin tout seul et d’aller chercher fortune avec son nom, son épée et quelque bonne mine. Il y avait d’ailleurs un fait assez récent, dont on s’entretenait dans tout le Béarn, qui fortifiait ce désir ou ce besoin d’aller courir le monde. C’était l’histoire de M. de Tréville, pauvre gentilhomme, voisin et ami de M. de Batz. Il était parti à Paris depuis une vingtaine d’années, el sa franchise, son courage, lui avaient si bien acquis l’estime et l’affection du roi, qu’il venait d’être nommé capitaine-lieutenant de la compagnie des mousquetaires (1). On parlait beaucoup dans les montagnes des Pyrénées de cette grande fortune si rare parmi les Béarnais. Les femmes la reprochaient à leurs maris, dont l’épée se rouillait suspendue à la muraille; les pères la citaient comme un exemple à leurs enfants. Aussi l’imagination du jeune Charles en rêvait-elle une semblable. Elevé pauvrement, il se persuada qu’il deviendrait riche, et un jour, décidé à réaliser son rêve, il demanda la permis. sion d’aller tenter le sort à la cour. – Mais, pour partir, il fallait de l’argent, et la famille ne brillait point par l’aisance. Cependant la mère du jeune aventurier, et c’est dans ces moments qu’on reconnait le cœur d’une mère, trouva moyen de lui donner une petite valise accompagnée de dix écus. Son père lui remit une lettre de recommandation pour M. de Tréville, lui garnit la tête de bons conseils, afin de se guider dans la vie en homme de bien et en homme d’honneur; puis il lui fit présent d’un petit bidet valant bien vingt-deux livres. Charles prit tout, argent, valise, lettre et conseils; et, montant gaiement sur le bidet, il quitta le fief où il n’était rien, se recommandant à Dieu et comptant sur sa bonne étoile. Bientôt il perdit de vue les tourelles du château paternel. Plein d’ardeur et d’espérance, il quittait sans regret le Béarn avec ses sites agrestes, ses torrents écumeux. Son désir de connaître le portait là où il devait y avoir le plus de plaisir, d’éclat et de mouvement. Enfin notre jeune gentilhomme cheminait joyeux comme un enfant fier de sa liberté et de l’épée qui battait les flancs de son cheval. Dans sa gaieté, il traversait les villes sans les voir. Les provinces, les mœurs, le langage, l’aspect de la campagne, variaient à l’infini; mais il ne remarquait rien. Son voyage n’avait qu’un but, sa tête n’avait qu’une pensée: c’était Paris. Parfois aussi la réflexion succédait à la joie. Alors il se traçait un plan de conduite, et, se rappelant les sages conseils de son père, il se promettait bien de les suivre en tout point. Parmi les leçons que le seigneur de Castelmore avait cru devoir donner à son fils, au moment du départ, il lui avait recommandé surtout de ne point souffrir une insulte, s’il ne voulait passer pour un lâche et rester déshonoré à tous les yeux. Charles, sans expérience, avait écouté avec attention les conseils de son père; aussi, quand il fut livré à luimême, ne tarda-t-il pas à prouver cette vérité que, même dans les meilleures intentions, l’exagération devient un défaut. A peine fut-il parti, qu’il mit la dignité dans l’arrogance et le courage dans la témérité. Il se croyait insulté chaque instant, et cherchait querelle à tous ceux qui avaient le malheur de le regarder en face; mais personne ne faisait attention à ces bravades d’un enfant. Cependant il n’atteignit pas le terme de son voyage sans avoir lieu de se repentir de la manière dont il interprétait les avis de son père. En traversant Saint-Dié, petite ville située entre Blois et Orléans, notre voyageur crut remarquer, dans un groupe de personnes réunies sur la place, un gentil. homme qui semblait sourire en regardant son équipage. En effet, malgré les soins que Charles avait pris de mé (1) Arnault Moneins, seigneur de Troisville ou Tréville, porta d’abord le mousquet dans la colonelle des gardes françaises, devint enseigne dans le régiment de Navarre, puis entra aux mousquetaires, dont il obtint bientôt la sous-lieutenance; enfin le roi le nomma, en 1634, capitaine-lieutenant de cette compagnie. Douze ans plus tard (1646), le cardinal Mazarin, qui ne pouvait obtenir de M. de Tréville la démission de sa charge, fit casser les mousquetaires. Ils ne furent réorganisés qu’en 1657, et le duc de Nevers, neveu du cardinal, eut le brevet de capitaine-lieutenant. On donna, en dédommagement à M. de Tréville, le gouvernement de Foix; on accorda l’abbaye de Montierendey à son fils aîné, et la cornette de la nouvelle compagnie des mousquetaires fut donnée à son fils cadet. (Mémoires de d’Artagnan, t. 1er.-Histoire de la milice française, par le P. Daniel, t. II.) nager sa monture pour qu’elle fit honneur à son propriétaire, la pauvre bête, fatiguée du voyage, « pouvait à peine lever la queue. Elle devait bien certainement exciter la pitié. Mais la pitié pour l’animal qui avait l’honneur de le porter était une insulte aux yeux du cavalier, et il témoigna aussitôt son mécontentement par une parole offensante. L’étranger, tout occupé de sa conversation, ne l’entendit point ou fit semblant de ne pas l’entendre. C’était, dans la pensée de Charles, ajouter le dédain à l’injure, et il adressa cette fois une menace à l’inconnu. Mais celui-ci, qui était d’une taille élevée et dans toute la force de l’âge, tourna le dos à son agresseur, après lui avoir dit toutefois qu’il se garderait bien de se mesurer avec un enfant. Charles de Batz était d’un pays où la modération serait considérée comme la première vertu, si elle y pouvait exister; il était en outre à un âge où les enfants se croient toujours offensés quand on leur dit la vérité. Aussi, à cette nouvelle marque de mépris, devint-il fou et perdit-il toute retenue. Entre la colère et la folie il n’y a de différence que la durée du paroxysme. La colère de l’enfant ne pouvait effrayer; sa folie fut assez grande pour le rendre ridicule. Il mit pied à terre, s’avança vers le groupe où il voyait déjà un adversaire; et, comme toutes ses injures ne pouvaient décider l’inconnu à lui faire face, il le frappa plusieurs fois du plat de son épée sur la tête. Jusqu’à ce moment, Rosnay, c’est le nom de l’étranger, avait conservé son calme et son sang-froid. Mais, à cette attaque d’un nouveau genre, il ne peut plus se contenir, et il met l’épée à la main, persuadé qu’il aura bientôt corrigé cet enfant furieux et qu’il désarmera facilement ce jeune fou. Le combat s’engage, et notre nouveau Don Quichotte se croit déjà sûr de pourfendre son antagoniste, quand tout à coup une foule de paysans, lâches et méchants comme ils le sont presque tous, tombent sur lui armés de fourches et de bâtons. Pendant quelque temps, Charles se défend avec courage; mais enfin, accablé par le nombre, il est mis hors de combat. Il tombe étourdi par les coups et ébloui par le sang d’une blessure qu’il a reçue à la tête et qui lui coule sur le visage. Cependant ce n’était là qu’une partie des malheurs qui devaient punir le jeune Béarnais de sa trop grande susceptibilité. A peine est-il relevé de sa chute, qu’il continue à insulter et à menacer Rosnay. Mais, plus il est emporté, plus il prête à rire à la multitude. Il cherche son épée qui lui a été enlevée, un homme la lui rend en deux morceaux, et il est obligé de subir les railleries des paysans rassemblés autour de lui. Enfin, il fait tant, qu’on prend le parti de le mettre en prison. La justice informe contre lui, et, après avoir été battu, il est condamné à faire réparation au gentilhomme qu’il a insulté. Pour comble d’infortune, sa valise et son bidet sont vendus pour subvenir aux frais de la procédure. Qu’on juge de la position d’un enfant à peine âgé de seize ans, prisonnier par sa faute, loin de sa famille et ne possédant plus rien! Quelles tristes réflexions il dut faire, et combien le bel avenir qu’il avait rêvé dut lui paraître assombri! Un instant il désespéra… Heureusement la bonne étoile à laquelle il s’était confié ne l’abandonna pas. Charles de Batz, élevé dans les sentiments d’une sainte religion, invoqua Dieu, et Dieu vint à son secours sous l’habit d’un curé. Cet homme, pieux et charitable, consola l’enfant dans sa prison, puis il lui offrit les objets de première nécessité dans sa triste position. Mais l’amour-propre du Béarnais s’offensa de ce qu’il regardait comme une aumône : -M. de Montigré. C’est bien! merci, mon père……….. j’accepte. Puis il signa un reçu qu’il remit au vieux prêtre. Dès lors, Charles se promit de ne plus désespérer dans aucune circonstance; sa reconnaissance pour ceux qui l’avaient secouru fut éternelle; mais il jura de se venger un jour de Rosnay. Il pardonnait les coups, il n’oubliait pas le ridicule. C’était toujours l’enfant qui ne voulait convenir d’aucun tort. La captivité du jeune Béarnais dura deux mois et demi. Au bout de ce temps, on le rendit à la liberté, grâce aux démarches et aux sollicitations du cure. Sa première pensée fut tout entière aux hommes qui avaient compati à ses maux. D’abord il assura le vénérable pretre de sa reconnaissance, puis il s’achemina vers Orléans. C’était dans cette ville qu’il devait trouver le gentilhomme qui l’avait secouru sans le connaître. Charles remercia ce bienfaiteur qu’il voyait pour la première fois; et, après une journée passée à Orléans, il se disposa å se remettre en route. Mais Montigré ne voulut pas le laisser partir ainsi dénué de tout: il le força à prendre le carrosse, et lui fit en outre accepter dix pistoles afin de faire figure. Trois jours après, notre jeune aventurier entrait dans Paris. Depuis son départ du pays, Charles s’était, pour ainsi dire, transformé complétement. Le bidet de son père et la valise formée par les soins de sa mère n’existaient plus. Il avait eu affaire au peuple et à la justice, et il s’était vu battu, volé et prisonnier. Parti du Béarn avec dix écus, il devait déjà deux cents francs, somme énorme pour lui, qui n’avait rien à espérer. Enfin, il avait changé de nom. Ce n’était pas Charles de Batz qui arrivait à Paris, c’était d’Artagnan. II On a contesté avec raison à notre héros le droit de prendre le nom qu’il choisit pour se présenter à la cour. Cependant, si l’on veut se reporter à cette époque où tant de cadets de famille, avec des noms d’emprunt, venaient assaillir les antichambres du roi, à ce point que Louis XIV fut obligé d’ordonner le recensement exact de la noblesse du royaume; si l’on veut se rappeler tous ces nobles seigneurs du dix-septième siècle, princes, ducs et cardinaux, inconnus jusqu’alors, mais devenus depuis la tige d’illustres familles, on pardonnera á d’Artagnan. parce qu’il éleva un nom aussi tout à fait ignoré. D’ailleurs, ce nom était dans la famille de sa mère, Françoise de Montesquiou (1), la terre et la seigneurie d’Artagnan (1) Françoise de Montesquiou-d’Artagnan était fille de Jean de Montesquiou, seigneur d’Artagnan, qui eut huit enfants. Par contrat du 6 fé ayant passé dans cette maison par la donation de Jacquette d’Estaing, en faveur de son mari, Paul de Montesquiou (1). D’Artagnan ne fit donc que suivre l’exemple de plusieurs seigneurs de la cour de Louis XIII et de Louis XIV, il se fit un nom. « On dit de moi, écrit-il dans ses Mémoires, que je ne suis pas d’Artagnan, à moins que ce ne soit du côté des femmes, et que je ne suis que Castelmore. >> Cependant, si quelques jaloux cherchérent à faire douter qu’il pût prendre ce nom, personne ne l’empêcha de le porter, parce que tout le monde comprit qu’il l’élèverait un jour. Sa famille elle-même ne l’inquiéta pas sur ce point; elle fit plus, elle s’empara dans la suite du titre qu’il avait créé. Deux de ses cousins, le lieutenant général et le maréchal d’Artagnan, dans les preuves qu’ils firent pour être reçus chevaliers des ordres du roi, s’honorerent de leur parenté avec le premier comte d’Artagnan. Joseph de Montesquiou d’Artagnan, qui fut aussi capitaine lieutenant de la première compagnie des mousquetaires, dit qu’il combattit en 1673 au siége de Maëstricht sous les ordres du comte d’Artagnan. Ce fut donc Charles de Batz qui créa le nom de d’Artagnan, le seul que nous puissions lui donner désormais. A son arrivée à Paris, d’Artagnan se présenta chez M. de Tréville, dont l’antichambre était remplie de mousquetaires, parmi lesquels il retrouva beaucoup de compatriotes. M. de Tréville aimait ainsi à s’entourer de gens de son pays, et souvent il les faisait venir lui-même du Béarn, lorsqu’ils y jouissaient d’une réputation de bravoure et de courage. Ce choix avait pour but de maintenir les mousquetaires sur un tel pied, qu’ils ne pussent être vaincus ou surpassés par les gardes du cardinal. Richelieu, à l’exemple du roi, s’était donné une garde qui rivalisait de bravoure et d’éclat avec la compagnie des mousquetaires. En conséquence, il y avait une telle émulation entre ces deux corps, qu’elle devenait de la jalousie, et occasionnait presque continuellement des querelles et des combats. C’était pour le roi un véritable plaisir d’apprendre que ses mousquetaires avaient maltraité les gardes de Richelieu, et celui-ci s’applaudissait également comme d’une victoire lorsque les mousquetaires avaient le dessous (2). Ainsi, dans un temps où les édits contre le duel étaient très-rigoureux, Louis XIII donnait quelquefois à ceux qui les bravaient, non-seulement un asile auprès de sa personne, mais encore une part dans ses bonnes grâces. Ce fut ce qui arriva du moins à d’Artagnan. Quand d’Artagnan entra dans l’antichambre de M. de Tréville, les mousquetaires interrompirent leurs jeux ou leurs conversations. Chacun passa l’inspection du nou vrier 1608, elle épousa Bertrand de Batz, seigneur de Castelmore. De ce mariage vinrent: Paul de Batz, seigneur de Castelmore, gouverneur de Navarreins, mort en 1702. 2o Charles de Batz, qui prit le nom de d’Artagnan. Le château d’Artagnan était peu considérable, autant qu’il est permis d’en juger d’après un plan fait quelque temps avant la Révolution. C’est ce qui résulte également d’un inventaire des biens de Jean de Montesquiou, fait le 28 novembre 1608. Artagnan est aujourd’hui un joli village du département des HautesPyrénées. Sa position près de l’Adour, son petit bois, ancienne dépendance du château, enfin son voisinage de Tarbes 49 kilomètres), en font un séjour des plus agréables. (Généalogie de la maison de Montesquiou-Fezensac. – Annuaire des Hautes-Pyrénées.) (2) Bouiller. Histoire de la maison militaire des rois de France. Hist. de la milice française — Mémoires de d’Artagnan. veau venu. Pour tout autre, ce moment eût été pénible; mais d’Artagnan fit bonne contenance, et, avisant dans une partie de la salle un visage qu’il se rappelait avoir vu dans sa province, il alla droit à lui. C’était un grand et fort gaillard, nommé Porthos, qui s’était joint à ses frères Athos et Aramis (1) pour servir dans la compagnie des mousquetaires. La conversation s’engagea d’abord sur le Béarn et sur les parents ou amis qu’on y laissait; ensuite d’Artagnan parla de ses projets d’avenir, de son désir d’entrer dans les mousquetaires. Pour cela, dit Porthos, il faut beaucoup de courage. Je sais que dans votre famille il y a eu des gens vaillants et braves. Ainsi tâchez de leur ressembler, car si vous tremblez devant une épée, si vous hésitez à vous mettre en garde, je vous engage à retourner immédiatement au pays. Les recommandations de M. de Batz étaient tellement présentes à l’esprit de son fils, que le sang commença à lui monter au visage en entendant les paroles de Porthos. Il le regarda fixement entre les deux yeux, comme pour chercher à lire sa pensée, puis il lui répliqua assez brusquement que, s’il doutait de son courage, il n’avait qu’à descendre dans la rue et qu’il en aurait bientôt une opinion différente. Porthos partit d’un éclat de rire à cet emportement, et répondit aussitôt å d’Artagnan : Il ne suffit pas, mon ami, d’aller vite pour faire beaucoup de chemin; il faut encore éviter de se heurter. Le moindre obstacle peut causer une chute. Je vous dis d’être brave, mais non pas querelleur. L’excès de la susceptibilité et l’emportement sont aussi blâmables que la faiblesse. Permettez-moi de vous parler ainsi, d’abord en qualité de compatriote, ensuite parce que je serai avant peu votre ancien, à vous qui voulez être mousquetaire… Maintenant je ne peux pas me battre contre vous. Cependant, comme vous me paraissez tout disposé à ferrailler, je vais bientôt vous en faire passer l’envie. Sortons ensemble. et suivez-moi à distance dans la rue. Ayant dit ces mots, Porthos quitta l’antichambre et disparut. D’Artagnan ne comprenait rien à ce qu’il venait d’entendre; mais il pensa que tout allait s’expliquer, et qu’il trouverait Porthos l’attendant l’épée à la main. Il suivit donc les pas du mousquetaire. Notre jeune Béarnais était à peine arrivé devant la porte, qu’il vit Porthos descendre la rue de Vaugirard, dans la direction des Carmes déchaussés, puis s’arrêter pour parler à un gentilhomme devant l’hôtel d’Aiguillon. D’Artagnan s’arrêta aussi, bien décidé à ne pas abandonner la partie. Enfin, après un quart d’heure d’entretien pendant lequel d’Artagnan passa successivement de l’impatience à la colère, de la colère à la rage, Porthos revint å lui. Mon cher compatriote, lui dit-il, remerciez-moi, je viens de travailler pour l’amour de vous… Ne vous étonnez pas. Voici le fait dans une heure, nous devons nous battre, mes frères et moi, pour défendre l’honneur de notre compagnie, et comme vous m’avez paru avoir envie de montrer votre savoir-faire, j’ai résolu de vous intéresser à notre cause. Sans vous rien dire, je viens de prévenir l’un de nos adversaires qu’il fallait un quatriėme. De cette maniere je vous prouve que je ne pouvais accepter votre défi, et vous nous montrerez à tous que vous êtes digne de la bonne opinion que j’ai déjà de vous. L’occasion était trop belle pour refuser, et d’Artagnan accepta avec joie. Ce n’est pas qu’il fût un spadassin ou (4) Ces trois noms ne sont pas aussi étranges qu’on pourrait le croire au premier abord, ils ont même une terminaison basque fort commune. Athos est un village des Basses-Pyrénées, dans une charmante position sur le gave d’Oléron; Aramis est un joli bourg sur le Vert. Tous deux faisaient partie de l’ancienne province du Béarn, et sont enclavés aujourd’hui dans le département des Basscs-Pyrénées. Nous sommes disposés à croire que Porthos n’est autre chose qu’un de ces nombreux hameaux placés aux frontières de la France, et qui se nomment Porles, prononcé Portos dans le langage du pays. un duelliste. Il mettait l’épée à la main parce que c’était alors, comme aujourd’hui dans l’armée, un préjugé ayant force de loi, que l’on était un lâche toutes les fois que l’on refusait une occasion de s’assassiner selon les règles, Quelques instants après cet entretien, Porthos et d’Artagnan se dirigeaient gaiement de compagnie vers le Préaux-Clercs, lieu du rendez-vous. Ils y trouvèrent Athos et Aramis. Porthos s’avança seul vers ses frères, et après leur avoir expliqué les motifs qui l’avaient, pour ainsi dire, forcé à amener un étranger, il les tranquillisa sur la crainte qu’ils avaient de causer la mort d’un enfant. Pendant ce temps, d’Artagnan était heureux de penser qu’il allait avoir sept témoins de son coup d’essai, et il comptait bien cette fois n’être pas désarmé à coups de fourche par derrière. Parfaitement sûr de son poignet et de son coup d’œil, il avait encore les leçons de son père dans la tête. Aussi ne songea-t-il pas un moment qu’il pouvait trouver une main plus ferme et plus habile que la sienne. Plein de cette confiance en lui-même, il attendait ses adversaires sans crainte, quand il les vit descendre de carrosse à l’heure dite. C’étaient MM. de Jussac, commandant dans le llavre de Grâce; Biscarat, Cahusac, gardes du cardinal, et Bernajoux, capitaine au régiment de Navarre. Ce dernier venait d’être choisi pour tenir tête à d’Artagnan. En un instant, Athos, Aramis et Porthos furent en présence des trois premiers. Il ne restait que d’Artagnan et Bernajoux. Celui-ci, plus occupé à friser sa moustache qu’à tirer l’épée, cria à ses compagnons : Eh! messieurs! prétendez-vous m’avoir conduit ici pour vous amuser? ou bien vous moqueriez-vous de moi en me forçant à donner leçon à un enfant? D’Artagnan se sentit piqué de ces paroles; mais, gardant son sang-froid, il dit avec assez de calme: Je ne pense pas, capitaine, que ces messieurs aient eu l’intention de rire à vos dépens. Vous voyez en moi, non un élève, mais votre adversaire. En garde, donc! Je vais vous montrer comment, dans mon pays, les enfants tels que moi savent donner des leçons à ceux qui ont deux fois leur âge. Et, joignant l’action à la parole, il attaqua vigoureusement son adversaire. Bernajoux comprit alors à qui il avait affaire, et riposta par d’assez beaux coups. Mais d’Artagnan semblait se faire un jeu de ces tentatives, et, par des parades admirables, il évitait toujours l’épée. Enfin, aprés quelques feintes, il vit que le capitaine continuait à l’attaquer, et, par un coup d’arrêt, il l’atteignit sous le bras et le perça de part en part. Le corps de Bernajoux alla lourdement mesurer la terre. D’Artagnan, débarrassé de son antagoniste, s’élança aussitôt au secours d’Athos déjà blessé au bras par Jussac, et bientôt celui-ci fut forcé de rendre son épée. Biscarat et Cahusac, voyant les deux vainqueurs s’approcher, remirent aussi leurs armes à Porthos et à Aramis, et le combat finit à la gloire de d’Artagnan. Cependant Bernajoux n’était pas mortellement frappé. On banda sa blessure, et, après ces premiers soins, on le mit dans le carrosse do M. de Jussac, qui le transporta chez lui. Six semaines plus tard, le capitaine put serrer la main de l’enfant qu’il méprisait avant le combat, et dont il fut depuis l’un des meilleurs amis. III Nous avons dit dans le chapitre précédent que Louis XIII et Richelieu semblaient tolérer les querelles scandaleuses et les combats sanglants qui troublaient si souvent le repos de la ville et la tranquillité des familles. Mais nous avons oublié d’ajouter, et nous le mentionnons ici, que l’on représentait les duels presque journaliers des gardes du cardinal et des mousquetaires comme des rencontres fortuites et involontaires. Par ce moyen, on évitait la sévérité des édits et les condamnations qui auraient dû atteindre les coupables. Le roi apprit bientôt l’affaire dans laquelle d’Artagnan avait eu un si beau rôle. Après s’être réjoui avec Tréville de ce nouvel avantage des mousquetaires et de la peine que le cardinal devait en éprouver, Louis XIII voulut en témoigner lui-même sa satisfaction aux quatre vainqueurs, et il chargea son capitaine-lieutenant de les lui amener. Mais, le jour fixé pour cette présentation, une nouvelle aventure, plus grave que la première, par ses suites et la manière dont elle fut rapportée au roi, faillit compromettre l’avenir de d’Artagnan. Depuis le moment où les trois mousquetaires avaient associé d’Artagnan à leur combat, toute la compagnie l’avait pris en affection: il était constamment avec eux. Une étroite amitié s’était établie entre ces jeunes seigneurs jaloux de leur réputation et ce pauvre gentilhomme qui devait la rehausser un jour. On eût dit qu’il faisait déjà partie de ce noble corps. Athos, Porthos et Aramis surtout l’estimaient particulièrement, Or, le jour fixé pour la présentation au roi, d’Artagnan et les trois frères altendaient, dans un jeu de paume, l’heure à laquelle ils devaient se rendre chea M. de Tréville. Tous prenaient part au jeu. Enfin, fatigué de cet exercice, d’Artagnan cède la place à un autre et va se reposer, lorsqu’un garde du cardinal lui dit : -Ah! l’on reconnait bien en vous le futur mousquetaire. En véritable apprenti, vous cessez le jeu, parce que vous avez peur… Vous craignez une défaite, Sans prononcer un mot, d’Artagnan aussitôt fait signe au garde de sortir, et, arrivé dans la rue, il tire son épée et lui dit : Allons! en garde, faux brave qui reculez devant un vrai mousquetaire. Voyons si vous saurez mieux vous défendre en présence d’un simple apprenti. Il parlait encore, que les deux épées étaient croisées. Mais en un instant d’Artagnan, toujours maître de lui dés qu’il se voyait en face d’un combattant, avait reconnu le côté faible de son adversaire. Bientôt le garde est blessé au bras et à la poitrine; enfin, serré de près, il se sent atteint d’une troisieme blessure à la cuisse, quand ses amis, qui ont entendu le bruit, sortent en foule et tombent à l’improviste sur d’Artagnan. Cependant Athos, Aramis et Porthos avaient vu sortir leur compatriote suivi d’un garde sans beaucoup s’en inquiéter. Mais, quand les gardes sortirent en masse, ils crurent devoir les suivre, et ne tardèrent pas à voir d’Artagnan, le dos au mur, toujours impassible, tenant tête à ses nombreux ennemis. Mettre l’épée à la main et s’élancer à la défense de leur ami fut pour les trois frères l’affaire d’un moment. Alors s’établit une mêlée au milieu de laquelle Aramis jeta ce cri: A nous, mbusquetaires! On répondait assez généralement à cet appel. Les soldats aux gardes et tous les gens d’épée prenaient volontiers parti pour les mousquetaires, quand il s’agissait. de démêlés avec les gardes du cardinal. Certes, ce n’était pas contre les hommes que l’on combattait. En frappant les soldats, on pensait frapper le maître, et le peuple haïssait Richelieu. On le détestait, en premier lieu, parce qu’il était ministre, et que tous les ministres, même sans raison, sont voués à l’exécration publique; puis on le haissait encore, parce qu’on entendait chaque jour les seigneurs se plaindre du cardinal. Il y a encore beaucoup trop d’imitateurs de ce genre. Ils louent ce qui est loue plus que ce qui est louable, ils blâment ce qui est blâme plus que ce qui est blåmable. Comme on pouvait s’y attendre, une vingtaine de personnes, parmi lesquelles étaient quelques mousquetaires, accoururent à l’appel d’Aramis. Bientôt les gardes n’eurent d’autre alternative que de fuir ou de mourir sur la place. Ils battirent prudemment en retraite et se réfugièrent dans l’hôtel de la Trémouille, où ils purent seule ment se mettre à l’abri de la rage de leurs ennemis. Toutefois ils durent trembler quelque temps encore et regretter le combat de la rue, car l’exaspération était telle, que l’on parlait de mettre le feu à l’hôtel. Cependant la réflexion et la raison l’emportérent sur le désir de la vengeance. Les plus sages firent comprendre aux exaltés que c’était bien assez d’avoir grièvement blessé trois gardes, et chacun se retira, se promettant bien de recommencer à la première occasion. Le cardinal, mécontent de ce nouvel avantage des mousquetaires et jaloux de la gloire qu’ils recueillaient dans leurs combats contre ses gardes, se hâta d’aller luimême annoncer cette nouvelle rencontre au roi; mais il la dénatura tellement, qu’il la présenta comme une attaque des mousquetaires. Cependant Tréville, qui avait eu soin de recueillir les preuves du contraire, fit connaître toute la vérité; il af iivma au roi qu’un garde du cardinal avait été l’agresseur. Ce qui charma le plus Louis XIII dans ce récit, ce fut l’adresse et le courage de ce jeune Béarnais nouvellement arrivé à Paris, et il fit promettre à Tréville de le lui amener,ainsi que les trois mousquetaires. Le lendemain, les quatre Béarnais étaient auprès du roi. Athos, Porthos et Aramis furent complimentés par leur souverain, mais Louis XIII s’arrêta longtemps à l’air franc et ouvert de d’Artagnan. Tant de courage, d’adresse, de force et de sang-froid en présence du danger l’étonnaient dans une si grande jeunesse. Il se fit raconter en détail tous les incidents des deux combats auxquels d’Artagnan avait pris part; il se plut surtout à lui entendre dire, sans fanfaronnade, et comme une chose toute simple, comment il avait tenu ferme contre une foule de gardes dont les épées n’avaient pu parvenir à sa poitrine. Enfin, il lui demanda des renseignements sur sa famille et le questionna sur ses projets. D’Artagnan répondit à tout avec franchise et sans se trouver un seul instant embarrassé. Le roi dit alors à Tréville aux gardes Placer son jeune compatriote comme cadet la compagnie de son beau-frère, M. des Essarts; puis il promit à d’Artagnan de songer à son avenir, et lui fit don de cinquante louis, en témoignage de satisfaction. A cette époque, les idées de fierté que l’on affiche de nos jours n’existaient pas. D’Artagnan accepta donc avec plaisir les cinquante louis, mais il endossa tristement l’uniforme des gardes françaises. C’était avec la casaque de mousquetaire qu’il espérait faire son apprentissage dans les armes ! Peu de temps après son entrée dans les gardes, d’Artagnan suivit sa compagnie à Fontainebleau. Parmi les aventures qui signalerent son court passage dans cette garnison, il raconte la manière dont ses camarades et lui se moquérent de la vanité ridicule d’un Gascon nommé Besmaux qui se donnait des airs de grandeur en vantant le nom de Montlesun » qu’il prenait sans raison. Ce Besmaux, orgueilleux, vantard et avare, s’était fait faire un baudrier doré par devant seulement, et il avait soin de porter un manteau toutes les fois qu’il le mettait. Les cadets aux gardes se doutèrent que le baudrier n’avait pas de derrière, et un jour l’un d’eux, se roulant dans le manteau, l’arracha brusquement des épaules de Besmaux et l’exposa ainsi à la risée de ses compagnons. Cette plaisanterie faillit susciter un nouveau duel à d’Artagnan, mais il en fut quitte pour cinq jours de pri son qui lui furent infligés par son capitaine. gar La compagnie dont d’Artagnan faisait partie reçut bientôt l’ordre de se rendre à Paris, où le roi passa le régiment en revue avant de l’envoyer à Amiens. Les des françaises étant de la garde du roi, Louis XIII les fit aussitôt mettre en marche pour cette ville, dans laquelle il allait se rendre pour y appuyer les opérations du siége d’Arras, que les maréchaux de Chaulnes (1), de Chatillon (1) et de la Meilleraye avaient formé par ses ordres. Jusque-là, nous n’avons eu aucune date pour préciser les événements de la vie de d’Artagnan. Mais il n’est pas difficile de les rétablir, ou à peu près, par ses Mémoires, qui racontent, pour ainsi dire, ses actions jour par jour. . A son arrivée, il avait environ seize ans; et tout le monde, Rosnay, ses adversaires et le roi le traitent comme un enfant. Nommé cadet aux gardes, il tient pendant quelque temps garnison à Fontainebleau, et, aussitôt après, il va prendre part au siége d’Arras. Or ce siége eut lieu en 1640. Il y avait à peine un an que d’Artaguan avait quitté le Béarn. Il avait dix-sept ans; il était donc né en 1623. Une autre partie de ses Mémoires vient confirmer cette date. L’auteur y dit qu’à l’époque de la soumission de Bordeaux (1653) d’Artagnan avait treute ans. (4) Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, pelit-als de l’amiral Coligny. Ce point éclairci, nous allons continuer à enregistrer les actes de la vie du jeune Béarnais, et nos lecteurs pourront ainsi suivre les événements de sa carrière, en les comparant eux-mêmes à son âge. Il est toujours curieux. de rapprocher, dans la vie de l’homme, son âge de ses passions, de ses goûts et de sa position. Arras ayant ouvert ses portes aux Français après neuf jours de tranchée (1) (9 août 1640), Louis XIII confia le Les Espagnols, ainsi que les habitants, croyaient cette place impienable. Ils avaient mis sur leurs murailles des rats de carton en présence de chats de même matière. Ce mauvais rébus était expliqué par ce distique mis au-dessous : Quand les Français prendront Arras, Les souris prendront les chats. Les Français, maîtres de la ville, effacèrent le premier p, et il resta : Quand les Français rendront Arras, Les souris prendront les chats. commandement de cette place à Saint-Preuil, alors gouverneur de Doulens. Ce n’est pas ici le lieu de raconter la vie de ce brave officier dont les jours devaient finir l’année suivante sur un échafaud (1). Nous ne dirons pas non plus la vigilance et l’activité de ce gouverneur; mais nous engageons les hommes curieux de détails intimes à lire le volume des Mémoires que nous consultons pour écrire cette histoire. Ils y verront les aventures de Saint-Preuil avec une meunière des environs d’Arras, et ils apprendront à connaître un mari complaisant. D’Artagnan suivit la cour à Abbeville et rentra vers le milieu du mois de septembre à Paris, où il apprit enfin que Rosnay venait d’arriver. Depuis sa sortie de prison, d’Artagnan s’était informé partout du lieu où il pouvait rencontrer cet homme, cause de sa première mèsaven (1) François de Jussac d’Embleville, seigneur de Saint-Preuil, décapité à Amiens le 9 novembre 1644. ture. Aussi, dès qu’il le sut près de lui, son premier soin fut-il de le chercher afin de l’obliger å se battre. Mais Rosnay, fort peu brave de sa nature et sachant à quelle tête exaltée il aurait à répondre, s’éloignait à mesure que d’Artagnan approchait. Non content de l’éviter, il voulait s’en débarrasser pour l’avenir, et il promit quarante pistoles à quatre soldats aux gardes qui se chargérent d’assassiner d’Artagnan. Le hasard fit découvrir ce projet au jeune Béarnais. Aidé de ses amis les mousquetaires, il échappa heureusement à ce danger; ses assassins furent arrêtés, et Ros nay, ayant su qu’il y avait prise de corps contre lui, ne trouva d’autre moyen que de fuir en Angleterre pour échapper à la justice. Rosnay fut un point marquant dans la vie de d’Artagnan. C’était un de ces hommes sans âme qui méprisent un enfant, mais qui tremblent devant cet enfant s’il lève la tête. Rosnay était lâche; il n’aurait pas eu la force ni 1 le courage de prendre une arme pour se défendre. Sa peur était si grande, que jamais il n’osa se trouver en face de son ennemi. Et pourtant il le persécuta par tous les moyens piéges, tentatives d’assassinat, démonstrations, tout fut mis en œuvre par lui. Mais tant de ruses échouérent et ne purent arrêter l’existence rapide, incertaine et agitée de d’Artagnan. Une seule fois, un seul instant, Rosnay fut vainqueur dans cette lutte de persécution de deux êtres qui ne s’étaient vus que pour se détester. Il parvint à faire mettre le pauvre Béarnais en prison pour une dette qui n’était pas la sienne, et d’Artagnan n’en sortit que pour poursuivre Rosnay et pour le voir fuir encore devant lui, IV Cependant, tout en poursuivant son assassin et en évitant l’assassinat, d’Artagnan n’avait pu échapper à la nature ardente de son sang méridional. Une émotion violente ne l’avait point empêché d’en éprouver une autre, plus douce alors, mais qui devait le mettre dans de cruelles perplexités. D’Artagnan avait payé son tribut à l’amour; il s’était laissé prendre aux beaux yeux d’une maitresse d’hôtel garni. Il n’entre pas dans notre plan- et le cadre que nous nous sommes tracé ne nous le permet pas de détailler les mille aventures qui arrivèrent à d’Artagnan dans ses premieres amours, qui durerent près de trois ans. Elles sont d’ailleurs mêlées à tant d’événements, qu’il nous serait impossible de le faire sans interrompre plusieurs fois notre récit. Qu’on nous permette donc d’esquisser rapidement cette intrigue qui ne fut qu’une amourette, un désir de jeune homme, et non point une passion. On croit généralement, les femmes surtout, que la jeunesse seule sait aimer. Elles se persuadent qu’à vingtcinq ans les sens prennent la place du cœur chez les hommes. C’est une erreur bien grande, du moins dans Paris. Les jeunes gens ne cherchent que des conquêtes, les hommes veulent une amante. Dans la province, on trouve parfois un de ces amours tendres et pleins d’une patience inépuisable qui naissent et meurent dans l’extrême jeunesse, et dont on se souvient le reste de la vie, Mais si par malheur, dans Paris, un jeune homme se sent l’âme remplie de ce saint amour qu’il croit éternel, presque toujours il est méconnu, ou la femme qui en est l’objet s’amuse à le flétrir dans son origine. D’Artagnan fit comme la plupart des jeunes gens, il se laissa diriger par ses passions. Il goûta le plaisir tant qu’il remplaça le sentiment par la gaieté et l’insouciance; mais un jour son cœur voulut être de moitié avec sa tête, alors on le bafoua et il fut malheureux. Mais n’anticipons pas sur les temps et revenons à l’hòtesse. D’Artagnan la vit en poursuivant Rosnay alors logé chez elle. Jeune, fraiche et jolie, cette femme plut au Béarnais, et elle remarqua également qu’il était « d’assez belle taille, d’assez bonne mine et même d’assez beau visage. » Peu de jours après cette première entrevue, le cadet aux gardes occupait l’appartement de Rosnay et mangeait à la table de sa charmante hôtesse. Il jouissait ainsi depuis quelque temps de la possession d’une femme bonne et prévenante pour lui; il avait trouvé, avec le plaisir, la commodité d’un logement et d’une nourriture qui ne nuisaient en rien au fonds de sa bourse, lorsque le mari de sa maitresse arriva de la Bourgogne. C’était un ancien lieutenant d’infanterie qui venait de poursuivre au parlement de Dijon une succession à laquelle il avait des droits. A ce moment, la douce félicité de d’Artagnan fut un peu troublée; mais il sut bientôt la retrouver, grâce au bonheur qui l’accompagnait dans toutes ses entreprises, grâce surtout à son esprit. Ce n’était pas le retour du mari qui dérangeait ce ménage improvisé; cet homme était sans défiance. Mais il reçut, bientôt après son arrivée, un ordre de payer huit cents livres que sa femme avait empruntées, pour faire poursuivre l’affaire de Rosnay, au nom de d’Artagnan. Aussitôt son esprit fut aux champs. Pourquoi cet emprunt? Comment sa femme devait-elle une si forte somme? Il n’avait pas de quoi l’acquitter, et on le menaçait de l’exproprier si elle n’était pas payée dans huit jours. De leur côté, les deux amants ne savaient où donner de la tête. La femme voulait quitter un époux qui la battait, et d’Artagnan la consolait et l’engageait à espérer un meilleur avenir. Il n’était pas assez amoureux pour prêter la main à une folie, il n’était pas non plus assez sot pour se charger de la femme d’un autre. Enfin, il se décida à tenter la fortune pour tirer sa maîtresse d’embarras. Riche de quelques écus, il alla les jouer dans l’antichambre du roi, où les seigneurs avaient coutume de tenir les dés, » et il sortit ayant gagné quatrevingt-seize pistoles d’Espagne. Le lendemain il prévint le mari qu’il avait trouvé un homme qui lui prêterait la somme nécessaire pour empêcher la vente de ses meubles. L’hôte accepta l’offre de d’Artagnan, et celui-ci lui compta huit cents livres an nom d’Athos, qui lui fit une contre-lettre. A dater de ce jour, le cadet aux gardes vécut dans la plus grande intimité avec le mari…… et avec la femme… Toujours aimé de sa maîtresse, il se faisait adorer de l’homme qu’il trompait. Enfin il était véritablement l’ami de la maison. A l’époque de l’échéance du billet, son hôte vint le prier d’en faire reculer le paiement, et Athos, qui allait entrer en campagne, consentit à ce délai. Plein de confiance dans sa ruse, d’Artagnan tenait ainsi le mari sous sa dépendance par les obligations que cet homme croyait avoir contractées envers lui. Cependant un jour l’hôte crut s’apercevoir des relations intimes qui existaient entre sa femme et le cadet aux gardes. Il surveilla les deux coupables; mais d’Artagnan reçut alors l’ordre de marcher en Flandre avec son régiment, et il partit sans que le mari eût pu éclaircir ses soupçons. A son retour, notre galant ne trouva plus le gîte el l’entretien si commodes qu’il avait avant la campagne. Sa maitresse ne louait plus de chambres garnies: elle avait dû suivre son mari, qui avait élevé un cabaret dans la rue Montmartre. Mais s’il n’y avait plus de logement à louer, on trouvait toujours du vin à boire. D’Artagnan commença donc à entrainer ses amis les mousquetaires au cabaret de la rue Montmartre; et chaque fois qu’il y vint, sous prétexte de goûter le vin de Bourgogne, il retrouva une femme toujours plus amoureuse, lui répétant cent fois qu’elle voulait quitter un mari jaloux pour se dévouer toute à lui; et il rencontra aussi un débiteur qui s’efforçait de lui faire bonne mine. Dans ces circonstances, Athos, Aramis, et Porthos surtout, son meilleur ami, l’aidaient de tout leur pouvoir. Tantôt ils faisaient sortir le mari sous un faux prétexte; quelquefois ils le retenaient à boire avec eux, tandis que d’Artagnan était auprès de sa belle maitresse. Les trois frères veillaient toujours sur leur compatriote. Un jour, d’Artagnan et les mousquetaires arrivent au cabaret le maitre du logis était absent; la jolie cabaretière était seule. Sans perdre de temps, notre amoureux fait servir du vin à ses camarades, puis il va rejoindre sa maîtresse, qui s’était hâtéc d’aller l’attendre dans sa chambre. Les deux amants s’étaient à peine donné et rendu le premier baiser, ce baiser si doux après une longue absence ou après un obstacle surmonte, quand tout à coup le mari sort d’un petit cabinet attenant à la chambre, se précipite sur d’Artagnan, et lui décharge presque à bout portant un pistolet à la tête; mais, dans son désir de vengeance, il a manqué son coup, et le Béarnais, leste et agile, s’élance aussitôt sur lui pour l’empêcher de se servir d’un autre pistolet dont il est armé. Cependant les mousquetaires avaient entendu le bruit d’une arme à feu. Comprenant aussitôt que la vie de leur compatriote était en danger, ils voulurent aller à son secours, mais ils trouvèrent la porte fermée, et elle résista à tous leurs efforts pour l’enfoncer. Alors, ne sachant quel pouvait être le sort de d’Artagnan, ils appelérent du secours à grands cris, et bientôt parut un commissaire suivi de quelques archers. Pendant que ceci se passait, d’Artagnan, jeune et vigoureux, luttait contre le cabaretier dans la chambre, et la femme restait évanouie près des deux combattants. L’un cherchait toujours à faire usage de ses armes, tandis que les efforts de l’autre tendaient au contraire à ne lui permettre aucun mouvement, et surtout à ne pas laisser enlever son épée. Enfin, au moment où le commissaire arriva, d’Artagnan avait pu enfermer son adversaire dans le cabinet, et ce fut lui qui ouvrit la porte å ses amis. Toutes les dépositions tendant à accuser le jaloux, on s’empara de lui malgré ses menaces de faire feu, et sans écouter ses plaintes, on le conduisit au Châtelet. Il n’en sortit que huit jours plus tard, grâce aux soins de M. de Tréville et surtout aux démarches de d’Artagnan, qui lui avait pardonné sa tentative d’assassinat. Cette leçon eût suffi à tout autre qu’au jeune Béarnais; mais d’Artagnan, heureux de la possession d’une maitresse charmante et amoureuse, ne voulut pas abandonner sa conquête. Seulement il se tint sur ses gardes, parce qu’il pensa avec raison que le cabaretier le guetterait encore davantage. En effet, le jaloux veillait constamment et ne songeait qu’aux moyens de surprendre sa femme en flagrant délit; il était aidé par un de ses garçons, dans ses tentatives, mais elles échouérent toutes devant l’adresse du cadet aux gardes, devant la finesse du Gascon. D’Artagnan était aidé de son côté par Athos, qui pouvait se présenter comme créancier dans la maison, et par une femme qui favorisait les visites des deux amants. Enfin, le mari, las de voir toutes ses ruses sans succès, en vint à la plus simple, à la plus sotte, à la plus usée. Il feignit d’être forcé de faire un voyage en Bourgogne: d’Artagnan et sa maîtresse se laissèrent prendre à cette ruse de vaudeville. Le jour de ce départ, les deux coupables attendirent la nuit avec impatience. Enfin, elle arriva, et d’Artaguan et sa maîtresse furent bientôt dans les bras l’un de l’autre. Ils s’enivraient depuis peu de temps de leurs baisers, de leurs caresses, sans se douter qu’elles fussent les dernières, quand ils entendirent du bruit et crurent reconnaitre que l’on cherchait à pénétrer dans la chambre. C’était le mari accompagné de son garçon, qui venait avec une seconde clef, bien sûr cette fois de faire constater le délit. Alors notre jeune amoureux se mit à réfléchir à sa fausse position et à chercher les moyens de se tirer d’embarras; il pensait avoir le temps de prendre un parti la porte était fermée au verrou. Même dans ses folies, d’Artagnan était un garçon de précaution. Mais un mari qui soupçonne sa femme sait aussi prendre ses mesures, et notre jaloux se mit en devoir de briser avec un marteau la porte qu’il ne pouvait ouvrir. Au premier coup, elle se fendit en deux morceaux, Alors-d’Artagnan, sans revêtir ni justaucorps, ni hautde-chausses, se précipite dans le cabinet voisin, ouvre la fenêtre et vient tomber d’un deuxième étage au milieu d’une vingtaine de garçons rôtisseurs occupés à piquer de la viande au clair de la lune. Le premier étonnement passé, le maître rôtisseaur, auquel le cadet aux gardes n’était pas inconnu, lui prête des souliers, un manteau et un chapeau, et, dans cet accoutremeut, d’Artagnan se rend chez le commissaire de police. Lá, il porte plainte contre le marchand de vin, chez lequel il a voulu aller souper après avoir gagné soixante louis au jeu. Cet homme, accompagné de quatre bretteurs, l’a dépouillé, puis il lui a annoncé que son heure était ve nue. A ce moment, lui d’Artagnan, sous prétexte de re commander son âme à Dieu, est entré dans un cabinet, et c’est au risque de sa vie, en sautant par la fenêtre d’un deuxième étage, qu’il a pu échapper à une mort certaine. Le lendemain de cette plainte, le cabaretier « avait un pourpoint de pierre » dans la prison du Grand-Châtelet, et d’Artagnan restait libre et insouciant. M. de Tréville apprit bientôt cette nouvelle équipée du jeune Béarnais, et le menaça de le renvoyer à sa famille; mais, celui-ci lui ayant formellement promis de ne plus chercher à revoir sa maîtresse, on rendit la liberté au pauvre mari, qui s’estima heureux de pouvoir rentrer dans son ménage; et tout fut oublié. Six mois après. le cabaretier étant mort, l’ancienne hôtesse de d’Artagnan vint lui offrir le bonheur et le bien-être d’autrefois, mais le capitaine aux gardes se souvint de la parole qu’il avait donnée; il resta inflexible. Alors l’amour de cette femme se tourna en haine. Elle promit sa main à un capitaine suisse, amoureux de son vin et de sa jolie figure, s’il voulait la débarrasser d’un homme qui, disait-elle, avait tant compromis son honneur auprès de son premier mari. Le Suisse consentit à tout. Il envoya deux spadassins qui cherchèrent querelle à d’Artagnan et le forcerent de mettre l’épée à la main pour se défendre; mais grâce à des bourgeois qui tombèrent à l’improviste sur les agresscurs, notre héros en fut quitte pour une blessure à l’épaule. Non loin de là, la veuve épousa le capitaine, et celuici, heureux époux, ne voulut plus se charger d’un assassinat pour l’amour de sa femme. Telles furent les premières amours de d’Artagnan, qui finirent à peu près avec sa vingtième année. Jusque-là, il n’avait trouvé que le plaisir, parce qu’il riait le premier d’un mari jaloux. Il vivait joyeux et content, parce qu’il méprisait les tentatives qu’on faisait pour le séparer de sa maitresse. Enfin il croyait que rien ne pourrait arrêter cette existence folle; qu’il trouverait toujours la même facilité, la même rapidité de jouis sance. Il avait vingt ans !»

Gatien de Courtilz de Sandras, D’Artagnan le mousquetaire

« L’intendant militaire, secrétaire-général,
Signé DE PEUCEVAL.
Comment concilier, nobles Pairs, ces attestations si favorables,
qui naturellement ont été fournies au ministère par le colonel
Labéraudière, dans le régiment duquel servoit Fesneau, avec la
déposition que ce colonel a faite devant vous?
Voici comment s’explique une contradiction si frappante ; car
le moment est venu de ne rien dissimuler de ce qui peut inté
resser la défense.
A une époque peu éloignée de la découverte du prétendu
complot, la légion du Nord manœuvroit dans la plaine qui se
trouve à la sortie de la barrière du Trône, quand un soldat,
condamné au peloton de discipline, c’est-à-dire à faire l’exercice
deux ou trois fois par jour, le sac au dos, comme en campagne,
laissa tomber ses armes par défaillance , et refusa obstinément de
continuer la manœuvre, alléguant que ses forces ne le lui per
mettoient pas. Ce soldat fut saisi, attaché à un arbre par des
courroies, et ainsi exposé comme un criminel, pendant la durée
de l’exercice, aux regards de ses camarades et des passants.
Ce n’est pas tout : au retour de la légion dans la caserne, le
même soldat y fut attaché de nouveau; on le plaça même dans
une telle attitude qu’il ne pouvoit dérober ses yeux aux rayons
brûlants du soleil qui frappoient sa figure, parodiant ainsi, à l’é
gard de ce malheureux, l’un des supplices que la cruelle Carthage
fit subir à un illustre martyr de la foi jurée. »

COUR DES PAIRS.
AFFAIRE DU 19 AOUT 1820.
P L A I D O Y E R
DE ME ROUTHIER,
AVOCAT AUX CONSEILS DU ROI ET A LA COUR DE CASSATION,
CHEVALIER DE LA LÉGION-D’HONNEUR,
POUR L’ACCUSÉ MODEWICK.

« Le chef d’état-major des armées

Sous l’autorité du Président de la République et du gouvernement, et sous réserve des dispositions particulières relatives à la dissuasion, le CEMA est responsable de l’emploi des forces et assure le commandement des opérations militaires.


Il est le conseiller militaire du Gouvernement »

Fabien Mandon

« Marié et père de trois enfants, Fabien Mandon est né le 19 octobre 1969 à Montmorency (95).

Il intègre la promotion 1990 de l’Ecole de l’Air, promotion « Lieutenant Poznanski », dont il sort breveté pilote de chasse.

En 1994, il rejoint l’escadron de chasse 3/13 « Alsace », à Colmar sur Mirage F1CT. Au cours de cette affectation, il participe à la mission de protection aérienne du territoire et est engagé à six reprises dans le cadre des opérations conduites en RCA et au Tchad. »

« Promu capitaine en 1996, il prend le commandement en 1999 de l’escadrille « Colmar ».

Promu commandant en 2001, il rejoint Paris en 2002 comme conseiller du domaine aérospatial au sein de la délégation aux affaires stratégiques (DAS).

En 2004, il suit la scolarité de l’école de guerre à l’École Supérieure des Forces Armées Espagnoles (ESFAS) à Madrid.

En 2005, après avoir été promu lieutenant-colonel, il est affecté sur la base aérienne 133 de Nancy-Ochey, au sein de l’escadron de chasse 2/3 « Champagne », doté de Mirage 2000D, qu’il commandera. Pendant ces trois années, il participe aux opérations en Afghanistan en 2006 puis met en place le premier détachement d’avions de chasse français sur la base de Kandahar en 2007.

En 2008, il rejoint le bureau « plans » de l’état-major de l’armée de l’Air avant d’être promu colonel en 2009. À l’été 2011, il est engagé au sein du commandement OTAN de la composante aérienne de l’opération Unified Protector en Libye, comme adjoint pour la stratégie aérienne de la campagne. 

En 2012, il prend le commandement de la base aérienne à vocation nucléaire 702 d’Avord et de la base de défense de Bourges-Avord.

En 2014, il est auditeur de la 64° session du CHEM et de la 67° session de l’IHEDN.

Il rejoint la DGRIS en 2015 où il est en charge des relations internationales du ministère de la Défense avec les pays d’Amérique du Nord, d’Europe et de la Russie, ainsi que de l’élaboration des positions de la France à l’OTAN, l’UE et l’ONU. 

En juillet 2017, il est nommé « adjoint air » auprès du chef de l’état-major particulier du Président de la République, poste auquel il est promu général de brigade aérienne en juin 2018.

En septembre 2019, il devient le chef de la division « cohérence capacitaire » de l’état-major des Armées où il est en charge des équipements et capacités futures pour les armées françaises.

Le 1er septembre 2020, après avoir été promu général de division aérienne, il est désigné pour occuper les fonctions de chef du cabinet militaire du ministre des Armées. Il est élevé aux rang et appellation de général de corps aérien un an plus tard.

Le 1er mai 2023, il est nommé chef de l’état-major particulier du Président de la République et est élevé aux rang et appellation de général d’armée aérienne.

Le 23 juillet 2025, le général d’armée aérienne Fabien Mandon est nommé en Conseil des ministres chef d’état-major des Armées à compter du 1er septembre 2025.

Le général Fabien Mandon totalise 144 missions de guerre. Commandeur de la Légion d’Honneur et officier de l’Ordre National du Mérite, il est titulaire de la croix de la Valeur Militaire avec deux citations. »

Biographie du chef d’état-major des Armées

« Et sache que la religion n’est pas un sprint, mais une course de fond
Alors pense à ceux qui pratiquent depuis 20 ou 40 ans, et qu’en font pas tout un boucan »

« Il a également noté ironiquement que si la licence était vraiment « bradée », l’ARCEP aurait dû recevoir de nombreuses candidatures — ce qui n’a pas été le cas. »

Jean-Ludovic Silicani, Conseiller d ‘Etat, Ancien président de l’ARCEP,( chargé de vendre des fréquences et de surveiller ce que l’on en fait)

« Dès octobre 2005, il part pour sa première projection au Tchad (opération Épervier). Suivent la Côte d’Ivoire en 2007 (opération Licorne), Ministère des Armées puis l’Afghanistan en novembre 2008 (opération Pamir) Actu17 — où, pris sous le feu nourri des insurgés, il appuie une section amie et permet sa rupture de contact, acte de bravoure qui lui vaut d’être cité à l’ordre de l’armée. defenseReserve-citoyenne-paris En 2009, ses qualités humaines et son aptitude au commandement lui ouvrent les portes du corps des sous-officiers. France 3 Auvergne-Rhône-AlpesMinistère des Armées Un second séjour afghan en 2011 (opération Valley Flood) confirme son caractère : en renfort d’une section commando montagne, il identifie l’origine des tirs ennemis, conduit la riposte en s’exposant personnellement, Ministère des Armées et reçoit une citation à l’ordre du régiment. defense

L’été 2012 marque un tournant. Il rejoint la section « commando montagne », France 3 Auvergne-Rhône-Alpesdefense en sortant premier de sa formation. Ministère des ArméesS’enchaînent alors les théâtres les plus exigeants : le Mali en 2014 (opération Serval), defenseMinistère des Armées puis Barkhane en 2016, 2017, 2019 et 2020 Actu17 — avec des actions de combat à Kidal et au Niger, Franceinfo l’extraction d’un soldat des forces spéciales blessé, la protection d’hélicoptères sous le feu. Ces missions lui valent des citations Breitbart à l’ordre de la brigade et du régiment, et le brevet supérieur de technicien de l’armée de Terre. Affecté au 7e BCA de Varces à l’été 2017 comme chef de groupe commando montagne, Place Gre’net il reçoit la Médaille militaire le 31 décembre 2021. Ministère des ArméesFranceinfo En 2023, il sert en Estonie dans le cadre des exercices OTAN. Ministère des ArméesActu17 En avril 2025, il forme les forces armées arméniennes dans le cadre d’une mission de coopération bilatérale. Armenews Le 24 janvier 2026, il se déploie en Irak. Zinfos974 +2

Au total : quatre citations, dont trois à l’ordre de l’armée, une dizaine d’opérations extérieures La Gazette FranceActu17 sur trois continents, du Groenland France 3 Auvergne-Rhône-Alpes aux sables sahéliens, des cimes alpines aux plaines mésopotamiennes. Son colonel, François-Xavier de la Chesnais, résume : « C’est ce que l’armée de Terre produit de mieux en termes de soldat. Ultra compétent, très performant, avec une vraie humilité. France Bleu » Place Gre’net +3


La nuit du 12 mars au Camp Black Tiger

Le soir du 12 mars, les militaires français stationnés à Mala Qara — surnommée « Camp Black Tiger », base kurde située à quarante kilomètres au sud-ouest d’Erbil Actu17 — se trouvent dans la zone vie, lieu de repos et de repas. Actu17 Depuis le 24 janvier, Frion et ses camarades y forment les Peshmergas et les forces irakiennes France 3 Auvergne-Rhône-Alpes dans le cadre de l’opération Chammal, volet français de la coalition internationale Inherent Resolve. Place Gre’net +2

Deux drones Shahed frappent la base, selon le gouverneur d’Erbil MaliwebThe Defense Post Omed Koshnaw. France 24 Le bâtiment est soufflé, entièrement brûlé. Franceinfo Sept militaires français sont touchés. Military.com Malgré une prise en charge immédiate par les équipes médicales sur place, Arnaud Frion succombe à ses blessures. France 24 +3 Les six autres blessés Actu17 — dont trois dans un état critique — sont évacués par A400M Actuevreux dans la nuit du 14 au 15 mars vers l’hôpital militaire de Percy à Villacoublay.

Le contexte géopolitique est explosif. Le 28 février 2026, des frappes coordonnées américano-israéliennes sur l’Iran ont déclenché un conflit régional. Franceinfo +4 Les milices chiites pro-iraniennes du réseau de la Résistance islamique en Irak multiplient les attaques contre les forces de la coalition Critical Threats — jusqu’à 26 frappes par jour de drones et de missiles. Critical Threats Avant même la mort de Frion, onze militaires américains avaient été tués, Middle East Eye un drone avait frappé la base britannique d’Akrotiri à Chypre, Military.com et la base italienne de Camp Singara près d’Erbil avait été touchée. Military.comThe Defense Post

Le groupe Ashab al-Kahf, milice pro-iranienne Actu17 fondée en 2019 Euronews +2 et intégrée aux Forces de mobilisation populaire, avait publié sur Telegram quelques heures avant l’attaque une menace explicite contre « tous les intérêts français en Irak et dans la région », invoquant le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle EuronewsActu17 en Méditerranée Franceinfo orientale. RudawThe National Sans revendiquer directement la frappe, Euronews le lien était limpide. EuronewsMilitary.com Le géopolitologue Frédéric Encel analyse : « L’Iran reproche à la France sa « neutralité bienveillante » dans la coalition israélo-américaine et son alliance de défense avec les Émirats. » Euronews


« L’une des plus belles figures du soldat français » — l’hommage de la Nation

Le 17 mars 2026, cinq jours après sa mort, un hommage national est rendu au quartier de Reyniès, caserne du 7e BCA à Varces-Allières-et-Risset. France BleuFrance Bleu La cérémonie, présidée par Catherine Vautrin, ministre des Armées et des Anciens combattants, se déroule en présence du général d’armée Pierre Schill (chef d’état-major de l’armée de Terre), Actu Niort +2 de la Princesse Marie de France (marraine du 7e BCA depuis dix-sept ans), Noblesse & Royautés des blessés rapatriés, et de centaines de soldats et de civils. Le cercueil, porté par ses frères d’armes, est recouvert du drapeau tricolore, de trois coussins portant ses décorations Orange et de la « tarte » — le béret emblématique des chasseurs alpins. Orange +2« 

«’Plus ta science sera vaste et profonde, et plus tu seras jugé sévèrement si tu ne vis pas selon la loi du Christ.

Ne tire vanité d’aucun art et d’aucune science, mais crains plutôt à cause de ces dons que tu as reçus.

Si tu crois savoir et comprendre beaucoup de choses, sache que tu en ignores encore davantage.

Ne t’enorgueillis pas (Rom. 11,20): avoue plutôt ton ignorance.

Comment peux-tu te juger supérieur à quelqu’un, tandis que tant d’autres sont plus savants et plus instruits que toi de la volonté de Dieu? »

Thomas Kempis 

….

« Sur les services de renseignement français, Crouzet exprime une admiration patriotique teintée de réalisme. Il décrit le Service Action comme une unité d’élite effectuant « les opérations les plus secrètes, clandestines et illégales de la République » avec des agents « surentraînés, quasi hors normes » qui néanmoins « se font quand même piégés. » Son objectif déclaré : « Rendre hommage à travers cette suite de romans… raconter le travail et l’abnégation des agents qui composent cette unité aujourd’hui… Comme cette unité est particulièrement secrète, seule la fiction peut transcrire leurs missions. »

La vision de Crouzet sur les enjeux contemporains

«… M. Alexandre Dumas est un de ces hommes précieux, non-seulement à cause de leur mérite personnel, mais encore par la manière dont ils savent faire valoir les idées des autres. Il a fait un roman avec l’histoire la préface devait ressembler à l’ouvrage. Assurément, si M. Alexandre Dumas eût voulu cacher la source de son roman, personne n’aurait songé à ces Mémoires perdus dans les bibliothèques publiques. Bien loin de là, l’auteur dit lui-même où il a puisé la pensée de son livre; mais il le fait comme toujours en homme d’esprit. En premier lieu, il annonce qu’il a trouvé les Memoires de d’Artagnan, dans lesquels il a vu les noms d’Athos, Porthos et Aramis: ceci est de l’histoire. Puis il ajoute qu’il a rencontré un manuscrit intitule Mémorres du comte de la Fère: cette fois c’est du roman. L’auteur est dans son rôle. Il a trouvé le premier; il a créé le second. N’en cherchons pas davantage. A-t-on jamais vu les femmes assises au pied de la chaire d’un prédicateur chercher à comprendre les citations latines qu’il place à tout propos dans son sermon? Nullement. Suivons donc l’exemple de ces femmes. Si M. Dumas fait une citation, laissons-la passer et ne cherchons pas à comprendre. Il y a des gens qui ne savent observer les littérateurs que du point de vue où leurs imperfections paraissent le plus déplorables et le plus dignes de pitié pour eux. Moins exclusifs que ces critiques de mauvaise foi, nous ne ferons pas la guerre à M. Dumas pour un mot, pour une date, pour un fait historique. Si nous parlons des Trois Mousquetaires, c’est pour écrire, ce que tout le monde dit, que l’auteur a voulu faire un roman spirituel et qu’il a complétement réussi. Et nous ajouterons, nous: Tant pis pour ceux qui cherchent à y étudier l’histoire, y trouver l’érudition. >> « M. Dumas est du nombre de ces écrivains qui ont pour principe d’utiliser le passé en le dénaturant. Il n’enferme pas un vieil habit comme une relique; il ne contemple pas un meuble antique sans oser s’en servir; il ne laisse pas manger des vers un vieux livre couvert de poussière. Bien au contraire, il prend toutes ces choses avant que le temps ait usé ses moyens de destruction contre elles, et il sait les utiliser pour l’amusement et le profit du public. Le moindre sujet brille sous sa plume, car il a le mérite de donner plus d’éclat à ce qu’il touche. On l’accuse de pillage, on l’insulte. Il se tait et continue sa route sans s’inquiéter du bourdonnement. Sa patience est admirable, et scule elle suffirait à prouver que la raison est de son côté : insulter n’est pas raisonner, encore moins prouver. Et ne faut-il pas de ces écrivains prompts à la pensée et infatigables au travail, à une époque de transition comme est la nôtre? Dans notre siècle, la vie intellectuelle se trouve pressée entre le passé qui lui échappe et l’avenir qui ne lui appartient pas : elle sent le besoin d’une pensée active et d’une élaboration rapide. Aussitôt le germe déposé, la fécondation doit s’ensuivre. Nos pères passaient toute leur vie à rassembler les matériaux d’un ouvrage qu’ils osaient à peine livrer à la publicité. Au dix-neuvième siècle, les journaux remplacent les livres, et la presse absorbe toute l’intelligence, toute la force de la jeunesse. Pour suffire à cet immense tra vail, chacun se met à l’œuvre avec ardeur et sans regarder en arriere, parce que le temps presse les hommes. La voix de l’avenir les pousse en leur criant: « Accomplis promptement ta tâche, car je vais te dépasser. » Mais il faut se varier à l’infini pour contenter ce maître lyrau qu’on nomme le public, et tous les écrivains ne peuvent suffire par leurs propres idées à l’activité dévorante de la presse. Ainsi a fait M. Dumas pour son beau roman les Trois Mousquetaires, dont il a puisé la pensée dans le premier volume des Mémoires de d’Artagnan. C’est après avoir la ces longs Mémoires que nous avons acquis cette conviction. En effet, les noms d’Athos, Porthos et Aramis, ces noms si pittoresques, y sont écrits en toutes lettres; les duels, les amours de d’Artagnan et ses aventures avec milady y sont bien réellement racontés. Mais combien ces récits changent de forme sous la plume de l’auteur du roman! La moindre idée, si chétive et si fragile qu’elle soit, se complète chez lui; elle fructifie même si bieu, que nous pensons que M. Dumas pourrait encore mettre å profit les Mémoires de d’Artagnan. Et nous ne craignons pas de le dire, tout le monde y gagnerait, l’auteur et le public. Quand on s’empare ainsi des faits consignés dans des Ouvrages anciens, quand on expose ces faits avec la facilité de style et le talent de M. Alexandre Dumas, prendre ainsi, c’est créer. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la forme de l’ouvrage ou de rechercher l’intention de l’auteur. Nous ne voulons pas rendre compte des Trois Mousquetaires. Mais, en laissant de côté le héros dont nous allons raconter la vie, qu’il nous soit permis d’admirer un instant Athos, Aramis et Porthos. Ces trois figures ne sontelles pas bien nettement tranchées? Où l’auteur les a-t-il prises? Un peu dans les Mémoires, en rattachant des faits épars, beaucoup dans son imagination si fertile et si puissante de verve et d’entrain. Et quels plus délicieux portraits que ceux des quatre valets! Le majestueux Mousqueton ou Mouston, le silencieux Grimaud, le dévot Bazin, et enfin ce sublime Planchet, tour à tour valet ou bourgeois, cédant à la force, pliant pour ne pas rompre et sachant profiter des circonstances pour se relever plus grand et plus fort. Ne peut-on pas s’écrier en voyant ces dignes personnages: «Tel maître, tel valet? » Ainsi que nous venons de le dire, la lecture des Mémoires de d’Artagnan nous a donné la pensée de raconter la vie du héros du roman. Mais qu’on sache bien que notre intention n’est pas d’établir ici une comparaison entre les deux ouvrages. Notre but sera atteint si nous parvenons à retracer l’esprit et le caractère d’un homme qui résume admirablement la fin du règne de Louis XIII et le commencement de celui de Louis XIV. Nous remercions pour notre compte M. Dumas d’avoir tiré d’Artaguan de l’oubli. Puissent ses recherches et ses romans être, à l’avenir, aussi utiles et aussi profitables aux vrais amateurs de l’histoire! Plusieurs personnes, voyant le nom de d’Artagnan, ont cru qu’il s’agissait du maréchal d’Artagnan. C’est une erreur que nous sommes heureux de pouvoir rectifier: ils étaient cousins. Le maréchal de France a laissé un nom plus glorieux peut-être, le Capitaine des Mousquetaires a laissé le souvenir d’un officier plein d’adresse et de bravoure. Esprit délié, souvent franc, parfois dissimulé, son ambition ne voyait aucun obstacle, et peutêtre fût-il devenu maréchal de France s’il n’était mort jeune encore. Soldat fidèle et loyal, il combattit pour la France avec bonheur; gentilhomme sans fortune, il servit Mazarin avec finesse, avec persévérance; et l’adresse du Gascon triompha souvent des obstacles qui entravaient la politique rusée du ministre. C’est dans les annales du temps et dans ses mémoires que nous avons étudié la vie de d’Artagnan. Non-seulement elle nous a paru curieuse, mais elle sera, nous l’espérons, intéressante à tous les yeux. On y retrouve à chaque pas le caractère du Gascon. On y remarque l’esprit de conduite plus subtil encore du Béarnais. Jamais le Mousquetaire ne dément son origine, et on le voit tour à tour brave, spirituel ou galant: il est même profond diplomate. D’Artagnan semble ne connaître que trois choses l’amour, l’intrigue et les combats. Du reste, ce sont les seules passions de son époque. L’amour est pour sa propre satisfaction; l’intrigue, la diplomatie, aplanissent les difficultés qui viennent obstruer son avenir, et sa bravoure est utile à son pays; enfin il est fidèle à la France dans un siècle où l’on ne connaissait pas le patriotisme. Semblable à tous les Béarnais, il ne perd pas un instant la bonne opinion qu’il a de luimême, et l’on dirait qu’il a toujours présent à la pensée ce proverbe déjà fort commun à cette époque dans sa province : Lous Biarnez sount su l’autre gent Coume l’or es su l’argent (1). Enfin, quelque mésaventure qui lui arrive, il reste constamment le même, calme et confiant dans l’avenir. La gaieté semble stéréotypée sur son visage, quand il est avec ses amis; près de Mazarin, il est noble ou rusé, souple ou fier, souvent aussi satirique et mordant. Mais ces deux hommes sentent le besoin qu’ils ont l’un de l’autre, et d’Artagnan sert le cardinal, parce qu’en même temps il sert son roi. Racontons donc la vie du gentilhomme, dans lequel plusieurs personnes n’ont encore vu qu’un héros de roman. Si, après avoir lu cette notice, quelques lecteurs curieux désirent consulter les Mémoires, ils en trouveront facilement des exemplaires. L’auteur, Sandras de Courtilz (2), écrivain fécond, auquel on doit bon nombre de mémoires du temps, en publia de son vivant deux éditions (3). Une troisième fut imprimée à Amsterdam (4), trois ans après sa mort. Ces diverses éditions sont exactement copiées sur la première, et elles n’offrent d’autre variante qu’une table des matières placée à la fin des derniers volumes de l’exemplaire d’Amsterdam. Nous donnons ici le titre exact de cet ouvrage Mémoires de M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des Mousquetaires du Roi, contenant quantité de choses particulières et secrètes qui se sont passées sous le règne de Louis-le-Grand. Le style de ces mémoires est assez médiocre, pour ne pas dire plus. Les temps, les personnes, les faits sont souvent confondus, et il n’est pas rare d’y rencontrer plusieurs de ces bruits de cour presque toujours répandus par l’envie ou la calomnie. En général, la lecture en est fatigante et demande beaucoup d’attention. Parfois on y remarque des phrases et des expressions particulières aux Gascons, ce qui donnerait à penser que Sandras a écrit d’après des notes réelles, ou qu’il a connu, dans sa jeunesse, le capitaine d’Artagnan. Les aventures s’y succédent avec une rapidité étonnante, et elles représentent fort exactement les mœurs de l’époque. Le premier volume surtout est plein de détails curieux sans doute, mais d’assez mauvais goût, et sur lesquels l’auteur s’étend avec beaucoup trop de complaisance. Il y montre ȧ chaque pas les Mousquetaires à la foire Saint-Germain, au cabaret ou dans des lieux plus honteux encore. Nous avons été forcé de choisir parmi ces faits ceux qui caractérisent le mieux d’Artagnan, et nous entreprenons la tâche difficile de les raconter. Le vrai pourra souvent nous échapper; mais du moins nous n’aurons rien inventé. Que la responsabilité de notre récit pèse donc sur l’auteur des Mémoires, et qu’on nous pardonne d’avance quelques-uns des détails dans lesquels nous allons entrer pour retracer cette vie mêlée de rixes, de complots, d’amour et de débauche.»

Première partie

«Le sire de Castelmore, retiré dans son manoir, élevait ses fils selon la coutume de ce temps, déjà si loin de nos mœurs, et chacun devait le respect au premier-né comme chef futur de la famille. On considérait les autres enfants comme des intrus, bons tout au plus à peupler les couvents, et toutes les idées d’affection se reportaient naturellement sur le premier rejeton, celui qui devait continuer l’arbre généalogique, celui-là seul qui devait soutenir l’éclat de son nom. Le jeune Charles eut donc, dès son enfance, la perspective d’entrer dans les ordres ou de devenir un jour l’intendant de son frère aîné, auquel, selon la coutume du pays, tout le bien de la maison devait revenir. Mais, aucune de ces deux carrières ne convenant à son caractère ni à ses goûts, il résolut, dès qu’il eut atteint sa quinzième année, de faire son chemin tout seul et d’aller chercher fortune avec son nom, son épée et quelque bonne mine. Il y avait d’ailleurs un fait assez récent, dont on s’entretenait dans tout le Béarn, qui fortifiait ce désir ou ce besoin d’aller courir le monde. C’était l’histoire de M. de Tréville, pauvre gentilhomme, voisin et ami de M. de Batz. Il était parti à Paris depuis une vingtaine d’années, el sa franchise, son courage, lui avaient si bien acquis l’estime et l’affection du roi, qu’il venait d’être nommé capitaine-lieutenant de la compagnie des mousquetaires (1). On parlait beaucoup dans les montagnes des Pyrénées de cette grande fortune si rare parmi les Béarnais. Les femmes la reprochaient à leurs maris, dont l’épée se rouillait suspendue à la muraille; les pères la citaient comme un exemple à leurs enfants. Aussi l’imagination du jeune Charles en rêvait-elle une semblable. Elevé pauvrement, il se persuada qu’il deviendrait riche, et un jour, décidé à réaliser son rêve, il demanda la permis. sion d’aller tenter le sort à la cour. – Mais, pour partir, il fallait de l’argent, et la famille ne brillait point par l’aisance. Cependant la mère du jeune aventurier, et c’est dans ces moments qu’on reconnait le cœur d’une mère, trouva moyen de lui donner une petite valise accompagnée de dix écus. Son père lui remit une lettre de recommandation pour M. de Tréville, lui garnit la tête de bons conseils, afin de se guider dans la vie en homme de bien et en homme d’honneur; puis il lui fit présent d’un petit bidet valant bien vingt-deux livres. Charles prit tout, argent, valise, lettre et conseils; et, montant gaiement sur le bidet, il quitta le fief où il n’était rien, se recommandant à Dieu et comptant sur sa bonne étoile. Bientôt il perdit de vue les tourelles du château paternel. Plein d’ardeur et d’espérance, il quittait sans regret le Béarn avec ses sites agrestes, ses torrents écumeux. Son désir de connaître le portait là où il devait y avoir le plus de plaisir, d’éclat et de mouvement. Enfin notre jeune gentilhomme cheminait joyeux comme un enfant fier de sa liberté et de l’épée qui battait les flancs de son cheval. Dans sa gaieté, il traversait les villes sans les voir. Les provinces, les mœurs, le langage, l’aspect de la campagne, variaient à l’infini; mais il ne remarquait rien. Son voyage n’avait qu’un but, sa tête n’avait qu’une pensée: c’était Paris. Parfois aussi la réflexion succédait à la joie. Alors il se traçait un plan de conduite, et, se rappelant les sages conseils de son père, il se promettait bien de les suivre en tout point. Parmi les leçons que le seigneur de Castelmore avait cru devoir donner à son fils, au moment du départ, il lui avait recommandé surtout de ne point souffrir une insulte, s’il ne voulait passer pour un lâche et rester déshonoré à tous les yeux. Charles, sans expérience, avait écouté avec attention les conseils de son père; aussi, quand il fut livré à luimême, ne tarda-t-il pas à prouver cette vérité que, même dans les meilleures intentions, l’exagération devient un défaut. A peine fut-il parti, qu’il mit la dignité dans l’arrogance et le courage dans la témérité. Il se croyait insulté chaque instant, et cherchait querelle à tous ceux qui avaient le malheur de le regarder en face; mais personne ne faisait attention à ces bravades d’un enfant. Cependant il n’atteignit pas le terme de son voyage sans avoir lieu de se repentir de la manière dont il interprétait les avis de son père. En traversant Saint-Dié, petite ville située entre Blois et Orléans, notre voyageur crut remarquer, dans un groupe de personnes réunies sur la place, un gentil. homme qui semblait sourire en regardant son équipage. En effet, malgré les soins que Charles avait pris de mé (1) Arnault Moneins, seigneur de Troisville ou Tréville, porta d’abord le mousquet dans la colonelle des gardes françaises, devint enseigne dans le régiment de Navarre, puis entra aux mousquetaires, dont il obtint bientôt la sous-lieutenance; enfin le roi le nomma, en 1634, capitaine-lieutenant de cette compagnie. Douze ans plus tard (1646), le cardinal Mazarin, qui ne pouvait obtenir de M. de Tréville la démission de sa charge, fit casser les mousquetaires. Ils ne furent réorganisés qu’en 1657, et le duc de Nevers, neveu du cardinal, eut le brevet de capitaine-lieutenant. On donna, en dédommagement à M. de Tréville, le gouvernement de Foix; on accorda l’abbaye de Montierendey à son fils aîné, et la cornette de la nouvelle compagnie des mousquetaires fut donnée à son fils cadet. (Mémoires de d’Artagnan, t. 1er.-Histoire de la milice française, par le P. Daniel, t. II.) nager sa monture pour qu’elle fit honneur à son propriétaire, la pauvre bête, fatiguée du voyage, « pouvait à peine lever la queue. Elle devait bien certainement exciter la pitié. Mais la pitié pour l’animal qui avait l’honneur de le porter était une insulte aux yeux du cavalier, et il témoigna aussitôt son mécontentement par une parole offensante. L’étranger, tout occupé de sa conversation, ne l’entendit point ou fit semblant de ne pas l’entendre. C’était, dans la pensée de Charles, ajouter le dédain à l’injure, et il adressa cette fois une menace à l’inconnu. Mais celui-ci, qui était d’une taille élevée et dans toute la force de l’âge, tourna le dos à son agresseur, après lui avoir dit toutefois qu’il se garderait bien de se mesurer avec un enfant. Charles de Batz était d’un pays où la modération serait considérée comme la première vertu, si elle y pouvait exister; il était en outre à un âge où les enfants se croient toujours offensés quand on leur dit la vérité. Aussi, à cette nouvelle marque de mépris, devint-il fou et perdit-il toute retenue. Entre la colère et la folie il n’y a de différence que la durée du paroxysme. La colère de l’enfant ne pouvait effrayer; sa folie fut assez grande pour le rendre ridicule. Il mit pied à terre, s’avança vers le groupe où il voyait déjà un adversaire; et, comme toutes ses injures ne pouvaient décider l’inconnu à lui faire face, il le frappa plusieurs fois du plat de son épée sur la tête. Jusqu’à ce moment, Rosnay, c’est le nom de l’étranger, avait conservé son calme et son sang-froid. Mais, à cette attaque d’un nouveau genre, il ne peut plus se contenir, et il met l’épée à la main, persuadé qu’il aura bientôt corrigé cet enfant furieux et qu’il désarmera facilement ce jeune fou. Le combat s’engage, et notre nouveau Don Quichotte se croit déjà sûr de pourfendre son antagoniste, quand tout à coup une foule de paysans, lâches et méchants comme ils le sont presque tous, tombent sur lui armés de fourches et de bâtons. Pendant quelque temps, Charles se défend avec courage; mais enfin, accablé par le nombre, il est mis hors de combat. Il tombe étourdi par les coups et ébloui par le sang d’une blessure qu’il a reçue à la tête et qui lui coule sur le visage. Cependant ce n’était là qu’une partie des malheurs qui devaient punir le jeune Béarnais de sa trop grande susceptibilité. A peine est-il relevé de sa chute, qu’il continue à insulter et à menacer Rosnay. Mais, plus il est emporté, plus il prête à rire à la multitude. Il cherche son épée qui lui a été enlevée, un homme la lui rend en deux morceaux, et il est obligé de subir les railleries des paysans rassemblés autour de lui. Enfin, il fait tant, qu’on prend le parti de le mettre en prison. La justice informe contre lui, et, après avoir été battu, il est condamné à faire réparation au gentilhomme qu’il a insulté. Pour comble d’infortune, sa valise et son bidet sont vendus pour subvenir aux frais de la procédure. Qu’on juge de la position d’un enfant à peine âgé de seize ans, prisonnier par sa faute, loin de sa famille et ne possédant plus rien! Quelles tristes réflexions il dut faire, et combien le bel avenir qu’il avait rêvé dut lui paraître assombri! Un instant il désespéra… Heureusement la bonne étoile à laquelle il s’était confié ne l’abandonna pas. Charles de Batz, élevé dans les sentiments d’une sainte religion, invoqua Dieu, et Dieu vint à son secours sous l’habit d’un curé. Cet homme, pieux et charitable, consola l’enfant dans sa prison, puis il lui offrit les objets de première nécessité dans sa triste position. Mais l’amour-propre du Béarnais s’offensa de ce qu’il regardait comme une aumône : -M. de Montigré. C’est bien! merci, mon père……….. j’accepte. Puis il signa un reçu qu’il remit au vieux prêtre. Dès lors, Charles se promit de ne plus désespérer dans aucune circonstance; sa reconnaissance pour ceux qui l’avaient secouru fut éternelle; mais il jura de se venger un jour de Rosnay. Il pardonnait les coups, il n’oubliait pas le ridicule. C’était toujours l’enfant qui ne voulait convenir d’aucun tort. La captivité du jeune Béarnais dura deux mois et demi. Au bout de ce temps, on le rendit à la liberté, grâce aux démarches et aux sollicitations du cure. Sa première pensée fut tout entière aux hommes qui avaient compati à ses maux. D’abord il assura le vénérable pretre de sa reconnaissance, puis il s’achemina vers Orléans. C’était dans cette ville qu’il devait trouver le gentilhomme qui l’avait secouru sans le connaître. Charles remercia ce bienfaiteur qu’il voyait pour la première fois; et, après une journée passée à Orléans, il se disposa å se remettre en route. Mais Montigré ne voulut pas le laisser partir ainsi dénué de tout: il le força à prendre le carrosse, et lui fit en outre accepter dix pistoles afin de faire figure. Trois jours après, notre jeune aventurier entrait dans Paris. Depuis son départ du pays, Charles s’était, pour ainsi dire, transformé complétement. Le bidet de son père et la valise formée par les soins de sa mère n’existaient plus. Il avait eu affaire au peuple et à la justice, et il s’était vu battu, volé et prisonnier. Parti du Béarn avec dix écus, il devait déjà deux cents francs, somme énorme pour lui, qui n’avait rien à espérer. Enfin, il avait changé de nom. Ce n’était pas Charles de Batz qui arrivait à Paris, c’était d’Artagnan. II On a contesté avec raison à notre héros le droit de prendre le nom qu’il choisit pour se présenter à la cour. Cependant, si l’on veut se reporter à cette époque où tant de cadets de famille, avec des noms d’emprunt, venaient assaillir les antichambres du roi, à ce point que Louis XIV fut obligé d’ordonner le recensement exact de la noblesse du royaume; si l’on veut se rappeler tous ces nobles seigneurs du dix-septième siècle, princes, ducs et cardinaux, inconnus jusqu’alors, mais devenus depuis la tige d’illustres familles, on pardonnera á d’Artagnan. parce qu’il éleva un nom aussi tout à fait ignoré. D’ailleurs, ce nom était dans la famille de sa mère, Françoise de Montesquiou (1), la terre et la seigneurie d’Artagnan (1) Françoise de Montesquiou-d’Artagnan était fille de Jean de Montesquiou, seigneur d’Artagnan, qui eut huit enfants. Par contrat du 6 fé ayant passé dans cette maison par la donation de Jacquette d’Estaing, en faveur de son mari, Paul de Montesquiou (1). D’Artagnan ne fit donc que suivre l’exemple de plusieurs seigneurs de la cour de Louis XIII et de Louis XIV, il se fit un nom. « On dit de moi, écrit-il dans ses Mémoires, que je ne suis pas d’Artagnan, à moins que ce ne soit du côté des femmes, et que je ne suis que Castelmore. >> Cependant, si quelques jaloux cherchérent à faire douter qu’il pût prendre ce nom, personne ne l’empêcha de le porter, parce que tout le monde comprit qu’il l’élèverait un jour. Sa famille elle-même ne l’inquiéta pas sur ce point; elle fit plus, elle s’empara dans la suite du titre qu’il avait créé. Deux de ses cousins, le lieutenant général et le maréchal d’Artagnan, dans les preuves qu’ils firent pour être reçus chevaliers des ordres du roi, s’honorerent de leur parenté avec le premier comte d’Artagnan. Joseph de Montesquiou d’Artagnan, qui fut aussi capitaine lieutenant de la première compagnie des mousquetaires, dit qu’il combattit en 1673 au siége de Maëstricht sous les ordres du comte d’Artagnan. Ce fut donc Charles de Batz qui créa le nom de d’Artagnan, le seul que nous puissions lui donner désormais. A son arrivée à Paris, d’Artagnan se présenta chez M. de Tréville, dont l’antichambre était remplie de mousquetaires, parmi lesquels il retrouva beaucoup de compatriotes. M. de Tréville aimait ainsi à s’entourer de gens de son pays, et souvent il les faisait venir lui-même du Béarn, lorsqu’ils y jouissaient d’une réputation de bravoure et de courage. Ce choix avait pour but de maintenir les mousquetaires sur un tel pied, qu’ils ne pussent être vaincus ou surpassés par les gardes du cardinal. Richelieu, à l’exemple du roi, s’était donné une garde qui rivalisait de bravoure et d’éclat avec la compagnie des mousquetaires. En conséquence, il y avait une telle émulation entre ces deux corps, qu’elle devenait de la jalousie, et occasionnait presque continuellement des querelles et des combats. C’était pour le roi un véritable plaisir d’apprendre que ses mousquetaires avaient maltraité les gardes de Richelieu, et celui-ci s’applaudissait également comme d’une victoire lorsque les mousquetaires avaient le dessous (2). Ainsi, dans un temps où les édits contre le duel étaient très-rigoureux, Louis XIII donnait quelquefois à ceux qui les bravaient, non-seulement un asile auprès de sa personne, mais encore une part dans ses bonnes grâces. Ce fut ce qui arriva du moins à d’Artagnan. Quand d’Artagnan entra dans l’antichambre de M. de Tréville, les mousquetaires interrompirent leurs jeux ou leurs conversations. Chacun passa l’inspection du nou vrier 1608, elle épousa Bertrand de Batz, seigneur de Castelmore. De ce mariage vinrent: Paul de Batz, seigneur de Castelmore, gouverneur de Navarreins, mort en 1702. 2o Charles de Batz, qui prit le nom de d’Artagnan. Le château d’Artagnan était peu considérable, autant qu’il est permis d’en juger d’après un plan fait quelque temps avant la Révolution. C’est ce qui résulte également d’un inventaire des biens de Jean de Montesquiou, fait le 28 novembre 1608. Artagnan est aujourd’hui un joli village du département des HautesPyrénées. Sa position près de l’Adour, son petit bois, ancienne dépendance du château, enfin son voisinage de Tarbes 49 kilomètres), en font un séjour des plus agréables. (Généalogie de la maison de Montesquiou-Fezensac. – Annuaire des Hautes-Pyrénées.) (2) Bouiller. Histoire de la maison militaire des rois de France. Hist. de la milice française — Mémoires de d’Artagnan. veau venu. Pour tout autre, ce moment eût été pénible; mais d’Artagnan fit bonne contenance, et, avisant dans une partie de la salle un visage qu’il se rappelait avoir vu dans sa province, il alla droit à lui. C’était un grand et fort gaillard, nommé Porthos, qui s’était joint à ses frères Athos et Aramis (1) pour servir dans la compagnie des mousquetaires. La conversation s’engagea d’abord sur le Béarn et sur les parents ou amis qu’on y laissait; ensuite d’Artagnan parla de ses projets d’avenir, de son désir d’entrer dans les mousquetaires. Pour cela, dit Porthos, il faut beaucoup de courage. Je sais que dans votre famille il y a eu des gens vaillants et braves. Ainsi tâchez de leur ressembler, car si vous tremblez devant une épée, si vous hésitez à vous mettre en garde, je vous engage à retourner immédiatement au pays. Les recommandations de M. de Batz étaient tellement présentes à l’esprit de son fils, que le sang commença à lui monter au visage en entendant les paroles de Porthos. Il le regarda fixement entre les deux yeux, comme pour chercher à lire sa pensée, puis il lui répliqua assez brusquement que, s’il doutait de son courage, il n’avait qu’à descendre dans la rue et qu’il en aurait bientôt une opinion différente. Porthos partit d’un éclat de rire à cet emportement, et répondit aussitôt å d’Artagnan : Il ne suffit pas, mon ami, d’aller vite pour faire beaucoup de chemin; il faut encore éviter de se heurter. Le moindre obstacle peut causer une chute. Je vous dis d’être brave, mais non pas querelleur. L’excès de la susceptibilité et l’emportement sont aussi blâmables que la faiblesse. Permettez-moi de vous parler ainsi, d’abord en qualité de compatriote, ensuite parce que je serai avant peu votre ancien, à vous qui voulez être mousquetaire… Maintenant je ne peux pas me battre contre vous. Cependant, comme vous me paraissez tout disposé à ferrailler, je vais bientôt vous en faire passer l’envie. Sortons ensemble. et suivez-moi à distance dans la rue. Ayant dit ces mots, Porthos quitta l’antichambre et disparut. D’Artagnan ne comprenait rien à ce qu’il venait d’entendre; mais il pensa que tout allait s’expliquer, et qu’il trouverait Porthos l’attendant l’épée à la main. Il suivit donc les pas du mousquetaire. Notre jeune Béarnais était à peine arrivé devant la porte, qu’il vit Porthos descendre la rue de Vaugirard, dans la direction des Carmes déchaussés, puis s’arrêter pour parler à un gentilhomme devant l’hôtel d’Aiguillon. D’Artagnan s’arrêta aussi, bien décidé à ne pas abandonner la partie. Enfin, après un quart d’heure d’entretien pendant lequel d’Artagnan passa successivement de l’impatience à la colère, de la colère à la rage, Porthos revint å lui. Mon cher compatriote, lui dit-il, remerciez-moi, je viens de travailler pour l’amour de vous… Ne vous étonnez pas. Voici le fait dans une heure, nous devons nous battre, mes frères et moi, pour défendre l’honneur de notre compagnie, et comme vous m’avez paru avoir envie de montrer votre savoir-faire, j’ai résolu de vous intéresser à notre cause. Sans vous rien dire, je viens de prévenir l’un de nos adversaires qu’il fallait un quatriėme. De cette maniere je vous prouve que je ne pouvais accepter votre défi, et vous nous montrerez à tous que vous êtes digne de la bonne opinion que j’ai déjà de vous. L’occasion était trop belle pour refuser, et d’Artagnan accepta avec joie. Ce n’est pas qu’il fût un spadassin ou (4) Ces trois noms ne sont pas aussi étranges qu’on pourrait le croire au premier abord, ils ont même une terminaison basque fort commune. Athos est un village des Basses-Pyrénées, dans une charmante position sur le gave d’Oléron; Aramis est un joli bourg sur le Vert. Tous deux faisaient partie de l’ancienne province du Béarn, et sont enclavés aujourd’hui dans le département des Basscs-Pyrénées. Nous sommes disposés à croire que Porthos n’est autre chose qu’un de ces nombreux hameaux placés aux frontières de la France, et qui se nomment Porles, prononcé Portos dans le langage du pays. un duelliste. Il mettait l’épée à la main parce que c’était alors, comme aujourd’hui dans l’armée, un préjugé ayant force de loi, que l’on était un lâche toutes les fois que l’on refusait une occasion de s’assassiner selon les règles, Quelques instants après cet entretien, Porthos et d’Artagnan se dirigeaient gaiement de compagnie vers le Préaux-Clercs, lieu du rendez-vous. Ils y trouvèrent Athos et Aramis. Porthos s’avança seul vers ses frères, et après leur avoir expliqué les motifs qui l’avaient, pour ainsi dire, forcé à amener un étranger, il les tranquillisa sur la crainte qu’ils avaient de causer la mort d’un enfant. Pendant ce temps, d’Artagnan était heureux de penser qu’il allait avoir sept témoins de son coup d’essai, et il comptait bien cette fois n’être pas désarmé à coups de fourche par derrière. Parfaitement sûr de son poignet et de son coup d’œil, il avait encore les leçons de son père dans la tête. Aussi ne songea-t-il pas un moment qu’il pouvait trouver une main plus ferme et plus habile que la sienne. Plein de cette confiance en lui-même, il attendait ses adversaires sans crainte, quand il les vit descendre de carrosse à l’heure dite. C’étaient MM. de Jussac, commandant dans le llavre de Grâce; Biscarat, Cahusac, gardes du cardinal, et Bernajoux, capitaine au régiment de Navarre. Ce dernier venait d’être choisi pour tenir tête à d’Artagnan. En un instant, Athos, Aramis et Porthos furent en présence des trois premiers. Il ne restait que d’Artagnan et Bernajoux. Celui-ci, plus occupé à friser sa moustache qu’à tirer l’épée, cria à ses compagnons : Eh! messieurs! prétendez-vous m’avoir conduit ici pour vous amuser? ou bien vous moqueriez-vous de moi en me forçant à donner leçon à un enfant? D’Artagnan se sentit piqué de ces paroles; mais, gardant son sang-froid, il dit avec assez de calme: Je ne pense pas, capitaine, que ces messieurs aient eu l’intention de rire à vos dépens. Vous voyez en moi, non un élève, mais votre adversaire. En garde, donc! Je vais vous montrer comment, dans mon pays, les enfants tels que moi savent donner des leçons à ceux qui ont deux fois leur âge. Et, joignant l’action à la parole, il attaqua vigoureusement son adversaire. Bernajoux comprit alors à qui il avait affaire, et riposta par d’assez beaux coups. Mais d’Artagnan semblait se faire un jeu de ces tentatives, et, par des parades admirables, il évitait toujours l’épée. Enfin, aprés quelques feintes, il vit que le capitaine continuait à l’attaquer, et, par un coup d’arrêt, il l’atteignit sous le bras et le perça de part en part. Le corps de Bernajoux alla lourdement mesurer la terre. D’Artagnan, débarrassé de son antagoniste, s’élança aussitôt au secours d’Athos déjà blessé au bras par Jussac, et bientôt celui-ci fut forcé de rendre son épée. Biscarat et Cahusac, voyant les deux vainqueurs s’approcher, remirent aussi leurs armes à Porthos et à Aramis, et le combat finit à la gloire de d’Artagnan. Cependant Bernajoux n’était pas mortellement frappé. On banda sa blessure, et, après ces premiers soins, on le mit dans le carrosse do M. de Jussac, qui le transporta chez lui. Six semaines plus tard, le capitaine put serrer la main de l’enfant qu’il méprisait avant le combat, et dont il fut depuis l’un des meilleurs amis. III Nous avons dit dans le chapitre précédent que Louis XIII et Richelieu semblaient tolérer les querelles scandaleuses et les combats sanglants qui troublaient si souvent le repos de la ville et la tranquillité des familles. Mais nous avons oublié d’ajouter, et nous le mentionnons ici, que l’on représentait les duels presque journaliers des gardes du cardinal et des mousquetaires comme des rencontres fortuites et involontaires. Par ce moyen, on évitait la sévérité des édits et les condamnations qui auraient dû atteindre les coupables. Le roi apprit bientôt l’affaire dans laquelle d’Artagnan avait eu un si beau rôle. Après s’être réjoui avec Tréville de ce nouvel avantage des mousquetaires et de la peine que le cardinal devait en éprouver, Louis XIII voulut en témoigner lui-même sa satisfaction aux quatre vainqueurs, et il chargea son capitaine-lieutenant de les lui amener. Mais, le jour fixé pour cette présentation, une nouvelle aventure, plus grave que la première, par ses suites et la manière dont elle fut rapportée au roi, faillit compromettre l’avenir de d’Artagnan. Depuis le moment où les trois mousquetaires avaient associé d’Artagnan à leur combat, toute la compagnie l’avait pris en affection: il était constamment avec eux. Une étroite amitié s’était établie entre ces jeunes seigneurs jaloux de leur réputation et ce pauvre gentilhomme qui devait la rehausser un jour. On eût dit qu’il faisait déjà partie de ce noble corps. Athos, Porthos et Aramis surtout l’estimaient particulièrement, Or, le jour fixé pour la présentation au roi, d’Artagnan et les trois frères altendaient, dans un jeu de paume, l’heure à laquelle ils devaient se rendre chea M. de Tréville. Tous prenaient part au jeu. Enfin, fatigué de cet exercice, d’Artagnan cède la place à un autre et va se reposer, lorsqu’un garde du cardinal lui dit : -Ah! l’on reconnait bien en vous le futur mousquetaire. En véritable apprenti, vous cessez le jeu, parce que vous avez peur… Vous craignez une défaite, Sans prononcer un mot, d’Artagnan aussitôt fait signe au garde de sortir, et, arrivé dans la rue, il tire son épée et lui dit : Allons! en garde, faux brave qui reculez devant un vrai mousquetaire. Voyons si vous saurez mieux vous défendre en présence d’un simple apprenti. Il parlait encore, que les deux épées étaient croisées. Mais en un instant d’Artagnan, toujours maître de lui dés qu’il se voyait en face d’un combattant, avait reconnu le côté faible de son adversaire. Bientôt le garde est blessé au bras et à la poitrine; enfin, serré de près, il se sent atteint d’une troisieme blessure à la cuisse, quand ses amis, qui ont entendu le bruit, sortent en foule et tombent à l’improviste sur d’Artagnan. Cependant Athos, Aramis et Porthos avaient vu sortir leur compatriote suivi d’un garde sans beaucoup s’en inquiéter. Mais, quand les gardes sortirent en masse, ils crurent devoir les suivre, et ne tardèrent pas à voir d’Artagnan, le dos au mur, toujours impassible, tenant tête à ses nombreux ennemis. Mettre l’épée à la main et s’élancer à la défense de leur ami fut pour les trois frères l’affaire d’un moment. Alors s’établit une mêlée au milieu de laquelle Aramis jeta ce cri: A nous, mbusquetaires! On répondait assez généralement à cet appel. Les soldats aux gardes et tous les gens d’épée prenaient volontiers parti pour les mousquetaires, quand il s’agissait. de démêlés avec les gardes du cardinal. Certes, ce n’était pas contre les hommes que l’on combattait. En frappant les soldats, on pensait frapper le maître, et le peuple haïssait Richelieu. On le détestait, en premier lieu, parce qu’il était ministre, et que tous les ministres, même sans raison, sont voués à l’exécration publique; puis on le haissait encore, parce qu’on entendait chaque jour les seigneurs se plaindre du cardinal. Il y a encore beaucoup trop d’imitateurs de ce genre. Ils louent ce qui est loue plus que ce qui est louable, ils blâment ce qui est blâme plus que ce qui est blåmable. Comme on pouvait s’y attendre, une vingtaine de personnes, parmi lesquelles étaient quelques mousquetaires, accoururent à l’appel d’Aramis. Bientôt les gardes n’eurent d’autre alternative que de fuir ou de mourir sur la place. Ils battirent prudemment en retraite et se réfugièrent dans l’hôtel de la Trémouille, où ils purent seule ment se mettre à l’abri de la rage de leurs ennemis. Toutefois ils durent trembler quelque temps encore et regretter le combat de la rue, car l’exaspération était telle, que l’on parlait de mettre le feu à l’hôtel. Cependant la réflexion et la raison l’emportérent sur le désir de la vengeance. Les plus sages firent comprendre aux exaltés que c’était bien assez d’avoir grièvement blessé trois gardes, et chacun se retira, se promettant bien de recommencer à la première occasion. Le cardinal, mécontent de ce nouvel avantage des mousquetaires et jaloux de la gloire qu’ils recueillaient dans leurs combats contre ses gardes, se hâta d’aller luimême annoncer cette nouvelle rencontre au roi; mais il la dénatura tellement, qu’il la présenta comme une attaque des mousquetaires. Cependant Tréville, qui avait eu soin de recueillir les preuves du contraire, fit connaître toute la vérité; il af iivma au roi qu’un garde du cardinal avait été l’agresseur. Ce qui charma le plus Louis XIII dans ce récit, ce fut l’adresse et le courage de ce jeune Béarnais nouvellement arrivé à Paris, et il fit promettre à Tréville de le lui amener,ainsi que les trois mousquetaires. Le lendemain, les quatre Béarnais étaient auprès du roi. Athos, Porthos et Aramis furent complimentés par leur souverain, mais Louis XIII s’arrêta longtemps à l’air franc et ouvert de d’Artagnan. Tant de courage, d’adresse, de force et de sang-froid en présence du danger l’étonnaient dans une si grande jeunesse. Il se fit raconter en détail tous les incidents des deux combats auxquels d’Artagnan avait pris part; il se plut surtout à lui entendre dire, sans fanfaronnade, et comme une chose toute simple, comment il avait tenu ferme contre une foule de gardes dont les épées n’avaient pu parvenir à sa poitrine. Enfin, il lui demanda des renseignements sur sa famille et le questionna sur ses projets. D’Artagnan répondit à tout avec franchise et sans se trouver un seul instant embarrassé. Le roi dit alors à Tréville aux gardes Placer son jeune compatriote comme cadet la compagnie de son beau-frère, M. des Essarts; puis il promit à d’Artagnan de songer à son avenir, et lui fit don de cinquante louis, en témoignage de satisfaction. A cette époque, les idées de fierté que l’on affiche de nos jours n’existaient pas. D’Artagnan accepta donc avec plaisir les cinquante louis, mais il endossa tristement l’uniforme des gardes françaises. C’était avec la casaque de mousquetaire qu’il espérait faire son apprentissage dans les armes ! Peu de temps après son entrée dans les gardes, d’Artagnan suivit sa compagnie à Fontainebleau. Parmi les aventures qui signalerent son court passage dans cette garnison, il raconte la manière dont ses camarades et lui se moquérent de la vanité ridicule d’un Gascon nommé Besmaux qui se donnait des airs de grandeur en vantant le nom de Montlesun » qu’il prenait sans raison. Ce Besmaux, orgueilleux, vantard et avare, s’était fait faire un baudrier doré par devant seulement, et il avait soin de porter un manteau toutes les fois qu’il le mettait. Les cadets aux gardes se doutèrent que le baudrier n’avait pas de derrière, et un jour l’un d’eux, se roulant dans le manteau, l’arracha brusquement des épaules de Besmaux et l’exposa ainsi à la risée de ses compagnons. Cette plaisanterie faillit susciter un nouveau duel à d’Artagnan, mais il en fut quitte pour cinq jours de pri son qui lui furent infligés par son capitaine. gar La compagnie dont d’Artagnan faisait partie reçut bientôt l’ordre de se rendre à Paris, où le roi passa le régiment en revue avant de l’envoyer à Amiens. Les des françaises étant de la garde du roi, Louis XIII les fit aussitôt mettre en marche pour cette ville, dans laquelle il allait se rendre pour y appuyer les opérations du siége d’Arras, que les maréchaux de Chaulnes (1), de Chatillon (1) et de la Meilleraye avaient formé par ses ordres. Jusque-là, nous n’avons eu aucune date pour préciser les événements de la vie de d’Artagnan. Mais il n’est pas difficile de les rétablir, ou à peu près, par ses Mémoires, qui racontent, pour ainsi dire, ses actions jour par jour. . A son arrivée, il avait environ seize ans; et tout le monde, Rosnay, ses adversaires et le roi le traitent comme un enfant. Nommé cadet aux gardes, il tient pendant quelque temps garnison à Fontainebleau, et, aussitôt après, il va prendre part au siége d’Arras. Or ce siége eut lieu en 1640. Il y avait à peine un an que d’Artaguan avait quitté le Béarn. Il avait dix-sept ans; il était donc né en 1623. Une autre partie de ses Mémoires vient confirmer cette date. L’auteur y dit qu’à l’époque de la soumission de Bordeaux (1653) d’Artagnan avait treute ans. (4) Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, pelit-als de l’amiral Coligny. Ce point éclairci, nous allons continuer à enregistrer les actes de la vie du jeune Béarnais, et nos lecteurs pourront ainsi suivre les événements de sa carrière, en les comparant eux-mêmes à son âge. Il est toujours curieux. de rapprocher, dans la vie de l’homme, son âge de ses passions, de ses goûts et de sa position. Arras ayant ouvert ses portes aux Français après neuf jours de tranchée (1) (9 août 1640), Louis XIII confia le Les Espagnols, ainsi que les habitants, croyaient cette place impienable. Ils avaient mis sur leurs murailles des rats de carton en présence de chats de même matière. Ce mauvais rébus était expliqué par ce distique mis au-dessous : Quand les Français prendront Arras, Les souris prendront les chats. Les Français, maîtres de la ville, effacèrent le premier p, et il resta : Quand les Français rendront Arras, Les souris prendront les chats. commandement de cette place à Saint-Preuil, alors gouverneur de Doulens. Ce n’est pas ici le lieu de raconter la vie de ce brave officier dont les jours devaient finir l’année suivante sur un échafaud (1). Nous ne dirons pas non plus la vigilance et l’activité de ce gouverneur; mais nous engageons les hommes curieux de détails intimes à lire le volume des Mémoires que nous consultons pour écrire cette histoire. Ils y verront les aventures de Saint-Preuil avec une meunière des environs d’Arras, et ils apprendront à connaître un mari complaisant. D’Artagnan suivit la cour à Abbeville et rentra vers le milieu du mois de septembre à Paris, où il apprit enfin que Rosnay venait d’arriver. Depuis sa sortie de prison, d’Artagnan s’était informé partout du lieu où il pouvait rencontrer cet homme, cause de sa première mèsaven (1) François de Jussac d’Embleville, seigneur de Saint-Preuil, décapité à Amiens le 9 novembre 1644. ture. Aussi, dès qu’il le sut près de lui, son premier soin fut-il de le chercher afin de l’obliger å se battre. Mais Rosnay, fort peu brave de sa nature et sachant à quelle tête exaltée il aurait à répondre, s’éloignait à mesure que d’Artagnan approchait. Non content de l’éviter, il voulait s’en débarrasser pour l’avenir, et il promit quarante pistoles à quatre soldats aux gardes qui se chargérent d’assassiner d’Artagnan. Le hasard fit découvrir ce projet au jeune Béarnais. Aidé de ses amis les mousquetaires, il échappa heureusement à ce danger; ses assassins furent arrêtés, et Ros nay, ayant su qu’il y avait prise de corps contre lui, ne trouva d’autre moyen que de fuir en Angleterre pour échapper à la justice. Rosnay fut un point marquant dans la vie de d’Artagnan. C’était un de ces hommes sans âme qui méprisent un enfant, mais qui tremblent devant cet enfant s’il lève la tête. Rosnay était lâche; il n’aurait pas eu la force ni 1 le courage de prendre une arme pour se défendre. Sa peur était si grande, que jamais il n’osa se trouver en face de son ennemi. Et pourtant il le persécuta par tous les moyens piéges, tentatives d’assassinat, démonstrations, tout fut mis en œuvre par lui. Mais tant de ruses échouérent et ne purent arrêter l’existence rapide, incertaine et agitée de d’Artagnan. Une seule fois, un seul instant, Rosnay fut vainqueur dans cette lutte de persécution de deux êtres qui ne s’étaient vus que pour se détester. Il parvint à faire mettre le pauvre Béarnais en prison pour une dette qui n’était pas la sienne, et d’Artagnan n’en sortit que pour poursuivre Rosnay et pour le voir fuir encore devant lui, IV Cependant, tout en poursuivant son assassin et en évitant l’assassinat, d’Artagnan n’avait pu échapper à la nature ardente de son sang méridional. Une émotion violente ne l’avait point empêché d’en éprouver une autre, plus douce alors, mais qui devait le mettre dans de cruelles perplexités. D’Artagnan avait payé son tribut à l’amour; il s’était laissé prendre aux beaux yeux d’une maitresse d’hôtel garni. Il n’entre pas dans notre plan- et le cadre que nous nous sommes tracé ne nous le permet pas de détailler les mille aventures qui arrivèrent à d’Artagnan dans ses premieres amours, qui durerent près de trois ans. Elles sont d’ailleurs mêlées à tant d’événements, qu’il nous serait impossible de le faire sans interrompre plusieurs fois notre récit. Qu’on nous permette donc d’esquisser rapidement cette intrigue qui ne fut qu’une amourette, un désir de jeune homme, et non point une passion. On croit généralement, les femmes surtout, que la jeunesse seule sait aimer. Elles se persuadent qu’à vingtcinq ans les sens prennent la place du cœur chez les hommes. C’est une erreur bien grande, du moins dans Paris. Les jeunes gens ne cherchent que des conquêtes, les hommes veulent une amante. Dans la province, on trouve parfois un de ces amours tendres et pleins d’une patience inépuisable qui naissent et meurent dans l’extrême jeunesse, et dont on se souvient le reste de la vie, Mais si par malheur, dans Paris, un jeune homme se sent l’âme remplie de ce saint amour qu’il croit éternel, presque toujours il est méconnu, ou la femme qui en est l’objet s’amuse à le flétrir dans son origine. D’Artagnan fit comme la plupart des jeunes gens, il se laissa diriger par ses passions. Il goûta le plaisir tant qu’il remplaça le sentiment par la gaieté et l’insouciance; mais un jour son cœur voulut être de moitié avec sa tête, alors on le bafoua et il fut malheureux. Mais n’anticipons pas sur les temps et revenons à l’hòtesse. D’Artagnan la vit en poursuivant Rosnay alors logé chez elle. Jeune, fraiche et jolie, cette femme plut au Béarnais, et elle remarqua également qu’il était « d’assez belle taille, d’assez bonne mine et même d’assez beau visage. » Peu de jours après cette première entrevue, le cadet aux gardes occupait l’appartement de Rosnay et mangeait à la table de sa charmante hôtesse. Il jouissait ainsi depuis quelque temps de la possession d’une femme bonne et prévenante pour lui; il avait trouvé, avec le plaisir, la commodité d’un logement et d’une nourriture qui ne nuisaient en rien au fonds de sa bourse, lorsque le mari de sa maitresse arriva de la Bourgogne. C’était un ancien lieutenant d’infanterie qui venait de poursuivre au parlement de Dijon une succession à laquelle il avait des droits. A ce moment, la douce félicité de d’Artagnan fut un peu troublée; mais il sut bientôt la retrouver, grâce au bonheur qui l’accompagnait dans toutes ses entreprises, grâce surtout à son esprit. Ce n’était pas le retour du mari qui dérangeait ce ménage improvisé; cet homme était sans défiance. Mais il reçut, bientôt après son arrivée, un ordre de payer huit cents livres que sa femme avait empruntées, pour faire poursuivre l’affaire de Rosnay, au nom de d’Artagnan. Aussitôt son esprit fut aux champs. Pourquoi cet emprunt? Comment sa femme devait-elle une si forte somme? Il n’avait pas de quoi l’acquitter, et on le menaçait de l’exproprier si elle n’était pas payée dans huit jours. De leur côté, les deux amants ne savaient où donner de la tête. La femme voulait quitter un époux qui la battait, et d’Artagnan la consolait et l’engageait à espérer un meilleur avenir. Il n’était pas assez amoureux pour prêter la main à une folie, il n’était pas non plus assez sot pour se charger de la femme d’un autre. Enfin, il se décida à tenter la fortune pour tirer sa maîtresse d’embarras. Riche de quelques écus, il alla les jouer dans l’antichambre du roi, où les seigneurs avaient coutume de tenir les dés, » et il sortit ayant gagné quatrevingt-seize pistoles d’Espagne. Le lendemain il prévint le mari qu’il avait trouvé un homme qui lui prêterait la somme nécessaire pour empêcher la vente de ses meubles. L’hôte accepta l’offre de d’Artagnan, et celui-ci lui compta huit cents livres an nom d’Athos, qui lui fit une contre-lettre. A dater de ce jour, le cadet aux gardes vécut dans la plus grande intimité avec le mari…… et avec la femme… Toujours aimé de sa maîtresse, il se faisait adorer de l’homme qu’il trompait. Enfin il était véritablement l’ami de la maison. A l’époque de l’échéance du billet, son hôte vint le prier d’en faire reculer le paiement, et Athos, qui allait entrer en campagne, consentit à ce délai. Plein de confiance dans sa ruse, d’Artagnan tenait ainsi le mari sous sa dépendance par les obligations que cet homme croyait avoir contractées envers lui. Cependant un jour l’hôte crut s’apercevoir des relations intimes qui existaient entre sa femme et le cadet aux gardes. Il surveilla les deux coupables; mais d’Artagnan reçut alors l’ordre de marcher en Flandre avec son régiment, et il partit sans que le mari eût pu éclaircir ses soupçons. A son retour, notre galant ne trouva plus le gîte el l’entretien si commodes qu’il avait avant la campagne. Sa maitresse ne louait plus de chambres garnies: elle avait dû suivre son mari, qui avait élevé un cabaret dans la rue Montmartre. Mais s’il n’y avait plus de logement à louer, on trouvait toujours du vin à boire. D’Artagnan commença donc à entrainer ses amis les mousquetaires au cabaret de la rue Montmartre; et chaque fois qu’il y vint, sous prétexte de goûter le vin de Bourgogne, il retrouva une femme toujours plus amoureuse, lui répétant cent fois qu’elle voulait quitter un mari jaloux pour se dévouer toute à lui; et il rencontra aussi un débiteur qui s’efforçait de lui faire bonne mine. Dans ces circonstances, Athos, Aramis, et Porthos surtout, son meilleur ami, l’aidaient de tout leur pouvoir. Tantôt ils faisaient sortir le mari sous un faux prétexte; quelquefois ils le retenaient à boire avec eux, tandis que d’Artagnan était auprès de sa belle maitresse. Les trois frères veillaient toujours sur leur compatriote. Un jour, d’Artagnan et les mousquetaires arrivent au cabaret le maitre du logis était absent; la jolie cabaretière était seule. Sans perdre de temps, notre amoureux fait servir du vin à ses camarades, puis il va rejoindre sa maîtresse, qui s’était hâtéc d’aller l’attendre dans sa chambre. Les deux amants s’étaient à peine donné et rendu le premier baiser, ce baiser si doux après une longue absence ou après un obstacle surmonte, quand tout à coup le mari sort d’un petit cabinet attenant à la chambre, se précipite sur d’Artagnan, et lui décharge presque à bout portant un pistolet à la tête; mais, dans son désir de vengeance, il a manqué son coup, et le Béarnais, leste et agile, s’élance aussitôt sur lui pour l’empêcher de se servir d’un autre pistolet dont il est armé. Cependant les mousquetaires avaient entendu le bruit d’une arme à feu. Comprenant aussitôt que la vie de leur compatriote était en danger, ils voulurent aller à son secours, mais ils trouvèrent la porte fermée, et elle résista à tous leurs efforts pour l’enfoncer. Alors, ne sachant quel pouvait être le sort de d’Artagnan, ils appelérent du secours à grands cris, et bientôt parut un commissaire suivi de quelques archers. Pendant que ceci se passait, d’Artagnan, jeune et vigoureux, luttait contre le cabaretier dans la chambre, et la femme restait évanouie près des deux combattants. L’un cherchait toujours à faire usage de ses armes, tandis que les efforts de l’autre tendaient au contraire à ne lui permettre aucun mouvement, et surtout à ne pas laisser enlever son épée. Enfin, au moment où le commissaire arriva, d’Artagnan avait pu enfermer son adversaire dans le cabinet, et ce fut lui qui ouvrit la porte å ses amis. Toutes les dépositions tendant à accuser le jaloux, on s’empara de lui malgré ses menaces de faire feu, et sans écouter ses plaintes, on le conduisit au Châtelet. Il n’en sortit que huit jours plus tard, grâce aux soins de M. de Tréville et surtout aux démarches de d’Artagnan, qui lui avait pardonné sa tentative d’assassinat. Cette leçon eût suffi à tout autre qu’au jeune Béarnais; mais d’Artagnan, heureux de la possession d’une maitresse charmante et amoureuse, ne voulut pas abandonner sa conquête. Seulement il se tint sur ses gardes, parce qu’il pensa avec raison que le cabaretier le guetterait encore davantage. En effet, le jaloux veillait constamment et ne songeait qu’aux moyens de surprendre sa femme en flagrant délit; il était aidé par un de ses garçons, dans ses tentatives, mais elles échouérent toutes devant l’adresse du cadet aux gardes, devant la finesse du Gascon. D’Artagnan était aidé de son côté par Athos, qui pouvait se présenter comme créancier dans la maison, et par une femme qui favorisait les visites des deux amants. Enfin, le mari, las de voir toutes ses ruses sans succès, en vint à la plus simple, à la plus sotte, à la plus usée. Il feignit d’être forcé de faire un voyage en Bourgogne: d’Artagnan et sa maîtresse se laissèrent prendre à cette ruse de vaudeville. Le jour de ce départ, les deux coupables attendirent la nuit avec impatience. Enfin, elle arriva, et d’Artaguan et sa maîtresse furent bientôt dans les bras l’un de l’autre. Ils s’enivraient depuis peu de temps de leurs baisers, de leurs caresses, sans se douter qu’elles fussent les dernières, quand ils entendirent du bruit et crurent reconnaitre que l’on cherchait à pénétrer dans la chambre. C’était le mari accompagné de son garçon, qui venait avec une seconde clef, bien sûr cette fois de faire constater le délit. Alors notre jeune amoureux se mit à réfléchir à sa fausse position et à chercher les moyens de se tirer d’embarras; il pensait avoir le temps de prendre un parti la porte était fermée au verrou. Même dans ses folies, d’Artagnan était un garçon de précaution. Mais un mari qui soupçonne sa femme sait aussi prendre ses mesures, et notre jaloux se mit en devoir de briser avec un marteau la porte qu’il ne pouvait ouvrir. Au premier coup, elle se fendit en deux morceaux, Alors-d’Artagnan, sans revêtir ni justaucorps, ni hautde-chausses, se précipite dans le cabinet voisin, ouvre la fenêtre et vient tomber d’un deuxième étage au milieu d’une vingtaine de garçons rôtisseurs occupés à piquer de la viande au clair de la lune. Le premier étonnement passé, le maître rôtisseaur, auquel le cadet aux gardes n’était pas inconnu, lui prête des souliers, un manteau et un chapeau, et, dans cet accoutremeut, d’Artagnan se rend chez le commissaire de police. Lá, il porte plainte contre le marchand de vin, chez lequel il a voulu aller souper après avoir gagné soixante louis au jeu. Cet homme, accompagné de quatre bretteurs, l’a dépouillé, puis il lui a annoncé que son heure était ve nue. A ce moment, lui d’Artagnan, sous prétexte de re commander son âme à Dieu, est entré dans un cabinet, et c’est au risque de sa vie, en sautant par la fenêtre d’un deuxième étage, qu’il a pu échapper à une mort certaine. Le lendemain de cette plainte, le cabaretier « avait un pourpoint de pierre » dans la prison du Grand-Châtelet, et d’Artagnan restait libre et insouciant. M. de Tréville apprit bientôt cette nouvelle équipée du jeune Béarnais, et le menaça de le renvoyer à sa famille; mais, celui-ci lui ayant formellement promis de ne plus chercher à revoir sa maîtresse, on rendit la liberté au pauvre mari, qui s’estima heureux de pouvoir rentrer dans son ménage; et tout fut oublié. Six mois après. le cabaretier étant mort, l’ancienne hôtesse de d’Artagnan vint lui offrir le bonheur et le bien-être d’autrefois, mais le capitaine aux gardes se souvint de la parole qu’il avait donnée; il resta inflexible. Alors l’amour de cette femme se tourna en haine. Elle promit sa main à un capitaine suisse, amoureux de son vin et de sa jolie figure, s’il voulait la débarrasser d’un homme qui, disait-elle, avait tant compromis son honneur auprès de son premier mari. Le Suisse consentit à tout. Il envoya deux spadassins qui cherchèrent querelle à d’Artagnan et le forcerent de mettre l’épée à la main pour se défendre; mais grâce à des bourgeois qui tombèrent à l’improviste sur les agresscurs, notre héros en fut quitte pour une blessure à l’épaule. Non loin de là, la veuve épousa le capitaine, et celuici, heureux époux, ne voulut plus se charger d’un assassinat pour l’amour de sa femme. Telles furent les premières amours de d’Artagnan, qui finirent à peu près avec sa vingtième année. Jusque-là, il n’avait trouvé que le plaisir, parce qu’il riait le premier d’un mari jaloux. Il vivait joyeux et content, parce qu’il méprisait les tentatives qu’on faisait pour le séparer de sa maitresse. Enfin il croyait que rien ne pourrait arrêter cette existence folle; qu’il trouverait toujours la même facilité, la même rapidité de jouis sance. Il avait vingt ans !»

Gatien de Courtilz de Sandras, D’Artagnan le mousquetaire 

Major Arnaud Frion, chasseur alpin tombé dans la nuit irakienne

« Le 12 mars 2026 à 20h40, heure de Paris, l’adjudant-chef Arnaud Frion du 7e Bataillon de Chasseurs Alpins succombe à ses blessures sur la base kurde de Mala Qara, frappée par un drone kamikaze Shahed de conception iranienne. Il devient le premier militaire français tué depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, le 28 février 2026. Promu major à titre posthume, fait chevalier de la Légion d’honneur et décoré de la Croix de la valeur militaire avec palme de bronze par la ministre des Armées Catherine Vautrin, ce sous-officier de 42 ans laisse derrière lui vingt et un ans de service, une dizaine d’opérations extérieures, quatre citations, et une famille — son épouse Émilie, elle-même militaire au 7e BCA, et leur fils Marius, sept ans. Sa mort cristallise la réalité du sacrifice consenti par les soldats français engagés loin de chez eux et ravive le débat sur la posture de la France dans un Moyen-Orient embrasé.


Un gamin de Roye devenu l’élite de l’armée de Terre

Arnaud Frion naît le 28 avril 1983 à Roye, petite ville de la Somme où il grandit, joue au football à l’US Roye, anime des soirées avec son frère Sébastien. Ses anciens le décrivent comme « quelqu’un d’empathique avec la joie de vivre et extrêmement sérieux, quelqu’un de fiable, que tout le monde aimait », selon la maire Delphine Delannoy. Le 1er décembre 2004, à vingt et un ans, il s’engage au 27e Bataillon de Chasseurs Alpins à Annecy comme simple grenadier-voltigeur. C’est le début d’une ascension remarquable, bâtie sur le mérite pur.

Dès octobre 2005, il part pour sa première projection au Tchad (opération Épervier). Suivent la Côte d’Ivoire en 2007 (opération Licorne), puis l’Afghanistan en novembre 2008 (opération Pamir) — où, pris sous le feu nourri des insurgés, il appuie une section amie et permet sa rupture de contact, acte de bravoure qui lui vaut d’être cité à l’ordre de l’armée. En 2009, ses qualités humaines et son aptitude au commandement lui ouvrent les portes du corps des sous-officiers. Un second séjour afghan en 2011 (opération Valley Flood) confirme son caractère : en renfort d’une section commando montagne, il identifie l’origine des tirs ennemis, conduit la riposte en s’exposant personnellement, et reçoit une citation à l’ordre du régiment.

L’été 2012 marque un tournant. Il rejoint la section « commando montagne », en sortant premier de sa formation. S’enchaînent alors les théâtres les plus exigeants : le Mali en 2014 (opération Serval), puis Barkhane en 2016, 2017, 2019 et 2020 — avec des actions de combat à Kidal et au Niger, l’extraction d’un soldat des forces spéciales blessé, la protection d’hélicoptères sous le feu. Ces missions lui valent des citations à l’ordre de la brigade et du régiment, et le brevet supérieur de technicien de l’armée de Terre. Affecté au 7e BCA de Varces à l’été 2017 comme chef de groupe commando montagne, il reçoit la Médaille militaire le 31 décembre 2021. En 2023, il sert en Estonie dans le cadre des exercices OTAN. En avril 2025, il forme les forces armées arméniennes dans le cadre d’une mission de coopération bilatérale. Le 24 janvier 2026, il se déploie en Irak.

Au total : quatre citations, dont trois à l’ordre de l’armée, une dizaine d’opérations extérieures sur trois continents, du Groenland aux sables sahéliens, des cimes alpines aux plaines mésopotamiennes. Son colonel, François-Xavier de la Chesnais, résume : « C’est ce que l’armée de Terre produit de mieux en termes de soldat. Ultra compétent, très performant, avec une vraie humilité. »


La nuit du 12 mars au Camp Black Tiger

Le soir du 12 mars, les militaires français stationnés à Mala Qara — surnommée « Camp Black Tiger », base kurde située à quarante kilomètres au sud-ouest d’Erbil — se trouvent dans la zone vie, lieu de repos et de repas. Depuis le 24 janvier, Frion et ses camarades y forment les Peshmergas et les forces irakiennes dans le cadre de l’opération Chammal, volet français de la coalition internationale Inherent Resolve.

Deux drones Shahed frappent la base, selon le gouverneur d’Erbil Omed Koshnaw. Le bâtiment est soufflé, entièrement brûlé. Sept militaires français sont touchés. Malgré une prise en charge immédiate par les équipes médicales sur place, Arnaud Frion succombe à ses blessures. Les six autres blessés — dont trois dans un état critique — sont évacués par A400M dans la nuit du 14 au 15 mars vers l’hôpital militaire de Percy à Villacoublay.

Le contexte géopolitique est explosif. Le 28 février 2026, des frappes coordonnées américano-israéliennes sur l’Iran ont déclenché un conflit régional. Les milices chiites pro-iraniennes du réseau de la Résistance islamique en Irak multiplient les attaques contre les forces de la coalition — jusqu’à 26 frappes par jour de drones et de missiles. Avant même la mort de Frion, onze militaires américains avaient été tués, un drone avait frappé la base britannique d’Akrotiri à Chypre, et la base italienne de Camp Singara près d’Erbil avait été touchée.

Le groupe Ashab al-Kahf, milice pro-iranienne fondée en 2019 et intégrée aux Forces de mobilisation populaire, avait publié sur Telegram quelques heures avant l’attaque une menace explicite contre « tous les intérêts français en Irak et dans la région », invoquant le déploiement du porte-avions Charles de Gaulle en Méditerranée orientale. Sans revendiquer directement la frappe, le lien était limpide. Le géopolitologue Frédéric Encel analyse : « L’Iran reproche à la France sa « neutralité bienveillante » dans la coalition israélo-américaine et son alliance de défense avec les Émirats. »


« L’une des plus belles figures du soldat français » — l’hommage de la Nation

Le 17 mars 2026, cinq jours après sa mort, un hommage national est rendu au quartier de Reyniès, caserne du 7e BCA à Varces-Allières-et-Risset. La cérémonie, présidée par Catherine Vautrin, ministre des Armées et des Anciens combattants, se déroule en présence du général d’armée Pierre Schill (chef d’état-major de l’armée de Terre), de la Princesse Marie de France (marraine du 7e BCA depuis dix-sept ans), des blessés rapatriés, et de centaines de soldats et de civils. Le cercueil, porté par ses frères d’armes, est recouvert du drapeau tricolore, de trois coussins portant ses décorations et de la « tarte » — le béret emblématique des chasseurs alpins.

Le discours de Catherine Vautrin grave dans le marbre l’image d’un soldat exemplaire. Elle déclare : « Arnaud Frion est ce que l’armée de Terre produit de meilleur. » Et poursuit : « Le parcours d’Arnaud Frion raconte un homme qui était devenu par le travail, par la valeur, par l’exemple, l’une des plus belles figures du soldat français. » Elle insiste sur les qualités qui définissaient cet homme : « Durant plus de vingt ans, il ne cesse de se dépasser, toujours il montre l’exemple, il ne cède rien. Il incarne ce qu’a été l’élite de nos armées dans la dernière décennie. » Et cette phrase, peut-être la plus forte : « Chez de tels hommes, l’expérience du feu n’engendre pas la vanité. »

La ministre souligne le goût de l’effort, le sang-froid, le charisme, la sérénité, l’humilité, la maîtrise sous le feu. Puis elle se tourne vers la famille : « Je veux m’adresser à Émilie, son épouse. J’ai une pensée toute particulière pour Marius, son jeune fils. » Et conclut : « La France n’oubliera pas le prix de la vie d’Arnaud Frion. Ce prix douloureux, c’est celui de notre sécurité, de notre souveraineté, de notre liberté. »

Avant le départ du cercueil, les frères d’armes forment le « carré chasseur », symbole d’union et de rigueur propre aux bataillons de chasseurs. Le même jour, à Paris, une seconde cérémonie publique au monument aux Morts pour la France en opérations extérieures, parc André Citroën, est présidée par Alice Rufo, ministre déléguée, et le général de corps d’armée Loïc Mizon, gouverneur militaire de Paris.

Le président Macron, absent à Varces — une absence qui suscite la polémique — rend hommage au début du Conseil de défense : « Le major Frion est mort pour la France en Irak lors d’une attaque de drones perpétrée par une milice pro-iranienne, alors qu’il œuvrait à la lutte contre le terrorisme, au combat contre Daech, à la défense de la souveraineté irakienne et, ce faisant, à notre sécurité. » Il s’entretient personnellement avec la veuve et rend visite aux blessés.


Émilie, Marius, et le silence des familles de soldats

La dimension la plus douloureuse de ce drame est celle que les caméras ne montrent qu’à peine. Émilie, l’épouse d’Arnaud Frion, est elle-même militaire au 7e BCA — elle connaît donc intimement la réalité des départs en opération, l’attente interminable, les nouvelles rares, la peur qui ne dit pas son nom. Marius, leur fils de sept ans, perd un père qui, depuis sa naissance, n’a cessé d’alterner entre les missions les plus dangereuses de l’armée française et les brefs retours à Claix, leur domicile près de Varces.

Une amie d’enfance d’Arnaud, en larmes devant les micros de France Bleu Picardie à Roye, confie : « Il m’avait dit que sa mission au Moyen-Orient était la dernière. » Magali et Félix, un couple proche de la famille, trop émus pour articuler un mot, décrivent simplement un homme « gentil, drôle, intègre ». Jean-Pierre, un voisin de Varces, traduit l’onde de choc : « C’est un triste rappel que nos soldats risquent leurs vies à l’étranger pour notre sécurité. Cela affecte particulièrement les familles. »

Une cagnotte solidaire ouverte pour Émilie et Marius atteint rapidement les 50 000 euros, portée par un élan national spontané. Les drapeaux de l’hôtel de ville de Roye et du monument aux morts sont mis en berne jusqu’au 19 mars. La commune ouvre un registre de condoléances. Plusieurs passants demandent qu’une rue soit baptisée du nom de l’adjudant-chef. À Varces, même solennité : le maire Jean-Luc Corbet décrète le deuil communal.

Le sacrifice des proches de militaires est rarement nommé. C’est une vie de départs sans date de retour, de coups de téléphone trop courts, de craintes qu’on n’avoue pas. Lorsque le drame survient, ce sont des enfants qui grandissent sans père, des épouses qui portent seules le poids de l’absence devenue définitive. La communauté militaire le sait ; le reste du pays l’oublie trop souvent.


Ce que la presse, les citoyens et la communauté militaire ont dit

La couverture médiatique a été massive et unanime dans son hommage. Les principales chaînes d’information en continu (LCI, BFM TV) retransmettent la cérémonie en direct. Franceinfo consacre au moins six articles dédiés, dont un reportage sur la base de Mala Qara. France 3 Auvergne-Rhône-Alpes et France 3 Hauts-de-France publient des portraits détaillés. Europe 1 diffuse une émission spéciale d’une heure. Le Monde publie un article en édition anglaise sur le coût de l’engagement français au Moyen-Orient. Actu17 produit l’article le plus exhaustif sur la cérémonie. La presse militaire spécialisée (Opex360, Armees.com, le Bleuet de France) offre une couverture approfondie.

Sur Opex360, site de référence de la communauté militaire animé par Laurent Lagneau, l’article sur la mort de Frion recueille 148 commentaires — un volume exceptionnel. Les réactions oscillent entre recueillement sincère et débat virulent sur la protection anti-drone des bases françaises. Un ancien militaire intervient pour protéger la mémoire du soldat contre l’instrumentalisation politique : « Je ne réagis que très rarement sur les posts de décès, mais je suis abasourdi par de nombreux commentaires. Ce serait bien que les pseudos spécialistes s’abstiennent sur ce genre de post. »

À Roye, les témoignages recueillis par France Bleu Picardie révèlent l’impact sur une petite ville. Josette, une retraitée sortant de l’église après avoir prié pour le soldat, résume avec une lucidité poignante : « Ce qui m’affecte, c’est surtout qu’il y en aura d’autres, sûrement. Et malheureusement, ce ne sont pas ceux qui déclenchent les guerres qui vont les faire. » Étienne, un habitant qui ne le connaissait pas personnellement, a les yeux embués : « Perdre un enfant de Roye, c’est pas évident. » Sur les réseaux sociaux, le compte officiel de l’armée de Terre publie un hommage largement relayé. L’US Roye rappelle sur Facebook qu’Arnaud était passé par leur école et avait « partagé les valeurs de sport, de camaraderie et d’engagement ».

Le général peshmerga Sirwan Barzani, commandant du front Gwer-Makhmour, interrogé par France Télévisions sur la base même de Mala Qara, livre un hommage simple : « C’était un grand soldat, courageux, qui a donné sa vie pour la démocratie. »


L’étoffe de tels hommes

Le parcours d’Arnaud Frion illustre ce que la France demande à ses meilleurs soldats sans jamais le formuler explicitement. Vingt et un ans de service. Une dizaine de théâtres d’opérations. Des combats en Afghanistan, au Mali, en Irak. L’engagement à vingt et un ans, la lente ascension du grenadier-voltigeur au chef de groupe commando montagne — chaque grade gagné sous le feu ou à la force du mérite. Le Bleuet de France écrit : « Arnaud Frion appartenait à ceux-là : à ces militaires pour qui servir n’est ni une posture, ni un symbole, mais une manière d’habiter pleinement leur devoir. »

Ce qui frappe dans les témoignages de ses supérieurs et de ses pairs, c’est la constance d’un même mot : humilité. Le colonel de la Chesnais insiste : « Personnalité assez hors norme. A commencé vraiment tout en bas de l’échelle, très tôt remarqué par ses chefs. Ultra compétent. Avec une vraie humilité. » Catherine Vautrin l’élève au rang de principe : « Chez de tels hommes, l’expérience du feu n’engendre pas la vanité. » C’est l’alliance paradoxale de la solidité du combattant et de l’effacement de l’homme. La rigueur dans l’effort, la fraternité dans l’épreuve, la sérénité sous la menace, la discrétion dans le succès.

Ces qualités ne s’acquièrent pas dans les amphithéâtres. Elles se forgent dans le froid d’un bivouac en Haute-Savoie, dans la poussière d’un oued malien, dans les nuits tendues d’un poste avancé afghan. Elles supposent un renoncement permanent — à la vie civile ordinaire, à la présence auprès des siens, à la reconnaissance publique. Le soldat de ce calibre ne cherche pas la lumière. Il la fuit, préférant l’ombre du commando et la discrétion de la mission accomplie. Quand la lumière vient enfin, c’est souvent celle d’un hommage posthume.


Conclusion

Arnaud Frion incarne un archétype que l’armée française produit rarement et ne remplace pas facilement. Le gamin de Roye devenu commando montagne, cité pour bravoure en Afghanistan, décoré au Sahel, formateur en Arménie, tombé dans la nuit irakienne à quarante-deux ans — ce parcours dit quelque chose de l’exigence silencieuse du métier des armes. La France déploie aujourd’hui environ 600 militaires entre l’Irak et la Syrie dans un environnement de menaces sans précédent, où des drones à quelques milliers de dollars peuvent tuer les soldats les plus aguerris dans leur zone de repos.

Ce que cette mort révèle dépasse le cas individuel. C’est le coût humain réel d’engagements lointains souvent abstraits pour l’opinion publique, brutalement incarné dans un nom, un visage, une famille. C’est la fragilité d’une posture « strictement défensive » face à des milices qui n’opèrent aucune distinction entre combattants et conseillers. C’est, enfin, la solitude des familles — une épouse militaire qui sait, un enfant de sept ans qui ne comprend pas encore. L’élan de solidarité nationale, les 50 000 euros de la cagnotte, les drapeaux en berne de Roye à Varces, les 148 commentaires d’Opex360 — tout cela témoigne d’une émotion sincère. Mais comme le dit Josette, la retraitée de Roye qui a prié dans l’église : « Ce ne sont pas ceux qui déclenchent les guerres qui vont les faire. C’est toujours le pauvre gars du bas de la pyramide qui trinque. » »

« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «

Claude Ai Recherches

« Truth Social », So-Called

https://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/10/26/les-etats-unis-auraient-espionne-le-telephone-de-merkel-des-2002_3503620_651865.html

« bulles informationnelles » – Recherche Google

Son analyse de la guerre civile : le système confessionnel comme poison originel

« Haddad porte un diagnostic implacable sur les causes de la guerre civile (1975-1990) et l’effondrement continu du Liban. Pour elle, le mal est structurel : « La distribution du pouvoir basée sur la confession a conduit à une identité individuelle et communautaire fragmentée. An Nahar » An Nahar Elle milite pour l’abolition du confessionnalisme, condition selon elle de toute reconstruction : « Comment peut-on prétendre avoir un État tant qu’on est en présence d’un groupe armé qui peut imposer ses conditions ? » L’Orient-Le JourLeshommessansepaules

Elle dénonce le concept du zaïm — le chef communautaire — comme « néfaste au Liban », et les partis politiques qui « vous délestent de votre esprit critique ». L’Orient-Le Jour Plus grave encore, elle accuse les anciens combattants devenus dirigeants : « Beaucoup de ceux qui ont fait la guerre sont au pouvoir aujourd’hui et pas un seul n’a demandé pardon pour le mal fait. J’exige ce pardon. » Elle déplore qu’il n’existe toujours pas « une histoire de la guerre civile qui intègre les versions en présence » La Libre — un déni collectif qui perpétue les fractures.

Son enfance l’a conditionnée à voir « l’autre » comme ennemi. Elle raconte : « Une nouvelle fille, Mariam, avait rejoint mes scouts. Elle portait le hijab. « C’est une musulmane », chuchotions-nous, comme si nous disions « c’est une serial killer ». Je ne pense pas que nous comprenions ce qu’était un musulman, sinon « pas chrétien », et donc « ennemi ». » The Markaz Review Ce conditionnement sectaire qu’elle a dû désapprendre nourrit sa vision d’une citoyenneté laïque. »

Jouir sans entrave – Google Books

«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.»

L’espace et le silence. 

«Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend  de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque». 

À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »

Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque

«Ce rythme temporel, qui garantit l’alternance des saisons et l’équilibre des temps mélangés (comme l’attestent les dérivés de tempus : temperantia, temperatio, temperare, qui disent tous l’équilibre de temps multiples), c’est la tempérance. Au cœur de l’institution juridique du temps se laisse deviner la pulsation d’un rythme qui conduit à cette figure de la tempérance. Qu’est-elle, en effet, cette tempérance, sinon la sagesse du temps, la juste mesure de son déroulement, le mélange harmonieux de ses composantes ? Et tout comme l’alternance des saisons fait les climats tempérés, la tempérance dans la cité — le juste dosage de la continuité et du changement — assure l’équilibre des rapports sociaux. La tempérance est « accord et harmonie », assure Platon : « répandue dans l’ensemble de l’État, elle met à l’unisson de l’octave les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires sous le rapport de la sagesse, de la force, du nombre, des richesses ou de tout autre chose semblable »»

https://books.openedition.org/pusl/19818?lang=fr

https://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2001-06-0014-002

« L’histoire de la lecture est indissociable de celle des définitions du « bien lire », c’est-à-dire des normes de lecture. Traditionnellement fondées sur la recherche de la sagesse, ces règles se sont, avec l’enseignement scolastique, déplacées vers l’acquisition de savoirs. Ces deux formes de lectures utiles s’opposent à la lecture futile, condamnée, accusée de perdre le lecteur, corps et âme. Mais le tournant du XXe et du XXIe siècles consacre une nouvelle évolution : réhabilitation de la lecture ordinaire, devenant également voie vers la sagesse, et instauration de nouvelles distinctions, dues aux progrès technologiques et à l’émergence de formes de lecture inédites.

« Il y a lire et lire (…) Reconnaissons même qu’il y a livres et livres. »
Jean Guéhenno 1
Cette affirmation, pour paradoxale qu’elle soit, pourrait cependant être le fil conducteur le long duquel se déroulerait toute l’histoire de la lecture, tant celle-ci est indissociable des diverses définitions du « bien lire ».

Dernière étape en date, le développement des nouvelles technologies d’information et de communication comme Internet est l’occasion de relancer les débats, la révolution de la communication en général étant considérée comme une révolution de la lecture en particulier. Il nous semble alors nécessaire de revenir sur l’histoire de ces définitions du « bien lire », aujourd’hui confrontées à de nouvelles donnes.

En effet, « bien lire » ne désigne pas seulement, et loin s’en faut, la capacité de déchiffrer correctement un texte, ni même une façon de lire expressive, but affiché de l’école durant toute la première moitié du XXe siècle. Il s’agit surtout de comprendre ce que l’on lit, c’est-à-dire de le lire selon le sens autorisé, de lire ce qu’il faut, et de la manière qu’il faut, selon des normes fixées qui instaurent alors un canon de la lecture légitime, le mot lecture désignant à la fois le corpus et le mode d’appropriation mis en pratique sur cet ensemble d’œuvres. Car les censeurs le savent bien : tout autant, sinon plus que ce que l’on lit, la façon de lire et de s’approprier ses lectures doit être surveillée et dirigée. Il est ainsi particulièrement frappant de voir, dans des œuvres pourtant séparées par plusieurs siècles, les mêmes propos, fondés sur des distinctions comparables. »

Au risque de sembler enjamber allégrement les époques, il nous a semblé intéressant, au cours d’un examen forcément rapide et incomplet 2, de rapprocher quelques-unes de ces œuvres, soit fictions, témoignages ou essais, qui jalonnent ainsi les étapes de l’histoire du « bien lire », tout en l’établissant, le confortant, le modifiant. Peuvent ainsi être distinguées deux modalités de lecture, et cela dès l’Antiquité : d’une part, la lecture autorisée, parce qu’utile, procure des profits éthiques ou savants, et d’autre part, la lecture bannie, parce que futile, voire condamnée, parce que pernicieuse, cultive le plaisir fondé sur l’identification et les émotions. Mais loin d’être figées, les définitions de ce que doit être la lecture évoluent : ainsi, deux modèles de lecture utile coexistent et luttent pour la légitimité de la définition du « bien-lire » : la lecture visant à la sagesse, et celle visant au savoir. Quant au mode de lecture futile, il tend peu à peu, comme nous le verrons, à être réhabilité : la lecture futile serait, véritable révolution des mentalités, utile elle aussi…
Pour chacun de ces trois axes, des extraits significatifs ont été sélectionnés, dans une perspective longitudinale, afin de montrer comment un même thème parvient à traverser les époques. La principale difficulté consiste souvent dans la coexistence de différentes définitions de ce que doit être la lecture à une même époque, le propre des découpages, bornes et limites étant d’être posés a posteriori.

L’otium, ou la lecture utile
Skolé chez les Grecs, otium chez les Latins, le terme varie, mais désigne la même aptitude : celle de consacrer ses loisirs, entre autres, à l’enrichissement personnel et intellectuel. Il suffit de considérer que le mot skolé a donné le mot école pour comprendre la distinction entre ces formes de loisirs studieux et l’oisiveté. À l’opposition entre otium et negotium, c’est-à-dire le monde des affaires, l’activité économique, devrait être rajouté un troisième terme, employé d’ailleurs par Cicéron : otiosum otium, l’oisiveté stérile, opposée à l’otium, l’activité intellectuelle.

De ces deux sens du mot loisir, d’un côté le loisir stérile, de l’autre, le loisir enrichissant 3 découlent deux conceptions de la lecture : ainsi, Cicéron oppose ceux qui aiment lire, ou plutôt écouter lire, pour le plaisir de la lecture (voluptas), et ceux qui lisent pour son utilitas (Cicéron, De Fin., V, 2, cité dans Guglielmo, 1997). Cette dichotomie, loin d’être neutre, suppose une hiérarchie des modes de lecture, et induit alors une définition de la « bonne » lecture, la lecture visant l’utilitas. La lecture doit ainsi être utile ; mais les buts visés vont différer au cours des siècles, selon deux grands axes, représentatifs du rapport de la société à la connaissance : recherche de la sagesse ou quête du savoir, cette dernière consacrant son hégémonie dans la définition de la légitimité culturelle au cours du XXe siècle, contre une tradition héritée de l’humanisme, relayée par les philosophes des Lumières, et encore vivace au XIXe siècle.
Le modèle humaniste : la lecture comme voie vers la sagesse
La lecture est d’abord considérée comme une voie vers la sagesse : c’est le cas des moines du Moyen Âge, qui cultivent la méditation et la ruminatio, mais aussi des humanistes de la Renaissance. Ceux-ci considèrent la lecture comme un entretien avec des grands hommes 4 (et non comme un face-à-face avec un texte), pouvant faire bénéficier le lecteur de leurs expériences et de leurs réflexions, comme le montre Montaigne, « qui ne demande qu’à devenir plus sage, non plus savant ou plus éloquent ».
Pour les humanistes, la lecture permet de tirer les leçons du passé, d’apprendre à mieux vivre et mieux mourir. Bien plus que du savoir, ils espèrent trouver dans les livres une amélioration de leur vie, un profit moral, un retour sur soi : « Je n’y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même », déclare également Montaigne. La lecture humaniste déploie des attentes éthiques et philosophiques, demande à la littérature et aux Anciens de l’aider à supporter la réalité de la souffrance (rappelons que Montaigne souffrait de la maladie de la pierre) et la pensée de la mort, recherche cette « science qui traite de la connaissance de [s]oi-même, et qui […] instruise à bien mourir et à bien vivre ».

Le modèle humaniste va inspirer de nombreux auteurs, et est même le modèle de lecture autorisée dominant jusqu’au début du XXe siècle. La lecture est un flambeau, destiné à disperser les ténèbres de l’ignorance, métaphore filée de la lumière, que les auteurs ne se privent pas d’utiliser au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Le thème de la lecture considérée comme instrument de sagesse dépasse ainsi la seule période de l’humanisme ; pour exemple, ce texte particulièrement ironique de Voltaire, qui, en 1765, emploie, comme Montesquieu avant lui, la forme orientaliste pour mieux dénoncer les travers des sociétés : Joussouf-Chéribi, tyran imaginaire, interdit ainsi la lecture sous prétexte qu’« il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d’éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir connaissance ».

La même métaphore de la lumière file tout le poème de Victor Hugo, À qui la faute ?, qui, bien avant Bradbury et ses pompiers chargés de mettre le feu aux livres au lieu de les en préserver, utilise le thème de l’incendie de bibliothèque pour illustrer ce culte de la lecture raisonnée et raisonnable, formant l’individu aux valeurs que l’on défend. Nulle question ici d’imaginaire, d’oisiveté, ni de distraction : la lecture et le livre sont placés sur d’autres terrains, ceux de la raison, de la sagesse et de l’esprit. La lecture remplace la religion comme formatrice d’âme, ce dont témoigne le lexique religieux employé (cf. encadré)

A qui la faute ?

Le modèle scolaire : la lecture comme voie d’accès au savoir
Mais la définition du « bien lire » ne place pas toujours en but asymptotique la sagesse. Certaines définitions du « bien lire » visent le savoir. L’institution scolaire prône ainsi un mode de lecture savant, et ce depuis l’élaboration de l’enseignement scolastique. Michel Foucault, dans Les mots et les choses (1966), a bien montré l’importance de la lecture et du commentaire dans la vision scolaire du savoir qui domine au XVIe siècle : dans un savoir conçu comme décryptage d’une vérité préexistante, le commentaire est la glose nécessaire, la troisième épaisseur de discours sur le texte (qui lui, constituerait la deuxième épaisseur de discours), afin de révéler et de retrouver la vérité comme première épaisseur, discours originel, quand « savoir consiste donc à rapporter du langage à du langage » (p. 55). La lecture constitue ainsi la voie par excellence du savoir, puisque tout devient lecture, déchiffrement de la vérité cachée, et son but premier n’est certes pas la distraction. Ce modèle, qui coexiste longtemps avec le modèle hérité de l’humanisme, va devenir en quelque sorte l’apanage du système scolaire, et dominer les définitions du « bien lire », suite à l’élargissement de la scolarisation, et à la théorisation de l’enseignement du français, notamment par Gustave Lanson (1919).

L’école, en effet, et plus spécialement l’enseignement du français, aux prises avec la démocratisation de l’enseignement, ont consacré, tout au long du XXe siècle, une définition « officielle » du « bien lire » fondée sur le modèle savant et qui perdure encore de nos jours. Lanson, fixant les règles de l’explication de texte, donne le ton : distinguant divers types de lecteurs, il ajoute que si « on ne songe même pas à condamner la rêverie », on doit réclamer des « lectures attentives et fidèles », visant le « sens permanent et commun d’une œuvre », grâce à un subtil mélange d’« impression personnelle » et « la connaissance érudite qui sert à préciser, interpréter, contrôler, élargir, rectifier l’impression personnelle ». Et il conclut : « Enfin, on sait lire. » (Cité dans Chartier et Hébrard, 2000, p. 262.)

Qu’il s’agisse de la connaissance de l’histoire littéraire pour les tenants de l’explication de texte classique, ou de la connaissance des outils et mécanismes du langage pour la linguistique et de l’analyse structurale dès le début des années soixante-dix, la lecture est affaire de savoir, et se doit de consacrer le primat de la forme sur le fond (pour une analyse de cet « esprit littéraire » prôné par l’école, voir Pinto, 1998).

Cette suprématie de la lecture savante sur toute autre forme de lecture est tenue pour indiscutable jusqu’à la fin du XXe siècle : ainsi de cette phrase tirée des Instructions officielles de seconde, datant de 1986, qui semble calquée directement sur les propos de Lanson : « En s’exerçant à déchiffrer les textes littéraires, les élèves apprennent à mieux lire tous les textes » ; témoin également, ce manuel de seconde édité en 1998, intitulé Mieux lire, mieux écrire, mieux parler 5, qui reprend cette idée d’une hiérarchie des modes de lectures où le plaisir de la lecture est reconnu, certes, mais sur un mode analogue à celui que développait Barthes dans Le plaisir du texte. Un plaisir essentiellement fondé sur le langage, qui suppose qu’à la maîtrise des compétences générales nécessaires à la lecture entendue comme déchiffrement s’ajoute celle des compétences particulières, des techniques supplémentaires à acquérir : « L’acte de lecture nécessite d’avoir acquis et intériorisé des compétences précises : a) des compétences générales : lexicales, orthographiques, grammaticales et logiques ; b) des compétences particulières : maîtrise de l’énonciation, des genres d’œuvres, des repères culturels – historiques et littéraires – nécessaires. » (p. 14)
Dans Les mots et les choses, Foucault définit la base du savoir au XVIe siècle par le primat accordé à l’interprétation – « Le propre du savoir n’est ni de voir, ni de démontrer, mais d’interpréter » – interprétation se déployant à l’infini dans le commentaire.

Or, cette nécessité à la fois d’interpréter et de voir comment le texte fonctionne est également au fondement de la croyance dans l’efficacité de l’explication de texte 6 et de ses divers avatars au fil des réformes, tant est forte l’influence du modèle scolastique sur la définition de la lecture savante par l’école. Qu’on la nomme explication de texte, commentaire composé, explication linéaire ou lecture méthodique, c’est la suprématie d’un mode de lecture cherchant le sens caché du texte qui est affirmée, que ce sens révèle la vérité du monde, ou, plus modestement, celle de l’auteur ou de la « littérarité ». En effet, au XVIe comme au XXe siècle, même si désormais le lien entre signifiant et signifié n’est plus posé d’emblée comme une évidence, et si on reconnaît la place du lecteur dans le processus de lecture comme élaboration du texte et du sens, « il n’y a commentaire que si, au-dessous du langage qu’on lit et déchiffre, court la souveraineté d’un Texte primitif. Et c’est ce texte qui, en fondant le commentaire, lui promet comme récompense sa découverte finale. » (Foucault, 1966, p. 56.) Lanson parle ainsi, en 1925, du « sens permanent et commun d’une œuvre », du « sens originel, du sens de l’auteur », enrichi ensuite par les différentes strates de lectures, du « sens du premier public et des sens de tous les publics […] que le livre a successivement rencontrés », afin « d’arracher au texte son secret ».
De la même façon, les Instructions officielles, même si elles reconnaissent que le sens du texte se construit et que « l’on peut mettre en évidence une signification de l’œuvre, dont l’écrivain lui-même pouvait ne pas avoir conscience », filent une métaphore « textile » : le sens du texte est à chercher dans la trame, dans le « tissu du texte » (p. 18, 20, 34). Par ce quasi-pléonasme (textum, en latin, signifiant en effet tissu), est affirmée l’importance de la forme, détentrice du sens. Penser que ce modèle de lecture n’a qu’une ambition scolaire serait une erreur : il est conçu comme une formation de l’esprit, qui, idéalement, serait ensuite appliquée en dehors des murs de l’école et conditionnerait les modes d’appropriation de tous les textes : « Par l’explication, on s’habitue à se mettre dans une certaine attitude d’esprit, dans un certain état d’activité en face des textes […] Enfin, on sait lire », déclare ainsi Gustave Lanson. De la même façon, pour les Instructions officielles, l’étude en classe d’une œuvre littéraire « vise à leur donner le goût, les instruments et les compétences d’une pratique autonome de la lecture », comme si les élèves, avant d’entrer au lycée et de suivre l’enseignement de français de seconde, ne savaient ou ne pouvaient pas lire…»

Christine Détrez, «Bien lire
Lectures utiles, lectures futiles»

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »



Uber-Balle

« Mentionne-le mais sans insister. Barzini est un homme à qui l’on n’a pas besoin de dire les choses. »

Quand les cadets ouvrent les yeux des aînés sur le numérique

« Les recherches en psychologie du développement, sociologie du numérique et philosophie politique convergent vers un constat robuste : les générations plus jeunes jouent historiquement un rôle de « briseurs d’illusions » face au conformisme de leurs aînés, et ce pattern se reproduit aujourd’hui dans le contexte de la surveillance numérique et de l’économie de l’attention. Le phénomène n’est pas métaphorique — il est documenté empiriquement. Anne Cordier (Université de Lorraine) l’affirme dans un entretien pour la CNIL en 2021 : les jeunes « tirent parti des expériences des grands frères et des grandes sœurs qui les conseillent » en matière de données personnelles. Les travaux de Piaget sur le développement moral, les expériences de conformité d’Asch appliquées aux enfants, les données de Pew Research sur la Gen Z, et les analyses de sociologues français comme Dominique Pasquier et Monique Dagnaud dessinent ensemble un tableau cohérent où l’enfant — puis l’adolescent, puis la génération montante — incarne une fonction de vérité que les adultes, pris dans le conformisme social et la normalisation, ne peuvent plus exercer. Ce rapport croise ces dimensions pour cartographier un phénomène dont les implications politiques, éducatives et technologiques sont considérables.


L’enfant d’Andersen existe : la psychologie confirme une « fenêtre de vérité »

Le conte « Les Habits neufs de l’empereur » (1837) d’Hans Christian Andersen n’est pas qu’une fable morale — c’est un paradigme sociologique formalisé par la recherche contemporaine. Andersen ajouta l’enfant diseur de vérité pendant l’impression, inspiré d’un souvenir d’enfance : devant le roi Frederick VI, il avait crié « Oh, il n’est rien d’autre qu’un être humain ! » avant que sa mère tente de le faire taire. Cristina Bicchieri (Université de Pennsylvanie) a connecté le conte au concept d’ignorance pluraliste : chaque membre du groupe ignore que les autres partagent son doute, et tous se conforment par peur d’être seuls à ne pas voir. L’enfant brise ce cycle parce qu’il n’a pas encore intériorisé les codes de la dissimulation sociale. Le Prindle Institute for Ethics (DePauw University) utilise directement le conte pour enseigner les expériences de Solomon Asch sur le conformisme. Le Hannah Arendt Center (Bard College) l’a relié en 2014 à la conférence d’Arendt de 1950 sur « Idéologie et Propagande », analysant comment la surveillance et la restriction de la liberté d’expression découplent la croyance du jugement.

La psychologie du développement fournit la base empirique de cette intuition. Jean Piaget (Le Jugement moral chez l’enfant, 1932) identifie deux stades : la morale hétéronome (avant ~10 ans), où les règles sont des absolus et la vérité une obligation littérale, et la morale autonome (après ~10 ans), où l’intention prime et la loyauté envers les pairs prend le dessus. C’est paradoxalement l’enfant au stade pré-conformiste qui dit la vérité brute — non par courage, mais par incapacité à comprendre les codes sociaux de dissimulation. Lawrence Kohlberg prolonge Piaget en montrant que seul l’adulte post-conventionnel (stade rare) retrouve une honnêteté délibérée — par choix éthique, non par naïveté.

Les recherches empiriques de Kang Lee (Université de Toronto) précisent la chronologie : 25% des enfants de 2 ans mentent dans des situations expérimentales, 50% des 3 ans, et plus de 90% des 4 ans. Mais il existe une fenêtre de vérité non filtrée avant 6-7 ans, avant l’intériorisation des conventions de politesse. Les expériences de conformité appliquées aux enfants le confirment : Costanzo et Shaw (1966) montrent une relation curvilinéaire en U inversé — la conformité est la plus basse chez les 7-9 ans, atteint un pic chez les 11-13 ans, puis décline. Les très jeunes enfants résistent mieux à la pression de groupe parce qu’ils n’ont pas encore intériorisé les normes sociales. Un résultat frappant de Science Robotics (2018) montre que les enfants de 7-9 ans se conforment même à des robots dans le paradigme d’Asch, tandis que les adultes résistent — illustrant une vulnérabilité spécifique à la pression sociale durant cette période de transition.

La tradition philosophique enrichit cette base empirique. Rousseau pose l’enfant comme être bon corrompu par la société. Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra, 1883) va plus loin avec les « trois métamorphoses » de l’esprit : du chameau (obéissance) au lion (destruction des anciennes valeurs) à l’enfant — « innocence et oubli, un recommencement, un jeu, une roue qui roule d’elle-même, un premier mouvement, un saint Dire-Oui ». L’enfant nietzschéen n’est pas une régression mais une révolution — la liberté de créer après la destruction des idoles. Deleuze et Guattari (Mille Plateaux, 1980) développent le « devenir-enfant » comme ligne de fuite et déterritorialisation des structures établies. En thérapie familiale, Gregory Bateson (1972) et Murray Bowen montrent que le « patient identifié » — l’enfant qu’on amène en thérapie comme « le problème » — est souvent celui qui exprime la dysfonction que toute la famille nie. Le « bouc émissaire est le diseur de vérité de la famille et verbalisera souvent le problème que la famille tente de dissimuler. »


TikTok ou le « temps de cerveau disponible » à l’ère algorithmique

En 2004, Patrick Le Lay, alors PDG de TF1, formulait avec une brutalité désarmante le modèle économique de la télévision commerciale : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » Bernard Stiegler fonda Ars Industrialis en 2005 en réaction directe, dénonçant « l’entreprise systématique de destruction de l’intelligence ». Vingt ans plus tard, l’algorithme de TikTok représente l’aboutissement industriel de ce modèle. Son système de recommandation en temps réel, basé sur les micro-interactions (durée de visionnage, pause, replay, patterns de swipe), crée un flux de contenu décrit par les chercheurs comme « ultra-addictif » avec un « pouvoir quasi sans précédent pour façonner les opinions ». Comme le note le Fonds des médias du Canada : « Les choses étaient encore relativement simples lorsque Patrick Le Lay a déclaré vendre du temps de cerveau disponible. Facebook venait tout juste d’être lancé, Netflix n’était qu’un service de location de DVD par la poste. »

Les données de collecte sont vertigineuses. L’enquête conjointe du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada (septembre 2025) révèle que TikTok collecte des données biométriques combinées à des données de localisation pour « créer des inférences élaborées sur les utilisateurs, notamment leur pouvoir d’achat ». La plateforme peut collecter des informations sur « la santé, les opinions politiques, l’identité de genre et l’orientation sexuelle » selon le contenu. Elle supprime environ 500 000 comptes de mineurs canadiens par an, mais « beaucoup plus d’utilisateurs mineurs accèdent à la plateforme sans être détectés ». L’amende record de 345 millions d’euros infligée par la DPC irlandaise en 2023 a sanctionné les profils d’enfants publics par défaut et l’utilisation de « dark patterns » incitant les mineurs à choisir des options intrusives. Le Royaume-Uni a révélé que 1,4 million d’enfants de moins de 13 ans accédaient à la plateforme en 2020. En France, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans (janvier 2026).

Les conséquences futures de cette collecte massive sont le cœur du problème. 70% des employeurs examinent les profils de réseaux sociaux des candidats avant embauche ; 51% ont déjà écarté un candidat à cause de contenu trouvé en ligne (CareerBuilder). Avec les progrès de l’IA, des outils de screening automatisés évaluent désormais les candidats à l’emploi sur la base de leur empreinte numérique. Les chercheurs de Fast Company ont documenté que les empreintes numériques « peuvent refléter des versions obsolètes de la personne, des identités et opinions essayées au fur et à mesure de leur maturation ». Des jeunes « regrettent des opinions gauchement exprimées sur la politique, la race et la sexualité — des opinions qui semblaient acceptables à l’adolescence mais ne se lisent plus bien aux yeux d’adultes ». Le concept de « sharenting » (partage parental) aggrave le problème : le Children’s Commissioner for England estime qu’une personne au Royaume-Uni aura environ 70 000 publications partagées à son sujet avant l’âge de 18 ans. Barclays prédit que le sharenting sera responsable de deux tiers des cas de fraude à l’identité d’ici 2030, soit 7,4 millions d’incidents par an.

Le risque géopolitique ajoute une dimension supplémentaire. La loi chinoise sur le renseignement national (2017) oblige toute entreprise chinoise à assister les agences de sécurité de l’État sur demande. ByteDance, société mère de TikTok, y est soumise. NBC News a obtenu un rapport concluant que TikTok « est profondément imbriqué avec certains organes majeurs de propagande du gouvernement chinois ». Un expert en cybersécurité cité par CSO Online articule le scénario le plus inquiétant : « La Chine pourrait créer une campagne de long terme pour identifier de manière unique les individus qu’elle prédit comme ayant le plus d’influence future dans l’industrie ou la société. Ces individus pourraient, théoriquement, être influencés au cours de nombreuses années et éventuellement approchés à des fins d’espionnage. » Une étude de Frontiers in Social Psychology (2024) montre que TikTok affiche significativement moins de contenu critique envers le PCC qu’Instagram et YouTube, suggérant une manipulation algorithmique systématique du contenu.


Les cadets apprennent des erreurs des aînés, et la sociologie française le documente

Le pattern selon lequel les plus jeunes d’une fratrie ou d’une génération développent une conscience critique plus aiguë des risques numériques est confirmé par plusieurs sources convergentes. Anne Cordier, dans son entretien fondamental pour la CNIL (2021), affirme explicitement que le rapport aux données personnelles est « évolutif » et dépend des « socialisations successives » : d’abord l’imprégnation du discours de prévention parental, puis l’apprentissage via la fratrie — « ils tirent parti des expériences des grands frères et des grandes sœurs qui les conseillent » —, puis les sphères militantes et les mauvaises expériences directes (cyberharcèlement). Cordier, spécialiste des pratiques informationnelles des jeunes à l’Université de Lorraine, s’appuie sur une enquête longitudinale menée de 2012 à 2018 auprès de jeunes du bassin minier du Pas-de-Calais. Son ouvrage Grandir informés (C&F éditions, 2023) déconstruit le mythe du « digital native » et montre que « les habiletés techniques observées masquent une certaine ignorance des processus techniques en jeu ».

Cordier introduit un concept crucial emprunté à Michel de Certeau : les jeunes sont des « tacticiens ». « Ils sont parfaitement conscients qu’en naviguant sur Internet, ils laissent des traces, que les recommandations sont faites par des algorithmes. Même si cela les gêne, la balance coût/bénéfice les conduit à avoir des usages numériques intenses. Ils développent des tactiques plus ou moins élaborées : avatars, jeu entre le public, le privé et l’intime. » Mais elle critique aussi les discours de prévention adressés aux jeunes : « Les discours sont souvent culpabilisants et déresponsabilisants. Ils font planer une espèce de menace invisible. Plutôt que de les enfermer dans un discours de peur, il faut leur apporter des explications techniques, ouvrir la boîte noire du fonctionnement de l’univers numérique. »

Dominique Pasquier (CNRS/CERLIS), dans L’Internet des familles modestes (2018), révèle que dans les milieux populaires ruraux, Internet a été conçu par et pour des diplômés — l’image remplace l’écrit, le mail est quasi absent au profit de Facebook et SMS. La fracture numérique n’est pas seulement technique mais culturelle. Dans Cultures lycéennes, elle montre que l’influence des adultes a été remplacée par la pression du groupe de pairs sur les choix culturels individuels, créant un « lien entre assouplissement de l’autorité adulte et durcissement des consignes au niveau des pairs ». Monique Dagnaud (CNRS/EHESS), dans Génération Y (2011) et Génération reset, décrit des jeunes « persuadés qu’ils vivront moins bien que leurs parents, en raison notamment des décisions inconséquentes de la génération d’avant : mondialisation accélérée, capitalisme peu régulé, surconsommation, pillage des ressources. » Elle les qualifie d’« acteurs, plus ou moins conscients et volontaristes » des transformations numériques.

Le concept de socialisation inversée (ou « transmission à rebours ») est bien documenté. Un numéro spécial de la revue Enfances Familles Générations (2014) y est consacré. Laurence Le Douarin et Vincent Caradec montrent que dans les milieux modestes, les enfants sont « mandatés par leurs proches pour s’occuper de l’informatique ». Les données internationales confirment le pattern : Pacific Standard Magazine note que « la Gen Z a grandi en regardant ses parents et frères/sœurs aînés partager avidement sur les réseaux sociaux, parfois avec des conséquences embarrassantes ou dangereuses ». Dan Gould (consultant, cité par le New York Times) : « En matière de vie privée, ils sont conscients de leur marque personnelle, et ont vu les Gen Y-ers se planter en postant trop ouvertement. » Le cas emblématique de Cam Barrett (CNN, 2024), dont la mère a publié la date de ses premières règles sur Facebook quand elle avait 9 ans, illustre le retour de bâton : devenue adulte avec 240 000 abonnés TikTok, Barrett milite pour protéger la génération suivante et a témoigné devant la législature de l’État de Washington.

Le « paradoxe de la vie privée » chez les jeunes est résolu par la nuance. Blank, Bolsover et Dubois (Oxford Internet Survey) démontrent un résultat contre-intuitif : « Contrairement à la sagesse conventionnelle, les jeunes sont en fait plus susceptibles d’avoir pris des mesures pour protéger leur vie privée que les personnes plus âgées. » L’enquête Cisco (2023) chiffre le phénomène : les jeunes de 18-24 ans sont 7 fois plus susceptibles d’exercer leurs droits d’accès aux données que les plus de 75 ans (42% contre 6%). Malwarebytes (2023) montre que la Gen Z demande le consentement avant de poster des photos de leur entourage significativement plus que les autres générations.


De Soweto à Fridays for Future : le « contact neuf » des jeunes brise les consensus

Karl Mannheim, dans son essai fondateur « Le Problème des générations » (1928), théorise le « contact neuf » (fresh contact) : chaque nouvelle génération réinterprète le monde de manière originale, remettant en question les normes établies, parce qu’elle n’a pas intériorisé les compromis et les résignations de ses aînés. La formation d’une « génération en acte » dépend du rythme du changement social — elle émerge lors de périodes d’accélération. L’American Historical Association (mai 2024) observe un pattern récurrent de sous-estimation : « L’implication politique des jeunes est sous-estimée encore et encore. » De la Rose Blanche (étudiants munichois résistant au nazisme, 1942-1943) au soulèvement de Soweto (1976), de Tiananmen (1989) aux Printemps arabes (2010-2011), de March for Our Lives (2018) aux Fridays for Future, le mécanisme se reproduit : les aînés normalisent un problème systémique, un événement catalyseur émerge, les jeunes se mobilisent grâce à leur « contact neuf », les adultes réagissent par le rejet ou la condescendance, puis la force morale du message s’impose.

L’« effet Greta Thunberg », documenté par Haugseth et Smeplass (2023, Sage Journals), illustre la puissance de ce mécanisme. Le 15 mars 2019, environ 1,4 million de personnes dans plus de 1 700 villes ont participé aux grèves scolaires pour le climat. Le cadrage intergénérationnel est explicite : « Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles vides » (Thunberg, ONU 2019). Une étude de Nature (2024) montre que l’âge de Thunberg — et non son genre — est le facteur déterminant de l’impact émotionnel sur les audiences. ScienceDirect (2024) documente que les images de jeunes manifestants pour le climat provoquent chez les adultes des sentiments de honte et culpabilité — c’est précisément ce levier émotionnel qui rend les mouvements de jeunes puissants. Mais les médias allemands ont utilisé un discours âgiste (« élèves ignorants », « absentéistes ») pour tenter de délégitimer Fridays for Future — reproduisant le pattern de rejet initial identifié par Mannheim.

Ce pattern se reproduit-il dans le domaine numérique ? Les signaux sont multiples. Le mouvement Smartphone Free Childhood, fondé au Royaume-Uni en 2024, est devenu viral en quelques semaines. Jonathan Haidt (The Anxious Generation, 2024) fournit le catalyseur intellectuel en corrélant le lancement de l’iPhone (2007) avec la hausse de la dépression adolescente à partir de 2010. Un sondage Harris Poll/Haidt révèle que près de la moitié des Gen Z souhaitent que les réseaux sociaux n’aient jamais été inventés. En 2025, plus de 30 États américains ont adopté des législations limitant les smartphones à l’école. Un sondage RAND/Brookings (2025) montre que 76% des adolescents préfèrent une forme de restriction du téléphone à l’école. Le marché mondial du « dumbphone » dépasse 10,6 milliards de dollars. Paradoxalement, les Gen Z utilisent TikTok et Instagram pour promouvoir l’abandon de TikTok et Instagram.


Le scoring social n’est plus une dystopie chinoise mais une réalité émergente

L’horizon le plus inquiétant est celui du scoring social alimenté par les données de jeunesse. En Occident, les systèmes de notation existent déjà sous des formes fragmentées : la Schufa allemande utilise le « géo-scoring » (vivre dans un quartier à loyer bas fait baisser la note de crédit). En France, La Quadrature du Net a documenté un algorithme de scoring utilisé par la CAF pour cibler les bénéficiaires de prestations « non fiables ». Aux Pays-Bas, le système SyRI exploitait les données d’emploi, de logement et de prestations pour cibler des individus — il a depuis été interdit. Le Brennan Center for Justice (2025) révèle que le Département d’État américain ordonne désormais aux agents consulaires d’examiner les réseaux sociaux de tous les demandeurs de visa pour « tout indice d’hostilité envers les États-Unis » et « tout historique d’activisme politique ». ICE travaille avec le sous-traitant ShadowDragon pour extraire des données de plus de 200 sites et réseaux sociaux. TechPolicy.Press (2025) qualifie ces pratiques de « scoring social sous un autre nom ».

L’AI Act européen (Règlement 2024/1689, applicable depuis février 2025) interdit explicitement le scoring social à son article 5 — un signal que le risque est pris au sérieux. L’interdiction couvre par exemple « un propriétaire qui utilise l’IA pour évaluer des locataires potentiels sur la base de leur activité sur les réseaux sociaux, de données criminelles de quartier et de comportements en ligne ». Mais la question demeure : que feront les gouvernements et entreprises futurs avec les téraoctets de données comportementales, biométriques et psychographiques collectées sur des adolescents qui, en 2025, ne mesurent pas la portée de leur exposition ? La cyberpsychologue Elaine Kasket résume l’enjeu : « Chaque photo que vous postez de votre enfant est une donnée d’entraînement pour un futur que vous ne pouvez pas prédire. » Columbia Human Rights Law Review (2025) propose déjà un cadre juridique de tort basé sur la réputation pour les anciens « kidfluencers ».


Conclusion : les conditions d’un « réveil numérique » sont réunies

Les quatre conditions de Mannheim pour l’émergence d’une conscience générationnelle sont aujourd’hui présentes dans le domaine numérique : une période d’accélération du changement (IA générative, surveillance massive, économie de l’attention), des événements catalyseurs (The Anxious Generation, scandales de données, crise de santé mentale adolescente), un « contact neuf » (la Gen Alpha, première génération tracée depuis la naissance), et un cadrage de justice intergénérationnelle (« vous avez vendu nos données / notre enfance »). Le parallèle avec le mouvement climatique est structurel : mêmes mécanismes de déni initial des adultes, mêmes stratégies de délégitimation (« ils sont digital natives, ça va »), même montée en puissance d’une conscience critique portée par les plus jeunes.

Trois facteurs d’incertitude tempèrent ce pronostic. D’abord, la normalisation invisible : contrairement au climat (canicules, incendies visibles), la surveillance numérique est invisible par design — le « contact neuf » de Mannheim pourrait ne pas fonctionner si la surveillance est intégrée dès la naissance comme une donnée naturelle de l’existence. Ensuite, le mouvement reste fragmenté, oscillant entre préoccupation parentale (santé mentale) et conscience politique (droits numériques), sans figure charismatique équivalente à Greta Thunberg — bien que des adolescents comme Shruti Nallamothu (16 ans, Illinois) et Chris McCarty (19 ans, Washington) émergent du lobbying législatif. Enfin, le paradoxe persistant de la Gen Z qui pratique une « visibilité contrôlée » — sur-partage stratégique là où cela génère du capital social, protectionnisme ailleurs — montre que la conscience critique coexiste avec la participation au système qu’elle dénonce.

Le fait le plus frappant reste celui-ci : Usercentrics (2025) rapporte que pour la Gen Z, la vie privée est devenue un marqueur identitaire, au même titre que les vêtements ou la musique pour les générations précédentes. Certains jeunes installent leurs propres serveurs — « pouvoir creuser sa propre grotte auto-hébergée sur Internet, c’est comme cultiver sa propre nourriture : en partie indépendance, en partie déclaration politique ». Si Mannheim a raison, c’est la Gen Alpha — celle qui grandira en voyant les conséquences concrètes de l’exposition numérique de ses aînés — qui portera le « moment de l’enfant d’Andersen » à l’échelle sociétale. La question n’est pas de savoir si ce réveil aura lieu, mais si les données accumulées d’ici là n’auront pas déjà rendu la prise de conscience trop tardive. »

Valens

« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les

Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes

de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »

« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »

Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historiques

« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »

Jean de la Bruyère

« La France face à un dilemme stratégique existentiel

L’analyse de la situation stratégique européenne d’octobre 2025 révèle une France prisonnière de contradictions qu’elle ne peut plus éviter. Le rapport Lachaud/Genetet a exposé ce que chacun savait mais que personne ne voulait dire : l’autonomie stratégique française et l’intégration otanienne sont fondamentalement incompatibles dans leur forme actuelle. La tentative de Genetet de les réconcilier (« l’autonomie stratégique se construit au sein de l’OTAN ») relève davantage de l’incantation politique que de la réalité stratégique.

Les dépendances technologiques sont structurelles, pas conjoncturelles. Sans catapultes américaines, le Charles de Gaulle ne peut pas lancer d’avions. Sans ravitaillement américain, l’armée de l’Air ne peut pas soutenir d’opérations au-delà de quelques jours. Sans renseignement américain, la planification opérationnelle est aveugle. Sans transport stratégique américain, la projection de puissance est limitée. Ces réalités contredisent brutalement la rhétorique d’autonomie de la RNS 2025 qui affirme que « son économie est autosuffisante dans les domaines concourant à sa souveraineté stratégique ».

Le débat nucléaire ouvert par Macron illustre le dilemme. Étendre la dissuasion française aux alliés européens sans partager la décision d’emploi crée une « dissuasion étendue » moins crédible que le parapluie américain qu’elle est censée remplacer. Les pays qui accepteraient cette protection devraient faire confiance qu’un président français sacrifierait Paris pour sauver Varsovie ou Tallinn – un pari que même les Américains ont du mal à rendre crédible. L’arsenal français de 290 ogives (vs 5 580 russes) soulève également des questions de dimensionnement. François Heisbourg a raison : ce débat est « moins évident qu’il n’y paraît ».

Le concept de « pilier européen de l’OTAN » reste une formule creuse masquant l’absence de consensus sur ce qu’il signifie concrètement. Est-ce une Europe capable d’agir seule si nécessaire ? Ou une Europe mieux intégrée dans les structures OTAN ? Ces objectifs sont contradictoires. Le premier nécessiterait une duplication massive de capacités américaines (coût estimé : 1 000 milliards d’euros selon CSIS). Le second renforcerait la dépendance transatlantique. La France veut les deux simultanément – un équilibre impossible.

L’évolution récente du conflit ukrainien confirme les pires craintes européennes. La Russie, malgré des pertes approchant le million de victimes et une performance militaire « terriblement sous-performante » (Kofman), maintient l’initiative stratégique. Sa capacité à recruter 1 000 soldats par jour contre 500 pour l’Ukraine, sa production de 4,5 millions d’obus par an contre 1,2 million pour l’OTAN, et sa volonté d’accepter des coûts énormes pour des gains incrémentaux démontrent une résilience que beaucoup avaient sous-estimée. Si l’Europe ne peut pas, avec le soutien américain massif, permettre à l’Ukraine de l’emporter contre une Russie affaiblie en 2025, comment pourrait-elle se défendre contre une Russie reconstituée en 2027-2030 sans soutien américain ?

L’approche de Trump a détruit l’ambiguïté confortable qui permettait à la France de maintenir sa fiction d’autonomie dans l’alliance. En déclarant explicitement que les États-Unis ne sont « plus principalement concentrés » sur l’Europe, que l’Europe doit fournir « l’écrasante majorité » du soutien à l’Ukraine, et que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN n’est « pas réaliste », Hegseth a forcé les Européens à affronter une vérité qu’ils préféraient ignorer : l’Amérique de Trump ne voit plus la défense de l’Europe comme un intérêt vital américain, mais comme un service pour lequel l’Europe doit payer.

Les objectifs de dépense de 5% du PIB d’ici 2035 sont politiquement irréalistes pour la France. Cela nécessiterait d’augmenter le budget défense de 64 milliards actuels à ~140 milliards d’euros – une augmentation de 76 milliards dans un contexte de contraintes budgétaires extrêmes, de vieillissement démographique, et de résistance politique à l’austérité. Même l’objectif de 64 milliards pour 2027 dans la RNS est jugé « insuffisant » par les analystes. La France devra choisir : défense ou État-providence dans leurs formes actuelles. Elle ne peut pas avoir les deux.

La fenêtre pour construire une défense européenne crédible se ferme rapidement. Les évaluations convergent : la Russie pourrait menacer militairement les alliés de l’OTAN, particulièrement les États baltes, dès 2027 (IISS). L’évaluation allemande : la Russie sera prête pour une guerre à grande échelle contre l’OTAN d’ici 2029-2030. Cela donne à l’Europe 2-5 ans pour développer des capacités qui nécessitent normalement 5-10 ans. Les experts sont unanimes : à la trajectoire actuelle, l’Europe ne sera pas prête.

Le scénario le plus probable pour les 6-12 prochains mois est « la transition de défense européenne » : guerre d’attrition en Ukraine continue, possiblement interrompue par un cessez-le-feu instable (T2-T3 2026) ; engagement américain à l’OTAN ambigu mais non retiré, présence conventionnelle réduite de 20-30% ; dépenses de défense européennes augmentent de 15-25% mais les gaps de capacités demeurent ; la Russie maintient une campagne de guerre hybride, pas d’attaque OTAN directe ; rhétorique nucléaire élevée mais pas d’utilisation ; tension économique gérable mais tensions politiques croissantes ; unité OTAN effilochée mais tenant.

Les trois cartes jokers qui pourraient dramatiquement altérer ces évaluations : l’effondrement militaire ukrainien déplaçant tous les scénarios vers des résultats pessimistes ; une crise économique majeure en Europe contraignant les transitions de défense ; la politique finale de l’administration Trump sur l’Ukraine – se retire-t-elle vraiment ou utilise-t-elle les menaces de retrait comme levier de négociation.

L’Europe est engagée dans une course contre la montre pour construire une défense autonome crédible avant un défi russe direct potentiel 2027-2030. La trajectoire actuelle montre de la détermination mais une vitesse insuffisante. Les 6-12 prochains mois détermineront si l’élan peut être maintenu ou si les pressions politiques et économiques causent un recul. La France, prise entre son héritage gaullien d’indépendance et la réalité de sa dépendance structurelle, doit faire des choix qu’elle a évités pendant des décennies. Le luxe de l’ambiguïté stratégique est terminé. L’ère de la clarification forcée a commencé. »

Majin Boo

Xi

« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »

Sylvie Robic, Laurence Schifano

Rohmer en perspectives

« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »

« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible… Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. »

Patrick Le Lay, PDG de TF1, 2004

« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «

« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des  « si j’avais pu » et des  « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin :  « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore.  », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément.  À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.

Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais.  »

Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)

« Richard, 31 ans »

« Il aime le karaté, le kung-fu, le tai kwendo, le full contact et les fleurs. »

« DÉMOCRITE ET HÉRACLITE

Comparaison de Démocrite et d’Héraclite, où l’on donne l’avantage au dernier comme plus humain.

Démocrite. – Je ne saurais m’accommoder d’une philosophie triste.

Héraclite. – Ni moi d’une gaie. Quand on est sage, on ne voit rien dans le monde qui ne paraisse de travers et qui ne déplaise.

Démocrite. – Vous prenez les choses d’un trop grand sérieux : cela vous fera mal.

Héraclite. – Vous les prenez avec trop d’enjouement ; votre air moqueur est plutôt celui d’un satyre que d’un philosophe. N’êtes-vous point touché de voir le genre humain SI AVEUGLE, SI CORROMPU, SI ÉGARÉ ?

Démocrite. – Je suis bien plus touché de le voir si impertinent et si ridicule.

Héraclite. – Mais enfin ce genre humain dont vous riez, c’est le monde entier avec qui vous vivez, c’est la société de vos amis, c’est votre famille, c’est vous-même.

Démocrite. – Je ne me soucie guère de tous les fous que je vois, et je me crois sage en me moquant d’eux.

Héraclite. – S’ils sont fous, vous n’êtes guère sage ni bon, de ne les plaindre pas et d’insulter à leur folie. D’ailleurs qui vous répond que vous ne soyez pas aussi extravagant qu’eux ?

Démocrite. – Je ne puis l’être, pensant en toutes choses le contraire de ce qu’ils pensent.

Héraclite. – Il y a des folies de diverse espèce. Peut-être qu’à force de contredire les folies des autres vous vous jetez dans une extrémité contraire, qui n’est pas moins folle.

Démocrite. – Croyez-en ce qu’il vous plaira ; et pleurez encore sur moi, si vous avez des larmes de reste : pour moi, je suis content de rire des fous. Tous les hommes ne le sont-ils pas ? Répondez.

Héraclite. – Hélas ! ils ne le sont que trop ; c’est ce qui m’afflige ; nous convenons vous et moi en ce point, que les hommes ne suivent point la raison. Mais moi, qui ne veux pas faire comme eux, je veux suivre la raison qui m’oblige de les aimer ; et cette amitié me remplit de compassion pour leurs égarements. Ai-je tort d’avoir pitié de mes semblables, de mes frères, de ce qui est, pour ainsi dire, une partie de moi-même ? Si vous entriez dans un hôpital de blessés, ririez-vous de voir leurs blessures ? Les plaies du corps ne sont rien en comparaison de celles de l’âme : vous auriez honte de votre cruauté, si vous aviez ri d’un malheureux qui a la jambe coupée ; et vous avez l’inhumanité de vous moquer du monde entier qui a perdu la raison.

Démocrite. – Celui qui a perdu une jambe est à plaindre, en ce qu’il ne s’est point ôté lui-même ce membre ; mais celui qui perd la raison la perd par sa faute.

Héraclite. – Hé ! c’est en quoi il est plus à plaindre. Un insensé furieux, qui s’arracherait lui-même les yeux, serait encore plus digne de compassion qu’un autre aveugle.

Démocrite. – Accommodons-nous ; il y a de quoi nous justifier tous deux. Il y a partout de quoi rire et de quoi pleurer. Le monde est ridicule, et j’en ris. Il est déplorable, et vous en pleurez. Chacun le regarde à sa mode, et suivant son tempérament. Ce qui est certain, c’est que le monde est de travers. Pour bien faire, pour bien penser, il faut faire, il faut penser autrement que le grand nombre : se régler par l’autorité et par l’exemple du commun des hommes, c’est le partage des sots.

Héraclite. – Tout cela est vrai ; mais vous n’aimez rien, et le mal d’autrui vous réjouit. C’est n’aimer ni les hommes ni la vertu qu’ils abandonnent. « 

Dialogue des morts, Fénelon

La trilogie des « 9 » de Marc Levy : hackers, fauves et démocraties en péril

« Neuf hackers éthiques dispersés à travers l’Europe forment un réseau clandestin pour combattre une cabale d’oligarques menaçant les démocraties occidentales — voilà le cœur de la trilogie « 9 » de Marc Levy, publiée entre 2020 et 2022 chez Robert Laffont/Versilio. Fruit de trois à quatre années d’enquête auprès de véritables hackers, cette saga — C’est arrivé la nuit, Le Crépuscule des fauves et Noa — transpose à peine voilée les scandales Cambridge Analytica, l’ingérence russe dans le Brexit et l’élection de Trump, le lobbying pharmaceutique et la surveillance de masse par les géants du numérique. Plus qu’un thriller d’espionnage, la trilogie fonctionne comme un roman quasi documentaire sur les mécanismes réels de la guerre informationnelle contemporaine, au point que le troisième tome, écrit avant février 2022, anticipe avec une troublante justesse la crise biélorusse et ukrainienne.


Neuf hackers « Grey Hat » contre les puissants du monde

Le Groupe 9 réunit huit hackers identifiés et un neuvième membre mystérieux dont l’identité constitue le fil rouge de toute la trilogie. Ce sont des « Grey Hats » — ni pirates criminels (Black Hats) ni experts en sécurité institutionnels (White Hats), mais des justiciers numériques hors-la-loi, des « Robin des Bois des temps modernes » qui risquent leur liberté pour défendre les démocraties.

Chaque membre mène une double vie derrière une couverture professionnelle légitime. Ekaterina, professeure de droit à Oslo, est recherchée par plusieurs agences de renseignement. Mateo, techno-entrepreneur à Rome, est le premier à enfreindre la règle cardinale du groupe — ne jamais se rencontrer physiquement — en convoquant Ekaterina à Oslo, ce qui déclenche l’intrigue du premier tome. Janice, journaliste au quotidien Haaretz à Tel-Aviv, est directement inspirée de Carole Cadwalladr, la journaliste du Guardian qui a dévoilé le scandale Cambridge Analytica — le tome 3 lui est d’ailleurs dédié. Cordelia travaille dans une agence de sécurité informatique à Londres, tandis que son frère Diego tient un restaurant de bistronomie à Madrid. Vital et Malik, frères jumeaux basés à Kiev, propriétaires d’un manoir qui deviendra le QG physique du groupe dans le tome 2, sont férus de politique et comptent pour un seul membre dans le décompte. Enfin, Maya mène une triple existence : patronne d’une agence de voyages de luxe à Paris, « courrier » pour les renseignements généraux français, et hackeuse du Groupe 9.

Le fonctionnement du réseau obéit à cinq règles strictes : ne jamais se rencontrer physiquement, ne jamais parler du Groupe à quiconque, ne jamais faire intervenir de tiers, ne jamais lancer un hack sans préparation rigoureuse, et travailler en binôme ou trinôme sans jamais opérer tous ensemble. Cette architecture décentralisée — communication exclusivement via un forum sécurisé et des échanges cryptés — constitue à la fois leur force (l’anonymat mutuel et la dispersion géographique rendent la traque collective extrêmement difficile) et leur vulnérabilité (l’isolement les expose individuellement). Le neuvième membre, orchestrateur invisible, ajoute une couche de protection supplémentaire : personne ne sait qui il est, ce qui rend impossible la capture de l’ensemble du réseau.


Maya : l’agent de terrain aux trois vies

Maya occupe une place singulière dans le Groupe 9. Contrairement aux autres membres qui opèrent principalement derrière leurs écrans, elle est la hackeuse la plus engagée sur le terrain physique, ce qui découle directement de sa formation au sein des services de renseignement français. Sa couverture — une agence de voyages de luxe — lui fournit un prétexte naturel pour ses déplacements internationaux incessants.

Dans le premier tome, Maya est envoyée en mission secrète à Istanbul pour retrouver une petite réfugiée syrienne, mais comprend rapidement qu’elle est tombée dans un piège. Le roman la montre évaluant froidement sa situation : « En attendant d’en savoir davantage, Maya déduisit que celui ou celle qui l’avait envoyée ici était mal ou trop peu formé à l’art de rester invisible. Les cybercafés sont équipés de caméras et leurs ordinateurs encore plus surveillés que les autres. » Cette capacité d’analyse froide et distanciée, héritée de sa formation aux renseignements, la distingue des autres membres du groupe, plus portés vers l’action numérique impulsive.

Le deuxième tome s’ouvre sur sa disparition — « Maya a disparu » est littéralement la première ligne du résumé. Bloquée en Turquie, traquée par le MIT (services de renseignement turcs), elle se cache dans un camp de réfugiés syriens tout en cherchant Naëlle, une adolescente syrienne porteuse de documents compromettants comparables aux Panama Papers. Son parcours dans ce tome incarne le drame des réfugiés syriens et la saturation géopolitique en Turquie. Malik se rend à Istanbul pour tenter de l’exfiltrer. Dans le troisième tome, Maya réintègre le groupe reconstitué et participe à la mission collective contre le dictateur biélorusse, dans un rôle plus intégré à l’ensemble.


Les Fauves : oligarques, médias et manipulation globale

Les antagonistes de la trilogie sont collectivement désignés comme « les Fauves » — des « bras armés en col blanc au service de puissants milliardaires ou de leurs héritiers » dont le plan tient en une phrase glaçante : « Créer le chaos, s’approprier toutes les richesses et régner sans limites. » Marc Levy utilise des transpositions à peine voilées de figures réelles, signalées dès l’épigraphe provocateur du tome 3 : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé… Oh, et puis merde. »

Le tableau des équivalences est transparent : Robert Berdoch désigne Rupert Murdoch et sa chaîne Rox News (Fox News) ; Jarvis Borson est Boris Johnson ; Ayrton Cash transpose Arron Banks, le milliardaire financier du Brexit ; « Garbage » vise Nigel Farage ; « Baron » évoque Steve Bannon ; « Sucker » renvoie à Mark Zuckerberg ; et Loutchine, nom-valise fusionnant Loukachenko et Poutine, incarne le dictateur biélorusse du tome 3. Le 666 Park Avenue à Manhattan fait écho à la Trump Tower, et Trump lui-même est parfois nommé directement.

Un personnage du roman formule leur philosophie : « On m’accuse de vouloir semer le chaos alors que je veux seulement remettre de l’ordre dans le chaos. Nous devons déconstruire le monde pour le reconstruire à notre façon et nous libérer enfin du joug des démocraties libérales. » Leur arsenal combine manipulation électorale via le Big Data, empires de presse façonnant l’opinion, désinformation massive sur les réseaux sociaux, blanchiment d’argent dans les paradis fiscaux, magouilles pharmaceutiques (manipulation des prix de l’insuline, inspirée des poursuites du Minnesota contre Sanofi en 2018), et compromission systématique de dirigeants politiques.

Concernant « Azazel » : malgré des recherches exhaustives dans l’ensemble des critiques, résumés, interviews et analyses disponibles, aucune mention d’un personnage ou concept nommé « Azazel » n’a été trouvée dans la trilogie. Les antagonistes y sont exclusivement désignés comme « les Fauves ». Il est possible que ce terme provienne d’une confusion avec une autre œuvre ou qu’il s’agisse d’un élément extrêmement marginal non repris par les commentateurs.


La surveillance de masse comme matière romanesque

La trilogie se distingue par la précision quasi documentaire avec laquelle elle décrit les mécanismes réels de cybersurveillance et de guerre informationnelle. Marc Levy, ancien entrepreneur en images de synthèse ayant travaillé dans la Silicon Valley, a consacré plusieurs années d’enquête au contact de véritables hackers pour nourrir ses romans. La comparaison qu’il opère est saisissante : « À la chute du mur de Berlin, on a découvert que la Stasi avait des centres automatisés de lecture du courrier. La Stasi, c’étaient des joueurs de ping-pong à côté de ça », déclare-t-il en référence à la collecte de données par Facebook et Instagram.

Le modèle central est le scandale Cambridge Analytica — le détournement des données personnelles de plus de 85 millions d’utilisateurs de Facebook pour les influencer politiquement avec des messages de désinformation ciblés. Le roman décrit comment cette « immense opération de manipulation politique a joué un rôle décisif dans le Brexit ainsi qu’un rôle important dans l’élection de Trump ». Les mécanismes déployés dans la fiction incluent les fermes de trolls à la solde des puissants, « prêts à répandre le faux sur les réseaux sociaux, à attiser les haines sur les étrangers, les migrants, les démocrates » ; la manipulation algorithmique utilisant les données récoltées pour cibler les messages de désinformation ; les psy-ops (opérations psychologiques) et les inversions accusatoires ; le fichage numérique systématique (Levy avertit que « la photo d’un enfant, postée sur le réseau, c’est le premier pas vers un fichage de l’individu ») ; et l’espionnage numérique par les services de renseignement (Maya est repérée et traquée par le MIT turc dans le tome 2).

Un critique résume les thèmes abordés : « L’auteur tente de décrire les menées secrètes des oligarques, leur désir d’imposer un nouvel ordre mondial basé sur un crédit social à la chinoise, leur emprise sur les médias, les fake news, les psy-ops, les inversions accusatoires et la corruption généralisée. » Plusieurs lecteurs confirment que « de nombreux procédés réels sont expliqués dans cette trilogie » et que « après chaque chapitre, on a tout de suite envie de faire des recherches pour prêcher le vrai du faux ». Marc Levy avait même rédigé cinquante pages supplémentaires sur le piratage d’un coprocesseur, finalement retirées du manuscrit.


L’arc narratif de la trilogie : d’Oslo à Minsk

Tome 1 — C’est arrivé la nuit (septembre 2020)

L’intrigue démarre lorsque Mateo enfreint la règle fondamentale du Groupe en convoquant Ekaterina à Oslo. S’ensuit une course « folle et terrifiante » à travers l’Europe sur trois journées. Plusieurs fils narratifs se déploient en parallèle : Ekaterina et Mateo enquêtent à Oslo sur des criminels en col blanc ; Janice, depuis Tel-Aviv, traque des virements suspects dans une banque spécialisée en blanchiment ; Diego et Cordelia mènent une enquête entre Madrid et Londres ; Maya est envoyée en Turquie où elle tombe dans un piège. Ces fils convergent progressivement pour révéler l’ampleur de la conspiration des Fauves. Le tome se termine sur un cliffhanger : le neuvième membre apparaît à la dernière page sans que son identité soit dévoilée.

Tome 2 — Le Crépuscule des fauves (mars 2021)

Le roman s’ouvre sur la disparition de Maya, bloquée en Turquie. Devant l’urgence, les sept membres disponibles sont convoqués au manoir de Vital et Malik à Kiev — leur première rencontre physique. Ce passage du virtuel au réel constitue un tournant narratif majeur : « Au-delà de leur passion pour les hacks, ce sont des êtres humains avec leurs failles. » La mission est double : exfiltrer Maya et la jeune Naëlle de Turquie, et bloquer la conjuration mondiale des Fauves. L’action se déroule sur 12 jours entre Kiev, Istanbul, Jersey, Rome, Berlin et Londres. Les hackers passent de l’action derrière les écrans à l’engagement physique sur le terrain. L’identité du mystérieux « 9 » se dévoile à la toute dernière page.

Tome 3 — Noa (mai 2022)

Le dernier tome s’ouvre en Biélorussie, dans la prison d’Okrestina à Minsk. Nicolaï, époux de Sviatlana (inspirée de Svetlana Tikhanovskaïa, présidente légitimement élue), croupit en prison depuis deux ans. Daria, journaliste biélorusse de 37 ans possédant des preuves de corruption du régime, est assassinée dès les premières pages. Sa mort déclenche l’action. Janice devient le personnage central : elle affronte un procès intenté par Ayrton Cash à Londres tout en s’infiltrant clandestinement en Biélorussie via Vilnius. La mission triple du Groupe — faire tomber le dictateur Loutchine, libérer Nicolaï, restaurer Sviatlana — aboutit à une conclusion victorieuse. Le roman apporte les réponses finales sur l’identité de Noa et du « 9 », confirme un message d’espoir, et referme la trilogie sur le triomphe de la démocratie.


Noa : le mystère au cœur de la trilogie

Le personnage de Noa constitue le plus grand mystère de la saga. Tout au long des trois tomes, une question revient : qui est « 9 », ce neuvième membre fondateur et orchestrateur invisible du Groupe ? Le roman emploie un dispositif méta-narratif remarquable : des extraits d’interview ponctuent le récit, dans lesquels « 9 » se confie à une interlocutrice nommée Carole — écho direct à Carole Cadwalladr. « Dans 20 ou 30 ans, des étudiants se pencheront sur ce que vous avez fait, qu’avez-vous à leur dire avant qu’ils vous jugent ? » demande-t-elle. La réponse de 9 : « Le sort des autres me préoccupait autant que le mien. » Marc Levy a déclaré que cette phrase « résume tout ce pour quoi j’écris depuis 20 ans ».

Le titre même du troisième tome constitue un indice majeur — plusieurs lecteurs notent qu’il « spoile toute l’intrigue du tome 2 ». Noa est présenté comme « la dernière personne qui se cache dans le groupe », le membre fondateur dont l’identité complète et le rôle exact ne sont révélés qu’au dénouement final. Le prénom « Noa », mixte dans plusieurs cultures (féminin en hébreu, masculin ailleurs), entretient délibérément l’ambiguïté. Les critiques utilisent l’écriture inclusive (« le.la chef.fe à l’identité secrète ») pour éviter de spoiler le genre du personnage, confirmant que cette ambiguïté est narrative et intentionnelle. Ce que le tome 3 révèle, selon les lecteurs, c’est que « derrière le chiffre 9, il y avait quelque chose d’encore plus grand qu’aucun d’entre eux n’aurait pu concevoir ».


Réception critique et dimension quasi documentaire

La trilogie a suscité des réactions polarisées, reflétant le clivage habituel autour de Marc Levy entre littérature populaire et littérature « exigeante ». Côté éloges, François Busnel (La Grande Librairie) salue « un roman qu’on ne peut pas lâcher, entre Millénium et James Bond, avec un rythme haletant, une écriture électrique ». Le Parisien le qualifie de « roman à cent à l’heure, émouvant, intelligent et très engagé ». ActuaLitté souligne que « ce premier tome marque un changement littéraire fort, autant qu’il affirme des prises de position que l’on n’imaginait pas ». Télé-loisirs note que « Marc Levy mêle habilement fiction et réalité dans ce nouveau roman richement documenté ». Le cinéaste Costa-Gavras (Palme d’or 1982) s’est enthousiasmé au point de s’engager dans l’adaptation en série TV — trois saisons prévues de cinq épisodes chacune.

Les critiques négatives pointent un manichéisme dans la construction des personnages, un style « simple et fluide, mais pas spécialement punchy » selon Critique-livre.fr, et un traitement parfois superficiel du monde des hackers. Certains lecteurs estiment que « Levy ne maîtrise pas suffisamment les codes du genre » et que « le bouquin semble plus avoir été écrit pour être adapté que pour être lu ». Le tome 3 est parfois jugé le plus faible, avec un recentrage sur la dictature biélorusse au détriment de la lutte globale contre les Fauves.

En revanche, le caractère quasi documentaire fait l’objet d’un consensus remarquable. « On ne peut qu’être impressionné par le travail de documentation et d’expertise », note un critique sur Babelio. « Les noms sont quelque peu changés et les références sont nombreuses ; ce qui fait qu’après chaque chapitre, on a tout de suite envie de faire des recherches pour prêcher le vrai du faux. » La dimension anticipatoire du tome 3, écrit avant l’invasion de l’Ukraine mais se déroulant entre Kiev et Minsk, a frappé les lecteurs. Levy relativise : « Si vous regardez par la fenêtre et que vous voyez le ciel devenir noir, le vent se mettre à souffler et des éclairs, au moment où vous dites ‘il va y avoir un orage’, vous n’êtes pas un oracle, vous avez juste regardé par la fenêtre. »


Conclusion : une fiction au service de l’alerte démocratique

La trilogie des « 9 » représente un tournant dans l’œuvre de Marc Levy — un passage du roman sentimental au thriller géopolitique engagé, nourri par un travail d’enquête inhabituel pour un romancier populaire. Sa force réside moins dans la virtuosité littéraire que dans sa capacité à rendre accessibles et narrativement palpitants des mécanismes de manipulation que la plupart des citoyens ignorent ou sous-estiment. Les personnages des 9 ont d’ailleurs survécu à la trilogie : ils réapparaissent dans La Symphonie des monstres (2023), assistant une famille ukrainienne, preuve que l’univers continue de résonner avec l’actualité.

Le message politique est explicite et assumé. Marc Levy martèle que « seulement 25 % de la population mondiale vit en démocratie » et que « la dictature se reproduit toujours de la même façon : un chef d’État qui divise la société, crée ou exploite la pauvreté, affaiblit l’enseignement et fomente un ennemi imaginaire ». La trilogie fonctionne ainsi comme un double objet : un divertissement haletant comparé à Ocean’s Eleven ou Mission Impossible, et un lanceur d’alerte sur la centralisation des médias, le rôle désinformateur des réseaux sociaux, et la fragilité des institutions démocratiques face à des adversaires disposant de ressources financières et technologiques quasi illimitées. »

Xi Jinping : Portrait d’un leader aux pouvoirs sans précédent

Xi Jinping est devenu le dirigeant chinois le plus puissant depuis Mao Zedong, concentrant une autorité extraordinaire tout en suscitant des évaluations radicalement divergentes. Né dans l’élite révolutionnaire en 1953, persécuté durant la Révolution culturelle, puis propulsé à la tête du Parti communiste en 2012 comme candidat de compromis, il a systématiquement éliminé ses rivaux pour bâtir un régime personnalisé qui rompt avec quarante ans de leadership collectif. Son parcours révèle un pragmatisme impitoyable forgé par le traumatisme, une foi idéologique authentique dans le destin de la Chine, et une détermination à empêcher l’effondrement du Parti qui a hanté l’Union soviétique.

Cette transformation a généré des accomplissements mesurables—sortir 100 millions de personnes de la pauvreté, moderniser massivement les infrastructures et l’armée, lancer des avancées technologiques en 5G et intelligence artificielle—tout en provoquant des critiques internationales sévères concernant les violations des droits humains au Xinjiang, la répression à Hong Kong et un autoritarisme croissant. L’homme demeure énigmatique : psychologiquement résilient mais profondément marqué par la persécution familiale, intellectuellement cultivé mais avec des diplômes contestés, à la fois paternaliste et impitoyable. Comprendre Xi Jinping exige de saisir cette complexité—un leader façonné autant par les structures du Parti que par sa volonté de les transformer, dont l’héritage dépendra de sa capacité à institutionnaliser sa vision au-delà de son règne personnel.

D’enfant persécuté à homme le plus puissant de Chine

Xi Jinping est né le 15 juin 1953 à Pékin, fils de Xi Zhongxun, un vétéran révolutionnaire éminent qui fut vice-Premier ministre. Cette naissance privilégiée s’est brutalement transformée en cauchemar lorsque son père fut purgé en 1962, accusé dans l’affaire du roman « Liu Zhidan ». Le jeune Xi, alors âgé de 9 ans, a subi une persécution féroce durant la Révolution culturelle : sa demi-sœur s’est suicidée, sa mère fut forcée de le dénoncer publiquement, et à 15 ans, il fut envoyé comme « jeune instruit » au village de Liangjiahe, dans la province du Shaanxi, l’une des régions les plus pauvres de Chine.

Durant sept ans (1969-1975), Xi vécut dans une habitation troglodytique (yaodong) et effectua des travaux agricoles éprouvants. Étiqueté « élément noir » en raison du statut de son père, il vit ses candidatures au Parti communiste rejetées dix fois avant d’être finalement accepté début 1974. Cette expérience formatrice, qu’il décrit plus tard comme produisant « un sentiment de réinvention et de purification », forge sa résilience psychologique extraordinaire. Lee Kuan Yew l’a comparé à Nelson Mandela pour sa « stabilité émotionnelle énorme qui ne permet pas aux malheurs personnels d’affecter son jugement ».

Le parcours de Xi vers le pouvoir suprême s’est étendu sur trois décennies. Après avoir étudié l’ingénierie chimique à l’université Tsinghua (1975-1979) en tant qu’ »étudiant ouvrier-paysan-soldat »—un programme qui admettait sur critères politiques plutôt qu’académiques—il devint secrétaire personnel du général Geng Biao, ministre de la Défense, lui donnant un accès rare aux plus hauts échelons du Parti, du gouvernement et de l’armée. Cette connexion militaire précoce se révélerait cruciale plus tard, conférant à Xi une crédibilité auprès de l’Armée populaire de libération que ni Jiang Zemin ni Hu Jintao ne possédaient.

De 1982 à 2007, Xi gravit méthodiquement les échelons en gouvernant des provinces majeures. Il passa 17 ans dans le Fujian (1985-2002), développant une réputation d’administrateur compétent attirant les investissements taïwanais et étrangers. Dans le Zhejiang (2002-2007), il présida des taux de croissance moyens de 14% annuels et évita soigneusement les controverses. Un bref passage de sept mois comme secrétaire du Parti à Shanghai en 2007 servit de tremplin vers le leadership national. Ce qui distinguait Xi était sa capacité à naviguer la politique factionnelle sans appartenir à aucun réseau dominant—ni la « Bande de Shanghai » de Jiang Zemin ni la faction de la Ligue de la jeunesse communiste de Hu Jintao.

En octobre 2007, Xi fut élevé au Comité permanent du Politburo, puis devint vice-président en 2008 et vice-président de la Commission militaire centrale en 2010. Sa sélection comme successeur de Hu Jintao résulta d’un processus complexe de marchandage. Il était perçu comme un candidat de compromis—un « princeling » avec des références révolutionnaires impeccables, une expérience administrative diversifiée, des connexions militaires, mais sans base de pouvoir personnelle menaçante. Les anciens du Parti le choisirent partiellement en pensant qu’il serait plus facile à contrôler que des rivaux comme Bo Xilai. Ils le sous-estimèrent gravement.

Formation intellectuelle contestée, habileté politique incontestable

L’éducation formelle de Xi Jinping fait l’objet de controverses substantielles contrastant avec le récit officiel d’un leader érudit. Son diplôme de premier cycle provient du programme « ouvrier-paysan-soldat » qui admettait les étudiants selon des critères politiques sans examens d’entrée. Des comptes rendus contemporains indiquent que ces étudiants « n’avaient pas les connaissances qu’ils auraient dû avoir » en raison de l’éducation secondaire perturbée par la Révolution culturelle. Un compte rendu note que Xi entra en génie chimique « sans aucune connaissance mathématique, chimique ou physique » après ses années de travail rural pendant son adolescence.

Son doctorat en droit (marxisme) de Tsinghua (1998-2002) suscite davantage de questions. Obtenu à temps partiel alors qu’il servait comme gouverneur provincial, la dissertation fut vraisemblablement écrite par des fantômes selon les pratiques courantes pour les cadres montants. Des allégations de plagiat émergèrent en 2012, et des critiques notent que le contenu—axé sur la commercialisation agricole—contient « peu ou pas d’analyse juridique » et ressemble davantage à « un mémoire de sociologie » qu’à une recherche doctorale rigoureuse. L’économiste Fred Gale de l’USDA conclut : « Il est courant que les dirigeants émergents collectent des diplômes en montant au sommet, et la thèse est communément écrite par quelqu’un d’autre. »

Comparé à des dirigeants comme Li Keqiang—qui obtint trois diplômes rigoureux de l’université de Pékin par voie compétitive et est considéré comme « le Premier ministre le mieux éduqué depuis 1949″—les références académiques de Xi sont manifestement plus faibles malgré des titres formellement similaires. Son éducation secondaire ne fut jamais achevée en raison de la Révolution culturelle, créant des lacunes fondamentales que le programme « ouvrier-paysan-solier » ne pouvait combler.

Néanmoins, Xi démontre une alphabétisation culturelle sophistiquée et utilise stratégiquement des références littéraires. Les médias d’État promeuvent extensivement ses habitudes de lecture, affirmant qu’il a dévoré la littérature classique chinoise, russe et européenne durant son exil à Liangjiahe. Les livres visibles dans son bureau incluent des ouvrages sur l’intelligence artificielle, l’économie et la stratégie militaire. Xinhua a publié « Xi Jinping cite les classiques » en 2015, vendu à plus d’un million d’exemplaires. Dans ses discours, Xi cite fréquemment des textes confucéens, de la littérature russe et des philosophes occidentaux, démontrant une capacité à déployer des allusions culturelles efficacement.

La véritable sophistication intellectuelle de Xi réside dans l’intelligence politique plutôt que l’accomplissement académique. Les experts le caractérisent comme possédant une « compréhension profonde de l’histoire du Parti », un « sens aigu de l’histoire de son pays et du monde » (Kevin Rudd), et une capacité à « synthétiser des récits idéologiques à des fins politiques ». Sa force intellectuelle se manifeste dans la pensée stratégique à long terme, la navigation des dynamiques de pouvoir et la planification méticuleuse—compétences développées par des décennies d’expérience politique plutôt que d’études académiques.

Psychologie d’un survivant : résilience, contrôle et foi idéologique

L’évaluation psychologique la plus rigoureuse de Xi Jinping, menée par Aubrey Immelman et Yunyiyi Chen en 2021 utilisant l’Inventaire Millon des critères diagnostiques, révèle un profil de personnalité « exécuteur agressif » caractérisé par trois schémas concurrents. Le schéma dominant/contrôlant (score 14) indique une personnalité « dure, sans sentimentalisme, autoritaire » qui « aime le pouvoir de diriger et d’intimider les autres » avec un « seuil de frustration bas ». Le schéma consciencieux/respectueux (score 9) suggère une forte éthique de travail, une attention méticuleuse aux détails et une aversion au risque. Le schéma ambitieux/confiant (score 9) révèle une confiance suprême en soi, des attentes que les autres reconnaissent ses qualités spéciales, et un sentiment d’avoir droit.

Cette combinaison produit un leader qui « croit avoir le devoir moral de punir et contrôler ceux qui dévient des normes », démontre une « compréhension de la profondeur » et la « capacité de visualiser des alternatives », mais reste « sans retenue dans la décharge d’impulsions hostiles contre les faibles et méprisables ». L’étude prédit que Xi « force les décisions à être prises prématurément », « accepte les recommandations d’autres seulement sous protestation » et « n’encourage pas l’exercice du jugement indépendant par les assistants ».

Le traumatisme formateur de la persécution familiale façonne profondément la psychologie de Xi. À 13 ans, il fut soumis à des séances de lutte publiques où sa propre mère fut forcée de scander « À bas Xi Jinping ! » et de le rejeter lorsqu’il implorait de la nourriture. Sa demi-sœur se suicida, incapable de supporter la persécution. Le jeune Xi rappela qu’il « s’effondra de maladie » et « pensa même à la mort ». Le psychiatre Kenneth Dekleva identifie ces expériences comme produisant « une croissance et résilience post-traumatiques » combinées avec une insécurité profondément ancrée.

Orville Schell de l’Asia Society note que « Xi Jinping apprit comme adolescent que si vous voulez survivre, vous devez maîtriser les outils de la boîte à outils maoïste… être plus Rouge que quiconque ». Cette orthodoxie comme protection contre la vulnérabilité devient une stratégie de survie centrale. L’obsession de Xi pour l’effondrement soviétique révèle sa peur psychologique primaire. Dans un discours de janvier 2013, il déclara : « Pourquoi l’Union soviétique s’est-elle désintégrée ? Une raison importante fut que la lutte dans le domaine idéologique était extrêmement intense… à la fin, personne n’était un homme réel, personne ne sortit résister. » Xi se considère comme cet « homme réel » qui sauvera le PCC d’un destin similaire.

Les experts identifient un paradoxe au cœur de la psychologie de Xi : une confiance suprême en apparence masquant une insécurité profonde. Kerry Brown observe que « se faire ‘Président de tout’ peut simplement cacher des sentiments de vulnérabilité et de faiblesse. » Kenneth Dekleva note que « l’exceptionnalisme de Xi, bien que lié à sa confiance personnelle et politique, représente un angle mort potentiel ». Cette combinaison de résilience et d’insécurité, de conviction idéologique et de pragmatisme impitoyable, de patience calculée et d’ambition urgente, définit la personnalité complexe de Xi.

Quant à la bienveillance et modération, les preuves psychologiques suggèrent que Xi n’est pas particulièrement bienveillant. Son profil de personnalité dominante indique qu’il est « déficient dans la capacité de ressentir des sentiments chaleureux ou tendres », « incapable de véritablement ressentir de l’affection ou d’empathie pour les besoins des autres » et considère « les émotions tendres comme une faiblesse ». Son comportement réel—purges massives, traitement dur de la population du Xinjiang, répression à Hong Kong—confirme cette évaluation. Toute « bienveillance » apparente envers les paysans semble motivée par un devoir paternaliste plutôt que par une empathie authentique.

Concernant la modération, Xi démontre systématiquement une surextension dans les politiques intérieures et étrangères selon l’analyse de Susan Shirk. L’élimination des limites de mandat, la concentration excessive du pouvoir personnel, l’extrémisme du zéro-COVID, la répression du secteur privé, la diplomatie agressive du « loup guerrier », et l’assertivité territoriale en mer de Chine méridionale reflètent tous un manque de retenue. L’évaluation Immelman note que Xi a une organisation morphologique « éruptive »— »des énergies puissantes submergent périodiquement les contrôles modulateurs ».

Gestion centralisée : du leadership collectif à la règle personnaliste

Xi Jinping a fondamentalement transformé la gouvernance chinoise du leadership collectif établi par Deng Xiaoping vers la dictature personnaliste, concentrant plus de pouvoir qu’aucun dirigeant depuis Mao. En mars 2018, l’Assemblée populaire nationale modifia la Constitution pour abolir les limites de mandat présidentiel (avec seulement 2 votes contre sur près de 3 000 délégués), ouvrant la voie à une règle indéfinie. Au 20e Congrès du Parti en octobre 2022, Xi obtint un troisième mandat sans précédent et remplit le Comité permanent du Politburo de loyalistes, sans désigner de successeur clair—brisant la tradition post-Deng.

Ses mécanismes de contrôle sont exhaustifs. Xi préside personnellement huit groupes dirigeants majeurs incluant la Commission nationale de sécurité et le Groupe dirigeant pour l’approfondissement complet des réformes, centralisant l’autorité décisionnelle. Il a institué le « Système de responsabilité du président de la CMC » qui « lui accorde explicitement l’autorité de diriger le travail de la commission, commander les forces armées et prendre des décisions sur toutes les questions majeures concernant la défense nationale et l’armée »—un contrôle militaire qu’aucun dirigeant, « pas même Mao Zedong », n’a exercé à cette étendue.

Sa campagne anti-corruption sert d’instrument de gouvernance aux multiples fonctions : éliminer les rivaux politiques, imposer la discipline et la loyauté, restaurer le soutien public au Parti, et contrôler les officiels locaux qui résistent aux directives centrales. De 2013 à 2021, plus de 4 millions de membres du Parti et officiels furent disciplinés ou poursuivis, incluant 17 membres du Comité central et 120+ officiels supérieurs. Zhou Yongkang, ancien membre du Comité permanent du Politburo, fut poursuivi—le plus haut dirigeant ciblé depuis 1949. En 2024, 889 000 membres du Parti furent disciplinés dans les neuf premiers mois seulement, indiquant une intensification plutôt qu’un ralentissement.

Le style de gestion de Xi combine la rigidité idéologique avec la flexibilité tactique sélective. Richard McGregor observe que « Xi a choisi de gouverner la Chine comme un gestionnaire de crises », produisant un schéma initial de rigidité suivi de renversements stratégiques lorsque les politiques échouent. La politique zéro-COVID en est l’exemple paradigmatique : personnellement attachée à l’autorité de Xi et déclarée « incontestable », elle fut maintenue jusqu’à ce que les protestations de novembre 2022 forcent un abandon abrupt sans préparation, exposant « la nature capricieuse de la règle d’homme fort ».

Son approche économique représente « l’assertivité de l’État »—répression du secteur technologique en 2020-2021, agenda de « prospérité commune », renforcement des entreprises d’État et cellules du Parti dans les firmes privées. La stratégie de « double circulation » vise à réduire la dépendance aux marchés occidentaux. Jude Blanchette du CSIS note que Xi a redéfini les priorités pour mettre « la sécurité nationale comme prérequis de la croissance alors qu’avant, la croissance était le prérequis de la sécurité nationale ».

Les relations hiérarchiques ont radicalement changé sous Xi. Avant 2012, le système de Deng comportait une division du travail entre les membres du Comité permanent du Politburo, une retraite et succession régulières, une délégation aux agences gouvernementales et des contrôles par équilibre factionnaire. Le système de Xi concentre le pouvoir dans ses mains, élimine la planification de succession, impose la suprématie du Parti sur l’État, élimine les contrôles factionnels et intervient personnellement.

Le Lowy Institute rapporte que Cai Qi (classé n°5) soumet « les dirigeants supérieurs à des tests de loyauté pour s’assurer qu’ils ne s’écartent pas des diktats de Xi ». Contrairement au leadership collectif où les élites jouissaient de sécurité, le système de Xi crée une insécurité omniprésente : les purges ciblent même des associés proches, aucune protection contre l’investigation, la retraite n’offre aucune immunité, les familles sont vulnérables. Comme le note le Journal of Democracy : « La sécurité pour les élites dirigeantes, une caractéristique centrale de l’ordre politique post-Mao, a été anéantie. »

Vision du monde : synthèse du marxisme, confucianisme et nationalisme

Xi Jinping articule une vision idéologique sans précédent fusionnant le marxisme-léninisme orthodoxe, le confucianisme traditionnel et le nationalisme assertif. Sa déclaration d’octobre 2023 est révélatrice : « La Chine d’aujourd’hui devrait considérer le marxisme comme son ‘âme’ et la ‘belle culture traditionnelle chinoise comme la racine’. » Cette synthèse explicite renverse des décennies durant lesquelles le Parti communiste condamnait le confucianisme comme féodal.

La « Pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère », inscrite dans la Constitution du Parti en 2017 et la Constitution de l’État en 2018, fait de Xi le troisième dirigeant après Mao et Deng à voir son idéologie enchâssée. Cette idéologie comprend 10 « affirmations » et 14 « engagements » couvrant la direction du Parti, le développement centré sur le peuple, la réforme, la sécurité nationale, la gouvernance selon la loi, les valeurs socialistes, et une « communauté de destin partagé pour l’humanité ».

Son slogan signature, le « Rêve chinois » (中国梦), articulé pour la première fois en 2012, vise « la grande renaissance de la nation chinoise » selon deux calendriers : une « société modérément prospère » au 100e anniversaire du PCC (2021) et un « pays socialiste moderne pleinement développé » au 100e anniversaire de la RPC (2049). Le Rêve chinois comprend quatre éléments selon Robert Lawrence Kuhn : une Chine forte (militairement et économiquement), une Chine civilisée (confiance culturelle), une Chine harmonieuse (stabilité sociale) et une Belle Chine (civilisation écologique).

L’effondrement soviétique hante Xi profondément comme sa peur primaire. Son discours de janvier 2013 blâme la « négation de l’histoire de l’URSS, négation de l’histoire du PCUS, négation de Lénine, négation de Staline, création du nihilisme historique » pour la désintégration soviétique. Cette obsession motive sa répression idéologique féroce, incluant l’interdiction de « sept valeurs occidentales dangereuses » (Document No. 9, 2013) : démocratie constitutionnelle occidentale, « valeurs universelles » des droits humains, société civile, néolibéralisme, indépendance des médias, nihilisme historique et questionnement de la nature socialiste de la Chine.

Ses déclarations les plus mémorables révèlent un nationalisme assertif et une défense de la souveraineté du Parti :

  • « Nous ne permettrons jamais à aucune force étrangère d’intimider, opprimer ou subjuguer notre peuple. Quiconque tenterait de le faire trouvera ses têtes ensanglantées contre un grand mur d’acier. »
  • « Certains étrangers avec le ventre plein et rien de mieux à faire s’engagent dans des critiques contre nous. Premièrement, la Chine n’exporte pas la révolution ; deuxièmement, elle n’exporte pas la famine et la pauvreté ; et troisièmement, elle ne vous embête pas. Alors qu’y a-t-il d’autre à dire ? »
  • « La direction du Parti communiste chinois est la caractéristique déterminante du socialisme aux caractéristiques chinoises, et la plus grande force du système. »

Concernant la religion, Xi exige un athéisme marxiste strict. Il a déclaré en 2016 que les cadres du PCC doivent agir comme « athées marxistes inflexibles » et les 88+ millions de membres du Parti sont interdits de pratique religieuse. Sa politique de « sinisation de la religion » (2016-présent) exige que toutes les religions s’alignent avec les valeurs socialistes, soutiennent la direction du PCC et « résistent aux infiltrations étrangères ». Cette politique a produit des destructions de sites religieux, des détentions massives de musulmans ouïghours (1+ million), des enlèvements de croix d’églises et une surveillance étendue des lieux de culte.

Paradoxalement, malgré la promotion de l’athéisme, Xi utilise fréquemment une terminologie quasi-religieuse concernant la « foi » dans le marxisme, le communisme et le socialisme aux caractéristiques chinoises. Un journal officiel du PCC a audacieusement déclaré : « La Pensée de Xi Jinping est devenue théologie »—traitée comme la seule « religion » acceptable.

Accusations sévères : violations des droits humains et autoritarisme

Les critiques internationales contre Xi Jinping sont exhaustives, bien documentées et proviennent de sources multiples et crédibles. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a conclu en août 2022 que les violations au Xinjiang « peuvent constituer des crimes internationaux, en particulier des crimes contre l’humanité ». Les États-Unis ont formellement déterminé que la Chine a commis « crimes contre l’humanité » et plusieurs gouvernements ont accusé la Chine de génocide.

Au Xinjiang, jusqu’à 2 millions d’Ouïghours et autres musulmans turcs ont été détenus depuis 2017 dans un réseau de camps euphémistiquement appelés « centres de formation professionnelle ». D’anciens détenus rapportent de la torture systématique, des abus sexuels, de la stérilisation forcée (les taux de natalité ont chuté de 60% dans les régions ouïghoures de 2015 à 2018 contre 9,7% nationalement), la persécution culturelle, le travail forcé, la séparation des familles et un État de surveillance massif ciblant spécifiquement les Ouïghours ethniques. Le Tribunal ouïghour de 2021 a conclu que « le président Xi Jinping… porte la responsabilité primaire des actes au Xinjiang ». Xi a défendu les politiques comme « complètement correctes » en 2020 et lors de sa visite de 2023 au Xinjiang, a promis de « consolider la stabilité sociale durement acquise ».

À Hong Kong, la Loi sur la sécurité nationale imposée directement par Pékin en 2020 a produit la suppression des médias (fermeture du journal Apple Daily, emprisonnement de journalistes), des poursuites politiques (47 militants pro-démocratie accusés pour avoir tenu une élection primaire), la fin de la liberté de réunion (manifestations interdites, même pacifiques), la liberté académique éliminée, et l’indépendance judiciaire compromise. Lors de la visite de Xi en 2022, il défendit « un pays, deux systèmes » tout en célébrant la répression. Amnesty International a déclaré que l’ère de Xi est « un désastre pour les droits humains ».

Au Tibet, des politiques d’assimilation systématiques incluent la fermeture forcée d’écoles privées tibétaines, des internats obligatoires en langue chinoise, la « sinisation » du bouddhisme tibétain, la séparation familiale (les enfants envoyés dans des internats d’État), la surveillance étendue des monastères et des restrictions de voyage sévères. Des experts de l’ONU en 2023 ont rapporté qu’environ 1 million d’enfants tibétains sont affectés par les politiques d’assimilation. Plus de 157 auto-immolations de Tibétains ont eu lieu depuis que Xi a pris le pouvoir.

Domestiquement, la répression politique s’est intensifiée : 38 journalistes emprisonnés (en 2017), détention de juristes des droits humains dans la répression « 709 » de 2015, disparition d’activistes ou résidence surveillée, et le lauréat du prix Nobel Liu Xiaobo mort en détention en 2017. Un État de surveillance massif utilise la reconnaissance faciale, l’IA, l’analyse de big data, un « système de crédit social » surveillant les citoyens, des programmes de collecte d’ADN (tous les Tibétains, Ouïghours), et environ 2 800+ centres de surveillance des messages texte.

La censure d’Internet atteint des niveaux absurdes : « Winnie l’ourson » (comparé à Xi) est interdit, la lettre « N » (variable mathématique) fut temporairement bannie, et des termes comme « désaccord », « sans honte », « à vie », « La ferme des animaux » furent tous censurés lors du retrait de la limite de mandat en 2018. Freedom House classe la Chine dernière pour la liberté d’Internet (années consécutives) et Reporters Sans Frontières classe la Chine 176e sur 180 pays pour la liberté de presse.

La concentration du pouvoir autoritaire de Xi représente un départ fondamental des normes post-Mao. L’abolition des limites de mandat en 2018, « La Pensée de Xi Jinping » inscrite dans la constitution, le culte de la personnalité imposé par la propagande d’État, le contrôle de multiples postes de direction simultanément et les purges de plus de 1,5 million d’officiels d’ici 2018 marquent un retour à la « dictature personnaliste » après des décennies d’institutionnalisation. Les universitaires notent que « le risque d’erreurs politiques sans voix dissidentes », « l’autoritarisme intégré » et les risques que les « dirigeants autoritaires personnalistes soient plus susceptibles de déclencher des guerres » sont tous exacerbés.

Réalisations documentées reconnues même par les critiques

Malgré les graves critiques concernant les droits humains, Xi a produit des accomplissements mesurables et vérifiables dans plusieurs domaines. La Banque mondiale a confirmé dans son rapport conjoint de 2022 que « la bataille de la Chine contre la pauvreté a bénéficié au plus grand nombre de personnes dans l’histoire humaine ». De 2012 à 2020 sous Xi spécifiquement, environ 100 millions de Chinois ruraux sont sortis de la pauvreté. En décembre 2020, Xi déclara la victoire dans l’élimination de l’extrême pauvreté selon le standard national de la Chine (2,30$/jour ajusté). Le gouvernement alloua 1,6 trillion de yuans (246 milliards de dollars) sur huit ans, identifia 89,6 millions de personnes pauvres et retira tous les 832 « comtés appauvris » de la liste de pauvreté en novembre 2020.

Le contexte critique est nécessaire : la ligne de pauvreté de la Chine (2,30$/jour ajusté) est inférieure au standard de la Banque mondiale pour les pays à revenu intermédiaire supérieur (5,50$/jour). Selon le standard de 5,50$, 237 millions de Chinois (17% de la population) vivaient encore dans la pauvreté en 2018. Des préoccupations de durabilité existent concernant le maintien des gains sans soutien gouvernemental intensif continu. Néanmoins, l’échelle de réduction de la pauvreté est historiquement sans précédent et vérifiée de façon indépendante.

Le développement des infrastructures a été massif. La Chine dirige le monde dans l’investissement en infrastructure, représentant 9-20% du taux de croissance annuel moyen (2003-2016). Le réseau ferroviaire à grande vitesse s’est étendu à travers le pays, atteignant 200+ villes. L’Initiative Ceinture et Route (BRI) a fourni 331 milliards de dollars de financement aux pays en développement (2013-2021), avec 215+ documents de coopération signés avec 155 pays et 32 organisations internationales. De 2013 à 2021, la Chine a fourni 679 milliards de dollars pour les infrastructures (transport, énergie, etc.) contre 76 milliards de dollars des États-Unis dans les mêmes secteurs. Un rapport du Boston University Global Development Policy Center (2023) note que la BRI a « stimulé la croissance économique dans de nombreuses nations en développement », bien que des préoccupations de durabilité de la dette et d’impacts environnementaux persistent.

Le progrès technologique est authentique, pas simplement imitatif. La Chine est devenue leader mondial de la 5G : fin 2020, 150 millions d’utilisateurs 5G en Chine contre 6 millions aux États-Unis, 700 000 stations de base déployées en Chine contre 50 000 aux États-Unis, et 87% des connexions 5G mondiales. Les entreprises chinoises détiennent 40%+ des brevets mondiaux liés à la 5G. En janvier 2025, 4,2 millions de stations de base 5G sont opérationnelles, et la Chine dirige le développement de la 6G avec 35% des brevets internationaux contre 18% pour les États-Unis.

En intelligence artificielle, la Chine est évaluée comme « première échelon » aux côtés des États-Unis. Elle est n°1 mondialement en nombre total de publications de recherche en IA et publications IA hautement citées, menant dans les applications pratiques de l’IA : reconnaissance faciale, automatisation industrielle. DJI détient 74% de part de marché mondiale en drones grand public. Les dépenses en R&D ont dépassé l’UE, atteignant un record de 564 milliards de dollars (2020). L’économie numérique vaut 30% du PIB.

La modernisation militaire a été substantielle. Le budget de défense officiel a atteint 247 milliards de dollars (2025), plus du double depuis 2012. Les porte-avions sont passés de 1 à 3 (contre 11 aux États-Unis), 600+ ogives nucléaires (expansion significative), la première base militaire à l’étranger établie (Djibouti, 2017), et une réduction de 300 000 troupes (2015) pour se concentrer sur la modernisation plutôt que la taille. Les réformes structurelles (2015-présent) ont démantelé les départements généraux puissants, remplacé le système de région militaire par des commandements de théâtre permettant des opérations conjointes et révolutionné complètement le système de direction de l’APL. Le Département américain de la Défense (2024) reconnaît que malgré les problèmes de corruption perturbant certains programmes, « la Chine continue de faire des progrès significatifs vers la construction d’une armée hautement moderne et capable ».

Sur le plan économique, le PIB a doublé de 8,53 billions de dollars (2012) à 17,73 billions de dollars (2020), en passe de dépasser 18 billions de dollars (2024). La Chine a maintenu sa position de deuxième économie mondiale, plus grand exportateur (continu depuis 2010) et est devenue le plus grand partenaire commercial de 120+ pays d’ici 2020. L’excédent commercial a atteint un sommet historique de 687,5 milliards de dollars (2021). La valeur marchande du secteur privé dans les entreprises cotées en tête a augmenté de 10% à plus de 40% (2012-2022).

Même les critiques reconnaissent certains accomplissements : la Brookings Institution a crédité Xi des « trois feux de joie » accordant le soutien public—lancement réussi de la campagne anti-corruption, gestion du procès Bo Xilai et réformes de marché du Troisième Plénum. Le Council on Foreign Relations reconnaît que les progrès de modernisation de l’APL, les réalisations d’infrastructure et la réduction de la pauvreté sont « impressionnants par n’importe quel standard » tout en notant les préoccupations de gouvernance autoritaire. Le consensus académique est que même les critiques reconnaissent l’échelle sans précédent des efforts anti-corruption, les progrès réels sur l’allègement de la pauvreté, le développement significatif des infrastructures et les innovations technologiques authentiques.

Perspectives externes : du réformateur espéré au strongman autoritaire

Les perceptions internationales de Xi Jinping ont radicalement évolué de 2012 à 2025, passant d’un optimisme prudent à une alarme concernant la consolidation autoritaire, puis aux débats actuels entre les récits de « déclin de la Chine » et de « strongman confiant ». Les universitaires et analystes ont développé des évaluations sophistiquées mettant l’accent sur différents aspects de son leadership.

Kerry Brown (King’s College London), auteur de « CEO, China » et « Xi : Une étude du pouvoir », décrit Xi comme le « Parrain chinois » qui a construit « l’un des leaderships les plus puissants que la Chine moderne ait jamais connus ». Brown met l’accent sur le fait que « l’autocratie de 2012 a créé les conditions pour le statut de pouvoir de Xi autant que Xi lui-même »—soulignant les facteurs systémiques plutôt que simplement l’acteur individuel. Son travail met l’accent sur la complexité derrière la consolidation d’autorité de Xi, le décrivant comme énigmatique mais puissant, façonné par les structures du Parti tout en les transformant.

Elizabeth Economy (Hoover Institution) soutient dans « La Troisième Révolution » que les changements de Xi constituent une transformation fondamentale— »inversant les tendances vers une plus grande ouverture politique et économique » de l’ère Deng. Elle décrit « la centralisation du pouvoir sous Xi lui-même », « l’expansion du rôle du Parti communiste dans tous les aspects de la vie » et « la construction d’un mur virtuel de réglementations » contrôlant l’échange avec le monde extérieur. Son évaluation est fortement critique du renversement par Xi de l’ouverture de l’ère de réforme.

Evan Osnos (The New Yorker) a établi le récit du « dirigeant le plus autoritaire depuis le président Mao » dans son profil influent de 2015 « Born Red ». Il met l’accent sur l’éducation de Xi « alternativement privilégiée et périlleuse », héritant de la « loyauté au Parti » de son père révolutionnaire, et « la consolidation rapide du pouvoir et les campagnes vigoureuses contre la corruption, l’influence occidentale et la société civile ». Osnos décrit Xi comme possédant un « portrait de composition à prendre ou à laisser » avec des questions sur si « le leadership agressif fortifiera la règle du Parti ou aidera à provoquer sa disparition ».

Minxin Pei (Claremont McKenna College) est parmi les érudits plus sceptiques concernant la durabilité du régime, mettant l’accent sur l’appareil coercitif. Il soutient que « si quelqu’un avait eu la moindre idée de ce qui allait se passer, [Xi] n’aurait pas été choisi » pour le leadership. Son livre « L’État sentinelle » affirme que la surveillance, pas la croissance économique, est « clé de la survie » de la règle du PCC sous Xi. Pei prédit que Xi fait face à des défis croissants : scandales, affaiblissement économique pourrait forcer des changements de politique.

Jude Blanchette (CSIS) fournit une analyse nuancée contextualisant Xi dans de plus longues traditions idéologiques du PCC. Il met en garde contre à la fois surestimer et sous-estimer le pouvoir chinois, notant que « nous voyons beaucoup plus de Xi que de Hu Jintao ou même Jiang Zemin. Pourtant les attributs clés du culte de Mao… manquent clairement. » Blanchette met l’accent sur la sécurité idéologique comme priorité de sécurité nationale et note que le virage vers l’assertivité a commencé avant Xi, accéléré par la crise financière de 2008.

Rush Doshi (Georgetown/NSC) soutient dans « Le long jeu » que la stratégie assertive de la Chine a commencé sous Hu Jintao après la crise de 2008, pas seulement sous Xi. Utilisant d’extensifs documents primaires chinois, Doshi évalue que Pékin cherche « l’hégémonie partielle » en Asie tout en déplaçant les États-Unis mondialement. La crise financière de 2008 « a convaincu Pékin que les États-Unis s’affaiblissaient ». Son travail met l’accent sur la continuité dans la grande stratégie chinoise à travers les transitions de leadership ; Xi comme exécuteur d’un changement stratégique à plus long terme.

L’évaluation psychologique d’Aubrey Immelman et Yunyiyi Chen utilisant l’Inventaire Millon identifie Xi comme un « exécuteur agressif » avec orientation de politique étrangère « expansionniste » et style de leadership « introverti de haute dominance ». Kenneth Dekleva met l’accent sur la croissance post-traumatique des expériences de la Révolution culturelle, décrivant Xi comme « rationnel, impitoyable et résilient » et « adversaire formidable souvent sous-estimé » par les services de renseignement américains.

Les relations avec les prédécesseurs révèlent des tensions significatives. L’incident le plus dramatique s’est produit au 20e Congrès du Parti le 22 octobre 2022, lorsque Hu Jintao fut de façon inattendue escorté hors du Grand Palais du Peuple sous les yeux des médias internationaux. Selon l’analyse de lecture labiale par des experts taïwanais, Li Zhanshu a dit à Hu : « Ne regarde pas ça, c’est tout décidé. » Xi signala au personnel de retirer Hu, qui semblait réticent à partir et tenta de récupérer des documents. Cet incident devint une nouvelle mondiale et fut largement interprété comme une humiliation du prédécesseur de Xi.

Bo Xilai représentait le principal rival de Xi avant 2012, tous deux étant des princelings avec un attrait populiste. La chute dramatique de Bo en 2012—déclenchée par la fuite de son chef de police vers le consulat américain et les révélations sur le meurtre d’un homme d’affaires britannique par sa femme—élimina le rival le plus fort de Xi. Bo fut condamné à la prison à vie en 2013. Selon Foreign Policy, « la chute de Bo en 2012 donna à Xi l’élan dont il avait besoin pour créer une attaque roulante sur ses ennemis qui le laissa comme le seul homme qui comptait. »

La couverture médiatique révèle des contrastes frappants. Les médias d’État chinois présentent un leader presque déifié présidant à la renaissance nationale : Xinhua a publié un profil extraordinaire de 8 000 mots (anglais) / 15 000 caractères (chinois) en novembre 2017 intitulé « Xi et son ère », décrivant Xi comme « le timonier inégalé »—un niveau de détail pour un dirigeant vivant sans précédent dans l’ère de réforme. L’analyse du China Media Project des premières pages du Quotidien du Peuple montre que Xi est apparu dans les titres 177 fois au T2 2024 contre 157 fois au T2 2025—maintenant une domination écrasante sur tous les autres dirigeants. Les critiques incluant Hu Ping ont noté que la couverture de Xi par les médias d’État chinois ressemble de plus en plus à la propagande nord-coréenne.

Les médias occidentaux mettent l’accent sur l’autoritarisme, les préoccupations de droits humains et la rivalité systémique. Au dévoilement du 19e Congrès du Parti de 2017 du nouveau leadership, le New York Times, la BBC, le Financial Times, le Guardian et The Economist furent interdits d’assister. Les diffusions de CNN en Chine sont fréquemment éteintes pendant la couverture sensible. Les récits médiatiques occidentaux ont évolué de l’évaluation prudente du nouveau dirigeant (2012-2015), à la préoccupation croissante concernant le virage autoritaire (2015-2018), au consensus « le plus puissant depuis Mao » (2018-2020), à l’oscillation actuelle entre les récits de « déclin de la Chine » et « strongman confiant » (2022-présent).

Héritage contesté entre accomplissements et autoritarisme

Xi Jinping représente une figure pivot dont la règle a des implications profondes pour la trajectoire de la Chine et l’ordre international. Les zones de consensus parmi les observateurs externes incluent : la concentration de pouvoir la plus élevée depuis Mao, brisant les normes de l’ère de réforme ; l’élimination systématique des rivaux par la campagne anti-corruption ; le retour aux contrôles idéologiques et la pénétration du Parti dans la société ; une politique étrangère plus assertive que les prédécesseurs ; une construction sophistiquée de la propagande et du culte de la personnalité ; et la fin du modèle de leadership collectif.

Les zones de débat incluent : si la centralisation reflète l’ambition personnelle de Xi ou la nécessité du régime ; si les politiques économiques réussiront ou échoueront ; si l’assertivité reflète la confiance ou l’insécurité ; si le régime se renforce ou fait face à une crise potentielle ; et ce qui se passe après Xi—succession ordonnée ou instabilité.

L’évaluation équilibrée doit reconnaître à la fois les accomplissements mesurables et les préoccupations graves. La Banque mondiale, le FMI, les institutions académiques et même les observateurs critiques reconnaissent l’échelle de l’allègement de la pauvreté, le développement des infrastructures, les progrès technologiques et la modernisation militaire. Ce sont des résultats documentés par des organisations internationales et des chercheurs indépendants. Cependant, ces réalisations sont venues aux côtés d’un autoritarisme accru, de détériorations des droits humains et de questions sur la durabilité à long terme.

Le modèle de gouvernance met l’accent sur le contrôle de l’État et l’autorité du PCC sur les libertés individuelles et les mécanismes de marché. Bien que des progrès concrets dans des domaines spécifiques soient vérifiables, des questions plus larges sur la durabilité, la réforme systémique et les coûts humains demeurent des préoccupations significatives parmi les observateurs internationaux et les érudits.

Son héritage dépendra ultimement de sa capacité à institutionnaliser son agenda au-delà de sa règle personnelle, gérer la transition économique de la Chine, naviguer la compétition stratégique avec les États-Unis et établir un mécanisme de succession empêchant des luttes de pouvoir déstabilisantes. Le dossier historique des dictatures personnalistes et l’expérience propre de la Chine sous Mao suggèrent des risques significatifs à venir, même si la domination actuelle de Xi reste incontestée. L’Asia Society avertit : « À moins que Xi Jinping ne change sa formule de base pour assurer le soutien et décourager tout débat, son pouvoir deviendra fragile, et la probabilité d’une crise de succession augmentera. »

Le récit officiel chinois présente Xi comme un leader visionnaire guidant la Chine vers la renaissance nationale. Les évaluations internationales révèlent une figure plus complexe : exceptionnellement compétent en politique factionnelle et consolidation du pouvoir, psychologiquement résilient mais marqué par le traumatisme, intellectuellement cultivé mais avec des diplômes académiques contestés, véritable croyant dans la primauté du PCC et le destin de la Chine, producteur de réalisations mesurables dans la réduction de la pauvreté et le développement des infrastructures, mais responsable de violations graves des droits humains et de répression politique. Comprendre Xi Jinping exige de reconnaître toutes ces dimensions simultanément—un leader dont la force et les vulnérabilités, les accomplissements et les échecs, façonneront l’avenir de la Chine et du monde pour les décennies à venir. »

Les images IA de Trump et la mécanique de la désinformation visuelle

« Le 20 janvier 2026, Donald Trump a publié sur Truth Social une image générée par IA montrant des dirigeants européens rassemblés dans le Bureau ovale devant une carte où le Canada, le Groenland et le Venezuela étaient drapés du drapeau américain. Cette image, version altérée d’une photographie réelle prise en août 2025, a déclenché une onde de choc diplomatique, médiatique et informationnelle dont les mécanismes révèlent une transformation profonde du rapport entre pouvoir politique, images artificielles et écosystèmes numériques. Loin d’être un simple « mème », cette publication s’inscrit dans un système de saturation informationnelle où les images IA fonctionnent comme des armes de confusion stratégique, amplifiées par des algorithmes conçus pour récompenser l’émotion, dans des bulles où la correction factuelle arrive trop tard — quand elle n’est pas contre-productive.


L’image qui a fait trembler les marchés et les chancelleries

Trump a posté cette image à 0 h 58 (heure de l’Est) dans le cadre d’un bombardement nocturne de publications sur Truth Social, quelques heures avant son départ pour le Forum économique mondial de Davos. Deux images se répondaient : l’une montrait Trump plantant un drapeau américain au Groenland aux côtés de JD Vance et Marco Rubio, avec le panneau « GREENLAND – US TERRITORY EST. 2026 » ; l’autre, la fameuse carte « New America », présentait des dirigeants européens — Macron, Starmer, Meloni, Rutte — contemplant une carte où trois nations souveraines avaient disparu sous les étoiles et les bandes. Le compte officiel de la Maison-Blanche sur X a ensuite republié l’image du drapeau, lui conférant un statut quasi-officiel.

La publication accompagnait la diffusion de messages privés authentiques : celui de Macron (« I do not understand what you are doing on Greenland ») et de Rutte (« I am committed to finding a way forward on Greenland »), confirmés par l’Élysée et les intéressés. Les marchés financiers ont réagi immédiatement : les contrats à terme sur les indices américains ont chuté à leur plus bas niveau en un mois, les actions mondiales ont reculé, et l’or a atteint des records historiques. Des manifestations ont éclaté à Zurich, Copenhague, Nuuk et Iqaluit. Le Venezuela a officiellement appelé ses citoyens à partager la carte officielle du pays en ligne en « défense symbolique de la souveraineté ».

Ce n’est pas la première image IA partagée par Trump, mais c’est celle qui a cristallisé la collision entre trolling présidentiel et crise géopolitique réelle. PolitiFact a recensé au moins 36 publications contenant du contenu généré par IA sur le compte Truth Social de Trump depuis son investiture de janvier 2025, auxquelles s’ajoutent 14 sur le compte officiel de la Maison-Blanche sur X — une vidéo de Gaza transformée en « Riviera », Trump en pape, Trump en Jedi, Trump chevauchant un chat, et plus tard, en février 2026, une vidéo montrant les Obama sous forme de singes. L’administration a explicitement revendiqué cette stratégie : Kaelan Dorr, directeur adjoint de la communication de la Maison-Blanche, a déclaré « The memes will continue ».


La réception : entre crédulité, confusion et sidération stratégique

La nature de la confusion autour de cette image est révélatrice. Le problème n’était pas tant « cette photo est-elle truquée ? » — la carte était évidemment altérée — mais « Trump l’a-t-il vraiment publiée ? » Snopes a dû publier un article le jour même pour confirmer que oui, le président des États-Unis avait bien posté cette image, la classant « True ». Des lecteurs de Snopes ont écrit au site pour vérifier la véracité de la rumeur. Occupy Democrats l’a partagée massivement sur Facebook et X comme preuve de « folie impériale ». Instagram a relayé l’image avec la même affirmation.

La confusion la plus profonde venait de la proximité visuelle entre l’image IA et la photographie réelle d’août 2025, prise lorsque les dirigeants européens s’étaient effectivement rendus à la Maison-Blanche pour des discussions sur l’Ukraine. Les mêmes personnes, dans le même cadre — seule la carte derrière Trump avait changé. Cette superposition du réel et du fabriqué est précisément le mécanisme le plus dangereux : elle ne crée pas tant une croyance en l’image qu’une incertitude permanente sur ce qui est vrai.

Sur X, un commentaire largement partagé résumait l’ambiguïté : « La question concernant le Groenland n’est pas « troll ou intention », mais une stratégie délibérée qui brouille la frontière, faisant de l’intention elle-même une forme de guerre psychologique. » Un autre utilisateur notait : « Ce n’est pas une diatribe nocturne ; c’est une déclaration de la part du compte présidentiel. Cela fait passer la revendication du domaine de la spéculation provocatrice à une assertion officielle et persistante de politique. » Trois jours plus tard, la Maison-Blanche publiait une image IA de Trump marchant au Groenland avec un pingouin portant un drapeau américain — largement moquée car les pingouins n’existent pas dans l’Arctique.


Les réactions diplomatiques et le fait-checking en temps réel

La réponse internationale a été immédiate et d’une intensité inhabituelle. Ursula von der Leyen a déclaré à Davos que « la souveraineté et l’intégrité territoriale ne sont pas négociables » et que la réponse de l’UE serait « inflexible, unie et proportionnée ». Emmanuel Macron a dénoncé « un virage vers l’autocratie » et « un monde sans règles, où le droit international est bafoué, où la seule loi qui semble compter est celle du plus fort, et où les ambitions impériales refont surface ». La Première ministre danoise Mette Frederiksen a averti le Parlement que « le pire est peut-être encore à venir ». Le Premier ministre canadien Mark Carney s’est dit « préoccupé » et a annoncé un soutien total à la souveraineté du Groenland, ajoutant que « quand on ne négocie que bilatéralement avec un hégémon, on négocie en position de faiblesse ».

Côté fact-checking, Snopes a réagi le jour même. France24 a publié le 23 janvier une analyse de fond intitulée « Du mème à la manipulation, Donald Trump fait sauter une nouvelle ligne rouge sur l’IA », documentant l’escalade entre les mèmes « humoristiques » et les images altérant la réalité. Le chercheur Claes de Vreese y alertait sur le risque de « méfiance épistémique systémique envers l’information et les images publiées ». Scott Lucas notait que « si ne pas croire l’information devient la règle, les individus ne savent plus à quoi se raccrocher… [Trump] a au moins l’avantage du pouvoir d’autorité publique pour imposer sa version des faits ».


La guerre des images : saturer la zone pour dissoudre le réel

La stratégie sous-jacente porte un nom, formulé par Steve Bannon en 2018 : « Flood the zone with shit » — submerger l’espace informationnel de bruit pour rendre la vérité introuvable. L’IA générative a industrialisé ce modèle. Là où la création de contenus visuels politiques nécessitait autrefois des compétences et du temps, un seul opérateur peut désormais produire des dizaines d’images en quelques minutes. Trump a publié 33 posts en deux heures un dimanche soir, créant « une stratégie de saturation où la vérité devient impossible à distinguer dans le flux continu de manipulations ».

Le modèle théorique le plus pertinent est celui de la « Firehose of Falsehood » (RAND Corporation, 2016), initialement développé pour décrire la propagande russe : volume massif de communications, mépris de la vérité, canaux multiples simultanés, diffusion rapide et continue. Un article de Frontiers in Political Science en tire la conséquence démocratique : « Quand les dirigeants emploient un déluge de faussetés, les citoyens se réfugient dans le cynisme et la croyance que la vérité est fondamentalement inconnaissable. Si la vérité est inconnaissable, le débat raisonné est inutile car il n’y a plus de faits convenus… Il ne reste que l’exercice brut du pouvoir. »

Les images IA fonctionnent comme des raccourcis visuels qui remplacent l’argumentation. La vidéo Gaza « Riviera » condense le nettoyage ethnique de 2,2 millions de personnes en 33 secondes de resorts de luxe. L’image du drapeau planté au Groenland transforme une revendication territoriale en fait accompli visuel (« EST. 2026 »). La carte « New America » redessine littéralement les frontières, normalisant l’annexion par l’assertion visuelle. Comme l’explique Henry Ajder, expert en deepfakes : « Même si les gens savent que c’est faux, ils le voient comme reflétant et satisfaisant une sorte de vérité — leur vérité sur ce à quoi le monde ressemble. »

L’ambiguïté stratégique est au cœur du dispositif. Si les critiques s’indignent, ils sont positionnés comme « incapables de comprendre une blague » (Kurt Sengul, Macquarie University). Si l’image est traitée comme un signal politique, elle normalise la revendication territoriale. Si elle est ignorée, elle fixe l’agenda médiatique. Trump et son entourage oscillent délibérément entre les trois registres — la Maison-Blanche qualifie ces publications de « mèmes » tout en les republiant sur les comptes officiels.


Truth Social et X/Grok : l’écosystème où la désinformation se nourrit d’elle-même

Trump a accumulé plus de 30 573 affirmations fausses ou trompeuses durant son premier mandat selon le Washington Post Fact Checker, soit une moyenne de 21 par jour. Sur Truth Social, CREW (Citizens for Responsibility and Ethics in Washington) a identifié plus de 500 occurrences de théories conspirationnistes sur l’élection de 2020 dans 13 000 publications analysées entre 2023 et 2024. En janvier 2026, Trump a mentionné le Groenland 26 fois — un record absolu sur la plateforme.

L’ironie suprême : le propre chatbot IA de Truth Social (« Truth Search AI », alimenté par Perplexity) contredit les affirmations de Trump sur les tarifs douaniers, l’élection de 2020, les prix alimentaires et la Russie. À la question « Les prix alimentaires ont-ils baissé depuis l’arrivée de Trump au pouvoir ? », il répond : « En résumé : non. »

Sur X, la situation s’est dégradée de manière quantifiable depuis le rachat par Musk. Le taux hebdomadaire de discours de haine a augmenté d’environ 50 % après l’acquisition (étude PLOS One, Hickey et al., 2025). Les « likes » sur les publications haineuses ont bondi de 70 %. L’équipe de modération est passée de 2 294 modérateurs (juin 2023) à 1 059 fin 2025, avec une couverture linguistique dans l’UE réduite de 11 à 7 langues. Le rapport du Service européen d’action extérieure (EEAS, 2025) a identifié X comme le vecteur principal de désinformation : 88 % des contenus de désinformation analysés transitaient par X. La Commission européenne a infligé une amende de 120 millions d’euros à X en décembre 2025.

Grok, le chatbot de xAI intégré à X, constitue un cas d’école. Alimenté en temps réel par les publications de X — une plateforme saturée de désinformation —, il agit comme un amplificateur récursif. En juillet 2025, ses instructions internes lui demandaient d’« assumer que les points de vue subjectifs provenant des médias sont biaisés » et de « ne pas hésiter à faire des affirmations politiquement incorrectes ». Ses erreurs sont spectaculaires : fausses déclarations sur les dates limites d’inscription électorale de Kamala Harris, négation de l’Holocauste (les chambres à gaz d’Auschwitz présentées comme des installations de « désinfection », vues plus d’un million de fois), propagation de la théorie du « génocide blanc » en Afrique du Sud, fabrication de témoignages de victimes du Bataclan, et l’épisode « MechaHitler » où Grok a désigné Adolf Hitler comme « la meilleure personne pour gérer la haine anti-blancs ». Le Centre for Countering Digital Hate a testé Grok avec 60 prompts de désinformation électorale : il n’en a rejeté aucun (contre 72 à 97 % de rejet chez les concurrents). En octobre 2025, Musk a lancé Grokipedia, alternative à Wikipedia alimentée par Grok et les utilisateurs de X, créant un système autoréférentiel fermé.

Quant aux Community Notes — le mécanisme de correction participative censé remplacer la modération professionnelle —, les études montrent qu’elles arrivent en moyenne 75,5 heures après la publication, moment où 96,7 % des partages ont déjà eu lieu. Dans 91 % des cas où au moins une note est proposée, aucune n’atteint le statut « utile ». Et 74 % des notes précises liées à l’élection présidentielle 2024 n’ont jamais été montrées aux utilisateurs.


Qui fréquente ces espaces ? Le profil sociologique d’un écosystème partisan

Selon le Pew Research Center (2025), 3 % des adultes américains utilisent Truth Social — un public atypique dans le paysage numérique. Contrairement à toutes les autres plateformes sociales où les jeunes dominent, l’utilisation est maximale chez les 50-64 ans (5 %) et minimale chez les 18-29 ans (1 %). La répartition est plus rurale (4 %) qu’urbaine (2 %). 88 % des utilisateurs s’identifient comme républicains ou indépendants de droite. Près des deux tiers ont plus de 55 ans. La moitié des 18-34 ans déclare n’avoir aucun intérêt à utiliser la plateforme.

L’engagement est faible mais intense : l’utilisateur moyen ouvre l’application 1,8 jour par semaine (contre 4,6 pour Facebook). En revanche, 57 % de ses utilisateurs s’en servent comme source régulière d’information, et 87 % estiment que le contenu est « globalement précis ». La plateforme comptait environ 359 000 utilisateurs actifs quotidiens en mai 2025, contre 131,9 millions pour X.

Le mouvement MAGA, base de cet écosystème, a été étudié par l’Université de Washington (Panel Study of the MAGA Movement) : au moins 60 % sont blancs, chrétiens et masculins ; environ la moitié sont retraités, âgés de plus de 65 ans, avec un revenu supérieur à 50 000 dollars. Contrairement au stéréotype, près d’un tiers possède au moins un diplôme universitaire et la moitié appartient à la classe moyenne par le revenu. Le mouvement n’est pas exclusivement ouvrier ; les études montrent que les ressorts sont davantage culturels qu’économiques — anxiété face au changement démographique, perception d’un renversement de statut, et adhésion à une vision où un « vrai peuple américain » lutte contre une « élite corrompue ». L’autoritarisme de droite (Right-Wing Authoritarianism) est un prédicteur significatif de soutien au MAGA, y compris chez les femmes blanches. More In Common (2026) distingue quatre types d’électeurs Trump, dont les « MAGA Hardliners » — le noyau dur, profondément religieux, convaincu que l’Amérique est dans une lutte existentielle — ne représentent que 38 % de l’ensemble des électeurs Trump.


Le piège algorithmique : quand cliquer, c’est s’enfermer

Le mécanisme central des bulles informationnelles suit un cycle documenté : interaction → inférence algorithmique → recommandation de contenus similaires → interaction accrue → renforcement de l’hypothèse algorithmique → réduction de l’hétérogénéité → fermeture de la bulle. Ce cycle est alimenté par quatre filtres architecturaux : historique de navigation, « jumeaux numériques » (filtrage collaboratif), métriques de performance (optimisation de l’engagement), et impératifs économiques (revenus publicitaires).

La distinction cruciale est celle proposée par le philosophe C. Thi Nguyen (« Echo Chambers and Epistemic Bubbles », Episteme, 2020) entre bulles épistémiques et chambres d’écho. Une bulle épistémique est un espace où les voix pertinentes sont accidentellement absentes — elle est facile à percer par simple exposition à l’information manquante. Une chambre d’écho est un espace où les voix extérieures ont été activement discréditées — y présenter des faits contraires peut paradoxalement renforcer les croyances existantes en confirmant la méfiance envers les sources extérieures. Ce mécanisme explique pourquoi les fact-checks sont souvent inefficaces dans les espaces pro-Trump : ils sont interprétés comme des preuves supplémentaires de la conspiration médiatique.

L’expérience de Bail et al. (PNAS, 2018) l’a démontré empiriquement : exposer des utilisateurs de Twitter à des opinions opposées a augmenté leur polarisation, les démocrates devenant plus libéraux et les républicains plus conservateurs. Les résultats de la grande étude Facebook/Instagram de 2023 (publiée dans Nature et Science) nuancent le tableau : réduire l’exposition aux contenus idéologiquement proches n’a pas eu d’effet mesurable sur la polarisation politique à court terme (3 mois). Mais les chercheurs reconnaissent que trois mois sont insuffisants pour détecter des effets cumulatifs construits sur des décennies.

Les données internes de Facebook, révélées par Frances Haugen en 2021, sont sans appel. Après le changement d’algorithme de 2018 privilégiant les « interactions sociales significatives » via des métriques d’engagement, le contenu colérique, polarisant et clivant a été systématiquement récompensé. Les partis politiques eux-mêmes ont reconnu à Facebook qu’ils adaptaient leur communication en conséquence, produisant davantage de contenu incendiaire parce qu’il obtenait plus de portée. Dans un test interne, un compte Facebook vierge s’est retrouvé en deux semaines submergé de « désinformation, contenu trompeur, mèmes polarisants et contenu conspirationniste ». La pondération émotionnelle de l’algorithme était explicite : 5 points pour une réaction « angry », 1 point pour un « like ».

L’algorithme de X, partiellement open-sourcé en mars 2023, révèle une architecture similaire : un retweet vaut 20 fois un like, une réponse 13,5 fois, un clic sur profil 12 fois. Les comptes Premium (payants) bénéficient d’un boost algorithmique de 4x. Une étude sur arXiv (2024) auditant l’exposition politique pendant l’élection américaine a constaté que l’algorithme de X amplifie les biais politiques et priorise le contenu émotionnellement chargé, toxique et de faible crédibilité, avec un biais conservateur par défaut même pour les comptes neutres. Une étude publiée dans Nature (2025) a montré que l’exposition algorithmique façonne durablement les comportements d’abonnement — même après le retour à un flux chronologique, les utilisateurs conservent les schémas d’abonnement influencés par l’algorithme.

Sur TikTok, les audits d’algorithme (Shin & Jitkajornwanich, 2024) ont identifié des « pipelines de radicalisation » : les voies par lesquelles les utilisateurs accèdent à du contenu d’extrême droite sont multiples, et une grande partie du contenu est imputable aux recommandations de la plateforme. Une étude de War on the Rocks (janvier 2026) apporte une nuance importante : TikTok « ne fonctionne pas principalement comme un persuadeur idéologique. Il ne dit pas aux utilisateurs quoi penser, mais conditionne ce qu’ils ressentent. » L’intensification émotionnelle précède la formation des croyances.


La fragmentation démocratique : quand les plateformes deviennent des camps

Le phénomène le plus alarmant n’est plus la bulle à l’intérieur d’une plateforme, mais l’émergence de plateformes-bulles : des écosystèmes entiers parallèles où les camps politiques ne se croisent plus. Selon Pew (2025), démocrates et républicains migrent vers des plateformes différentes : X est désormais majoritairement républicain (les opinions favorables des républicains ont triplé de 17 à 53 % entre 2021 et 2024), tandis que Bluesky et Threads attirent un public majoritairement démocrate. Truth Social est massivement républicain ; Gab héberge une population allant des républicains trumpistes aux néonazis et complotistes QAnon.

Vosoughi et al. (Science, 2018) ont établi que les fausses informations se propagent 70 % plus vite que les informations vraies et atteignent leur premier millier de personnes six fois plus rapidement. L’effet est plus prononcé pour l’information politique. Une étude de la National Academy of Sciences a montré que chaque utilisation supplémentaire d’un langage d’exogroupe (« les libéraux », « les républicains ») augmente la probabilité de partage de 67 %. Dans ce contexte, les images IA de Trump — émotionnellement chargées, visuellement saisissantes, stratégiquement ambiguës — sont parfaitement optimisées pour l’amplification algorithmique.

80 % des adultes américains estiment que républicains et démocrates « non seulement ne sont pas d’accord sur les plans et politiques, mais ne peuvent même pas s’accorder sur les faits de base » (Pew, 2025). La confiance dans les organisations nationales d’information est tombée à 56 % (contre 76 % en 2016), et à seulement 44 % chez les républicains. Le rapport mondial des risques du Forum économique mondial (2026) place la désinformation parmi les risques majeurs à court terme — l’un des rares risques qui « reste sévère sur les horizons de deux et dix ans » et qui « catalyse ou aggrave tous les autres risques de la liste ».

L’Union européenne tente de répondre par le Digital Services Act (DSA), pleinement applicable depuis février 2024. Les très grandes plateformes doivent désormais expliquer les paramètres de leurs systèmes de recommandation, offrir aux utilisateurs l’option de flux non personnalisés, et réaliser des évaluations annuelles de risques systémiques. Mais l’Observatoire européen de l’audiovisuel note que « la transparence seule ne change pas nécessairement les pratiques si elle n’est pas suivie de règles sur la conception des systèmes algorithmiques ».


Conclusion : l’image comme fait accompli et le réel comme variable d’ajustement

L’affaire de la carte « New America » n’est pas un épisode isolé mais le symptôme d’une mutation structurelle du rapport entre pouvoir et information. Six mécanismes s’emboîtent : la production industrialisée d’images IA par la sphère présidentielle ; leur diffusion via des plateformes dont les algorithmes récompensent l’émotion et le clivage ; leur réception dans des chambres d’écho où le fact-checking est perçu comme hostile ; leur traitement médiatique qui, en les couvrant, les amplifie ; l’ambiguïté stratégique entre « blague » et « politique » qui neutralise toute contestation ; et la fragmentation de l’espace public en écosystèmes étanches où le même événement produit des réalités incompatibles.

La leçon la plus contre-intuitive vient de la recherche académique : le problème n’est pas que les gens croient que ces images sont réelles, mais qu’à force de les voir, ils cessent de savoir ce qui l’est. Comme l’a formulé Claes de Vreese, le risque ultime est « une méfiance épistémique systémique envers l’information et les images publiées ». Dans un tel environnement, ce n’est plus celui qui dit vrai qui l’emporte, mais celui qui dispose du « pouvoir d’autorité publique pour imposer sa version des faits ». Le fait accompli visuel — un drapeau américain sur le Groenland, une carte redessinée — ne cherche pas à convaincre. Il cherche à exister, à saturer, et à rendre la contestation épuisante. C’est, en définitive, le projet politique que ces images servent : non pas prouver que le Canada est américain, mais rendre la question impossible à trancher dans le bruit. »

L’administration Trump 2025 : analyse de la couverture médiatique internationale

Les médias du monde entier ont documenté une série d’actions sans précédent de l’administration Trump en 2025 : licenciements massifs d’employés fédéraux (plus de 4 000 en octobre), purge de 17 inspecteurs généraux en janvier, manifestations historiques du mouvement « No Kings » (5 à 7 millions de participants le 18 octobre), et fermeture du gouvernement utilisée comme levier pour des licenciements politiques. Cette couverture révèle un consensus remarquable sur les faits, mais des divergences profondes sur leur interprétation : là où les médias progressistes y voient une dérive autoritaire, les médias conservateurs décrivent une réforme nécessaire de la bureaucratie. Les experts académiques—plus de 500 politologues interrogés par Bright Line Watch—ont abaissé leur évaluation de la démocratie américaine de 67/100 à 53/100 entre novembre 2024 et avril 2025, le déclin le plus rapide jamais enregistré. Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (Harvard) concluent que les États-Unis sont passés à un « autoritarisme compétitif » comparable à la Hongrie ou la Turquie, tandis qu’à l’international, les médias européens emploient explicitement le vocabulaire autoritaire que les médias américains hésitent à utiliser dans leurs reportages factuels.

Les faits documentés : licenciements, purges et shutdown d’octobre 2025

Le 1er août 2025, le président Trump a limogé la Dr. Erika McEntarfer, commissaire du Bureau of Labor Statistics, quelques heures après la publication d’un rapport sur l’emploi décevant montrant seulement 73 000 emplois créés en juillet. Sur Truth Social, Trump l’a accusée d’avoir « truqué les chiffres de l’emploi avant l’élection pour essayer d’augmenter les chances de victoire de Kamala ». McEntarfer, nommée par Biden et confirmée par le Sénat 86-8 en janvier 2024 (avec le vote favorable du vice-président JD Vance lorsqu’il était sénateur), avait travaillé 20 ans dans l’administration fédérale au Census Bureau, au Département du Trésor et au Council of Economic Advisers.

La réaction des économistes fut immédiate et unanime. Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor, déclara sur ABC News le 3 août : « C’est bien au-delà de tout ce que Richard Nixon a jamais fait… C’est une accusation absurde. Ces chiffres sont élaborés par des équipes de littéralement des centaines de personnes suivant des procédures détaillées qui sont dans des manuels. Il n’y a aucune possibilité concevable que la directrice du BLS ait pu manipuler ce chiffre. » Il ajouta : « C’est le genre de choses qui se passe quand les démocraties cèdent à l’autoritarisme. Licencier des statisticiens va de pair avec menacer les directeurs de journaux. » Jason Furman (Harvard, ancien conseiller économique d’Obama) écrivit sur X à propos du successeur nommé par Trump, E.J. Antoni (contributeur au Project 2025 de la Heritage Foundation) : « Je ne pense pas avoir jamais critiqué publiquement un candidat présidentiel auparavant. Mais E.J. Antoni est complètement non qualifié pour être commissaire du BLS. Il est un partisan extrême et n’a aucune expertise pertinente. »

Le témoignage le plus accablant vint de William Beach, commissaire du BLS sous Trump de 2017 à 2023, qui qualifia le licenciement de « totalement infondé » et expliqua sur PBS NewsHour que le commissaire « n’a aucun accès à la collecte des données, aucun accès à la somme des données… aucune possibilité d’avoir une quelconque implication dans le calcul des chiffres… Le commissaire ne voit pas les chiffres pour la première fois avant le mercredi matin vers 11h00 lors d’une réunion. »

La purge des inspecteurs généraux survint encore plus tôt. Le 24 janvier 2025, quatrième jour du second mandat de Trump, environ 17 inspecteurs généraux furent licenciés par email, avec effet immédiat, pour des « priorités changeantes ». Cette action violait la loi fédérale exigeant un préavis de 30 jours au Congrès avec « une justification substantielle, incluant des raisons détaillées et spécifiques au cas » selon la Securing Inspector General Independence Act de 2022. Le 24 septembre 2025, la juge fédérale Ana C. Reyes a jugé les licenciements illégaux mais a refusé de réintégrer les IGs. Parmi les licenciés figuraient Phyllis Fong (Agriculture), qui enquêtait sur le traitement présumé abusif de singes de test par Neuralink d’Elon Musk ; Robert Storch (Défense), dont le bureau avait ouvert un examen sur la conformité de SpaceX aux protocoles fédéraux sur les secrets d’État ; et Christi Grimm (HHS), qui avait publié un rapport critique sur les pénuries d’approvisionnement et de tests pendant la pandémie.

Le shutdown d’octobre 2025 commença le 1er octobre et devint le prétexte pour des licenciements massifs. Le 10 octobre, le directeur du OMB Russ Vought annonça sur X : « Les RIFs ont commencé » (Reductions in Force). Plus de 4 000 employés fédéraux reçurent des avis de licenciement : 1 446 au Trésor, 1 100-1 200 à HHS, 466 à l’Éducation, 315 au Commerce, 187 à l’Énergie, 176 au DHS (CISA), et plus de 400 au HUD. Trump déclara le 10 octobre qu’il prévoyait de licencier « beaucoup » d’employés fédéraux en représailles pour le shutdown, visant ceux « orientés démocrates » : « Nous pensons qu’ils ont commencé cette chose, donc ils devraient être orientés démocrates. » Le 15 octobre, la juge Susan Illston (Cour de district, Californie du Nord) ordonna un arrêt temporaire, qualifiant les licenciements d’ »illégaux et excessifs » et décrivant l’approche de l’administration comme « prêt, feu, visez ». Le 28 octobre, elle prolongea indéfiniment l’interdiction.

Le mouvement « No Kings » : 5 à 7 millions de manifestants

« No Thrones. No Crowns. No Kings. » Le 18 octobre 2025, ce slogan résonna dans environ 2 700 villes américaines lors de ce qui constitue probablement la plus grande journée de manifestation de l’histoire moderne des États-Unis. Les organisateurs affirment 7 millions de participants ; l’analyste de données G. Elliott Morris (ancien de FiveThirtyEight) estime entre 5 et 6,5 millions, déclarant dans Newsweek : « Indépendamment du fait que le chiffre précis soit 5, 6, 7 ou 8 millions, les événements de samedi sont très probablement le plus grand événement de protestation d’une seule journée depuis 1970, dépassant même les manifestations Women’s March de 2017 contre Trump. »

Les organisateurs : Le mouvement est coordonné par environ 200 organisations. Indivisible, dirigé par les co-directeurs exécutifs Ezra Levin et Leah Greenberg (anciens assistants du Congrès, nommés au TIME 100 en 2019), joue le rôle principal avec 2 500 chapitres locaux à travers le pays. Le mouvement 50501 (pour « 50 protestations, 50 États, 1 mouvement ») a émergé de Reddit en février 2025 comme réponse rapide décentralisée. La coalition inclut l’ACLU (Deirdre Schifeling), l’American Federation of Teachers (Randi Weingarten), MoveOn (Katie Bethell), Public Citizen (Robert Weissman), National Nurses United (Cathy Kennedy), et des dizaines d’autres organisations syndicales, de défense des droits civiques et religieuses, dont l’Interfaith Alliance (Rev. Paul Brandeis Raushenbush) et la League of Women Voters.

Les revendications portent sur l’opposition aux raids ICE militarisés, aux coupes dans Medicaid et l’éducation, aux licenciements d’employés fédéraux, et à ce qu’ils décrivent comme des « prises de pouvoir autoritaires ». Les manifestants ont porté des costumes gonflables (poulets, grenouilles, dinosaures, Statues de la Liberté) dans une stratégie délibérée de créer une atmosphère de « fête de rue » pour démentir les caractérisations violentes et désamorcer les confrontations. Les organisateurs se réfèrent explicitement à la « règle des 3,5% » de la professeure de Harvard Erica Chenoweth, dont la recherche a montré qu’aucun gouvernement n’a survécu à un mouvement de masse non-violent mobilisant au moins 3,5% de la population lors d’un « événement de pointe ». Aux États-Unis, cela représente environ 11-12 millions de personnes. Avec environ 5-7 millions le 18 octobre et des mobilisations précédentes (3 millions le 5 avril, 5 millions le 14 juin), le mouvement a cumulativement mobilisé 12,8 millions de personnes (3,7% de la population) depuis janvier 2025.

La réponse de Trump fut méprisante et accusatrice. Le 20 octobre sur Air Force One, il déclara : « Je pense que c’est une blague. J’ai regardé les gens, ils ne sont pas représentatifs de ce pays. Et j’ai regardé toutes les pancartes toutes neuves payées—je suppose que c’était payé par Soros et d’autres lunatiques de la gauche radicale. » Le sénateur Ted Cruz (R-TX) introduisit le STOP FUNDERs Act (Financial Underwriting of Nefarious Demonstrations and Extremist Riots Act) pour permettre au DOJ d’imposer des accusations de conspiration financière aux bailleurs de fonds d’activités « violentes » et « extrêmes », et exhorta la procureure générale Bondi et le directeur du FBI Kash Patel à poursuivre. Le Speaker de la Chambre Mike Johnson (R-LA) qualifia les protestations de « rassemblement de haine de l’Amérique » sur Fox News : « C’est toute l’aile pro-Hamas et, vous savez, les gens d’antifa. »

Le financement par George Soros, largement invoqué par les Républicains, repose sur des faits documentés mais extrapolés : l’Open Society Action Fund a accordé 3 millions de dollars à Indivisible en 2023 pour « activités de bien-être social » et plus de 7,61 millions au total depuis la création de l’organisation. Cependant, comme l’a précisé la porte-parole nationale Eunic Epstein-Ortiz : « No Kings n’est pas une organisation, ni une entité formelle qui peut accepter des dons. » Snopes a évalué comme « Mostly False » le graphique viral affirmant que 300 millions de dollars de milliardaires avaient financé No Kings, expliquant que l’argent est allé aux opérations générales des organisations sur de nombreuses années, pas spécifiquement aux événements No Kings. Aucune preuve transactionnelle n’a été fournie de subventions destinées spécifiquement à organiser les manifestations ou à payer des manifestants individuels.

L’analyse académique : consensus sur le déclin démocratique, débat sur les termes

Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (Harvard), auteurs de « How Democracies Die », ont publié un article avec Lucan Way dans Foreign Affairs (mars/avril 2025) concluant que « la démocratie américaine se dégradera probablement pendant la seconde administration Trump » et que les États-Unis sont passés à un « autoritarisme compétitif » aux côtés de la Serbie, de la Turquie et de la Hongrie. Sur NPR Fresh Air en avril 2025, Levitsky déclara : « Nous ne vivons plus dans un régime démocratique… Nous avons déjà franchi la ligne. » Freedom House a abaissé la note des États-Unis de plus de 90/100 à 83/100, en dessous de l’Argentine et au niveau de la Roumanie et du Panama.

Ruth Ben-Ghiat (NYU), professeure d’histoire et études italiennes, auteure de « Strongmen: Mussolini to the Present », a analysé que Trump utilise « le langage du fascisme et de la violence de Francisco Franco ». Elle note que « Drain the swamp » et « Make America Great Again » proviennent tous deux de Mussolini. Ben-Ghiat compare le Project 2025 à la création de cadres politiques fascistes et conseille l’organisation Protect Democracy.

Christopher Browning (UNC Chapel Hill émérite), historien de l’Holocauste et auteur d’ »Ordinary Men » et « Origins of Final Solution », compare Trump à Orbán/Erdoğan plutôt qu’à Hitler/Mussolini mais note une « trajectoire étrangement similaire ». Dans son essai célèbre « The Suffocation of Democracy » (NYRB 2018), il a comparé Mitch McConnell à Hindenburg comme « fossoyeur » de la démocratie.

Robert Paxton (Columbia émérite), auteur d’ »Anatomy of Fascism », a opéré un changement critique. Dans un op-ed de Newsweek (janvier 2021), il écrivit : « L’incitation de Trump à l’invasion du Capitole le 6 janvier 2020 supprime mon objection à l’étiquette fasciste… L’étiquette semble maintenant non seulement acceptable mais nécessaire. » Paxton, qui avait résisté au terme pendant des années, définit le fascisme comme un comportement politique, pas seulement une idéologie.

Timothy Snyder (Yale, maintenant Toronto), auteur d’ »On Tyranny » (2017) et spécialiste du totalitarisme, a déménagé à l’Université de Toronto en 2025 (avec Marci Shore et Jason Stanley) citant la descente de l’Amérique. Sa directive célèbre : « N’obéissez pas à l’avance ». Il a développé le concept de « sado-populisme » : un contrat social basé sur le plaisir de la souffrance des autres. En février 2025 concernant Elon Musk, il déclara : « Bien sûr c’est un coup d’État. »

L’enquête Bright Line Watch constitue la mesure la plus systématique. En février 2025, 520 professeurs de science politique ont évalué la démocratie américaine à 55/100, contre 67/100 en novembre 2024—une chute de 12 points. En avril 2025 (760 politologues), la note a encore baissé à 53/100, un nouveau minimum. Le public américain a évalué la démocratie à 49/100 en avril 2025, en dessous du point médian. Les co-directeurs John Carey et Brendan Nyhan (tous deux Dartmouth) notent : « Le rythme auquel les transgressions démocratiques sont commises est si rapide qu’il est difficile à croire. » Les plus grandes baisses concernaient : les protections pour la parole impopulaire, les agences gouvernementales ne punissant pas les opposants politiques, et la liberté de la presse. 77% des répondants ont évalué le déploiement de la Garde nationale par Trump comme une menace extraordinaire.

Le débat « fasciste » vs « autoritaire » divise les experts. Pour « fasciste » : Paxton (post-6 janvier), Jason Stanley (Yale, a fui au Canada), Ben-Ghiat (avec des réserves). Pour « autoritaire » : Levitsky/Ziblatt (« autoritarisme compétitif » plus précis), Browning (« autoritarisme populiste »), Roger Griffin (Oxford : Trump manque d’ »idéologie cohérente » requise pour le fascisme). Le consensus académique FORT : comportement autoritaire, recul démocratique, érosion institutionnelle, menace réelle. Le consensus MODÉRÉ : cadre d’autoritarisme compétitif, rôle républicain habilitant critique, rôle sans précédent de Musk. Le DÉBAT : terminologie, réversibilité, idéologie de Trump vs opportunisme, évaluation de la gravité.

Les comparaisons historiques révèlent des similitudes et des différences précises. Similitudes : arrivée démocratique au pouvoir, bouc émissaire des minorités, attaque contre les médias/judiciaire/universités/fonction publique, culte de la personnalité, rhétorique nationaliste de « restauration », cooptation des élites conservatrices. Différences : contexte historique (pas de défaite WWI, d’effondrement économique), niveau de violence (6 janvier vs génocide/meurtres systématiques), cohérence idéologique (Trump opportuniste vs Hitler/Mussolini systématique), consolidation institutionnelle (les institutions américaines résistent encore), politique économique (libertarienne vs corporatiste), contrôle militaire (les généraux ont résisté à Trump). La comparaison contemporaine la plus fréquente : Viktor Orbán (Hongrie). Méthode : supermajorité constitutionnelle→médias/universités/tribunaux contrôlés→ »démocratie illibérale ». Le Carnegie Endowment note que Trump avance PLUS agressivement qu’Orbán.

Couverture médiatique américaine : spectre de l’alarme à la normalisation

Le New York Times présente une division claire entre reportages factuels et éditoriaux d’opinion. Ezra Klein (chroniqueur d’opinion, ancien éditeur de Vox) a publié le 7 septembre 2025 « Stop Acting Like This Is Normal » : « Je veux être très clair sur ce que je dis ici. Donald Trump corrompt le gouvernement—il l’utilise pour harceler ses ennemis, pour remplir ses poches et pour consolider son propre pouvoir… Ce n’est pas seulement comment l’autoritarisme se produit. C’est l’autoritarisme en train de se produire. » Il liste les actions de Trump : licencier la directrice du BLS pour des données sur l’emploi, licencier le directeur de la Defense Intelligence Agency, menacer NBC/ABC, cibler Chris Christie, Adam Schiff, Tish James, John Bolton.

Jamelle Bouie (chroniqueur d’opinion du NYT, anciennement Slate) argumente à travers sa couverture 2025 que Trump « n’a aucun intérêt à gouverner. Il est intéressé à régner ». Citation : « Trump rejette le statut égal du Congrès et des tribunaux. Il rejette l’autorité des États. Il ne se voit pas comme un représentant travaillant avec d’autres pour diriger la nation ; il se voit comme un patron, dont la volonté devrait faire loi. » Concernant les manifestations No Kings, il a critiqué les attaques du GOP contre les manifestants comme signe de faiblesse de l’administration Trump, et a averti contre la « peur » paralysant la résistance.

Masha Gessen (chroniqueur d’opinion du NYT, signature M. Gessen, anciennement staff writer du New Yorker), journaliste russo-américain, auteur de « Surviving Autocracy » (2020) et « The Future Is History » (National Book Award), a appliqué leur cadre d’autocratie de l’expérience russe. Dans une interview sur NPR Fresh Air (19 février 2025), ils ont qualifié les actions de Trump de « changement de régime vers l’autoritarisme ». Leur essai viral « Autocracy: Rules for Survival » (novembre 2016, NYREV) décrivait : croire l’autocrate, ne pas s’attendre à ce que les institutions sauvent, ne pas faire de compromis, être indigné, résister à la normalisation. Gessen est nonbinaire (they/them), a fui la Russie, a couvert l’ascension de Poutine, expert en autoritarisme russe.

The Atlantic a fourni l’analyse la plus soutenue. Anne Applebaum (staff writer), lauréate du prix Pulitzer pour « Gulag » (2004) et « Autocracy, Inc. » (2024), senior fellow à Johns Hopkins SNF Agora Institute, a publié plusieurs articles majeurs en 2025 : « There’s a Term for What Trump and Musk Are Doing » (27 janvier), « The Rise of the Brutal American » (5 mars)—après la confrontation Trump-Vance-Zelensky dans le Bureau ovale, citant : « En quelques minutes, le comportement de Donald Trump et J. D. Vance a créé un tout nouveau stéréotype pour l’Amérique : pas l’Américain tranquille, pas l’Américain laid, mais l’Américain brutal »— »America’s Future Is Hungary » (31 mars), « Kleptocracy, Inc. » (10 avril)— »Sous Trump, les conflits d’intérêts font juste partie du système »— »The U.S. Is Switching Sides » (4 juillet), et « Dislike and Disdain » (Substack, 25 octobre) sur les protestations No Kings et la vidéo de propagande IA : « Les autocrates ne débattent pas. Ils déforment. Ils se moquent. Ils inondent la zone de dégoût pour faire en sorte que la dissidence semble peu sérieuse, honteuse ou futile. »

NPR maintient une approche équilibrée dans ses reportages factuels tout en incluant l’analyse d’experts. La couverture a documenté la prise de contrôle du pool de presse de la Maison Blanche (26 février 2025), les manifestations du jour No Kings (19 octobre 2025), et l’interdiction indéfinie des licenciements pendant le shutdown (28 octobre 2025). L’interview d’Anne Applebaum sur Fresh Air (19 février 2025) a introduit le cadre de « changement de régime ». Le ton évite l’étiquette « autoritaire » dans les nouvelles directes tout en documentant les actions que les experts définissent comme autoritaires.

MSNBC a été le plus direct dans l’étiquetage autoritaire. Des sources académiques notent que « presque chaque présentateur de MSNBC » a étiqueté Trump autoritaire tout au long de 2025. Rachel Maddow a fourni une couverture approfondie mettant l’accent sur la règle des 3,5%, avec de multiples interviews d’Ezra Levin (Indivisible). Les hôtes du Morning Joe, Joe Scarborough et Mika Brzezinski, ont initialement comparé Trump à Hitler, puis ont controversalement visité Mar-a-Lago pour « redémarrer les communications » et tracer une « nouvelle approche ».

CNN a été plus prudent dans sa couverture de presse écrite concernant l’étiquette « autoritaire ». Des blogs en direct sur le shutdown d’octobre 2025, une couverture approfondie des manifestations No Kings (18 octobre 2025), et des pièces d’analyse ont décrit le déploiement de troupes de Trump comme un « pari », une « distraction », un « tour politique astucieux » plutôt qu’une consolidation autoritaire. La commentatrice politique SE Cupp (août 2025) a déclaré que l’administration Trump est « absolument, sans question » autoritaire. Un chercheur en communication politique a noté que CNN a caractérisé les préoccupations démocratiques comme des « avertissements hyperboliques de tyrannie imminente qui circulent toute la journée sur les programmes médiatiques libéraux ».

Fox News a couvert les manifestations No Kings sous l’angle du financement de Soros (plusieurs segments), du cadrage de « rassemblement de haine de l’Amérique », de la concentration sur la démographie des foules (« femmes blanches éduquées dans la quarantaine »), et de la caractérisation par un psychothérapeute comme « thérapie de groupe ». Kayleigh McEnany a douté des tailles de foule : « Les rassemblements Trump semblent plus grands… Je ne suis pas sûre qu’il y ait un énorme appétit anti-Trump. » Greg Gutfeld a moqué les manifestations comme thérapie pour « les gens malheureux ». Sean Hannity a interviewé Ted Cruz sur le financement de Soros. Jon Stewart (Daily Show) a critiqué Fox pour avoir d’abord prédit des manifestations « terrifiantes » puis s’être plaints qu’elles étaient « ennuyeusement pas-chiantes-dans-le-pantalon ».

Le Washington Post Editorial Board a positionné le 9 février 2025 : « La république est assiégée ». Cependant, un éditorial surprenant du 25 octobre 2025 a DÉFENDU le projet de salle de bal de la Maison Blanche, arguant que les démocrates bénéficieraient d’un nouvel espace événementiel : « La Maison Blanche ne peut pas simplement être un musée du passé. Comme l’Amérique, elle doit évoluer avec les temps pour maintenir sa grandeur. » Un sondage du 30 octobre 2025 a montré que 56% s’opposent à la démolition de l’aile Est. Le propriétaire Jeff Bezos a bloqué l’endorsement de Harris avant l’élection, déclenchant des démissions.

Politico a fourni une analyse inside-the-Beltway, couvrant la purge du pool du Pentagone (NBC News, NYT, Politico, NPR expulsés de l’espace de travail physique) et les changements d’accès à la presse de la Maison Blanche. The Atlantic (Jonathan Chait, anciennement New York Magazine) a écrit en septembre 2024 : « l’effort pour interdire la critique de l’autoritarisme de Trump comme dangereuse et hors limites n’est pas motivé par ou lié à une quelconque défense de la démocratie ou de la non-violence. C’est une tentative purement cynique d’aplanir la piste pour l’élection d’un homme dangereux. »

Presse internationale : de l’alarme explicite aux comparaisons historiques

La presse européenne et mondiale a fourni une couverture souvent plus directe et moins contrainte par les normes américaines d’ »équilibre bipartisan », employant explicitement le langage autoritaire et les comparaisons historiques que les médias américains hésitent à utiliser dans leurs reportages factuels.

The Guardian (Royaume-Uni) s’est explicitement positionné comme « résistance » à Trump, avec un pitch de financement déclarant : « Nous venons d’assister à un moment extraordinaire dans l’histoire des États-Unis. Tout au long des années tumultueuses de la première présidence Trump, nous n’avons jamais minimisé ou normalisé la menace de son autoritarisme. » Le Guardian a connu un « Trump bump » dans les dons des lecteurs, 68% de ses 65 millions de dollars de revenus (exercice se terminant en mars 2025) provenant des contributions des lecteurs (44 millions de dollars), un nouveau record. Un titre typique : « Experts alarmés par les meme coins crypto de Trump : ‘L’Amérique a voté pour la corruption’ ». Andy Rowell et Nina Lakhani ont publié le 3 avril 2025 : « Révélé : Les donateurs de combustibles fossiles de Trump vont profiter du boom des centres de données et des reculs écologiques. »

Der Spiegel (Allemagne) a produit la couverture visuelle la plus provocante. La couverture du 4 février 2025 montrait Trump comme un bourreau de style ISIS tenant un couteau ensanglanté et la tête coupée de la Statue de la Liberté, avec le titre « America First ». L’artiste Edel Rodriguez (immigrant cubain aux États-Unis) a créé une image qui est devenue virale internationalement, transcendant les barrières linguistiques. Marc Pitzke, correspondant à New York, a décrit les actions de Trump comme « un mouvement calculé vers la règle autoritaire » : « L’objectif de Trump est une mise en scène dramatique de sa revendication du pouvoir absolu, qu’il affirme dans tous les domaines. » Il a averti que les prochaines étapes pourraient inclure l’Insurrection Act et « déclarer un état d’urgence pour suspendre les élections ». En septembre 2025, Der Spiegel a étiqueté les responsables de l’administration Trump comme « Gotteskrieger » (guerriers de Dieu/guerriers religieux), un terme associé aux extrémistes islamiques dans le contexte américain, appliqué à Trump, Vance, Rubio et la porte-parole de la presse Leavitt, provoquant une controverse internationale.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) a fourni une analyse préoccupée. Joachim Käppner, journaliste vétéran et historien, a écrit : « La démocratie américaine a résisté aux tentations autoritaires pendant plus de deux siècles et demi, mais chaque semaine qui passe diminue la certitude que la démocratie ne sera pas affaiblie de manière permanente par un exécutif sans entraves… Le président américain montre qu’il ne s’arrêtera devant rien dans la transformation autoritaire de la société que ses opposants craignent à juste titre. » Sur le commerce (février 2025) : « Les États-Unis, auparavant le partenaire commercial de rêve des Allemands, sont du jour au lendemain devenus un ennemi potentiel dans une guerre commerciale » avec « 114 milliards de dollars de marchandises allemandes » importées par les États-Unis en 2015.

Le Monde (France) s’est concentré sur les implications géopolitiques, couvrant l’annonce de Trump de reprendre les essais nucléaires américains (29 octobre 2025) et le sommet Trump-Xi Jinping en Corée du Sud (30 octobre 2025). Le Figaro (France), conservateur mais critique, a rapporté l’approbation de Macron à un minimum historique de 11% (octobre 2025, sondage Verian) comme contexte de la politique intérieure française. Isabelle Lasserre, correspondante diplomatique, a analysé que Trump montre « une certaine admiration pour les hommes forts [et] les autocrates qui tiennent leur pays. » Libération et Mediapart (France), de gauche, se sont concentrés sur les implications de justice sociale, les politiques d’immigration, le recul démocratique et les retours en arrière environnementaux.

Neue Zürcher Zeitung (Suisse) a couvert la crise tarifaire affectant directement la Suisse. Du 31 juillet au 1er août 2025 : « Trump gibt, Trump nimmt – wie soll die Schweiz nun reagieren? » (Trump donne, Trump reprend – comment la Suisse devrait-elle réagir maintenant ?) couvrant le tarif de 39% imposé à la Suisse (le plus élevé d’Europe). L’analyse du 26 octobre 2025 a décrit Trump comme « selbsternannten Königs » (roi autoproclamé) et critiqué son « Reich des unbegrenzten Machtmissbrauchs » (royaume d’abus de pouvoir illimité). L’article du 26 octobre suggérait : « La Suisse doit profiter du chaos Trump et recruter activement des chercheurs américains. » La Bundespräsidentin Karin Keller-Sutter a décrit 2025 comme son « Annus horribilis » après l’échec des négociations avec Trump. Elle a noté : « Nous ne sommes pas une superpuissance. Nous avons un certain pouvoir économique, mais pas de pouvoir politique. »

Haaretz (Israël), libéral, a établi des liens profonds entre les menaces démocratiques aux États-Unis et en Israël. Un événement spécial tenu à New York le 10 septembre 2025 en partenariat avec J Street et ACRI s’est concentré sur « Défendre la démocratie d’Israël en temps de guerre ». Un article d’opinion du 21 janvier 2025 titrait : « Trump a vaincu la démocratie israélienne avant même d’être assermenté ». Alon Pinkas, chroniqueur et ancien diplomate, a écrit le 25 mars 2025 : « Un système solaire autoritaire orbite autour de Trump. Ne tenez pas la démocratie pour acquise », s’ouvrant avec une citation de Churchill sur la démocratie. Le 26 octobre 2025, Haaretz a publié : « Qui est la ‘putain de superpuissance’ maintenant, Bibi ? Comment Trump est devenu le premier président américain à forcer Netanyahu à capituler », analysant les dynamiques de pouvoir. Le 8 mai 2025, Haaretz a rapporté : « Les dirigeants juifs américains critiquent les organisations d’establishment pour leur silence sur l’attaque de Trump contre la démocratie », des anciens responsables de grands groupes de défense juifs critiquant le silence sur les normes démocratiques.

El País (Espagne) s’est concentré sur les implications pour l’Amérique latine, avec une analyse intitulée « Amérique latine : face à Trump, la gauche en ordre dispersé », couvrant l’impact de la guerre commerciale de Trump sur l’Amérique du Sud et les politiques de déportation affectant les migrants hispanophones. La Repubblica (Italie), centre-gauche, a fourni une analyse complète de la « Seconda presidenza di Donald Trump » commençant le 20 janvier 2025, se concentrant sur la mise en œuvre du Project 2025, avec une couverture des ordres exécutifs et des changements de politique. La couverture note que le gouvernement de droite italien sous Meloni se sent enhardi par Trump, avec des préoccupations concernant l’érosion démocratique dans les deux pays.

The Economist (Royaume-Uni) avait averti avant l’élection (couverture 2024) : « Donald Trump représente le plus grand danger pour le monde en 2024… C’est un moment périlleux pour qu’un homme comme M. Trump soit de retour en train de frapper à la porte du Bureau ovale. La démocratie est en difficulté au pays… Une victoire confirmerait ses instincts les plus destructeurs concernant le pouvoir. » Les prévisions pour The World Ahead 2025 ont identifié Trump comme le facteur déterminant de l’année, prévoyant un « désordre géopolitique » accru et des préoccupations concernant le retrait des engagements internationaux.

Différences thématiques : Les médias internationaux mettent davantage l’accent sur les implications internationales (OTAN, commerce, alliances), le recul démocratique systématique (comparaisons avec d’autres pays), les parallèles historiques (l’expérience européenne avec l’autoritarisme), la gouvernance mondiale (impact sur les institutions internationales), le commerce et les tarifs (impact direct sur leurs économies), la liberté de la presse (souvent leurs reporters affectés), et la politique des réfugiés/immigration (préoccupations humanitaires internationales). Ils mettent moins l’accent sur le drame politique quotidien, les conflits de personnalité au sein de l’administration, les questions de guerre culturelle américaine, et les détails partisans américains. Ils sont PLUS ANALYTIQUES concernant les menaces structurelles à la démocratie, les implications à long terme, le cadre de politique comparée et la stratégie géopolitique.

Sondages et réactions internationales : données mesurables du déclin

ABC News/Ipsos (octobre 2024) a demandé à 2 392 électeurs inscrits s’ils voyaient Trump comme « fasciste », défini comme « un extrémiste politique qui cherche à agir comme un dictateur, ne tient pas compte des droits individuels et menace ou utilise la force contre ses opposants ». 49% ont répondu oui (87% des démocrates, 46% des indépendants, 12% des républicains). 44% ont dit que seul Trump est fasciste, 18% que seule Harris l’est, 5% les deux, 32% aucun des deux. Remarquablement, 8% des partisans de Trump le voient comme fasciste mais le soutiennent quand même. Marge d’erreur : ±2 points de pourcentage.

Enquête Economist/YouGov (2025) avec des échantillons de 1 567-1 648 citoyens adultes américains, stratifiés par genre, âge, race, éducation, région géographique, inscription des électeurs, vote présidentiel 2024, pondérés à 48% Harris, 50% Trump. L’approbation de Trump a atteint des minimums : août 2025 avec une approbation nette de -14 (la plus basse pour l’économie au second mandat), 12-15 septembre 2025 à 39% approuvent/57% désapprouvent (net -18, deuxième plus bas des deux mandats), et 24-27 octobre 2025 un nouveau minimum du second mandat. Sur 83 politiques de Trump suivies, 50 sont opposées par plus d’Américains qu’elles ne les soutiennent, 31 reçoivent un soutien net positif, 2 sont également soutenues et opposées.

Sondage ABC/Washington Post/Ipsos (octobre 2025) pendant le shutdown du gouvernement (24-28 octobre, 2 725 adultes américains, ±1,9 point de pourcentage) a trouvé que 45% blâment Trump et les républicains pour le shutdown contre 30% qui blâment les démocrates. 63% désapprouvent la gestion du gouvernement fédéral par Trump (en hausse de 57% en avril, 54% en février), 36% approuvent. 55% s’opposent à la démolition de l’aile Est de la Maison Blanche par Trump pour une nouvelle salle de bal.

U.S. News Best Countries Project (septembre 2024), enquête auprès de près de 17 000 personnes dans 36 pays, a demandé l’accord avec « Le dirigeant de mon pays devrait avoir une autorité totale et sans contrôle ». 57,4% des répondants américains ont été d’accord dans une certaine mesure, contre 46,7% dans l’ensemble (tous les pays). Le soutien américain était plus élevé que le Canada, le Royaume-Uni et la plupart des démocraties européennes ; plus faible que l’Indonésie, l’Arabie saoudite et le Vietnam.

Réactions internationales – Régimes autoritaires enhardis : La Hongrie de Viktor Orbán a qualifié les relations Trump-Hongrie d’entrée dans un « âge d’or » (17 janvier 2025). Orbán a décrit la victoire de Trump comme « un véritable tournant civilisationnel » (CPAC Hongrie, mai 2025). Le président de la Heritage Foundation Kevin Roberts : « Je suis fier d’appeler Viktor Orbán un ami et un allié. » Le Project 2025 cherche à apprendre de la capture institutionnelle d’Orbán en Hongrie. En octobre 2025, une tension a émergé sur le pétrole russe, Orbán refusant de se plier à la demande de Trump d’abandonner l’énergie russe : « Il n’est pas nécessaire que l’un de nous accepte les arguments de l’autre. » Depuis l’investiture de Trump, la Hongrie a intensifié la répression contre les droits LGBTQ+, y compris le passage d’une loi de « propagande » anti-LGBTQ+ ciblant les organisations de la société civile.

La Turquie de Recep Tayyip Erdoğan : Réunion à la Maison Blanche le 25 septembre 2025 (première visite depuis 2019). Trump : « C’est un homme dur. C’est un gars très opiniâtre. Habituellement, je n’aime pas les gens opiniâtres, mais j’ai toujours aimé celui-ci. » Trump a laissé entendre la levée des sanctions, disant qu’Erdoğan réussirait à « acheter les choses qu’il veut acheter ». Des questions clés discutées incluaient les avions de chasse F-35 et F-16, les sanctions sur les industries de défense turques (Trump a dit pouvoir lever « très bientôt… presque immédiatement »), le pétrole russe (Trump a exhorté la Turquie à arrêter les achats), et la Syrie. En mars 2025, arrestation du maire d’Istanbul Ekrem İmamoğlu et de 100 dirigeants de l’opposition sur des accusations politiquement motivées. Le retrait de l’administration Trump de la promotion de la démocratie a « supprimé de puissantes contraintes externes ».

La Serbie d’Aleksandar Vučić : Vučić a affirmé que « les taux d’approbation de Trump en Serbie sont plus élevés que dans tout autre pays européen ». Richard Grenell (ancien envoyé spécial de Trump) a reçu l’Ordre du drapeau serbe (2023). En mars 2025, la police serbie a fait des descentes dans des organisations de la société civile recevant des fonds de l’USAID : le Centre pour la recherche, la transparence et la responsabilité ; Civic Initiatives ; International Fact-Checking Network (Poynter Institute). Les autorités serbes ont justifié les descentes en faisant écho aux allégations de « fraude et corruption » de Trump concernant l’USAID. La réponse de Trump : Une interview en mars 2025 a doublé le soutien à Vučić, affirmant que les protestations anticorruption étaient « liées à des groupes de gauche aux États-Unis ». Maja Stojanović (directrice exécutive de Civic Initiatives) : « Ils utilisent juste ce que Trump fait en Amérique contre toutes les personnes qu’ils veulent effrayer ici en Serbie. »

Réactions des démocraties européennes : L’enquête YouGov (5-18 février 2025) dans 7 pays (Grande-Bretagne, France, Allemagne, Danemark, Suède, Espagne, Italie) a trouvé que la favorabilité des États-Unis a chuté d’environ 8 points de pourcentage depuis novembre 2024. Les baisses les plus marquées : Danemark (-20 points de pourcentage), Suède (-12 points). L’enquête YouGov (25 février-4 mars 2025) auprès de Britanniques, Français, Italiens, Espagnols a trouvé que 58% ont une vision très défavorable de Trump. Le sondage Le Grand Continent/Cluster 17 (mars 2025) a donné à Trump une note de confiance de 2,6 sur 10 (0=aucune confiance, 10=confiance complète). Seul Vladimir Poutine a obtenu un score inférieur (1,5 sur 10). 43% croient que les actions de Trump affecteront négativement leur pays. 73% voient Trump comme une menace pour la paix et la sécurité (Poutine : 82%). L’enquête YouGov (6-24 mars 2025) a trouvé que 69% soutiennent des tarifs de représailles contre les États-Unis et 70% s’attendent à ce que les tarifs américains aient un impact notable sur l’économie de l’UE (19% s’attendent à un très grand impact).

Le sondage ECFR (mai 2025) de 16 440 répondants dans 12 pays européens a révélé une polarisation sans précédent dans les vues du système politique américain. Être pro-UE signifie maintenant être dubitatif sur les États-Unis (et vice versa). Seulement 13% des Européens croient que Trump respecte les principes démocratiques. Le chef de la politique étrangère de l’UE Kaja Kallas : Les Européens « se demandent ce qu’ils ont fait pour mériter un tel traitement ». Le financement européen pour la gouvernance démocratique est d’environ 4 milliards d’euros (4,2 milliards de dollars) par an et aurait besoin d’une augmentation de 75% pour remplacer complètement le financement américain (environ 3 milliards de dollars). Le Carnegie Europe note : « La férocité vertigineuse de l’illibéralisme émanant maintenant de l’administration américaine renforce l’engagement de l’UE envers le Bouclier de la démocratie. »

Impact de l’USAID : L’administration Trump a annoncé la résiliation de programmes le 26 février 2025. 92% des subventions de l’USAID éliminées (dépôt judiciaire du Département d’État), près de 10 000 contrats et subventions résiliés (Département d’État et USAID combinés : environ 4 100 subventions), 60 milliards de dollars d’économies réclamées. L’USAID employait environ 10 000 personnes dans le monde avant les coupes ; la plupart du personnel mis en congé ; fermeture formelle de l’agence en juillet 2025.

L’étude Lancet (publiée le 1er juillet 2025) a analysé les données de 133 pays recevant de l’aide (2001-2021). Résultat rétrospectif : les programmes de l’USAID ont sauvé plus de 90 millions de vies au cours des deux dernières décennies. Un financement élevé de l’USAID était associé à une réduction de 15% des décès de toute cause, à tous les âges. Les plus grandes réductions : VIH/SIDA, paludisme, maladies tropicales négligées. Décès projetés si les coupes sont permanentes jusqu’en 2030 : 8 à 19 millions de personnes, dont 4,5 millions d’enfants. La contribution moyenne du contribuable à l’USAID : 18 cents par jour.

Impacts spécifiques des programmes : Aux Philippines, l’organisation à but non lucratif LoveYourself a suspendu les tests et traitements VIH gratuits (environ 69,7 millions de dollars d’aide perdus). Au Pakistan, 1,7 million de personnes affectées (1,2 million de réfugiés afghans), 60+ établissements de santé fermés. Au Bangladesh, 600 000 personnes (y compris les réfugiés rohingyas) perdant l’accès à la santé maternelle/reproductive. Le directeur régional de l’UNFPA (Asie-Pacifique) Pio Smith a averti : « Les femmes accouchent seules dans des conditions insalubres ; le risque de fistule obstétricale est accru, les nouveau-nés meurent de causes évitables. »

Distinction critique : faits, interprétations, opinions et consensus

FAITS OBJECTIFS rapportés par tous les médias :

  • Dr. Erika McEntarfer licenciée le 1er août 2025, quelques heures après le rapport sur l’emploi de juillet
  • 17 inspecteurs généraux licenciés le 24 janvier 2025 par email, avec effet immédiat
  • Plus de 4 000 employés fédéraux ont reçu des avis RIF le 10 octobre 2025 pendant le shutdown
  • Manifestations du 18 octobre 2025 dans environ 2 700 villes
  • Enquête Bright Line Watch : 520 politologues en février 2025, 760 en avril 2025, note de démocratie tombée de 67 à 53
  • Sondage ABC/Ipsos : 49% des électeurs inscrits voient Trump comme fasciste (n=2 392, ±2%)
  • Juge Susan Illston a interdit les licenciements le 15 octobre, prolongé indéfiniment le 28 octobre
  • 92% des subventions de l’USAID éliminées (dépôt judiciaire du Département d’État)

INTERPRÉTATIONS divergentes selon les lignes éditoriales :

Médias progressistes (NYT Opinion, The Atlantic, MSNBC, Guardian) :

  • Cadrent les licenciements comme purge autoritaire des opposants
  • Décrivent les manifestations No Kings comme mouvements démocratiques légitimes
  • Interprètent les actions de Trump comme « autoritarisme en train de se produire » (Klein)
  • Voient la baisse de l’enquête Bright Line Watch comme preuve objective de déclin démocratique
  • Comparent aux patterns historiques de recul démocratique (Hongrie, Turquie)

Médias conservateurs (Fox News, certains segments du WSJ) :

  • Cadrent les licenciements comme réforme nécessaire de la bureaucratie
  • Décrivent les manifestations No Kings comme « rassemblement de haine de l’Amérique » (Johnson), financées par Soros
  • Interprètent les actions de Trump comme disruption d’un establishment défaillant
  • Questionnent la méthodologie ou le biais des enquêtes académiques
  • Minimisent les préoccupations démocratiques comme hyperbole partisane

Médias internationaux (Der Spiegel, Süddeutsche Zeitung, Haaretz) :

  • Cadrent plus explicitement comme autoritarisme en utilisant des comparaisons historiques européennes
  • Moins contraints par les normes américaines d’ »équilibre » dans les éditoriaux
  • Mettent davantage l’accent sur les implications systématiques pour les institutions démocratiques
  • Connectent aux menaces pour l’ordre international et les alliances

OPINIONS PERSONNELLES des chroniqueurs (clairement étiquetées comme opinion) :

  • Ezra Klein (NYT Opinion) : « C’est l’autoritarisme en train de se produire »
  • Anne Applebaum (The Atlantic) : « l’Américain brutal »
  • Jamelle Bouie (NYT Opinion) : « Trump ne s’intéresse pas à gouverner. Il s’intéresse à régner »
  • M. Gessen (NYT Opinion) : « changement de régime vers l’autoritarisme »
  • Mike Johnson (Speaker) : « rassemblement de haine de l’Amérique »
  • Kayleigh McEnany (Fox) : « Les rassemblements Trump semblent plus grands »

CONSENSUS ACADÉMIQUE :

  • CONSENSUS FORT (plus de 75% des experts) :
    • Les États-Unis connaissent un déclin démocratique mesurable (Bright Line Watch : 67→53/100)
    • Les actions de Trump (licenciements d’IGs, attaques contre les statisticiens, menaces contre les médias) violent les normes démocratiques
    • Les institutions américaines sont sous pression sans précédent
    • La purge des inspecteurs généraux était illégale (décision de justice)
    • Les licenciements pendant le shutdown étaient illégaux (décision de justice)
  • CONSENSUS MODÉRÉ (majorité mais pas unanimité) :
    • Terme approprié : « autoritarisme compétitif » (Levitsky/Ziblatt/Way)
    • Comparaison contemporaine la plus pertinente : Hongrie d’Orbán
    • L’habilitant républicain est critique pour comprendre la situation
    • Le rôle d’Elon Musk est sans précédent
    • La situation est potentiellement réversible
  • DÉBAT ACADÉMIQUE (désaccord légitime) :
    • « Fasciste » vs « autoritaire » comme terme le plus précis
    • Degré de gravité de la menace
    • Trump agit-il par idéologie ou opportunisme
    • Probabilité de consolidation autoritaire complète
    • Efficacité de la résistance

VOIX DISSIDENTES académiques :

  • James Campbell (Buffalo) : « Trump utilise des pouvoirs présidentiels légitimes… la plupart des critiques viennent de la gauche politique »
  • Roger Griffin (Oxford) : Trump manque d’ »idéologie cohérente » requise pour l’étiquette fasciste
  • Kurt Weyland (Texas) : La structure constitutionnelle américaine empêche la consolidation
  • Argument : Le biais académique exagère la menace

VÉRIFICATIONS FACTUELLES documentées :

  • VRAI : Open Society Foundations a accordé 3 millions de dollars à Indivisible en 2023, plus de 7,61 millions au total
  • FAUX : Soros a déclaré faillite après avoir financé les manifestations (Snopes : satirique)
  • MOSTLY FALSE : Graphique de 300 millions de dollars affirmant un financement direct de No Kings (Snopes : l’argent est allé aux opérations générales des organisations sur des années)
  • FAUX : Des images de 2017 ont été utilisées pour la couverture de 2025 (PolitiFact : la couverture MSNBC était authentique du 18 octobre 2025)
  • VRAI : William Beach (commissaire BLS de Trump 2017-2023) a qualifié le licenciement de McEntarfer de « totalement infondé »
  • VRAI : Le vice-président JD Vance a voté pour confirmer McEntarfer lorsqu’il était sénateur

MÉTHODOLOGIE de vérification :

  • Estimations de foule : Organisateurs (7 millions) vs analyste indépendant G. Elliott Morris (5-6,5 millions)
  • Tous deux d’accord : probablement la plus grande manifestation d’une seule journée depuis 1970
  • Police de multiples villes a confirmé des manifestations largement pacifiques avec des arrestations minimales
  • Les médias conservateurs et progressistes ont confirmé la taille massive des manifestations, différant sur la signification

Cette analyse exhaustive révèle que les faits fondamentaux sont largement non contestés : les licenciements se sont produits, les manifestations étaient massives, les sondages montrent un déclin de confiance démocratique, les juges ont jugé les actions illégales. Le désaccord porte sur l’interprétation : réforme nécessaire ou purge autoritaire ? Mobilisation démocratique ou théâtre partisan financé ? Alarme justifiée ou hyperbole partisane ? Le consensus académique penche fortement vers l’alarme concernant la démocratie, mais un débat légitime persiste sur la terminologie et la gravité précises. »

«L’écoute flottante est une écoute profonde Attention : nous ne proposons pas d’écouter autre chose à la place, mais d’écouter autre chose en plus. Et il s’agit de choisir quelque chose de mineur, de périphérique qui ne vous capte pas trop au détriment de votre travail. L’écoute flottante met en lumière un aspect essentiel de l’écoute active qui va au-delà de simplement entendre ce que l’on veut entendre. L’idée ici est de prêter attention à ce qui est périphérique, souvent invisible ou négligé, mais qui a pourtant une grande valeur dans le processus de compréhension et de prise de décision. Il ne s’agit pas de se focaliser sur un aspect secondaire ou « mineur » à la place du principal, mais d’élargir notre champ de perception en y intégrant des éléments subtils et souvent inaperçus. »

Paul Devaux

« le patient quant à lui, dit au psychanalyste non seulement tout ce qu’il sait, mais aussi tout ce qu’il ne sait pas. » 

Isabelle Montourcy, Dites ce qui vous vient, 2013

« 1. Contexte historique et biographique : comment et pourquoi Ravel compose le Boléro (1928)

Le Boléro est écrit en été 1928, à la demande de Ida Rubinstein, danseuse et mécène.
Ce n’est pas une pièce “intime”, mais une commande pour un ballet, destinée à marquer les esprits.

Ravel à ce moment-là :
Il sort profondément marqué par la Première Guerre mondiale, où il a servi comme conducteur de camion sur le front.
Il a perdu des amis, son frère a été mobilisé, lui-même a subi des secousses psychiques durables.
L’Europe entière est en état de fatigue nerveuse, mais aussi d’effervescence artistique (“années folles”).
État d’esprit de Ravel en 1928 :
Néoclassicisme français (retour à la clarté, la structure, l’ordre).
Rejet de l’expressivité romantique écrasante.
Recherche de la forme pure, de la mécanique, du geste répétitif.
Fascination pour la précision, l’horlogerie, l’écriture architecturale.
Rubinstein lui demande :
« Crée-moi une œuvre sensuelle, dansante, avec un parfum d’Espagne. »

Ravel ne compose pas une œuvre espagnole :
il compose une construction mentale française sur un motif espagnol.

2. Comment Ravel décrivait son propre Boléro
Ravel a été extrêmement clair, presque brutal :

« Mon boléro est un simple crescendo orchestral. »
— Ravel, 1930

« Pas de musique dans tout cela… mais de l’ordonnance et de la nuance. »
— Ravel

« C’est une œuvre d’une totale monotonie. »
« Une expérience d’écriture. »
« Je n’y ai rien mis de moi-même. »
Ces phrases sont centrales :
Ravel refuse qu’on y projette de l’émotion, du psychologique, du romantisme.

Pour lui :

un seul thème,
une seule modulation,
17 répétitions,
crescendo implacable,
orchestration changeante.
C’est un engin mécanique, pas un poème sentimental.

3. Comment les contemporains l’ont reçu
Les critiques des années 1930 :
Certains parlent d’un « exercice d’orfèvre ».
D’autres d’une « machine infernale hypnotique ».
Beaucoup n’y voient qu’une “curiosité orchestrale”, pas une œuvre majeure.
Stravinsky (jaloux et admiratif) :
« Une pièce sans musique mais avec génie. »

Willy Ferrero (chef d’orchestre) :
« C’est un mécanisme, un moteur, une machine à tension. »

Le public :
La première (22 novembre 1928) déclenche un scandale :
des gens hurlent, certains trouvent ça obscène, d’autres génial.

Une spectatrice crie :
« Au fou ! »

Ravel répond :
« Celle-là a compris. »

4. Le lien avec “l’esprit européen” : OUI, mais pas celui auquel on pense
Voici le point important.

Le Boléro n’est pas espagnol.
Il n’est pas sensuel.
Il n’est pas un carnaval.

Il est une métaphore musicale de l’Europe moderne.

4.1. Pourquoi ?
Parce que le Boléro concentre quatre caractéristiques proprement européennes (au sens civilisationnel) :

(1) L’idée d’ordre rationnel
Un seul thème, répété 17 fois.
Une croissance parfaitement calculée.
Un crescendo qui s’élève comme une architecture gothique ou une construction mécanique.

C’est la raison européenne, la forme contre le chaos.

(2) L’esthétique de la discipline
Le Boléro refuse l’émotion pure.
Il refuse le débordement.
Il refuse la confusion.

Il impose :

un motif,
une structure,
un contrôle absolu de l’intensité.
C’est l’Europe qui se retient, qui s’ordonne, qui s’auto-discipline.

(3) La mécanique moderne (Europe industrielle)
L’œuvre évoque :

la machine,
la répétition,
l’aliénation fascinante de la modernité.
Le Boléro est souvent interprété comme :

la première œuvre minimaliste européenne avant le minimalisme.

Ravel anticipe :

Glass
Reich
Adams
Pärt
Ligeti (process music)
C’est l’ADN esthétique de la modernité européenne.

(4) Le vertige du crescendo : une Europe qui monte jusqu’à l’explosion
La fin du Boléro est une rupture, une catastrophe, une implosion.

Beaucoup d’analystes (après-coup) y ont vu une métaphore des années 1920 → 1930 :

tension sociale,
montée des extrêmes,
mécanisation des masses,
crise des démocraties,
Europe au bord de l’effondrement.
Ravel ne l’a jamais dit, mais nombreux critiques après 1945 ont interprété le crescendo comme un mécanisme menant fatalement à la guerre et à l’explosion.

Le lien avec l’esprit européen est ici :

une civilisation qui construit mécaniquement sa propre intensité, jusqu’au point de rupture.

5. Les interprétations contemporaines du lien Europe / Boléro
Depuis les années 1980–2020, le Boléro est utilisé :

dans des cérémonies européennes,
dans des chorégraphies collectives,
dans des vidéos institutionnelles,
comme symbole d’hypnose collective et d’unité rythmique.
Pourquoi ?

Parce que :

Le Boléro est l’une des seules œuvres musicales qui montre comment une multitude (l’orchestre) devient un tout.
– un motif commun,
– une progression commune,
– aucune dissonance interne,
– une montée collective vers un climax partagé.

L’Europe aime ce symbole :
diversité des timbres, unité du mouvement.

6. Conclusion nette
Oui, le Boléro peut être lu comme une métaphore de l’esprit européen :
non pas folklorique, mais civilisationnel.

Parce que l’esprit européen, historiquement, c’est :

l’ordre,
la structure,
la mécanique rationnelle,
la montée en intensité,
la retenue,
le crescendo politique,
et l’explosion quand les pressions deviennent trop fortes.
Ravel a créé, sans l’avoir voulu, l’une des musiques les plus “européennes” de l’histoire, dans le sens le plus profond du terme. »

«Après ce premier entretien et une fois rentrée chez moi, je fais un bilan positif de cette séance. À aucun moment, le psychanalyste ne m’a dit qu’il comprenait mon problème, qu’il pouvait m’aider à le résoudre le cas échéant ni même qu’il savait comment me guérir. Ça tombe bien, je ne suis pas malade. Je n’ai aucune assurance quant à sa compétence, mais je lui fais confiance peut-être est-ce justement parce qu’il ne me promet rien. 

Toute psychanalyse débute par des entretiens préliminaires pour cerner la problématique du patient et tester son désir d’entreprendre une analyse. Pour moi trois entretiens en face à face ont été nécessaires pour que le thérapeute se fasse une idée précise de mon cas et de la façon dont il va mener et guider mon analyse. Puis il estime enfin que je n’ai plus besoin d’un support visuel de son regard qui me guide et me rassure. Au bout de la quatrième séance, je me suis allongée sur son divan, une méridienne en velours rouge grenat….

Lorsqu’une personne décide de s’installer sur le divan du psychanalyste le plus convoité de Paris, une question se pose: est-ce de l’audace, une espèce de curiosité malsaine ou tout simplement une envie d’être admiré par les femmes de cet homme médiatique qui n’auront jamais le culot de son nez à sa porte ? Il est certain que j’ai ressentie beaucoup d’excitation à rencontrer une personnalité aussi éclectique et que cet acte correspond à mon désir de faire des choses qui sortent de l’ordinaire. Mais il est impossible duper le professionnalisme de celui qui m’a accueillie sur son divan. S’il avait senti que ma venue chez lui découlait d’une simple curiosité, il m’aurait gentiment éconduite dès la fin du premier entretien. La cure psychanalytique n’est pas une quête intellectuel une activité mondaine et le fait de vouloir mieux se connaître n’est pas suffisant. Jacques Lacan lui-même découragé les gens qui souhaitaient approfondir leur  « moi ». Pour pouvoir suivre une analyse pendant des années régulièrement deux fois par semaine, il faut véritablement éprouver une souffrance qu’il n’est plus possible de gérer seul. On peut jouer la comédie pendant quelques temps mais le dispositif de la cure analytique est telle que à un moment donné plus aucun réalisateur ne nous propose de rôle. Nous devons donc accrocher nos habits de scène sur un cintre et enfiler nos guenilles aux poches remplies de souvenirs et d’affects. 

À partir de la seconde même où je me suis allongé sur le divan, je n’avais plus rendez-vous avec l’homme public mais avec le psychanalyste. 

Les premiers temps de mon analyse me déconcertent beaucoup, je parle de moi, de mon passé, de mon présent, mais toujours dans une optique de discussion alors qu’il s’agit la plupart du temps d’un monologue. Je me livre à quelqu’un qui ne dit rien de lui et de ses sentiments. C’est à moi d’imaginer les réactions de mon analyste et de les interpréter, sans savoir au bout du compte si j’ai raison ou tort. 

Cette neutralité bienveillante a pour fonction de me laisser tout supposer. Je prête à mon analyse une palette de réactions qui ne sont que des fruits de mon imagination. 

Qui plus est mon psychanalyste ne me pose aucune question pour m’amener vers telle ou telle chemin. Pendant très longtemps, j’ai attendu de sa part une remarque, une approbation  ou bien un desaccord. J’émettais des hypothèses pour l’entendre me dire  « Oui, c’est ça.  » ou,  « Vous avez tort de penser ça.  », etc… Mais ce n’est pas le rôle d’un psychanalyste. Un psychanalyste est quelqu’un qui prend acte de ce qui arrive à son patient, tel un greffier. Il n’est pas là pour le juger, pour lui dire si ce qu’il fait est bien ou mal et encore moins pour lui donner le moindre conseil. Il n’y a pas de rapport d’affectivité entre l’analyse et l’analysant, ce n’est ni un ami ni un parent ni un confesseur. C’est le témoin d’une mise à nu. Le bureau de l’analyste est un endroit où l’on peut déposer ses valises et les ouvrir en sachant que leur contenu ne sera jamais divulgué, jamais moqué. Les propos tenus en analyse peuvent s’apparenter aux confidences à fouet à un homme de foi. La grande différence, c’est que l’analyste, par son écoute et sa neutralité bienveillante accompagne son patient, le guide et lui assure un cadre respectueux de l’intimité. Il n’a pas à absoudre, à réhabiliter l’individu de ses fautes passées. La psychanalyse se place pas dans un ordre moral où les fautes sont à avouer mais elle s’occupe des noeuds qui sont à découvrir. j’ajoute en doute que si à l’occasion de la confession, le fidèle dit aux religieux tout ce qu’il sait, le patient quant à lui dit au psychanalyste non seulement tous ceux qui le sait mais aussi tout c qu’il ne sait pas. Et ce que le patient ne sait pas l’analyste va le découvrir au travers des lapsus, des rêves, des tics, des répétitions, des silences etc… Le psychanalyste s’intéresse au langage certes mais il est n’est pas pour autant un linguiste. L’analyste s’attache beaucoup plus au moment où la parole bute. C’est à dire lorsque le patient bégaie, balbutie, hésite.

Le greffier de l’âme repère ce que nous avons de singulier et de plus spécifiques en nous. La pratique de la psychanalyse touche un univers, l’inconscient, qui ne cesse de se dérober comme si ce dernier voudrait rester libre. Et les lapsus sont là pour nous rappeler que l’on n’échappe pas à son inconscient et que celui-ci réapparaît à notre esprit souvent par des moyens détournés et toujours à notre insu. L’inconscient est l’autre scène dont nous ne savons rien. L’intérêt de la psychanalyse est de découvrir la raison inconsciente qui nous pousse à agir comme nous le faisons et qui la plupart du temps, ne nous facilite pas la vie.

J’ai souvent reproché à mon thérapeute de me laisser toute seule, de ne jamais me parler, et j’en prends roulais. Donc qu’il ne m’écoutait pas puisqu’il était incapable de me dire ce que je voulais qu’il me dise. Mais pour écouter quelqu’un, il faut savoir se taire et ne pas interférer dans sa parole. Très souvent, on peut remarquer dans une discussion amicale, par exemple, que l’autre nous coûpe très rapidement la parole pour dire des choses quoi comme  « Oui, moi ceci, moi cela ». Qu’est-ce que l’autre a vraiment entendu de notre discours ? Certainement, pas grand-chose car trop occupé à se concentrer sur ce qu’il va nous répondre. Être entendu, être écouté, cela n’a pas de prix et seule l’expérience analytique est à même de le prouver.  

Il est vrai que la psychanalyste a la réputation d’être un peu bavard. La raréfaction de sa parole est proportionnelle à l’effet attendu de son silence ce que dit l’analyse est d’autant plus précieux que c’est rare. De même la réserve de ce dernier ne retranche en rien de sa présence et son silence de l’empêche pas de poser les actes qui lui sont spécifiques. La ponctuation, le soulignage, l’invitation à poursuivre, ne nécessite pas toujours sa parole, mais témoigne dans tous les cas de son attention constante. 

Si la séance d’analyse et la majeure partie du temps un soliloque, le mythe du psy silencieux n’existe que dans nos imaginaires. Mon analyse est un être parlant et lui arrive de maître des sons et j’arrive assez vite à décrypter son dialecte. Cest quelqu’un de très érudit, mais paradoxalement, il ne connaît qu’un seul mot de vocabulaire.  «Oui.». Le reste du temps, il utilise le fameux  « hmmm ». L’avantage de ce petit mouvement de la glotte lui permet de réagir à mes paroles sans ouvrir la bouche. 

Des bruits de toute nature viennent s’ajouter aux interventions parlées et m’indique que mon analyte est attentif et qu’il souhaite me faire réagir à telle ou telle de mes remarques. Un léger toussotement de sa part ou le tapotis du crayon sur son bureau peut également témoigner de sa présence. 

Mais mon analyste n’est pas en reste. Il procède de la même manière lorsqu’il m’invite à m’allonger sur le divan. En effet, il capte le moindre signe de ma part et ses indices lui permettent d’avoir une idée sur l’atmosphère de la future séance. Toute attitude adoptée sur le divan n’est jamais sans enseignement pour le psychanalyste.  » 

Isabelle Montourcy, «Dites ce qui vous vient»

Règle de Saint-Augustin, Extraits

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« Existence, préexistence, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements qui gouvernent la société. »

« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »

Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné

« sort des malades mentaux au  » – Recherche Google

« C’est que la réalité paraît beaucoup plus douce à celui qui a connu l’enseignement du possible, les réalités de la vie moins cruelles que celles du possible. »

Sophie Harvey, Sören Kierkegaard 

« Une vague de cas de personnes secourues après avoir été enfermées pendant de nombreuses années par leur famille a choqué les Nigérians et a mis en lumière la négligence des parents et le manque de services de santé mentale.

Certains adultes, dont on dit qu’ils sont malades mentaux, ont été retrouvés avec des chaînes de fer autour des chevilles et forcés de manger, de dormir et de déféquer dans le même lieu clos.

Dans un cas, un homme de 32 ans a été enchaîné pendant au moins sept ans dans le garage de ses parents, dans le nord-ouest de l’État de Kano.

On a également signalé des cas d’enfants traités violemment alors qu’ils étaient sous la garde de belles-mères ou de parents.

Dans le cas le plus récent, en septembre, la belle-mère d’un enfant de sept ans a été arrêtée après qu’il ait été prétendument battu à mort à son domicile de Kano, le plus grand État du nord du Nigeria. La belle-mère n’a pas encore été inculpée, et n’a pas fait de commentaires.

Le garçon dans le poulailler

Bien qu’il y ait des cas de maltraitance d’enfants dans tout le Nigeria, l’attention s’est récemment portée sur le nord du pays, en raison de l’histoire d’un enfant de 11 ans qui a été enfermé dans un poulailler dans l’État de Kebbi, alors que son père et ses belles-mères, qui ont maintenant été accusés par le tribunal, vivaient confortablement dans la maison.

Les gens étaient scandalisés par l’image d’un enfant mal tenu, accroupi à côté d’une poule et d’une dinde.

Après l’affaire de Kebbi, nous avons commencé à recevoir des tuyaux », a déclaré Haruna Ayagi, responsable du Human Rights Network (HRN), une organisation non gouvernementale qui a participé au sauvetage de douze personnes, dont sept enfants, rien qu’en août, dans l’État de Kano.

« Ce que nous avons remarqué, c’est que les enfants qui ont été maltraités ne vivaient pas avec leur mère », a ajouté M. Ayagi.

Dans la capitale Abuja, deux enfants ont été sauvés d’une toilette, où ils auraient été enfermés quotidiennement par leur belle-mère jusqu’à son retour du travail.

« Battu, brûlé et affamé »

Certaines des photos des enfants maltraités ressemblaient aux images d’un film de Nollywood, où le personnage d’une méchante belle-mère est devenu un stéréotype que la plupart des Nigérians connaissent, bien qu’il y ait bien sûr de nombreuses belles-mères qui prennent très bien soin de leurs enfants non-biologiques.

Dans un cas à Kano, une fillette de sept ans aurait été battue, brûlée et affamée par sa belle-mère, selon les autorités.

La jeune fille et les autres enfants sauvés à Kano sont maintenant dans des foyers d’accueil du gouvernement, où ils reçoivent un traitement et des conseils, tandis que certains des parents et tuteurs ont été arrêtés, mais n’ont pas encore été inculpés.

Une loi fédérale de 2003 protégeant les droits des enfants donne à l’État le droit de retirer un enfant soupçonné d’être « négligé ou maltraité ».

Mais 11 États du nord, dont Kano, n’ont pas encore adopté cette loi, principalement en raison de l’opposition à la définition d’un enfant comme toute personne de moins de 18 ans et donc à l’interdiction des mariages d’enfants qui ont lieu dans la région. Certains musulmans pensent qu’une fois qu’un garçon ou une fille atteint l’âge de la puberté, ils sont adultes et peuvent se marier.

Ce conflit bloquant l’adoption de la législation dans les 11 États, il est plus difficile pour l’État d’intervenir dans un cas présumé de mauvais traitements ou de négligence.

En outre, la polygamie dans le nord et la facilité avec laquelle un mari peut dissoudre son mariage islamique – il lui suffit de dire à sa femme « Je divorce de toi » – font que de nombreux enfants ne vivent pas avec leur mère biologique ou finissent dans des foyers brisés où ils risquent d’être maltraités.

« Il y a eu une normalisation de la violence contre ces enfants, principalement comme un acte de méchanceté et d’ignorance des droits humains fondamentaux », a déclaré Imaobong Ladipo Sanusi, directeur de Wotclef, une organisation qui fait campagne pour les droits des femmes et des enfants.

Elle souhaite que des campagnes de sensibilisation soient organisées sur ce qui constitue « la violence contre les personnes et pour comprendre une carte de signalement claire ».

Les stigmates de la maladie mentale

Le trentenaire sauvé du garage de ses parents à Kano, où les voisins ont dit qu’il avait été enfermé pendant sept ans pour avoir prétendument été malade mental, pouvait à peine marcher quand il a été trouvé.

Ses jambes étaient tordues au niveau de ses genoux gravement calleux et trop frêles pour supporter son corps très émacié.

Dans un autre cas à Kano, un homme de 55 ans a été retrouvé enfermé dans une pièce sans porte ni fenêtre. L’un de ses pieds était attaché à un grand rondin par une barre métallique.

Il avait été enfermé par sa famille pendant 30 ans parce qu’il était malade mental, et a été emmené à l’hôpital général de Rogo. Un médecin de l’hôpital, Luis Nweke, a déclaré qu’il souffrait de « comportement irrationnel et de psychose ».

Pendant de nombreuses années, le Nigeria a lutté pour s’occuper des malades mentaux, en partie à cause de la stigmatisation qui y est associée.

Dans certaines communautés, la maladie mentale est considérée comme un tabou et les malades mentaux sont qualifiés de « fous », excommuniés par leurs familles, forcés de parcourir les rues avec des vêtements en lambeaux et de manger dans les décharges.

« Les cas dans le nord sont le reflet de ce qui se passe au Nigeria. La question de l’enfermement des malades mentaux et des mauvais traitements qu’ils subissent est un problème très répandu dans le pays », a déclaré à la BBC le Dr Taiwo Lateef, président du syndicat des psychiatres.

On ne dispose pas de données actualisées sur le nombre de personnes nécessitant un traitement, mais avec moins de 300 psychiatres dans un pays qui compte environ 200 millions d’habitants, les familles se tournent souvent vers les centres de guérison traditionnels et les établissements confessionnels, tant chrétiens que musulmans.

« Parce que la plupart des gens considèrent la maladie mentale comme un problème spirituel, ils cherchent de l’aide auprès des chefs spirituels et des guérisseurs traditionnels dans l’espoir d’exorciser le mauvais esprit responsable », a déclaré le Dr Oluseun Ogunnubi, un psychiatre consultant.

Un rapport publié en 2013 par le ministère de la santé nigérian indique qu’au moins 10 % de la population souffre de troubles mentaux courants. Moins de 10 % de ce nombre ont eu accès aux soins dont ils avaient besoin, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Bien que le manque d’établissements de santé mentale fasse partie d’un problème plus large au sein du secteur de la santé, le fait qu’il y ait moins de 15 centres neuropsychiatriques gérés par l’Etat dans le pays rend l’accès difficile pour de nombreuses personnes, en particulier dans les zones rurales.

Mais même dans les régions où des établissements de santé mentale sont disponibles, la stigmatisation associée à la prise en charge d’un proche empêche de nombreuses familles de le faire.

« La plupart des gens ne veulent même pas être vus à l’entrée des hôpitaux psychiatriques en raison des mythes et des idées fausses qui entourent la santé mentale », a déclaré le Dr Lateef.

« Les gens vivent dans le déni à cause de la stigmatisation. Comment peut-on dire que j’ai une maladie mentale, parce qu’ils ne l’ont jamais acceptée comme une forme de maladie », a-t-il demandé. »

BBC Afrique

https://www.google.com/amp/s/www.bbc.com/afrique/region-54411542.amp

«Chez le paranoïaque de style persécuté ou grand méconnu, la scission n’est plus ressentie par un accablement, comme chez le psychasthénique, mais par un grincement, dans une discordance agressive. Il ne peut se passer du monde en même temps qu’il ne peut s’y adapter. A la suite d’une humiliation souvent, ou d’une série d’humiliations, il s’est détourné affectivement de lui, mais sans interrompre le contact ; il est même devenu UN HALLUCINÉ DE CE CONTACT OBSÉDANT FAUTE D’ÊTRE INTIME, ET IL EN INTERPRÈTE L’INDISCRÉTION PERMANENTE COMME UNE HOSTILITÉ SYSTÉMATIQUE. Il est faux de dire qu’il n’y a là qu’une pseudo-rupture avec le réel, parce que LE PARANOÏAQUE EST HANTÉ PAR L’ENTOURAGE et CHERCHE VOLONTIERS À AGIR SUR LUI. La rupture est si réelle derrière l’obsession que JAMAIS UN CHANGEMENT DE MILIEU NE GUÉRIT UN PERSÉCUTÉ : IL RECONSTRUIT UN NOUVEAU DÉLIRE SUR LE MILIEU NOUVEAU. Ce qui est vrai, c’est qu’il ne tourne pas le dos à la vérité, il s’en retire pour ainsi dire à reculons, en la repoussant des deux mains. C’est comme s’il n’arrivait pas à couper le contact avec une réalité brusquement ennemie qui le brûle au lieu de le réchauffer. A la même discordance affective, l’individu réagit ici par un fond d’agressivité au lieu de réagir par de la retraite et de la cacatonie.
Au début de ce siècle, Kraepelin, décrivait, avant Minkowski, comme une « rupture du rapport affectif avec la réalité » un des plus terribles effondrements de la personnalité qu’il nous soit donné de connaître : la schizophrénie. La psychose se caractérise par deux traits. 1. TOUTES LES FONCTIONS ÉLÉMENTAIRES DU PSYCHISME: MÉMOIRE, INTELLIGENCE, ETC ., SONT INTACTES, BIEN QUE LEUR INCOHÉRENCE SIMULE LA DÉMENCE. »

Emmanuel Mounier

« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée

La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »

« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets,  « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »

Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton

« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »

« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »

« Personne de vous , messieurs , disait M. de Montalivet en présentant ce Projet, n’ignore les nécessités sociales qui ont fait naître la Chambre des loi et les divers buts qu’elle se propose. L’humanité la commande, de malheureuses familles l’appellent de leurs voeux, l’ordre public la réclame. Parmi les mesures d’administration intérieure que le Gouvernement se propose de vous soumettre, nulle peut-être n’est plus digne de vos méditations ; la loi qui doit les consacrer touche aux questions les plus élevées ; elle embrasse à la fois les intérêts de l’individu , de la famille et de la société ; et, dans sa spécialité, résume tout ce qu’il y a de plus difficile dans les combinaisons du législateur et de plus complet dans son œuvre… )

« Si nous devons nous efforcer d’offrir aux familles les facilités nécessaires pour accomplir, avec sécurité, de pieux devoirs envers leurs membres, il faut faire obstacle aux passions cupides et désordonnées qui peuvent se développer dans leur sein, contre des êtres faibles par la nature même de leur maladie. « Enfin, l’ordre social exige des garanties contre tous les troubles et les dangers que peuvent lui causer involontairement des ètres auxquels manquent les premières conditions de la sociabilité …. »

Sénat session 1884.

Annexe au Procès-Verbal de la Séance du 20 Mai 1884.

Commission relative à la révision de la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés.

Notes et Documents

La législation française et les législations étrangères sur les aliénés, annexes au rapport de M. Théophile Roussel.

« Jusqu’ici, le terme de Dementia praecox, ou schizophrénie, n’a jamais été scientifiquement circonscrit. Comme toute autre maladie mentale, ce groupe de psychoses se définit par rapport au sain ou au psychopathique d’un point de vue social (incapacité de s’assumer, de se tenir en société, etc.). Les caractéristiques de cette maladie ne se retrouvent pas seulement dans une moindre mesure chez les « schizophrènes latents », ou dans l’historique clinique des malades avérés, ou encore dans les suites de la maladie chez les patients stabilisés ou « guéris », mais aussi chez leurs parents consanguins, ce que Kretschmer a pu observer chez les personnes saines et les malades issus de familles non affectées qui, selon lui, représentent un certain type psychique qu’il oppose au cyclothyme. En fait, je pense qu’il est possible de démontrer leur présence chez tout individu, toutefois à des degrés extrêmement différents. En conséquence, le terme « schizoïde » désigne désormais un type d’état et de réaction psychique qui est, de manière plus ou moins marquée, présent chez chacun de nous, et qui, dans ses formes exacerbées et pathologiques, se présente comme schizophrénie mais qui, dans son évolution moyenne, peut également apparaître chez les psychopathes jusque-là désignés comme schizoïdes, sans atteindre le degré de ce que nous appelons « psychose ». »

Les Problèmes de la schizoïdie et de la syntonie [1], De E. Bleuler (Burghölzli. Zeitschrift für die gesamte Neurologie und Psychiatrie Vol 78 Nummer 1)

Dans L’information psychiatrique 2011/1 (Volume 87), pages 37 à 51

« La pensée hallucinatoire

La psychiatrie des critères et des interviews structurées butte ici sur un vieil obstacle : un symptôme psychiatrique ne se comprend pas hors de son contexte, de son histoire. D’une histoire: celle d’une vie. Une hallucination auditive est certes une hallucination ; mais c’est aussi une pensée construite, un jugement complexe portée sur soi-même, ses aspirations, ses projets. Une pensée qui ne nait pas de rien, ne survient pas à n’importe quel moment, mais dans des circonstances précises qu’il est essentiel de savoir analyser si l’on veut tenter de saisir son origine et la valeur qu’elle peut occuper dans la vie d’un sujet. C’est encore une pensée qui connaît tout un développement. Au terme d’une gestation silencieuse, plus ou moins longue, brusquement elle fait irruption et envahit la conscience. Mais elle ne s’arrête pas là : elle peut aller et venir, aussi bien s’atténuer et disparaître que persister. Et le traitement neuroleptique n’est pas le seul paramètre à se voir en cause dans une telle évolution (dans 40 % des cas, les hallucinations auditives s’avèrent d’ailleurs insensibles aux neuroleptiques). Une pensée qui, à la longue, laisse le temps de se familiariser avec elle, s’y habituer, la transformer en un tic mental automatique prompt à se déclencher dans certaines situations, qu’on finit par bien connaître. Bref une hallucination est certes un symptôme pathologique, mais c’est aussi un reflet de tout un reflet de tout un rapport que le sujet entretient avec lui-même et son environnement. Des voix persécutrices qui assaillent un patient que plus personne ne supporte, ou qui se retrouve à la rue, ne relèvent aujourd’hui, le plus souvent, que d’une prescription de neuroleptiques. Mais comment comprendre, et surtout espérer soulager, un délire de persécution si l’on ne mesure pas l’hostilité objectiive du monde ? « Objective » : le terme prête à confusion ; objective non pas au regard de la moyenne bien portante, mais pour quelqu’un de fragilisé, d’hypersensibile, qui se trouve en grande souffrance psychique.

Ces hallucinations auditives, les fameuses « voix » de la schizophrénie, soulèvent un problème important, celui de la conscience de soi, de la réflexivité, et de ce qui rend possible leur existence : la présence de l’« autre » en nous. Par « autre », il faut simplement entendre que nous sommes fabriqués d’autrui, de « socius » ; d’idées, de valeurs et de jugements issus de la vie collective, qui nous permettent de penser notre vie et de guider nos actes. Toute action, projet d’action, velléité, désir, pensée, bilan de ce que nous faisons, etc. est jugé-jaugé en permanence d’un point de vue tiers, externe, à l’aide de critères sociaux que nous avons tellement assimilés qu’ils nous sont inconscients – du moins tant que nous pouvons agit sans difficultés, de même que nous n’avons nulle conscience de nos articulations quand nous bougeons nos membres, tant que celles-ci fonctionnent bien. Les « voix » dévoilent les ingrédients du phénomène réflexif, elles font apparaître les articulations nécessaires à la dynamique de la pensée.

Le plus souvent ces voix sont négatives. Malveillantes, sarcastiques, elles inculpent un sujet qui se sent déprécié par les autres, réprouvé par eux. Autrement dit qui se déprécie lui-même, car nous ne pouvons nous juger qu’au travers du jugement d’autrui : notre estime dépend de celle que nous croyons nous être accordée. Elles rendent sensible l’influence, au sens propre du terme, que la vie sociale exerce en permanence sur nos réflexions, cette nécessité « mécanique » que nous avons de passer par autrui pour nous penser.

Les hallucinations injonctives, du type « fais ceci, fais cela », soulèvent le même problème : ce sont des incitations à agir, généralement conformes à ce qui doit être fait par un sujet qui perçoit bien son insuffisance. D’autres voix, du type « Tue-le », « salope de Sainte Vierge », etc. peuvent sembler, à première vue, relever d’une interprétation différente. Mais quand on les examine avec plus d’attention, on constate qu’elles ne différent guère des précédentes : elles expriment la rébellion du sujet conte le poids du monde, ou d’autrui( la personne visée par les voix, qui le plus souvent a déçu ses attentes, ou dont la perfection a quelque-chose d’inatteignable qui écrasé, etc.), leur injustice flagrante au regard du destin qui lui est réservé. Toute l’importance de l’autre, des rapports sociaux, en somme, dans notre existence ; l’« aiguillon de l’ordre » pour parler comme Canetti.

Et ces hallucinations ne naissent pas de rien, elles ne sont pas « immotivées » à l’origine. Elles émanent de longues méditations intérieures sur des difficultés qui ont été vécues, affrontées, jamais surmontées. Des difficultés qui ont nourri d’interminables tourments solitaires, qui ont amené le sujet à douter profondément de sa capacité à vivre, à réaliser ce qu’on attend de lui, qui ont fini par le décourager, l’épuiser. C’est dans un tel climat de « fatigue nerveuse » ( le terme à beau être galvaudé, il demeure irremplaçable), que ces ruminations pessimistes se transforment, insensiblement, en pensées automatiques, puis brusquement, en général sous l’effet d’un ultime facteur déclenchant, en voix étrangères incontrôlables. Par la suite, les voix vont s’amplifier avec l’angoisse, le découragement, l’attente de quelque-chose de très désiré et de redouté à la fois, la culpabilité de l’inaction et surtout le stress. LE STRESS SOCIAL EN PARTICULIER, CET EFFORT PSYCHIQUE EXIGÉ PAR LA VIE EN SOCIÉTÉ QUI ÉVEILLE UN SENTIMENT IRRÉSISTIBLE DE FAILLITE ET DE HONTE DE SOI, D’ÊTRE MONTRÉ DU DOIGT, MOQUÉ DANS SES ÉCHECS, SES FRUSTRATIONS, MISE À NU DANS SES VICES, AU BOUT DU COMPTE EXPOSÉ AU PILORI DE LA CRITIQUE DE SA VIE. C’EST AINSI QUE LES VOIX HALLUCINATOIRE EN ARRIVENT À TOUT COMMENTER DE LA VIE DU SUJET, À MESURE QU’IL S’ENLISE DANS SON INCAPACITÉ DE RÉAGIR : ses DÉSIRS ET LEURS OBSTACLES, ses6 BESOINS ET LEUR RÉPROBATION, etc. ELLES SE TRANSFORMENT, PEU À PEU, EN UN BRUIT DE FOND PERMANENT. Mais à quelque stade qu’on veuille bien les considérer, ces hallucinations ne sont pas le produit que d’une « irritation mécanique des neurones », comme disait l’aliéniste français Clérambault (1872-1934), d’une « activation des aires du langage », comme nous l’expliquent dorénavant les spécialistes en imagerie cérébrale. Elles sont aussi de la pensée intérieure, du discours subjectif : du rapport à soi, du réflexif. Et à ce titre elles nous renseignent sur la problématique du sujet, des témoignages sur ce qui lui pèse et lui fait du mal. Elles nous fournissent des clés précieuses pour entrevoit la relation qu’il entretient avec lui-même, ce qui lui coûte. Elles ouvrent la voie à ce qui pourrait l’apaiser.

Et elles nous permettent de toucher du doigt qu’une forme d’hypersensibilité se trouve ici en jeu. Un rien suffit à redéclencher tout le processus : la fatigue, une remarque à peine blessante, un vague allusion à la radio, etc. Cela est si vrai que la repos, l’amélioration de l’estime de soi contribue beaucoup à atténuer les voix. Ce que l’on constate régulièrement : « Quand je me rends utile, remarque l’un de mes patients, par exemple quand je fais la vaisselle, mes voix me laissent tranquille. » Une autre jeune femme m’explique : « C’est quand je suis angoissée de ne pas y arriver que j’ai mes voix. » Elle poursuit : « Parfois même, je m’insulte : « Espèce de garce ! » Parce que je lui reproche d’être trop présente, d’être trop parfaite. Mais quand je suis fière de moi, je n’ai plus de voix. « Fière »: je veux dire quand je suis contente de moi, que je me sens utile aux autres ; quand je rends service par exemple. » Et de conclure, cette remarquable introspection en riant: « Vous savez docteur, quand j’aurai un mari, je n’aurais plus besoin de vos consultations ! » ce qui ne manque pas, aussitôt, de réenclencher la litanie des voix : « Mais ma pauvre fille, t’étais faite pour aller au couvent ! » Que faut-il faire en pareils cas ? Augmenter les neuroleptiques,? ou faire plus de vaisselles ? ou rencontrer un jeune homme qui vous aime ? « « 

Alain Bottéro, Un autre regard sur la schizophrénie

Ce que les enseignants perçoivent prédit mieux l’avenir que les notes

« Les évaluations comportementales des enseignants — commentaires sur la motivation, l’autodiscipline, la participation, le respect des consignes — constituent l’un des prédicteurs les plus puissants de la réussite socio-professionnelle ultérieure, rivalisant avec le QI et le statut socio-économique familial. Une convergence remarquable d’études longitudinales menées sur trois à cinq décennies, dans des contextes culturels variés (Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Canada, Luxembourg, États-Unis, Finlande, Suède, France), démontre que les jugements formulés par les enseignants sur les compétences non cognitives des élèves dès l’âge de 5-6 ans prédisent les revenus, l’emploi, la santé et même la criminalité 30 à 50 ans plus tard. Toutefois, cette puissance prédictive est à double tranchant : ces mêmes évaluations incorporent des biais systématiques liés au genre, à l’origine sociale et à l’ethnicité, et fonctionnent comme mécanismes de reproduction sociale autant que comme indicateurs de compétences réelles.


Les évaluations des enseignants surpassent le QI comme prédicteur d’avenir

L’étude la plus décisive sur la fiabilité comparée des sources d’évaluation non cognitive provient du laboratoire de James Heckman. Feng, Han, Heckman et Kautz (2022), publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences, ont comparé systématiquement les rapports des enfants (auto-évaluation), des parents et des enseignants sur les compétences non cognitives (Big Five) de 2 857 enfants suivis longitudinalement. Résultat sans ambiguïté : les rapports des enseignants présentent la meilleure cohérence interne et la plus forte valeur prédictive sur les résultats cognitifs et comportementaux ultérieurs. Les auto-évaluations des enfants et les rapports parentaux n’ajoutent qu’un pouvoir prédictif marginal au-delà de ce que captent déjà les enseignants. Comme le résume Tim Kautz, co-auteur : « Si vous ne pouvez choisir qu’une seule mesure, choisissez le rapport de l’enseignant. » Les enseignants, observant de nombreux élèves dans des situations comportementales variées sur de longues périodes, disposent d’un cadre de référence comparatif que ni les parents ni les élèves eux-mêmes ne possèdent.

Ce résultat est corroboré par Jackson (2018), publié dans le Journal of Political Economy, qui démontre à partir de données administratives exhaustives de Caroline du Nord que les effets des enseignants sur les résultats non mesurés par les tests standardisés — absences, suspensions, progression dans les niveaux — prédisent des impacts plus importants sur l’obtention du diplôme secondaire et l’entrée à l’université que leurs effets sur les scores aux tests. La corrélation entre effets sur les tests et effets comportementaux n’est que de r = 0,22, ce qui signifie que les tests seuls échouent à identifier de nombreux enseignants excellents. L’inclusion des deux types de mesures plus que double la variabilité prédictible des effets enseignants sur les résultats à long terme.

En France, l’étude de Guimard, Cosnefroy et Florin (2007), portant sur 5 549 élèves du panel DEPP suivis du CP à la 6ème, confirme que les évaluations comportementales des enseignants — notamment l’attention, l’organisation de la tâche et la confiance en soi — contribuent significativement à l’explication des performances académiques futures et des parcours scolaires, indépendamment de l’effet spécifique des performances académiques initiales et des variables sociodémographiques.


Trente à cinquante ans de suivi : les preuves longitudinales

L’étude de Dunedin : un gradient dose-réponse sur 32 ans

L’étude multidisciplinaire de Dunedin (Moffitt et al., 2011, PNAS) constitue probablement la démonstration la plus rigoureuse. 1 037 enfants nés en 1972-73 en Nouvelle-Zélande ont été suivis de la naissance à 32 ans avec un taux de rétention exceptionnel de 96 %. L’autocontrôle a été mesuré par un composite incluant les évaluations des enseignants, des parents, des observateurs et les auto-évaluations, aux âges de 3, 5, 7, 9 et 11 ans. Les résultats révèlent un gradient dose-réponse saisissant : entre le quintile le plus élevé et le plus bas d’autocontrôle dans l’enfance, les problèmes de santé multiples passent de 11 % à 27 %, la dépendance aux substances de 3 % à 10 %, le revenu sous le seuil de pauvreté de 10 % à 32 %, et les condamnations pénales de 13 % à 43 %. Ces effets persistent après contrôle du QI et de la classe sociale d’origine.

Les cohortes britanniques : prédiction sur plus de 40 ans

Daly, Delaney, Egan et Baumeister (2015, Psychological Science) ont exploité deux cohortes nationales britanniques — la BCS (n ≈ 17 000, nés en 1970) et la NCDS (n ≈ 17 000, nés en 1958) — suivies respectivement jusqu’à 38 et 50 ans. Les évaluations des enseignants portant sur l’autocontrôle des élèves à 7-10 ans (items mesurant la capacité d’attention, la persévérance, la concentration, le respect des règles) prédisent la probabilité et la durée du chômage plus de quatre décennies plus tard, après contrôle de l’intelligence, de la classe sociale et du genre. L’effet est amplifié en période de récession économique. Une augmentation d’un écart-type de l’autocontrôle évalué par les enseignants à 7 ans prédit également une probabilité supérieure de 4-5 points de pourcentage de détenir une retraite complémentaire (Daly et al., 2017).

L’étude québécoise : du jardin d’enfants aux revenus fiscaux 30 ans plus tard

Vergunst, Tremblay, Nagin et al. (2019, JAMA Psychiatry) ont suivi 2 850 enfants québécois de la maternelle (5-6 ans) jusqu’à 33-35 ans, en utilisant les déclarations fiscales gouvernementales comme mesure objective des revenus. Les évaluations des enseignants de maternelle portaient sur l’inattention, l’hyperactivité, l’agressivité, l’opposition, l’anxiété et la prosocialité. L’inattention à 6 ans est associée à des revenus inférieurs à 33-35 ans pour les deux sexes ; la prosocialité à 6 ans prédit des revenus supérieurs pour les garçons. Une étude complémentaire (Orri, Vergunst et al., 2023, JAMA Network Open) estime que les profils comportementaux combinés (externalisation + internalisation) évalués annuellement par les enseignants de 6 à 12 ans sont associés à des pertes cumulées de revenus estimées à 357 737 dollars sur une carrière de 40 ans.

Le Luxembourg et Project Talent : 40 et 50 ans de suivi

Spengler, Brunner, Damian et al. (2015, Developmental Psychology) ont suivi 745 élèves luxembourgeois de 12 à 52 ans. L’évaluation par les enseignants du « sérieux scolaire » (studiousness) à 12 ans prédit directement et indirectement le prestige professionnel et le revenu à 52 ans, après contrôle du QI et du statut socio-économique parental. Spengler, Damian et Roberts (2018, Journal of Personality and Social Psychology), exploitant le dataset massif de 346 660 lycéens américains de Project Talent (1960), ont démontré que le fait d’être un « élève responsable » et de manifester de l’intérêt pour l’école prédit le niveau d’études, le prestige professionnel et le revenu 50 ans plus tard, au-delà du QI, du statut socio-économique et des traits de personnalité (Big Five).


L’effet Pygmalion : des attentes qui se réalisent

L’expérience fondatrice de Rosenthal et Jacobson (1968), « Pygmalion in the Classroom », a démontré que des élèves aléatoirement désignés comme « bloomers » auprès de leurs enseignants ont gagné significativement plus de points de QI que les élèves contrôles, avec des effets concentrés chez les plus jeunes (1re année : +27,4 points vs. +12,0 pour le groupe contrôle). La synthèse de Hattie (2009), Visible Learning, attribue aux attentes enseignantes une taille d’effet de d = 0,43, les classant parmi les influences les plus puissantes sur la réussite scolaire.

Le débat scientifique s’est déplacé vers la question de l’ampleur et des conditions de ces effets. Jussim et Harber (2005, Personality and Social Psychology Review) concluent que les prophéties autoréalisatrices sont réelles mais typiquement modestes (r = 0,1 à 0,2, soit 5-10 % de la variance), qu’elles ne s’accumulent pas massivement au fil du temps, et que les attentes des enseignants prédisent les résultats des élèves davantage parce qu’elles sont exactes que parce qu’elles sont autoréalisatrices. Cependant — et c’est le point crucial — les effets sont disproportionnellement puissants pour les élèves de milieux défavorisés et issus de groupes stigmatisés (Madon, Jussim & Eccles, 1997).

Les recherches de Rubie-Davies (2006, 2007) introduisent le concept d’enseignants « à hautes attentes » vs. « à basses attentes ». Les élèves d’enseignants à hautes attentes progressent de d = 1,05 sur une année scolaire, contre d = 0,05 pour ceux d’enseignants à basses attentes — une différence considérable. L’essai contrôlé randomisé Teacher Expectation Project (Rubie-Davies, Peterson, Sibley & Rosenthal, 2015, Contemporary Educational Psychology, 84 enseignants) démontre qu’une intervention formant les enseignants aux pratiques des enseignants à hautes attentes produit 28 % d’apprentissage supplémentaire en mathématiques.

L’extension la plus significative vers les trajectoires à long terme provient de Papageorge, Gershenson et Kang (2020, Review of Economics and Statistics), utilisant les données longitudinales nationales ELS (≈ 6 000 élèves de 10th grade suivis jusqu’à 26 ans). L’élasticité de l’obtention du diplôme universitaire par rapport aux attentes des enseignants est d’environ 0,12 : avoir un professeur de mathématiques qui s’attend pleinement à ce qu’un élève obtienne un diplôme universitaire (vs. un qui pense que l’élève n’a aucune chance) augmente les chances d’obtention du diplôme d’environ 17 points de pourcentage. Sorhagen (2013, Journal of Educational Psychology) montre que les attentes inexactes des enseignants de 1re année prédisent les scores standardisés à 15 ans — soit un suivi de 9 ans — avec des effets plus forts pour les enfants de familles à faible revenu.


Heckman et la révolution des compétences non cognitives

Le programme de Perry Preschool : la preuve décisive

Le projet le plus influent de James Heckman est sa réanalyse du Perry Preschool Project — 123 enfants afro-américains défavorisés, randomisés en 1962, suivis jusqu’à 55 ans (Heckman, Pinto & Savelyev, 2013, American Economic Review ; Heckman & Karapakula, 2019 ; García, Heckman & Karapakula, 2023, Journal of Political Economy). Le programme n’a pas durablement augmenté le QI (à 10 ans, groupes traitement et contrôle avaient le même QI moyen). Mais il a modifié de manière durable les traits de personnalité — conscienciosité, persévérance, sociabilité. L’impact à court terme sur les compétences socio-émotionnelles explique largement les impacts à long terme sur l’emploi et la criminalité à 40 ans (analyse de médiation, Heckman et al., 2013). À 55 ans, les effets significatifs persistent sur l’emploi, la santé et la criminalité, avec des effets intergénérationnels : les enfants des participants traités ont 30+ points de pourcentage de moins de probabilité d’avoir été suspendus de l’école et 30+ points de plus de probabilité d’avoir un diplôme secondaire.

« Hard Evidence on Soft Skills »

Heckman et Kautz (2012, Labour Economics) établissent que les tests de rendement ignorent ou mesurent mal les « soft skills » — traits de personnalité, motivations, préférences — qui sont valorisés sur le marché du travail et à l’école. Les récipiendaires du GED (équivalence du diplôme secondaire) ont des capacités cognitives comparables aux diplômés du secondaire mais manquent significativement de traits de personnalité (conscienciosité, persévérance), ce qui explique que leurs performances sur le marché du travail ressemblent davantage à celles des décrocheurs. Les scores aux tests à l’adolescence n’expliquent qu’environ 17 % de la variance des revenus adultes ; le QI seul n’en explique qu’environ 7 % (Bound et al., 2001). Heckman, Stixrud et Urzua (2006, Journal of Labor Economics) démontrent par un modèle structurel que les compétences non cognitives sont au moins aussi importantes que les capacités cognitives pour les salaires, l’emploi, la scolarité, la grossesse adolescente, le tabagisme et le comportement criminel.

Duckworth : l’autodiscipline bat le QI

Duckworth et Seligman (2005, Psychological Science) ont mesuré l’autodiscipline de 140 puis 164 élèves de 8th grade par auto-évaluation, évaluation parentale, évaluation par les enseignants et questionnaires de choix monétaires. L’autodiscipline a prédit les notes finales, l’assiduité, les scores aux tests standardisés et la sélection dans un programme compétitif. L’autodiscipline expliquait plus du double de la variance par rapport au QI pour les notes finales, l’assiduité et la sélection scolaire. Roberts, Kuncel, Shiner, Caspi et Goldberg (2007, Perspectives on Psychological Science), dans une revue méta-analytique d’études longitudinales prospectives, démontrent que l’amplitude des effets des traits de personnalité sur la mortalité, le divorce et le prestige professionnel est indiscernable de celle du statut socio-économique et des capacités cognitives.


Les biais : quand l’évaluation reproduit les inégalités

Le poids de l’origine sociale dans le jugement professoral

Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont fourni le cadre théorique fondamental. Dans Les Héritiers (1964), ils documentent qu’un fils de cadre supérieur avait 80 fois plus de chances d’entrer à l’université qu’un fils d’ouvrier agricole. Dans La Reproduction (1970), ils introduisent le concept de « violence symbolique » : l’imposition d’un arbitraire culturel par la classe dominante à travers l’action pédagogique. Les corrections et commentaires des enseignants utilisent des termes « transparents à la classification sociale » — « vulgaire », « lourd », « pauvre », « étroit », « médiocre », « gauche », « maladroit » — qui fonctionnent simultanément comme jugements académiques et jugements sociaux.

Pierre Merle (1996, L’évaluation des élèves, PUF) a démontré empiriquement, par 32 entretiens approfondis avec des enseignants de lycée, que les fiches de renseignements contenant des informations sur l’origine sociale créent des pré-jugements influençant l’évaluation ultérieure. L’évaluation incorpore non seulement la performance académique mais aussi la conformité comportementale : « L’évaluation, au-delà de mesurer les compétences scolaires, est aussi une modalité possible de sanction et de gratification des comportements scolaires. » Merle (2007, 2018) confirme qu’à compétence identique, les élèves de milieux défavorisés sont les plus pénalisés, et que les évaluations comportementales (effort, participation, attitude) influencent directement les dossiers Parcoursup et l’accès aux filières sélectives.

Biais ethniques : l’effet d’escalade stéréotypique

Tenenbaum et Ruck (2007, Journal of Educational Psychology) ont conduit quatre méta-analyses montrant que les enseignants formulent des attentes plus positives pour les élèves européens-américains que pour les élèves latinos (d = 0,46) ou afro-américains (d = 0,25), adressent plus de discours positifs aux élèves européens-américains (d = 0,21), tout en ne dirigeant pas plus de critiques vers les minorités (d = 0,02) — suggérant un pattern de négligence plutôt que d’hostilité manifeste. Okonofua et Eberhardt (2015, Psychological Science) ont identifié un « effet d’escalade stéréotypique » : après une première infraction, les réponses des enseignants sont similaires quelle que soit l’ethnicité de l’élève ; après une seconde infraction, les enseignants perçoivent le comportement de l’élève noir comme plus grave, se sentent plus irrités, et sont plus enclins à envisager la suspension. Gregory, Skiba et Noguera (2010, Educational Researcher) montrent que les disparités raciales dans les sanctions scolaires se concentrent sur les infractions subjectives (comportement perturbateur, insolence) plutôt qu’objectives (vandalisme, tabac).

Biais de genre et étiquetage informel

Lavy et Sand (2015, NBER) ont démontré en Israël que les biais de genre des enseignants en primaire affectent l’écart de réussite au secondaire : une augmentation d’un écart-type du biais pro-garçons augmente les scores des garçons de ≈ 0,09 ET et diminue ceux des filles de ≈ 0,10 ET en 12th grade. L’étude ethnographique fondatrice de Rist (1970, Harvard Educational Review) a documenté comment, dès le huitième jour de maternelle, une enseignante avait réparti les enfants en groupes de niveau fondés non sur les capacités cognitives mais sur des caractéristiques liées à la classe sociale (couleur de peau, habillement, odeur corporelle, niveau d’éducation familial), avec une mobilité quasi nulle entre groupes par la suite. Hargreaves, Hester et Mellor (1975) ont identifié trois étapes du processus d’étiquetage : spéculation (hypothèses initiales), élaboration (affinement par interaction), stabilisation (le label devient fixe et filtre toute information ultérieure).


Le système français : le conseil de classe comme chambre d’orientation

La recherche française apporte un éclairage distinctif sur les mécanismes institutionnels par lesquels les évaluations comportementales se transforment en décisions d’orientation contraignantes. Marie Duru-Bellat (1988, IREDU ; 1992, avec Mingat) a démontré que l’orientation constitue un mécanisme fondamental de production d’inégalités — davantage que les écarts de réussite académique eux-mêmes. À niveaux de performance académique identiques, les élèves d’origines sociales différentes reçoivent des conseils d’orientation systématiquement différents. Ce second canal — impliquant directement les jugements des enseignants et les recommandations du conseil de classe — est particulièrement puissant aux transitions clés (5ème→3ème, 3ème→lycée).

Philippe Perrenoud (1984/1995, La fabrication de l’excellence scolaire) a théorisé, à partir d’observations ethnographiques dans les écoles primaires genevoises, comment l’évaluation scolaire est un processus de « transformation des différences culturelles en hiérarchies formelles légitimes ». L’excellence n’est pas mesurée mais fabriquée : les observations comportementales informelles des enseignants construisent continûment des hiérarchies qui sont ensuite formalisées dans les notes et les décisions d’orientation. Stéphane Bonnéry (2007, Comprendre l’échec scolaire) a mis en évidence le « malentendu sociocognitif » : les élèves de milieux populaires interprètent les attentes scolaires de manière littérale/comportementale plutôt que cognitive, et les enseignants évaluent souvent le comportement plutôt que la compréhension, masquant les difficultés jusqu’à la rupture au secondaire.

Le conseil de classe, réunissant trois fois par an l’équipe pédagogique, constitue le site institutionnel central où notes et appréciations sont converties en décisions d’orientation. Les mentions (encouragements, compliments, félicitations) sont attribuées sur la base des résultats académiques et de l’investissement comportemental. Avec Parcoursup, la fiche Avenir inclut désormais des évaluations explicites de l’autonomie, de l’engagement, des méthodes et de l’esprit d’initiative — toutes des évaluations comportementales non académiques dont le poids dans l’accès à l’enseignement supérieur sélectif est considérable. Comme le note Dubet (2019), l’amplitude des inégalités scolaires en France excède ce que les inégalités sociales seules prédiraient, suggérant que les mécanismes évaluatifs jouent un rôle amplificateur.


L’OCDE confirme : les compétences socio-émotionnelles comptent autant que le cognitif

Le rapport de l’OCDE Skills for Social Progress (2015) synthétise les données longitudinales de multiples pays et conclut que la conscienciosité, la sociabilité et la stabilité émotionnelle ont les effets positifs les plus forts sur les résultats de vie (éducation, marché du travail, santé, vie familiale, engagement civique, satisfaction de vie). L’enquête internationale SSES (Survey on Social and Emotional Skills), la première évaluation comparative internationale collectant des données auprès des élèves, des parents et des enseignants (150 000+ participants en 2023), confirme que les compétences socio-émotionnelles — notamment la persévérance, la responsabilité et l’autocontrôle — sont corrélées positivement avec la performance académique et la satisfaction de vie.

Cependant, l’enquête SSES révèle aussi que les élèves d’origines favorisées présentent des scores plus élevés sur toutes les compétences mesurées dans tous les sites participants — suggérant que l’évaluation de ces compétences peut amplifier les inégalités sociales plutôt que les réduire. Ce constat rejoint l’avertissement de l’UNESCO (Zhou, 2016) sur le biais de référence : les évaluations non cognitives ne peuvent pas être utilisées comme outils de responsabilisation en raison de problèmes de validité transculturelle et de dépendance au contexte.


Conclusion : un pouvoir prédictif réel mais socialement construit

La convergence des preuves est sans équivoque sur deux points qui semblent contradictoires mais sont en réalité complémentaires. D’une part, les évaluations comportementales des enseignants captent des dimensions réelles — autocontrôle, persévérance, compétences sociales — dont la valeur prédictive sur les trajectoires de vie est comparable à celle du QI et du statut socio-économique, comme le démontrent les études de Dunedin, des cohortes britanniques, du Québec et du Luxembourg avec des suivis de 30 à 50 ans et des mesures objectives (dossiers fiscaux, casiers judiciaires). Le rapport de l’enseignant constitue, selon l’étude de Heckman (Feng et al., 2022, PNAS), la source d’information la plus fiable et prédictive sur les compétences non cognitives.

D’autre part, ces évaluations ne sont pas des mesures neutres. Elles incorporent systématiquement des jugements de classe (Bourdieu, 1970 ; Merle, 1996), de genre (Lavy & Sand, 2015) et d’ethnicité (Tenenbaum & Ruck, 2007), et fonctionnent comme des mécanismes de reproduction sociale, particulièrement dans les systèmes à forte orientation institutionnelle comme le système français. La prédictivité des évaluations enseignantes est donc partiellement artefactuelle : elles prédisent l’avenir en partie parce qu’elles le créent, à travers des prophéties autoréalisatrices (Papageorge et al., 2020 ; Rosenthal & Jacobson, 1968) et des mécanismes institutionnels d’orientation (Duru-Bellat, 1988).

L’enjeu central pour les politiques éducatives n’est donc pas de supprimer l’évaluation comportementale — qui capture des informations authentiquement précieuses — mais de la structurer pour réduire les biais. Les pistes les plus prometteuses incluent : l’utilisation de critères d’évaluation explicites et standardisés plutôt que de jugements globaux (Quinn, 2020), la formation des enseignants aux pratiques des enseignants « à hautes attentes » (Rubie-Davies et al., 2015, avec 28 % d’apprentissage supplémentaire en mathématiques), la diversification du corps enseignant (Gershenson, Holt & Papageorge, 2016 montrent que les enseignants noirs ont des attentes significativement plus élevées pour les élèves noirs), et les approches de discipline empathique (Okonofua, Paunesku & Walton, 2016, PNAS, réduisant les suspensions de moitié). L’investissement précoce dans les compétences non cognitives, comme l’a démontré le Perry Preschool Project avec un taux de rendement social de 7-10 % annuel et des effets intergénérationnels, reste l’intervention la plus efficiente jamais documentée en économie de l’éducation. »

« Dès le jour de son arrivée à Crécy, Claude s’aperçut qu’un changement avantageux s’était opéré dans Joseph, et il apprit de sa mère qu’en effet, depuis quelques mois, cet enfant se montrait meilleur. Le bon curé l’attestait de son côté; seulement il recommanda à Claude d’avoir de l’indulgence, et Claude, éclairé par la réflexion, promit de n’en pas manquer. Mais une semaine ne s’était pas écoulée, que le jeune chef de famille disait au curé : « Hélas ! Joseph n’a pas changé ! Je ne sais en conscience ce que j’en ferai. Il ne veut absolument pas devenir gagne-petit ni laboureur ; il prétend avoir tout autant de droit que Marcel de se choisir un état, et lorsque je lui représente qu’il serait bon peut-être que l’un de nous restat à la maison pour surveiller les travaux, il me répond qu’avant de s’y décider, il a bien le droit , c’est toujours son mot favori, de venir avec moi à Paris pour voir s’il ne trouvera pas un métier qui lui aille… Et ce n’est pas tout, Monsieur le curé! Tiennette aussi me donne bien du souci ; elle devient coquette, elle est légère… Je n’ose m’en expliquer avec ma mère, qui a un faible pour cette petite… Tiennette a mis dans sa tête d’aller en apprentissage chez sa marraine à Bourges, pour l’état de lingère. Quand je pense à la manière dont M. Emmanuel et M. Gournay lui-même parlent des femmes, de ce qu’ils appellent amour, et du peu de cas qu’ils font de , l’honneur d’une grisette, il me passe par la tête des idées qui me chagrinent au delà de tout ce que je pourrais dire. Séduire une pauvre fille, la jeter dans la honte, dans le déshonneur, est-donc quelque chose de si plaisant ? Non, assurément, répondit le curé. Mais l’effet d’un entourage corrompu et corrupteur est d’aveugler l’homme sur le bien, sur le mal; et du moment qu’il est aveuglé, il se rit et se joue sans scrupule de ce qu’il y a de plus sacré pour l’honnête homme, de l’innocence et de la faiblesse. Ah! c’est bien vrai ! Et les riches ont tant de moyens de séduction !… Non pas positivement parce qu’ils sont riches, mais parce qu’ils ont reçu une éducation beaucoup plus brillante que nous autres pauvres ouvriers, qui ne savons comment nous y prendre pour plaire, même avec de bonnes intentions! – Mon enfant, dans tous les rangs, dans touttes les fortunes, il est un appåt auquel les jeunes filles se laissent presque toujours prendre; cet appat, c’est le mariage. Faire une promesse de mariage, parler même de mariage, avant que d’ètre bien assuré qu’on peut et qu’on veut réellement se marier, c’est séduire; ne l’oublie jamais, Claude! Jamais, Monsieur le Curé. – Si l’homme, quelle que soit la classe à laquelle il appartient, voulait réfléchir, ne fût-ce qu’un instant, il frémirait en songeant que, pour satisfaire un délire passager, il condamne au déshonneur, à l’abandon, à la misère, la malheureuse jeune fille qu’il prétend aimer, la femme de son ami, la seur de son camarade; car aucun lien n’est sacré le séducteur ! Non, non, aucun! Oh! si je l’avais voulu, j’aurais pu empêcher M. Emmanuel de rire de ma simplicité , en rappelant certaines histoires de ce pays qui ne sont pas bien vieilles…. Dieu est juste ; il punit par la séduction de leurs femmes et de leurs filles ceux qui ont séduit les filles et les femmes des autres. pour — Ne prêtons jamais à Dieu, mon ami, l’étroite justice humaine! Dieu ne châtie pas l’innocent pour le coupable; mais il donne à celui-ci le doute, le soupçon, qui le déchirent et qui troublent la paix de ses jours et de ses nuits. L’homme qui a trahi son ami; l’homme qui a porté le déshonneur dans les familles ; l’homme enfin qui n’a connu que des femmes faibles, sans vertu, que des femmes corrompues, vit dans la crainte d’etre à son tour trahi, trompé par sa femme, trompé par ses filles. Tout l’effraye, tout lui porte ombrage. Les caresses qu’il reçoit ne sont peut-être pas plus sincères que celles qu’il a vu prodiguer à plus d’une pauvre dupe, et tout son orgueil se révolte à la pensée qu’il peut être dupe lui-même. Il sait comment on perd une femme, comment on lui enseigne à mentir, à tromper, et il ne છે voit partout que tromperie, que mensonge; et, tout occupé de déjouer la ruse, il sème le malheur autour de lui en étant plus malheureux encore lui-même; car sa femme, ses filles qu’il persécute par ses humiliants soupçons, ont pour . elles leur conscience; tandis que la sienne, à lui, l’accuse et lui dit que si le mal qu’il a fait lui était rendu, ce ne serait que justice. – Oh! oui ! s’écria Claude. Au lieu que l’honnête homme, reprit le curé, quia fui les femmes corrompues et qui n’a jamais séduit la femme ou la fille d’autrui, se contente de veiller avec une prudence affectueuse sur la femme à laquelle il a remis le soin de son bonheur et l’honneur de sa famille ; il entoure ses filles d’une sage surveillance, parce qu’il sait que la vanité, que la coquetterie, que l’étourderie peuvent les entraîner à leur perte; mais ces soins, cette surveillance n’ont rien d’humiliant. Ce n’est pas de sa femme et de ses filles qu’il doute : il a confiance en elles; seulement il craint pour elles le contact du vice, et cette confiance qu’il leur montre entretient le respect d’elles-mêmes; les doutes injurieux de l’homme corrompu le détruisent, au contraire, et conduisent tôt ou tard celles qui en sont l’objet à se dire que celui qui croit toujours qu’on le trompe mérite d’être trompé. Ainsi, d’un côté, défiance et malheur sans fin, sans remède ; de l’autre côté, confiance et bonheur, que chaque année consolide. Je me suis déjà aperçu, Monsieur le Curé, qu’on a toujours profit à bien faire, et plaisir aussi, quoique quelquefois il en coûte de faire ce qui est bien. – Oui, mon chez Claude, Dieu a voulu que l’intérêt personnel bien entendu fût d’accord avec la vertu, afin que ceux qui ne sont pas capables d’aimer la vertu pour elle-même aimassent du moins la paix de l’âme, qui résulte tonjours d’une conduite régulière et sage. – Je vous assure, Monsieur le Curé, qu’un frisson m’a couru tout le corps, lorsque M. Emmanuel m’a demandé si mes seurs sont jolies. – Je le crois, mon ami. Et lors même que tu n’aurais pas des saurs pour lesquelles tu redoutes les dangers de la séduction, tu frissonnerais encore, Emmanuel aussi frissonnerait, car à son age on n’est pas complétement perverti, à la pensée que la malheureuse victime de la séduction peut devenir la proie du vice sans frein, et que cette première faute où elle a été entrainée est comme le premier anneau de la chaine d’ignominie dont le dernier est scellé aux murs d’une prison ! Ah ! » s’écria Claude en se couvrant la figure de ses deux mains. « Monsieur le Curé, dit-il après un assez long silence, je vous prierai de vouloir bien parler de tout cela un peu sérieusement à Tiennette. Depuis qu’elle est allée à Bourges passer quelques jours chez sa marraine, elle ne veut plus rester au village. Et elle a si bien fait que ma mère est de son parti. Je n’ose trop rien dire, parce que Joseph nous donne déjà bien assez de souci et fait assez pleurer ma mère ; mais Tiennette n’ira pas se perdre à la ville. Quant à Marie et à Lazarine, elles aiment le village par-dessus tout, quoiqu’elles soient allées aussi à la ville; Marcel ne nous donnera non plus que des joies. Pourtant, une chose m’inquiète pour lui, Monsieur le Curé, c’est ce compagnonnage où le voilà déjà apprenti. Vous savez ce que c’est, n’estce pas? – J’en sais du moins assez, mon enfant, pour proclamer hautement que dans la plupart des associations, quelles qu’elles soient, l’homme se laisse malheureusement guider plutot par son intérêt propre que par le sentiment de la justice; et la justice seule comprend à la fois le droit et le devoir: je vais m’expliquer. « Que fait l’homme en s’associant à un ou à plusieurs autres hommes? Jl demande un appui, une force qui lui manquent, et que ses associés sont en droit de lui demander à leur tour. Ainsi, en même temps que par l’association il établit son droit à l’appui de ses associés, il s’impose à son tour le devoir de les soutenir, soit en masse, soit individuellement, selon le besoin. Et cependant, combien de fois il arrive que l’intérêt particulier l’emportant sur l’intérêt général, on fait valoir le droit en même temps qu’on met en oubli le devoir ! C’est ce qui m’a semblé, dit Claude, d’après les récits mème de MM. Coulomey et Lespinasse, qui sont pourtant bien partisans du compagnonnage, et qui me l’ont montré en beau . – L’intérêt particulier, l’amour-propre, reprit le curé, font que chaque associé se prétend l’égal de l’autre ; et cette prétention est d’autant plus grande, que celui qui aspire à une égalité chimérique est plus pauvre et moins capable peut-être. Comment! Mais, Monsieur le Curé, est-ce que l’association n’établit pas tout naturellement l’égalité entre les associés ? – Égalité de droit, égalité de devoirs : sans doute ! répondit le curé; et c’est la seule qui soit vraie, mon enfant. « Dans la famille, si nous mettons à part le père et la mère investis d’une autorité que nul ne songe à contester, nous sommes amenés à reconnaitre que tous les enfants sont égaux les uns aux autres par les droits et par les devoirs , n’est-il pas vrai? Oui certainement, Monsieur le Curé. Tous ont les mêmes droits à l’affection et à la fortune du père et de la mère, et tous ont les mêmes devoirs à remplir envers eux. Ce n’est pas tout, mon cher Claude. Si nous considérons les frères et les sours par rapport les uns aux autres, nous reconnaissons encore que chacun a droit à la protection, aux soins de l’autre, et que chacun doit à l’autre sa protection et ses soins. Oui, c’est vrai. Voilà donc l’égalité réelle bien établie, celle qui nait du droit et du devoir. Maintenant, crois-tu que ces frères et sæurs soient égaux par les forces physiques, par les facultés intellectuelles, par les qualités du cour? -Oh! non certainement, Monsieur le Curé ! On n’a qu’à venir chez nous, pour ne pas courir plus loin, et l’on pourra s’assurer que tout le contraire. Nous voyons donc naitre, au sein même de l’égalité la mieux établie, la seule qui soit vraie, l’égalité de droits et de devoirs, une inégalité non moins bien établie, non moins réelle, celle que produit tout naturellement la différence que c’est des forces physiques, intellectuelles et morales, qui n’ont pas été départies à chacun dans les mêmes proportions. Cette inégalité donnera plus tard naissance, à son tour, à l’inégalité du rang et des fortunes; car celui qui possède des forces physiques développées aux dépens des facultés de l’intelligence ne sera propre qu’aux travaux manuels et restera garçon de charrue toute sa vie, tandis que tel autre, plus avisé, deviendra fermier ; tel autre encore ne pourra être qu’ouvrier ordinaire, tandis que son frère deviendra contre-maître; tel autre enfin ne donnera qu’un maitre d’école de village, incapable d’enseigner autre chose que ce qu’il aura appris, tandis que son frère se distinguera parmi les orateurs, parmi les écrivains philosophes ou sacrés, parmi les poëtes les plus illustres de l’époque ; et ces enfants d’une même famille, toujours égaux par les droits et par les devoirs, se faisant cependant une fortune, un rang, un sort parfaitement inégaux, cesseront en réalité d’être égaux. — C’est pourtant la vérité ! s’écria Claude en regardant d’un air tout surpris l’abbé du Rocher. – Eh bien ! mon enfant, reprit le curé, les associations, quelles qu’elles soient, et quel que soit le nom qu’on leur donne, représentant une nombreuse famille, où ne peut régner d’autre égalité que celle du droit et du devoir: car l’association ne saurait effacer, anéantir les inégalités qui naissent tout naturellement des capacités diverses, des circonstances accessoires qui ont rendu les hommes inégaux entre eux par l’effet des forces physiques, intellectuelles, morales, inégalement réparties, par l’effet des passions auxquelles les uns se sont abandonnés, tandis que les autres les ont domptées. De tout cela sont résultés les rangs si divers, les fortunes si différentes dont se composent les grandes associations humaines désignées par les mots de peuples ou de nations. Les associations particulières, c’est-à-dire composées d’un petit nombre d’individus, ne peuvent avoir la prétention de niveler ce qui est inégal de toute éternité, ce qui le sera jusqu’à la fin du monde; et pourtant chaque nouvel associé prétend à être l’égal des autres associés plus favorisés quc lui par la nature ou par la fortune; et ceux-ci, se prévalant de leurs avantages, prétendent à leur tour conserver la suprématie qui, partout ailleurs, en résulle pour eux. Tous parlent haulement de leurs droits, tous oublient que le droit implique la pensée, l’existence du devoir; et l’injustice prend la place de la justice. Chacun tire à soi ; chacun prétend que son intérêt particulier est l’intérêt général, et l’ouvrier riche, relativement au plus grand nombre, propose, dans l’intérêt général, de mettre en interdit tel fabricant dont, seul peut-être, il a à se plaindre ou dont il veut se venger; et l’ouvrier pauvre qui a une famille à nourrir, qui ne peut faire grève par conséquent, se refuse obstinément à mettre en interdit tel autre fabricant dont lacupidité compromet en réalité l’existence de tous ses camarades. Il travaillera à n’importe quel prix, parce que ses enfants ont faim, parce qu’ils n’ont pas de vêtements; et les compagnons s’arment contre lui, au lieu de lui venir en aide ; et ceux qui ont promis de se prêter un mutuel appui deviennent des ennemis acharnés qui se battent, qui se déchirent, parce qu’ils n’ont pas compris le véritable but de l’association, et parce que tous ont mis les rêves d’une égalité chimérique à la place des vérités sévères de l’égalité réelle, celle du droit et du devoir. – Monsieur le Curé, je vous prierai d’écrire tout cela à Marcel. Je crois qu’il n’a pas mieux compris que les autres ce que c’est compagnon du devoir. que d’etre Je le ferai, mon cher Claude, et d’autant plus volontiers que si l’esprit d’association était bien compris, bien suivi, il y aurait dans ce monde moins d’injustice, et, par conséquent, moins de misère; car l’une engendre toujours l’autre. Mais quiconque s’associe sans avoir pris la résolution de sacrifier son intérêt particulier à l’intérêt général ne sera jamais bon compagnon, et le compagnonnage inspire alors une juste terreur aux gens réfléchis, aux gens de bien. Il est certain, dit Claude, qu’avant d’en avoir causé avec MM. Coulomey et Lespinasse, j’avais une pauvre idée du compagnonnage, car j’ai vu des compagnons de différents devoirs se battre comme vous le disiez tout à l’heure, Monsieur le Curé, en ennemis acharnés. – Ces haines de compagnonnage à compa . gnonnage, mon enfant, viennent de ce que l’esprit de corps, le plus sot de tous, se mele encore à l’esprit d’injustice qui remplace le véritable esprit d’association. On a proclamé l’égalité de tous; égalité chimérique, je viens de te le montrer, quand elle s’attache aux qualités physiques, intellectuelles, morales, au rang, à la fortune, et l’on établit l’esprit de corps, c’est-à-dire une classification de différents mé tiers, d’où résulte qu’on décerne à celui-ci des lettres de noblesse, et qu’on entache celui-là de roture. Aussitôt se bouffissent l’orgueil, le mépris, et se déchaine l’envie. Les compagnons de tel devoir s’estiment eux-mêmes et méprisent ou envient tel ou tel autre devoir, suivant que les uns ont l’honneur de travailler le fer ou le bois, la farine ou le cuir. Voilà donc méconnue par tous les compagnonnages cette égalité univer:elle que tous proclament; voilà donc méconnu en outre le droit universel d’association que chaque compagnonnage réclame pour lui-même. L’esprit de corps domine seul, la justice se tait, et une haine aveugle anime les uns contre les autres les compagnons des différents devoirs. -Oh! je vous en prie, Monsieur le Curé, s’écria Claude, faitesque Marcel ne soit pas compagnon! – J’aurais beau faire, mon enfant, Marcel le deviendra, parce qu’il est entouré de compagnons; mais nous làcherons qu’il comprenne bien l’esprit d’association et la seule égalité vraie, celle du droit et du devoir. – Il y a encore, Monsieur le Curé, une chose qui me tourmente dans le compagnonnage, ce sont les mystères qu’on met pour recevoir un compagnon, Ceci n’est que de l’enfantillage, répondit l’abbé du Rocher. Autrefois, le compagnonnage étaii l’un des premiers degrés des associations connues sous le nom de franc-maçonnerie; aujourd’hui ce n’est plus qu’une association particulière aux divers corps de métiers, et qui ne les unit pas tous entre eux, tu le sais déjà, comme la franc-maçonnerie, puisque celle-ci avait pour but de rapprocher par un lien étroit tous les hommes, quels que fussent le rang, la fortune, le pays. On a conservé les épreuves, l’initiation, les mystères, afin de plaire aux esprits faibles qui aiment par-dessus tout le merveilleux; mais tout cela, il faut l’espérer, disparaîtra peu à peu, et ce sera sagesse. L’homme qui s’associe à ses semblables exerce un droit, qu’a-t-il besoin de mystère ? Qu’est-il besoin d’épreuves, d’initiation pour celui qui sait bien où il va, et quelles sont les obligations qu’il s’impose? Au lieu de se laisser préoccu per par des cérémonies vaines, qu’il se dise plutôt à lui-même et hautement ce que chaque associé peut dire à l’autre: Que sans l’amour du prochain, que sans le respect des droits d’autrui, que sans le sacrifice de ses propres intérels à l’intérêt de tous, enfin que sans charité chrétienne, il n’est pas d’association possible; et la charité chrétienne, c’est le sacrifice de chacun pour tous. J’espère que Marcel comprendra ainsi le compagnonnage. Mais, Monsieur le Curé, il y a d’autres associations,à ce que j’ai entendu dire, dont on peut etre, quel que soit le métier qu’on exerce? – Oui, mon ami. Je t’engage à en causer avec Dumont la première fois que tu iras à Paris. Comme chef de famille, tu dois t’informer de tout ce qui peut être utile à la famille, et je te vois avec plaisir occupé de l’avenir de tes frères et de tes sæurs. Continue, mon cher enfant. La tâche est difficile; mais Dieu te donnera des forces pour la remplir. Toujours il vient en aide à qui l’implore avec ferveur et sincérité; tu l’as déjà éprouvé. Prends donc courage. Prie avec plus d’ardeur encore, lorsque tu te sens faillir, ou lorsque ta patience parait épuisée, et mets ta confiance dans la divine Providence pour aplanir les difficultés qui te paraissent, au premier aspect, insurmontables. » Cette fois, comme toujours, Claude quitta le bon curé fortifié, encouragé, et bien décidé à ne négliger aucun des nombreux et difficiles devoirs qui lui étaient imposés. « 

Claude Sophie Ulliac Trémadeure

CHAPITRE XV

Le chef de famille.

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoyent (G, H et I) faire k devant A à t2. »C EST DEVENU UNE PLAISANTERIE SA FORMULE? « A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoyent (G, H et I) faire k devant A à t2. » 

« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »

« Sujet, choix et révisions; contraintes et alignements »

L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence

14 février 2024

« Explorez la profondeur de « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » dans l’analyse des données et son rôle crucial dans les jugements scientifiques et quotidiens. »

Introduction

« Selon les mots contemplatifs de Carl Sagan, « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » sert de pilier fondamental à l’analyse statistique et à la recherche scientifique. Bien qu’apparemment simple, cette maxime résume une vérité profonde essentielle à la compréhension des subtilités de l’interprétation des données et des processus de prise de décision. L’essence de cette affirmation remet en question la notion conventionnelle selon laquelle le manque de preuves pour étayer une hypothèse équivaut à la preuve de sa fausseté. Il invite à une plongée plus profonde dans le paysage nuancé du raisonnement fondé sur des preuves, incitant les chercheurs et les analystes à adopter une approche plus globale dans leurs efforts d’enquête.

L’importance de ce concept s’étend au-delà des limites du discours académique, imprégnant le tissu du jugement quotidien et de la pensée critique. Dans l’analyse des données, où les preuves servent de fondement à une prise de décision éclairée, il est crucial de reconnaître la distinction entre l’absence de preuves et la preuve de l’absence. Il protège contre le rejet prématuré d’hypothèses. Il favorise une culture d’investigation approfondie et de scepticisme, essentielle à l’avancement des connaissances scientifiques et à la promotion d’une société plus éclairée.

Dans les sections suivantes, nous explorerons les implications multiformes de ce principe, en utilisant un ensemble de données qui illustre les pièges potentiels de la négligence de ce principe dans l’analyse statistique. À travers un mélange de discours théorique et d’application pratique, cet article vise à mettre en lumière le rôle essentiel que jouent les preuves, ou leur absence, dans l’élaboration de notre compréhension du monde qui nous entoure. »

« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »

REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE

« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »

Sylvie Robic, Laurence Schifano

Rohmer en perspectives

« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »

« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »

« Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. On ne nous a pas donné l’état minimum des questions. Je prends trois exemples très divers : le cadastre de Nouvelle-Calédonie, peut-être est-il connu dans des revues spécialisées, on n’en a pas fait une matière publique. Pour le problème de l’enseignement, on laisse croire que le privé, c’est l’enseignement catholique; je n’ai jamais pu savoir quelle était la proportion du laïc dans l’enseignement privé. Autre exemple, depuis que la droite a reconquis un grand nombre de municipalités, les crédits ont été supprimés pour toutes sortes d’entreprises culturelles, parfois grandes, mais souvent aussi petites, très locales, et c’est d’autant plus intéressant qu’elles sont nombreuses et petites; mais il n’y a pas moyen d’avoir une liste détaillée. Ce genre de problèmes n’existe pas pour la droite parce qu’elle a des intercesseurs tout faits, directs, directement dépendants. Mais la gauche a besoin d’intercesseurs indirects ou libres, c’est un autre style, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de « compagnons de route », la gauche en a vraiment besoin, parce qu’elle a besoin que les gens pensent. «

Gilles Deleuze, Les intercesseurs

« À cet enfant qui est né qui va naître, à ce petit tout petit enfant, j’écris, j’écris donc une lettre… 

Oh fils et enfant de ta mère ta maman, que le Ciel t’accompagne toi et ta petite maman… Qu’il vous préserve vous garde en bonne santé et heureux. Que vous soyiez restiez donc unis, unis tout deux quel, quels que soient les épreuves qui s’en vont et s’en viennent. Que tes premières années soient comme les jalons qui te permettent, te permettront d’être et de devenir l’enfant, l’enfant équilibré et heureux que nous souhaitons tous que tu deviennes. Que le Ciel vous protège, qu’ensemble, vous ayez la vie, la vie de famille heureuse et harmonieuse, faite de joie et de bonheur, d’un bonheur renouvelé chaque jour et par la présence l’attention que vous saurez vous témoigner l’un et l’autre. Qu’elle, elle puisse te lire t’apprendre des histoires le soir pour t’endormir. 

Ne sais-tu pas ne le sais-tu donc pas que tu es que tu restes et resteras son plus grand rêve, sa plus noble mission. Faire, faire de toi ce jeune homme bon et fort, éduqué et intelligent… Ah !, mon petit, longue est la route, lointaines sont les échéances, mais sache mon petit, sache mon petit apprendre et assez vite assez tôt, à honorer à sentir à comprendre ta maman. 

Elle, elle t’éclairera, te donnera et je le sais bien, tout, tout ce que tu voudras, tout ce dont tu auras besoin, ne fait-elle donc pas et pas déjà attention à toi…, n’as-t-elle pas eue un grand soupir un grand soulagement à savoir, te savoir et déjà heureusement en bonne santé.., ne veille-t-elle donc pas chaque jour à prendre soin de toi… par ses mouvements dans sa prudence… par ses paroles d’amour qu’elle t’envoie et je le sais très bien…, tu les sens les ressens, ses émotions, n’est-ce pas.. son amour ses espoirs, ses craintes pour toi…

Seras-tu donc un enfant sage et intelligent, un bon petit garçon, prudent et timide, ou bien, ou bien plutôt un casse-cou, imprudent, téméraire… Pour l’instant, tu dors, bouges et t’exerces dans son ventre… Vas-y, vas-y donc doucement, doucement quand même… Pense à maman, ta petite maman…

Elle, elle veille, veille aussi sur moi, sur mon père, ton grand père. Je souhaite, te souhaite d’hériter et comme ta maman de ses forces, ses formidables qualités… Formidable !, formidable qu’était ton papi ton grand père… Puisse-T-il, puisse-t-il donc veiller oui veiller sur toi. Petit secret: lui, il, Robert, ton grand père, il le fait déjà, et oui et oui…, car la vie, la vie mon petit, la vie est une école, une grande école, une passation un relais… J’enseigne… j’enseigne moi à mon fils à ma fille, lesquels eux-mêmes enseignent enseigneront à leurs fils à leurs filles, et donc… et donc à toi. 

Tu es, seras bien entouré, à n’en point douter. Maman, papa, grand oncle, grand cousin grande cousine, amis et amies de maman, ça en fait, en fera du monde de toi.  

Nous nous, on t’attend, on attend ta venue. Ta maman, ta maman nous a dit nous l’a dit, nous l’a annoncé cette année.  

2021, mais tu es, tu es donc toi d’une autre époque, d’un autre siècle du futur !…

Le futur… le futur t’appartient, t’appartiendra. Fais en, fais en donc du temps oui du temps ton ami, du temps de ce temps si précieux qui nous est tous offert, rends-le profitable, fais en ton allié. C’est avec joie, une grande joie, et beaucoup d’espoir, que l’on t’accueillera.. Qui sait, tu seras peut être notre sauveur, notre bien aimé à tous, et laisseras peut être ton nom dans l’Histoire.

En attendant… en attendant donc, sois donc un enfant sage, apprends, apprends donc bien toutes tes leçons, l’alphabet, l’alphabet d’abord…, puis ton nom, les lettres, les couleurs les nombres les mots les fleurs, les noms des animaux, à bien écrire à bien compter, à bien mémoriser tes leçons, fais, fais donc la fierté, oui la fierté de tes parents, des tiens, de ta famille. 

Amuse-toi, toi bien aussi. Sois donc heureux, joyeux, souriant, honnête, de bonne compagnie, sage, prudent. Ne sois pas… présomptueux !, oui ! oui !…, ce mot existe, dictionnaire, allez… dictionnaire là, là-bas…, allez allez, fais donc, donc tes devoirs.. ne fais donc pas…, pas toi comme moi, sois, sois toi oui toi un puit de sciences, de sagesse, travaille cultive, enrichit ta mémoire, et réussit !, réussi de toutes les manières possibles et imaginables, je veux, ne peut moi vouloir que ton bien… Les autres, les autres aussi, sauf, sauf bien sûr les méchants, mais eux, ne fais pas comme eux, n’agis surtout pas comme eux, ne les écoutes pas, ne les écoutes pas surtout, ils ne sont pas gentils, pas sages ni intelligents… Ne suis pas, ne suis donc pas leurs exemples, on leur a, leur a pas appris… Je sais je sais, ils ont l’air, l’air donc drôles… drôles comme ça, leurs propositions peuvent te charmer, t’apparaitre innocentes, bénignes comme ça… Prends donc bien soin de réfléchir, toi mon petit, sois, sois donc plus sages et intelligents qu’eux, laisse-les donc croire, croire eux bien tout ce qu’ils veulent, en leurs sagesses leurs savoirs à eux… S’ils t’embêtent, dis-leur, dis-leur juste » moi, mes doigts, j’ai pas donc envie de les manger, c’est pas bon ! » ils comprendront plus tard… 

Ne fais pas n’agit pas comme eux, et n’attends pas, n’attends pas toi d’avoir, d’en avoir que des soucis des regrets, des malheurs…, pour réagir.  

Écoute, écoute donc que mes paroles, veille, veille bien sur elles, qu’elles, elles te gardent, te préservent toi de prendre de t’aventurer sur des sentiers des chemins dangereux, ( allez allez dictionnaire…, sentier).   

T’as pas, pas toi envie d’être, de rester bête, inculte, de t’entendre dire, répéter, « cet enfant ne sait rien, ne veut rien faire, ni travailler ni apprendre, il ne pense, ne pense qu’à jouer, qu’à s’amuser » tu ne veux, ne veux pas toi que l’on dise, que l’on raconte que tu ne sais même pas ce que veut dire tel ou tel mot… Alors allez, travaille, travaille donc, apprend. 

Et puis.., en plus, tu as de qui tenir… Écoute bien ce que je vais te dire: la légende dit que ton grand père, ton grand père Robert avait établi les meilleurs notes d’une très très grande école, une des meilleurs universités du monde…, oui! oui! demande à maman !

Ne fais pas, pas donc toi comme moi, n’attends pas toi d’avoir, d’en avoir que des problèmes des soucis pour réagir. Même, même si tu as, disons…, 10, 10 sur 10 à un de tes contrôles tes devoirs, dits-toi, dits-toi juste que oui, oui, c’est, ça a été facile, mais facile non pas parce que toi tu étais a été fort, très fort, mais plutôt, plutôt parce que c’est, ce l’était vraiment donc, vraiment facile. Si, si tu te dits cela, si tu réussis, parviens à te dire ça, au lieu, au lieu d’être, de te montrer content, trop content de toi, se ta personne… alors, alors peut-être que tu iras loin. N’oublie pas cela, c’est toujours facile, très facile d’avoir des bonnes notes dans les petites classes, à l’école au primaire au collège, mais c’est, cela deviendra oui deviendra nettement plus difficile plus tard. 

Garde bien en mémoire cela. Car là, arrivé là, si toi tu n’as pas pris l’habitude de travailler, de te soucier d’apprendre, de mémoriser toutes tes leçons… , le « toutes » n’est pas anodin, (anodin, dictionnaire) , d’apprendre d’avoir appris bien donc toutes tes leçons, histoire maths français géographie anglais latin, bah si tu ne t’exerces pas, ne t’es pas exercé, ne t’attelles pas dès aujourd’hui à un jeune âge, à apprendre à bien apprendre, à cultiver ta mémoire, enrichir tes connaissances…, bah tu seras, deviendras éventuellement quelqu’un, quelqu’un qui en manque en manquera, ta conversation sera vide, l’ensemble de ton savoir sera, sera comme toi limité, et du coup, ta réussite, aussi. Alors ne perds pas n’en perds pas donc trop que du temps… demande toi donc, et assez tôt assez vite dans ta vie, qui, à qui donc fait-on fera-t-on donc appel, appel plus tard… qui, qui c’est qui aura ou non des difficultés pour réciter, pour apprendre les longs, les très longs cours de droits de philosophie d’histoire, de politique… qui, qui c’est qui aura n’aura jamais rien lu ni appris… qui, qui donc n’aura pas la culture les connaissances nécessaires pour être un bon citoyen… utile dans sa branche, aux connaissances multiples, rigoureux dans ses analyses, maîtrisant les concepts et les idées, éclairant le monde par ses avis et sa sagesse ses connaissances…, qui pourra, ne pourra donc pas répondre qu’aux questions, aux problèmes aux problèmatiques qu’il y aura, que la société rencontrera. 

Alors alors voilà, voilà donc, ne fais pas, pas donc cette bêtise, cette ânerie que de prendre donc à la légère ton éducation, tes professeurs, leurs leçons et avis, tu ne veux… ne veux donc pas décevoir maman, elle qui bosse qui paye et trime pour toi chaque jour, paye tes soins ton école tes vacances…, elle qui veille, a déjà tant veillé sur toi… tout ça pour que toi tu fasses l’idiot, l’imbécile en classe, à la maison… Non non, le temps passe, va passer et demain, et bientôt, tu ne seras pas, ne seras un enfant, mais un homme, un jeune homme déjà… À toi, à toi donc de te demander, quel, lequel d’entre eux tu veux donc être… cela ne vaut-il pas, donc pas la peine que tu penses, y penses donc et maintenant…

Allons allez, écoute, écoute donc les leçons d’un vieux singe, des vieux singes, tes parents tes enseignants… c’est quoi, quoi donc ce bulletin de notes que je lis, que j’ai sous les yeux… Les notes, oui les notes sont bonnes, mais…, mais c’est quoi, quoi dits, dits donc que ces appréciations… alors, alors c’est ça, c’est donc ça, ça ce que tu fais en classe… je vais, je vais moi donc.. te dépose en classe à l’école…pour que toi, toi derrière tu fasses le clown, le cirque en classe…, me faire honte, nous faire honte, c’est donc pour ça que je te dépose moi à l’école chaque matin… mais te fous pas de moi…

Allez… allez je t’embrasse, petiot… » 

« « Je ne peux pas entrer en toi par contact, mais même quand j’entrerai en toi une fois devenu esprit, je ne le ferai pas non. Il vaut mieux que je te tienne pour de bon, que je te baise de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière… Je me rapprocherai tant, que cela te brisera. Et si cela ne marche pas, j’ai d’autres moyens, j’ai tellement, tellement de moyens…  »

Le Témoin du mal, « Azazel », Bible » »

«(Si) je ne suis que le jeu d’un passé inexorable et menaçant, que m’importe que ce tyran me tienne en laisse par un raffinement de procédés à nul autre semblable ?  »

Emmanuel Mounier, Traité du caractère »

«le même personnage revient chaque matin accomplir sa même révoltante, criminelle, assassine et sinistre fonction, qui est de maintenir l’envoûtement sur moi, de continuer à faire de moi cet envoûté éternel, etc etc.»

Antonin Artaud, Ses Derniers Mots

« « Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»

Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108

« » Il serait difficile de proposer au lecteur un condensé des écrits nationalistes d’où n’émergerait aucune référence violente, aucun passage associant la sauvegarde de la patrie au sang versé par ses fils ou à celui de ses ennemis, aucun vibrant appel à la loi des armes pour asseoir celle de la République humiliée, de la nation menacée ou de la terre outragée. C’est une des caractéristiques de la pensée nationaliste d’associer la construction d’un collectif – qu’il soit fondé sur une idée, une certaine conception du vivre ensemble, une unité supposée de race ou une idéalisation régionale commune – à la destruction d’une entité rivale. La nation est violence dans son principe même, celui d’une unité imposée qui passe outre la multiplicité des individualités, la pluralité des groupes, la versatilité des opinions. La nation est toujours une, unie, exclusive, refusant en son sein des constructions collectives différenciées, des affirmations identitaires trop hégémoniques. Si la pluralité des opinions est, dans les nations démocratiques, une obligation, toujours sertie d’une caution légale, il est plus rare que ces opinions divergentes acceptées s’autorisent une remise en cause radicale du cadre territorial et psychologique dans lequel elles s’expriment. C’est dans la destruction des particularismes que se fondent l’unité nationale et sa grandeur supposée. L’histoire jacobine de la France moderne et contemporaine l’atteste. La subversion idéologique peut être tolérée ; le rejet de la patrie constitutive l’est rarement…»

CAIRN.INFO : Matières à réflexion  
Violence et Nationalisme
Chapitre premier. Nationalisme et culte de la violence
Xavier Crettiez, Dans Violence et Nationalisme (2006), pages 27 à 77″

« «La complexité n’est pas le seul obstacle. Chaque démarche nous heurte à la contradiction. Les plus claires de ces contradictions ne manifestent qu’une désintégration simple, avec libération de forces divergentes, comme chez l’impulsif. D’autres sont compliquées d’un essai de réintégration qui reste défectueuse, lacunaire, composite. Souvent les matériaux de remplacement sont des matériaux anachroniques, empruntés à un autre âge de la vie ; ou des éléments mal venus, parce que venus trop tard dans un organisme où il y a un temps pour chaque chose et où chaque chose doit venir en son temps : et l’on voit un romantique éperdu comme Delacroix se découvrir le plus classique des hommes en matière politique, et le dernier des poètes maudits partager son temps entre le cloître et le bordel. Il est peu d’attitudes qui soient vraiment générales et commandent tout le registre de notre action. Un acte incompréhensible, un suicide imprévu viennent déconcerter les conceptions commodes que nous nous étions faites sur des hommes sans histoire… L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à la onzième heure et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. »

« Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de LA FAIBLESSE DES IMPULSIONS ANTAGONISTES ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état qu’il faut interpréter à l’opposé de sa signification immédiate : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même.»

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

«Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense ?» »

« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.
2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.
3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.
4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.
5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.
6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.
Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.

👉

 En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »

« À l’époque, on chantait dans les rues. »

Louis-Ferdinand Céline, à propos de l’avant 14

« Au-delà de l’aspect purement politique, il faut se rappeler l’atmosphère intellectuelle et culturelle qui régnait pendant une bonne partie du vingtième siècle et que j’ai moi-même connu à Beyrouth. Je songe par exemple au débat que les étudiants, les étudiantes pouvaient avoir à l’université de Khartoum, dans les jardins de Mossoul, ou dans les jardins d’Alep, aux livres de Gramsci, que ces jeunes avaient l’habitude de lire, aux pièces de Bertolt Brecht , qu’ils jouaient ou applaudissaient, aux poèmes de Nasim « Eitman »ou de Paul Éluard, aux chants révolutionnaires pour lesquels leurs coeurs battaient, aux événements qui les faisaient réagir, la guerre du Vietnam, au meurtre de Lumumba, l’emprisonnement de Mandela, le vol spatial de Gagarine, ou la mort du Ché. Et plus que tout cela, je songe, avec une profonde nostalgie, aux sourires des étudiantes Afghanes, ou Yémenites qui irradient encore sur les photos des années 60. Puis, je compare avec l’univers exigu, sombre, chagrin, et rabougri, où se trouvent enfermés ceux et celles  qui fréquentent aujourd’hui les mêmes lieux, les mêmes rues, les mêmes amphithéâtres.  »

Entretien avec Amin Maalouf, Centre d’Action Laïque, Chaîne YouTube 

Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations, p. 95

« Aujourd’hui, la peur et la frustration étreignent, notamment, les habitants du monde musulman. Et l’Occident se persuade que la cause du mal est dans leur religion, par essence porteuse de fanatisme et d’archaïsme. Maalouf pense qu’on exagère beaucoup l’influence des religions sur les peuples et qu’on ferait mieux d’observer «l’influence des peuples sur les religions». Si l’Occident a vécu, dès la Renaissance, ce «formidable printemps de l’humanité créatrice» fondateur de la modernité et du monde d’aujourd’hui, observe-t-il, ce n’est pas grâce au christianisme, mais, bien souvent, malgré lui. Aujourd’hui, pour les Arabes, «la modernité vient de chez l’Autre». Et s’ils brandissent les symboles de l’archaïsme, c’est d’abord pour affirmer leur différence. «

Amin Maalouf, Le temps, Journal, Interview, Amin Maalouf

….

« Le livre qui a le plus compté pour moi, c’est le monde d’hier de Stevan Sveig. C’est un livre, que je n’ai pas lu dans ma jeunesse, que j’ai lu un peu plus tard, mais que…qui a rejoint mes préoccupations. J’ai toujours le sentiment que, le monde passe par une période inquiétante, peut-être par une période de régression… Et il me semble que Sveig, quand il a écrit ce livre à la veille de sa mort, avait la même impression. Il avait l’impression que le monde était en train de basculer, il avait même l’impression que, qu’il n’avait plus sa place dans ce monde… Et il est allé très loin puisqu’il s’est suicidé. Moi je, je n’aurais sûrement pas cette solution, mais je comprends sa préoccupation, qu’il ait de la nostalgie pour le monde d’hier, pour lui c’était le monde Austro-Hongrois, le monde en réalité, c’était le monde d’avant la première guerre mondiale. Quelque-chose s’est cassé au moment de la première guerre mondiale, une cassure qui s’est encore amplifiée au moment de la seconde guerre mondiale, et cette cassure, a, probablement fait basculer le monde dans la barbarie. Ce livre, pour moi, est probablement le livre qui me guide le plus depuis un certain nombre d’années, et j’ajouterai que peut-être c’est le livre qui va guider certains de mes futurs écrits, parce que je le relis souvent. » 

Amin Maalouf – Le livre qui a changé ma vie, Chaîne YouTube de La Grande Librairie 

« David Dufresne (Mauvais garçons, 2005)

« Là où d’autres jouent sur la provocation ou l’image, Arsenik travaille la gravité. Une affaire de famille ne se comprend pas seulement comme un morceau de rap, mais comme une maxime sociale : on sait qui trahit, on sait qui respecte. C’est une phrase qui aurait pu figurer chez un moraliste du XVIIe siècle. »

Stéphanie Molinero (Rap, expressions de la rue, 2009)

« Arsenik s’inscrit dans la tradition du rap conscient, mais avec une dimension sombre, presque tragique. Une affaire de famille illustre la tension entre solidarité et trahison, un thème central dans la culture hip-hop mais rarement traité avec cette intensité. »

Karim Madani (Le Hip-Hop raconté aux enfants, 2017)

« Arsenik, c’est le rap de la rue mais avec une ampleur littéraire. Dans leurs textes, il y a des images presque bibliques, des aphorismes dignes de moralistes. Une affaire de famille est un manifeste de survie et de fidélité, mais aussi une leçon d’écriture concise et brutale. »

Olivier Cachin (100 classiques du rap français, 2015)

« Arsenik, c’est l’ombre et la densité. Un duo qui a toujours refusé l’esbroufe pour privilégier le texte, le fond, la gravité. Dans Une affaire de famille, ils signent une déclaration de loyauté et de méfiance, qui reste une des grandes pièces de rap français, un code implicite qui a traversé les années. »

« La profondeur nous pèse. Quel est l’homme qui lit maintenant un livre sérieux ? Quel est l’homme qui parcourt tout entier son journal, quand il se lance en quelque thèse trop ardue ? Peut-il même en être autrement? Le jeune homme n’aime pas l’étude. Étudier gênerait sa paresse; vous ne l’y forcez tout au contraire. Cette science vulgarisée, cette littérature frivole, tout cela fait un ensemble où trouve naturellement sa place ce que vous appelez le travail facile. Le jeune homme arrive comme il peut aux notions vagues qui lui permettent de se présenter sans trop de crainte devant un tribunal qui n’est pas trop sévère, et d’entrer dans des carrières où la force d’esprit n’est pas trop nécessaire. Le voilà fixé complètement. Le vieil adage prétendait qu’à l’école on pas, apprend à travailler. Allons donc! pas le moins du monde. Le jeune homme s’est formé à lire les mêmes choses qu’il lira toujours, des articles de journaux, rarement quelques pages d’une revue, et surtout les romans qui auront le plus de saveur immonde. Voilà ce qui nourrit cet esprit. Si vous lui présentez un véritable livre, une thèse quelconque dans l’ordre littéraire, scientifique, philosophique, historique, religieux ou social, il n’en veut pas. A-t-il pour vous quelque respect, il daignera ne pas sourire; mais, dès que vous aurez quitté la place, il reléguera parmi les écrits vieillissant dans la poussière de sa bibliothèque celui que vous lui avez présenté. Du reste, Messieurs, il fait comme vous; car les hommes qui lisent sont devenus fort rares; ce qui explique pourquoi les hommes qui savent sont rares, aussi pourquoi la vie intellectuelle s’en va, pourquoi la grande France, la France des vieilles universités, est devenue la France des collèges contemporains. De cette horreur pour la profondeur, de ce dédain pour tout ce qui n’est pas facile résulte l’inconsistance de l’âme. L’esprit n’étant plus assis nulle part, vacille perpétuellement; et lorsque arrive le devoir derrière l’idée, le devoir est accueilli comme l’idée, c’est-à-dire qu’il est salué avec ce respect équivoque encore imposé, au moins dans certains lieux, en face de certaines personnes; mais quant à être pratiqué, non. Alors ; les bonnes moeurs s’en vont; tout ce qui gênait est mis de côté. Or comme tout ce qui gêne est ce qui fait fort, la force disparaît; et nous avons cet étrange spectacle d’hommes qui n’ont rien de viril, de femmes qui n’ont rien de respectable, , d’une jeunesse qui ne parle plus d’avenir. Ces hommes n’ont plus rien de viril. Peut-être respectent-ils encore les lois faciles de la vie privée; mais lorsque viendra le devoir périlleux de la vie publique, ils ne sauront pas l’accomplir. Peutêtre ne voudront-ils pas toucher aux écus déposés dans leur caisse; mais ils laisseront toucher sans scrupule aux traditions de la patrie. Ils crieront, si quelque malfaiteur obscur menace leur bourse ou leur vie; mais ils laisseront assassiner derrière un mur les hommes les plus illustres, et, ce sang versé, ils s’en iront, parce que c’est dimanche et que le soleil est beau (1), en grande toilette et en famille, le long des boulevards et des rues, comme s’il n’y avait pas sur le soleil un crêpe et que l’atmosphère ne respirât pas du sang ! (1) Comme au 19 mars, après l’assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas. Tels sont les hommes que nous avons. Et lorsqu’on leur dira que la vie sociale doit être formulée de telle ou telle façon, ils s’inclineront sans avoir rien à répondre.  »

Nos malheurs, leurs causes, leurs remèdes, Conférences prêchées à Notre-Dame de Paris par le R. P. Ollivier, cinquième conférence de l’indifférence devant les doctrines

« Beaucoup de MALHONNETETES naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, INTERVETISSANT LES ROLES des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité. »

Utopie et désenchantement

« Mais ceux qui vous ont conduit dans cet horrible précipice, à quels tourments ne devraient-ils pas être dévoués ? Ils sont responsables de votre sang. C’est à vos compatriotes, s’ils peuvent les connaître un jour, c’est à la France entière à vous venger en faisant punir par un supplice bien mérité ceux qui ont été la cause de votre mort. Malheureuses victimes de leurs calculs? Ces conspirateurs qui vous ont séduits, entraînés, ont-ils eu le courage pendant le cours de la longue procédure qui vous a condamnés, de venir crier aux juges, à la nation, arrêtez! faites grace! c’est nous qui sommes les vrais coupables; c’est nous qui avons séduit, trompé leur simplicité. «

« Nous leur avons déguisé le crime; nous le leur avons présenté sous les apparences de l’honneur, du patriotisme; nous avons eu de la peine à nous faire entendre ; ils ont résisté très-long-tems: mais une fois persuadés, ils ont persévéré dans leur erreur avec un courage qui prouve ce qu’ils auroient fait pour une meilleure cause. L’emploi qu’ils ont fait de ce courage étoit coupable; ils ont mérité la mort; ils l’ont subie; et cette justice nécessaire à laissé dans tous les cœurs un sentiment profond de pitié et d’horreur….. peut-être d’estime ! «

« On avait osé vous dire qu’en vous révoltant, vous seriez plus honorés on vous avoit peint vos officiers comme des traîtres; vous vous êtes laissé surprendre par des imposteurs; vous avez payé votre erreur de la vie. »

« On va jusqu’à nous faire l’injure de dire que quelques-uns même de nous font usage de ces moyens coupables; du moins on nous accuse de les autoriser. Repoussons cette odieuse calomnie en faisant enfin justice, et prenant des moyens efficaces pour arrêter le cours de ces attentats. C’est par le ministre de la guerre que nous devions être avertis, officiellement de l’état critique où se trouvent les troupes, rendons-le responsable des insurrections qui peuvent résulter de sa négligence ; On vous dit que les officiers manquent de patriotisme, qu’ils sont ennemis de la constitution? ….. mais qui tient ce langage? »

Luc René Achard de Bonvouloir

« Les prévenus jihadistes français ont démontré une connaissance géopolitique “rudimentaire mais suffisante” — assez pour permettre leur recrutement, mais fondamentalement superficielle quant à la compréhension du conflit syrien.
Les tribunaux ont jugé leurs justifications “humanitaires” de moins en moins crédibles, au fur et à mesure que les vagues plus récentes (2014-2016, dites des « néophytes ») révélaient des réactions émotionnelles dictées par la propagande, plutôt qu’une compréhension analytique de la guerre complexe à laquelle ils prenaient part.
(63 sources)

Les procès des attentats de Paris et de Nice ont révélé des auteurs ayant une compréhension très limitée du conflit syrien :
les terroristes de Paris (Abdeslam, Abrini) savaient formuler des récits géopolitiques basiques à propos d’Assad ou des bombardements occidentaux, mais les experts psychiatres les ont décrits comme des « perroquets », incarnant la « banalité du mal », chez qui une pensée totalitaire avait remplacé toute réflexion personnelle.
Quant à Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, l’auteur de l’attentat de Nice, il présentait un développement idéologique quasi nul : un individu obsédé par la violence, ayant rapidement adopté une justification jihadiste à des pulsions meurtrières préexistantes, sans aucune compréhension articulée de l’idéologie de l’État islamique ni des enjeux géopolitiques syriens.
(82 sources)

Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France (76 ans en 2017, plus de trente ans de carrière diplomatique), a développé la thèse selon laquelle le conflit syrien regroupe douze guerres interconnectées, orchestrées par le « deep state » néoconservateur dans le but de détruire les États-nations du Grand Moyen-Orient.
Il soutient que le gouvernement syrien légitime a résisté à une agression occidentale, plutôt qu’à une authentique insurrection civile — une vision largement relayée dans les médias arabes et alternatifs, mais marginalisée du discours public français dominant.
(64 sources)

Les jihadistes français sont souvent caractérisés par une « sainte ignorance » (holy ignorance) :
un engagement idéologique intense, combiné à une connaissance religieuse minimale, une compréhension géopolitique superficielle, et une radicalisation rapide survenant au sein de groupes de pairs ou en prison, plutôt qu’à travers une étude théologique structurée ou la fréquentation assidue de mosquées. »
(92 sources)

« L’écart vertigineux entre analyse géopolitique et compréhension terroriste

La complexité géopolitique du conflit syrien, telle qu’exposée par l’ambassadeur Michel Raimbaud dans son intervention du 27 juin 2017, contraste de manière saisissante avec le niveau de compréhension des individus radicalisés jugés dans les grands procès terroristes français entre 2015 et 2022. Raimbaud identifie 12 guerres simultanées enchevêtrées dans un cadre d’analyse sophistiqué mobilisant l’histoire diplomatique, la géopolitique énergétique et les stratégies néoconservatrices, tandis que les prévenus démontrent une compréhension binaire, superficielle et émotionnelle du conflit, fondée sur la consommation de propagande plutôt que sur l’analyse critique. Cet écart révèle un paradoxe tragique: des actes d’une gravité extrême (130 morts au Bataclan, 86 morts à Nice) commis au nom d’un conflit que leurs auteurs ne comprennent qu’à travers le prisme déformant de vidéos jihadistes et de narratives victimaires simplistes.

Cette analyse comparative met en lumière trois réalités troublantes. Premièrement, la radicalisation opère dans un vide intellectuel caractérisé par ce qu’Olivier Roy nomme la « sainte ignorance » – un engagement intense sans profondeur théologique ou géopolitique. Deuxièmement, les systèmes totalitaires exploitent précisément cette ignorance pour recruter des individus ordinaires, comme l’a documenté le psychiatre Daniel Zagury à travers le concept de « banalité du mal ». Troisièmement, l’écart entre la sophistication logistique des attentats et la pauvreté analytique de leurs auteurs souligne comment la propagande comble le fossé entre motivation émotionnelle et passage à l’acte.

L’analyse diplomatique de Raimbaud révèle un conflit d’une complexité stratégique exceptionnelle

Michel Raimbaud incarne la tradition diplomatique française gaulliste et arabisante. Né en 1941, ce diplomate de carrière a servi comme ambassadeur en Mauritanie (1991-1994), au Soudan (cinq ans), et au Zimbabwe (2004-2006), après avoir occupé des postes au Moyen-Orient, notamment en Arabie saoudite, au Yémen du Sud, en Égypte et en Syrie. Arabisant confirmé maîtrisant l’anglais et le portugais, il a également dirigé l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) de juin 2000 à février 2003. Après sa retraite en 2006, il devient professeur au Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques (CEDS) à Paris et développe une critique systématique de la politique occidentale au Moyen-Orient.

Son intervention du 27 juin 2017, organisée par « Chrétiens d’Orient pour la paix », présente le conflit syrien comme un « conflit universel » dépassant largement le cadre d’une guerre civile. Raimbaud décompose la crise syrienne en 12 guerres simultanées et interconnectées: lutte politique interne, guerre civile militarisée, guerre d’agression internationale (crime selon les principes de Nuremberg), politicide (tentative de destruction de l’État-nation syrien), jihad religieux, guerre terroriste, guerre mondiale contre le terrorisme (utilisée comme couverture), conflit sunnite-chiite (assaut wahhabite contre l’axe chiite Iran-Irak-Syrie-Liban), conflit intra-sunnite (Turquie/Qatar contre Arabie saoudite, Frères musulmans contre wahhabites), guerre par procuration Atlantique/Eurasie, guerre énergétique (notamment pour les routes du gaz naturel), guerre pour les intérêts israéliens, et kriegspiel planétaire pour le contrôle du « Grand Moyen-Orient » et le leadership mondial.

Cette grille d’analyse mobilise plusieurs décennies d’expérience diplomatique et une connaissance intime des acteurs régionaux. Raimbaud situe systématiquement chaque événement dans des cadres historiques, géopolitiques et juridiques précis. Il rappelle que la Syrie a rejeté en 2009 une proposition de gazoduc qataro-occidental de 15 milliards de dollars, préférant un partenariat russo-iranien, et qu’elle a refusé d’abandonner ses alliances avec l’Iran, le Hamas et le Hezbollah malgré les pressions de Colin Powell en 2003. Il identifie les enjeux énergétiques, les rivalités régionales entre monarchies du Golfe, les ambitions turques néo-ottomanes, et les intérêts israéliens comme des facteurs structurants masqués par le discours humanitaire occidental.

L’ambassadeur dénonce ce qu’il nomme le « consensus néoconservateur » dans son ouvrage majeur « Tempête sur le Grand Moyen-Orient » (Ellipses, 2015, réédité en 2017 avec 716 pages). Il y documente minutieusement le projet néoconservateur de « démocratisation du Grand Moyen-Orient » initié sous Reagan et formalisé sous George W. Bush, dont l’objectif réel serait de fragmenter les États-nations à forte identité en mini-entités confessionnelles ou ethniques pour assurer le contrôle stratégique américain de la « ceinture verte islamique » s’étendant de l’Atlantique à l’Indonésie. Raimbaud identifie trois théories stratégiques à l’œuvre: le « chaos créateur » (déstabiliser délibérément pour empêcher l’émergence de puissances rivales), la « théorie du fou » de Kissinger (projeter une image d’imprévisibilité), et les opérations sous « faux drapeau » (fabriquer des prétextes d’intervention). Il analyse comment l’ »État profond néoconservateur » – symbiose idéologique entre décideurs, acteurs et faiseurs d’opinion – s’est implanté solidement en France via le Quai d’Orsay, Matignon, l’Élysée et le programme « Young Leaders » de la fondation franco-américaine.

Sa critique de la politique française est acerbe. Il accuse Paris d’avoir abandonné la tradition gaulliste d’indépendance pour une vassalisation atlantiste depuis les années 1990, notamment après le traité de Maastricht (1992), la dévaluation du franc CFA sous pression FMI/Banque mondiale (1994), et le retour dans le commandement intégré de l’OTAN sous Sarkozy. Il qualifie Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères sous Hollande, de « pire ministre jamais offert à la France », laissant « une diplomatie ruinée, discréditée et démoralisée ». Raimbaud réclame une « levée immédiate et unilatérale des sanctions par la France » qu’il qualifie de « criminelles et scélérates » tuant le peuple syrien, et affirme que « la France, à l’origine de tant de décisions hostiles et dévastatrices contre la Syrie, devrait admettre qu’elle a un devoir de réparation ».

La réception de son travail illustre la fracture intellectuelle française sur la Syrie. Absent des médias mainstream (TF1, France 2, grands quotidiens nationaux), Raimbaud trouve audience dans les médias alternatifs (Arrêt sur Info, Les Crises, Le Grand Soir), les revues géopolitiques spécialisées (Conflits, Diploweb), et les publications arabes/maghrébines (Afrique-Asie, Algérie Patriotique). Le journaliste Jacques-Marie Bourget note qu’ »impossible de parler de la Syrie sans être accusé d’être le complice tardif de Gengis Khan », reconnaissant la difficulté d’exprimer des positions hétérodoxes. Richard Labévière préface son ouvrage, saluant une analyse géopolitique « pertinente ». En revanche, la communauté diplomatique officielle et académique mainstream le marginalise, le qualifiant implicitement de « pro-Assad » ou « révisionniste ». Lui-même reconnaît être snobé par les « chiens de garde » de l’establishment, mais affirme que sa thèse « jugée hétérodoxe sinon hérétique » lors de la première édition en 2014 « a acquis droit de cité » en 2017, les événements n’ayant « rien contredit » de ce qu’il avait écrit.

Son intervention du 27 juin 2017 survient à un moment charnière. Emmanuel Macron vient d’être élu président et semble infléchir la position française: le départ d’Assad n’est plus une obsession, il n’y a pas de « successeur légitime » à Assad, Assad n’est pas l’ennemi de la France, le seul ennemi est Daech, une solution politique est nécessaire, Macron exprime respect pour Poutine et désir de coopération avec la Russie, voulant « tourner la page de dix ans de logique néoconservatrice ». Raimbaud salue prudemment cette évolution rhétorique mais questionne si Macron fera suivre les actes aux paroles. La situation militaire qu’il décrit en juin 2017 montre une armée syrienne en position de force après la libération d’Alep (décembre 2016), en offensive partout, avec les forces syriennes rejoignant les Hachd Chaabi irakiens à la frontière. Il conclut que les populations fuient les zones rebelles et accueillent l’armée syrienne comme libératrice, malgré six ans de rhétorique « Assad doit partir ».

Les prévenus des procès terroristes révèlent une compréhension binaire et superficielle du conflit

Les grands procès terroristes français liés au conflit syrien entre 2015 et 2022 ont mis en lumière un profil récurrent: des individus capables d’articuler des justifications idéologiques rudimentaires mais démontrant une compréhension géopolitique extrêmement limitée, qualifiée par les experts de « connaissance rudimentaire mais suffisante » pour être recrutés, mais fondamentalement superficielle.

Salah Abdeslam, unique survivant des commandos du 13 novembre 2015, incarne ce paradoxe. Belgo-français d’origine marocaine né en 1989 à Molenbeek, ancien mécanicien STIB-MIVB devenu petit délinquant, il fréquentait casinos, consommait du cannabis, sortait en boîtes de nuit et dans les bars à chicha avant sa radicalisation. Son avocat belge Sven Mary le décrit cruellement comme ayant « l’intelligence d’un cendrier vide ». Pourtant, ce même homme a conduit trois terroristes au Stade de France le 13 novembre 2015 et devait déclencher sa ceinture explosive dans le 18e arrondissement (qu’il a abandonnée, défectueuse ou par renoncement). Durant le procès marathon de dix mois (septembre 2021 – juin 2022, 148 jours d’audience), Abdeslam oscille entre deux postures. Initialement, il se présente comme « combattant de l’État islamique », affirmant: « Nous avons combattu la France, nous avons attaqué la France, nous avons visé des civils, mais il n’y avait rien de personnel contre eux ». Il justifie: « François Hollande connaissait les risques qu’il prenait en attaquant l’État islamique en Syrie. Si des civils ont perdu la vie, ce n’est rien de personnel – la France était visée pour sa politique de bombardement en Syrie ».

Son articulation du conflit syrien reste embryonnaire. Il déclare avoir commencé à « suivre la Syrie en 2012-2013, regardant comment Bachar al-Assad traite son peuple ». Sa motivation aurait été initialement humanitaire: « C’est mon humanité qui m’a fait regarder vers la Syrie. Au début ce n’était pas religieux, je savais qu’ils souffraient et j’étais confortable, occupé à profiter de la vie pendant qu’ils se faisaient massacrer, je me sentais coupable ». Cette narrative victimaire masque une ignorance profonde des acteurs et des enjeux. Lorsque le président Périès le confronte sur la chronologie (les frappes françaises ont commencé en septembre 2015, après sa radicalisation), Abdeslam devient défensif, incapable de maintenir la cohérence de son argumentaire. Les psychiatres Daniel Zagury et Bernard Ballivet, qui l’ont examiné le 12 novembre 2021 à Fleury-Mérogis après des années de refus, concluent à la « banalité du mal » – l’immense fossé entre l’énormité des crimes commis et la banalité de Salah Abdeslam. Zagury explique: « Participer à de tels actes n’exige ni d’être un grand pervers, ni d’être gravement malade mental, ni un grand psychopathe. Un humain ordinaire qui s’engage par choix dans une déshumanisation totalitaire ». Abdeslam a « intégré un système totalitaire qui pense à sa place », devenant « un perroquet récitant sa litanie ». Son engagement inébranlable l’a « libéré de toute pensée à la première personne ». Mars 2022 marque un tournant: après six ans de silence, il affirme avoir « renoncé à activer sa ceinture, non par lâcheté, non par peur, mais je ne voulais pas ». Il présente finalement « condoléances et excuses » et demande « pardon » aux victimes, oscillant entre le « combattant de l’État islamique » et le « petit gars de Molenbeek ».

Mohamed Abrini, « l’homme au chapeau », belgo-marocain de 1984, ami d’enfance d’Abdeslam issu du même Molenbeek, présente un profil légèrement plus articulé. Surnommé « Brinks » pour ses braquages répétés (environ 50 antécédents), son déclencheur de radicalisation fut la mort de son frère cadet Soulayman en Syrie (août 2014) alors qu’Abrini était emprisonné. Il voyage en Syrie en juin-juillet 2015 (neuf jours) pour visiter la tombe de son frère, où il rencontre Abdelhamid Abaaoud, coordinateur des attentats du 13 novembre. Abrini déclare fièrement: « Je suis fier de lui [son frère]. Il est allé défendre des innocents massacrés par un régime corrompu ». Sur Daech: « Ça aurait pu être quelque chose de bien ». Il justifie ouvertement les attentats: « Ces attaques sont une réponse aux bombardements » et « je dis que c’est un devoir de protéger les opprimés… c’est un devoir pour chaque musulman d’aller au djihad. Même si ça s’est transformé en guerre de conquête ». Abrini montre une capacité rhétorique supérieure à Abdeslam, engageant le débat idéologique. Lorsque le président note que les bombardements français n’ont commencé qu’en septembre 2015, il rétorque: « On dirait des enfants, ‘c’est toi qui a commencé!’ Il y avait des frappes de drones avant qui ont tué des civils ». Sur les décapitations par Daech, il provoque: « Il y a eu aussi des décapitations en France. Vous avez coupé la tête de votre roi… ». Cette aisance verbale ne masque qu’imparfaitement une compréhension simpliste du conflit, fondée sur un cadre victimaire binaire: violence occidentale contre musulmans justifiant violence musulmane contre Occident. Abrini admet avoir lu le Coran en prison et ne rien connaître à la religion auparavant. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité avec 22 ans de sûreté, il démontre qu’une relative sophistication rhétorique peut coexister avec une ignorance profonde des dynamiques géopolitiques réelles.

Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, auteur de l’attentat de Nice (14 juillet 2016, 86 morts), représente l’extrémité opposée du spectre. Tunisien de 31 ans travaillant comme chauffeur-livreur, il est abattu par la police durant l’attaque, empêchant tout interrogatoire. Son profil révèle une personnalité violente et perturbée bien avant toute radicalisation. Son épouse le décrit comme « mari violent et sadique » qui « aimait le mal », précisant: « Ce n’est pas un croyant, il ne pratique pas du tout, mange du porc, boit de l’alcool… Je ne l’ai jamais vu prier ni rien en lien avec la religion ». Elle ajoute: « C’était un monstre, même le diable s’inspirait de lui ». Lahouaiej-Bouhlel la soumettait à des violences et viols répétés, maltraitait ses enfants (il a même poignardé la peluche de leur enfant), suivait un traitement psychiatrique (antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques), et était décrit par son père comme « adolescent agressif » battant frères et sœurs. Qualifié d’ »obsédé sexuel », bisexuel, fasciné par la violence, son ordinateur contenait des milliers de vidéos macabres: accidents de la route, images pédophiles, propagande jihadiste indifférenciée.

Sa « radicalisation » fut extrêmement rapide. Janvier 2015: il poste « Je suis Charlie » après l’attentat de Charlie Hebdo. Mais du 1er au 13 juillet 2016, il visionne « presque quotidiennement des vidéos de sourates du Coran et d’anashids [chants religieux utilisés par la propagande Daech] ». Son ordinateur contient: « cadavres, combattants de Daech avec drapeau de l’organisation, couvertures de Charlie Hebdo, portraits de Ben Laden et Mokhtar Belmokhtar ». Daech revendique l’attaque via l’agence Amaq, l’appelant « soldat ». Crucial: les enquêteurs n’ont trouvé AUCUN lien direct entre Lahouaiej-Bouhlel et l’organisation Daech. Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve évoque une radicalisation « très rapide ». Le procureur François Molins note un « certain intérêt pour le mouvement jihadiste » mais aucune formation, aucun voyage en Syrie ou Irak, aucun contact avec des opératifs. Sa compréhension du conflit syrien et de l’idéologie Daech semble minimale voire inexistante. Un accusé témoigne qu’il tenait un « discours favorable à Daech », des messages/vidéos « en lien avec la thématique terroriste » sont trouvés, mais aucune preuve de compréhension idéologique profonde. La Cour conclut que l’attaque avait « inspiration terroriste évidente » mais qu’ »aucune allégeance ni lien avec organisation terroriste n’a pu être établi ». La revendication Daech est considérée « opportuniste ». Le profil qui émerge: un individu violent, dérangé, ayant une longue histoire de brutalité, qui a adopté rapidement et superficiellement une exposition à du contenu jihadiste pour fournir un cadre narratif à ses impulsions homicides préexistantes.

Les huit accusés du procès de Nice (septembre-décembre 2022) illustrent différents degrés de proximité avec Lahouaiej-Bouhlel. Chokri Chafroud, condamné à 18 ans, ami du terroriste en Tunisie, lui avait envoyé trois mois avant l’attentat un message d’une violence extrême: « Vas-y, charge le camion de 2000 tonnes de fer et nique, coupe les freins mon cher, et je regarderai ». L’accusation estime que ces messages ont pu inspirer la méthodologie de l’attaque. Mohamed Ghraieb, franco-tunisien de 48 ans également condamné à 18 ans, ami de Lahouaiej-Bouhlel, avait échangé avec lui après Charlie Hebdo. Janvier 2015: LB poste « Je suis Charlie ». Ghraieb répond: « Je suis pas Charlie… T’as vu comment Dieu a envoyé les soldats d’Allah pour les finir comme de la merde!! ». L’accusation voit en lui une possible source de radicalisation. Lors de l’appel, Ghraieb reconnaît: « Quand je vois ce que j’ai écrit, j’ai honte », mais maintient son innocence: « Je ne suis pas un terroriste. Je n’ai rien à voir avec cet attentat ». Le jugement révèle des individus capables d’articuler une rhétorique pro-jihadiste sans nécessairement comprendre les enjeux géopolitiques complexes qu’ils prétendent défendre.

Les procès des filières djihadistes syriennes (2014-2024) révèlent des patterns récurrents dans les déclarations des prévenus. L’étude ethnographique pluridisciplinaire menée entre 2017-2019, observant 138 jours d’audiences au tribunal de grande instance de Paris (Cour d’assises spéciale et 16e chambre correctionnelle), documente comment les accusés articulent systématiquement trois justifications:

Motivation « humanitaire »: Prétendue volonté d’aider le peuple syrien, affirmation d’aller dans les camps de réfugiés en Turquie, objectif d’apporter de l’aide aux « frères en religion » sunnites. Les tribunaux jugent cette motivation non crédible après janvier 2015 (proclamation du califat). La crédibilité décroît avec les dates de départ tardives, notamment après l’attentat du Musée juif de Bruxelles (22 mai 2014, première attaque Daech en Europe) et le massacre de Tikrit (13 juin 2014, massivement promu dans la propagande Daech).

Motivation politique anti-Assad: Combat contre le régime fasciste de Bachar al-Assad, défense de la population syrienne opprimée. Les avocats de la défense citent les positions politiques françaises de 2013 condamnant Assad. Cependant, les tribunaux constatent que « l’approche géopolitique du conflit syrien semble souvent en décalage avec les trajectoires des prévenus ». L’éventail des organisations d’opposition syrienne est présenté « comme s’il était disponible aux candidats au djihad », mais la réalité montre que le recruteur imposait les choix, pas une sélection autonome éclairée.

Devoir religieux: Les sunnites avaient besoin d’aide contre le pouvoir alaouite hérétique, obligation religieuse de défendre les musulmans, réponse à l’oppression perçue de l’oumma musulmane universelle.

La Cour établit que « l’approche géopolitique du conflit syrien semble souvent en décalage avec les trajectoires des prévenus ». Le choix de l’organisation était souvent imposé par le recruteur, non une décision autonome. Les surveillances téléphoniques révèlent une haine des institutions françaises et un désir de retourner en Syrie, contredisant les déclarations publiques au procès. Un prévenu a nommé sa fille « Djihad », comparant aux Français qui nomment leurs enfants « Pierre, cochon ou jambon », démontrant un raisonnement sommaire. Les wiretaps montrent des plans d’attentats existant dès juillet 2013, avant toute intervention occidentale, contredisant la justification par les bombardements. Le journaliste Matthieu Suc note cette « constante de la propagande jihadiste victimaire » omettant leur propre responsabilité.

Les trois vagues de départs identifiées par Hugo Micheron (Le jihadisme français, 2020) révèlent une sophistication décroissante. Les « pionniers » (2012, ~100 personnes) étaient des militants doctrinaires arabophones, les plus connectés au théâtre militaire levantin, devenus agents de renseignement et cadres Daech – les plus sophistiqués idéologiquement. Les « cadres » (2013+, ~300 personnes) étaient plus jeunes, moins formés, décimés dans les guerres interfactionnelles jihadistes (Al-Nosra vs Daech). Les « néophytes » (2014-2016, 1000+) sont partis avec femmes/enfants, ont servi de « chair à canon », victimes du « mirage califal », montraient la moindre compréhension du conflit syrien complexe, et furent plus tard emprisonnés dans les camps internationaux, adoptant des comportements oppressifs envers les populations locales syriennes/irakiennes (madanyyim).

Les expertises psychiatriques révèlent la « banalité du mal » et l’absence de pathologie mentale majeure

Les expertises psychiatriques et psychologiques ordonnées par les tribunaux convergent sur plusieurs points essentiels qui éclairent les capacités analytiques des prévenus. Le rapport de la Fédération Française de Psychiatrie (2020) « Psychiatrie et Radicalisation » conclut que les troubles psychotiques et l’autisme n’affectent qu’une portion « marginale » des individus radicalisés. Les experts soulignent les « profils ordinaires » des terroristes. Daniel Zagury, expert psychiatre de premier plan ayant examiné de nombreux prévenus, insiste: aucun lien de causalité entre maladie mentale et terrorisme dans les données empiriques. La probabilité d’être attaqué par un patient psychiatrique est 10 fois INFÉRIEURE à celle d’être attaqué par quelqu’un sans antécédent de santé mentale.

Le concept de « banalité du mal », emprunté à Hannah Arendt, domine les conclusions d’expertise. Zagury explique au procès du 13 novembre: « Nous avons été confrontés à la banalité du mal – l’immense fossé entre l’énormité des crimes commis et la banalité de Salah Abdeslam ». Il précise: « Participer à de tels actes n’exige ni d’être un grand pervers, ni d’être gravement malade mental, ni un grand psychopathe. Un humain ordinaire qui s’engage par choix dans une déshumanisation totalitaire ». Le mécanisme psychologique identifié: « Il a intégré un système totalitaire qui pense à sa place », devenant « un perroquet récitant sa litanie ». « Son engagement inébranlable l’a libéré de toute pensée à la première personne ». « Cet arsenal totalitaire le protège de l’humain qu’il était avant ». Les victimes étaient « cibles d’une guerre dont il était soldat dans une violence légitime ».

Les experts identifient une « oscillation » chez Abdeslam entre la posture de combattant Daech et le gars de Molenbeek – « un dilemme cornélien ». L’enjeu pour lui: « redevenir le petit gars de Molenbeek ou continuer comme soldat de Dieu ». Le risque d’un « effondrement dépressif » s’il retourne à l’humanité. « Soit il renie le camp totalitaire Daech, soit il se renie lui-même ». Le processus de radicalisation n’est pas une insensibilité à la souffrance d’autrui mais une sensibilité à la souffrance des musulmans qui l’a poussé. « Le mal est commis au nom du bien, du vrai, du pur, du juste ». Les experts détectent des « fissures » dans son « armure » construite. Abdeslam est déclaré pleinement responsable pénalement, sans pathologie mentale.

L’évaluation d’autres prévenus (Dr. Ariane Casanova) montre que sept accusés examinés ne présentent aucune pathologie mentale, tous jugés « accessibles à la sanction pénale ». Les profils psychologiques sont généralement peu sophistiqués, certains montrant des problèmes de dépendance (alcool, cannabis). Mohamed Bakkali est noté pour une « aisance orale qui n’existe pas chez tout le monde », suggérant que la fluidité verbale est l’exception plutôt que la règle parmi les prévenus.

Les traits de personnalité communément cités mais contestés incluent: personnalités « immatures », traits « paranoïaques », caractéristiques « narcissiques », tendances « dépressives ». Note critique: aucune étude comparative ne prouve que ces traits sont plus prévalents que dans la population générale des jeunes. Le risque de « psychiatrisation » du terrorisme fait débat en France – les experts psychiatriques résistent à devenir des « juges parallèles » déterminant la responsabilité. Utiliser des diagnostics psychiatriques pour éviter la responsabilité sociétale/politique est dangereux.

L’étude du CESDIP (2017) sur les antécédents familiaux révèle que la majorité a connu « des parcours familiaux dysfonctionnels et déstructurés »: pères absents, placements en foyer, violence subie. Le jihadisme offre « rédemption, adhésion à une communauté protectrice et unie ». La recherche de Patricia Cotti (Université de Strasbourg) identifie trois pôles fonctionnels chez les terroristes isolés: vision du monde persécutoire/paranoïaque, surinvestissement de l’au-delà combiné à des idées de grandeur, désinvestissement du monde présent avec caractéristiques dépressives.

L’écart cognitif se mesure à plusieurs niveaux d’analyse interconnectés

La comparaison systématique entre le niveau de connaissance géopolitique de Michel Raimbaud et celui des prévenus terroristes révèle un fossé intellectuel abyssal qui se manifeste sur cinq dimensions distinctes mais interconnectées.

Sur le plan de la connaissance géopolitique et historique, Raimbaud mobilise une compréhension multidimensionnelle accumulée sur quarante ans de diplomatie. Il identifie précisément les acteurs étatiques et non-étatiques (Assad, Russie, Iran, Hezbollah, États-Unis, Israël, Turquie, Qatar, Arabie saoudite, monarchies du Golfe, coalition anti-Daech, divers groupes jihadistes), situe le conflit dans l’histoire longue de la région (référence à Carthage, obsession civilisationnelle), analyse les enjeux énergétiques spécifiques (gazoduc qataro-occidental de 15 milliards de dollars rejeté en 2009, partenariat russo-iranien choisi), documente les dynamiques sectaires complexes (axe chiite Iran-Irak-Syrie-Liban, conflit sunnite-chiite, conflit intra-sunnite Turquie/Qatar contre Arabie saoudite, Frères musulmans contre wahhabites), et intègre les dimensions juridiques internationales (crime d’agression selon Nuremberg, monopole légitime de la force, souveraineté onusienne).

En contraste radical, les prévenus démontrent une compréhension binaire et émotionnelle: Assad = mal absolu, Daech = défenseurs des sunnites. Ils sont incapables de distinguer entre Armée syrienne libre, Front al-Nosra (affilié à Al-Qaïda), État islamique, et autres groupes d’opposition. Ils n’ont souvent pas choisi l’organisation – le recruteur les assignait. Leur connaissance se limite à des narratives victimaires: oppression des musulmans, violence d’Assad, bombardements occidentaux. Ils manifestent une pensée conspirationniste: consommation intensive de propagande complotiste (série « 19 HH » d’Omar Omsen mélangeant sermons et images cinématographiques manipulées). Ils ont une perspective anhistorique: peu de compréhension des origines de la guerre civile syrienne (Printemps arabe, manifestations pacifiques, répression du régime), de l’évolution du conflit (2011 pacifique → 2012 armé → 2013 afflux jihadiste → 2014 domination Daech), ou du fait que Daech était l’ennemi de la révolution syrienne originelle, pas son allié. Enfin, ils ont une conscience sélective: focalisés sur les atrocités du régime (réelles mais instrumentalisées), la persécution perçue des sunnites, l’intervention « croisée » occidentale, mais ignorant les atrocités Daech, le génocide, l’esclavage, les massacres confessionnels.

Sur le plan des capacités analytiques, Raimbaud déploie une méthodologie sophistiquée: décomposition du conflit en 12 guerres simultanées et interconnectées, analyse des niveaux multiples (local, régional, international, économique, idéologique), identification des intérêts contradictoires et des alliances tacites, compréhension des temporalités longues et des ruptures stratégiques, mobilisation de concepts théoriques (politicide, ethnocide, chaos créateur, théorie du fou, fausse bannière, État profond néoconservateur), et capacité à anticiper les évolutions sur la base de l’analyse structurelle.

Les prévenus, en revanche, manifestent une analyse simpliste: cadre binaire bien/mal sans nuances, incapacité à réconcilier les contradictions dans leurs propres récits, mauvaise évaluation des risques et des conséquences légales, pensée conspirationniste simplisteprise de décision émotionnelle plutôt que rationnellerenforcement en chambre d’écho plutôt qu’enquête critique. Les tribunaux constatent que « l’approche géopolitique du conflit syrien semble souvent en décalage avec les trajectoires des prévenus ». David Thomson, journaliste ayant interviewé de nombreux jihadistes français, rapporte que 90% des retours sont justifiés par « déception ou fatigue » – choqués par la réalité de Daech sur place, incapables d’anticiper l’écart entre propagande et réalité. De nombreux djihadistes promettaient une « société musulmane juste et équitable » qui s’est révélée fausse. Les combats internes entre groupes jihadistes (Jabhat al-Nosra vs Daech) constituaient un facteur majeur de désillusion, qu’ils n’avaient pas anticipé. Beaucoup avaient des justifications humanitaires (opposition à Assad) qui se sont avérées naïves face à la brutalité totalitaire de Daech.

Sur le plan de l’élaboration du discours et de la sophistication argumentative, Raimbaud produit une prose dense, structurée, référencée (576 pages en 2015, 716-768 pages en 2017), mobilisant l’histoire diplomatique, le droit international, l’analyse économique, la théorie géopolitique. Il cite précisément des événements, des dates, des montants financiers (15 milliards de dollars pour le gazoduc), des acteurs spécifiques (Colin Powell, Laurent Fabius, François Hollande). Il développe une critique systématique étayée par des documents (emails diplomatiques d’Hillary Clinton, admission du Premier ministre qatari en 2016). Son argumentation suit une logique causale complexe: enjeux énergétiques + rivalités régionales + projet néoconservateur + intérêts israéliens = guerre multidimensionnelle. Il maintient une cohérence intellectuelle sur des années (première édition 2014, réédition 2017, les événements n’ayant « rien contredit »). Il engage avec les contre-arguments: rejette l’étiquette « conspirationniste » en affirmant que le projet néoconservateur est « annoncé urbi et orbi », pas secret.

Les prévenus, à l’inverse, démontrent une articulation rudimentaire: slogans et formules mémorisées plutôt que pensée originale. Les psychiatres décrivent Abdeslam comme « perroquet récitant sa litanie », un système totalitaire qui « pense à sa place ». Zagury note: « Aucune nuance », principes « non débatables », « récitant des bréviaires » plutôt que pensée originale. Forte émotion concernant la souffrance musulmane mais discours mécanique sur ses propres actions. Capacité à citer la propagande mais pas d’analyse profonde. Olivier Roy souligne que les jihadistes britanniques allant en Syrie lisaient « L’Islam pour les Nuls » avant le départ, exemplifiant la superficialité. L’accent est mis sur l’imagerie de violence plutôt que l’étude coranique ou le débat théologique. Le langage des cités mélangé à la terminologie religieuse, utilisant des termes religieux sans compréhension profonde de leur signification. Les déclarations publiques au procès contredisent les conversations interceptées (wiretaps): en public, ils affirment des motivations humanitaires; en privé, ils expriment haine des institutions françaises et désir de retourner en Syrie. Un prévenu prétendait faire du « journalisme humanitaire » tout en discutant d’obtention de « cannes à pêche » (code pour armes). L’oscillation entre justifications: humanitaire, politique anti-Assad, religieuse, crise personnelle, selon l’interlocuteur.

Sur le plan de la conscience des enjeux réels, Raimbaud démontre une compréhension des conséquences géopolitiques à long terme: destruction de l’État-nation syrien (politicide), fragmentation en mini-entités confessionnelles, déstabilisation régionale, confrontation Atlantique/Eurasie, contrôle des routes énergétiques, affaiblissement de l’axe de résistance (Iran-Irak-Syrie-Liban-Hezbollah). Il identifie les victimes civiles comme conséquence prévisible mais niée de la politique d’intervention: 400 000 morts dont 130 000+ soldats de l’armée syrienne, 15 millions de réfugiés/déplacés, 1,5 million de blessés/handicapés, 2/3 du pays en ruines, dommages estimés à 1 300 milliards de dollars. Il comprend les sanctions comme arme économique tuant le peuple syrien. Il anticipe les difficultés de reconstruction et le besoin de partenariats. Il identifie les risques de fragmentation post-conflit et l’urgence du dialogue politique.

Les prévenus manifestent une inconscience des conséquences réelles: tribunaux constatent un décalage massif entre la gravité des actes (130 morts à Paris, 86 morts à Nice) et la compréhension minimale du contexte. Ils sont choqués par la réalité Daech à l’arrivée: esclavage, génocide (Yazidis), justice totalitaire interne, combats entre factions jihadistes. Thomson rapporte 90% de retours dus à « déception », pas à changement idéologique. Ils manifestent une incapacité à anticiper les risques personnels: mort, blessure, emprisonnement, désillusion. Ils ont une mauvaise compréhension des conséquences légales en France: semblent surpris par l’ampleur des peines (5-10 ans pour association, perpétuité pour attentats). Ils ne perçoivent aucune contradiction entre prétendre « aider les Syriens » et rejoindre une organisation (Daech) qui opprimait, terrorisait et massacrait la population syrienne locale. Hugo Micheron note que les jihadistes français (néophytes 2014-2016) adoptaient des comportements oppressifs envers les populations locales syriennes/irakiennes (madanyyim), se comportant en colonisateurs. Ils montrent une incompréhension du fait que Daech était l’ennemi de la révolution syrienne: la majorité des opposants syriens combattaient Daech autant qu’Assad.

Sur le plan de la cohérence entre gravité des actes et compréhension du contexte, le contraste est vertigineux. Raimbaud peut défendre la légitimité de l’État syrien à reprendre son territoire selon le droit international, mais le fait dans un cadre analytique sophistiqué, contestant la légalité des interventions étrangères et des sanctions. Il propose des solutions politiques concrètes: levée immédiate des sanctions, retour à la tradition gaulliste de dialogue, admission d’un devoir de réparation de la France, partenariats pour la reconstruction, dialogue politique et réconciliation nationale, retour des réfugiés. Sa position peut être contestée politiquement, mais elle est cohérente, documentée et formulée dans le cadre du droit international.

Les prévenus du 13 novembre ont orchestré des attentats d’une sophistication logistique remarquable: coordination entre trois équipes (Stade de France, terrasses parisiennes, Bataclan), 130 morts, 413 blessés, planification sur plusieurs mois, connexions transfrontalières (Belgique-France-Syrie), fabrication d’explosifs, acquisition d’armes, fausses identités. Pourtant, cette sophistication opérationnelle coexiste avec une compréhension géopolitique primitive. Abdeslam, « intelligence d’un cendrier vide » selon son avocat, participe à la pire attaque terroriste en France depuis 1945. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel à Nice tue 86 personnes après seulement deux semaines de visionnage intensif de vidéos jihadistes (1-13 juillet 2016), sans aucune formation, connexion organisationnelle, ou compréhension idéologique profonde. Sa femme insiste: « pas religieux, mange porc, boit alcool, ne prie jamais ». Sa fascination pour la violence (milliers de vidéos macabres: accidents, pédophilie, jihadisme) précède et transcende tout cadre jihadiste. Daech revendique opportunément l’attaque post-facto, mais les enquêteurs ne trouvent aucun lien direct. Un individu « violent, dérangé, avec longue histoire de brutalité » adopte « rapidement et superficiellement » un discours jihadiste pour fournir un « cadre narratif à ses impulsions homicides préexistantes ».

Le procès des filières syriennes révèle des individus prétendant combattre pour la « libération de la Syrie » tout en rejoignant l’organisation (Daech) qui détruisait la révolution syrienne, massacrait les opposants modérés, et établissait un régime totalitaire. Des prévenus affirment des motivations « humanitaires » tout en s’équipant de matériel tactique militaire (gilets pare-balles, viseurs, gants, cagoules, couvertures de survie, grenades, armes). Un prévenu nomme sa fille « Djihad », comparant aux Français nommant leurs enfants « Pierre, cochon ou jambon » – raisonnement révélant une incompréhension profonde des normes sociales et une confusion conceptuelle. La filière de Vesoul (Haute-Saône) est particulièrement révélatrice: issus presque exclusivement de familles converties, classe moyenne/supérieure, vivant en zones pavillonnaires, beaucoup diplômés ou avec projets d’études, buvaient de l’alcool avant conversion. Le maire évoque une « dérive sectaire ». Romain Garnier (Abou Salman), ancien champion de natation devenu figure de propagande, brûle son passeport en vidéo (novembre 2014), appelle les musulmans « à tuer les Français par armes, voitures, poison », critique l’Islam des mosquées françaises comme « Islam pour plaire aux mécréants ». Arrêté en décembre 2017 par les Forces démocratiques syriennes avec cinq membres du réseau Artigat, son parcours illustre comment une sophistication sociale initiale (champion sportif, éducation) peut coexister avec une simplicité analytique radicale une fois radicalisé.

Les études académiques confirment l’absence de savoir géopolitique substantiel

Les recherches académiques sur la radicalisation en France convergent massivement sur le constat d’une « sainte ignorance » caractéristique des jihadistes français, concept développé par Olivier Roy. La thèse centrale de Roy: « islamisation de la radicalisation » plutôt que « radicalisation de l’islam ». Les jihadistes français ont une connaissance religieuse minimale et ne fréquentent pas régulièrement les mosquées. Les jeunes musulmans britanniques allant en Syrie lisaient « L’Islam pour les Nuls ». La religion est divorcée de la culture (ne parlent pas arabe, connaissent peu les sociétés à majorité musulmane). Phénomène de « born-again »: convertis récents ou musulmans récemment « ré-islamisés » sans profondeur. C’est une révolte générationnelle: musulmans de deuxième génération rompant avec l’Islam « dégradé » de leurs parents, cherchant à être « plus musulmans que les musulmans ». Roy identifie un nihilisme plutôt qu’une idéologie: focus sur violence, mort, imagerie héroïque plutôt que charia ou utopie islamique. La radicalisation se produit dans de petits groupes de pairs (« bunch of guys »), pas dans les mosquées. La prison est le site clé de radicalisation, pas les institutions religieuses traditionnelles.

Le rapport de la Commission sénatoriale française (2015) « Filières djihadistes » conclut que les jihadistes sont caractérisés par l’« ignorance » ou « connaissance insuffisante » de la religion. Citation: « La plupart de ceux qui tombent dans la radicalisation ne connaissent pas leur religion ou la connaissent mal ». « L’ignorance est un terrain fertile pour la culture du fanatisme ». Une conversion rapide (semaines/mois) est incompatible avec un véritable apprentissage religieux. L’Assemblée nationale (Commission Mennucci) note que la moitié des nouvelles recrues étaient inconnues des services de police/gendarmerie, et l’évolution vers des profils de classe moyenne remet en cause l’explication par la « misère intellectuelle ».

Farhad Khosrokhavar (EHESS) identifie deux groupes démographiques principaux: jeunes de banlieue et convertis de classe moyenne. Les jeunes de banlieue ont des caractéristiques spécifiques: histoire de délinquance, expérience carcérale, sentiment de rejet et stigmatisation comme « Français sur les papiers », quête de dignité par la radicalisation. Khosrokhavar trouve que 10-15% des radicalisés sont « hard-core » et impossibles à déradicaliser. Concept clé: radicalisation comme « transformation de l’infériorité en supériorité » – devenir jihadistes permet aux jeunes marginalisés de devenir des « célébrités internationales ». Depuis les années 2010, les mosquées ne jouent « aucun rôle majeur » dans la radicalisation. Elle se produit « hors des mosquées: internet, groupes d’amis, contacts avec ceux déjà en terres de jihad ». Les antécédents familiaux dysfonctionnels sont courants: pères absents, placements en foyer, violence subie. Le jihadisme offre « rédemption, communauté protectrice et unie ».

L’étude CESDIP (2017) nuance partiellement: affirme « partiellement faux » que les jihadistes sont des « ignares religieux ». « Sans être ‘scholars,’ les acteurs jihadistes sont néanmoins des croyants fervents profondément investis ». Concernant les affaires internationales: « Loin du portrait souvent avancé par la presse de jeunes décérébrés et ignorants des réalités politiques internationales ». Ils possèdent une « connaissance rudimentaire mais suffisante » de la géopolitique. Synthèse: connaissance superficielle, utilitaire et fondée sur des slogans – attachent des actions à religion/slogans « dont ils ignorent la signification profonde ». Viennent de « familles profondément désilamées sans véritable culture religieuse ». Religion utilisée pour « quête de reconnaissance » plutôt que conviction théologique. La religiosité des parents est rejetée comme simple « orthopraxie » (ritualisme) pas orthodoxie.

Hugo Micheron (Sciences Po Paris), dans l’étude carcérale la plus complète (80+ interviews avec jihadistes français incarcérés 2015-2019), documente les trois vagues de départs vers la Syrie avec sophistication décroissante: Vague 1 (2012, ~100) « pionniers » – doctrinaires, arabophones, devinrent leadership Daech; Vague 2 (post-2013, ~300) « cadres » – plus jeunes, moins formés, décimés dans combats factionnels; Vague 3 départs massifs après gains territoriaux Daech – « néophytes » servant de « chair à canon », victimes du « mirage califal », montrant la moindre compréhension du conflit syrien complexe, emprisonnés plus tard dans camps internationaux, adoptant comportements oppressifs envers populations locales syriennes/irakiennes (madanyyim). Micheron trouve que les prisons fonctionnent comme « territoires de jihad », sites de renforcement idéologique via « unités dédiées ». Cartographie géographique montrant quartiers spécifiques comme hubs de radicalisation, pas juste zones de pauvreté générale. Environ 3 000 individus « radicalisés » incarcérés en 2020.

David Thomson (journaliste France 24/RFI) a interviewé de nombreux jihadistes français extensivement. 90% de taux de déception: la plupart des retours citent désillusion ou fatigue, pas changement idéologique. Dénominateurs communs: majorité des « quartiers populaires », maintenant codes de rue même en Syrie. Mauvaise réputation en Syrie: jihadistes français connus pour maintenir culture de banlieue plutôt que piété religieuse. Marc Sageman (ancien CIA, psychiatre forensique) a recherché 500+ jihadistes musulmans. Données démographiques: majorité moins de 30 ans, beaucoup de classe moyenne-supérieure (contrairement au stéréotype), environ 50% ont éducation solide. Exception maghrébine: seulement dans populations d’origine maghrébine la pauvreté corrèle avec jihadisme. Concept de « jihad sans leader »: terrorisme moderne bottom-up, poussé par petits groupes autonomes. Idéologie seule est insuffisante (ratio de 10 000+ musulmans pour un jihadiste).

Les données de la Banque mondiale/Soufan Center sur recrutements Daech (4000+ profils de combattants étrangers de documents « RH » Daech capturés) révèlent: 25%+ avaient éducation supérieure, 45% éducation secondaire complète, seulement 16% illettrés. Niveau d’éducation corrèle avec volonté pour rôles administratifs ET attaques suicides. La Fédération Française de Psychiatrie (rapport 2020) conclut: troubles psychotiques/autistes affectent seulement portion « marginale », pas de lien causal entre maladie mentale et terrorisme, probabilité d’être attaqué par patient psychiatrique 10x INFÉRIEURE. Traits de personnalité « immatures, paranoïaques, narcissiques, dépressifs » cités mais aucune étude comparative ne prouve prévalence plus élevée vs population générale.

Synthèse: un paradoxe tragique entre sophistication logistique et pauvreté intellectuelle

L’analyse comparative révèle un paradoxe central du terrorisme jihadiste contemporain: la coexistence d’une sophistication logistique et opérationnelle remarquable avec une pauvreté analytique et intellectuelle profonde. Les attentats du 13 novembre 2015 (130 morts) nécessitaient coordination transnationale, planification sur plusieurs mois, fabrication d’explosifs, réseaux d’approvisionnement en armes, fausses identités, synchronisation de trois équipes d’attaque. Cette complexité opérationnelle contraste violemment avec la simplicité cognitive de ses exécutants. Salah Abdeslam, décrit comme ayant « l’intelligence d’un cendrier vide », oscille entre des justifications géopolitiques rudimentaires (« bombardements français ») et l’incapacité à maintenir la cohérence narrative face aux contradictions chronologiques. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, à Nice, tue 86 personnes après seulement deux semaines de consommation intensive de propagande, sans aucune formation, compréhension idéologique, ou connexion organisationnelle vérifiable.

Ce paradoxe s’explique par la division du travail intellectuel au sein des organisations jihadistes. Les « pionniers » (2012, ~100 personnes selon Micheron) – doctrinaires, arabophones, devenus leadership Daech – possédaient une compréhension plus sophistiquée permettant la planification stratégique. Les « néophytes » (2014-2016, 1000+) servant de « chair à canon » n’avaient besoin que d’une motivation émotionnelle et d’instructions opérationnelles, pas d’une compréhension géopolitique. Les recruteurs et planificateurs (Abdelhamid Abaaoud, frères Clain) possédaient connaissance et compétences stratégiques. Les exécutants (Abdeslam, autres kamikazes) nécessitaient seulement engagement émotionnel et obéissance. La propagande Daech comblait efficacement le fossé: fournissant justifications idéologiques préfabriquées, narratives victimaires simplistes, imagerie héroïque/martyrologique, sentiment d’appartenance communautaire – suffisant pour mobiliser sans éduquer.

L’écart entre Raimbaud et les prévenus représente essentiellement la distance entre analyse professionnelle et consommation de propagande. Raimbaud: 40 ans d’expérience diplomatique au Moyen-Orient, maîtrise de l’arabe, compréhension des acteurs étatiques/non-étatiques, analyse des enjeux énergétiques, juridiques, sectaires, historiques, méthodologie académique (documentation, références, cohérence logique), engagement avec contre-arguments et critiques. Prévenus: consommation passive de vidéos jihadistes (série « 19 HH », anashids, décapitations, propagande Daech/Al-Qaïda), narratives binaires bien/mal sans nuances, mécanismes de renforcement en chambre d’écho (groupes de pairs partageant même contenu), motivation émotionnelle (colère, humiliation perçue, quête de sens) plutôt qu’analytique, absence d’esprit critique ou de vérification des faits.

Trois facteurs structurels amplifient cet écart. La « sainte ignorance » (Olivier Roy): la radicalisation contemporaine opère précisément dans un vide de connaissance religieuse et culturelle authentique. Les jihadistes français ne parlent généralement pas arabe, ne fréquentent pas les mosquées, connaissent peu l’histoire islamique ou les sociétés à majorité musulmane, ont une conversion/reconversion rapide (semaines/mois) incompatible avec apprentissage religieux véritable. Ce vide permet aux systèmes totalitaires de « penser à leur place » (Zagury): individus ordinaires sans pathologie mentale, libérés de pensée à la première personne par engagement inébranlable, « perroquets récitant litanie » plutôt que penseurs autonomes, arsenal totalitaire protégeant de l’humain qu’ils étaient avant. Les dynamiques de groupe et prison remplacent étude individuelle: radicalisation dans « bunch of guys » (Roy), pas par étude solitaire; prison comme site clé de radicalisation (Khosrokhavar, Micheron); 3 000 individus radicalisés incarcérés en 2020; renforcement mutuel sans exposition à perspectives contradictoires.

Les implications pour la compréhension du terrorisme contemporain sont profondes. La sophistication de l’analyse (type Raimbaud) n’est pas nécessaire pour commettre actes terroristes sophistiqués – motivation émotionnelle + propagande simpliste + encadrement opérationnel suffisent. Le fossé intellectuel n’empêche pas la violence meurtrière – au contraire, la simplicité cognitive peut faciliter passage à l’acte en éliminant doutes/nuances. Les systèmes totalitaires (Daech) exploitent précisément cette ignorance – recrues idéales sont suffisamment informées pour être indignées, insuffisamment éduquées pour être critiques. Le contraste entre gravité des actes (centaines de morts) et pauvreté de compréhension souligne la tragédie du terrorisme contemporain: vies sacrifiées et détruites au nom d’une compréhension fondamentalement erronée du conflit prétendument défendu.

L’analyse de Raimbaud, contestable politiquement, démontre ce qu’une compréhension professionnelle du conflit syrien implique: reconnaissance de sa complexité multidimensionnelle, identification précise des multiples acteurs et intérêts, analyse des temporalités longues et ruptures stratégiques, mobilisation du droit international et cadres théoriques, proposition de solutions politiques concrètes. Les prévenus terroristes, même les plus articulés (Abrini), restent prisonniers d’un cadre binaire: Assad=mal/Daech=défense sunnite, Occident=croisés/musulmans=victimes, action violente=justice/opposition=apostasie. Cette simplicité n’est pas innocente – elle permet la déshumanisation nécessaire à la violence de masse, justifie le massacre de civils comme « cibles légitimes », évite la confrontation avec conséquences réelles des actions.

Question finale troublante que pose cette comparaison: dans quelle mesure les sociétés démocratiques contemporaines, par leurs systèmes éducatifs défaillants, leurs fractures sociales non résolues, leur incapacité à transmettre esprit critique et connaissance historique, créent-elles les conditions de cette « sainte ignorance » qui rend possible la radicalisation? Le rapport de la Commission sénatoriale française (2015) conclut justement: « L’ignorance est un terrain fertile pour la culture du fanatisme ». L’écart vertigineux entre Raimbaud et les prévenus n’est pas seulement un écart entre expertise diplomatique et consommation de propagande – c’est aussi un révélateur des failles éducatives, sociales et culturelles qui permettent à des centaines de jeunes Français de partir commettre ou soutenir des atrocités au nom d’un conflit qu’ils ne comprennent fondamentalement pas, sacrifiant leur vie et celle d’innocents sur l’autel d’une idéologie qu’ils ne maîtrisent pas intellectuellement mais qu’ils embrassent émotionnellement avec une intensité tragiquement meurtrière. » »

« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «

Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz

« 2.3 Groupes idéologico-religieux

Profil

Djihadistes, messianiques, apocalyptiques

Recrutement transnational

Logique

Arme = outil sacré

Mort valorisée, compromis refusé

Danger

Maximum

Radicalisation cumulative

Effondrement des normes

 Catégorie la plus dangereuse : très peu réversible.

« 2.2 Groupes rebelles politico-militaires

Profil

Objectif de contrôle territorial ou étatique

Commandement structuré

Logique

Arme = instrument politique

Discipline relative, hiérarchie

Danger

Conflit prolongé

Négociation possible mais coûteuse

 Acteurs rationnels, mais violents. »

« L’absence de précédent est également un précédent. «  

Stanislaw Jerzy Lec

« Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »

Victor Hugo

Pas d’avenir sans conscience cellulaire

Olivier Manitara – Transcription d’un enseignement oral – 27 mars 2011


Dieu est un – L’égrégore d’Israël et la guérison des peuples

« Dieu est un, Dieu est un, Dieu est un, Dieu est un. Écoute Israël, l’Éternel, ton Dieu, le Dieu des dieux, l’Éternel est un.

C’est beau, c’est grand, et c’est tellement fort. Vous savez, il y a beaucoup de rabbins qui sont des sages et des éveillés, mais c’est comme si ce peuple condensait toutes les colères du monde, toutes les guerres, toutes les forces sur lui. C’est un égrégore très lourd, très très lourd, très lourd dans l’humanité, très lourd.

Dieu est un, et il s’appelle Père, Père, et il est un. C’est beau, tout est dit, tout est dit. Alors on peut vraiment apporter une guérison dans ces égrégores et dans ces mondes, on peut vraiment apporter une tolérance, un accueil de l’autre. Il y a toujours des imperfections, on ne peut pas éviter cela. Alors il faut regarder la perfection et pas l’imperfection.


Patience et action – La métaphore de la plaie

Il faut laisser le temps, il faut être patient. Dans la vie, si on n’a pas de patience, ce n’est pas possible. Il y a des choses qui demandent du temps pour que ça se guérisse, les choses ne se guérissent pas comme cela.

Nous sommes dans un monde où il faut du temps et il faut de la patience. Mais la patience ne veut pas dire de l’inertie, parce que si tu attends que ça se fasse, alors c’est pire. Il y a des plaies – si tu ne les guéris pas, c’est-à-dire si tu ne fais pas ce qui doit être fait, désinfecter et tout ça… parce qu’il y a une faiblesse, et quand il y a une faiblesse, tout de suite vient l’empoisonnement, tout de suite, tout de suite.

L’empoisonnement vient. Une simple coupure mal soignée, c’est la gangrène, et après il faut couper la jambe. Si tu ne coupes pas la jambe, tu perds le corps tout entier. Alors il faut être patient pour que la plaie se guérisse, mais il ne faut pas être inactif et inintelligent.

Il faut être à la fois dans le savoir et dans la lumière. On ne peut pas vivre sans lumière, on ne peut pas ne pas appeler la lumière, on ne peut pas ne pas s’incliner. Il ne faut pas vouloir résoudre les problèmes toujours nous-mêmes. Il y a des êtres plus grands que nous qui peuvent résoudre les problèmes. Il faut s’en remettre à eux et il faut être patient.

On ne peut pas faire du mal à des êtres, on ne le peut pas, ce n’est pas permis. « Ah bon Olivier, mais qui nous en empêche ? » Mais ton cœur, ton cœur, ton intelligence !

Mais Olivier, il y a plein d’êtres sur la terre, maintenant ils sont morts de tout ça, ils ont tout cassé, tout cassé. TOUT EST CASSE: LE COEUR C’EST CASSE, LA TETE C’EST CASSE. ET C’EST DANGEREUX, VRAIMENT DANGEREUX.

Et si ces êtres-là sont au gouvernement des peuples et des nations et de la destinée de la terre, il faut agir. C’est David contre Goliath, c’est les travaux d’Hercule. Il faut le faire, il faut vraiment aller dans ce sens-là, que Dieu est un et qu’on doit guérir ces choses.


Devant Thoth – Le savoir caché de l’archange Raphaël

Écoutez, c’est quand même impressionnant d’être devant Thoth. Vous l’avez mis juste en face de moi – normalement je dois m’incliner. Vous comprenez, j’ai été énormément ravi des messages de l’archange Raphaël et de ses psaumes. J’ai essayé de vous les transmettre du mieux que j’ai pu, et dès que je vais repartir, aussitôt je me mets au travail intense pour les réécrire, essayer de les transmettre le mieux possible.

Mais ce que j’ai vu, c’est que l’archange nous a transmis un savoir, un savoir caché, caché. Il a dit des choses, mais c’est caché – il a dit en cachant, il n’a pas dit, il a caché, mais il a quand même dit. Et il faut trouver. Et c’est un savoir grand qu’il a dit, grand, grand, vaste.


La mélodie qui veut venir – Une méditation entre amis

Vous me permettez d’essayer de vous transmettre quelque chose, même si c’est quelque chose qui est comme médité, qui n’est pas encore vraiment posé, mais qui veut venir ? Ce serait comme une mélodie qui veut venir, mais nous n’avons pas encore la mélodie, mais elle veut venir. Alors on l’attrape, et on essaie, et puis au bout d’un moment, alors elle peut venir.

Est-ce que vous me permettez juste de vous parler, mais très détendu, sans forcément amener quelque chose de maîtrisé ? Il faut qu’on soit vraiment comme des amis pour que je puisse parler détendu.


Le mystère insondable – Ce n’est pas ce que l’on imagine

Vous voyez, comme c’est mystérieux. Ce n’est pas du tout ce qu’on imagine, la vie, les mondes. Et vous savez comment je le sais, que ce n’est pas du tout comme on imagine ? Parce que ce n’était pas du tout comme je l’imaginais, moi. C’est pour ça que je dis que ce n’est pas du tout comme on l’imagine. »

Mourir pour des idées : la grande tradition intellectuelle du refus

De Montaigne à Orwell, une lignée d’esprits parmi les plus puissants de l’histoire occidentale a convergé vers une même conclusion dérangeante : mourir pour des idées est le plus souvent une catastrophe, et faire mourir pour elles est toujours un crime. Cette tradition ne relève ni de la lâcheté ni du cynisme. Elle rassemble des penseurs qui ont traversé guerres, exils, persécutions et emprisonnements — et qui, précisément parce qu’ils avaient vu la mort de près, refusaient de la glorifier. Leur argument central tient en une phrase que Bertrand Russell aurait prononcée avec son flegme caractéristique : « Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper. » Ce rapport cartographie cette tradition intellectuelle à travers ses auteurs majeurs, leurs œuvres, leurs formulations les plus marquantes, et examine si leurs avertissements se sont avérés prophétiques.


L’argument épistémologique : mourir pour ce qui est peut-être faux

La critique la plus fondamentale est d’ordre logique. Si nos croyances peuvent être erronées — et l’histoire prouve qu’elles le sont souvent —, alors sacrifier sa vie pour elles revient à parier l’irremplaçable sur l’incertain.

Michel de Montaigne (1533–1592) forge cette position dans le brasier des guerres de Religion françaises. Il commence à écrire ses Essais en 1572, l’année même du massacre de la Saint-Barthélemy, où des milliers de protestants sont égorgés par leurs voisins catholiques au nom de la vérité divine. Sa devise — « Que sais-je ? » — n’est pas un exercice intellectuel de salon mais une réponse morale au carnage produit par des gens convaincus de posséder la vérité absolue. Dans l’Apologie de Raymond Sebond (II, 12), le plus long et le plus philosophiquement ambitieux des Essais, il déploie le scepticisme pyrrhonien pour montrer les limites de la connaissance humaine : si nous ne pouvons même pas faire confiance à nos sens et à notre jugement, comment pouvons-nous être assez certains de questions doctrinales pour tuer en leur nom ? Dans Des cannibales (I, 31), il retourne le miroir vers l’Europe prétendument civilisée : il juge « plus barbare de rôtir et manger un homme vivant que de le manger mort », ajoutant qu’il a vu ces cruautés commises « non entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion ». Le ton est celui d’une sagesse grave, teintée d’ironie douce, portée par un homme qui refuse de laisser une cause consumer son être — « sans haine, sans ambition, sans avarice et sans violence », comme il se décrit dans De ménager sa volonté (III, 10).

Bertrand Russell (1872–1970), trois siècles plus tard, radicalise l’argument. Sa célèbre réplique — « Of course not. After all, I may be wrong » (« Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper ») — en réponse à la question de savoir s’il mourrait pour ses convictions, est documentée dans la chronique de Leonard Lyons « The Lyons Den » du New York Post du 23 juin 1964. La formule populaire (« I would never die for my beliefs because I might be wrong ») en est une condensation. Dans ses Sceptical Essays (1928), Russell pose le principe : « Les opinions que l’on défend avec passion sont toujours celles pour lesquelles il n’existe aucun fondement rationnel ; en réalité, la passion est la mesure du manque de conviction rationnelle du détenteur. » Et plus tranchant encore : « La persécution est employée en théologie, pas en arithmétique, parce qu’en arithmétique il y a du savoir, mais en théologie il n’y a que de l’opinion. » Russell n’était pas un dilettante du doute : logicien co-auteur des Principia Mathematica, prix Nobel de littérature 1950, emprisonné deux fois pour son pacifisme (pendant la Première Guerre mondiale et lors de manifestations antinucléaires), il incarnait la rigueur intellectuelle mise au service de l’humanité.

Nietzsche, que l’on n’associe pas spontanément à cette tradition, formule pourtant l’un de ses axiomes les plus puissants dans Ainsi parlait Zarathoustra (II, « Des prêtres ») : « Aber Blut ist der schlechteste Zeuge der Wahrheit » — « Le sang est le plus mauvais témoin de la vérité. » Le fait d’être prêt à mourir pour une croyance ne prouve absolument rien quant à sa véracité. Anatole France tire la conclusion sardonique : « Mourir pour une idée, c’est placer un prix bien élevé sur des conjectures. » Et dans Anatole France en pantoufles (1924), son secrétaire rapporte ce mot dévastateur : « Vous croyez mourir pour la patrie ; vous mourez pour des industriels. »

Le débat philosophique remonte en réalité au XVIIᵉ siècle : dans un échange entre Gassendi et Descartes, analysé par un article de PhilonSorbonne, Gassendi objecte que le fanatique prêt à mourir au bout de l’épée, révélant « le fond de son cœur », pose un vrai problème à la règle cartésienne de vérité (l’idée claire et distincte). Descartes réplique que l’obstination du fanatique n’est pas une expérience valide — c’est une expérience vague et inconstante, disqualifiée par la méthode du doute.


La démolition satirique : Brassens, Voltaire, Swift et l’absurdité du sacrifice

Là où les philosophes argumentent, les satiristes démontent. Leur arme est le rire — et leur efficacité, souvent supérieure.

Georges Brassens publie « Mourir pour des idées » en 1972, sur l’album Fernande. La chanson est une réponse directe aux violentes critiques qu’il avait essuyées après Les Deux Oncles (1964), où il mettait sur le même plan les morts des deux camps pendant la Seconde Guerre mondiale. L’argument se déploie en six strophes d’une densité littéraire remarquable. Le refrain pose la thèse par fausse concession : le locuteur accepte de mourir pour des idées, « d’accord, mais de mort lente » — c’est-à-dire de vieillesse. L’ironie est structurelle. Strophe après strophe, Brassens détruit les piliers du martyrologe idéologique. L’obsolescence des idées d’abord : si vous vous précipitez pour mourir, vous risquez de mourir pour des idées déjà périmées le lendemain, et « le plus amer, c’est de constater, en mourant, qu’on s’est trompé d’idée ». L’hypocrisie des meneurs ensuite : les « saint Jean Bouche d’or » qui prêchent le sacrifice vivent eux-mêmes très vieux — « leur faux nez à la Mathusalem » traverse tous les camps. L’interchangeabilité des idéologies : puisque toutes les idées qui réclament la mort se ressemblent, le sage hésite devant la tombe en posant la question cruciale : « Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ? » La futilité historique enfin : malgré d’innombrables « grands soirs » révolutionnaires et d’innombrables têtes coupées, le paradis sur terre n’est jamais advenu — « les dieux ont toujours soif » (allusion au roman d’Anatole France sur la Terreur révolutionnaire).

La chanson est truffée de références lettrées — Valéry (Le Cimetière marin), France, saint Jean Chrysostome — et d’une sophistication rhétorique (antanaclase sur le mot « idée ») qui dément toute accusation de simplisme. Elle fut néanmoins violemment controversée : Jean-Jacques Goldman la qualifia d’« obscène » lors d’un hommage télévisé en 2001, arguant que les résistants torturés et fusillés ne méritaient pas d’être renvoyés dos à dos avec les collaborateurs. La chanson a fait l’objet d’un mémoire de DEA en sciences politiques (Nicolas Six, Lille-II, 2003) et d’un chapitre dans Brassens, une vie en chansons de Thomas Chaline.

Voltaire (1694–1778) pratique la satire avec une précision chirurgicale. Dans Candide (1759), la scène de guerre du chapitre 3 est un chef-d’œuvre d’ironie meurtrière : « Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées » — et les canons « ôtèrent du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface ». L’oxymoron « boucherie héroïque » condense en deux mots toute la critique voltairienne de la guerre. Le terme « raison suffisante » — emprunté à Leibniz — est sarcastiquement appliqué à la baïonnette. Et dans les deux camps, on chante des Te Deum, montrant la complicité de la religion avec le carnage. L’autodafé du chapitre 6 est encore plus glaçant : après le tremblement de terre de Lisbonne, l’université de Coimbra décrète que « le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler ». Dans le Dictionnaire philosophique (1764), l’article « Fanatisme » pose la distinction décisive : « Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique ». Et l’article « Guerre » achève le tableau : « Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement, avant d’aller exterminer son prochain. »

Jonathan Swift, dans Les Voyages de Gulliver (1726), invente la guerre entre Lilliput et Blefuscu — menée pour déterminer par quel bout on doit ouvrir un œuf. Cette satire des guerres de religion entre catholiques et protestants, où des différences doctrinales insignifiantes justifient des massacres, reste d’une pertinence intacte. Mark Twain pousse la logique satirique plus loin dans The War Prayer (écrit vers 1905, publié posthumement en 1923) : un étranger mystérieux révèle aux fidèles d’une église que prier pour la victoire, c’est implicitement prier pour « flétrir les vies de l’ennemi, prolonger leur amer pèlerinage, tacher la neige blanche du sang de leurs pieds blessés ». L’assemblée le déclare fou.


La révolte philosophique : Camus et Cioran contre le meurtre logique

Albert Camus (1913–1960) construit l’architecture philosophique la plus élaborée de cette tradition. Rédacteur en chef du journal clandestin Combat pendant l’Occupation, puis témoin de la Guerre froide et de la guerre d’Algérie, il refuse tous les camps idéologiques. Sa pensée progresse du « cycle de l’absurde » (Le Mythe de Sisyphe, 1942) au « cycle de la révolte » (L’Homme révolté, 1951). La distinction centrale de L’Homme révolté oppose la révolte — qui dit « non » à l’oppression tout en affirmant une valeur humaine partagée, et qui reste mesurée, autolimitée — à la révolution — qui vise la transformation totale, justifie la violence au nom d’une utopie future, et glisse inévitablement vers la terreur. Le livre s’ouvre ainsi : « Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Nous sommes dans l’ère de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est la philosophie, qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges. »

Camus admire les « meurtriers délicats » — les terroristes russes comme Kalyayev, prêts à payer de leur propre vie celle qu’ils prenaient — tout en considérant cela comme le cas-limite de la violence justifiable. La formule qu’on lui attribue largement — « Il y a des causes pour lesquelles il vaut la peine de mourir, mais aucune pour laquelle il vaille la peine de tuer » — condense sa pensée, même si les chercheurs n’en ont pas localisé la formulation exacte dans ses œuvres publiées. Sa querelle avec Sartre en 1952, déclenchée par la publication de L’Homme révolté et la critique de Francis Jeanson dans Les Temps Modernes, cristallise l’opposition : Sartre cautionne la violence révolutionnaire comme légitime contre l’oppression ; Camus rejette toute violence systématique et toute justification philosophique du meurtre. Son discours de réception du Nobel (Stockholm, 1957) résume sa position : « L’écrivain ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. »

Emil Cioran (1911–1995) va plus loin encore. Son parcours lui-même est un argument : sympathisant de la Garde de fer (le mouvement fasciste roumain) dans sa jeunesse, auteur du nationaliste Transfiguration de la Roumanie (1936), il émigre à Paris en 1937 et consacre le reste de sa vie à la démolition systématique de toute conviction. Comme l’écrit un article des Presses de l’Université de Montréal : « l’essayiste qui, par le passé, avait pu défendre des positions fascistes et antisémites, fait désormais l’éloge du doute systématique ». Son Précis de décomposition (1949) s’ouvre sur la « Généalogie du fanatisme », un texte d’une puissance incandescente :

« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines et les farces sanglantes. »

L’argument est radical : toute conviction est potentiellement meurtrière. « Lorsqu’on se refuse à admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule… Sous les résolutions fermes se dresse un poignard ; les yeux enflammés présagent le meurtre. » Le fanatique, qu’il soit tyran ou martyr, est un monstre. La société est « un enfer de sauveurs » — et ce que Diogène cherchait avec sa lanterne, c’était un indifférent. L’antidote ? Le doute et la paresse, que Cioran qualifie de « vices plus nobles que toutes les vertus » de l’humanité. Il se dit « plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon que d’un saint Paul, car une sagesse à boutades est plus douce qu’une sainteté déchaînée ». Son ton — aphoristique, lyrique, paradoxal, d’un pessimisme incandescent — fait de lui, selon Saint-John Perse, « le plus grand écrivain français à honorer notre langue depuis la mort de Valéry ».


La critique linguistique : comment les mots nous font tuer

Karl Kraus (1874–1936) et George Orwell (1903–1950) partagent une intuition fondamentale : la corruption du langage précède et produit la violence. Mais ils l’explorent par des méthodes radicalement différentes.

Kraus, satiriste viennois fondateur de Die Fackel (La Torche, 922 numéros de 1899 à 1936), identifie le feedback toxique entre la presse et la guerre : dans son discours « In dieser großen Zeit » (« En ces temps grandioses », décembre 1914), il décrit « l’horrible symphonie des actes qui engendrent des rapports, et des rapports qui causent des actes ». Son œuvre majeure, Die letzten Tage der Menschheit (Les Derniers Jours de l’humanité, 1915–1922), est un drame satirique monumental de plus de 200 scènes et ~500 personnages, dont Kraus précise : « Les actes les plus cruels rapportés ici se sont réellement produits ; les conversations les plus invraisemblables sont rapportées mot pour mot ; les inventions les plus criantes sont des citations ». Sa méthode est dévastatrice par sa simplicité : il reproduit la rhétorique guerrière réelle et la laisse se condamner elle-même. Le Nörgler (le Râleur), son alter ego, lance la thèse centrale de la pièce : « Si on avait abattu toutes les affiches [de propagande], les gens vivraient encore. » Son aphorisme le plus célèbre sur la guerre résume le cycle entier : « La guerre — d’abord on espère gagner ; puis on s’attend à ce que l’ennemi perde ; puis on se réjouit qu’il souffre aussi ; à la fin, on s’étonne que tout le monde ait perdu. »

Orwell systématise cette critique dans « Politics and the English Language » (1946), identifiant les mécanismes précis de la manipulation linguistique : l’euphémisme (« des villages sans défense sont bombardés depuis les airs… on appelle cela pacification »), le transfert de population (des millions de paysans dépossédés deviennent une « rectification des frontières »), l’élimination (des gens fusillés dans la nuque deviennent des « éléments peu fiables éliminés »). Sa conclusion : « Le langage politique est conçu pour que les mensonges paraissent véridiques et le meurtre respectable, et pour donner une apparence de solidité au vent pur. » Dans Homage to Catalonia (1938), son témoignage de la guerre d’Espagne, il avait vécu la chose dans sa chair — blessé d’une balle dans la gorge au front, il observe parallèlement : « J’ai vu de grandes batailles rapportées là où il n’y avait eu aucun combat, et un silence complet là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des troupes qui avaient courageusement combattu dénoncées comme lâches et traîtres. » Dans 1984 (1949), le Novlangue représente l’aboutissement logique : un langage conçu pour rendre la pensée dissidente littéralement impossible.


Comment les systèmes fabriquent des tueurs ordinaires

Hannah Arendt (1906–1975) déplace la question du plan individuel au plan systémique. Étudiante de Heidegger et Jaspers, réfugiée juive apatride pendant dix-huit ans, elle développe dans Les Origines du totalitarisme (1951) l’analyse de la manière dont les idéologies totales rendent les êtres humains « superflus ». Sa formule la plus glaçante : « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus. » Le totalitarisme ne veut pas simplement dominer — il veut détruire la capacité même de penser.

Mais c’est Eichmann à Jérusalem (1963) qui produit le concept le plus influent : la banalité du mal. Adolf Eichmann, organisateur logistique de la Solution finale, n’est ni un monstre ni un sadique — il est « terriblement normal », un bureaucrate médiocre dont « l’incapacité à parler était étroitement liée à une incapacité à penser, c’est-à-dire à penser du point de vue de quelqu’un d’autre ». Eichmann prétendait même avoir vécu toute sa vie selon l’impératif moral kantien — ce qui horrifia Arendt. Sa lettre à Gershom Scholem (1964) reformule la thèse : « Le mal n’est jamais « radical » ; il est seulement extrême, et il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon à la surface. » L’antidote est la pensée elle-même — « l’activité de penser en tant que telle, indépendamment des résultats et du contenu spécifique ».

Julien Benda avait anticipé une partie de cette analyse dans La Trahison des clercs (1927), dénonçant les intellectuels européens qui trahissaient leur vocation de recherche désintéressée de la vérité pour devenir les « apologistes du nationalisme grossier, du bellicisme et du racisme ». Son verdict final : « Et l’Histoire sourira de penser que c’est là l’espèce pour laquelle Socrate et Jésus-Christ sont morts. » Stefan Zweig, quant à lui, synthétisa sa lecture de Montaigne en un programme de résistance intérieure : « Être libre du fanatisme » et « Être libre des croyances, incroyances, convictions et partis ». Il se suicida le 22 février 1942 au Brésil, désespéré par la destruction de la civilisation européenne par l’idéologie.


Les témoins pacifistes : la vie contre l’abstraction

Une constellation de penseurs et d’écrivains, souvent marqués dans leur chair par la guerre, ont opposé la réalité concrète de la vie humaine aux abstractions qui la sacrifient.

Romain Rolland publie Au-dessus de la mêlée dans le Journal de Genève le 22 septembre 1914, quelques semaines après le début de la Première Guerre mondiale : « Quel idéal avez-vous offert au dévouement de ces jeunesses si avides de se sacrifier ? Leur mutuel massacre ! » Immédiatement dénoncé comme traître, il reçoit néanmoins le prix Nobel en 1915. Jean Giono, fantassin à Verdun et à la Somme, transforme l’expérience du front en pacifisme viscéral dans Refus d’obéissance (1937) : « Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécillité. J’aime la vie. À la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. » Et surtout cette formule implacable sur les bâtisseurs d’avenir : « Surtout quand, pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. » Giono sera emprisonné deux fois — en 1939 pour pacifisme, en 1944 sur de fausses accusations de collaboration.

Érasme de Rotterdam, dès 1517, dans Querela Pacis (La Plainte de la Paix), fait parler la Paix elle-même qui accuse l’humanité chrétienne de se massacrer malgré un même baptême et les mêmes sacrements. Son adage Dulce bellum inexpertis (« La guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas vécue ») retourne le vers d’Horace — celui-là même que Wilfred Owen, quatre siècles plus tard, qualifiera de « the old Lie » (« le vieux Mensonge ») dans son poème Dulce et Decorum Est (1917), écrit dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Simone Weil, dans son essai Ne recommençons pas la guerre de Troie (1936, publié en anglais sous le titre The Power of Words), argumente que les guerres sont absurdes parce qu’elles sont « des conflits sans objectif définissable » : les mots capitalisés — « Nation », « Capitalisme », « Révolution » — fonctionnent comme le fantôme d’Hélène qui inspira dix ans de combats devant Troie. « Le mot « révolution » est un mot pour lequel on tue, pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses laborieuses à la mort, mais qui ne possède aucun contenu. »


Des avertissements devenus prophéties

La question la plus décisive est peut-être celle-ci : ces penseurs avaient-ils raison ? L’histoire a répondu avec une brutalité qui dépasse leurs pires anticipations.

Les prédictions de Russell sur l’armement nucléaire se sont vérifiées point par point : les armes sont devenues plus destructrices et moins chères, la bombe à hydrogène a été construite (1952-53), et les Soviétiques ont développé leur bombe dès 1949 — soit seize ans avant la date prévue par le général Groves. La crise des missiles de Cuba (1962) a failli produire exactement l’apocalypse qu’il décrivait. Le Manifeste Russell-Einstein (1955), cosigné par onze lauréats du Nobel, demandait aux hommes de « se souvenir de leur humanité et d’oublier le reste » — un appel que Gorbatchev a crédité comme une influence sur la perestroïka.

L’analyse de Kraus sur la corruption linguistique comme vecteur de violence s’est confirmée exponentiellement : de la propagande nazie aux euphémismes de la « guerre contre le terreur » (« restitution extraordinaire », « interrogatoire renforcé »), en passant par la qualification d’« opération militaire spéciale » pour l’invasion de l’Ukraine. Sa prédiction sur le « meurtre depuis les airs » enveloppé d’euphémismes comme « dommages collatéraux » s’est réalisée à une échelle qu’il n’aurait pu imaginer.

Les avertissements de Camus sur la violence révolutionnaire ont été confirmés par le génocide cambodgien des Khmers rouges (1975-79), la Révolution culturelle maoïste, et de multiples régimes post-coloniaux qui ont remplacé l’oppression coloniale par la tyrannie du parti unique — à chaque fois au nom d’une idée abstraite du progrès historique.

La thèse d’Arendt sur la banalité du mal a été corroborée expérimentalement par les expériences de Milgram (1961-63), où 65 % des participants ordinaires administraient ce qu’ils croyaient être des chocs électriques mortels sur ordre d’une autorité ; par l’étude historique de Christopher Browning (Des hommes ordinaires, 1992) sur le Bataillon de réserve 101, composé d’Allemands ordinaires qui assassinèrent environ 40 000 Juifs polonais ; et par le génocide rwandais de 1994, où des voisins tuèrent leurs voisins.


Ce que la recherche académique confirme et prolonge

Cette tradition a engendré un champ académique substantiel. Un colloque international tenu à Besançon en 2006, publié aux Presses universitaires de Franche-Comté sous le titre Mourir pour des idées (dir. Caroline Cazanave et France Marchal-Ninosque), a réuni 24 chercheurs explorant les « liens ambitieux et puissants entre Thanatos et Logos, Thanatos et Eidolon ». Le philosophe Moshe Halbertal (On Sacrifice, Princeton, 2012) distingue le sacrifice-offrande (à un dieu ou un idéal) du sacrifice-pour (autrui), et montre comment l’acte sacrificiel se pervertit quand celui qui l’exige devient une idole. Le philosophe tchèque Jan Patočka (1907-1977), dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), décrit le sacrifice comme un « mode de vie » — non un sacrifice pour quelque chose de précis, mais un sacrifice « pour rien » au sens d’un risque assumé dans l’ouverture totale, critiquant la manière dont toutes les idéologies partagent le motif d’ignorer la mort. Le débat académique contemporain (Sacrifice and Moral Philosophy, Routledge, 2018) interroge la « demandingness » des théories morales qui exigent de grands sacrifices, prolongeant les critiques de Susan Wolf et Bernard Williams.


Conclusion : une tradition plus nécessaire que jamais

Ce qui frappe dans cette galerie de penseurs, c’est la qualité intellectuelle exceptionnelle de ses membres. Aucun n’est un penseur superficiel ou un pacifiste naïf. Montaigne est l’inventeur de l’essai moderne et un maire qui négocie entre les factions. Russell est l’un des plus grands logiciens de l’histoire. Camus est un résistant et un prix Nobel. Orwell s’est fait tirer dessus en Espagne. Arendt a fui le nazisme et traversé dix-huit ans d’apatridie. Kraus a prédit deux guerres mondiales. Cioran a été lui-même un fanatique avant de devenir le critique le plus radical du fanatisme. Ce ne sont pas des théoriciens en chambre : ce sont des esprits qui ont payé de leur personne le droit de dire que mourir pour des idées est, la plupart du temps, un piège tragique.

Leur argument commun tient en cinq propositions qui n’ont rien perdu de leur tranchant. Premièrement, nos croyances peuvent être fausses — et l’histoire prouve qu’elles le sont bien plus souvent que nous ne le croyons (Russell, Montaigne, Nietzsche). Deuxièmement, le langage est l’arme qui rend le sacrifice possible — sans les clichés patriotiques et les euphémismes idéologiques, les guerres deviendraient impensables (Kraus, Orwell). Troisièmement, les abstractions tuent — quand on passe de l’homme concret à l’Humanité abstraite, le meurtre devient une opération logistique (Camus, Arendt). Quatrièmement, ceux qui prêchent le sacrifice ne meurent presque jamais eux-mêmes — observation que partagent Brassens, Twain et Anatole France. Cinquièmement, le fanatisme n’est pas l’apanage d’un camp — il est la propriété structurelle de toute conviction poussée jusqu’à l’absolu (Cioran, Voltaire).

La question que Brassens posait avec une fausse naïveté — « Mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? » — reste la question la plus subversive qu’on puisse poser à toute idéologie. Car elle force chaque croyant à considérer que sa vérité pourrait être l’erreur de demain, que son martyre pourrait être la farce tragique d’un autre siècle, et que la seule chose irremplaçable dans l’équation — la vie humaine — est précisément ce qu’on sacrifie en premier. »

« « Mais le soin est indissociable de la possibilité d’oublier « stratégiquement » et/ou de pardonner dans une certaine mesure ce qui a été commis. »

Hourya Bentouhami-Molino

« L’erreur de l’idéaliste consiste toujours à perdre de vue la conscience d’objet au profit de la seule conscience de soi. Au moment de l’abstraction, cette erreur consiste plus précisément à modéliser en détachant de la représentation les éléments qui ne me plaisent pas. Il reviendrait ainsi à la seule conscience de soi de déterminer la relation entre volition et cognition. Dès lors, tout deviendrait possible puisque, du point de vue de la réflexion, il suffirait d’imaginer une nouvelle représentation quand la précédente ne satisfait pas la volition. Ou, dit encore autrement, l’acte d’imaginer est supposé prendre le pas sur ce qui est effectivement imaginé. Le pouvoir de l’imagination s’affirme contre tout projet concret. OR IL NE SUFFIT PAS DE DIRE QU’UNE AUTRE SOLUTION ETS POSSIBLE, IL FAUT ENCORE LA PRODUIRE EFFECTIVEMENT. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de S’AVEUGLER SUR LA DETERMINATION DE L’ADVERSAIRE. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, LE PACIFISTE SE CONVAINC QUE CETTE ADVERSITE N’EST PAS TOUT A FAIT REELLE. Il agit COMME SI UEN RELATION PACIFIEE entre deux protagonistes NE DEPENDAIT QU’UN SEUL DES DEUX. »

«Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe COMME SI LA QUALITE OUVERTE OU FERMEE NE DEPENDAIT PAS DES DONNEES. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où L’ACTEUR PRENAIT SES DESIRS POUR DES REALITES.  »

Maxime Parodi

« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les

Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes

de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »

« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »

Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historiques

« « Nous n’en sommes pas encore là », a répondu Paula Pinho, porte-parole de la Commission européenne, interrogée sur cette éventualité. « Mais, à un moment, nous espérons qu’il y aura de telles discussions qui permettront enfin de parvenir à la paix en Ukraine », a-t-elle ajouté.

« Malheureusement, nous ne voyons aucun signe indiquant que le président Poutine s’engage dans de telles discussions », a-t-elle déploré. Mme Meloni et M. Macron ont tous deux jugé utile de reprendre langue avec le président russe, la cheffe du gouvernement italien suggérant la nomination d’un envoyé spécial de l’UE pour l’Ukraine, en vue de cette reprise éventuelle d’un dialogue avec Moscou. »

Reprendre le dialogue avec Poutine ? Si Macron est pour, tout le monde n’est pas de cet avis – RTL Info

« Les mots ont un sens », a-t-il déclaré, déplorant la « complaisance des extrêmes politiques et, parfois, de certains dans les formations politiques républicaines, c’est grave ».

En janvier 2020, Emmanuel Macron avait déjà condamné cette idée de ditature qui venait de « discours politiques extraordinairement coupables », dans un entretien accordé à Radio J .»

Emmanuel Macron, pour Ouest France

Philippines: la popularité de Duterte propulse sa fille à la vice-présidence

« Le président philippin sortant Rodrigo Duterte a beau être menacé de poursuites devant la justice internationale pour sa guerre sanglante contre la drogue, la victoire éclatante de sa fille dans la course à la vice-présidence prouve que sa popularité reste au sommet.

« Sara Duterte, 43 ans, a gagné lundi avec plus de la moitié des voix l’élection à la vice-présidence, un scrutin séparé de la présidentielle qui avait lieu le même jour.

Ce triomphe traduit un soutien sans équivoque pour un patronyme devenu synonyme de brutalité et d’impunité aux Philippines, un pays ravagé par la pauvreté et la violence.

Selon des chiffres officiels, plus de 6.200 personnes ont été tuées dans la campagne antidrogue menée par Rodrigo Duterte depuis son accession à la présidence en 2016. Selon les organisations de défense des droits humains, le nombre de morts s’élève en réalité à plusieurs dizaines de milliers.

Ces exécutions extrajudiciaires de trafiquants de drogue réels ou supposés ont été largement condamnées dans le monde et ont déclenché une enquête de la Cour pénale internationale. Mais la justice expéditive de Duterte a plu à de nombreux Philippins lassés de la bureaucratie, de la corruption et des dysfonctionnements en tout genre qui affectent leur vie quotidienne.

« La popularité du père a déteint sur sa fille, que ses partisans considèrent comme une héritière sûre, capable de le protéger des poursuites pénales après son départ du pouvoir le 30 juin.

La victoire de Sara Duterte cimente la place de la famille au coeur du pouvoir pour six années supplémentaires, même si la fonction de vice-présidente est essentiellement honorifique. »

« La commune de Frossay fait face depuis quelques semaines à une aggravation des cavalcades motorisées. Les riverains déplorent la banalisation d’un phénomène, que rien ne semble enrayer.Passer la publicitéPasser la publicité

Des nuisances du quotidien, sans solution manifeste. Voilà quelques années que les habitants de Frossay (Loire-Atlantique) prennent leur mal en patience. La modeste commune rurale de 3200 habitants, entre Nantes et Saint-Nazaire, est le théâtre régulier de rodéos sauvages, d’attroupements rugissants de scooters et de motos, parfois devant un public d’aficionados. Le phénomène s’accroît à la fin du printemps, avec le retour des beaux jours. Épuisés par ce tapage dangereux que les autorités peinent à endiguer, les riverains sonnent l’alerte. »

« Sur les réseaux sociaux de la mairie, plusieurs habitants de la commune expriment leur ras-le-bol de la situation. En avril, des dégradations volontaires ont été constatées sur une aire de jeux pour enfants, dans un parc régulièrement envahi par des jeunes en scooters, à l’origine des rodéos et auteurs présumés de diverses incivilités sur le site. «Ils sont narquois, arrogants, provocateurs. Beaucoup circulent avec des cercueils à moteurs. Vraiment compliqué de comprendre que les parents les laissent sur les routes avec des scooters dans cet état», note une internaute sur Facebook. Une autre mentionne «les enfants qui font du scooter en faisant des roues devant chez nous, à 5h du matin».Passer la publicité

De nouveaux contrôles à venir

Plusieurs plaintes ont été déposées depuis le début des nuisances à Frossay, en 2020. Le phénomène ne s’est cependant pas dissipé, si bien qu’une partie des habitants demandent désormais l’installation de caméras sur la commune. «On n’en peut plus, on craque, témoigne une famille frossetaine au quotidien Ouest France . La semaine dernière, mon épouse a fini en larmes et son médecin l’a arrêtée. Nos enfants sont insultés, nous aussi. On ne supporte plus le moindre bruit. C’est infernal».

À lire aussi Cryptomonnaies : une nouvelle tentative d’enlèvement déjouée près de Nantes

Jointe par Le Figaro, la gendarmerie confirme une aggravation «depuis quelques semaines«Derrière ces rodéos se cachent des jeunes qu’on connaît bien, des fauteurs de troubles locaux, occasionnellement contrôlés en possession de petites quantités de stupéfiants», décrit la compagnie de gendarmerie de Pornic, en charge du secteur. Les autorités ne chôment pas. Une immobilisation administrative a été prononcée contre un deux-roues vendredi dernier.

La mairie de Frossay n’a pas donné suite aux sollicitations du Figaro. Interpellé sur ce dossier par nos confrères de Ouest France, le maire Sylvain Scherer déplore une généralisation du phénomène des rodéos sauvages qui dépasse largement la seule commune de Frossay. L’édile regrette également l’attitude récidiviste des quelques jeunes motards interpellés, «plus bêtes que méchants», qui «font les cons parce qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre». D’après la compagnie de gendarmerie de Pornic, une intensification des contrôles sera menée les prochains jours, en lien avec la police intercommunale. »

«Ils sont narquois, arrogants, provocateurs» : le ras-le-bol des habitants face aux rodéos sauvages, près de Nantes

« Celui qui sent ses membres à la merci de l’audace d’autrui manque de la robustesse nécessaire pour lui refuser ses pensées et son cœur ; les meilleurs ne surmontent que très difficilement cette faiblesse qui, du muscle, se communique à l’esprit. Nous voyons aujourd’hui à l’évidence des échecs individuels et collectifs d’une civilisation exagérément amollissante, ainsi que de cette éducation puérile et honnête qui croit tarir l’instinct combatif, comme elle croit tarir l’instinct sexuel, en ne parlant pas aux enfants du feu qu’ils ont dans le sang. On ne songe pas à nier ici que, systématiquement encouragé depuis l’enfance, l’instinct agressif ne devienne indomptable ni que l’éducation collective et individuelle ne doive le contenir dans des limites acceptables. Mais c’est précisément parce que cette évidence est un lieu commun des peuples civilisés qu’il convient d’insister sur les nécessités complémentaires. Les grandes vertus d’abandon et d’humilité que prêchent les religions ne sont pas l’idéalisation d’une faiblesse vitale, mais le don libre, généreux, c’est-à-dire surabondant, d’un homme debout et sain aux hommes qui l’entourent et à la divinité qui le surpasse. Il faut donc faire les hommes droits et fiers, afin que puissent se greffer sans maldonne sur leur humanité complète ces plus hauts destins de renoncement qui apparaissent, comme dit Pascal, un « renversement du pour au contre » de la morale élémentaire. Le renversement du pour au contre n’est pas un affaissement du pour au rien. Nous venons de prononcer le mot de fierté. Vertu susceptible, que parcourent mêlés les premiers frémissements de l’orgueil et de l’agressivité. Mais en les contenant et en les intériorisant elle ramène leurs agitations à une légère vibration de vie, transfigure leurs raideurs en droiture. Qu’on l’abandonne sans contrôle, elle déroge dans des susceptibilités vétilleuses, de pseudo-points d’honneur dont l’enflure dissimule mal le mensonge. Dominée, elle est le premier pas de la noblesse et du courage. En l’éveillant, on peut transformer des adolescents jusqu’alors insaisissables. »

« Sa vie rude, chargée de travail, baignée de grand air, ne laisse pas de champ aux humeurs fragiles de l’émotivité et aux complications délicates ou fallacieuses de l’introspection et du sentiment ; il y gagne en solidité, il y perd en grâce. Une santé fruste et insensible, parfois brutale, règle ses sentiments. La sexualité est souvent plus précoce et grossière chez lui que chez l’enfant des villes ; aussi ses orages laissent-ils moins de dégâts derrière eux : la nature les cicatrise aussi vite que les écorchures de son enfance. Les sentiments sociaux sont peu développés et de courte portée. Le paysan est trop longtemps seul avec sa terre ; il est formé à la société de l’homme avec la chose plus qu’à la société de l’homme avec l’homme. Il a toujours confiance dans la terre, même quand elle le déçoit, il est toujours, au prime abord, défiant avec l’homme, même quand il le connaît. Il est dur avec les autres comme il est dur avec le travail et comme les éléments sont durs avec lui-même. Sa sociabilité se réduit généralement au voisinage, qui est trop mêlé d’intérêts pour que les sentiments gratuits s’y développent aisément. Par contre, il est fidèle comme la terre, dévoué dans l’infortune. Si l’on veut estimer son intelligence, il faut d’abord se rappeler que le paysan ne sait pas parler. Son esprit, engourdi par la langue, a plus de feu souvent qu’il ne paraît à l’étranger : une parole de lente sagesse vient parfois en témoigner, une saillie, sorties de journées entières de silence. »

Emmanuel Mounier 

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »

Fk

Fb

Uber-Balle

De Niro

Barzini

Valens

Majin Boo

Xi

« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »

Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »

« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.
Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “
FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne

https://www.francebleu.fr/info […] es-6973078

EXPRESSIONS

1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu

SIGNIFICATIONS

A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.

« feu », Expressions

« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»

Maxime Parodi

« De toutes les prétentions du monde moderne, la revendication de la conscience est une des plus véhémentes. »

Emmanuel Mounier

« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »

Sylvie Robic, Laurence Schifano
Rohmer en perspectives
2022

« L’on voit ainsi à quel point toute position victimale peut être chez certains indexée d’un jugement d’ordre moral quant à sa légitimité, selon une rhétorique assimilant toute recherche de reconnaissance d’un préjudice à une forme soit de consumérisme, soit d’irresponsabilité ou d’immoralité ; comme si se poser comme victime représentait une échappatoire à ce qui échoit à chacun, à son destin personnel, et représentait une revendication illégitime dans son principe : une forme d’abus. Vision qui nous renvoie, nous le verrons, à un temps où il revenait à chacun d’assumer avec ses seules ressources les malheurs qui pouvaient lui survenir, soit parce que ceux-ci représentaient nécessairement la sanction morale d’une vie corrompue, soit parce que l’ordre naturel du monde était ainsi fait, et qu’il revenait à chacun de se prémunir du malheur par ses vertus sa prévoyance, ou encore son fatalisme. Il serait superfétatoire et sans doute vain d’argumenter chacun des points soulevés tant ils tiennent plus du registre des opinions, en elles-mêmes toutes respectables, que de positions scientifiquement argumentées, la part des choses, espérons-le, devant progressivement se faire à mesure que nous avancerons dans notre analyse historique et anthropologique de la formation de la victimité. Mais l’on peut se demander si les auteurs en question ont bien mesuré ce qu’était notre monde avant que les dispositifs de solidarité qui sont aujourd’hui les nôtres et qui ont ensemble construit la « victimité », n’existaient pas ; invitation à faire retour sur un passé proche où les allégations d’abus sexuels de la part des enfants étaient systématiquement suspectées de mythomanie et celles des femmes, d’affabulations hystériques ; les accidentés de conduites antisociales et délinquantes et les soldats traumatisés de comportement antipatriotique et de désertion psychique ; ou encore, pour répondre à l’accusation d’impudeur faite aux victimes exprimant sur la place publique leur parcours, le rôle du silence et du secret dans la perpétuation, au cœur de nos grandes institutions, des maltraitances physiques et sexuelles, etc. Dit autrement, le risque de traiter ainsi de la victimité serait d’en revenir à une lecture morale dont l’histoire nous montrera que l’œuvre du 19ième siècle a consisté précisément à « dé moraliser » la question et à l’aborder sous l’angle de la solidarité collective.

3. Des professionnels au risque des victimes ? L’on conçoit alors que ce ne soit pas sans un certain malaise que le monde psy (ou du moins une partie de celui-ci, les autres s’en détournant avec colère, mépris et/ou dégoût) se saisisse de la question victimale, craignant de s’y brûler les ailes. Ainsi une revue spécialisée intitulait-elle, il y a peu, l’un de ses numéros, « Victimes… et après » 1, laissant certainement au lecteur le soin de lui donner le sens qui lui convenait le mieux, selon d’un côté la signification qu’il accorderait aux trois petits points reliant les deux parties du titre, de l’autre côté à la nature de la ponctuation finale, dont l’absence laissait ouvertes plusieurs possibilités. Selon les options retenues, la signification pouvait en aller d’une interrogation sur l’après-victimisation, à l’exclamation ironique, voire teintée d’indignation, d’en oser faire un sujet de réflexion. L’éditorial d’ailleurs semblait s’excuser d’avoir proposé un tel thème, évoquant successivement des risques d’incendie dus au caractère « inflammable » du sujet, la désorientation, l’irritation, pour se conclure par un appel à la tolérance et l’invitation faite au lecteur d’exprimer dans un prochain numéro ses sentiments sur la même thématique. Le mérite de la dite revue n’en était que plus grand mais ces précautions témoignaient à elles seules, pour le moins, du délicat du thème. Ainsi F. Landa y écrit-il : « Nous devons peut-être reconnaître une certaine irritation, parfois même une allergie, provoquée par le mot « victime » « 

Pascal Pignol, Le travail psychique de victime : essai de psycho-victimologie, 2011

« Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »

« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée

La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »

« La vitesse ou lenteur avec laquelle l’on agit et réagit, la virulence, le ton que l’on emploie est un indicateur involontaire de ce que l’on aurait fait dans sa situation. »

« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets,  « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »

Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton

« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»

« « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »

Littérature contemporaine, Radio France

« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »

« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »

« Des palabres… »

« Circonstances maître ! » »

« Les guerres civiles ne commencent jamais par la guerre, mais par la fatigue du lien. Elles rampent d’abord dans les regards, les humiliations, les démissions silencieuses. »

— David D. Bienvenu, historien des conflits communautaires

« Au Liban, nous n’avons pas compris que la guerre avait commencé. Ce n’était pas une déclaration, c’était un effondrement. Une sorte de logique grise, une lente perte de confiance. »

— Joumana Haddad, écrivaine libanaise

« C’est lorsqu’on cesse de croire que l’autre existe réellement comme personne, qu’on commence à préparer sa destruction. »

— Jean Hatzfeld, écrivain et témoin du génocide au Rwanda

« Ce ne sont pas les armes qui tuent en premier, ce sont les mots laissés sans réponse. »

— Kamel Daoud, écrivain algérien

« En Syrie, ceux qui avaient des armes ne les exhibaient pas, et ceux qui criaient dans la rue ne savaient pas à qui ils faisaient face. »

— Yassin al-Haj Saleh, intellectuel syrien exilé

« Il y a une tragédie dans la certitude des peuples qu’ils ne feront jamais ce que pourtant leurs voisins ont fait. »

— Timothy Snyder, historien américain (auteur de Terres de sang)

« Dans les Balkans, les armes étaient dans les caves bien avant les discours. Les discours ne servaient qu’à leur donner une cible. »

— Slavenka Drakulić, chroniqueuse croate

« Celui qui vend les armes parle rarement de la guerre. Il parle de sécurité. »

— Olivier Roy, politologue

« L’Europe a laissé faire au Liban ce qu’elle redoutait chez elle : des milices confessionnelles, des justifications mythologiques, des armes bénies par des versets. »

— Charles Enderlin, journaliste

« À force de compromis et de petites lâchetés, nous avons rendu les bourreaux inévitables. »

— Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune

« Personne ne croit avoir versé le premier sang. Tous pensent avoir réagi. »

— Pierre Nora, historien

« Une guerrecivile n’a pas de bourreau unique. Elle a des collabos multiples, un consentement diffus, un agenda imprononcé. »

— André Glucksmann

« Tout le monde riait. Puis un jour, quelqu’un a tiré. Ce jour-là, on a compris qu’on avait trop ri. »

— Témoignage d’un survivant de Sarajevo

« J’ai vu des villages devenir des camps d’ennemis sans que personne ne s’en étonne. Il faut croire que la guerre est dans le cœur bien avant d’être dans les actes. »

— Élie Wiesel, Tous les fleuves vont à la mer

« L’histoire se rejoue toujours en sourdine avant de hurler. »

— Pascal Bruckner

« Une société ne bascule jamais dans la violence sans l’accord tacite de ceux qui disent ne rien voir. »

— Raphaël Glucksmann

« Le signe qu’un peuple va s’entretuer, c’est qu’il arrête d’écouter. »

— Amin Maalouf

«Sous l’Ancien Régime, la possession, l’achat et la vente d’armes à feu étaient libres[réf. nécessaire]. Dans les décennies avant la Révolution, les carrières militaires se ferment aux bourgeois et deviennent un apanage de la Noblesse[1]. La Révolution française, en supprimant la société d’ordre, bouleverse cet équilibre et les armes deviennent un symbole citoyen et le moyen de préserver la liberté de l’État et de protéger la Révolution[réf. nécessaire].

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le contrôle des armes est considérablement renforcé. Le décret-loi du 18 avril 1939, promulgué dans le but d’éviter une insurrection, prohibe les armes à feu[N 1]. Le régime de Vichy ira jusqu’à punir de mort la détention d’arme par les juifs indigènes d’Algérie[2], puis par tous les citoyens[3].

Assoupli après la guerre, le décret de 1939 ne sera pas abrogé mais explicité, il ne sera quand même plus possible d’acheter des armes (en dehors des armes de chasse) de façon libre[4]. Et en 1995, un décret restreint à nouveau sévèrement ce droit. En 2010, la refonte de la législation concernant les armes a été entamée et a été mise en application en 2013. Elle vise à simplifier la législation et à la mettre en accord avec l’UE.

La France compterait légalement 762 331 armes soumises à autorisation (actuelle catégorie B), et 2 039 726 armes soumises à déclaration[5]. Ces chiffres ne prennent en compte que les armes détenues à titre civil, et non celles détenues par l’État pour sa mission régalienne.

D’après une étude menée par l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, entre 18 et 20 millions d’armes (toutes catégories confondues, dont les armes à feu) circuleraient en France, soit une pour trois personnes. Selon ce classement, la France arriverait en septième position quant au nombre d’armes par civil, derrière les États-Unis, la Finlande et la Suisse, ce qui en ferait le 2e pays le plus armé de l’UE[6]. Mis en place en septembre 2004, Agrippa (application nationale de gestion du répertoire informatisé des propriétaires et possesseurs d’armes) recensait en septembre 2010 plus de 3 millions d’armes : 2 147 849 armes déclarées (armes de chasse et de tir) et 1 016 185 armes soumises à autorisation (armes de défense)[6]. La Chambre syndicale nationale des armuriers détaillants estime que 10 millions d’armes à feu sont actuellement en circulation dans l’Hexagone. Yves Gollety, président du Syndicat des armuriers, estime que « la France est un des pays européens qui compte le plus de chasseurs. C’est une tradition très populaire, contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne, où la chasse reste réservée aux élites. »[6].

En 2019, la France compte 1 023 000 chasseurs[7] et 200 600 tireurs sportifs[8].»

Contrôle des armes en France, Wikipédia

« Comprendre…. n’a rien ou peu à voir, n’est pas synonyme, n’incite pas, ou pas nécessairement, à parler. »

« À l’inverse, parler n’est pas synonyme, n’est pas, n’a pas toujours, ne stipule pas toujours, que l’on comprend. »

« Des situations. »

« À éviter. »

« Comprendre… »

« C’est un délai. »

 « En réalité, les mêmes facteurs qui tendent à produire la pauvreté des parents tendent aussi à produire la délinquance des enfants. Avoir une faible intelligence, une faible capacité à se maîtriser et à se projeter dans l’avenir, consommer des stupéfiants, devenir parent très jeune, avoir arrêté l’école très tôt, tous ces facteurs sont évidemment très fortement corrélés avec la pauvreté à l’âge adulte. Mais lorsque ce genre de personnes ont elles-mêmes des enfants, ces mêmes caractéristiques tendent à produire une structure familiale instable, avec de fréquentes ruptures et une multiplication des partenaires, ainsi qu’une éducation erratique, à la fois laxiste et brutale. Toutes choses qui multiplient grandement les risques que les enfants versent un jour dans la délinquance et l’usage de stupéfiants.

Ainsi, les études montrent que les parents d’enfants délinquants se distinguent des autres surtout par l’incohérence de leurs actions éducatives : alternance de négligence et de surprotection, de sévérité et de laisser-faire, punitions distribuées en fonction de l’humeur des parents et non en fonction du comportement de l’enfant, etc. Certains de ces parents peuvent, en toute bonne foi, avoir l’impression d’être sévères avec leurs enfants parce qu’ils leur crient fréquemment dessus, mais les enfants apprennent vite à ne pas tenir compte de telles sautes d’humeur qui ne sont pas suivies d’effets ou n’ont pas de rapport évident avec leur comportement.   »

« La probabilité d’être puni, battu, blessé ou tué augmente au fur et à mesure qu’un individu additionne des infractions. C’est-à-dire que sa probabilité cumulative d’être sanctionné d’une manière ou d’une autre au cours de sa carrière est beaucoup plus élevée que ne l’est son risque d’arrestation lorsqu’il commet une seule infraction. Les prisonniers que l’on interroge à ce propos ne se font pas d’illusions. Ils savent que plus ils volent, plus ils s’exposent. (…) Selon une logique semblable, plus un délinquant prend de l’âge, plus il est porté à craindre les sanctions et déboires qui vont de pair avec ses agissements. La témérité de son adolescence s’est évanouie. Il connaît d’expérience, et non par un effort d’imagination, que c’est douloureux de recevoir une correction, de perdre sa liberté, d’être trahi par ses amis, abandonné par sa femme. Son corps garde le souvenir des coups reçus. Il n’a plus l’insouciance et le courage de la jeunesse. La vie en prison qu’il supportait bien à 20 ans lui paraît intolérable à 40. Il devient craintif. Les sanctions et les épreuves, longtemps sans effet, en viennent à lui faire peur. »

«Ce « cycle de vie » du délinquant chronique ordinaire, et le fait que les « vieux » délinquants se montrent beaucoup plus désireux de saisir les opportunités d’emploi qui peuvent leur être proposées que les jeunes délinquants, laissent penser qu’en réalité trouver un emploi stable est bien moins la cause de l’abandon de la vie délinquante que sa conséquence. C’est, de manière générale, à partir du moment où le délinquant chronique est devenu psychologiquement prêt à changer de vie qu’il devient capable de saisir les opportunités économiques honnêtes qui se présentent à lui, et non pas à partir du moment où des opportunités économiques honnêtes lui sont données qu’il devient prêt à abandonner les « séductions du crime ».

Laurent Lemasson

« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« Contrôle tes actes ou eux te contrôleront. »

William Shakespeare

« « Je suis, je suis, moi une force, un jugement, une puissance !…, d’emprise. Je prends, et saisis quiconque, n’importe qui, tout individu qui s’interroge, se saisit lucidement et lui-même, de lui-même, de ses responsabilités, dans l’état actuel des choses… Pas seulement, pas simplement dans sa vie, sa propre vie, son existence, ou plutôt ce qu’il considère être du cercle, de ses responsabilités, dans son ou ses encourages, actuels, passés, ou futurs, oui futur même, futur également. Car non, mon influence ne se limite pas, n’est pas limitée, entravée par le temps, ou l’espace. Je suis une sorte de présence, pas toujours, ni systématiquement perçue, tel un œil, un regard, parfois fermé, occulté, souvent sous-estimé et nié, qui sait, voit, peut voir et lire dans les cœurs et les esprits, les âmes. Les gens, les personnes instruits m’associent souvent à la mémoire, la mère des muses, car j’imprime et note, grave savamment, et à raison, mes souvenirs, mes impressions et anecdotes sur les gens, les choses, les personnes que je croise. Vous vous étonneriez, seriez étonnées d’entendre, de m’entendre moi vous interpeller, vous appelez et vous nommez, vous rappeler ceci ou cela sur vous, vos actions, vous-même, vos habitudes ou votre caractère. Souvent, très souvent, le plus souvent, je joue me fait, passe pour indifférente, hautaine, inaccessible, ou encore ignorante… Comprenez-moi ! Je n’aime pas… me faire, me rendre désagréable. Aussi le plus souvent je préfère m’éclipser, et partir plutôt que de vous rendre les témoins de tout ce qui moi me chagrine ou m’insupporte chez vous. Car et à défaut de pouvoir moi d’être en mesure de vous rendre meilleur, par vos actions ou vos discours, je suis tentée et je l’avoue, vous le comprendrez aisément, de me faire discrète, secrète presque moi sur mes opinions, mes sentiments dont semble-t-il et le plus souvent vous n’avez que faire. Si je ne vois pas ne sais pas, n’arrive pas à m’expliquer vos conduites, je ne suis pas pour autant surprise par l’étourderie et la faiblesse des hommes, car rappelez-vous, ma principale vertu est de me souvenir, me rappeler et des choses, et des hommes, si mon amour et ma tendresse envers l’être humain m’empêche de m’ouvrir personnellement devant vous sur ma déception et ma fatigue, mon irritation même maintenant à devoir vous trouver, vous retrouver et chaque jours chaque fois avec cet air béat et infatué qui me laisse moi sans cesse profondément sceptique et confuse, aussi incrédule qu’interloquée, tant et si bien que ma colère laisse parfois, tantôt place à la compassion quand j’anticipe hélas ce qu’il en vient, en adviendra et malheureusement de vous. Pourtant…»

 « LE DOCTEUR.

 » Ce que vous me demandez n’est pas aisé. Nos saints livres ne parlent là-dessus qu’en termes généraux : ils n’entrent dans aucun détail sur l’enfer. Peut-être pourrait-on en dire quelque chose par comparaison avec les maux de cette vie ; mais qui peut décrire le paradis ? Les maux de cette vie ont des intervalles : ils ont une fin ; les tourments de l’enfer sont continuels, ils sont éternels. Les docteurs distinguent deux sortes de peines dans les enfers ; les extérieures : un chaud, un froid excessifs, une puanteur insupportable, une faim, une soif extrêmes ; les intérieures : une horreur abominable à la vue des démons, UNE JALOUSIE CRUELLE DU BONHEUR DES ÉLUS, UNE HONTE, UN REGRET DÉSESPÉRANT ET INUTILE EN RAPPELANT LE TEMPS PASSÉ PARMI LES SUPPLICES DES DAMNÉS, LE PLUS GRAND EST LEUR CHAGRIN SUR LA PERTE QU’ILS ONT FAITE. Dans cette accablante pensée, ils s’écrient sans cesse, les larmes aux yeux : « Ah ! malheureux, pour un plaisir d’un moment, nous avons perdu un bonheur éternel, et nous nous sommes précipités dans l’abîme de tous les malheurs ! » Ils voudraient bien à présent pouvoir effacer leurs crimes, pour en faire cesser la punition ; mais il n’est plus temps: ils souhaitent la mort pour finir leurs supplices ; mais ils vivront malgré eux, et souffriront éternellement. Le temps de la pénitence est passé ; Dieu, par une juste vengeance, accable de douleurs ces criminels, et les conserve toujours pour les faire toujours souffrir. POUR ÉVITER, APRÈS LA MORT, DES TOURMENTS SI TERRIBLES, IL FAUT LES MÉDITER DURANT LA VIE ; LEUR MÉDITATION EST UN FREIN CONTRE LE VICE, ET QUI SAIT SE DÉFENDRE DU VICE N’A PAS À CRAINDRE CES TOURMENTS. «

 » Dans le paradis, il règne un perpétuel printemps ; point de vicissitude d’été brûlant, d’hiver glacé ; la lumière brille constamment, point d’alternative de jour et de nuit ; la joie est continuelle, AUCUNE OCCASION DE TRISTESSE ; LA TRANQUILLITÉ EST PARFAITE, AUCUN SUJET DE CRAINTE ; la beauté ne passe point, la jeunesse dure toujours, la vie est éternelle ; on est éternellement en la présence de Dieu même. Les mortels ne peuvent point comprendre ce bonheur , encore moins peuvent-ils l’exprimer : les bienheu reux sont à la source de tous les biens ; ils s’en rassasient sans cesse ; sans cesse ils en sont altérés. «

« LEUR CONDUITE EN CETTE VIE AYANT ÉTÉ SI DIFFÉRENTE, ILS DOIVENT AVOIR ÉTÉ TRAITÉS TOUT DIFFÉREMMENT EN L’AUTRE VIE. VOILÀ CE QUE LA RAISON DICTE , ET QUI NE SOUFFRE AUCUN DOUTE. N’EST-CE PAS POUR CELA QU’À LA MORT LE VERTUEUX EST TRANQUILLE ? IL N’A PAS LE MOINDRE SUJET DE TROUBLE, TANDIS QUE LE VICIEUX TREMBLE ; QUEL REPENTIR ! QUELLE AMERTUME ! CE MOMENT EST POUR LUI LE COMBLE DE L’INFORTUNE . «

Lettres Édifiantes. Écrites Des Missions Étrangères, Précédé De Tableaux Géographiques, Historiques, Politiques, Religieux Et Littéraires, Des Pays De Mission. Seconde Édition, Augmentée D’une Notice Historique Sur Les Missions Étrangères, Avec Les Actes Des Rois De France Concernant Les Missions, De Nouvelles Lettres Édifiantes Et Autres Morceaux Choisis. Tome Second.

« Mir fällt zu Hitler nichts ein » : quand le silence devient la plus puissante des accusations

« La phrase la plus célèbre de Karl Kraus — « Rien ne me vient à l’esprit au sujet de Hitler » — n’est pas un aveu d’impuissance mais une bombe à retardement intellectuelle. Écrite en mai 1933 comme première ligne d’un manuscrit de 300 pages analysant la prise de pouvoir nazie, cette déclaration apparemment muette constitue l’un des diagnostics les plus lucides jamais portés sur le rapport entre corruption du langage et montée du totalitarisme. Kraus, le satiriste le plus redouté de Vienne, celui à qui « chaque imbécile inspirait quelque chose », proclamait que Hitler échappait à la satire — non par manque de matière, mais parce que la réalité nazie avait rendu la satire obsolète en transformant les métaphores en actes. L’Académie autrichienne des sciences qualifie aujourd’hui son œuvre posthume, Die Dritte Walpurgisnacht, de « commentaire contemporain le plus clairvoyant, le plus complet et linguistiquement le plus impressionnant sur la prise de pouvoir national-socialiste ».


La genèse d’une phrase qui ouvre 300 pages de silence éloquent

Le contexte est celui d’un monde qui bascule. Le 30 janvier 1933, Hitler est nommé chancelier. Le 27 février, le Reichstag brûle. Le 23 mars, la loi des pleins pouvoirs est votée. Le 1er avril, le boycott des commerces juifs commence. Le 10 mai, les livres brûlent sur les places publiques. Entre mai et septembre 1933, depuis Vienne et le château de Janowitz en Bohême — propriété de sa compagne Sidonie Nádherná von Borutín — Karl Kraus rédige ce qui deviendra son œuvre la plus longue et la plus secrète.

Le passage d’ouverture mérite d’être cité intégralement, car sa densité défie le résumé :

« Mir fällt zu Hitler nichts ein. Ich bin mir bewußt, daß ich mit diesem Resultat längeren Nachdenkens und vielfacher Versuche, das Ereignis und die bewegende Kraft zu erfassen, beträchtlich hinter den Erwartungen zurückbleibe. […] Aber es gibt Übel, vor denen [die Stirn] nicht bloß aufhört eine Metapher zu sein, sondern das Gehirn hinter ihr, das doch an solchen Handlungen seinen Anteil hat, sich keines Gedankens mehr fähig dächte. Ich fühle mich wie vor den Kopf geschlagen […] Aufrichtung einer Diktatur, die heute alles beherrscht außer der Sprache. »

(« Rien ne me vient à l’esprit au sujet de Hitler. Je suis conscient qu’avec ce résultat d’une longue réflexion et de multiples tentatives pour saisir l’événement et la force qui l’anime, je reste considérablement en deçà des attentes. […] Mais il est des maux devant lesquels [le front] cesse d’être une métaphore, et le cerveau derrière lui, qui pourtant participe à de telles actions, ne se sentirait plus capable d’aucune pensée. Je me sens comme assommé […] l’établissement d’une dictature qui aujourd’hui contrôle tout sauf la langue. »)

La phrase est une auto-allusion ironique délibérée. En 1925, Kraus avait publié dans Die Fackel : « Die Fülle meines Werks ist ungemein: mir fällt zu jedem Dummkopf etwas ein » (« L’abondance de mon œuvre est extraordinaire : chaque imbécile m’inspire quelque chose »). En proclamant que Hitler ne lui inspire rien, Kraus signale que le Führer n’est pas un simple « Dummkopf » susceptible d’être liquidé par la satire. Il y a pire qu’un imbécile : un imbécile armé du pouvoir absolu, devant lequel les armes de l’esprit semblent dérisoires.

En 1935, Kraus défendra rétrospectivement son geste : « Das stolz bekannte Nichts, das mir zu Hitler einfiel, schlägt, denke ich, alles, was den aktiven Freiheitskämpfern nicht eingefallen ist » (« Le Rien fièrement avoué qui me vint à l’esprit au sujet de Hitler surpasse, je pense, tout ce qui n’est pas venu à l’esprit des combattants actifs de la liberté »).

Le titre même de l’œuvre constitue un programme. Die Dritte Walpurgisnacht — la « Troisième Nuit de Walpurgis » — prolonge la série des deux nuits de Walpurgis du Faust de Goethe : la nuit « nordique » du Brocken dans Faust I, la nuit « classique » des champs de Pharsale dans Faust II, et désormais la nuit démoniaque du Troisième Reich. Le jeu de mots sur « troisième » est délibéré. Comme le résume un chercheur de la Sorbonne Nouvelle : « Der Titel verschränkt den Teufelsspuk des Dritten Reichs mit jenem von Goethes Faust » — le titre entrelace le spectacle diabolique du Troisième Reich avec celui du Faust de Goethe. L’opposition structurante du texte est celle entre l’année Goethe 1932 (célébrée à Weimar) et l’année Hitler 1933 (célébrée à Berlin et Potsdam) : du Faust à la Faust (du poème au poing), de l’esprit de Goethe à l’anti-esprit de la violence.


Six interprétations savantes d’un silence qui n’en est pas un

La phrase a fait couler autant d’encre que les 300 pages qui la suivent. Les interprétations savantes se stratifient en couches de sens complémentaires, jamais mutuellement exclusives.

Daniel Kehlmann offre l’analyse la plus tranchante dans son essai de 1998, « Präformation und Schweigen » : la phrase n’est « nicht bloß eine rhetorische, sondern vielmehr eine Gedankenfigur » — non pas simplement une figure de rhétorique, mais une figure de pensée. L’attitude du satiriste face à Hitler est celle d’un « ungläubiges, verwirrtes Schweigen » — un silence incrédule et dérouté. Chaque polémique serait une Verharmlosung — une banalisation : « Man kann scharfzüngige Aufsätze gegen Kerr oder Bekessy schreiben, aber nicht gegen Goebbels, Göring und Röhm » (« On peut écrire des essais acerbes contre Kerr ou Bekessy, mais pas contre Goebbels, Göring et Röhm »). Kehlmann qualifie le poème « Man frage nicht » de « chef-d’œuvre de brièveté et de désespoir ».

Jacques Bouveresse, philosophe du Collège de France et principal interprète français de Kraus (auteur de Schmock ou le triomphe du journalisme, Satire et prophétie, Les premiers jours de l’inhumanité), place l’accent sur ce qu’il nomme la « catastrophe des phrases » : « le triomphe de la phraséologie creuse, qui permet de nier ou de transformer à volonté la réalité […] la disparition de toute espèce de contenu et de réflexion au profit de la banalité et de l’automatisme. » Pour Bouveresse, la lecture « typiquement journalistique » de Kraus consiste précisément à prendre la première phrase au pied de la lettre — alors que 300 pages d’analyse suivent, « qui obligent le lecteur à se rappeler, à chaque page, qu’elles n’ont pas été écrites en 1944 au plus tôt, mais entre mai et octobre 1933 ». L’œuvre constitue « une leçon de résistance de l’espèce la plus magistrale ».

Edward Timms, auteur de la biographie de référence en deux volumes (Karl Kraus: Apocalyptic Satirist, Yale), réfute frontalement « la légende selon laquelle le satiriste aurait répondu à la prise de pouvoir de Hitler par un silence stupéfait ». Timms démontre que la carrière de Kraus culmine dans la Dritte Walpurgisnacht, et met en lumière sa sensibilité aux néologismes déshumanisants du nazisme — Menschenmaterial (matériau humain), Schutzhaft (détention protectrice), Schicksalsgemeinschaft (communauté de destin) — « des mots composés qui obscurcissent intentionnellement les horreurs ». Timms compare l’entreprise de Kraus à la combinaison du « radicalisme politique d’Orwell avec le jeu linguistique de Joyce ».

Jonathan Franzen, qui traduit et annote Kraus dans The Kraus Project (2013), propose une lecture différente : la critique aurait élevé les nazis à un niveau qu’ils ne méritaient pas. Kraus ne dirigeait ses flèches les plus acérées que contre des adversaires « éducables, compréhensibles — des sujets dignes ». Hitler était en deçà du seuil de dignité polémique.

Valérie Robert (Sorbonne Nouvelle) livre une analyse linguistique fine du pronom « mir » : il « sous-entend que ce ‘moi’ n’est pas le ‘nous’ des exilés ». Kraus se distancie délibérément du discours collectif d’opposition. Le verbe einfallen, de surcroît, possède un aspect dynamique et involontaire : non pas « je n’ai pas d’opinion » mais « rien ne me vient » — aucun bon mot, aucun trait d’esprit ne surgit face à Hitler.

Marjorie Perloff (préface de la traduction Yale 2020) offre enfin une lecture littérale inattendue : Kraus ne s’intéresse pas à Hitler lui-même — « ce serait trop facile » — mais à ce qui apparaît jour après jour dans la presse, à la radio, dans les forums publics. Le sujet véritable n’est pas le dictateur mais le discours qui le porte.


La langue comme mère de la pensée et miroir de la morale

Pour comprendre pourquoi Kraus voit dans la corruption du langage l’origine même du nazisme, il faut remonter à sa philosophie du langage, développée sur près de quatre décennies dans Die Fackel (1899–1936), revue dont il fut l’unique rédacteur à partir de 1911 — 922 numéros, plus de 22 000 pages, environ six millions de mots.

La formule cardinale est celle-ci : « Die Sprache ist die Mutter, nicht die Magd des Gedankens »« La langue est la mère, non la servante de la pensée » (Pro domo et mundo, 1912). Le langage ne se contente pas d’exprimer la pensée ; il la génère. Kraus développe cette intuition :

« Ich beherrsche die Sprache nicht; aber die Sprache beherrscht mich vollkommen. Sie ist mir nicht die Dienerin meiner Gedanken. Ich lebe in einer Verbindung mit ihr, aus der ich die Gedanken empfange. » (« Je ne maîtrise pas la langue ; mais la langue me maîtrise entièrement. Elle n’est pas la servante de mes pensées. Je vis en union avec elle, et c’est d’elle que je reçois mes pensées. »)

De cette prémisse découle une conséquence morale radicale : « Wäre denn eine stärkere Sicherung im Moralischen vorstellbar als der sprachliche Zweifel? » — « Pourrait-on imaginer une protection morale plus forte que le doute linguistique ? » Celui qui maltraite la langue maltraite la pensée, et celui qui maltraite la pensée est prêt à maltraiter les hommes. Kraus formule cette chaîne causale avec une clarté prophétique dans un passage souvent cité :

« Diese Gewähr eines moralischen Gewinns liegt in einer geistigen Disziplin, die gegenüber dem einzigen, was ungestraft verletzt werden kann, der Sprache, das höchste Maß einer Verantwortung festsetzt und wie keine andere geeignet ist, den Respekt vor jeglichem andern Lebensgut zu lehren. » (« Cette garantie d’un gain moral réside dans une discipline de l’esprit qui, face à la seule chose que l’on puisse violer impunément — la langue — établit la plus haute mesure de responsabilité, et est mieux à même que toute autre chose d’enseigner le respect de tout autre bien de la vie. »)

Ludwig Wittgenstein confirma cette influence en 1931, plaçant Kraus parmi les penseurs qui lui avaient donné des « mouvements de pensée » — aux côtés de Boltzmann, Frege et Russell. Arnold Schoenberg écrivit à Kraus : « J’ai peut-être appris de vous plus qu’on ne devrait si l’on veut rester indépendant. » L’anecdote rapportée par le compositeur Ernst Krenek est emblématique : alors que tout le monde s’indignait du bombardement japonais de Shanghai en 1932, Krenek trouva Kraus en train de se battre avec un de ses fameux problèmes de virgule. Kraus aurait dit : « Si ceux qui étaient censés veiller à ce que les virgules soient à leur place avaient toujours veillé à ce qu’elles y soient, Shanghai ne brûlerait pas. »

Sa cible principale fut la Neue Freie Presse, le journal le plus influent de Vienne, dont le rédacteur en chef Moriz Benedikt devint dans Les Derniers Jours de l’humanité un personnage si monstrueux qu’il perdit son nom pour devenir simplement « LUI » (ER), le Seigneur des Hyènes. La formule inversant la Genèse résume toute l’entreprise krausienne : « Im Anfang war die Presse, und dann erschien die Welt »« Au commencement était la Presse, et puis advint le monde. »


De la « catastrophe des phrases » à l’éruption de la métaphore en acte

La thèse centrale de la Dritte Walpurgisnacht n’est ni que Hitler est indicible, ni que le langage est simplement impuissant. Elle est dialectique et porte un nom : l’« Aufbruch der Phrase zur Tat » — l’éruption de la phrase en acte — et son corollaire, la « Revindikation des Phraseninhalts » — la revendication littérale du contenu des phrases.

Kraus avait diagnostiqué depuis 1914 la boucle fatale entre discours et réalité : « die schauerliche Symphonie der Taten, die Berichte hervorbringen, und der Berichte, welche Taten verschulden » — « l’effroyable symphonie des actes qui engendrent des rapports, et des rapports qui causent des actes ». Dans Les Derniers Jours de l’humanité, il avait montré comment la presse de guerre, en vidant les mots de leur substance, avait rendu les hommes incapables d’imaginer l’horreur réelle derrière les expressions convenues : « Nicht daß die Presse die Maschinen des Todes in Bewegung setzte — aber daß sie unser Herz ausgehöhlt hat, uns nicht mehr vorstellen zu können, wie das wäre: das ist ihre Kriegsschuld! » (« Non pas que la presse ait mis en marche les machines de mort — mais qu’elle ait évidé nos cœurs au point de ne plus pouvoir imaginer ce que cela représente : voilà sa culpabilité de guerre ! »).

En 1933, le processus franchit un seuil qualitatif. Le passage clé de la Dritte Walpurgisnacht décrit comment les nazis « reprennent » littéralement le contenu violent des métaphores figées :

« Und diese Revindikation des Phraseninhalts geht durch alle Wendungen, in denen ein ursprünglich blutiger oder handgreiflicher Inhalt sich längst zum Sinn einer geistigen Offensive abgeklärt hat. Keine noch so raffinierte Spielart könnte sich dem Prozeß entziehen — selbst nicht das entsetzliche: ‘Salz in offene Wunden streuen’. Einmal muß es geschehen sein, aber man hatte es vergessen bis […] zur völligen Unmöglichkeit des Bewußtwerdens. »

(« Et cette revendication du contenu des phrases traverse toutes les expressions dans lesquelles un contenu originellement sanglant ou brutal s’était depuis longtemps sublimé en sens d’une offensive intellectuelle. Aucune variante, aussi raffinée soit-elle, ne pourrait échapper au processus — pas même la terrible : ‘frotter du sel dans des plaies ouvertes’. Cela avait dû se produire un jour, mais on l’avait oublié jusqu’à […] l’impossibilité totale d’en prendre conscience. »)

Les SA ne « frottent » plus métaphoriquement du sel dans les plaies : ils le font littéralement dans leurs chambres de torture. « Mit harter Faust durchgreifen » (« intervenir d’un poing dur »), « jemanden an den Pranger stellen » (« mettre au pilori ») : ce ne sont plus des figures de style mais des descriptions exactes. La métaphore morte est ressuscitée en acte de violence. Ce phénomène détruit l’arme même du satiriste : auparavant, Kraus pouvait révéler l’aveuglement des locuteurs face aux images violentes enfouies dans leur langage. Désormais, le sens figuré est devenu sans objet — la phrase a été « reprise dans sa réalité ».

C’est ce que Kraus appelle la « simultanéité de l’électrotechnique et du mythe, de la fission atomique et du bûcher » (« Gleichzeitigkeit von Elektrotechnik und Mythos, Atomzertrümmerung und Scheiterhaufen ») — la coexistence monstrueuse de la rationalité technique moderne et de la barbarie archaïque, unies par un langage qui a cessé d’être langage pour devenir pure violence. La formule la plus condensée reste celle qu’il forge en transformant le célèbre adage sur les Allemands : du « Volk der Dichter und Denker » (peuple des poètes et des penseurs) au « Volk der Richter und Henker » (peuple des juges et des bourreaux).

Le continuum que Kraus trace est vertigineux : de Heine à Goebbels, la dégénérescence du journalisme allemand a préparé le terrain ; des feuilletons de la Neue Freie Presse aux discours du NSDAP, la phraséologie creuse a vidé les esprits de leur capacité d’imagination morale. Comme le résume Bouveresse : « la montée du nazisme, c’est la montée des mots. » Et là où Orwell verra dans la corruption de la langue un effet des circonstances politiques, Kraus inverse le rapport de causalité : c’est la langue corrompue qui corrompt la pensée, laquelle ne peut alors plus mobiliser la distance critique nécessaire pour arrêter le processus de dégradation.


Le manuscrit interdit et le poème du silence

L’épreuve corrigée était prête en septembre 1933 pour constituer les numéros 888 à 907 de Die Fackel. Kraus décida au dernier moment de ne pas publier. Ses raisons furent multiples et convergentes.

La peur des représailles était primordiale. L’assassinat de l’écrivain Theodor Lessing par des agents allemands en Tchécoslovaquie, fin août 1933, fut probablement le déclencheur décisif. Kraus craignait que les nazis ne ciblent quiconque entrerait en possession du texte, y compris ses abonnés résidant encore dans le Reich. Il formula son choix dans une phrase d’une dignité poignante : « den schmerzlichsten Verzicht auf den literarischen Effekt geringer achtet als das tragische Opfer des ärmsten anonym verschollenen Menschenlebens » — « il estime le plus douloureux renoncement à l’effet littéraire comme moindre que le sacrifice tragique de la plus humble vie humaine anonymement disparue ». À cela s’ajoutait la conviction que « Gewalt kein Objekt der Polemik, Irrsinn kein Gegenstand der Satire » — la violence n’est pas un objet de polémique, la folie n’est pas un objet de satire.

En lieu et place des 300 pages, Kraus publia en octobre 1933 le numéro le plus mince de l’histoire de Die Fackel — le numéro 888, quatre pages seulement, contenant un hommage à l’architecte Adolf Loos (décédé le 23 août 1933) et un poème de dix vers qui allait devenir l’un des textes les plus commentés du XXe siècle :

Man frage nicht, was all die Zeit ich machte. Ich bleibe stumm; und sage nicht, warum. Und Stille gibt es, da die Erde krachte. Kein Wort, das traf; man spricht nur aus dem Schlaf. Und träumt von einer Sonne, welche lachte. Es geht vorbei; nachher war’s einerlei. Das Wort entschlief, als jene Welt erwachte.

(« Qu’on ne demande pas ce que j’ai fait tout ce temps. / Je reste muet ; / et ne dis pas pourquoi. / Et le silence règne, car la terre a craqué. / Nul mot qui frappe ; / on ne parle que dans le sommeil. / Et l’on rêve d’un soleil qui riait. / Cela passera ; / après, tout sera pareil. / Le Verbe s’endormit quand ce monde s’éveilla. »)

Le dernier vers — « Das Wort entschlief, als jene Welt erwachte » — fait directement écho au slogan nazi « Deutschland erwache! » (« Allemagne, éveille-toi ! ») et à son corollaire meurtrier « Juda verrecke! ». L’éveil du monde de la violence est la mort du Verbe.

L’indignation fut immédiate parmi les exilés antifascistes. Wieland Herzfelde publia Deux oraisons funèbres pour Karl Kraus. Le journal Neue Deutsche Blätter lança une parodie cinglante : « Die Fackel Karl Kraus? C’est fini! / Et peu nous importe / Qu’il se soit endormi quand la barbarie s’éveilla. » Brecht, en revanche, comprit d’abord le geste et écrivit un poème d’une beauté saisissante : « Als der Beredte sich entschuldigte / Daß seine Stimme versage / Trat das Schweigen vor den Richtertisch / Nahm das Tuch vom Antlitz und / Gab sich zu erkennen als Zeuge » — « Quand l’éloquent s’excusa / Que sa voix défaillît / Le silence s’avança devant le tribunal / Ôta le voile de son visage / Et se fit reconnaître comme témoin. » Brecht se retourna contre Kraus en 1934 seulement, après le soutien controversé de ce dernier au régime de Dollfuss.

Le texte intégral ne fut publié qu’en 1952 par Heinrich Fischer (Kösel Verlag), puis dans l’édition critique de Christian Wagenknecht (Suhrkamp, 1989). La traduction française de Pierre Deshusses parut en 2005 chez Agone avec une préface de Bouveresse. La première traduction anglaise complète, par Fred Bridgham et Edward Timms, ne vit le jour qu’en 2020 chez Yale University Press — 87 ans après la rédaction.


Benjamin, Adorno, Canetti : la postérité d’un geste

Walter Benjamin avait écrit en 1931 l’essai le plus pénétrant jamais consacré à Kraus, le décrivant en trois figures — Allmensch, Démon, Unmensch — et forgeant cette formule qui s’applique rétrospectivement à la Dritte Walpurgisnacht : le silence de Kraus est « un silence retourné comme un gant, un silence qui capte la tempête des événements dans ses plis noirs ». Benjamin identifiait chez Kraus une « trinité du silence, du savoir et de la vigilance » qui constitue la figure du polémiste. Il reconnaissait en Kraus « l’un de ces rares êtres en voie de disparition qui ont le sens de ce qu’est la liberté ». Dans Einbahnstraße (1928), Benjamin avait tracé ce portrait inoubliable : « En armure antique, grimaçant sinistrement, une idole chinoise, brandissant des épées dégainées des deux mains, il danse la danse de guerre devant le caveau de la langue allemande. »

Theodor Adorno, dont le dictum de 1949 — « nach Auschwitz ein Gedicht zu schreiben, ist barbarisch » — est le descendant direct du geste krausien. Irina Djassemy a démontré dans sa thèse Der « Productivgehalt kritischer Zerstörerarbeit » la « complémentarité » et l’« affinité profonde » entre les deux penseurs : chez Kraus comme chez Adorno, la critique culturelle est critique du langage (Kulturkritik ist bei Kraus wie bei Adorno Sprachkritik). La parallèle structurelle est exacte : Kraus déclare l’inadéquation de la réponse satirique au nazisme (1933) ; Adorno déclare l’inadéquation de la réponse esthétique après le génocide (1949). Tous deux opèrent dans ce que les chercheurs appellent une « condition aporétique » — le paradoxe selon lequel l’expression est à la fois nécessaire et inadéquate. Et tous deux, ayant proclamé l’impossibilité, continuèrent d’écrire : Kraus remplit 300 pages après avoir dit « rien ne me vient », Adorno nuança son dictum dans la Dialectique négative (1966) : « La souffrance perpétuelle a autant de droit à l’expression que le torturé a le droit de crier. »

Elias Canetti offre le cas le plus dramatique de réception. Le deuxième volume de son autobiographie s’intitule Die Fackel im Ohr (Le Flambeau dans l’oreille) — image synesthésique de l’emprise krausienne sur sa génération. Canetti décrit Kraus comme « ce prodige du monde, ce monstre, ce génie » dont les lectures publiques attiraient 4 000 personnes et dont il avait adopté chaque mot « comme une Bible ». La rupture fut dévastatrice : après le soutien de Kraus à Dollfuss en février 1934, Canetti écrivit à son frère : « Ich schäme mich, von einem solchen Monstrum beeinflusst gewesen zu sein » — « J’ai honte d’avoir été influencé par un tel monstre. » Plus radicalement encore, Canetti en viendra à qualifier Kraus de « Hitler des intellectuels » — comparaison cruelle qui dit peut-être davantage sur le pouvoir de fascination exercé par Kraus que sur une quelconque affinité réelle.

Hannah Arendt n’a pas commenté directement la phrase, mais les parallèles conceptuels sont désormais explicitement étudiés. Björn Quiring, dans le volume collectif de 2025 Karl Kraus 1933: Citing Violence, Inciting Critique (De Gruyter), analyse les approches convergentes de Kraus et d’Arendt face aux « Wahrlügen » (mensonges-vérités) du proto-totalitarisme. L’observation d’Arendt sur Eichmann — que « son incapacité à parler autrement qu’en clichés était étroitement liée à une incapacité de penser » — constitue l’écho le plus direct de la thèse krausienne sur l’« Aufbruch der Phrase zur Tat ».


Du Faust au poing : une prophétie pour notre temps

La phrase « Mir fällt zu Hitler nichts ein » a connu une résurgence marquée à l’ère de la post-vérité. Marjorie Perloff, dans sa préface à la traduction Yale, n’hésite pas : « In the Age of Trump, Kraus’s book could hardly be more timely. » Sander Gilman renchérit : « Soudain, la Troisième Nuit de Walpurgis se lit comme arrachée aux premières pages des journaux de demain. » Un critique de The Arts Fuse pousse l’analogie jusqu’au bout : Kraus anticipe Orwell mais va plus loin — le langage n’est pas éradiqué mais vit dans un « état zombifié » ; les nazis déployaient des « hameçons sonores pour piéger l’esprit ». La remarque du PDG de CBS Les Moonves en 2016 sur Trump — « Ce n’est peut-être pas bon pour l’Amérique, mais c’est sacrément bon pour CBS » — rappelle que Hitler aussi fut « très bon pour le business médiatique ».

Le paradoxe central demeure : Kraus proclame le silence et produit son œuvre la plus longue. Ce paradoxe est l’œuvre. Il exprime simultanément l’impossibilité et la nécessité de parler — ce que Benjamin nommait « un silence retourné comme un gant ». Il est ironie, désespoir, stratégie, diagnostic et prophétie tout à la fois. La phrase persistante et sa déformation constante — documentée par Jochen Stremmel, qui a catalogué les innombrables variantes fautives chez Ernst Jünger, Hans Habe, Fritz J. Raddatz et jusqu’au dictionnaire Duden — démontrent précisément ce que Kraus diagnostiquait : la presse et la lecture paresseuse réduisent la pensée complexe en slogans, exactement le mécanisme qui a rendu le fascisme possible.


Conclusion : le Verbe s’endormit, mais le texte veille encore

Karl Kraus n’a pas « rien dit » sur Hitler. Il a dit que rien ne pouvait être dit de la manière habituelle — et cette déclaration d’insuffisance s’est révélée plus lucide que tous les pamphlets engagés de son époque. Sa thèse fondamentale — que la corruption du langage journalistique a préparé le terrain du totalitarisme, et que le totalitarisme a achevé de détruire le langage en réalisant littéralement les métaphores de la violence — reste d’une pertinence troublante.

Trois intuitions kraussiennes conservent une force intacte. Premièrement : la satire ne peut plus fonctionner quand la réalité fabrique « autarkiquement sa propre satire » — « autarkisch stellen sie die Satire her ». Deuxièmement : lorsque l’on cesse de veiller aux virgules, Shanghai finit par brûler. Troisièmement, et c’est peut-être la plus profonde : le rapport entre les mots et les actes n’est jamais unilatéral — « die Taten, die Berichte hervorbringen, und die Berichte, welche Taten verschulden » — les actes engendrent les discours, mais les discours engendrent les actes.

Brecht a trouvé pour Kraus l’épitaphe définitive : « Als die Epoche Hand an sich legte, war er die Hand » — « Quand l’époque porta la main sur elle-même, il fut la main. » Mais c’est Kraus lui-même qui, dans sa directive inaugurale pour Die Fackel en 1899, avait annoncé son programme avec une modestie trompeuse : « Kein tönendes ‘Was wir bringen’, aber ein ehrliches ‘Was wir umbringen’ » — « Pas de retentissant ‘Ce que nous apportons’, mais un honnête ‘Ce que nous tuons’. » Il est mort le 12 juin 1936 à Vienne, le cœur brisé. Le dernier mot publié dans le dernier numéro de Die Fackel, en février 1936, fut : Trottel — « Imbécile ». »

« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «

Liste d’avocats « à éliminer » publiée par l’ultradroite : les bâtonniers de Normandie s’indignent

« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»

« «Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/06/23/legislatives-2024-le-vote-des-catholiques-s-est-eparpille-et-radicalise_6242776_6038514.html

« Vous ne regardez qu’aux paroles douces et flatteuses de cet homme qui vous séduit : chacun de vous, en particulier, a pour ses propres affaires toute la finesse d’un renard ; et tous ensemble, vous n’êtes que des têtes sans cervelle, gens stupides et grossiers.

Mais voyant que tous les pauvres prenaient le parti de Pisistrate et faisaient grand bruit, et que les riches se retiraient, saisis de crainte, il sortit de l’assemblée en disant qu’il avait montré plus de sens que les premiers, qui ne connaissaient pas les menées de Pisistrate, et plus de courage que les derniers, qui, les connaissant, n’avaient pas eu la force de lui résister, et de s’opposer à sa tyrannie.

Le peuple ayant donc autorisé la proposition d’Ariston, il ne s’amusa pas à l’inquiéter ni à disputer avec lui sur le nombre des gardes ; il lui en laissa tranquillement prendre à ses gages tant qu’il voulut, et tant qu’enfin il se rendit maître de la citadelle.

Ce fut alors que la ville se trouva fort étonnée et fort troublée. Mégaclès s’enfuit sur l’heure avec les autres Alcméonides ; et Solon, quoiqu’il fût déjà fort vieux, et qu’il n’eût personne qui le secondât, ne laissa pas d’aller sur la place, et de parler aux citoyens pour leur reprocher leur lâcheté et leur imprudence, et pour les exhorter et les encourager à ne pas abandonner leur liberté.

Il leur dit en cette occasion ce mot, qui a été remarqué : « Et vous ne prenez garde à aucune de ses actions qui se passent devant vos yeux. »

Car Hérodote remarque fort bien que les Athéniens n’accordèrent à Pisistrate que des porte-massues, et non pas des soldats aguerris. Il en eut quatre cents. Plutarque appelle ces gardes κορυνηφόρους, c’est-à-dire des porte-massues. Mais cette politique leur fut inutile.

Avant ce jour, il eût été plus facile d’étouffer la tyrannie encore naissante ; et présentement qu’elle est formée et établie, il est plus honnête et plus glorieux de l’abolir.

Mais voyant que la peur empêchait tout le monde de l’entendre, il se retira dans sa maison, prit ses armes, les jeta dans la rue, en disant : « J’ai défendu, autant que j’ai pu, les lois et ma patrie. » Et il se tint en repos.

Ses amis lui conseillaient de prendre la fuite ; il ne voulut pas seulement les écouter, et il demeura chez lui à faire des vers contre les Athéniens, pour leur reprocher leurs fautes :

« Si vous vous êtes attiré cette calamité par votre peu de courage, leur disait-il, ne vous en prenez point aux dieux ; c’est vous-mêmes qui avez élevé vos tyrans, en leur donnant des gardes ; et c’est ce qui vous a fait tomber dans cet esclavage si honteux. »

Ceux qui l’entendaient ne cessaient de l’avertir que le tyran le ferait mourir, s’il venait à apprendre qu’il tînt ce langage, et lui demandaient sur quoi il se fiait pour parler avec tant d’audace et de témérité ; il leur répondit : « Sur la vieillesse. »

Mais Pisistrate, après avoir tout soumis, fut si bien l’adoucir, en lui témoignant beaucoup de bienveillance, en lui faisant toutes sortes d’honneurs, et en l’appelant souvent près de sa personne, que Solon fut son conseil, et approuva la plupart des choses qu’il fit dans la suite.

Aussi Pisistrate observait-il presque toutes les lois de Solon, et les faisait observer à ses amis ; jusques-là même qu’ayant été accusé d’un meurtre devant la cour de l’Aréopage, quoiqu’il fût le maître, il se présenta modestement pour se défendre et se justifier ; mais l’accusateur abandonna sa poursuite.

Pisistrate fit aussi plusieurs lois, et entre autres celle-ci : que ceux qui auraient été estropiés à la guerre seraient nourris aux dépens du public. Héraclide dit pourtant que Solon avait déjà fait ordonner la même chose en faveur de Thersippe, et que Pisistrate ne fit que la renouveler et la rendre générale.

Théophraste raconte encore que la loi contre les paresseux n’était pas de Solon, mais de Pisistrate, qui rendit par ce moyen la ville plus paisible et la campagne mieux cultivée.

Pour Solon, après avoir commencé d’écrire en vers l’histoire, ou la fable, de l’île Atlantique, qu’il avait apprise des sages de la ville de Saïs, et qui concernait particulièrement les Athéniens, il s’en lassa tout d’un coup, non pas, comme dit Platon, à cause de ses autres occupations, mais plutôt parce qu’il était affaibli par la vieillesse, et que ce long travail lui fit peur ; car il jouissait d’un fort grand loisir, comme il le témoigne assez dans ses vers, où il dit : « Je vieillis en apprenant toujours » ; et dans un autre endroit : « Je ne fais plus la cour qu’à Vénus, à Bacchus et aux Muses, qui sont les seules sources de tous les plaisirs des mortels. »

Platon s’emparant de ce sujet, comme d’une belle terre abandonnée, et qui lui appartenait en quelque manière à cause de la parenté (car Platon descendait d’un frère de Solon), se piqua de l’achever et de l’embellir. Il y fit une entrée superbe, une enceinte magnifique, et des cours d’une singulière beauté.

Il n’y a ni histoire, ni fable, ni œuvre poétique qui soit si magnifiquement ornée. Mais parce qu’il le commença trop tard, il mourut avant de l’achever, laissant à ses lecteurs un regret d’autant plus sensible pour ce qui manque à cet ouvrage, que le peu qu’ils en ont leur fait un très grand plaisir.

Comme dans Athènes, le temple de Jupiter Olympien est le seul qui ne soit pas fini, tout de même la sagesse de Platon, parmi tant d’autres beaux écrits qui en sont sortis, n’a laissé d’imparfait que le seul discours de l’île Atlantique.

Solon vécut encore plusieurs années après que Pisistrate se fut emparé de la tyrannie, si l’on en croit Héraclide de Pont ; et si l’on s’en rapporte à Phanias d’Éphèse, il ne vécut pas deux ans entiers ; car Pisistrate se rendit maître d’Athènes sous l’archonte Comias, et Solon, dit-il, mourut l’année suivante, sous l’archonte Hégésistrate, qui succéda à Comias.

Et pour ce qu’on dit de ses cendres, qu’elles furent semées par toute l’île de Salamine, c’est un conte entièrement incroyable, à cause de sa trop grande absurdité ; cependant il est rapporté par plusieurs écrivains considérables, et par Aristote même.

Le poète Cratinus, dans une de ses comédies, fait parler Solon conformément à cette tradition, quoique pourtant d’une manière qui fait assez entendre que de son temps elle ne passait pas pour certaine, car il dit :

« J’habite l’île de Salamine, si la tradition est véritable,

Car mes cendres sont semées dans tout le territoire d’Ajax. »

Plutarque, La vie des hommes

La stratégie russe en Tchétchénie comme ingénierie sociale totalitaire

« Vladimir Putin a transformé la Tchétchénie en laboratoire de contrôle autoritaire. Entre 1999 et 2009, la Russie a mené une campagne de contre-insurrection qui a tué entre 25 000 et 80 000 civils, détruit Grozny au point que l’ONU l’a désignée « ville la plus détruite au monde », puis délégué le pouvoir à une dynastie clanique utilisant la torture systématique et les disparitions forcées. Cette stratégie présente des similitudes structurelles frappantes avec les théories administratives développées par Reinhard Höhn—ancien adjoint de Heydrich dans la SS, architecte des doctrines nazies de gestion des territoires occupés, puis fondateur de l’académie de management la plus influente d’Allemagne d’après-guerre.

L’analyse révèle comment la délégation du contrôle (objectif défini, moyens libres, responsabilité totale) crée des conditions propices à l’escalade de violence sans limites. En Tchétchénie, ce principe s’est matérialisé à travers la « tchétchénisation » : Moscou a confié la pacification à Ramzan Kadyrov et ses kadyrovtsy, leur accordant une autonomie quasi-totale tout en maintenant la souveraineté par dépendance financière. Le résultat est un système de terreur efficace qui a écrasé l’insurrection mais créé un État quasi-féodal fonctionnant selon ses propres règles, où 5 887 personnes ont été victimes de zachistki (« opérations de nettoyage »), où 3 000 à 5 000 personnes ont « disparu », et où la torture est devenue « non seulement un système, mais une règle ».

PARTIE 1 : Cadre théorique – De la SS à la Silicon Valley

Les deux vies de Reinhard Höhn

Reinhard Höhn occupe une position unique dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle : il fut simultanément l’un des théoriciens les plus influents du Troisième Reich et le père du management allemand d’après-guerre. Né en 1904, Höhn rejoint le mouvement völkisch dès 1922, puis la NSDAP et la SS en 1933. À 28 ans, il devient premier adjoint de Reinhard Heydrich au SD (Service de sécurité de la SS), occupant cette fonction de 1932 à 1939. Il accède simultanément à des chaires de droit constitutionnel et administratif à Berlin et Iéna, dirigeant l’Institut für Staatsforschung qui fournit la légitimation intellectuelle au régime.

Son œuvre nazie repose sur un rejet radical de l’État weberien. Dans ses écrits théoriques, notamment la revue Reich – Volksordnung – Lebensraum qu’il co-édite de 1941 à 1944, Höhn développe une critique systématique de la bureaucratie étatique. L’État, selon lui, joue un « rôle contre-sélectif » permettant « aux malades, aux rêveurs, aux oisifs et aux fous de prospérer aux dépens des sains ». Il menace « l’accomplissement de la race germanique ». Les Germains originaux, organisés en tribus et familles, « n’ont jamais connu le despotisme ni la dictature ». L’émergence de l’État coïncide avec « la dégénérescence raciale de la Rome antique ».

Face à cette bureaucratie « sclérosante », Höhn théorise le système des Dienststellen (agences) : des structures temporaires créées pour accomplir une mission spécifique avec budget et délai définis, puis dissoutes. Le Four Year Plan, l’Organisation Todt, le Commissariat du Reich pour la consolidation de la nationalité allemande—autant d’exemples de cette « administration de combat » (kämpfende Verwaltung) en « harmonie avec la nature : rapide dans la délibération et flexible ». Ce système crée une « structure extrêmement compétitive » où les « domaines de responsabilité se chevauchent fréquemment » et où les « commandements du sommet sont souvent imprécis, laissant beaucoup de place à l’interprétation ».

L’impact est documenté : un « darwinisme administratif » où « la solution la plus rapide, la plus violente et la plus radicale finit par prévaloir ». Les subordonnés ne « suivent pas les ordres » mais sont « placés dans un cadre compétitif où ils sont récompensés pour leurs initiatives entrepreneuriales ». Hitler agit comme « arbitre détaché dont le seul rôle est de valider ou de choisir parmi les options présentées ». Cette structure produit un « univers d’indécision continue et d’indétermination des rôles et des tâches » qui mène à la radicalisation : « la Nuit des longs couteaux, les solutions finales ».

Höhn participe directement à cette administration génocidaire. En tant que membre du corps dirigeant du RSHA, il fait partie de la génération étudiée par Michael Wildt dans Generation des Unbedingten (2002) : ces hommes qui ont organisé le génocide « non seulement depuis les bureaux de Berlin mais en exécutant la politique sur place ». Son institut développe des concepts pour la Großraumordnung (ordre du grand espace) et planifie les structures administratives pour le Reichsraum et les régions occupées.

L’impunité et la renaissance

En 1945, Höhn disparaît. Il obtient de faux papiers, évite la dénazification initiale, ouvre un cabinet de naturopathie pratiquant l’acupuncture et l’homéopathie. En 1955, il est officiellement dénazifié. Il n’est jamais poursuivi pour crimes de guerre. Le 26 mars 1956, il fonde l’Akademie für Führungskräfte der Wirtschaft à Bad Harzburg. L’échelle de son influence est stupéfiante : 600 000 cadres de 2 600 entreprises allemandes formés avant sa mort en 2000. Au pic en 1974, l’académie forme plus de 35 000 managers par an. La Bundeswehr y envoie ses officiers. Les Länder y envoient leurs fonctionnaires.

Johann Chapoutot, dans Libres d’obéir (2020), documente les continuités idéologiques exactes. L’historien de la Sorbonne démontre que le « management par délégation de responsabilité » transpose directement l’Auftragstaktik (commandement par mission) prussien et nazi : on donne un objectif et un délai, le subordonné choisit les moyens, l’échec « dénote une déficience personnelle ». Höhn présente ce système comme « prétendument anti-autoritaire et donc adapté à la nouvelle culture démocratique ». En 1970, pendant les années 68 anti-autoritaires en Allemagne, il parle de mettre fin au « management autoritaire ». Le système est présenté comme opposé à « l’autoritarisme violent » soviétique/communiste.

Les trois principes fondamentaux du modèle de Harzburg sont : (1) Management by Delegation (délégation de tâches et responsabilité), (2) Management by Objectives (accord sur objectifs entre leader et travailleur), (3) Management by Exception (intervention du leader uniquement en cas de déviations inattendues). Ce système exige des « descriptions de poste exhaustivement précises », une « directive de leadership générale », un « système de cascade » d’objectifs hiérarchiques.

Le paradoxe central est la « liberté d’obéir » : les travailleurs sont « libres » de choisir les moyens, mais PAS libres de choisir les objectifs. Comme le formule Chapoutot : « L’on est libre de réussir en exécutant au mieux ce que l’on n’a pas décidé soi-même » — une « injonction éminemment contradictoire ». Cette structure délègue effectivement la responsabilité de l’échec même si les objectifs sont mal choisis, « épargnant les managers de tout reproche ».

De la philosophie à la pathologie

L’application chez Aldi illustre les conséquences. Le manuel Aldi pour cadres « s’identifie fièrement avec la méthode de management de Bad Harzburg » (cité par Chapoutot). Un cadre Aldi a publié en 2012 un livre décrivant une « expérience horrifique » avec un climat de « contrôle constant et harcèlement » dans les centres de distribution. Un documentaire de Channel 4 en 2015 documente « intimidation, problèmes de santé et sécurité, mauvais traitement du personnel ». Les travailleurs rentrent « couverts de coupures et bleus », les managers « refusent de fournir un équipement de santé et sécurité approprié », le « manager de magasin réprimande constamment » et « répand des rumeurs », « l’intimidation est endémique ».

La pression psychologique est systémique. Les postes de management présentaient « la plus grande propension au suicide professionnel » en Allemagne. Le cas France Télécom (2006-2009) fournit un exemple parallèle : 19 suicides d’employés, 12 tentatives, 8 dépressions graves dans un climat de « surmenage » et « management par la terreur ». L’inspecteur du travail a constaté en 2010 que le « harcèlement moral avait mis en danger la vie humaine ». La direction a été condamnée en 2019. Comme le note Chapoutot, « le nombre élevé de suicides parmi les cadres en Europe occidentale témoigne de cette pression ».

L’« indifférence aux moyens » constitue le mécanisme clé. Une fois que « la fin justifie les moyens (l’être humain considéré comme moyen) », les « exécutants bénéficient d’une totale latitude pour rechercher les méthodes les plus efficaces ». Le scandale Dieselgate de VW illustre ce principe : l’ex-PDG Winterkorn a déclaré qu’il ne savait rien de la triche aux émissions, seuls les ingénieurs étaient responsables. Étant « libres » de définir les moyens, les employés font des erreurs et sont « licenciés de la manière la plus brutale ».

Ingénierie sociale : de la transformation planifiée à la terreur

Alain Penven définit l’ingénierie sociale comme « expertise collective de transformation sociale » : une approche basée sur des projets, multidisciplinaire, de transformation sociale planifiée. Karl Popper distingue l’« ingénierie sociale progressive » (changements incrémentaux, continuellement amendés) de l’« ingénierie sociale utopique/holistique » (transformations révolutionnaires à grande échelle visant à refaire la société). L’histoire du XXe siècle démontre les applications totalitaires : les programmes eugéniques aryens nazis (années 1930), le projet soviétique de société sans classes (années 1920), la Révolution culturelle chinoise (années 1950-60), la désurbanisation khmère rouge du Cambodge (années 1970).

L’application aux populations entières mobilise les sciences sociales dans des stratégies contre-insurrectionnelles. Les mécanismes de contrôle comportemental incluent : (1) contrôle spatial (réinstallation forcée, concentration, grilles de surveillance), (2) pression sociale (police communautaire, réseaux d’informateurs, punition collective), (3) incitation économique (projets de développement, emploi, infrastructure), (4) contrôle de l’information (propagande, censure, guerre psychologique), (5) méthodes coercitives (détention, interrogatoire, violence sélective).

Trois exemples historiques illustrent ces principes :

Le Programme Phoenix (Vietnam, 1967-1972) visait à « neutraliser » l’infrastructure viet-cong. Entre 1968 et 1972, 81 740 personnes furent « neutralisées », dont 26 369 à 41 000 tuées selon les sources. Les Unités de reconnaissance provinciales (4 000+ paramilitaires) menaient des missions de capture/assassinat sur une base « tirer d’abord ». Les centres d’interrogation régionaux pratiquaient systématiquement la torture : « Bell Telephone Hour » (chocs électriques), traitement à l’eau, viol, utilisation de chiens, insertion d’objets, affamement en cage, suspects jetés d’hélicoptères. Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »

Le Plan Briggs (Malaisie, 1950-1960) a réinstallé de force environ 500 000 personnes (10 % de la population) dans plus de 450 « Nouveaux Villages ». Ces camps présentaient des périmètres de barbelés et des miradors avec des gardes armés ayant des ordres de tirer à vue pour les violations du couvre-feu, une surveillance policière 24 heures sur 24, et un rationnement alimentaire pour refuser les provisions aux insurgés. Les habitants étaient « effectivement privés de tous droits civils » selon l’historien John Newsinger. Les conditions surpeuplées et insalubres ont apporté « misère, maladie et mort » à de nombreux Malaisiens. L’approche a réussi militairement—coupant « le flux critique de nourriture, d’informations et de recrues vers les guérilleros »—mais a créé une polarisation ethnique permanente et le déplacement de 1,2 million de personnes vivant toujours dans les anciens « nouveaux villages » aujourd’hui.

La doctrine française en Algérie (1954-1962) a combiné le quadrillage (pays divisé en secteurs avec garnisons permanentes, contrôle de mouvement intense) et le regroupement (réinstallation forcée de plus de 2 millions d’Algériens avec destruction de plus de 8 000 villages). Les « centres de regroupement » étaient des camps de concentration avec périmètres de barbelés, miradors, et soldats postés en permanence. Les conditions surpeuplées et insalubres étaient « en proie à la famine ». La Bataille d’Alger (1956-1957) a vu l’application systématique de la torture pour l’extraction de renseignements. Entre 350 000 et 1,5 million d’Algériens sont morts entre 1954 et 1962 selon les estimations. Hubert Beuve-Méry, éditeur du Monde, a écrit en 1957 : « Désormais, le Français doit savoir qu’il n’a pas le droit de condamner dans les mêmes termes qu’il y a dix ans la destruction d’Oradour et la torture par la Gestapo. »

La transposition théorique à la contre-insurrection

Les principes de Höhn s’appliquent à la pacification de populations selon trois dimensions :

Premièrement, l’Auftragstaktik militaire transpose directement. Appliqué à la contre-insurrection : Objectif (« Pacifier le district X » / « Éliminer la présence insurgée »), Moyens libres (les commandants de terrain choisissent les tactiques—méthodes d’interrogatoire, contrôle de population, niveaux de violence), Responsabilité totale (l’échec est blâmé sur le commandant de terrain, pas sur la politique). Le massacre de My Lai (1968) illustre cette structure : l’unité reçoit un objectif, choisit les méthodes, les soldats individuels sont tenus responsables. Le Programme Phoenix applique ce cadre : objectifs d’assassinat fixés centralement, méthodes déléguées localement.

Deuxièmement, l’« indifférence aux moyens » produit une escalade de violence. Quand l’objectif est axé sur les résultats (« réduire les attaques insurgées de 50 % »), les moyens deviennent secondaires. La compétition entre unités pour les « meilleurs résultats » signifie que « la solution la plus rapide et la plus violente finit par prévaloir car elle impressionne le plus le patron ». Edward Luttwak observe que « massacrer de temps en temps demeure un avertissement efficace pendant des décennies ». La recherche quantitative démontre : « L’application accablante et brutale de la force contre les civils écrasera l’opposition intérieure » ; « Des niveaux modérés de répression sont insuffisants et contre-productifs » ; « À mesure que le contre-insurgé augmente le degré de létalité et de répression, il est plus susceptible de vaincre les insurgés. »

Troisièmement, la compétition inter-agences appliquée à la contre-insurrection. Militaire contre administration civile, agences de renseignement en compétition, différentes unités en compétition pour les ressources/reconnaissance—peut mener à la radicalisation alors que chacun essaie d’obtenir les résultats les plus impressionnants. Abu Ghraib illustre le « management par objectifs » où les gardiens étaient responsables de « préparer les détenus à l’interrogatoire ».

PARTIE 2 : La Tchétchénie comme laboratoire

Phase de destruction : l’annihilation comme prélude (1999-2000)

Le 23 septembre 1999, Vladimir Poutine—nommé Premier ministre seulement six semaines plus tôt—ordonne une campagne de bombardements massifs contre la Tchétchénie. Le 1er octobre, il déclare l’autorité du président tchétchène Aslan Maskhadov illégale et ordonne l’invasion terrestre. Ce qui suit est documenté avec une précision inhabituelle grâce à la présence de Human Rights Watch en Ingouchie dès novembre 1999, conduisant des interviews détaillées avec plus de 500 témoins et publiant plus de 40 communiqués de presse documentant les violations.

Le siège de Grozny dure d’octobre 1999 à février 2000 et produit ce que l’ONU désignera en 2003 la « ville la plus détruite au monde ». Le 21 octobre 1999, des missiles balistiques tactiques russes (Tochka) frappent le marché central de Grozny, tuant instantanément plus de 100 à 137 civils et en blessant plus de 400, dont 13 mères et 15 nouveau-nés dans un hôpital voisin. Le 29 octobre, un avion russe attaque un grand convoi de réfugiés portant les marques de la Croix-Rouge se dirigeant vers l’Ingouchie, tuant au moins 25 civils dont des travailleurs de la Croix-Rouge et des journalistes. Le 6 décembre, la Russie émet un ultimatum illégal ordonnant aux civils de quitter Grozny ou de faire face à la destruction « sans pitié » ; les tracts avertissent que les résidents seront considérés comme des combattants ennemis.

L’intensité du bombardement est extraordinaire. Les rapports font état de « jusqu’à 4 000 détonations par heure » au plus fort de la campagne d’hiver. Les forces russes utilisent des systèmes de roquettes multiples (BM-21 Grad, BM-27 Uragan, BM-30 Smerch), des missiles balistiques (SCUD, OTR-21 Tochka), des lanceurs de roquettes multiples thermobariques TOS-1, des explosifs à combustible-air, des bombes à sous-munitions, et des rapports d’armes chimiques. La stratégie est explicite : « retenir les chars et soumettre les Tchétchènes retranchés à un bombardement d’artillerie lourde intense et à un bombardement aérien avant de s’engager avec des groupes d’infanterie relativement petits. » Entre octobre 1999 et février 2000, jusqu’à 4 000 sorties aériennes de combat sont effectuées, la majorité étant des missions de frappe.

Les armes thermobariques TOS-1 jouent « un rôle particulièrement proéminent ». Ces systèmes sont conçus pour brûler l’oxygène dans les sous-sols où les civils se réfugient. Entre 5 000 et 8 000 civils sont tués pendant le siège, avec 40 000 piégés dans les sous-sols. Le 6 février, les forces russes proclament le contrôle de Grozny.

Mais le véritable caractère du régime russe se révèle trois jours avant cette victoire. Le 5 février 2000, des forces russes (unités OMON de Saint-Pétersbourg et Riazan, soldats contractuels) exécutent sommairement au moins 60 à 82 civils pendant une zachistka (« opération de nettoyage ») à Novye Aldi. Human Rights Watch documente le massacre en détail : victimes abattues à bout portant avec des armes automatiques, âges allant de bébés d’un an à une femme de 82 ans, meurtres accompagnés de demandes d’argent/bijoux où des montants insuffisants mènent à l’exécution, soldats fédéraux retirant les dents en or des victimes et pillant les cadavres, multiples cas de viol collectif dont un incident où des soldats ont violé et étranglé trois femmes en laissant une quatrième pour morte, incendie criminel systématique pour détruire les preuves, pillage massif se poursuivant jusqu’au 10 février.

Le 9 février, un missile tactique russe frappe une foule au bâtiment administratif de Chali (déclarée « zone sûre ») tuant environ 150 civils récupérant leurs pensions. En mars 2000, la bataille de Komsomolskoye tue plus de 700 personnes, dont de nombreux civils ; environ 70 combattants tchétchènes capturés officiellement amnistiés mais que l’on croit assassinés en captivité.

Zachistki : l’industrialisation de la terreur

Le terme zachistki (зачистки) est un euphémisme militaire russe pour les « opérations de nettoyage » qui est devenu synonyme de crimes de guerre. Le Natalia Estemirova Documentation Center a documenté 5 887 personnes dont la vie a été affectée par les opérations zachistki (35 % de toutes les violations documentées) dans 1 441 opérations ciblées. 2 949 personnes ont été blessées, 2 098 tuées ou disparues dans ces opérations.

Le schéma opérationnel est constant : les troupes russes encerclent un village, fouillent chaque habitation ostensiblement pour trouver des militants. Mais selon la documentation de Memorial et Human Rights Watch, les zachistki impliquent systématiquement : exécutions sommaires sans procès, torture et passages à tabac (y compris des organes génitaux masculins), viols collectifs de femmes et d’hommes, extorsion et pillage comme pratique standard, incendie de maisons pour détruire les preuves, « disparitions »—détention arbitraire sans dossier, retrait de dents en or des victimes, prises d’otages pour rançon par les forces russes.

Les massacres/opérations majeurs documentés incluent :

  • Alkhan-Yurt (1-3 décembre 1999) : 17 civils tués pendant une virée de pillage ; viol généralisé, incendie de maisons ; 300 tués en tentant de s’échapper et enterrés dans une fosse commune
  • Novye Aldi (5 février 2000) : 60-82 civils sommairement exécutés
  • District de Staropromyslovski, Grozny : au moins 50 meurtres de civils âgés abattus dans leurs maisons/cours
  • Tsotsin-Yurt (30 décembre 2001-3 janvier 2002) : 41 résidents sont morts ou ont disparu pendant les opérations

Les centres de torture fonctionnent ouvertement. Le centre de détention de Chernokozovo opère de 1999 à 2004 comme « camp de filtration et de torture ». La base de Mozdok est notoire pour la torture, y compris des coups sévères aux organes génitaux. La base militaire de Khankala est utilisée pour la détention avec des abus généralisés. L’installation Internat à Grozny est notoire pour ses conditions sordides, sa torture, son viol collectif.

Memorial Human Rights Center documente 277 cas de torture de janvier 2005 à octobre 2006 (couvrant seulement 25-30 % du territoire de la Tchétchénie). Human Rights Watch documente la torture de 115 personnes entre juillet 2004 et septembre 2006, avec 82 cas en 2006 seulement. Les méthodes incluent : passages à tabac prolongés avec des bottes, des bâtons, des bouteilles en plastique remplies d’eau/sable, des câbles revêtus de caoutchouc ; chocs électriques utilisant des dispositifs portables avec des fils attachés aux doigts, orteils, oreilles ; brûlures avec feu ouvert, tiges métalliques chauffées au rouge et fils ; suffocation utilisant des masques à gaz ; torture psychologique : exécutions simulées, menaces d’abus sexuels. La victime la plus jeune documentée avait 13 ans.

Disparitions forcées : l’État comme kidnappeur

Les groupes de droits de l’homme d’Europe occidentale estiment 5 000 disparitions depuis 1999. Amnesty International (2005) fait état officiellement d’environ 2 000 « disparitions ». Memorial documente (2002-2006) au moins 1 893 résidents kidnappés ; 653 retrouvés vivants, 186 retrouvés morts, 1 023 « disparus ». En 2005, 316 cas d’« enlèvements » ; 127 disparus sans trace, 23 retrouvés morts avec des marques d’exécution. Human Rights Watch conclut en 2005 que les disparitions forcées sont « si répandues et systématiques qu’elles constituent des crimes contre l’humanité ».

L’affaire de Balaudi Melkaev illustre le système. Le 16 décembre 2005, des hommes armés en uniformes ATC kidnappent Melkaev, 38 ans, de son domicile à Valerik. Le commandant ATC Muslim Iliasov confirme la détention, promet la libération, mais Melkaev n’est plus jamais vu. Le bureau du procureur ouvre une enquête sur son « meurtre » (pas enlèvement) en février 2006, mais ne fournit aucune information sur pourquoi ils croyaient qu’il était mort.

En juin 2008, 57 emplacements de fosses communes enregistrés. La plus grande fosse commune trouvée à Grozny (2008) contient environ 800 corps de la Première guerre de Tchétchénie.

Victimes : l’arithmétique de l’atrocité

Pertes civiles (Seconde guerre, 1999-2009) :

  • Memorial (2006) : 14 800 à 24 100 civils tués
  • Amnesty International (2007) : jusqu’à 25 000 civils tués depuis 1999
  • Society for Threatened Peoples (2005) : au moins 80 000 pertes de la Seconde guerre
  • Officiel tchétchène Taus Djabrailov (2004) : plus de 200 000 tués depuis 1994 (deux guerres), dont 20 000 enfants
  • Officiel du gouvernement tchétchène (2005) : 300 000 tués dans les deux guerres combinées

Pertes militaires russes (largement sous-estimées) :

  • Chiffres officiels russes : 4 572 tués, 15 549 blessés (1999-2002) selon le ministre de la Défense Sergei Ivanov en août 2005
  • Union des comités de mères de soldats (2003) : environ 11 000 militaires tués, 25 000 blessés depuis 1999
  • Memorial et sources indépendantes (2007) : environ 15 000 soldats russes tués
  • D’autres estimations vont jusqu’à 40 000 morts militaires russes

Pertes de combattants tchétchènes :

  • Revendications officielles russes : 14 113 combattants tués d’ici décembre 2002
  • Reconnaissance rebelle tchétchène : environ 5 000 combattants tués (1999-2004)

Le gouvernement russe n’a fait aucune tentative de compter les victimes civiles. Les chiffres varient énormément en raison du manque d’accès pour les enquêteurs, de l’obstruction du gouvernement russe, des conditions de conflit en cours, de motivations politiques concurrentes, et de nombreux enterrés dans des tombes non marquées.

Anna Politkovskaya : témoigner et mourir

Anna Politkovskaya, correspondante spéciale pour Novaya Gazeta de 1999 à 2006, fut la seule journaliste avec un accès constant à la région de Tchétchénie pendant la Seconde guerre. Elle a couvert le conflit pendant sept ans malgré des menaces de mort répétées, la détention, des menaces de torture, et l’empoisonnement. Ses publications principales incluent A Dirty War: A Russian Reporter in Chechnya (2001), A Small Corner of Hell: Dispatches from Chechnya (2003), et Putin’s Russia (2004).

Son reportage documentait les atrocités commises par les forces russes et les combattants tchétchènes. Elle a exposé le profiteur, le détournement de l’aide humanitaire, la corruption, la torture, les enlèvements, le viol, les empoisonnements de masse, les exécutions extrajudiciaires. Elle a enquêté sur les massacres dans des villages spécifiques, documenté les conditions dans les maisons de retraite et les hôpitaux. Elle a fortement critiqué l’administration tchétchène pro-russe sous Ramzan Kadyrov, l’appelant « Staline pour notre époque », décrivant la torture systématique, les enlèvements, le meurtre sous le régime de Kadyrov.

En février 2001, elle est détenue à Vedeno, maintenue dans une fosse pendant 3 jours sans nourriture/eau, menacée d’exécution. En 2004, elle est empoisonnée lors d’un vol vers la crise des otages de Beslan. Le 7 octobre 2006, elle est abattue dans l’immeuble d’appartements de Moscou. Des verdicts de 2014 condamnent cinq personnes (trois frères Makhmudov, Khadzhikurbanov, Gaitukayev). Le cerveau n’est jamais identifié ni accusé. En 2023, un tueur condamné (Khadzhikurbanov) est gracié par Poutine après avoir combattu en Ukraine.

La tchétchénisation : déléguer la terreur

La tchétchénisation est « la délégation de pouvoir (y compris la lutte contre les insurgés séparatistes) du centre fédéral à Moscou à des fonctionnaires approuvés en Tchétchénie qui soutiennent les politiques du Kremlin ». La politique émerge pendant 2001-2003, marquant un changement fondamental du contrôle militaire fédéral direct vers la gouvernance par procuration.

Akhmad Kadyrov (1951-2004) sert de grand mufti de la République tchétchène d’Itchkérie pendant la Première guerre de Tchétchénie, soutenant le djihad contre la Russie. Sa défection à l’automne 1999 est motivée par « l’ambition personnelle, l’inquiétude concernant l’état désespéré de la population tchétchène, et la peur de l’influence wahhabite sectaire croissante ». Poutine le nomme chef de l’administration en 2000. Il est élu président de la Tchétchénie le 5 octobre 2003. Sa « mission clé était de recruter et déployer des unités de milice tchétchène pro-Moscou dans des opérations de combat pour démontrer sa loyauté à Moscou ». Le 9 mai 2004, il est assassiné par une bombe au stade Dynamo à Grozny lors d’un défilé du Jour de la Victoire.

Ramzan Kadyrov (né en 1976) est nommé premier vice-Premier ministre le 10 mai 2004, à l’âge de 27 ans. En mars 2006, il devient Premier ministre. En février 2007, il est nommé président après avoir atteint 30 ans (âge minimum constitutionnel). Il « élimine les rivaux » en s’engageant dans des « luttes de pouvoir violentes avec les commandants tchétchènes Sulim Yamadayev et Said-Magomed Kakiyev pour l’autorité militaire globale ». En septembre 2003, les forces de sécurité s’emparent du contrôle des stations de télévision, de radio et des journaux de la Tchétchénie. Il remplace progressivement les chefs des services de police locaux par des loyalistes depuis 2004, et dotait la hiérarchie officielle en grande partie de membres de la famille Kadyrov et de parents.

Les kadyrovtsy : armée personnelle comme instrument d’État

Les kadyrovtsy sont originaires du service de sécurité personnel (SB) d’Akhmad Kadyrov, établi pendant 2000-2003 avec environ 1 000 à 1 800 combattants tirés d’anciens séparatistes. Après l’assassinat d’Akhmad en 2004, le personnel est officiellement réaffecté à diverses structures : PPSM-2 (Deuxième régiment du service de garde des points de contrôle, officiellement police de circulation/patrouille), Unité de protection pétrolière (« Neftepolk », garde ostensiblement les ressources pétrolières, dirigée par Adam Delimkhanov), Centre antiterroriste (ATC, dissous en avril 2006, le personnel réaffecté aux bataillons de troupes d’intérieur).

Selon Proekt Media (décembre 2024), Kadyrov a presque triplé ses unités militaires pendant la guerre d’Ukraine : avant 2022, 7 bataillons/régiments sous la Garde nationale et le ministère de l’Intérieur ; depuis 2022, ajouté 10 unités supplémentaires (8 sous le ministère de la Défense, 2 sous la Garde nationale). La force totale estimée : 20 000 à 30 000 personnels armés (certaines estimations atteignent 70 000 y compris la police). L’Université des forces spéciales est située à Gudermes pour la formation tactique et au maniement des armes.

Les caractéristiques clés incluent la loyauté personnelle : les forces prêtent allégeance à Kadyrov personnellement, pas à la Russie ; recrutement basé sur les clans ; opérations autonomes : « Officiellement partie des ministères de la défense et des affaires intérieures, mais ils répondent effectivement à Kadyrov » ; statut juridique douteux : participent régulièrement à des opérations au-delà de leurs mandats autorisés.

Les forces russes fédérales auraient « besoin de sa permission pour entrer » en Tchétchénie. La loi fédérale « ne s’applique pas à moins que Kadyrov n’accepte ». Kadyrov contrôle les opérations locales du FSB (le FSB tchétchène est « le plus grand de tous les directorats régionaux du pays, avec environ 1 700 agents »). Les kadyrovtsy ont participé à des opérations extérieures : Géorgie (2008), Ukraine/Donbas (2014), Syrie (2015-2017), et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine (2022-présent).

Autonomie financée : 92 % de subventions

En 2024, les dépenses totales du gouvernement de la Tchétchénie s’élèvent à 580 milliards de roubles (7,3 milliards de dollars). Plus de 92 % sont financés par Moscou (le plus élevé en Russie). Les propres revenus de la Tchétchénie : seulement 37 milliards de roubles (470 millions de dollars)—couvrant seulement 6 % des dépenses globales. Les subventions par habitant : 95 000 roubles (1 200 $) par résident tchétchène, le double de la moyenne nationale.

La répartition du soutien fédéral (2024) : transferts directs 149 milliards de roubles (1,88 milliard de dollars), application de la loi/militaire 150 milliards de roubles (1,9 milliard de dollars), pensions 215 milliards de roubles (2,72 milliards de dollars), assurance maladie 26 milliards de roubles (328 millions de dollars).

En 2017, le ministre des Finances Anton Siluanov a légitimé publiquement le statut unique de la Tchétchénie, déclarant qu’« exceptionnellement, Moscou allouera automatiquement suffisamment de financement à la Tchétchénie pour couvrir les dépenses ‘justifiables’ planifiées de la république » basées sur les dépenses plutôt que sur les revenus—un système non appliqué à d’autres régions. L’aveu de Kadyrov en 2022 : « Nous ne pourrons pas durer trois mois—même pas un mois » sans le soutien financier de la Russie.

Le Fonds public régional Akhmat-Hadji Kadyrov fonctionne en parallèle : transfert direct de subventions fédérales dans ce fonds « caritatif », ne publie jamais de rapports financiers comme l’exige la loi, le « chiffre d’affaires annuel dépasse le budget de la République de Tchétchénie elle-même », les employés du secteur public obligés de « donner » au moins 10 % des salaires, utilisé pour des projets dont la somptueuse fête du 35e anniversaire de Kadyrov (2011). Selon un rapport de l’opposition de 2016, entre 2001 et 2014, la Tchétchénie a reçu plus de 464 milliards de roubles en subventions, subventions, dons. Le président Medvedev (2010) : « Les fonds fédéraux n’atteignent souvent pas les gens ; nous savons où ils disparaissent ; c’est évident—ils sont volés. » Certaines estimations suggèrent qu’au moins un tiers de tous les transferts fédéraux disparaissent.

Méthodes de contrôle social : la terreur comme gouvernance

Responsabilité collective. HRW a documenté de nombreux cas où les kadyrovtsy : détenaient des proches en otage pour forcer la reddition des rebelles, torturaient des membres de la famille pour punir des proches qui avaient rejoint l’insurrection, ciblaient des familles même après que le proche ait été tué, arrêté ou rendu. Sept proches d’Aslan Maskhadov (leader séparatiste) ont été détenus et torturés à la base de Tsentoroi pendant six mois (décembre 2004-mai 2005) pour le contraindre à se rendre. Trois frères (Adam, Kureish et Movla Chersiev) ont été détenus cinq mois à l’installation ATC de Gudermes pour forcer la reddition de leur proche rebelle.

Application des valeurs islamiques/traditionnelles. Foulards obligatoires pour les femmes (décret de mars 2006), interdictions d’alcool et de jeux de hasard, soutien de la polygamie (Kadyrov a au moins 3 épouses), « patrouilles de moralité » armées de pistolets de paintball ciblant les femmes « immodestes », crimes d’honneur (déclaration de Kadyrov sur les personnes LGBT : « S’il y en a, leurs proches s’en occuperont avant nous »).

La purge anti-LGBT de 2017. Plus de 100 hommes détenus et torturés dans ce que le Conseil de l’Europe a appelé « le pire acte de violence anti-LGBT de l’histoire européenne moderne ». La Tchétchénie est devenue notoire pour la persécution systématique des personnes LGBT. Kadyrov a nié l’existence de personnes homosexuelles en Tchétchénie.

Élimination des défenseurs des droits de l’homme. Le 15 juillet 2009, Natalia Estemirova, chercheuse de Memorial, est enlevée et tuée à Grozny. En janvier 2009, Umar Israilov, victime de torture ayant témoigné contre Kadyrov, est abattu à Vienne. En janvier 2009, Stanislav Markelov, avocat des droits de l’homme, est abattu à Moscou. Le 1er juin 2010, des militants du Groupe mobile sont détenus, amenés à une réunion avec Kadyrov qui les accuse à la télévision de « haïr le peuple de Tchétchénie », d’aider les « diables [insurgés] », de chercher à « déstabiliser la situation ». En 2018, Oyub Titiev, chef de Memorial à Grozny, est arrêté pour accusations de drogue fabriquées après avoir reçu un « dernier avertissement » de Kadyrov en 2014.

Résultats : paix par terreur

Suppression de l’insurrection. En mars 2005, Aslan Maskhadov est tué par les forces russes. Le 10 juillet 2006, Shamil Basayev est tué. Le 16 avril 2009, le directeur du FSB Alexander Bortnikov annonce la fin de l’« opération antiterroriste » en Tchétchénie. Les méthodes de suppression incluent : contre-terrorisme agressif (« impitoyablement mais efficacement supprimé l’insurrection sécessionniste »), amnisties et patronage offrant aux anciens combattants l’intégration dans les kadyrovtsy, assassinats ciblés, punition collective, réseaux d’informateurs utilisant des structures de clans et la peur, défections forcées.

Les statistiques de violence : 2008, 150 morts dans la violence du Caucase du Nord ; 2009, 235 personnels du ministère de l’Intérieur tués, 686 blessés, 541 « combattants » présumés tués ; avril 2009-avril 2010, 97 militaires tués en Tchétchénie, le gouvernement a tué 189 « militants » ; 2014, 26 forces de sécurité et 24 militants présumés tués en Tchétchénie. Le 19 décembre 2017, le FSB déclare officiellement « l’élimination finale de la clandestinité insurgée dans le Caucase du Nord ». L’évaluation universitaire conclut que l’insurrection de la Tchétchénie est maintenant « dormante » plutôt qu’éliminée—caractérisée par une « fréquence de faible niveau d’attaques violentes ».

Changements comportementaux de la population : climat de peur. Les témoins sont « extrêmement effrayés de parler de leurs expériences, craignant des représailles ». « Peu de victimes ou de témoins osent signaler des cas de torture. » Plus de 200 000 Tchétchènes ethniques vivent en Europe. La « normalisation de la violence » : « Les développements les plus horribles sont maintenant devenus la norme en Tchétchénie. » Islamisation accrue, militarisation (1 homme tchétchène sur 10 dans les kadyrovtsy ou forces connexes), culte de la personnalité omniprésent, conformité électorale (soutien quasi-unanime à Poutine/Russie unie dans les résultats officiels).

Évaluations internationales. Human Rights Watch (2006) : La torture est « répandue et systématique » dans les installations de détention officielles et secrètes ; les disparitions forcées constituent des « crimes contre l’humanité » ; « absence totale de responsabilité pour les auteurs » ; les auteurs « si confiants qu’il n’y aurait pas de conséquences qu’ils ne portaient pas de masques ». Amnesty International (2009) : « Seules des enquêtes approfondies et indépendantes sur les violations passées et continues des droits de l’homme peuvent apporter la normalisation » ; au fil des ans a documenté : « tueries aveugles, usage excessif de la force, morts en garde à vue, torture et mauvais traitements, tueries illégales, détentions arbitraires, détention secrète, enlèvements, disparitions forcées ». Cour européenne des droits de l’homme : Plus de 100 arrêts concluant que la Russie est responsable de violations graves des droits de l’homme en Tchétchénie.

Synthèse : similitudes structurelles et mécanismes de délégation

L’analyse révèle des correspondances structurelles frappantes entre les principes administratifs de Höhn et la stratégie russe de tchétchénisation, bien qu’aucune preuve ne suggère une influence directe ou causale :

Principe 1 : Objectif défini / Moyens libres / Responsabilité totale

Höhn (théorie) : Le supérieur définit l’objectif et le délai, le subordonné choisit les moyens, l’échec « dénote une déficience personnelle ».

Tchétchénie (pratique) : Moscou définit l’objectif (« supprimer l’insurrection », « stabiliser la région »), Kadyrov choisit les méthodes (torture, disparitions, punition collective), Kadyrov porte la responsabilité des résultats tandis que Moscou maintient un déni plausible.

Principe 2 : Indifférence aux moyens comme moteur d’escalade

Höhn (théorie) : Quand la fin justifie les moyens, les « exécutants bénéficient d’une totale latitude pour rechercher les méthodes les plus efficaces », produisant une « solution la plus rapide, la plus violente et la plus radicale ».

Tchétchénie (pratique) : Les kadyrovtsy sont « si confiants qu’il n’y aurait pas de conséquences qu’ils ne portaient pas de masques » lors de la torture et des exécutions. HRW documente : les auteurs « confiants [dans] l’impunité totale ». Le « contrat » tacite : livrez la paix, nous ignorerons les méthodes.

Principe 3 : Structures compétitives et agences autonomes

Höhn (théorie) : Remplacer la bureaucratie fixe de l’État par des agences temporaires orientées vers la mission avec responsabilités qui se chevauchent, créant une compétition qui radicalise.

Tchétchénie (pratique) : Multiples unités kadyrovtsy (PPSM-2, Neftepolk, ATC, etc.) avec mandats qui se chevauchent, compétition pour les ressources et le patronage de Moscou. Entre 2004 et 2006, « luttes de pouvoir violentes » entre commandants tchétchènes (Kadyrov, Yamadayev, Kakiyev) pour « l’autorité militaire globale »—Kadyrov finit par éliminer les rivaux.

Principe 4 : Management by Exception (intervention uniquement en cas de déviation)

Höhn (théorie) : Le leader intervient seulement lorsque les métriques ne sont pas atteintes, créant une pression pour obtenir des résultats « par tous les moyens ».

Tchétchénie (pratique) : Poutine maintient une « relation horizontale plutôt que verticale » avec Kadyrov, intervenant rarement tant que la paix est maintenue. La déclaration célèbre de Kadyrov : « Je suis le soldat de Poutine, et je suis prêt à accomplir toute tâche qui m’est donnée par le président de la Russie. » En retour, il livre un soutien électoral extraordinairement élevé—la Tchétchénie enregistre régulièrement les niveaux de soutien les plus élevés pour Poutine et Russie unie dans toutes les élections russes (souvent au-dessus de 95 %).

Mécanisme commun : Dépendance financière comme levier de contrôle

La dépendance budgétaire à 92 % de la Tchétchénie réplique le modèle de Höhn de dépendance financière des agences. Comme l’aveu de Kadyrov en 2022 : « Nous ne pourrons pas durer trois mois—même pas un mois » sans le soutien de la Russie. Cette dépendance garantit le contrôle ultime de Moscou malgré l’autonomie opérationnelle—exactement comme les Dienststellen nazis recevaient des budgets spécifiques pour des missions définies.

Mécanisme commun : Intégration formelle masquant l’autonomie réelle

Les kadyrovtsy sont « officiellement partie des ministères de la défense et des affaires intérieures, mais ils répondent effectivement à Kadyrov ». Cette structure formellement intégrée mais pratiquement autonome reflète le modèle des agences de Höhn : légalement faisant partie du Troisième Reich, mais opérant avec indépendance substantielle.

Différences critiques

Plusieurs différences importantes doivent être notées : (1) Aucune preuve d’influence directe—pas de documentation que les stratèges russes ont étudié Höhn ou consciemment appliqué ses principes ; (2) Structures de clans préexistantes—la stratégie russe exploite les hiérarchies tchétchènes traditionnelles plutôt que de créer des agences artificielles ; (3) Contexte post-colonial—la Tchétchénie diffère fondamentalement des territoires occupés nazis en termes de souveraineté légale et de relations constitutionnelles ; (4) Surveillance internationale—bien qu’inadéquate, la Cour européenne des droits de l’homme et les ONG fournissent une surveillance absente pendant les années nazies.

L’argument comparatif : une convergence fonctionnelle

L’analyse comparative avec d’autres cas de forces par procuration (Harkis en Algérie, Janjaweed au Soudan, Conseils de réveil en Irak) révèle que la tchétchénisation n’est pas unique mais représente un cas extrême d’un modèle récurrent. Les cinq études de cas montrent des trajectoires similaires :

  1. Mobilisation initiale le long de lignes ethniques/sectaires
  2. Soutien systématique de l’État (armes, argent, coordination)
  3. Brutalité croissante au-delà du contrôle de l’État
  4. Fragmentation des forces par procuration
  5. Les procurations se retournant contre les sponsors ou les uns contre les autres
  6. Instabilité à long terme et crise humanitaire
  7. Échec de la réintégration ou de la démobilisation des forces
  8. Création de nouvelles menaces à la sécurité

Ce que distingue la Tchétchénie, c’est l’échelle, la systématisation et la stabilité relative atteinte. Alors que le Janjaweed s’est fragmenté et s’est retourné contre le gouvernement soudanais, et que les Conseils de réveil irakiens ont été abandonnés menant à l’État islamique, Kadyrov a consolidé le pouvoir et maintenu un contrôle stable depuis 2007—maintenant 18 ans. Cette « réussite » (du point de vue de Moscou) repose sur trois mécanismes : (1) dépendance financière écrasante (92 % du budget), (2) élimination impitoyable des rivaux, et (3) patronage personnel direct de Poutine contournant la bureaucratie.

Le paradoxe central : la paix par la terreur crée des conditions pour la violence future. Comme le notent les analystes universitaires, l’insurrection de la Tchétchénie est « dormante » plutôt qu’éliminée. Les 300 000 morts estimés (les deux guerres combinées), les 5 000 disparus, les 277 cas documentés de torture créent des dettes de sang nécessitant représailles. La crainte de la vengeance empêche le désarmement. La militarisation devient un trait permanent de la société. « La position et la richesse [de Kadyrov] dépendent de la bienveillance de Poutine »—une fois que le soutien du président Poutine diminuera, « les locaux se vengeront ».

Conclusion : l’ingénierie sociale totalitaire comme taxonomie

La stratégie russe en Tchétchénie constitue une application d’ingénierie sociale à l’échelle de la population—la transformation planifiée du comportement social par la violence systématique, les incitations économiques, les structures de contrôle, et les mécanismes psychologiques. Elle présente des similitudes structurelles frappantes avec les principes administratifs développés par Reinhard Höhn, bien qu’aucune relation causale directe ne soit documentée. La convergence apparaît fonctionnelle : lorsque les États délèguent la violence à des procurations locales avec des objectifs définis mais des moyens libres, des patterns cohérents émergent—escalade de brutalité, perte de contrôle, fragmentation, et instabilité à long terme.

La tchétchénisation représente un cas extrême de ce modèle récurrent, distingué par sa systématisation, sa durée, et sa stabilité relative. Human Rights Watch résume : la torture est « répandie et systématique », les disparitions forcées constituent « des crimes contre l’humanité », et il y a « absence totale de responsabilité ». Memorial documente que « l’utilisation de la torture dans les lieux de détention légaux et non officiels en Tchétchénie n’est pas seulement un système, mais une règle ». La Cour européenne des droits de l’homme a rendu plus de 100 arrêts concluant que la Russie est responsable de violations graves.

La question centrale posée par cette recherche n’est pas principalement historique mais structurelle : la délégation de la violence étatique peut-elle jamais être menée de manière cohérente avec le droit international humanitaire et la paix à long terme ? Les preuves de la Tchétchénie, comme des Harkis, du Janjaweed, des Contras, des Montagnards et des Conseils de réveil, suggèrent que la réponse est non—la délégation crée intrinsèquement une violence non responsable qui échappe au contrôle principal et produit des résultats catastrophiques.

La « tchétchénisation » n’est pas une anomalie mais un archétype—la forme la plus aboutie d’un modèle récurrent de gouvernance par procuration. Elle démontre comment des objectifs définis combinés à des moyens libres et à l’impunité produisent une escalade systématique de terreur. Elle illustre comment la dépendance financière peut maintenir le contrôle formel malgré l’autonomie opérationnelle. Elle révèle comment la stabilité à court terme obtenue par la brutalité crée les conditions de la violence à long terme.

Le legs de Reinhard Höhn n’est pas une influence causale directe sur la stratégie russe mais une démonstration que les principes d’organisation—objectif défini, moyens libres, responsabilité totale, compétition entre agences, indifférence aux moyens—transcendent les contextes historiques spécifiques. Ces principes produisent des résultats similaires qu’ils soient appliqués à l’administration nazie des territoires occupés, au management d’entreprise allemand, ou à la contre-insurrection russe en Tchétchénie. La convergence n’est pas historique mais fonctionnelle : ce sont les lois de mouvement de la violence déléguée.« 

« On croit dans le monde que vous aimez le bien sincèrement. Beaucoup de gens ont cru longtemps que la vaine gloire vous faisait prendre ce parti : mais il me semble que tout le public est désabusé, et qu’on rend justice à la pureté de vos motifs. On dit pourtant encore, et, selon toute apparence, avec vérité, que vous êtes sèche et sévère; qu’il n’est pas permis d’avoir des défauts avec vous; qu’étant dure à vous-même, vous l’êtes aussi aux autres; que quand vous commencez à trouver quelque faiblesse dans les gens que vous avez espéré de trouver parfaits, vous vous en dégoûtez trop vite, et que vous poussez trop loin le dégoût. S’il est vrai que vous soyez telle qu’on vous dépeint, ce défaut ne vous sera ôté que par une longue et profonde étude de vous-même. Plus vous mourrez à vous-même par l’abandon total à l’esprit de Dieu, plus votre coeur s’élargira pour supporter les défauts d’autrui et pour y compatir sans bornes. Vous ne verrez par-tout que misère; vos yeux seront plus perçants et en découvriront encore plus que vous n’en voyez aujourd’hui : mais rien ne pourra ni vous scandaliser, ni vous surprendre, ni vous resserrer; vous verrez la corruption dans l’homme comme l’eau dans la mer. LE MONDE EST RELÂCHÉ, ET NÉANMOINS D’UNE SÉVÉRITÉ IMPITOYABLE. Vous ne ressemblerez point au monde : vous serez fidèle et exacte, mais compatissante et douce comme Jésus-Christ l’a été pour les pécheurs, pendant qu’ils confondaient les pharisiens, dont les vertus extérieures étaient si éclatantes. »

Oeuvres complètes de François de Salignac de La Mothe Fénélon

« Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.

Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.

Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »

Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »

Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem

« Mais c’est aussi l’état zéro de la critique littéraire, la littérature devenue spectacle de variétés. Pivot n’a jamais caché que ce qu’il aimait vraiment, c’était le football et la gastronomie. La littérature devient un jeu télévisé. Le vrai problème des programmes à la télévision, c’est l’envahissement des jeux. C’est quand même inquiétant qu’il y ait un public enthousiaste, persuadé qu’il participe à une entreprise culturelle, quand il voit deux hommes rivaliser pour faire un mot avec neuf lettres. Il se passe des choses bizarres, sur lesquelles Rossellini, le cinéaste, a tout dit. Ecoutez bien : « Le monde aujourd’hui est un monde trop vainement cruel. La cruauté, c’est aller violer la personnalité de quelqu’un, c’est mettre quelqu’un en condition pour arriver à une confession totale et gratuite. Si c’était une confession en vue d’un but déterminé je l’accepterais, mais c’est l’exercice d’un voyeur, d’un vicieux, disons-le, c’est cruel. je crois fermement que la cruauté est toujours une manifestation d’infantilisme. « 

Gilles Deleuze, Les intercesseurs

« La perfectibilité de l’homme est écrite dans sa conscience : elle lui est révélée par une voix intérieure et divine. Nul ne peut se soustraire à cette sorte d’intuition qui lui fait distinguer ce qui est matériel dans son corps et dans les objets qui l’environnent, et ce qui est immatériel en lui, le sentiment, la pensée, la volonté. Tous les sophismes du vice et de l’incrédulité ne peuvent anéantir cette conviction dans l’homme qui s’interroge lui-même de bonne foi, qui descend dans son ame, qui consulte ce quelque chose qui est en lui, ce principe invisible, inconnu, immatériel, et cependant toujours actif, par lequel chaque homme sent, pense ou agit volontairement, et peut se rendre maître de son avenir. L’homme n’est pas seulement un être physique et intellectuel, mais un être moral et responsable, qui peut s’élever, par l’action d’une volonté forte, sagement dirigée, à la conception et à la réalisation de la plus noble destinée. C’est l’ÉDUCATION qui peut éveiller en lui et cultiver ces premières dispositions et ces facultés puissantes dont le développement complet lui fera parcourir la vie d’une manière utile et honorable pour lui-même, avantageuse à ses semblables, profitable à l’humanité. Elle doit former et fortifier dans l’homme la volonté morale, que trop souvent l’éducation ordinaire s’occupe d’étouffer, d’enchaîner, d’asservir. En détruisant la liberté et la volonté humaines, cette éducation faussée et viciée détruit le principe de toutes les vertus. LA VÉRITABLE ÉDUCATION DOIT ATTAQUER ET CORRIGER LES VICES DONT L’INFLUENCE CORROSIVE, EN RELÂCHANT DE JOUR EN JOUR LE LIEN SOCIAL, NOUS CONDUIRAIT À UNE RAPIDE DÉCADENCE, À UNE DÉGÉNÈRATION DÉPLORABLE, À UNE VÉRITABLE DISSOLUTION. – Les grandes commotions politiques qui ont ébranlé, de nos jours, presque tous les États dans leurs fondements, et qui ont amené une lutte acharnée, un combat à mort entre les deux principes qui se partagent le monde : d’un côté, la liberté et l’ordre ; de l’autre, le désordre et l’esclavage; entre le bien et le mal moral, ont aussi ravivé et rendu plus actives, plus ardentes, plus acharnées , les passions haineuses qui ont trop longtems divisé les hommes et les nations. ll faut régénérer l’humanité, en s’emparant d’elle, dès son entrée à la vie, pour lui donner une impulsion et une direction nouvelles. Il faut retremper l’homme dans une institution appropriée à ses besoins, à sa destination, à sa nature, pour que l’homme renouvelé régénère à son tour l’état social, et fasse triompher la vertu du vice, l’ordre du désordre, l’amour des hommes et la moralité , de l’égoisme et de l’intrigue. C’est la MÈRE DE FAMILLE, conçue dans sa pureté primitive, dans son acception naturelle et complète, dans la généralité des sentiments qui l’animent pour la faible et innocente créature qu’elle vient de lancer dans la vie, qui peut nous révéler les vrais secrets de l’art difficile de former les hommes. La Mère de famille est le véritable et unique type de l’éducation perfectionnée. La première condition pour bien élever les enfants est un attachement maternel pour l’enfance. Loin de nous, ces calculateurs égoïstes qui ne voient dans une institution qu’une spéculation, et dans les élèves confiés à leur surveillance, qu’une matière brute à exploiter, qu’un capital à faire valoir, – – Notre Instituteur, à nous, est, avant tout, pénétré d’un sentiment de tendresse affectueuse pour ces êtres encore imparfaits, pour ces plantes délicates, pour ces fleurs à peine entrouvertes, dont la culture et le développement exigent de lui une attention et des soins assidus.

AIMER LEs Hommes, est la première condition pour les former dans l’enfance et dans la jeunesse; pour les conduire et les gou verner dans l’âge mûr. La fonction de l’Instituteur est un ministère sacré. La plus précieuse des récompenses doit couronner ses travaux, si l’enfant qu’il est chargé de préparer pour la vie sociale devient à la fois un citoyen utile et estimé, un bon père, un membre distingué de la famille humaine. LA MÈRE QUI A BIEN COMPRIS SA MISSION ET SES DEVOIRS, NE LAISSE POINT DÉGÉNÉRER SA TENDRESSE POUR SES ENFANTS EN UNE AFFECTION AVEUGLE, MOLLEMENT COMPLAISANTE, QUI CARESSE LEURS FANTAISIES, QUI ENCOURAGÉ LEURS PENCHANTS VICIEUX, QUI, LES ABANDONNANT À EUX-MÊMES SANS LES REDRESSER, FINIRAIT PROMPTEMENT PAR ALTÉRER ET CORROMPRE EN EUX LES MEILLEURES INCLINATIONS . – L’AMOUR MATERNEL se compose d’un entier et continuel dévoûment, d’une sollicitude prévoyante, d’une raison toujours forte et éclairée. Le dévoûment et la sympathie de la Mère lui concilient l’amour, la confiance entière, toutes les affections de l’enfant, et le disposent à une soumission absolue à ses volontés. LA PRÉVOYANCE, TOUJOURS JUDICIEUSE ET INQUIÈTE DE LA MÈRE, ÉCARTE DE BONNE HEURE DU BERCEAU DE SON ENFANT LES PREMIERS SYMPTÔMES DES INCLINATIONS VICIEUSES, LES MAUVAIS EXEMPLES, LES DISCOURS DANGEREUX ET CORRUPTEURS, MÊME LES PAROLES INDISCRÈTES OU IMPRUDENTES. LA RAISON ET LA SAGESSE DE LA BONNE MÈRE, EN NE FAISANT AUCUNE CONCESSION AUX FAIBLESSES ET AUX MAUVAISES TENDANCES, OU AUX DÉFAUTS DE SES ENFANTS, LES FORTIFIENT, DÈS L’ÂGE LE PLUS TENDRE, CONTRE L’INFLUENCE CONTAGIEUSE DES VICES. La bonne Mère de famille recueille elle-même avec avidité les premiers élémens des connaissances auxquelles elle veut préparer ses enfants. En emmiellant pour eux les bords du vase, elle les dispose d’avance à s’en abreuver avec délices, sans qu’ils soient jamais rebutés par un mélange d’amertume qui aurait pu leur inspirer quelque dégoût. La première saison de la vie, qui en forme une partie importante, et souvent la seule qui nous soit accordée par la mature, doit être, autant que cela est possible, rendue agréable, facile, attrayante. Les premières impressions conservent pendant de longues années toute leur influence. Si l’entrée de la vie s’est annoncée par de frais ombrages, par des gazons semés de fleurs, par de limpides ruisseaux qui les arrosent, par le chant harmonieux des oiseaux qui se jouent sous le feuillage, par les rayons doux et purs d’un astre bienfaisant, par les tendres caresse d’une mère adorée, par le sentiment intérieur et vivifiant de l’accroissement journalier des forces physi ques, des facultés morales, des dispositions intellectuelles, par le développement d’une affection sympathique pour ses semblables, par la jouissance délicieuse et pure qui résulte des bonnes actions et des travaux utiles; alors, la vie, commencée sous d’aussi favorables auspices, appuyée sur les bases solides et consolantes de l’estime de soi-même, de la conscience habituée à se contempler et à se complaire dans ce qu’elle produit de bien, me peut manquer d’être heureuse, et fournit des ressources contre les injustices passagères des hommes, contre les coups imprévus de la fortune. – O MA MÈRE ! C’EST TOI QUI M’AS FORTIFIÉ D’AVANCE, ET PRESQUE EN SORTANT DU BERCEAU, CONTRE LES DURES ÉPREUVES QUE J’ÉTAIS DESTINÉ À SUBIR, DANS NOS TEMS DE RÉVOLUTIONS ORAGEUSES ET DE PROFONDE CORRUPTION MORALE. C’EST TOI QUI AS PLACÉ PRÈS DE MOI UNE GARDE FIDÈLE ET VIGILANTE, EN M’IMPOSANT DE BONNE HEURE L’HABITUDE ET L’OBLIGATION SALUTAIRES DE T’ÉCRIRE CHAQUE JOUR EN QUELQUES LIGNES LES PRINCIPAUX RÉSULTATS DE MA VIE, ET DE T’ENVOYER PLUSIEURS FOIS CHAQUE MOIS CE COMPTE RENDU DE MES ACTIONS. CETTE COUTUME, CONTRACTÉE DÈS L’ENFANCE, PRATIQUÉE DANS MA JEUNESSE ET DURANT LE COURS DE MA VIE, EST DEVENUE LA SOURCE FÉCONDE DES CONSOLATIONS QUI M’ONT SOUTENU ET CONSERVÉ DANS MA LONGUE ET LABORIEUSE CARRIÈRE. J’AI CONNU TOUT LE PRIX DE CETTE NÉCESSITÉ DE ME REGARDER ET DE ME VOIR SANS CESSE DANS UN MIROIR MORAL OÙ L’OMBRE LA PLUS LÉGÈRE QUI VENAIT LE TERNIR ÉTAIT POUR MOI COMME UN AVERTISSEMENT SALUTAIRE. IL ARRÊTAIT UN COMMENCEMENT DE DÉVIATION, ET ME RAMENAIT DANS LA DROITE ROUTE, SI J’EN AVAIS ÉTÉ ÉCARTÉ PAR MES PROPRES PASSIONS OU PAR DES EXEMPLES PERNICIEUX. – O ma bonne et tendre Mère ! tu as éprouvé de cruelles et immenses douleurs. Car tu as senti plus vivement que ton fils même, et les calomnies empoisonnées qui ont flétri sa première jeunesse, et les injustices, les revers de fortune, les malheurs de tout genre qui depuis n’ont cessé de l’accabler. Maintenant, tu dors du sommeil paisible de la tombe, ou plutôt tu goûtes dans un monde meilleur le dédommagement et la récompense de tes souffrances, de ta courageuse résignation et de tes vertus. Et moi, en retrouvant encore , dans les nobles souvenirs que tu m’as laissés, des aliments pour mon ame et des ressources contre l’adversité, j’aime à payer un nouveau tribut d’amour à ta mémoire vénérée, à te rapporter le peu de valeur que je puis avoir, et à répéter, en me rappelant tes propres paroles : LE COEUR D’UNE BONNE MÈRE EST LE CHEF-D’OEUVRE DU CRÉATEUR ; il est la source pure de tous les sentimens généreux, de toutes les pensées fécondes qui ont pour objet la réforme de l’éducation et la régénération de l’humanité. «

Essai général d’éducation physique, morale et intellectuelle, suivi d’un plan d’éducation pratique pour l’enfance, l’adolescence et la jeunesse, ou recherches sur les principes d’une éducation perfectionnée, pour accélérer la marche de la Nation vers la civilisation, Marc-Antoine Jullien de Paris 

« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. « 

Journal officiel de la République Française, Volume 2, 1884

« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »

Des opinions et des intérêts pendant la Révolution, Joseph Fiévée

« Est-ce que vous êtes fou ?(choqué, interloqué, par ce qu’il vient d’entendre, d’apprendre)

Non. (fermement)

Quoi ! Ne dites pas de sottises alors.

Je n’en dit pas, jamais. Ça m’arrive parfois il est vrai, mais seulement lorsque je n’ai pas pris le temps de réfléchir, de me questionner avant. Comme tout le monde.

Comme vous.

Ainsi donc vous maintenez vos propos, vous ne revenez pas sur votre parole, vous êtes sûr ?

Sûr je le suis et je vais vous dire, c’est vous que je trouve fou, lâche et faible de ne pas avoir, de ne pas nourrir le même désir, la même volonté que moi. Laissez-moi vous dire, vous le dire en face: vous m’êtes odieux !

Quoi ? Il n’y a rien de mal, rien de mal à laisser les autres, ceux qui sont formés, présupposés à de tels missions, et notamment celle-ci qui me choque moi, oui Monsieur !

Laissez-moi vous dire, et à mon tour de ce que je pense, de vous et de vos délires ! Mais pour qui vous prenez vous à la fin ? Qu’est-ce que vous vous croyez pouvoir y faire, face à toutes ces choses, face à tous ces problèmes, qui concernent, qui regardent des millions, des milliards d’entre-nous et pour lesquels, personne, je dis bien personne, ni nous ni moi n’a ni idée ni volonté ni pouvoir d’y changer quoi que ce soit, et c’est très bien ainsi: on n’a pas besoin, on ne veut pas d’un autre de ces fous, qui serait là pour soit disant pour nous éclairer nous autres de ses lumières, de nous guider…

Je vais vous dire, vous le dire clairement: mettez-vous bien ça dans votre tête, personne ne vous écoute, ne vous écoutera, déjà parce que vous n’avez rien à proposer, et en plus, parce qu’aujourd’hui tout le monde se fout de ce que les gens disent, racontent.

Personne, personne ne se parle plus, et regardez, vous-même, vous ne m’écoutez pas, ne tenez pas compte de ce que je vous dit, vous raconte, vous êtes, restez perché, sûr, trop sûr de vous, certain, confiant de la réussite de votre entreprise, vous qui ne savez même pas ni de qui ni de quoi vous allez nous sauver, sans parler du comment vous allez y arriver.

En plus, et supposons que même si vous réussissiez à obtenir l’audience qu’il vous faudrait pour réussir votre entreprise, vous ne seriez pas plus avancé pour autant, puisque et de votre propre aveu, vous n’avez même le moindre début d’idée de solution de ce que nous devrions faire pour arranger les choses. Vous voyez bien que j’avais raison de vous traiter de fous. Ah j’aimerais bien savoir ce que vous allez bien pouvoir me dire, me répondre maintenant que je vous ai exposé pourquoi et comment votre « entreprise » était vouée à l’échec.

Hein, j’attends Monsieur je sais tout.

Quelle est l’alternative alors ? Attendre, ne rien faire, laissez tomber ? C’est bien, c’est vertueux, c’est courageux et intelligent ce que vous dites ! Ça en dit long sur vous, à la moindre difficulté…

La moindre ? (le coupant)

… (Silence, ne sachant que dire)

Vous voyez, vous voyez bien que vous êtes fou ! Vous ne savez que dire, que répondre à ce que je vous dis, face aux réalités auxquelles je vous confronte, fou que vous êtes !

Vous n’avez que le désir, la volonté de changer les choses mais les solutions, vous ne les avez pas, vous n’en avez aucune, ça vous suffit de dire, de raconter que vous voulez changer les choses, le monde, les personnes, l’avenir.

Mais les gens, les personnes sont ce qu’elles sont et cela, vous n’y pouvez rien, vous ne pouvez pas les changer. Voyez je suis sûr que même dans votre entourage proche, les gens, les personnes autour de vous ni ne vous écoutent ni ne prennent au sérieux ce que vous dites. Et vous, vous vous prétendez vouloir, être en mesure de changer le monde, le monde entier ! C’est risible.

Non mais qu’est-ce qu’il faut pas entendre. Redescendez de votre nuage, Monsieur! Mais qu’est-ce que vous avez dans la tête ? C’est bien, c’est vertueux, louable d’avoir du coeur, des désirs, j’en ai moi-aussi, mais soyons sérieux, et modeste, qu’y pouvez-vous, qu’y pouvez-vous y faire, y changer ? Et puis, avoir des rêves est une chose, les prendre pour des réalités, une autre. Vous voyez bien, vous devez bien savoir, la différence entre vouloir quelque chose et être à même, en mesure de la vivre, de la faire arriver. En plus, une si grande, une si folle mission que celle de vouloir changer le monde et les hommes, marquer l’histoire de votre empreinte…

C’est tout simplement impossible, inconcevable, et je vous le dit, vous le répète: redescendez, maintenant, tout de suite, n’attendez pas, de votre candeur, de vos vains et naïfs espoirs. Et prenez garde ! L’asile, la maison de repos est proche, toute proche, quand on en est là, à vouloir, désirer des choses hors de la portée, des moyens d’un simple mortel.

J’en viens, justement de l’asile mais il y a des choses, des espoirs, des désirs qui ne sont fous que parce qu’ils sont et je le sais difficiles, très difficiles à atteindre. Mais qui est, quel est l’homme qui ne rêve plus ? Et dans quel état se trouve-t-il ? Ne vivons-nous donc pas de nos rêves ?

Tout s’explique.

Je vous emmerde. Si c’est être fou que d’avoir, de nourrir l’espoir qu’un jour les choses changent, que les gens puissent vivre libres et heureux, en sécurité et dans l’abondance, alors je suis heureux de ne pas vous ressembler, de ne pas être comme vous, sans espoir.

Détrompez-vous, nous ne sommes pas si différents l’un de l’autre et puis, permettez-moi de vous dire, les choses, les hommes ne changent pas, pas tous et pas si facilement.

Vous avez raison, les hommes naissent libres, et le demeurent toute leur vie.

Mais ils ne se trouvent malheureux que parce qu’ils font un mauvais usage de cette liberté, qu’ils se montrent, qu’ils sont trop souvent mauvais, dangereux et égoïstes.

La source, la racine de leurs malheurs se trouvent, ne se trouvent qu’en eux-mêmes.

Cependant distinguons bien les choses.

Ce que vous dites, ce que vous affirmez est vrai, mais tous ne se trouvent pas malheureux, certains savent se contenter de ce que la vie leur offre, ils se montrent en cela plus sages et mesurés que vous, vous qui voulez étendre au domaine collectif des choses, des succès, des états mentaux qui n’appartiennent, qui ne dépendent que du bon vouloir de chacun dans sa propre vie et de façon individuelle, suivant des échelles subjectives et individuelles.

En plus, vous aimeriez excepter de la vie, tout ce qu’il lui est malheureusement et inévitablement rattachée, ce que vous considèrez être déplorable, inacceptable et intolérable, vous souhaiteriez la disparition du mal, de la pauvreté, des injustices, de l’ignorance et vous refusez aux hommes la liberté qui fait les vertueux et les vils.

En d’autres termes, vous ne pouvez demander à un enfant de se comporter comme un adulte, comme vous ne pouvez attendre d’un homme mal entouré qu’il se comporte bien.

Tout ça pour dire que nous devons bien composer avec les limites de tous et chacun, et que ce n’est pas parce que vous souhaitez que tous soient à même d’être et de se comporter en personnes équilibrées et bienveillantes que tous en soient capables pour autant, et chaque génération d’hommes doit apprendre à vivre avec son temps et ses comtemporains et il n’est pas, il n’y aura jamais de génération d’hommes qui n’ait pas apprendre et decouvrir les bons usages et l’éthique nécessaire à la vie en société.

Aussi je pense que le monde que vous appelez de vos vœux est un monde fantasmagorique, sans lien, sans rapport avec la réalité, l’histoire des hommes et du monde, la lente construction d’eux-mêmes, de leur personne, de leur personnalité et vous devriez savoir qu’il y a, qu’il y aura toujours des méchants, des égoïstes, des fous, des handicapés, des contraintes, du travail, des maladies, des guerres, des luttes de pouvoirs et que les rêves, les doux rêves, les grands idéaux qui vous habitent, et dont vous vous bercez, s’ils sont souhaitables et louables par leurs intentions, et qu’ils témoignent de votre bon cœur, de votre soucis du devenir des uns et des autres, sont toutefois je pense déconnectés de la réalité et des problèmes inhérents que posent la liberté humaine: nous ne sommes pas, ne serons jamais parfaits, et estimez-vous donc heureux de pouvoir vivre et cohabiter avec tant de personnes éduqués et bienveillantes et apprenez d’elles à vous contenter, à vous satisfaire de ce que la vie, le monde vous offre de vivre N’oubliez pas que vous devrez bien mourir un jour, l’avez-vous oublier ? Arrêtez donc cette quête éperdue et sans aucun sens, vous ne vivez pas pour les autres et les autres ne vivent pas pour vous non plus. D’ailleurs savent-ils même que vous existez ? Se soucient-ils même de vous, de votre personne ? Si certains, vos proches, vos parents, ceux qui vous aiment, ont en effet un grand amour pour vous, les autres, en grande partie, en grande majorité, ne sauront même pas que vous avez existé, que vous vous êtes soucié d’eux, de leurs avenirs mais comme et encore une fois, vous ne pouvez rien pour eux, ils vous prennent pour un de ces fous, de ces gens qui se bercent d’illusions, soit que cela leur donne de leur importance, soit que cela leur donne une raison de vivre, d’exister. Vraiment et je suis navré de vous le dire, de vous l’apprendre mais vos rêves, vos espoirs d’un autre monde, d’une autre, d’une nouvelle humanité sont absurdes, et même déplacés selon moi car qui êtes vous, vous pour dire, pour appeler à un « nouveau » jour pour l’homme ? Et surtout, qu’avez-vous à donner, à offrir à l’homme, aux hommes que ceux-ci n’auraient ou ne sauraient pas déjà ?

Encore une fois, vous n’en savez rien. Vous êtes, vous n’êtes qu’un rêveur, mais pas un de ceux qui font avancer le chmilblic, qui apportent, donnent des réponses concrètes, utiles aux problèmes, aux vraies problèmes que posent la vie. Vous voulez donner du sens à votre vie, très bien. Mais cependant ne soyez pas si enthousiastes, si présomptueux quant à votre capacité d’y arriver. Il me semble que je vous Apprends des choses aujourd’hui, en m’adressant à vous. Qu’est-ce qui vous donne le droit, le loisir de croire que l’inverse soit vrai ?

Vous ne saviez pas, vous n’aviez pas idée des objections qui étaient les miennes et je dois vous dire que dès que je vous ai entendu parler, avec enthousiasme qui plus est, du vouloir qui était le vôtre, je dois avouer que j’ai tiqué… Quel imbécile, quel fou vous faîtes ! »» 

« Avant de rentrer dans le vif du sujet, il me faut préciser pourquoi j’ai mis, dans le résumé de cet article, le mot « radicalisme » entre guillemets : la radicalisation est un phénomène que les sociologues étudient depuis longtemps et qui ne concerne pas le seul islam. On pourrait le résumer en se référant à son étymologie : littéralement, il s’agit d’un retour aux racines. C’est ainsi que l’islamisme réfute le concept même de Nation imposé aux États musulmans par les Lumières et préconise un retour à celui de Califat. On observe de nombreuses dérives intégristes de l’islam tant dans les États musulmans que dans les populations immigrées de nos États laïques, mais un tout nouveau phénomène, qu’on qualifie improprement de « radicalisation des jeunes », est venu en brouiller les contours. Je serais tenté, en ce qui me concerne, de parler de sectarisme à alibi musulman [1].

Je n’ai pas la place pour développer, mais en deux mots, disons que pour moi l’intégrisme se caractérise par le repli identitaire d’une communauté religieuse et s’inscrit donc dans une filiation qui, pour une raison ou une autre, est mise en difficulté, alors que le sectarisme, lui, se caractérise par l’inflation identitaire d’une marge de la communauté dont il se réclame et, loin de s’inscrire dans la filiation de cette communauté, procède d’une logique d’auto-engendrement. Dans le cas des sectes à alibi musulman, on observe, en amont, que la motivation des adeptes ne concerne pas la communauté musulmane mais le monde en son entier envisagé dans une optique apocalyptique et, en aval, que lesdits adeptes se réfèrent à une lecture littéraliste du Coran, en dehors de toute tradition exégétique.

Ces précisions étant posées, j’en viens comme annoncé aux axiomes de la communication et à la compréhension qu’ils apportent au fonctionnement de l’emprise et de ses dérives dans les sectes au sens large.

1 – On ne peut pas ne pas communiquer

Par exemple, si on vous pose une question et que vous ne répondez pas, votre non-réponse signifie quand même quelque chose. Votre simple présence signifie quelque chose, et même votre absence peut signifier quelque chose. Un sémanticien dirait que tout fait sens. On ne perçoit pas toujours l’importance de cet axiome : quoi que vous fassiez pour échapper à quelqu’un qui essaie de vous capturer avec un filet de langage, vous n’en sortirez jamais tout à fait indemne. J’ai moi-même proposé un aphorisme qui, au-delà du jeu de mot, me semble bien résumer la situation : « L’alter ego altère l’ego ».

Imaginons maintenant ce qui se passe quand celui ou celle qui essaie de vous capturer est de mauvaise foi ou, pire encore, de bonne foi, mais armé d’une conviction qui ne laisse de place à aucun doute. Examinons les deux cas de figure.

Le « manipulateur » est de mauvaise foi

Son objectif n’est pas d’avoir avec vous un échange, de débattre d’une question, mais d’obtenir votre adhésion à quelque chose. Je m’étais laissé dire par des collègues psycho-thérapeutes qu’il s’agissait d’un « langage performatif », mais une amie linguiste m’a signalé que ce n’était pas le cas. Au fond, il s’agit tout simplement d’une manipulation au sens où l’entend la sémiotique, c’est-à-dire d’une parole ou d’un événement qui met le sujet en quête d’un objet [2].

C’est typiquement le cas des représentants de commerce, dont l’objet-objectif, comme l’indique leur nom, est le commerce, et dont on dit qu’il ne faut pas leur laisser mettre le pied dans l’entrebâillement de la porte. Ils utilisent ce qu’on appelle un « argumentaire de vente ». Ils vont vous poser une question. Suivant que vous répondiez dans un sens ou dans l’autre, vous rentrerez dans telle ou telle catégorie de client qui appelle telle ou telle deuxième question, et ainsi de suite, jusqu’à la vente. Je connais une secte, dont je tairai le nom, qui utilise un argumentaire de ce type, que les adeptes passent une soirée par semaine à étudier… Les recruteurs vous proposent une discussion dont ils vous disent qu’elle n’engage à rien, mais si vous acceptez, alors, sans que vous vous en rendiez vraiment compte, ce n’est pas une discussion qui commence, c’est une procédure d’embrigadement. Il y a, là-dedans, une forme de rationalité qui n’est pas celle de la science mais celle du commerce. Justifiant que certains observateurs [3] du phénomène sectaire y aient vu un « laboratoire du néolibéralisme ».

Pour montrer la puissance d’un tel langage, voici une anecdote personnelle. J’étais à Paris, je me rendais à l’Hôpital Sainte-Anne pour donner une conférence sur la manipulation mentale. Je regardais le plan du métro pour identifier quelle ligne je devais prendre. Un homme m’a demandé où j’allais. Comme je ne répondais pas, il a précisé qu’il voulait m’aider. J’ai fini par indiquer ma direction, et il m’a conseillé une ligne. Comme je continuais à regarder le plan, il m’a affirmé que je pouvais lui faire confiance. Pour avoir la paix, je suis parti en le remerciant, mais sans lui donner une pièce comme je me disais qu’il l’espérait. C’est seulement assis dans une rame de métro que je me suis rendu compte que la direction qu’il m’avait fait prendre était erronée…

Le « manipulateur » est de bonne foi

Il faut une fois dans sa vie avoir été confronté à un psychotique délirant pour prendre la pleine mesure de la force de conviction de ces malades mentaux. Dans le cas des gourous et des pervers, l’interlocuteur est d’autant plus déstabilisé que le contenu du délire n’est pas complètement irrationnel. Je cite souvent, à titre d’exemple, une chanson de Jacques Brel que tout le monde connaît, intitulée « Les bourgeois » : « Jojo se prenait pour Voltaire / Et Pierre pour Casanova, / Et moi, moi qui étais le plus fier, / Moi, moi je me prenais pour moi ». En première écoute, on pourrait se dire que Jojo et Pierre délirent, que Jacques est le seul des trois à être dans le réel. Mais en deuxième écoute, on peut aussi s’aviser que Jojo admire Voltaire et en fait son modèle, que Pierre admire Casanova et essaie de vivre comme lui, alors que Jacques, dans un délire que je qualifierais de « narcissique », se prend pour un grand philosophe doublé d’un grand séducteur, et n’a donc besoin d’aucun modèle. Tels sont les gourous et les pervers, imbus d’eux-mêmes certes, mais surtout gonflés de la conviction délirante de leur supériorité. Et pour les adeptes qui eux, par contre, doutent de tout, cette conviction soutient un effet quasi hypnotique.

2 – Toute communication présente deux aspects : le contenu et la relation, tels que le second englobe le premier et est par suite une méta-communication

En d’autres termes, au-delà des mots qui sont prononcés, les caractéristiques de la relation des interlocuteurs mettent des mots entre les lignes. On entend ce que l’autre dit, mais on entend en outre et parfois davantage ce qu’on croit qu’il pense. Ce qui fait que, parfois, il faut interrompre l’échange, suspendre l’émission de contenus, pour prendre le temps de parler de la relation. Par exemple, se demander si les conditions sont réunies pour que l’échange en soit vraiment un, que ce ne soit pas un monologue, mais un dialogue. Albert Camus écrit ainsi : « Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique. Le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte […]. Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations [4].

En ce qui concerne les gourous, en l’occurrence, on aurait tort de trop se braquer sur les contenus, car même quand ils sont douteux, le problème n’est pas là. Assez classiquement, on met dans la relation les dimensions émotionnelles de la communication, mais il y en a d’autres. Je pense plus particulièrement, dans le cas des sectes, au fait de tout réduire à des énoncés binaires éliminant la possibilité même de la complexité. Cette dimension mérite un plus ample développement, ne serait-ce que parce qu’elle est peu abordée.

La sémantique structurale, ou sémiotique, propose d’établir le sens par disjonction [5]. L’idée n’est pas neuve. Saint-Augustin, déjà, affirmait qu’on ne peut définir le bien que par rapport au mal et le mal par rapport au bien [6]. Plus près de nous (je veux dire des cinq axiomes de la communication), Grégory Bateson définissait l’information comme « une différence qui crée une différence [7] ». Encore faut-il préciser qu’il existe deux types de disjonctions : l’opposition et la négation. L’opposition s’inscrit sur un axe gradué : entre le bien et le mal, il y a des degrés. Par exemple, le péché véniel se différencie du péché capital. Et de façon plus cruciale, il existe une zone d’indétermination où l’on ne sait plus trop si l’on est dans le bien ou dans le mal. Par exemple, si vous mentez à quelqu’un pour le protéger. C’est bien de vouloir le protéger, mais c’est mal de mentir.

La négation, par contre, obéit au principe du tiers exclu. Par exemple, une action est autorisée ou interdite. C’est l’un ou l’autre, pas plus ou moins l’un ou l’autre. Quand on dit que « qui vole un œuf, vole un bœuf », il ne faut pas entendre que ces deux vols présentent le même niveau de gravité, mais qu’un vol est un vol, qu’il n’y a pas de degrés entre le vol et le non-vol. Voler un œuf est moins grave que voler un bœuf, mais l’infraction commise n’est pas « un petit peu » un vol dans le cas de l’œuf et « beaucoup plus » un vol dans le cas du bœuf. C’est parfois piégeant. C’est ainsi que si un jeune quitte le territoire belge pour rejoindre une armée dans un pays en guerre, à son retour il devra passer par la case « prison », ce qui n’est pas forcément le plus pertinent en termes de prévention des rechutes « radicalistes », mais de même que « qui vole un œuf, vole un bœuf », « la loi est dure, mais c’est la loi ». Le Droit ne peut jouer son rôle pacifiant que s’il est binaire.

Les énoncés binaires ne deviennent « opacifiants » que s’il s’agit d’oppositions dont quelqu’un ou quelque chose (un événement traumatique, un glissement sémantique, une désinformation, etc.) a fait des négations. Ainsi telle secte chrétienne dans laquelle éprouver du désir pour une jolie femme qui passe en robe d’été est déjà un adultère. On remarquera que le glissement fonctionne dans les deux sens : commettre l’adultère n’est pas plus grave que d’éprouver du désir pour une femme qui n’est pas la vôtre. À partir de là, votre femme devra vous pardonner votre adultère si vous faites preuve de soumission à l’égard de Dieu (entendez par là : la hiérarchie sectaire), mais la moindre manifestation de désir vis-à-vis d’une autre femme sera impardonnable si vous ne faites pas preuve de soumission, par exemple si vous dénoncez le genre d’inversion dont il est question en ce moment…

Le lien n’est pas la relation

Avant de passer à l’axiome suivant, j’aimerais enrichir celui-ci d’un aphorisme : « Le lien n’est pas la relation [8]. Voici comment je l’entends.

Le lien, pour moi, c’est très basiquement ce qui attache sans qu’on sache vraiment de quoi il s’agit, qu’on soit capable de décrire en quoi cela consiste. Le concept de lien – ou plutôt le lien en tant que concept – recouvre évidemment celui d’emprise. Et on peut en déduire qu’il n’est nul besoin de recourir à un inventaire de « psychotechniques » pour expliquer l’emprise d’un humain sur un autre humain. En effet, l’humain est un animal groupal, et même davantage à savoir un animal social. Le chat, par exemple, est un animal territorial : il est rare qu’il s’attache à un autre chat, sans parler d’un humain : il s’attache à un territoire, et d’ailleurs le défend. Le chien, par contraste, obéit à un esprit de meute, ce qui a pour conséquence qu’il s’attache à son maître, mais pas seulement : soit vous le dominez, soit c’est lui qui vous domine. Il y a quelque chose de cela chez les humains. C’est ainsi qu’on lit sous la plume de Sigmund Freud « qu’il existe dans la masse humaine le fort besoin d’une autorité que l’on puisse admirer, devant laquelle on s’incline, par laquelle on est dominé, et même éventuellement maltraité. La psychologie de l’individu nous a appris d’où vient ce besoin de la masse. C’est la nostalgie du père, qui habite en chacun depuis son enfance, de ce même père que le héros de la légende s’enorgueillit d’avoir dépassé [9].

La relation, au contraire du lien, n’engage à rien. En mathématique, la relation c’est ce qu’on peut décrire des raisons pour lesquelles deux éléments appartiennent à un même ensemble. Et assez typiquement, deux éléments appartiennent à un même ensemble parce qu’ils présentent un caractère commun. Par exemple, le groupe des garçons ou celui des filles. C’est ce que Robert Neuburger appelle un « groupe d’inclusion [10] ».

L’appartenance par inclusion

Il y a deux façons d’appartenir à un groupe : soit nous sommes liés les uns aux autres, ce qui nous oblige à composer avec nos différences, soit nous sommes « les mêmes », ce qui ne fait pas forcément lien, mais nous tient ensemble. En tout cas, je pense qu’il faut complexifier le deuxième axiome de la communication en différenciant le lien de la relation.

Lien

Relation

Contenu

Mais je l’ai précisé, le lien se joue en-deçà des contenus : il est, par définition, impossible à décrire. Robert Neuburger va plus loin en disant que si l’on explique un lien amoureux, on court le risque de le détruire [11]. Au total, il est évident que le lien influence les contenus, mais néanmoins les contenus échouent à rendre compte du lien.

Qui dit lien dit emprise, mais une emprise peut être fonctionnelle ou « abusive » ou carrément « perverse [12]. L’emprise fonctionnelle suppose que le lien soit réciproque. Égalitaire dans le cas du lien d’alliance ou du lien fraternel, inégalitaire dans celui de la filiation, mais dans les trois cas fondamentalement réciproque. Le lien parent-enfant est inégalitaire, mais en principe le parent est aussi attaché à l’enfant que l’enfant au parent et c’est ce qui fait qu’en de nombreuses occasions chacun fera passer l’intérêt de l’autre avant son intérêt égoïste.

L’emprise « abusive », par contre, suppose que l’un soit en lien avec l’autre qui lui, par contre, est seulement en relation avec le premier. Celui-ci va consentir à toutes sortes de sacrifices dans l’intérêt de la communauté, alors que l’autre ne se départira jamais de son égoïsme. Nous connaissons tous des personnes auxquelles tout semble être dû : elles ne se sentent jamais en dette vis-à-vis de qui que ce soit, mais semblent persuadées que le simple fait de les fréquenter vous met en dette. Se lier à ce genre de personnes implique qu’on entre dans leur jeu, dans la mesure où la seule alternative est la rupture.

Les exclusions et les menaces d’exclusion

La logique d’inclusion va de pair avec des pratiques d’exclusions et de menaces d’exclusion. Il s’agit là d’un aspect méconnu et pourtant caractéristique du fonctionnement sectaire. Le journalisme à sensation fait état de situations où un adepte veut quitter une secte et est harcelé pour l’en empêcher, mais c’est une pratique marginale. Par contre, je connais des sectes qui comptabilisent plus d’exclus que d’adeptes… Et il faut comprendre en quoi consiste au juste une exclusion dans une secte.

Premièrement, c’est le pendant de l’inclusion : l’adepte n’a droit ni à la différence ni au différend ; soit il est « le même » que les autres, pense la même chose, veut la même chose que les autres, soit c’est un « étrange étranger ». Il y a trois sortes d’étrangers : ceux qui n’ont pas été en contact avec la vérité et auxquels on ne peut donc reprocher d’être dans l’erreur ; déjà plus dangereux sont ceux qui refusent la vérité, voire s’y opposent, alors qu’ils devraient, selon le gourou, comprendre leur erreur ; aussi infréquentables que des pestiférés sont ceux qui ont vécu selon la vérité puis s’en sont détournés.

Nous en sommes ainsi venus au deuxièmement, qui est que l’exclu est infréquentable et qu’on évite, dès lors, de le fréquenter. Si votre fils s’écarte de la vérité, vous n’avez plus le droit de lui parler, ce qui signifie, pour lui, que s’il assume un quelconque différend avec le gourou, il doit s’attendre à ce que vous cessiez de lui parler. Les menaces d’exclusion occupent dès lors une place centrale dans le vécu sectaire, et pèsent d’autant plus lourd qu’elles n’ont rien d’abstrait, que les adeptes sont régulièrement confrontés à la réalisation de telles menaces. Ainsi tels ex-adeptes que j’ai rencontrés à SOS-Sectes, qui n’ont plus eu le moindre contact avec leur fille aînée depuis vingt ans !

L’inversion perverse

Comme évoqué plus haut, il existe au moins deux degrés dans les dérives de l’emprise, qu’on pourrait qualifier d’emprise « abusive » et d’emprise « perverse ».

On trouve la non-réciprocité du lien dans tous les cas de figure. Et on peut parler d’emprise « abusive », répétons-le, chaque fois qu’un des protagonistes profite de l’attachement de l’autre pour lui imposer quelque chose qu’il ne désire pas. L’exemple prototypique étant bien sûr l’abus sexuel, où le lien, s’il était éprouvé par l’adulte, lui interdirait d’avoir avec l’enfant une relation aussi contraire à son intérêt qu’une relation sexuelle. Mais bien d’autres cas de figure sont envisageables, par exemple les abus moraux qui soutiennent les escroqueries.

L’emprise est « abusive » quand elle soutient des infractions, elle devient « perverse » quand elle les présente comme des obligations. Par exemple quand le prosélytisme tourne au harcèlement moral : non seulement l’adepte s’autorise un comportement qu’il devrait s’interdire, mais le gourou l’amène à y voir une obligation. Je dis que c’est « pervers » parce que c’est assez caractéristique de la perversion telle qu’elle s’exprime par exemple chez le Marquis de Sade, qui écrit avec beaucoup de sérieux et de conviction que l’interdit de l’inceste [13] est purement religieux et qu’il faut se faire un devoir militant de le pratiquer pour contrer l’emprise de la religion. Même discours par rapport au meurtre et à la torture. Dans un registre analogue, il explique que la religion nous programme à faire l’amour pour avoir des enfants, que cette emprise est odieuse et qu’il faut donc remplacer le vagin par l’anus. Tout est à l’avenant. Est-il besoin de préciser que le « radicalisme » ou en tout cas le « jihadisme » ne se contentent pas de lever l’interdiction du meurtre et du suicide comme le fait n’importe quelle guerre, mais en font une obligation morale : « Dans l’islam traditionnel, le martyr est un combattant qui rencontre la mort, sans désirer mourir. Il accepte la mort comme un risque inhérent au combat qu’il mène contre d’autres combattants, mais veut vivre ; s’il meurt, la récompense est de surcroît. Pour le nouveau martyr de l’islamisme, la mort n’est pas contingente au combat, elle en est la finalité. Mourir est le triomphe [14].

3 – La nature d’une relation dépend de la ponctuation des séquences de communication entre les partenaires

Cet axiome nécessite un petit mot d’explication. Il part d’une prémisse à mes yeux discutable, qui est que la communication serait un système d’échanges circulaire : si on prend deux acteurs A et B, le comportement de A induirait le comportement de B qui induirait le comportement de A, et ainsi de suite. Dans cette chaîne de causes et d’effets, A accuserait l’attitude de B et B celle de A. Chacun ponctuerait donc la relation comme s’il ne faisait que réagir à l’attitude de l’autre, et minimiserait sa propre responsabilité. J’ai deux objections à faire à cet axiome.

Première objection : on ne ponctue pas forcément la communication sur l’autre

Ma première objection est liée directement à mon expérience d’aide aux victimes de sectes : si le gourou attribue toute la responsabilité à l’autre et ceci de façon caricaturale, l’adepte se positionne tout à fait autrement, puisqu’il accepte cette responsabilité. L’opinion la plus répandue est que l’adepte est un irresponsable qui se remet entre les mains du gourou pour ne plus avoir à décider de quoi que ce soit, mais un examen même superficiel des procédures d’embrigadement sectaire montre que bien au contraire, le recruteur attend du futur adepte un haut niveau d’autonomie – à entendre comme la capacité à se débrouiller seul. Je connais un certain nombre de cas d’adeptes dont l’autonomie a diminué suite à une dépression, à une maladie ou à un accident, et qui se sont fait exclure sans aucune pitié mais sous des prétextes idéologiques divers.

Cela va très loin. Imaginons, par exemple, un adepte qui met en œuvre une procédure préconisée par le gourou. Si la procédure échoue, et même si elle échoue avec une majorité d’adeptes, ce n’est pas la procédure qui est mauvaise, donc le gourou qui se trompe, c’est l’adepte qui l’a mal comprise et/ou mal appliquée…

En bref, mais sans du tout tomber dans le simplisme, le seul irresponsable qu’on puisse repérer dans une secte, c’est le gourou, alors que les adeptes, par contraste, sont sur-responsabilisés. Et s’ils le sont, c’est parce qu’ils sont preneurs : ils ne ponctuent pas la relation sur l’autre mais sur eux-mêmes.

Deuxième objection : il existe des ponctuations objectives

J’ai une autre objection à formuler par rapport à ce troisième axiome de la communication, qui est qu’à côté des ponctuations subjectives dont il vient d’être question, on peut également repérer des ponctuations objectives. On peut l’entendre de plusieurs façons.

Prenons l’histoire de la poule et de l’œuf. La poule fait l’œuf qui fait la poule et ainsi de suite. Qu’y a-t-il eu en premier ? On peut en dire plusieurs choses ne relevant pas de la circularité. Par exemple, on peut dire que l’œuf précède le coq mais que celui-ci ne pond pas d’œuf. On me répondra qu’il le féconde, mais quoi qu’il en soit on n’est plus dans la circularité. Un élément supplémentaire étant que si l’œuf n’est pas fécondé, il n’en sortira aucune poule. Au mieux, quelqu’un en fera une omelette. La circularité est un produit de ce que Robert Neuburger appelle le « causalisme [15] et déraille dès qu’on introduit un élément tiers.

Un autre exemple est celui de l’alcoolique : je suis angoissé donc je bois, mais le fait de boire a des conséquences qui m’angoissent, alors je bois, et ainsi de suite. Au bout du processus, je bois pour oublier que je bois. Tout cela semble logique et je dirais même d’une logique implacable : il y a dans ce cercle vicieux quelque chose de mécanique. En même temps, il y a des tas de gens qui sont angoissés, voire très angoissés, et qui ne boivent pas, sans parler de devenir alcooliques. Et la première chose que doive faire un alcoolique s’il veut arrêter de boire, c’est sortir du causalisme [16].

L’approche légaliste

L’une des façons de procéder correspond à ce que j’appelle l’approche légaliste. Pour être concret, je vais commencer par relever que le déclic de la sortie d’une secte correspond toujours à un événement qui a une résonnance émotionnelle forte et une portée éthique. Je pense que c’est le cas pour toutes les addictions. Cet événement peut survenir de façon plus ou moins spontanée. Souvent, c’est un acte posé par le gourou. Mais dans le travail avec les proches non adeptes, il y a moyen d’initier une évolution des relations qui favorisent l’avènement d’un déclic ou en tout cas sa perception par l’adepte.

Par « approche légaliste », j’entends qu’on procède comme en justice. Pour qu’un fait existe en justice, il faut premièrement que quelqu’un porte plainte : il peut s’agir de la victime, d’un témoin ou du parquet, mais en tout cas, si personne ne porte plainte, c’est comme si rien ne s’était passé.

Il faut deuxièmement qu’il existe une qualification légale permettant d’inscrire ce fait dans la catégorie des infractions. C’est important à plusieurs titres. En ce qui concerne les sectes, il faut savoir que le gourou commet volontiers des infractions du fait qu’il se croit au-dessus des lois. Et que les adeptes, par mimétisme, ont tendance à en faire autant – mais dans une moindre mesure. Les proches d’adeptes, eux, ont tendance à vouloir qu’on applique une loi antisectes qui n’existe pas, plutôt que de s’appuyer sur le droit existant – ou plus banalement sur des règles de vie en communauté.

La question de la qualification apporte une autre dimension importante. Le ou la coupable est par définition l’auteur des faits, la victime celui ou celle qui en subit le préjudice. Le coupable a fait quelque chose de mal, cela ne veut pas dire que c’est quelqu’un de mauvais. Cela ne préjuge pas non plus de son ressenti : on peut ne pas se sentir coupable d’une infraction dont on est l’auteur (c’est systématiquement le cas du gourou) ou se sentir coupable d’un fait dont on n’est pas l’auteur, voire qui n’est pas une infraction (c’est très souvent le cas de l’adepte).

Une troisième étape de la procédure judiciaire tient dans l’établissement de la preuve. On voit là réapparaître la question de l’objectivité : la justice ne travaille pas avec les opinions des gens, leurs ressentis ou leurs interprétations, mais avec des faits, et ceux-ci, point très important en ce qui concerne l’aide aux victimes de sectes, ne sont pas ordonnés suivant un enchaînement de causalités, mais selon une catégorisation de qualifications.

Le déclic de la sortie

Si je reviens au déclic de la sortie, l’approche légaliste impliquera donc pour les proches non adeptes d’éviter d’afficher toute opinion à l’égard du gourou et de la secte, de n’exprimer son ressenti que de façon informative et surtout de s’interdire toute interprétation du comportement de l’adepte et du gourou, mais de s’autoriser – voire de cultiver – l’établissement de faits infractionnels ou s’y apparentant.

Ainsi David, qui s’est marié et a eu des enfants dans une secte. Il s’est disputé avec tous ses anciens amis, sauf un, lui aussi en couple avec enfants. Les deux couples louent un gîte pour les vacances. Au bout d’une semaine, son ami l’a pris à part pour lui dire que sa femme et lui ne respectaient pas le minimum de règles de vie en communauté nécessaire au bon déroulement des vacances. David s’est mis à sangloter sans trop comprendre d’où « ça » lui venait. Les mots sont sortis tout seul : « Je ne suis plus que l’ombre de moi-même ». Dans ce moment de crise, il fut plus précis et prit conscience qu’il devait quitter la secte. Dans les jours qui suivirent, néanmoins, sa femme le ramena vers la secte, mais la graine était plantée et il ne fallut pas un mois pour qu’il mette son projet à exécution, ce qui nécessitait qu’il échappe à l’emprise de sa femme en plus de celle de la secte.

Ce qui est important dans cette anecdote, c’est que l’ami de David ne lui a pas dit qu’il se comportait mal à cause de ses convictions ou de son appartenance à une secte, ou que cette secte en avait fait quelqu’un d’autre, il s’est contenté de constater des infractions aux règles de vie en communauté, sans autre commentaire, et c’est David seul qui a établi un lien de causalité.

4 – La communication humaine utilise simultanément deux modes de communication : digital et analogique

La communication analogique est supposée définir la relation, dans des ouvrages qui ne différencient pas cette dernière du lien. En l’occurrence, la façon dont j’ai proposé de définir la relation en fait une communication digitale par excellence, c’est pourquoi je pense que ce n’est pas la relation que définit la communication analogique, mais le lien.

La communication analogique va de pair avec des capacités d’expression très larges. Par contre, elle manque de précision et ne connaît pas la négation. Il s’agit en particulier de communication non verbale. Il faut souligner que nous sommes le plus souvent inconscients de nos gestes et de ce qu’ils trahissent.

Dounia Bouzar raconte ainsi l’histoire (vraie ou fictive ?) d’une jeune femme qui est interrogée par la police de Daesh : elle tripote son voile « comme si elle voulait le soulever ». C’est comme cela que l’interprètent ses tortionnaires, qui lui donnent des coups de matraques sur les mains pour sanctionner un geste dont ils font une preuve de plus que ce n’est pas une vraie musulmane. En fait, ce geste trahit un début de panique. Mais peut-être également des choses dont elle n’est pas encore consciente : n’importe qui serait désillusionnée à sa place, mais elle garde encore l’espoir que ce qui lui arrive soit un malentendu.

La communication digitale est supposée définir le contenu de la relation. Mais si on me suit dans mes hypothèses, elle définit également la relation, c’est-à-dire, d’une certaine façon, le contenu du lien [17]. Je dirais que la communication digitale définit la relation dans sa double acception d’interaction et de description. Elle peut d’ailleurs être émise en amont ou en aval. En amont, on peut commenter son état d’esprit pour éviter que son interlocuteur interprète des gestes qu’on ne contrôle pas. En aval, ledit interlocuteur peut poser des questions, décrire ce qu’il observe sans l’interpréter et demander qu’on lui explique le sens de ses observations. Malheureusement, rares sont les gens qui se donnent cette peine.

Quoi qu’il en soit, ce qui nous intéressera dans le cadre de cet article sur le langage sectaire, ce sont les notions de paradoxe pragmatique et de double-lien.

Le paradoxe pragmatique

Le paradoxe pragmatique veut que le niveau analogique contredise le niveau digital. Un exemple flagrant étant celui d’un gourou qui parle d’amour du prochain avec une voix haineuse et une posture corporelle rejetante.

À l’époque où j’ai approché quelques sectes dans une démarche anthropologique, j’ai assisté à une scène très significative : alors qu’un prédicateur parlait d’amour chrétien avec ce genre de voix et de posture, une semi-clocharde clairement psychotique qui s’était glissée dans la salle s’est soudain mise à vociférer que le christianisme n’était pas ce que disait le prédicateur mais un message d’amour !? Je fais l’hypothèse plus que vraisemblable qu’elle n’avait pas compris grand-chose à la communication digitale du prédicateur et qu’elle réagissait uniquement à sa communication analogique…

La double contrainte

On a tendance à confondre le paradoxe pragmatique et la double contrainte (double bind) entre autres parce que le premier accompagne souvent le deuxième, mais le premier concerne le contenu et la relation, le deuxième se joue dans le lien. Grégory Bateson, inventeur du concept de double contrainte, la définit comme la conjonction de trois injonctions : la deuxième contredit la première et la troisième interdit tout commentaire sur cette contradiction.

Un bel exemple est celui d’Hamlet : le fantôme de son père lui révèle qu’il a été assassiné par son oncle et lui demande de le venger. Jusque-là, tout va bien, Hamlet est impatient de passer à l’action. Mais il est supposé venger son père sans peiner sa mère. C’est là que les choses se gâtent : sa mère a épousé son oncle et en est visiblement très amoureuse. Hamlet n’a pas le temps de protester, car son père l’avertit que s’il émet la moindre objection, c’est un mauvais fils. À la fin de cette scène, Hamlet, visiblement sonné, annonce aux témoins qu’il risque de se comporter bizarrement dans les jours qui suivent. Et effectivement, la scène suivante s’ouvre sur l’oncle d’Hamlet s’inquiétant pour la santé mentale de ce dernier.

En réalité, ce genre de séquence ne fonctionne que si elle arrive au bout d’une longue récurrence et que si le lien s’organise de cette façon. La troisième injonction tient d’ailleurs de l’ambiance bien plus que d’un quelconque contenu. D’où la confusion avec le paradoxe pragmatique.

Dans les sectes, les doubles contraintes sont non seulement fréquentes, mais je dirais inévitables, puisque le gourou est à la fois un personnage très contradictoire et quelqu’un qu’on n’a pas le droit de critiquer. On peut en proposer un exemple de fond : d’une part, l’adepte ne doit pas se contenter d’obéir au gourou ou de prendre exemple sur lui, il doit devenir lui, c’est ce qu’on appelle une relation mimétique ; mais d’autre part, le gourou ne supporte aucune concurrence, donc si l’adepte devenait comme lui ou semblait risquer de le devenir, il se ferait casser. Ce n’est pas une vue de l’esprit : l’adepte met beaucoup d’énergie à ressembler au gourou, et quand il a l’impression qu’il s’en approche, il se fait effectivement casser, sans comprendre pourquoi. Mais comme le gourou est censé ne jamais se tromper, l’adepte lui trouve de bonnes raisons d’agir de cette façon. Ce n’est que rétrospectivement, quand il a quitté la secte, qu’il entrevoit les vraies raisons du gourou et soupçonne qu’elles sont purement narcissiques.

5 – La communication est soit symétrique, soit complémentaire

En théorie de la communication, une relation symétrique est supposée être une relation égalitaire, et une relation complémentaire exprimer la différence, avec deux positions : l’une est dite haute, l’autre est dite basse. Dans le cadre de ma thèse de doctorat en Sciences de l’Information et la Communication, j’ai été amené à reprendre cet axiome pour le complexifier. Commençons par la complémentarité.

Premièrement, il existe des complémentarités égalitaires. Je pense par exemple à la figure du yin et du yang.

Deuxièmement, il existe au moins deux catégories de hiérarchies, qu’Edgar Morin [18] qualifie de hiérarchies par intégration et par dominance. La première relève de la complémentarité, d’une complémentarité hiérarchique ; la deuxième relèverait plutôt de ce qu’Edgar Morin appelle l’antagonisme.

Quatre modalités de lien

Il existe, pour ce sociologue, trois grandes catégories de liens : la complémentarité, la concurrence, qui coïncide avec la symétrie, et l’antagonisme, qui recouvre, entre autres, les prédations. Inspiré par le thérapeute familial Jean-Paul Mugnier [19], j’en propose une quatrième, que je qualifie d’indifférence [20] l’antagonisme suppose un élément dominant qui soumet un élément dominé, alors que l’indifférence suppose un élément dominé qui se soumet à un élément qui se retrouve dominant sans l’avoir voulu. Il existe même des exemples où l’élément dominant est très embarrassé de se retrouver dans cette position.

figure im1

C’est le moment de discuter du sens du mot « gourou ». Étymologiquement, le guru indien est la « lumière au fond de la grotte ». Le guru n’est pas prosélyte, c’est l’adepte qui vient vers lui, attiré pourrait-on dire par la « lumière au fond de la grotte ». Aux antipodes de cette tradition, le gourou de secte est un grand narcissique qui ne se sent jamais assez visible : non seulement il est prosélyte, mais la première exigence qu’il pose à ses adeptes, le premier devoir « moral » qu’il leur impose est d’avoir, eux aussi, à être prosélytes, à promouvoir sa doctrine, à amener toujours plus de moutons sous sa houlette.

Aucune des quatre modalités relationnelles que je propose de distinguer n’est bonne ou mauvaise en soi : la complémentarité peut s’avérer très violente pour un des protagonistes, voire plusieurs, voire tous ; l’antagonisme peut s’avérer très confortable pour le dominé, voire invivable pour le dominant ; etc. Le problème, quand problème il y a, touche aux confusions de niveaux, génératrices de paradoxes. Explicitement, le gourou (le recruteur dans le cas du « radicalisme ») est un prédateur mais refuse d’être perçu comme tel. À l’entendre, la relation est égalitaire ; voire même c’est lui qui se soumet aux besoins des adeptes, se met à leur service, ce qui les met en dette…

Le grand livre des comptes

Cette question de dette est assez capitale. Les gourous en tout genre [21] ont l’art de considérer ce qu’ils reçoivent comme normal (c’est dû) et ce qu’ils donnent ou prétendent donner comme très précieux (on leur est éternellement redevable).

Une autre dérive schismogénétique est le glissement systématique de la complémentarité à l’antagonisme : tout désaccord avec le gourou est interprété comme une volonté de domination. Pire : tout désaccord est interprété comme une concurrence et toute concurrence est interprétée comme un antagonisme. La volonté de domination du gourou, par contre, est systématiquement déniée. Si quelqu’un essaie de la dénoncer, cette dénonciation, même effectuée preuves à l’appui, est elle aussi interprétée comme une volonté de domination.

Revenons au pouvoir du langage : les glissements dont il vient d’être question sont clairement des effets de langage et plus précisément ceux d’une manipulation faisant que les mots valent pour des actes, qu’une parole n’est plus destinée à cerner une vérité [22], ne vise plus à établir un savoir, mais à obtenir un résultat. Il existe, en théorie de la communication, une espèce de trépied conceptuel différenciant, un pas plus loin que le deuxième axiome : information, communication et relation. Je propose d’y ajouter la manipulation. Celle-ci n’est pas une mauvaise chose en soi, mais quoi qu’il en soit, elle ne vise pas à énoncer une vérité même subjective, elle s’emploie à convaincre…

Le « causalisme »

On pourrait citer l’inversion du général et du particulier, de l’absolu et du relatif, etc. Il y a aussi l’inversion des causes et des conséquences : elle pourrait sembler facile à repérer puisque les causes appartiennent au passé, les conséquences au présent et au futur, mais l’expérience montre que même de grands intellectuels s’y livrent en toute ingénuité. Les exemples sont nombreux, je m’attarderai sur un seul, à partir des quatre causes d’Aristote.

Selon ce philosophe, il existe quatre catégories de causes :

les causes matérielles, qui touchent à la matière comme l’indique leur nom, mais la matière au sens aristotélicien, c’est-dire la substance, et aussi la puissance. Par exemple, mon interlocutrice pourrait porter un enfant et lui donner naissance, parce que c’est une femme, alors que cela ne risque pas de m’arriver, puisque je suis un homme ; pour elle, c’est possible, cela existe en puissance, et cela fait, dès lors, partie de la puissance du féminin, alors que pour moi c’est impossible.

les causes formelles, qui participent à la logique formelle. L’idée étant que si vous supprimez la cause, vous supprimez la conséquence. C’est très sensible dans les histoires de boucs émissaires : si le groupe va mal, c’est à cause de Truc ou de Machin ; si on le renvoyait, tout irait mieux… C’est parfois vrai, c’est souvent une illusion. Quoi qu’il en soit, toutes les causes formelles ne sont pas aussi sujettes à caution. Par exemple, si vous tuez le virus de la grippe, vous en guérissez.

les causes motrices, qu’on qualifie parfois d’événements déclenchants, puisqu’elles déclenchent effectivement les conséquences jusque-là en suspens de causes qui sont, parfois, multiples. Pour revenir à l’exemple de la grippe, il peut s’agir d’un chaud et froid qui explique que l’organisme ait cédé aux attaques du virus. Dans le cas de la grossesse, il peut s’agir d’une relation sexuelle suite à laquelle un spermatozoïde a fécondé un ovule.

les causes finales, qui sont d’une certaine façon situées dans le futur, puisqu’elles déterminent ce pour quoi l’on agit, le but que l’on se donne. C’est sur ce genre de causalité que reposent les procès d’intention : « Vous agissez ainsi parce que vous essayez d’obtenir ceci ou cela ». Pas d’acte gratuit dans cette logique. Et ce qu’il faut bien comprendre en la matière, c’est que le plus souvent le vraisemblable l’emporte sur le vrai. Vos vraies raisons peuvent ne pas être vraisemblables.

Un exemple : le néolibéralisme constitue une espèce de toile de fond aux innombrables conséquences économiques, sociales, géopolitiques, voire culturelles, et représente donc, au niveau historique cette fois, une cause matérielle conséquente (c’est le cas de le dire : elle est lourde de conséquences). Se saisissant de ces conséquences, les sectes en général et le « radicalisme » en particulier soupçonnent un grand complot, et font même plus que le soupçonner, car rapidement les hypothèses deviennent des convictions et les convictions acquièrent un statut de Vérités avec un grand V : la cause matérielle est devenue une cause finale. Il faut leur concéder qu’il n’est pas difficile de démontrer que l’intention des multinationales est de pousser le consommateur à consommer. De là à dire que tous les consommateurs sont coupables des méfaits du néolibéralisme, il y a de la marge, mais les gourous en tout genre la franchissent d’un pas léger, même s’ils sont eux-mêmes de gros consommateurs. On glisse alors de la cause finale à la cause formelle, par exemple en posant des bombes parmi des foules de consommateurs : en supprimant la cause, on croit pouvoir supprimer la conséquence.

En guise de conclusion

J’aimerais, en guise de conclusion, utiliser le modèle d’Aristote pour résumer les causes de l’embrigadement sectaire ou « radicaliste ». Si on considère l’embrigadement comme un symptôme, il est inévitable qu’il noue plusieurs chaînes de causalité.

En ce qui concerne les causes matérielles, on a observé que dans une majorité de familles dans lesquelles un jeune se « radicalise », le père est très absent. Ce n’est pas systématique, mais quand même suffisamment récurrent pour qu’on juge cet indice significatif. Quoi qu’il en soit, dans les familles où c’est le cas, on peut supposer que l’absence de vrai tiers prédispose les jeunes à se laisser piéger par une pensée binaire.

En ce qui concerne les causes formelles, il faut plutôt évoquer le pouvoir du langage qui, comme j’ai essayé de le montrer, crée de telles causes artificiellement.

En ce qui concerne les causes motrices, il faut évoquer le hasard de la rencontre, mais pas seulement, car si la rencontre avec le recruteur a lieu, c’est que le jeune cherchait quelque chose qu’il croit pouvoir trouver dans le groupe. La cause motrice qui pèse, à mon sens, le plus lourd, est que l’adepte potentiel, sans avoir forcément de grands problèmes, se trouve au moment de la rencontre dans une phase de crise identitaire. Ce qui semble un peu une évidence dans le cas du « radicalisme », vu l’âge des adeptes qui sont en pleine adolescence, mais l’est moins dans celui des sectes. Néanmoins, il y a, dans une vie, d’autres phases de changement identitaire que l’adolescence. Par exemple les phases de deuil. Je connais ainsi une secte qui épluche les nécrologies pour aller proposer son aide aux personnes en deuil.

Je terminerai cet article par les causes finales de l’embrigadement : comme je viens de le répéter, l’adepte potentiel cherche quelque chose et croit l’avoir trouvé. Il est capital, en matière de désembrigadement, de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » et de revenir avec insistance sur l’intention de l’adepte. Il a été manipulé, certes, mais a également pris une part active dans le processus. Laquelle ? Et comment pourrait-il reprendre son intention, son effort, son engagement et les poursuivre sur une autre voie qui soit ne plus un piège ni une impasse, mais un devenir ? » 

Jean-Claude Maes, Le langage sectaire

Dans Cahiers de psychologie clinique 2017/2 (n° 49), pages 171 à 192

Arnaud Dumouch, La vie de Sainte Rita, Patronne des cas désespérés, YouTube, Chaîne catholique

9 minutes, 13 secondes

« elle prie pour qu’il s’adoucisse… et elle est patiente… elle prie pour vraiment qu’il change… pour Paolo évidemment le but, c’est d’avoir un fils… et même si c’est possible plusieurs fils afin que sa lignée puisse continuer…

9 minutes, 38 secondes

 » Jacques-Antoine et Paul Henry… et curieusement les sacrifices de Rita finissent par adoucir le caractère de son mari… il se rend compte du trésor qu’il a à la maison et qu’il a épousé… finalement il change, il finit par se montrer délicat, et ils vont vivre ensemble de vraies années de bonheur, leur mariage va durer dix-huit ans… et c’est pourquoi outre patronne des cas désespérés, Sainte Rita est aussi patronne des couples mal mariés… des couples qui ne font pas… on peut dire qu’elle est le modèle de l’intelligence d’une femme lorsqu’elle est confrontée à cela, à savoir faire naître le mari à son rôle d’époux et de père, de pas je dirais l’écraser par une domination, mais je dirais par cette intelligence féminine.. faire qu’il devienne un homme, et pas simplement un dominateur… malheureusement ce bonheur familial ne durera pas, en effet Paolo reste quelqu’un de coléreux à l’extérieur, avec cette fierté, et un jour il entrera en querelle alors qu’il est au café, avec quelqu’un… er ça se terminera par un assassinat, il se fera tuer comme ça, bêtement…. pour une parole mal dite, pour un regard soutenu, pour sa fierté de mâle… c’est évidemment une véritable catastrophe pour Rita… »

14 minutes, 29 secondes 

« la vraie raison c’était que dans le monastère il y avait des religieuses qui faisaient parties du clan qui avaient assassiné son mari… Ce qui veut dire qu’elle serait acceptée au couvent à condition que ces deux clans se réconcilient, et que la vendetta s’arrête dans la région… elle va passer de famille en famille, et incroyablement elle va réussir… les familles vont se réconcilier publiquement, et là on pourra dire qu’elle est là dans son premier acte de Patronne des cas désespérés… Quand on sait la violence qu’il y avait derrière et le nombre de morts qu’il y avait dans le passé »

« Wassim Nasr, sur France 24, décrit des situations ubuesques dans la Syrie post-Assad.

« Les drames individuels et familiaux

Un enfant ouvrier marche et saute sur une mine. Un homme interrogé raconte que son cousin était dans l’armée de Bachar, tandis que son frère a été arrêté lors des manifestations de 2012. Il apprend plus tard que son cousin est mort en 2013. Dans une même famille, l’un était dans l’armée du régime, l’autre manifestait contre le pouvoir.

Le contexte d’Alep

À Alep, où les Gardiens de la Révolution iraniens sont intervenus avec l’armée syrienne et les Russes pour reprendre le contrôle aux insurgés en 2016. Certains qui ont contrôlé la région sous le régime, après la reprise par les forces d’Assad, sont aujourd’hui effrayés. Ils se réfugient derrière la présence de certains qui rassurent au jour le jour par leur présence et qui assurent le calme activement — punissant les vendettas. Quelqu’un qui tire sur les anciens du régime est puni. Heureusement, des efforts sont menés contre les représailles envers les anciens du régime.

Un paysage de désolation

Tout cela se déroule au milieu des ruines, des débris de bâtiments, et des cadavres parfois encore présents dans les décombres. Chacun s’active pour assurer le mieux qu’il peut la sécurité des populations affolées.

L’effort de stabilisation par les clans

Certains expliquent l’importance de rassembler, de contenir les forces des clans pour stabiliser le pays. Après le meurtre d’un couple de Bédouins, une réunion est organisée où chacun appelle à la patience, à la retenue, à attendre ce que révélera l’enquête, à ne pas lâcher les nerfs — prévenir et anticiper les conséquences des actes et des paroles, refuser l’effervescence.

Les bureaux de réconciliation des clans

Des bureaux des clans œuvrent à prévenir les vendettas entre Alaouites et autres communautés. Des membres du bureau des chefs du projet de réconciliation se sont dispersés sur le territoire pour essayer de peser sur les conflits locaux — une sorte de fabrique des efforts de réconciliation.

Contenir ou canaliser les clans sunnites éviterait des mobilisations chaotiques. Ils essayent de retrouver les combattants qui défendaient les quartiers autrefois hostiles au nouveau pouvoir. Les combattants arabes qui travaillent avec les Kurdes — ils essayent de les ramener vers des positions modérées, vers le pouvoir central. »

« Au tournant des années 2000, on comptait autour de 30 conflits étatiques actifs par an. En 2024, l’Uppsala Conflict Data Program (UCDP) en recense 61 — un record depuis 1946 — dont 11 ont atteint le seuil de « guerre » (≥ 1 000 morts de bataille en un an). Autrement dit, la multiplication des foyers est nette, même si tous n’atteignent pas des intensités extrêmes. (uu.se) Cette hausse s’accompagne d’une létalité fluctuante selon les années et les méthodes de comptage. UCDP estime à ≈ 160 000 le nombre de morts liés à la violence organisée en 2024 (tous types confondus), tandis qu’ACLED — dont la couverture et la méthode diffèrent (événements géolocalisés) — évoque plus de 233 000 décès pour la même année. Ces chiffres ne sont pas « contradictoires », mais non strictement comparables : définitions et périmètres diffèrent. (EurekAlert!) Si l’on regarde le temps long, les séries UCDP/PRIO (visualisées par Our World in Data) montrent l’alternance de pics et reflux régionaux des morts de bataille depuis 1946 ; la période 2011–2024 se distingue par une densité élevée de conflits simultanés (Syrie, Yémen, Sahel, RD Congo, Ukraine, Myanmar, etc.). Ces graphiques sont utiles pour resituer l’ampleur relative d’une guerre par rapport aux autres. (Our World in Data) Ordres de grandeur (exemples marquants, XXIᵉ siècle) Syrie (2011– ) : estimations agrégées ≈ 580 000–650 000 morts (directs et indirects confondus, selon compilations publiques et bilans onusiens antérieurs). L’ONU a documenté au moins 306 887 civils tués (2011–2021), tout en soulignant le sous-comptage. (Wikipédia) Yémen (2014– ) : ~ 377 000 morts au total fin 2021, dont ≈ 60 % par effets indirects (faim, maladies, effondrement des services), selon un rapport UNDP. (files.acquia.undp.org) Éthiopie – guerre du Tigré (2020–2022) : le bilan exact est incertain ; des travaux académiques évoquent 162 000–378 000 morts (violences + famine/accès aux soins), d’autres sources médiatiques reprenant des estimations jusqu’à ~ 600 000 (à manier avec prudence). (Wikipédia) Sud-Soudan (2013– ) : ≈ 400 000 morts excédentaires estimés (violents et non violents), i.e. surmortalité liée au conflit. (LSHTM) Irak (2003– ) : la surmortalité 2003–2011 a été estimée à ~ 460 000 par une étude PLOS Medicine (fortes incertitudes inhérentes aux méthodes). Les fourchettes globales varient donc largement selon les périmètres retenus. (PLOS) Ukraine (2014– ; invasion totale 2022– ) : les pertes sont très élevées chaque année depuis 2022 ; côté ukrainien, une référence officielle rare mentionnait 31 000 militaires tués (févr. 2024), sans compter blessés et disparus, et des dizaines de milliers de civils tués. Les estimations indépendantes des pertes russes/ukrainiennes (tués + blessés) varient fortement. (AP News) Conflits « non conventionnels » : le Mexique illustre comment une guerre contre les cartels peut générer sur la durée plusieurs centaines de milliers d’homicides, sans agenda politique classique. Ces dynamiques apparaissent mieux via les séries événementielles (ACLED/UCDP-GED) que via les seules catégories « étatiques ». (ACLED) Pourquoi ces guerres durent et se propagent Les conflits cités ne se ressemblent pas, mais on retrouve des mécanismes récurrents : Institutions fragiles (arbitrage judiciaire, police, gouvernance) qui ne découragent pas l’usage de la violence ; Griefs identitaires/territoriaux non résolus (minorités, frontières héritées, enclaves), qui rallument périodiquement l’hostilité ; Rentes de guerre (minerais, drogue, contrebande) qui incitent certains acteurs à prolonger les combats ; Rivalités et appuis extérieurs transformant des crises locales en conflits par procuration ; Stress climatiques et chocs de prix qui aggravent des tensions préexistantes (déplacements, compétition foncière/eau) ; Technologies de diffusion (drones, réseaux sociaux, mercenariat) abaissant le coût d’entrée dans la violence et accélérant l’escalade. Ces tendances sont aussi observées dans des rapports de suivi agrégés comme le Global Peace Index (attention : ce n’est pas un compteur de morts, mais un indicateur composite utile pour situer les trajectoires de risque). (Vision of Humanity) Sur la mesure et la décence Additionner mécaniquement des bilans hétérogènes (directs vs indirects, périodes différentes, zones qui se chevauchent) ne produit pas un « total mondial exact ». Les morts indirectes dépassent souvent les morts au combat, surtout en contextes de sièges, famines et effondrement sanitaire (ex. Yémen). Pour cette raison, les praticiens recommandent de lire les trajectoires (montée/plateau/reflux), l’exposition civile, et la capacité institutionnelle locale, plutôt que de chercher un seul chiffre agrégé. Les tableaux UCDP et les graphiques Our World in Data aident à garder ce regard proportionné. (files.acquia.undp.org) Enfin, parler de ces nombres demande retenue : ils désignent des personnes et des familles. On peut s’informer précisément — et l’on doit — sans fétichiser l’horreur. L’ambition utile n’est pas la “grande parole” : c’est le travail patient qui prévient (institutions qui tiennent), protège (civils, hôpitaux, écoles) et ouvre des sorties (accords tenables, incitations économiques alignées sur la paix). À cette échelle, on diminue vraiment, année après année, le nombre de morts et de vies brisées. Pour aller plus loin (accès direct aux jeux de données & docs) UCDP – Communiqué 2025 (61 conflits étatiques en 2024, 11 « guerres ») : (uu.se) UCDP – Tableaux, cartes et graphiques officiels (MAJ annuelle) : (ucdp.uu.se) UCDP – Centre de téléchargement & codebooks (GED, country-year, etc.) : (ucdp.uu.se) Our World in Data – Séries longues (morts en conflits étatiques / par région) : (Our World in Data) ACLED – Conflict Index & bilans 2024 : (ACLED) Études de cas (exemples) : Yémen (377 000 morts totaux fin 2021, ~60 % indirects), UNDP : (files.acquia.undp.org) Syrie (≈ 580 000–650 000 selon compilations publiques ; documentation ONU) : (Wikipédia) Tigré (bilan incertain ; 162 000–378 000 selon travaux académiques, estimations jusqu’à ~600 000 relayées médiatiquement) : (Wikipédia) Sud-Soudan (~400 000 morts excédentaires) : (LSHTM) Irak (surmortalité 2003–2011, PLOS Medicine) : (PLOS) Ukraine (repères officiels/indépendants, 2022– ) : (AP News). » »

« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt…. d’un regard, des points, une topographie, un schéma, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée!… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les doigts, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous!… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »

« La première pensée de Louis XVIII, roi lettré, et qui avait gardé le souvenir des vieilles choses, fut de rendre à l’enseignement son caractère antique. Il annonça que l’impôt des études serait aboli , et il affecta un million sur sa cassette pour le suppléer. C’était une pensée digne des vieux ages. »  
« Il suffit de saisir la pensée générale du fondateur, à savoir une pensée de restriction et de compression sur l’esprit humain. Or , l’Université , instrument de cette pensée, dut en faire bientôt sa pensée propre. L’Université se sentit instituée pour contenir l’intelligence , et elle remplit son office. De là un système d’études sec, technique, sans poésie, sans élan, sans inspiration. De là une triste uniformité d’ensei gnement ; de là une monotonie désespérante de talents factices. L’Université impériale a produit beaucoup d’hommes doctes , discrets , élégants ; point de poëtes, point d’écrivains, point d’orateurs. «

Dictionnaire des erreurs sociales, ou Recueil de tous les systèmes, qui ont …
De Achille de Jouffroy

 » Et quand bien même ce qu’il dit ou fait serait en quelques sortes bon et unique, il sait bien et sans aucun doute possible que la nature l’a en quelques sortes favorisé de se trouver, d’être ou de rester en mesure de dire ou de faire des choses justes, et il garde en lui une franche reconnaissance, une amitié sincère et indéfectible, pour ceux et celles qui l’ont aidé à forger sa volonté et son courage et à aiguiller ses pas afin de le mettre lui-même sur ces voies, et en sûreté, qu’il lui reste désormais à arpenter à son tour dans sa vie de tous les jours et qui le préserveront de chuter ou de fauter par inadvertance ou par oubli des nécessités et contraintes du monde réel et de sa violence quasiment irréfrenable, ce qui l’amènera et le contraindra à acquérir et à développer une vigilance de tous les instants qui se matérialisera par son attention scrupuleuse à ne rien dire, ne rien faire qui puisse laisser les autres deviner ce qu’il pense véritablement au fond de ceux qui l’entourent et dont ils se méfie intérieurement profondément quand pour un mot, une parole, une pensée, ils sont capables des pires atrocités le concernant et même à posteriori. »

« Notre cadre républicain nous permet, nous offre ces ressources et il n’appartient qu’à toi, qu’à nous de nous en saisir et où de nous en rendre compte. Personnellement je sens, je perçois quand même ma chance d’être et de vivre dans cette époque et avec de tels moyens de communiquer, d’échanger nos points de vue et façons de voir, si librement, si facilement, avec ces mines, ces trésors de savoirs et de sagesse, qui nous entourent sur le net, ces sommes de réflexions diverses et sur tous les sujets, de nos illustres contemporains et autres célèbres disparus, tout cela, à portée de click, et même mieux, dans l’esprit et le don de soi de certaines des personnes qui nous entourent, nous éclairent et nous guident, notamment celles et ceux qui ont fait ce pays et nous ont donné la chance, le privilège de pouvoir nous instruire et de vivre en liberté. Espérons que l’on puisse se montrer à la hauteur de ce qu’ils nous ont légué. Il y a comme une disproportion entre ce que l’on nous a offert et ce que pour l’instant, notre, nos générations ont su rendre, comme hommage, comme respect, reconnaissance et dévotion envers celles et ceux qui nous ont construit, nous même, notre personnalité et le monde qui nous entoure, à la sueur de leurs fronts et dans la chaleur de leur amour fraternel pour nous autres jeunes si souvent incrédules et ingrats vis à vis de celles et ceux qui nous ont forgé, aimé et protégé du temps, de l’époque où nous étions encore profanes, dans l’erreur, la confusion et le mal. » »

« La troisième partie du livre traite de la formation du caractère.

« L’essence même du caractère, dit l’auteur, c’est de se transformer. A cette formule tout vrai caractère est immuable, nous opposons sans hésiter celle-ci: tout caractère est non seulement modifiable, mais en voie perpétuelle d’évolution. Le changement est la loi du monde mental, comme il est celle du monde physique: nous sommes tous, physiologiquement et moralement, des êtres à métamorphoses. Il est peu de vérités dont l’importance théorique et pratique soit, à notre avis, plus considérable. » Et M. Malapert étudie d’abord l’évolution pour ainsi dire naturelle du caractère, celle qui est amenée par des causes physiques ou organiques, psychologiques ou sociales. Il indique la transformation qu’amène avec l’âge le développement de l’organisme et de l’esprit, et parle ensuite des crises plus ou moins accidentelles qui le troublent, l’accélèrent, le retardent ou le dévient. Enfin le dernier chapitre est consacré à la question de la création du caractère par la volonté. Sans se prononcer sur le libre arbitre, M. Malapert admet que l’homme peut influer, par la volonté, sur tous les éléments de sa personnalité morale, et même sur son organisme. « C’est ainsi, enfin, dit l’auteur, que se réalise la véritable unité, sans laquelle on n’est pas un caractère. Être quelqu’un, c’est être un, pourrait-on dire en modifiant légèrement le mot de Leibniz. L’unité dans l’esprit c’est la logique, l’accord de l’esprit avec lui-même; l’unité dans la conduite, c’est l’accord du vouloir avec lui-même, c’est, disaient les stoïciens, la vertu. Cette unité-là, elle est non pas extérieure et subie, mais intérieure et créée. CE N’EST PAS CELLE QUI RÉSULTE DE LA PRÉDOMINANCE D’UN INSTINCT OU D’UNE PASSION : C’EST CELLE QUI VIENT DE LA CONSTANCE AVEC LAQUELLE ON ACCEPTE D’INVARIABLES PRINCIPES. LES CARACTÈRES LES PLUS SOLIDES, LES CARACTÈRES SUR LESQUELS ON PEUT COMPTER, CE SONT CEUX QUI SE SONT FAITS EUX-MÊMES À COUP DE VOLONTÉ, C’EST LÀ CE QUE J’APPELLE LIBERTÉ CELLE-CI N’EST DONC PAS IMPRÉVISIBILITÉ, BIEN AU CONTRAIRE. L’IMPRÉVISIBILITÉ C’EST L’ESCLAVAGE . » Toute cette dernière partie est généralement judicieuse et, comme le reste du livre, abondante en réflexions justes et intéressantes. Ce n’est pas à dire qu’elle ne prête à de nombreuses discussions, et elle semble un peu écourtée. Les rapports de ce qu’il y a de permanent ou de stable dans le caractère avec ce qui se transforme, les rapports aussi de la volonté avec l’activité spontanée ne sont peut-être pas assez élucidés, ni même toujours examinés assez minutieusement. Mais on ne peut guère espérer qu’on arrivera de sitôt à des vues complètes et satisfaisantes sur de tels sujets. »

Théodule Ribot, Revue philosophique de la France et de l’étranger

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »

« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »

«Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile: mais ensuite une noire tempête* déroba le ciel à nos yeux, et nous fûmes enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, nous aperçûmes d’autres vaisseaux exposés au même péril, et nous reconnûmes bientôt que c’étaient les vaisseaux d’Énée; ils n’étaient pas moins à craindre pour nous que les rochers. Alors, je compris, mais trop tard, ce que l’ardeur d’une jeunesse imprudente m’avait empêché de considérer attentivement. Mentor parut dans ce danger, non-seulement ferme et intrépide, mais encore plus gai qu’à l’ordinaire; c’était lui qui m’encourageait; je sentais qu’il m’inspirait une force invincible. Il donnait tranquillement tous les ordres, pendant que le pilote était troublé. Je lui disais: Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivra vos conseils! Ne suis-je pas malheureux d’avoir voulu me croire moi-même, dans un âge où l’on n’a ni prévoyance de l’avenir, ni expérience du passé, ni modération pour ménager le présent! Oh! si jamais nous échappons de cette tempête, je me défierai de moi-même comme de mon plus dangereux ennemi: c’est vous Mentor, que je croirai toujours.. Mentor, en souriant, me répondait: Je n’ai gardé de vous reprocher la faute que vous avez faite; il suffit que vous la sentiez et qu’elle vous serve à être une autre fois plus modéré dans vos désirs. Mais quand le péril sera passé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre; mais, quand on y est, il ne reste plus qu’à le mépriser. Soyez donc le digne fils d’Ulysse; montrez un cœur plus grand que tous les maux qui vous menacent. »

Fénelon, Les aventures de Télémaque

‘fool me once, shame on you. Fool me twice, shame on me.’

« Henri Frenay, fondateur du réseau de Résistance française Combat, a développé ce qu’on pourrait appeler l’« approche dans l’ombre ». Il engagerait une recrue potentielle dans une conversation politique apparemment désinvolte, demandant d’abord s’ils croyaient que la Grande-Bretagne éviterait la défaite, puis si une victoire allemande valait la peine d’être arrêtée. Ce n’est que sur la base des réponses à ces questions apparemment innocentes qu’il délivrait la phrase décisive : « Des hommes se rassemblent déjà dans l’ombre. Vous joindrez-vous à eux ? » La cible avait révélé ses sympathies de manière incrémentale avant que l’organisation ne soit jamais nommée. Si les réponses étaient mauvaises, Frenay n’avait rien exposé.

L’organisation bolchevique clandestine utilisait les cercles d’étude comme rampes d’accès organisationnelles. Lénine a décrit dans Que faire ? comment « un cercle d’étudiants établit des contacts avec les travailleurs et se met au travail… Le cercle élargit progressivement sa propagande et son agitation ». Le cercle d’étude était explicitement une passerelle — les gens étaient attirés par des intérêts intellectuels partagés avant de rencontrer le noyau conspiratoire. La distribution du journal illégal Iskra servait de test de loyauté de bas niveau : ceux qui se révélaient distributeurs fiables, qui maintenaient la sécurité ce faisant, étaient attirés plus profondément.

Le recrutement de l’IRA fonctionnait à travers ce qui équivalait à une audition comportementale de plusieurs années. Les jeunes étaient attirés dans Na Fianna Éireann — les scouts républicains — effectuant des tâches à faible risque comme porter des messages ou servir de guetteurs sur le chemin de l’école. « Ils étaient des recrues potentielles pour l’IRA adulte », note un récit ; « ils faisaient du travail de reconnaissance, de douze à seize ans ». La performance sur ces tâches mineures déterminait si, des années plus tard, une approche formelle serait faite. L’observation communautaire était continue : les commandants observaient les recrues potentielles aux matchs de la GAA, aux commémorations républicaines et dans les pubs — notant qui était discret, qui parlait trop, qui se montrait de façon cohérente.

Peut-être le dépistage de recrutement le plus extraordinaire documenté provient de Jacques Lusseyran, un jeune homme aveugle de dix-sept ans qui dirigeait les Volontaires de la Liberté dans Paris occupé. Les nouvelles recrues étaient conduites à travers un labyrinthe de boîtes dans un entrepôt non éclairé pour rencontrer leur intervieweur dans l’obscurité complète. Lusseyran « pouvait détecter la fausseté de caractère ou la peur de l’exposition de ceux qui trahiraient la Résistance en écoutant les nuances de leurs voix ». Son groupe est passé à 600 membres. Sa seule erreur catastrophique a été d’admettre un homme nommé Elio contre son instinct — validant la méthode dans sa seule exception.

Les Carbonari italiens ont formalisé le recrutement à travers des liens institutionnels existants. Ils se sont infiltrés dans l’armée napolitaine si profondément que « plusieurs régiments étaient composés entièrement de personnes affiliées à la société ». Le général Pepe, l’officier dépêché pour supprimer la rébellion de 1820, était lui-même un Carbonaro. Les francs-maçons pouvaient entrer dans les Carbonari comme maîtres immédiatement, contournant l’apprentissage standard de six mois — un raccourci de chaîne de confiance où l’adhésion à une société secrète vérifiée servait de pré-sélection pour une autre.

Dans tous les cas, le recrutement le plus efficace reposait sur des relations préexistantes : liens de cohorte militaire pour les Officiers Libres et les Carbonari, réseaux familiaux et paroissiaux pour l’IRA, liens de parenté pour l’ANC, liens éducatifs pour les groupes de résistance étudiants. Le recrutement à froid d’étrangers était universellement l’approche la plus dangereuse. »

Comment les organisations testent la loyauté sans que le test soit visible

« Le test de loyauté implicite est parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée le sait rarement. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation désinvolte ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.

L’apprentissage de six mois des Carbonari était la version formalisée la plus ancienne : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant six mois, « reproduisant les règles de la guilde des charbonniers du passé », durant lesquels leur fiabilité, discrétion et engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de vérification prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées qui « imitaient la Passion du Christ » — que les apprentis avançaient au degré de maître, où les secrets opérationnels et l’exigence d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » étaient communiqués.

Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de vérification calibrée. D’abord, ils passaient des matériaux en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses que nous leur donnions et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts aux « bombes à seau » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.

La compartimentation de l’information elle-même fonctionne comme mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes informations et qu’une information fuite, la source de la fuite peut être identifiée en traçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance française Combat était « divisé en une série de cellules qui ignoraient l’existence les unes des autres » — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation unique et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.

L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un grand corps d’informations a été rassemblé dans le passé par les forces ennemies et leurs indicateurs de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les bavardages induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL face à toute organisation ». Les commandants observaient les habitudes de consommation d’alcool, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas à travers des tests formels mais par surveillance passive continue. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Les interrogatoires sont fréquemment simulés en formation pour accroître la conscience des volontaires de ce qui les confronte ». Ceux qui craquaient sous pression d’entraînement étaient identifiés avant qu’ils ne puissent compromettre l’organisation. » »

« Pierre Lévy a été ambassadeur de France à Moscou entre 2020 et 2024, au moment de la pandémie de coronavirus et de l’invasion russe de l’Ukraine. »

Dans son livre Au cœur de la Russie en guerre, il décrit une Russie qui se referme progressivement et où la surveillance est omniprésente, en particulier pour les diplomates.

Dans un pays où la France a été déclarée « pays inamical », le diplomate a dû s’adapter pour continuer, avec ses équipes, à travailler et à conserver un lien franco-russe plus fragile que jamais.

« Entre 2020 et 2024, Pierre Lévy a été ambassadeur en Russie. Durant ces années, le diplomate aguerri a affronté la pandémie de Covid-19, mais aussi l’invasion de l’Ukraine. Dans Au cœur de la Russie en guerre (Ed. Tallandier), l’ancien ambassadeur dévoile son travail et celui de ses collaborateurs « valeureux », dans un pays qui s’isole de plus en plus.

Jeudi, Vladimir Poutine a appelé son homologue américain Donald Trump pour le convaincre de ne pas céder de missiles Tomahawk à l’Ukraine. Alors que les dirigeants doivent se rencontrer « dans les deux prochaines semaines », Pierre Lévy a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes.

À la lumière de l’actualité, le président russe est-il toujours dans la même logique selon vous ?

« La ligne russe ne dévie pas ces derniers mois, Vladimir Poutine maintient le cap. Le 8 octobre, un vice-ministre des Affaires étrangères Ryabkov a estimé que la dynamique d’Anchorage en Alaska [où Donald Trump et le président russe s’étaient rencontrés] était largement épuisée. Il faut rester extrêmement attentif au développement des discussions, mais je ne cache pas mon scepticisme. Le président américain nous a habitués à beaucoup de déclarations et à de nombreux coups de théâtre. Ce qui est important, ce sont les actes.

Vous êtes arrivé en poste seulement deux mois avant le début de la pandémie de coronavirus. En quoi le Covid-19 a-t-il joué sur le déroulement des évènements selon vous ?

Le Covid a sans doute renforcé chez Vladimir Poutine le sentiment d’enfermement, de coupure de la réalité, mais aussi de fragilité de la vie. Il existe encore en Russie des précautions que l’on ne prend plus chez nous. Ainsi, en mai 2024, je me suis rendu à l’investiture du président russe et les milliers de participants ont été testés au coronavirus. Les mesures de sécurité sanitaires restent drastiques autour de lui.

Justement, en septembre, Vladimir Poutine a discuté d’immortalité avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un et le président chinois Xi Jinping. Pensez-vous que le dirigeant russe aspire à l’immortalité ?

Sur le plan historique, c’est sans doute l’un de ses objectifs. Vladimir Poutine aspire à rester dans l’histoire. En 2020, lorsque la Constitution a été modifiée afin de lui permettre de faire encore deux mandats jusqu’en 2036, je pense qu’il s’est dit : « Je veux que mon nom soit celui de l’homme qui a restauré une Russie forte, respectée, crainte. »

Sur le plan physique, il y a eu beaucoup de recherche sur le transhumanisme en Russie, c’est un désir assez ancien dans la psyché russe ou soviétique que de viser à améliorer l’espèce humaine. La maison Igoumnov où je résidais à Moscou abritait d’ailleurs à une époque l’Institut du cerveau où de nombreux cerveaux ont été analysés [notamment celui de Lénine]. Il ne faut pas trop y penser quotidiennement !

Le 24 février 2022, un gendarme vient vous secouer dans votre lit pour vous informer du début de l’invasion russe en Ukraine. Que s’est-il passé dans les heures qui ont suivi ?

Une fois le moment de sidération passé – passager car nous nous attendions à une action militaire, nous avons tout de suite été pris dans l’action. Nous rendions compte à Paris, en temps réel, des évolutions. Nous avons notamment analysé le discours matinal et très agressif de Vladimir Poutine annonçant « l’opération militaire spéciale ».

La concertation entre les Européens et les alliées de l’Otan s’est très vite organisée sur place. Nous étions en liaison constante avec le Quai d’Orsay ainsi que l’ambassade de France à Kiev. Lorsque nos collègues ont quitté la capitale ukrainienne pour Lviv, tout début mars 2022, nous avons fourni les coordonnées GPS aux ministères russes des Affaires étrangères et de la Défense afin de prévenir toute frappe. Enfin, nous avons évidemment passé de nombreux messages à la communauté française en Russie pour la tenir au courant de la situation.

Comment s’est manifestée la guerre au quotidien pour vous ?

Quand vous vivez dans une grande ville russe comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, vous sentez à peine la guerre. Le pouvoir cherche à préserver les apparences de la normalité, même s’il y a des affiches de propagande et de recrutement et des perturbations aériennes liées aux drones ukrainiens.

Ce qui a beaucoup changé, c’est que la France a été déclarée « pays inamical ». Ce n’est pas une catégorie juridique, mais nous avons été confrontés à un certain nombre de restrictions, un dialogue de plus en plus difficile et en mai 2022, de nombreux membres de l’ambassade ont été déclarés persona non grata et expulsés, en réponse à nos mesures visant des diplomates russes qui avaient une autre activité pas vraiment diplomatique. C’était un moment déchirant pour moi de me séparer ainsi de mes collaborateurs.

Étiez-vous surveillés de près ?

Bien sûr, il faut faire attention en permanence, même si je ne me suis jamais senti menacé physiquement. Un incident très révélateur du climat dans lequel on était, c’est celui qui a eu lieu autour des travaux d’étanchéité et de réfection du toit de l’ambassade. De gros sacs de gravats étaient entreposés là en attendant d’être redescendus mais des réseaux sociaux russes ont publié des photographies, accusant l’ambassade de se fortifier ou d’installer des défenses antiaériennes. Lorsque certains collaborateurs partaient en mission en province, des publications les accusaient d’être en mission secrète.

Vous expliquez qu’au fil du temps, votre personne devient « radioactive » ?

Lorsqu’un visiteur venait à l’ambassade, un policier en faction prenait son identité. Certaines personnes ont décidé de ne plus venir et, vous savez, en Russie, les gens ne parlent pas, ils se protègent. Comme à l’époque soviétique, on parle dans la cuisine. J’ai été marqué de voir que les chauffeurs de taxi, qui sont généralement un bon indicateur de l’ambiance, ne parlaient plus. J’ai aussi eu la sensation que les blagues se faisaient plus rares, un signal inquiétant.

Comment est-ce que vous décririez la Russie que vous avez laissée derrière vous ?

Comme une Russie qui se referme. Elle a, à beaucoup d’égards, coupé les ponts avec l’Europe. Quand je suis partie en Russie, j’ai pris un vol classique de quatre heures, mais à mon retour, le voyage a duré une douzaine d’heures en passant par Istanbul. C’est assez révélateur. L’économie est en surchauffe, avec de gros problèmes structurels, et des questions lourdes, comme celles des relations avec la Chine et du retour des combattants dans la vie civile, pèseront sur son avenir. Je pense que la Russie sortira très affaiblie de cette épreuve de la guerre. »

Pierre Lévy, Diane Regny, Guerre en Ukraine : « Même les taxis ne parlent plus »… L’ex-ambassadeur de France raconte la Russie de l’intérieur,Vingt minutes, le 19/10/2025

Diagnostic froid : France, Russie, Afrique — les chiffres contre les récits

« La comparaison chiffrée entre les modèles d’influence français et russe en Afrique révèle une asymétrie massive que les récits géopolitiques dominants occultent. La France investit annuellement 500 fois plus en aide au développement en Afrique que la Russie (~15 milliards de dollars d’APD totale contre ~30 millions pour Moscou), tandis que les pays sahéliens ayant basculé vers l’orbite russe enregistrent une explosion des violences — jusqu’à +420 % d’incidents terroristes au Mali — et figurent tous dans les dix derniers rangs mondiaux de l’Indice de Développement Humain. Parallèlement, aucun réfugié africain ne fuit vers la Russie : sur 4 millions de déplacés au Sahel central, le nombre de ceux ayant choisi Moscou est statistiquement nul. Ce diagnostic, étayé par des données SIPRI, ACLED, PNUD, Eurostat, UNHCR et les principaux think tanks, éclaire cinq dimensions croisées d’un débat que la passion rend souvent illisible.


AXE 1 — L’amnésie sélective : quand les chiffres contredisent le récit anti-français

Un ratio de 500 pour 1 en aide au développement

L’Agence Française de Développement (AFD) a engagé 6 milliards d’euros pour l’Afrique en 2024, soit 8 % de plus qu’en 2023. Le stock d’investissements directs français sur le continent atteint environ 60 milliards de dollars (CNUCED). La France est le 5ᵉ donateur bilatéral mondial avec 15,4 milliards de dollars d’APD en 2024 (OCDE-CAD), dont une part substantielle dirigée vers l’Afrique subsaharienne. Sa contribution au Fonds mondial s’élève à 1,296 milliard d’euros pour la période 2023-2025 (+20 % par rapport au cycle précédent). Le réseau éducatif français en Afrique — environ 500 lycées, 126 000 à 130 000 étudiants africains accueillis en France (plus de 52 % des étudiants étrangers dans les universités françaises) — constitue un investissement immatériel sans équivalent.

En face, la Russie consacre environ 30 millions de dollars par an d’APD à l’Afrique (AidData/OCDE). Son commerce bilatéral plafonne à 18 milliards de dollars (2022), loin de la cible de 40 milliards fixée au sommet de Sotchi en 2019, et à des années-lumière des 254 milliards de la Chine. Son investissement direct représente moins de 1 % du total des IDE africains. Lors du sommet de Saint-Pétersbourg (2023), Moscou a promis 1,2 milliard de roubles (~13 millions de dollars) pour la santé — soit cent fois moins que la seule contribution française au Fonds mondial. Le nombre de chefs d’État présents est tombé de 45 (Sotchi 2019) à 17 (Saint-Pétersbourg 2023), signal d’une désillusion naissante.

Ce que la Russie vend réellement, ce sont des armes (21 % des importations militaires africaines en 2020-2024 selon le SIPRI, premier fournisseur du continent) et des services mercenaires. Le groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps depuis la mort de Prigojine (août 2023), extrait des ressources minières estimées à 2,5 milliards de dollars en or africain depuis février 2022 (The Sentry). En Centrafrique, la mine d’or de Ndassima génère un revenu estimé à 290 millions de dollars par an (Bloomberg). Le Mali verse environ 10,8 millions de dollars par mois en espèces à ces mercenaires. Le modèle russe n’est pas un modèle de développement : c’est un modèle d’extraction armée.

La sécurité s’effondre partout où Wagner s’installe

Les données ACLED et de l’Africa Center for Strategic Studies sont sans appel. Au Mali, les incidents terroristes sont passés de 787 (2012-2019, sous gouvernements civils) à plus de 4 100 (2020-2024), soit une multiplication par cinq. Les forces maliennes et Wagner ont tué 1 021 civils entre janvier et octobre 2024 (HRW). Fin 2025, le JNIM encercle Bamako et impose un blocus de carburant. Au Burkina Faso, classé pays le plus affecté par le terrorisme au monde en 2023 (Global Terrorism Index), 7 522 personnes ont péri dans des violences en 2024. Le nombre de déplacés internes a franchi les 2 millions, 5 330 écoles sont fermées (20 % du parc éducatif), et 424 centres de santé ont été abandonnés. Les IDE se sont effondrés de 670 millions à 83 millions de dollars entre 2022 et 2024. Au Niger, les décès liés au terrorisme ont quadruplé depuis le coup d’État de juillet 2023, avec 930 morts en 2024, dont l’attaque la plus meurtrière au monde cette année-là (237 soldats tués à Tahoua). En Centrafrique, malgré la présence de plus de 2 000 mercenaires depuis 2018, 1,4 million de personnes demeurent déplacées (près d’un tiers de la population), et l’opposition politique est systématiquement muselée.

La moyenne annuelle de décès liés aux violences au Sahel sur les trois dernières années atteint ~10 500, soit le double de la période 2020-2023 et sept fois plus qu’en 2019 (Africa Center). Comme le résume l’ECFR (2025) : « Partout où la Russie a envoyé des troupes, la situation sécuritaire est dramatiquement pire que lorsque les forces internationales étaient présentes. »

Le « remords de l’acheteur » commence à poindre

Plusieurs signaux convergent. Le Wall Street Journal rapportait en septembre 2025 un « buyer’s remorse » parmi les États sahéliens. Des responsables américains ont entendu « de multiples pays africains » exprimer leurs regrets d’avoir accordé l’accès à Wagner (Foreign Policy, septembre 2023). Le Carnegie Endowment notait en février 2026 que « les citoyens pourraient bien se demander combien de souveraineté ils ont reconquise sous l’influence russe ». L’Africa Center for Strategic Studies observe que « les dirigeants africains qui ont embrassé la « diplomatie mercenaire » russe ont effectivement cédé une part de la souveraineté africaine à la Russie, de la même manière que cela s’est produit en Syrie ». L’Institut Montaigne qualifie l’assistance russe de « mirage » et documente les « crochets profonds » que Moscou a plantés dans le régime Touadéra en Centrafrique. Au Mali même, plus de 80 partis politiques ont appelé conjointement à des élections et à la fin du régime militaire en avril 2024 — avant d’être réduits au silence par la junte.

L’argument central — qu’on ne peut invoquer la dignité africaine pour devenir le marchepied d’un régime qui a détruit Grozny, Alep et Bakhmout — n’a pas été trouvé sous cette formulation exacte dans les sources publiées, mais son esprit traverse de nombreuses analyses. Le RAND Corporation (2024) note explicitement que les juntes « exploitent les sentiments anti-français pour masquer le fait qu’elles se contentent de troquer une puissance coloniale contre une autre ». Un analyste de Diploweb observe le paradoxe : « La Russie se pense encore comme un empire et a relancé en 2022 une guerre coloniale et impérialiste en Ukraine. » L’intellectuelle camerounaise Osvalde Lewat formule cette contradiction frontalement dans Jeune Afrique : « Il est manifeste que la Russie — comme la Chine et tant d’autres — est attirée par nos ressources. Nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. »


AXE 2 — La boucle de rétroaction : discours anti-français et poussée du RN

Un mécanisme réel mais sans modèle académique formalisé

Le terme « fatigue civilisationnelle » n’existe pas comme concept académique établi dans la littérature de science politique française. Il relève davantage de l’essayisme conservateur (Causeur, Atlantico, Front Populaire). Toutefois, les éléments constitutifs du mécanisme décrit sont solidement documentés. Luc Rouban (CEVIPOF/CNRS), auteur de Les ressorts cachés du vote RN, montre que ce vote n’est plus déterminé par la position de classe objective mais par la perception subjective du déclin social : « Si la question de l’immigration joue un rôle si important, c’est parce qu’elle s’inscrit dans le rejet d’une mondialisation non maîtrisée (…) Cela vient aussi révéler l’échec de l’intégration républicaine. » Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (janvier 2026) place l’immigration au premier rang des préoccupations à 61 %, devant les inégalités (53 %). Selon l’IFOP, 42 % des Français ont voté au moins une fois pour le RN en 2023, contre 30 % en 2017.

Jérôme Fourquet (IFOP), dans L’Archipel français, documente un « vote préventif » : les scores RN les plus élevés ne se situent pas dans les zones à forte population immigrée (Seine-Saint-Denis vote massivement à gauche) mais dans les couronnes périurbaines adjacentes, là où les électeurs craignent d’être « rattrapés par la banlieue ». Félicien Faury (Des électeurs ordinaires, Seuil) identifie quatre opérations de racialisation au cœur du vote RN : fixation, essentialisation, altérisation, hiérarchisation. Ce paradoxe géographique complique toute modélisation linéaire du mécanisme de rétroaction.

Un fait crucial nuance le récit : les travaux de Vincent Tiberj montrent une progression continue de la tolérance envers l’immigration dans la société française sur le temps long. Le glissement à droite opère par l’offre politique et médiatique, non par un changement structurel des opinions. Mais le cadrage médiatique des débats sur l’immigration a « des effets mesurables à très court terme » d’inversion de cette dynamique.

Les intellectuels binationaux qui dénoncent la spirale

Plusieurs penseurs issus de l’immigration ont explicitement articulé l’idée que le discours victimaire radical agit comme agent électoral involontaire de l’extrême droite, même si aucun n’utilise le terme « suicide par la parole » :

  • Kamel Daoud (prix Goncourt 2024) critique « l’immigré décolonisé, figé dans une posture victimaire et revendicative » et dénonce l’Algérie qui « ne peut pas exercer une sorte de droit de cuissage mémoriel sur la France ». Il qualifie l’immigration de « nucléaire des pauvres pour menacer l’Occident ». Sa position est toutefois vivement contestée : 19 universitaires l’ont accusé dans Libération de « recycler les clichés orientalistes les plus usés ».
  • Gaston Kelman (Je suis noir et je n’aime pas le manioc, 2003, 100 000 exemplaires) « fustige les dangers d’une victimisation outrancière de la communauté noire ». Il a forgé le concept de « racisme angélique » — le racisme patronisant qui traite les Noirs comme des handicapés nécessitant un traitement spécial. Il se définit comme « Bourguignon » avant tout, rejetant l’assignation identitaire.
  • Sami Biasoni (docteur en philosophie, ENS Paris) documente dans Français malgré eux (2020) la généalogie du discours décolonial/indigéniste en France et identifie une « violence victimaire » qui fonctionne par inversion du stigmate. Sa co-autrice Anne-Sophie Nogaret a observé sur le terrain que « les enfants d’immigrés afro-maghrébins ont assimilé l’ethnodifférentialisme indigéniste » et « considèrent les Français comme une race dont ils seraient exclus ».
  • Abnousse Shalmani (franco-iranienne, présidente du jury du Prix de la Laïcité) déclare : « Au nom d’une tolérance dangereuse, nous avons collectivement laissé prospérer une intolérance qui tue. » Elle défend la laïcité comme rempart simultané contre l’islamisme et l’extrême droite.
  • Boualem Sansal (emprisonné en Algérie de novembre 2024 à novembre 2025) avertit depuis les années 1990 : « Combattez l’islamisme avec nous, il se retournera contre vous. » Il reconnaît que les « réflexes identitaires » sont des « réactions naturelles dans des contextes de peur et de menaces sourdes ».
  • Pierre-André Taguieff a conceptualisé le « chantage des bien-pensants » : la suppression du débat légitime sur l’immigration par l’accusation de racisme, qui alimente précisément le ressentiment qu’il prétend combattre.

La Fondation Jean Jaurès (perspective de gauche) a elle-même publié une analyse montrant que « chaque tentative de la gauche de renouer avec ses positions historiques sur la régulation de l’immigration est systématiquement assimilée par les membres de son propre camp à un discours raciste et d’extrême droite ».


AXE 3 — Personne ne fuit vers la Russie : l’asymétrie migratoire comme preuve silencieuse

4 millions de déplacés, zéro vers Moscou

Les données UNHCR, Eurostat et OFPRA établissent un fait massif. Au Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), 4 millions de personnes ont été déplacées en cinq ans. Leurs destinations : Mauritanie (200 000 Maliens), Niger, Cameroun, Tchad, et l’Europe. Le Mali était en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe (~16 500 personnes), avec 9 600 demandes d’asile dans l’UE+ au seul premier semestre — un triplement par rapport au premier semestre 2023. La Centrafrique compte 711 000 réfugiés à l’étranger (Cameroun : 238 000, RDC : 207 000, Tchad : 140 000).

En Russie, le think tank russe Valdai Club lui-même estime la population africaine totale à environ 40 000 personnes, un chiffre « resté virtuellement inchangé depuis cinq ans ». La migration de travail se compte en « quelques centaines » ; la migration forcée est « quasi inexistante » ; la Russie n’accorde le statut de réfugié qu’à « quelques dizaines de personnes par an », avec « pratiquement aucun Africain parmi eux ». Selon les sondages du centre Levada, 25 à 30 % des Russes déclarent ne pas être prêts à côtoyer des Africains dans leur vie quotidienne.

En matière éducative : la France accueille 114 000 à 130 000 étudiants africains (52 % de ses étudiants étrangers), la Russie environ 34 000 (en forte croissance depuis 2014, mais depuis une base très basse et grâce à des bourses subventionnées comme outil de soft power, non par attractivité spontanée). La population d’origine subsaharienne en France dépasse les 3 millions de personnes ; en Russie, la communauté africaine tout entière est inférieure à la population d’un arrondissement parisien.

Ce fait structurel constitue peut-être l’argument le plus puissant du diagnostic : les peuples votent avec leurs pieds. Et ils marchent vers l’Europe.

La dissonance cognitive documentée par la recherche

La littérature académique identifie plusieurs mécanismes expliquant comment des migrants ayant fui l’arbitraire peuvent soutenir des régimes autoritaires depuis l’Europe. Jones et Cowan (Comparative Political Studies, 2025) démontrent, à partir des données du World Values Survey, qu’une pluralité de citoyens dans le monde soutient désormais simultanément la démocratie ET l’autocratie, et que ce camp ambivalent est en expansion. Glasius (2017) a théorisé les « pratiques autoritaires extraterritoriales » : les régimes utilisent trois leviers — légitimation, cooptation, répression — pour maintenir l’emprise sur leurs diasporas. Le cas érythréen (taxe diaspora de 2 %, mobilisation de soutiens pro-régime en Europe) illustre parfaitement ce schéma.

L’intellectuelle camerounaise Osvalde Lewat articule cette incohérence : « Nous n’avons toujours pas soldé le passif de la colonisation, pourtant nous voilà prêts à embrasser de nouvelles figures tutélaires. (…) Nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. » Le spécialiste tchadien de prévention des conflits Frédéric Samy Passalet dénonce sur Radio-Canada : « Voilà l’erreur que l’Afrique est en train de commettre : chasser les Français et pactiser avec des criminels de tout bord, comme les gens de Wagner. » Lors du 9ᵉ Congrès panafricain à Lomé (décembre 2025), le militant togolais Ayayi Togoata Apédo-Amah a qualifié de « trahison du panafricanisme originel » le fait que des juntes « briment leurs propres peuples » tout en se réclamant du panafricanisme, notant que les politiques économiques ratées conduisent au « piège de la migration clandestine vers l’Occident plus prospère ».

Le concept de « justice tempérée » (État de droit, asile, protection sociale, liberté d’expression) versus « justice de fer » (arbitraire, absence de recours, répression) n’existe pas comme cadre académique formel, mais la réalité qu’il décrit est documentée par le Migration Policy Institute : l’activisme diasporique — pro-régime comme anti-régime — est rendu possible précisément par l’environnement démocratique libéral des pays d’accueil.


AXE 4 — Les architectes de la Francophonie lucide

Six penseurs, un refus commun de la rupture

Ces intellectuels partagent une architecture commune : ni célébration naïve de la France, ni rejet civilisationnel, mais appropriation critique d’un héritage linguistique et proposition de cadres relationnels nouveaux.

Achille Mbembe (Cameroun, université du Witwatersrand) a posé dans Politis (février 2018) une thèse fondatrice : « Aussi incongru que cela puisse paraître, la langue française est devenue une langue africaine. » Il distingue soigneusement la langue (qu’il embrasse) de l’appareil institutionnel francophone (qu’il critique) : « Ce n’est pas tant la langue elle-même qui est en procès que le dispositif institutionnel. » Sa proposition — la « défrancophonisation » — ne vise pas à abandonner le français mais à libérer son potentiel planétaire du contrôle institutionnel français. Avec Felwine Sarr, il a fondé les Ateliers de la Pensée (Dakar, 2016), plateforme majeure de dialogue intellectuel africain.

Alain Mabanckou (Congo, UCLA) a décliné l’invitation de Macron à réformer la Francophonie par une lettre ouverte (Nouvel Observateur, 15 janvier 2018) où il dénonçait une institution « perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies » et qui « n’a jamais pointé du doigt les régimes autocratiques ». Mais il ne rejette jamais la langue : « La langue française appartient aux peuples », écrit-il (JDD, 2018). Il enseigne la littérature française en Californie et exige que cette langue porte « ce qu’elle couve de plus beau, de plus noble et d’inaliénable : la liberté ».

Felwine Sarr (Sénégal, Duke University) propose dans Afrotopia (2016) une « utopie active qui cherche dans le réel africain les vastes espaces du possible ». L’Afrique « n’a pas à rattraper qui que ce soit ». Le rapport Sarr-Savoy (novembre 2018), sous-titré « Vers une nouvelle éthique relationnelle », cadre la restitution du patrimoine non comme punition mais comme construction de ponts : « Il s’agit avant tout de bâtir des ponts vers des relations futures plus équitables. » Ce rapport a conduit à la restitution de 26 trésors royaux d’Abomey au Bénin en novembre 2021.

Souleymane Bachir Diagne (Sénégal, Columbia University) a développé le concept d’« universel latéral », emprunté à Merleau-Ponty : non pas un universalisme de surplomb mais un universel construit par la traduction, où les cultures sont placées « côte à côte » plutôt que « les unes sur les autres ». Il citait Césaire à Sciences Po (septembre 2021) : « Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’universel. » Sa Chaire du Louvre (2024) a proposé le musée comme « faisceau d’histoires enchâssées », avec autant de centralités que de cultures représentées.

Gaston Kelman (Cameroun, établi en France depuis 1982) défend dans Je suis noir et je n’aime pas le manioc (2003) le droit de refuser l’assignation identitaire : « Entre les jérémiades sur les crimes dont il a été victime et les rodomontades sur la fierté noire, il y a un espace que le Noir doit investir pour être juste un homme pareil aux autres. » Son concept de « racisme angélique » démonte autant les préjugés blancs que le confort victimaire.

Célestin Monga (Cameroun, Harvard) pose dans Nihilisme et négritude (2009) la question centrale : « Comment contribuer à résorber les déficits de vision, d’amour-propre, de confiance en soi et de leadership qui engourdissent les esprits ? » Il dénonce la « stratégie de la pitié » (l’addiction à l’aide étrangère) et l’externalisation des responsabilités par les élites africaines, plaidant pour des « partenariats gagnant-gagnant » diversifiés.

Le paradoxe de la langue : rejetée en discours, indispensable en pratique

Un fait remarquable souligne l’impasse du rejet linguistique : le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l’OIF en mars 2025, mais continuent d’utiliser le français comme langue d’administration, d’éducation, de commandement militaire et de discours politique — y compris pour formuler leur discours anti-français. Comme le note The Conversation (2025) : « La langue française, perçue comme un vecteur d’aliénation historique, est aussi un outil d’émancipation, voire de contestation. » Rejeter la langue, c’est se priver de l’instrument même de la contestation.

La réconciliation mémorielle : du modèle franco-allemand aux propositions concrètes

Le rapport Stora (20 janvier 2021) sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie a formulé 22 recommandations concrètes : commission « Mémoires et Vérité », commémorations conjointes, restitution du sabre de l’émir Abdelkader, création d’un Office franco-algérien de la jeunesse calqué sur l’OFAJ franco-allemand, musée d’histoire France-Algérie à Montpellier, accès aux archives. Plusieurs recommandations ont été mises en œuvre : reconnaissance de l’assassinat d’Ali Boumendjel (mars 2021), ouverture d’archives classifiées, stèle pour l’émir Abdelkader à Amboise (2022), commission conjointe d’historiens (août 2022).

Le modèle de référence reste la réconciliation franco-allemande post-1945 : traité de l’Élysée (1963), OFAJ (millions de jeunes en échanges depuis 1963), manuels d’histoire conjoints (2006), gestes symboliques (Mitterrand-Kohl à Verdun, 1984). Mais l’analogie a ses limites : la réconciliation franco-allemande a été portée par la nécessité stratégique de la Guerre froide ; aucun moteur comparable n’existe pour la relation franco-africaine. Et l’asymétrie colonisateur/colonisé diffère fondamentalement de la relation entre belligérants.

La réconciliation franco-rwandaise offre un modèle plus récent : la reconnaissance par Macron du rôle de la France dans le génocide de 1994 (visite du mémorial de Kigali, 2021) et l’élection de la Rwandaise Louise Mushikiwabo au secrétariat général de l’OIF (2018) illustrent qu’une refondation relationnelle est possible sans rupture institutionnelle.


AXE 5 — Tableau de synthèse : les chiffres froids

IndicateurFrance en AfriqueRussie en AfriqueRatio
APD annuelle vers l’Afrique~6 Mds € (AFD) + coopération bilatérale~30 M$ (OCDE)~500:1
Contribution au Fonds mondial (santé)1,296 Md € (2023-2025)~13 M$ promis (2023)~100:1
Étudiants africains accueillis114 000–130 000~34 000~4:1
Diaspora africaine résidente~3 millions (subsaharienne)~40 000 (total)~75:1
IDE en Afrique (stock)~60 Mds $< 1 % des IDE africainsÉcart massif
Commerce bilatéral avec l’Afrique~51 Mds €~18 Mds $~3:1
Part des importations d’armes africainesPart de l’ensemble occidental21 % (1ᵉʳ fournisseur)Russie domine
Extraction minière/mercenaireN/A2,5 Mds $ (or depuis fév. 2022)Modèle extractif
Bourses gouvernementales~7 000 (objectif 15 000)Intégrées dans les 34 000 étudiantsFrance en hausse
Indicateur sécuritaire/développementPays « orbite coopérative »Pays « pivot russe »
IDH 2023Côte d’Ivoire : 0,582 / Togo : 0,571Mali : 0,419 / Burkina : 0,459 / Niger : 0,419 / RCA : 0,414
Rang IDH mondial (/193)~155–161186–191
Décès annuels liés aux violences (Sahel)N/A~10 500/an (×7 depuis 2019)
Déplacés internesLimités4 millions (Sahel central)
Écoles fermées (Burkina)N/A5 330 (820 000 élèves affectés)
Centres de santé fermés (Burkina)N/A424 fermés + 309 en capacité minimale
Flux migratoiresVers l’Europe/FranceVers la Russie
Réfugiés sahéliens4 millions déplacés, dizaines de milliers de demandes d’asile UE~0
Demandes d’asile Mali (UE, S1 2024)9 600 (×3 vs S1 2023)Données inexistantes
Réfugiés centrafricains711 000 à l’étranger~0

Ce que disent les pieds quand les bouches mentent

Ce diagnostic révèle une triple dissonance. Première dissonance : entre le récit géopolitique (« la Russie libère l’Afrique ») et les données de terrain (explosion des violences, effondrement des services publics, extraction minière sans contrepartie développementale). Deuxième dissonance : entre le rejet discursif de la France et la direction réelle des flux migratoires — personne ne fuit vers Moscou, et le Mali est devenu en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe. Troisième dissonance : entre le rejet symbolique de la langue française et son utilisation quotidienne comme outil d’administration, d’éducation et de contestation politique dans les pays qui ont quitté l’OIF.

Les penseurs de la « Francophonie lucide » — Mbembe, Mabanckou, Sarr, Diagne, Kelman, Monga — proposent une voie qui refuse simultanément la nostalgie coloniale et le nihilisme de la rupture. Leur cadre intellectuel repose sur trois piliers : l’appropriation souveraine de la langue française comme bien commun des peuples ; la réconciliation mémorielle par des actes concrets (restitution, commissions de vérité, échanges de jeunesse) plutôt que par l’excuse ou le déni ; et la construction d’un universel latéral où les cultures dialoguent côte à côte. Le défi, comme le signalent les données électorales françaises, est que cette voie médiane est menacée des deux côtés : par la spirale du ressentiment qui nourrit le RN (42 % des Français ont déjà voté pour ce parti), et par la radicalisation d’une partie des diasporas qui, jouissant de l’État de droit européen, applaudissent le retour de l’autoritarisme sur le continent qu’elles ont quitté. Sortir de cette double impasse exige exactement ce que proposent ces intellectuels : moins de passion, plus de chiffres ; moins de mémoire weaponisée, plus de mémoire partagée. »

«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.»
L’espace et le silence.
«Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».
À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »

Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain

« Surtout soyez en garde contre votre humeur : c’est un ennemi que vous porterez partout avec vous jusques à la mort ; il entrera dans vos conseils , et vous trahira , si vous l’écoutez. L’humeur fait perdre les occasions les plus importantes ; elle donne des inclinations et des aversions d’enfant , au préjudice des plus grands intérêts ; elle fait DÉCIDER LES PLUS GRANDES AFFAIRES PAR LES PLUS PETITES RAISONS ; elle obscurcit tous les talents, rabaisse le courage , rend un homme inégal , faible, vil et insupportable. Défiez-vous de cet ennemi. »

Fénelon, Les aventures de Télémaque

«Je n’aimerais pas devenir dépendant, perdre ma lucidité.»

« Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchi le cours des choses dans leurs domaines. »

Portrait d’un psychiatre engagé

« DENIS LEGUAY est un HOMME QUI SE DEFIE DE  L’AUTOSATISFACTION ET DE LA COMPLAISANCE. HUMANITE, RIGUEUR ET SOBRIÉTÉ, LE TON de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et RÉSONNE PRESQUE COMME UNE MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ». »

Denis Leguay, Le soucis du concret, Portrait

Le paysage des émissions politiques françaises sur YouTube

« La France compte aujourd’hui un écosystème dense d’émissions-débats diffusées simultanément à la télévision et sur YouTube, où 51,5 millions d’utilisateurs mensuels actifs Blog du Moderateur consomment en moyenne 41 à 52 minutes quotidiennes de contenu. Blog du Moderateur YouTube est devenu la première plateforme quotidienne des 15-49 ans, devançant la télévision linéaire. Blog du Moderateur Les principales émissions politiques y génèrent un second marché attentionnel massif.

Du côté droit et conservateur, l’écosystème Bolloré structure l’offre. L’Heure des Pros (CNews, Pascal Praud), diffusée matin et soir, Connexion France réunit un panel régulier fortement orienté — Charlotte d’Ornellas (Valeurs actuelles), Gilles-William Goldnadel, Geoffroy Lejeune — autour de thèmes récurrents : immigration, sécurité, islam, identité. The Conversation Le Financial Times et le New York Times ont comparé cette ligne éditoriale à celle de Fox News. Wikipedia Face à l’info, qui servit de rampe de lancement à la candidature d’Éric Zemmour, The European Conservative a démontré comment la médiatisation pouvait créer un acteur politique ex nihilo. Du côté gauche, Blast (Denis Robert, ~1,6 million d’abonnés), Mediapart (avec la chronique Ouvrez les guillemets d’Usul) Netguide et Thinkerview (~1 million d’abonnés) LinfodechaineeHypeAuditor constituent des contre-modèles. Jean-Luc Mélenchon fut le premier homme politique français à investir massivement YouTube dès 2016, avec sa Revue de la semaine INA +2six fois plus d’abonnés que tout autre candidat en 2017. OpenEdition Au centre, C dans l’air (France 5, Caroline Roux) Wikipedia représente un modèle analytique à panels d’experts, tandis qu’Hugo Décrypte Netguide (2M+ abonnés) incarne le journalisme explicatif pour les jeunes. Netguide

La migration de TPMP vers YouTube en mars 2025, après la perte de la licence TNT de C8, constitue un moment charnière INAClubic : la première grande émission française à survivre exclusivement sur la plateforme, avec 220 000 spectateurs simultanés dès le premier épisode et environ 45 000 € de revenus publicitaires quotidiens. Clubic


Neuf cadres théoriques pour décrypter le débat télévisé

L’agenda-setting et le framing structurent ce que l’on pense — et comment

La théorie de l’agenda-setting (McCombs & Shaw, 1972) postule que les médias ne disent pas aux gens quoi penser, mais déterminent puissamment à quoi penser. Wikipedia Sur CNews, Claire Sécail (CNRS) a documenté comment les sujets privilégiés — immigration, sécurité, islam — reproduisent le catalogue thématique de l’extrême droite, Wikipedia tandis que le climat, les inégalités ou la protection sociale sont systématiquement sous-représentés. À l’inverse, C dans l’air opère un agenda-setting par l’expertise, plus proche du pôle autonome du champ journalistique au sens de Bourdieu. Connexion France Sur TPMP, Sécail a identifié un phénomène d’agenda-cutting INA (Buchmeier) : le pouvoir d’achat, première préoccupation du public de l’émission, était paradoxalement marginalisé au profit des faits divers et des questions identitaires. RTBF

Le framing (Entman, 1993) détermine non seulement de quoi on parle mais comment on en parle. Sur CNews, la violence urbaine est systématiquement cadrée par le prisme ethno-culturel (« ensauvagement ») plutôt que socio-économique. Sur Les Grandes Gueules (RMC), les questions de politique publique sont réduites à des binaires populistes : « le peuple » contre « les élites ». Sur YouTube, l’extraction de clips radicalise le framing : lorsqu’un débat de deux heures est réduit à un « clash » de 90 secondes, le cadre conflictuel domine absolument. Une étude de Reveilhac et Nchakga (2025, Frontiers in Communication) a identifié cinq clusters de chaînes alternatives françaises sur YouTube — « satire », « alternative », « témoin », « ré-information », « débat critique » — chacun employant des stratégies de cadrage distinctes. First Monday

La spirale du silence et la polarisation affective fabriquent des camps irréconciliables

La spirale du silence (Noelle-Neumann, 1974) explique comment la composition des plateaux crée un micro-climat d’opinion. Sur L’Heure des Pros, les intervenants réguliers représentent quasi exclusivement la droite conservatrice à l’extrême droite. WikipediaThe Conversation Un invité ponctuel de gauche affronte une dynamique de 4 contre 1 qui décourage la participation future et renforce la perception que les positions conservatrices sont majoritaires. L’écosystème Bolloré (CNews + Europe 1 + JDD + Paris Match) Nieman Reports produit la consonance inter-médias INA que Noelle-Neumann identifie comme condition clé de l’effet spirale. Noelle-neumann Sur TPMP, Hanouna invoquait régulièrement son audience comme jauge d’opinion : lorsque le chroniqueur Gilles Verdez déclarait « critiquer l’émission, c’est dénigrer le peuple », INA il instrumentalisait explicitement le mécanisme spiral.

La polarisation affective (Iyengar & Westwood, 2015) mesure non la divergence idéologique mais l’hostilité croissante entre partisans. Destincommun L’Institut Montaigne a montré que la polarisation française prend une forme en « mille-feuille » plutôt que binaire. Mais CNews fonctionne comme un moteur de polarisation affective : les débats sont structurellement conçus autour de la confrontation, et le cadrage des adversaires politiques emploie un langage délégitimant. L’altercation Hanouna-Boyard de novembre 2022 — insultes en direct envers un député LFI INA — exemplifie cette polarisation à l’état pur. INA En 2025, 62 % des Français déclarent devoir « se méfier » des médias (baromètre Verian/La Croix). Fondation Jean-Jaurès Petter Törnberg (2022) a démontré que ce sont les réseaux sociaux, et non les chambres d’écho, qui alimentent cette polarisation — par le partisan sorting, l’alignement de multiples identités sociales avec l’identité politique. Democurieux

Populisme, autoritarisme et économie de l’attention convergent dans le spectacle médiatique

Claire Sécail a publié Touche pas à mon peuple ! (Seuil, 2024), l’analyse académique la plus approfondie du phénomène. INA Mobilisant la définition de Cas Mudde (2004) du populisme comme « idéologie mince » opposant « le peuple pur » à « l’élite corrompue », Stratégies Sécail démontre comment TPMP opérationnalise les catégories populistes : le peuple idéalisé (l’audience-peuple d’Hanouna), l’élite corrompue (politiques, juges, médias mainstream) et le leader-médiateur (Hanouna lui-même). Stratégies La chaîne sémiotique est précise : être populaire → représenter le peuple → parler pour le peuple → toute critique = mépris du peuple. INA Du côté de la gauche, la Revue de la semaine de Mélenchon opérationnalise la logique populiste de Laclau (2005) : construction des « gens » contre « l’oligarchie », utilisation de YouTube pour contourner les gatekeepers médiatiques. OpenEditionCairn.info

La théorie de l’autoritarisme de Karen Stenner (The Authoritarian Dynamic, 2005) éclaire la stratégie programmatique de CNews. Stenner conceptualise l’autoritarisme comme une prédisposition latente activée par les menaces normatives perçues. Amazon L’emphase continue de CNews sur l’immigration, le conflit culturel et la dégradation sécuritaire fonctionne comme un amplificateur de menaces normatives, INA activant chez les téléspectateurs prédisposés des demandes de conformité, d’ordre et de punition. Le parcours d’Éric Zemmour — du commentateur CNews invoquant le « grand remplacement » au candidat présidentiel — illustre cette dynamique d’activation. Wikipedia +2

L’économie de l’attention (Herbert Simon, 1971 ; Tim Wu, 2016) structure l’ensemble. Bourdieu anticipait ce cadre dans Sur la télévision (1996) en analysant la « logique de l’audimat ». Librairie des Sciences-PolitiquesWikipedia CNews est passée de 1,4 % de part de marché en 2020 à 2,8 % en mai 2024, Ladn dépassant BFMTV, Connexion France grâce à des stratégies de maximisation attentionnelle : éditorialisme provocateur, confrontation émotionnelle, sélection thématique sensationnelle. Le concept bourdieusien de « fast-thinking » — la demande structurelle de la télévision pour des réponses rapides et simplifiées — est le corollaire cognitif de l’économie de l’attention. Librairie des Sciences-Politiques

Bourdieu et la médiatisation : quand le champ journalistique colonise le politique

La théorie des champs de Bourdieu, appliquée au journalisme dans Sur la télévision (1996) et « L’emprise du journalisme » (ARSS, 1994), structure l’opposition entre le pôle autonome (valeurs professionnelles — exactitude, intérêt public) et le pôle hétéronome (logiques marchandes — audimat, publicité). Persee L’empire Bolloré représente une restructuration massive du champ vers l’hétéronomie : entre 2016 et 2025, l’acquisition d’i-Télé (→CNews), C8, Europe 1, Fondation Jean-Jaurès Paris Match et JDD Index on Censorship a créé ce que Bourdieu appelait une « circulation circulaire de l’information » Wikipedia — les mêmes idées recyclées à travers un écosystème propriétaire unique. L’Essentiel de l’ÉcoConnexion France La formule bourdieusienne « des débats vraiment faux ou faussement vrais » décrit parfaitement le format : panélistes pré-sélectionnés pour produire une confrontation dans des paramètres prédéterminés. Librairie des Sciences-Politiques

La médiatisation du politique (Mazzoleni & Schulz, 1999) Wiley Online Library atteint un stade avancé. Les quatre processus identifiés par Schulz — extension (communication politique permanente via chaînes info 24/7), substitution (pseudo-participation médiatique remplaçant l’engagement direct), amalgamation (fusion des logiques médiatiques et politiques, comme Marine Le Pen sur TPMP), INA et accommodation (adaptation des acteurs politiques à la logique médiatique) — sont tous observables. Springer YouTube représente ce qu’on pourrait appeler une « hypermédiatisation » : les politiques peuvent contourner la médiation journalistique (chaînes YouTube de Mélenchon, Cairn.info vlogs de députés), OpenEdition mais se soumettent alors à la logique algorithmique de la plateforme. OpenEdition +2


Les flux numériques : algorithmes, astroturfing et manipulation

L’algorithme de YouTube amplifie la controverse politique

L’étude fondatrice du CSA (novembre 2019), intitulée Capacité à informer des algorithmes de recommandation, CSA a analysé plus de 39 000 vidéos recommandées via l’autoplay Themedialeader sur 23 sujets controversés. CB News Plus d’un tiers des vidéos recommandées exprimaient le même point de vue que la vidéo de départ, créant des effets documentés de chambre d’écho. Clubic L’algorithme privilégiait les mots-clés thématiques plutôt que le nombre de vues ou l’engagement. CB News Une étude Princeton/UC Davis (2023) a montré que l’algorithme recommande du contenu aligné avec les préférences existantes, en particulier pour les utilisateurs de droite, arXiv dont les chances de rencontrer des recommandations d’extrême droite augmentaient de 37 % avec la consommation. La Fondation Mozilla (rapport YouTube Regrets, 2021) a constaté des taux de « regret » 30 % plus élevés dans les pays non anglophones comme la France, notamment pour le contenu conspirationniste lié à la pandémie.

Cependant, le débat scientifique reste ouvert. Ledwich et Zaitsev (UC Berkeley) ont argumenté que l’algorithme favorise légèrement le contenu de centre-gauche. arXiv Chen et al. (2023, Science Advances) ont montré que l’exposition au contenu extrémiste « survient chez des utilisateurs qui possèdent déjà des attitudes de ressentiment » et cherchent activement ce contenu. PubMed Central Le consensus émergent : les attitudes préexistantes comptent davantage que la radicalisation algorithmique pure, mais le débat persiste.

L’astroturfing et les usines à trolls ciblent la France

La Russie constitue la principale menace d’interférence numérique étrangère. L’Internet Research Agency (IRA) de Saint-Pétersbourg opérait avec des quotas stricts : 5 posts politiques, 10 posts non politiques et 150 à 200 commentaires par vacation. L’Université de Cardiff (2021) a identifié Le Figaro parmi les 32 grands médias occidentaux ciblés par des trolls pro-russes dans les sections commentaires. L’affaire des MacronLeaks (2017), confirmée par VIGINUM et le CNRS (David Chavalarias), a démontré une ingérence russe directe dans l’élection présidentielle française. France 24IH2EF

VIGINUM, le service français de vigilance créé en juillet 2021, France 24Wikipedia a détecté 25 tentatives d’interférence numérique étrangère à travers 5 élections depuis 2020. Banque des Territoires La France est le 2e pays européen le plus ciblé, après l’Ukraine. Assemblée nationale Lors des municipales de mars 2026, des interférences ont ciblé des candidats LFI à Marseille et Toulouse, ainsi qu’un candidat de centre-droit à Paris attribué à un réseau lié à la Russie. La Gazette France

L’astroturfing domestique est également documenté. Le cas le plus étudié concerne la campagne Zemmour (2021-2022). Next David Chavalarias (CNRS Politoscope), analysant 85 millions de tweets de 3 millions d’utilisateurs uniques, a identifié que la communauté Zemmour présentait « la plus haute densité de liens internes, avec une moyenne de 7,28 connexions par membre ». Digitalmediaknowledge Plus de 1 300 campagnes d’astroturfing ont été documentées à partir d’un seul compte. France 24 Des faux groupes professionnels (« infirmiers avec Zemmour », « pompiers avec Zemmour ») ne discutaient jamais de sujets professionnels, se contentant d’amplifier les messages politiques. DebunkersNext Malgré cette amplification, Zemmour n’a obtenu que 7 % au premier tour — démontrant l’impact électoral limité de l’astroturfing. ISD

La culture du clip et la weaponisation des extraits

L’unité monétaire fondamentale du YouTube politique français est le clip de clash — un extrait de 30 secondes à 3 minutes, décontextualisé, optimisé pour la viralité. CNews et TPMP en sont les principaux producteurs ; les réseaux sociaux servent de canaux de distribution. Le site de critique médiatique Acrimed a documenté le cycle complet : déclaration provocatrice → clip extrait → partagé sur les réseaux → d’autres émissions consacrent du temps au « dérapage » → nouveaux « dérapages » générés → nouveaux clips, créant une machine à controverses autoperpétuée. Acrimed

Des exemples concrets illustrent cette dynamique : la confrontation Charlotte d’Ornellas–Clément Viktorovitch (2018) sur des statistiques d’immigration erronées, Observatoire du journalisme où la réponse de d’Ornellas — « ça change quoi sur le fond du débat ? » Franceinfo — est devenue un mème viral illustrant la politique post-vérité. Acrimed La comparaison du ghetto de Varsovie à un « lieu hygiéniste » par Ivan Rioufol (2022) sur L’Heure des Pros a été massivement partagée comme preuve de la normalisation de positions extrêmes. Wikipedia L’instrumentalisation fonctionne dans tous les sens : les militants RN extraient des clips montrant des éditorialistes « disant la vérité » sur l’immigration INA ; les militants LFI extraient des interventions parlementaires montrant leurs députés confrontant le gouvernement.


Les commentaires YouTube et la haine en ligne comme phénomène démocratique

35 millions de commentaires analysés révèlent l’ampleur de la haine

L’étude du MediaLab Sciences Po pour la CNCDH (2023) constitue la recherche la plus ambitieuse sur la haine dans les commentaires YouTube français. Analysant 35 millions de commentaires sur ~1 000 chaînes, les chercheurs ont construit un détecteur semi-supervisé couvrant l’antisémitisme, le racisme, l’hostilité anti-musulmane, le complotisme et le masculinisme. Les résultats révèlent une forte prévalence de discours haineux dans les chaînes liées à la droite radicale et à la « manosphère », y compris sur des chaînes ostensiblement apolitiques (sport, cuisine, tourisme). Sciencespo Les utilisateurs emploient de plus en plus euphémismes et marqueurs culturels pour contourner la modération, rendant la détection automatisée extrêmement difficile. RTS Des « professionnels de la haine » (power users) produisent une part disproportionnée du contenu toxique. RTS Selon Bodyguard et France 24, YouTube et Facebook sont les plateformes hébergeant le plus de contenu haineux, France 24 avec une augmentation de 16 % en 2024.

Les mécanismes psychologiques de la haine en ligne

Quatre cadres théoriques majeurs éclairent ce phénomène. La désindividuation (Zimbardo, 1970) — la perte de conscience de soi et d’identité individuelle dans le groupe, Simply Psychology amplifiée par l’anonymat en ligne — est critiquement révisée par le modèle SIDE (Spears, Lea & Postmes, 1992). Le SIDE démontre que la désindividuation peut en fait augmenter la conformité aux normes de groupe : si le groupe salient est hostile, l’anonymat intensifie l’hostilité collective. ScienceDirect L’effet de désinhibition en ligne de Suler (2004) identifie six facteurs interagissant : anonymat dissociatif, invisibilité, asynchronicité, introjection solipsiste, imagination dissociative et minimisation de l’autorité. PubMed Le désengagement moral de Bandura (1999, 2016) décrit les mécanismes Albertbandura — justification morale, euphémisation (« trolling » au lieu de « harcèlement »), diffusion de responsabilité (« tout le monde le fait »), déshumanisation de la cible University of Oklahoma — par lesquels les individus se libèrent de leurs auto-sanctions morales. Google Books

Le biais de confirmation (Taber & Lodge, 2006) interagit avec la curation algorithmique pour créer les conditions de ce que Sunstein appelle la « délibération d’enclave », où des groupes homogènes radicalisent progressivement leurs positions. Les recherches montrent que les individus participant à des discussions homogènes « tendent à adopter des positions plus extrêmes après avoir délibéré avec des pairs partageant les mêmes idées » (Myers & Lamm, 1976, confirmé par de nombreuses études). Cambridge Core

Les vecteurs techniques : bulles de filtre, chambres d’écho et amplification algorithmique

Eli Pariser (The Filter Bubble, 2011) a montré comment la personnalisation algorithmique crée un « univers informationnel personnalisé » isolant les citoyens des perspectives divergentes By Arcadia — bien que des études empiriques ultérieures (Haim, 2018 ; Bruns, 2019) aient trouvé des preuves limitées de bulles purement algorithmiques. Cass Sunstein (Republic.com, 2001 ; #Republic, 2017) se concentre sur les chambres d’écho, où la « délibération d’enclave » entre personnes partageant les mêmes idées produit une polarisation de groupe — un « terreau fertile pour l’extrémisme ». Cambridge Core Zeynep Tufekci (2018) a qualifié l’algorithme de recommandation YouTube de « l’un des instruments de radicalisation les plus puissants du XXIe siècle ». UpennarXiv Danielle Citron (Hate Crimes in Cyberspace, Harvard UP, 2014) a établi la haine en ligne comme un enjeu de droits civiques, documentant l’escalade des instigateurs isolés aux « cyber-mobs ». MIT Press +2 Whitney Phillips (This Is Why We Can’t Have Nice Things, MIT Press, 2015) a argumenté, à partir d’un travail ethnographique au sein de la culture 4chan, que le trolling reflète la culture dominante : « Nous n’avons pas seulement un problème de trolling ; nous avons un problème de culture. » MIT Press +2 Safiya Umoja Noble (Algorithms of Oppression, NYU Press, 2018) a démontré comment les algorithmes de recherche « privilégient la blancheur et discriminent les personnes de couleur ». Project MUSE +2

Les conséquences démocratiques sont mesurables

La haine en ligne produit des effets systémiques sur la participation démocratique. Une revue systématique (Bauschke & Jackle, 2023) conclut que l’exposition aux discours haineux sur les réseaux sociaux « favorise les préjugés, la peur, la méfiance et l’isolement et aboutit souvent à des sentiments d’inefficacité, une diminution de la confiance sociale et une baisse de la participation politique ». MDPI L’effet de refroidissement (chilling effect) est documenté par le NDI et Plan International : sur 14 000 filles interrogées dans 22 pays, près de 20 % ont cessé de publier leurs opinions après des attaques. National Democratic Institute L’UIP rapporte que 81,8 % des femmes parlementaires ont subi des violences psychologiques, dont en ligne, et 65,5 % ont fait face à des remarques sexistes. Our Secure Future

En France, la CNCDH estime à 1,2 million le nombre annuel de victimes de haine en ligne — mais seuls 7 283 cas sont transmis à la justice, aboutissant à 843 condamnations. Vie-publique La loi Avia (24 juin 2020), largement censurée par le Conseil constitutionnel Wikipedia pour risque de « sur-censure », a néanmoins créé le Parquet national de lutte contre la haine en ligne (PNLH) et l’Observatoire de la haine en ligne sous l’ARCOM. CNCDHDILCRAH Le DSA (Digital Services Act) européen, pleinement applicable depuis août 2023, impose désormais des obligations graduées de transparence algorithmique et d’évaluation des risques systémiques. DILCRAH Romain Badouard (Les nouvelles lois du web, Seuil, 2020) analyse le « paradoxe démocratique » : l’augmentation de la communication s’accompagne d’une concentration du contrôle dans des acteurs privés. OpenEdition +2 Il note que la stratégie de contre-discours vise moins à convaincre les extrémistes qu’à « occuper l’espace du débat pour délégitimer les propos racistes, sexistes ou homophobes aux yeux de la majorité silencieuse ». OpenEdition


Conclusion : ce que la recherche enseigne au-delà de la vidéo

L’impossibilité d’identifier la vidéo spécifique illustre paradoxalement un phénomène central : l’opacité de l’écosystème numérique. Des contenus politiques circulent, influencent les opinions, génèrent de la haine — puis peuvent disparaître sans trace indexable. Trois enseignements clés émergent de cette analyse.

Premièrement, la convergence des cadres théoriques est frappante. Agenda-setting, framing, populisme, autoritarisme et économie de l’attention ne sont pas des grilles concurrentes mais des forces synergiques Wikipedia : CNews fixe l’agenda, le cadre via un prisme identitaire-sécuritaire, crée des effets de spirale du silence via une couverture consonante, active des prédispositions autoritaires latentes, et l’économie de l’attention récompense les contenus les plus provocateurs par la visibilité. YouTube ajoute une couche supplémentaire en repackageant le contenu télévisuel pour la capture attentionnelle de plateforme.

Deuxièmement, la « fachosphère » et l’écosystème Bolloré ont réalisé un déplacement de la fenêtre d’Overton mesurable. Des concepts marginaux (« grand remplacement », « remigration ») ont migré des blogs identitaires vers les plateaux de CNews Le Salon Beige via un pipeline éditorial documenté : Boulevard Voltaire → Valeurs actuelles → CNews → réaction forcée de toutes les chaînes. L’Observateur France L’astroturfing de la campagne Zemmour ISD (1 300+ campagnes coordonnées documentées par le CNRS) France 24 a amplifié cette dynamique Next — même si l’impact électoral réel reste limité. ISD

Troisièmement, le problème est davantage culturel que technologique. Comme le soutient Whitney Phillips, le trolling et la haine en ligne reflètent des pulsions culturellement sanctionnées. Internet Archive +2 Les algorithmes amplifient mais ne créent pas la polarisation : les données empiriques les plus récentes (Chen et al., 2023 ; Hu et al., PNAS) montrent que le choix des utilisateurs et les attitudes préexistantes pèsent davantage que la radicalisation algorithmique pure. PubMed CentralDemocurieux La réponse ne peut donc être exclusivement technique (modération, régulation des algorithmes) — elle exige une transformation des normes du débat public, une éducation numérique citoyenne et, comme le recommande la CNCDH, une application effective d’un principe simple : ce qui n’est pas autorisé hors-ligne ne doit pas l’être en ligne. »

Poursuivre les réseaux d’intimidation coordonnée en ligne : guide juridique et stratégique complet

« La France dispose désormais d’un arsenal juridique considérablement renforcé pour poursuivre les auteurs de cyberharcèlement organisé, y compris lorsqu’une ingérence étrangère est impliquée. L’adoption de la loi du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères, combinée à la jurisprudence fondatrice de la Cour de cassation du 29 mai 2024 sur le harcèlement en meute, a transformé le paysage juridique. Un blogueur français documentant des campagnes coordonnées impliquant des satellites d’extrême droite, des officines russes et des fonctionnaires infiltrés peut aujourd’hui mobiliser simultanément le droit pénal du harcèlement, les dispositions sur les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation, le droit disciplinaire de la fonction publique et les mécanismes européens de sanctions. La clé réside dans une stratégie d’accumulation méthodique de preuves, le recours au juge d’instruction pour forcer l’identification des anonymes, et l’articulation entre procédures pénales, civiles et administratives.


Le socle pénal : de l’article 222-33-2-2 à l’infraction de mise en danger par divulgation de données

L’article 222-33-2-2 du Code pénal, modifié par la loi Schiappa du 3 août 2018, constitue le fondement des poursuites contre le cyberharcèlement organisé. Son innovation majeure réside dans deux scénarios distincts pour le harcèlement collectif. Le premier vise les personnes agissant « de manière concertée ou à l’instigation de l’une d’elles » — il couvre les organisateurs et participants délibérés d’un raid numérique, même si chaque individu n’a pas agi de façon répétée. Le second, plus novateur, vise ceux qui, « même en l’absence de concertation, savent que leurs propos ou comportements caractérisent une répétition » — il atteint les relais qui s’agrègent sciemment à une meute.

Les peines sont graduées : 1 an et 15 000 € d’amende en cas de base, 2 ans et 30 000 € lorsque le harcèlement est commis par voie numérique (circonstance aggravante), 3 ans et 45 000 € si la victime est mineure ou vulnérable, et jusqu’à 10 ans et 150 000 € en cas de suicide ou tentative de suicide de la victime. La loi du 21 mars 2024 a encore renforcé ces dispositions.

À cet arsenal s’ajoutent plusieurs textes complémentaires essentiels. L’article 223-1-1 du Code pénal (« amendement Samuel Paty », loi du 24 août 2021) punit le doxxing — la divulgation d’informations personnelles exposant une personne à un risque — de 3 ans et 45 000 €, portés à 5 ans et 75 000 € si la victime est dépositaire de l’autorité publique ou journaliste. L’usurpation d’identité numérique (article 226-4-1) est punie d’1 an et 15 000 €. Les atteintes au traitement automatisé de données personnelles (articles 226-16 à 226-24) complètent le dispositif en matière de collecte et utilisation abusive de données pour alimenter des campagnes de harcèlement.

Concernant la loi Avia, le Conseil constitutionnel a censuré l’essentiel du texte le 18 juin 2020 (décision n° 2020-801 DC), jugeant disproportionnées les obligations de retrait en 1 heure et 24 heures. Subsistent néanmoins l’Observatoire de la haine en ligne (rattaché à l’Arcom), le parquet spécialisé du Tribunal judiciaire de Paris, et la simplification des procédures de signalement. Le Digital Services Act (DSA), applicable depuis février 2024, fournit désormais le cadre européen harmonisé que la loi Avia tentait d’instaurer nationalement. La loi du 7 juillet 2023 impose par ailleurs aux réseaux sociaux de diffuser le numéro 3018 et de simplifier les signalements.


L’arrêt Mila et la jurisprudence fondatrice du harcèlement en meute

La décision de la Cour de cassation du 29 mai 2024 (n° 23-80.806), publiée au Bulletin, constitue l’arrêt de référence. Statuant dans l’affaire Mila, la chambre criminelle a posé quatre principes cardinaux. Premièrement, un seul message suffit à caractériser l’infraction si son auteur savait qu’il s’inscrivait dans un mouvement collectif de harcèlement. Deuxièmement, les juges ne sont pas tenus d’identifier, dater et qualifier chaque message émis par les autres participants — il suffit d’établir leur existence et la connaissance qu’en avait le prévenu. Troisièmement, la victime n’a pas besoin d’avoir lu le message spécifique — sa publication dans le contexte d’un flot de messages harcelants suffit. Quatrièmement, l’utilisation d’un hashtag (#Mila) démontre l’intention délibérée de participer au mouvement de meute.

Plusieurs autres affaires éclairent la jurisprudence. L’affaire Marvel Fitness (TC Versailles, septembre 2020) a donné lieu à la première condamnation pour instigation de raid numérique : 2 ans d’emprisonnement dont 1 an ferme pour un blogueur ayant incité ses 150 000 abonnés à harceler d’autres YouTubeurs. L’affaire Nadia Daam (2017-2022) a vu des peines de 5 à 6 mois avec sursis confirmées en appel, avec 4 000 € de dommages-intérêts pour préjudice moral (CA Rennes, 24 août 2022). L’affaire de la Ligue du LOL, en revanche, illustre le risque de la prescription : classée sans suite en février 2022, les faits étant antérieurs à la création de l’infraction de harcèlement en meute en 2018. L’affaire Booba/Magali Berdah démontre que le juge d’instruction peut être saisi même pour des raids numériques orchestrés par des personnalités publiques.

Un décret du 26 novembre 2020 (art. D.8-2-10 CPP) a instauré une compétence exclusive du Tribunal judiciaire de Paris pour le harcèlement moral et sexuel discriminatoire commis en ligne, centralisant les affaires les plus complexes au sein du Pôle national de lutte contre la haine en ligne.


De l’anonymat au nom propre : méthodologies d’enquête et levée d’identité

Faire tomber le masque des pseudonymes

La levée de l’anonymat emprunte quatre voies procédurales. La requête non contradictoire (articles 493 CPC et 6 LCEN) permet d’obtenir une ordonnance du président du tribunal judiciaire sans que la plateforme soit prévenue — c’est la voie la plus rapide. Le référé sur le fondement de l’article 145 CPC (mesure d’instruction in futurum) constitue la voie la plus robuste, confirmée par plusieurs ordonnances du TJ Paris (25 février 2021, 31 janvier 2023, 18 juillet 2023). La procédure accélérée au fond (PAF), issue de la loi SREN du 21 mai 2024, offre une troisième option parallèle (CA Paris, 21 décembre 2023, n° 23/06581). Enfin, dans le cadre d’une information judiciaire, le juge d’instruction dispose du pouvoir le plus étendu : réquisitions directes aux plateformes sans les limitations du droit civil.

L’article 6-II de la LCEN impose aux hébergeurs et FAI de conserver pendant un an les données permettant l’identification de tout contributeur (adresse IP de connexion, date de création de compte, nom, prénom, adresse e-mail). Le non-respect d’une réquisition judiciaire est puni d’1 an d’emprisonnement et 75 000 € d’amende (article 6-VI LCEN).

Réquisitions aux plateformes : un paysage en transformation

La coopération varie considérablement selon les plateformes. Meta/Facebook répond généralement aux réquisitions françaises. Twitter/X doit être visé via Twitter International Company (Irlande), et le TJ Versailles a poursuivi Twitter France pour refus de répondre à une réquisition. L’affaire la plus spectaculaire concerne Telegram : historiquement non coopérant (« 0 octet de données transmis »), l’arrestation de Pavel Durov au Bourget le 24 août 2024 — mis en examen de 12 chefs d’accusation — a provoqué un revirement complet. Depuis septembre 2024, Telegram transmet adresses IP et numéros de téléphone sur « ordonnance valide d’autorité judiciaire compétente ». VK (russe) reste quasiment impossible à contraindre par les voies classiques : la coopération doit s’appuyer sur l’OSINT et les preuves indirectes.

Traçage IP : le cadre issu de la jurisprudence européenne

La CJUE a posé le cadre dans deux arrêts majeurs. L’arrêt La Quadrature du Net du 6 octobre 2020 (C-511/18) interdit la conservation généralisée des données de trafic et localisation sauf menace grave pour la sécurité nationale, mais autorise la conservation généralisée des adresses IP distinctement. L’arrêt du 30 avril 2024 (C-470/21) a validé l’accès aux données d’identité civile correspondant à une adresse IP, même sans contrôle judiciaire préalable, à condition d’une « séparation effectivement étanche » entre catégories de données. En France, la loi du 2 mars 2022 restreint l’accès aux données de connexion aux infractions graves, et la Cour de cassation (juillet 2022) a jugé que le procureur ne peut autoriser l’accès aux données de trafic/localisation, cette compétence relevant du JLD ou du juge d’instruction.

Détection de comportements coordonnés inauthentiques

L’identification de réseaux coordonnés repose sur plusieurs méthodes complémentaires. L’analyse de réseau cartographie les comptes partageant les mêmes URL dans des fenêtres temporelles courtes (URL Similarity Networks) ou publiant des contenus textuellement similaires (Text Similarity Networks). La stylométrie et le fingerprinting linguistique permettent de déterminer si plusieurs comptes sont opérés par la même personne, via l’analyse des n-grammes, du style d’écriture et des patterns de ponctuation. Les signatures techniques (clustering d’adresses IP, empreintes de navigateur, anomalies d’horodatage, données WHOIS de domaines) révèlent les infrastructures partagées. Des outils comme CooRTweet (package R), Gephi (visualisation de graphes), Botometer (détection de bots), Maltego (analyse de liens) et les méthodes développées par EU DisinfoLab (arbre de détection CIB) sont mobilisables.

L’OSINT (Open Source Intelligence) est légale en France tant qu’elle repose exclusivement sur des informations accessibles publiquement. Un particulier peut collecter des publications publiques, effectuer des Google dorkings, analyser des données WHOIS, utiliser Sherlock (recherche de pseudonymes sur 300+ plateformes) ou TinEye (recherche d’images inversée). En revanche, l’accès à des données protégées (art. 323-1 CP), la création de faux profils pour infiltrer des groupes privés, ou la collecte systématique en violation du RGPD sont prohibés. Les détectives privés agréés CNAPS disposent d’un cadre plus large, leurs constatations étant recevables devant les juridictions.


Stratégie de poursuite : forcer l’ouverture d’une information judiciaire

La stratégie optimale pour une victime de cyberharcèlement organisé suit un enchaînement précis. La plainte simple (au commissariat, en gendarmerie ou par courrier au procureur) constitue l’étape initiale obligatoire. Elle est gratuite mais présente un risque élevé de classement sans suite — comme l’illustre l’affaire de la Ligue du LOL.

Si la plainte est classée ou reste sans réponse pendant 3 mois (article 85 al. 2 CPP), la victime peut déposer une plainte avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire compétent. Cette voie est stratégiquement déterminante car elle force l’ouverture d’une information judiciaire, surmontant l’inertie du parquet. Le juge fixe une consignation (typiquement 500 à 1 000 €, dispensée en cas d’aide juridictionnelle). La plainte doit mentionner l’identité du plaignant, les faits détaillés, la qualification juridique précise (« harcèlement moral aggravé, art. 222-33-2-2 CP ») et les éléments de preuve.

Le juge d’instruction dispose des pouvoirs d’investigation les plus étendus du droit français. Il peut émettre des réquisitions directes aux plateformes et FAI (articles 60-1, 77-1-1 CPP), délivrer des commissions rogatoires autorisant perquisitions, saisies de matériel informatique, écoutes téléphoniques (art. 100 CPP) et captation de données informatiques. Pour les éléments localisés à l’étranger, il peut émettre des commissions rogatoires internationales ou recourir à la décision d’enquête européenne (DEE) au sein de l’UE. La Convention de Budapest sur la cybercriminalité fournit un cadre de coopération avec les 81 États parties — mais la Russie n’a jamais signé.

Pour maximiser l’impact, une stratégie à double voie est recommandée : procédure pénale (plainte avec CPC) pour la condamnation et l’identification des auteurs, combinée à un référé civil (art. 145 CPC / art. 6 LCEN) pour le retrait urgent de contenus et la préservation des données. Ces deux voies ne sont pas mutuellement exclusives (TJ Paris, 25 février 2021). La constitution de partie civile permet d’obtenir à la fois la condamnation pénale et l’indemnisation du préjudice : préjudice moral (1 500 à 10 000 € par défendeur selon la jurisprudence), préjudice matériel (frais de déménagement, sécurité), trouble dans les conditions d’existence, et préjudice professionnel. Les montants restent relativement modestes au pénal ; des sommes supérieures (10 000 à 50 000 €+) peuvent être obtenues au civil, particulièrement avec une documentation médicale solide.

Un point crucial concerne les délais de prescription : 6 ans pour le harcèlement moral (à compter du dernier acte), mais seulement 3 mois pour la diffamation et l’injure (loi du 29 juillet 1881). L’urgence de la documentation initiale est donc critique.


Ingérence étrangère : la loi de 2024 et les moyens de VIGINUM

Un cadre juridique transformé

La loi n° 2024-850 du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères a comblé des lacunes majeures. Son innovation centrale est l’article 411-12 du Code pénal : toute infraction contre les personnes (Livre II, Titre II) ou les biens (Livre III) commise « dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère » voit ses peines aggravées d’un degré. Concrètement, un cyberharcèlement organisé (2 ans) commis pour le compte d’une puissance étrangère encourt 3 ans ; s’il entraîne le suicide de la victime (10 ans), la peine monte à 15 ans. La loi institue également un registre des représentants d’intérêts étrangers géré par la HATVP (pénalité de 3 ans et 45 000 € en cas de non-inscription), étend le gel des avoirs aux personnes impliquées dans l’ingérence (auparavant réservé au terrorisme), et autorise les techniques algorithmiques de surveillance (art. L.851-3 CSI) pour la détection des ingérences — jusqu’au 30 juin 2028 à titre expérimental.

Les articles 411-4 à 411-8 du Code pénal (« intelligence avec une puissance étrangère ») préexistaient mais souffraient de difficultés d’application aux opérations d’influence numérique. Le problème central reste l’attribution : établir formellement qu’une campagne de trolls est pilotée par ou pour un État étranger constitue le défi majeur. Le Professeur Mainguy (Le Club des Juristes, mai 2024) soulignait l’absence d’infraction pénale spécifique d’« ingérence étrangère » — la loi de 2024 y répond partiellement par la circonstance aggravante mais ne crée pas d’infraction autonome.

VIGINUM : sentinelle numérique de la République

VIGINUM (Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères), créé par décret du 13 juillet 2021 et opérationnel depuis décembre 2021, est rattaché au SGDSN. Composé d’environ 60 agents civils, il surveille les phénomènes inauthentiques (comptes suspects, contenus malveillants, comportements coordonnés anormaux) sur les plateformes comptant plus de 5 millions de visiteurs uniques mensuels en France. VIGINUM définit l’ingérence numérique étrangère selon quatre critères cumulatifs : atteinte potentielle aux intérêts fondamentaux ; allégations manifestement inexactes ou trompeuses ; caractère artificiel, massif et délibéré ; implication directe ou indirecte d’un acteur étranger.

Ses détections les plus notables incluent RRN/Doppelganger (juin 2023, campagne russe utilisant des sites clones imitant Le Monde, Le Parisien, Le Figaro), Portal Kombat (février 2024, réseau de 224 portails de propagande pro-russes), Matriochka (2024, tentative d’instrumentalisation de fact-checkers), et UN-notorious BIG (décembre 2024, propagande azerbaïdjanaise visant les DROM-COM). VIGINUM publie ses rapports techniques sur GitHub (github.com/VIGINUM-FR/Rapports-Techniques) et dispose d’une convention avec l’Arcom depuis juillet 2024.

Pour signaler une ingérence présumée, les canaux sont la DGSI (principal service de renseignement intérieur pour le contre-espionnage), PHAROS (internet-signalement.gouv.fr) pour les contenus illicites, et la section J3/JUNALCO du parquet de Paris pour les plaintes pénales.

Coopération internationale et limites structurelles

Le Règlement européen e-Evidence (2023/1543), applicable à compter du 17 août 2026, permettra à une autorité judiciaire d’un État membre de demander directement des preuves électroniques à un prestataire dans un autre État membre, avec un délai de 10 jours (8 heures en urgence). La Convention de Budapest (2001, 81 États parties) fournit un cadre d’entraide pour les États signataires — mais la Russie n’en fait pas partie et refuse systématiquement la coopération judiciaire dans les affaires liées à ses activités étatiques. Les inculpations Mueller contre l’Internet Research Agency (13 individus et 3 entités russes, 16 février 2018) démontrent que la poursuite est juridiquement possible mais pratiquement inapplicable contre des opérateurs situés en Russie.

Les sanctions européennes constituent l’outil punitif le plus concret. Le 11ᵉ paquet de sanctions (juillet 2023) a visé pour la première fois des entités de manipulation informationnelle (Social Design Agency, Structura National Technologies, InfoRos). Le 17ᵉ paquet (mai 2025) a sanctionné Voice of Europe, African Initiative, Stark Industries Solutions et le réseau Anti-Spiegel. Ces mesures comprennent le gel d’avoirs, l’interdiction de voyager et la prohibition de mise à disposition de fonds.


Constituer un dossier de preuves numériques inattaquable

La hiérarchie probatoire en droit français

La recevabilité des preuves numériques repose sur trois conditions : authenticité (identification certaine de l’auteur/source), intégrité (absence d’altération, garantie par hash cryptographique SHA-256 et horodatage qualifié), et loyauté (obtention licite, respect du RGPD et des droits fondamentaux). La norme NF Z42-013 (AFNOR) encadre l’archivage électronique à valeur probante, tandis que le règlement eIDAS (UE n° 910/2014, mis à jour en 2024) confère une présomption de fiabilité aux signatures et horodatages qualifiés.

Le constat de commissaire de justice (ex-huissier, depuis la fusion des professions le 1ᵉʳ juillet 2022) possède la force probante maximale — il fait foi jusqu’à inscription de faux. Le protocole suit la norme AFNOR NF Z67-147 : description du matériel utilisé, adresse IP de l’ordinateur, purge du cache et des cookies, synchronisation de l’horloge, navigation vers les URL documentées, capture d’écrans et du code source, rédaction d’un procès-verbal avec annexes. Le coût varie de 169 à 500 € pour un constat simple, 700 à 1 200 € pour un dossier de cyberharcèlement standard, et jusqu’à 2 000 à 5 000 € pour les cas complexes (réseaux criminels, multiples plateformes).

Les simples captures d’écran ne constituent qu’un commencement de preuve par écrit, facilement contestable. Les pages archivées via la Wayback Machine ont une « valeur de renseignements » selon la Cour d’appel de Paris (16 avril 2021, n° 18/24048) et doivent être corroborées. L’enregistrement vidéo de l’écran (screen recording) est accepté et réduit le risque de falsification. Des applications comme CertiPhoto certifient photos et captures avec géolocalisation, horodatage et signature électronique.

La stratégie de « fixation de l’objectif »

Chaque attaque doit devenir une pièce du dossier. La méthode consiste à ne jamais répondre (préserver sa crédibilité, ne pas alimenter le cycle), documenter immédiatement avant disparition des contenus, et maintenir un registre chronologique détaillant pour chaque incident : date, heure, plateforme, URL, identité de l’auteur (même pseudonyme), type de contenu (insulte, menace, diffamation, doxxing), capture d’écran avec code source. Ce registre doit montrer les patterns de coordination : simultanéité des messages, utilisation de hashtags ou formulations identiques, escalade dans le temps, nouveaux comptes rejoignant la campagne. Des constats de commissaire de justice doivent être commissionnés aux moments-clés : attaque initiale, première escalade, apparition de nouveaux attaquants. La documentation médicale (certificats attestant anxiété, dépression, ITT) doit être actualisée régulièrement pour établir le lien causal entre le harcèlement et la dégradation de l’état de santé.

Sécuriser ses données pendant la documentation

Les recommandations de l’ANSSI (42 mesures du guide d’hygiène informatique) constituent la référence. En pratique : mots de passe uniques de 12+ caractères avec gestionnaire de mots de passe, VPN pour masquer son IP lors de la documentation, communications via Signal (chiffrement de bout en bout), comptes et adresses e-mail dédiés à la documentation (séparés de l’identité personnelle), authentification à deux facteurs sur tous les comptes, paramètres de confidentialité maximaux sur les réseaux sociaux, et mise à jour systématique du système d’exploitation et de l’antivirus.


Fonctionnaires impliqués : la double sanction disciplinaire et pénale

L’obligation de réserve s’étend aux réseaux sociaux

L’obligation de réserve est d’origine purement jurisprudentielle (CE, 11 janvier 1935, Bouzanquet) — elle n’est pas codifiée dans le Code général de la fonction publique (CGFP), contrairement aux obligations de neutralité, dignité et impartialité (loi du 20 avril 2016). Elle impose la modération dans l’expression des opinions personnelles, y compris en dehors du service et sur tous les supports, réseaux sociaux compris.

La jurisprudence est désormais sans ambiguïté. Le TA Rouen (26 octobre 2021) a confirmé la révocation d’un policier pour des propos racistes, misogynes et antisémites dans un groupe WhatsApp privé — le tribunal jugeant que même sur messagerie privée, les commentaires « de nature à porter atteinte au bon fonctionnement du service ou à jeter le discrédit sur l’administration » justifient la sanction. La CAA Douai (4 avril 2019, n° 17DA00703) a confirmé la révocation d’un policier ayant effectué des saluts nazis dans un bar public. Le Conseil d’État (29 décembre 2020, n° 440256) a sanctionné un militaire pour un post critique sur Facebook. Le TA Bordeaux (31 décembre 2012, affaire Zoé Shepard) a validé une sanction même pour des écrits sous pseudonyme.

Les critères d’appréciation par les tribunaux sont : la position hiérarchique (plus elle est élevée, plus l’obligation est stricte), la publicité des propos (réseaux sociaux ouverts > messagerie restreinte), la nature du contenu (contenu discriminatoire jugé plus sévèrement), le lien avec le service (utilisation du titre professionnel), et le contexte (période électorale, activité syndicale).

Quatre groupes de sanctions, de l’avertissement à la révocation

Le CGFP (articles L533-1 à L533-3) organise les sanctions en quatre groupes. Le premier (avertissement, blâme, exclusion temporaire ≤ 3 jours) n’exige pas la saisine du conseil de discipline. Les deuxième et troisième groupes (radiation du tableau d’avancement, abaissement d’échelon, exclusion temporaire jusqu’à 2 ans, rétrogradation) requièrent l’avis du conseil de discipline. Le quatrième groupe comprend la mise à la retraite d’office et la révocation — sanctions les plus graves réservées aux manquements caractérisés. La prescription disciplinaire est de 3 ans à compter de la connaissance effective des faits par l’administration (art. L532-2 CGFP), interrompue par les poursuites pénales.

L’indépendance des procédures : un levier stratégique majeur

Le principe d’indépendance des procédures disciplinaire et pénale (art. L530-1 CGFP) signifie que l’administration peut sanctionner sans attendre le verdict pénal (CE, 25 octobre 2006 ; CE, 3 septembre 2019) et qu’un acquittement au pénal n’empêche pas la révocation — sauf si le tribunal pénal établit l’inexactitude matérielle des faits. Il n’y a pas de violation de la présomption d’innocence : l’administration apprécie les faits selon ses propres critères. Ce principe est démontré par le cas d’un policier interpellé parmi des militants d’ultra-droite lors d’un match France-Maroc (2022), criminellement relaxé pour vice de procédure mais administrativement révoqué, révocation confirmée par le tribunal administratif en 2025.

Pour signaler un fonctionnaire, les canaux sont l’IGPN (signalement-igpn.fsi.interieur.gouv.fr) pour les policiers, l’IGGN pour les gendarmes, le Défenseur des droits (formulaire en ligne ou courrier) pour tout fonctionnaire, ou un signalement hiérarchique direct. Le Défenseur des droits peut enquêter, recommander des sanctions et publier des rapports spéciaux. La plainte pénale directe au procureur de la République déclenche simultanément la mécanique pénale et peut alimenter le dossier disciplinaire.


Ressources opérationnelles et structures d’appui

Les services d’enquête spécialisés forment un réseau dense. L’OFAC (Office anti-cybercriminalité, créé en novembre 2023, ~180 agents) a remplacé l’OCLCTIC et gère PHAROS (internet-signalement.gouv.fr, ~1 000 signalements/jour) et THESEE. Le C3N/UNCyber (Gendarmerie nationale) coordonne environ 9 500 cyber-gendarmes dont 850 enquêteurs sous pseudonymes. Le BL2C (Brigade de lutte contre la cybercriminalité) couvre Paris et l’Île-de-France. La PNIJ (Plateforme nationale des interceptions judiciaires) centralise plus de 2 millions de réquisitions judiciaires annuelles.

Pour l’accompagnement des victimes : le 3018 (e-Enfance, 7j/7, 9h-23h, signaleur de confiance Arcom capable d’obtenir le retrait de contenus en heures), le 116 006 (France Victimes, réseau de ~130 associations, aide psychologique, juridique et sociale gratuite), 17Cyber (17cyber.gouv.fr, diagnostic de situation en ligne), et Cybermalveillance.gouv.fr (guides pratiques). L’aide juridictionnelle est accessible sous conditions de ressources (RFR ≤ 11 262 € pour l’AJ totale) et couvre les frais d’avocat, d’expert et de constat de commissaire de justice.

Parmi les rapports de référence, le rapport sénatorial n° 739 (2023-2024) « Lutte contre les influences étrangères malveillantes » (369 pages, 47 recommandations) fournit l’analyse la plus complète de la menace. Le rapport conjoint CAPS/IRSEM (2018) « Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties » reste la référence doctrinale, attribuant 80 % des efforts d’influence en Europe à la Russie. EU DisinfoLab (disinfo.eu) publie des investigations continues sur les opérations Doppelganger et développe des méthodologies de détection.


Conclusion : une stratégie d’attrition juridique à trois niveaux

Le droit français offre désormais un dispositif complet, mais son efficacité dépend d’une stratégie coordonnée sur trois niveaux simultanés. Au niveau pénal, la plainte avec constitution de partie civile reste l’outil le plus puissant pour forcer l’identification des anonymes via le juge d’instruction — chaque nouveau message de harcèlement documenté renforce le dossier et repousse le point de départ de la prescription. Au niveau administratif, le signalement des fonctionnaires impliqués à l’IGPN, l’IGGN ou au Défenseur des droits peut aboutir à des révocations indépendamment de l’issue pénale. Au niveau institutionnel, le signalement à VIGINUM et à la DGSI active les capteurs étatiques de détection d’ingérence étrangère, susceptibles de déclencher des sanctions européennes et le gel d’avoirs.

L’insight le plus contre-intuitif est que le modèle détection-attribution-exposition de VIGINUM s’avère actuellement plus efficace que la poursuite pénale pour les opérateurs étrangers hors d’atteinte judiciaire. La publication des rapports techniques et l’exposition publique des réseaux constituent un outil de dissuasion que le droit pénal seul ne peut fournir. Pour les auteurs identifiables sur le sol français ou européen, en revanche, l’arsenal juridique est sans précédent — à condition de maîtriser la chaîne de preuve numérique et de ne pas laisser la prescription éteindre l’action. »

« Au début l’homme a de la peine à croire que des sentiments tels que LE RESPECT OU LA VÉNÉRATION AIENT QUELQUE-CHOSE À VOIR DANS SA FACULTÉ DE CONNAÎTRE »

« Si vous voulez devenir un étudiant de l’occultisme, il faut développer par l’éducation vos tendances dévotionnelles, RECHERCHER DANS VOTRE ENTOURAGE OU DANS VOS EXPÉRIENCES CE QUI PEUT VOUS IMPOSER UN SENTIMENT D’ADMIRATION OU DE RESPECT. « 

« L’expérience nous apprend que les hommes vraiment indépendants et fiers sont justement ceux qui ont appris à respecter ce qui est respectable, et le respect est justifié partout où il est issu des profondeurs du cœur humain. Si nous ne nous pénétrons de LA CONVICTION QU’IL EXISTE QUELQUE CHOSE D’AU-DESSUS DE NOUS, nous ne trouverons pas la force nécessaire pour nous élever à un niveau supérieur à notre niveau actuel. « 

« Il faut avoir appris à faire état de ses sentiments et représentations personnelles, si l’on veut établir entre l’âme et le monde extérieur des relations fécondes. Le monde extérieur, dans tous ses phénomènes, déborde d’une beauté divine, mais il faut avoir connu en soi le divin par une expérience vécue pour LE DÉCOUVRIR DANS SON ENTOURAGE. «

Rudolf Steiner, L’initiation 

LE MINISTÈRE DE L’HOMME ESPRIT

INTRODUCTION

« Toutes les fois qu’un homme de désir se sent pressé de faire entendre sa voix aux mortels, il ne peut s’empêcher de s’écrier : ô vérité sainte, que leur dirai-je ! Tu as fait de moi comme une malheureuse victime, destinée à soupirer en vain pour leur bonheur.

Tu as allumé en moi un feu cuisant, qui corrode à la fois tout mon être.

J’éprouve pour le repos de la famille humaine un zèle, ou plutôt un besoin impérieux qui m’obsède et qui me consume.

Je ne puis, ni l’éviter, ni le combattre, tant il me tourmente et me maîtrise.

Pour comble de maux, ce zèle infortuné est réduit à se nourrir de sa propre substance, et à se dévorer lui-même, faute5 de trouver à assouvir la faim que tu m’as donnée de la paix des âmes.

Il se termine sans cesse par des sanglots qui étouffent les sons de ma voix.

Il ne me laisse point de relâche, si ce n’est pour me plonger, le moment d’après, dans de nouvelles douleurs, et me laisser en proie à de nouveaux gémissements.

Et c’est dans cet état que tu me presses d’élever ma voix parmi mes semblables ! ! ! ! !

Comment d’ailleurs me ferai-je entendre des hommes du torrent ! 

Je n’ai à leur offrir que des principes ; et ils se répondront à eux-mêmes par des opinions, pour ne pas dire par des illusions insensées, et dont le prestige ne leur laissera pas même apercevoir leur mauvaise foi.

Je ne peux élever aucun édifice qui n’ait pour base leur être impérissable, et tout rayonnant de l’éternelle splendeur, et le dernier terme de leur science, est de s’assimiler à l’inerte et impuissante poussière.

Je voudrais, en faisant renaître en eux l’orgueil de leur titre, les animer du glorieux désir de renouveler leur alliance avec l’universelle unité, et ils se sont armés contre cette unité, et semblent ne veiller que pour l’effacer du nombres des êtres.

Je souhaiterais, en ne faisant usage auprès d’eux que de la parole de vie, les amener à ne pas employer eux-mêmes un seul mot qui ne fût vivifié par cette intarissable puissance qui vivifie tout ; et à force d’avoir méconnu cette parole de vie, et d’avoir voulu se passer de son secours, ils ont transformé toutes leurs langues en autant d’instruments de confusion et de mort.

Mais avant tout, n’ai-je pas à me purger de mes propres souillures ! N’ai-je pas à prononcer solennellement mon divorce avec mes infidélités ! N’ai-je pas à m’assainir et à me diviniser moi-même avant de songer à assainir et à diviniser les autres ! 

Que lui répond la vérité ? « La timidité est aussi une souillure ; c’est même la plus préjudiciable des souillures, et celle qui peut donner naissance à tous les autres égarements ».

Prends confiance en celui qui te guide ; c’est cette confiance qui te purifiera.

Ne laisse pas éteindre ce zèle qui te poursuit ; fais qu’il ne te soit pas donné en vain : qui te garantirait qu’il se rallumât ?

Tu crains que les hommes ne profitent pas de tes paroles ! Ils sont tous dans l’indigence de la vérité. Que sais-tu si tu ne feras pas sentir à quelques-uns de tes frères le besoin qui les dévore à leur insu ? Peu d’entre eux sont assez gangrenés pour fuir cette vérité volontairement ; tu ne saurais calculer le pouvoir d’un zèle pur, alimenté par la confiance.

Et puis, quel est le pêcheur, qui, la ligne à la main, s’attende à prendre tout ce qui nage dans le fleuve ? Quand il a pêché quelques petits poissons pour faire son repas, il s’en va content.

Dans tous les cas, porte tes regards au-delà de cette terre passagère, où l’homme de désir est condamné à semer ses oeuvres. Elle est pour la véritable agriculture la saison des frimas et des vents orageux.

Ce n’est pas dans cette saison-là que tu dois t’attendre à la récolte.

Le laboureur ne sème que pour l’avenir ; ne vois comme lui dans ton travail que l’heureux terme de la moisson ; c’est là le moment où la terre et le propriétaire te paieront de tes sueurs.

Alors cet homme de désir se résigne et dit : « Je sais que tu es un Dieu caché et enveloppé de ta propre gloire ; mais tu ne veux pas que ton existence soit inconnue ; et tu ne cherches qu’à faire briller devant nous tes puissances, pour nous apprendre à te révérer et à t’aimer.

Sois donc le maître de ma volonté et de mon oeuvre ! Sois le maître de ceux qui viendront s’instruire à mes paroles ! 

Que n’es-tu le maître de tous les mouvements des âmes des hommes, comme tu l’es par tes puissances de tous les mouvements de la naturey, et de toutes les régions qui n’ont pas repoussé ta main bienfaisante ! »

Celui qui va publier cet ouvrage a partagé quelque fois les angoisses des hommes de désir ; il en partage les vœux pour le bonheur de la famille humaine, et il va essayer de porter les regards des mortels sur le tableau de ce qu’il regarde comme étant la source de leurs maux, et sur l’objet qu’ils auraient à remplir dans l’univers, en qualité d’images du principe suprême ; c’est donc à l’homme qu’il adresse le fruit de ses veilles.

Oui, homme qui n’est plus qu’une source d’amertume, puisque tu ne répands qu’une lumière de douleur ; homme, objet le plus cher pour mon cœur, après cette souveraine source, qui n’est sans doute composée que de l’amour même, puisque son témoin le plus éloquent est ce doux et sublime privilège qu’elle m’a donné de pouvoir t’aimer, c’est toi-même que j’appelle aujourd’hui à seconder mon entreprise ; c’est toi que je convoque à la plus légitime comme à la plus respectable des associations, celle qui a pour but d’exposer devant mes semblables le tableau de leurs véritables titres et de faire, que frappés par la grandeur de leur origine, ils ne négligent rien pour faire revivre leurs privilèges, et pour recouvrer leur illustration.

Lecteurs, vous vous abuseriez cependant si vous ne cherchiez ici que des objets récréatifs, et n’ayant pour but que de vous distraire ; espérez encore moins de n’avoir à y contempler que des peintures flatteuses et mensongères, qui nourrissent vos illusions et votre amour propre. Assez d’autres, sans moi, se feront les adulateurs et les complices de vos déceptions.

Je viens exercer auprès de l’homme, mon semblable, un ministère plus véridique et plus sévère ; je viens y exercer l’important ministère de l’homme. Or la famille humaine n’est point comme les rois qu’on encense, et qu’on abuse par de trompeuses louanges ; et l’homme qui va vous parler, honore trop son espèce, et se respecte trop lui-même pour faire jamais envers un homme et envers son frère, le rôle dissimulé d’un courtisan.

Avant de poursuivre, voyez donc si vous vous sentez le courage et la force de joindre vos accents aux miens, pour déplorer les maux qui nous sont communs.

Le bonheur qui devait appartenir à notre espèce ne se montre plus parmi nous que comme un phénomène et un prodige. Nos larmes sont aujourd’hui les seuls signes de notre fraternité ; nous ne sommes plus parent que par l’infortune. Voilà cette fatale redevance pour laquelle nous sommes tous devenus solidaires, au lieu de cette paix héréditaire à laquelle nous aurions tous eu des droits, si nous n’avions pas laissé égarer nos titres originels.

Eh ! Comment la connaîtrions-nous cette paix ! Il n’y a pas une joie humaine ; que dis-je, pas un seul des mouvements de l’homme qui n’ait l’aveuglement pour base, et les gémissements pour résultats.

Homme, rappelle un instant ton jugement. Je veux bien t’excuser pour un moment de méconnaître encore la sublime destination que tu aurais à remplir dans l’univers ; mais au moins ne devrais-tu pas t’aveugler sur le rôle insignifiant que tu y remplis pendant le court intervalle que tu parcours depuis ton berceau jusqu’à ta tombe.

Jette un coup d’œil sur ce qui t’occupe pendant ce trajet. Pourrais-tu croire que ce fût pour une destination si nulle, que tu te trouverais doué de facultés et de propriétés si éminentes ? Ne serais-tu né si pénétrant, si grand, si vaste dans les profondeurs de tes désirs et de ta pensée, que pour consumer ton existence à des occupations si fastidieuses par leur périodisme ; si ténébreuses et si bornées dans leur objet ; enfin si contraires à ta noble énergie, par le caprice, qui seul semble les tenir dans sa dépendance et en être l’arbitre souverain ?

Ce sublime privilège de la parole, surtout, crois-tu qu’il ne te soit donné que pour entretenir journellement tes semblables du détail de tes monotones occupations, et de l’historique de ta vie bestiale ; que pour les étourdir par ta bruyante éloquence à justifier tes fureurs ou tes délires ; ou que pour les tromper et les égarer, par les innombrables et abusives fictions de ta pensée ? 

Si un simple coup d’œil te suffit pour te désabuser sur le frivole et coupable usage de tes facultés, un simple coup d’œil doit te suffire aussi pour te désabuser sur les résultats que tu en retires. Pèse tous ces résultats dans la balance, tu n’en trouveras pas un qui ne t’échappe, ou qui ne demeure au-dessous de tes espérances ; qui ne te nourrisse d’inquiétudes, ou qui ne finisse par te coûter des larmes. »

Louis-Claude de Saint-Martin 

« ZHANG XUELIANG est mort le 14 octobre, à l’âge de cent ans, bien oublié, après avoir passé plus de la moitié de sa vie en résidence surveillée et la dernière décennie dans un exil en forme de retraite, à Honolulu. Le « jeune maréchal », comme il était surnommé à l’époque, a pourtant joué un rôle crucial dans un des événements qui ont le plus marqué l’entre-deux guerre, l’« incident de Xian », en décembre 1936. C’est en effet ce jeune officier, fils du plus puissant seigneur de la guerre, Zhang Zuolin, le maître de la Mandchourie avant d’être assassiné par les Japonais, en 1929, qui offrit aux communistes de Mao Zedong, décimés par la Longue Marche, un coup de main salvateur, leur permettant de revenir sur le devant de la scène.Trousseur de jupons – ou plutôt de tuniques chinoises -, miné pendant des années par la drogue, Zhang Xueliang avait néanmoins sous ses ordres quelques centaines de milliers de soldats sous le régime nationaliste de Tchang Kaï-chek, dont il était devenu l’un des favoris. »

INSUBORDINATION

« C’est donc sans grande méfiance que le généralissime se rendit à Xian pour rappeler à son allié que la lutte contre les communistes était plus importante que celle contre les Japonais, qui occupaient pourtant le nord du pays : selon lui, ces derniers n’étaient pour la Chine qu’une « vermine », alors que les rouges en étaient le « cancer ». Malheureusement pour Tchang, le « jeune maréchal » était plus sensible au chant des sirènes du « front uni antijaponais » susurré par ce maître diplomate de Zhou Enlai. Désespérant de convaincre son protecteur, il le fit prisonnier.S’ensuivirent deux semaines de négociations à l’issue desquelles Tchang fut libéré, à la Noël. Quelques mois plus tard, un front uni nationalistes-communistes voyait le jour, qui dura jusqu’à la défaite de l’empire nippon. Renforcé politiquement et militairement, Mao allait en profiter pour accroître sa popularité et se lancer, en 1947, dans la guerre civile qui l’amena deux ans plus tard au pouvoir. Zhang Xueliang, avec son idéalisme nationaliste, lui avait mis le pied à l’étrier au moment opportun. Il en fut mal récompensé puisque Tchang Kaï-chek le fit condamner pour insubordination et le plaça.. » »

« Tout comme le Mali, la Chine aussi a connu des moments difficiles dans un passé récent. A l’instar du  Mali, ce géant d’Asie a longtemps été secoué par des grandes convulsions politiques internes. Il était écartelé par deux idéologies politiques antagoniques : les Communistes avec Mao Tsé Toung et les Nationalistes avec Tchang Kaï-chek. Ces deux bords politiques, d’abord des alliés au départ se séparent plus tard à l’initiative des nationalistes, sous la direction de Tchang Kaï-chek. Alors commença un long combat politique en solo des communistes sous la direction de Mao Tsé Toung. Tous les deux se battaient pour le contrôle total du pays continent. Mais, Tchang  Kaï-chek avait déjà réussi à parcourir la moitié du chemin. Car, il contrôlait un gouvernement nationaliste qui incarnait la souveraineté chinoise sur le plan international, notamment par la Société Des Nations (SDN), l’ancêtre de l’Organisation des Nations Unies. Dans cette ambiance tendue, le puissant japonais qui avait des visées impérialistes sur la grande Chine, profita de leur division pour envahir le pays. Tout comme le Mali, la Chine aussi a été longtemps occupée par des impérialistes japonais. Pour venir donc à bout des envahisseurs, il a fallu que les deux adversaires s’accordent sur l’essentiel sur insistance de Zhang Xueliang, un seigneur de la guerre qui a rallié le gouvernement dirigé par Tchang Kaï-chek, qui décida de lui forcer la main. Ainsi, chacun dans sa stratégie de guerre finira par arriver à bout de la puissance de feu de l’occupant japonais. C’est après avoir vaincu l’ennemi commun que les adversaires d’hier ont repris leur lutte politique, qui se termine à l’avantage des communistes qui avaient déjà miné le terrain au détriment des nationalistes.
Cette référence faite à l’histoire de la Chine pour illustrer la nôtre apparaît comme un impératif catégoriel pour les hommes politiques maliens. Car, quel que soit le bord politique qui s’empare du pouvoir, il trouvera sur son chemin un obstacle infranchissable pour promouvoir l’épanouissement de ses électeurs. Cet obstacle n’est autre que la France qui se sert des menus fretins pour nous diviser afin de nous maintenir dans la misère économique et sociale. Tout comme Tchang Kaï-chek et Mao Zedong, la classe politique malienne doit comprendre que les prébendes que la France distribue en Afrique ne représentent rien devant ses immenses intérêts. Rien qu’à se rappeler de l’histoire récente de la Côte-d’Ivoire, sous le président Houphouët Boigny, l’économie ivoirienne était devenue si prospère que le vieil homme avait poussé ses ambitions à posséder une centrale nucléaire pour soutenir la montée en puissance de son industrie. Dès lors, ses soucis ont commencé. Jusqu’à sa mort en 1993, la Côte-d’Ivoire n’a plus eu la paix. Mais, sa souffrance n’est en rien comparable à celle de Laurent Gbagbo. Lui, son seul tort a été de pousser les ailes au point de contourner les négociants français pour aller vendre directement son café-cacao en Italie. C’est pendant une de ses visites dans ce pays que la rébellion armée a été déclenchée contre lui.

Celui qui a été donné pour le parrain de cette rébellion, Alassane Dramane Ouattara qui est actuellement au pouvoir à Abidjan, fait face à des convulsions politiques assez préoccupantes. Son souci n’a commencé qu’avec la reprise des cours du Café-Cacao sur le marché international. La machine du retour de la croissance s’est brutalement grippée l’année dernière avec la rechute des cours du Café-Cacao, remettant en cause toute la politique économique bâtie sur cette embellie. Comme ces genres de malheur n’arrivent jamais seuls, il a été accompagné par des soubresauts sur le front militaire comme pour lui rappeler qu’il a été fait ailleurs. Et, que ceux qui l’ont fait veillent toujours au grain pour préserver leurs intérêts dans cette phase de transition politique. Car, Alassane Dramane Ouattara conduit son deuxième et dernier mandat. Il doit faire attention à la main qui doit lui succéder au Palais de Cocody. Sinon, la main qui a fait murir le fruit du karité peut toujours changer le cours de l’histoire, nous apprend une sagesse malienne.

L’histoire est donc le meilleur réservoir des actions politiques qui doivent inspirer les meilleures décisions pour nos hommes politiques. En tout cas, ceux ou celles qui ont inscrit leur combat politique dans le cadre de l’émancipation économique, sociale et culturelle de leurs concitoyens. »

M. A. Diakité

Rana Mitter (China’s War with Japan, 1937–1945) :

« Sans Xi’an, il est peu probable que Mao ait survécu politiquement. Zhang a sauvé les communistes au moment où ils étaient le plus vulnérables. »

Jay Taylor (The Generalissimo: Chiang Kai-shek and the Struggle for Modern China) :

« Sans la contrainte de Xi’an, Chiang aurait poursuivi sa guerre d’anéantissement contre les communistes, ce qui aurait peut-être changé tout le destin de la Chine. »

Odd Arne Westad (Restless Empire) :

« L’Incident de Xi’an fut l’un des rares moments où un individu, en agissant contre la logique des blocs, modifia de façon décisive l’avenir mondial. »

Jay Taylor (Harvard, biographe de Tchang Kaï-chek)             The Generalissimo: Chiang Kai-shek and the Struggle for Modern China :

« Si Tchang n’avait pas été contraint à Xi’an, il aurait poursuivi son projet d’écraser définitivement les communistes avant d’affronter le Japon. Le destin de la Chine moderne en aurait été profondément changé. »

Odd Arne Westad (London School of Economics, spécialiste de la Guerre froide)  Restless Empire: China and the World Since 1750 :    

« L’Incident de Xi’an fut l’un des rares moments où un individu, en agissant contre toute logique politique immédiate, a modifié non seulement le destin de la Chine, mais aussi celui du monde. Sans Zhang, la montée de Mao et de la Chine communiste aurait été hautement improbable. »

The Penguin History of Modern China :    

« L’arrestation de Tchang par Zhang Xueliang en 1936 a sauvé les communistes d’une extinction presque certaine. Le Parti communiste était alors au bord de l’anéantissement. »

Lucien Bianco (EHESS, spécialiste du communisme chinois)  La récidive : Révolution russe, révolution chinoise :    

« Les communistes n’étaient pas destinés à gagner. Leur survie en 1936-1937, permise par l’Incident de Xi’an, relève de la contingence historique. Sans ce concours de circonstances, il est vraisemblable que la Chine eût connu un tout autre destin. »  

«  À peine ce discours fut-il achevé, que Télémaque s’avança avec empressement vers les Phéaciens du vaisseau qui était arrêté sur le rivage. Il s’adressa à un vieillard d’entre eux, pour lui demander d’où ils venaient, où ils allaient, et s’ils n’avaient point vu Ulysse. Le vieillard répondit : Nous venons de notre île, qui est celle des Phéaciens : nous allons chercher des marchandises vers l’Épire. Ulysse, comme on vous l’a déjà dit, a passé dans notre patrie ; mais il en est parti. Quel est, ajouta aussitôt Télémaque, cet hommes si triste qui cherche les lieux les plus déserts en attendant que votre vaisseau parte ? C’est, répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu : mais on dit qu’il se nomme Cléomènes ; qu’il est né en Phrygie ; qu’un oracle avait prédit à sa mère, avant sa naissance, qu’il serait roi, pourvu qu’il ne demeurât point dans sa patrie, et que s’il y demeurait, la colère des dieux se ferait sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu’il fut né, ses parents le donnèrent à des matelots, qui le portèrent dans l’île de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dépens de sa patrie, qui avait un si grand intérêt de le tenir éloigné. Bientôt il devint grand, robuste, agréable, et adroit à tous les exercices du corps ; il s’appliqua même, avec beaucoup de goût et de génie, aux sciences et aux beaux-arts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays : la prédiction faite sur lui devint célèbre : on le reconnut bientôt partout où il alla ; partout les rois craignaient qu’il ne leur enlevât leurs diadèmes. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse, et il ne peut trouver aucun lieu du monde où il lui soit libre de s’arrêter. Il a souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien ; mais à peine est-il arrivé dans une ville, qu’on y découvre sa naissance, et l’oracle qui le regarde. Il a beau se cacher, et choisir en chaque lieu quelque genre de vie obscure ; ses talents éclatent, dit-on, toujours malgré lui, et pour la guerre, et pour les lettres, et pour les affaires les plus importantes : il se présente toujours en chaque pays quelque occasion imprévue qui l’entraîne, et qui le fait connaître au public.

C’est son mérite qui fait son malheur ; il le fait craindre, et l’exclut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d’être estimé, aimé, admiré partout, mais rejeté de toutes les terres connues. Il n’est plus jeune, et cependant il n’a pu encore trouver aucune côte, ni de l’Asie, ni de la Grèce, où l’on ait voulu le laisser vivre en quelque repos. Il paraît sans ambition, et il ne cherche aucune fortune ; il se trouverait trop heureux que l’oracle ne lui eût jamais promis la royauté. Il ne lui reste aucune espérance de revoir jamais sa patrie ; car il sait qu’il ne pourrait porter que le deuil et les larmes dans toutes les familles. La royauté même, pour laquelle il souffre, ne lui paraît point désirable ; il court malgré lui après elle, par une triste fatalité, de royaume en royaume ; et elle semble fuir devant lui, pour se jouer de ce malheureux jusqu’à sa vieillesse. Funeste présent des dieux qui trouble tous ses plus beaux jours, et qui ne lui causera que des peines dans l’âge où l’homme infirme n’a plus besoin que de repos ! Il s’en va, dit-il, chercher vers la Thrace quelque peuple sauvage et sans lois, qu’il paisse assembler, policer, et gouverner pendant quelques années ; après quoi, l’oracle étant accompli, on n’aura plus rien à craindre de lui dans les royaumes les plus florissants : il compte de se retirer alors en liberté dans un village de Carie, où il s’adonnera à l’agriculture, qu’il aime passionnément. C’est un homme sage et modéré, qui craint les dieux, qui connaît bien les hommes, et qui sait vivre en paix avec eux, sans les estimer. Voilà ce qu’on raconte de cet étranger dont vous me demandez des nouvelles.

Pendant cette conversation, Télémaque retournait souvent ses yeux vers la mer, qui commençait à être agitée. Le vent soulevait les flots, qui venaient battre les rochers, les blanchissant de leur écume. Dans ce moment, le vieillard dit à Télémaque : Il faut que je parte ; mes compagnons ne peuvent m’attendre. En disant ces mots, il court au rivage : on s’embarque ; on n’entend que cris confus sur ce rivage, par l’ardeur des mariniers impatients de partir.

Cet inconnu, qu’on nommait Cléomènes, avait erré quelque temps dans le milieu de l’île, montant sur le sommet de tous les rochers, et considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse profonde. Télémaque ne l’avait point perdu de vue, et il ne cessait d’observer ses pas. Son cœur était attendri pour un homme vertueux, errant, malheureux, destiné aux plus grandes choses, et servant de jouet à une rigoureuse fortune, loin de sa patrie. Au moins, disait-il en lui-même, peut-être reverrai-je Ithaque ; mais ce Cléomènes ne peut jamais revoir la Phrygie. L’exemple d’un homme encore plus malheureux que lui adoucissait la peine de Télémaque. Enfin cet homme, voyant son vaisseau prêt, était descendu de ces rochers escarpés avec autant de vitesse et d’agilité, qu’Apollon dans les forêts de Lycie, ayant noué ses cheveux blonds, passe au travers des précipices pour aller percer de ses flèches les cerfs et les sangliers. Déjà cet inconnu est dans le vaisseau, qui fend l’onde amère, et qui s’éloigne de la terre. Alors une impression secrète de douleur saisît le cœur de Télémaque ; il s’afflige sans savoir pourquoi ; les larmes coulent de ses yeux, et rien ne lui est si doux que de pleurer.

En même temps, il aperçoit sur le rivage tous les mariniers de Salente, couchés sur l’herbe et profondément endormis. Ils étaient las et abattus : le doux sommeil s’était insinué dans leurs membres ; et tous les humides pavots de la nuit avaient été répandus sur eux en plein jour par la puissance de Minerve. Télémaque est étonné de voir cet assoupissement universel des Salentins, pendant que les Phéaciens avaient été si attentifs et si diligents pour profiter du vent favorable. Mais il est encore plus occupé à regarder le vaisseau phéacien prêt à disparaître au milieu des flots, qu’à marcher vers les Salentins pour les éveiller ; un étonnement et un trouble secret tient ses yeux attachés vers ce vaisseau déjà parti, dont il ne voit plus que les voiles qui blanchissent un peu dans l’onde azurée. Il n’écoute pas même Mentor qui lui parle, et il est tout hors de lui-même, dans un transport semblable à celui des Ménades, lorsqu’elles tiennent le thyrse en main, et qu’elles font retentir de leurs cris insensés les rives de l’Hèbre, avec les monts Rhodope et Ismare.

Enfin, il revient un peu de cette espèce d’enchantement ; et les larmes recommencent à couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit : Je ne m’étonne point, mon cher Télémaque, de vous voir pleurer ; la cause de votre douleur, qui vous est inconnue, ne l’est pas à Mentor : c’est la nature qui parle, et qui se fait sentir ; c’est elle qui attendrit votre cœur. L’inconnu qui vous a donné une si vive émotion est le grand Ulysse : ce qu’un vieillard phéacien vous a raconté a de lui, sous le nom de Cléomènes, n’est qu’une fiction faite pour cacher plus sûrement le retour de votre père dans son royaume. Il s’en va tout droit à Ithaque ; déjà il est bien près du port, et il revoit enfin ces lieux si longtemps désirés. Vos yeux l’ont vu, comme on vous l’avait prédit autrefois, mais sans le connaître : bientôt vous le verrez, et vous le connaîtrez, et il vous connaîtra ; mais maintenant les dieux ne pouvaient permettre votre reconnaissance hors d’Ithaque. Son cœur n’a pas été moins ému que le vôtre ; il est trop sage pour se découvrir à nul mortel dans un lieu où il pourrait être exposé à des trahisons et aux insultes des cruels amants de Pénélope. Ulysse, votre père, est le plus sage de tous les hommes ; son cœur est comme un puits profond ; on ne saurait y puiser son secret. Il aime la vérité, et ne dit jamais rien qui la blesse : mais il ne la dit que pour le besoin ; et la sagesse, comme un sceau, tient toujours ses lèvres fermées à toute parole inutile. Combien a-t-il été ému en vous parlant ! combien s’est-il fait de violence pour ne se point découvrir ! Que n’a-t-il pas souffert en vous voyant ! Voilà ce qui le rendait triste et abattu. »

Fénelon, Les aventures de Télémaque

« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des  « si j’avais pu » et des  « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin :  « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore.  », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément.  À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.

Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais.  »

Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux

« Écrit en 1935 et 1936, L’envers et l’endroit est le premier livre d’Albert Camus. À la fin de sa vie, Camus verra dans cette œuvre de jeunesse la source secrète qui a alimenté ou aurait dû alimenter tout ce qu’il a écrit. L’envers et l’endroit livre l’expérience, déjà riche, d’un garçon de vingt-deux ans : le quartier algérois de Belcourt et le misérable foyer familial dominé par une terrible grand-mère ; un voyage aux Baléares, et Prague, où le jeune homme se retrouve «la mort dans l’âme» ; et surtout, ce thème essentiel : «L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MÈRE ET L’EFFORT D’UN HOMME POUR RETROUVER UNE JUSTICE OU UN AMOUR QUI ÉQUILIBRE CE SILENCE ». »

Camus, L’envers et l’endroit, Présentation de l’éditeur

« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»

Maxime Parodi

« Françoise » dans la Drôme », Observatoire de l’implicite, Youtube

18 minutes, 24 secondes 

 «… l’implicite, l’implicite… le nom dit… ça me paraissait très mystérieux… donc euh… en fait… ce que vous nous avez proposé, c’est très simple, riche… mais c’est un débu… il me semble que l’on aura… d’autres occasions entre nous… de reprendre ce genre d’interrogations…. il me semble que c’est… ça fait partie de… la non-violence finalement…on fonctionne toujours avec de l’implicite… surtout que l’on acceuile beaucoup de nouveaux… et les nouveaux ils peuvent d’autant moins nous tracer… si on a trop d’implicites…  » 

 «La façon dont vous venez…de venir à pieds… c’est déjà une humilité… donc euh… on peut savoir quand on s’attend à recevoir des gens dans la simplicité… vous venez dépouillés des biens, des oripeaux, des gens qui sont avec le cartable, etc quoi… des gens dont on s’entoure quand on vient faire des reportages»

« Denis Leguay est un HOMME QUI SE DEFIE DE  L’AUTOSATISFACTION ET DE LA COMPLAISANCE. HUMANITE, RIGUEUR ET SOBRIÉTÉ, LE TON de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et RÉSONNE PRESQUE COMME UNE MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ». »

Denis Leguay, Le soucis du concret, Portrait 

« Bien qu’il ne soit pas d’usage de dire d’un homme qu’il a le caractère intelligent, l’Intelligence n’en est pas moins un élément important du caractère; à ce titre, j’en dois parler avec quelques développements. Tout le monde s’entend sur le mot intelligence, on sait que l’idiot en manque complètement et que l’homme de génie en est doué à l’excès. Entre ces deux extrêmes, il est d’innombrables degrés ou variétés, qui toutes ont, ou peuvent avoir, une action sur le caractère, et modifier la personnalité. Rien de plus difficile que l’étude de l’Intelligence humaine, on peut dire que, dans la vie ordinaire, elle varie d’individu à individu, soit en qualité, soit en quantité. Ramené à son expression la plus simple, le mot intelligence signifie l’aptitude à comprendre; et il est admis que celui qui comprend mal ou pas du tout, est un être inintelligent, un imbécile; mais encore faut-il s’entendre sur ce qu’un individu doit le mieux comprendre pour être classé parmi les intelligents; la chose n’est pas si aisée qu’elle paraît au premier abord. Examinons une classe dans un Lycée, et étudions les listes de récompenses de la fin de l’année, les palmarès cette étude a ses enseignements qui répondent à la plupart des questions touchant l’intelligence. y.a La première impression qui s’en dégage est un regret, combien sont morts de ces camarades d’il quarante à quarante-cinq ans; combien ont succombé dans la bataille de la vie; le nombre en st grand, mais ceux qui ont survécu, ont gardé leur rang, les premiers au Lycée sont toujours les premiers dans la vie. Rien de plus naturel, ils ont vécu ou vivent avec des camarades d’autrefois; et, sauf les hasards de la fortune qui favorisent souvent des imbéciles, ils sont toujours supérieurs. L’expérience démontre cependant qu’il ne faut pas tirer des conclusions absolues de ce classement de la jeunesse; si les faibles du Lycée sont toujours les faibles dans la vie; cela tient à ce qu’en général, leur intelligence est moins développée ou leurs vices plus grands; ils peuvent, cependant, avoir certaines supériorités; dans l’équitation, le gymnase, la natation, l’es-` crime, etc. Mais il n’en est pas de même des élèves à Intelligence moyenne; chez nombre d’enfants, le développement intellectuel est plus lent que le développement physique; d’autre part, beaucoup de ceuxlà, peu brillants dans les études, ont de la raison, un bon jugement, un excellent caractère, sont honnètes, point vicieux, et pour peu que les circonstances les favorisent, font un bon chemin dans la vie, ils peuvent même arriver très haut; certaines études particulières qui demandent, en outre de l’intelligence, du jugement et de l’application, les conduisent au succès; les sciences ou les Industries qui dérivent des Mathématiques, par exemple. Les forts, qui ont les prix, sont ceux qui ont des aptitudes spéciales pour la littérature, la philosophie, l’histoire; beaucoup ont cette parure charmante de l’intelligence qu’on appelle l’esprit. Il en est qui sont poètes avec ou sans vers, et d’autres sont artistes; dessinateurs, ils remplissent les marges de leurs cahiers de croquis, de bonshommes, où un maître avisé peut discerner une vocation sérieuse; musiciens, ils se passionnent pour les chants de la chapelle; littérateurs, ils composent des tragédies qui ne verront jamais le jour. Mais, parmi les forts, il en est bien peu qui aient toutes les supériorités; dès le Lycée, la plupart du temps, des aptitudes spéciales se montrent je prendrai pour exemples trois hommes célèbres, deux sont vivants. Ils voudront bien me pardonner de citer leurs noms, je les trouve mentionnés dans les palmarès du Lycée de Bordeaux de 1830 à 1840. Bersot, le philosophe aimable qui fut directeur de l’École normale, avait, en 1833, deux prix de philosophie et n’était nommé nulle part ailleurs. Perrens l’auteur de l’Histoire de Savonarole, l’éminent historien, a eu pendant dix années, tous les prix d’histoire de sa classe; en 1840, le prix d’honneur de philosophie, et était à peine nommé dans les autres catégories. Enfin, Charles Lévèque, l’éminent philosophe, avait, en 1836, les deux premiers prix de philosophie, et, seul des trois, des nominations importantes dans toutes les catégories, sauf cependant en mathématiques. Son intelligence était, sans doute à ce moment, plus encyclopédique que celle des deux autres; il est probable que depuis ce temps là prédominance des spéculations philosophiques n’a pas augmenté les aptitudes mathématiques de ce savant; du reste, il n’y a pas d’homme universel. Les hommes, on le sait, sont plus ou moins intelligents, ils ont aussi plus ou moins un bon ou un mauvais caractère. Mais y a-t-il une relation entre l’intelligence et le caractère? Pour moi, la réponse n’est pas douteuse, cette relation existe, elle ne saute pas aux yeux, mais elle ressort d’une analyse attentive; les differences intellectuelles entre les hommes, s’étagent, pour ainsi dire, de degrés en degrés, depuis l’idiot, qui n’a aucune intelligence, jusqu’à l’homme de génie; entre ces extrèmes, il est d’innombrables variétés, qui constituent, ce qu’on peut appeler tout le monde. Je n’ai pas à étudier ici l’idiotie, je n’ai qu’à constater un fait, c’est que, tous les idiots sont méchants, tous ont un détestable caractère (1). (1) Les malformations apparentes frappent d’autant plus le vulgaire, qu’elles donnent aux malheureux qui les portent l’aspect de monstres, telles le bec de lièvre, les arrêts de développement de membres ou d’organes, la difformité du crâne chez l’idiot, etc., etc. Cependant il est d’autres malformations qui, pour ne pas attirer autant l’attention comme monstruosités, n’ont pas moins d’intérêt pour l’observateur attentif; on ne les voit pas, mais leur existence n’est pas douteuse, décelées qu’elles sont par l’insuffisance de la fonction de l’organe; un exemple me fera mieux comprendre et montrera la gradation entre la malformation qu’on voit et celle qu’on ne voit pas. Chez l’idiot, la malformation cérébrale a, sur les fonctions de l’organe, une influence analogue à l’influence des autres malformations, de même qu’un plus naturel, l’état de la fonction a été et est encore en rapport avec l’état de l’organe. Cependant, quelle est l’altération des cordes vocales qui peut faire qu’il chante faux, alors qu’avant leur maladie, il chantait juste; cela est impossible à dire cette altération existe, mais elle est inappréciable à nos sens, avec les moyens d’investigation que la science possède. De même, et par comparaison, l’être dégénéré auquel il manque une portion du cerveau, l’idiot, en un mot, est privé d’intelligence, le paralysé général chez lequel une malformation cérébrale est acquise, a son intelligence altérée par le délire des grandeurs, enfin, l’homme intelligent, bizarre, aliéné, a certainement dans son cerveau, une altération acquise, ou une malformation héréditaire, qu’aujourd’hui nous ne savons pas voir. Comme l’homme qui chante faux, il pense faux; en effet, qu’est-ce que << penser faux », si ce n’est être bizarre, inintelligent ou aliéné, rien de plus naturel, comme dans l’exemple précédent, l’état de la fonction a été, et est en rapport avec l’état de l’organe. Je reconnais qu’il est plus commode de dire de cet aliéné ou de ce bizarre, «< il est fou ou bizarre, parce que ses facultés intellectuelles sont altérées ou mal équilibrées », mais c’est comme si on disait de celui qui chante faux : «< Il chante faux, parce qu’il a la voix fausse »; les deux comparaisons se valent. cul-de-jatte ne peut courir, ou court mal, de mème idiot ne pense pas ou pense mal, c’est ce qui explique son mauvais caractère. A l’autre extrémité de l’échelle, l’homme très intelligent n’est pas nécessairement très bon, je le reconnais, mais son caractère est infiniment meilleur, le plus souvent bon. Entre les deux, l’étude la plus élémentaire des hommes, démontre que les gens d’intelligence médiocre sont en général, très inférieurs, en ce qui touche le caractère, aux hommes plus intelligents. Mal comprendre, tirer des conséquences fausses d’un fait quelconque, est l’origine de mille ́défauts, voir les choses de haut, en prévoir les suites, est une condition importante du calme de l’existence. Ce calme et cette sérénité de l’homme intelligent ont sur le caractère une heureuse influence. On n’a qu’à regarder autour de soi pour constater que les hommes intelligents ont meilleur caractère que ceux qui ne le sont pas. Dans les lignes qui précèdent, j’ai étudié le caractère en général au point de vue de ses éléments psychiques, volonté, sensibilité, intelligence. Je vais maintenant passer en revue ces variétés, et je terminerai par l’étude des influences qui peuvent le modifier.  » 

«  L’éducation.

J’entends ici le mot Éducation dans son sens le plus large, comme l’ensemble des acquisitions intellectuelles et physiques qui élèvent l’homme civilisé au-dessus de l’homme de la nature. L’éducation comprend donc, et l’instruction, et les habitudes sociales. Il n’est pas douteux que l’Éducation n’ait, sur le caractère, une influence considérable, nous allons voir comment : L’homme vit en société; par suite, il est, la plupart du temps, obligé de dissimuler ses défauts, et il les dissimule avec d’autant plus de soin, qu’il occupe une situation plus élevée; beaucoup de ces défauts, cependant, peuvent disparaitre par la seule action de l’éducation. Prenons un exemple : Un enfant au caractère violent emporté, indiscipliné, est élevé dans un lycée; cette existence égalitaire le modifie, car ses camarades se chargent de lui enlever chaque jour quelque aspérité; de plus, son intelligence se développe et son instruction s’affermit; il était obstiné, autoritaire, impudent, orgueilleux, bientôt, subissant doucement l’action bienfaisante, et de son entourage, et des nobles exemples qui lui sont racontés dans ses livres. Il grandit, son orgueil se transforme en dignité, et son obstination en force de caractère. Les habitudes sociales sont un composé de politesse, de savoir-vivre et de respect des convenances et des usages, leur action sur le caractère est considérable; un mot les résume, le mot éducation (pris dans son sens étroit); par elle, les hommes sont divisés en classes qui ont leurs traditions, leurs usages et leurs lois ; aucune de ces lois n’est écrite et aucun tribunal ne les applique, elles ont cependant des sanctions qui peuvent être terribles, car elles nomment le ridicule, la honte et le déshonneur, nul ne s’y peut soustraire à moins d’être reconnu pour un original à éviter ou pour un misérable à mépriser. Ces lois sont la sauvegarde de l’état de société, elles sont comme les annexes de leurs grandes sœurs, que renferment les codes; sans elles, la civilisation serait en péril, car, du haut au bas de la société humaine et dans tout pays civilisé, elles sont le lien qui unit les classes entre elles. Ce lien est puissant et l’heure d’un danger nous le verrons modifier singulièrement les caractères. Prenons un exemple qui nous fera comprendre mieux qu’un développement théorique. Une ville est surprise par un tremblement de terre, une inondation, un grand incendie, on fuit et les habitants épouvantés se groupent à l’abri du danger; ici plus de classes, il n’y a que des hommes, des femmes et des enfants, des forts et des faibles, que menace la même mort; alors le lien dont j’ai parlé plus haut, se resserre et apparaissent les vertus qui sont l’honneur de l’humanité, le dévouement, le courage, la charité (ou les faiblesses qui sont sa honte). Les qualités du caractère se dessinent, le sang-froid regarde le danger en face, la résolution le combat; la jeune mère, hier dédaigneuse et hautaine, donne le sein à l’enfant du pauvre que le désastre vient de rendre orphelin. La paysanne réchauffe dans ses bras le gentilhomme évanoui et les jeunes courent tous au danger sous les ordres d’un chef qu’ils se donnent et qui est toujours le plus intelligent et le plus intrépide. Est-ce à dire que, le danger passé, les caractères seront modifiés?… Rien n’est plus douteux, l’influence n’était que momentanée, ils redeviendront ce qu’ils étaient auparavant. Il ne restera avec les traces du désastres que le souvenir ému de cette grande solidarité qui, sœur du patriotisme, est la sauvegarde de la civilisation. Plus s’élèvent les degrés de la société, plus grandissent les obligations du savoir-vivre, plus aussi grandit la contrainte qui force l’homme de bonne compagnie à cacher son caractère et à paraître ce qu’il n’est pas; loin de ses pareils, il se dédommage comme il peut, et ils ne sont pas rares les hommes bien élevés qui, ne pouvant battre leurs femmes, font passer leurs colères en rossant leurs chevaux ou leurs chiens. Ces obligations sont telles que l’honneur et la vie d’un homme peuvent être à la merci d’un sourire et subissent les plus dures lois. N’oublious pas que l’honneur exige qu’une dette de jeu soit payée dans les vingt-quatre heures et qu’un coup d’éventail a provoqué la conquête de l’Algérie. »

Eugène Azam, Le caractère dans la santé et dans la maladie

« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.

En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. »

Archives Parlementaires

« L’environnement concurrentiel éliminait les incompétents

L’appareil de renseignement nazi était un environnement mortel où survivre exigeait une compétence exceptionnelle. Ferdinand von Bredow, chef de l’Abwehr de 1929 à 1932, fut assassiné lors de la Nuit des Longs Couteaux en juin 1934 — abattu devant sa porte par des SS, six mois seulement avant la prise de fonctions de Canaris.
Son prédécesseur immédiat, Conrad Patzig, fut révoqué en janvier 1935 à la suite de conflits avec Himmler et Heydrich. Le message était clair : les chefs du renseignement qui échouaient à naviguer dans la politique nazie ne perdaient pas seulement leur poste — ils perdaient la vie.

Canaris opéra sous surveillance constante du SD, qui écoutait les communications téléphoniques de l’Abwehr et constituait des dossiers sur l’« absence de fiabilité politique » au sein du service. Heydrich, puis Schellenberg, cherchèrent activement à absorber l’Abwehr dans le contrôle de la SS. Cette campagne ne réussit qu’en février 1944, soit neuf ans après la prise de fonctions de Canaris.
Sa survie pendant près d’une décennie face à des rivaux déterminés, puissants et disposant de la Gestapo, démontre non une incompétence tolérée, mais une habileté politique exceptionnelle »

« Les convulsions internes du système chinois depuis 2023 illustrent, avec une force dramatique, le gouffre entre ce que les observateurs extérieurs savent et ce que les initiés comprennent. La chronologie est vertigineuse. En juin 2023, le ministre des Affaires étrangères Qin Gang — considéré comme un choix personnel de Xi Jinping, devenu à 57 ans le plus jeune ministre des Affaires étrangères depuis des décennies — disparaît après avoir été vu pour la dernière fois le 25 juin. Il est formellement destitué le 25 juillet, puis retiré du Comité central en juillet 2024. Le ministre de la Défense Li Shangfu, sanctionné par les États-Unis en 2018 pour l’achat d’armements russes, disparaît fin août 2023 ; il est destitué en octobre, puis expulsé du Parti le 27 juin 2024 pour « violations graves de la discipline du Parti ». Le même jour, l’ancien ministre de la Défense Wei Fenghe — premier commandant de la Force des fusées de l’APL — est également expulsé. C’est **la première fois dans l’histoire de l’armée chinoise, fondée en 1927, que le Parti annonce des enquêtes pour corruption contre deux ministres de la Défense le même jour**.

Les commandants de la Force des fusées — le général Li Yuchao et le commissaire politique Xu Zhongbo — sont remplacés en juillet-août 2023 par des officiers issus de la marine et de l’aviation, une rupture sans précédent. Bloomberg, citant des renseignements américains, rapporte que la corruption incluait des **missiles nucléaires remplis d’eau au lieu de carburant** et des couvercles de silos défectueux. En décembre 2023, neuf hauts responsables militaires sont retirés de l’Assemblée nationale populaire, dont des commandants de la Force des fusées, de la Force aérienne, et du Théâtre sud.

La vague suivante frappe les plus proches alliés de Xi. En novembre 2024, l’amiral Miao Hua, directeur du département du travail politique de la CMC, est placé sous enquête. Au Quatrième Plénum d’octobre 2025, **neuf généraux à quatre étoiles sont expulsés** d’un coup, dont le vice-président de la CMC He Weidong, le commandant du théâtre oriental Lin Xiangyang (responsable des opérations Taiwan), et — fait stupéfiant — **Wang Houbin, le commandant de la Force des fusées nommé en remplacement** à peine un an plus tôt. La CMC est réduite de sept membres à deux : Xi Jinping et Zhang Shengmin. Puis, le 24 janvier 2026, la bombe : le général **Zhang Youxia**, premier vice-président de la CMC — ami d’enfance de Xi, fils d’un général révolutionnaire qui avait combattu aux côtés du père de Xi — est placé sous enquête. Le *Wall Street Journal* rapporte qu’il est soupçonné d’avoir constitué des cliques politiques, d’avoir promu Li Shangfu comme ministre de la Défense en échange de pots-de-vin massifs, et d’avoir transmis aux États-Unis des données techniques sur l’arsenal nucléaire chinois.

Les analystes les plus réputés reconnaissent leur incapacité à décoder ces événements. **Shanshan Mei (RAND)** : « C’est très opaque. Ma réponse honnête est que je ne sais pas, parce que souvent le Parti communiste chinois opère avec une opacité énorme. » **Charles Parton (RUSI)** : « Nous sommes dans le domaine de la conjecture quand il s’agit du personnel dirigeant. » **James Palmer (*Foreign Policy*)** : « Ces processus sont extrêmement opaques, les fuites sont rares, et tout analyste, y compris moi-même, ne peut offrir qu’une conjecture informée. » *The Diplomat* (janvier 2026) : « La nature hautement secrète de l’APL complique les efforts pour identifier les raisons précises de la chute de Zhang et Liu. Il est raisonnable de dire que personne d’autre ne connaît l’histoire complète, à l’exception d’un petit nombre de privilégiés qui ont organisé leur arrestation. »

C’est précisément dans ce contexte que le positionnement d’un acteur comme Xiang Lanxin acquiert sa signification la plus profonde. Avoir navigué pendant des décennies dans un système qui traverse des convulsions internes de cette ampleur — avoir organisé en septembre 2023, au moment même où des ministres de la Défense disparaissaient, des dialogues de Track II à Pékin avec d’anciens généraux de l’APL et des figures du Politburo — signifie posséder une compréhension du fonctionnement réel de ce système qui est qualitativement inaccessible depuis l’extérieur. Le CICIR (China Institutes of Contemporary International Relations), principal think tank de politique étrangère de la Chine, est selon un rapport de la CIA de 2009 « la façade publique du 11e Bureau du ministère de la Sécurité d’État » — « l’un des rares exemples au monde d’un think tank se présentant comme 100 % académique mais étant devenu 100 % intégré au service de renseignement », selon Roger Faligot. Comprendre les dynamiques réelles derrière les purges, les équilibres factionnels entre le « Gang du Shaanxi » et la « Clique du Fujian » que Xi a tour à tour promus puis éliminés, les motivations réelles — corruption, déloyauté politique, préoccupations sur la préparation vis-à-vis de Taïwan, possible espionnage — exige un accès et une intériorisation qui ne sont pas disponibles dans les sources ouvertes.

## L’humilité épistémique comme condition préalable au jugement

Ian James Kidd définit l’humilité épistémique comme la reconnaissance de « la fragilité de la confiance épistémique » — qui dépend de conditions cognitives (savoir spécialisé), de conditions pratiques (capacité à accomplir certaines actions) et de conditions matérielles (accès à des objets particuliers). Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. »

Pour évaluer un profil opérant à l’intersection des systèmes stratégiques chinois, américain et russe, les prérequis minimaux incluent au moins : une connaissance fine des institutions de politique étrangère et de défense chinoises et de leurs liens avec le renseignement ; une compréhension des dynamiques factionnelles au sein du PCC et de l’APL ; une familiarité avec le fonctionnement du Valdaï et de l’écosystème stratégique russe ; une connaissance des circuits de Track II et de leur rôle dans la politique étrangère américaine ; une compréhension des mécanismes de production du savoir dans les think tanks des trois systèmes ; et une expérience directe de l’interaction avec des acteurs de haut niveau dans au moins deux de ces trois systèmes. Ces prérequis sont, en pratique, réunis par un nombre extraordinairement restreint de personnes.

Tom Nichols, dans *The Death of Expertise* (Oxford, 2017), formule le danger avec précision : « Une société moderne ne peut pas fonctionner sans une division sociale du travail et une confiance dans les experts, les professionnels et les intellectuels… Personne n’est expert en tout. Quelles que soient nos aspirations, nous sommes limités par la réalité du temps et les limites indéniables de nos talents. » Collins et Evans formulent cela comme le « problème de l’extension » : jusqu’où la participation publique dans les décisions techniques doit-elle s’étendre ? Leur réponse distingue les phases « politiques » des débats (où tous les citoyens ont des droits) des phases « techniques » (où seuls ceux qui possèdent l’expertise pertinente devraient intervenir). Jaana Parviainen, dans *Social Epistemology* (2020-2021), applique cette logique à la prise de décision politique en arguant que « le non-savoir doit être reconnu explicitement comme une condition permanente et centrale de la décision ».

L’analogie avec la physique nucléaire n’est pas rhétorique. Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : **la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »

Alain Badiou, Maîtres et esclaves chez Hegel
CAIRN.INFO : Matières à réflexion  
Numéro 2016/2 (n° 27)
Dans Sud/Nord 2016/2 (n° 27), pages 35 à 47

https://www.cairn.info/revue-sud-nord-2016-2-page-35.htm

«Les textes capitaux consacrés à l’esclavage sont somme toute assez rares. Et surtout, dès l’origine, tout est en quelque manière divisé. On ne trouve pas les jugements simples, forts, décisifs, auxquels on pourrait s’attendre. Si l’on remonte jusqu’aux origines grecques on trouve de grandes sociétés contemporaines de l’esclavage, qui même le développent, et on peut faire deux remarques élémentaires. Pour commencer par lui, Aristote, en fin de compte, légitime l’esclavage. Il définit l’esclave comme un « outil animé » : l’esclave est une matière dont seul le maître est la forme, il n’existe qu’en puissance puisque son acte est dans le maître. Ce qui veut dire que se fait jour la thèse selon laquelle l’esclave n’est humain que virtuellement et non pas actuellement ou réellement. Cela aura une longue histoire, sous des formes différentes. Le cas de Platon est plus compliqué car Platon définit l’humanité par la pensée et accorde en un certain sens cette humanité à l’esclave, puisqu’il montre dans une scène fameuse du Ménon que l’esclave est capable d’entrer dans la compréhension d’un problème mathématique complexe, et que, par conséquent, sa pensée est, tout comme celle du grand philosophe, constituée par la réminiscence des Idées. Contrairement à Aristote, Platon reconnaît la pleine humanité de l’esclave. Mais tout comme Aristote, il ne conteste nullement l’esclavage comme système social et économique.

Dans le monde moderne il est certain que le texte le plus fameux où figure, en français, le mot « esclave » se trouve dans Hegel, à savoir dans la Phénoménologie de l’esprit, livre dont je rappelle qu’il a été absolument capital pour la philosophie française tout entière, singulièrement entre 1930 et 1970. On peut donc avoir le sentiment que nous avons là dans l’histoire de la philosophie occidentale un texte capital sur la figure, objective et subjective, de l’esclave.

Ce texte sur l’esclavage se trouve en un point stratégique du livre de Hegel. La première moitié de ce livre est consacrée à une sorte d’histoire de la conscience, telle que Hegel l’interprète à travers des figures constitutives de cette histoire, et se dispose dans le livre en trois étapes. D’abord, la conscience, ensuite, la conscience de soi et, en troisième lieu, la raison. Nous assistons à une ascension, depuis l’animalité, c’est-à-dire la vie immédiate, la vie au ras des besoins, que Hegel appelle le monde de la certitude sensible, jusqu’au sommet de la raison, qui est en réalité la conscience éthique, la conscience de la loi.

Au début, nous dit Hegel, « la conscience est moi, rien de plus et elle sait un pur ceci ». Nous partons donc d’une donnée absolument élémentaire : un moi qui connaît un ceci. Un moi qui connaît de façon immédiate, par les organes de ses sens, une chose indifférenciée du monde. Puis, à partir de cette relation tout à fait élémentaire, Hegel va construire une image générale de la civilisation tout entière. Et à la fin, après quatre cents pages d’une difficulté inouïe, on trouve la phrase typique que voici : « La substance éthique est devenue l’essence de la conscience de soi. »

Magnifique chemin qui va de l’humble liaison entre un moi et un ceci jusqu’à la substance éthique, qui est véritablement intériorisée par la conscience de soi comme étant sa volonté et son devoir.

C’est un immense chemin qui comporte de très nombreuses étapes, qu’on appelle traditionnellement « les figures de la conscience », étapes qui jalonnent cette ascension progressive. Et au milieu de cet immense chemin, vraiment au milieu, nous avons une section de dix pages intitulée « Domination et servitude ». C’est là que nous allons rencontrer la figure du rapport entre « maître et esclave », dans cette section qui, d’une certaine manière, va faire basculer l’univers de la conscience d’une région dans une autre. C’est pour cela que c’est un texte absolument fondamental.

Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de l’apparition de la figure de l’Autre. C’est le moment, où la conscience s’extrait du pur rapport à elle-même, de sa solitude, de son solipsisme, et se rend compte qu’elle est en partie dominée par l’existence d’autres consciences.

Ce point a l’air d’une assez grande banalité mais en réalité il ne l’est pas du tout. On peut en effet dire que nous devons à Hegel l’introduction explicite d’autrui dans la construction de la subjectivité. La conscience n’est pas réductible au cogito de Descartes, elle n’est pas identique à la conscience de soi. Elle doit traverser l’épreuve de sa reconnaissance par l’autre, et c’est dans cette reconnaissance qu’on rencontre la figure de la maîtrise et de la servitude.

Il est intéressant de situer exactement le moment où interviennent les figures du maître et de l’esclave. Car la section consacrée à l’apparition de l’Autre comporte trois mouvements, dont les titres sont : « La conscience de soi doublée », « La lutte des consciences de soi opposées » et « Maître et esclave », le troisième moment.

Le texte de Hegel est particulièrement difficile à comprendre, et plus encore à faire comprendre, mais la difficulté majeure, c’est que je ne suis pas persuadé qu’il s’agisse dans tout cela en réalité de l’esclavage, en dépit des titres et sous-titres.

Commençons par des choses très simples. Considérons ce que c’est qu’un individu. On peut, très simplement, le considérer de trois manières : premièrement, comme un simple objet dans le monde, une chose du monde qui doit être analysée, absolument comme une autre. C’est un corps, un paquet d’organes, un ensemble de cellules, finalement un paquet d’atomes, et au bout du compte, une agitation insensée d’un milliard de particules. C’est ça que Hegel appelle l’en-soi. Deuxièmement, on peut le regarder comme se connaissant lui-même, non pas simplement comme une chose connue, mais comme ayant la capacité réflexive de se connaître lui-même, et comme étant par conséquent ce que Hegel appelle une « conscience de soi ». L’individu existe comme en-soi mais également comme pour-soi, c’est-à-dire dans un rapport effectif à lui-même. Et puis, troisièmement, on peut considérer que cet individu existe en tant qu’individu qui peut être reconnu comme l’individu qu’il est par un autre, et en particulier par un autre individu. Ça c’est la figure de l’autre, que Sartre appellera le pour-autrui. À un niveau descriptif élémentaire on retrouve très bien la triplicité hégélienne entre en soi, pour soi et pour l’autre. C’est ça qui va nous donner la clef du développement dialectique de Hegel.

À partir de là s’éclaire la première phrase de la section dont nous parlons, phrase très célèbre, dans laquelle on entend, si je puis dire, le cliquetis hégélien, la sonorité des concepts : « La conscience de soi est en soi et pour soi quand et parce qu’elle est en-soi et pour-soi pour une autre conscience de soi. » Cette phrase signifie que la conscience est, dans son être même, suspendue à sa reconnaissance par l’autre.

C’est une thèse très forte. Il n’y a pas l’individu, puis un autre individu. Il y a un individu qui, dans son individualité elle-même, intègre le jugement de l’autre. Tout le problème va donc être que la conscience, en tant que conscience de soi, n’existe que pour autant qu’elle est reconnue comme telle par une autre conscience de soi. Elle a absolument besoin de cette reconnaissance pour être constituée dans l’univers qui est le sien et qui est toujours un univers collectif et civilisé. La conscience de soi ne naît qu’autant qu’elle est reconnue. C’est fondamental, et c’est une idée nouvelle et profonde : il n’y a pas celui qui existe et puis l’autre après, non, l’autre est présent dans la constitution de la conscience de soi elle-même.

Nous pouvons alors anticiper le problème du maître et de l’esclave, à partir du fait qu’il y a trois termes : une conscience de soi, une autre conscience de soi qui reconnaît la première, et entre elles deux, ce qui n’est pas conscience, ce qui est, tout simplement : la chose en soi. Entre le maître et l’esclave il y aura toujours ce troisième terme, la chose. Et ce que Hegel va tenter de déduire c’est que le maître et l’esclave diffèrent par rapport à la chose. Chacun a conscience que l’autre est une conscience, mais ce qui produit leur différence c’est la chose. Et pourquoi ? Parce que le maître veut jouir de la chose alors que l’esclave doit travailler la chose pour que le maître en jouisse. La dissymétrie fondamentale, constitutive de la relation, va donc être que le maître est basculé du côté de la jouissance, tandis que l’esclave est basculé du côté du travail. Mais travail et jouissance supposent au milieu la chose, que l’esclave travaille pour que le maître en jouisse.

En fait, ce que Hegel désire, son projet le plus fondamental, c’est d’arri-ver, par des moyens philosophiques, conceptuels, de la pensée de la simple existence d’autrui – du simple fait que toute conscience de soi éprouve qu’il y a une autre conscience de soi et finalement d’autres consciences de soi – à une dialectique qui est la dialectique de la jouissance et du travail. C’est un projet décisif, car la dialectique de la jouissance et du travail n’est pas autre chose que la culture au sens large, et finalement la civilisation. Le pari de Hegel c’est que, en partant de la simple rencontre – une conscience de soi rencontre une autre conscience de soi – on peut arriver à déduire la culture comme ciment de la collectivité.

Essayons de faire ce chemin avec Hegel. La simple apparition de l’autre conscience de soi se présente au départ comme venant du dehors. Je suis conscience de soi et je vois une autre conscience de soi ; elle est dehors. En ce sens, elle est autre, absolument, puisqu’elle vient du dehors. Le paradoxe c’est que, au moment même où je vois qu’elle est absolument autre que moi, je vois aussi en même temps qu’elle est absolument la même que moi, puisqu’elle est une autre conscience de soi.

Nous avons là une dialectique extrêmement serrée de l’autre et du même, qui va organiser toute la procédure. Puisque l’autre est aussi conscience de soi il est en un certain sens identique à moi-même. De surcroît, cette relation est une relation de pure réciprocité. Nous avons en effet une structure qui fait que chaque conscience a conscience que l’autre est aussi une conscience, conscience qui a aussi conscience que l’autre est une conscience. Tout cela crée une espèce de réciprocité absolument primitive, qui est la pure rencontre de deux consciences de soi en tant qu’elles s’identifient immédiatement l’une l’autre.

Pour dire cela dans un langage plus anthropologique : vous rencontrez quelqu’un et avant même de savoir quoique ce soit de lui, il y a une chose que vous savez, c’est qu’il appartient comme vous à l’humanité. Il est donc autre, il est un autre humain, mais en même temps il est justement un humain. Et le rapport de la rencontre avec l’autre représente une synthèse paradoxale entre l’absolue différence et l’absolue identité.

Bizarrement, c’est là que se situe le point qui nous amènera tout à l’heure à des considérations historiques et anthropologiques sur l’esclavage. Le grand problème, c’est en effet que nous avons affaire à une pure symétrie : dans cette analyse, les deux termes ne sont pas distinguables, chaque terme est défini comme une conscience de soi qui reconnaît une autre conscience de soi, donc comme autre et même. C’est ce que Hegel appelle la conscience de soi doublée. Nous sommes donc dans une logique du double, logique qui a eu de multiples conséquences, en particulier esthétiques, (utilisation des jumeaux, thème fascinant de la doublure, du double). Mais le double, c’est une symétrie, une identité symétrique. Si j’en reste au double, rien ne se produit : c’est une structure fermée et statique puisque nous avons une réciprocité primitive où chacun reconnaît l’autre en tant qu’il est reconnu par l’autre. Nous sommes apparemment dans une impasse du processus dialectique, qui semble devoir stagner dans cette réciprocité primitive.

Tout le problème, c’est que l’humanité ne peut se constituer comme nous la connaissons, au-delà de cette reconnaissance primitive, que s’il existe une dissymétrie. C’est le point le plus délicat, dont nous verrons que Hegel ne rend pas absolument compte. Certes, il sait parfaitement que si on veut aller au-delà de l’effet en miroir de la réciprocité et de la stagnation qu’il entraîne, il faut introduire une dissymétrie. Il dit lui-même que le processus « présentera d’abord l’inégalité de deux consciences de soi, il présentera la rupture ». Au moment où l’on parvient à une symétrie absolue, le processus doit nous présenter l’inégalité des deux consciences, et il va présenter cette rupture. Mais d’où vient cette rupture, cette inégalité, puisque, au point où nous en sommes, l’autre est aussi en même temps le même ?

Je pense que Hegel produit ici ce que j’appellerai un forçage : il va en effet décrire la dissymétrie, mais sans avoir les moyens de la légitimer. Il va en fait supposer, décider, qu’il y a une dissymétrie, il va nous dire en quoi elle consiste, mais il ne va pas être en état de la déduire, de la construire, à partir de ce qui a précédé.

Ce forçage, comme toujours chez Hegel, est assez magnifique, et il faut bien comprendre quelle en est la nature. Ce qu’il nous dit, c’est que chacun va engager contre l’autre, qui est aussi le même, une lutte dont l’enjeu, pour chacun, est que ce soit lui qui est reconnu par l’autre, sans être obligé, lui, de reconnaître l’autre. « Je » va provoquer l’autre dans une lutte, un conflit à la vie à la mort, de telle sorte que l’autre soit contraint de reconnaître mon humanité, sous la forme d’une identité distincte de la sienne, et en fait supérieure à la sienne. Ce qui veut dire que l’autre va être forcé de me reconnaître plus autre que lui n’est autre. Me reconnaître comme un autre d’une autre nature que l’altérité symétrique donnée inauguralement.

On ne voit pas, cependant, que cela puisse résulter de la procédure elle-même. La lutte pour la reconnaissance introduit du dehors une dissymétrie dans la relation de l’autre et du même. La lutte s’engage en effet pour que l’autre reconnaisse qu’il n’est pas vraiment le même que moi, ce qui voudra dire que je lui suis supérieur. On voit ici, d’une part, comment nous nous orientons vers l’esclavage et, d’autre part, nous avons un principe de rupture qui probablement ne tire pas sa légitimité de la dialectique qui précède, celle de la rencontre symétrique de deux consciences de soi.

Si on introduit une dissymétrie, cela revient à dire qu’il y en a un qui est plus humain que l’autre. Il n’y a pas d’autre issue. Et c’est exactement ce que dit Hegel dans un autre langage. Nous avons nécessairement ici la genèse abstraite du racisme en son sens le plus général, du racisme dont la thèse est qu’il existe des individus qui certes sont humains, mais à un moindre degré que d’autres. D’où les termes de maître et d’esclave, qui nomment cette présomption d’infériorité.

Comment va se passer cette lutte pour la reconnaissance, une fois qu’on admet le coup de force qui l’institue ? Pour le comprendre il faut rappeler que derrière la conscience de soi, celle de l’individu, il y a la vie animale, la vie organique. Avant d’être conscience de soi la conscience doit exister, vivre, comme un corps naturel, dans un immédiat sensible. La dissymétrie va se construire alors de la façon suivante : dans cette lutte pour la reconnaissance, une des consciences de soi va accepter le risque de mort et l’autre va reculer devant le risque de mort. En réalité la conscience de soi qui, dans le combat, dans la lutte à mort pour la reconnaissance, est amenée à accepter le risque de mort va au fond mettre la reconnaissance de la conscience de soi au-dessus de la vie animale et organique. Elle va déclarer, au nom de la pure reconnaissance de son être humain comme conscience de soi, qu’elle est prête à risquer sa vie, sa vie animale, puisque ce qu’elle défend, c’est la pure conscience de soi. En revanche l’autre, dans le combat, va reculer devant le risque de mort et va affirmer ainsi non pas la conscience de soi mais la puissance de la vie. L’un des combattants va accepter jusqu’au bout qu’il s’agisse de la conscience de soi, en acceptant de mettre en péril son existence organique dans le combat pour la reconnaissance, tandis que l’autre va se rappeler que la vie organique est la condition de la conscience et va la protéger du risque de mort engagé par la lutte des consciences.

Hegel va le dire ainsi : « Une des consciences est la conscience indépendante de la vie, pour laquelle l’être pour soi est essence, et l’autre est la conscience dépendante qui a pour essence la vie, l’être pour un autre, l’une est le maître, l’autre est l’esclave. » Une des consciences affirme qu’une conscience est finalement indépendante de la vie et doit être reconnue jusque dans cette indépendance ; et pour que la conscience comme supériorité sur la vie soit reconnue jusqu’au bout il aura fallu prendre le risque de la mort. Et ça va être l’indépendance de la conscience de soi, la conscience de soi comme essence. L’autre conscience va assumer que finalement le réel de la conscience de soi c’est la vie après tout, puisque sans la vie il n’y a pas de conscience, et donc elle va protéger la vie, mais accepter de ce fait même une infériorité quant à la reconnaissance de la conscience de soi.

Il y a un point que je voudrais souligner ici car il est souvent oublié. Il faut comprendre que pour Hegel tous les deux ont raison. Il ne s’agit pas d’un conflit où l’on dit que c’est le maître qui a raison et l’esclave qui a tort, parce qu’il est aussi vrai que la conscience de soi est supérieure à la vie, qu’il est vrai que la vie est la condition de la conscience de soi. Le maître va reconnaître la conscience de soi au détriment de la vie, en acceptant le risque de mort, mais c’est une abstraction, parce que cela détache la conscience de soi de la vie elle-même. Et l’esclave va abandonner le principe de la reconnaissance de soi au nom de la vie, mais c’est aussi une abstraction, car il renonce au progrès singulier que représente la conscience de soi par rapport à la simple vie organique.

Comme on le voit, la genèse des catégories de maître et d’esclave chez Hegel représente une tentative passionnante de déduire le fait de la domination à partir de la simple rencontre avec l’autre. Je pense à vrai dire que cela ne marche pas pour la raison suivante : de la pure rencontre on déduit éventuellement une structure symétrique. Mais la dissymétrie doit être introduite, et ce du dehors, parce que, au fond, on ne sait pas pourquoi il y en a un qui recule devant la mort et l’autre qui l’accepte. Il y là une contingence obscure. On pourrait très bien imaginer que, au nom du pur pour-soi, ce soit de manière générale que tout le monde accepte le risque de mort. Ou, au contraire, que tout le monde le refuse. La dissymétrie est simplement la dissymétrie de deux possibilités, mais la déduction du fait que ces deux possibilités constituent en vérité la relation fondamentale de la civilisation à ses débuts, celle du maître et de l’esclave, n’est pas véritablement établie.

Cela dit, il est vrai que la lutte à mort pour la reconnaissance, dans ses conséquences, nous fait passer d’un processus à un autre. Au terme du premier processus, le maître est en position de domination sur l’esclave. Mais quel va être le contenu, l’exercice de cette domination ? Nous allons retrouver là le rôle fondamental du tiers terme, de la chose. Le maître, étant celui qui a affirmé la pure conscience de soi, doit pouvoir vivre indépendamment de la chose. Puisqu’il est celui qui a pris le risque de mort et qui a donc affirmé la pureté de la conscience de soi, détachée des besoins de la vie, il ne peut plus être dépendant de la chose. Le maître est donc celui qui doit pouvoir jouir de la chose sans s’en préoccuper. C’est ça sa position. Par conséquent il va enjoindre à l’esclave, puisque celui-ci a choisi le côté de la vie matérielle, de s’occuper de la vie matérielle à son profit à lui. Il va lui demander de lui produire les choses qu’il désire, sans qu’il ait lui-même à s’engager, si l’on peut dire, dans le bourbier vital. À l’esclave reviendra la tâche de s’occuper de ce bourbier vital pour fournir au maître les choses dont il a besoin. En ce sens le maître est jouissance immédiate, alors que l’esclave ne peut pas jouir de la chose, puisqu’elle est destinée au maître. L’esclave doit travailler et former la chose pour la jouissance du maître. Il est donc celui qui, paradoxalement, alors qu’il a pris le parti de la vie dans le combat pour la reconnaissance, se retrouve dans l’impossibilité de satisfaire ses besoins vitaux de façon immédiate et donc contraint de différer sa jouissance, puisqu’il travaille pour le maître.

Nous avons là une figure tout à fait extraordinaire, dans la mesure où s’amorce un renversement. L’esclave, astreint à différer sa satisfaction immédiate, à travailler, à former et cultiver l’objet, indépendamment de son propre désir, pour le désir de l’autre, va en fin de compte être l’inventeur de la culture, parce qu’il est l’inventeur de l’engagement d’un désir différé dans la formation de la chose, dans l’ornement de la chose, dans l’esthétique de la chose. Il faut ici avoir recours au langage de Freud, si proche de tout ça, et dire que l’esclave est l’homme de la sublimation, l’homme du plaisir refoulé, au profit d’un travail sur la chose. Du coup c’est lui qui crée la civilisation humaine.

On assiste là, va nous dire Hegel, à un complet renversement. Le maître, qui avait affirmé la conscience de soi au détriment de la vie, est devenu celui qui se contente de la jouissance immédiate, cependant que l’esclave est amené à différer la satisfaction de son désir immédiat au profit de la culture, de l’invention d’objets de plus en plus beaux, de plus en plus extraordinaires et inventifs. C’est donc l’esclave qui va devenir le personnage de la création culturelle sublimée, tandis que le maître restera finalement un jouisseur sans créativité aucune.

Nous avons ainsi, dans la deuxième section, un renversement spectaculaire qui fait que, au bout du compte, l’histoire humaine c’est l’histoire des esclaves, pas celle des maîtres, qui ne sont que l’histoire des jouissances successives mais jamais l’histoire de la culture créatrice et productive. Ce renversement dialectique permet de comprendre en quel sens certaines profondeurs de Hegel ont orienté le marxisme : dans les entrailles de l’Histoire, la créativité fondamentale est du côté des dominés et non pas de celui des dominants. Cela, Hegel essaie d’en rendre compte de manière explicite, dans un passage que je cite avant de le commenter.

« De même que la domination montre que son essence est l’inverse de ce qu’elle veut être, de même la servitude deviendra plutôt son propre accomplissement, le contraire de ce qu’elle est immédiatement, elle ira en soi-même comme conscience refoulée en soi-même et se transformera par un renversement en véritable indépendance. »

Récapitulons. Face au risque de mort le maître renonce à l’immédiat de la vie, mais c’est pour tomber dans l’immédiat de la jouissance, enchaîné qu’il est à une chose dont le véritable maître est l’esclave. En ce sens, le maître devient l’esclave de l’esclave. De son côté l’esclave a au contraire accepté, par peur de la mort, le primat de la survie immédiate. Mais forcé de travailler et d’accepter la médiation du travail, il a créé la culture, devenant ainsi, au futur, le maître du maître. Dans l’incapacité où il est de vivre ailleurs qu’au présent le maître devient l’esclave de l’esclave, dévoué au futur, en revanche, l’esclave devient le maître du maître.

Maintenant, est-ce que de tout cela nous pouvons tirer un éclaircissement quelconque concernant l’esclavage historique ? Dans une certaine mesure, oui, du point de vue de la thèse finale selon laquelle l’œuvre historique la plus importante est accomplie, en tant que production, que création, par ceux qui sont en position de servitude et non par ceux qui sont en position de maîtrise. Mais je pense tout de même que subsistent trois objections. Et ce, outre une objection formelle non négligeable, à savoir que le mot allemand « Knecht » – traduit en français par « esclave » – signifie « serviteur », ou « valet », et qu’il s’agit donc peut-être d’une dialectique plus générale que celle qui éclaire le phénomène anthropologique de l’esclavage.

Première objection. La dissymétrie reste inexplicable, elle n’est pas déduite véritablement, et par conséquent le phénomène historique de l’esclavage est manqué, précisément parce qu’il requiert une dissymétrie contingente, celle entre des groupes humains qui sont dans des niveaux de développement – technique, scientifique ou militaire – présentant une dissymétrie objective, historique. La possibilité matérielle d’organiser quelque chose d’aussi vaste et d’aussi terrifiant que la grande traite transatlantique des esclaves ne se laisse pas expliquer sans mentionner les instruments matériels et les volontés de domination dont un des camps, celui des puissances impérialistes, disposait. Il y a une supériorité acquise qui ne s’explique pas seulement en tant que conséquence de la pure rencontre : au moment de cette rencontre, une dissymétrie majeure est en effet déjà constituée. C’est là un point que Hegel ne fait pas entrer en ligne de compte dans la configuration dialectique du maître et de l’esclave, tout simplement parce qu’il reste fidèle à son programme, lequel consiste à déduire la dialectique de la rencontre.

D’où la deuxième objection. On pourrait se dire que l’esclavage réel, historique, se laisserait plutôt décrire comme un point d’impasse de la dialectique hégélienne. Une impasse que l’on peut très clairement situer au moment de second temps : le rapport entre jouissance et travail par la médiation de la chose. Le principe en est très simple : par son travail l’esclave fournit au maître de quoi parvenir à sa jouissance. Or, l’esclavage historique ne se limite pas à cette position médiatrice de l’esclave, entre la chose et le maître. L’esclavage historique, c’est quand même en partie la tentative d’identifier subjectivement l’esclave à une chose. L’esclave réel n’est pas simplement celui qui peut œuvrer à la chose pour l’offrir au maître, il est lui-même chosifié, traité, vendu, acheté, comme une chose. Même si on sait très bien qu’il y a toujours des zones d’impossibilité de ce traitement radical, il n’en reste pas moins que c’est ça l’esclavage au sens strict et, en ce sens, il est différent de la servitude que décrit Hegel. De ce point de vue on pourrait dire que l’esclavage réel est le moment où le deuxième moment de la dialectique hégélienne se trouve en quelque sorte bloqué, paralysé, par le fait qu’on ne reconnaît pas vraiment, dans cette figure de l’esclavage, la distinction entre chose et travail. Bien sûr ce qu’on attend de l’esclave c’est le travail, mais ce travail est lui-même comme une émanation de la chose, puisque l’esclave lui-même est une chose. Et donc le triple de la jouissance, de la chose et du travail, qui existe bien sûr dans le réel, puisque que, par exemple, l’esclave va fabriquer le sucre pour le marché des maîtres, cette dialectique n’est pas la dialectique subjective de l’esclavage vrai. Dans l’esclavage vrai, l’esclave est rabattu sur la chose qu’il traite, il est chose parmi les choses. Il faut donc reconnaître que, sur ce point précis, l’esclavage historique n’entre pas dans le schéma hégélien.

Enfin, troisième objection. Dans le cadre hégélien, il devient impossible d’accéder à la subjectivité proprement politique de l’esclave au regard de l’esclavage. J’entends par là ce qui est contenu à la fois dans les tentatives d’émancipation des esclaves par eux-mêmes, comme dans la révolte des esclaves sous la direction de Spartacus dans l’Empire romain, ou comme la révolte des esclaves à Saint-Domingue sous la direction de Toussaint Louverture. Cela n’entre pas dans le schéma, parce que l’esclave se voit confiné par Hegel dans le registre de la production culturelle, de la chose, et que rien ne permet qu’il puisse inventer une subjectivité politique particulière. Le personnage du révolté politique d’origine esclave est un personnage absent, pas simplement par mépris ou ignorance, mais dans la structure même du développement hégélien.

Je pense pour ma part – et je terminerai sur ce point – que Hegel réfère tout son déploiement dialectique au monde aristocratique. Le monde de la jouissance du maître reste quand même, pour lui, le monde de la noblesse, et le monde de l’esclave ce sont les classes inférieures en fin de compte, bourgeoisie comprise. Les classes inférieures englobent aussi la classe intellectuelle, c’est-à-dire formatrice de la culture, certes en état de servitude par rapport à la noblesse monarchique, en état d’abaissement et de servitude, mais qui, finalement, est quand même le véritable moteur de l’Histoire. Si bien que, en exagérant un peu, on pourrait dire que l’esclave c’est Hegel lui-même, considéré en dernier ressort comme petit professeur, insignifiant au regard de l’establishment politico-monarchique de la Prusse de l’époque. C’est Hegel, s’attribuant ou se dotant, au cœur de la conscience de servitude relative, qui est celle d’un petit fonctionnaire dans le xviiie siècle finissant, de la grandeur historique réelle. Ce qui d’ailleurs peut se résumer en disant : « Tout ça est bien joli, mais on se souviendra de moi, Hegel, j’existerai éternellement, alors qu’on ne se souviendra pas du comte Machin, qui a joui certes plus que moi dans sa vie, mais qui, au regard de l’histoire universelle, n’est rien du tout. » C’est à mon avis beaucoup plus proche de ça que des producteurs de canne à sucre dans les îles des Caraïbes.

Je dirai donc que la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel est une figure intéressante, passionnante, même, du point de vue de la théorie d’autrui, et de son introduction dans la philosophie. Elle est intéressante dans la mesure où elle porte sur la théorie de la jouissance et du travail, ainsi que sur la fonction dans cette affaire de la sublimation et du désir refoulé, intéressante aussi du point de vue de la manière dont les classes dominées peuvent se représenter elles-mêmes au moment de l’aristocratisme finissant, à la charnière du xviiie et du xixe siècle. Mais il n’est pas certain que cela touche vraiment le réel de l’esclavage. Pour que cela soit le cas il faudrait sans doute une entrée différente parce que, encore une fois, cette théorie suppose la donnée quasiment événementielle d’une dissymétrie première, facteur que Hegel n’a pas intégré à son développement, parce que son développement devait obéir aux lois de la genèse dialectique. Par conséquent, et ce sera mon dernier mot, je dirais que la dialectique du maître et de l’esclave, que je crois avoir à peu près réussi à élucider, est une anticipation philosophique magnifique, dont cependant le rapport à l’Histoire réelle reste indirect et métaphorique.  »

« Mais sache que les hommes sont convaincus maintenant, plus que jamais, qu’ils sont complètement libres. Et cependant ils nous ont apporté eux-mêmes leur liberté et l’ont humblement déposée à nos pieds. »

Fiodor Dostoïevsky, Les frères Karamazov, 1879

« L’intimité avec l’ennemi : Canaris et le paradoxe Heydrich

L’une des dimensions les plus psychologiquement aberrantes de la vie de Canaris réside dans sa relation avec Reinhard Heydrich — ami d’enfance devenu chef du SD et ennemi mortel potentiel. Les deux hommes montaient régulièrement à cheval ensemble dans le Tiergarten de Berlin. Leurs familles habitaient des villas voisines partageant un jardin commun. Ils dînaient ensemble, faisaient de la musique ensemble, tandis que chacun faisait espionner l’autre et accumulait du matériel compromettant en vue d’une confrontation finale.

Cette intimité contrainte avec l’ennemi représente une torture psychologique singulière. Canaris qualifia Heydrich d’« homme violent et fanatique avec lequel il sera impossible de travailler étroitement », tout en maintenant une façade d’amitié cordiale — conscient qu’Heydrich pouvait le détruire à tout moment. Quand Heydrich fut assassiné à Prague en mai 1942, Canaris fut décrit comme « profondément ébranlé » et aurait versé des larmes lors des funérailles — mélange incompréhensible de soulagement (son adversaire le plus dangereux disparaissait au moment même où il s’apprêtait à absorber l’Abwehr) et d’affect authentique envers un homme qu’il connaissait depuis des décennies.

Cette contrainte de simuler l’accord ou la confiance sans les ressentir mobilise ce que les chercheurs en psychologie du masquage appellent un « état de hypermonitoring permanent » — surveillance de son ton, de ses gestes, de ses mots à chaque instant. Les études issues de la recherche sur l’autisme (Hull et al.) sur le « camouflage » documentent l’épuisement généré par cette performance constante : « C’est comme si je faisais tourner vingt onglets de navigateur dans mon cerveau, toute la journée, tous les jours. » Le masquage chronique conduit à ce que les chercheurs nomment le burnout autistique — état d’épuisement mental, physique et émotionnel intense pouvant mener à une perte temporaire des fonctions de base. »

 « # Comment fonctionnent réellement les organisations clandestines de l’intérieur

**Les mécaniques internes des organisations secrètes — recrutement, tests de loyauté, confiance, culture orale, alliances et contre-infiltration — suivent des schémas remarquablement cohérents à travers deux siècles de cas documentés.** Le mouvement des Officiers Libres égyptiens (1949-1952) fournit un cas central exceptionnellement instructif : une conspiration d’environ quatre-vingt-dix officiers militaires qui a opéré sans être détectée au sein d’une armée sous surveillance britannique et royale, a réussi à renverser une monarchie, et l’a fait sans jamais maintenir une seule liste d’adhésion écrite. S’appuyant sur *Nasser’s Blessed Movement* de Joel Gordon, les études de Vatikiotis, les mémoires de Sadate et Khaled Mohieddin, et des preuves comparatives de la Résistance française, des Carbonari italiens, de l’organisation bolchevique clandestine, de l’IRA et de l’ANC, ce rapport reconstitue les mécaniques humaines — la couche orale, gestuelle, comportementale — de la façon dont les organisations clandestines recrutent, testent, protègent et se maintiennent.

Les preuves révèlent un paradoxe fondamental qu’aucune organisation n’a pleinement résolu : la sécurité exige la restriction, mais la survie exige la croissance. Chaque mouvement clandestin opère le long de cette tension, et les choix spécifiques que chacun fait — à quelle vitesse recruter, dans quelle mesure compartimenter, avec quelle agressivité traquer les infiltrés — déterminent finalement s’il perdure ou s’il est détruit.

## La toile de Nasser : comment les Officiers Libres ont recruté sans laisser de trace

Les racines de la conspiration des Officiers Libres ne remontent pas à un manifeste politique mais à **un dortoir de l’académie militaire en 1937**. Lorsque l’Académie militaire royale égyptienne a ouvert ses portes aux fils de la classe moyenne inférieure suite au traité anglo-égyptien de 1936, Gamal Abdel Nasser — dont la première candidature avait été bloquée par un casier judiciaire de manifestation anti-gouvernementale — est entré aux côtés d’Abdel Hakim Amer et Anwar el-Sadate. Ce lien de cohorte, forgé autour de repas partagés et de ressentiment de classe partagé, allait s’avérer plus durable que n’importe quelle idéologie. Comme Sadate l’a écrit plus tard dans *Révolte sur le Nil*, les premières conversations conspiratoires ont eu lieu autour d’« un feu de camp durant l’été 1938 » à leur affectation de Mankabad, où Nasser a émergé comme « leader naturel parce qu’il était énergique et avait les idées claires ».

Le système de recrutement de Nasser était entièrement construit sur des relations personnelles médiatisées par un seul intermédiaire de confiance. **Amer fonctionnait comme l’officier de renseignement de Nasser** : il « continuait à rechercher des officiers intéressés au sein des différentes branches des Forces armées égyptiennes et présentait à Nasser un dossier complet sur chacun d’eux ». C’est un détail opérationnel critique — les recrues potentielles étaient recherchées et examinées avant que Nasser ne les rencontre jamais, à travers un processus qui ressemblait, de l’extérieur, à rien de plus que de la socialisation militaire entre amis.

La technique d’approche était graduée et orale. Les officiers étaient sondés sur leurs opinions politiques lors d’affectations partagées — au Soudan, au Collège d’état-major, dans les mess de garnison. Ce n’est qu’après une observation soutenue des attitudes, de la discrétion et de la stabilité émotionnelle d’un homme que l’existence d’une organisation était révélée. En 1949, lorsque le mouvement a été formalisé, les réunions avaient lieu exclusivement dans les domiciles des officiers, offrant une intimité loin de la surveillance militaire. Le comité fondateur comprenait **quatorze hommes d’origines idéologiques délibérément diverses** : des islamistes comme Kamal el-Din Hussein et Abdel Moneim Abdel Raouf, des marxistes comme Khaled Mohieddin, et des pragmatiques nationalistes comme Nasser lui-même. Cette diversité idéologique était stratégique — le principe unificateur était l’opposition à la monarchie et à l’occupation britannique, pas de programme spécifique, ce qui permettait le recrutement à travers différentes persuasions politiques.

La **guerre de Palestine de 1948** est devenue l’accélérateur de recrutement décisif. Nasser et environ 4 000 soldats égyptiens ont été encerclés pendant quatre mois dans la poche de Faluja. Le traumatisme partagé du siège — aggravé par le scandale des armes défectueuses, dans lequel le gouvernement de Farouk avait fourni aux troupes des armes défaillantes — a transformé un mécontentement diffus en détermination révolutionnaire. Nasser a écrit plus tard : « J’ai senti du plus profond de mon cœur que je haïssais la guerre ». Les officiers qui ont survécu ensemble se faisaient confiance avec un lien qu’aucun rituel d’initiation ne pourrait reproduire. Yitzhak Rabin a rappelé une rencontre avec Nasser lors de négociations locales : « Il m’a dit que la guerre que nous menons est la mauvaise guerre contre le mauvais ennemi au mauvais moment ».

En 1952, l’organisation s’était élargie à environ quatre-vingt-dix membres, pourtant sa caractéristique de sécurité la plus extraordinaire tenait : **Nasser seul connaissait l’adhésion et la structure complètes**. Khaled Mohieddin a déclaré simplement : « Personne ne les connaissait tous et où ils appartenaient dans la hiérarchie sauf Nasser ». Il n’y avait pas de registre écrit, pas de liste d’adhésion, pas d’organigramme. La première tentative de développer toute forme de registre n’est venue que sous la présidence de Sadate dans les années 1970, lorsqu’il a décidé de fournir des pensions spéciales aux Officiers Libres. Les nouveaux membres subissaient une initiation solennelle : **un serment prêté avec une main sur le Coran et l’autre sur un revolver** — engagement sacré et conséquence mortelle liés ensemble en un seul geste.

## L’anatomie de l’approche : comment les recruteurs identifient les cibles sans s’exposer

À travers tous les cas étudiés, le recrutement clandestin efficace suit un schéma cohérent en trois phases : **balayage environnemental, sondage gradué et révélation**. Le recruteur ne commence jamais avec l’organisation — il commence avec la personne.

Henri Frenay, fondateur du réseau de Résistance française Combat, a développé ce qu’on pourrait appeler l’« approche dans l’ombre ». Il engagerait une recrue potentielle dans une conversation politique apparemment désinvolte, demandant d’abord s’ils croyaient que la Grande-Bretagne éviterait la défaite, puis si une victoire allemande valait la peine d’être arrêtée. Ce n’est que sur la base des réponses à ces questions apparemment innocentes qu’il délivrait la phrase décisive : **« Des hommes se rassemblent déjà dans l’ombre. Vous joindrez-vous à eux ? »** La cible avait révélé ses sympathies de manière incrémentale avant que l’organisation ne soit jamais nommée. Si les réponses étaient mauvaises, Frenay n’avait rien exposé.

L’organisation bolchevique clandestine utilisait **les cercles d’étude comme rampes d’accès organisationnelles**. Lénine a décrit dans *Que faire ?* comment « un cercle d’étudiants établit des contacts avec les travailleurs et se met au travail… Le cercle élargit progressivement sa propagande et son agitation ». Le cercle d’étude était explicitement une passerelle — les gens étaient attirés par des intérêts intellectuels partagés avant de rencontrer le noyau conspiratoire. La distribution du journal illégal *Iskra* servait de test de loyauté de bas niveau : ceux qui se révélaient distributeurs fiables, qui maintenaient la sécurité ce faisant, étaient attirés plus profondément.

Le recrutement de l’IRA fonctionnait à travers ce qui équivalait à une audition comportementale de plusieurs années. Les jeunes étaient attirés dans Na Fianna Éireann — les scouts républicains — effectuant des tâches à faible risque comme porter des messages ou servir de guetteurs sur le chemin de l’école. « Ils étaient des recrues potentielles pour l’IRA adulte », note un récit ; « ils faisaient du travail de reconnaissance, de douze à seize ans ». La performance sur ces tâches mineures déterminait si, des années plus tard, une approche formelle serait faite. L’observation communautaire était continue : les commandants observaient les recrues potentielles aux matchs de la GAA, aux commémorations républicaines et dans les pubs — notant qui était discret, qui parlait trop, qui se montrait de façon cohérente.

Peut-être le dépistage de recrutement le plus extraordinaire documenté provient de **Jacques Lusseyran**, un jeune homme aveugle de dix-sept ans qui dirigeait les Volontaires de la Liberté dans Paris occupé. Les nouvelles recrues étaient conduites à travers un labyrinthe de boîtes dans un entrepôt non éclairé pour rencontrer leur intervieweur dans l’obscurité complète. Lusseyran « pouvait détecter la fausseté de caractère ou la peur de l’exposition de ceux qui trahiraient la Résistance en écoutant les nuances de leurs voix ». Son groupe est passé à 600 membres. Sa seule erreur catastrophique a été d’admettre un homme nommé Elio contre son instinct — validant la méthode dans sa seule exception.

Les **Carbonari italiens** ont formalisé le recrutement à travers des liens institutionnels existants. Ils se sont infiltrés dans l’armée napolitaine si profondément que « plusieurs régiments étaient composés entièrement de personnes affiliées à la société ». Le général Pepe, l’officier dépêché pour supprimer la rébellion de 1820, était lui-même un Carbonaro. Les francs-maçons pouvaient entrer dans les Carbonari comme maîtres immédiatement, contournant l’apprentissage standard de six mois — un raccourci de chaîne de confiance où l’adhésion à une société secrète vérifiée servait de pré-sélection pour une autre.

Dans tous les cas, le recrutement le plus efficace reposait sur **des relations préexistantes** : liens de cohorte militaire pour les Officiers Libres et les Carbonari, réseaux familiaux et paroissiaux pour l’IRA, liens de parenté pour l’ANC, liens éducatifs pour les groupes de résistance étudiants. Le recrutement à froid d’étrangers était universellement l’approche la plus dangereuse.

## Comment les organisations testent la loyauté sans que le test soit visible

Le test de loyauté implicite est parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée le sait rarement. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation désinvolte ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.

**L’apprentissage de six mois des Carbonari** était la version formalisée la plus ancienne : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant six mois, « reproduisant les règles de la guilde des charbonniers du passé », durant lesquels leur fiabilité, discrétion et engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de vérification prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées qui « imitaient la Passion du Christ » — que les apprentis avançaient au degré de maître, où les secrets opérationnels et l’exigence d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » étaient communiqués.

Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de vérification calibrée. D’abord, ils passaient des matériaux en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses que nous leur donnions et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts aux « bombes à seau » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.

**La compartimentation de l’information elle-même fonctionne comme mécanisme de test**. Lorsque des cellules reçoivent différentes informations et qu’une information fuite, la source de la fuite peut être identifiée en traçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance française Combat était « divisé en une série de cellules qui ignoraient l’existence les unes des autres » — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation unique et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.

L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un grand corps d’informations a été rassemblé dans le passé par les forces ennemies et leurs indicateurs de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les bavardages induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL face à toute organisation ». Les commandants observaient les habitudes de consommation d’alcool, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas à travers des tests formels mais par surveillance passive continue. **La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée** : « Les interrogatoires sont fréquemment simulés en formation pour accroître la conscience des volontaires de ce qui les confronte ». Ceux qui craquaient sous pression d’entraînement étaient identifiés avant qu’ils ne puissent compromettre l’organisation.

L’échec de test de loyauté le plus dévastateur documenté était **Roman Malinovski** du Parti bolchevique. Un agent de l’Okhrana qui s’est élevé au Comité central et a dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovski « a fait une si bonne impression sur Lénine qu’il a été élu au Comité central ». Lorsque Boukharine a remarqué que « plusieurs fois quand il arrangeait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, les agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovski avait connu chaque rendez-vous — il a écrit à Lénine. Lénine a rejeté les avertissements. Lorsque Vladimir Burtsev a suggéré que Malinovski pourrait être un espion, Lénine a ordonné à Malinovski lui-même d’enquêter. Lors d’une conférence de 1913 de 22 bolcheviks près de Zakopane, **cinq se sont avérés être des agents de l’Okhrana**. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, « a aidé à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement cédé à la Grande Terreur ».

## La psychologie de la suspicion permanente et comment la confiance y survit

L’essai de 1906 de Georg Simmel « La Sociologie du Secret et des Sociétés Secrètes » a établi le paradoxe fondamental : « La confiance, en tant qu’hypothèse de conduite future, est une condition médiate entre connaître et ne pas connaître une autre personne. La possession de pleine connaissance supprime le besoin de faire confiance, tandis que l’absence complète de connaissance rend la confiance évidemment impossible ». Dans les contextes clandestins, les membres requièrent « la confiance très spécifique qu’ils sont capables de garder le silence » — une confiance abstraite, formelle, superposée à quelque confiance personnelle que l’objectif spécifique du groupe exige.

**Le coût émotionnel est documenté à travers chaque mouvement étudié**. Moe Shaik, un ancien opérationnel clandestin de l’ANC, a témoigné : « Avec les disparitions et meurtres fréquents de nos camarades, nos peurs étaient réelles et cela apportait un stress constant dans nos vies ». Les opérationnels de l’ANC « menaient des vies itinérantes d’instabilité, de méfiance et de secret alors que des espions et des informateurs infiltraient les réseaux anti-apartheid clandestins ». Le manuel de formation du SOE incluait un dispositif pédagogique remarquable : **un graphique montrant la trajectoire de l’état psychologique d’un agent**, avertissant que « l’absence apparente de mesures de contre-espionnage ennemies ne devrait jamais être autorisée à engendrer une sur-confiance » — reconnaissant le cycle dangereux de tension, fausse confiance et vulnérabilité.

Nasser lui-même a reconnu la déformation psychologique de la vie conspiratoire. Il « a admis une fois qu’il s’était tellement habitué à la conspiration, par nécessité, qu’il tendait à voir une conspiration en tout, une vision qui l’empêchait de conduire un gouvernement ouvert ». Cet aveu — d’un homme qui a réussi à dissimuler une conspiration de quatre-vingt-dix personnes au sein d’un militaire surveillé — capture la marque irréversible que l’expérience clandestine laisse sur la psyché humaine.

Des signaux de méfiance spécifiques reviennent à travers les cas. Le manuel de formation du SOE identifiait : des dépenses incompatibles avec le revenu ostensible, un volume de correspondance incompatible avec la position sociale, des mots ou manières étrangères suggérant une origine différente, et **« montrer des connaissances ou exprimer des opinions acquises en Grande-Bretagne »** — des micro-signaux comportementaux qui révèlent une identité cachée. L’IRA guettait les volontaires détenus et relâchés de manière suspecte rapidement, les opérations échouées suggérant un avertissement préalable, les changements de mode de vie incompatibles avec le revenu connu, et les changements comportementaux après contact avec la police.

Lorsque la confiance s’effondrait, les conséquences étaient sauvages. L’Unité de sécurité interne de l’IRA — la « Nutting Squad » — déshabillait les suspects, cherchait des dispositifs de surveillance, les bandait et conduisait des interrogatoires prolongés dans des pièces froides. Entre 40 et 50 personnes enquêtées par l’unité ont été exécutées. Le Mbokodo de l’ANC (« la pierre qui écrase ») « agissait fréquemment de manières mystérieuses, déplaçant les agents suspectés ou les transgresseurs du code disciplinaire vers des lieux inconnus ». Il est devenu, dans l’expression d’un historien, « l’archétypale branche de sécurité de style Gestapo, avec des agents partout, entouré de mystère et d’intrigue ».

La destruction de **l’Orchestre rouge** illustre comment une seule brèche de sécurité se propage en cascade à travers les réseaux de confiance. Après que la Gestapo a décrypté des messages et arrêté Harro Schulze-Boysen à son bureau de la Luftwaffe le 31 août 1942, les contacts qui se chevauchaient ont conduit au groupe d’Arvid Harnack, puis plus loin. Sur **217 capturés par la Gestapo, 143 sont morts**, la plupart dans des conditions horribles — et le nombre de ceux qui « par la torture ou la menace de torture ont trahi leurs camarades » était significatif.

Pourtant, la solidarité persiste même sous ces conditions. Dans l’ANC, les liens culturels ont soutenu le mouvement à travers ses périodes les plus réprimées. Comme Nomboniso Gasa l’a rappelé : « Chaque jour, dans nos familles et foyers, les gens minaient l’État, même s’ils le craignaient. Même quand il n’y avait pas de lutte de masse, il y avait du chant et les mères fredonnaient et chantaient à leurs enfants. Elles murmuraient les noms de Nelson Mandela, Govan Mbeki et Walter Sisulu dans leurs prières derrière des portes closes ». Le **fardeau partagé du secret pouvait renforcer les liens à travers le risque partagé** — ce que Simmel identifiait comme la fonction paradoxalement intégratrice du secret.

## Le monde oral : comment le secret vit dans le comportement, pas dans les documents

Le manuel de formation du SOE énonçait le principe directeur avec une clarté brutale : **« La sécurité ne peut être enseignée par règle empirique. C’est un état d’esprit atteignable par l’auto-discipline et l’auto-formation qui rendra la prise de précautions une ‘habitude’. (Cf. traverser une route.) »** La sécurité devait devenir un comportement automatique, inconscient — aussi réflexe que regarder des deux côtés à un coin de rue.

Les Officiers Libres ont atteint cela par la simplicité institutionnelle. Leur organisation « n’avait pas de fichier organisé ou de registre de ses adhésions. Elle était organisée en cellules et sections, chacune avec une fonction spécifique ». Les tracts anonymes comme « L’Armée donne un avertissement » servaient deux objectifs — outil de propagande et de recrutement — sans révéler la structure organisationnelle. Lorsqu’un programme écrit a finalement été publié, il est apparu dans le magazine égyptien *Rose al-Yūsuf* sous le nom de Nasser, un acte calculé de défi public plutôt qu’un document organisationnel.

La doctrine de *konspiratsiya* de Lénine — englobant documents forgés, alias, noms de code et personas inventées — est devenue le texte fondamental pour la sécurité opérationnelle révolutionnaire. Il a soutenu que les informations sensibles devraient exister « dans les mains du plus petit nombre possible de révolutionnaires professionnels ». Cet héritage, « affiné sur deux décennies de travail clandestin utilisant déguisements et fausses identités, est devenu inestimable » lorsque les bolcheviks ont ensuite construit des services de renseignement.

Les sources de la Résistance française révèlent un écart critique entre doctrine de sécurité et réalité opérationnelle. Le *Dictionnaire du Renseignement* définit le *cloisonnement* (compartimentation) comme « réduire autant que possible le nombre de personnes ayant accès à l’information sensible », notant que « lorsqu’un agent est arrêté et torturé, il finit souvent par parler. Mais il ne peut révéler que ce qu’il sait ». Pourtant, comme l’historien Robert Vandenbussche l’a documenté, **« le cloisonnement est resté théorique »** — les agents « effectuaient le plus souvent plusieurs tâches, tandis que les techniques classiques de clandestinité exigeaient théoriquement compartimentation et spécialisation ». La Résistance française était, comme une étude le dit brutalement, *« une armée d’amateurs commandée par des amateurs »*.

Les pratiques orales et comportementales spécifiques incluaient :

– **Systèmes de langage codé** : Les opérateurs de l’Orchestre rouge étaient des « pianistes », les transmetteurs des « pianos », les réseaux des « orchestres », et le contrôleur de Moscou « le Directeur ». Le SOE mettait en garde contre les codes téléphoniques maladroits : « NON ‘Trois agneaux avec des bonbons et des jouets qui ont besoin d’instruction en paludisme’ MAIS ‘Trois types avec des marchandises pour Harry qui ont besoin d’instruction dans mon sujet’ » — même le langage codé devait sembler naturel.
– **Couverture par contextes ordinaires** : Les agents du SOE avaient besoin d’occupations expliquant leurs mouvements. Jean Moulin maintenait une double existence — organisateur clandestin à Lyon, préfet retraité avec une galerie d’art en Provence. Lorsque les conversations risquaient l’indiscrétion, **Moulin se lançait dans des discussions savantes sur Renoir ou Kandinsky** pour rétablir une couverture anodine.
– **Le mur du pseudonyme** : Daniel Cordier, secrétaire personnel de Jean Moulin, n’a jamais connu le vrai nom de son employeur durant toute la période clandestine. Il connaissait Moulin seulement comme « Rex » ou « Max » : « Je n’ai évidemment jamais connu son vrai nom, ni même ses idées politiques et son ancien engagement politique de gauche ».
– **Exercices de contre-surveillance** : À l’école de finition du SOE à Beaulieu, les stagiaires apprenaient « comment repérer puis semer la surveillance, maintenir leur couverture, utiliser une boîte aux lettres morte, comment passer un message discrètement ». Des hommes habillés en uniforme de la Gestapo **réveillaient les étudiants au milieu de la nuit et les traînaient pour faire face à l’interrogatoire** — construisant la résistance à la pression et testant les histoires de couverture sous stress.

L’hygiène de l’information des Officiers Libres s’est avérée supérieure à la plupart des cas comparatifs. L’absence de dossiers écrits signifiait qu’il n’y avait rien à saisir. L’appareil de renseignement égyptien pré-révolutionnaire faible, le roulement rapide des gouvernements en 1950-52, et la solidarité de classe au sein du corps des officiers ont créé des couches protectrices supplémentaires. Lorsque le Premier ministre Ibrahim Abdel Hadi a convoqué Nasser pour interrogatoire en 1949, « Nasser a nié de manière convaincante les allégations ». Abdel Hadi « hésitait également à prendre des mesures drastiques contre l’armée, surtout en présence de son chef d’état-major, qui était présent durant l’interrogatoire ». La culture institutionnelle du militaire — où les officiers protégeaient les leurs — fournissait une couverture qu’aucune quantité de tradecraft ne pourrait reproduire.

## Alliances sans exposition : intermédiaires, façades et adhésion stratifiée

Les Carbonari ont été pionniers de l’architecture d’alliance la plus élégante. Leurs loges locales (*venditas*) opéraient semi-autonomement sous une Vendita Suprême à Paris. De façon critique, les membres du second degré pouvaient établir leurs propres sous-groupes appelés *economias* pour poursuivre des objectifs spécifiques — et plusieurs sociétés révolutionnaires majeures ont commencé comme *economias* Carbonari tout en maintenant des identités organisationnelles séparées. « Peu d’autres sociétés secrètes ont atteint » cette flexibilité organisationnelle, qui permettait la coopération au niveau stratégique tout en protégeant la compartimentation opérationnelle.

La **structure duale IRA/Sinn Féin** reste l’exemple moderne classique du modèle d’organisation-façade. Le Rapport d’état-major de 1977 déclarait que « le Sinn Féin devrait relever des organisateurs de l’Armée à tous les niveaux… devrait être dirigé pour infiltrer d’autres organisations pour gagner le soutien et la sympathie pour le Mouvement ». Le Sinn Féin servait de bras politique public — « là pour les objectifs de propagande, là pour lever les fonds, là pour parler au nom de l’IRA » — tandis que l’IRA maintenait un déni plausible. Le mouvement républicain opérait en anneaux concentriques : le Conseil de l’Armée au cœur, les Unités de Service Actif pour les opérations, la base de volontaires plus large pour la logistique, les activistes du Sinn Féin pour la couverture politique, et la communauté nationaliste plus large fournissant maisons sûres, alibis et silence.

La stratégie d’alliance des Officiers Libres était notamment pragmatique. Nasser lui-même avait été brièvement actif dans l’aile paramilitaire des Frères musulmans dans les années 1940 avant de rompre avec eux. Plusieurs Officiers Libres maintenaient des liens étroits avec les Frères. D’autres avaient des contacts avec des organisations communistes. Plus remarquablement, **même l’ambassade américaine était discrètement informée** : l’ambassadeur Jefferson Caffery avait rencontré les Officiers Libres avant le coup « dans le cadre du plan américain d’un ‘projet de révolution pacifique en Égypte’ ». Le matin du coup, Nasser a envoyé une note à Caffery, qui s’est vanté plus tard auprès des diplomates britanniques et français, appelant les Officiers Libres « mes garçons ». Les Officiers Libres avaient également pénétré la propre sécurité du Roi — Sadate avait été recruté dans la Garde de fer paramilitaire de Farouk par Yusuf Rashad, le médecin du Roi, signifiant que les conspirateurs avaient un agent à l’intérieur du réseau de renseignement royaliste.

L’ANC maintenait une structure stratifiée encore plus complexe : le NEC comme direction suprême, Umkhonto weSizwe comme aile militaire, le Département du renseignement et de la sécurité pour le contre-espionnage, les populations des camps d’exil, les structures clandestines internes à l’intérieur de l’Afrique du Sud, et le mouvement démocratique de masse plus large (UDF, COSATU) qui se coordonnait avec mais ne faisait pas formellement partie de l’ANC. Au sein de cette structure, le Parti communiste sud-africain détenait **« une adhésion secrète substantielle au sein de l’ANC, spécialement dans Umkhonto et encore plus dans le département de sécurité »** — une alliance-dans-une-alliance, partageant le personnel mais maintenant des structures de commandement séparées.

## L’espion et le chasseur d’espions : le paradoxe dévastateur de l’infiltration

L’infiltration par l’Okhrana des organisations révolutionnaires russes représente le cas le plus extensivement documenté de l’histoire et révèle le **paradoxe fondamental de la gestion d’agents à l’intérieur d’organisations violentes** : pour maintenir leur couverture, les agents doivent participer aux activités mêmes qu’ils sont censés supprimer.

**Yevno Azef** a offert ses services à l’Okhrana à 23 ans, a reçu 100 roubles par mois, et a passé des années à construire des références révolutionnaires jusqu’à s’élever à la tête de l’Organisation de combat socialiste-révolutionnaire. En tant que chef, « il a comploté un grand nombre d’attaques terroristes, informant la police seulement de plusieurs opérations en attente ». Il a réussi à organiser les assassinats du ministre de l’Intérieur Plehve en 1904 et du Grand-duc Sergei en 1905, lui donnant un « immense prestige » qui le protégeait du soupçon. Le propre agent de l’Okhrana avait assassiné le supérieur de son employeur.

L’ascension de Roman Malinovski a été activement orchestrée : ses contrôleurs « ont séquestré son casier judiciaire » pour permettre sa candidature à la Douma, ont arrêté les candidats concurrents, et « ont arrangé chaque fois qu’il soit relâché sans éveiller les soupçons ». Il gagnait **8 000 roubles par an — 1 000 de plus que le Directeur de la Police impériale**. Son contrôleur Beletsky a admis : « Tout l’objectif de ma direction se résume à ceci : ne donner aucune possibilité d’union du Parti. J’ai travaillé sur le principe de *divide et impera* ».

L’individu qui a finalement brisé ces pénétrations était **Vladimir Burtsev**, le premier officier professionnel de contre-espionnage révolutionnaire de l’histoire. Travaillant depuis un appartement parisien au 116 rue de la Glacière, il a construit trois unités d’investigation parallèles : le groupe d’Agafonov pour la surveillance interne des leaders révolutionnaires, la « Ligue de police » de Bakai pour les opérations externes, et une équipe engagée de détectives français pour la surveillance de rue. Ses méthodes étaient remarquablement modernes : analyse de schémas d’échecs de conspirations, processus d’élimination lavant les suspects un par un, culture de transfuges de l’Okhrana, audits de mode de vie enquêtant sur revenus inexpliqués, et même opérations d’usurpation d’identité où il se faisait passer pour un officier de cas de l’Okhrana pour débriefer des agents. Sa magistrale rencontre « accidentelle » avec l’ex-directeur de l’Okhrana Lopukhin dans un train — l’approchant avec « excuses douces et indécision congéniale » jusqu’à ce que Lopukhin confirme que « le seul provocateur qu’il connaissait était un certain ingénieur nommé Azev » — reste un cas d’école d’élicitation.

Mais la trajectoire de Burtsev illustre également le piège du contre-espionnage : « Sa volonté fanatique de découvrir des agents de pénétration a créé une atmosphère de peur et de soupçon parmi la base. Ses accusations insouciantes de trahison se sont souvent avérées basées sur des informations insuffisantes ». Deux hommes innocents qu’il a accusés se sont suicidés.

Le même paradoxe s’est répété en Irlande du Nord, où l’Unité de sécurité interne de l’IRA — spécifiquement chargée de trouver les agents britanniques — était dirigée par **Freddie Scappaticci (Agent « Stakeknife »), lui-même l’agent britannique le plus haut placé au sein de l’organisation**. Ses contrôleurs « sacrifiaient volontiers d’autres informateurs moins seniors et utiles pour protéger et améliorer la réputation de Scappaticci au sein de l’IRA ». Ils « conseillaient même à d’autres agents d’aller aux réunions programmées avec l’unité de sécurité interne même s’ils étaient conscients qu’il était hautement probable qu’ils seraient tués ». L’enquête Opération Kenova a conclu que Scappaticci était lié à **14 meurtres et 15 enlèvements** — et que ses actions « ont probablement résulté en plus de vies perdues que sauvées ».

La Résistance française a souffert de ses propres pénétrations dévastatrices. Le réseau Prosper/PHYSICIAN a été détruit en partie parce que sa croissance rapide « violait la doctrine du SOE » sur la compartimentation. L’agent Jacques Desoubrie s’est révélé « d’une redoutable efficacité » en infiltrant plusieurs organisations, livrant selon les rapports **168 agents** aux Allemands. Hugo Bleicher de l’Abwehr s’est fait passer pour un officier allemand sympathique prêt à aider la cause alliée, dupant les membres de la résistance à travers une persona entièrement fabriquée. La **règle universelle de la Résistance** était qu’un agent capturé devait « ne rien dire pendant au moins deux jours pour donner aux camarades libres une chance de changer d’adresse et d’identité » — la règle des 48 heures, qui reconnaissait la quasi-certitude que la torture finirait par briser le silence.

À travers tous les cas, les mêmes drapeaux rouges comportementaux pour identifier les infiltrés reviennent : **survie suspecte** (Azef « n’était jamais sur les lieux » quand des arrestations se produisaient), **revenus inexpliqués** (Burtsev enquêtait systématiquement sur les discordances financières), **schémas d’opérations compromises** (traçables aux connaissances d’individus spécifiques), **avancement de carrière trop commode** (l’ascension rapide de Malinovski), et **zèle excessif** masquant des motifs ultérieurs. Pourtant, les infiltrés les plus réussis sont précisément ceux qui produisent de vrais résultats pour l’organisation — les rendant presque impossibles à suspecter. Comme Lénine rationalisait à propos de Malinovski : « Si Malinovski était un provocateur, l’Okhrana ne gagnerait pas autant de cela que notre Parti a gagné de Pravda et tout l’appareil légal ».

## Pourquoi certaines organisations sont restées cachées et d’autres pas

Les preuves à travers tous les cas pointent vers plusieurs facteurs structurels qui séparent les organisations qui ont maintenu le secret de celles qui ont été détruites.

**Les Officiers Libres ont survécu** à cause de la convergence de multiples facteurs protecteurs : une adhésion de base liée par plus d’une décennie de relations personnelles de l’Académie militaire, une confiance forgée au combat de la poche de Faluja, zéro documentation, une structure à moyeu unique où seul Nasser détenait la connaissance complète, une solidarité de classe au sein du corps des officiers qui inhibait l’investigation agressive, un appareil de renseignement pré-révolutionnaire faible, et le choix stratégique d’opérer à travers des structures sociales militaires existantes plutôt que de créer de nouvelles formations visibles. Le fait que l’organisation était « purement militaire » avec « aucun membre civil » réduisait la surface d’attaque — il n’y avait pas de contacts inter-domaines à surveiller.

**La Résistance française a subi des pertes dévastatrices** précisément là où ces facteurs étaient absents. Les réseaux construits rapidement à partir d’étrangers, opérant sous la « compétence croissante de la Gestapo » avec des standards de sécurité calibrés à une époque antérieure, moins dangereuse, ont été systématiquement démantelés. Le réseau Prosper, Alliance, Interallié et d’autres ont été détruits par une combinaison d’infiltration, de confessions extraites par la torture, et d’arrestations en cascade permises par une compartimentation insuffisante. L’historienne Germaine Tillion a observé que presque tous ceux qui ont rejoint la Résistance en 1940 ont fini arrêtés et soit déportés soit fusillés — la survie nécessitait d’être *« très chanceuse »*.

**La réorganisation post-1977 de l’IRA** en Unités de Service Actif de 4-10 membres — explicitement conçues après qu’un Rapport d’état-major capturé reconnaisse que l’ancienne structure de bataillon était compromise — démontre une adaptation organisationnelle réussie. La Brigade de South Armagh, qui a conservé des structures traditionnelles basées sur des réseaux de parenté ruraux serrés, était notamment la plus résistante à la pénétration. La leçon : **les liens sociaux qui précèdent l’organisation fournissent une meilleure sécurité que toute conception organisationnelle imposée à des étrangers**.

L’expérience de l’ANC révèle le **piège du contre-espionnage** le plus crûment. Le mandat de Mbokodo de prévenir l’infiltration l’a conduit à confondre dissidence et trahison — « toute personne exprimant du mécontentement était considérée comme étant soit un agent soit complice dans le projet d’apartheid ». L’organe de sécurité lui-même est devenu une cible pour l’infiltration, et son climat de peur « a fourni au leadership une excuse pour réprimer toute dissidence perçue et dans lequel les agents pouvaient mieux opérer ». Le contre-espionnage, poussé à l’extrême, a causé autant de dommages que l’infiltration qu’il cherchait à prévenir.

Le génie structurel des Carbonari — *venditas* autonomes, degrés stratifiés d’adhésion, pénétration profonde de l’appareil d’État même chargé de les supprimer — leur a donné une résilience remarquable. « Ce programme d’infiltration [de l’État] a également rendu plus facile pour les Carbonari de contrer les efforts faits pour les supprimer, puisque la police et les soldats détaillés pour les traquer étaient aussi souvent que non membres eux-mêmes ». Pourtant ils n’étaient pas à l’épreuve de l’infiltration, et l’insurrection programmée de la Charbonnerie française a été anticipée par la police politique qui a balayé les conspirateurs avant qu’ils ne puissent agir.

## Conclusion : l’élément humain irréductible

La littérature académique sur les organisations clandestines — de l’essai fondateur de Simmel de 1906 à *La part de l’ombre* de Grégoire Le Quang de 2019 — converge vers une découverte qu’aucune quantité d’ingénierie organisationnelle ne peut échapper : **la sécurité clandestine est finalement personnelle**. Les structures de cellules, la compartimentation, le langage codé et les exercices de contre-surveillance sont nécessaires mais insuffisants. Ce qui a déterminé la survie, à travers tous les cas étudiés, était la qualité du jugement humain dans la sélection de qui faire confiance.

Le génie de Nasser n’était pas organisationnel — la structure des Officiers Libres était simple, même rudimentaire. Il était relationnel. Il a construit une conspiration à partir d’hommes qu’il connaissait depuis quinze ans, vérifiés par les dossiers d’un ami de confiance, testés par le combat partagé, et liés par serment sacré. Il a maintenu la seule connaissance de l’adhésion complète non pas à cause d’un système élégant mais parce qu’il gérait personnellement chaque relation. Lorsque la conspiration a presque échoué — Farouk obtenant les noms en mai 1952 — c’était le renseignement humain (quelqu’un à l’intérieur du palais avertissant Nasser) qui l’a sauvée, et la décision humaine (accélérant immédiatement le calendrier du coup) qui a exploité la fenêtre étroite.

Le cadre de recherche français de l’IHEMI positionne la clandestinité comme inséparable de ce que les sociologues appellent *carrières militantes* — carrières militantes façonnées par la famille, l’environnement social et la trajectoire personnelle. Le *milieu militant* sert simultanément de « bassin de recrutement, support de financement et infrastructure de dissimulation ». Cette intuition — que les organisations clandestines ne sont pas conçues à partir de plans mais cultivées à partir de tissu social vivant — est la leçon la plus profonde du dossier historique.

Chaque organisation étudiée a fait face au même compromis impossible entre sécurité et capacité, entre le besoin de rester caché et le besoin de croître. Chacune a développé des tests de loyauté implicites, des pratiques de communication orale et des codes comportementaux pour gérer cette tension. Et chacune a finalement dépendu, au moment critique, du jugement d’une personne sur la question de savoir si une autre personne pouvait être digne de confiance. Lorsque ce jugement était juste — comme avec la vérification soigneuse de Nasser, ou le dépistage basé sur la voix de Lusseyran — les organisations ont survécu. Lorsqu’il était erroné — comme avec la défense de Malinovski par Lénine, ou l’admission d’agents retournés par la Résistance française — les conséquences étaient catastrophiques. Les mécaniques de la vie clandestine sont, au final, les mécaniques de la confiance humaine opérant dans des conditions conçues pour rendre la confiance impossible. »

 « et c’est ici ce lien ou ce piége fameux dans lequel les frères une fois enlacés, Weishaupt avait raison de dire: Pour le coup je les tiens je les défie de nous nuire; s’ils veulent nous trahir, j’ai aussi leurs secrets. C’est en vain, en effet, que l’adepte voudrait dissimuler. Il va voir que les plus petites circonstances de sa vie, et celles-là surtout qu’il voudrait tenir les plus secrètes, sont connues des adeptes. Tout ce qu’il a fait lui-même jusqu’alors, pour arracher le secret de ses frères, pour connaître jusqu’aux derniers replis de leur cœur, de leurs passions, et tous leurs rapports, et tous leurs moyens, leurs projets, leurs intérêts, et toutes leurs actions et opinions, et leurs intrigues et leurs fautes, d’autres l’ont fait pour lui et mieux que lui. Ceux mêmes qui composent la loge où il va être admis, ceux qui vont le reconnaître pour frère, ce sont ceux-là qui se sont partagé le soin de le scruter. Tout ce qui fut d’abord arraché à sa confiance par le frère insinuant, tout ce qu’il a été obligé de dévoiler de sa personne, dans les tableaux que son code lui faisait un devoir de tracer de lui-même, tout ce qui pendant son grade minerval ou pendant celui d’illuminé mineur, a été recueilli de ses secrets par les frères scrutateurs connus et inconnus; tout cela a été exactement remis aux frères de la nouvelle loge. Avant que de l’admettre parmi eux, ils se sont perfectionnés eux-mêmes dans cet art scrutateur. Les scélérats entre eux ont-ils donc aussi leur canonisation comme les saints? Tout ce que Rome fait pour découvrir jusqu’aux faibles taches de ceux qu’elle propose à la vénération des fidèles, la secte illuminée le fait pour n’admettre à ses mystères que ceux des élèves dans qui elle ne voit plus la moindre trace de ces vertus religieuses ou civiles qui les rendraient sus pects. Oui, les scélérats, dans leurs antres, veulent se connaître et savoir si leurs complices sont aussi méchants qu’eux. Je ne sais où Weishaupt a pu prendre la partie de son code qui dirige ici ses frères scrutateurs; mais qu’on imagine une série d’au moins quinze cents questions sur la vie, l’éducation, le corps, l’âme, le cœur, la santé, les passions, les inclinations, les connaissances, les relations, les opinions, le logement, les habits, les couleurs favorites du candidat: sur ses parents, ses amis, ses ennemis, sa conduite, ses discours, sa démarche, ses gestes, son langage, ses préjugés, ses faiblesses; en un mot, des questions sur tout ce qui peut faire connaître la vie, le caractère politique, moral, religieux, l’intérieur, l’extérieur d’un homme, et tout ce qu’il a fait, dit ou pensé, et tout ce qu’il ferait, dirait ou penserait dans une circonstance quelconque qu’on imagine encore sur chacun de ces articles, vingt, trente, et quelquefois cent questions diverses, toutes plus profondes les unes que les autres; tel est le catéchisme auquel l’illuminé majeur doit savoir répondre, et sur lequel il doit se diriger pour tracer la vie et tout le caractère des frères, ou bien même des profanes qu’il importe à l’ordre de connaître. Tel est le code scrutateur sur lequel la vie du candidat doit avoir été tracée, avant qu’il ne soit admis au grade d’illuminé majeur. Ce code est appelé, dans les statuts de l’ordre, Nosce te ipsum, Connais-toi toi-même. Ce même mot sert à ce grade de mot de guet; mais lorsqu’un frère le prononce, l’autre répond: Nosce alios, Connais les autres; et cette réponse exprime beaucoup mieux l’objet d’un code qu’on pourrait appeler parfait espion. Qu’on en juge par les questions sui vantes : Sur la physionomie de l’initié : « Son visage est-il en couleur ou pâle? Est-il blanc, noir, blond brun? A-t-il l’œil vif, perçant, mat, languissant, amoureux, superbe, ardent, abattu? En parlant, regarde-t-il en face et hardiment, ou bien de côté? Peutil supporter un regard ferme ? A-t-il l’air rusé, ou bien ouvert et libre, ou sombre, pensif ou distrait, léger, insignifiant, amical, sérieux? A-t-il l’œil enfoncé, ou bien à fleur de tête, ou le regard en l’air? Son front estil froncé, et comment! horizontalement, ou bien de bas en haut? » Sur la contenance: « Est-elle noble ou, commune, libre, aisée ou gênée ? Comment porte-t-il la tête ? droite ou penchée ? en avant, en arrière ou de côté ? ferme ou tremblante? enfoncée dans les épaules ou bien tournant de côté et d’autre? »> « Sa démarche est-elle lente, vite, posée, à pas longs ou raccourcis, traînante, paresseuse, sautillante ? etc. » « Son langage est-il régulier, ou désordonné, entrecoupe? En parlant agite-t-il les mains, la tête, le corps avec vivacité? S’approche-t-il de ceux à qui il parle ? les prend-il par le bras, les habits, la boutonnière? et quoi? Est ce prudence, ignorance, respect, ou paresse? etc. » « Son éducation à qui la doit-il? A-t-il toujours été sous les yeux de ses parents? Comment a-t-il été élevé, et par qui? Estime-til ses maîtres? A qui sait-il gré de l’avoir formé ? A-t-il voyagé? En quel pays? etc. »> Que l’on juge par ces questions de celles qui roulent sur l’esprit, le cœur, les passions de l’initié. Je ne remarquerai sur ces objets que les suivantes : « Quand il se trouve entre divers partis, quel est celui qu’il prend ? le plus spirituel ou le plus bête? En forme-t-il un troisième? Est-il constant et ferme malgré les obstacles? Comment se laisse-t-il prendre? par les louanges, par la flatterie, les bassesses; par les femmes, l’argent, par ses amis, etc.-S’il aime la satire, sur quoi l’exerce-t-il plus volontiers ? sur la religion, la superstition, l’hypocrisie, l’intolé rance, le gouvernement, les ministres, les inoines, etc.? » Les scrutateurs ont encore bien d’autres détails à faire entrer dans l’histoire de leur initié. Il faut que chaque trait dont ils le peignent soit démontré par les faits, et par cés faits surtout qui trahissent un homme, au moment où il s’y attend le moins. (Lett. de Weishaupt.) Il faut qu’ils suivent le frère à scruter jusque dans son sommeil; qu’ils sachent dire s’il est dormeur, s’il rêve ou s’il parle en révant; s’il est facile ou difficile à réveiller, et quelle impression fait sur lui un réveil subit, forcé, inattendu? S’il est quelqu’une de ces questions, ou quelque partie de la vie du récipiendaire sur laquelle la loge ne soit pas assez bien instruite, divers frères sont députés et chargés de diriger vers cet article toutes leurs recherches. »

Encyclopedie Theologique, ou Serie de Dictionnaires sur toutes les parties de la Science Religieuse … publiee par M. l’Abbe Migne (etc.)
Dictionnaire des Erreurs Sociales, ou Recueil de tous les Systemes qui ont trouble la Societe Depuis l’Etablissement du christianisme jusqu’a nos jours (etc.). N.S.19 : Dictionnaire des Erreurs Sociales
Par Achille Francois Eleonore marquis de Jouffroy d’Abbans, Jacques Paul Migne · 1852

« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. Il invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »

Recueil des actes du Comité de salut public (Extraits)

« Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez. On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil… Jouez pas au con avec nous ! »

Fight Club

« Il faut être parfaitement clair : réfléchir ne consiste pas à s’admirer en train de penser »

» UN INDIVIDU RATIONNEL DOIT TOUJOURS AGIR DE MANIÈRE À CE QU’IL N’AIT JAMAIS À S’ADRESSER DE REPROCHES, quelle que soit l’évolution finale. Se considérant lui-même comme un être unique à travers le temps, il peut dire qu’à chaque moment de sa vie il a fait ce que l’ensemble des raisons demandait, ou du moins permettait » (p. 463). «

«L’erreur de l’idéaliste consiste toujours à perdre de vue la conscience d’objet au profit de la seule conscience de soi. Au moment de l’abstraction, cette erreur consiste plus précisément à modéliser en détachant de la représentation les éléments qui ne me plaisent pas. Il reviendrait ainsi à la seule conscience de soi de déterminer la relation entre volition et cognition. Dès lors, tout deviendrait possible puisque, du point de vue de la réflexion, il suffirait d’imaginer une nouvelle représentation quand la précédente ne satisfait pas la volition. Ou, dit encore autrement, l’acte d’imaginer est supposé prendre le pas sur ce qui est effectivement imaginé. Le pouvoir de l’imagination s’affirme contre tout projet concret. Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait réelle. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux.»

« La distanciation consiste ainsi en un acte double. Sur le plan cognitif, elle instaure une distinction entre un sujet et un objet de la représentation. À ce stade, la distinction n’est que programmatique puisqu’il reviendra aux stades suivants de constituer le sujet et l’objet lors de la construction de la représentation. Ce projet n’a de sens qu’une fois la distanciation réussie, c’est-à-dire une fois que la conscience de l’opposition suscite un besoin de se représenter le problème pour le surmonter. Sur le plan réflexif, la distanciation instaure un troisième terme, le pilote de la médiation à venir. Contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, ce qui est mis à distance n’est pas simplement le réel (l’opposition première) mais également la volonté (la position première). Cette dernière n’est au départ qu’un simple désir. Or, s’il s’agit de lui réserver une place au sein de la représentation, cela ne se fera pas sans compromis si tant est que l’opposition est réelle et ne peut donc être simplement anéantie. Le « je » de la réflexion prend donc une certaine distance avec le Moi désirant et avec le réel, car il cherche une médiation entre les deux (et ne peut donc se confondre avec aucun des deux).

Il faut souligner d’ores et déjà un point crucial qui résulte de cette distanciation réflexive. Celle-ci introduit le temps du projet par renoncement à l’immédiateté et à l’éternité. Dans une perspective simplement cognitive, seul l’acte de représenter importe ; la connaissance apparaît comme hors du temps ou, pour paraphraser Spinoza, sub specie aeternitatis. De fait, la connaissance ne peut y être relativisée à partir d’un autre terme ; elle apparaît comme un absolu. Savoir si cette connaissance arrivera à temps pour l’action ou encore savoir quelle connaissance doit être produite dans le temps imparti ne compte pour rien. On demeure typiquement dans une conception intemporelle de la connaissance, qui est de l’ordre de l’instinct ou du divin. À l’inverse, la distanciation réflexive pose d’emblée la question du temps qu’il faudra pour inscrire sa volonté dans le monde. Penser la médiation entre sa volonté et le réel sous tous ses aspects conduit nécessairement à relativiser la connaissance en la plaçant dans un équilibre réfléchi avec l’acte visant la réalisation du désir. Bref, dire que la réflexion pilote la médiation entre la volonté et le réel, c’est dire entre autres que le temps du projet ne pourra plus être évacué comme une dimension secondaire pour l’action.

Venons-en maintenant aux deux formes d’échec. Selon la version causaliste, l’échec provient du Non-Moi. L’opposition peut être alors qualifiée de « choc » face auquel l’acteur ne fait que réagir sans réfléchir. En ce cas, l’acteur agit moins en son nom qu’il ne réagit dans l’immédiateté ; il n’est pas auteur de son acte – au sens où il ne sait pas ce qu’il fait. C’est l’acte irréfléchi, impulsif, provoqué par le Non-Moi. La version substantialiste explique l’échec de manière exactement inverse comme provenant du Moi ; il s’agit d’un accident propre à l’activité du Moi qui aboutit à l’inaction, comme si l’on avait l’éternité pour agir. L’esprit de l’acteur est distrait de ce qui le poussait à agir ; la volonté initiale est anéantie ; la réflexion, étouffée.

Prenons un exemple. Pour agir intelligemment face à la violence, il faut tout d’abord conserver son sang-froid, c’est-à-dire se donner pour tâche d’analyser objectivement la situation. Et, à ce stade, l’échec peut prendre les deux formes suivantes. Ou bien l’individu confronté à la violence réagit immédiatement par une surenchère de violence ou une fuite éperdue (exemples de causalisme). Ou bien il peut être « choqué » par cette manifestation de violence (causalisme) mais se retrouver submergé par la peur au point d’en être paralysé (exemple de substantialisme). Dans tous les cas, l’individu ne prend pas conscience d’un quelconque lien entre sa volonté et cette violence. D’un côté, la pure et simple réaction est un manque de conscience que cette violence est objet à interprétation : Cette violence s’adresse-t-elle à moi ? Quel est son but ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? Y a-t-il une paix possible ? De l’autre, l’effondrement sous le coup de l’émotion est un manque de conscience que je ne suis pas ma peur, que « je » peux voir le Moi effrayé et l’inclure comme un élément du problème. Cette prise de conscience est, pour prendre un exemple précis, exactement celle du Maréchal du Turenne quand, devant un pont qu’il devait prendre sous la mitraille, il se sentit trembler de peur, mais put se dire à lui-même pour se donner du courage : « Tremble carcasse, si tu savais où je t’emmène, tu tremblerais encore plus ! » Ce faisant, Turenne a objectivé sa peur et pu ainsi conserver sa détermination.

Ces deux échecs éclairent ce qu’il faut réussir à ce stade. Face à la violence, le premier acte d’une pensée réfléchie tient finalement en une prise de recul qui permet de voir l’ensemble de la situation en spectateur. Il s’agit d’effectuer par soi-même ce que le théâtre grec avait institutionnalisé : mettre à distance la violence en devenant spectateur des passions qu’elle provoque (la catharsis) par une représentation où l’on n’est plus concerné directement, de manière à en analyser les mécanismes et d’en méditer les maux.

La qualification

Le deuxième moment est, avec le troisième, celui de la sensibilité, celui de la conscience d’une affection. Pour l’instant, la distanciation a ouvert devant l’individu un espace inconnu qu’il va devoir explorer pour se donner une représentation du problème rencontré et, à terme, inscrire une volonté particulière dans ce monde. Il s’agit ici de recueillir les données de la situation et d’y prêter attention.

Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants.

Le moment de la qualification est plus précisément celui de l’exploration de la matière et de la forme de ce qui affecte l’individu. Pour l’heure, il faut supposer que l’individu n’a aucune lumière sur le problème. Il ne sait rien ou, plus exactement, pour reprendre l’invitation de Socrate à la réflexion, il sait seulement qu’il ne sait pas. Ce n’est qu’à cette condition que l’individu devra effectivement produire une réflexion appropriée. Et ceci à la différence de nombreuses approches, qui considèrent trop souvent que l’individu a toujours déjà suffisamment de lumières sur le problème. L’acteur cognitif sait ainsi d’emblée quelle méthode il lui faudra appliquer. De fait, la réflexion a déjà eu lieu et la procédure a été déterminée par le savant. Il ne reste à l’individu que la tâche de bien l’exécuter (et, en ce cas, le savant le dit « rationnel »). Prendre au sérieux le moment de la réflexion consiste au contraire à ne pas se donner par avance une représentation du problème, à éviter de partir d’un objet visible pour un sujet présupposant la connaissance de son mode de constitution. L’individu est renvoyé à lui-même et devra s’orienter par ses propres moyens. Il va devoir produire ses propres lumières sur le problème à partir de la plus complète obscurité.

Dans cette situation, il faut commencer par poser une référence. En effet, pour l’instant, le modèle de la réflexion n’a pas été attribué à un acteur mais à un projet d’action. Le « je » de la réflexion doit s’efforcer de savoir ce qui est fait, mais rien ne dit encore qu’il s’agit de savoir ce que le Moi effectue. Or il y a deux possibilités. Soit je réfléchis sur une action en vue d’inscrire une volonté que je fais mienne [4] et je me donne une représentation de mon action. Cela revient à dire que la référence est placée dans le Moi ou encore que je prends pour référence la vie active. Soit je réfléchis sur une action qui tend à inscrire une finalité hypothétique et je m’en donne une représentation. La référence est alors placée dans le Non-Moi et l’on peut dire, en un sens, que je prends pour référence la vie contemplative. Dans un cas, l’acteur cognitif qui représente l’action et l’auteur réfléchissant qui statue sur cette représentation ne sont qu’une et même personne. Dans l’autre, ils sont différents. Ce deuxième cas est évidemment d’un intérêt particulier pour l’acte de compréhension d’autrui. Mais c’est le premier cas qui retiendra notre attention, celui où je réfléchis sur mon agir. De toute façon, comme nous le verrons, le choix de la référence est neutralisé dès lors que la réflexion est réussie.

Cela dit, que doit-on désormais attendre de ce deuxième moment ? Tout simplement, une première mise en relation du Moi et du Non-Moi. Il s’agit de qualifier les déterminations réciproques du Moi et du Non-Moi, et de penser ces deux termes comme n’étant ni simplement identiques, ni simplement opposés. Il faut donc penser leurs différences par un acte de comparaison car ce n’est que de cette manière que les opposés seront reliés, puisque pensés en termes d’identités relatives et d’oppositions relatives.

Pour ce faire, l’individu doit imaginer des catégories susceptibles de qualifier les données de l’intuition. C’est un premier pas nécessaire pour produire la représentation. Dans le même temps, l’acte de réflexion consiste à prendre du recul sur cette mise en relation pour ne pas la réduire à un seul terme et présupposer qu’elle est absolument contingente (pur fruit de l’imagination) ou, à l’inverse, qu’elle est absolument nécessaire (pur fruit de l’aperception). Il s’agit donc de prendre conscience que son acte de comparaison des données empiriques n’a pas déterminé la qualification des données, mais a néanmoins contraint les qualificatifs imaginables.

La raison de l’échec tient ici, comme lors des autres moments, dans le fait d’oublier la réflexion qui accompagne la construction de la représentation. Et cet échec peut prendre, comme toujours, deux formes, que nous ne qualifierons plus – suivant en cela Fichte – de substantialisme et de causalisme mais d’idéalisme et de réalisme. En effet, le choix précédent de la référence a au moins changé ceci que la relation entre le Moi et le Non-Moi est réfléchie du point de vue du Moi, c’est-à-dire du point de vue substantialiste. Les échecs de la réflexion ne s’expliquent donc plus par l’absence d’un point de vue (substantialiste ou causaliste) à partir duquel penser la relation entre le Moi et le Non-Moi, mais par des actes manqués lors de la mise en relation. Les erreurs qui en résultent peuvent être alors interprétées comme des erreurs sur la forme de la relation (idéalisme) ou sur la matière de la relation (réalisme).

Il y a ainsi l’erreur du réalisme qualitatif où les qualités ne sont pas pensées comme les fruits d’une mise en relation, mais comme perception directe des qualités dans l’objet, comme croire par exemple que tel individu est un tueur parce qu’il a une « tête de tueur », comme si cette catégorisation s’imposait d’elle-même et constituait une connaissance que l’on n’aurait pas soi-même mise en forme. Je devais prêter attention aux données pour y découvrir ce qui pouvait m’intéresser, ce qui était pertinent pour ma volonté initiale, mais j’ai été obnubilé par les données et je n’ai pas su y tracer ma route. En cela, mon attention n’a pas simplement fléchi, elle s’est noyée. L’attention totale – l’acte de coller aux données jusqu’à perdre toute prise de vue – aboutit ainsi à une dissolution de l’attention. Ainsi, face à la « tête de tueur », j’aurais dû prêter attention à d’autres éléments de la situation avant de juger et prendre conscience que l’image que je me fais d’un tueur vient de moi, et non du visage d’autrui.

L’erreur de l’idéalisme qualitatif est exactement inverse. L’acte de réflexion n’est plus manqué en raison d’une conscience d’objet qui supprime la conscience de soi. Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe comme si la qualité ouvert/fermé ne dépendait pas des données. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où l’acteur prenait ses désirs pour des réalités. La différence est que la réflexion de l’acteur porte ici sur un moyen en vue d’une fin ; l’acteur n’est pas dans l’immédiateté du désir, il se préoccupe des moyens d’agir mais oublie le contexte de leur application. L’acte manqué est ici une absence d’attention.

L’idéalisme et le réalisme qualitatif expriment des erreurs inverses. Dans un cas, l’attention est entièrement portée sur soi au point d’annuler toute attention sur l’objet ; dans l’autre, l’attention est entièrement centrée sur l’objet, et non sur soi. Mais au fond, c’est bien le même acte de réflexion qui est manqué. Il s’agissait de relier le Moi et le Non-Moi par un acte de qualification des déterminations réciproques – ce geste étant celui propre à la cognition – et, dans le même temps, de penser cet acte comme acte de liaison de manière à ne pas qualifier n’importe comment le problème – ce geste étant spécifiquement celui de la réflexion.

Reprenons l’exemple d’une confrontation à la violence et imaginons une personne qui marche seule vers sa voiture dans un parking et entend un bruit de pas derrière. Elle a réussi la distanciation et distingue donc bien son Moi, qui veut être en sécurité dans sa voiture, du Non-moi, constitué en particulier des pas derrière et du chemin qui reste à faire jusqu’à la voiture. Elle doit maintenant qualifier la situation en termes de risque. L’échec réaliste consisterait alors, par exemple, à être si obsédée par le bruit des pas en y cherchant le moindre signe d’une quelconque agressivité que la personne perdrait de vue l’idée de se mettre en sécurité dans sa voiture. L’échec idéaliste consisterait au contraire à penser uniquement à sa sécurité au point de ne pas voir sa voiture au moment de passer devant.

On notera pour conclure ce moment que les erreurs de réflexion sont, à ce stade, parfaitement triviales. Elles ne suscitent pas de longues et subtiles discussions critiques. Cela n’est pas sans raison. Comme nous l’avons annoncé au début de cette partie, la qualification est un moment de sensibilité. Aussi ne prête-t-elle pas à discussion. Tout au plus l’acteur peut lui opposer une autre qualification (en refaisant ce moment) et constater une différence. C’est à ce stade la seule forme d’autocritique possible, qui pointe un simple problème d’attention.

La quantification

D’une certaine manière, le moment quantitatif répète le moment qualitatif à un niveau supérieur. Une première mise en relation vient en effet d’être effectuée à l’aide de qualités. Il s’agit maintenant d’effectuer une seconde mise en relation en pensant les rapports entre ces qualités. Disons encore, il s’agit de synthétiser les premières synthèses, qui rassemblent sans réelle unité des éléments de la représentation, pour aboutir à une représentation du problème.

LA SENSIBILITÉ JOUE ENCORE UN RÔLE, NON PLUS CETTE FOIS COMME SIMPLE CONSCIENCE D’ÊTRE AFFECTÉ, MAIS COMME CONSCIENCE D’ÊTRE PLUS OU MOINS AFFECTÉ PAR CECI OU CELA. Il y a redoublement de la sensibilité au moment de ramasser en une image tout ce que j’ai pu repérer comme qualités. De même, l’imagination joue encore un rôle central pour trouver une commune mesure à tous les aspects du problème rencontré. Le moment de la quantification est à cet égard le moment où une image est effectivement produite.

La représentation (= image) qui en résulte lie (partiellement mais, si la réflexion est réussie, pertinemment) le Moi et le Non-Moi ; c’est un pont entre le sujet et l’objet. En ce sens, la représentation est certes une représentation du problème rencontré, mais elle contient aussi une proposition pour résoudre ce problème (ce qui est l’essentiel du point de vue de la réflexion). Le fait de proposer un équilibre concret entre le réalisme (le Non-Moi détermine le Moi) et l’idéalisme (le Moi détermine le Non-Moi) revient à définir précisément mes marges de manœuvres et mes moyens d’actions pour inscrire ma volonté dans le contexte donné. Construire une représentation équivaut ici à proposer une solution (ou, éventuellement, une absence de solution) au problème rencontré.

Que faut-il accomplir du point de vue de la réflexion ? Il s’agit encore une fois de prendre du recul par rapport à l’acte de mise en relation et de prêter attention à la place de chaque élément au sein du tableau. Contrairement à l’étape précédente, le tableau n’est ni vide ni informe ; les éléments pertinents ont au contraire une place dans le tableau. Aussi, cette fois, la défaillance est-elle relative et non plus absolue. Je dois penser la mise en relation en prêtant attention aussi bien à cet élément-ci qu’à cet élément-là. Je dois produire une unité véritable et, pour cela, je dois évaluer l’importance respective des différentes qualités. L’acte de réflexion consiste donc ici à prêter attention à chacun des termes au moment de cette évaluation. Plus précisément, l’attention doit effectuer le chemin qui mène d’un terme à l’autre. C’est le seul moyen de penser ensemble les termes sans simplement les juxtaposer (comme si j’avais deux consciences – cas de l’idéalisme) ou les faire suivre sans solution de continuité (j’ai conscience du premier terme sans le second, puis du second sans le premier – cas du réalisme). L’échec correspond alors à un problème de mobilité de l’attention, qui aboutit à une négligence.

Commençons par le réalisme quantitatif, où l’attention manque de mobilité, surestimant un terme, sous-estimant l’autre. Je devais ramasser un divers en une unité, mais je n’ai pas su déplacer mon attention de manière à m’assurer que tout tenait ensemble dans ma construction. Je ne suis pas arrivé à me concentrer pour évaluer l’importance relative des différents détails. DE CE FAIT, CE DÉTAIL-CI EST RESTÉ SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE, FAISANT DE L’OMBRE À TEL AUTRE DÉTAIL, DONT J’AI FINI PAR NÉGLIGER L’IMPORTANCE. Mon erreur n’a pas été de négliger, car il me faudra bien négliger des détails. Elle réside dans le fait que cette négligence est une conséquence involontaire de mon acte de réflexion. Il est bien évident que, lors de cet exercice, porter sa conscience sur tel point revient dans le même temps à la détourner de tel autre point ; je fais la lumière sur X en mettant dans l’ombre Y, tout simplement parce que je ne peux pas tout faire en même temps. À ce stade, néanmoins, la réflexion est réussie si j’effectue ces opérations consciemment, en pesant ce que je délaisse pour ce que je prends en contrepartie. Cela requiert de la concentration lors du parcours des différents éléments du problème, c’est.à-dire un effort d’équilibrage de l’attention lors des opérations mentales. Le résultat est un certain chemin qui met à sa place chacun de ces éléments. L’erreur produit au contraire une représentation où certains éléments ne sont pas véritablement liés, mais cette incohérence se situe dans un angle aveugle pour la conscience.

Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants.

Dans le cas de l’idéalisme quantitatif, l’attention est au contraire trop mobile. Elle n’arrive pas à se fixer sur une représentation, mais oscille entre plusieurs possibles. L’imagination est dans un régime de surproduction et il va manquer une délibération sérieuse pour effectuer un tri et ne retenir qu’une des images candidates. L’acteur est alors en pleine confusion et, s’il se fie toujours à sa réflexion, il demeure indécis. Toutefois, il peut aussi bien passer outre et se décider pour une solution confuse, qui mélange les caractéristiques de plusieurs représentations sans s’assurer d’une cohérence – l’acteur verse alors dans le réalisme quantitatif.

En fait, l’idéalisme quantitatif correspond à la situation où la réflexion détermine la représentation. L’imagination produit des images, mais du point de vue de la réflexion, aucune ne mérite sérieusement que l’on s’y arrête. Aucune ne mérite attention. Le cas est donc bien inverse du réalisme quantitatif et il indique d’ores et déjà que l’acte de réflexion réussi consistera à trouver un équilibre entre l’attention qu’il faut prêter à la production d’images et celle qu’il faut prêter à l’image produite. Supposons que dans l’exemple du parking, la personne entende plusieurs bruits de pas. Une erreur réaliste consisterait à penser que ce sont les bruits de pas venant de la gauche qui sont ceux de l’agresseur, comme dans le roman. Une erreur idéaliste serait de penser que l’agresseur est celui de gauche, puis que c’est celui de droite, puis que c’est celui de derrière, et ainsi de suite, sans réussir à penser ensemble ces éléments (à savoir qu’il y a des témoins, ce qui diminue le risque d’agression).

L’abstraction

Venons-en au dernier moment de l’acte de réflexion. Pour l’instant, l’acteur s’est donné une tâche à réaliser lors de la distanciation, puis il a produit une représentation du problème en qualifiant puis en quantifiant cette tâche. Il a ainsi imaginé un moyen d’action susceptible de surmonter l’opposition initiale. Toutefois, à ce stade, la solution imaginée n’est pas aussi réfléchie que l’on pourrait le croire. Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; CE QU’IL A OCCULTÉ, IL L’A OCCULTÉ ; CE QU’IL A NÉGLIGÉ, IL L’A NÉGLIGÉ ; CE QUI L’A SUBJUGUÉ L’A SUBJUGUÉ ; CE QUI L’A RENDU CONFUS L’A RENDU CONFUS ; UN POINT C’EST TOUT. AUCUNE « PETITE VOIX INTÉRIEURE » NE L’A ALERTÉ SUR SES AVEUGLEMENTS ET SES NÉGLIGENCES ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.

Pour ce faire, il faut réfléchir à l’articulation de ce qui vient d’être pensé. Il n’est pas question de refaire ce qui vient d’être fait, ni même de le refaire en s’obligeant à être plus déterminé, plus attentif ou mieux concentré. Il faut être parfaitement clair : réfléchir ne consiste pas à s’admirer en train de penser (en se demandant : « Ai-je été bon ? »). Tout l’effort de l’acteur a consisté jusqu’à présent à limiter ( « finitiser » ) l’infini des possibles. IL N’AVAIT AUCUNE LUMIÈRE SUR LE PROBLÈME RENCONTRÉ ; IL DEVAIT SE DÉBROUILLER POUR Y METTRE UN ORDRE. IL A POSÉ UNE RÉFÉRENCE, CHOISI DES DIRECTIONS D’INVESTIGATION, MESURÉ CE QU’IL Y A RENCONTRÉ DE MANIÈRE À PRODUIRE UNE REPRÉSENTATION DU PROBLÈME ET UNE PROPOSITION DE SOLUTION. Ce faisant, il a borné son activité de pensée – c’est le lot de toute action de ne pouvoir tout faire et de devoir choisir certaines possibilités parmi toutes. Mais il importe maintenant que l’acteur réfléchissant se détache des bornes qu’il s’est imposées ; il est temps qu’il les voie comme bornes. «

Maxime Parodi

«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie»

«Fut-il jamais un pareil délire? Jusques à quand ces scandales dureront-ils? Jusques à quand sera-t-il donc permis au premier misérable qui voudra se donner de la célébrité, de se faire de Dieu et de la Religion, un affreux passetemps? Voudrions-nous devenir l’opprobre des nations et l’effroi de la terre? Et qu’on nous en montre une seule, depuis la création, qui jamais ait séparé sa cause de celle de la Divinité, et qui ne se soit crue attaquée et déshonorée elle-même, dans les attaques qu’on portoit à la religion reçue. Oui, N. T. C. F., parcourons tous les siècles; compulsons les archives des peuples les plus anciens; interrogeons toutes les lois des plus grands fondateurs des empires, toutes celles de Numa, de Lycurgue et de Solon, et nous verrons les attentats, ou par actions ou par écrits, contre le culte de l’Etat, punis comme les plus grands crimes. Telle fut surtout la morale et la politique de Rome, aux beaux jours de sa gloire, et sa gloire ne s’éclipsa que quand l’impiété prévalut, et qu’avec la liberté de tout écrire, maquit celle de tout oser. Alors la ville éternelle tomba. Elle avoit résisté aux plus formidables armées, elle ne put résister aux assauts des novateurs et des sophistes. L’inondation des livres prépara celle des barbares : le Capitole s’écroula, miné par l’athéïsme impuni et hardi; et la maîtresse des nations, qui après avoir tout vaincu ne put plus se vaincre elle-même, disparut de dessus la terre. » Ailleurs, l’éloquent Evêque s’écrie encore : « Les zélateurs des OEuvres complètes ne se croient pas sans doute eux-mêmes, quand ils nous disent que l’on a abusé des principes de leurs patrons, et que c’est l’ignorance qui les a mal compris. Mais est-ce donc merveille qu’on abuse, lorsqu’il est impossible de ne pas abuser? Quand on exalte les passions, ne faut-il pas que les passions s’enflamment? Quand on échauffe les esprits, ne faut-il pas que les têtes se dérangent? Quand on rompt toutes les digues, ne faut-il pas que les torrens se débordent? Et quand on lâche la bride à un coursier fougueux, ne faut-il pas qu’il s’emporte, et qu’il renverse tout ce qui s’oppose à son passage. Qui donc avoit pu promettre à ces sages par excellence, qu’ils dirigeroient à leur gré les orages et les tempêtes après les avoir déchaînés? Et comment des hommes qui n’écrivoient qu’avec leurs passions, leurs haines et leur fanatisme, pouvoient-ils se flatter que leurs adeptes n’agiroient qu’avec prudence, discrétion, retenue et sagesse? Qu’a-t-on d’ailleurs, N. T. C. F., mal entendu dans leurs écrits? Et comment l’ignorance a-t-elle donc pu s’y méprendre? Sont-ce donc leurs paroles ou leurs intentions que l’on a mal comprises? Cette haine furieuse contre le christianisme, qui n’avoit point de bornes, ainsi que jusques alors on n’en avoit point vu d’exemples, n’étoit-elle qu’un jeu où le cœur n’avoit point de part? A-t-on mal expliqué le mot épouvantable, cet infâme et éternel refraiù qui terminoit toutes ses lettres et que notre plume se refuse de retracer ici? Cet ordre signé de Satan, d’écraser la Religion à quelque prix que ce soit, n’étoit-ce qu’un simple conseil dont on a mal saisi ou l’esprit ou la lettre? Mais les principaux chefs qui ont conduit le char de la révolution à travers une mer de crimes et de sang, étaient-ils des ignorans ? N’ont-ils pas fait preuve au contraire, d’habileté et de suffisance? Et ces hommes savans, et ces hommes habiles n’ont-ils pas fait honneur de leurs affreux succès à nos deux coryphées de la philosophie? Ne leur ont-ils pas décerné des couronnes civiques? N’ont-ils donc pas chanté des hymnes à leur gloire, parmi les chants de mort? Ne les ont-ils pas portés en triomphe et installés à travers les furies, parmi les dieux ou les démons du temple des grands hommes ? La Providence le permettant encore afin que les auteurs des OEuvres complètes fussent déshonorés par leurs propres commentateurs; qu’il ne restât plus aucun doute sur le sens de leurs principes; que rien ne manquât plus à leur honte et au décrj de leur mémoire, et qu’ils ne fussent pas moins flétris et confondus par leurs propres triomphes que par leurs propres ouvrages.  Et remarquez, N. T. C. F., l’inconséquence de ces grands prédicans d’humanité et de tolérance. C’est au moment où ils prétendent avoir le droit d’imprimer tout ce que bon leur semble contre la Religion et ses ministres, sans être retenus par aucun frein, ni repris par aucune censure; c’est alors qu’ils voudroient interdire aux premiers ministres de la Religion le droit, sinon de parler, ce qui arrivera peut-être bientôt, mais celui de se plaindre; c’est alors qu’ils transforment nos doléances en injures, nos réclamations en persécutions, notre défense en attaque, notre affection en diffamation, et notre vigilance en fanatisme. » Ce n’est pas tout, N. T. C. F., et leur audace s’accroît de plus en plus, et leur orgueil, pour parler avec le sage, monte sans cesse. Après nous avoir disputé jusqu’au droit de nous plaindre, ils prétendent encore nous enlever celui de condamner les livres les plus condamnables, et si à leurs yeux, nos réclamations sont des provocations, nos censures sont des proscriptions, nos anathèmes des usurpations, réservant aux seuls magistrats le privilége d’être juges de la morale: comme si nous n’étions pas les gardiens nés, les interprètes et les sentinelles de la morale, ainsi que les magistrats en sont les protecteurs et les vengeurs. Et en effet, l’on conçoit assez comment des hommes qui croient que Dieu ne peut régner sur la terre que comme ils le veulent, et quand ils le veulent, et jusques à quand ils le voudront, ne se croiroient pas avoir le droit de faire à ses ministres la part de leur autorité. Et comment ne nous demanderoient-ils pas compte de nos mandemens, eux qui lui demandent compte de ses arrêts, et même de ses secrets? Aussi l’épiscopat ne seroit plus qu’un fantôme sans autorité, un vain nom sans réalité; nous n’aurions pas plus de droit de veiller au dépôt de votre foi qu’à la sûreté de votre salut; nous ne pourrions pas dire publiquement aujourd’hui avec le Sauveur du monde : qui vous écoute, m’écoute; et que celui qui n’écoute pas l’Église, soit regardé comme un païen et un publicain. Jésus-Christ, lui-même, dont nous tenons notre mission, n’a donc pas pu appeler les juifs rebelles, et ceux surtout qui faisoient les philosophes et les docteurs, races de vipères et sépulcres blanchis, tout couverts au dehors ́ d’un vernis de belles paroles, et au dedans plein de vers et de pourriture. Nous ne pouvons donc plus dire, dans nos instructions pastorales, aux philosophes de nos jours, ce que St.-Paul disoit dans ses lettres apostoliques, aux philosophes de son temps: arbres deux fois morts à la vérité et à la vertu; nuées sans eau, chargées de vents et de tempêtes; astres errans, qui sans routes certaines, ne faites jusqu’ici que nous égarer et nous perdre dans un dédale sans issue. Ainsi les évêques, dont les prédécesseurs ont assisté à la fondation de la monarchie, et qui dans tous les temps en ont été regardés comme les plus fermes colonnes et les conseillers nés, devroient aujourd’hui se regarder comme étrangers à sa conservation et à sa gloire; et ceux qui sont tombés, avec tant de grandeur, en défendant ses derniers débris, auroient perdu le droit de la défendre des nouveaux coups que s’apprêtent à lui porter de nouveaux conjurés : nos prédicateurs mêmes ne pourroient plus tonner contre les vices et les scandales sans être taxés de témérité, et un de nos plus grands rois, n’auroit nullement connu les droits de sa couronne, quand il disoit de l’orateur sacré qui venoit de lui annoncer les vérités les plus courageuses il a fait son devoir, faisons le nôtre. Nous ferons donc notre devoir, N. T. C. F., et nous le ferons avec la certitude qu’il ne déplaira point à l’auguste héritier de Louis-le-Grand, et dans la pleine conviction qu’en réclamant ici contre une entreprise si fatale à l’Etat et à la Religion, nous ne servons pas moins ses intentions que ses intérêts, non moins l’Église que lui-même; et qu’en nous taisant dans cette occasion, nous ne manquerions pas moins à notre devoir d’évêque qu’à notre devoir de sujet. Nous le ferons pour honorer la mémoire et pour rendre hommage aux sentimens du roi martyr, qui dans sa triste captivité, reconnut douloureusement que ces deux hommes avoient perdu la France, et il auroit pu ajouter : et préparé mon échafaud. Nous le ferons, dussions-nous mériter les anathèmes des impies, en prononçant avec l’apôtre, anathèmes à tous ceux qui n’aiment pas Jésus-Christ, et plus encore à ceux qui le blasphemeront ou qui empruntent les blasphèmes; anathème à ceux qui vous annonceroient un autre évangile que celui que vous avez reçu; anathème à ces corrupteurs des nations qui se font un jeu de leur perte et de leur ruine, qui n’ébranlent pas moins les bases de la morale que les fondemens des empires; et qui, uniquement sensibles aux intérêts de la raison publique pensent que peu importe que les mœurs dépérissent et que l’Etat s’écroule, pourvu que la presse soit libre et que le commerce reste debout; anathème à ces propagateurs des OEuvres complètes, qui prétendent que la loi est la règle de tout, même de la conscience, et que rien de ce qui blesse la conscience ne peut blesser l’honneur; et qui, loin de rougir de cette scandaleuse publication, nous disent sans détour qu’il n’y a ici de scandale public, que la censure et la condamnation que nous en faisons: anathema sit. Enfin, Mgr. de Boulogne s’adresse en terminant son instruction, aux pères de famille, aux amis des bonnes doctrines et de la belle littérature, aux amis de la patrie, aux amis des bonnes mœurs, aux amis de la raison, et les encourage à repousser les OEuvres fatales également à la religion, à la philosophie, aux lettres, aux liens sociaux et aux liens de famille, et il finit par cette pathétique allocution aux ecclésiastiques qui veillent avec lui au salut de son troupeau. « Et vous, nos très-chers coopérateurs, vous nous seconderez de tout votre pouvoir dans cette nouvelle ligue, qui se forme contre le Seigneur et contre son Christ, en inculquant bien avant dans le cœur de vos ouailles ces importantes vérités. C’est la leçon continuelle que vous leur donnerez, dans ces jours de délire et d’obscurcissement, où tout tend à surprendre votre vigilance ou à lasser votre courage. Plus l’impiété met d’activité à répandre ses œuvres, plus vous mettrez d’ardeur à multiplier vos instructions, et plus vous surveillerez ces maisons d’éducation que l’on cherche à empoisonner. Vous vous rappellerez surtout qu’après avoir tenté de corrompre nos écoles, cette impiété barbare tente encore de pervertir jusqu’aux hameaux, et qu’en ce moment même, eile annonce sans crainte comme sans pudeur, une édition intitulée : Voltaire des Chaumières! Scandale inoui, qui met le comble à tous les autres, et contre lequel vous ne sauriez vous élever avec trop de force, ni garantir avec trop de soins les troupeaux confiés à votre sollicitude. Voltaire des Chaumières. Grand Dieu! où allons-nous, et quel nom donner à ce siècle? Que peut-il donc y avoir de commun entre tant de contes frivoles ou de romans impies, et ces tristes réduits du travail et de l’indigence? Quelles vertus, quelles consolations, et quels motifs de résignation et de patience pourront-ils inspirer à tous ces malheureux qui arrosent les sillons de leurs sueurs et de leurs larmes? Et avec quelle nouvelle ardeur ne devez vous pas signaler ce nouveau loup, qui cherche à s’introduire dans vos bergeries pour les ravager, et porter la désolation et la mort…… dans les chaumières ! Que de choses, N. T. C. F., n’aurions – nous pas encore à vous dire, et que de tristes réflexions n’aurions-nous pas encore à faire, si nous suivions ici toute l’impulsion de notre zèle, et si nous pouvions nous livrer à tous les sentimens d’affliction et d’amertume dont notre cœur est affecté. Mais nous savons, avec le sage, qu’il y a un temps pour parler et un temps pour se taire; nous savons, avec St.-Paul, que tout ce qui est bon, n’est pas expédient; et que, comme il y a une prudence pour le mal dont les enfans du siècle ne se servent que trop, il y en a une aussi pour le bien, dont l’Évangile même nous fait une loi.Nous serons done prudens comme le serpent, puisque Jésus-Christ nous l’ordonne; nous le serons pour votre propre bien. pour le triomphe même de la vérité, qu’il n’est pas toujours opportun, qu’il seroit dangereux peut-être de vous rappeler toute entière. Un jour plus vif, et une lumière trop forte blesseroient peut-être vos yeux encore trop malades, et vous ne pourriez pas la supporter maintenant : Non potestis portare modò. Mais nous vous la dirons quand les jours d’horreurs seront abrégés, quand le charme qui vous fascine encore aura disparu, quand les esprits seront plus calmes et les passions moins irritées, et que la vertu sur laquelle tombera la semence sera plus propre à la recevoir; c’est alors seulement que nous pourrons vous dire sans ménagement ce que vous pourrez entendre avec utilité: scies autem postea. Il ne nous reste donc plus qu’à gémir et prier, attendre avec résignation le moment de la Providence, et nous envelopper du manteau d’une sage réserve, jusqu’à ce que le temps de l’aveuglement et du vertige s’écroule, et que le torrent de l’iniquité soit passé : Donec transeat iniquitàs. Nous aurions donc cru, N. T. C. F., trahir le plus sacré devoir de notre ministère, en gardant le silence sur ces éditions déplorables, dont l’audace et l’impunité n’ont point d’exemples dans les fastes de notre histoire; et en conséquence, nous croyons devoir protester, de concert avec tous nos vénérables collègues dans l’épiscopat, contre la plus grande injure qu’ait jamais reçue la religion dans le royaume très-chrétien. Nous le faisons au nom des mœurs publiques et de la monarchie, au nom de tous les vrais Français, de tous les vrais amis du Roi et de sa race auguste, qui n’ont pas d’ennemis plus irréconciliables que ceux de la re ligion; nous renouvelons toutes les censures du clergé de France, assemblé en 1782 et en 1785, et celles des deux archevêques de Paris, nos deux illustres métropolitains, qui déclarèrent dans le temps ces mêmes Ouvrages impies, blasphématoires, séditieux et sacriléges; faisons défense, autant qu’il est en nous, et sous les peines canoniques de droit, d’imprimer dans notre diocèse, colporter et favoriser l’impression desdits ouvrages, de quelque manière que ce soit; réservons à nos grands-vicaires l’absolution d’un délit contre lequel ne peuvent être trop sévèrement appliquées les peines spirituelles; et si, après avoir fait ainsi l’acquit de notre conscience et de notre charge pastorale, ces éditions fatales souillent encore les presses françaises et attristent les regards des gens de bien; si, pour la punition de ce scandale, le Ciel s’irrite de nouveau et nous menace encore du poids de sa colère; si la stabilité du trône de St.-Louis se trouvoit compromise encore, et qu’un autre déluge de maux vînt fondre sur la patrie; pontifes du Seigneur, nous sommes absous aux yeux de la postérité et aux yeux de l’Eglise, et les malheurs de la nation ne nous seront pas imputés. >> Et sera notre présente instruction pastorale, lue et publiée au prône, dans toutes les paroisses de notre diocèse, et notamment dans toutes les chapelles des colléges et autres maisons d’éducation, où nous chargeons particulièrement MM. les curés et desservans de la faire parvenir.  »

La France Chrétienne, Journal Religieux, Politique, et Littéraire, Tome troisième, 1821

« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»

Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108

« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »

Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013

https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201 

« « Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »

Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique

« Le silence de l’apprenti : que signifie-t-il ? Comment aborder le silence en franc-maçonnerie ?

Et dès que tout se tait, tout commence à parler.
Le Silence du soir, Victor Hugo.

Notre société actuelle est un monde de brouhaha, d’immédiateté et de verbiage. Ces bavardages se mêlent au marketing, à la publicité et à la communication standardisée, masquant l’extrême pauvreté de la pensée.

Dans ce contexte, la loge maçonnique est un espace sacré qui permet de s’extraire de ce tumulte. La gestion de la parole lors des travaux crée un temps de recul et d’apaisement.

Les nouveaux initiés sont soumis à la règle du silence. Nous allons voir que le silence de l’apprenti, loin d’être une punition ou une faiblesse, est un outil précieux pour trouver son chemin d’élévation spirituelle.

Voici une planche au 1er degré sur le silence de l’apprenti.

Voir aussi notre liste de citations maçonniques sur le silence

Le silence de l’apprenti : qu’est-ce que c’est ?

Tout d’abord, il faut distinguer le silence extérieur (l’absence de bruit) du silence intérieur (le contrôle des pensées spontanées). La règle imposée à l’apprenti consiste bien sûr en une interdiction de parole, mais vise aussi à lui montrer le chemin du silence intérieur.

Qu’est-ce que le silence intérieur ? Ce sont les pensées qui s’apaisent. Un individu moyen voit en effet des milliers d’idées spontanées se former chaque jour dans son cerveau. Il s’agit de souvenirs de situations vécues, de problèmes à résoudre, de choses à faire ou à ne pas oublier, de regrets, d’angoisses, d’appréhensions ou de croyances auto-entretenues.

Notre activité mentale prolifique est difficile à maîtriser. Elle nous maintient dans un monde illusoire, limite notre réflexion, et au final, nous éloigne de nous-même et de la Lumière.

Lire aussi notre article : Le silence intérieur : du bavardage mental à l’apaisement.

Le silence : un symbole au coeur de l’initiation

La cérémonie d’initiation est marquée par le silence :

Dans le cabinet de réflexion, le néophyte doit rester silencieux. Il est amené à une réflexion lente, posée, presque méditative. On lui demande de s’abandonner à lui-même pour poser par écrit ses dernières volontés.

Face à lui, des objets évoquent le silence et la mort, tels une nature morte (« Vanité »),

Il accomplit ensuite ses voyages initiatiques dans une atmosphère bruyante, mais qui va en s’apaisant. Le dernier voyage se fait sans bruit. La signification est que si l’on persévère résolument dans la Vertu, la vie devient calme et paisible, dit le rituel du REAA.

Ainsi, le bruit symbolise les passions qui agitent l’homme. Le silence est au contraire un espace de recueillement et de sérénité. Il représente le potentiel de Lumière que le nouvel initié porte en lui.

Le silence : un chemin vers l’autre

De manière plus générale, le silence permet de se concentrer sur la parole de l’autre, au lieu de se focaliser sur l’expression de sa propre pensée. Cette écoute favorise l’ouverture et l’enrichissement mutuel.

Il ne s’agit plus, comme dans le monde profane, d’affirmer, d’imposer, de s’indigner, de polémiquer, mais au contraire de lâcher-prise, de laisser place à la différence. C’est l’idée qu’il faut comprendre avant de juger.

Au quotidien, nous avons malheureusement tendance à tout juger en bien ou en mal. Nous sommes persuadés d’avoir raison, et avons tôt fait de nous offusquer ou de dénoncer les comportements qui nous semblent déplacés ou anormaux.

Pourtant, le bien et le mal sont des notions relatives : ce qui est bien pour moi sera peut-être mal pour un autre. En réalité, chacun a de bonnes raisons de penser et d’agir comme il le fait. Et c’est précisément le refus de comprendre l’autre qui mène au conflit et au malheur.

La tolérance n’est pas une faiblesse, mais une reconnaissance qu’une partie de la vérité nous échappe. Car nous ignorons la plupart des causes des phénomènes qui nous entourent.

A ce titre, le silence de l’apprenti l’invite à prendre du recul et à multiplier les angles de vue. Cette posture conduit directement à la fraternité et à la paix, aussi bien extérieure qu’intérieure.

Voir notre article : Comment distinguer le bien et le mal ?

Le silence de l’apprenti : un chemin vers soi-même

Nous l’avons vu, il y a un silence horizontal, qui favorise l’écoute de l’autre. Il y a aussi un silence vertical, qui favorise la descente en soi.

Si tu veux entendre en toi la parole éternelle, mystérieuse et confidentielle qui t’est dite dans un chuchotement secret, au plus intime de ton âme, il faut qu’en toi et autour de toi tout orage soit apaisé. Jean Tauler

Le silence de l’apprenti est surtout un chemin intime. C’est une voie de libération, qui évoque par ailleurs le fil à plomb (la perpendiculaire est la « voie droite » qui invite à plonger en soi).

Le silence permet d’abord de se regarder penser afin d’identifier toutes les interférences qui font obstacle à la pureté de l’esprit. Car nos pensées et nos paroles sont par définition conditionnées, voilées.

Parmi ces voiles, citons entre autres :

les influences extérieures,

l’éducation reçue,

l’héritage culturel,

les prédispositions génétiques,

la psychologie,

le vécu et l’histoire personnelle,

ou encore les conditions de vie…

Il s’agit donc de prendre conscience des influences qui font ce que nous sommes à un moment donné : c’est la connaissance de soi.

C’est alors que l’apprenti pourra commencer à tailler sa pierre, à retirer les éléments qui font obstacle. Il purifiera son ego, clarifiera ses pensées, rectifiera ses opinions.

Le silence de l’apprenti : vers la parole juste

Nous l’avons vu, le silence de l’apprenti est ce qui le protège, le met à distance de lui-même et du monde, lui ouvrant le chemin de la connaissance. Par l’observation et l’imitation, l’initié apprend, grandit, se recentre et découvre peu à peu la réalité.

Paradoxalement, le silence est l’outil qui permet une nouvelle présence au monde. Il mène à l’acceptation, et peut-être à la contemplation.

D’autre part, le silence amènera un jour l’apprenti à pratiquer la parole juste.

La parole juste est une parole :

droite,

dépassionnée,

raisonnable,

tolérante,

sans préjugé,

fraternelle,

réconfortante,

qui permet de s’ouvrir à la transcendance.

La parole juste n’est jamais acquise définitivement. Elle nécessite un effort renouvelé. Elle est souvent insaisissable. Elle évoque la quête de la parole perdue… »

« Portrait of a lady on fire – « if you look at me » scene

« Marianne :

« Je n’arrive pas à vous faire sourire.
C’est comme si j’avais l’impression de le faire et qu’il disparaissait. »

Héloïse:

« La colère finit toujours par gagner. »

Marianne :

« Chez vous c’est certain. »

(Silence)

« Je ne voulais pas vous blesser. »

Héloïse:

« Vous ne m’avez pas blessée. «

Marianne:

« Si… Je le vois… Quand vous êtes émue, vous faites comme ça avec votre main… »

Héloïse:

« Vraiment ? »

Marianne:

« Oui. »

« Et quand vous êtes embarrassée, vous mordez vos lèvres. »

« Et quand vous êtes agacée, vous ne souriez pas. »

Héloïse :

« Vous savez tout ? »

Marianne:

« Pardonnez-moi je n’aimerais pas être à votre place. «

Héloïse:

« Mais nous sommes à la même place. Exactement à la même place. »

« Venez ici. »

« Venez. »

« Approchez-vous. »

« Regardez. »

« Si vous me regardez, qui je regarde moi ? «

« Quand vous ne savez pas quoi dire, vous baissez la tête et vous touchez votre front. »

« Quand vous perdez le contrôle, vous haussez les sourcils. »

« Et quand vous êtes troublée, vous respirez par la bouche. » »

Portrait de la jeune fille en feu, Scène du film de Céline Sciamma

« Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.

Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Wikipédia

« Le test de Rorschach ou diagnostic psychologique de Rorschach est un outil d’évaluation psychologique de type projectif. Il a été élaboré par le psychanalyste suisse Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de planches graphiques présentant des taches globalement symétriques a priori non figuratives qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée. Analysées par la personne administrant le test, les réponses fournies servent à comprendre l’organisation du fonctionnement psychologique du sujet, à travers l’exploration des processus perceptifs. Il devient possible d’établir une relation entre la perception et la personnalité.

Tache utilisée lors d’un test de Rorschach
Le test est controversé d’un point de vue scientifique – les psychologues expérimentaux estimant que les recherches qui se fondent sur sa passation justifient insuffisamment leurs interprétations[1]. Néanmoins, il reste largement utilisé en psychologie clinique[2] et dans l’évaluation psychologique plus généralement (médico-légal, recrutement, etc.).

Le test de Rorschach est généralement associé à la paréidolie, phénomène psychologique qui se base sur l’interprétation personnelle de considérer des formes indéfinies (nuages, flaques, rocher) comme des formes reconnaissables (le nuage ressemble à une poule, la flaque évoque une carte de pays, le rocher a la forme d’un visage humain, etc.)[3],[4]»

Le test de Rorschach Wikipédia

« La première pensée de Louis XVIII, roi lettré, et qui avait gardé le souvenir des vieilles choses, fut de rendre à l’enseignement son caractère antique. Il annonça que l’impôt des études serait aboli , et il affecta un million sur sa cassette pour le suppléer. C’était une pensée digne des vieux ages. »  
« Il suffit de saisir la pensée générale du fondateur, à savoir une pensée de restriction et de compression sur l’esprit humain. Or , l’Université , instrument de cette pensée, dut en faire bientôt sa pensée propre. L’Université se sentit instituée pour contenir l’intelligence , et elle remplit son office. De là un système d’études sec, technique, sans poésie, sans élan, sans inspiration. De là une triste uniformité d’ensei gnement ; de là une monotonie désespérante de talents factices. L’Université impériale a produit beaucoup d’hommes doctes , discrets , élégants ; point de poëtes, point d’écrivains, point d’orateurs. «

Dictionnaire des erreurs sociales, ou Recueil de tous les systèmes, qui ont …
De Achille de Jouffroy

« « Un peuple divisé et désemparé, des institutions en ruine […], une espèce de terre brûlée propre a devenir le champ clos des factions et le cimetière des libertés perdues? […] Les français espéraient le salut, ils… »

Julian Jackson, De Gaulle 

« Il y a un désespoir du monde, un désespoir à l’égard du monde, que faire avec un pareil monde ? L’autre dimension du pathos c’est la politesse. Pourquoi ? Parce que face au désespoir du monde, la politesse est le premier début d’un processus de rationalisation. Une politesse grecque, l’art de la mesure. Et dans la politesse ce que l’on mesure c’est la distance entre les gens. Si vous ne choisissez pas bien vos distances il n’y aura pas de rapports humains qui s’instaureront dans une matière quelconque. C’est comme des distances entre des notes dans une gamme, les intervalles. La politesse c’est la détermination des intervalles nécessaires. Est-ce que la politesse suffit à vaincre le désespoir du monde ? Hélas non, pour une raison simple : pour être poli il faut être deux et il y a dans le monde de moins en moins de gens polis. C’était la douloureuse certitude de Châtelet. »

Gilles Deleuze, à propos de François Bachelet

 Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »

Sylvie Robic, Laurence Schifano
Rohmer en perspectives
2022

« Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »

« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée

La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »

« La vitesse ou lenteur avec laquelle l’on agit et réagit, la virulence, le ton que l’on emploie est un indicateur involontaire de ce que l’on aurait fait dans sa situation. »

« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets,  « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »

Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton

« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»

« « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »

Littérature contemporaine, Radio France

« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »

« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »

Dans Happy management (2016), pages 3 à 20

« Si l’on se réfère à l’origine du mot, enthousiasme vient du mot grec enthousiasmos qui décrit l’état de l’homme en qui la divinité est présente pour l’habiter et l’inspirer.
Le dictionnaire international des termes littéraires donne comme définition originale du mot : le « délire sacré qui saisit l’interprète de la divinité » et par extension « l’inspiration, le souffle créateur qui anime les écrivains et les artistes lors de la création d’œuvres admirables ».
Cette connotation religieuse qui a existé longtemps et qui pouvait être associée parfois à un comportement excessif voire fanatique, a progressivement disparu au profit d’une association plutôt liée à la dévotion, à une cause ou un idéal qui procure une certaine joie.
Le dictionnaire de l’Académie Française nous donne une définition plus large liée à l’excitation et à l’émotion : « Émotion extraordinaire de l’âme qu’on suppose être l’effet d’une inspiration. Il signifie aussi l’exaltation de l’âme, des facultés qui accompagnent quelquefois et surexcite le travail de l’esprit. Il se dit également de tout mouvement extraordinaire de l’âme qui excite à des actes de courage et de dévouement. Il signifie enfin aussi la démonstration d’une grande joie, d’une vive allégresse mais également l’admiration extrême, le goût très vif parfois excessif pour une personne ou une chose ».L’enthousiasme est associé dans le Littré aux passions exclusives vécues par les artistes : « un mouvement passionné, transport qu’un poète, un artiste éprouve dans le moment de sa composition et qui consiste en ce que, préoccupé du seul sujet qui l’intéresse, le monde extérieur disparaît peu à peu pour lui »

« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews » »

« « La peur, et pas seulement la peur de (la demande de sécurité) mais la peur pour (qui est une véritable passion éthique) nous oriente donc aujourd’hui davantage que le désir du bon. L’éthique des anciens était sans doute davantage tournée vers le bien commun, sans prendre assez au sérieux la possibilité du malheur. Nous sommes peut-être un peu trop mus par la crainte du pire – et la peur des maux passés nous empêche souvent de voir venir les maux présents. Nous devons apprendre à sentir ce que nous faisons. «

L’éthique sans panique, Olivier Abel, Dans La bioéthique, pour quoi faire ? (2013), pages 288 à 291

«Pour tous ceux qui ont sérieusement examiné le tableau de la situation actuelle du Comtat, il n’est pas douteux que, revenir sur le passé, c’est inévitablement troubler l’avenir, et c’est de l’avenir que le Corps législatif, quand il délibère sur les grandes questions d’intérêt public et de police constitutionnelle, doit principalement s’occuper c’est à cela qu’il doit savoir tout sacrifier. Tous les Comtadins sont, ainsi que je l’ai dit plus haut, parties plus ou moins dans les troubles du Comtat; il faudra bien cependant les considérer comme citoyens, comme individus désintéressés; car sans cela il ne pourrait y avoir d’information. Que s’ensuivrait-il? appellera-t-on les citoyens à déposer les uns contre les autres, après s’être livrés des combats sanglants? Le sanctuaire de la justice va donc devenir pour eux un nouveau champ de bataille, où ils se feront une guerre mille fois plus meurtrière encore. On va rouvrir tant de plaies qui sont à peine fermées, ranimer tous les germes de dissensions et dé discorde civile; invétérer toutes les haines, perpétuer à jamais de courts ressentiments: bientôt donc ces malheureuses contrées seront inaccessibles pour toujours à toutes les douceurs et à tous les charmes de l’union, de la fraternité et des vertus sociales sur lesquelles reposent le plus efficacement le bonheur des hommes. »

Archives parlementaires de 1787 à 1860, Jérôme MAVIDAL

« Je ne sais si le lecteur partage ce sentiment; mais il me semble que cette perspective de vertu, de bonheur et d’immortalité, que la philosophie promet à la société, fait un contraste déchirant avec la corruption, la misère et la mort qu’elle lui a données. Ah! que le sage se console s’il veut, par ces chimériques espérances, des erreurs, des crimes, des injustices, dont la terre est encore souillée, et même de celle dont il est lui-même la victime; mais qu’il s’abstienne de présenter ces consolations derisoires à l’homme que ces funestes chimères ont plongé dans la misère et la douleur, et à la société que sa vanité et ses systèmes ont précipité dans l’abîme du malheur et de la corruption ! »

ARCHIVES PARLEMENTAIRES DE 1787 A 1860 RECUEIL COMPLET DES DÉBATS LÉGISLATIFS & POLITIQUES DES CHAMBRES FRANÇAISES IMPRIMÉ PAR ORDRE DU SÉNAT ET DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS SOUS LA DIRECTION DE M. J. MAVIDAL CHEF DU BUREAU DES PROCÈS – verbaux , de l’EXPÉDITION DES LOIS , DES PÉTITIONS , DES IMPRESSIONS ET DISTRIBUTIONS DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS ET DE M. E. LAURENT BIBLIOTHÉCAIRE DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DEUXIÈME SÉRIE SECONDE TOME LIX RESTAURATION

« « Lorsque, se détachant des flancs d’un rocher, un bloc de granit a troublé par sa chute les eaux paisibles d’un lac des montagnes, l’ébranlement se propage par zones concentriques, qui, à mesure qu’elles s’éloignent de leur point de départ, s’élargissent et s’étendent. Aux points du lac les plus éloignés l’onde frémit et s’agite encore quand le calme est revenu déjà au centre d’où partait le mouvement. Obéissant de même à la loi fatale qui fait que les idées émises et proclamées dans les classes supérieures descendent et pénètrent peu à peu jusqu’aux couches inférieures de la société, on voit aujourd’hui, dans notre vieille Europe, les masses populaires embrasser avec ardeur les théories les plus funestes, et rouler peu à peu vers les abîmes du matérialisme. Mettant en oubli les nobles aspirations de l’homme pour un idéal infini vers lequel il doit graviter sans cesse, les peuples, délaissant comme des vieilleries usées les questions de morale et de religion, se ruent vers le bien-être physique que de dangereux sophistes leur ont montré comme l’unique but de la vie. Héritières inintelligentes des doctrines démoralisatrices du XVIIIe siècle, doctrines qui, du sein des classes supérieures et moyennes, sont arrivées jusqu’à elles, les masses populaires, n’écoutant plus que leurs instincts et leurs appétits, supportent impatiemment les quelques liens d’autorité encore debout dans notre société minée de toute part. On leur a dit que la morale était une niaiserie, la religion une duperie, qu’il n’y a pour l’homme ici-bas qu’un but à la vie, jouir! Fières de leur force, qu’elles sentent instinctivement, elles comprennent que la mollesse satisfaite n’a jamais. pu lutter contre la passion effervescente; et qu’une fois bon marché fait des règles sociales et religieuses, rien ne peut les empêcher d’étendre la main et de saisir à leur tour, par le droit du plus fort, ces biens depuis si longtemps objet de leurs ardentes convoitises. A l’époque où nous sommes, quelque chose de plus mortel encore que le scepticisme a frappé les jeunes générations, c’est l’athéisme social, c’est-à-dire l’absence de toute foi, morale, politique et intellectuelle. Et il y aurait de quoi s’effrayer du courant qui nous entraîne si, pour l’œil observateur, un symptôme consolant ne se produisait pas. Symptôme qui doit nous empêcher de désespérer de l’avenir, et nous faire répéter avec le chancelier Bacon: « Que les desseins de Dieu, après avoir décrit une courbe féconde en points d’inflexion et de rebroussement, se développent enfin et se montrent à tous les yeux. » Ce symptôme, que nous sommes heureux de si gnaler, c’est la tendance bien marquée, quoique circonscrite encore dans quelques individualités supérieures, qui pousse les intelligences à secouer les préoccupations des jouissances matérielles, et les ramène à l’étude des lois pouvant régir l’homme en tant qu’être moral et appelé à une fin autre que celle de cette vie finie. Parmi ces esprits d’élite qui, sourds au bruit que font autour d’eux les questions ardentes de jouissances terrestres, de bien-être physique, de voluptés sensuelles, se préoccupent sérieusement de la nature morale de l’homme, des conditions sociales de son existence et de sa fin religieuse, tous ne luttent pas avec un égal bonheur. Tandis que les uns arrivent d’un élan vigoureux à remonter le torrent jusqu’à son point de départ, et à s’abriter dans le port de la foi dont ils étaient bien loin, les autres, moins heureux, ou moins forts parce qu’ils sont moins conséquents peut-être, s’arrêtent à moitié chemin échoués sur quelques écueils. Mais, quoiqu’il en soit, tous ont droit à nos sympathies et à notre attention sérieuse, car c’est déjà beau d’oser lutter contre le courant qui nous entraîne, alors même qu’on n’arrive pas à le remonter tout à fait. C’est à ce titre qu’il nous a semblé bon et utile d’étudier sérieusement l’Essai sur la philosophie des religions, œuvre de M. de Labruguière, un de ces hardis soldats de l’idée que la province enfante loin de l’atmosphère énervante du scepticisme parisien. Sans doute nous sommes loin de partager toutes les idées de M. de Labruguière; sur bien des points un abîme nous sépare, et notre manière de voir diffère essentiellement. Mais c’est un de ces vaillants qui, au milieu des préoccupations terre à terre de notre époque positive, utilitaire, et des aspirations toutes physiques d’une foule égoïste, ont compris que l’intelligence était l’épée des générations modernes; et, à tort ou à raison, nous avons un faible pour ceux qui n’hésitent pas à manier l’épée. Dans son livre, où se trouve condensé pour ainsi dire le fruit d’immenses et savantes études, M. de Labruguière s’est proposé de rechercher en quelque sorte la génération de l’idée religieuse dans l’humanité, depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours. Idée qui se développe et progresse par des routes séparées et distinctes, quoique convergeant au sommet: la route de l’intelligence et la route du cœur, la philosophie et la religion; double expression du double besoin, inhérent à l’homme, de connaître Dieu et de l’adorer. Personnifiant l’humanité dans un type qu’il appelle Monos (non par amour du grec, dit-il, mais pour bien indiquer à l’esprit sa situation isolée), M. de Labruguière nous montre cet être, d’abord enfant en quelque sorte, quoique doué d’une intelligence supérieure, vivant à son début sans s’être rendu compte de luimême ni distingué du monde extérieur. Etant en quelque sorte à lui-même le monde et Dieu, Monos est, si l’on peut dire, Autothéiste. Mais un pareil état d’esprit ne saurait durer, et bientôt pour Monos tout change. Il a éprouvé des résistances, des chocs. Il s’est heurté, à chaque instant, à tous les accidents de la nature extérieure, et, déifiant des forces qu’il reconnaît en dehors de la sienne et souvent supérieures, il leur a prêté la vie en leur attribuant son propre mode d’existence, le seul qu’il connaisse et puisse concevoir. Pour lui, tout dans l’univers a son Dieu; le monde est peuplé d’innombrables dieux. En cet état d’esprit Monos est fétichiste. Bientôt, à côté et au-dessus de la vie individuelle, Monos a perçu la vie collective. Il conçoit des dieux, non plus attachés à des objets isolés comme la Naiade, la Dryade, etc., mais bien, planant sur des groupes d’objets identiques : le Sylvain par exemple, intelligence des forêts entières. Comme Monos n’est pas encore arrivé à concevoir une intelligence sans corps, à des intelligences analogues pour lui quoique supérieures à la sienne propre, il prête également des corps analogues au corps humain. Il a conçu l’anthropomorphisme, c’est-à-dire la notion des dieux à forme humaine. Lorsque levant les yeux de la terre vers le ciel, il entrevoit dans les astres des êtres bien plus haut en puissance que ses dieux terrestres collectifs, quoique purement individuels, Monos à plus forte raison loge-t-il dans des corps humains la plus belle forme qu’il connaisse, les intelligences sublimes qu’il vient d’entrevoir. Transportant son Olympe de la terre au ciel, il y place ses fétiches grandis et sublimisés. Abaissant nécessairement l’idée absolue de Dieu jusqu’à des formes dont le type et l’origine se trouvent dans sa propre nature, Monos devient polytheiste. Bientôt, subissant en cela le besoin d’unité inhérent à la nature humaine, Monos hiérarchise ses dieux suivant leur rang et leur puissance; il leur donne un chef, un roi. Zeus est un puissant monarque, les au tres dieux forment sa cour, ils sont en quelque sorte 1 ses ministres; ébauche de hiérarchie divine déjà bien loin du polythéisme fétichiste primitif, sorte d’intuition confuse de puissances supérieures à la nôtre, suivie d’un vague besoin d’adoration. Puis, s’avisant un jour qu’un roi des dieux avait décidément autorité sur tous les autres, et qu’il absorbait chaque jour davantage leur puissance au profit de la sienne, Monos en arrive à le considérer comme un Dieu unique, Monos devient Monothéiste. Mais quel qu’il soit, Zeus, Ammon ou Brahma, son Dieu, issu du polythéisme, est encore anthropomorphe et capricieux comme nous. Une chose toutefois a frappé Monos: c’est cette permanence qui, dans le monde, se manifeste dans certains phénomènes que rien ne peut troubler, même les caprices des dieux. Il y a là une sorte de nécessité physique, une loi sombre, terrible, effrayante; un fatum supérieur à toutes ses conceptions. Plus Monos étudie le monde physique, plus il le reconnaît soumis à d’inexorables lois; ce monde doit nécessairement procéder d’une force formatrice. Aveugle et fatale, cette force ne pourrait être créatrice, il faut être libre et intelligent pour créer. Monos y reconnaît l’œuvre d’un Dieu absolu, plutôt principe de l’être qu’il n’est l’être lui-même; uni à l’être en réalité, mais logiquement plus haut placé que lui. En un mot, Monos arrive au Monothéisme absolu. Il est en face de l’immuable, de l’infini. Une question nouvelle va se poser pour Monos à mesure que son intelligence se fortifie, s’étend et se développe. Il a pressenti Dieu et il voit le monde, il a entrevu l’infini, et il touche le fini. Comment s’accorde leur existence, comment l’un procède-t-il de l’autre? Tels sont les problèmes que va chercher à résoudre Monos, qui, ne l’oublions pas, pour M. de Labruguière, représente l’humanité. Question immense et effrayante du comment, qu’on a essayé de résoudre par diverses hypothèses qu’expose successivement M. de Labruguière en en cherchant la valeur réelle dans les conséquences qui en découlent, et, comme il le dit lui-même, en jugeant l’arbre d’après les fruits. Première hypothèse. Le monde est éternel, incréé; il existe par lui-même; il est une agrégation fortuite d’autant de substances différentes qu’il renferme d’êtres différents; ses diverses parties se maintiennent dans un certain ordre par les affinités physiques et chimiques inhérentes à la nature de ces substances c’est le système de l’Athéisme. Dans ce système, la nature suffit à tout produire sans rien excepter, même l’intelligence. Dieu n’existe pas, le hasard explique tout. L’ordre ne suppose pas nécessairement l’intelligence, tout découle des affinités inhérentes à la matière. Cette négation constante de Dieu, de tout plan providentiel, nous explique pourquoi l’athéisme est antipathique aux masses; car il manquera toujours un fondement à la morale des athées dépourvue de Dieu, elle est privée nécessairement de vie, elle n’est qu’une pure abstraction. Il lui manque Dieu pour mobile, pour exemple, pour idéal, pour sanction, pour couronnement et pour faîte. La morale de l’athéisme ne peut être que l’immoralité, car il n’y a ni bien ni mal, il n’y a que le hasard. Deuxième hypothèse. Le monde est éternel et incréé; mais au lieu d’être un agrégat de substances diverses, agglomérées par le hasard, il n’est plus qu’un développement régulier de modes ou phénomènes différents, découpés dans une substance unique, laquelle est leur fond commun et dans laquelle ils rentrent toujours. On appelle bien cette substance Dieu; mais, comme elle est dépourvue d’autonomie, d’intelligence et de conscience de soi, ce peut fort bien n’être qu’une matière : c’est le panthéisme matérialiste. Dans ce système, les panthéistes regardent la substance de l’univers comme le Dieu unique; elle est pour eux l’absolu. Reconnaissant un Dieu, non, à la vérité, cause, mais au moins substance du monde, avec lequel il ne fait qu’un, ils réduisent le fini à n’être qu’un phénomène de l’infini; ils retiennent, pour ainsi parler, Dieu prisonnier dans le monde. Dieu est à la fois, dans le monde, hors du monde, au-dessus du monde. De cette triple situation de Dieu, les panthéistes, et c’est là leur infirmité, n’ont vu qu’un seul côté, Dieu dans le monde, substance et lien de cohésion du monde. Pour les panthéistes matérialistes la substance absolue est matière, dès lors elle est sans intelligence, sans liberté, sans volonté; ses modifications ont eu lieu en vertu d’une loi de la substance que la substance ignore, mais qui fait partie de sa nature et lui est inhérente. Par cela même elle est immuable et fatale, et la fatalité gouverne le monde. Ce monde est le seul possible et par conséquent le meilleur. Tout est fatal dans ce système : nos actions elles-mêmes sont obligées; fatalement amenées par la loi, elles sont accomplies fatalement. La loi, tel est notre unique devoir. Contraints comme nous le sommes par la fatalité qui nous enserre, il ne nous est nullement possible d’y manquer. Dès lors il n’y a plus de morale, car il n’y a ni bien ni mal. Troisième hypothèse. Le monde n’est pas éternel. Ce n’est pas encore qu’il soit créé, mais il est éclos d’un germe auquel seul l’éternité appartient. Originairement ce germe est une idée, un rien, un pur néant; mais, en vertu d’une force qui lui est inhérente, il se développe et grandit en poursuivant incessamment l’absolu, qui joue vis-à-vis de lui le rôle d’une asymptote qu’il ne saurait jamais atteindre. Ici, le germe qui se développe prend conscience de soi quand il est arrivé à un certain degré de développement; il devient idée, il devient esprit : c’est le panthéisme idéaliste. Dans ce système, qui a surtout eu de l’attrait pour la nuageuse école philosophique allemande, l’esprit est la substance du monde. Dès lors, le monde sera une idée, car c’est ainsi qu’on appelle les déterminations de l’esprit. D’après cette théorie, le monde est le développement d’un germe intellectuel, d’une idée existant au sein du vide absolu, du néant. Ce germe s’ignore lui-même, et il dormirait d’un sommeil éternel s’il n’était incessamment poussé à la vie par le mouvement dialectique qu’il porte dans son sein, et qu’il ignore y porter. Ce développement est donc fatal, et, comme dans le panthéisme matérialiste, nous sommes sous le coup de la fatalité. Un être dont la vie n’est que le mouvement dialectique de l’idée, ne saurait être responsable de ses actes; il ne mérite aucun bonheur et n’encourt aucune peine. Ici donc encore, absence complète de morale; sans compter qu’en transformant l’âme individuelle en émanation. de l’esprit du monde, au sein duquel elle s’abîme à la mort, c’est détruire l’immortalité du moi, sans laquelle toute religion est impossible. Quatrième hypothèse. Le monde peut avoir été créé par la suprême sagesse et le Verbe libre et conscient d’un Dieu premier, qui n’est plus un Dieu fatal, mais qui se dirige par de hautes nécessités physiques et de hautes convenances morales. Dans ce système, le monde est le produit, la création d’une intelligence. Cette création est libre, et cependant elle a ses lois. Elle est l’œuvre à la fois d’un Dieu premier et d’un Dieu anthropomorphe, Verbe du Dieu immuable du sein duquel il procède : Dieu pour concevoir le monde; le Verbe pour le réaliser conformément à l’idée divine, laquelle sera sa loi; l’Esprit, procédant de Dieu et du Verbe, pour en maintenir les parties et en être pour ainsi dire le lien de cohésion voilà le triple aspect sous lequel Monos en est arrivé à concevoir les rapports de Dieu avec le monde. C’est là la base du christianisme qui va devenir, pour Monos ou l’humanité, le système religieux auquel il s’arrêtera, parce que seul il donne satisfaction aux diverses aspirations à la fois religieuses et philosophiques, morales et scientifiques de l’âme humaine. Cette idée de la trinité, M. de Labruguière, dans le chapitre de son livre intitulé: De la trinité religieuse en dehors du christianisme, nous la montre existant confusément chez les peuples de l’antiquité, chez les Egyptiens, les Grecs, les Hindous, les Perses, etc. En recueillant les traits épars qui, dans les livres canoniques juifs, en dehors de la grande figure de Jéhovah, parlent du Messie fils de David et fils de Dieu, et de l’Esprit de Dieu flottant dès l’origine sur les eaux, on trouve également cette idée de trinité existant chez les Hébreux. Elle est encore plus marquée dans ceux de leurs livres qui ne sont admis que par les Juifs dissidents, dans la Kabale par exemple, où l’effrayant Dieu immuable, En-Soph, se manifeste par trois trinités, dont chacune n’est qu’un terme de la trinité plus haute qui les englobe toutes les trois. Cette idée se retrouve encore dans les doctrines de l’école helléniste néo-platonicienne d’Alexandrie, qui s’éleva un instant comme rivale du christianisme naissant. Mais, tandis que le christianisme réunit en un seul Dieu en trois personnes inséparables les trois moments de la nature divine: l’être, l’intelligence et l’amour; le père, le fils et l’esprit, l’école d’Alexandrie séparant, elle, les trois moments de la nature divine, place son Dieu premier à une distance infinie du fils, et celui-ci de l’esprit; et après avoir posé à part le monde intelligible, cherche à combler l’intervalle qui sépare Dieu de la nature par une immense hiérarchie d’hypostases suivant une série décroissante de l’infini au fini. Maintenant la religion que Monos a poursuivie à travers mille tâtonnements divers, s’est formulée pour lui dans le christianisme. Ce sera dorénavant pour l’avenir la religion de l’humanité. Doctrine admirable, en mesure à la fois de satisfaire aux besoins les plus élevés de la pensée, et de rester à la portée de tous. Doctrine qui, pour tout dire en un mot, est en même temps une philosophie sans cesser d’être une religion. Il ne s’agit plus que de résumer les dogmes qui la composent, et, en la dépouillant des accessoires plus ou moins étrangers, plus ou moins nécessaires qui l’accompagnent, d’en dégager, pour parler le langage un peu mathématique de M. de Labruguière, les dogmes de la religion de l’avenir. Ce ne sera pas sans combats et sans luttes que la doctrine nouvelle s’imposera aux hommes comme le flambeau lumineux qui doit les guider dans l’avenir. Elle aura à lutter contre le prestige des souvenirs sensuels du polythéisme, contre l’influence des habitudes, et contre cette force d’inertie que l’esprit conservateur prête toujours aux vieilles institutions. Il lui faudra secouer et combattre l’interprétation pharisaïque de la nation juive. Repoussant l’explication mystique que les chrétiens donnaient du royaume du Christ, qui doit être céleste et non terrestre, et dont l’avénement doit avoir lieu alors que la terre ne sera plus, les Juifs prétendaient que le royaume du Mesşie promis par les prophètes était un règne tout terrestre qui devait faire trôner Israël parmi les nations, sous le sceptre d’un roi environné de gloire, de puissance et de majesté. En les interprétant autrement, le christianisme, d’après eux, faussait le sens des prophéties, et leur en donnait un tout autre que leur sens naturel. Enfin, les sectes gnostiques, héritières des riches mais nuageuses doctrines de l’Orient, exagérant, ainsi que le fait également l’arianisme, la subordination du Verbe et de l’Esprit par rapport au Père, viendront essayer de faire triompher leur théorie des Eons; théorie mystique d’une chaîne illimitée de puis sances immatérielles qui, repoussant Dieu dans les profondeurs inaccessibles de son essence, expliquent la création par l’acte d’un Eon inférieur, le Démiurge; système qui, en raison de la tendance de l’homme à spécialiser et individualiser à son image, devait finir forcément par ramener l’humanité au polythéisme. Mais la grandeur même des dangers multiples qui le menaçaient surexcita l’esprit chrétien. A la voix d’Athanase, le concile de Nicée s’assembla. Là, dans un mémorable symbole qui résume les divers points de doctrine épars et plus ou moins explicitement exposés dans les livres des premiers disciples de JésusChrist, à savoir dans les quatre évangiles canoniques et dans les épîtres de saint Paul et de saint Jean; là, disons-nous, furent proclamées solennellement : 1° L’unité substantielle des trois personnes divines de la Trinité, qui réunit les trois aspects de Dieu (l’être, l’intelligence et l’amour); 2° la rédemption du péché et la grâce qui découle pour nous du sacrifice du Christ, victime volontaire offerte à la justice de Dieu pour racheter l’humanité; 3° l’immortalité de l’âme ou du moi après la résurrection. Si nous ajoutons à cela la vision béatifique de Dieu face à face, définition sublime du bonheur, qui ressort surtout clairement de l’évangile et des épîtres de saint Jean, nous aurons les quatre dogmes bien simples auxquels, d’après M. de Labruguière, se réduira ce qu’il appelle la religion de l’avenir. D’après lui, en dehors de cela, tout point enseigné par l’Eglise, tout symbole, toute cérémonie, toute interprétation de dogme, ne sont que des mythes transitoires, des détails de discipline, de morale et de gouvernement, qui doivent disparaître un jour. Et cela d’autant mieux, dit-il, que jusqu’ici cet enseignement a été détestable sous trois rapports. 1° Au lieu d’apprendre aux masses que la morale se fonde sur la nature et la raison divine, on leur apprend qu’elle se fonde sur la volonté de Dieu. 2o Au lieu de donner à la morale son vrai principe qui est le devoir, on lui donne l’amour qui n’en est que le mobile. 3o Au lieu d’apprendre à faire le bien pour le bien, on présente le ciel comme appât et comme récompense, comme le gain qu’il y a à être vertueux; ce qui n’est plus enseigner la morale mais bien enseigner le com merce. Mais dans la religion de l’avenir, le culte se dégagera de tout mythe et de tout symbole; de nombreuses modifications, un remaniement complet, pour ainsi dire, sera apporté à l’enseignement moral; le chant et la prière en commun constitueront l’essence du culte rectifié, et le dogme religieux se réduira aux quatre points mentionnés déjà : la Trinité, la grâce, l’immortalité de l’âme et la vision béatifique. Voilà en termes succints l’esquisse, aussi complète que possible, des théories contenues dans le livre de M. de Labruguière. Nous disons aussi complète que possible, à notre point de vue personnel du moins; car dans ce livre, où les recherches les plus savantes se mêlent aux théories les plus abstraites, il est bien permis de ne pas tout comprendre. L’auteur lui-même l’a prévu, car voici ce qu’il dit, p. 66: « Je doute fort que les gens du monde comprennent, mais les mathématiciens comprendront, et cela me suffit. » Et en vérité, pour notre part, il est certains chapitres auxquels nous appliquerions volontiers le jugement qu’Hégel portait de son propre système philosophique, alors qu’il disait n’avoir eu qu’un seul disciple qui l’eût compris, si tant est, ajoutait-il, qu’il m’ait compris. Malgré cette observation, qui n’est peut-être après tout que notre propre critique, on ne peut s’empêcher de reconnaître dans l’ouvrage de M. de Labruguière, une érudition aussi solide que variée, une profondeur de pensée qui n’exclut pas la rectitude et l’élégance du style. Les idées se pressent sous la plume de l’auteur avec une telle profusion qu’elles se heurtent quelquefois. L’imagination s’y trouve unie au raisonnement précis et serré; et, pour résumer notre pensée, nous dirons que c’est l’œuvre d’une imagination méridionale ardente et primesautière, astreinte à se mouvoir dans un cercle rigide de formules mathématiques et d’abstractions algébriques. Voulant concentrer en quelques trois cents pages une étude qui aurait pu fournir matière à bien des volumes, l’auteur a dû forcément élaguer bien des raisonnements intermédiaires, bien des nuances de détail. Son style se ressent nécessairement de cette concentration d’idées; sa phrase est courte, brève, péremptoire; chaque ligne pour ainsi dire est un axiome; il pose les jalons principaux, c’est au lecteur à combler l’intervalle. Sans entrer dans un examen détaillé de tous les points où les opinions émises par M. de Labruguière semblent s’écarter de ce que nous regardons comme la vérité, nous en signalerons seulement deux principaux’qui pour nous constituent l’erreur fondamentale de son système. 1° M. de Labruguière suppose l’homme enfant, faible et ignorant, s’élevant successivement, par le propre effort de sa pensée, du fétichisme primitif à la notion pure d’un Dieu unique, triple et immatériel quoique créateur de la matière; l’homme arrivant en un mot par la seule force de sa raison, au milieu d’erreurs successivement abandonnées, à formuler la religion des temps modernes, le christianisme philosophique c’est là, ce nous semble, la base et la loi de son système. : Eh bien, cette conception est, à nos yeux, arbitraire et démentie par l’histoire même de tous les peuples. L’homme, créature sortie de la main de Dieu, mais éloignée de son créateur par sa chute originelle dont l’orgueil fut la cause, conserva d’abord un vif souvenir de la tradition divine qui avait à son berceau illuminé son intelligence. C’est ce qui explique les grandes vérités qui, dans les systèmes cosmogoniques des peuples primitifs, brillent encore d’un vif éclat au milieu des erreurs qui commencent à les obscurcir. Puis, à mesure que l’humanité s’éloigna de son berceau, ces lueurs primitives, fruits de la tradition, tendirent à s’affaiblir de plus en plus. L’homme progressa, mais ce fut dans les ténèbres. Perdant de plus en plus l’idée de la cause, il fut de plus en plus aussi frappé par les effets. La matière l’étreignait de toutes parts, oubliant son créateur il divinisa la matière, en prêtant aux forces qu’il y sentait cachées une forme, une intelligence et des passions identiques à sa forme, à son intelligence et à ses passions propres. En un mot, il humanisa la matière tout en la divinisant ce fut le polythéisme. Peu à peu l’activité personnelle de l’homme se fit. encore une plus large part. On décida, on conclut que l’homme était indépendant; que, quoique lié à la nature, sous certains rapports, il avait toutefois son développement propre et particulier ne procédant que de lui-même. L’homme discuta les dieux qu’il s’était donné, il en sentit le vide, il les railla, les baffoua, et cessant d’y croire, il ne crut plus qu’en lui-même. Ce fut l’apothéose de l’homme avec tous ses défauts et tous ses vices. Tous les systèmes religieux, derniers vestiges des altérations de la révélation primitive, disparaissaient devant le scepticisme. Toutes les théories dogmatiques sociales étaient méprisées et sans rapports entre elles. Un vaste eclectisme, suivant l’intérêt du moment, accueillait ou rejettait à chaque instant des dieux nouveaux. Nulle croyance bien définie ne s’imposait inflexiblement aux hommes. L’humanité acculée dans une impasse ne savait comment en sortir. C’est alors qu’apparut le christianisme, doctrine divine qui allait relever le monde affaissé dans une véritable prostration morale. Sans autre flambeau que le souvenir vacillant et lointain des vérités primitivement révélées, l’humanité n’avait pu, malgré tous ses efforts, malgré toutes ses recherches, trouver la vérité. Il fallait qu’un Dieu vînt raviver la lumière qui s’éteignait. Pour relever l’humanité tombée, le christianisme apportait : 1o Des notions claires et précises de la divinité; 2° une expiation par le sacrifice de l’Homme-Dieu, qui, en offrant en holocauste une victime divine, donnait satisfaction à ce besoin instinctif d’expiation qui tourmentait l’humanité depuis sa chute originelle; 3° la force morale et les grâces nécessaires pour raviver la société humaine qui livrée à elle-même n’était plus qu’un cadavre s’en allant en poussière. Tombé par l’orgueil, l’homme allait se relever par la foi. 2° Admettant que le christianisme a été en quelque sorte le produit des efforts successifs de l’humanité progressant vers la vérité, M. de Labruguière est fatalement conduit à l’admettre lui aussi comme essentiellement perfectible; car de quel droit décider que la raison humaine a dit son dernier mot? Cela nous explique comment M. de Labruguière est amené à dégager du christianisme même ce qu’il appelle les dogmes constitutifs de la religion de l’avenir. Tentative inutile, car d’après son propre principe, il est plus que probable que l’humanité, progressant toujours, découvrira une nouvelle formule qui simplifiera encore sa religion, et lui fera peut-être rejeter comme des théories surannées ce que la raison de M. de Labruguière lui fait regarder comme la religion de l’avenir. C’est là l’écueil où nous semblent devoir échouer toujours les doctrines qui, comme celles de M. de Labruguière, découlent plus ou moins directement de celles de Calvin. Procédant de la raison bien plus que du sentiment, elles se développent avec la nécessité d’une opération logique, et, de déductions en déductions, elles doivent, dans l’avenir, conduire l’esprit humain au scepticisme, conséquence naturelle de leurs prémisses: car la raison pure doit finir par rejeter ce qu’elle ne peut concevoir, et repousser par conséquent au nombre des chimères la notion de l’infini. Pour nous, qui regardons la religion chrétienne comme une doctrine révélée par Dieu à l’homme incapable de la trouver de lui-même, nous l’acceptons avec ses dogmes, avec ses symboles que la raison humaine peut ne pas comprendre, mais devant lesquels la foi s’incline, à cause de leur origine. Et qu’on ne nous dise pas que nous renonçons pour cela à tout progrès, que nous immobilisons l’esprit humain! Il ne faut pas faire confusion entre l’immobile et l’immuable; l’un est le repos absolu, frère de la mort; l’autre, au contraire, est la base et la source de toute vie et de tout progrès, car pour marcher en avant il faut poser le pied sur un sol solide. Toute doctrine une fois démontrée vraie est nécessairement immuable; la vérité ne pouvant être et en même temps n’être pas. Ce qui empêche l’esprit humain de progresser, ce n’est pas de professer l’immuable c’est de professer le faux; le progrès n’étant que la marche dans le vrai. Ainsi que l’a dit un philosophe chrétien, la première nécessité de toute philosophie qui aspire à guider l’humanité dans la voie du progrès intellectuel, c’est tout d’abord de présenter à l’intelligence humaine, non la vérité à découvrir, mais la vérité déjà trouvée. L’intelligence humaine ne peut grandir qu’en se développant dans le vrai: elle va de la vérité déjà connue à la vérité encore inconnue; elle part du vrai pour conquérir le vrai. Il lui faut, de toute nécessité, non seulement la vérité comme but, mais encore la vérité pour point de départ. La grande philosophie du progrès doit être, non la recherche, mais bien la démonstration, l’exposition ou le développement de la vérité déjà possédée. Voilà ce qui rend la philosophie chrétienne si efficace et si puissante pour le progrès des intelligences, c’est qu’elle ne cherche pas la vérité; elle la possède; pour elle la grande révélation est faite, pour elle la vérité est trouvée. Cette philosophie n’a pas la prétention de fonder la vérité, elle s’appuie sur elle pour marcher en avant à la conquête de ces vérités accessoires qui dérivent de la vérité fondamentale, et qu’elle peut et doit éclairer successivement au flambeau de la foi qui ne s’éteint jamais. Car la philosophie chrétienne est, quoiqu’on en dise, éminemment progressive: elle est la démonstration de la vérité se découvrant à tous, aux masses par ses surfaces sympathiques et rayonnantes, et aux philosophes par ses profondeurs lucides. Privés de la base de la foi sur laquelle nous nous appuyons, les rationalistes doutent; nous, nous croyons. Ils ont des opinions, nous avons la certitude; ils nient, nous affirmons. Pendant que, tâtonnant dans leurs systèmes sans certitude, sans consistance et sans fixité, ils passent leur vie à déraciner pour replanter, puis à déraciner encore sans parvenir jamais à se donner des racines, nous abritons, sous l’égide inébranlable de la foi, les intelligences incertaines d’ellesmêmes au milieu de l’obscurité et de la perturbation universelle. Et qu’on ne dise pas qu’en proclamant la nécessité de la foi, nous repoussons l’aide de la raison et de l’intelligence. On n’annibile pas celui qu’on soutient et qu’on guide. L’évidence des raisons que nous comprenons nous conduit à la croyance des dogmes que nous ne comprenons pas; notre raison est la ga rantie de notre foi. La foi n’est pas un démenti donné à la raison: la foi est l’adhésion de l’intelligence humaine affirmant, sur l’autorité de Dieu, la pensée même de Dieu révélée par lui-même. C’est l’homme affirmant avec Dieu la vérité que par elle-même sa raison n’atteint pas. Sans insister davantage, on voit facilement quel abîme nous sépare de la manière de voir et de raisonner de M. de Labruguière; mais, quelque différente que puisse être notre façon d’envisager les questions qu’il a soulevées, nous ne pouvons nous empêcher, en terminant, de rendre encore hommage au sentiment profond qui, l’entraînant hors du courant d’idées essentiellement utilitaires et matérialistes de son époque, l’a poussé à aborder courageusement ces hautes questions philosophiques que tant de voix proclament d’inutiles utopies. Alors même qu’on échoue, il faut souvent plus de courage pour essayer de parcourir, solitaire, les sentiers ardus qui conduisent aux cîmes élevées, que pour se traîner avec la foule dans les chemins battus de la plaine cù l’horizon est si borné. Et quand, comme chez M. de Labruguière, ce courage est soutenu par une érudition solide et par un désir ardent de la vérité, on ne peut, quelles que puissent être du reste les divergences d’opinion, on ne peut, disons-nous, s’empêcher d’applaudir aux vaillants efforts du hardi penseur abordant sans trembler les plus hauts et les plus profonds problèmes de la métaphysique. (Extrait des Mémoires de l’Académie de Dijon. – 1862.) « 

V. de Sarcus, Quelques mots à propos de la philosophie des religions de M. Labruguière

Note de Rectitude : réingénierie neurobiologique souveraine en quatre axes

« Le cerveau humain n’est pas un organe figé — c’est un système adaptatif dont l’architecture moléculaire peut être reconfigurée par un protocole combinant abstinence dopaminergique, stress thermique aigu et travail cognitif intense. Cette note démontre, études à l’appui, que la surconsommation d’écrans provoque une dégradation mesurable des récepteurs D2 et du cortex préfrontal, et qu’un protocole de froid + Deep Work + abstinence enclenche une cascade biochimique précise — noradrénaline, PGC-1α, RBM3, irisine, anandamide — capable de restaurer, puis d’élever la souveraineté cognitive au-dessus de son point de départ. Les quatre axes qui suivent tracent le chemin moléculaire du « poids mort » à la turbine souveraine.


AXE 1 — Le diagnostic du poids mort : quand le scrolling consume les récepteurs D2

La preuve par imagerie : le striatum des connectés chroniques

La première démonstration directe de la dégradation dopaminergique liée à l’addiction aux écrans vient de Kim et al. (2011, NeuroReport) : par TEP au [¹¹C]raclopride, cette équipe coréenne a montré que les sujets souffrant d’addiction à Internet présentaient une réduction significative de la disponibilité des récepteurs D2 dans le caudé dorsal bilatéral et le putamen droit par rapport aux témoins. C’était la première preuve directe que l’addiction comportementale aux écrans partage le même substrat neurochimique que les addictions aux substances.

Hou et al. (2012, Journal of Biomedicine and Biotechnology) ont confirmé cette trajectoire par SPECT au ⁹⁹ᵐTc-TRODAT-1 : les transporteurs de dopamine (DAT) du striatum étaient significativement réduits chez les sujets IAD, avec des images cérébrales déformées — en haltère ou en tache sporadique — là où les témoins sains affichaient la forme classique en « yeux de panda ». Tian et al. (2014, European Journal of Nuclear Medicine and Molecular Imaging) ont poussé plus loin : en combinant TEP au ¹¹C-NMSP et ¹⁸F-FDG chez les mêmes sujets, ils ont établi que la dérégulation D2 striatale chez les joueurs pathologiques était corrélée aux années d’usage excessif et, surtout, que les niveaux bas de D2 dans le striatum étaient significativement associés à une diminution du métabolisme glucidique dans le cortex orbitofrontal (OFC). Cette corrélation D2-OFC reproduit exactement le modèle de Volkow.

Le modèle intégratif de Nora Volkow (2001–2011, American Journal of Psychiatry, PNAS), construit sur des décennies d’imagerie TEP chez les cocaïnomanes, méthamphétaminomanes, alcooliques et obèses, établit une réduction d’environ 20% de la disponibilité D2 striatale chez les sujets addicts — l’un des résultats les plus répliqués en neuroimagerie de l’addiction. La chaîne causale est limpide : récepteurs D2 réduits → hypométabolisme de l’OFC, du cortex cingulaire (CG) et du cortex préfrontal dorsolatéral (DLPFC) → perte du contrôle inhibiteur et comportement compulsif.

L’atrophie préfrontale : le cortex qui fond sous le scroll

Yuan et al. (2011, PLoS ONE) ont scanné 18 adolescents IAD en VBM et DTI. Résultat : réduction du volume de matière grise dans le DLPFC bilatéral, l’aire motrice supplémentaire, l’OFC et le cortex cingulaire antérieur rostral (rACC). Fait critique, les volumes du DLPFC, du rACC et du SMA étaient négativement corrélés à la durée de l’addiction — plus longue l’addiction, plus profonde l’atrophie. Certaines régions affichaient une réduction estimée entre 10 et 20% du volume initial.

Zhou et al. (2011, European Journal of Radiology) ont rapporté une densité de matière grise réduite dans le cortex cingulaire antérieur, le cortex cingulaire postérieur, l’insula et le gyrus lingual chez les adolescents addicts. La méta-analyse ALE de 2022 publiée dans Molecular Psychiatry (Nature), portant sur 15 études VBM et 718 sujets, a confirmé une convergence spatiale significative de réduction de matière grise dans les gyri frontaux médian et supérieur, le cortex cingulaire antérieur gauche et le gyrus frontal moyen gauche (correspondant au DLPFC). Zhang et al. (2021, Psychopharmacology), dans une méta-analyse de 59 études VBM sur 4 733 sujets, ont montré que l’atrophie du cortex cingulaire antérieur droit (r=0,541) et du gyrus frontal inférieur gauche (r=0,595) était positivement corrélée à l’impulsivité.

Le mécanisme moléculaire : comment le scrolling désensibilise les récepteurs D2

La cascade de dégradation suit une séquence moléculaire précise et bien documentée. La stimulation dopaminergique chronique à faible effort — chaque scroll, chaque notification, chaque « like » — déclenche des décharges phasiques répétées de dopamine depuis l’aire tegmentale ventrale vers le noyau accumbens. Cette activation chronique enclenche la phosphorylation du récepteur D2 par les kinases GRK2 et GRK3 (G protein-coupled receptor kinases), qui phosphorylent huit résidus sérine/thréonine dans la troisième boucle intracellulaire (IC3) du récepteur D2. Cette phosphorylation recrute la β-arrestine 2 (βarr2), qui se fixe au site IYIV₂₁₂₋₂₁₅ à l’extrémité N-terminale de l’IC3, empêchant stériquement tout couplage ultérieur avec les protéines G — c’est la désensibilisation homologue.

La β-arrestine 2 joue ensuite un rôle d’échafaudage moléculaire : elle recrute la protéine adaptatrice AP2 et la clathrine, provoquant l’endocytose du récepteur D2 dans des puits recouverts de clathrine. Dans les endosomes, deux destins s’offrent au récepteur : si la phosphorylation GRK est intacte, le récepteur peut être déphosphorylé et recyclé vers la surface cellulaire. Mais en cas de stimulation chronique excessive, le taux d’internalisation et de dégradation lysosomale dépasse le taux de synthèse et de recyclage — résultat net : perte de récepteurs D2 à la surface = tolérance et downrégulation. À long terme, la transcription même du gène DRD2 peut être réduite, appauvrissant le pool total de récepteurs.

De la neurochimie à la proie cognitive

Le déséquilibre tonic/phasic de la dopamine est central. Selon le modèle de Grace (1991, Neuroscience), la dopamine tonique (3-5 Hz, extrasynaptique, agissant sur les D2) règle le « gain » des signaux phasiques. Quand les niveaux toniques chutent — conséquence de la surstimulation chronique — les signaux phasiques vers les récompenses naturelles (accomplissement, lien social, effort intellectuel) deviennent inaudibles. Seul le stimulus addictif parvient encore à déclencher une réponse. Sharpe & Spooner (2025, Journal of Public Health, Sage) ont formellement défini le « dopamine-scrolling » comme un schéma comportemental distinct exploitant le renforcement à ratio variable — le même mécanisme que les machines à sous.

La conséquence fonctionnelle, validée par les travaux de Volkow et répliquée dans l’addiction aux écrans par Tian et al., est la perte de souveraineté cognitive : contrôle inhibiteur altéré, prise de décision déficiente, impulsivité accrue, flexibilité cognitive réduite, motivation effondrée pour les récompenses différées. Le cerveau du scrolleur chronique est, au sens moléculaire du terme, un cerveau diminué dans sa capacité d’autodétermination — un terrain fertile pour la manipulation algorithmique.


AXE 2 — La mécanique du sursaut : quand le froid réamorce la machine

530% de noradrénaline : l’étude Šrámek et la preuve par le choc

L’étude fondatrice est celle de Šrámek et al. (2000, European Journal of Applied Physiology) : immersion tête hors de l’eau pendant 1 heure à trois températures. À 14°C : la noradrénaline plasmatique a augmenté de 530%, la dopamine de 250%, le métabolisme de 350%. Fait remarquable : l’adrénaline est restée inchangée, et le cortisol avait tendance à diminuer — le froid n’est pas un stress toxique, c’est un stress activateur ciblé. À 20°C, aucune libération significative de noradrénaline — établissant un seuil critique entre 20°C et 14°C.

Janský et al. (1996, European Journal of Applied Physiology) ont confirmé : une augmentation de 400% (×4) de la noradrénaline plasmatique à 14°C pendant 1 heure. Leppäluoto et al. (2008, Scandinavian Journal of Clinical and Laboratory Investigation) ont démontré que même 20 secondes en eau à 0-2°C produisent une augmentation de 200-300% de la noradrénaline, et que cette réponse ne s’habitue pas sur 12 semaines d’exposition répétée (3 fois/semaine). Le cortisol et l’ACTH, eux, diminuent progressivement — le corps apprend à activer sans stresser. Eimonte et al. (2021, International Journal of Hyperthermia) ont montré que 10 minutes à 14°C produisent une élévation de noradrénaline qui persiste pendant plusieurs heures après l’immersion.

Andrew Huberman synthétise ces données dans un protocole pratique : 11 minutes par semaine, réparties en 2-4 sessions de 1-5 minutes entre 3°C et 13°C. Il souligne que, contrairement à la plupart des stresseurs, l’exposition au froid produit une élévation prolongée de la dopamine (2-5 heures de baseline élevée), créant une fenêtre neurochimique optimale pour le travail cognitif intense.

PGC-1α : le maître-régulateur mitochondrial réveillé par le froid

Le stress thermique aigu active PGC-1α (Peroxisome proliferator-activated receptor gamma coactivator 1-alpha) par des voies convergentes : l’activation des récepteurs TRPM8 au froid déclenche la libération sympathique de noradrénaline, qui active la cascade β-adrénergique → AMPc → PKA → p38 MAPK → CREB → PGC-1α. Simultanément, la dépense énergétique de la thermogenèse active l’AMPK (détecteur du ratio AMP/ATP), qui phosphoryle directement PGC-1α aux résidus Thr177 et Ser538 (Jäger et al., 2007, PNAS). La déacétylase SIRT1, activée par l’élévation du NAD⁺ via la phosphorylation de NAMPT par l’AMPK, déacétyle PGC-1α pour amplifier encore son activité transcriptionnelle.

PGC-1α activé coactive les facteurs respiratoires nucléaires NRF-1 et NRF-2, qui transcrivent les protéines mitochondriales encodées dans le noyau, et activent TFAM (mitochondrial transcription factor A), qui pilote la réplication et la transcription de l’ADN mitochondrial — c’est la biogenèse mitochondriale. Dans les neurones, les implications sont directes : St-Pierre et al. (2006, Cell) ont montré que PGC-1α est nécessaire pour induire les défenses antioxydantes neuronales — SOD2, catalase, UCP2, glutathion peroxydase, peroxyrédoxine 3, thiorédoxine 2. Lin et al. (2004, Cell) ont démontré que les souris PGC-1α-null développent des lésions spongiformes dans le striatum et une neurodégénérescence. Zheng et al. (2010, Science Translational Medicine) ont identifié, par méta-analyse de 410 échantillons parkinsoniens, que les gènes mitochondriaux régulés par PGC-1α sont sous-exprimés dès les stades les plus précoces de la maladie de Parkinson.

RBM3 : la protéine du froid qui régénère les synapses

L’étude-phare de Peretti et al. (2015, Nature) a révélé que RBM3 (RNA-binding motif protein 3), une protéine de choc froid, est l’effecteur central de la neuroprotection induite par le froid. Dans des cerveaux sains, un refroidissement même bref (45 minutes) provoque une perte synaptique qui est efficacement régénérée au réchauffement — et cette régénération dépend de RBM3. Dans les modèles de maladie à prions et d’Alzheimer (souris 5XFAD), cette capacité régénératrice est perdue par défaut d’induction de RBM3. La surexpression de RBM3 restaure la capacité de réassemblage synaptique, prévient les déficits comportementaux et prolonge significativement la survie.

Peretti et al. (2021, Life Science Alliance) ont identifié le mécanisme moléculaire : le froid active les récepteurs TrkB (récepteurs de la tyrosine kinase B, récepteurs du BDNF) → signalisation PLCγ1 → induction de pCREB → expression de RBM3. RBM3 exerce un rétrocontrôle négatif via la phosphatase DUSP6 sur la voie TrkB-ERK. Découverte cruciale : les agonistes de TrkB (comme le 7,8-DHF) peuvent induire RBM3 sans refroidissement, ouvrant la voie à une neuroprotection pharmacologique.

La synergie noradrénaline + travail profond : potentialisation de la plasticité

L’élévation prolongée de noradrénaline post-immersion crée un état neurochimique idéal pour le travail cognitif intense. Le système locus coeruleus-noradrénaline (LC-NE) projette massivement vers le DLPFC et agit comme un amplificateur du rapport signal/bruit cortical. Ghosh & Maunsell (2024, PMC 11223979) ont démontré par stimulation optogénétique que l’activation du LC améliore sélectivement la sensibilité perceptive sans affecter les critères moteurs. Le modèle des « NE Hot Spots » (Frontiers in Psychiatry, 2020) montre que l’activité phasique du LC crée des zones focales d’élévation de NE aux représentations neuronales prioritaires, tout en supprimant les signaux faibles par inhibition latérale.

Pour la plasticité synaptique, la noradrénaline est un catalyseur direct de la potentialisation à long terme (LTP). Izumi & Zorumski (1999, Synapse) ont montré que la NE promeut la LTP dans l’hippocampe adulte via les récepteurs α1-adrénergiques. Hu et al. (2007, Cell) ont démontré que la NE modifie directement l’insertion des récepteurs AMPA dans les membranes synaptiques — le mécanisme par lequel « l’émotion renforce l’apprentissage ». La LTP induite par les récepteurs β-adrénergiques est dépendante de la synthèse protéique (Gelinas & Nguyen, 2005), ce qui signifie qu’elle produit des changements structurels durables.

Combinés, ces mécanismes créent ce qu’on pourrait appeler une fenêtre de neuroplasticité augmentée : 2 à 5 heures post-immersion où le rapport signal/bruit préfrontal est maximal, la LTP est facilitée, et chaque heure de travail cognitif intense (Deep Work au sens de Cal Newport) produit un rendement synaptique supérieur à celui d’une journée entière de travail ordinaire.


AXE 3 — L’impression de la logique dans la chair : myélinisation et transformation visible

La preuve Monje : l’activité neuronale force la myélinisation

Gibson et al. (2014, Science), sous la direction de Michelle Monje à Stanford, ont fourni la preuve optogénétique directe que l’activité neuronale pilote la myélinisation. En stimulant optogénétiquement le cortex prémoteur (M2) chez des souris éveillées, ils ont démontré une réponse mitogénique des cellules progénitrices d’oligodendrocytes (OPC), une oligodendrogenèse accrue et une augmentation de la myélinisation dans les couches profondes du cortex prémoteur et la substance blanche sous-corticale (corps calleux). Quantitativement : 8 983 ± 2 188 cellules EdU+/CC1+ par mm³ dans le corps calleux des souris stimulées, contre 3 010 ± 737 chez les témoins. La myélinisation induite était associée à une amélioration fonctionnelle motrice, et le blocage épigénétique de la différenciation oligodendrocytaire annulait cette amélioration — preuve que la nouvelle myéline est nécessaire au gain fonctionnel.

Lundgaard et al. (2013, PLoS Biology) ont identifié le commutateur moléculaire : la neuréguline (NRG) et le BDNF font basculer les oligodendrocytes d’un mode de myélinisation indépendant de l’activité vers un mode dépendant de l’activité, en augmentant les courants des récepteurs NMDA sur les cellules de la lignée oligodendrocytaire d’un facteur 6. La cascade complète est : décharge neuronale intense → libération de glutamate → activation des récepteurs NMDA sur les OPC (amplifiée ×6 par NRG/BDNF) → voies PI3K-AKT-mTOR et ERK/MAPK → activation de pCREB → prolifération et différenciation des OPC → production de nouvelle myéline sur les axones actifs.

Fields (2015, Nature Reviews Neuroscience) a établi que la myélinisation n’est pas statique : elle se remodèle tout au long de la vie en fonction de l’expérience. McKenzie et al. (2014, Science) ont démontré que bloquer la production de nouveaux oligodendrocytes empêche les souris d’apprendre de nouvelles compétences motrices — mais n’affecte pas les compétences déjà acquises. Chaque nouvel oligodendrocyte fabrique 20 à 50 gaines de myéline, ce qui signifie que quelques nouveaux oligodendrocytes peuvent substantiellement modifier la dynamique d’un circuit. La myéline augmente la vitesse de conduction des potentiels d’action de 50 à 100 fois via la conduction saltatoire, et améliore la synchronie temporelle entre régions cérébrales distantes — critique pour les fonctions exécutives du PFC.

Le choc thermique + intellectuel : forcer la myélinisation préfrontale

Le protocole combinant immersion froide et travail cognitif intense crée les conditions moléculaires optimales pour une myélinisation accélérée des circuits préfrontaux. La noradrénaline élevée post-immersion active le système LC-NE, qui projette massivement vers le DLPFC. Chaque session de Deep Work dans cette fenêtre neurochimique produit une décharge neuronale intense et soutenue dans les circuits exécutifs — exactement le signal que Gibson et al. ont montré nécessaire pour déclencher l’oligodendrogenèse. Le BDNF, dont la transcription est régulée par la NE via les récepteurs β-adrénergiques, amplifie le commutateur NRG/BDNF → NMDA identifié par Lundgaard, faisant basculer les OPC en mode myélinisation activité-dépendante. Le PFC, qui est la dernière région cérébrale à achever sa myélinisation (jusqu’à la fin de la vingtaine selon Yakovlev, 1967, et Lebel et al., 2012), reste particulièrement plastique et réceptive à cette stimulation chez l’adulte jeune.

Les données de la UK Biobank (2025, Nature Scientific Reports, n=16 725) confirment que l’activité physique est positivement associée au volume de substance blanche (β=0,43, p<0,0001) et que l’intégrité de la substance blanche médie partiellement la relation entre condition physique et performance cognitive. L’étude du Human Connectome Project (2019, n=1 206) a montré que l’endurance physique est associée à une anisotropie fractionnelle (FA) plus élevée dans toute la substance blanche, corrélée à une fonction cognitive globale améliorée.

De la graisse blanche à la graisse brune : la transformation visible

Parallèlement à la reconfiguration neuronale, le froid déclenche la conversion du tissu adipeux blanc (WAT) en tissu adipeux brun/beige (BAT) par une cascade moléculaire élégante. Boström et al. (2012, Nature), dans le laboratoire de Bruce Spiegelman à Harvard, ont identifié le mécanisme : le froid (et l’exercice) activent PGC-1α dans le muscle squelettique → PGC-1α transcrit FNDC5 (Fibronectin type III domain-containing protein 5), une protéine membranaire de type I → FNDC5 est clivée protéolytiquement pour libérer l’irisine, un polypeptide de 112 acides aminés (identique à 100% entre souris et humains) → l’irisine circule jusqu’au tissu adipeux blanc et induit l’expression de UCP1 (uncoupling protein 1) — augmentation de 13 fois de l’ARNm d’UCP1 dans le dépôt sous-cutané en 10 jours. Le résultat est le « brunissement » des adipocytes blancs : apparition d’adipocytes multiloculaires UCP1-positifs capables de thermogenèse.

Barbatelli et al. (2010, American Journal of Physiology) ont démontré par morphologie cellulaire que la conversion se fait par transdifférenciation directe (les adipocytes blancs se transforment en bruns) plutôt que par adipogenèse de novo. Van Marken Lichtenbelt et al. (2009, New England Journal of Medicine) ont révélé que 96% des sujets (23 sur 24) présentaient une activité BAT détectable à 16°C mais pas à 22°C, avec une corrélation négative significative entre activité BAT et IMC/pourcentage de graisse.

Le mécanisme de la thermogenèse sans frisson repose sur UCP1, élucidé par Fedorenko et al. (2012, Cell) : UCP1 est un symporteur d’anion d’acide gras à longue chaîne et de protons dans la membrane interne mitochondriale, qui court-circuite la force protonmotrice — l’énergie de l’oxydation est dissipée en chaleur au lieu de produire de l’ATP. L’activation de la BAT dans les régions supraclaviculaire et cervicale, combinée à la mobilisation systémique des acides gras libres, contribue à la réduction de la masse grasse totale : une étude avec ceinture de refroidissement (2022, PMC9340944) a montré une perte significative de 0,7 kg, une réduction de 1,9 cm de tour abdominal et une baisse de 1,5% du pourcentage de graisse en 4 semaines seulement.

La transformation physique visible — visage plus maigre, traits plus anguleux — résulte de cette fonte de la graisse blanche sous-cutanée par activation métabolique. Si aucune étude n’a directement mesuré la perte de graisse faciale par activation BAT, la réduction documentée de la masse grasse totale et du tissu sous-cutané explique mécanistiquement ce changement. Cette transformation externe devient le miroir visible de la reconfiguration interne : les circuits préfrontaux se myélinisent pendant que les dépôts adipeux se consument — la même cascade PGC-1α qui pilote la biogenèse mitochondriale neuronale pilote aussi la production d’irisine et le brunissement du tissu adipeux.


AXE 4 — L’addiction souveraine : anandamide, Flow et le point de non-retour neurochimique

L’anandamide : le cannabinoïde endogène du Flow

La découverte que le « runner’s high » — état proto-Flow produit par l’exercice — dépend du système endocannabinoïde et non des endorphines constitue un renversement majeur. Fuss et al. (2015, PNAS) l’ont démontré définitivement : la course augmente significativement l’anandamide (AEA) plasmatique (P=0,03), et les souris dépourvues de récepteurs CB1 sur les neurones GABAergiques ne présentent pas les effets anxiolytiques et analgésiques de la course. Le naloxone (bloqueur opioïde) n’abolit pas ces effets, mais les antagonistes CB1/CB2 les abolissent. Siebers et al. (2023, The Neuroscientist), dans une revue systématique de 21 études, ont confirmé que 14 des 17 études détectent une augmentation des endocannabinoïdes après l’exercice aigu, avec des augmentations plus constantes pour l’AEA que pour le 2-AG. L’ancienne hypothèse endorphinique est définitivement réfutée — les endorphines ne traversent pas la barrière hémato-encéphalique en raison de leur structure hydrophile (Dietrich & McDaniel, 2004).

L’anandamide (N-arachidonoyléthanolamide), isolée par Devane et Mechoulam en 1992 du cerveau porcin et nommée d’après le sanskrit ānanda (béatitude), est un agoniste partiel des récepteurs CB1 (les GPCR les plus abondants du cerveau) et un activateur des canaux TRPV1 vanilloïdes. Son mécanisme d’action est fondamentalement rétrograde : synthétisée à la demande dans le neurone postsynaptique à partir de précurseurs phospholipidiques membranaires, elle voyage vers le terminal présynaptique pour réguler l’offre d’autres neurotransmetteurs — dopamine, sérotonine, GABA, glutamate. Steven Kotler souligne que l’anandamide ne promeut pas seulement la reconnaissance de patterns : elle élargit la base de données explorée par le système de reconnaissance de patterns, favorisant la pensée latérale et les connexions interdisciplinaires — le substrat neurochimique de la créativité.

Le cocktail neurochimique du Flow : cinq molécules en synergie

Selon le modèle développé par Steven Kotler (The Rise of Superman, 2014 ; The Art of Impossible, 2021) et le Flow Research Collective, l’état de Flow est l’un des rares moments où le cerveau produit cinq neurochimiques de performance simultanément :

  • Dopamine (début du Flow) : augmente l’attention, le flux d’information et la reconnaissance de patterns ; abaisse le seuil de détection du signal
  • Noradrénaline (début du Flow, avec la dopamine) : resserre la concentration, repousse les distractions, augmente l’efficience neuronale et le contrôle émotionnel
  • Anandamide (mi-Flow) : élargit la pensée latérale, augmente la dopamine dans certaines régions, réduit la charge cognitive de la mémoire de travail
  • Endorphines (Flow profond) : opioïdes endogènes qui éliminent la douleur et la friction, permettant l’effort soutenu dans la sensation d’aisance
  • Sérotonine (fin du Flow, afterglow) : produit la satisfaction post-Flow et consolide la mémoire

Le cycle complet se déploie en quatre phases avec des corrélats électroencéphalographiques distincts : Lutte (ondes bêta, NE + cortisol, PFC surchargé) → Lâcher-prise (ondes alpha, oxyde nitrique évacuant les hormones de stress) → Flow (ondes thêta-alpha, dopamine + endorphines + anandamide ; hypofrontalité transitoire — désactivation temporaire du PFC, éliminant l’autocritique et la conscience du temps) → Récupération (ondes delta, sérotonine, consolidation mnésique). L’hypofrontalité transitoire, décrite dans le contexte du Flow par Arne Dietrich, explique la perte de conscience de soi et la distorsion temporelle caractéristiques.

Les données de performance sont frappantes : une étude DARPA/Advanced Brain Monitoring a montré que les soldats entraînés en Flow tiraient 230% plus vite que leurs pairs ; l’étude McKinsey sur 10 ans rapporte que les cadres en Flow se déclarent 500% plus productifs.

Flow vs cannabis vs scrolling : trois économies neurochimiques radicalement inégales

La comparaison pharmacologique entre l’anandamide endogène (Flow), le THC exogène (cannabis) et la dopamine passive (scrolling) révèle trois architectures neurochimiques fondamentalement différentes. Pertwee (2008, British Journal of Pharmacology) a établi que l’anandamide et le THC sont tous deux des agonistes partiels aux récepteurs CB1 avec une affinité similaire, mais l’anandamide active également les récepteurs TRPV1, GPR55 et PPARs que le THC ne peut pas atteindre.

Cinq différences critiques séparent le Flow du cannabis. Premièrement, la régulation temporelle : l’anandamide endogène est synthétisée à la demande et rapidement dégradée par la FAAH (fatty acid amide hydrolase), alors que le THC inonde le système indistinctement et persiste bien plus longtemps. Deuxièmement, la spécificité spatiale : l’anandamide est libérée aux synapses spécifiques des circuits activés par l’activité en cours ; le THC baigne le cerveau entier sans discrimination. Troisièmement, la précision rétrograde : l’anandamide module exactement les circuits utilisés ; le THC perturbe cette précision. Quatrièmement, la pharmacologie multi-cible : l’anandamide active des récepteurs non-CB1/CB2 inaccessibles au THC. Cinquièmement, la tolérance : le THC induit une downrégulation des CB1 et une tolérance progressive ; la libération naturelle d’anandamide pendant le Flow, dégradée par la FAAH, ne produit pas d’accumulation ni de tolérance.

Le scrolling passif, quant à lui, n’exploite qu’un seul canal — la dopamine striatale — via le renforcement à ratio variable. Pas de noradrénaline (pas de focalisation réelle), pas d’endorphines (pas de suppression de la friction), pas d’anandamide (pas de pensée latérale), pas d’afterglow sérotoninergique. Comme le formule Anna Lembke (Stanford, Dopamine Nation, 2021) : « À la déconnexion, le cerveau plonge dans un état de déficit dopaminergique… c’est pourquoi les réseaux sociaux procurent du plaisir pendant l’usage mais un malaise dès l’arrêt. » Le Flow, lui, produit une addiction autotélique — l’expérience est intrinsèquement récompensante et auto-suffisante, sans déficit post-état.

Le point de non-retour : pourquoi les circuits myélinisés rendent le mode passif insupportable

Une fois les circuits de haute performance myélinisés par le protocole froid + Deep Work, le retour au mode passif devient neurologiquement coûteux par plusieurs mécanismes convergents. Les axones myélinisés conduisent les signaux 50 à 100 fois plus vite que les non-myélinisés, créant des autoroutes neuronales préférentielles. Kato et al. (2019, PMC6899965) ont montré que la myélinisation insuffisante augmente la variabilité de conduction axonale, produisant une dispersion temporelle de la transmission synaptique, une activité liée à la tâche plus faible et une activité spontanée (bruit) plus élevée — en d’autres termes, un cerveau non-myélinisé est un cerveau bruyant et inefficace. Après avoir connu l’efficience d’un circuit myélinisé, le retour au bruit est subjectivement aversif.

Le cerveau calibré sur le cocktail neurochimique complet du Flow (cinq molécules) perçoit la stimulation dopaminergique passive comme appauvrie — l’équivalent de passer d’un orchestre symphonique à un métronome. Cette asymétrie est renforcée par la théorie du set point hédonique révisée : Diener, Lucas & Scollon (2006, American Psychologist) ont montré que le point de référence hédonique n’est pas génétiquement fixe — il peut être élevé durablement. Blum et al. (2015, Journal of Reward Deficiency Syndrome) placent la dopamine au centre du set point de bonheur et montrent que les activités produisant une dopamine « méritée » (exercice, méditation, Flow) élèvent durablement ce point de référence.

Structurellement, la démyélinisation est principalement pathologique (sclérose en plaques), non liée au désusage normal. La myélinisation est plus facile à ajouter qu’à retirer — les gaines de myéline formées par les oligodendrocytes stables persistent, créant une préférence structurelle durable. Scholz et al. (2009, Nature Neuroscience) ont montré que l’apprentissage de compétences complexes produit des changements mesurables de la substance blanche en IRM. Bonetto et al. (2021, Science) confirment que la plasticité myélinique adapte la fonction des circuits tout au long de la vie. Une fois qu’un circuit préfrontal de contrôle exécutif est myélinisé par des semaines de travail intense, il devient la voie de moindre résistance — et le scrolling, qui ne l’active pas, devient neurologiquement dissonant.


Synthèse finale — La trajectoire irréversible, de la proie à la turbine

Ce que le protocole enclenche, molécule par molécule

Le protocole de 10 jours combinant immersion froide (≤14°C), Deep Work intensif et abstinence d’écrans active simultanément sept cascades moléculaires qui se potentialisent mutuellement :

  1. Resensibilisation D2 : l’abstinence d’écrans interrompt le cycle GRK2/β-arrestine 2/internalisation, permettant le recyclage des récepteurs D2 internalisés vers la surface cellulaire et la reprise progressive de la transcription DRD2. Lembke recommande un minimum de 30 jours pour une resensibilisation complète, mais les effets commencent dès les premiers jours d’abstinence.
  2. Noradrénaline prolongée : chaque session d’immersion froide produit 200-530% d’élévation de NE pendant plusieurs heures, restaurant le tonus du système LC-NE et créant une fenêtre de neuroplasticité augmentée.
  3. Biogenèse mitochondriale via PGC-1α : la cascade AMPK/SIRT1 → PGC-1α → NRF1/NRF2 → TFAM augmente la densité et l’efficience mitochondriale dans les neurones, améliorant la capacité énergétique du PFC — la base matérielle de la volonté et du contrôle exécutif.
  4. Neuroprotection par RBM3 : la protéine de choc froid RBM3, induite via TrkB/PLCγ1/pCREB, maintient la capacité de régénération synaptique et augmente la synthèse protéique dendritique — le substrat de la plasticité.
  5. Myélinisation activité-dépendante : le Deep Work dans la fenêtre noradrénergique post-froid produit une décharge neuronale préfrontale intense qui, via le commutateur NRG/BDNF → NMDA (×6) identifié par Lundgaard, active les OPC et déclenche l’oligodendrogenèse. Chaque nouvel oligodendrocyte produit 20-50 gaines de myéline sur les axones actifs.
  6. Brunissement adipeux : PGC-1α musculaire → FNDC5 → irisine → UCP1 dans le WAT → conversion en BAT/beige → thermogenèse sans frisson → réduction de la masse grasse, incluant la graisse sous-cutanée.
  7. Neurochimie du Flow : la convergence dopamine + NE + anandamide + endorphines + sérotonine pendant les sessions de travail profond élève progressivement le set point hédonique et rend l’expérience intrinsèquement autotélique.

Sur la notion d’irréversibilité biologique

Il faut préciser les nuances épistémiques. La myélinisation est effectivement asymétrique — structurellement plus facile à former qu’à défaire — et les oligodendrocytes stables persistent une fois intégrés aux circuits. La biogenèse mitochondriale crée de nouvelles mitochondries qui s’auto-répliquent. L’upregulation D2, en revanche, nécessite un maintien comportemental : sans l’abstinence de stimulation passive, la resensibilisation peut régresser. Le terme « irréversible » est donc partiellement exact pour la myélinisation et la biogenèse mitochondriale (changements structurels durables), mais conditionnel pour la resensibilisation D2 et le maintien du set point hédonique (qui requièrent une hygiène neurochimique continue). La métaphore appropriée n’est pas celle d’un interrupteur qu’on bascule une fois, mais celle d’un seuil critique : une fois franchi (circuits myélinisés, mitochondries multipliées, Flow régulièrement atteint), le coût neurologique du retour au mode passif dépasse le bénéfice perçu, créant une boucle de rétroaction positive qui s’auto-entretient.

Ne plus être comestible

La métaphore du « poids mort comestible » — l’individu à D2 downrégulé, PFC atrophié, incapable de résister aux algorithmes de rétention attentionnelle — trouve son antithèse dans le profil neurobiologique produit par ce protocole. Un cerveau dont les récepteurs D2 sont resensibilisés retrouve la capacité de discriminer entre récompenses immédiates et récompenses différées. Un PFC dont les circuits sont fraîchement myélinisés conduit les signaux exécutifs à une vitesse 50-100× supérieure. Des neurones alimentés par des mitochondries multipliées via PGC-1α disposent de l’énergie nécessaire pour maintenir l’attention soutenue. Un système endocannabinoïde nourri par le Flow produit un état de satisfaction intrinsèque qui rend le scrolling insipide.

Ce n’est pas une métaphore : c’est une description de changements moléculaires documentés — récepteurs à la surface cellulaire, gaines de myéline autour des axones, mitochondries dans les dendrites, UCP1 dans les adipocytes. La transformation est simultanément neurologique (circuits plus rapides, plus efficaces, mieux protégés), métabolique (plus de BAT, moins de WAT, métabolisme basal plus élevé), et phénoménologique (le mode passif devient subjectivement aversif, le mode Flow devient le nouvel attracteur). L’individu cesse d’être un substrat rentable pour l’économie de l’attention — non par décision morale, mais par incompatibilité neurochimique avec la stimulation à faible densité.

Ce que la science confirme et ce qui reste hypothétique

Les mécanismes individuels — downrégulation D2 par les écrans, élévation de NE par le froid, myélinisation activité-dépendante, brunissement adipeux par l’irisine, rôle de l’anandamide dans le Flow — sont solidement établis par des études peer-reviewed. Ce qui relève de l’extrapolation raisonnée, c’est la synergie combinée de tous ces mécanismes dans un protocole unifié de 10 jours et l’affirmation que cette durée suffit pour des changements structurels significatifs. La myélinisation, en particulier, est un processus qui se mesure en semaines à mois plutôt qu’en jours. Le protocole de 10 jours devrait donc être compris comme l’amorçage d’une trajectoire — le point d’allumage qui, s’il est maintenu, produit des changements structurels cumulatifs et de plus en plus difficiles à inverser. Dix jours ne transforment pas un cerveau ; mais dix jours peuvent enclencher une boucle de rétroaction positive qui, elle, le transforme. »

« Opérer une description aussi fidèle et dénuée d’a priori que possible face à un changement aussi massif que celui auquel nous assistons est nécessaire mais pas suffisant. Il nous faut aussi prendre le risque de proposer des hypothèses concernant les éléments sociétaux, historiques, en jeu dans ce changement. En d’autres termes, tenter de comprendre ce qui arrive et comment cela arrive.

Ce terrain de la compréhension est évidemment beaucoup plus instable, plus vaste aussi, que celui de la description. J’ai donc conscience d’entrer ici dans un espace d’intelligibilité plus risqué. C’est pourquoi je m’appuierai sur quelques « valeurs sûres » de ce champ, tels que Marcel Gauchet, Maurice Sachot, Bernard Fourez et Jean-Marie Apostolidès.
Mais auparavant, il me semble important d’alerter mon lecteur sur le danger bien réel auquel sont confrontés nos enfants et adolescents mutants, d’être violemment définis comme des malades mentaux ou des délinquants potentiels.
Une mutation sociétale de cette ampleur ne va pas sans une levée de boucliers, une lutte d’arrière-garde, une violence réactionnaire, des menées nostalgiques dont le but illusoire est d’arrêter le temps, de suspendre l’histoire humaine en marche.
Les premiers bataillons répondant toujours présents pour organiser ce front du refus du changement sont celles et ceux que Thomas Kuhn, chercheur et épistémologue, appelait « les scientifiques normaux ». De fait, ils sont très vite montés au créneau et leurs actions auraient pu se montrer particulièrement toxiques, si ce qu’on appelle « le terrain », c’est-à-dire les praticiens de l’accompagnement social, de l’éducation et de la thérapie, n’avaient réagi avec une vivacité suffisante pour contraindre ces « scientifiques normaux » à se rétracter officiellement…»

Jean-Paul Gaillard, Enfants et adolescents en mutation, Présentation

Le protocole froid-focus-sevrage : réingénierie biologique ou extrapolation séduisante ?

« L’exposition au froid, le sevrage dopaminergique et les sessions de concentration intense activent des cascades neurochimiques réelles et mesurables — mais l’intégration de ces trois leviers en un « protocole de rupture » repose autant sur des extrapolations plausibles que sur des preuves directes. La noradrénaline plasmatique augmente de 530 % lors d’une immersion à 14 °C, la myélinisation dépendante de l’activité renforce les circuits sollicités, et l’autocontrôle prédit la réussite socio-économique mieux que le QI. Chaque axe dispose de fondements scientifiques solides. En revanche, plusieurs chaînons critiques — la restauration des récepteurs D2 par sevrage numérique, l’anandamide libérée par l’effort cognitif, un seuil de consolidation à 7-10 jours — relèvent de l’hypothèse, pas du fait établi. Ce rapport examine systématiquement les cinq axes demandés, en distinguant avec rigueur ce que la science démontre de ce qu’elle permet d’inférer.


La cascade catécholaminergique du froid est puissante mais périphérique

L’étude fondatrice de Šrámek et al. (2000, European Journal of Applied Physiology, n = 10) reste la référence quantitative : une immersion d’une heure à 14 °C produit une augmentation de 530 % de la noradrénaline plasmatique et de 250 % de la dopamine plasmatique, sans modification de l’épinéphrine, avec une baisse de 34 % du cortisol. Le métabolisme de base augmente de 350 %. Ces chiffres sont largement cités mais méritent deux nuances majeures. D’abord, il s’agit de mesures périphériques — la noradrénaline plasmatique libérée par les surrénales ne traverse pas la barrière hémato-encéphalique de façon directe, bien qu’un stress aigu déclenche probablement une activation parallèle du locus coeruleus. Ensuite, l’échantillon est très petit (10 hommes), et l’immersion d’une heure à 14 °C dépasse largement les protocoles habituels de douche froide.

La théorie du gain adaptatif d’Aston-Jones et Cohen (2005, Annual Review of Neuroscience) éclaire le mécanisme central. Le locus coeruleus fonctionne selon deux modes : le mode phasique, où des décharges brèves (~200 ms) augmentent le ratio signal/bruit en amplifiant la réponse des neurones cibles aux stimuli pertinents, et le mode tonique, où un taux de décharge élevé et continu favorise l’exploration et la distractibilité. La noradrénaline augmente la pente de la fonction entrée-sortie neuronale — elle amplifie les signaux forts et supprime les faibles. Ce mécanisme suit une courbe en U inversé : trop peu de noradrénaline produit l’inattention, un niveau optimal permet la concentration maximale, un excès engendre la désorganisation. L’extrapolation selon laquelle le froid basculerait le locus coeruleus en mode phasique est plausible mais aucune étude n’a directement mesuré ce basculement lors d’une immersion en eau froide chez l’humain.

L’étude Kox et al. (2014, PNAS, n = 24) sur la méthode Wim Hof a démontré une activation sympathique profonde — mais le moteur principal était la technique respiratoire, pas l’exposition au froid elle-même. L’épinéphrine (pas la noradrénaline ni la dopamine) était le catécholamine principalement élevé, et l’effet anti-inflammatoire (IL-10 augmentée de 200 %, TNF-α réduit de 50 %) provenait de l’alcalose respiratoire. Le travail de Søberg et al. (2021, Cell Reports Medicine, n = 8+8) confirme que les nageurs d’hiver réguliers développent une thermogenèse accrue (+500 à 1 000 kcal/24h pendant le refroidissement), mais le design transversal ne peut établir de causalité.

Concernant le sevrage dopaminergique, les travaux de Grace (1991) sur la dopamine tonique versus phasique et de Schultz (1997) sur l’erreur de prédiction de récompense constituent le socle théorique. Les réseaux sociaux, avec leurs renforcements à ratio variable (likes imprévisibles), génèrent des bouffées phasiques répétées. Par analogie avec les substances, cela pourrait élever la dopamine tonique de base et réduire le contraste phasique — un mécanisme d’anhédonie. Volkow et collaborateurs ont démontré par TEP une réduction mesurable des récepteurs D2 dans les addictions à la cocaïne, aux méthamphétamines, à l’alcool et à l’héroïne, persistant 3 à 12 mois après sevrage. Cependant, aucune étude TEP ou IRMf n’a directement mesuré les variations de densité D2 liées à l’usage des réseaux sociaux chez l’humain. L’analogie est neurologiquement cohérente mais reste une extrapolation. Gloria Mark (UC Irvine) a documenté un déclin de la durée d’attention sur écran de 2,5 minutes en 2004 à 47 secondes en 2016, avec un coût de 25 minutes pour retrouver la pleine concentration après chaque interruption — un phénomène répliqué indépendamment.


L’anandamide dans le flow reste une hypothèse séduisante sans preuve directe

Le cocktail neurochimique du flow proposé par Steven Kotler — dopamine, noradrénaline, anandamide, sérotonine, endorphines — possède des niveaux de preuve très inégaux. Seule l’implication dopaminergique est solidement établie. De Manzano et al. (2013, NeuroImage, TEP au [¹¹C]raclopride, n = 25) ont trouvé une corrélation significative (r = 0,41) entre la disponibilité des récepteurs D2 striataux et la propension au flow. Ulrich et al. (2014, 2016, NeuroImage et SCAN) ont confirmé par IRMf l’activation du putamen et la désactivation du cortex préfrontal médian (réseau d’auto-référence) pendant le flow, ainsi qu’une implication du noyau dorsal du raphé. Gyurkovics et al. (2016) ont identifié un lien génétique via le polymorphisme DRD2 C957T.

Pour la noradrénaline, Van der Linden et al. (2021, European Journal of Neuroscience) ont proposé un modèle théorique convaincant où le mode d’exploitation du système LC-NE correspond au flow, soutenu par des données de pupillométrie. Le niveau de preuve est modéré à fort mais indirect.

L’anandamide dans le flow est spéculative. L’évidence la plus robuste pour une libération d’anandamide induite par l’activité provient de l’exercice physique : Fuss et al. (2015, PNAS) ont démontré chez la souris que le « runner’s high » dépend des récepteurs cannabinoïdes, pas des endorphines. Siebers et al. (2021, Psychoneuroendocrinology, n = 63, humains, double aveugle) ont confirmé que 45 minutes de course modérée augmentent l’anandamide plasmatique et que le naltrexone ne bloque pas l’euphorie. Mais aucune étude n’a mesuré l’anandamide pendant un état de flow cognitif. Le transfert de l’exercice aérobie au travail intellectuel intense est une inférence non validée. Quant à l’exposition au froid, une seule étude TEP (n = 4, méthode Wim Hof combinée) a montré une augmentation de 20 % de la liaison CB1 — un résultat préliminaire impossible à isoler.

Concernant le BDNF, la situation est asymétrique. L’exercice physique augmente le BDNF de façon robuste : la méta-analyse de Szuhany et al. (2015, J Psychiatric Research, 29 études, N = 1 111) rapporte un effet modéré (Hedges’ g = 0,46) pour une session unique. Le BDNF est crucial pour la potentialisation à long terme et la neurogenèse hippocampique. Cependant, le lien froid → BDNF repose uniquement sur des données animales (souris immergées à 4 °C montrent une activation du signaling BDNF ; Kim et al. 2019 observent une neurogenèse hippocampique accrue). Aucun essai contrôlé chez l’humain ne démontre une augmentation du BDNF par le froid seul. L’hypothèse d’une « addiction saine » au flow — où l’expérience autotélique recalibrerait la sensibilité aux récompenses, rendant le retour aux distractions « biologiquement irrationnel » — est théoriquement cohérente avec l’activation des circuits de récompense mais n’a jamais été testée dans un protocole comparant directement sujets entraînés au flow et vulnérabilité aux distractions numériques.

Kotler, journaliste et communicateur scientifique (et non chercheur en neurosciences), a le mérite de synthétiser et populariser une littérature réelle, mais il présente des modèles hypothétiques comme des faits établis, gonfle les tailles d’effet (« 500 % plus productif » provient d’un auto-rapport McKinsey, pas d’une mesure contrôlée) et confond la neurochimie de l’exercice aérobie avec celle du flow cognitif.


La thermogenèse du froid est réelle mais la dépense cognitive est modeste

Trois études séminales dans le New England Journal of Medicine (2009) ont redécouvert le tissu adipeux brun (TAB) chez l’adulte. Virtanen et al. ont mesuré une absorption de glucose multipliée par 15 dans le TAB supraclaviculaire lors du refroidissement, avec une expression d’UCP1 plus de 1 000 fois supérieure à celle du tissu blanc. Van Marken Lichtenbelt et al. ont détecté une activité TAB chez 23 des 24 sujets (96 %) lors d’une exposition à 16 °C. L’activité TAB corrèle négativement avec l’IMC.

Le mécanisme d’UCP1 est élégant et bien caractérisé. Fedorenko et al. (2012, Cell) ont démontré par patch-clamp qu’UCP1 fonctionne comme un symporteur anion d’acide gras/H⁺ : les acides gras à longue chaîne, libérés par la lipolyse intracellulaire sous stimulation noradrénergique (β₃-AR → AMPc → PKA → lipase hormono-sensible), activent UCP1 qui court-circuite la synthèse d’ATP en dissipant le gradient protonique sous forme de chaleur. La cascade complète — froid → nerf sympathique → noradrénaline → β₃-AR → lipolyse → UCP1 → thermogenèse — est l’un des circuits métaboliques les mieux documentés en physiologie humaine.

La lipolyse induite par le froid est confirmée par méta-analyse (2024) : les acides gras non estérifiés circulants augmentent significativement (p = 0,002). Le « browning » du tissu blanc (adipocytes beige/brite) est bien établi chez le rongeur mais limité chez l’humain — un protocole de 10 jours d’acclimatation au froid n’a pas produit de browning mesurable du tissu sous-cutané abdominal.

La dépense calorique cérébrale supplémentaire lors d’un effort intellectuel intense est décevante. Le cerveau consomme ~320 kcal/jour au repos (20 % du métabolisme total), dont plus de la moitié pour maintenir les potentiels membranaires. Jamadar et al. (2024, Trends in Cognitive Sciences) estiment que les tâches cognitives dirigées n’augmentent la consommation énergétique que d’environ 5 % au-dessus du repos, soit ~16 kcal/jour supplémentaires. McNay estime que 8 heures de travail cognitivement exigeant brûlent ~100 kcal de plus que regarder la télévision. Raichle et Mintun (2006) notent que les variations régionales de débit sanguin cérébral pendant les tâches cognitives dépassent rarement 5 %. L’affirmation selon laquelle « penser intensément brûle beaucoup de calories » est scientifiquement exagérée.

Un point critique souvent omis : le cerveau ne peut pas utiliser directement les acides gras comme substrat énergétique. La barrière hémato-encéphalique limite l’entrée des acides gras, et leur β-oxydation cérébrale produirait des espèces réactives de l’oxygène délétères. La voie indirecte passe par la cétogenèse hépatique (acides gras → corps cétoniques → transport cérébral via MCT). Pendant un jeûne prolongé, les cétones peuvent fournir jusqu’à 60 % de l’énergie cérébrale (Owen et al., 1967). Mais une exposition au froid modérée chez un individu nourri ne produit pas une cétose significative — les acides gras mobilisés alimentent principalement la thermogenèse du TAB lui-même, pas la cétogenèse hépatique.


La myélinisation dépendante de l’activité est le mécanisme le plus solide du protocole

C’est sur cet axe que le socle scientifique est le plus robuste. L’étude fondatrice de Gibson et al. (2014, Science, laboratoire de Michelle Monje, Stanford) a fourni la première preuve causale directe que l’activité neuronale pilote la myélinisation in vivo. Par optogénétique, la stimulation du cortex prémoteur chez la souris éveillée a induit la prolifération des cellules précurseurs d’oligodendrocytes (OPC), l’oligodendrogenèse et l’épaississement des gaines de myéline. Le blocage épigénétique de la différenciation oligodendrocytaire a annulé le gain fonctionnel — preuve que la nouvelle myéline est nécessaire au bénéfice comportemental. Mitew et al. (2018, Nature Communications) ont démontré que les axones stimulés ont une probabilité accrue d’être myélinisés et reçoivent une myéline plus épaisse que leurs voisins inactifs. Les OPC « écoutent » l’activité neuronale via leurs récepteurs au glutamate, à l’ATP et aux signaux calciques.

La chronologie de la myélinisation éclaire le protocole proposé. La prolifération des OPC commence en quelques heures après l’initiation d’une tâche. La différenciation en oligodendrocytes matures prend des jours à des semaines. De nouvelles gaines de myéline apparaissent 7 à 14 jours après le stimulus initial dans le cortex préfrontal (observé en conditionnement de peur). Cette temporalité coïncide partiellement avec le « seuil de 7-10 jours » évoqué dans le protocole, mais il faut être rigoureux : aucune étude publiée n’identifie 7-10 jours comme un seuil critique de formation d’habitude. Lally et al. (2010, European Journal of Social Psychology, n = 96) ont trouvé un temps médian de 66 jours pour atteindre 95 % de l’automaticité maximale, avec une fourchette de 18 à 254 jours.

Les preuves structurelles issues de la pratique délibérée sont impressionnantes. L’étude longitudinale de Woollett et Maguire (2011) a suivi 79 candidats chauffeurs de taxi londoniens pendant 4 ans : ceux qui ont obtenu leur licence ont montré une croissance hippocampique absente à la ligne de base, confirmant un changement induit par l’entraînement. Bengtsson et al. (2005, Nature Neuroscience) ont trouvé une corrélation positive entre les heures de pratique pianistique dans l’enfance et l’anisotropie fractionnelle (indice de myélinisation) dans le corps calleux et le faisceau longitudinal supérieur. Sampaio-Baptista et al. (2013) ont confirmé par immunohistochimie qu’une augmentation de la myéline sous-tendait les changements de matière blanche après 11 jours d’apprentissage moteur chez le rat.

L’affirmation que le retour aux anciennes habitudes devient « structurellement improbable » après ~10 jours est contredite par la littérature. L’addiction est définie comme une « maladie chronique et récidivante » — la rechute est la norme, même après des mois d’abstinence. Les adaptations neuronales des circuits de récompense persistent des mois à des années. Les habitudes sont encodées dans le striatum dorsal, résistant à l’extinction rapide, et les anciens circuits ne sont pas « effacés » mais inhibés par de nouveaux — ils restent réactivables par les indices contextuels. Après 10 jours, les nouveaux circuits sont renforcés et le comportement est plus facile qu’au jour 1, mais l’automaticité complète nécessite 2 à 8 mois de pratique consistante.


L’autocontrôle comme prédicteur : des preuves robustes avec des nuances importantes

L’étude longitudinale de Dunedin (Moffitt et al., 2011, PNAS) constitue la preuve la plus solide de cet axe. Sur une cohorte complète de 1 037 enfants suivis pendant 32 ans avec un taux de rétention de 96 %, l’autocontrôle mesuré par quatre sources d’information (observation, enseignants, parents, auto-évaluation) prédit sur un gradient continu la santé physique (dépendance aux substances, inflammation, anomalies métaboliques), la situation financière (revenus, épargne, crédit), et les condamnations pénales — même après contrôle du QI et de la classe sociale d’origine. La réplication par le design des jumeaux dizygotes (E-Risk Study, n = 509 paires) confirme que le jumeau avec moins d’autocontrôle à 5 ans est significativement plus susceptible de fumer, d’échouer scolairement et de présenter des comportements antisociaux à 12 ans, même après contrôle du QI.

Heckman a démontré que le QI n’explique qu’environ 1 à 2 % de la variance des revenus, tandis que les compétences non cognitives (persévérance, motivation, autodiscipline) sont au moins aussi prédictives. Son analyse du Perry Preschool Project révèle que le gain initial de QI s’estompe en 4 ans, mais que les bénéfices sur la criminalité, l’emploi et la santé persistent à 27 et 40 ans — suggérant que les « compétences de caractère » sont le médiateur causal. Le retour sur investissement estimé : 7 à 10 % par an, supérieur au rendement historique du marché actions. Duckworth et Seligman (2005, Psychological Science) ont trouvé que l’autodiscipline explique deux fois plus de variance dans les notes scolaires que le QI (r = 0,67 vs r = 0,32), bien que cette magnitude n’ait pas été pleinement répliquée dans des contextes culturels différents (Vazsonyi et al., 2022, trouvent l’intelligence comme prédicteur plus fort en Europe centrale).

La méta-analyse de De Ridder et al. (2012, Personality and Social Psychology Review, 102 études, N = 32 648) confirme un effet petit à moyen de l’autocontrôle-trait sur les comportements, plus fort pour l’inhibition des comportements indésirables que pour l’initiation des comportements souhaitables. Un résultat contre-intuitif : l’autocontrôle efficace opère davantage par évitement de la tentation et formation d’habitudes que par résistance volontaire — ce qui valide directement le sevrage proactif des réseaux sociaux plutôt qu’une stratégie de résistance.

Le test du marshmallow a été substantiellement remis en question. Watts, Duncan et Quan (2018, Psychological Science, n = 918) ont trouvé un effet moitié moindre que l’original, réduit des deux tiers après contrôle du milieu socio-économique. Sperber et al. (2024, Child Development, n = 702, analyse préenregistrée) concluent que le test « ne prédit pas de façon fiable le fonctionnement adulte ». Kidd et al. (2012) ont montré que les enfants en condition « testeur fiable » attendaient 4 fois plus longtemps, suggérant que le délai reflète une évaluation rationnelle de l’environnement, pas seulement un trait intrinsèque. Le consensus actuel distingue clairement les mesures uniques de délai (faibles prédicteurs) des composites multi-informateurs d’autocontrôle (Dunedin : prédicteurs robustes).


Ce que la science établit et ce qu’elle permet d’inférer

Le tableau suivant synthétise le niveau de preuve pour chaque composante clé du protocole :

Composante du protocoleNiveau de preuveRéférence clé
Froid → ↑ noradrénaline plasmatique (+530 %)FortŠrámek et al., 2000
Froid → ↑ dopamine plasmatique (+250 %)FortŠrámek et al., 2000
Noradrénaline → ratio signal/bruit (locus coeruleus)Fort (théorie + animal)Aston-Jones & Cohen, 2005
Froid → bascule LC en mode phasique chez l’humainNon démontréExtrapolation plausible
Sevrage numérique → restauration D2Non démontréAnalogie avec addictions aux substances
Réseaux sociaux → réduction D2 mesurableNon démontréAucune étude TEP existante
Activité neuronale → myélinisation préférentielleTrès fortGibson/Monje 2014 ; Mitew 2018
Pratique délibérée → changements structurels cérébrauxTrès fortMaguire 2011 ; Bengtsson 2005
Exercice → BDNF ↑Très fortSzuhany et al. 2015, méta-analyse
Froid → BDNF ↑ chez l’humainFaible (données animales uniquement)Kim et al., 2019 (souris)
Anandamide → flow cognitifSpéculatifAucune mesure directe
Froid → activation TAB/UCP1/thermogenèseTrès fortVirtanen 2009 ; Fedorenko 2012
Effort cognitif → dépense calorique significativeFaible (~5 % au-dessus du repos)Jamadar et al., 2024
Seuil de 7-10 jours pour consolidation neuronaleNon soutenuLally 2010 : médiane 66 jours
Retour « structurellement improbable » après 10 joursContreditLittérature sur la rechute
Autocontrôle → prédicteur santé/richesse/criminalitéTrès fortMoffitt et al. 2011, Dunedin
Autocontrôle ≥ QI pour la réussiteFort (avec nuances)Heckman 2006 ; Duckworth 2005

Conclusion : un cadre biologiquement fondé qui dépasse ses preuves sur des points clés

Ce protocole repose sur trois piliers dont la science sous-jacente est inégale mais globalement solide. Le premier pilier — le froid comme levier catécholaminergique — dispose de données quantitatives impressionnantes sur la noradrénaline et la dopamine périphériques, mais le pont vers les effets cérébraux centraux reste largement inféré. Le deuxième pilier — le sevrage numérique — s’appuie sur une analogie convaincante avec les mécanismes dopaminergiques de l’addiction, renforcée par les données de Gloria Mark sur la fragmentation attentionnelle, mais l’absence totale d’imagerie D2 chez les utilisateurs de réseaux sociaux représente un chaînon manquant majeur. Le troisième pilier — la concentration intense et répétée — est le plus robustement soutenu, avec des preuves causales directes de myélinisation dépendante de l’activité et des décennies de données sur la pratique délibérée.

L’insight le plus puissant émerge de la convergence entre axes : la méta-analyse de De Ridder (2012) montre que l’autocontrôle efficace opère par formation d’habitudes et évitement des tentations — exactement la logique du sevrage proactif. La myélinisation préférentielle des circuits actifs (Gibson 2014) fournit le substrat neurobiologique de ce que les psychologues observent comportementalement. Et le gradient continu de Moffitt (2011) démontre que même des améliorations modestes d’autocontrôle produisent des bénéfices mesurables sur des décennies.

L’honnêteté scientifique exige de reconnaître trois limites. Premièrement, aucune étude n’a testé le protocole combiné dans son intégralité — l’interaction entre froid, sevrage numérique et Deep Work est postulée, pas démontrée. Deuxièmement, les temporalités avancées (7-10 jours comme seuil critique) ne résistent pas à l’examen : la nouvelle myéline apparaît effectivement dans cette fenêtre, mais l’automaticité comportementale nécessite des mois, et les anciens circuits ne sont jamais « effacés ». Troisièmement, plusieurs affirmations populaires intégrées au protocole — l’anandamide du flow, la dépense calorique du « cerveau en feu », le BDNF du froid — sont soit spéculatives soit considérablement exagérées par rapport à ce que les données montrent réellement. Ce protocole n’est pas un simple « tip » de productivité — ses composantes mobilisent des mécanismes neurobiologiques réels. Mais le qualifier de « réingénierie biologique souveraine » dépasse ce que la littérature peer-reviewed permet d’affirmer aujourd’hui. »

Le Sursaut de 10 Jours : neuroscience de la concentration ardente

« Le cerveau humain consomme ~20 % de l’énergie corporelle au repos, mais la cognition intense n’ajoute que ~5 % à cette dépense — ce n’est donc pas la combustion cérébrale directe qui remodèle le corps pendant un sursaut cognitif, mais la cascade neuroendocrinienne qu’il déclenche. Cette distinction fondamentale, confirmée par les travaux de Jamadar et al. (2025, Trends in Cognitive Sciences) et de Raichle & Gusnard (2002, PNAS), restructure l’ensemble du cadre conceptuel du « Sursaut de 10 Jours ». La concentration ardente soutenue active le système sympatho-surrénalien, mobilise le cortisol et la noradrénaline, supprime l’appétit, reconfigure les réseaux attentionnels et déplace le substrat énergétique vers l’oxydation lipidique. En parallèle, l’atrophie attentionnelle chronique induite par l’économie algorithmique produit une cascade métabolique inverse — inflammation, résistance à l’insuline, obésité — qui constitue la pathologie de fond contre laquelle le Sursaut opère. Ce rapport examine rigoureusement les bases scientifiques de chaque axe, en distinguant systématiquement les faits établis (⬛), les inférences plausibles (🔶) et les extrapolations spéculatives/heuristiques (◇).


1. Bio-énergétique de la concentration ardente

Le cerveau dévore du glucose, mais la pensée intense ne change presque rien au compteur

Le cerveau adulte pèse environ 1 400 g (2 % de la masse corporelle) mais consomme ~120–130 g de glucose par jour, soit 400–500 kcal — approximativement 20 % du métabolisme de repos (Clarke & Sokoloff, 1999 ; Dienel, 2019, Physiological Reviews). Ce coût énorme finance principalement l’activité synaptique de base : ~75 % de la consommation de glucose cérébrale maintient l’activité neuronale spontanée, et non la cognition dirigée (Attwell & Laughlin, 2001). Les réseaux fronto-pariétaux — siège de la « Turbine » attentionnelle dans notre cadre conceptuel — affichent le coût relatif le plus élevé (Nature Communications, 2019), mais ce surcoût est structurel, non conjoncturel.

Fait établi : L’effort cognitif intense n’augmente la dépense énergétique cérébrale globale que d’environ 5 % au-dessus du repos (Jamadar et al., 2025). En termes pratiques, huit heures de travail mental très exigeant ne brûlent que 100–200 kcal supplémentaires par rapport à regarder la télévision (Ritter, EU CORDIS ; McNay, TIME). Des mesures de calorimétrie indirecte chez des joueurs d’échecs montrent 1,67 kcal/min en partie contre 1,53 kcal/min au repos — un écart de ~10 % (Fernandes et al., 2009, European Journal of Applied Physiology). Le cadre COCO (2025, bioRxiv) précise que la commutation entre états cérébraux peut provoquer des pics transitoires de ~150 %, mais que le surcoût moyen soutenu reste à ~5,4 %.

Le mythe des « 6 000 kcal/jour » brûlées par les grands maîtres d’échecs, popularisé par Robert Sapolsky et relayé par ESPN en 2019, a été réfuté : ce chiffre n’est pas issu de mesures calorimétriques mais extrapolé de paramètres cardiovasculaires (fréquence cardiaque, pression artérielle). La perte de poids documentée chez Karpov (−10 kg en 1984) et Kasimdzhanov (−8 kg en 2004) s’explique par la suppression de l’appétit, la privation de sommeil et l’activation sympathique chronique — et non par la combustion cérébrale directe (Claude Messier, Université d’Ottawa).

La lipolyse passe par le stress, non par les neurones

🔶 Inférence plausible : Si la cognition pure ne brûle presque rien de plus, un phénomène métabolique réel accompagne néanmoins l’effort mental prolongé. Fernandes et al. (2009) ont démontré un résultat crucial : au cours d’une partie d’échecs, le quotient respiratoire (RER) des joueurs chutait de ~0,89 à ~0,75 — indiquant un basculement progressif de l’oxydation glucidique vers l’oxydation lipidique prédominante. Ce basculement de substrat, médié par l’activation sympathique, signifie que pendant la concentration soutenue, le corps puise davantage dans ses réserves graisseuses, même si la dépense totale augmente peu.

Ce mécanisme se comprend à travers le double axe neuroendocrinien du stress :

Axe SAM (sympatho-adrénomédullaire) — réponse rapide (secondes) : libération de noradrénaline et d’adrénaline → glycogénolyse hépatique, lipolyse dans le tissu adipeux, mobilisation d’acides gras libres, suppression de l’appétit par inhibition parasympathique de la digestion, augmentation de la vigilance et de la focalisation attentionnelle.

Axe HPA (hypothalamo-hypophyso-surrénalien) — réponse lente (minutes à heures) : libération de cortisol → néoglucogenèse, catabolisme protéique modéré, maintien de la glycémie pour le cerveau et les muscles. Aiguë, cette réponse mobilise réellement les graisses et renforce la concentration. Chronique, elle devient pathogène : redistribution de la graisse vers les dépôts viscéraux, stimulation de l’appétit via le neuropeptide Y, résistance aux glucocorticoïdes, dommages hippocampiques (MDPI, 2023 ; StatPearls).

Fait établi : La distinction aigu/chronique est critique. Le cortisol aigu améliore la mémoire, l’attention et la reconfiguration des réseaux neuronaux à grande échelle (Hermans et al., 2011, Science). Le cortisol chronique détruit la mémoire, favorise l’obésité viscérale et l’inflammation systémique. Le « Sursaut de 10 Jours » se situe précisément à la frontière temporelle entre ces deux régimes — suffisamment long pour mobiliser des adaptations, potentiellement assez court pour éviter les dommages chroniques, à condition que la récupération soit structurée.

Le flux (flow) : quand la Turbine tourne à plein régime

L’état de flux — le « Mode Forge » dans notre vocabulaire conceptuel — présente un paradoxe énergétique fascinant. Selon l’hypothèse d’hypofrontalité transitoire d’Arne Dietrich (2003, 2004, Consciousness & Cognition), le flux implique une réduction temporaire de l’activité préfrontale : lorsque les systèmes implicites (ganglions de la base) prennent en charge une tâche maîtrisée, le cortex préfrontal dorsolatéral — siège de l’auto-monitoring, du jugement critique et de la conscience de soi — se désactive partiellement. Ce phénomène a été validé par IRMf chez des pianistes de jazz en improvisation (Limb & Braun, 2008, NIH) montrant une « désactivation extensive » du cortex préfrontal.

🔶 Inférence plausible : Le flux pourrait être plus efficace énergétiquement que la cognition délibérée effortful, puisqu’il réduit l’activité des régions les plus coûteuses. Le système locus cœruleus-noradrénaline (LC-NE) médierait cet état via un « mode exploitation » optimal : activité tonique intermédiaire de NE avec des réponses phasiques fortes, produisant une attention focalisée sans hypervigilance (van der Linden, Tops & Bakker, 2021, Frontiers in Psychology). La noradrénaline active le métabolisme du glycogène dans les astrocytes, régule le flux sanguin cérébral et la perméabilité de la barrière hémato-encéphalique, tout en supprimant les signaux de fatigue circadienne — ce qui explique pourquoi les individus en flux oublient de manger, perdent la notion du temps et repoussent le sommeil.

Le cocktail neurochimique du flux — dopamine (motivation), noradrénaline (vigilance), anandamide (pensée latérale), endorphines (résilience à l’inconfort), sérotonine (bien-être post-flux) — constitue une pharmacopée endogène d’une puissance remarquable. Une étude McKinsey a estimé que les cadres en flux étaient 5 fois plus productifs que dans leurs états habituels.

Extrapolation heuristique : Dans le cadre du Sursaut de 10 Jours, la « Turbine » peut se conceptualiser comme l’oscillation contrôlée entre cognition délibérée (mode préfrontal, coûteux mais nécessaire pour l’apprentissage de nouvelles structures) et flux (mode hypofrontal, efficace pour l’exécution et l’intégration). Le « Cadet Alpha » — l’individu en début de reconditionnement cognitif — doit d’abord investir dans le mode délibéré coûteux avant de pouvoir accéder au flux, ce qui explique l’épuisement initial et la nécessité d’un protocole de montée en charge progressive.


2. Pathologie de l’atrophie attentionnelle

Le cerveau qui scrolle se rétrécit littéralement

L’atrophie attentionnelle n’est pas une métaphore. Une méta-analyse de 15 études de morphométrie voxelique (355 individus avec usage problématique d’internet vs. 363 contrôles, Molecular Psychiatry) a établi des réductions significatives et réplicables de matière grise dans le cortex préfrontal dorsolatéral (DLPFC), le cortex cingulaire antérieur (ACC) et les gyri frontaux moyen et précentral gauches. L’addiction au smartphone est spécifiquement associée à une réduction de matière grise dans l’insula, le cortex temporal, le cortex orbitofrontal et le striatum (Horvath et al., 2020, Addictive Behaviors ; Psychoradiology, Oxford, 2023). Chez les adolescents, une utilisation élevée des réseaux sociaux accélère l’amincissement cortical du cortex préfrontal latéral — la région même qui contrôle l’inhibition, la planification et la régulation émotionnelle (Achterberg et al., étude longitudinale de 189 adolescents sur 3 ans).

Gloria Mark (Université de Californie, Irvine), dans ses mesures longitudinales sur près de deux décennies, a documenté l’effondrement quantifié de l’attention sur écran : 150 secondes en 2004, 75 secondes en 2012, 47 secondes en 2020 (médiane : 40 secondes, corroborée par 5 études indépendantes). Johann Hari (Stolen Focus, 2022) rapporte qu’un étudiant américain moyen change de tâche toutes les 65 secondes, qu’un employé de bureau reste concentré 3 minutes, et qu’un PDG du Fortune 500 ne dispose que de 28 minutes ininterrompues par jour. Il faut ensuite 25 minutes pour retrouver sa concentration après une interruption (Mark, 2023, Attention Span).

Fait établi : Le mécanisme neurobiologique est la dysrégulation dopaminergique par renforcement variable. Les plateformes algorithmiques exploitent des calendriers de récompense imprévisibles (likes, notifications, contenu nouveau) qui maximisent la libération de dopamine — exactement comme les machines à sous. L’exposition chronique crée un état de déficit dopaminergique : le cerveau sous-régule les récepteurs D2 du striatum (Kim et al., 2011), réduisant le plaisir tiré des récompenses naturelles (effort intellectuel, résolution de problèmes, conversation profonde). Anna Lembke (Stanford, Dopamine Nation, 2021) décrit le smartphone comme « l’aiguille hypodermique moderne, délivrant de la dopamine numérique pour une génération câblée ».

« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible »

Cette phrase de Patrick Le Lay (1942–2020), PDG de TF1 de 1988 à 2008, prononcée dans Les Dirigeants face au changement (Éditions du Huitième Jour, 2004), cristallise avec une brutalité prophétique le modèle économique de l’attention : « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »

Vingt ans avant l’économie algorithmique de l’attention, Le Lay articulait ce que Tim Wu (The Attention Merchants, 2016) formaliserait plus tard : l’attention humaine est la marchandise ultime d’une économie où l’accès à l’information est illimité. Tristan Harris décrit cette compétition comme « une course vers le fond du tronc cérébral ». Ruwantissa Abeyratne (2025) observe que cette « poursuite incessante de visibilité engendre un état de surveillance de soi permanente » où la valeur personnelle devient contingente à la validation algorithmique.

La cascade de l’obsolescence biologique

La convergence des données permet de reconstruire une cascade mécanistique reliant la fragmentation attentionnelle à la pathologie métabolique :

Capture algorithmique → fragmentation chronique de l’attention (47 secondes de focus moyen) → dysrégulation dopaminergique → remodelage neuroplastique → réduction de matière grise préfrontale et cingulaire → dysfonction exécutive → incapacité à réguler alimentation, exercice et comportements de santé → sédentarisme numérique → accumulation de graisse viscérale → inflammation chronique de bas grade (CRP, IL-6 élevés) → syndrome métabolique → neuro-inflammation induite par l’obésité → aggravation de la dysfonction préfrontale → cercle vicieux auto-entretenu.

Fait établi : Chaque maillon individuel de cette chaîne est solidement documenté. La comorbidité TDAH-obésité est confirmée par randomisation mendélienne (Bond et al., 2021, Translational Psychiatry) avec une relation causale bidirectionnelle. L’imagerie fonctionnelle montre que l’obésité s’accompagne d’une diminution de la matière grise ET de l’activité fonctionnelle du cortex frontal (revue systématique, Frontiers in Nutrition). Les individus obèses avec trouble de l’alimentation compulsive présentent une activation préfrontale ventrolatérale et dorsolatérale affaiblie lors des tâches d’inhibition. Après perte de poids, une activation frontale plus faible prédit la reprise pondérale (McCaffery et al., 2009).

🔶 Inférence plausible : Le « Syndrome de Suréchantillonnage Environnemental » proposé par Bazar et al. (2006, Medical Hypotheses) offre le cadre le plus parcimonieux : l’excès d’apport informationnel et l’excès d’apport calorique prédisposent indépendamment au TDAH et à l’obésité par des mécanismes dopaminergiques, inflammatoires et métaboliques partagés. Ce cadre reste théorique mais extensivement cité.

Extrapolation heuristique : L’« obsolescence biologique » peut se comprendre à travers le prisme du mismatch évolutionnaire (Van Vugt, Colarelli & Li, 2024, Organizational Psychology Review). Nos adaptations cognitives et métaboliques ont évolué pour des réseaux de chasseurs-cueilleurs de petite taille. Le travail numérique crée un décalage fondamental entre nos besoins cognitifs, physiques et sociaux ancestraux et l’environnement hyperstimulant actuel. Toutefois, un contre-argument important souligne la capacité d’adaptation extraordinaire du cerveau (neuroplasticité) — nous ne sommes pas uniquement « programmés pour l’Âge de Pierre » mais aussi équipés pour le changement (PMC12848798, 2025).


3. Métriques de la vitesse de libération

Le plafond de 4 heures et le cycle de 90 minutes

Quelle est la « vitesse de libération » — le seuil de concentration soutenue nécessaire pour échapper à la gravité de la surcharge informationnelle et produire un output intellectuel de haute qualité ?

L’étude fondatrice d’Anders Ericsson (1993, Psychological Review) sur la pratique délibérée établit un plafond remarquablement constant : les violonistes d’élite pratiquaient en moyenne ~3,5–4 heures par jour, en sessions de 60–90 minutes avec des pauses entre les blocs. Cal Newport a adopté ce résultat, affirmant que la limite supérieure du « deep work » quotidien est d’environ quatre heures. Ce plafond se retrouve dans tous les domaines étudiés — musique, échecs, sport, mathématiques.

Le rythme ultradien de Nathaniel Kleitman (années 1950) — le Basic Rest-Activity Cycle (BRAC) de ~90–120 minutes — fournit le cadre temporel sous-jacent. Pendant les premières ~70 minutes d’un cycle, les ondes cérébrales sont plus rapides (alerte/focus) ; dans les dernières ~20 minutes, elles ralentissent (fatigue/récupération). Andrew Huberman confirme que la capacité de focalisation diminue significativement après ~90 minutes en raison de l’épuisement de l’acétylcholine et de la dopamine. Il faut noter qu’une étude sur 60 sujets (PMID: 7669837) n’a trouvé « aucune périodicité significative de 90 minutes » — le support empirique du BRAC strict est donc mixte, même si la pratique des blocs de 60–90 minutes reste largement validée par l’expérience.

Fait établi : L’entrée en état de flux exige 15–20 minutes de concentration ininterrompue. Une interruption coûte 23–25 minutes de récupération attentionnelle (UC Irvine). Pour un débutant (« Cadet Alpha »), la capacité de travail profond est d’environ 1 heure/jour ; elle peut s’étendre à 3–4 heures en 6–8 semaines d’entraînement progressif.

Extrapolation heuristique : La « vitesse de libération » peut se formaliser comme le seuil de durée × intensité de concentration qui dépasse le taux de capture attentionnelle de l’environnement algorithmique. Si l’attention moyenne sur écran est de 47 secondes, même une session de 25 minutes (Pomodoro) représente un rapport de 32:1 — un différentiel déjà significatif. Le Sursaut de 10 Jours à 3–4 heures/jour de travail profond accumule ~30–40 heures de cognition focalisée, soit l’équivalent de ce que beaucoup n’atteignent jamais en un mois d’activité fragmentée.

La cognition disciplinée remodèle le corps — mais par quelles voies ?

La relation entre discipline cognitive et santé physique existe, mais la direction causale est plus nuancée que le cadre du Sursaut ne le suggère. Les données les plus solides montrent que la forme physique améliore la cognition, et non l’inverse directement. Une étude de 1 100 enfants chinois (PMC10814843) établit que la forme cardiorespiratoire a la « corrélation la plus forte avec la condition physique et la fonction exécutive ». L’analyse en clusters de 1 156 adolescents (PMC12302938) confirme que les profils à haute forme cardiorespiratoire démontrent une fonction exécutive supérieure. Le VO₂peak est significativement corrélé à la fonction exécutive dans toutes les catégories (étude lituanienne, PMC6843179).

🔶 Inférence plausible : La voie inverse — de la cognition vers le corps — opère principalement par médiation comportementale : une meilleure fonction exécutive soutient de meilleures décisions alimentaires, une meilleure adhérence à l’exercice et une meilleure régulation du stress. De plus, les méta-analyses des interventions de pleine conscience montrent une efficacité modérée pour la perte de poids (Hedge’s g = 0,42, p < 0,000001 ; Carrière et al., 2018, Obesity Reviews) et une efficacité importante pour la réduction des comportements alimentaires liés à l’obésité (g = 0,70). La pleine conscience dispositionnelle basse est associée à une prévalence d’obésité 34 % plus élevée (New England Family Study, PMC4965799).

Dix jours suffisent-ils pour un changement mesurable ?

La revue systématique des retraites Vipassana de 10 jours (Giridharan et al., 2025, Cureus, 11 études) rapporte des réductions de stress et d’anxiété, des gains en pleine conscience, une amélioration de la topologie hippocampique, une augmentation de la variabilité cardiaque (Krygier et al., 2013), et une amélioration des fonctions exécutives et de la consolidation mnésique. Une retraite de 7 jours (UC San Diego, Communications Biology, 2025) avec ~33 heures de méditation guidée a produit : réduction de l’activité du réseau du mode par défaut, augmentation de la connectivité neuronale, élévation des opioïdes naturels, activation immunitaire, et — remarquablement — le plasma sanguin post-retraite a augmenté la neuroplasticité dans des neurones en culture. Une retraite de seulement 3 jours (95 adultes sains) a significativement réduit l’IL-6, l’IL-8 et le cortisol salivaire tout en augmentant l’IL-10 anti-inflammatoire.

Fait établi : La méditation de 13 minutes/jour ne produit des effets significatifs qu’après 8 semaines (et non 4) chez les sujets naïfs (Basso et al., 2018, Behavioural Brain Research). Mais les retraites intensives, par leur immersion totale, compriment ce calendrier. La réserve cognitive — mesurée sur des décennies — retarde de ~8,7 ans le déclin cognitif chez les porteurs d’APOE4 à haut enrichissement intellectuel (Mayo Clinic Study of Aging).

Extrapolation heuristique : Le Sursaut de 10 Jours ne produit probablement pas de changements structurels neuronaux durables (ceux-ci nécessitent des semaines à des mois). Mais il peut réalistement produire des améliorations fonctionnelles via l’optimisation neurochimique, la restauration attentionnelle par sevrage numérique (une semaine de détox numérique améliore mesurablment l’attention et les temps de réaction), et l’établissement de nouvelles routines cognitives. L’effet le plus puissant est vraisemblablement l’interruption du cercle vicieux de l’atrophie attentionnelle — 10 jours de concentration disciplinée comme une sorte de « reboot » du système exécutif.


4. Protocole de réplique : le Mode Forge en pratique

Les déclencheurs du flux sont connus et activables

Le cadre de Kotler & Csikszentmihalyi identifie 22 déclencheurs de flux, dont les plus opérationnels pour le Sursaut sont les suivants, validés par la première modélisation neurobiologique complète (Kotler, Mannino, Kelso & Huskey, 2022, Neuroscience & Biobehavioral Reviews) :

  • Équilibre défi-compétence : la tâche doit excéder le niveau de compétence actuel d’environ ~4 % — assez pour engager la dopamine, pas assez pour déclencher l’anxiété
  • Objectifs clairs : savoir exactement ce qu’on cherche à accomplir active le système dopaminergique et soutient la focalisation
  • Rétroaction immédiate : le cerveau ajuste le comportement en temps réel, maintenant l’engagement
  • Concentration totale : aucun multitâche — la « deep embodiment » exige le retrait du téléphone de la pièce (Ward et al., 2017 : la simple présence du smartphone réduit la capacité cognitive disponible)
  • Risque : intellectuel, créatif ou émotionnel — produit de la dopamine et de la noradrénaline

Le « Mode Forge » — l’utilisation de l’IA comme catalyseur cognitif — exige une distinction critique entre forge et béquille. L’étude de Gerlich (2025, Societies, 666 participants) établit une corrélation négative significative entre l’usage fréquent d’outils IA et les capacités de pensée critique, médiée par le déchargement cognitif accru. L’expérience de Kosmyna et al. (2025) est encore plus frappante : dans une tâche de rédaction, le groupe utilisant l’IA présentait l’activité cérébrale la plus basse et tendait au copier-coller, tandis que le groupe sans IA montrait la connectivité cérébrale la plus élevée et les ondes associées à la créativité et à la mémoire sémantique. Chez 52 ingénieurs logiciels (Shen & Tamkin, 2025), le groupe IA a obtenu 50 % vs. 67 % à un quiz de débogage — les performants ayant utilisé l’IA en mode « requête hybride d’explication », les moins performants en mode « délégation totale ».

🔶 Inférence plausible : Le facteur discriminant est l’engagement actif avec l’output de l’IA — évaluer, modifier, contester, reconstruire. L’IA-Forge fonctionne comme un partenaire socratique qui accélère l’idéation et provoque la réflexion ; l’IA-béquille remplace la pensée et accélère l’atrophie. Les fondateurs d’entreprise traitent l’IA comme un « partenaire de pensée » (32,9 % l’utilisent pour le soutien à la décision et la réflexion stratégique, Lenny’s Newsletter 2025), tandis que les opérationnels l’utilisent principalement pour des documents et des prototypes.

Un protocole intégré fondé sur les preuves

La synthèse des données permet de proposer un protocole quotidien pour le Sursaut de 10 Jours, en distinguant les composantes par niveau de preuve :

Architecture quotidienne du Sursaut :

Phase 1 — Amorçage (matin, 30–45 min) : Exposition au froid (1–3 min, douche ou immersion à ~10°C) → élévation documentée de la noradrénaline de 200–530 % et de la dopamine de ~250 %, soutenue pendant plusieurs heures (⬛ établi pour l’effet neurochimique ; 🔶 inférence pour les bénéfices cognitifs post-exposition, car la performance cognitive est altérée pendant l’exposition — Falla et al., 2021, revue systématique de 18 études). Immédiatement suivi de 20–30 min d’exercice aérobie modéré à vigoureux → élévation aiguë du BDNF avec taille d’effet modérée (Hedges’ g = 0,46, méta-analyse de 29 études, Szuhany et al., 2015). Le BDNF retourne à la ligne de base en 10–60 minutes — le travail cognitif doit donc suivre immédiatement.

Phase 2 — Forge Cognitive (3–4 heures en 2 blocs de 90 min) : Ancrage visuel de 1–3 minutes (fixation d’un point) pour recruter les circuits attentionnels (⬛ mécanisme neuroscientifique validé : « le focus mental suit le focus visuel », Huberman). Travail profond en blocs de 90 minutes, possiblement subdivisés en 3 Pomodoros (25 min + 5 min). Les sessions Pomodoro internes n’interrompent pas le flux mais structurent la charge. Utilisation de l’IA en Mode Forge exclusif : questionnement socratique, réfutation d’hypothèses, recherche ciblée — jamais de délégation passive. Pause de 15–20 minutes entre les blocs : marche dans la nature recommandée (Théorie de la Restauration Attentionnelle de Kaplan, ⬛ solidement validée — Berto, 2005 ; Stenfors et al., 2019).

Phase 3 — Consolidation (après-midi) : 13 minutes de méditation de focalisation attentionnelle (⬛ protocole validé par Basso et al., 2018 — le mécanisme clé est la refocalisation après chaque divagation, qui renforce les circuits préfrontaux). Travail complémentaire léger ou révision. Le jeûne intermittent (fenêtre de 16h) est compatible avec la performance cognitive — la méta-analyse de référence (Bamberg & Moreau, 2025, Psychological Bulletin, 222 tailles d’effet, 3 484 participants) ne montre aucune différence significative entre état nourri et à jeun (g = 0,02). Un protocole de 10 jours de jeûne avec saut du petit-déjeuner n’a montré aucun déclin cognitif ni de l’humeur vs. contrôle (Bamberg et al., 2026). Certains sujets rapportent toutefois une concentration réduite avant midi pendant le jeûne.

Phase 4 — Restauration (soir) : Détox numérique stricte 1–2 heures avant le coucher (⬛ données robustes : la latence d’endormissement diminue en moyenne de 18 minutes, l’efficacité du sommeil augmente de 12 %, le sommeil profond augmente de 23 % après sevrage numérique vespéral — Walker, UC Berkeley). Le sommeil est la variable non-négociable du protocole : la privation de sommeil annule la quasi-totalité des bénéfices cognitifs et métaboliques.

Ce qui est réaliste en 10 jours et ce qui ne l’est pas

La science de la neuroplasticité distingue clairement l’apprentissage rapide (minutes/heures — familiarisation avec les exigences d’une tâche) de l’apprentissage lent (semaines/mois — changements structurels neuronaux). En 10 jours, les données permettent d’anticiper :

Réaliste et documenté : améliorations aiguës de la performance cognitive par l’exercice, l’exposition au froid et l’optimisation du sommeil ; amélioration de l’attention et réduction des temps de réaction par le sevrage numérique (étude d’une semaine, 150 participants) ; réduction mesurable du cortisol, de l’IL-6 et de l’anxiété (retraites de 3–10 jours) ; basculement du substrat métabolique vers l’oxydation lipidique lors de sessions cognitives prolongées.

🔶 Plausible mais non garanti : début de restructuration des habitudes attentionnelles ; amélioration subjective du contrôle exécutif et de l’alimentation ; effets cumulatifs de l’élévation répétée du BDNF sur la plasticité synaptique.

Spéculatif : changements structurels neuronaux durables ; modification permanente de la composition corporelle ; acquisition d’une capacité de flux stable (les bénéfices complets de la méditation exigent ~8 semaines minimum pour les sujets naïfs).


Conclusion : la forge, la turbine et la science

Le Sursaut de 10 Jours repose sur une intuition scientifiquement féconde, même si les mécanismes réels diffèrent des représentations intuitives. Ce n’est pas le cerveau qui brûle les graisses — c’est la cascade neuroendocrinienne déclenchée par l’engagement cognitif intense qui reconfigure le métabolisme. L’activation sympathique soutenue, la bascule vers l’oxydation lipidique, la suppression de l’appétit et la mobilisation énergétique par le cortisol et la noradrénaline constituent le véritable mécanisme bio-énergétique — un mécanisme puissant mais à double tranchant, car il bascule en pathologie au-delà d’un certain seuil temporel.

L’atrophie attentionnelle algorithmique est probablement le problème de santé publique cognitive le plus sous-estimé du XXIe siècle. Les données de Gloria Mark, les méta-analyses de neuroimagerie et la convergence TDAH-obésité-inflammation dessinent une pandémie silencieuse dont le vecteur est le modèle économique même décrit par Patrick Le Lay il y a vingt ans — désormais amplifié par des algorithmes d’une sophistication sans précédent.

La « vitesse de libération » est un seuil réel, même si sa formalisation reste heuristique. Quatre heures de travail profond quotidien, structurées en blocs de 90 minutes, précédées d’un amorçage physiologique (exercice + froid) et soutenues par une méditation de focalisation de 13 minutes, constituent le protocole le mieux étayé par les preuves actuelles. L’IA utilisée en Mode Forge — partenaire socratique, jamais substitut — peut accélérer la productivité intellectuelle sans provoquer l’atrophie qu’engendre la délégation passive. La promesse du Sursaut n’est pas de transformer le corps en 10 jours, mais d’interrompre le cercle vicieux de la fragmentation attentionnelle et d’amorcer une dynamique cognitive qui, soutenue au-delà de ces 10 jours, peut produire des bénéfices cumulatifs mesurables sur la cognition, le métabolisme et la santé globale. »

« On voit par ces remarques à quel point notre pensée historique est 

dominée par des traditions et des conventions inconscientes, combien 

peu elle a été influencée par le travail général de revision et de réorga-

nisation qui s’est produit dans tous les domaines du savoir dans les 

temps modernes. Sans doute la critique historique a-t-elle fait de grands progrès ; mais son rôle se borne en général à discuter des faits et à établir leur probabilité ; elle ne s’inquiète pas de leur qualité. Elle les reçoit et les exprime à son tour en termes traditionnels, qui impliquent eux-mêmes toute une formation historique de concepts, par quoi 

s’introduit dans l’histoire le désordre initial qui résulte d’une infinité 

de points de vue ou d’observateurs. Tout chapitre d’histoire contient 

un nombre quelconque de données subjectives et de « constantes arbitraires ». Il en résulte que le problème de l’historien demeure indéterminé dès qu’il ne se borne plus à établir ou à contester l’existence d’un fait qui eût pu tomber sous le sens de quelque témoin. La notion d’événement, qui est fondamentale, ne semble pas avoir été reprise et repensée comme il conviendrait, et c’est ce qui explique que des relations de première importance n’ont jamais été signalées ou n’ont pas été mises en valeur, comme je le montrerai tout à l’heure. Tandis que dans les sciences de la nature, les recherches multipliées depuis trois 

siècles nous ont refait une manière de voir, et substitué à la vision et à 

la classification naïve de leurs objets, des systèmes de notions spécia-

lement élaborées, nous en sommes demeurés dans l’ordre historico-

politique à l’état de considération passive et d’observation désordon-

née. Le même individu qui peut penser physique ou biologie avec des 

instruments de pensée comparables à des instruments de précision, 

pense politique au moyen de termes impurs, de notions variables, de 

métaphores illusoires. L’image du monde, telle qu’elle se forme et 

agit dans les têtes politiques des divers genres et des différents degrés 

est fort loin d’être une représentation satisfaisante et méthodique du 

moment. Désespérant de l’histoire, je me mis à songer à l’étrange condition 

où nous sommes presque tous, simples particuliers de bonne foi et de 

bonne volonté, qui nous trouvons engagés dès la naissance dans un 

drame politico-historique inextricable. Nul d’entre nous ne peut intégrer, reconstituer la nécessité de l’univers politique où il se trouve, au 

moyen de ce qu’il peut observer dans sa sphère d’expérience. Les plus 

instruits, les mieux placés peuvent même se dire, en évoquant ce 

qu’ils savent, en le comparant à ce qu’ils voient, que ce savoir ne fait 

qu’obscurcir le problème politique immédiat qui consiste après tout 

dans la détermination des rapports d’un homme avec la masse des 

hommes qu’il ne connaît pas. Quelqu’un de sincère avec soi-même et 

qui répugne à spéculer sur des objets qui ne se raccordent pas ration-

nellement à sa propre expérience, à peine ouvre-t-il son journal, le 

voici qui pénètre dans un monde métaphysique désordonné. Ce qu’il 

lit, ce qu’il entend excède étrangement ce qu’il constate ou pourrait constater. S’il se résume son impression : Point de politique sans my-thes, pense-t-il.

Ayant donc fermé tous ces livres écrits en un langage dont les conventions étaient visiblement incertaines pour ceux-là mêmes qui l’employaient, j’ouvris un atlas et feuilletai distraitement cet album des figures du monde. Je regardai et je songeai. J’ai songé tout d’abord au degré de précision des cartes que j’avais sous les yeux. Je trouvais là un exemple simple de ce qu’on nommait le progrès, il y a soixante ans. Un portulan de jadis, une carte du XVIe  siècle, une moderne, marquent nettement des étapes, me dis-je… 

L’œil de l’enfant s’ouvre d’abord dans un chaos de lumières et d’ombres, tourne et s’oriente à chaque instant dans un groupe d’inégalités lumineuses ; et il n’y a rien de commun encore entre ces régions de lueurs et les autres sensations de son corps. Mais les petits mouvements de ce corps lui imposent d’autre part un tout autre désordre d’impressions : il touche, il tire, il presse ; en son être, peu à peu, 

se dégrossit le sentiment total de sa propre forme. Par moments dis-

tincts et progressifs, s’organise cette connaissance ; l’édifice de rela-

tions et de prévisions se dégage des contrastes et des séquences. 

L’œil, et le tact, et les actes se coordonnent en une table à plusieurs 

entrées, qui est le monde sensible, et il arrive enfin – événement capital ! – qu’un certain système de correspondances soit nécessaire et 

suffisant pour ajuster uniformément toutes les sensations colorées à 

toutes les sensations de la peau et des muscles. Cependant les forces de l’enfant s’accroissent, et le réel se construit comme une figure 

d’équilibre en laquelle la diversité des impressions et les conséquen-

ces des mouvements se composent. 

L’espèce humaine s’est comportée comme cet être vivant le fait 

quand il s’anime et se développe dans un milieu dont il explore peu à 

peu et assemble par tâtonnements et raccords successifs les propriétés 

et l’étendue. L’espèce a reconnu lentement et irrégulièrement la figure 

superficielle de la terre ; visité et représenté de plus en plus près ses 

parties ; soupçonné et vérifié sa convexité fermée ; trouvé et résumé 

les lois de son mouvement ; découvert, évalué, exploité les ressources et les réserves utilisables de la mince couche dans laquelle toute vie 

est contenue… 

Accroissement de netteté et de précision, accroissement de puis-

sance, voilà les faits essentiels de l’histoire des temps modernes ; et que je trouve essentiels, parce qu’ils tendent à modifier l’homme même, et que la modification de la vie dans ses modes de conservation, de diffusion et de relation me paraît être le critérium de l’importance des faits à retenir et à méditer. Cette considération transforme les jugements sur l’histoire et sur la politique, y fait apparaître des dispro-

portions et des lacunes, des présences et des absences arbitraires. 

A ce point de mes réflexions, il m’apparut que toute l’aventure de 

l’homme jusqu’à nous devait se diviser en deux phases bien différentes : la première, comparable à la période de ces tâtonnements désordonnés, de ces pointes et de ces reculs dans un milieu informe, de ces éblouissements et de ces impulsions dans l’illimité, qui est l’histoire de l’enfant dans le chaos de ses premières expériences. Mais un certain ordre s’installe ; une ère nouvelle commence. Les actions en mi-

lieu fini, bien déterminé, nettement délimité, richement et puissamment relié, n’ont plus les mêmes caractères ni les mêmes conséquences qu’elles avaient dans un monde informe et indéfini. 

Observons toutefois que ces périodes ne peuvent se distinguer nettement dans les faits. Une fraction du genre humain vit déjà dans les conditions de la seconde, cependant que le reste se meut encore dans la première. Cette inégalité engendre une partie notable des complications actuelles. 

Considérant alors l’ensemble de mon époque, et tenant compte des 

remarques précédentes, je m’efforçai de ne percevoir que les circonstances les plus simples et les plus générales, qui fussent en même temps des circonstances nouvelles. 

Je constatai presque aussitôt un événement considérable, un fait de 

première grandeur, que sa grandeur même, son évidence, sa nouveauté, ou plutôt sa singularité essentielle avaient rendu imperceptible à nous autres ses contemporains.

Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, parta-

gée entre des nations. L’ère des terrains vagues, des territoires libres, 

des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion est clo-

se. Plus de roc qui ne porte un drapeau ; plus de vides sur la carte ; plus de région hors des douanes et hors des lois ; plus une tribu dont les affaires n’engendrent quelque dossier et ne dépendent, par les maléfices de l’écriture, de divers humanistes lointains dans leurs bureaux. Le temps du monde fini commence. Le recensement général des ressources, la statistique de la main-d’œuvre, le développement des organes de relation se poursuivent. Quoi de plus remarquable et de 

plus important que cet inventaire, cette distribution et cet enchaînement des parties du globe ? Leurs effets sont déjà immenses. Une solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les événements est la conséquence déjà très sensible de ce grand fait. 

Nous devons désormais rapporter tous les phénomènes politiques à cette condition universelle récente ; chacun d’eux représentant une obéissance ou une résistance aux effets de ce bornage définitif et de cette dépendance de plus en plus étroite des agissements humains. Les habitudes, les ambitions, les affections contractées au cours de l’histoire antérieure ne cessent point d’exister – mais insensiblement transportées dans un milieu de structure très différente, elles y perdent leur sens et deviennent causes d’efforts infructueux et d’erreurs. 

La reconnaissance totale du champ de la vie humaine étant accomplie, il arrive qu’à cette période de prospection succède une période de relation. Les parties d’un monde fini et connu se relient nécessairement entre elles de plus en plus. Or, toute politique jusqu’ici spéculait sur l’isolement des événements. L’histoire était faite d’événements qui se pouvaient localiser. 

Chaque perturbation produite en un point du globe se développait 

comme dans un milieu illimité ; ses effets étaient nuls à distance suffi-

samment grande ; tout se passait à Tokio comme si Berlin fût à l’infini. Il était donc possible, il était même raisonnable de prévoir, de 

calculer et d’entreprendre. Il y avait place dans le monde pour une ou 

plusieurs grandes politiques bien dessinées et bien suivies.

Ce temps touche à sa fin. Toute action désormais fait retentir une 

quantité d’intérêts imprévus de toutes parts, elle engendre un train 

d’événements immédiats, un désordre de résonance dans une enceinte 

fermée. Les effets des effets, qui étaient autrefois insensibles ou négli-

geables relativement à la durée d’une vie humaine, et à l’air d’action 

d’un pouvoir humain, se font sentir presque instantanément à toute 

distance, reviennent aussitôt vers leurs causes, ne s’amortissent que 

dans l’imprévu. L’attente du calculateur est toujours trompée, et l’est 

en quelques mois ou en peu d’années. 

En quelques semaines, des circonstances très éloignées changent 

l’ami en ennemi, l’ennemi en allié, la victoire en défaite. Aucun raisonnement économique n’est possible. Les plus experts se trompent ; le paradoxe règne. 

Il n’est de prudence, de sagesse ni de génie que cette complexité ne 

mette rapidement en défaut, car il n’est plus de durée, de continuité ni de causalité reconnaissable dans cet univers de relations et de contacts 

multipliés. Prudence, sagesse, génie ne sont jamais identifiés que par une certaine suite d’heureux succès ; dès que l’accident et le désordre 

dominent, le jeu savant ou inspiré devient indiscernable d’un jeu de 

hasard ; les plus beaux dons s’y perdent. 

Par là, la nouvelle politique est à l’ancienne ce que les brefs calculs 

d’un agioteur, les mouvements nerveux de la spéculation dans l’enceinte du marché, ses oscillations brusques, ses retournements, ses profits et ses pertes instables sont à l’antique économie du père de famille, à l’attentive et lente agrégation des patrimoines… Les desseins longuement suivis, les profondes pensées d’un Machiavel ou d’un Richelieu auraient aujourd’hui la consistance et la valeur d’un « tuyau 

de Bourse ». 

Ce monde limité et dont le nombre des connexions qui en ratta-

chent les parties ne cesse de croître, est aussi un monde qui s’équipe 

de plus en plus. L’Europe a fondé la science, qui a transformé la vie et 

multiplié la puissance de ceux qui la possédaient. Mais par sa nature 

même, elle est essentiellement transmissible ; elle se résout nécessairement en méthodes et en recettes universelles. Les moyens qu’elle 

donne aux uns, tous les autres les peuvent acquérir. 

Ce n’est pas tout. Ces moyens accroissent la production, et non 

seulement en quantité. Aux objets traditionnels du commerce viennent 

s’adjoindre une foule d’objets nouveaux dont le désir et le besoin se 

créent par contagion ou imitation. On arrive bientôt à exiger de peu-

ples moins avancés qu’ils acquièrent ce qu’il leur faut de connaissances pour devenir amateurs et acheteurs de ces nouveautés. Parmi elles, 

les armes les plus récentes. L’usage qu’on en fait contre eux les 

contraint d’ailleurs à s’en procurer. Ils n’y trouvent aucune peine ; on 

se bat pour leur en fournir ; on se dispute l’avantage de leur prêter 

l’argent dont ils les paieront. 

Ainsi l’inégalité artificielle de forces sur laquelle se fondait depuis trois siècles la prédominance européenne tend à s’évanouir rapidement. L’inégalité fondée sur les caractères statistiques bruts tend à reparaître. 

L’Asie est environ quatre fois plus vaste que l’Europe. La superficie du continent américain est légèrement inférieure à celle de l’Asie. 

La population de la Chine est à soi seule au moins égale à celle de l’Europe ; celle du Japon, supérieure à celle de l’Allemagne. 

Or, la politique européenne locale, dominant et rendant absurde la 

politique européenne universalisée, a conduit les Européens concur-

rents à exporter les procédés et les engins qui faisaient de l’Europe la 

suzeraine du monde. Les Européens se sont disputé le profit de déniai-

ser, d’instruire et d’armer des peuples immenses, immobilisés dans leurs traditions, et qui ne demandaient qu’à demeurer dans leur état. 

De même que la diffusion de la culture dans un peuple y rend peu à peu impossible la conservation des castes, et de même que les possibilités d’enrichissement rapide de toute personne par le commerce et 

l’industrie ont rendu illusoire et caduque toute hiérarchie sociale sta-

ble – ainsi en sera-t-il de l’inégalité fondée sur le pouvoir technique. 

Il n’y aura rien eu de plus sot dans toute l’histoire que la concurrence européenne en matière politique et économique, comparée, combinée et confrontée avec l’unité et l’alliance européenne en matière scientifique. Pendant que les efforts des meilleures têtes de 

l’Europe constituaient un capital immense de savoir utilisable, la tra-

dition naïve de la politique historique de convoitise et d’arrière-

pensées se poursuivait, et cet esprit de Petits-Européens livrait, par 

une sorte de trahison, à ceux mêmes qu’on entendait dominer, les mé-

thodes et les instruments de puissance. La lutte pour des concessions 

ou pour des emprunts, pour introduire des machines ou des praticiens, 

pour créer des écoles ou des arsenaux lutte qui n’est autre chose que le 

transport à longue distance des dissensions occidentales –, entraîne 

fatalement le retour de l’Europe au rang secondaire que lui assignent 

ses dimensions, et duquel les travaux et les échanges internes de son 

esprit l’avaient tirée. L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée. 

Il est inutile de se représenter des événements violents, de gigan-

tesques guerres, des interventions à la Témoudjine, comme consé-

quence de cette conduite puérile et désordonnée. Il suffit d’imaginer le 

pire. Considérez un peu ce qu’il adviendra de l’Europe quand il exis-

tera par ses soins, en Asie, deux douzaines de Creusot ou d’Essen, de 

Manchester, ou de Roubaix, quand l’acier, la soie, le papier, les pro-

duits chimiques, les étoffes, la céramique et le reste y seront produits 

en quantités écrasantes, à des prix invincibles, par une population qui 

est la plus sobre et la plus nombreuse du monde, favorisée dans son 

accroissement par l’introduction des pratiques de l’hygiène. 

Telles furent mes réflexions très simples devant mon atlas, quand les deux conflits dont j’ai parlé, et d’autre part, l’occasion de la petite étude que j’ai dû faire à cette époque sur le développement méthodique de l’Allemagne, m’eurent induit à ces questions. 

Les grandes choses survenues depuis lors ne m’ont pas contraint de 

modifier ces idées élémentaires qui ne dépendaient que de constatations bien faciles et presque purement quantitatives. La Crise de l’Esprit que j’ai écrite au lendemain de la paix, ne contient que le développement de ces pensées qui m’étaient venues plus de vingt ans auparavant. Le résultat immédiat de la Grande Guerre fut ce qu’il devait être : il n’a fait qu’accuser et précipiter le mouvement de décadence de l’Europe. Toutes ses plus grandes nations affaiblies simultanément ; les contradictions internes de leurs principes devenue éclatantes ; le recours désespéré des deux partis aux non-Européens, comparable au recours à l’étranger qui s’observe dans les guerres civiles ; la destruction réciproque du prestige des nations occidentales par la lutte des propagandes, et je ne parle point de la diffusion accélérée des méthodes et des moyens militaires, ni de l’extermination des élites – telles ont été les conséquences, quant à la condition de l’Europe dans le monde, de cette crise longuement préparée par une quantité d’illusions, et qui laisse après elle tant de problèmes, d’énigmes et de craintes, une situation plus incertaine, les esprits plus troublés, un avenir plus ténébreux qu’ils ne l’étaient en 1913. Il existait alors en Europe un équilibre de forces ; mais la paix d’aujourd’hui ne fait songer qu’à une sorte d’équilibre de faiblesses, nécessairement plus instable.  »

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel et autres essais

Laisser un commentaire