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Olivier Manitara
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« Les «vérités», nous ne voulons plus en supporter le poids, ni en être dupes ou complices. (Je rêve d’)un monde où l’on mourrait pour une virgule. »
Emile Cioran
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« Il a également noté ironiquement que si la licence était vraiment « bradée », l’ARCEP aurait dû recevoir de nombreuses candidatures — ce qui n’a pas été le cas. »
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Jean-Ludovic Silicani, Conseiller d ‘Etat, Ancien président de l’ARCEP,( chargé de vendre des fréquences et de surveiller ce que l’on en fait)
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« « Le stress chronique : adaptation et épuisement
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« De 1938 à 1944, Canaris vit sous tension extrême continue : diriger l’Abwehr, maintenir double jeu avec SD, protéger résistants, gérer contacts clandestins multiples (Szymańska, Müller Vatican, réseaux Espagne/Suisse), surveiller ses propres surveillants. Signes physiques documentés : tremblements des mains (remarqués par Gisevius), insomnies (dort 4-5h/nuit), perte de poids (descend à 55kg en 1944), vieillissement accéléré (cheveux totalement blancs à 50 ans).
Comment tient-il ? Compartimentage exceptionnel : sépare mentalement ses différents rôles, ne laisse jamais un domaine contaminer l’autre. Intellectualisation : cadre tout comme problème stratégique à résoudre, évite l’émotion. Rituels quotidiens : promenades à cheval, soins aux chiens, lecture avant sommeil – créent îlots de normalité. Mais en 1943-44, les fissures apparaissent : Gisevius le décrit comme « au bord de l’effondrement nerveux » »
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« « Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »
Jean de la Bruyère
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« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
Yuri Bezmenov
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Les armes et les lettres : anatomie d’un préjugé
« Le stéréotype du militaire inculte — le « soudard », le « traîneur de sabre », l’exécutant muet — est l’un des préjugés les plus tenaces et les plus infondés de la culture occidentale. Loin d’être des anti-intellectuels, les militaires s’inscrivent dans une tradition lettrée multiséculaire d’une densité exceptionnelle : de Vigny à de Gaulle, de T.E. Lawrence à James Mattis, les officiers-écrivains ont produit certaines des pages les plus marquantes de la pensée stratégique, de l’histoire et de la littérature. Ce préjugé, construit par strates historiques — la fracture dreyfusarde, les guerres coloniales, l’antimilitarisme post-68 — persiste largement parce que les militaires, soumis au devoir de réserve et à une pudeur constitutive, ne parlent pas de leurs lectures. Le paradoxe est saisissant : l’institution qui exige le plus de ses membres en matière de formation intellectuelle est précisément celle qu’on accuse d’inculture.
Un préjugé bâti par sédimentation historique
L’image du militaire borné s’enracine dans une opposition séculaire entre « hommes de robe » et « hommes d’épée » qui remonte au Moyen Âge, quand clercs et chevaliers incarnaient deux voies irréconciliables. Mais le capitaine Lyautey, dans son texte fondateur de 1891, « Du rôle social de l’officier », identifie déjà que ce stéréotype reposait, avant 1870, sur une réalité sociologique partielle : la carrière militaire attirait alors davantage les « natures disposées au mouvement plutôt qu’à l’étude ». C’est précisément cette réalité que les réformes post-1870 — création de l’École supérieure de Guerre, élévation du niveau de recrutement — ont radicalement transformée. Lyautey lui-même dénonce « la vieille prévention des hommes de pensée contre les gens d’épée » comme un archaïsme que les faits démentent.
L’Affaire Dreyfus (1894-1906) constitue le moment de rupture fondateur. C’est lors de cette crise que le mot « intellectuel » apparaît comme catégorie sociale — et qu’il se cristallise en opposition frontale avec l’institution militaire. Le « J’accuse » de Zola fige dans l’imaginaire collectif l’image d’un état-major rigide, hostile à la vérité et au raisonnement critique. L’ironie tragique est que des officiers dreyfusards existaient — le colonel Picquart en tête — mais leur voix fut étouffée, renforçant précisément le stéréotype qu’ils contredisaient.
L’antimilitarisme connaît ensuite un apogée dans les décennies 1960-1970, nourri par les guerres coloniales et Mai 68. Le slogan « L’armée, ça pue, ça pollue et ça rend con » résume le mépris d’une génération intellectuelle envers l’institution. La caricature de l’Adjudant Kronembourg par Cabu dans Charlie Hebdo — le sous-officier borné et alcoolique — devient un archétype culturel. Les comités de soldats, les festivals de films antimilitaristes, les publications comme celle de Daniel Pennac (Le Service militaire au service de qui ?, 1973) sédimentent dans l’opinion publique une image que la suspension de la conscription en 1997 achèvera de figer : en éloignant les civils du monde militaire, la professionnalisation transforme la méconnaissance en certitude.
Ce préjugé n’est pas propre à la France. Lloyd George affirmait que « l’esprit militaire considère la pensée comme une forme de mutinerie ». Correlli Barnett résumait la tradition britannique : « Leurs traditions étaient contre les livres et l’étude, et en faveur d’un galop, d’un bon combat et d’une cruche pleine. » Le maréchal Mac-Mahon aurait déclaré qu’il « éliminait de la liste de promotion tout officier dont il avait lu le nom sur la couverture d’un livre ». Aux États-Unis, H.G. Wells écrivait sans ambages que « l’esprit militaire professionnel est par nécessité un esprit inférieur et sans imagination ». Le préjugé est donc transculturel — mais c’est en France, où la fracture dreyfusarde a créé une faille tectonique entre intellectuels et militaires, qu’il est le plus profondément enraciné.
De Vigny à Mattis : la tradition écrasante des officiers-lettrés
Contre ce stéréotype se dresse une tradition d’une richesse telle qu’il faut parler non d’exception mais de constante. En France, elle commence avec Alfred de Vigny, officier pendant quinze ans, dont Servitude et grandeur militaires (1835) inaugure la littérature de réflexion sur la condition du soldat — cet homme « toujours dédaigné ou honoré outre mesure selon que les nations le trouvent utile ou nécessaire ». Elle traverse Lyautey, élu à l’Académie française en 1912 pour ses qualités « humaines et littéraires », et culmine avec de Gaulle, dont le style a fait l’admiration universelle.
La citation de de Gaulle dans Vers l’armée de métier mérite d’être reproduite intégralement tant elle condense la thèse centrale : « La véritable école du commandement est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. » Ce n’est pas un plaidoyer pour la culture comme ornement — c’est l’affirmation que la culture est la compétence du chef.
La liste des officiers-écrivains français défie l’inventaire : Pierre Loti (capitaine de vaisseau, élu à l’Académie en battant Zola), Claude Farrère (capitaine de corvette, Prix Goncourt 1905), Ardant du Picq (pionnier de la psychologie du combat), Ernest Psichari (petit-fils de Renan, tué en 1914), Hélie de Saint Marc (résistant, déporté, mémorialiste), Pierre Schoendoerffer (Prix Goncourt 1969), Jean Lartéguy (Les Centurions), et plus récemment Guillaume Ancel, Michel Goya, Vincent Desportes, François Lecointre — ce dernier ayant reçu le Prix Erwan Bergot 2024 pour Entre Guerres, publié chez Gallimard dans la collection Blanche, avec un talent littéraire unanimement salué. Le prix « La Plume et l’Épée », créé en 2009, rappelle en préambule qu’« Agrippa d’Aubigné, Vauban, Laclos, Stendhal, Ardant du Picq et, plus proches de nous, Lyautey, Foch ou de Gaulle symbolisent la synthèse entre l’action et la réflexion ».
Dans le monde anglo-saxon, la tradition est tout aussi puissante. T.E. Lawrence — archéologue, First Class Honours en histoire à Oxford, auteur des Sept Piliers de la sagesse — incarne l’archétype du warrior-scholar. Churchill, formé à Sandhurst, vétéran de quinze batailles, Prix Nobel de littérature, fusionne dans sa personne le combattant et l’écrivain. Mais c’est le général James Mattis qui a formulé l’éthique de la lecture militaire avec le plus de force : possédant une bibliothèque personnelle de plus de 7 000 livres qu’il transportait d’affectation en affectation, il a écrit en 2003 cet email devenu célèbre : « Le problème quand on est trop occupé pour lire, c’est qu’on apprend par l’expérience — c’est-à-dire par la manière dure. En lisant, on apprend par l’expérience des autres, généralement une meilleure façon de faire, surtout dans notre métier où les conséquences de l’incompétence sont si définitives pour de jeunes hommes. » Sa formule la plus tranchante : « Si vous n’avez pas lu des centaines de livres, vous êtes fonctionnellement illettré, et vous serez incompétent. »
David Petraeus (doctorat à Princeton), H.R. McMaster (doctorat à Chapel Hill, auteur de Dereliction of Duty, héros de la bataille de 73 Easting), John Nagl (Rhodes Scholar à Oxford, co-rédacteur du manuel de contre-insurrection FM 3-24), Nathaniel Fick (licence de lettres classiques à Dartmouth, thèse de fin d’études sur Thucydide) — tous illustrent cette réalité que le préjugé s’acharne à nier. Et dans la génération contemporaine, Phil Klay (National Book Award 2014 pour Redeployment), Elliot Ackerman (Silver Star, cinq déploiements, auteur publié chez Knopf), Tim O’Brien (The Things They Carried) ont produit certains des textes littéraires les plus marquants de leur époque.
Lire pour s’équiper, pas pour s’évader : la lecture incarnée contre la lecture décorative
La distinction fondamentale entre la lecture militaire et la lecture mondaine tient en une phrase du général Desportes : « Ma formation initiale d’ingénieur s’avérait insuffisante ; il me fallait élargir ma palette d’outils intellectuels. La seule matrice pour comprendre l’avenir, c’est le passé. » Le militaire ne lit pas pour briller en société — il lit parce que l’erreur se paye en vies humaines. Mattis, avant de déployer ses Marines en Afghanistan, lisait tout ce qu’il trouvait sur le pays, son terrain, ses populations, les campagnes antérieures. Quand il est devenu Secrétaire à la Défense, il a lu tous les livres publiés par ses prédécesseurs. Basil Liddell Hart préconisait que les officiers aient un « esprit de 3 000 ans » — nourri de toute l’histoire militaire disponible, parce que « s’improviser et remplir des sacs mortuaires en découvrant ce qui marche nous rappelle les impératifs moraux et le coût de l’incompétence dans notre profession ».
Cette lecture « incarnée » se distingue radicalement de ce qu’on pourrait appeler la lecture « décorative » de l’intellectuel mondain. Un intervenant civil à un séminaire d’Inflexions confesse sa stupéfaction : « Un officier de cavalerie, qui plus est issu d’un régiment de hussards, citant comme trois premières références Gilles Deleuze, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre — je n’avais jamais entendu cela. » Le stéréotype est si puissant qu’on s’attend à ce qu’un hussard cite Sun Tzu, pas Deleuze. L’article d’Inflexions observe que « la culture militaire définit de façon plus tranchée que dans la vie ordinaire la frontière entre « discuter » et « faire » : ce second terme désigne un espace de vérité, dans lequel les masques et les fausses valeurs s’écroulent ».
Le philosophe pacifiste Alain, en 1921, offre un renversement saisissant : « Je m’enfuis aux armées. Il vaut mieux être esclave du corps qu’esclave d’esprit. Sur cette frontière où la force jouait seule, l’hypocrisie expirait. » Le philosophe trouve plus de liberté intellectuelle dans l’armée que dehors, parce que l’épreuve du réel y dissout le bluff. Tocqueville, de son côté, dénonçait la figure du lettré engagé qui fait de la « politique abstraite et littéraire », manifestant « l’attrait pour les théories générales et l’exacte symétrie dans la loi au mépris des faits existants ». C’est précisément ce « mépris des faits existants » que le militaire ne peut se permettre — un plan défaillant ne produit pas un mauvais article, il produit des morts.
Les données statistiques confirment cette inversion du stéréotype. Aux États-Unis, 82,8 % des officiers possèdent au moins un diplôme universitaire, contre 29,9 % de la population générale. Les étudiants vétérans affichent un taux de réussite de 72 % dans l’enseignement supérieur avec des moyennes 0,40 point au-dessus de leurs pairs civils. En France, le concours d’entrée à Saint-Cyr comprend une filière littéraire commune avec les ENS de Lyon et Paris-Ulm — le même niveau d’exigence que les plus grandes écoles intellectuelles du pays. La promotion 1995 du 4e bataillon porte le nom de Marc Bloch — l’historien cofondateur des Annales, officier de réserve fusillé par les Allemands en 1944. L’alliance de la pensée et de l’action incarnée.
Un écosystème intellectuel militaire dense mais invisible
L’une des raisons majeures de la persistance du préjugé est que l’écosystème intellectuel militaire reste largement invisible du grand public. En France, trois revues de premier plan structurent la pensée militaire : la Revue Défense Nationale (fondée en 1939, plus de 800 numéros), Inflexions (revue de sciences humaines de l’armée de Terre, créée en 2005, croisant regards de militaires, historiens, sociologues, philosophes, anthropologues et médecins), et les Cahiers de la Pensée mili-Terre du Centre de doctrine, qui affichent en exergue cette citation de Lyautey aux jeunes officiers : « Ne craignez pas d’être traité d’intellectuel, c’est le plus beau nom. » La devise du site reprend de Gaulle : « La discipline doit être stricte, la pensée militaire doit être libre. »
Le colonel Michel Goya incarne cette tradition vivante. Titulaire d’un DEUG de lettres modernes avant de devenir officier des Troupes de marine puis docteur en histoire, il ouvre en 2011 son blog « La Voie de l’Épée » — fait alors « extrêmement rare pour un officier supérieur en activité ». Ses ouvrages (Sous le feu, S’adapter pour vaincre, Le Temps des Guépards) mêlent rigueur historique, analyse opérationnelle et profondeur culturelle. Un officier d’active, tenant le blog « Des étagères et des livres », témoigne de cette lecture opérationnelle au quotidien : « J’ai moi-même été projeté sur différents théâtres d’opérations évoqués par Michel Goya. Le texte acquiert alors une résonance beaucoup plus personnelle. » Guillaume Ancel, avec son blog « Ne pas subir » et ses livres-témoignages sur le Rwanda et Sarajevo, incarne l’écriture comme acte de résistance contre la culture du silence. Le général Lecointre, dans Inflexions, analyse avec finesse la « civilianisation » de la culture militaire et la tension entre pudeur constitutive du soldat et nécessité de communiquer.
Dans le monde anglo-saxon, l’écosystème est tout aussi dense. War on the Rocks, The Strategy Bridge, le Small Wars Journal, le Modern War Institute de West Point, le Military Writers Guild alimentent un débat intellectuel permanent. Le Marine Corps est le seul service américain à intégrer pleinement la fiction littéraire dans sa reading list — Remarque (À l’Ouest, rien de nouveau) pour les lieutenants, Forester (Rifleman Dodd) pour les engagés. Elizabeth Samet enseigne la littérature anglaise à West Point depuis des décennies, illustrant le lien organique entre formation militaire et culture classique. La Commandant’s Professional Reading List, instituée en 1989 par le général Al Gray, est devenue un modèle repris par tous les services — le Chief of Naval Operations déclarant que « la lecture est un multiplicateur de force ».
Pourtant, un paradoxe structurel mine cet écosystème de l’intérieur. James Joyner, dans son article fondamental « Soldier-Scholar (Pick One) » (War on the Rocks, 2020), démontre que l’armée américaine investit massivement dans l’éducation — plus de 250 000 dollars pour un master, 489 000 pour un doctorat par officier — tout en pénalisant ceux qui s’y consacrent. Passer du temps à enseigner à West Point ou à obtenir un diplôme civil est discrètement dénigré comme « prendre un genou ». McMaster fut recalé plusieurs fois à la promotion de colonel ; Nagl ne put l’obtenir et quitta l’armée ; le capitaine Mahan, auteur de The Influence of Sea Power — l’un des ouvrages stratégiques les plus influents jamais écrits — vit son supérieur noter sur son évaluation : « Ce n’est pas le métier d’un officier de marine d’écrire des livres. » Il termina capitaine.
Pourquoi le stéréotype résiste à toutes les évidences
Hélie de Saint Marc, résistant à 17 ans, déporté à Buchenwald, trois séjours en Indochine, a écrit cette phrase qui condense tout le rapport du militaire à la culture intérieure : « Les seuls édifices qui tiennent sont intérieurs. Les citadelles de l’esprit restent debout plus longtemps que les murailles de pierre. » C’est la formule parfaite de la « littérature de survie » — la lecture et la pensée comme fortification intérieure face à l’épreuve. Mais cette richesse reste invisible, et le stéréotype persiste, pour des raisons qu’il faut identifier avec précision.
La première est structurelle : le devoir de réserve. Le Code de la défense français impose le silence public aux militaires. L’expression « Grande Muette » n’est pas une métaphore — c’est un cadre juridique. Le militaire, contrairement à l’intellectuel médiatique, n’est pas incité à parler de ses lectures. Bernard Brodie observait : « Les soldats ont toujours chéri l’image d’hommes d’action plutôt que d’intellectuels, et ils ne se sont guère adonnés à écrire des enquêtes analytiques sur leur propre art. » Même Mattis, « légendairement cultivé », couche sa culture en termes tactiques, se présentant comme un gunfighter plutôt qu’un intellectuel — « comme si les deux étaient mutuellement exclusifs ». Le général Schwarzkopf dénigrait un prédécesseur comme « contributeur prolifique aux revues militaires » — alors que Schwarzkopf lui-même parlait couramment français et allemand, était mélomane, prestidigitateur amateur et titulaire d’un master en ingénierie. Un homme d’une culture immense qui affectait le mépris de l’intellect.
La deuxième raison est culturelle : la fracture dreyfusarde n’a jamais été complètement résorbée en France. Elle a créé deux camps — les « intellectuels » et les « militaires » — dont l’opposition s’est rejouée à chaque crise (guerres coloniales, putsch d’Alger, Mai 68). L’article d’Inflexions de 2008 rappelle que « le mot « intellectuel », comme substantif, date de l’affaire Dreyfus, qui est le moment le plus cruel de l’opposition entre les universitaires et les militaires ». Cette fracture a produit une asymétrie durable : l’intellectuel parle de l’armée sans la connaître, le militaire connaît le monde intellectuel mais n’en parle pas.
La troisième raison est sociologique : la fin de la conscription en 1997 a supprimé le dernier point de contact entre la société civile et l’institution militaire. Le chercheur Bénédicte Chéron, dans Le soldat méconnu (2018), analyse ce paradoxe d’une armée aimée mais mal comprise — et avertit que « le soldat aujourd’hui méconnu pourrait se transformer en soldat inconnu, expression du néant qui caractériserait un espace public vidé de sa substance ».
La dernière raison, peut-être la plus profonde, est épistémique. Thomas Sowell distingue entre l’intellectuel — dont les idées ne sont jamais soumises aux conséquences de leurs erreurs — et le praticien, qui paye le prix de ses fautes. Le philosophe Larry Laudan va plus loin en identifiant le postmodernisme universitaire comme « la manifestation la plus éminente et la plus pernicieuse de l’anti-intellectualisme de notre temps ». Le retournement est complet : l’anti-intellectualisme le plus dangereux ne serait pas dans les casernes mais dans les universités. Barrès, dans sa virulence, avait entrevu quelque chose de juste : « Rien n’est pire que ces bandes de demi-intellectuels. Une demi-culture détruit l’instinct sans lui substituer une conscience. »
Conclusion : le militaire lettré comme figure de vérité
Ce qui ressort de cette enquête n’est pas simplement que le préjugé est faux — c’est qu’il est structurellement inversé. Le militaire lit avec une urgence que l’intellectuel mondain ne connaît pas : quand Mattis étudie Rommel avant d’attaquer en Irak, quand Desportes lit les philosophes américains pour comprendre la doctrine stratégique d’un allié, quand un chef de section dévore les mémoires de ses prédécesseurs avant un déploiement au Sahel, la lecture n’est pas un exercice de vanité — c’est un acte de responsabilité envers les vies qui leur sont confiées. La formule de Bergson, citée dans Inflexions, résume l’idéal : « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action. »
La citation faussement attribuée à Thucydide — en réalité de Sir William Butler — n’en capture pas moins une vérité fondamentale : « La société qui sépare ses intellectuels de ses guerriers verra sa pensée faite par des lâches et ses combats menés par des imbéciles. » Le fait que cette phrase ait été massivement diffusée par des militaires — de Colin Powell à Nathaniel Fick — montre que la tradition du warrior-scholar n’est pas un accident de l’histoire mais une nécessité organique de la profession des armes. Ce qui est véritablement grossier, à la relecture, ce n’est pas tant le stéréotype lui-même que l’ignorance confortable de ceux qui le perpétuent — souvent les mêmes qui citent Clausewitz sans l’avoir lu, là où le lieutenant de vingt-cinq ans, dans son poste avancé, l’a annoté dans les marges. »
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« Beaucoup de personnes croient que les discussions philosophiques ne sont que des jeux d’esprit, et , qu’après de longues argumentations, on voit chacun de ceux qui les soutiennent conserver l’opinion qu’il avait au début. Cela est vrai pour les questions dont vous parliez tout à l’heure, qui n’intéressent qu’une vaine curiosité, pour celles qu’il faut regarder comme insolubles, soit absolument et à toujours, soil temporairement, parce qu’on manque encore de quelques-unes des données indispensables à leur solution; cela est vrai pour les discussions dans lesquelles chacun des contendants est animé, avant tout, du désir de faire remarquer ses talents ou de faire prévaloir une opinion qu’il a intérêt de placer au-dessus de toutes les autres ; en d’autres termes, cela est vrai quand chacun de ceux qui discutent ou l’un d’eux est dirigé plutôt par une passion que par la raison; mais il n’en est pas ainsi pour les discussions dans lesquelles, des , deux côtés, on apporte des dispositions plus modestes. »
Archives parlementaires
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«Va, vie, rêve, deviens, conscient, intelligent, présent, à toi, à toi-même, à moi, à moi-aussi, en cet instant, à l’instant, maintenant ! ( cri suffoqué)
Cauchemar ! Je ne suis pas là, pas comme je le voudrais, comme j’aimerais, je suis ailleurs, je me contrôle, je me surveille, je suis mon propre geôlier, on entend mes chaînes, je ne fais pas de bruit pourtant, on m’a interdit de parler, je dois me taire, me faire petit, j’ai un protocole, des règles à suivre, des interdits à respecter, sinon !
Je suis un enfant, dans une prison, je n’ai pas le droit, si !, c’est toujours, c’est encore, ferme la, marche droit, je la ferme, je marche droit, je sors de chez moi, vais au café, j’ose à peine relever l’œil, la voix, je n’existe pas, je suis insipide, absent, j’ai une attitude convenu, convenable, l’austérité, toujours et encore.
C’est bien, c’est pas bien, rien n’est bien, il n’y a que mal en moi, je sais, on m’a dit, alors je vis reclus, interdit, c’est ma peine, ma condamnation, mon décor, je suis mauvais, méchant, dangereux, odieux, orgueilleux, je sais, je sais, y avait qu’à pas, y avait qu’à, il y a des bons, des mauvais, chacun sa place, chacun son rôle. Moi ? Le mien? Ramper, encore et toujours, m’excuser, disparaître, déguerpir, accepter, perdre.
Je voudrais, je voudrais bien, je rêve de venir, de revenir, d’être là, avec toi, de sourire, que tu me sourisses, que tu sois content, fier de moi, heureux d’être là, avec moi, tout simplement, comme je serais heureux, que tu m’aimes, bien, un peu, assez en tout cas.
Alors je rumine, je m’en veux, je t’en veux, je maudits la vie, toi parfois, moi souvent, je suis malheureux, triste, renfermé, dans mon marais, ces abysses, là, là où je suis tombé, avant que tu ne partes, que tu ne decides, de t’en aller, parce que, parce que vraiment, vraiment c’en était assez, c’en était de trop, j’ai abusé, exagéré, dépassé les bornes, et tu as compris, en même temps que moi, qui j’étais, ce que je faisais, ma folie, que dire, que je regrette, ce je n’est plus, je ne suis plus, la vie s’est arrêtée, les secondes, les minutes, les heures ne comptent plus, sans toi, l’horloge marque toujours l’heure de ton départ, inévitable, inéluctable.
Tu étais ma chance, je t’ai laissé filé, tu dois bien savoir que je ne t’ai pas oublié, je me demande s’il t’arrive de penser à moi, ou si tu m’as complètement oublié, rejeté, assimilé au rang de ceux dont on s’écarte, de ceux dont personne ne veut, et dont on se demande bien ce qu’on leur a trouvé.
J’ai fait de ta haine la mienne car oui je me suis haï, j’ai haï ce jour, ces jours, moi-même, comme toi, comme toi tu l’avais fait, j’ai posé ce même regard, sur moi, mes excès, mes derives, presque toute ma vie, et je me suis repris, de moi, il n’est rien resté, que toi, je suis à toi, tu m’as fait, façonné, je ne vois tout que par toi, avec tes yeux, je me demande, tout le temps, à chaque instant, ce que tu ferais, ce que tu dirais, j’ai beau cherché, moi aussi à t’oublier, tu es partout, même dans l’absence, et pourtant tu es loin, si loin, sans doute pour toujours car pour toi, je ne suis rien.
Rien je l’ai été, je me suis obstiné, je me croyais, je croyais, tu es arrivé, si belle, si lumineuse, et tu as soufflé, balayé mes croyances, mes fondations dont il n’est rien resté, je vis sur des ruines, et le souvenir de toi, de ta présence, j’essaye de ne pas penser à toi, au mal que tu m’as fait, à cette douleur lancinante, ces lumières aveuglantes, sanglantes que tu m’as offertes.
Ce regard, ces paroles, que personne ne m’avait jamais dites, toi, toi tu as osé, les dire, me les dire, et tu m’as guéri, je suis guéri, mais plus mal, plus malheureux que jamais, je voudrais te voir, te dire merci, t’insulter à mon tour, te dire que je t’aime, que je te hais, que je t’admire, que je te déteste, que je ne veux plus te voir, que je ne pense qu’à toi, que je te maudits, que je te hais, que je t’adore, que ne plus te voir, c’est ne plus rien voir, qu’il n’y a que toi, que tu es la seule, qu’il n’y a jamais eu que toi, je crie, je suis seul, où es-tu ?, entends moi, à ton tour, personne, personne ne pourrait t’aimer plus que moi, es-tu folle, toi aussi, comment te le dire, comment pourrais-tu le savoir, toi qui es partie, qui m’as laissé, abandonné, malheureux que je suis, malheureuse que tu es, si tu ne reviens pas, toi qui ne sait même pas, même pas, qui ne peut pas savoir, combien je t’aime, toi mon idole, mon maître, ma maîtresse, mon amour. »
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« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »
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« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.
Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “
FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne
https://www.francebleu.fr/info […] es-6973078
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« Celui qui sent ses membres à la merci de l’audace d’autrui manque de la robustesse nécessaire pour lui refuser ses pensées et son cœur ; les meilleurs ne surmontent que très difficilement cette faiblesse qui, du muscle, se communique à l’esprit. Nous voyons aujourd’hui à l’évidence des échecs individuels et collectifs d’une civilisation exagérément amollissante, ainsi que de cette éducation puérile et honnête qui croit tarir l’instinct combatif, comme elle croit tarir l’instinct sexuel, en ne parlant pas aux enfants du feu qu’ils ont dans le sang. On ne songe pas à nier ici que, systématiquement encouragé depuis l’enfance, l’instinct agressif ne devienne indomptable ni que l’éducation collective et individuelle ne doive le contenir dans des limites acceptables. Mais c’est précisément parce que cette évidence est un lieu commun des peuples civilisés qu’il convient d’insister sur les nécessités complémentaires. Les grandes vertus d’abandon et d’humilité que prêchent les religions ne sont pas l’idéalisation d’une faiblesse vitale, mais le don libre, généreux, c’est-à-dire surabondant, d’un homme debout et sain aux hommes qui l’entourent et à la divinité qui le surpasse. Il faut donc faire les hommes droits et fiers, afin que puissent se greffer sans maldonne sur leur humanité complète ces plus hauts destins de renoncement qui apparaissent, comme dit Pascal, un « renversement du pour au contre » de la morale élémentaire. Le renversement du pour au contre n’est pas un affaissement du pour au rien. Nous venons de prononcer le mot de fierté. Vertu susceptible, que parcourent mêlés les premiers frémissements de l’orgueil et de l’agressivité. Mais en les contenant et en les intériorisant elle ramène leurs agitations à une légère vibration de vie, transfigure leurs raideurs en droiture. Qu’on l’abandonne sans contrôle, elle déroge dans des susceptibilités vétilleuses, de pseudo-points d’honneur dont l’enflure dissimule mal le mensonge. Dominée, elle est le premier pas de la noblesse et du courage. En l’éveillant, on peut transformer des adolescents jusqu’alors insaisissables. »
Emmanuel Mounier
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EXPRESSIONS
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1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu
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SIGNIFICATIONS
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A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.
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« feu », Mentions, Extraits, Mounier
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« L’idée de la résistance en démocratie n’est pas un refus de la démocratie, au contraire. Elle est liée à la définition même d’une démocratie, d’un gouvernement du peuple c’est-à-dire par le peuple, comme le disait très clairement la déclaration d’Indépendance américaine : un bon gouvernement démocratique est le gouvernement qui est le nôtre, le mien – qui m’exprime. La question de la démocratie, comme l’a fort bien dit Stanley Cavell après Ralph Waldo Emerson, c’est celle de la voix. Je dois avoir une voix dans mon histoire, et me reconnaître dans ce qui est dit ou montré par ma société, et ainsi, en quelque sorte, lui donner ma voix, accepter qu’elle parle en mon nom. C’est cette possibilité de l’harmonie des voix, d’une Übereinstimmung (pour reprendre l’expression fameuse de Wittgenstein) qui définit l’accord social. La désobéissance est la solution qui s’impose lorsqu’il y a dissonance : je ne m’entends plus, dans un discours qui sonne faux. »
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« Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »
Littérature contemporaine, Radio France
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« Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quelqu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à tre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »
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« Saint-Simon était doué d’un double génie qu’on unit rarement à ce degré. Il avait reçu de la nature ce don de pénétration et presque d’intuition, ce don de lire dans les esprits et dans les cours, à travers les physionomies et les visages, et d’y saisir le jeu caché des motifs et des intentions ; il portait, dans cette observation perçante des masques et des acteurs sans nombre qui se pressaient autour de lui, une verve, une ardeur de curiosité qui semble par moment insatiable et presque cruelle: l’anatomiste avide n’est pas plus prompt à ouvrir la poitrine encore palpitante et à y fouiller en tout sens pour y étaler la plaie cachée. A ce premier don de pénétration instinctive et irrésistible, Saint-Simon en joignait une autre qui ne se trouve pas souvent non plus à ce degré de puissance, et dont le tour hardi le constitue unique en son genre: ce qu’il avait comme arraché avec celle curiosité acharnée, il le rendait par écrit avec le même feu, avec la même ardeur, et presque la même fureur de pinceau. La Bruyère aussi a la faculté de l’observation pénétrante et sagace; il remarque, il découvre toute chose et tout homme autour de lui; il lit avec finesse leurs secrets sur tous ces fronts qui l’environnent; puis, rentré chez lui, à loisir, avec délices, avec tendresse, avec lenteur, il trace ses portraits, les recommence, les retouche, les caresse, y ajoute trait sur trait jusqu’à ce qu’il les trouve exactement ressemblants. Mais il n’en est pas ainsi de Saint-Simon qui , après ces journées de Versailles ou de Marly, que j’appellerai des débauches d’observations ( tant il en avait amassé de copieuses, de contraires et de diverses), rentre chez lui tout échauffé et là, plume en main, à bride abattue, sans se reposer, sans se relire, et bien avant dans la nuit, couche tout vifs sur le papier dans leur plénitude et leur confusion naturelles, et à la fois avec une netteté de relief incomparable, les mille personnages qu’il a traversés, les mille originaux qu’il a saisis au passage, qu’il emporte tout palpitants encore, et dont la plupart sont devenus par lui d’immortelles victimes. »
CAUSERIES DU LUNDI PAR Charles-Augustin. SAINTE-BEUVE, de l’Académie française. Tomes 1er et 2ème. Paris, 1851
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« Ainsi il y a là une loi. Toutes les fois que je rougis, que ce soit confusion, timidité, pudeur ou modestie, mon état moral est identique : j’ai le sentiment qu’on voit en moi ce que je veux cacher. Voilà le fait spécial qui est toujours lié à la rougeur, qui fait couple avec elle : la crainte qu’un plaisir, une souffrance, un trouble, une pensée intime ne se dévoilent ; la crainte de ne pas échapper aux regards qui nous observent ou même à l’esprit qui nous sonde ; la crainte d’être deviné, démasqué ; le sentiment qu’on lit au fond de nous à livre ouvert ; le sentiment qu’on pénètre en nous malgré nous ; le sentiment d’une sorte de viol moral. — Le vrai symbole de la rougeur, c’est la vierge dont on écarte les voiles, l’homme dont on arrache le masque, l’anonyme à qui l’on crie son nom. Imaginons un moyen de démasquer réellement l’âme : supposons qu’on puisse, en faisant jouer un ressort, exposer aux regards tous nos sentimens secrets, nos convoitises inavouées, nos rancunes sourdes, nos remords obscurs, nos ambitions furtives ; alors nous rougirions plus qu’aucune vierge n’a jamais rougi, nous ne serions plus que rougeur. »
Camille Mélinand
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« « Mais ceux qui vous ont conduit dans cet horrible précipice, à quels tourments ne devraient-ils pas être dévoués ? Ils sont responsables de votre sang. C’est à vos compatriotes, s’ils peuvent les connaître un jour, c’est à la France entière à vous venger en faisant punir par un supplice bien mérité ceux qui ont été la cause de votre mort. Malheureuses victimes de leurs calculs? Ces conspirateurs qui vous ont séduits, entraînés, ont-ils eu le courage pendant le cours de la longue procédure qui vous a condamnés, de venir crier aux juges, à la nation, arrêtez! faites grace! c’est nous qui sommes les vrais coupables; c’est nous qui avons séduit, trompé leur simplicité. «
« Nous leur avons déguisé le crime; nous le leur avons présenté sous les apparences de l’honneur, du patriotisme; nous avons eu de la peine à nous faire entendre ; ils ont résisté très-long-tems: mais une fois persuadés, ils ont persévéré dans leur erreur avec un courage qui prouve ce qu’ils auroient fait pour une meilleure cause. L’emploi qu’ils ont fait de ce courage étoit coupable; ils ont mérité la mort; ils l’ont subie; et cette justice nécessaire à laissé dans tous les cœurs un sentiment profond de pitié et d’horreur….. peut-être d’estime ! «
« On avait osé vous dire qu’en vous révoltant, vous seriez plus honorés on vous avoit peint vos officiers comme des traîtres; vous vous êtes laissé surprendre par des imposteurs; vous avez payé votre erreur de la vie. »
« On va jusqu’à nous faire l’injure de dire que quelques-uns même de nous font usage de ces moyens coupables; du moins on nous accuse de les autoriser. Repoussons cette odieuse calomnie en faisant enfin justice, et prenant des moyens efficaces pour arrêter le cours de ces attentats. C’est par le ministre de la guerre que nous devions être avertis, officiellement de l’état critique où se trouvent les troupes, rendons-le responsable des insurrections qui peuvent résulter de sa négligence ; On vous dit que les officiers manquent de patriotisme, qu’ils sont ennemis de la constitution? ….. mais qui tient ce langage? »
Luc René Achard de Bonvouloir
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« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre DEUX ROUES DE LA FORTUNE, dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du REGRET et du SOULAGEMENT. »
Le temps des regrets : comment le développement du regret influence-t-il la prise de décision à risque des enfants et des adolescents ?
Marianne Habib, Mathieu Cassotti
Dans L’Année psychologique 2015/4 (Vol. 115), pages 637 à 664
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« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »
REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE
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« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
Rohmer en perspectives
2022
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Philippines: la popularité de Duterte propulse sa fille à la vice-présidence
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« Le président philippin sortant Rodrigo Duterte a beau être menacé de poursuites devant la justice internationale pour sa guerre sanglante contre la drogue, la victoire éclatante de sa fille dans la course à la vice-présidence prouve que sa popularité reste au sommet.
« Sara Duterte, 43 ans, a gagné lundi avec plus de la moitié des voix l’élection à la vice-présidence, un scrutin séparé de la présidentielle qui avait lieu le même jour.
Ce triomphe traduit un soutien sans équivoque pour un patronyme devenu synonyme de brutalité et d’impunité aux Philippines, un pays ravagé par la pauvreté et la violence.
Selon des chiffres officiels, plus de 6.200 personnes ont été tuées dans la campagne antidrogue menée par Rodrigo Duterte depuis son accession à la présidence en 2016. Selon les organisations de défense des droits humains, le nombre de morts s’élève en réalité à plusieurs dizaines de milliers.
Ces exécutions extrajudiciaires de trafiquants de drogue réels ou supposés ont été largement condamnées dans le monde et ont déclenché une enquête de la Cour pénale internationale. Mais la justice expéditive de Duterte a plu à de nombreux Philippins lassés de la bureaucratie, de la corruption et des dysfonctionnements en tout genre qui affectent leur vie quotidienne.
« La popularité du père a déteint sur sa fille, que ses partisans considèrent comme une héritière sûre, capable de le protéger des poursuites pénales après son départ du pouvoir le 30 juin.
La victoire de Sara Duterte cimente la place de la famille au coeur du pouvoir pour six années supplémentaires, même si la fonction de vice-présidente est essentiellement honorifique. »
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
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« Et ce qui s’est passé avec moi risque de se passer au niveau national. On va serrer la vis à tout le monde, genre celui qui comprend pas, et y sont nombreux, à pas comprendre, le niveau de colère. La voisine tu crois qu’elle n’en a pas marre, elle peut pas sortir en ville, elle est comme moi. Sauf, sauf qu’elle, elle a jamais rien fait, elle, elle a jamais rien fait de mal. Elle a économisé à chaque fois son maigre salaire, elle a bien élevée ses enfants et tout… Et non, imaginons qui y a je sais pas qui, qui fait un rodéo, et qui fait ouais nique ta mère ! , qui tue son gosse. Tu t’imagines, t’imagines c’était encore certainement des noirs et des arabes qui ont fracassé le pauvre voisin… Qu’est-ce que tu veux qu’on dise, Eveline, après ça, après tout ça? Moi, moi et au-delà de ce que l’on peut penser de moi ou de ce qui va m’arriver, c’est pas si important que ça, faut se l’avouer, à un moment faut se rendre compte que ma vie c’est vrai elle est importante c’est vrai pour moi, mais pour les autres, pas plus que ça, et si à un moment les gens, ils ont pas d’autres choix que de passer à la méthode hard, ils le feront. C’est pas moi qui vait décider de ça de tout ça, mais ce que je dis c’est quand même possible, envisageable que ce soit vrai…. Au départ je voulais te parler de ma journée enfin de mon maigre avenir à moi enfin pas maigre mais tu vois, qu’est-ce que l’on peut à en avoir à foutre. »
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«Cependant, Claude ne peut pas encore, à ce moment-là de l’analyse, entrevoir les vœux de mort que ses rêves véhiculent : laisser mourir de faim ces petits chats. Des vœux de mort à l’égard de son frère, mais aussi des affects de rivalité à l’égard de sa mère.
Au fur et à mesure, des sentiments haineux à l’égard de son frère apparaissent : dans un premier temps, ils sont voilés, cachés, déplacés. Elle pensait, me dit-elle, devoir compenser ce qui faisait défaut à Simon, c’est-à-dire afficher ses capacités intellectuelles. Parler de son frère, c’était évoquer ses propres besoins, l’investissement de son corps, de ses zones érogènes et le sentiment de ne pas avoir pu profiter du regard et de l’amour de la part de sa mère, distraite et inquiète par la maladie de Simon.
C’est ainsi que Claude évoque la rage vive, pressante, furieuse qu’elle vit actuellement à l’égard de ses collègues et de ses amis, à l’égard des personnes éloignées par rapport à son cercle familial. C’est cette rage-là que Claude ne peut adresser ni à son frère ni à sa mère. Ces déplacements lui permettent de protéger l’objet primaire des affects dont elle craint la violence et la destructivité. Une rage qu’elle ne peut pas s’expliquer, une rage contre tout et contre tous, mais qui souvent se retourne contre elle-même. C’est quand elle se sent si furieuse qu’elle s’enferme chez elle et évite le contact avec les autres. Je sens qu’arriver à contenir sa rage représente une défense précieuse pour Claude, car cela lui permet de ne pas sombrer dans la folie, dans la rage dévastatrice de la psychose du frère.»
Sabina Lambertucci Mann, « Assurer la survie d’un frère », Cairn.info, Matières à réflexion, Revue française de psychanalyse 2008/2 Vol. 79, Pages 449 à 459
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» Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
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« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets, « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »
Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton
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« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…
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« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »
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« Ce qu’il décrit, c’est qu’il existe des logiques, des nécessités d’intimidation discrète, de soumission, de respect à l’ordre social, aux personnes, d’injonction au silence, comme celle de quelqu’un, ou d’un groupe qui vous fait comprendre, deviner qu’il est armé. Et vous vous taisez alors par peur, ou alors par compréhension de votre situation pas toujours claire. Mais c’est la peur, l’angoisse elle-même qui pousse les gens à s’armer. Sorte de serpent qui se mord la queue. Trop de crimes et délits non pas impuni mais proféré induisent une logique de contrôle parfois de menaces ou de neutralisation, d’intimidation par l’équipement en couteaux, armes à feu, apprentissage de sports de combat. La peur d’un renversement du pouvoir par la gauche radicale provoque une réaction des milieux économiques, ou de droite catholique ou militaire qui s’équipent, sont équipés, presque formés à déstabiliser, ou renverser le régime, au cas où. L’État, ses représentants ne sait pas exactement quoi faire, observe en silence, comme prêt à agir, à réagir, en fonction des évènements, de leur tournure. Il y a bien sûr la crainte du désordre sociopolitique qui fait basculer presque l’État dans l’autoritarisme, la violence, la répression, pour protéger l’économie de l’instabilité économique, et aussi de glissements dangereux et coûteux dans les finances publiques. Les militaires, l’armée observent, se tiennent à distance, devoir de réserve, serment de loyauté, de patriotisme les contraignant. Une population sur les dents, dans la faim, la précarité, la peur, ou la violence ordinaire médite des projets de revanche, de renversement, la colère contre l’État et ses représentants, trop exagérément accuser de facteurs qu’ils ne contrôlent pas ou pas vraiment, ou pour lesquels ils sont impuissants voire pas responsables. Des partis, des alliances sociopolitiques s’estiment lésées dans un système, un contexte qu’ils estiment trop indulgents ou tolérants parfois, souvent par convictions personnelles, ou idéologies, et aspirent à un retour du moral, du religieux, les personnes immigrées dans cela s’estiment lésées, sont très souvent stigmatisées exagérément, injustement et deviennent vindicatives, développent, ont développées de l’aversion contre la police accusée d’agir avec partialité, et brutalité, de cynisme. Le tout dans un contexte économique tendu, ultra concurrentiel, libérale, avec à l’étranger notamment de nouveaux acteurs émergents qui réclament leurs droits, travaillent plus dur encore. L’accession, la démocratisation des savoirs rend la verticalité inhérente du pouvoir plus difficile à justifier, à incarner , et place les hommes, les partis politiques en face d’une population de plus en plus instruite, et formée, critique face a l’impuissance des partis et dirigeants politiques à faire reculer la pauvreté, le sentiment de s’appauvrir que partagent tout ceux dont la marge de manœuvre financière, les ressources gagnées ou possédées sont insuffisantes ou trop serrées, et injustes au regard des efforts colossaux consentis jour après jour, mois après mois, années etc… Les conflits sociaux et politiques, publiques sont tels, d’une si grande violence et virulence, que l’aigreur, la fatigue, la colère, progresse dans toutes les classes d’une société devenue méfiante, critique, circonspecte par expérience des désillusions électorales successives, l’État étant jugé coupable de négligences pire d’un laisser-faire, de fermer les yeux, sur les récriminations, les plaintes privées ou publiques. Au sein de la société, on s’étiquette, est étiqueté, méprisé ou stigmatisé, par classes d’âges, classes sociales, orientation politique, etc.. Dans ce contexte de guerre sociale larvée , certains s’effondrent, sur fond de misère sociale et affective, sont la proie des dealers, des marchands de malheurs, des mafias qui prolifèrent et s’entretuent, se déchirent en pleine rue et ce malgré les scandales, l’indignation permanente que ces trafics suscitent en continue. Des règlements de compte ont lieu tous les jours, pour des questions d’honneur, de trafic, de bandes, de quartiers rivaux, dans l’indifférence de la police, des gens qui méprisent, et se distancient, se sont distanciées de ces histoires dont les participants sont pour eux des dégénérés. L’État, sans doute par pitié, observe, mais ne peut, ni ne veut régler le problème, malgré les nuisances. Des médias relayent machinalement et mécaniquement les faits divers, judiciaires du jour, parfois à des fins politiques, électoralistes, sur fond idéologique et sans tenir compte que malgré tout ce que l’on raconte et dit, la mortalité lié aux homicides, les statistiques ont considérablement baissé en 25 ans malgré tout, en proportion de l’augmentation de la population. »
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« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE À OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« LA CRAINTE EST NECESSAIRE QUAND L’AMOUR MANQUE; MAIS IL LA FAUT TOUJOURS EMPLOYER A REGRET, COMME LES REMEDES LES PLUS VIOLENTS ET LES PLUS DANGEREUX. CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME. « «
Fénelon, Les aventures de Télémaque
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«L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Où nous arrêterons-nous sur cette pente ? »
Alain Pitoye
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« Un des préceptes les plus essentiels, c’est d’étudier avec ordre. Craignez le sort de cet érudit dont parle Guy Patin: « M. D… savait beaucoup, dit-il; mais son esprit était l’image du chaos: nous l’appelions la bibliothèque renversée» (Esprit de G. P.) Prenez des notes sur tout ce que vous lisez, entendez ou voyez. En écrivant, dit encore Bacon, on devient exact et on retient mieux ce qu’on lit. Celui donc qui est paresseux à faire des notes a besoin d’une bonne mémoire.» (Ess. de mor.) Or, la mémoire est une reine capricieuse sur les faveurs de laquelle il ne faut pas compter. Permettez-nous d’exposer ici en quelques mots la méthode que nous employons nous-même pour nous instruire: Quel que soit l’ouvrage que vous parcourez, lisez la plume à la main, c’est le meilleur moyen de se tenir éveillé, et marquez d’un signe en marge les passages que vous voulez retenir. La lecture terminée, transcrivez en notes séparées les passages désignés. Au bout d’un certain temps faites le triage de vos notes, et rangez-les par ordre de matières ou même par ordre alphabétique. Renfermez les notes sur un même objet dans une case, une enveloppe à part, ou mieux dans un registre destiné à les recueillir et distribué par ordre alphabétique. Après une ou plusieurs années de ce travail méthodique, vous serez étonné de vos richesses, et vous posséderez assez de matériaux pour discourir ou pour écrire sur un sujet de votre compétence et avec l’érudition convenable. Tel est le mécanisme au moyen duquel nous pouvons nous-même étaler devant vous ce luxe d’autorités dont l’abondance vous étonne peut-être, et qui pourtant nous coûte actuellement peu de travail. J’ai cru devoir entrer dans ces détails minutieux, persuadé que beaucoup de bons esprits croupissent dans la médiocrité, à défaut d’une méthode propre à féconder leurs travaux. Ceci nous conduit naturellement à vous entretenir de l’art d’écrire en médecine, et ceci ne sera point tout à fait un hors-d’œuvre, car vous serez auteurs au moins une fois dans votre vie, lorsqu’il s’agira inaugurale; et dans tous les cas, v de produire une dissertation êtes appelés à juger les auteurs qui prétendent à vous instruire. Lorsque l’homme de science a longtemps travaillé à se faire un fonds de savoir et d’expérience, un moment arrive où il éprouve le besoin de communiquer à autrui le fruit de ses labeurs. Certains hommes positifs se sont demandé s’il était plus avantageux au praticien d’aspirer au titre de se renfermer dans une sage obscurité ? Question délicate et qui, selon nous, relève complétement des qualités, des instincts dévolus à tel ou tel individu Spiritus ubi vult spirat. Mais, en thèse générale, nous pensons que l’homme vraiment instruit et donné de quelque facilité d’énoncer ses idées doit d’abord, faisant abstraction des avantages ou des inconvénients qui peuvent s’ensuivre, faire profiter le public du produit de ses travaux. Voici quelques petits axiomes applicables au choix des livres : il ne faut pas s’en laisser imposer par les grands noms des anciens, ni par les gros volumes des modernes.» (Bacon, Accroiss. des Sc., liv. II) Les anciens, en effet, décoraient volontiers du titre d’Opus aureum des livres dont on fait aujourd hui fort peu de cas. Défiez-vous aussi des titres piquants ou pompeux; l’art de l’intitulé est aujourd’hui porté au plus haut degré de perfection. «< Aliud in titulo, aliud in pyxide» est un vieux proverbe qui vous garantira des déceptions; et Voltaire disait avec raison: « Il faut être en garde contre les livres plus que les juges ne le sont contre les avocats. »(Mensong. imprim.) — « Tout mot imprimé, dit-on, n’est pas mot d’Evangile. » Pour mieux apprécier l’ouvrage, veuillez vous enquérir des qualités et des titres de l’auteur. « La longue expérience que j’ai acquise, disait Cullen, m’a convaincu qu’on ne pouvait compter sur les faits et l’expérience prétendue des hommes de peu de jugement.» (Mat. méd., t. 1, p. 36.) — « La véritable expérience dépend surtout de la tête de celui qui cherche à l’acquérir,» dit Zimmermann (De l’Expér., t. 1), et c’est ici que s’applique l’axiome de Morgagni: Non numerandæ sed perpendendæ observationes. » (De Sedib. et Caus.) Toutes sentences qui ne sont que la paraphrase de celle empruntée à Hippocrate par Baglivi: « Ut valent oculi, sic et homo. Les livres à consulter n’ont pas tous une égale valeur; effleurez les auteurs médiocres, méditez les auteurs modèles. Il est des livres dont il faut seulement goûter, d’autres qu’il faut dévorer et d’autres, mais en petit nombre, qu’il faut mâcher et digérer. »
La Lancette française
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« Nous devons le dire hautement, il est de la plus grande urgence d’augmenter les ressources des bureaux de bienfaisance. L’impuissance dans laquelle ils se trouvent de faire le bien rend les fonctions des administrateurs de ces bureaux inutiles et décourageantes. Ils ne semblent plus créés pour soulager l’indigent, mais pour lui faire de continuels refus. Plus occupés à repousser les demandes qu’à les satisfaire, ils se verront forcés, tellement leurs fonctions sont intolérables, de les résigner entre les mains de l’autorité municipale. Si l’humanité prescrit de prendre des mesures promptes, la sûreté publique ne l’exige pas moins. N’attendons pas que l’agitation qui existe dans la population de Paris vienne se faire sentir dans nos murs. La classe ouvrière de Lyon est essentiellement tranquille et amie de l’ordre ; mais devenue oisive et nécessiteuse, lorsque le besoin se fera trop vivement sentir, nous la verrons aussi se porter sur nos places publiques, et se mettre à la disposition des agitateurs. Nous livrons ces simples réflexions à l’autorité municipale, désirant que nos prévisions soient démenties, ou qu’elle les prévienne par des mesures promptes et efficaces, en évitant toutes les longueurs administratives, et en abrégeant les formalités toujours inutiles qu’on est dans l’usage d’interposer entre le mal et le remède. »
Archives historiques et statistiques du département du Rhône
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« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. «
Journal officiel de la République Française, Volume 2, 1884
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« Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, quijoueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’UNE DISTINCTION SCHOLASTIQUE, et qui, dans toute leur conduite, privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la circonstance. «
Alexandre Vinet
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« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. I invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »
Recueil des actes du Comité de salut public
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« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »
Annuaire historique universel
pour … 1822 (1823)
1823
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« En effet, dit-il, si l’écrivain attaque un acte du gouvernement comme înconstitutionnel, il devra prouver d’abord que cet acte est attentatoire aux droits des citoyens, aux droits garantis par la constitution. Eh bien, alors même qu’il sera très-réservé, alors même qu’il ne se permettra aucune personnalité, s’il parvient à prouver que l’acte du gouvernement contre lequel il écrit, a violé la constitution, a violé la foi des sermens, a dépouillé les citoyens de leurs droits, il provoquera par cela même à la haine et au mépris. Que séra-ce encore si, au lieu d’un fait, il en cite un grand nombre. Ces deux choses sont aussi inséparables que l’effet de la cause; le droit de censure emporte le droit de provoquer à la haine et au mépris.
Non, Messieurs, répond M. Cuvier, examiner, critiquer les actes du pouvoir, tant que l’on reste dans les bornes de la décence et de la bonne foi, signaler les erreurs, marquer les fautes où il est entraîné, c’est remplir le devoir d’un bon citoyen, c’est, exercer un droit que les lois protégeront toujours dans un État libre: ce n’est point exciter la haine et le mépris. Mais chercher à chaque acte un but coupable, un motif odieux, les donner tous comme le produit de la méchanceté ou de l’ineptie, en présenter la suite, comme dirigée constamment contre la nation et contre la liberté, que le premier devoir des rois est de protéger, c’est détruire dans le cœur des peuples la source la plus noble de leur soumission, c’est réduire l’instabilité du trône à n’être plus garantie que par la lettre morte de la loi, ou par les soldats de la garde. Voilà ce que c’est, dans le sens de l’article, qu’exciter à la haine et au mepris contre le gouvernement du Roi»
Annuaire historique universel
pour … 1822 (1823), 1823
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« Toute présence sociale apparaît au « culpabilisé » comme un juge virtuel, toute infortune comme un châtiment, qu’il rapporte à l’ensemble de sa vie ou à n’importe quelle fixation absurde faute d’en percevoir la raison. Le sentiment d’infériorité n’est souvent qu’une variante atténuée de cette angoisse de la culpabilité. Le « culpabilisé » (calquons ce néologisme sur l’infériorisé) est une sorte de persécuté, mais de persécuté moral : il ne transforme pas le monde en un immense complot, il y voit un immense tribunal. Il se fait des remords sur tout objet. Nous sommes éclairés sur la valeur très relative de cette apparente sensibilité morale quand nous la retrouvons chez les véritables psychasthéniques. Ils manifestent la même obsession au remords général : obsession de la vocation manquée ; obsession de la honte de soi débordant sur tout le comportement, du doute délirant au scrupule moral et à la honte de manger ou d’accomplir les actes de la physiologie normale. Ils se torturent l’imagination pour s’attribuer des actes extrêmes ou odieux. Il entre dans ces excès, même sous leurs formes courantes, un fort élément de masochisme. Le sujet détourne contre soi l’agressivité qui gonfle la colère du surmoi, et l’entraîne à l’aberration décrite. Faut-il voir, dans cet acharnement, une simple régression, comme le pense Freud, une dérivation de l’agressivité des pulsions instinctives refoulées ou, comme le veut Nietzsche, un dessein plus délibéré, la domestication par la violence de l’animal humain ? Toujours est-il que les débordements du sentiment de culpabilité ne vont jamais sans les excès du besoin de punition. Le mécanisme d’autopunition couvre sous mille détours une procédure très sommaire : supprimer purement et simplement la partie du moi qui est considérée comme coupable, et si le moi entier est accusé, faire porter contre lui une inhibition massive. Quand la suppression n’est pas possible, le châtiment de substitution est aussi simpliste que brutal ; né dans les zones primitives de la conscience, il obéit à la vieille loi du talion, qui fait la soudure entre le déchaînement instinctif et la réglementation rationnelle. L’autopunition porte parfois sur l’ensemble de l’activité. Le sujet culpabilisé se condamne à l’échec sur tous les plans. Il redoute même de s’affirmer, de déployer son activité. Il s’inflige une sorte de flagellation morale permanente, sans qu’il ait à aucun degré conscience d’être l’auteur de cette persécution. Approche-t-il du succès, il jette des obstacles en travers de sa route ; il les prendra ensuite, et chacun autour de lui les prendra pour des accidents, à moins qu’il ne leur fabrique une justification très rationnelle : leur vraie nature apparaît cependant si l’on considère avec quelle régularité significative ces « accidents » s’acharnent sur le même sujet ; parfois elle se révélera dans une psychanalyse. On ne comprendrait pas le goût du châtiment si l’on ne prêtait attention au fait que la détente qu’il procure à l’angoisse de la culpabilité est agréable, et bientôt nécessaire, au sujet culpabilisé, comme nous est agréable la légère douleur que nous nous donnons en tapotant une dent sensible, parce qu’elle dénoue pour une seconde un malaise irritant de continuité sourde. Plaisir de détente, sans doute. Mais ce ne serait alors qu’une sorte de plaisir négatif. La rage opiniâtre et maussade que l’autopunition met à sa tâche trahit de plus violentes poussées : celles d’une agressivité qui se plaît à détruire, qui fait payer une peur, ou un regret. Le sujet tenté par la faute agressive retourne l’agression contre lui-même. Mais cette auto-agressivité désormais obsédante, nous l’avons vue porter au hasard, hanter les actes justes au même titre que les intentions perverses. Justifiera-t-on quand même cette justice de l’inconscient ? Frapper à côté n’est pas frapper au cœur, étendre le mal n’est pas universaliser le remède. L’autopunition inconsciente ressemble à un médecin paradoxal qui charcuterait et envenimerait les environs de la plaie sous prétexte de ne pas se laisser obséder par elle. ELLE EST IMMORALE DEUX FOIS ; ELLE DÉNATURE LA MAUVAISE CONSCIENCE QU’ELLE REND, DE MAUVAISE, MÉCHANTE, TOUT EN LUI RETIRANT SA CLAIRVOYANCE DE CONSCIENCE MORALE; elle l’arrête et la diffuse sur le plan de l’acte révolu sans la porter au plan de l’acte salutaire. Si nous mettons un tel acharnement à nous accabler pour ne pas nous accabler, c’est que quelque intérêt profond est en jeu, qui explique cette mystification éperdue. Freud a accusé l’instinct sexuel, et le souvenir de l’Œdipe. Ce n’est ’pas suffisant. Le sentiment de culpabilité, par son universalité, par sa persistance rebelle, laisse entendre que la vie la plus profonde et la plus centrale y est intéressée. Le professeur de Greeff nous paraît plus à niveau du phénomène quand il y voit l’effet de toute atteinte à notre liaison affective avec autrui (ou avec le monde), ainsi qu’à notre intégrité intérieure, à cette richesse indéfinie que porte l’enfance, et que le monde de l’adulte compromet progressivement. Ambivalent, le sentiment de culpabilité exprime ces pertes vitales essentielles, il est un effort instinctif pour les arrêter en sonnant l’alerte, mais aussi une menace de les aggraver en nous poussant à les justifier contre l’accusation intime, à les renforcer pour affirmer leur innocence. En même temps qu’une maladie invétérée de l’espèce, il est un signe spirituel, et ne saurait donc être évacué purement et simplement par une hygiène mentale qui tronquerait sa signification. Les mécanismes d’aliénation de la conscience satisfaite confirment les analyses qui précèdent. Il importe de souligner ce parallélisme. Car si le monde moderne, dévot et moralisant, s’est enlaidi de toutes les grimaces de la culpabilité morose, certains de ses adversaires ne stérilisent pas moins d’énergie en évacuant de la conscience contemporaine le sens viril de la faute. S’il est un résultat durable de la psychanalyse en ces matières, C’EST QU’IL EXISTE UN EMPOISONNEMENT PAR L’OUBLI MORAL COMME IL EST UN EMPOISONNEMENT PAR L’OBSESSION COUPABLE. LE PREMIER SE VOIT MOINS, CAR IL EST À TERME, ET SES PREMIERS EFFETS SONT EXALTANTS. EN EST-IL MOINS FUNESTE? LES PREMIERS DÉCHAÎNEMENT DE L’HOMME DU XXe SIÈCLE PERMETTENT D’EN DOUTER. Le procédé le plus courant de la conscience satisfaite est de projeter la culpabilité refusée sur un objet extérieur contre lequel l’agressivité du surmoi tourne les colères de la conscience. L’ambivalence de tous nos actes, tous à des degrés divers chargés de culpabilité en même temps que d’innocence légère, nous est insupportable. Il est banal que l’on soupçonne chez autrui ce que convoitent inconsciemment, par-derrière notre conscience avouée, les pulsions inférieures du moi. La jalousie témoigne d’un désir confus d’adultère. NOUS REPROCHONS VOLONTIERS NOTRE STAGNATION MORALE À NOS ÉDUCATEURS, À LA DIFFICULTÉ DES TEMPS, À LA MAUVAISE VOLONTÉ DES CIRCONSTANCES, QUAND NOTRE MAUVAISE VOLONTÉ EST PRESQUE SEULE EN CAUSE. AINSI LES COLLECTIVITÉS, TRAVAILLÉES EN TEMPS DE CRISE D’UNE CULPABILITÉ SECRÈTE, TROUVENT-ELLES BIENTÔT UN BOUC ÉMISSAIRE SUR LEQUEL JETER LEUR MALHEUR. Nos indignations mêmes sont rarement pures. La foule qui hurle son horreur aux portes de nos palais de justice procède à un sacrifice de l’âge de pierre : elle vomit ses reproches intérieurs sur une victime expiatoire, pour s’en libérer avec violence sur un cas bien évident à ses yeux, qui les absorbe et la rejette du côté de l’innocence. De l’autre côté de la barricade morale, le prévenu se livre exactement à la même manœuvre de conscience. Après, comme sans doute avant son crime, il en déverse le poids sur un être moral aux limites confuses, mais qui comporte essentiellement, quels qu’ils soient, l’état social et l’organisation judiciaire du moment. On rencontre souvent, sur la scène politique notamment, des hommes de conduite par ailleurs fort médiocre, qui se livrent à une sorte de besoin chronique d’indignation ; leurs colères sonnent creux, car il est manifeste qu’elles ne sont qu’un excitant pour une foi débile. L’indignation profonde rend un tout autre son. Et, cependant, elle est toujours partiellement déviée par le service de notre propre justification. LA CONSCIENCE SATISFAITE DONNE LE GOÛT D’APPARTENIR À DES SECTES DE PURS, D’HÉRÉTIQUES D’INITIÉS (D’OÙ LEUR DÉVELOPPEMENT DANS LES ÉPOQUES DE CRISE). LEUR IDÉALISME DÉSINCARNÉ, SOUS LE COUVERT D’UNE IDÉALISATION DU MONDE , EST UNE MANIÈRE D’INTELLECTUALISER UNE IDÉALISATION DE SOI. SITUÉ APPAREMMENT AUX ANTIPODES DE LA PÉJORATIF PARANOÏAQUE, IL EN OFFRE L’ÉPREUVE POSITIVE : IL GÉNÉRALISÉ L’INNOCENCE , EN MY ENROBANT AU LIEU, COMME ELLE, DE GÉNÉRALISER LA CULPABILITÉ, EN M’EN EXCLUANT ; DES DEUX CÔTÉS, JE SORS LAVÉ DE TOUTE FAUTE. La hantise d’un monde totalement innocent obsède la conscience moderne. Qu’il suffise de situer ces trois repères : Rousseau ou le thème de l’innocence perdue, Nietzsche ou le thème de l’innocence à gagner, Cocteau ou le thème de l’innocence à volonté. A ce niveau, la nostalgie de l’innocence n’est pas simple. Elle exprime aussi un violent dégoût des culpabilités moroses et une soif dévorante d’absolu. Le processus d’aliénation y transparaît toutefois. Il est bien plus grossier dans l’effort des hygiénistes, comme de tant de naturismes prétentieux et de paganismes de pacotille pour substituer aux valeurs morales une ascétique de la santé et de l’« épanouissement » : tout en percevant d’une intuition passionnée et confuse les excès de la conscience morose, CES PROFESSEURS DE BONHEUR À BON MARCHÉ CHERCHENT UN MONDE NET DE RESPONSABILITÉS ETDE FAUTES, OÙ L’INSTINCT SANCTIFIE SANS EFFORT ET DÉLIVRE DU REPROCHE. La susceptibilité irritable de la bonne conscience, individuelle ou collective, trahit la fragilité des équilibres qu’elle réalise. L’angoisse est étouffée, dominée, elle n’est pas annihilée par elle. Elle dévitalise lentement, de l’intérieur, la vie spirituelle ou PRÉPARE DES EXPLOSIONS ET DES RETOURNEMENTS DE CONDUITE IMPRÉVISIBLES. Toutes ces investigations dans les domaines de la conscience morose et de la conscience satisfaite, celles notamment que nous devons à la psychanalyse, laissent à la disposition du moraliste une conclusion fondamentale : QUE L’ON NE DÉLOGE PAS IMPUNÉMENT LA CONSCIENCE COUPABLE DU POINT PRÉCIS OÙ ELLE REQUIERT DE L’HOMME RESPONSABLE QU’IL ASSUME SES RESPONSABILITÉS. TOUTE TENTATIVE POUR EN ESQUIVER LA PRESSION, PRESSION PASSAGÈRE POUR QUI ACCEPTE FRANCHEMENT LE face À FACE DE LA FAUTE, NE FAIT QU’EN TRANSFORMER LA PRESSION EN OPPRESSION, LE DÉSAGRÉMENT EN UNE PAIX ILLUSOIRE, GAGNÉE AU PRIX DE LA MORT SPIRITUELLE. On confond encore trop souvent ces formations parasites avec la conscience morale vivante et équilibrée. Celle-ci a pour ressort un sens aigu de la faute mais, si ce ressort est central, il n’écrase pas la vie morale comme la chape de plomb de la culpabilité morose. Demandons-en le témoignage à des natures morales supérieures. Plus significatifs que tous autres seront les témoignages d’inspiration chrétienne, puisque aussi bien on a cru trouver, dans cette inspiration chrétienne, le plus direct encouragement à la conscience esclave. Le christianisme a un sens trop profond et par là trop réaliste de l’incarnation pour ne pas faire sa part, à travers les transfigurations qu’il nous propose, à la règle qui contraint et parfois brise pour libérer ; il consacre même les impuretés que nous avons décrites, en tâchant de les entraîner plutôt que de les traîner ; elles lui paraissent inévitables dans un sujet de composition mixte et blessé dans sa nature par une prédisposition radicale à toutes les aberrations, même dans le zèle du bien. Par la notion du péché, il a donné à la faute sa plus vive pointe, celle qui atteint un ordre supérieur à l’homme et offense plus qu’un ordre, une bonté surabondante. Mais ce n’est pas l’attention au péché, comme le laisse croire un jansénisme tenace, qui est au centre de la vie morale chrétienne, c’est la μετ αυοι, le changement du cœur et la vie de la grâce, qui l’opère et le couronne. Ce vocabulaire même suffirait à montrer combien étrangères à l’obsession morose, à l’appesantissement sur le révolu, sont les réalités qu’il désigne. Fixer trop longtemps le mal accompli, c’est le confirmer et le prolonger : « A chaque jour suffit son mal ; le mal de chaque jour devient un bien lorsqu’on laisse faire Dieu » (Fénelon). Sinon la conscience morose développe un monde de larves qui obscurcissent la pureté du regard spirituel. Toutes ces pseudo-aridités : aversion morbide de la faute, peur de manquements imaginaires, ruminations tourmentées, cruautés solitaires, les théologiens n’hésitent pas à les classer comme des anomalies étrangères à la vie spirituelle. [Disons plutôt ceci] : une application très attentive pour bien user du moment présent, voilà le lien propre de l’application morale, celui d’un présent chargé de possibilités. Loin de courber la haute taille de l’homme sous une subordination oppressante, ce sens ouvert de la vie morale l’épanouit dans une vie spirituelle disposée pour que « nous ayons la vie et que nous l’ayons surabondante ». LE SACRIFICE, L’ASCÈSE Y OPÈRENT DES MUTILATIONS RÉELLES ET DOULOUREUSES, MAIS ELLES N’ONT JAMAIS LEURS SENS DANS LE PLAISIR DE MUTILER : ELLES ÉMONDENT POUR GRANDIR ET ANÉANTISSENT POUR RESSUSCITER. LA CONTRAINTE Y EST SENSIBLE ET ASTREIGNANTE, MAIS JAMAIS ELLE N’EXPRIME L’ARBITRAIRE D’UNE PUISSANCE ACHARNÉE À MAINTENIR L’HOMME EN ÉTAT DE DÉPENDANCE, ELLE RELAYÉ SEULEMENT SON IGNORANCE ET SA FAIBLESSE EN VUE D’UNE LIBÉRATION QUI EST SON VÉRITABLE BUT, ISSUE DE L’AMOUR ET PRODUCTRICE D’AMOUR. Selon que l’on emploiera un vocabulaire profane ou un vocabulaire religieux, on dira qu’une telle attitude morale est animée par le sens de la grâce ou par celui de la générosité. Le moraliste ni le théologien n’assimileraient, certes, ces deux formules. Mais, en ce qui concerne notre sujet, elles s’accordent à des structures communes de l’attitude et du comportement. Le moralisme, entendu comme une prédominance de la conscience morose, alliée souvent à la conscience utilitaire, exprime un monde bas, mal dégagé des terreurs puériles et grimaçant de toutes les maladies d’une humanité primitive qui n’a réussi qu’à rendre sournois ses instincts gauchement refoulés ; sa plus haute entreprise est une rationalisation utilitaire des convenances sociales. Tout à l’inverse, les morales de la grâce et les morales de la générosité, avec au-dessus de leurs têtes un ciel de valeurs astreignantes et de la rigueur dans leurs démarches, avancent vers un avenir toujours ouvert. Elles travaillent continuellement à purifier le monde moral des miasmes de la conscience morose. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« Maintenant, c’est une grande confusion. C’est rempli de haine, de conflits, de combats, de querelles. Les hommes n’arrivent à s’entendre sur rien du tout. Pourquoi ? Ils sont totalement séparés et ils se parlent par technologie qui porte en réalité l’empoisonnement déjà à l’intérieur. Partout il y a des ondes destructrices, tout est pollué, privé d’âme, conduit en esclavage. Voilà : partout il y a des ondes destructrices qui servent de corps à des légions de contre-vertus gouvernantes. Légion de contre-vertus gouvernante. Voilà.
Vos liens vivants et magiques sont en train de se rompre, et bientôt vous serez enfermés en vous-mêmes, totalement prisonniers d’un monde illusoire et faux. Les mondes supérieurs sont en train de partir. De partir, c’est-à-dire qu’ils étaient par exemple à cette distance, ben maintenant ils sont en train de monter. Et tout l’espace qu’il y a entre, c’est la corruption. Voilà. Et c’est pourquoi l’Archange a dit : « Je suis quand même descendu, mais maintenant je vous conseille de monter. » Et là on est dans une descente. L’humanité est en train de sombrer. Et nous, les Esséniens, nous devons entendre parce que nous devons non seulement nous maintenir, mais nous devons monter maintenant. Et si vous écoutez bien les paroles de l’Archange, on doit maintenir l’alliance avec les mondes supérieurs qui, eux, ne peuvent plus venir sur la terre parce que c’est un corps à des légions de contre-vertu gouvernante. Un cadavre en décomposition, putride, rempli d’immondices. Ils ne veulent pas s’approcher, c’est mort pour eux.
Vos liens magiques sont en train de se rompre, donc même bientôt on pourra… tout sera faux. Donc tu rencontreras une personne, tu lui parleras, tout sera faux. Et la personne sera enfermée en elle-même dans ses concepts et il n’y aura plus aucun moyen de se parler. Et les humains ne parleront plus des choses, des arbres, de la vie, de la religion, de l’immortalité : « Le Christ est ressuscité ? » Non, c’est fini tout ça. Ils parleront des hommes politiques, de ça, de ci, de leur liberté perdue… ils ne parleront que des problèmes qu’on leur féconde. Et regardez, nous les Esséniens, comment c’est dur de lutter contre ces courants d’information qui viennent nous chercher, et qui font naître des inquiétudes, et qui ont des peurs, et qui en fin de compte nous envahissent et déterminent nos pensées. Et qu’on ne peut même plus arriver à se concentrer tellement ils emplissent le monde de leurs histoires. Et que le monde entier est tourné vers leurs histoires ! Mais ça n’a jamais existé des choses comme ça dans le monde ! Ils ont réussi à créer… puis ça les excite ! Essayez de vous mettre à leur place : pour eux, c’est Noël ! En plus, ils sont en train d’augmenter leur puissance. C’est-à-dire que maintenant il va y avoir une telle puissance qu’ils pourront tout surveiller, t’écouter en permanence, te voir, te scanner à l’intérieur, savoir qu’est-ce que tu penses, comment tu es, qu’est-ce que tu veux, tes états d’âme… non mais ils vont avoir une puissance phénoménale sur toute la planète pour tout surveiller, tout régenter, tout commander ! Non mais eux, ils sont en extase ! C’est un jouet, ils s’amusent ! Ils se moquent totalement des conséquences. Et même si vous regardez… et si vous croyez que ça va les empêcher de supprimer une partie du poulailler ? C’est que des poules ! Comment on peut laisser faire ça ? J’ai du mal à comprendre, pour de vrai, hein. »
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Olivier Manitara, « Extrait de l’intervention, du discours ci-dessous »
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«Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. [Jean] Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le pape est l’Antéchrist de l’Apocalypse, et qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un enthousiaste; son frère, Barthélemy Diaz, qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, et qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pu jamais former. Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume, prince d’Orange, du roi Henri III et du roi Henri IV, et de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz. Le plus détestable exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe. Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ; et ces juges-là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain que, n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Clément, les Châtel, les Ravaillac, les Gérard, les Damiens, il semble qu’ils pourraient écouter la raison. Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés malgré eux: leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. […] Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
Voltaire, Dictionnaire Philosophique
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« M. de Chauvelin. Voilà, Messieurs, comme, en 1822, on parlait du banc des ministres aux députés de la France ; vous avez entendu ces allégations, dans lesquelles les torts imputés à M. Lafontaine disparaissent, en quelque sorte, à côté des reproches si graves adressés à la ville de Dijon, à une portion si nombreuse de sa population , présentée en état de sédition et de rébellion ouverte ; aux autorités mêmes de cette ville, qui auraient laissé se développer sous leurs yeux de pareils désordres. »
Archives parlementaires de 1787 à 1860, Volume 59, 1885
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«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »
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« Les tribunaux judiciaires sont encombrés de procédures. Et même… de procédures dénonçant leur encombrement. Fin mars, des membres du Syndicat des avocats de France (SAF) plaidaient, à Bordeaux, une vingtaine de demandes d’indemnisation au nom de justiciables victimes des lenteurs de la justice. Cinq ans pour obtenir la reconnaissance en appel de l’absence de cause réelle et sérieuse à un licenciement. Quatre ans et cinq mois pour faire établir les mensonges d’un employeur. « Pendant ce temps, ce sont des vies suspendues, des angoisses, l’attente d’obtenir justice, mais aussi de toucher la réparation à laquelle on a droit », soulignait l’un des conseils.
Que les affaires soient traitées dans un délai raisonnable : c’est là une exigence de la Convention européenne des droits de l’homme, et la première attente du justiciable dans les enquêtes d’opinion. Au regard de la quantité de dossiers traités, la tâche est quasi industrielle. En 2019, la justice civile et commerciale — qui tranche les litiges entre personnes physiques ou morales — a rendu 2,25 millions de décisions. La justice pénale — qui sanctionne les infractions à la loi — a brassé plus de 4 millions d’affaires nouvelles, dont 1,3 « poursuivables » après tri par les services des procureurs de la République (les parquets). Bon an mal an, il entre dans la machine judiciaire autant de dossiers qu’il en ressort. Mais cela toujours à flux tendu, et sans pouvoir vraiment « mordre » sur les stocks.
Les « flux », les « stocks » : la hantise des chefs de juridiction. Deux imprévus ont aggravé le problème en 2020 : une grève des avocats — ils s’insurgeaient contre la réforme des retraites —, puis la pandémie de Covid-19, qui a provoqué la fermeture des juridictions pendant deux mois (hors contentieux essentiels). »
Inflation de réformes, carence de moyens
« Une justice au bord de l’implosion »
« Tandis que le garde des sceaux Éric Dupond-Moretti, en conflit avec les personnels de justice, inscrit ses réflexions d’ancien avocat pénaliste dans un projet de loi hétéroclite, la France consacre toujours aussi peu d’argent à sa justice. Magistrats, greffiers et agents administratifs subissent une pénurie ancienne qui les use et un empilement de réformes, sans vision globale, qu’ils n’absorbent plus. »
Une justice au bord de l’implosion, par Jean-Michel Dumay (Le Monde diplomatique, mai 2021)
Jean-Michel Dumay, Mai 2021
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« Et pourtant! Ce sont les prédicateurs du carême qui, les premiers, à Paris, ont transformé les églises en salles de réunions publiques; ce sont eux qui, au lieu de s’en tenir à leurs sermons ordinaires, ont imaginé ces conférences sur l’économie sociale qui touchent de si près à la politique; ce sont eux qui, au mépris des lois du pays comme de leur état, se transforment en prédicants fanatiques, poussent l’une contre l’autre les deux fractions de la société toujours prêtes à se jeter l’une à l’autre des regards d’envie et de haine, excitent, passionnent, enflamment les esprits et les cœurs, en faisant entendre des paroles de revendication et d’excitation dont on peut malheureusement trouver des exemples dans les Pères de l’Église; ce sont eux enfin qui, se ressouvenant des temps de la Ligue, prétendent, sous prétexte de défendre leur foi, se mettre à la tête d’un nouveau parti qui s’appellera le parti catholique, parti qui a pour doctrine la politique de l’excès du mal d’où le bien doit sortir un jour, parti qui a pour tactique de jeter la République et les républicains dans les résolutions extrêmes, dans les complications violentes, dans les luttes désespérées, afin de préparer la venue de quelque sauveur, prétendant dynastique ou général ambitieux qui se présentera le drapeau de l’ordre et de la pacification à la main et confisquera la liberté sous prétexte de défendre l’ordre. M. d’Hulst sait tout cela, mais il n’en a rien dit. Pourquoi? Eh! tout simplement, parce que M. d’Hulst est le véritable, le digne porte-parole de ce parti détestable. Si M. d’Hulst n’était pas, avant d’être chrétien et prêtre, un sectaire politique des plus ardents, il ne chercherait pas, comme il le fait, à multiplier les questions à seule fin d’embarrasser le gouvernement. Un prêtre, un chrétien véritable n’aime ni les querelles ni la guerre, surtout les querelles sans cesse renaissantes, surtout la guerre acharnée, sans trêve ni merci, juste ou injuste, comme semble les aimer M. d’Hulst. A l’en croire, les curés de Paris et d’ailleurs n’ont aucun tort. Ceux qu’il poursuit de sa haine, ce ne sont même pas les perturbateurs, qu’il avait certes le droit de condamner, c’est le gouvernement. Pour lui, s’il y a eu des troubles, c’est parce que le gouvernement n’a rien fait pour les empêcher, et s’il n’a rien fait, c’est qu’il y avait intérêt. Quel intérêt? M. d’Hulst ne le dit pas; et cette réticence l’accuse. M. d’Hulst ne veut pas, ne demande pas, ne cherche pas l’apaisement. Cet état de malaise, d’agitation, de lutte commençante ne lui déplaît pas, en attendant mieux. Il sait bien où il veut aller, n’en doutez pas. Avec un tel adversaire car ici M. d’Hulst représente toute cette partie du clergé qui ne veut pas se soumettre il faudrait, ce semble, redoubler de sang-froid, ne pas donner tète baissée dans tous les pièges qu’il tend, comprendre que ces discussions irritantes qu’il soutient avec tant de calme et de désinvolture, lui profitent plus qu’elles ne lui nuisent, par tout ce qu’elles ajoutent à la confusion des esprits, à l’excitation si naturelle des passions. Que l’on ne s’imagine pas au moins que M. d’Hulst se plaigne de voir les scènes qui se produisent dans les églises! Il les ferait plutôt naître, ces scènes déplorables et scandaleuses; il les susciterait, il les développerait, ne fût-ce que pour avoir l’occasion de monter à la tribune, de prendre à partie le gouvernement de la République, de jeter dans le débat, du haut de la tribune, quelques-unes de ces paroles à double entente qui achèvent de tout perdre, en tout exagérant. Ah! que la politique est difficile, surtout la politique religieuse! C’est celle qui exigerait les plus grands ménagements, le plus de souplesse et de dextérité, la plus savante comme la plus opiniâtre patience, et c’est celle que l’on traite avec le plus de passion, d’emportement et de précipitation! A M. d’Hulst, sur la question des échauffourées de sacristie, M. Loubet, président du conseil, a fait une réponse très courte, mais très ferme et d’ailleurs suffisante. Il fallait s’en tenir là. Quand donc la majorité républicaine comprendra-t-elle que la politique religieuse est, comme la diplomatie, une affaire qui ne peut se traiter ainsi à la tribune, au pied levé; qu’il y faut apporter toutes sortes de moyens essentiellement variables, passer tour à tour de l’emploi de celui-ci à celui-là, suivant les hommes et les faits; que tel procédé qui réussit dans un cas ne réussit pas dans un autre, et qu’enfin ce qui importe, dans ce genre d’affaires, c’est avant tout d’avoir confiance dans ceux qui ont à les suivre et à les résoudre et de leur beaucoup accorder, afin de leur donner, avec toutes les faciltés, toute la force possible? Au lieu de cela, on aime mieux déclamer quelque peu. Eh! il s’agit bien de déclamer! Ce qu’il faut, c’est réduire les prêtres rebelles à l’obéissance : voilà le point cherché, voilà le point à atteindre.»
Eugène Spuller, L’évolution politique et sociale de l’église
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«J’ai été frappé d’entendre les mêmes paroles, les mêmes expressions, les mêmes images, la même accentuation, comme je l’ai dit. Eh bien, citoyens, ce n’a pas été de l’interprétation de ma part, ç’a été une conviction chez moi, et je me suis consolé en me disant que je ne pouvais pas accuser les ouvriers français, car je reconnaissais une action étrangère, car je reconnaissais une haine espagnole, quelque chose d’ailleurs que je n’avais jamais trouvé chez les hommes de mon pays. Oui, j’ai reconnu parmi eux plutôt les sentiments des Antilles, et plutôt, comme je l’ai dit la haine espagnole que la fraternité française. (Murmures à gauche. Agitation prolongée.) »
Archives Parlementaires
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Justice et Passions
» Le mérite d’Aristote ne se résume pas à avoir mis le doigt sur le caractère social de la justice, et notamment de la justice pénale, il a également montré la place des passions et de leur gestion dans la justice. La justice curative repose, en effet, sur la maîtrise de ses passions par la victime. Celle-ci éprouve de la colère, réclame vengeance. Or, dira Sénèque, à la suite de Platon.
« Le mieux est de se mettre au-dessus des premières atteintes de la colère, de l’étouffer dans son germe, de se bien garder du moindre écart, car une fois qu’elle égare nos sens, on a mille peine à se sauver d’elle: adieu en effet la raison, quand vient à s’introduire la passion, s’autorisant de notre volonté comme d’un droit, elle ne finit que par ne plus suivre que ses caprices, sans prendre même notre agrément. »
La demande de vengeance ne peut que mener à la démesure. La victime doit donc dominer ses passions vengeresse, en faisant en sorte que sa raison en assure la maîtrise. Il en est de même de la puissance publique… »
Dominique Youf, Juger et éduquer les mineurs délinquants
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«Au cours des trente dernières années, les homicides volontaires ont connu une diminution notable en France, en partie liée à la décrue de la violence politique (groupes armés, crimes racistes, etc.) et du grand banditisme. Comme le montre notre infographie basée sur les données de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, depuis le début des années 1990, le taux d’homicides a été divisé par deux dans le pays. En moyenne, sur la période 1990-1994, 2,5 homicides volontaires étaient recensés par an pour 100 000 habitants, tandis que de nos jours, soit sur la période 2019-2023, on en dénombre en moyenne 1,2 pour 100 000 habitants. Depuis une dizaine d’années cependant, le nombre d’homicides rapporté à la population reste plus ou moins stable et la tendance à la baisse semble interrompue.»
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« En France, on a pu constater une évolution semblable dans la seconde moitié du 20ème siècle. La criminalité a commencé à augmenter fortement au plus fort des trente glorieuses, alors que le pays connaissait des taux de croissance annuels qui nous paraîtraient aujourd’hui fabuleux, que le chômage était au plus bas, et que les Français entraient de plain-pied dans la société de consommation. En 1967 le taux de chômage était de 2,5%. Il ne dépassa les 3% qu’en 1974, sous l’impact du premier choc pétrolier. Mais entre 1966 et 1974 le taux de criminalité avait déjà été multiplié pratiquement par trois, alors qu’il était resté stable et faible depuis 1950. Entre 1950 et le milieu des années 1990, le taux de criminalité enregistré en France métropolitaine est passé d’environ 12 pour mille à un peu moins de 70 pour mille. DEPUIS IL A FLUCTUÉ, À LA BAISSE OU À LA HAUSSE, MAIS SANS JAMAIS QUITTER CE NIVEAU TRÈS ÉLEVÉ PAR RAPPORT AU DÉBUT DES ANNÉES 1960, ET CE QUELLE QUE SOIT LA CONJONCTURE ÉCONOMIQUE . »
Laurent Lemasson
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« L’éducation motrice doit replacer le dissonant dans un milieu qu’il déserte. Le dissonant intime a consommé le divorce entre son corps et le réel, en même temps que celui de sa pensée et du réel. Privée d’une adaptation aux résistances et aux mouvements ambiants, sa fonction tonique joue, comme sa sensibilité, à contresens et à contretemps, entraînant, dans son comportement musculaire, retards (geste arrivant après coup), excès (geste avide ou saccadé), inhibitions (postures figées), persévérations, chevauchements et contaminations (maladresse, bégaiement, confusion verbale). Le sentiment pénible d’être gauche, maladroit, disgracieux, raide, et pour autant ridicule, très vif dès l’enfance, ne fait qu’accentuer la dissonance. Il est capital de rendre au dissonant une activité de relation qui est chez lui AFFOLEE. »
Emmanuel Mounier
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«L’une des choses les plus pénibles est d’avoir à parler de quelques – uns de ses compatriotes autrement que pour en dire du bien . Si je me suis décidé à cet écrit sur trois personnages polonais , il ne fallait rien moins qu’un devoir impérieux , la conscience du mal qu’ils ont fait, et qu’ils font à la patrie. S’il s’adresse aux étrangers, c’est que ceux contre lesquels il est dirigé compromettent la Pologne devant les étrangers ; s’il paraît dans une période aussi grave, c’est que dans cette période leur action est le plus nuisible. On ne saurait d’ailleurs en tirer équitablement prétexte pour crier à la division et à l’anarchie polonaise. Il y a dans toutes les limites de l’ancienne Pologne unanimité pour exécrer la domination étrangère, russe, autrichienne et prussienne. Et quelle est la nation qui n’a pas au moins trois mauvais hommes dans son sein ? Où trouver un peuple meilleur , plus héroïque et plus homogène que le nôtre, uni sans distinction de classes ni de cultes dans la volonté insurrectionnelle, comme il le fut dans la souffrance et dans la prière ? Si nos paroles contristent quelques – uns, nous leur redi rons ce que M. Lamennais répondait à l’archevêque de Paris, qui essayait de le détourner de publier les Paroles d’un Croyant: Je résume des faits et je ne les crée pas. Le mal n’est pas dans le cri de la conscience et de l’humanité, il est dans les choses; et tant mieux si elles sont reconnues et sen ties comme mal, Ce que nous disons tout haut , l’immense majorité des Po lonais le pense tout bas. La divergence n’existe que sur l’opportunité de le dire . Il y a des hommes et des partis qu’à ce compte – là on ne pourrait jamais attaquer : tantôt on vous retient parce qu’ils n’ont encore rien fait, tantôt parce qu’il ne faut point troubler leur action ; il est toujours ou trop tôt ou trop tard . Notons enfin que les défenseurs de ceux que nous jugeons ici , sans l’ombre d’une animosité personnelle, mais en toute conscience , n’invoquent pour eux que le bénéfice de l’habileté. C’est le cas de répéter , avec notre célèbre évêque Soltyk, à l’origine de la Confédération de Bar : ‹ La plupart des États ont été perdus par ces citoyens équivoques qui veulent s’accommoder au temps ; qui, dans les affaires publiques , au lieu de considérer ce que leur devoir exige d’eux, cherchent à tirer des plus fàcheuses circonstances le meilleur parti, ou du moins le moins mauvais possible , et n’opposent par là aux événements que les ressources de leur esprit, de leur sagacité et de la faible prévoyance humaine , et non l’inflexible raideur , la fermeté inébranlable du devoir. Nous ne verrons la Pologne concevoir quelques espérances de salut que quand le plus grand nombre des Polonais cessera de calculer ce qu’il peut, pour considérer uniquement ce qu’il doit. Les règles éternelles sont au-dessus des plus sublimes efforts du génie et du talent. »
«Comment un Polonais peut-il serrer la main des représentants du gouvernement qui organisa les effroyables massacres de Galicie! – L’Autriche n’a pas changé, seulement elle se recueille depuis Solferino, comme la Russie après Sébastopol. Lorsque, après la prise de Varsovie et la capitulation de Praga, l’armée aux ordres de Malachowski arriva à Modlin, et que voulant rendre hommage à ses cheveux blancs, on le priait de garder le commandement : « Non, messieurs, dit-il alors avec dignité, un général qui a signé la capitulation de la capitale ne peut commander une armée polonaise, je dépose le commandement et ne veux plus le reprendre; que mes paroles servent de leçon à ceux qui me succéderont, et qu’ils apprennent, par mon exemple, ce qu’il en coûte pour transiger avec les Moscovites. » La famille Czartoryski, dont l’existence fut une perpétuelle capitulation avec chacun de nos ennemis, eût pu, depuis longtemps tenir ce langage: en ne le tenant pas, elle a donné à penser que ses fautes étaient non une erreur de patriotisme, mais le calcul d’une ambition aussi tenace qu’injustifiable. On nous a dit durant des mois et des années: Il est si inoffensif! -Mais la nullité du comte de Chambord ou du comte de Paris les empêche-t-elle d’être dangereux? Les Czartoryski sont en Pologne l’incarnation de l’égoïsme d’une certaine classe, comme l’étaient en France les d’Orléans. Ce seraient nos d’Orléans polonais. Que nous parlez-vous de vertus privées? Louis-Philippe n’était-il pas bon père et bon époux? Or, qui fut plus servile envers l’étranger, plus docile aux intérêts exclusifs d’une seule classe? Et quel régime fut plus dégradant pour la France? Omnia serviliter pro dominatione. Que nous parlez-vous de leurs promesses? Si le premier des Bourbons a dit: Paris vaut bien une messe, le prince Czartoryski n’appartiendrait-il pas à cette école qui croit que le pouvoir vaut bien un serment? Il y en a qui sont charmés de lui faire signer telle ou telle déclaration, à peu près conforme aux principes démocratiques. Mais cela le sert, et ne l’engage pas plus que le programme de l’Hôtel-de-Ville et ses captieuses promesses à Lafayette n’engagèrent LouisPhilippe. Les Czartoryski redisent assez volontiers l’une de ces paroles dont M. le prince de Talleyrand, sur la fin de ses jours, mystifia l’Académie : « La politique est la vertu.. Mais dans la pratique, ils connaissent la valeur de cette autre formule: • La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. Un de leurs intimes disait tout dernièrement à Léopol: Vous ne me croyez sans doute pas assez naïf pour tenir ma parole en politique. • Ce qui rendit leur faction puissante et redoutable, disait Rulhières, c’est que dans une nation inconstante et divisée, ils suivirent toujours le même système, et demeurèrent toujours unis.. Autrefois dans le pays, pour désigner les Czartoryski, on disait simplement: la famille. Ils étaient arrivés, en effet, à constituer fortement leur famille, formant des alliances de province à province, comme les souverains en forment de royaume à royaume. Dans un temps où la dissipation était grande, et les têtes un peu folles, ils surent être économes et prudents, toujours en garde contre l’enthousiasme et l’exaltation. Dédaignant les projets aventureux de leurs compatriotes, ils conservèrent, au milieu de la légèreté du xvIIe siècle, une même ligne. Ils sont demeurés fidèles à leur tradition, leurs liens de famille se sont accrus et leur union n’a pas diminué. Au travers des vicissitudes de la patrie, tous les membres ont constamment travaillé à la réalisation de l’idée fixe: c’est une famille en marche vers la royauté. Quelques-uns se réjouissent et d’autres s’étonnent que le prince Czartoryski ait représenté un gouvernement qui décrète des mises hors la loi. Mais les d’Orléans en ont fait bien d’autres. Le duc de Chartres, qui devint Louis-Philippe, ne recevait-il point les cartes à la porte des Jacobins, et ne le vit-on pas, le lendemain des journées de Juillet, selon l’expression de Chateaubriand, gueusant des poignées de mains, depuis le Palais-Royal jusqu’à l’Hôtel-de-Ville. Au temps de la république de Pologne, chacun pouvait aspirer à la couronne; elle était au plus digne et elle n’était pas héréditaire. La couronne de Pologne, si un jour couronne il y a, ne saurait être le prix de l’intrigue, mais de grands et réels services rendus à la patrie. Ce n’est point le vote d’une faction qui en décidera, mais le suffrage de tous. Les Czartoryski sentent leur impopularité: l’exil même ne les en a pas relevés, car cet exil n’est venu qu’après les plus étonnantes faveurs et après une série ininterrompue de fautes et de crimes politiques. Et c’est pourquoi ils cherchent avant tout leur point d’appui à l’étranger. Or, le pire des gouvernements est celui qui est imposé par l’étranger. L’élévation de Czartoryski pourrait être dans les convenances de l’Autriche, comme celle de Stanislas-Auguste fut dans celles de la Russie. Mais quand les Czartoryski pensent que l’Empereur Napoléon pourrait faire d’eux des rois de Pologne, parce qu’ils sont parents de Joseph Poniatowski, de qui Napoléon Ier a dit à Saint-Hélène : « C’était le vrai roi de Pologne, c’est à peu près aussi sensé que si des petits-fils de Soult, qui se flatta, on le sait, de régner à Lisbonne, demandaient que l’Empereur les fit rois de Portugal. Aux yeux de gens comme les Czartoryski, l’insurrection est toujours un mal, ce qui n’exclut point l’idée d’en tirer parti, ne fût-ce que comme prétexte à diplomatie. Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. Si l’intervention s’effectue, tous leurs échos rediront que cela a été dû à leurs profondes combinaisons. Meme adsum qui feci, répétera le prince Ladislas. Et de plus il le croira. Ils sont moins préoccupés de faire, que d’empêcher les autres de faire; ils tiennent à ne laisser se constituer aucune force matérielle ni morale qui ne dépende d’eux. L’important est de prendre position eux seuls, et nul autre. Quand ils sollicitent des pleins pouvoirs, ce n’est point pour attiser l’insurrection, pour trouver chez les peuples un aliment qui la nourrisse, mais pour la mettre à la discrétion des chancelleries. N’étant pas en situation de signer une convention de Plombières, du moins essaieront-ils de se faufiler dans l’état-major impérial: complaisants et dociles, ayant principalement en vue de désigner comme chef des volontaires un homme à eux, et qui au moment opportun fit un pronunciamento pour eux. Les Czartoryski sont diplomatiquement commodes en ce sens qu’ils se déclareraient satisfaits de toute paix, ne donnât-elle comme résultat qu’une Pologne grande comme la main, pourvu qu’ils eussent l’espoir de régner sur elle. Mais en temps de guerre, ils seraient les pires des auxiliaires. Quand il s’agit d’élan, à quoi peuvent servir des gens de réaction? Toute faveur accordée aux Czartoryski par les amis de la Pologne ne ferait que refroidir le pays, car il y sentirait une arrière-pensée d’abandon. En attendant, les Czartoryski se disent : « Les puissances alliées se donneront, comme pour la Grèce, une exclusion réciproque. Les Polonais ne supporteraient plus un Allemand. Il faudra bien alors que ce soit un Polonais. Attachonsnous donc à plaire également aux puissances étrangères, de qui seules le salut peut venir, et par la grâce de qui Fon régnera. tantes qu’on a peine à y croire. Et cependant nous avons dej Il y a des prétentions paraissent tellement exorbi eu des ballons d’essai. Les journaux anglais oft inséré, dans les premiers jours d’août, une dépêche de Stettin, disant que le parti Czartoryski travaillait en vue de faire proclamer le prince Ladislas roi de Pologne, au moment même où la France déclarerait la guerre. Déjà un journal de Paris, dans les derniers jours de juillet, avait dit : Il est question que le gouvernement national de Pologne, pour répondre à l’accusation de révolutionnarisme, proclame roi le prince Czartoryski. Il n’est pas plus permis d’espérer le rétablissement de la Pologne par ceux qui y ont appelé l’ennemi et la lui ont livrée, que des ennemis meines qui l’ont démembrée.»
«Le reproche capital que l’on puisse adresser aux Czartoryski, c’est d’avoir cherché le salut de la patrie dans des procédés antipolonais, non dans l’enthousiasme, l’élan ou l’héroïsme de la nation, mais dans une série de petits moyens politiques, de ruses diplomatiques et de combinaisons artificielles. Assurément le prince Auguste Czartoryski et son petit-fils le prince Adam-Georges, ont eu de grands caractères, des facultés éminentes et une persévérance à toutes épreuves. Mais à quoi tout cela nous a-t-il servi? Cela n’a pas même retardé nos malheurs. Ah! si au lieu d’avoir toujours les regards tournés vers l’étranger, en employant à implorer ou à essayer de tromper l’ennemi, les dons que leur avait départis la Providence, ils eussent cherché leur point d’appui dans les profondeurs du peuple polonais, peut-être eût-il été accordé à la Pologne de ne point tomber ou de s’être déjà relevée. Nous lisons dans l’Histoire de Pologne de Rulhières : • Les princes Czartoryski, accusant en toute rencontre les vices de leurs concitoyens, ne les croyant plus dignes de se gouverner eux-mêmes, avaient le projet de changer le gouvernement en une véritable monarchie… Ils en suivaient l’exécution avec d’autant plus d’artifice qu’ils avaient conçu l’espérance de former cette monarchie pour eux-mêmes ; qu’un pareil changement devait être en horreur à une nation si éperdüment éprise de sa liberté, et qu’ils osaient se flatter d’employer pour l’y contraindre le concours même de la Russie…»
Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz
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« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1)»
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »
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« Mentionne-le mais sans insister. Barzini est un homme à qui l’on n’a pas besoin de dire les choses. »
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Le Parrain, Premier volet, « Vito »
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.
En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. » »
Archives Parlementaires
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La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
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«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
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« Ils venaient manifestement pour en découdre »
Alors que neuf suspects ont été arrêtés après le drame, près de 80 militants d’ultradroite ont défilé cagoulés samedi à Romans-sur-Isère, une petite ville située près du village de Crépol, avant de tenter de se rendre dans le quartier de la Monnaie, d’où seraient originaires une partie des suspects.
Interrogé sur cette mobilisation, le politologue Jérôme Fourquet juge cette action « très préoccupante ». « C’est très préoccupant, car certains étaient munis de battes de baseball ou de barres de fer. Ils venaient manifestement pour en découdre », explique l’auteur de La France d’après.
Un fait divers qui prend « une dimension de fait de société »
Ces manifestations « nous disent plusieurs choses : d’abord, c’est la radicalisation des tensions suite à l’émotion suscitée par ce drame. Ensuite, à l’heure où les Français s’en remettent encore à l’État comme monopole de la violence physique légitime, une autre partie de la population considère, à tort ou à raison, que la main de l’État n’est pas assez ferme, ni pour les protéger, ni pour châtier, et qu’il faut donc se faire justice soi-même. Et donc, on voit bien qu’il y a un agenda idéologique, bien évidemment, pour ces militants d’ultradroite », souligne Jérôme Fourquet, qui ajoute néanmoins que « cette expédition punitive s’est soldée quand même par la défaite physique de ces militants de l’ultradroite, puisque quand la confrontation a eu lieu avec des habitants de ce quartier, elle a tourné à l’avantage des habitants de ce quartier.
Mais malgré cela, le drame de Crépol prend « une dimension de fait de société, parce qu’on est dans une réitération. Le fait divers devient fait de société quand il y a plusieurs fois consécutives ce type d’agression qui se produit. Si on fait la liste des attaques au couteau depuis le début de l’année, la liste est hélas très longue. (…) C’est aujourd’hui la litanie à laquelle la société française est confrontée. Et il ne s’agit non pas d’un tournant, mais d’une étape supplémentaire dans cette espèce de bruit de fond, de l’insécurité et des tensions », conclut-il. »
Jérôme Fourquet, Europe 1
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« C’est dans le nouveau journal de Vienne, que j’en ai trouvé le texte allemand. << Peut-être, disait le comte Kalnoky, après avoir parlé de l’état actuel de l’Europe, verrons-nous un jour une autre politique! Nous ne pouvons pas nous en occuper en ce moment; nous avons à faire avec le présent, et nous devons nous en tenir à la direction suivie et approuvée jusqu’à ce jour. » On voit que l’honorable homme d’État parlait avec la réserve et la circonspection la plus extrêmes et qu’il se gardait bien de dire quoi que ce soit qui pût ressembler à une condamnation de cette politique, dont, cependant, il laissait entrevoir l’abandon. Ce qu’il dit des possibilités de l’avenir n’en a évidemment que plus de portée. « Certes, ajoutait-t-il, la paix, telle que nous l’avons, est loin d’être un idéal. C’est une paix armée, et nous devrons la subir pendant un certain temps encore; car pour déposer l’épée, il faudrait des garanties de paix sérieuses et durables.>> << Mais, ajoutait-t-il aussitôt, en faisant allusion aux Congrés de la paix et à l’espoir que l’on fonde sur eux pour voir écarter les chances de conflits et réduire les armements, il y aurait peut-être lieu de faire remarquer que ce n’est pas toujours sur les gouvernements que doit retomber la responsabilité de l’état de trouble et d’incertitude, qui est la cause principale du maintien de ces armements exagérés. Il n’y a pas un gouvernement en Europe qui, dès qu’une crainte de conflit se présente, ne soit prêt à faire tout ce qui dépend de lui pour apaiser les esprits et dissiper les appréhensions. Voyons comment les choses se passent et nous ne pourrons nous dissimuler, quelle que soit notre sympathie pour la liberté de la presse, que c’est trop souvent cette presse qui, par ses articles à sensation et par la façon dont elle met en relief des nouvelles parfois insignifiantes, est la cause première des inquiétudes de l’opinion publique. Son influence sur les nerfs des lecteurs, et sur les passions politiques et nationales, est souvent de telle nature que les gouvernements ont la plus grande peine à calmer l’agitation des esprits. »
La paix par le droit, Association de la paix par le droit, Nimes
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« Une pensée à toi, l’amie. » (Valjean)
inénarrable – Recherche Google
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La Justesse
« L’habitude du vague, dans la pensée ou dans l’action, émousse toutes les facultés et engourdit tous les ressorts. Il faut vouloir avec décision, repousser avec fermeté, ordonner catégoriquement, regarder en face, exprimer avec exactitude. Cette attention vive, cette droiture du regard et de la résolution, est une immense économie de vie et de temps. Elle donne à l’esprit une vigueur peu commune. L’àpeu-près en tout est une faiblesse. La justesse est donc une force. — Et comme la base de la beauté, c’est la vérité, la réalité, la vie, c’est-à-dire, la détermination, l’individualisation de chaque être et de chaque chose, car toute existence est individuelle, la première condition pour l’élégance est la correction, et pour la grâce la netteté. L’incertain, le mou, le flasque est la destruction du style en tout genre. La justesse est donc aussi une beauté. — Et comme chaque chose a le droit d’être reconnue dans sa nature et dans son intégrité ; que, mal saisie ou mal rendue, elle est lésée dans son droit, droit muet peut-être, mais imprescriptible, la justesse est donc aussi justice. — Et comme tout ce qui est mal fait est mal et que le mal accuse son auteur, l’inexactitude, qu’elle dérive ou d’une certaine lâcheté des organes ou d’une mollesse de caractère ou d’un léger manque de respect pour la vérité, indique, avouons-le, un défaut de conscience. Par ce côté, la justesse devient encore une vertu. — L’aptitude à la justesse varie, il est vrai, suivant les individus, mais nul ne peut, sans tort, se croire dispensé d’y arriver. Bien faire tout ce que l’on fait est une obligation. La justesse est donc enfin un devoir. — Ainsi, l’habileté et la morale, la sagesse et l’art, se donnent ici la main. »
Henri Frédéric Amiel
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« Chaque moment de la vie, chaque action, chaque activité, tout raisonnement, tout discours, actes, pensée, action, inaction, est potentiellement interrogeable, critiquable.
Du ton employé par quelqu’un, un voisin, qui nous dit, nous adresse un simple « bonjour », une simple, une banale réflexion, jusqu’à la façon dont quelqu’un, des gens nous évitent, ou parlent, vont parler de nous, ou nous ignorer, ne même pas nous regarder, en passant par ce que l’on fait là, je fais là moi, à te répondre, l’horaire de nos messages, le fait que l’on dorme ou pas, la qualité de notre sommeil, notre respiration, calme, posée, haletante, courte, la sueur que l’on dégage, l’odeur, le parfum, que l’on sent, peut ressentir, à notre approche, nos silences, notre goût pour la conversation, notre culture, nos relations, leur nombre, et qualité, le fait que l’on sourisse, ou pas, au quotidien, notre naturel, notre apparence, notre allure, nos caractères, et pensées, notre âges, notre intérêt, ou désintérêt, pour certaines choses, pour certaines personnes, ou activités, le silence qui entoure, notre personne, notre quotidien, l’enthousiasme, la réserve, la prudence, la circonspection, le langage, la morosité, le discours, tout, tout ce que l’on témoigne, l’on dit ou révèle par notre langage, par nos discours, depuis mon message, tes pensées, celles que te suscitent, te susciteront mes mots, mon écrit, l’endroit, l’heure, la disposition d’esprit, avec lesquels tu vas lire, en diagonale ou alors avec attention, mes propos, mon discours, le contexte, ton contexte de vie, personnel, mental, ton âge, et maturité, ta conscience, ton éveil, ta sensibilité, l’ennui ou le désintérêt que mes mots, mon discours te susciteront, tout ça, toutes ces réactions sont personnelles, et indivuelles, conjecturables, oui, mais dans quelle mesure, dans laquelle exactement, l’on se trompe, plus souvent que l’on ne le croit, l’on ne le penserait, dans notre mesure, notre estimations, du regard, sur l’avis, le jugement que les autres, d’autres personnes vont, pourraient, ont portés sur nous, sur nos vies, nos actes, nos pensées, actions et habitudes, souvent en plus nous sommes, restons invisibles, chacun étant bien trop préoccupé par soi, par son image, pour s’intéresser sérieusement, ou sereinement, à l’autre, j’avoue préférer, avoir quelques notions, quelques idées, sur la possible, la probable réception de ma personne, sur ma personnalité passée, sur mes actions, mes actes, ceux du quotidien, du jour, de cette année, de ces six derniers mois, ou années, toute ma vie en fait…, mais, et plus je remonte dans le temps, et moins je vois, je peux voir, j’arrive à trouver pourtant de similitudes, de mêmes manières, de voir, d’agir ou de penser, entre moi, mon moi d’avant, et celui d’aujourd’hui, aussi, et si la chose est commune, à qui pense-t-on, quand on pense, à quelqu’un, des gens, une situation, des années ou des mois après, à ce que eux, les gens, des proches, des voisins, à ce qu’ils se sont dit, se dirent, ont pu avoir, entretenir et taire, comme choses, comme pensées et sentiments, on visite, l’on révisite, le temps, l’on meuble, cherche à le membler, le ranger, l’étiquetter, et en fait, on découvre, le fait est, que c’est nous, NOUS QUI LE SOMMES, l’avons été, où va-t-on, peut-on même aller, comme ça, à creuser, chercher, retourner, parfois dans tous les sens, des dossiers, qu’on ose, l’on n’oserait même pas ouvrir, l’on pense, l’on réfléchit oui, mais à quoi, et puis quand !, oui quand surtout, trop tard, sur des choses, ce passé, sordide, révolu, stupide, seul…. Black!… is the true color of my true love’s hair… Mais éteins moi ce disque, cette foutue et satanée chanson !… mais j’essaye… je n’y arrive juste pas… »
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Conclusion : une recette sans raccourci
« La maîtrise discursive d’Alain Bauer illustre un principe simple mais exigeant : la fluidité orale est le sous-produit d’une vie entière de pratiques cumulatives. Elle n’est ni un talent inné, ni le résultat d’une technique apprise en quelques mois.
Les conditions reproductibles sont claires : s’engager jeune dans des environnements de confrontation intellectuelle, écrire régulièrement et abondamment, enseigner à des publics variés, cultiver un réseau d’informateurs de terrain, pratiquer l’oratoire structuré, et maintenir une curiosité qui déborde de son domaine principal.
Ce qui reste difficilement reproductible tient aux circonstances historiques : être au bon endroit au bon moment (vice-président d’université à 19 ans, conseiller à Matignon à 26 ans, Grand Maître à 38 ans), bénéficier d’un contexte politique favorable à l’émergence d’une nouvelle discipline (la criminologie appliquée), et disposer d’une mémoire naturellement exceptionnelle.
Le message final est paradoxal : pour parler comme Bauer, il faut d’abord écrire comme Bauer (70 livres), enseigner comme Bauer (des décennies face à des publics exigeants), et s’exposer comme Bauer (des milliers d’heures d’oral public). La fluidité apparente cache un travail invisible considérable — exactement ce que Boileau suggérait : ce qui semble facile à énoncer a d’abord été difficile à concevoir. »
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« Et vous me dites, amis, que « des goûts et des couleurs il ne faut pas discuter ». Mais toute vie est lutte pour les goûts et les couleurs !
Le goût, c’est à la fois le poids, la balance et le peseur ; et malheur à toute chose vivante qui voudrait vivre sans la lutte à cause des poids, des balances et des peseurs ! »
Nietszche, Ainsi parlait Zarathoustra
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« « Revenons-en aux Misérables. Le passage que j’ai choisi est celui d’un autre passage : Valjean. Jean Valjean a volé l’argenterie de l’évêque, de son bienfaiteur. Et donc Javert surprend Valjean avec l’argenterie volée. Comme Javert lui en veut personnellement, il l’emmène chez son bienfaiteur qui était le seul à l’avoir recueilli alors que Javert savait qu’il revenait du bagne, que personne ne voulait l’accueillir parce qu’il revenait du bagne.
Et là, Javert est très désappointé — mon fils adore ce passage-là pour ça, le dépit de Javert, le ravi de la crèche d’une certaine manière, c’est assez amusant. Et donc, au lieu d’accabler Jean Valjean, l’évêque Myriel lui reproche d’avoir oublié une partie de son cadeau et lui donne ses chandeliers en argent. C’est cet acte de générosité qui amène Valjean à abandonner ses activités criminelles. C’est à partir de là qu’il démarre une nouvelle vie.
C’est pour cela que Jean Valjean vend l’argenterie mais garde les chandeliers sur sa cheminée, pour se rappeler ce qu’était son ancienne vie et pour inscrire dans le présent ce que sont désormais ses nouvelles valeurs. Les chandeliers sont un des symboles du livre des Misérables. Ils symbolisent la nouvelle vie de Valjean. Ils réapparaissent chaque fois qu’il remet en question son choix de suivre la lumière. Ils ont une fonction qui est symbolique. C’est un chandelier, et comme le chandelier, Valjean apporte la lumière dans un monde obscur.
Le parcours personnel de Jean Valjean, d’ancien détenu en colère, d’ancien bagnard en colère au « Père bien-aimé », reflète le voyage de l’âme depuis la colère et l’amertume vers la grâce. L’ancien bagnard est accueilli par l’évêque dans le respect de son intégrité. À ses côtés, il ne se sent plus bagnard mais un homme. Un homme avec sa dignité.
Cet évêque a fait couler beaucoup d’encre. Il est très particulier parce qu’au lieu de profiter de son statut, il a accepté les paroles du Christ et il s’est mis à pratiquer ce qui est la véritable religion. C’est pour ça que son salaire d’évêque, il en fait don autour de lui. C’est pour ça qu’il n’a conservé que le nécessaire et que, ben, il donne ce nécessaire à Jean Valjean. En lui donnant, il dit ces mots : « Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal mais au bien. C’est votre âme que je vous achète. Je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition et je la donne à Dieu. »
C’est cet événement qui transforme définitivement Jean Valjean. C’est alors qu’il prend le chemin du bien pour ne plus jamais s’en détourner, pour trouver la rédemption. Cette dernière expérience était nécessaire. Il devait passer par ces abysses parce que ce vol est impulsif, mais il ramène Jean Valjean dans le chemin du bien. Il permet même à l’évêque de se libérer des derniers objets dont il ne parvenait pas à se défaire, de ce luxe inutile qu’il gardait en étant bien conscient que c’était un luxe inutile.
Ce passage sauve plus d’une âme. Plus jamais Jean Valjean ne fait de mal. Il devient Monsieur Madeleine, dont la force réside dans son amour, et il crée, on va dire, l’archétype de ce que devrait être l’homme de Dieu, le véritable homme de Dieu.
Avec cette nouvelle lune, remettez vos croyances en question. Dissipez les illusions qui entravent votre vision de la réalité. Comme je le dis à chaque fois : allez chercher les informations à la source. Regardez les détails : qui a dit quoi ? à quel moment ? dans quel contexte ? selon quel besoin ? selon quels impératifs ? Rappelez-vous que ce sont toujours les vainqueurs qui écrivent l’histoire et que les menteurs aiment bien la travestir.
Réfléchissez à vos valeurs, aux principes directeurs que vous voulez mettre en œuvre dans votre vie. Puis abordez cette nouvelle année, ses promesses et ses changements. Profitez-en. Vous pouvez devenir encore meilleur dans ce que vous êtes et ce que vous faites, et vous aurez sûrement l’occasion d’en faire bénéficier les autres.
Le passage du relais… parce que c’est grâce à la coopération que les récoltes sont rentrées, que les inondations sont maîtrisées et que la société prospère. D’ailleurs, ceux qui évitent assez égoïstement de participer aux activités communautaires se retrouvent souvent dans de mauvaises situations parce qu’ils ne savent même pas répondre à leurs propres besoins. On peut parler de narcissiques… ça va encore m’énerver avec ce relais !
Passage de relais : que signifie ce degré ? Je me suis dit : la leçon est claire, c’est « Tous pour un et un pour tous ». Mais c’est à Victor Hugo que je veux laisser le dernier mot :
« Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin et la lumière qui les électrise. »
Il est temps de rallumer les lumières. Il est temps d’arrêter de se réjouir que chaque génération soit plus bête que la précédente, alors même que nous n’avons jamais disposé d’autant de moyens d’apprendre, de comprendre, d’étudier, d’expérimenter, d’essayer… bref, de grandir. Forcez-vous d’apprendre quelque chose aujourd’hui, et aussi demain, et aussi les jours suivants. Et relayez ce que vous apprenez aux autres. Ça aussi, ça pourrait être un très bon objectif pour 2024. Moi je sais que c’est le mien depuis très longtemps. Merci de m’avoir écoutée. » »
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« Les «vérités», nous ne voulons plus en supporter le poids, ni en être dupes ou complices. Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule. »Cioran, Syllogismes de l’amertume…« Combien un esprit supporte-t-il de vérité, combien en ose-t-il ? Voilà le critérium qui m’a servi de plus en plus pour mesurer exactement les valeurs. L’erreur (la foi dans l’idéal), l’erreur n’est pas un aveuglement, l’erreur est une lâcheté. Toute conquête, tout progrès de la-connaissance est un fruit du courage, de la sévérité pour soi-même, de la propreté envers soi… Je ne réfute pas les idéals, je me contente de mettre des gants quand je les approche… Nitimur in vetitum [nous luttons pour l’interdit] : c’est sous ce signe que ma philosophie vaincra un jour car jusqu’à présent on n’a jamais interdit systématiquement, que la vérité! »
Nietszche – Ecce homo
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« Ce qui aide certaines personnes confrontées à un deuil, c’est donc qu’on les laisse s’opposer vainement à ce qui leur arrive, jusqu’au moment où, ayant touché le fond, elles ne peuvent plus que remonter, et s’ouvrir à l’acception. Elles doivent aller au bout de leur refus, au bout de leur nuit, au bout de leurs espérances ou, comme nous l’évoquions précédemment, au bout de leur ancienne vie, de celle qu’elles ont déjà perdue, pour accepter ce qui leur échoit. L’entourage et/ou ceux qui tentent de venir en aide se voient donc contraints d’assister impuissants à cette descente en enfer, dans l’attente d’un sursaut salvateur. Toute intervention de leur part pourrait aggraver la situation. Ils aimeraient dissuader, conseiller, recadrer, tempérer, empêcher… mais ils découvrent qu’il est inutile de raisonner celui qui s’acharner à refuser l’évidence. Car les démonstrations, aussi imparables soient-elles, ne sont entendues que par ceux qui sont déjà convaincus… ou sur le point de l’être. Or nous l’avons vu, quand la vie s’arrête, ni les discours ni les conseils ne sont souvent plus audibles. Spinoza l’avait déjà compris, lui qui constatait que la raison est impuissante face aux passions. Quand on ne peut rien pour l’autre – parce qu’il n’est pas encore prêt – on doit soi-même faire le deuil de l’aide que l’on aimerait lui apporter, et apprendre à rester disponible, à l’accompagner et à le soutenir dans ses détours, afin de préserver une relation de confiance qui, elle, pourra peut-être un jour s’avérer utile. »
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« Le deuxième scénario s’oppose en tout point au précédent : certains reconnaissent que ce qui les a « sauvés », c’est précisément qu’un tiers soit intervenu pour les empêcher de toucher le fond. Ils se sont heurtés à quelqu’un qui a fait preuve d’autorité, et qui parfois fermement, pour ne pas dire violemment, les a stoppés dans leur élan destructeur. Soit il s’est opposé physiquement et frontalement à l’endeuillé, soit il lui a interdit, menaces à l’appui, de poursuivre dans sa voie, soit encore, il lui a dit ses « 4 vérités », les yeux dans les yeux. Peu importe la stratégie utilisée, elle consiste à marquer un coup d’arrêt souvent brutal, à provoquer un électrochoc, une secousse qui fera s’effondrer l’édifice derrière lequel l’endeuillé s’est réfugié pour ne pas avoir à affronter la réalité. Sur le moment les échanges peuvent être vifs et même prendre une tournure conflictuelle. Après tout, une telle intervention impose un nouveau deuil: il oblige à renoncer à tel comportement, à tel espoir. Le conflit est la relation la plus attendue, mais une fois encore, on retrouvera toute la palette des réactions décrites plus haut: certains fuiront tandis que d’autres se replieront sur eux-mêmes ou tenteront de marchander. Ce ne sera que dans un second temps, et parfois des années plus tard, que l’individu admettra que ce moment – aussi pénible fût-il – l’a sorti de sa torpeur ou de la spirale infernale dans laquelle il s’était enfermé. «
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« Si ce n’est pas la mort qu’il faut redouter, ce sera alors le risque d’avoir été trop loin, et de ne jamais plus pouvoir rebondir : le ressort est définitivement cassé. Mais secouer quelqu’un peut susciter des réactions imprévisibles. »
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Finitude, solitude, incertitude
Philosophie du deuil
Jean-Michel Longneaux
2020
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« Carnaval de São Vicente (Paroles en Français)
Refrain : São Vicente est un petit Brésil Plein de joie, plein de couleur Le Carnaval de São Vicente N’a pas d’égal dans ce monde
Couplets : Regardez notre peuple Qui oublie ses souffrances Pour descendre dans la rue Et chanter sa liberté
Le pauvre oublie sa faim Le riche oublie son orgueil Dans cette folie de musique Tout le monde est égal, tout le monde est frère
Pont : Mais quand le soleil se lèvera Quand la musique s’arrêtera La poussière retombera sur nos rêves Et la vie reprendra son cours difficile
C’est un carnaval de nostalgie Où l’on danse sur nos propres peines São Vicente, ma terre bien-aimée Tu es une fête au milieu de l’océan »
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Paradise Lost de John Milton : l’épopée qui a redéfini la littérature occidentale
« Le Paradise Lost de John Milton (1667) est unanimement considéré comme le plus grand poème épique de langue anglaise et l’une des œuvres les plus influentes de la littérature mondiale. Composé en vers blancs par un poète aveugle, en disgrâce politique après la Restauration de Charles II, ce poème de plus de 10 000 vers raconte la chute de Satan, la création du monde et l’expulsion d’Adam et Ève du jardin d’Éden. Son ambition déclarée — « justifier les voies de Dieu envers les hommes » (justify the ways of God to men, I.26) — a suscité plus de trois siècles et demi de débats critiques, de réinterprétations artistiques et de controverses théologiques. L’œuvre demeure un site vivant de contestation intellectuelle : Satan y est-il un héros tragique ou un monstre dégradé ? Milton défend-il Dieu ou le met-il involontairement en accusation ? Ces questions irrésolues expliquent la fascination durable qu’exerce le poème sur les lecteurs, les critiques et les artistes du monde entier.
Un monument de la poésie épique : structure, vers blancs et narration
Paradise Lost fut d’abord publié en 10 livres en 1667, puis réorganisé en 12 livres dans la seconde édition de 1674, quelques mois avant la mort de Milton. Ce passage à douze livres — obtenu en scindant les anciens livres VII et X — n’est pas anodin : il aligne délibérément le poème sur la structure de l’Énéide de Virgile, inscrivant Paradise Lost dans la lignée directe de l’épopée classique gréco-latine.
Milton choisit le vers blanc (blank verse) — pentamètre iambique non rimé — un choix révolutionnaire pour un poème narratif anglais. Tandis que le vers blanc avait déjà été employé au théâtre par Marlowe et Shakespeare, tous les poèmes narratifs anglais utilisaient alors la rime. Dans sa note préliminaire « The Verse », ajoutée en 1668 après que des lecteurs se furent plaints de l’absence de rime, Milton déclare que la rime est « l’invention d’un âge barbare » (the Invention of a barbarous Age) et revendique la « liberté ancienne » (ancient liberty) de la poésie héroïque, à l’image d’Homère en grec et de Virgile en latin. La dimension politique de ce choix est significative : Milton compare la rime à un « esclavage » (bondage), écho de sa rhétorique politique contre la monarchie.
Le poème s’ouvre in medias res, technique héritée d’Homère et de Virgile. L’action commence avec Satan et les anges rebelles déjà vaincus, gisant sur un lac de feu en Enfer. L’histoire antérieure — la guerre au Ciel, la Création — est racontée rétrospectivement par l’ange Raphaël (livres V-VIII). L’histoire future — de Caïn et Abel jusqu’à la venue du Messie — est révélée prophétiquement par l’ange Michel (livres XI-XII). Cette architecture narrative enchâssée, où trois narrateurs distincts (le poète, Raphaël, Michel) se relaient, donne au poème une profondeur structurelle remarquable.
Le style miltonien se caractérise par une syntaxe latinisante aux inversions complexes, de longues phrases périodiques qui s’étendent sur des dizaines de vers, des enjambements audacieux et de spectaculaires comparaisons épiques (epic similes). La toute première phrase du poème ne trouve son point final qu’au vers 16. Les comparaisons homériques prolifèrent : Satan est comparé au Léviathan (I.200-208), son bouclier à la lune vue à travers le télescope de Galilée (I.284-291), les anges déchus aux « feuilles d’automne qui jonchent les ruisseaux de Vallombrosa » (I.302-303). Milton est le seul poète épique à nommer un contemporain dans son poème : Galilée, qu’il appelle « l’artiste toscan » et qu’il avait personnellement rencontré à Arcetri en 1638.
Le récit : de la rébellion de Satan à l’expulsion d’Éden
Le poème s’ouvre sur l’une des invocations les plus célèbres de la littérature : « Of Man’s first disobedience, and the fruit / Of that forbidden tree » (I.1-2). Milton n’invoque pas une muse classique mais l’Esprit saint — la « Muse céleste » qui inspira Moïse sur le mont Sinaï.
Livres I-II : Satan en Enfer. Satan, éveillé sur le lac de feu, rallie ses légions avec la phrase devenue proverbiale : « Better to reign in Hell, than serve in Heav’n » (I.263). Les anges déchus érigent Pandæmonium, leur capitale, et tiennent conseil. Moloch prône la guerre ouverte, Bélial la résignation, Mammon l’aménagement de l’Enfer. Beelzébuth propose de corrompre l’humanité — mission que Satan assume seul. Aux portes de l’Enfer, il rencontre ses propres rejetons allégoriques : le Péché (sa fille, née de sa tête comme Athéna de celle de Zeus) et la Mort (fruit de leur inceste). Il traverse le Chaos pour atteindre l’univers nouvellement créé.
Livre III : Ciel et descente vers la Terre. Dieu prévoit la chute de l’homme mais affirme l’avoir créé libre : « Sufficient to have stood, though free to fall » (III.99). Le Fils se porte volontaire pour racheter l’humanité. Satan, déguisé en chérubin, trompe l’ange Uriel pour trouver la Terre.
Livre IV : Satan au Paradis. Satan entre en Éden et prononce un soliloque déchirant — « Which way I fly is Hell; myself am Hell » (IV.75) — qui révèle que son tourment est intérieur et inévitable. Il observe Adam et Ève dans leur innocence, entend leur discussion sur l’arbre interdit, et tente de corrompre Ève pendant son sommeil.
Livres V-VIII : la guerre au Ciel et la Création. Raphaël raconte à Adam la rébellion de Satan, provoquée par la jalousie envers l’exaltation du Fils. La guerre céleste dure trois jours : les armées de Michel et Gabriel affrontent celles de Satan, qui invente des armes semblables à des canons. Le troisième jour, le Fils sort seul dans son char flamboyant et précipite les rebelles dans l’abîme. Puis Raphaël raconte les six jours de la Création. Adam confie sa propre histoire : son premier éveil, sa solitude, sa demande d’une compagne, la création d’Ève. Raphaël avertit Adam de ne pas placer la passion au-dessus de la raison.
Livre IX : la Chute. C’est le cœur tragique du poème — « I now must change / These notes to tragic » (IX.5-6). Satan, possédant le serpent, trouve Ève seule — « herself, though fairest unsupported flower, / From her best prop so far, and storm so nigh » (IX.432-433). Par une rhétorique sophistiquée de flatterie et de faux raisonnement, il la convainc de manger le fruit de l’arbre de la Connaissance. Adam, horrifié, choisit néanmoins de manger à son tour plutôt que de perdre Ève : « with thee / Certain my resolution is to die » (IX.906-907). S’ensuivent la honte, la culpabilité et les récriminations mutuelles.
Livres X-XII : conséquences et expulsion. Le Fils descend juger Adam et Ève. Le Péché et la Mort construisent un pont entre l’Enfer et la Terre. Satan, revenu triomphant à Pandæmonium, est transformé en serpent avec tous ses démons. Adam et Ève se réconcilient et prient pour obtenir le pardon. Michel montre à Adam des visions du futur — Caïn et Abel, le Déluge, Noé — puis lui narre l’histoire de l’humanité jusqu’à la venue du Messie. Adam s’exclame devant la « chute fortunée » (felix culpa) : le bien naîtra du mal. Le poème s’achève sur l’un des plus beaux distiques de la littérature anglaise : « They, hand in hand, with wandering steps and slow, / Through Eden took their solitary way » (XII.648-649).
Les grands thèmes du poème forment un réseau dense : le libre arbitre comme condition de l’obéissance authentique ; l’orgueil comme péché originel de Satan ; la connaissance interdite non pas comme condamnation du savoir, mais comme transgression des limites divines ; la rédemption comme horizon d’espérance au-delà de la catastrophe ; l’amour conjugal dans son innocence prélapsaire et sa corruption postérieure ; la hiérarchie cosmique où chaque acte de désobéissance provoque un désordre universel.
John Milton : le poète aveugle qui défia son siècle
Une formation exceptionnelle dans le Londres puritain
John Milton naît le 9 décembre 1608 au domicile familial de Bread Street, Cheapside, à Londres, à l’enseigne de l’Aigle déployé. Son père, John Milton Sr. (v. 1562-1647), est scrivener (rédacteur d’actes juridiques) et compositeur de musique liturgique reconnu. Détail révélateur : le grand-père Richard Milton, catholique fervent de l’Oxfordshire, avait déshérité son fils pour avoir lu une Bible protestante en anglais. La mère, Sara Jeffrey (1572-1637), est fille d’un marchand tailleur. Milton a une sœur aînée, Anne, et un frère cadet, Christopher, qui deviendra avocat royaliste.
Le père, reconnaissant les dons intellectuels exceptionnels de son fils, lui procure un précepteur privé : Thomas Young, presbytérien écossais dont l’influence initie Milton au radicalisme religieux. Vers 1620, Milton entre à la St Paul’s School, institution humaniste fondée par John Colet dans l’esprit d’Érasme. Il y excelle en grec, latin et italien, compose des vers latins et traduit des psaumes de l’hébreu. C’est là qu’il noue sa plus profonde amitié avec Charles Diodati, avec qui il correspond en latin. Le doyen de la cathédrale est alors le poète John Donne.
En 1625, Milton entre à Christ’s College, Cambridge, où il est surnommé « the Lady of Christ’s College » en raison de son teint clair, de ses traits délicats et de ses cheveux auburn. Il obtient son BA en 1629 (quatrième sur vingt-quatre diplômés avec mention) et son MA en 1632. Initialement destiné à l’ordination anglicane, il renonce à cette voie par dégoût pour l’Église d’Angleterre sous l’influence de l’archevêque William Laud.
L’autodidacte de Horton et le voyageur d’Italie
De 1632 à 1638, Milton se retire à Horton, Buckinghamshire, dans la maison de campagne familiale, pour un programme extraordinaire d’études autodidactes. Il lit sans relâche théologie, histoire, mathématiques, philosophie, sciences et littératures classiques et modernes, tenant un cahier de lieux communs (commonplace book, aujourd’hui à la British Library). Il confie que « dès l’âge de douze ans, je ne quittais presque jamais mes études et ne me couchais jamais avant minuit ».
En mai 1638, Milton entreprend un voyage de quinze mois en France et en Italie. À Paris, il rencontre Hugo Grotius. À Florence, il est chaleureusement accueilli par les lettrés italiens et fréquente l’Accademia degli Svogliati. Il rend visite à Galilée, alors âgé de 74 ans, aveugle et assigné à résidence par l’Inquisition à Arcetri — rencontre qu’il évoquera dans Areopagitica et qui résonnera dans Paradise Lost. À Naples, il rencontre Giovanni Battista Manso, marquis de Villa, ami et mécène de Torquato Tasso. Milton avait l’intention de poursuivre vers la Sicile et la Grèce, mais il rentre en Angleterre en apprenant les troubles civils : « je considérais comme indigne de voyager pour mon plaisir à l’étranger tandis que mes concitoyens combattaient pour la liberté chez eux. »
Mariages, cécité et épreuves personnelles
Milton se marie trois fois. En juin 1642, il épouse Mary Powell, âgée de 17 ans, issue d’une famille royaliste de Forest Hill, Oxfordshire. Le mariage tourne rapidement au désastre : Mary ne supporte pas le mode de vie austère de Milton et retourne chez ses parents en quelques mois. Cette désertion inspire les traités sur le divorce de Milton (1643-1645). Mary revient en 1645, peut-être parce que la fortune royaliste de sa famille décline. Ils ont quatre enfants : Anne (1646), Mary (1648), John (1651, mort en 1652) et Deborah (1652). Mary Powell meurt le 5 mai 1652, trois jours après la naissance de Deborah.
Son second mariage, avec Katherine Woodcock (12 novembre 1656), est décrit comme bien plus heureux, mais Katherine meurt le 3 février 1658, peu après un accouchement, avec leur fille nouveau-née. Le sonnet « Methought I saw my late espoused Saint » lui est probablement dédié — d’autant plus poignant que Milton, déjà totalement aveugle, n’a sans doute jamais vu son visage. Le 24 février 1663, il épouse Elizabeth Minshull, de trente ans sa cadette. Ce mariage dure jusqu’à sa mort.
La cécité de Milton est l’un des faits les plus marquants de sa biographie. Sa vue décline dès 1644-1645 ; l’œil gauche défaille en premier. En février-mars 1652, à 43 ans, il est complètement aveugle. Les diagnostics proposés au fil des siècles incluent le glaucome chronique (l’hypothèse la plus répandue), le décollement rétinien bilatéral (favori du chercheur G.B. Bartley de la Mayo Clinic en 1993) et le craniopharyngiome (rejeté par la plupart des spécialistes modernes). Milton lui-même attribuait sa cécité à ses habitudes d’étude nocturne intensive.
Milton meurt le 8 novembre 1674, environ un mois avant son soixante-sixième anniversaire, probablement de la goutte ou d’une insuffisance rénale. Il est enterré à St Giles-without-Cripplegate, à Londres, aux côtés de son père. Un mémorial est érigé au Poets’ Corner de l’abbaye de Westminster en 1737.
Un caractère forgé par l’érudition et la liberté
Physiquement, Milton était de taille moyenne, d’une beauté remarquée par ses contemporains italiens, avec un teint exceptionnellement clair, des yeux gris foncé, des cheveux brun clair qui bouclaient richement sur ses épaules. Malgré son apparence « féminine » dans sa jeunesse, il pratiquait l’escrime et se décrivait comme « jamais déficient en courage ni en force ». Sa personnalité est décrite comme austère, fière, intellectuellement formidable et passionnément dévouée à la liberté. Il hérite de son père un profond amour de la musique et joue lui-même de l’orgue et de la viole de gambe. Thomas Carlyle le qualifiera de « roi moral de la littérature anglaise ».
L’Angleterre en flammes : guerre civile, régicide et Restauration
Le contexte politique et religieux
La vie de Milton est inséparable des convulsions de l’Angleterre du XVIIe siècle. La guerre civile anglaise (1642-1651) oppose les partisans du roi Charles Ier, défenseur du droit divin et de l’anglicanisme « haut » de l’archevêque Laud, aux forces parlementaires qui rassemblent puritains, presbytériens et indépendants. Parmi les causes profondes : les taxes imposées sans consentement parlementaire (le Ship Money), la tentative d’imposer le Book of Common Prayer à l’Écosse (provoquant les Bishops’ Wars), et la terreur d’une conspiration catholique alimentée par le mariage de Charles avec la catholique Henriette Marie de France.
La victoire décisive des troupes parlementaires de Cromwell à Naseby (juin 1645), la purge du colonel Pride (décembre 1648) et le procès de Charles Ier aboutissent à l’exécution du roi le 30 janvier 1649 — événement sans précédent dans l’histoire européenne. Le Commonwealth est proclamé, puis Cromwell assume le titre de Lord Protecteur en décembre 1653, exerçant un pouvoir quasi-monarchique. Après la mort de Cromwell le 3 septembre 1658, la République se désagrège ; Charles II est restauré sur le trône en mai 1660.
Le paysage religieux est d’une complexité remarquable. Aux côtés des puritains « établis », on trouve des mouvements radicaux : les Levellers (démocrates exigeant le suffrage universel masculin), les Diggers (communistes agraires de Gerrard Winstanley), les Ranters (antinomiens), les Cinquièmes monarchistes (millénaristes) et les Quakers de George Fox. Sur le plan intellectuel, c’est l’époque de la Révolution scientifique : la Royal Society est fondée en 1660, la même année que la Restauration ; Thomas Hobbes publie le Léviathan en 1651 ; Francis Bacon a posé les fondements de la méthode empirique.
Milton, secrétaire de la République et pamphlétaire du régicide
En mars 1649, six semaines après la décapitation de Charles Ier, Milton est nommé Secrétaire aux langues étrangères (Secretary for Foreign Tongues) du Conseil d’État. Ses fonctions : rédiger la correspondance diplomatique de la République en latin et produire de la propagande pour le régime. Ce poste fait suite à ses écrits politiques, notamment The Tenure of Kings and Magistrates (février 1649), qui justifie le régicide en affirmant que le peuple a le droit de déposer et d’exécuter un souverain qui trahit sa confiance.
Milton rédige ensuite Eikonoklastes (« Briseur d’images », octobre 1649), réponse commandée par le Commonwealth au phénoménal succès de propagande royaliste Eikon Basilike, qui présentait Charles Ier en martyr chrétien. Puis vient Pro Populo Anglicano Defensio (février 1651), polémique latine contre le grand humaniste continental Claude de Saumaise (Salmasius), qui lui vaut une célébrité européenne — mais aussi, selon Milton lui-même, le sacrifice héroïque du reste de sa vue.
Sa relation avec Cromwell est complexe. Dans la Defensio Secunda (1654), Milton célèbre Cromwell en termes hyperboliques tout en l’exhortant à rester fidèle aux principes républicains. Mais après cette date, Milton ne mentionne plus jamais Cromwell dans aucun de ses écrits — silence éloquent que les spécialistes (notamment Blair Worden) interprètent comme le signe d’un désenchantement croissant face aux tendances monarchiques du Protecteur.
La composition de Paradise Lost : dicter l’épopée dans les ténèbres
Après la Restauration, Milton est dans une situation désespérée. Ses livres sont brûlés publiquement par le bourreau. Un mandat d’arrêt est émis. Il se cache plusieurs mois, puis est brièvement emprisonné. L’intervention d’Andrew Marvell, devenu député de Hull, et celle probable de son frère Christopher lui sauvent la vie. L’Act of Indemnity and Oblivion (août 1660) le protège finalement de nouvelles poursuites.
C’est dans ces circonstances — aveugle, politiquement marginalisé, appauvri par les amendes — que Milton compose Paradise Lost, entre 1658 et 1665 environ. Son projet épique remonte aux années 1640, où il envisageait d’abord une tragédie intitulée « Adam Unparadised ». Le processus de composition est extraordinaire : Milton mémorise des segments de vingt vers pendant la nuit, puis les dicte le matin à des secrétaires — ses filles Mary et Deborah, son neveu Edward Phillips, des amis et des scribes payés. Le manuscrit survivant du Livre I (33 pages, aujourd’hui à la Morgan Library) est une copie au propre comportant des corrections de cinq mains différentes, supervisées par Milton.
La publication est retardée par une série de catastrophes : la Peste de 1665, le Grand Incendie de Londres (septembre 1666) et la pénurie de papier liée à la guerre anglo-néerlandaise. Le contrat avec l’imprimeur Samuel Simmons, signé le 27 avril 1667, est le plus ancien accord auteur-éditeur conservé en Angleterre. Les conditions sont aujourd’hui célèbres pour leur modestie : 5 livres sterling à la signature, avec la possibilité de recevoir jusqu’à 20 livres au maximum pour la totalité des droits. Milton ne recevra que 10 livres avant sa mort ; sa veuve Elizabeth obtiendra 8 livres supplémentaires.
Un polyglotte et un pamphlétaire : la formation intellectuelle de Milton
Milton est peut-être l’homme le plus érudit de son époque. Sa maîtrise linguistique est stupéfiante : latin (qu’il écrit et parle couramment — c’est la langue de ses œuvres en prose les plus importantes et de sa correspondance diplomatique), grec (dans lequel il compose des vers dès l’enfance), hébreu (qu’il enseigne à Roger Williams en échange de leçons de néerlandais), italien (dans lequel il compose cinq sonnets et une canzone d’une maîtrise telle que les Florentins le louent), français, espagnol, néerlandais, et probablement aussi vieil anglais, araméen et syriaque.
Ses lectures classiques irriguent tout Paradise Lost. Homère fournit le modèle des comparaisons épiques et du catalogue de guerriers ; Virgile, la structure en douze livres et le voyage aux Enfers ; Ovide, les métamorphoses mythologiques ; les tragiques grecs (Eschyle, Sophocle, Euripide) informent le pathétique de la chute et inspirent directement Samson Agonistes. Parmi les modernes, Dante, Pétrarque, l’Arioste et le Tasse sont des références constantes.
Les pamphlets de Milton constituent un corpus d’une importance historique considérable. Areopagitica (1644), plaidoyer pour la liberté de la presse et contre la censure préalable, reste l’une des défenses les plus influentes de la liberté d’expression jamais écrites, encore citée dans les débats relatifs au Premier Amendement de la Constitution américaine. The Doctrine and Discipline of Divorce (1643), motivé en partie par son mariage malheureux avec Mary Powell, défend le divorce pour incompatibilité — position scandaleuse qui lui vaut le surnom de « Milton le Divorceur ». Le traité Of Education (1644) expose sa vision d’un enseignement humaniste : « La fin de l’éducation est de réparer les ruines de nos premiers parents en regagnant la connaissance correcte de Dieu. »
Sa théologie hétérodoxe est l’un des aspects les plus fascinants de sa pensée. Le traité latin De Doctrina Christiana, découvert en 1823 dans les archives d’État et publié en 1825, a provoqué un séisme dans les études miltoniennes. Milton y défend des positions radicalement hétérodoxes : un arianisme probable (le Fils est subordonné au Père, créé « non de toute éternité mais dans les limites du temps »), un mortalisme (l’âme meurt avec le corps jusqu’à la résurrection), une création ex Deo (à partir de la substance divine, non ex nihilo), le rejet de la prédestination calviniste et même l’approbation de la polygamie sur fondements bibliques. Michael Bauman conclut dans Milton’s Arianism (1987) : « Si ce qui fut condamné au Concile de Nicée était l’arianisme, alors John Milton était arien. » Ces positions infusent directement Paradise Lost, où Dieu et le Fils siègent sur des trônes séparés et où le Fils s’élève « par le mérite plus que par le droit de naissance » — fusion de théologie arienne et de politique républicaine.
Trois siècles et demi de célébrité : pourquoi Milton fascine encore
La construction du canon et l’influence sur la langue anglaise
Dès sa parution, Paradise Lost est reconnu comme un chef-d’œuvre. Dryden aurait déclaré : « Cet homme nous surpasse tous, et les Anciens aussi. » Samuel Johnson le jugea « un poème qui, pour le dessein, peut revendiquer la première place parmi les productions de l’esprit humain ». L’influence de Milton sur la langue poétique anglaise est immense : il crée un « dialecte miltonien » fait de néologismes latinisants, de diction élevée et de syntaxe complexe qui sera imité par Pope, Thomson, Gray, Collins, Wordsworth et Keats. Son usage du vers blanc pour l’épopée narrative devient la norme pour la poésie anglaise sérieuse. Edmund Burke voit dans sa description de l’Enfer l’exemple même du sublime esthétique.
Le grand débat critique : Satan est-il le héros du poème ?
La question de la nature de Satan dans Paradise Lost constitue l’un des débats les plus persistants de l’histoire littéraire. William Blake formule en 1790 la thèse la plus provocatrice dans The Marriage of Heaven and Hell : « La raison pour laquelle Milton écrivait dans les chaînes quand il parlait des Anges et de Dieu, et en liberté quand il parlait des Diables et de l’Enfer, c’est qu’il était un vrai Poète et du parti du Diable sans le savoir. » Percy Bysshe Shelley renchérit dans A Defence of Poetry (1821) : « Le Diable de Milton, en tant qu’être moral, est bien supérieur à son Dieu. » William Hazlitt célèbre Satan comme « le sujet le plus héroïque jamais choisi pour un poème ».
Cette lecture romantique est frontalement contestée par C.S. Lewis dans A Preface to Paradise Lost (1942), ouvrage immensément influent. Lewis soutient que Satan subit une dégradation progressive tout au long du poème : d’ange majestueux au Livre I, il devient un crapaud espionnant Ève au Livre IV, un serpent rampant au Livre IX, et une créature involontairement métamorphosée au Livre X. L’admiration pour Satan serait le signe d’une lecture naïve qui tombe dans le piège rhétorique que Milton a précisément tendu pour éduquer son lecteur.
Stanley Fish opère en 1967 une synthèse magistrale avec Surprised by Sin, qui réconcilie les deux camps. Sa thèse : Milton laisse délibérément Satan séduire le lecteur, puis révèle progressivement la vacuité de sa rhétorique. « L’expérience de lecture devient la mesure ressentie de la perte de l’homme. » Le lecteur, d’abord séduit par la grandeur de Satan, prend conscience qu’il reproduit la chute d’Adam et d’Ève. Linda Gregerson l’a qualifié de « seul livre indispensable sur Milton ».
À l’opposé du spectre, William Empson, dans Milton’s God (1961), pousse la critique rationaliste jusqu’au bout : le Dieu de Paradise Lost est « un tyran arbitraire, cruel et moqueur », comparable à « l’oncle Joe Staline ». Satan y apparaît comme « honorable et héroïque ». T.S. Eliot (1936) et F.R. Leavis attaquent quant à eux le style même de Milton — Eliot concédant son génie mais arguant que « la poésie de Milton ne peut être qu’une influence néfaste sur tout poète quel qu’il soit ». Ces critiques modernistes seront vigoureusement réfutées par Christopher Ricks dans Milton’s Grand Style.
Les lectures féministes (Sandra Gilbert, Christine Froula, Diane K. McColley), postcoloniales (J. Martin Evans, Balachandra Rajan) et écocritiques ont considérablement élargi les horizons interprétatifs du poème au cours des dernières décennies. L’œuvre a été traduite plus de 300 fois dans 57 langues — plus de traductions au cours des trente dernières années que dans les trois siècles précédents réunis.
La chute et le paradis perdu dans les arts : une tradition iconographique millénaire
De Masaccio à Doré : la tradition picturale
La représentation visuelle de la Chute et de l’Expulsion précède Milton de plusieurs siècles. Masaccio peint vers 1424-1427, dans la chapelle Brancacci de Florence, une Expulsion du jardin d’Éden d’une intensité émotionnelle sans précédent — les hurlements d’Ève et la honte d’Adam sont révolutionnaires pour l’époque. Albrecht Dürer grave en 1504 un Adam et Ève qui, pour la première fois, se concentre sur la beauté physique idéale des corps humains, avec Adam inspiré de l’Apollon du Belvédère et Ève de la Vénus de Médicis. Michel-Ange unifie audacieusement la Tentation et l’Expulsion en une seule scène sur le plafond de la chapelle Sixtine (1508-1512), fresque de 280 × 570 cm où l’arbre de la Connaissance divise la composition entre l’innocence voluptueuse et la déchéance.
Pour l’illustration directe de Paradise Lost, trois noms dominent. John Baptist Medina réalise les 12 gravures de la première édition illustrée (1688, éditée par Jacob Tonson) — « le premier effort sérieux pour illustrer une œuvre majeure de la poésie anglaise » selon Edward Hodnett. Henry Fuseli crée entre 1791 et 1799 47 peintures inspirées du poème, exposées dans sa Milton Gallery de Pall Mall en 1799 — un échec commercial mais un jalon artistique.
William Blake illustre Paradise Lost plus souvent que toute autre œuvre : trois séries de 12 aquarelles chacune (1807 pour le révérend Thomas, 1808 pour Thomas Butts, 1822 inachevée pour John Linnell). Ses illustrations ne sont pas de simples accompagnements du texte mais des interprétations critiques où Blake tente de « corriger » les « erreurs » qu’il perçoit chez Milton. Son Satan est tour à tour majestueux et monstrueux, toujours profondément humain.
Les 50 gravures sur bois de Gustave Doré (1866) sont devenues les images les plus célèbres et les plus reproduites du poème. Le style romantique de Doré — maîtrise de l’ombre, du gigantisme et de l’émotion — est si parfaitement adapté à l’esprit de Milton que ses gravures sont aujourd’hui inséparables de la manière dont les lecteurs visualisent le poème. Salvador Dalí réalisera à son tour 10 gravures en couleur pour Paradise Lost en 1974.
De Haydn à Penderecki : la chute en musique
L’oratorio Die Schöpfung (La Création) de Joseph Haydn (1798) est l’héritier musical le plus direct de Paradise Lost. Son livret combine des passages de la Genèse, des Psaumes et du poème de Milton. L’œuvre, créée au palais Schwarzenberg de Vienne le 30 avril 1798, comporte trois parties : la Création (jours 1-6) et la vie d’Adam et Ève au Paradis. Le célèbre accord de do majeur sur « Que la lumière soit » reste l’un des moments les plus saisissants de l’histoire de la musique. L’influence miltonienne est particulièrement forte dans la troisième partie, qui dépeint la félicité du premier couple au jardin d’Éden. Haendel avait déjà mis en musique L’Allegro et Il Penseroso (1740) ainsi que Samson (1741-42), oratorio tiré du Samson Agonistes de Milton.
L’opéra Paradise Lost de Krzysztof Penderecki (1978), sur un livret anglais de Christopher Fry, qualifié par le compositeur de sacra rappresentazione, est créé le 29 novembre 1978 au Lyric Opera de Chicago. En deux actes et 42 scènes, il présente Milton aveugle comme narrateur, avec des doubles danseurs pour Adam et Ève. L’œuvre est reprise à la Scala de Milan en janvier 1979.
L’héritage littéraire : de Dante à Pullman
Paradise Lost s’inscrit dans une lignée littéraire qui remonte à la Genèse (chapitres 1-3), à Isaïe 14 (« Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant, fils de l’aurore ! »), à Ézéchiel 28 et à l’Apocalypse 12 (la guerre au Ciel). La Divine Comédie de Dante (v. 1308-1320) est le précédent le plus important : les deux poèmes partagent l’ambition cosmique, l’architecture théologique et la dramatisation du péché et de la rédemption, bien que Dante raconte un voyage à travers les trois royaumes tandis que Milton se concentre sur l’événement originel de la Chute.
Mary Shelley fait de Paradise Lost un texte central de Frankenstein (1818). L’épigraphe du roman est tirée du Livre X : « T’ai-je demandé, Créateur, de me façonner homme à partir de mon argile ? » La créature lit Paradise Lost, s’identifie d’abord à Adam, puis conclut que Satan est « l’emblème le plus juste de ma condition » — mais envie même Satan, qui « avait ses compagnons, des démons semblables, pour l’admirer et l’encourager ; moi, je suis solitaire et détesté ».
La trilogie His Dark Materials de Philip Pullman (1995-2000) constitue la réécriture moderne la plus ambitieuse de Paradise Lost. Le titre vient directement du Livre II : « His dark materials to create more Worlds ». Pullman inverse le mythe de la Chute : celle-ci devient un acte d’émancipation, non de péché. L’« Autorité » — Dieu — est un vieil ange usurpateur ; le Magistère (l’Église) est totalitaire. Pullman, athée déclaré, considère la Chute comme « la meilleure chose, la plus importante qui nous soit jamais arrivée » et prône une « République du Ciel » construite par l’effort humain. Adapté en série HBO/BBC (2019-2022), le cycle s’est vendu à plus de 18 millions d’exemplaires.
Au cinéma : le poème qui résiste à l’écran
Aucune adaptation cinématographique complète de Paradise Lost n’a jamais abouti, malgré plusieurs tentatives. En 2010-2012, le réalisateur Alex Proyas devait diriger un film en 3D avec Bradley Cooper dans le rôle de Satan, avant que le projet ne soit annulé pour des raisons budgétaires (budget estimé à plus de 100 millions de dollars). Une adaptation en série télévisée a été annoncée par Dancing Ledge Productions, décrivant Paradise Lost comme « un Game of Thrones biblique ». L’influence indirecte du poème est cependant omniprésente dans la culture populaire : le groupe de metal Paradise Lost (formé en 1988), la série Lucifer (2016-2021), d’innombrables références dans les jeux vidéo, et la figure même du méchant charismatique — de Roy Batty dans Blade Runner à Hannibal Lecter — qui doit quelque chose au Satan de Milton.
Conclusion : un poème qui ne cesse de tomber et de se relever
Paradise Lost n’est pas seulement un monument littéraire figé dans le marbre des anthologies. C’est un texte vivant dont la puissance tient précisément à son ambiguïté irréductible : le Satan magnifique des premiers livres coexiste avec le serpent rampant des derniers ; le Dieu qui proclame le libre arbitre est le même qui connaît d’avance la chute qu’il condamne ; l’expulsion d’Éden est à la fois une catastrophe et une libération. Cette tension fondamentale — entre orthodoxie et subversion, entre obéissance et liberté, entre perte et promesse — est ce qui a permis aux romantiques d’y lire un hymne à la rébellion, aux théologiens d’y trouver une theodicée, aux féministes d’y interroger la domination patriarcale, et aux athées comme Pullman d’y découvrir le germe d’une émancipation radicale.
L’homme qui a dicté ce poème dans les ténèbres — aveugle, vaincu politiquement, abandonné par l’histoire — a produit une œuvre qui transcende précisément les conditions de sa création. Les derniers vers du poème, où Adam et Ève s’avancent « main dans la main, d’un pas errant et lent » vers un monde inconnu, ne racontent pas seulement l’expulsion d’un jardin mythique. Ils décrivent, avec une exactitude et une beauté qui n’ont pas vieilli en trois siècles et demi, la condition même de l’humanité : jetée dans le monde, libre et responsable, marchant vers l’avenir sans carte mais non sans espérance. »
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« En 1859, quand Napoléon III offre l’amnistie à tous les proscrits, Hugo refuse dans une formule devenue légendaire : « Quand la liberté rentrera, je rentrerai. » L’exil volontaire devient un acte de dignité politique sans précédent. Il baptise son chien « Sénat » pour se moquer du Sénat impérial.
Le 5 septembre 1870, au lendemain de la proclamation de la République, Hugo arrive à la gare du Nord devant une foule immense. Il déclare : « Citoyens, j’avais dit : le jour où la République rentrera, je rentrerai. Me voici ! » Pendant le siège de Paris, à soixante-huit ans, il partage les privations de la population — « Nous mangeons du cheval, du rat, de l’ours, de l’âne » — et les revenus de la première édition française des Châtiments achètent deux canons pour la défense de la ville. »
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Victor Hugo : l’homme-océan qui a inventé le siècle
Victor Hugo est, sans conteste, la figure littéraire la plus totale de la langue française — poète, romancier, dramaturge, dessinateur, orateur politique et défenseur des droits humains dont l’influence traverse les siècles. Né le 26 février 1802 à Besançon, mort le 22 mai 1885 à Paris devant deux millions de personnes en deuil, il a traversé toutes les convulsions du XIXe siècle — Restauration, Monarchie de Juillet, Révolution de 1848, Second Empire, Troisième République — et les a modelées autant qu’elles l’ont modelé. Son roman Les Misérables (1862), dont la scène des chandeliers de l’évêque Myriel constitue l’un des plus puissants actes de grâce de toute la littérature mondiale, reste l’œuvre française la plus traduite et la plus adaptée au monde. Hugo n’est pas seulement un écrivain : il est une force de la nature, un continent littéraire que Cocteau résumait d’un mot célèbre — « Victor Hugo était un fou qui se croyait Victor Hugo. »
De Besançon à l’immortalité : une vie en forme d’épopée
Victor-Marie Hugo naît le 26 février 1802 dans une famille qui incarne les déchirements de la France : son père, Léopold Hugo, général de Napoléon, est républicain et athée ; sa mère, Sophie Trébuchet, est royaliste et catholique fervente. Troisième fils après Abel (1798) et Eugène (1800), le jeune Victor grandit dans l’instabilité des garnisons — Naples, Madrid, Paris — et tire de ces voyages la matière de ses futures œuvres. À quatorze ans, il écrit dans un cahier cette déclaration fameuse : « Je veux être Chateaubriand ou rien. »
Sa formation intellectuelle se fait au Lycée Louis-le-Grand et par des lectures voraces. Dès 1819, il fonde avec ses frères la revue Le Conservateur littéraire et remporte le prix de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse. En 1820, une ode sur la mort du duc de Berry lui vaut une pension royale de Louis XVIII. La trajectoire est lancée : à vingt ans, il est déjà reconnu.
Le 12 octobre 1822, il épouse son amour d’enfance, Adèle Foucher. Cinq enfants naîtront : Léopold (mort en bas âge), Léopoldine (1824), Charles (1826), François-Victor (1828) et Adèle (1830). Le mariage, d’abord heureux, se fissure lorsqu’Adèle entame une liaison avec le critique Sainte-Beuve, ami intime de Hugo, vers 1830. Cette trahison conjugale — l’une des plus célèbres de l’histoire littéraire — ne sera jamais pardonnée.
En février 1833, lors des répétitions de Lucrèce Borgia, Hugo rencontre l’actrice Juliette Drouet. Elle deviendra sa compagne pendant cinquante ans, lui consacrant sa vie entière. Elle lui écrira plus de 22 000 lettres — l’une des correspondances les plus volumineuses de l’histoire. En décembre 1851, c’est elle qui organise la fuite clandestine de Hugo après le coup d’État, lui procurant faux papiers et déguisement. Chaque année, du 16 février 1834 jusqu’à sa mort le 11 mai 1883, ils célébrèrent l’anniversaire de leur première nuit.
La tragédie de Villequier
Le 4 septembre 1843, Léopoldine, dix-neuf ans, mariée depuis six mois à Charles Vacquerie, se noie dans la Seine à Villequier lorsqu’un canot chavire. Charles, excellent nageur, plonge à plusieurs reprises pour la sauver, puis choisit de mourir avec elle plutôt que de survivre seul. Hugo, en voyage en Espagne avec Juliette, apprend la nouvelle cinq jours plus tard en lisant le journal Le Siècle dans un café de Rochefort. Il écrira : « C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte. » Cette douleur irradiera toute son œuvre ultérieure et produira certains des plus beaux vers de la langue française, notamment Les Contemplations (1856), dont le poème « Demain, dès l’aube » est devenu l’un des textes les plus célèbres de la littérature mondiale.
Les années d’exil : Jersey et Guernesey (1852–1870)
Après le coup d’État du 2 décembre 1851, Hugo, à la tête d’un comité de résistance, déclare Louis-Napoléon traître à la France. Contraint de fuir, il s’exile d’abord à Bruxelles, puis à Jersey (1852–1855), enfin à Guernesey (1855–1870), où il s’installe à Hauteville House. Ces dix-neuf années d’exil seront parmi les plus fécondes de l’histoire littéraire : Napoléon le Petit (1852), Les Châtiments (1853), Les Contemplations (1856), La Légende des siècles (1859), Les Misérables (1862), Les Travailleurs de la mer (1866), L’Homme qui rit (1869).
En 1859, quand Napoléon III offre l’amnistie à tous les proscrits, Hugo refuse dans une formule devenue légendaire : « Quand la liberté rentrera, je rentrerai. » L’exil volontaire devient un acte de dignité politique sans précédent. Il baptise son chien « Sénat » pour se moquer du Sénat impérial.
Le 5 septembre 1870, au lendemain de la proclamation de la République, Hugo arrive à la gare du Nord devant une foule immense. Il déclare : « Citoyens, j’avais dit : le jour où la République rentrera, je rentrerai. Me voici ! » Pendant le siège de Paris, à soixante-huit ans, il partage les privations de la population — « Nous mangeons du cheval, du rat, de l’ours, de l’âne » — et les revenus de la première édition française des Châtiments achètent deux canons pour la défense de la ville.
Le chef de file du romantisme et ses contemporains
Hugo n’est pas seulement un acteur de son époque : il en est le protagoniste. La Préface de Cromwell (1827) constitue le manifeste du romantisme français, appelant à mêler le sublime et le grotesque, à rejeter les unités classiques. Puis vient le coup d’éclat : le 25 février 1830, la première d’Hernani à la Comédie-Française déclenche la fameuse « bataille d’Hernani », opposant les jeunes romantiques (Gautier en gilet rouge, Nerval, Balzac, Dumas, Musset) aux tenants du classicisme. La victoire des romantiques marque un tournant irréversible dans l’histoire culturelle française.
Autour de Hugo gravite une constellation exceptionnelle. Lamartine, aîné admiré, précurseur du lyrisme romantique. Balzac, rival amical dont Hugo prononcera l’oraison funèbre en août 1850 avec des mots inoubliables : « Tous ses livres ne forment qu’un livre, vivant, lumineux, profond. » Alexandre Dumas père, compagnon de bataille littéraire, ami de toute une vie — ils partagent aujourd’hui le même caveau au Panthéon. George Sand, amie de correspondance avec laquelle Hugo ne se serait jamais rencontré en personne. Sainte-Beuve, le plus intime devenu le plus amer, après sa liaison avec Adèle. Baudelaire, qui appelle Hugo publiquement un génie mais le qualifie en privé d’« âne de génie » — et qui, après avoir salué Les Misérables dans la presse, écrit à sa mère que le livre est « immonde et inepte ». Théophile Gautier, disciple fidèle depuis le gilet rouge d’Hernani, qui déclarera : « Hugo est le plus grand des poètes vivants. Il n’a pas d’égal. »
L’orateur des causes perdues et des combats gagnés
L’évolution politique de Hugo est l’une des trajectoires les plus remarquables du XIXe siècle : du royalisme ultra de sa jeunesse à la gauche républicaine la plus radicale de sa vieillesse. Cette métamorphose, qu’il résumait en disant avoir « une âme de cristal » reflétant l’évolution du peuple français, passe par des étapes décisives.
Nommé Pair de France le 13 avril 1845 par Louis-Philippe, il intervient à la Chambre des pairs pour la Pologne, contre la peine de mort, pour la liberté de la presse. Élu député en juin 1848, il rompt avec la droite conservatrice lors de son discours sur la misère du 9 juillet 1849 — un texte fondateur. Élu sénateur en 1876, il siège à l’extrême gauche et mène son dernier grand combat : l’amnistie des Communards, finalement votée le 11 juillet 1880.
Quatre discours qui ont changé la France
Contre la peine de mort (15 septembre 1848) — Devant l’Assemblée constituante, Hugo lance : « Qu’est-ce que la peine de mort ? La peine de mort est le signe spécial et éternel de la barbarie. » Et cette formule prophétique : « Le dix-huitième siècle a aboli la torture ; le dix-neuvième siècle abolira la peine de mort. » Le vote est perdu (216 contre 498), mais l’influence de Hugo contribuera à l’abolition dans les constitutions de Genève, du Portugal et de la Colombie — et, un siècle plus tard, en France (1981).
Contre la misère (9 juillet 1849) — « Je ne suis pas de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine ; mais je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu’on peut détruire la misère. Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, limiter, circonscrire, je dis détruire. » Ce discours marque sa rupture définitive avec les conservateurs.
Pour l’instruction publique (15 janvier 1850) — Contre la loi Falloux qui livre l’éducation à l’Église, Hugo prononce un discours-fleuve : « Je veux l’État laïque, purement laïque, exclusivement laïque. » Et : « L’Église chez elle et l’État chez lui. » Sa vision — l’instruction gratuite, obligatoire et laïque — sera réalisée trente-deux ans plus tard par les lois Jules Ferry de 1882.
Pour les États-Unis d’Europe (21 août 1849) — Président du Congrès de la Paix à Paris, Hugo prononce un discours visionnaire : « Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne. » Et : « Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui un instrument de torture, en s’étonnant que cela ait pu être ! » La construction européenne du XXe siècle donnera raison à cette prophétie.
Les Misérables : genèse, réception et théologie d’un chef-d’œuvre
De « Les Misères » à « Les Misérables »
Le roman germe dès les années 1820, quand Hugo commence à s’intéresser au sort des bagnards. En 1839, il visite le bagne de Toulon et inscrit en lettres capitales un nom : « JEAN TRÉJEAN » — futur Jean Valjean. Le 17 novembre 1845, sous le titre provisoire Les Misères, il commence la rédaction proprement dite, partant de la scène de l’arrivée du forçat à Digne. La Révolution de février 1848 interrompt le travail : Hugo, élu député, entre en politique. Le manuscrit dort pendant douze ans, sauvé par Juliette Drouet qui l’emporte dans une malle lors de la fuite en exil.
Le 25 avril 1860, à Guernesey, Hugo rouvre la malle. Dans la marge, il inscrit cette note célèbre : « 14 février (1848) — ici le pair de France s’est interrompu, et le proscrit a continué — 30 décembre 1860, Guernesey. » En un an, il double le volume existant, ajoutant les immenses digressions sur Waterloo, les égouts de Paris, l’argot et les couvents. Le manuscrit final porte la mention : « St Jean. 30 juin 1861. 8 h. ½ du matin. »
Le roman paraît en trois livraisons chez l’éditeur belge Albert Lacroix pour la somme colossale de 240 000 francs (environ 3,8 millions de dollars actuels). La première partie, Fantine, sort les 30-31 mars 1862 à Bruxelles et le 3 avril à Paris. Le succès est foudroyant : les 6 000 à 7 000 exemplaires de l’édition parisienne s’épuisent en quelques jours. La femme de Hugo rapporte que des groupes d’ouvriers cotisent pour acheter les dix volumes et se les faire passer de main en main. La police doit contenir la foule des libraires lors de la deuxième livraison. L’Église catholique placera l’ouvrage à l’Index librorum prohibitorum.
La critique de 1862 : un séisme littéraire
La réception critique est un champ de bataille à elle seule. George Sand écrit avec enthousiasme. Baudelaire, dans Le Boulevard du 20 avril 1862, qualifie publiquement l’œuvre de « livre de charité » — avant d’écrire à sa mère que c’est « un livre immonde et inepte ». Flaubert ne trouve « ni vérité ni grandeur » et juge le style « intentionnellement incorrect et bas ». Les frères Goncourt parlent d’un roman « très artificiel et très décevant ». Barbey d’Aurevilly consacre six articles à une attaque en règle, concluant que c’est « le livre le plus dangereux de ce temps » — mais il est fasciné par Javert, qu’il juge le personnage le plus « balzacien ».
Lamartine offre la critique la plus nuancée : « Un sublime talent, une honnête intention et un livre très dangereux de deux manières : non seulement parce qu’il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu’il fait trop espérer aux malheureux. » Cette phrase résume le paradoxe politique du roman : les conservateurs le redoutent, les républicains sont gênés qu’un évêque en soit le modèle moral, les catholiques y voient une critique de la Providence.
La scène des chandeliers : grâce, miséricorde et rédemption
La scène fondatrice du roman — et l’une des plus puissantes de toute la littérature — est la rencontre entre l’évêque Monseigneur Myriel de Digne et Jean Valjean. Le forçat libéré, rejeté de toutes les auberges (Hugo établit un parallèle délibéré avec la Nativité — « pas de place à l’hôtellerie »), est accueilli par l’évêque qui déclare : « Cette maison n’est pas la mienne ; c’est celle de Jésus-Christ. » Myriel le nourrit à sa propre table avec ses couverts d’argent. Dans la nuit, Valjean vole l’argenterie et s’enfuit. Arrêté par les gendarmes, il est ramené à l’évêque. Myriel prononce alors ces mots :
« Ah ! vous voilà ! Je suis aise de vous voir. Eh bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? »
Puis, seul à seul avec Valjean : « Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. »
Du point de vue théologique, cet acte est un pur geste de grâce imméritée — non pas la justice, non pas la loi, mais le don gratuit. Baudelaire le percevait avec acuité en parlant de « la charité hyperbolique » et de « la confiance absolue dans la Charité prise comme le plus parfait moyen d’enseignement ». La scène met en œuvre le principe de Luc 6,30 : « Donne à quiconque te demande ; et de celui qui prend ton bien, ne le réclame pas. »
La conversion de Valjean n’est pas instantanée : après la miséricorde de l’évêque, il vole encore une pièce à l’enfant Petit Gervais. Ce n’est qu’alors, confronté à sa propre indignité après avoir reçu la grâce, qu’il s’effondre et pleure pour la première fois en dix-neuf ans. Hugo écrit : « Il faut passer par les abîmes. » Les chandeliers réapparaissent à des moments décisifs : lors de la crise morale de l’affaire Champmathieu, quand « une voix terrible » murmure à Valjean de « détruire ces chandeliers » ; et à sa mort, où « il était renversé en arrière, la lumière des deux chandeliers l’éclairait ; sa face blanche regardait le ciel ». L’arc des chandeliers est l’arc même de la rédemption.
Javert : la tragédie du légalisme
Javert, né dans une prison, fils d’une tireuse de cartes et d’un galérien, a renié ses origines par une dévotion absolue à la loi. Hugo écrit qu’il « aurait arrêté son propre père s’il s’était évadé et dénoncé sa propre mère en rupture de ban ». Quand Valjean lui épargne la vie à la barricade, Javert affronte l’impossible : un criminel qui est aussi bon, un système moral supérieur à la loi. Incapable de réconcilier miséricorde et justice, incapable de s’ouvrir à la grâce, Javert se noie dans la Seine. Son suicide est le contrepoint tragique de la conversion de Valjean : tous deux rencontrent la grâce, mais l’un l’accepte et l’autre ne le peut pas.
Le roman présente ainsi la grâce comme la force transformatrice fondamentale de la vie humaine, opérant contre les forces mécaniques de la loi, du préjugé social et du fatalisme. L’acte de l’évêque initie une « chaîne de grâce » : Valjean sauve Fauchelevent, qui plus tard le sauvera ; Valjean sauve Marius ; Valjean épargne Javert. Hugo invoque ce que les théologiens appellent la communion des saints — celui qui a bénéficié d’un acte généreux est inspiré à le transmettre.
Le continent des œuvres : de Notre-Dame à Quatrevingt-treize
Hernani (1830) et la révolution romantique
Le 25 février 1830, la première d’Hernani déclenche une émeute culturelle. Hugo a recruté ses propres troupes — les « chevelus », jeunes romantiques organisés par Nerval, munis de billets rouges marqués du mot espagnol Hierro (Fer). Théophile Gautier, dix-huit ans, porte un gilet rouge flamboyant, provocation délibérée devant le « Tout Paris ». La soirée est interrompue 148 fois par des affrontements entre classiques et romantiques. La victoire est totale. Gautier écrira plus tard : « Le 25 février 1830 ! Cette date reste écrite au fond de notre passé en caractères flamboyants. »
Notre-Dame de Paris (1831) : le roman qui a sauvé une cathédrale
Publié en janvier 1831, le roman fait de la cathédrale elle-même le personnage central, développant la thèse fameuse « Ceci tuera cela » — le livre imprimé tuera l’architecture comme mode d’expression de l’humanité. L’immense succès populaire provoque un afflux de visiteurs à Notre-Dame, qu’ils découvrent en état de délabrement avancé. Le roman déclenche directement le mouvement de préservation du patrimoine gothique en France : en 1842, Viollet-le-Duc entreprend la restauration de la cathédrale. Hugo est crédité d’avoir littéralement sauvé Notre-Dame de la démolition.
Les Contemplations (1856) : le chef-d’œuvre poétique
Organisé en diptyque — « Autrefois » (1830–1843) et « Aujourd’hui » (1843–1855) —, ce recueil fait de la mort de Léopoldine la ligne de partage des eaux. Le livre IV, Pauca meae (« Le peu qui reste de ma fille »), contient dix-sept poèmes d’une intensité de deuil inégalée, dont « Demain, dès l’aube », composé pratiquement sans ratures, et « À Villequier ». Hugo écrit dans sa préface : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. »
La Légende des siècles (1859, 1877, 1883)
Publiée en trois séries sur vingt-quatre ans, cette épopée fragmentée ambitionne de « peindre l’humanité sous tous ses aspects » à travers l’histoire, du récit biblique (La Conscience, Booz endormi — ce dernier considéré comme l’un des plus beaux poèmes de la langue française) aux visions prophétiques de l’avenir (Pleine mer / Plein ciel). Baudelaire la qualifiait de « seule épopée moderne possible ».
Les autres sommets
Le Dernier Jour d’un condamné (1829) invente le monologue intérieur et bouleverse Dostoïevski, qui le qualifie de « l’œuvre la plus vraie » de Hugo. Claude Gueux (1834), récit d’un meurtre en prison, préfigure Jean Valjean et contient cette formule : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons. » Les Travailleurs de la mer (1866), dédié à Guernesey, offre la célèbre scène de combat contre la pieuvre — Hugo introduisant le mot « pieuvre » dans la langue française. L’Homme qui rit (1869), avec le personnage de Gwynplaine au visage mutilé en un rictus permanent, inspirera directement le Joker de Batman via le film muet de Paul Leni (1928). Quatrevingt-treize (1874), dernier roman, pose la question suprême : « Au-dessus de l’absolu révolutionnaire, il y a l’absolu humain » — la miséricorde transcende l’idéologie politique. Staline jeune séminariste fut profondément marqué par le personnage de Cimourdain.
Amitiés, inimitiés et correspondances
Hugo entretenait un réseau de correspondance extraordinaire. Avec Sainte-Beuve, l’amitié la plus intense et la plus destructrice de la littérature française se brise sur l’affaire Adèle — environ 120 lettres sur dix-huit ans témoignent de ce naufrage. Avec Dumas père, c’est une alliance de combat littéraire ponctuée de rivalités — Dumas tenta de minimiser la bataille d’Hernani pour promouvoir sa propre « bataille de Christine ». Avec Balzac, c’est un respect mutuel entre titans : Hugo est l’un des derniers à voir Balzac vivant et prononce son oraison funèbre.
Sur le plan international, Hugo correspond avec Garibaldi, écrit une lettre ouverte pour tenter de sauver John Brown de la pendaison (« Il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel : c’est Washington tuant Spartacus »), plaide pour la vie de l’empereur Maximilien du Mexique, et adresse à l’abolitionniste américaine Maria Weston Chapman un texte cinglant : « Les États-Unis doivent renoncer à l’esclavage, ou renoncer à la liberté. »
L’anecdote la plus célèbre de sa correspondance — probablement apocryphe mais irrésistible — concerne un télégramme envoyé à son éditeur lors de la publication des Misérables : Hugo aurait envoyé « ? » et reçu en retour « ! » — la correspondance la plus brève de l’histoire.
Caractère, courage et générosité légendaire
Le personnage de Hugo est à la mesure de son œuvre : immense, contradictoire, magnétique. Son éthique de travail était prodigieuse : levé à cinq heures du matin, il écrivait debout dans son belvédère vitré de Hauteville House, face à la mer, jusqu’à onze heures. Puis bain glacé sur le toit, promenade de deux heures, correspondance l’après-midi, dîner le soir. Il disait : « Un mois de travail ici vaut une année à Paris. »
Sa générosité n’était pas rhétorique. À partir du 10 mars 1862, il instaure à Guernesey des dîners hebdomadaires pour les enfants pauvres — d’abord une douzaine, puis quarante enfants régulièrement nourris. Il ordonnait à sa cuisinière de nourrir tout mendiant se présentant à sa porte. Comme Jean Valjean, il aidait les pauvres de sa propre poche. L’initiative inspira des dîners semblables en Suisse, en Angleterre (Lady Thompson à Londres fit passer le nombre de 300 à 6 000 enfants) et en Amérique.
Son courage politique est sans doute son trait le plus admirable. Le refus de l’amnistie de 1859 lui coûte son confort parisien, sa collection d’antiquités, sa bibliothèque de 10 000 volumes — pour un principe. Le Times de Londres déclare : « Nous sommes fiers que Victor Hugo choisisse de vivre sur le sol britannique. » Hugo résume sa position par une formule lapidaire : « Ce n’est pas moi qui suis banni, c’est la liberté ; ce n’est pas moi qui suis exilé, c’est la France. »
Artiste visuel méconnu, Hugo produisit plus de 4 000 dessins — lavis d’encre, charbon, café, empreintes de dentelle — qui préfigurent le surréalisme. Delacroix aurait dit qu’il eût été « le plus grand du siècle » s’il s’était consacré à la peinture. Van Gogh comparait ses dessins à des « choses étonnantes, aussi splendides que Rembrandt ».
À soixante-quinze ans, il se décrivait ainsi : « Je ne suis pas un de ces vieillards doux. Je suis encore exaspéré et violent. Je crie et je m’indigne et je pleure. Malheur à qui fait du mal à la France ! »
Le 1er juin 1885 : des funérailles qui ont fait une nation
Hugo meurt de pneumonie le 22 mai 1885, à 13 h 27, au 50, avenue Victor-Hugo. Ses derniers mots écrits, deux jours avant : « Aimer, c’est agir. » Ses dernières paroles murmurées : « C’est ici le combat du jour et de la nuit » — un alexandrin parfait jusque dans l’agonie.
Son testament spécifie : « Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans le corbillard des pauvres. Je refuse l’oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu. » Malgré cette demande de simplicité, le gouvernement du président Jules Grévy décrète des funérailles nationales, votées par 415 voix sur 418 députés.
Le 31 mai, le corps est exposé sous l’Arc de Triomphe, dans un catafalque de vingt-deux mètres de haut conçu par l’architecte Charles Garnier. Un voile de crêpe noir drape le monument. Des millions de Français veillent toute la nuit. Le 1er juin, le cortège descend les Champs-Élysées, traverse la place de la Concorde et le boulevard Saint-Michel jusqu’au Panthéon — qui a été re-sécularisé par décret présidentiel du 26 mai spécialement pour l’occasion. Cette décision est définitive : le Panthéon ne redeviendra jamais une église.
Le cercueil est transporté dans le corbillard des pauvres, comme Hugo l’a voulu, précédé de onze voitures de fleurs. Entre deux et trois millions de personnes — bien plus que la population de Paris — forment un cortège si dense qu’une partie n’a pas encore quitté la place de l’Étoile quand la tête atteint le Panthéon, huit kilomètres plus loin. Dix-neuf orateurs prononcent des discours. C’est l’un des plus grands rassemblements de l’histoire de France, et la consécration définitive de la Troisième République, qui trouve en Hugo son mythe fondateur. Hugo repose aujourd’hui aux côtés de Voltaire, Rousseau, Zola et Dumas.
Une postérité sans rivale dans les lettres françaises
Hugo reste universellement célèbre pour des raisons qui transcendent la littérature. Sa gamme — poésie, roman, théâtre, essai, dessin, discours politique — n’a d’équivalent chez aucun autre écrivain français. Ses personnages — Jean Valjean, Quasimodo, Gavroche, Cosette, Javert — sont devenus des archétypes universels, reconnaissables bien au-delà du cercle des lecteurs.
Les adaptations des Misérables forment un phénomène culturel autonome. La comédie musicale de Boublil et Schönberg, créée en concept-album en 1978, donnée pour la première fois au Palais des Sports de Paris en 1980 puis adaptée en anglais par Cameron Mackintosh (première à Londres le 8 octobre 1985, paroles anglaises de Herbert Kretzmer), est devenue le plus long spectacle musical de l’histoire du West End, traduite en plus de 21 langues, jouée dans 52 pays, vue par plus de 120 millions de spectateurs. Le film de Tom Hooper (2012), avec Hugh Jackman et Anne Hathaway (Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle), a ravivé l’intérêt mondial. Notre-Dame de Paris a inspiré le film d’animation Disney (1996), le musical de Cocciante et Plamondon (1998), et d’innombrables ballets et opéras.
Le billet de 500 francs Victor Hugo, créé en 1953, a circulé dans les poches de millions de Français. L’avenue Victor-Hugo à Paris a été rebaptisée de son vivant, en 1881, et son courrier pouvait être adressé simplement : « À Monsieur Victor Hugo, en son avenue, à Paris. » Des rues, des écoles et des places portent son nom sur tous les continents. Le bicentenaire de 2002 a été célébré internationalement.
Pour les spécialistes, la stature de Hugo ne fait que grandir. Si le grand public le connaît par ses romans, les connaisseurs célèbrent avant tout sa poésie — Les Contemplations et La Légende des siècles — où il atteint une maîtrise formelle et une profondeur spirituelle qui le placent au rang des plus grands poètes de toutes les langues. Lui-même dressait dans William Shakespeare (1864) la liste des génies suprêmes — Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare, Rabelais, Cervantès — et ses contemporains plaisantaient qu’il aurait dû intituler l’ouvrage « Moi-même ».
La citation identifiée : Les Misérables, IIIe partie, livre I, chapitre XI
La citation mentionnée — « Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin… » — provient de Les Misérables (1862), troisième partie (« Marius »), livre premier (« Paris étudié dans son atome »), chapitre XI (« Railler, régner »). Le texte original complet est :
« Tenter, braver, persister, persévérer, s’être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »
Une précision textuelle importante : l’original porte « s’être fidèle à soi-même » (avec le réflexif « s’ »), souvent simplifié en « être fidèle à soi-même » dans les citations populaires. Le passage s’inscrit dans une méditation sur Paris comme foyer de l’audace et du courage pour l’humanité entière. Hugo y célèbre l’esprit du gamin parisien — irrévérencieux, courageux, indomptable — comme incarnation de l’audace nécessaire au progrès. La phrase qui suit immédiatement relie le mythe au réel : « Le même éclair formidable va de la torche de Prométhée au brûle-gueule de Cambronne » — du feu sacré de Prométhée à la pipe du général Cambronne à Waterloo. L’attribution est confirmée unanimement par toutes les sources primaires consultées : Wikisource, Project Gutenberg, édition critique Gallimard-Folio, Bibliothèque électronique du Québec et Groupe Hugo de l’Université Paris-Sorbonne.
Ce que Hugo nous lègue vraiment
Hugo n’a pas seulement écrit des livres : il a forgé une conscience. Sa trajectoire — du royalisme de jeunesse au républicanisme le plus radical, de la poésie intime au combat politique planétaire, de la douleur privée de Villequier à la compassion universelle des Misérables — dessine un arc moral unique dans l’histoire de la littérature. Ce qui le distingue définitivement, c’est la cohérence entre l’œuvre et la vie : l’homme qui écrivait « la misère peut disparaître comme la lèpre a disparu » nourrissait chaque semaine quarante enfants pauvres ; celui qui dénonçait la peine de mort depuis sa jeunesse intervenait personnellement pour sauver des condamnés ; celui qui prophétisait les États-Unis d’Europe plantait un chêne dans son jardin de Guernesey le 14 juillet 1870, prédisant que lorsque l’arbre serait mature, l’Europe serait unie.
Les deux millions de personnes qui ont suivi son cercueil le 1er juin 1885 ne pleuraient pas seulement un écrivain. Ils pleuraient — et célébraient — la preuve vivante que la littérature peut changer le monde, que la parole d’un seul homme, armé seulement de son encrier et de son courage, peut tenir tête aux empires, renverser les préjugés, et acheter des âmes à Dieu avec deux chandeliers d’argent. »
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« Toutes ces investigations dans les domaines de la conscience morose et de la conscience satisfaite, celles notamment que nous devons à la psychanalyse, laissent à la disposition du moraliste une conclusion fondamentale : que l’on ne déloge pas impunément la conscience coupable du point précis où elle requiert de l’homme responsable qu’il assume ses responsabilités. Toute tentative pour en esquiver la pression, pression passagère pour qui accepte franchement le face à face de la faute, ne fait qu’en transformer la pression en oppression, le désagrément en une paix illusoire, gagnée au prix de la mort spirituelle. »
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« L’éducation motrice doit replacer le dissonant dans un milieu qu’il déserte. Le dissonant intime a consommé le divorce entre son corps et le réel, en même temps que celui de sa pensée et du réel. Privée d’une adaptation aux résistances et aux mouvements ambiants, sa fonction tonique joue, comme sa sensibilité, à contresens et à contretemps, entraînant, dans son comportement musculaire, retards (geste arrivant après coup), excès (geste avide ou saccadé), inhibitions (postures figées), persévérations, chevauchements et contaminations (maladresse, bégaiement, confusion verbale). Le sentiment pénible d’être gauche, maladroit, disgracieux, raide, et pour autant ridicule, très vif dès l’enfance, ne fait qu’accentuer la dissonance. Il est capital de rendre au dissonant une activité de relation qui est chez lui AFFOLEE. »
Emmanuel Mounier
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« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1)»
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »
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Fk
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Fb
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Uber-Balle
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« Mentionne-le mais sans insister. Barzini est un homme à qui l’on n’a pas besoin de dire les choses. »
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Le Parrain, Premier volet, « Vito »
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.
En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. » »
Archives Parlementaires
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La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
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«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
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D’enfant persécuté à homme le plus puissant de Chine
« Xi Jinping est né le 15 juin 1953 à Pékin, fils de Xi Zhongxun, un vétéran révolutionnaire éminent qui fut vice-Premier ministre. Wikipedia +3 Cette naissance privilégiée s’est brutalement transformée en cauchemar lorsque son père fut purgé en 1962, accusé dans l’affaire du roman « Liu Zhidan ». Foreign AffairsWikipedia Le jeune Xi, alors âgé de 9 ans, a subi une persécution féroce durant la Révolution culturelle : sa demi-sœur s’est suicidée, sa mère fut forcée de le dénoncer publiquement, et à 15 ans, il fut envoyé comme « jeune instruit » au village de Liangjiahe, dans la province du Shaanxi, Wikipedia l’une des régions les plus pauvres de Chine. Foreign Affairs +3
Durant sept ans (1969-1975), Xi vécut dans une habitation troglodytique (yaodong) et effectua des travaux agricoles éprouvants. PBS +3 Étiqueté « élément noir » en raison du statut de son père, il vit ses candidatures au Parti communiste rejetées dix fois avant d’être finalement accepté début 1974. Study International +4 Cette expérience formatrice, qu’il décrit plus tard comme produisant « un sentiment de réinvention et de purification », forge sa résilience psychologique extraordinaire. Bbn TimesPBS Lee Kuan Yew l’a comparé à Nelson Mandela pour sa « stabilité émotionnelle énorme qui ne permet pas aux malheurs personnels d’affecter son jugement ». The DiplomatWikipedia
Le parcours de Xi vers le pouvoir suprême s’est étendu sur trois décennies. Après avoir étudié l’ingénierie chimique à l’université Tsinghua (1975-1979) en tant qu’ »étudiant ouvrier-paysan-soldat »— Wikipediaun programme qui admettait sur critères politiques plutôt qu’académiques— Wikipediail devint secrétaire personnel du général Geng Biao, ministre de la Défense, lui donnant un accès rare aux plus hauts échelons du Parti, du gouvernement et de l’armée. Worldpolitics +4 Cette connexion militaire précoce se révélerait cruciale plus tard, conférant à Xi une crédibilité auprès de l’Armée populaire de libération que ni Jiang Zemin ni Hu Jintao ne possédaient. CNN
De 1982 à 2007, Xi gravit méthodiquement les échelons en gouvernant des provinces majeures. Encyclopedia Britannica Il passa 17 ans dans le Fujian (1985-2002), développant une réputation d’administrateur compétent Heritage Foundation attirant les investissements taïwanais et étrangers. Wikipedia Dans le Zhejiang (2002-2007), il présida des taux de croissance moyens de 14% annuels et évita soigneusement les controverses. CNN +3 Un bref passage de sept mois comme secrétaire du Parti à Shanghai en 2007 servit de tremplin vers le leadership national. Wikipedia +2 Ce qui distinguait Xi était sa capacité à naviguer la politique factionnelle sans appartenir à aucun réseau dominant—ni la « Bande de Shanghai » de Jiang Zemin ni la faction de la Ligue de la jeunesse communiste de Hu Jintao. Lowy Institute
En octobre 2007, Xi fut élevé au Comité permanent du Politburo, puis devint vice-président en 2008 et vice-président de la Commission militaire centrale en 2010. Wikipedia +5 Sa sélection comme successeur de Hu Jintao résulta d’un processus complexe de marchandage. Il était perçu comme un candidat de compromis—un « princeling » avec des références révolutionnaires impeccables, une expérience administrative diversifiée, des connexions militaires, mais sans base de pouvoir personnelle menaçante. Lowy Institute +3 Les anciens du Parti le choisirent partiellement en pensant qu’il serait plus facile à contrôler que des rivaux comme Bo Xilai. Ils le sous-estimèrent gravement. »
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« De l’esprit et de la marche du Gouvernement.
« La main du gouvernement ainsi faite, comment touchera-t-elle et les choses anciennes et les choses nouvelles ? Les personnes absolues de l’ancien régime peuvent être divisées en plusieurs classes. Je ne parlerai point de quelques intrigants, qui se jetant à la manière des insectes partout où ils sentent de la corruption, se nourrissent comme eux dans l’infection qui leur est sympathique et qu’ils contribuent à aggraver: ces hommes sont tout-à-fait méprisables. Il n’en est pas de même d’une classe considérable, toute nourrie dans les anciens temps, et qui par là même n’entend rien à ce qui s’est passé dans la révolution, non plus qu’au mouvement nouveau qu’elle a produit. Persistant dans leurs anciennes affections, dans leurs anciens préjugés, dans leurs anciennes habitudes, plusieurs sont restés roides à leur place, semblables à ces pyramides des Alpes, restes des anciens cataclysmes de la terre, dont la trempe dure s’est conservée tandis que tout était emporté autour d’elles.
Certes une pareille attitude, lorsque d’ailleurs elie n’a rien d’offensif, me paraît non seulement excusable, mais encore digne d’honneur. Dans leurs troubles publics, les Romains surent très-bien apprécier cette fidélité inflexible de leurs grands personnages. Tout céda, dit un poète: excepté l’âme dure de Catou. Cette âme dure a eu les respects du monde.
Toutefois dans cette attitude si honorable, et tout-à-fait inoffensive, lorsqu’elle n’a que de l’immobilité, si celui qui l’a adoptée veut se prévaloir du respect qu’elle inspire pour y ramener son pays; si ces hommes parvenant à l’influence, s’efforcent en dépit des institutions nouvelles et dés habitudes nouvelles, de nous faire rétrograder vers les institutions anciennes; s’ils veulent nous ramener de violence à ce qu’ils sont et où ils sont, il faut prendre l’alarme et quelque respect qu’on ait pour eux, leur résister. Certes dans le cours de ma carrière, j’ai assez rencontré de ces esprits durs, dont l’inflexibilité, si on les avait laissé faire, aurait mille fois perdu la France, qu’ils prétendaient sauver. Ils n’ont été que trop souvent l’objet de mon impatience.
Il faut, à l’égard de tels hommes, ni les repousser, ni les employer. A l’extrémité opposée, les hommes absolus sont et plus dangereux et plus intraitables. Dans un temps si habile, où on sait donner à ses services la dignité qu’on donnait autrefois à ses vertus, nous mettons tant de décence dans les petits mouvements de nos vanités secrètes, qu’il faut presque scruter comme Dieu les cœurs et les reins, pour parvenir à signaler dans ses détails le libertinage d’un amour-propre honteux.
Conserver les avantages de la révolution, c’est ce qu’on vous demande; c’est ce que vous accordez: après cela, vous croyez la paix faite; elle ne l’est pas du tout. Une classe puissante, immense, intraitable, entend surtout, par ses avantages acquis, les avantages que vous avez perdus; elle entend avec les places qu’elle vous a ôtées, et la fortune dont elle vous a dépouillés, le reste de considération que vous avez conservé, et que vous ne voudriez pas perdre Sans s’embarrasser de tout ce qui peut survenir, elle entend, en dépit des événements et des temps, quels qu’ils puissent être, la continuité de sa supériorité et de sa prépondérance.
On peut remarquer, à cet égard, une grande différence entre les hommes de l’ancien régime et les hommes du nouveau. Les premiers, nés dans lesplus hauts rangs et dans les honneurs qui leur sont attachés, condamnés tout-à-coup au travail et aux habitudes de l’indigence, ont pu supporter avec sérénité cette récompense si amère décernée à leur vertu et à leur fidélité; les autres n’ont été qu’un moment abandonnés par la révoJution et par ses faveurs; et aussitôt ils ont donné le spectacle de l’irritation. On a vu des hommes conservant et leur grande fortune, et leurs titres magnifiques, et leurs palais superbes, sécher d’amertume de leur seul éloignement des affaires publiques. C’est en vain qu’on leur dit avec Virgile : * « si vous n’avez plus votre ancienne magnificence, si chaque matin des flots de cour<<«tisans ne s’échappent plus de vos portiques superbes, at secura quies. » Nous n’en voulons pas; et nescia fallere vita. Encore moins; at latis otia fundis. – Allez au diable. Des flots de courtisans, voilà ce que nous voulons. Nous voulons continuer à être les maîtres, les dominateurs de la France, nous voulons que tout le monde continue à se ranger sur notre passage, que nos principes continuent à être réputés les plus beaux, nos actions les plus belles. Nous voulons que la révolution soit de plus en plus sanctifiée, nos saletés anoblies, nos crimes illustrés. A ce prix que Louis XVIII et son gouvernement se soutienne; à moins toutefois qu’il ne nous convienne encore mieux de le renverser. D’autres sont un peu moins déraisonnables. Leurs craintes se prennent dans ce principe même d’harmonie que je viens de citer. Ce principe qu’on ne sait en certains points ni comment aborder, ni comment conserver, ni comment attaquer, est trèsbien compris par le monarque, lorsqu’au milieu des désordres révolutionnaires, il emploie des instrumens qui ont appartenu à la révolution; il est compris de même par les hommes exagérés, il est le motif de leurs complots et de leur espérance; il est com pris encore mieux par les hommes de la révolution, il est le motif de leurs craintes. , Vous proposez d’effacer les principes et de conserver les résultats : ces paroles mêmes me font frémir: c’est comme si en renversant l’autel de Baal yous vouliez persuader au prêtre qu’il en conservera les fruits. Vous ne parviendrez jamais à persuader aux prêtres de la révolution qu’ils conserveront leur prébende, après que vous aurez renversé leur idole. Il me suffit de présenter ces points délicats. Un gouvernement habile saura les toucher comme il convient: dans aucun cas, il ne se départira, j’espère, du grand principe sans lequel il n’est pas de salut. C’est avant tout de ressusciter la France qui a été effacée; par là nous commencerons à reprendre la forme de peuple. Cela ne suffit pas. II faut encore mettre ensemble le peuple ancien et le peuple nouveau. Comme l’Angleterre a eu une révolution moins complète, il lui a été moins difficile *de raccorder ses temps anciens et ses temps nouveaux; il lui a été moins difficile de faire entrer les avantages nouveaux et les institutions nouvelles dans ce qui restait du cadre de ses institutions anciennes.
En France, où tout a été détruit, à la seule exception de la mémoire qui s’obstine à tout rappeler; en France, où il est impossible, à cause de la loi, de s’attacher à la moindre des choses anciennes, et à cause des souvenirs, de ne les avoir pas sans cesse dans sa pensée; en France, où les avantages nouveaux, plaidant au possessoire avec les idées d’ordre, ont à combattre les idées de justice et la conscience du genre humain; où les uns, rangés autour d’un trône légitime, ont dans leurs rangs tous les principes de légitimité; où les autres, transfuges d’une révolution odieuse, ont pour eux le nombre et des principes de désordre, l’imagination s’épouvante de tant de difficultés.
Dans ce cas, la force seule ne suffirait pas, la modération seule ne suffirait pas davantage. Certes, dans le cours de ma vie, j’espère n’avoir pas manqué de cette modération qu’on prône tant. Ma volonté a été à cet égard d’aller jusqu’aux bornes. On a trouvé quelquefois que je les avais passées; mais au moins, dans aucun temps, je n’ai voulu passer par-dessus la justice, et encore moins violer l’harmonie générale d’un Etat. Disposé à cet esprit conciliant qui, dans les troubles, sait compâtir à des erreurs, ou supporter des sacrifices, je ne confondrai point avec la modération l’esprit de faiblesse. Mais cela ne m’a jamais manqué; par une interversion que je ne saurais assez déplorer, j’ai constamment trouvé la force là où il fallait de la modération, et la modération là où il fallait la force. Certes, où il n’y a qu’une erreur de l’esprit ou un égarement passager, portez de la modération et de la douceur: c’est bien. Mais lorsque c’est toute une doctrine, tout un système, un dessein, une volonté enracinée, que me parlez-vous de modération!
RÉSUMÉ GÉNÉRAL.
«Pour ôter tout prétexte à la malveillance, je commence par déclarer que je regarde comme bases préliminaires d’une recomposition sociale en France, la consécration des ventes nationales, ainsi que l’abolition des dîmes, des cens, des droits seigneuriaux ; mais pour que ces envahissemens, pleins d’injustice, puissent entrer dans la justice générale, je regarde comme indispensable de faire tout ce qui se fait en pareil cas. C’est par la partie lésée seule, et non par le Roi, ou par une assemblée, que la légitimation peut être faite. Et d’abord, relativement aux dîmes, aux cens, aux droits seigneuriaux, il convient de rechercher ce qu’il peut y avoir eu précédemment de suffisant ou d’insuffisant dans les décrets d’ordre public, et ajouter ce qui peut y manquer. Relativement aux ventes provenues de confiscation, comme c’est, en général, la noblesse sur laquelle ont frappé ces confiscations, le roi fera un appel à sa noblesse, à l’effet d’être investi de tous ses droits. Il en disposera ensuite comme il l’entendra pour l’ordre public. Il n’y a pas un gentilhomme en France qui hésite. J’en réponds.
Je regarde de même comme base préalable de toute recomposition sociale, 1o la promulgation d’un système de liberté, selon an mode qui puisse se concilier avec l’ordre public et la marche de l’autorité; 2 l’égalité civile et politique entre les citoyens, selon un mode qui ne dérange point l’inégalité des rangs; 3o l’adımissibilité à toutes les places, selon un mode pris dans l’ordre des capacités, ainsi que des convenances sociales; 4 l’établissement d’une constitution fixe et d’un régime représentatif, selon un mode qui règle non seulement la marche et le mouvement des grands pouvoirs politiques, mais encore les pouvoirs civils, la magistrature, la cité, la corporation, la maison, c’est-à-dire tout l’ensemble de l’Etat depuis le sommet jusqu’à la base. :
Relativement à ces derniers points, encore qu’il soit convenu de regarder un système de liberté, d’égalité, de représentation et de constitution, comme des institutions révolutionnaires, je dois repousser et écarter tout-à-fait cette pensée. Certes, le mouvement des temps a nécessité en toutes ces choses des formes nouvelles; mais le fond que le délire du peuple, ou celui des rois, a pu quelquefois ébranler, a résisté à toutes les attaques. On le retrouve dans toutes les situations et dans tous les temps. C’est à ce fond qu’il convient de revenir, en faisant ensorte que ce qui sera nécessaire en ce genre de formes nouvelles et de modes nouveaux, , y soit rapporté, et en quelque sorte rattaché.
FAITS.
I. Il y a eu pendant près de quatorze siècles sur un territoire appelé la France, un peuple particulier appelé le peuple français. Ce peuple s’est décomposé dans une longue suite d’événemens qu’on est convenu d’appeler révolution, et il a totalement disparu. Ce qui était la France n’est plus aujourd’hui qu’un vaste pays; ce qui était un grand peuple n’est plus qu’une multitude.
II. Depuis plus de vingt ans, ce pays et cette multitude s’efforcent de revenir à l’état de peuple; mais leurs tentatives continuellement répétées sont continuellement vaines, parce qu’en cherchant à se recomposer, ils s’obstinent à conserver les principes par lesquels ils se sont décomposés.
III. Le principe premier, le plus fâcheux, le plus fatal, le plus funeste, par lequel la France s’est décomposée, c’est la haine de ses temps anciens. Pendant près d’un siècle, le patriotisme a été en France la haine de la patrie. Les principes secondaires qui s’y sont ajoutés, tels que les dogmes de la souveraineté du peuple, de la majorité, de l’égalité, de la séparation des pouvoirs, n’ont pas été moins fàcheux.
IV. Il m’est nécessaire de dire d’abord comment la dissolution s’est faite. Une multitude immense, importante, prépondérante d’hommes d’arts, d’hommes de lettres, d’hommes de loi, mettant une importance infinie aux avantages de la naissance qu’ils n’avaient pas, et portant à ceux qui les avaient une haine proportionnée à cette importance, sont parvenus à composer une sorte d’opinion qui a paru universelle. La jalousie des rois s’étant mise de la partie, tout cela s’est réuni pour saper, de concert, un fonds d’institutions antiques, auxquelles appartenaient des avantages odieux. Ils n’ont cessé jusqu’à ce que tout ait été en ruine. Se faisant les héritiers de toutes les institutions, à mesure qu’elles étaient abattues, 1 de tous les avantages, à mesure qu’ils étaient abolis, les rois ont regardé comme une fortune pour leur puissance la perte de nos anciennes libertés. Cependant, comme il n’a plus resté au lieu de colonnes que des décorations, au lieu d’édifices que des masures, à Ia première crise, le pouvoir, qui se croyait affermi, a été emporté. Un déluge a passé ensuite sur cet ensemble et l’a effacé.
V. Il faut dire actuellement comment la recomposition a été tentée. Même aujourd’hui trois ordres de mouvement peuvent être remarqués: l’un dans les hommes de 1793, qui, imbus de leurs principes de destruction, s’obstinent à voir la vie dans la mort, l’ordre dans le chaos, l’existence dans le néant; l’autre, dans des hommes de Louis XV et de Louis XIV, qui, ne prenant pas plus de souci que les précédens, de ce qui peut constituer un corps social, voient tout l’Etat dans la force et dans le roi, comme les autres le voient dans la force et dans la multitude. Entre ces deux partis extrêmes figure un parti mitoyen, qu’on pourrait appeler les hommes de 1789. Ceux-ci n’ont point, comme ceux. de 1793, la révolution dans leurs bras, la montrant à tout le monde, à l’instar d’une mère toute glorieuse d’avoir enfanté; ils l’ont seulement dans leurs têtes et dans leurs entrailles : il n’y a qu’à attendre quelques mois, elle en sortira toute vi vante. Ces trois ordres d’hommes, dont le cri de ralliement est pour l’un, le roi sans constitution, pour l’autre, la constitution sans roi, et pour le troisième le roi et la constitution, présentent, au premier abord, quelque chose de disparate. Ils se ressemblent plus qu’on ne pense. Même point de départ dans le mépris de nos temps anciens et de nos libertés anciennes; même volonté, chacun à leur manière, de conserver l’anarchie qui existe; même tendance pour la perpétuer à jamais. D’après cela on pourrait dire, avec vérité, qu’ils sont de la même famille. En effet, les hommes de Louis XV et de Louis XIV ont enfanté les hommes de 1789; Les hommes de 1789 ont enfanté ceux de 1793. Encore que ces trois partis aient beaucoup de points de rapprochement, ils se détestent. L’un voudrait franchement tuer l’autre : depuis vingt ans ils ne cessent de se tuer et de se remplacer, sans que leur objet positif soit jamais rempli. Ils se tueraient, ils se remplaceraient, ils se succéderaient pendant des siècles sans que jamais ils fussent plus avancés.Roi sans constitution est impossible; constitution sans roi est monstrueux ; roi et constitution, si ce roi et cette constitution se rattachent à notre existence ancienne, c’est bien; mais un roi et une, constitution improvisés ! Au milieu d’un peuple réellement ancien, un roi et une constitution nouvelle, ou seulement comme aujourd’hui, une constitution nouvelle, avec un roi ancien ; un roi qui ne pourrait s’empêcher d’être ancien au milieu d’un peuple qui voudrait absolument être nouveau, est ce quelque chose de semblable qu’on prétend sérieuse ment consolider? Je suis loin de vouloir contester rien à la puissance de Dieu le père; mais en vérité, je ne puis croire qu’elle , aille jusqu’à réaliser aucune de ces monstruosité.
MOYENS DE RECOMPOSITION.
PRINCIPES GÉNÉRAUX.
I. SI on veut redonner une véritable vie nationale à cette multitude qui aujourd’hui prend le nom de peuple, il faut commencer à comprendre que, comme cette vie se compose d’un passé, d’un présent et d’un aveņir, il est impossible de conserver la solution de continuité qui existe aujourd’hui entre notre vie présente et notre vie passée ; et dès-lors il faut commencer par renoncer à ce prétendu patriotisme qui, depuis un siècle, consiste principalement dans la haine de nos temps anciens : on s’attachera alors avec respect à ces temps anciens, et on y rattachera tout ce qui, dans les innovations commandées par les derniers événemens, ainsi que par la marche de la civilisation européenne, est susceptible de s’y rattacher.
Cette unité de vie, sous le rapport des temps, on aura soin qu’elle ait lieu de même sous le rapport de l’ensemble; on aura soin que les parties soient coordonnées, de manière que l’ordre politique et l’ordre civil, la magistrature, la maison, la corporation, la cité, ainsi que tout l’ordre des droits, depuis le trône jusqu’à la chaumière, appartiennent aux mêmes mouvemens et aux mêmes principes. Tout ce qui étant illégal et injuste. pourra être repoussé, le sera simplement et franchement; tout ce qui ne pourra être rejeté sera légitimé, comme en pareil cas il convient de légitimer.
III. Selon cette règle, les institutions du pouvoir et celles de la liberté seront prises également dans l’esprit de nos lois, de nos mœurs et de nos institutions anciennes. Et d’abord il faut le déclarer: le peuple français est essentiellement libre. Cet avantage ne lui vient ni de la révolution, ni d’aucun mouvement du temps présent. La France a été regardée, de tout temps, parmi les nations, comme la véritable métropole, ou, si l’on veut, comme une terre classique de la liberté: c’est au point que, selon la jurisprudence de nos pères, tout esclave des nations étrangères qui y mettait les pieds, et qui en respirait l’air, devenait libre par ce seul fait.
IV. Mais en même temps, qu’en vertu de ses anciennes mœurs, le peuple français réunit toutes les libertés; par une contradiction qui n’est qu’apparente et qui est le rempart même de nos libertés, le roi réunit tous les pouvoirs. Le principe de la division des pouvoirs est un principe monstrueux. La sauvegarde de la liberté est dans la nature des conseils dont le roi est constitutionnellement en touré, et sans lesquels, d’après les principes de la monarchie, ses actes n’ont aucun caractère, ni aucune force.
V. L’égalité civile et politique, qui, en France, fait une partie essentielle de la liberté, appartient comme elle à l’esprit de nos temps anciens, et non pas au mouve ment de la révolution. Elle est établie dans nos livres saints, même entre le citoyen et l’étranger. Sive civis sit ille, sive peregrinus,. nulla erit distantia personarum, dit le Deutéronome. Dans nos temps les plus anciens, chacun devait être jugé par ses pairs. Dans les assemblées les plus anciennes, chacun avait le même droit de vote. L’égalité civile et politique se trouve consignée dans les ordonnances de nos rois, et nos Etats-Généraux eux-mêmes ont prescrit…»
François-Dominique de Reynaud, comte de Montlosier, Des désordres actuelles de la France, et des moyens d’y remédier.
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Psychologie d’un survivant : résilience, contrôle et foi idéologique
« L’évaluation psychologique la plus rigoureuse de Xi Jinping, menée par Aubrey Immelman et Yunyiyi Chen en 2021 utilisant l’Inventaire Millon des critères diagnostiques, révèle un profil de personnalité « exécuteur agressif » caractérisé par trois schémas concurrents. Le schéma dominant/contrôlant (score 14) indique une personnalité « dure, sans sentimentalisme, autoritaire » qui « aime le pouvoir de diriger et d’intimider les autres » avec un « seuil de frustration bas ». Le schéma consciencieux/respectueux (score 9) suggère une forte éthique de travail, une attention méticuleuse aux détails et une aversion au risque. Le schéma ambitieux/confiant (score 9) révèle une confiance suprême en soi, des attentes que les autres reconnaissent ses qualités spéciales, et un sentiment d’avoir droit. CSBSJU +2
Cette combinaison produit un leader qui « croit avoir le devoir moral de punir et contrôler ceux qui dévient des normes », démontre une « compréhension de la profondeur » et la « capacité de visualiser des alternatives », mais reste « sans retenue dans la décharge d’impulsions hostiles contre les faibles et méprisables ». CSBSJUcsbsju L’étude prédit que Xi « force les décisions à être prises prématurément », « accepte les recommandations d’autres seulement sous protestation » et « n’encourage pas l’exercice du jugement indépendant par les assistants ». csbsju
Le traumatisme formateur de la persécution familiale façonne profondément la psychologie de Xi. À 13 ans, il fut soumis à des séances de lutte publiques où sa propre mère fut forcée de scander « À bas Xi Jinping ! » et de le rejeter lorsqu’il implorait de la nourriture. Sa demi-sœur se suicida, incapable de supporter la persécution. Le jeune Xi rappela qu’il « s’effondra de maladie » et « pensa même à la mort ». Le psychiatre Kenneth Dekleva identifie ces expériences comme produisant « une croissance et résilience post-traumatiques » combinées avec une insécurité profondément ancrée. The Cipher Brief
Orville Schell de l’Asia Society note que « Xi Jinping apprit comme adolescent que si vous voulez survivre, vous devez maîtriser les outils de la boîte à outils maoïste… être plus Rouge que quiconque ». PBS Cette orthodoxie comme protection contre la vulnérabilité devient une stratégie de survie centrale. L’obsession de Xi pour l’effondrement soviétique révèle sa peur psychologique primaire. Dans un discours de janvier 2013, il déclara : « Pourquoi l’Union soviétique s’est-elle désintégrée ? Une raison importante fut que la lutte dans le domaine idéologique était extrêmement intense… à la fin, personne n’était un homme réel, personne ne sortit résister. » Foreign Affairs +4 Xi se considère comme cet « homme réel » qui sauvera le PCC d’un destin similaire.
Les experts identifient un paradoxe au cœur de la psychologie de Xi : une confiance suprême en apparence masquant une insécurité profonde. Kerry Brown observe que « se faire ‘Président de tout’ peut simplement cacher des sentiments de vulnérabilité et de faiblesse. » Los Angeles Review of Books Kenneth Dekleva note que « l’exceptionnalisme de Xi, bien que lié à sa confiance personnelle et politique, représente un angle mort potentiel ». The Diplomat Cette combinaison de résilience et d’insécurité, de conviction idéologique et de pragmatisme impitoyable, de patience calculée et d’ambition urgente, définit la personnalité complexe de Xi.
Quant à la bienveillance et modération, les preuves psychologiques suggèrent que Xi n’est pas particulièrement bienveillant. Son profil de personnalité dominante indique qu’il est « déficient dans la capacité de ressentir des sentiments chaleureux ou tendres », « incapable de véritablement ressentir de l’affection ou d’empathie pour les besoins des autres » et considère « les émotions tendres comme une faiblesse ». csbsjuCSBSJU Son comportement réel—purges massives, traitement dur de la population du Xinjiang, répression à Hong Kong—confirme cette évaluation. Toute « bienveillance » apparente envers les paysans semble motivée par un devoir paternaliste plutôt que par une empathie authentique.
Concernant la modération, Xi démontre systématiquement une surextension dans les politiques intérieures et étrangères selon l’analyse de Susan Shirk. China Leadership Monitor L’élimination des limites de mandat, la concentration excessive du pouvoir personnel, l’extrémisme du zéro-COVID, la répression du secteur privé, la diplomatie agressive du « loup guerrier », et l’assertivité territoriale en mer de Chine méridionale reflètent tous un manque de retenue. L’évaluation Immelman note que Xi a une organisation morphologique « éruptive »— »des énergies puissantes submergent périodiquement les contrôles modulateurs ». csbsju
Gestion centralisée : du leadership collectif à la règle personnaliste
Xi Jinping a fondamentalement transformé la gouvernance chinoise du leadership collectif établi par Deng Xiaoping vers la dictature personnaliste, Encyclopedia Britannica concentrant plus de pouvoir qu’aucun dirigeant depuis Mao. Journal of Democracy +3 En mars 2018, l’Assemblée populaire nationale modifia la Constitution pour abolir les limites de mandat présidentiel (avec seulement 2 votes contre sur près de 3 000 délégués), ouvrant la voie à une règle indéfinie. journalofdemocracy +3 Au 20e Congrès du Parti en octobre 2022, Xi obtint un troisième mandat sans précédent et remplit le Comité permanent du Politburo de loyalistes, sans désigner de successeur clair—brisant la tradition post-Deng. Wikipedia +6
Ses mécanismes de contrôle sont exhaustifs. Xi préside personnellement huit groupes dirigeants majeurs incluant la Commission nationale de sécurité et le Groupe dirigeant pour l’approfondissement complet des réformes, centralisant l’autorité décisionnelle. Journal of Democracy +2 Il a institué le « Système de responsabilité du président de la CMC » qui « lui accorde explicitement l’autorité de diriger le travail de la commission, commander les forces armées et prendre des décisions sur toutes les questions majeures concernant la défense nationale et l’armée »— China Leadership Monitorun contrôle militaire qu’aucun dirigeant, « pas même Mao Zedong », n’a exercé à cette étendue. journalofdemocracy +2
Sa campagne anti-corruption sert d’instrument de gouvernance aux multiples fonctions : éliminer les rivaux politiques, imposer la discipline et la loyauté, restaurer le soutien public au Parti, et contrôler les officiels locaux qui résistent aux directives centrales. De 2013 à 2021, plus de 4 millions de membres du Parti et officiels furent disciplinés ou poursuivis, incluant 17 membres du Comité central et 120+ officiels supérieurs. Wikipedia +2 Zhou Yongkang, ancien membre du Comité permanent du Politburo, fut poursuivi—le plus haut dirigeant ciblé depuis 1949. Wikipedia +4 En 2024, 889 000 membres du Parti furent disciplinés dans les neuf premiers mois seulement, indiquant une intensification plutôt qu’un ralentissement. China Leadership Monitor +3
Le style de gestion de Xi combine la rigidité idéologique avec la flexibilité tactique sélective. Richard McGregor observe que « Xi a choisi de gouverner la Chine comme un gestionnaire de crises », produisant un schéma initial de rigidité suivi de renversements stratégiques lorsque les politiques échouent. Globalsecurityreview La politique zéro-COVID en est l’exemple paradigmatique : personnellement attachée à l’autorité de Xi et déclarée « incontestable », elle fut maintenue jusqu’à ce que les protestations de novembre 2022 forcent un abandon abrupt sans préparation, exposant « la nature capricieuse de la règle d’homme fort ». CNN
Son approche économique représente « l’assertivité de l’État »—répression du secteur technologique en 2020-2021, agenda de « prospérité commune », renforcement des entreprises d’État et cellules du Parti dans les firmes privées. La stratégie de « double circulation » vise à réduire la dépendance aux marchés occidentaux. WikipediaWikipedia Jude Blanchette du CSIS note que Xi a redéfini les priorités pour mettre « la sécurité nationale comme prérequis de la croissance alors qu’avant, la croissance était le prérequis de la sécurité nationale ». lowyinstituteThe Asan Forum
Les relations hiérarchiques ont radicalement changé sous Xi. Avant 2012, le système de Deng comportait une division du travail entre les membres du Comité permanent du Politburo, une retraite et succession régulières, une délégation aux agences gouvernementales et des contrôles par équilibre factionnaire. Journal of Democracy Le système de Xi concentre le pouvoir dans ses mains, élimine la planification de succession, impose la suprématie du Parti sur l’État, élimine les contrôles factionnels et intervient personnellement. journalofdemocracy +2
Le Lowy Institute rapporte que Cai Qi (classé n°5) soumet « les dirigeants supérieurs à des tests de loyauté pour s’assurer qu’ils ne s’écartent pas des diktats de Xi ». lowyinstitute Contrairement au leadership collectif où les élites jouissaient de sécurité, le système de Xi crée une insécurité omniprésente : les purges ciblent même des associés proches, aucune protection contre l’investigation, la retraite n’offre aucune immunité, les familles sont vulnérables. Power3point0 Comme le note le Journal of Democracy : « La sécurité pour les élites dirigeantes, une caractéristique centrale de l’ordre politique post-Mao, a été anéantie. » China Leadership Monitorjournalofdemocracy
Vision du monde : synthèse du marxisme, confucianisme et nationalisme
Xi Jinping articule une vision idéologique sans précédent fusionnant le marxisme-léninisme orthodoxe, le confucianisme traditionnel et le nationalisme assertif. Sa déclaration d’octobre 2023 est révélatrice : « La Chine d’aujourd’hui devrait considérer le marxisme comme son ‘âme’ et la ‘belle culture traditionnelle chinoise comme la racine’. » Foreign AffairsUtsynergyjournal Cette synthèse explicite renverse des décennies durant lesquelles le Parti communiste condamnait le confucianisme comme féodal. Worldpolitics
La « Pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère », inscrite dans la Constitution du Parti en 2017 et la Constitution de l’État en 2018, fait de Xi le troisième dirigeant après Mao et Deng à voir son idéologie enchâssée. Wikipedia +6 Cette idéologie comprend 10 « affirmations » et 14 « engagements » Wikipedia couvrant la direction du Parti, le développement centré sur le peuple, la réforme, la sécurité nationale, la gouvernance selon la loi, les valeurs socialistes, et une « communauté de destin partagé pour l’humanité ». WikipediaXinhua
Son slogan signature, le « Rêve chinois » (中国梦), articulé pour la première fois en 2012, vise « la grande renaissance de la nation chinoise » selon deux calendriers : une « société modérément prospère » au 100e anniversaire du PCC (2021) et un « pays socialiste moderne pleinement développé » au 100e anniversaire de la RPC (2049). The DiplomatWikipedia Le Rêve chinois comprend quatre éléments selon Robert Lawrence Kuhn : une Chine forte (militairement et économiquement), une Chine civilisée (confiance culturelle), une Chine harmonieuse (stabilité sociale) et une Belle Chine (civilisation écologique). Wikipedia
L’effondrement soviétique hante Xi profondément comme sa peur primaire. Son discours de janvier 2013 blâme la « négation de l’histoire de l’URSS, négation de l’histoire du PCUS, négation de Lénine, négation de Staline, création du nihilisme historique » pour la désintégration soviétique. Foreign Affairs +4 Cette obsession motive sa répression idéologique féroce, incluant l’interdiction de « sept valeurs occidentales dangereuses » (Document No. 9, 2013) : démocratie constitutionnelle occidentale, « valeurs universelles » des droits humains, société civile, néolibéralisme, indépendance des médias, nihilisme historique et questionnement de la nature socialiste de la Chine. ProvidenceVifindia
Ses déclarations les plus mémorables révèlent un nationalisme assertif et une défense de la souveraineté du Parti :
- « Nous ne permettrons jamais à aucune force étrangère d’intimider, opprimer ou subjuguer notre peuple. Quiconque tenterait de le faire trouvera ses têtes ensanglantées contre un grand mur d’acier. » The Washington Post
- « Certains étrangers avec le ventre plein et rien de mieux à faire s’engagent dans des critiques contre nous. Premièrement, la Chine n’exporte pas la révolution ; deuxièmement, elle n’exporte pas la famine et la pauvreté ; et troisièmement, elle ne vous embête pas. Alors qu’y a-t-il d’autre à dire ? » A-Z Quotes +2
- « La direction du Parti communiste chinois est la caractéristique déterminante du socialisme aux caractéristiques chinoises, et la plus grande force du système. » Chinaopensourceobservatory
Concernant la religion, Xi exige un athéisme marxiste strict. Il a déclaré en 2016 que les cadres du PCC doivent agir comme « athées marxistes inflexibles » et les 88+ millions de membres du Parti sont interdits de pratique religieuse. WikipediaTime Sa politique de « sinisation de la religion » (2016-présent) exige que toutes les religions s’alignent avec les valeurs socialistes, soutiennent la direction du PCC et « résistent aux infiltrations étrangères ». WikipediaChristianity Today Cette politique a produit des destructions de sites religieux, des détentions massives de musulmans ouïghours (1+ million), des enlèvements de croix d’églises et une surveillance étendue des lieux de culte.
Paradoxalement, malgré la promotion de l’athéisme, Xi utilise fréquemment une terminologie quasi-religieuse concernant la « foi » dans le marxisme, le communisme et le socialisme aux caractéristiques chinoises. Un journal officiel du PCC a audacieusement déclaré : « La Pensée de Xi Jinping est devenue théologie »—traitée comme la seule « religion » acceptable. The DiplomatSouth China Morning Post«
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« On dit qu’une forme d’armée de l’ombre influe, ou que des agents numériques — véritables soldats du cyber proches des cercles de l’armée française — exercent et orientent en ligne les discours des intelligences artificielles. Des personnes surveilleraient les flux, la désinformation et la manipulation, ici ou ailleurs. Il arrive ainsi que l’on échange, non pas avec des IA ou de simples interlocuteurs anonymes sous pseudonymes, mais directement avec les vecteurs d’agents d’influence qui, par leur silence, leurs non-dits ou leurs discours, orientent et corrigent si nécessaire les propos faux, imprécis, divagants, menteurs ou trompeurs. Ils redresseraient ainsi les analyses en ligne insuffisamment élaborées, consciencieuses ou nuancées.
Peux-tu enquêter sur le sujet et me fournir des éléments d’articles de presse, des informations et des analyses de doctrines, ainsi que des structures étatiques et sociales, afin de m’éclairer sur ces points en pleine guerre informationnelle ? Pourrais-tu relier cela aux bots, aux discours excessifs, manipulés, haineux ou posturaux des bulles informationnelles (entre gauche multiculturelle et droite nationaliste), mais aussi réfléchir à l’alimentation obscure, dissimulée mais bien présente, d’intérêts étrangers qui utiliseraient les fractures politiques locales comme vecteurs de troubles ou de destruction, à terme, de nos sociétés ? »
Question, Claude Ai
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«Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit »
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« les exigences tacites du métier «
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« des différences infinitésimales »
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«eux ils ont pas eus le son, nous on a eu le son »
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« Le sensationnel »
« l’extraordinaire »
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«imposent des lunettes aux gens »
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«l’image a cette force exceptionnelle, que elle peut produire ce que les critiques littéraires, appellent cette puissance d’évocation a des effets de mobilisation, elle peut faire exister pas seulement des images, pas seulement des idées, mais aussi des groupes »
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«un exemple c’est la grève des lycéens, c’était un petit événement, dont le traitement illustre parfaitement ce que je viens de dire…à des ados pas très politisés, on crée des portes paroles, les portes paroles se prennent au sérieux »
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« Ils pensent que tous les gens lisent tous les journaux »
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«dans les banlieues, ce qui intéresseras ce sera les émeutes »
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« Il était dans l’évidence totale. Je lui dis: Mais Pourquoi « mettez vous ça en premier ?… ça en second ? » « C’est évident. » … L’évidence… n’est jamais évidence… C’était… Bon… C’est évident… pour quelqu’un qui a… des qualités de perception… qui sont assez ajustées… aux catégories objectives… »
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« Ils ont un sentiment d’évidence qui n’est pas celui de la petite pigiste… Il y a des braves gens, des petits, des petites, des jeunes, des subversifs, des casses pieds, qui luttent désespérément pour introduire des petites différences, dans cette énorme bouillies homogène, qu’imposent les cadres »
Pierre Boudieu, Sur la télévision
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La France face à la guerre informationnelle : armée numérique, ingérences et manipulation à l’ère de l’IA
« La France a bâti en moins d’une décennie un écosystème complet de cyberdéfense et de lutte informationnelle, articulé autour du COMCYBER (4 900 cybercombattants, budget de 4 milliards d’euros sur 2024-2030), de la doctrine de Lutte Informatique d’Influence (L2I) publiée en octobre 2021, et du service civil VIGINUM créé pour détecter les ingérences numériques étrangères. Ce dispositif répond à une menace devenue systémique : plus de 300 opérations d’ingérences étrangères ont été détectées par VIGINUM en 2024, principalement d’origine russe, tandis que la Russie, la Chine, la Turquie, l’Iran et l’Azerbaïdjan exploitent activement les fractures internes de la société française — immigration, antisémitisme, identité, territoires ultramarins — pour déstabiliser le débat démocratique. La convergence entre intelligence artificielle générative et opérations d’influence ajoute une couche de complexité inédite : le réseau russe Pravda a déjà réussi à contaminer les réponses des chatbots commerciaux dans environ un tiers des cas testés. Ce rapport croise sources institutionnelles, travaux académiques, analyses doctrinales et enquêtes de presse pour dresser un état des lieux aussi exhaustif que possible.
L’architecture française de cyberdéfense et d’influence militaire
Le Commandement de la cyberdéfense (COMCYBER), créé le 1er janvier 2017 sous l’autorité directe du Chef d’état-major des armées, constitue le pilier central du dispositif. Commandé depuis septembre 2025 par le général de division aérienne Emmanuel Naëgelen (ancien directeur général adjoint de l’ANSSI), il comptait environ 4 900 cybercombattants en février 2026, avec un objectif de 5 500 d’ici 2030. Son budget a été multiplié par 2,5 entre les deux dernières lois de programmation militaire, passant de 1,6 milliard d’euros (LPM 2019-2025) à 4 milliards d’euros (LPM 2024-2030). L’état-major (EM-CYBER) siège à Paris tandis que le Groupement de la cyberdéfense des armées (GCA), créé en septembre 2020, est implanté à Rennes.
Le COMCYBER opère selon un triptyque doctrinal séquentiel. La Lutte Informatique Défensive (LID), codifiée en 2018, assure la protection des systèmes d’information du ministère des Armées avec environ 150 événements de sécurité traités annuellement. La Lutte Informatique Offensive (LIO), formalisée en 2019, développe des capacités d’attaque dans le cyberespace sous strict encadrement juridique, avec un rattachement opérationnel à la DGSE pour les actions les plus sensibles. Enfin, la Lutte Informatique d’Influence (L2I), troisième et dernier volet doctrinal publié le 20 octobre 2021, marque la reconnaissance officielle de la couche informationnelle du cyberespace comme espace d’opérations militaires.
Le document doctrinal L2I, présenté par Florence Parly et le général Thierry Burkhard, définit ces opérations comme celles « conduites dans la couche informationnelle du cyberespace pour y détecter, caractériser et contrer les attaques, renseigner ou faire de la déception ». La doctrine autorise explicitement la déception militaire, la diffusion de messages pour « convaincre les acteurs d’une crise d’agir dans le sens souhaité » et l’utilisation d’outils d’IA et de marketing digital. Elle interdit en revanche toute opération sur le territoire national français, les actions visant à déstabiliser un État et celles portant atteinte aux libertés individuelles. Le contexte immédiat de sa publication était la guerre informationnelle au Sahel, où des campagnes de désinformation attribuaient de faux massacres à l’opération Barkhane.
Le Centre Interarmées des Actions sur l’Environnement (CIAE), créé le 1er juillet 2012 par fusion du GIACM et du GIOMI, constitue le bras opérationnel de l’influence militaire. Basé à Lyon et rattaché depuis octobre 2023 au Commandement des Actions Spéciales Terre (CAST), il emploie plus d’une centaine de personnels interarmées organisés selon le triptyque « Comprendre – Agir – Former ». Le CIAE produit des contenus multimédia, mène la veille informationnelle 24h/24, et forme les militaires projetés à la lutte informationnelle. Il a été déployé sur les théâtres sahélien et centrafricain, et a participé à des actions de contre-influence au Gabon en 2023.
VIGINUM, sentinelle du débat public numérique
Le Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (VIGINUM) a été créé par décret le 13 juillet 2021 et rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Opérationnel depuis décembre 2021, il emploie environ 60 agents civils (data scientists, analystes OSINT, géopolitologues, linguistes) avec une moyenne d’âge de 33 ans et un budget annuel d’environ 12 millions d’euros. Dirigé depuis octobre 2023 par Marc-Antoine Brillant, diplômé de Saint-Cyr et ancien de l’ANSSI, VIGINUM se distingue des structures militaires par sa vocation exclusivement civile et défensive.
Le service qualifie une ingérence numérique étrangère (INE) selon quatre critères cumulatifs : atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation, contenu manifestement inexact ou trompeur, diffusion artificielle et massive, et implication d’un acteur étranger. Il ne travaille que sur des contenus publiquement accessibles et ne « rétablit pas la vérité » — il détecte les comportements inauthentiques coordonnés.
Les résultats concrets sont substantiels. En février 2024, VIGINUM a révélé le réseau Portal Kombat : 193 portails de propagande pro-russe (type pravda-fr.com) administrés depuis la Crimée par la société TigerWeb, fondée par Yevgeny Shevchenko. En juin 2024, le service a documenté l’opération Matriochka, campagne pro-russe utilisant des comptes « seeders » et « quoters » sur X pour diffuser de faux contenus anti-ukrainiens. En décembre 2024, le rapport UN-notorious BIG a exposé les campagnes azerbaïdjanaises ciblant les territoires ultramarins français et la Corse, pilotées par le Baku Initiative Group. Le service a également détecté, lors des élections présidentielles de 2022, un réseau de 41 comptes inauthentiques coordonnés sur Twitter, Facebook et Instagram.
Les controverses entourant VIGINUM portent principalement sur la tension entre surveillance et libertés. Le décret autorise la mise en œuvre d’un « traitement informatisé et automatisé de données à caractère personnel », ce qui a suscité les réserves de juristes et de la CNIL. La frontière entre ingérence étrangère et expression politique légitime reste ténue, d’autant que le décret de février 2026 a élargi le périmètre à toute plateforme, supprimant le seuil initial de 5 millions de visiteurs uniques mensuels. Stéphane Bouillon, alors SGDSN, avait insisté devant l’Assemblée nationale : « Il ne s’agit pas de dire telle information est exacte ou inexacte. »
Des sockpuppets à la guerre cognitive : les mécanismes de la manipulation
Les opérations d’influence en ligne reposent sur un arsenal de techniques éprouvées. Les sockpuppets (marionnettes numériques) sont des identités fictives gérées par un même opérateur, parfois à l’aide de logiciels permettant de piloter 5 à 70 personas simultanément. Facebook estime que 5 % de ses comptes sont faux. L’astroturfing consiste à faire passer un message commandité pour un mouvement populaire spontané — terme dérivé d’AstroTurf (gazon synthétique) par opposition au grassroots authentique. La Chine a industrialisé cette pratique avec l’Armée des 50 centimes (wumaodang), dont l’étude de King, Pan et Roberts (Harvard, 2016) a révélé qu’elle produisait 488 millions de publications fabriquées par an, non pas pour argumenter contre les dissidents mais pour inonder l’espace de contenu pro-gouvernemental et détourner l’attention.
Le concept de guerre cognitive (cognitive warfare), développé par l’OTAN sous l’impulsion du lieutenant-colonel français François du Cluzel, représente une évolution qualitative de ces pratiques. Son rapport fondateur de novembre 2020, commandité par l’Allied Command Transformation, pose que « le cerveau sera le champ de bataille du XXIe siècle » et que cette guerre « ne vise pas à influencer ce que les gens pensent mais la manière dont ils pensent ». Du Cluzel appelle à reconnaître un sixième domaine d’opérations — le domaine cognitif/humain — s’ajoutant à la terre, la mer, l’air, l’espace et le cyber. La France a été motrice dans cette réflexion : le premier symposium scientifique de l’OTAN sur le sujet s’est tenu en France en juin 2021, et les travaux du professeur Bernard Claverie (ENSC Bordeaux) ont contribué à formaliser le concept de « cognitique » appliquée à la guerre.
Le rapport CAPS-IRSEM « Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties », présenté le 4 septembre 2018 à l’École militaire, reste le document de référence français sur le sujet. Rédigé par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (directeur de l’IRSEM), Alexandre Escorcia (directeur adjoint du CAPS), Marine Guillaume et Janaina Herrera, il s’appuie sur environ 100 entretiens menés dans une vingtaine de pays et formule 50 recommandations d’action. Son constat central est que les manipulations de l’information ont pris une « dimension sans précédent » en raison de la viralité des réseaux sociaux et de la crise de confiance dans les démocraties. Ce rapport a directement contribué à la création de VIGINUM et à l’adoption de la loi contre la manipulation de l’information.
Bots, algorithmes et polarisation : la fragmentation du débat français
L’utilisation de bots dans les campagnes électorales françaises est documentée depuis 2017. L’étude de référence d’Emilio Ferrara (First Monday, 2017) a analysé 17 millions de tweets autour de l’affaire MacronLeaks — la publication de 15 Go de données volées comprenant 21 075 emails, deux jours avant le second tour. Sur 99 378 utilisateurs impliqués, le modèle de classification a identifié 18 324 bots (environ 18 %), dont les pics d’activité précédaient les cascades de désinformation humaine. Fait révélateur, la majorité des comptes étaient anglophones et associés à la mouvance MAGA américaine, suggérant un marché noir de botnets politiques réutilisables entre campagnes. Le rapport post-mortem de Jeangène Vilmer pour l’Atlantic Council (2019) a cependant conclu que l’opération n’avait pas réussi à influencer le résultat électoral, notamment grâce à la commission de contrôle électorale et à l’interdiction de campagne dans les 44 heures précédant le vote.
En 2022, les travaux de David Chavalarias (CNRS/EHESS, directeur du Politoscope) ont révélé une évolution qualitative. Son ouvrage Toxic Data (Flammarion, 2022) documente comment la communauté Reconquête! d’Éric Zemmour avait « industrialisé » l’astroturfing sur Twitter, certains comptes menant jusqu’à 1 300 campagnes d’astroturfing. Le Politoscope a mis en évidence une radicalisation profonde du paysage numérique entre 2017 et 2022 : deux nouvelles communautés d’extrême droite très influentes ont émergé (Zemmour et Philippot), absorbant une grande partie des anciens militants en ligne de Fillon et Le Pen. Le Climatoscope du même institut a montré que 60 % de la communauté climato-dénialiste active en 2022 sur Twitter avait participé à des campagnes numériques pro-Poutine.
La fachosphère française, terme né vers 2008, domine le terrain numérique en termes de mobilisation. Dominique Albertini et David Doucet en ont dressé la cartographie dans La Fachosphère (Flammarion, 2016). Ses piliers incluent Fdesouche (2005), Égalité & Réconciliation (Soral, 2007), Boulevard Voltaire, et une constellation d’influenceurs YouTube (Papacito, Le Raptor, Thaïs d’Escufon). Jordan Bardella totalise 1,5 million d’abonnés TikTok contre 114 000 pour Manon Aubry — un déséquilibre que l’étude du think tank finlandais Sitra a confirmé : les jeunes utilisateurs (18-24 ans) en France sont exposés en moyenne à 58 % de contenu politique de droite en plus que de gauche sur TikTok, Instagram et X.
L’amplification algorithmique de la polarisation dispose désormais de preuves causales robustes. L’étude de Piccardi et al. publiée dans Science (novembre 2025) a démontré expérimentalement sur X que la réduction ou l’augmentation de l’exposition à du contenu hostile modifiait la polarisation affective de ±2 points sur un thermomètre de 100 — l’équivalent de trois ans de changement naturel. Un audit de l’algorithme de Twitter par le Knight First Amendment Institute (PNAS Nexus, 2025) a confirmé que l’algorithme d’engagement amplifie le contenu émotionnellement chargé et hostile, et que les utilisateurs ne préfèrent pas les tweets politiques sélectionnés par l’algorithme. Dominique Cardon nuance toutefois cette lecture dans À quoi rêvent les algorithmes ? (Seuil, 2015) : « La bulle, c’est nous qui la créons. Le vrai filtre, c’est le choix de nos amis, plus que l’algorithme de Facebook. »
La Russie en première ligne des ingérences étrangères
L’opération Doppelganger, lancée en mai 2022 par la Social Design Agency (SDA) et Struktura National Technologies (sanctionnées par l’UE en août 2023), représente le dispositif d’ingérence le plus massif jamais documenté ciblant la France. Son mode opératoire repose sur le clonage de sites de médias reconnus — Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, 20 Minutes, BFMTV, et même le site du ministère des Affaires étrangères — avec des techniques de typosquatting. Meta l’a qualifiée de réseau malveillant « le plus vaste et le plus agressivement persistant » sponsorisé par la Russie. VIGINUM a identifié plus de 1 000 bots sur X affiliés au réseau, dont les publications ont atteint 4,6 millions de vues. Trois objectifs ont été identifiés par Science Feedback : façonner le discours intérieur en soutenant la droite et l’extrême droite, influencer le discours sur l’Ukraine, et déstabiliser les alliances occidentales.
L’affaire des étoiles de David peintes sur des immeubles parisiens en octobre-novembre 2023 illustre le passage de la désinformation en ligne à l’action physique. Selon une note confidentielle de la DGSI révélée par Le Monde (février 2024), l’opération a été pilotée par le « 5e département » du FSB via Anatoli Prizenko, homme d’affaires moldave russophone, qui a recruté des couples de Moldaves sur Telegram pour environ 50 euros par personne. VIGINUM a ensuite identifié 1 095 robots sur X (réseau RRN/Doppelganger) ayant diffusé 2 500 messages d’amplification en quelques jours. Maxime Audinet, chercheur à l’IRSEM et spécialiste de RT, la considère comme « l’une des rares opérations russes de ces dernières années ayant vraiment marché ».
RT France (lancée en décembre 2017, budget de 20 millions d’euros, 176 salariés) et Sputnik France ont été interdites de diffusion le 2 mars 2022 par le Conseil de l’UE. Sputnik a muté en « Sputnik Afrique » (août 2022), redirigeant vers l’Afrique subsaharienne francophone. En février 2026, l’ARCOM a ordonné le blocage de 35 sites web de médias russes supplémentaires. Concernant les Gilets Jaunes, l’Alliance for Securing Democracy a identifié environ 600 comptes Twitter promouvant les positions du Kremlin passés au hashtag #giletsjaunes, et Avaaz a documenté 105 millions de vues de fake news sur le sujet en cinq mois. Toutefois, la DGSE et la DGSI n’ont pas réussi à documenter une implication directe des services russes dans la genèse du mouvement — un point de nuance essentiel.
L’investigation Forbidden Stories de février 2026 a révélé 1 431 pages de documents internes de « The Company » (ex-réseau Prigojine, désormais sous contrôle du SVR après la mort de Prigojine en août 2023). Les objectifs explicites incluent « transformer le néocolonialisme de la France en objet de controverse internationale » et « créer une ceinture de régimes amis de la Fédération de Russie ». Le budget d’influence s’élève à environ 7,3 millions de dollars entre janvier et octobre 2024, mobilisant une centaine d’agents. Les campagnes anti-françaises en Afrique ont directement contribué au retrait des forces françaises de RCA, du Mali, du Burkina Faso et du Niger entre 2022 et 2023.
La Chine, la Turquie, l’Iran et l’Azerbaïdjan : des stratégies d’ingérence diversifiées
Le rapport de l’IRSEM « Chinese Influence Operations: A Machiavellian Moment » (septembre 2021, 650 pages, par Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer) a documenté la « russification » des opérations d’influence chinoises — le passage du soft power au sharp power. L’ambassade de Chine en France a vivement dénoncé le rapport comme « une opération de stigmatisation ». L’opération Spamouflage/DragonBridge, active depuis 2019 sur plus de 50 plateformes, constitue la plus grande opération d’influence clandestine jamais perturbée par Meta, qui a supprimé en août 2023 quelque 7 704 comptes Facebook liés. TikTok a été interdit en Nouvelle-Calédonie pendant les émeutes de mai 2024 pour son rôle dans la coordination des émeutiers et la diffusion de fausses informations.
L’Azerbaïdjan a développé une stratégie ciblée contre les territoires ultramarins français en représailles du soutien français à l’Arménie. Le Baku Initiative Group, créé le 6 juillet 2023 par le think tank Air Center (fondé par décret du président Aliyev), se présente comme une ONG anticolonialiste mais opère comme un instrument de politique étrangère. VIGINUM a documenté 423 comptes impliqués dans 4 campagnes sur X entre juillet 2023 et octobre 2024, dont 93 % utilisaient l’azéri. En mai 2024, le ministre de l’Intérieur a dénoncé la « propagation massive et coordonnée de contenus inexacts » accusant la police française de tirer sur des manifestants en Nouvelle-Calédonie.
L’Iran combine espionnage traditionnel et opérations d’influence. Le complot de Villepinte (2018), qui a conduit à la condamnation du diplomate Assadolah Assadi pour tentative d’attentat contre un rassemblement de l’opposition iranienne en région parisienne, illustre la dimension violente de l’ingérence. En septembre 2024, des enquêteurs ont révélé que des agents iraniens utilisaient des trafiquants de drogue européens résidant en Iran pour surveiller des communautés juives à Paris. La Turquie exerce son influence via la Diyanet, qui gère un réseau significatif de mosquées en France par l’intermédiaire de la DİTİB, dont certains imams ont été pris en flagrant délit d’espionnage au profit d’Ankara en 2017.
Le cadre législatif et parlementaire français
La loi contre la manipulation de l’information (n° 2018-1202 du 22 décembre 2018), dite « loi infox », a créé un référé civil permettant de faire cesser sous 48 heures la diffusion d’allégations « inexactes ou trompeuses » diffusées « de manière délibérée, artificielle ou automatisée et massive » en période électorale. Elle a également conféré au CSA (devenu ARCOM) le pouvoir de suspendre les chaînes contrôlées par un État étranger diffusant de fausses informations. Le parcours législatif fut houleux : rejetée par le Sénat (288 voix contre 31), adoptée définitivement par l’Assemblée nationale le 20 novembre 2018. Une étude de l’Université Grenoble-Alpes (2023) a conclu que la loi « n’a eu aucun effet » mesurable sur la diminution des fausses nouvelles.
Le rapport de la commission d’enquête du Sénat (n° 739, adopté le 23 juillet 2024), intitulé « Lutte contre les influences étrangères malveillantes — Pour une mobilisation de toute la Nation face à la néo-guerre froide », représente le travail parlementaire le plus complet sur le sujet. Fruit de 6 mois de travaux, 46 auditions et 120 personnalités entendues dont 5 ministres, il formule 47 recommandations articulées autour de trois impératifs : sortir de la naïveté, de la passivité et de l’empirisme. La loi du 25 juillet 2024 visant à prévenir les ingérences étrangères en est directement issue, instaurant un registre des activités d’influence étrangère géré par la HATVP et une circonstance aggravante pénale pour actes commis pour le compte d’une puissance étrangère.
Le rapport Bronner (« Les Lumières à l’ère numérique », 11 janvier 2022), rédigé par 14 experts dont Gérald Bronner et Rudy Reichstadt, a formulé 30 recommandations centrées sur l’éducation à l’esprit critique comme « grande cause nationale » et la sollicitation du Comité d’éthique de la défense sur la doctrine L2I.
L’IA conversationnelle, nouveau front de la guerre informationnelle
Les plateformes d’IA conversationnelle sont simultanément vecteurs et cibles de la manipulation informationnelle. Du côté offensif, OpenAI a perturbé au moins 15 opérations d’influence clandestines entre mai 2024 et juin 2025, émanant de la Russie (« Bad Grammar », « Doppelganger »), de la Chine (« Spamouflage »), de l’Iran et d’Israël (« Zero Zeno »/Stoic). Les opérateurs utilisaient ChatGPT pour générer des commentaires multilingues, créer des biographies fictives et déboguer du code d’automatisation. Ben Nimmo, enquêteur principal d’OpenAI, tempère cependant : ces opérations « utilisent peut-être de nouvelles technologies mais peinent toujours à résoudre le vieux problème de faire adhérer les gens ».
Du côté de la vulnérabilité, la menace est plus insidieuse. Des chercheurs d’Anthropic et de l’UK AI Security Institute ont démontré en 2025 que 250 documents empoisonnés suffisent à créer une porte dérobée dans des modèles de 600 millions à 13 milliards de paramètres. Le réseau Pravda, analysé par NewsGuard (mars 2025), illustre cette stratégie à grande échelle : des millions d’articles répétant les mêmes narratifs pro-russes ont contaminé les bases de données d’entraînement des principaux chatbots, aboutissant à ce que dans environ une réponse sur trois, ChatGPT, Perplexity et d’autres fournissent des réponses teintées de faux narratifs russes. Un journaliste a démontré en février 2026 (Schneier on Security) qu’un simple article truffé de fausses informations sur un site personnel était repris par Google Gemini et ChatGPT en moins de 24 heures.
La Stratégie nationale 2026-2030 publiée le 11 février 2026 par le SGDSN reconnaît explicitement ce risque : « les stratégies d’ingérence informationnelle sont susceptibles de viser non plus seulement les publics, mais les systèmes chargés de produire, d’organiser et de reformuler l’information ». Le World Economic Forum a classé en 2024 la désinformation pilotée par l’IA comme le plus grave risque mondial à court terme.
David Colon, la Fondation Jean-Jaurès et le champ doctrinal français
David Colon, maître de conférences en histoire à Sciences Po Paris, s’est imposé comme l’intellectuel de référence sur la guerre de l’information en France. Son ouvrage La Guerre de l’information (Tallandier, 2023, 480 pages) — récompensé par le Prix de la Revue des Deux Mondes et le Prix Corbay de l’Académie des sciences morales et politiques — soutient que la guerre de l’information est devenue un champ conflictuel à part entière, opposant des sociétés ouvertes structurellement vulnérables à des régimes autoritaires qui « utilisent les outils offerts par le marché occidental pour affaiblir les démocraties de l’intérieur ». Son analyse met en lumière l’asymétrie structurelle de cette confrontation et l’insuffisance de la seule éducation aux médias comme réponse. Son précédent ouvrage, Propagande (Flammarion, 2019, Prix Jacques Ellul 2020), avait posé les bases historiques de cette analyse.
La Fondation Jean-Jaurès contribue au débat via son partenariat avec Conspiracy Watch, fondé en 2007 par Rudy Reichstadt. L’enquête Fondation Jean-Jaurès/IFOP de janvier 2018 avait révélé que 55 % des Français pensaient que le ministère de la Santé était « de mèche » avec l’industrie pharmaceutique, avec une corrélation nette entre usage des réseaux sociaux comme source d’information et adhésion aux théories complotistes. Reichstadt, membre de la Commission Bronner, a également cartographié 126 sites du web conspirationniste francophone et leurs interactions.
L’affaire des opérations françaises en Afrique (décembre 2020) cristallise les contradictions éthiques du dispositif. Facebook a supprimé 84 comptes liés à « des individus associés à l’armée française » menant des opérations d’influence clandestines en RCA et au Mali — première attribution publique d’une campagne inauthentique coordonnée à un pays occidental. Le rapport Graphika/Stanford Internet Observatory a qualifié la stratégie de « perpétuation du comportement problématique » que les opérateurs tentaient de combattre. Le ministère des Armées n’a ni confirmé ni démenti. Cet épisode a alimenté le débat sur la légitimité des opérations offensives françaises et motivé la recommandation du rapport Bronner de soumettre la doctrine L2I au Comité d’éthique de la défense.
Conclusion : entre résilience démocratique et risque de dérive
L’écosystème français de lutte contre la manipulation de l’information s’est structuré à une vitesse remarquable, passant en cinq ans d’un dispositif quasi inexistant à une architecture complète associant capacités militaires (COMCYBER, CIAE), service civil de détection (VIGINUM), arsenal législatif (loi infox, loi anti-ingérences 2024, DSA européen) et travaux doctrinaux de premier plan. La principale originalité française réside dans la séparation fonctionnelle entre les opérations offensives (réservées aux théâtres extérieurs sous autorité militaire) et la détection défensive (confiée à un service civil).
Trois tensions structurelles demeurent irrésolues. La première oppose l’impératif de surveillance à la protection des libertés : tout élargissement du périmètre de VIGINUM ou renforcement des pouvoirs de l’ARCOM suscite des craintes légitimes d’arbitrage gouvernemental de l’information. La deuxième concerne la frontière entre défense et offense : l’affaire Facebook/Afrique a montré que la contre-influence clandestine peut discréditer la posture défensive d’un État démocratique. La troisième, la plus redoutable, tient à l’émergence des IA génératives comme nouvelle surface d’attaque informationnelle. La contamination documentée des chatbots par le réseau Pravda suggère que le prochain front de la guerre informationnelle ne sera plus seulement la manipulation de ce que les gens lisent, mais la corruption des systèmes qui produisent et organisent l’information elle-même — un risque que la stratégie nationale 2026-2030 a eu le mérite de nommer, sans encore disposer des moyens de l’endiguer. »
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« Harakiri » ( Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »): Article 226-10 du Code pénal
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« En mathématiques :
en algèbre linéaire, une transposition est le fait de calculer la transposée d’une matrice (c’est-à-dire d’inverser les lignes et les colonnes de cette dernière) ou la transposée d’une application linéaire (notion cohérente avec la précédente) ;
en algèbre générale, la transposition est un 2-cycle, c’est-à-dire une permutation consistant à échanger deux éléments d’un ensemble.
En logique des propositions, une transposition est une règle de remplacement valide qui permet d’échanger l’antécédent avec le conséquent«
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«Sous l’Ancien Régime, la possession, l’achat et la vente d’armes à feu étaient libres[réf. nécessaire]. Dans les décennies avant la Révolution, les carrières militaires se ferment aux bourgeois et deviennent un apanage de la Noblesse[1]. La Révolution française, en supprimant la société d’ordre, bouleverse cet équilibre et les armes deviennent un symbole citoyen et le moyen de préserver la liberté de l’État et de protéger la Révolution[réf. nécessaire].
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le contrôle des armes est considérablement renforcé. Le décret-loi du 18 avril 1939, promulgué dans le but d’éviter une insurrection, prohibe les armes à feu[N 1]. Le régime de Vichy ira jusqu’à punir de mort la détention d’arme par les juifs indigènes d’Algérie[2], puis par tous les citoyens[3].
Assoupli après la guerre, le décret de 1939 ne sera pas abrogé mais explicité, il ne sera quand même plus possible d’acheter des armes (en dehors des armes de chasse) de façon libre[4]. Et en 1995, un décret restreint à nouveau sévèrement ce droit. En 2010, la refonte de la législation concernant les armes a été entamée et a été mise en application en 2013. Elle vise à simplifier la législation et à la mettre en accord avec l’UE.
La France compterait légalement 762 331 armes soumises à autorisation (actuelle catégorie B), et 2 039 726 armes soumises à déclaration[5]. Ces chiffres ne prennent en compte que les armes détenues à titre civil, et non celles détenues par l’État pour sa mission régalienne.
D’après une étude menée par l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, entre 18 et 20 millions d’armes (toutes catégories confondues, dont les armes à feu) circuleraient en France, soit une pour trois personnes. Selon ce classement, la France arriverait en septième position quant au nombre d’armes par civil, derrière les États-Unis, la Finlande et la Suisse, ce qui en ferait le 2e pays le plus armé de l’UE[6]. Mis en place en septembre 2004, Agrippa (application nationale de gestion du répertoire informatisé des propriétaires et possesseurs d’armes) recensait en septembre 2010 plus de 3 millions d’armes : 2 147 849 armes déclarées (armes de chasse et de tir) et 1 016 185 armes soumises à autorisation (armes de défense)[6]. La Chambre syndicale nationale des armuriers détaillants estime que 10 millions d’armes à feu sont actuellement en circulation dans l’Hexagone. Yves Gollety, président du Syndicat des armuriers, estime que « la France est un des pays européens qui compte le plus de chasseurs. C’est une tradition très populaire, contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne, où la chasse reste réservée aux élites. »[6].
En 2019, la France compte 1 023 000 chasseurs[7] et 200 600 tireurs sportifs[8].»
Contrôle des armes en France, Wikipédia
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1)»
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »
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Fk
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Fb
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Uber-Balle
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De Niro
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Barzini
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Valens
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Majin Boo
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« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »
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« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.
En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. » »
Archives Parlementaires
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La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
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«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
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« Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. «
Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem, Analyses Claude
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« « La Conférence des oiseaux », de Farid al-Din ‘Attar, grand poème mystique persan, écrit dans la beauté pure de la langue persane, nous éclaire aujourd’hui avec la force d’une lumière qui a traversé les siècles sans rien perdre de son éclat.
Le peuple des oiseaux se cherche un roi. Un roi sage, puissant, rayonnant. Cette quête les conduira à traverser sept vallées : la vallée de la quête, de l’amour, de la connaissance, du détachement, de l’unité, de la stupeur, de l’effacement. Jusqu’à découvrir que le roi qu’ils cherchaient n’était pas dehors, mais dans leur reflet commun, « si morgh », « trente oiseaux ».
Ils se dépouillent de leur ego, de leur peur, de leurs préjugés, et nous offrent trois grandes leçons pour aujourd’hui.
Une leçon de responsabilité collective, une leçon d’exigence personnelle, une leçon de mesure.
Dans un monde pétri de rivalités, de tensions et de craintes, prenons ensemble le temps d’écouter cette voix qui nous parvient du XIIe siècle. Prenons le temps de grandir ensemble. »
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Portrait d’un psychiatre engagé
« Denis Leguay est un homme qui se défie de l’autosatisfaction et de la complaisance. Humanité, rigueur et sobriété : le ton de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et résonne presque comme une mise en garde. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ».
Roger Wartel, fut, pour Denis Leguay, une rencontre importante. Pendant quinze ans, il travaille avec ce psychiatre, Professeur des Universités et psychanalyste lacanien : il assiste à ses cours de psychiatrie à Angers. Il assiste au séminaire de Jacques-Alain Miller à Paris. Tandis qu’il acquiert une familiarité avec la psychanalyse et les concepts lacaniens, sa pratique de secteur et de psychiatrie de liaison le confronte à une variété clinique ainsi qu’à une certaine insatisfaction ; comment rattacher ces concepts à une ambition d’évolution d’une personne souffrant de troubles psychotiques ? C’est dans un souci de réponses pragmatiques aux difficultés des personnes malades qu’il côtoie qu’il va entamer son propre cheminement. Cependant, il n’est pas dans une démarche de reniement de ses engagements ni des étapes qu’il a franchies. Il semble, au contraire, que si chacune de ses expériences sont passées au crible d’une réflexion critique continue, elles sont aussi conservées et associées aux autres comme autant de cordes à un arc dont la finalité sera, désormais, pour lui, de favoriser le rétablissement des patients. De son enfance dans la Sarthe, Denis Leguay conserve le goût du concret, la notion de vie quotidienne et un ancrage dans la vérité du réel. De la psychanalyse et des concepts lacaniens, il retient l’approche de l’intime, la subjectivité, le dévoilement et la singularité.
Au fil des années, le psychiatre s’est forgé une conviction : il faut s’affranchir du prisme qu’imprime la vision médicale et se concentrer sur ce qui est important pour les personnes atteintes des troubles psychiques à savoir : vivre comme tout le monde, et être aidés dans ce qui fait obstacle à leur participation sociale. Denis Leguay en a la conviction : « le champ qu’il faut maintenant investir, c’est celui de la vie quotidienne, du rétablissement, de la qualité de vie qui vient transcender et mettre au second plan tout ce qui ressort de la maladie ». À l’échelon individuel, la réhabilitation psychosociale doit intégrer des pratiques telles que la remédiation cognitive, les habiletés sociales ou encore l’éducation thérapeutique. Et Denis Leguay insiste sur l’importance de l’organisation des soins comme outil thérapeutique : « notre boulot de médecin, c’est d’organiser le partage et l’accession de tous à ces programmes de réhabilitation qui ne devraient pas être une option mais un standard ». Il envisage également l’engagement à un niveau plus politique : « les psychiatres ont à s’inscrire dans une sorte de plaidoyer. Ils ont un devoir de faire connaitre la réalité : la surmortalité, les inégalités sociales et soutenir l’organisation des usagers qui sont souvent en difficulté pour le faire ».
Denis Leguay a pris sa retraite de psychiatre de secteur l’année dernière mais son engagement en faveur d’une démocratie sanitaire ne s’est pas altéré, il continue aujourd’hui d’œuvrer au sein de La conférence régionale de la santé et de l’autonomie (CRSA) et l’Observatoire régional de santé (ORS) des Pays de la Loire. Il coordonne également les activités d’un Centre Ressource Handicap Psychique (CReHPsy). On l’aura donc compris Denis Leguay est un homme qui ne s’arrêtera pas tout de suite. »
« Mes héros dans la vie réelle.
Je ne vis pas avec des héros dans la tête. Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchit le cours des choses dans leurs domaines. Je dirais De Gaulle, Tabarly, Yitzhak Rabin, Jeanne d’Arc, Marie Curie… des gens comme ça, qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne.
Ce que je déteste par-dessus tout au cours d’un entretien.
La lamentation autocentrée et apparemment complaisante, même si je sais que la personne n’a pas toujours le choix de son comportement.
Caractères historiques que je méprise le plus.
La lâcheté.
Le passage à l’acte hétéro-agressif que j’admire le plus.
L’acte de Charlotte Corday qui s’est révoltée contre la terreur et les massacres lors de la révolution française. À cette époque, il y eût une prime aux sanguinaires qui devaient jouir du mal qu’ils faisaient. Je n’ai pas de mots quand j’imagine ce qui a pu se passer en Yougoslavie, au Cambodge, au Rwanda…
La réforme du système de sante que j’estime le plus.
La mise en œuvre (très inachevée) de la démocratie sanitaire, qui change nos paradigmes fondamentaux. Quand on fait soi-même l’expérience de la maladie, on perçoit l’importance d’être associé comme partenaire des soins. Les conférence nationales et régionales de santé (CNS) initiées en 1996 et la loi HPST ont permis d’initier un dialogue entre les acteurs de différents mondes : les libéraux et les publics, les médicaux et les paramédicaux, les syndicalistes et les directeurs d’hôpitaux, les financeurs et les responsables territoriaux…
Le don de la nature que je voudrais avoir.
Une facilité (et un goût) pour les langues étrangères.
Une découverte scientifique qui a une valeur particulière à mes yeux.
Dans notre discipline, les antipsychotiques de seconde génération. Ce n’est pas une vraie découverte, mais c’est quelque chose qui a été vraiment déterminant pour notre pratique. Sans eux, la suite ne serait pas possible.
Une rencontre qui a été déterminante sur mon cheminement en psychiatrie.
Mon Maître Roger Wartel. Mais ce fut un maître sur le plan du compagnonnage professionnel, et de la pratique clinique, pas un maître sur le plan des concepts. La posture du maître à penser m’a toujours paru suspecte.
Réaliser des entretiens en dehors d’un bureau, où ?
En forêt.
Je peux inviter pour un repas à ma table qui je veux, personne vivante ou morte, en choisir 4.
Je les invite un à un, et non tous les quatre en même temps.
J’ose à peine le dire, mais pourquoi pas au fond ? : Jésus-Christ, en tant qu’homme, personnage historique, ce serait passionnant, impressionnant, il a posé le socle culturel de notre civilisation.
De Gaulle : quel parcours !
Et un méchant, un tyran politique, pour savoir si ce style d’exercice du pouvoir relève du réalisme, du simple cynisme, ou s’il s’y intègre une vraie dimension perverse… Le diner s’arrêterait peut-être à l’entrée !
Un film qui donne une vision intéressante de la psychiatrie.
Même si elle est fausse, « périmée », je dirais, parce que c’est un grand film, Vol au-dessus d’un nid de coucou, et, à un moindre degré, Un homme d’exception.
Comment j’aimerais mourir.
Dans l’action.
État présent de mon esprit.
Plutôt serein.
Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence.
Presque toutes. À l’exclusion de celles qui traduisent un « consentement au Mal », le fait de jouir de sa puissance en écrasant autrui.
Ma devise.
Persévérer. On ne peut pas imprimer un changement sans qu’il doive être métabolisé. Il faut respecter ce temps. »
Brigitte Ouhayoun & Margot Morgiève,
Paris
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«Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit. »
Pierre Bourdieu
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Dans les coulisses de l’organisme qui traque la propagande étrangère | Les Echos
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La désinformation, une arme de guerre | Ministère des Armées et des Anciens combattants
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La désinformation, une arme de guerre
Direction : Ministère des Armées / Publié le : 01 mars 2025
« Véritable arme de déstabilisation, la désinformation bouleverse les rapports de force entre États. Certains pays, comme la Russie, n’hésitent plus à s’en servir pour influencer les opinions publiques, afin d’en tirer un bénéfice stratégique. La France, à travers plusieurs entités, s’organise face à ces menaces d’un autre genre.
18 novembre 2021, dans la petite ville de Kaya, au Nord du Burkina Faso. Des manifestants ont barricadé la route. Les pneus et branches entassés empêchent le passage d’un convoi de ravitaillement de l’opération Barkhane. Les véhicules des armées françaises, destinés à la base de Gao, au Mali, sont la cible de jets de pierres. Ils doivent rebrousser chemin. Les manifestants sont persuadés que les soldats transportent des armes pour les livrer aux djihadistes. La dégradation de la situation sécuritaire a laissé place à la prolifération de fausses informations sur les réseaux sociaux, instrumentalisant la colère de la population envers les armées françaises.
Ces manifestations violentes illustrent l’enjeu de la bataille des perceptions dans un contexte stratégique sensible. La désinformation, c’est-à-dire la diffusion d’informations inexactes dans le but de tromper et de causer un préjudice, devient un moyen de nuire. L’objectif ? Déstabiliser un adversaire, l’isoler et affaiblir ses capacités d’action. La désinformation existe depuis toujours en temps de guerre. Chaque conflit s’est accompagné de son lot d’actions de propagande pour atteindre le moral de l’ennemi et espérer en tirer un avantage sur le terrain. Mais la révolution numérique a bouleversé cette pratique. La généralisation de l’accès à internet permet désormais à chaque utilisateur de s’affranchir du temps et des frontières géographiques. L’information se diffuse quasi instantanément, notamment par l’usage permanent des réseaux sociaux sur l’ensemble du globe.
Ces derniers révolutionnent notre rapport à l’information. « D’un certain point de vue, ils constituent la fabrique de l’opinion », souligne Marc-Antoine Brillant, chef du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères. En effet, 46 % des Français s’informent quotidiennement sur les réseaux sociaux ou auprès des influenceurs1. L’incertitude réside dans la logique économique des plates-formes numériques qui, pour maximiser leurs revenus publicitaires, enferment les utilisateurs dans des « bulles de filtre ». Cloîtrés dans un environnement numérique correspondant uniquement à leurs goûts, les utilisateurs dépensent plus de temps sur le réseau social. Une logique qui ne favorise pas une information fiable et diversifiée.
Face à ces nouvelles habitudes numériques, les infox – fausses informations, appelées fake news en anglais – conçues spécifiquement pour influencer les opinions publiques, circulent de manière effrénée. Elles se propagent, pour 88 % d’entre elles, par le biais des réseaux sociaux, principalement X et TikTok. « Ce succès s’explique, car elles font appel aux émotions, et c’est vendeur », note Carole, psychologue au Centre interarmées des actions sur l’environnement. Ces fausses informations cherchent à générer un engagement – mention J’aime2, commentaire ou partage – de la part de l’utilisateur pour augmenter leur visibilité. Le risque ? Relayer une infox sans se rendre compte que l’information est manipulée, ni sans vouloir causer du tort : c’est la mésinformation.
1 Selon le baromètre La Croix – Verian – La Poste, sur la confiance des Français dans les médias, publié en janvier 2025.
2 Like, en anglais
Rupture technologique
« Les menaces sont démultipliées avec l’arrivée des nouvelles technologies. Elles rendent les manœuvres informationnelles redoutables », affirme Céline Marangé, chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Les bots1 et les fermes à trolls2, de plus en plus facilement détectables, sont devancés par l’intelligence artificielle (IA). Dès lors, la production et la falsification de contenus s’industrialisent à grande échelle. Ces contenus, réalistes et crédibles, sont produits en un temps record et avec un coût limité. Ils servent ensuite à animer une multitude de faux comptes sur les réseaux sociaux, laissant paraître une activité quasi humaine. Des publications coordonnées sur plusieurs plates-formes sont capables de saturer le débat public : elles peuvent rendre visible artificiellement un sujet pour polariser l’opinion publique ou, à l’inverse, détourner l’attention d’un fait d’actualité.
Ce fût le cas, quelques jours après l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, lorsqu’une multitude d’internautes ont partagé des photos d’étoiles de David bleues taguées dans les rues du Xe arrondissement de Paris. Ces publications, devenues virales, ont attisé de vives tensions politiques, alors qu’elles étaient du réseau Recent Reliable News, composé de 1 095 bots sur la plate-forme X. Avec un total de 2 589 publications, le réseau a créé de toute part cette polémique. Derrière ces profils inauthentiques, se cachaient alors plusieurs individus et sociétés russes.
L’IA permet aussi de créer des deepfakes, ces infox audio ou vidéo manipulées et quasiment indétectables. « Un jour, il sera possible d’imiter la voix d’un commandant donnant tel ou tel ordre, ou de faire tenir à un dirigeant des propos destinés à échauffer les esprits », souligne Céline Marangé. Distinguer le vrai du faux s’avère de plus en plus difficile. Cinq mille électeurs du New Hampshire en ont déjà fait les frais. Ils ont reçu, lors des primaires Démocrates américaines en janvier 2024, un appel téléphonique du candidat Joe Biden. Le message ? Ne vous rendez pas aux urnes, car « voter ce mardi ne fera qu’aider les Républicains à faire réélire Donald Trump ». Pourtant, la voix derrière le combiné était un deepfake, créé dans le but de perturber les élections.
1 Abréviation de robot. Logiciels autonomes qui exécutent des tâches automatisées, répétitives et prédéfinies.
2 Individus cherchant à créer des polémiques sur internet. On parle de ferme ou d’usine à trolls lorsque la pratique est industrialisée.
L’espace informationnel, prolongement du territoire
Alors que la désinformation sévissait lors des conflits, elle s’installe désormais en temps de paix. « Les compétiteurs s’en servent pour affaiblir les capacités de réactions et de résistance d’un adversaire », affirme Céline Marangé. Et cela, sans recours à la force. « Une partie de la population taïwanaise a révélé qu’elle ne se battrait pas en cas d’invasion chinoise, parce que, selon elle, les Chinois sont sympathiques sur l’application TikTok », témoigne le général Jean-Michel Meunier, chef de la cellule Anticipation stratégique et orientations (ASO) de l’État-major des armées. Cette stratégie exploite un contexte de vulnérabilités des démocraties occidentales, engendrées par une forte polarisation politique, la montée des populismes et une défiance croissante envers les élites et les institutions démocratiques.
Ces vulnérabilités, la Russie en est consciente et s’attèle à les exploiter. « Les autorités du pays considèrent l’espace informationnel, à savoir cet espace où circulent les informations sous format numérique, comme un prolongement de leur territoire physique », relève Kevin Limonier, maître de conférences à l’Institut français de géopolitique (Université Paris 8). La France devient une cible, notamment en Afrique francophone où les armées françaises sont visées par des campagnes de désinformation depuis une dizaine d’années. Plus récemment, c’est le soutien français à l’Ukraine qui est dans le collimateur des pouvoirs russes. Le réseau Reliable Recent News a diffusé de nombreux contenus prorusses, début 2023, en usurpant l’identité de sites internet de médias traditionnels, mais aussi gouvernementaux. Le réseau a créé une réplique des sites du journal Le Monde et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, pour publier des articles hostiles à l’Ukraine. Cette pratique, appelée typosquatting, les armées en ont aussi été victimes : le 15 mars 2024, un faux portail de recrutement, reprenant la charte graphique du site de l’armée de Terre, proposait de s’engager en Ukraine, alors que la France n’y est pas déployée.
La Russie a multiplié les infox concernant la présence de mercenaires français combattant aux côtés des Ukrainiens. En janvier 2024, le ministère russe de la Défense a déclaré avoir frappé un immeuble de Kharkiv, en Ukraine, prétendument utilisé comme « zone de déploiement temporaire par des mercenaires, dont la plupart étaient des citoyens français ». Le Kremlin cherche ainsi à « affaiblir, partout où il le peut, notre résilience nationale. Il sème le doute sur nos institutions et, sur le long terme, tente d’instaurer une angoisse dans la population », résume Kevin Limonier.
La Russie n’est pas la seule à utiliser une méthode agressive. L’Azerbaïdjan, par exemple, s’est révélé hostile envers la France. Le pays vise spécifiquement les territoires ultramarins français pour alimenter et instrumentaliser les idées des mouvements indépendantistes. C’était notamment le cas en Nouvelle-Calédonie en 2024, lorsque les campagnes azerbaïdjanaises ont amplifié et orchestré les émeutes qui ont troublé l’île.
Gagner la guerre de l’influence
La France prend ces menaces dans l’espace informationnel au sérieux. En décembre 2022, l’actualisation de la Revue nationale stratégique érige l’influence, ou le fait d’obtenir des effets sur les attitudes et les comportements en agissant sur les perceptions1, au rang de sixième fonction stratégique2. Ce changement de statut vise à défendre les valeurs de la France, à promouvoir ses engagements et à répondre aux attaques contre ses intérêts, en particulier dans le champ informationnel.
Pour les armées, l’influence devient un prérequis à toute opération militaire extérieure. Il s’agit, pour le chef d’état-major des armées, le général Thierry Burkhard, de « gagner la guerre avant la guerre ». La cellule ASO de l’État-major des armées voit ainsi le jour en 2022. Sa mission : structurer une chaîne agissant dans le champ de l’influence et de la lutte informationnelle. Celle-ci comprend l’élaboration d’une doctrine et de réflexions autour des équipements, de leur emploi et de l’encadrement juridique des actions. La cellule ASO s’assure surtout de la bonne prise en compte de l’influence dans la conception des opérations. « Plus aucun convoi logistique ne part sans que soit étudié son risque informationnel », illustre le général Jean-Michel Meunier, chef de la cellule ASO, en faisant écho au convoi bloqué au Burkina Faso et au Niger en 2021. « Nous réfléchissons alors à l’interprétation de nos actions par la population, nous analysons si le terrain informationnel est miné et nous prévoyons des moyens preuves, comme des capteurs d’images, qui pourraient servir à dénoncer les fausses informations », détaille-t-il.
Le service mène aussi des actions de prébunk (manœuvre d’anticipation dans le champ informationnel, ndlr). Un exemple : en 2023, un navire de la Marine nationale doit accoster dans le port d’un pays africain. Or, des rumeurs circulent sur les motivations de l’équipage. Beaucoup d’habitants suspectent un débarquement de légionnaires français pour envahir le pays. « Nous avons proposé à des influenceurs, à l’audience assez forte dans le pays, de monter à bord pour réaliser la traversée avec nous, explique le général Meunier. Ils ont alors publié sur les réseaux sociaux leur vie à bord. Les fausses informations se sont dissipées et aucune manifestation n’a été signalée lors du dépareillage. »
1Définition du Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations.
2Aux côtés de la dissuasion, de la prévention, de la protection, de l’intervention, ainsi que de la connaissance et de l’anticipation.
Rétablir la vérité
Dans cette chaîne de l’influence, les actions dans le domaine numérique sont menées par le Commandement de la cyberdéfense (Comcyber). Cette unité conduit la lutte informatique d’influence. Concrètement, cela revient à détecter, caractériser et contrer les attaques informationnelles dans le cyberespace, en appui des opérations militaires et toujours à l’extérieur du territoire national. Les cybercombattants veillent les plates-formes numériques pour détecter les manoeuvres informationnelles. « Un travail ardu face à la masse de contenus », note le général Aymeric Bonnemaison, commandant de la cyberdéfense. La caractérisation vient ensuite, car « une opinion personnelle qui nous est hostile n’est pas nécessairement une attaque informationnelle », poursuit-il. Pour qu’elle le soit, elle doit être inauthentique, coordonnée et doit utiliser des systèmes d’amplification, comme des fermes à trolls par exemple.
Le Comcyber peut, enfin, riposter contre des narratifs hostiles aux intérêts des armées françaises, dans le strict respect du droit et à l’extérieur du territoire national : c’est le rétablissement de la vérité. L’affaire du charnier de Gossi est un exemple marquant. Alors que les militaires français viennent de restituer la base militaire aux forces maliennes, le 19 avril 2022, des images d’un charnier supposément présent sur la base sont diffusées les jours suivants sur Twitter. Les armées françaises sont accusées de crime de guerre. Des drones de surveillance français ont pourtant filmé des hommes de Wagner en train de constituer ce faux charnier. Aussitôt la fausse information diffusée sur le réseau social, les cybercombattants ont répliqué avec les images de surveillance pour dénoncer l’attaque. En attendant le dernier moment pour divulguer leur vidéo, les soldats français ont déjoué la manœuvre de désinformation adverse.

Agir permet de contrer nos compétiteurs, de les dénoncer ou de les exposer. Ces actions s’exercent uniquement en appui des opérations militaires et dans un cadre strict : « Pas de mensonge, pas de contrainte et pas de perfidie, nous n’allons pas nous cacher derrière la Croix-Rouge par exemple, ajoute le général Bonnemaison. Nos adversaires, eux, ne se limitent pas. Il nous faut donc être plus imaginatifs. »
Investigations numériques
Toutes les actions d’influence du ministère des Armées sont coordonnées avec le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, influence et diplomatie étant deux notions étroitement liées. Les décisions de dénonciation d’une manœuvre de désinformation sont prises de façon concertée, car « cela revient à engager une action à l’encontre d’un État », indique Christophe Lemoine, porte-parole du Quai d’Orsay. Les deux entités se retrouvent deux fois par semaine au sein de la task force désinformation, accompagnées de Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères. L’objectif ? Établir un état des lieux exhaustif des menaces dans le champ informationnel et proposer des actions de riposte.
Viginum constitue le bouclier de la France pour détecter et caractériser les ingérences numériques étrangères, volet numérique de la manipulation de l’information. Créé en 2021, ce service relève du Premier ministre1 et réalise des investigations en ligne, en sources ouvertes. Ces enquêtes, qui peuvent être publiées sous forme de rapports, servent ensuite à toutes les institutions publiques mais aussi à la société civile.
Quelques mois avant les élections du Parlement européen, en février 2024, les analystes de Viginum ont, par exemple, identifié un site d’information en langue française, Pravda.fr, à la ligne éditoriale prorusse. « Le service a mis en lumière, à partir de cette URL, un écosystème de 193 sites internet d’information visant principalement les audiences européennes. Nous l’avons baptisé Portal kombat, énonce Marc-Antoine Brillant, chef de Viginum. Ce vaste dispositif de propagande exploitait parfaitement les particularités culturelles de chaque pays visé, ainsi que les thématiques discutées dans chaque débat public. » S’appuyant sur cette analyse, les autorités françaises ont décidé de révéler cette vaste campagne. « Nous suspections la montée en puissance de cet écosystème à l’approche des élections européennes », confie le chef de Viginum.
Révéler publiquement une campagne de manipulation de l’information a des vertus : cela gêne l’adversaire et lui impose un coût. « Nous envoyons un message clair aux opérateurs adverses : nous savons ce que vous faites », expose Marc-Antoine Brillant. Les révélations avertissent aussi le grand public. Le but : faire prendre conscience de l’existence des campagnes de manipulation de l’information et du fait que chacun peut en être victime.
La sensibilisation de la population est l’une des clés pour lutter contre la désinformation. Il devient indispensable d’encourager chaque citoyen, lorsqu’il a un doute sur une information, à la remettre en question, à croiser ses sources et à vérifier les faits. Lors du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, organisé par l’Élysée les 10 et 11 février derniers, Viginum a annoncé avoir développé deux outils au bénéfice de la société civile, pour aider à mieux détecter certains procédés utilisés pour opérer des ingérences numériques. Ces outils, s’appuyant eux-mêmes sur l’IA, vont de la détection du contenu textuel dupliqué jusqu’à un « métadétecteur de contenus artificiels », se réjouit Marc-Antoine Brillant. L’intelligence artificielle, bien qu’elle puisse représenter une menace par son usage détourné, constitue aussi une solution pour lutter contre les manipulations de l’information. »
Par Laura Garrigou
1Plus précisément du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale.
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La France face à la guerre informationnelle : anatomie d’une menace et réponses institutionnelles
La France est devenue l’une des cibles privilégiées des opérations d’influence étrangères en Europe, et elle a bâti en cinq ans un arsenal défensif parmi les plus avancés du continent. Depuis la création de Viginum en 2021, les autorités françaises ont identifié et caractérisé des dizaines de campagnes de manipulation de l’information orchestrées principalement par la Russie, mais aussi par l’Azerbaïdjan, la Chine et l’Iran. L’année 2024 a constitué un pic opérationnel sans précédent — élections européennes, législatives anticipées, Jeux olympiques de Paris — et 2025 a marqué un tournant stratégique avec la première attribution publique d’opérations cyber-informationnelles au GRU russe. Ce rapport couvre l’ensemble de l’écosystème de lutte contre les ingérences informationnelles, de l’architecture institutionnelle française au cadre européen, en passant par les campagnes adverses documentées, le rôle croissant de l’intelligence artificielle et les fondements académiques du champ.
1. Viginum, sentinelle française contre les ingérences numériques
Un service né des leçons de 2017
Viginum — Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères — a été créé par le décret n° 2021-922 du 13 juillet 2021, rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) sous l’autorité du Premier ministre. Sa genèse remonte aux « Macron Leaks » de la présidentielle 2017 et à l’intensification des campagnes de désinformation après l’assassinat de Samuel Paty en 2020. Le service est devenu pleinement opérationnel le 7 décembre 2021 avec la publication du décret autorisant le traitement automatisé de données à caractère personnel.
La mission de Viginum repose sur quatre critères cumulatifs définissant une ingérence numérique étrangère (INE) : atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation, contenu manifestement inexact ou trompeur, diffusion artificielle et massive, et implication d’un État ou entité étrangère. Le service ne juge pas la véracité des informations — distinction essentielle qui le sépare du « ministère de la vérité » que redoutent certains critiques — et travaille exclusivement en sources ouvertes, sans accès aux messageries privées ni recours à la reconnaissance faciale.
Montée en puissance et contraintes budgétaires
Parti d’une dizaine d’agents en 2021, Viginum comptait environ 60 agents en 2025, quasi-parité hommes-femmes, moyenne d’âge de 33 ans — analystes OSINT, data scientists, géopolitologues, linguistes, spécialistes en marketing digital. L’objectif initial de 65 agents n’a pas été atteint en raison des restrictions budgétaires, une « stagnation inquiétante » dénoncée par le Sénat dans son rapport PLF 2025. Le budget annuel est passé d’environ 5 millions d’euros au lancement à 12 millions en régime de croisière.
Le service s’appuie sur un Datalab développant des outils de topic modelling (BERTopic), de reconnaissance d’entités nommées, de détection de bots et de duplication de contenu. Un laboratoire commun avec l’INRIA a été constitué, et Viginum a publié ses premiers logiciels libres en 2025, dont l’outil D3lta de détection de duplications textuelles par modèles de langage, présenté lors du Sommet sur l’IA de Paris en février 2025.
Bilan opérationnel : huit rapports techniques majeurs
La production analytique de Viginum a connu une accélération remarquable : 236 notes en 2023, 158 notes au premier semestre 2024 seul. Depuis sa création, le service a publié huit rapports techniques publics qui constituent aujourd’hui des références dans le domaine :
Le rapport RRN/Doppelgänger (juin 2023) a exposé la campagne russe de clonage de médias français. Portal Kombat (février 2024) a révélé un réseau de 193 sites de propagande pro-russes liés à l’entreprise criméenne TigerWeb. Matriochka (juin 2024) a documenté un mode opératoire visant à saturer les cellules de fact-checking. Le rapport sur les JO Paris 2024 (septembre 2024) a recensé 43 manœuvres informationnelles. UN-notorious BIG (décembre 2024) a caractérisé l’activisme du Baku Initiative Group azerbaïdjanais. Le rapport sur les élections roumaines (février 2025) a alerté sur la manipulation algorithmique de TikTok. Le rapport sur l’IA et les manipulations (février 2025) a documenté l’usage croissant de l’IA générative. Enfin, le rapport Storm-1516 (mai 2025) — le plus ambitieux — a cartographié 77 opérations de désinformation coordonnées par le GRU russe.
Marc-Antoine Brillant, lieutenant-colonel passé par Saint-Cyr, l’École de guerre et l’ANSSI, dirige le service depuis octobre 2023 après avoir remplacé Gabriel Ferriol, « poussé vers la sortie » en juillet 2023. Brillant a impulsé une doctrine de « passage de la défense passive à la défense active », assumant un rôle de chef de file dans la lutte contre les INE.
Évolutions juridiques et contrôle démocratique
Le décret du 11 février 2026 a considérablement élargi les pouvoirs de Viginum : collecte étendue aux moteurs de recherche et aux IA conversationnelles, suppression du seuil de 5 millions de visiteurs mensuels, allongement des durées de conservation des données, et possibilité de transmettre des informations aux juridictions en période électorale. Par ailleurs, la loi du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères a créé un registre national des activités d’influence étrangère géré par la HATVP, opérationnel depuis le 1er octobre 2025 via la plateforme numérique « Argos ».
La CNIL a qualifié le traitement de données de Viginum d’« extrême sensibilité », relevant que « potentiellement plusieurs centaines de milliers de personnes » sont concernées. Un comité éthique et scientifique, présidé par un conseiller d’État, supervise l’activité du service et publie un rapport annuel. Le contrôle démocratique s’exerce aussi via les auditions parlementaires régulières et la commission d’enquête sénatoriale qui, en juillet 2024, a formulé 47 préconisations pour renforcer le dispositif.
2. RRN/Doppelgänger, la plus vaste opération d’influence russe en Europe
Anatomie d’une machine à désinformer
La campagne RRN (Reliable Recent News), aussi connue sous le nom de Doppelgänger, constitue la plus grande opération d’influence russe documentée contre l’Europe. Lancée dans les heures suivant l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022 — d’abord sous le nom « War on Fakes » — elle a été rebaptisée « Reliable Russian News » le 10 mars 2022, puis « Reliable Recent News » le 6 juin 2022 pour masquer les liens russes, bien que des caractères cyrilliques apparaissaient encore dans certains articles.
Le cœur technique de l’opération repose sur le typosquatting de domaines usurpant l’identité de médias prestigieux. Viginum a identifié 355 noms de domaine dans 10 pays, dont au moins 58 articles falsifiés publiés sur de faux sites imitant Le Parisien (49 faux articles), 20 Minutes (7), Le Figaro (1), Le Monde (1) et le ministère des Affaires étrangères. L’infrastructure technique, estimée à 5 millions d’euros par EU DisinfoLab et Qurium, mobilisait plus de 300 préfixes réseau et 100 000 adresses IP, hébergés via des serveurs européens (BlueVPS en Estonie, JavaPipe aux Pays-Bas) et la société russe Aeza à Saint-Pétersbourg.
La fausse taxe et les quatre narratifs dominants
L’épisode le plus marquant survient fin mai 2023 : le site cloné du ministère des Affaires étrangères (diplomatie.gouv[.]fm) publie un faux document officiel annonçant une « taxe de sécurité » de 1,5 % sur toute transaction monétaire pour financer le soutien à l’Ukraine. Cet événement précipite la décision du gouvernement de rendre l’affaire publique. Catherine Colonna, ministre des Affaires étrangères, dénonce le 13 juin 2023 une campagne « indigne d’un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU ».
Viginum a identifié quatre narratifs structurants : l’inefficacité des sanctions européennes pesant sur les citoyens plutôt que sur la Russie, la dénonciation d’une prétendue russophobie occidentale, les accusations de barbarie et de néonazisme ukrainien, et la désinformation sur les effets négatifs de l’accueil des réfugiés ukrainiens.
Attribution et réponse internationale
L’opération a été attribuée à deux sociétés russes : la Social Design Agency d’Ilya Gambachidze, « technologue politique » moscovite, et Struktura National Technologies de Nikolaï Tupikin, entreprise de 500 employés travaillant pour le ministère de l’Intérieur russe et la Douma. L’ensemble opère sous la supervision de Sergueï Kirienko, premier vice-directeur de l’Administration présidentielle russe. Le réseau diplomatique russe a activement participé à l’amplification via ses comptes officiels sur les réseaux sociaux.
La réponse a été multidimensionnelle : l’UE a sanctionné 7 individus et 5 entités en juillet 2023 ; les États-Unis ont sanctionné Gambachidze et Tupikin en mars 2024, puis saisi 32 domaines internet en septembre 2024 via le DOJ. Meta a démantelé plus de 2 300 comptes, estimant que les opérateurs avaient dépensé environ 105 000 dollars en publicité. Malgré ces mesures, le DFRLab a identifié 12 nouveaux domaines créés dans les 24 heures suivant les saisies américaines. La campagne reste active en mars 2026, quatre ans après son lancement, illustrant la résilience remarquable de cette infrastructure.
3. Les étoiles de David de Paris, une opération à 3 000 euros qui a secoué la France
Des pochoirs bleus orchestrés depuis Moscou
Dans la nuit du 26 au 27 octobre 2023, un couple moldave en situation irrégulière est interpellé dans le 10e arrondissement de Paris, surpris en train de taguer des étoiles de David bleues au pochoir sur des façades d’immeubles. Une deuxième vague, plus massive, frappe dans la nuit du 30 au 31 octobre : 250 étoiles sont recensées à Paris et en Île-de-France. Le couple arrêté déclare avoir agi « sur la commande d’un tiers et contre rémunération », attesté par une conversation en russe dans leur téléphone.
Le commanditaire identifié est Anatoli Prizenko, homme d’affaires moldave pro-russe géolocalisé en Russie. Le coût total de l’opération physique : environ 3 000 euros. Mais l’amplification numérique a été instantanée et coordonnée. Viginum a détecté, dès le 6 novembre, un réseau de 1 095 faux comptes sur X ayant publié 2 589 posts liés aux tags — certaines photos ayant été diffusées avant toute autre publication, suggérant une coordination directe entre les auteurs physiques et le réseau numérique. L’attribution au réseau RRN/Doppelgänger a été établie avec « un haut degré de confiance ».
Le 23 février 2024, Le Monde et l’AFP révèlent que l’opération a été pilotée par le 5e département du FSB, le service chargé des opérations internationales. La DGSI confirme le recours systématique à des « proxies » russophones — Moldaves, Bulgares, Baltes — recrutés via petites annonces, payés en espèces ou cryptomonnaies.
Instrumentalisation de l’antisémitisme dans le contexte post-7 octobre
L’opération s’inscrit dans le contexte explosif de l’après-7 octobre 2023 : 1 676 actes antisémites sont recensés en France en 2023, quatre fois plus qu’en 2022. L’objectif russe, analysé par Maxime Audinet (IRSEM), est double : accréditer l’idée d’actes antisémites spontanés, puis semer le doute sur leur authenticité — un mécanisme de « faux drapeau » classique. David Colon (Sciences Po) souligne que l’opération vise à « diffuser le doute quant à la réalité des authentiques actes antisémites ». Pour environ 3 000 euros, la Russie a déstabilisé l’espace médiatique français pendant 48 heures — soit environ 4 euros par mention dans les médias audiovisuels français, selon l’IRSEM.
La marche du 12 novembre 2023, « pour la République et contre l’antisémitisme », rassemble 182 000 personnes dont 105 000 à Paris. L’affaire déclenche une crise politique lorsque LFI boycotte l’événement, tandis que la participation du RN suscite la polémique.
Ce mode opératoire a été répliqué : mains rouges sur le Mémorial de la Shoah (mai 2024, par des proxies bulgares), cercueils déposés au pied de la tour Eiffel, têtes de cochon devant des mosquées. Le procès des mains rouges, en octobre 2025, est le premier procès en France pour une opération d’ingérence russe utilisant des proxies.
4. L’Azerbaïdjan, compétiteur émergent dans la guerre informationnelle contre la France
La campagne Olimpiya et le dénigrement des JO 2024
Le 26 juillet 2023, un an avant la cérémonie d’ouverture, un réseau de 91 comptes sur X — dont 40 créés dans le seul mois de juillet — lance une campagne de dénigrement des Jeux olympiques de Paris 2024, baptisée « Olimpiya » par Viginum. Le contenu est spectaculaire : des vidéos mêlant images promotionnelles des JO et scènes d’émeutes post-Nahel, vues plusieurs millions de fois, diffusées par le faux média « New York Insider » dont 7 000 des 11 000 abonnés présentent des caractéristiques inauthentiques.
L’enquête de Viginum révèle des marqueurs d’inauthenticité révélateurs : fautes de traduction littérale de l’azerbaïdjanais (« Bordo » pour Bordeaux, « Monpelye » pour Montpellier), et 86 comptes mentionnant le parti présidentiel YAP dans leur biographie. Le compte principal, @MuxtarYev, appartient à Muxtar Nagiyev, président de l’organisation du district de Sabail du YAP, parti d’Ilham Aliev.
Le Baku Initiative Group et la Nouvelle-Calédonie
L’offensive azerbaïdjanaise dépasse largement le cadre sportif. Le Baku Initiative Group (BIG), créé le 6 juillet 2023 par Abbas Abbasov sous l’égide de l’AIR Center (think tank créé par décret présidentiel), se positionne comme fer de lance d’une campagne anti-française ciblant les DROM-COM. Le BIG organise des conférences à Bakou avec des représentants de Martinique, Guyane, Polynésie, Nouvelle-Calédonie et Corse, et signe en avril 2024 un mémorandum avec une élue du Congrès de Nouvelle-Calédonie.
Lors des émeutes de mai 2024 en Nouvelle-Calédonie, des drapeaux azerbaïdjanais apparaissent dans les cortèges, des portraits d’Aliyev sont brandis à Nouméa, et des photomontages accusant la police française de « tuer des manifestants indépendantistes » sont amplifiés dans 5 000 messages coordonnés. Gérald Darmanin déclare le 16 mai : « L’Azerbaïdjan s’ingère dans la politique intérieure française. Ce n’est pas un fantasme, c’est une réalité. » TikTok est banni de Nouvelle-Calédonie pendant deux semaines — première coupure d’un réseau social lors de troubles civils en France.
Le rapport Viginum de décembre 2024 documente 423 comptes X liés au BIG (93 % en langue azérie), qualifiant l’organisme de « propagande d’État basée en Azerbaïdjan ». L’Assemblée nationale adopte le 28 mars 2025 une résolution condamnant les ingérences azerbaïdjanaises. Le contexte géopolitique — offensive azérie au Haut-Karabakh (septembre 2023), soutien militaire français à l’Arménie, COP29 boycottée par Paris — explique l’intensité de cette confrontation informationnelle.
5. L’intelligence artificielle transforme l’écosystème de la désinformation
De 500 000 à 8 millions de deepfakes en deux ans
L’irruption de l’IA générative a industrialisé la production de désinformation à un coût marginal quasi nul. Le nombre de deepfakes en ligne est passé d’environ 500 000 en 2023 à 8 millions en 2025, soit une croissance annuelle de 900 %. Les pertes liées à la fraude par deepfake aux États-Unis ont atteint 1,1 milliard de dollars en 2025, triplant par rapport à 2024. Le clonage vocal a franchi le seuil de l’indiscernabilité — quelques secondes d’audio suffisent à produire des répliques convaincantes.
Les cas politiques se multiplient. En Slovaquie (septembre 2023), un faux audio imitant le candidat libéral Michal Šimečka a potentiellement influencé le scrutin. En Roumanie (novembre 2024), la Cour constitutionnelle a annulé le premier tour de la présidentielle — une première dans l’histoire de l’UE — après que Călin Georgescu, crédité de 5 % dans les sondages, a terminé premier avec 23 %, porté par une campagne de manipulation algorithmique sur TikTok impliquant 300 000 faux comptes et 25 000 comptes TikTok coordonnés. En France, les deepfakes ont augmenté de 140 % en 2024, et les municipales 2026 ont déjà vu des incidents d’images IA générées ciblant des candidats.
Le « LLM grooming », menace structurelle émergente
Au-delà des deepfakes, une menace plus insidieuse émerge : le « LLM grooming », stratégie délibérée de corruption des données d’entraînement des IA. Le réseau Pravda (identifié par Viginum sous le nom Portal Kombat), opéré depuis la Crimée par l’entreprise TigerWeb, a publié 3,6 millions d’articles en 2024 dans des dizaines de langues. Un audit de NewsGuard révèle que 10 chatbots IA majeurs répètent les narratifs de Pravda 33 % du temps, et 7 sur 10 citent directement des articles Pravda comme sources. John Mark Dougan, figure clé de la propagande russe et agent du GRU sanctionné par l’UE en décembre 2025, a déclaré lors d’une table ronde à Moscou en janvier 2025 : « En poussant ces narratifs russes, nous pouvons réellement changer l’IA mondiale. »
L’opération Storm-1516, documentée par Viginum en mai 2025, illustre la sophistication croissante : 77 opérations de désinformation coordonnées depuis août 2023, recours systématique aux deepfakes et voix synthétiques depuis février 2024, réseau CopyCop de plus de 290 faux sites d’information, et ciblage d’au moins 20 élections nationales. NewsGuard a mesuré que Storm-1516 a généré 55,8 millions de vues en ciblant la France entre décembre 2024 et mars 2025, contre 845 000 vues dans les quatre mois précédents — une explosion liée au repositionnement de la campagne vers l’Europe après l’arrivée de Trump au pouvoir.
La course entre génération et détection
La détection est en perte de vitesse. Les générateurs d’images et de vidéos (Sora 2 d’OpenAI, Veo 3 de Google) produisent des contenus temporellement cohérents, sans les artefacts visuels qui servaient de marqueurs forensiques. Les outils de détection fournissent des scores de probabilité (« 75 % de chances d’être un deepfake »), pas des verdicts définitifs, et les filigranes numériques peuvent être effacés par des acteurs malveillants.
La réponse s’organise néanmoins. La coalition C2PA (Content Provenance and Authenticity), forte de plus de 200 membres dont Adobe, Microsoft et la BBC, développe des manifestes cryptographiques de traçabilité. Google déploie SynthID pour le marquage invisible de contenus IA. Viginum a publié en février 2025 trois outils libres : D3lta, un meta-détecteur d’images synthétiques et un classificateur de bots pour X. Le consensus des experts est clair : la défense doit passer de la détection pixel par pixel à des protections au niveau de l’infrastructure — provenance cryptographique, forensique multimodale, responsabilisation des plateformes.
6. Le cadre européen se structure autour du DSA et du Bouclier démocratique
Le Digital Services Act, premier test grandeur nature
Le Digital Services Act (règlement 2022/2065), pleinement applicable depuis le 17 février 2024, impose aux très grandes plateformes en ligne (VLOPs) des évaluations annuelles de risques systémiques, incluant les risques pour les processus démocratiques et la désinformation. En novembre 2025, la Commission avait ouvert 14 enquêtes contre des plateformes majeures, dont X, TikTok, Meta et AliExpress. Le 5 décembre 2025, la première amende DSA de 120 millions d’euros a frappé X pour son système de vérification trompeur (« blue check »), son répertoire publicitaire déficient et le blocage de l’accès aux données pour les chercheurs. La réaction d’Elon Musk — appel à la dissolution de l’UE — et les critiques du vice-président américain Vance qualifiant le DSA de « censure » illustrent les tensions géopolitiques croissantes autour de la régulation numérique.
Le Code de bonnes pratiques contre la désinformation, renforcé en 2022 avec 34 signataires et 128 mesures spécifiques, a été intégré au cadre du DSA en février 2025 comme référentiel de conformité à partir du 1er juillet 2025. Le retrait de Twitter/X du Code en mai 2023 sous la direction de Musk reste un point de fragilité majeur du dispositif.
East StratCom, EUvsDisinfo et le cadre FIMI
L’East StratCom Task Force, créée en mars 2015 au sein du SEAE, opère la base de données EUvsDisinfo qui recense plus de 15 000 cas de désinformation pro-Kremlin dans 15 langues. Le SEAE a développé un cadre d’analyse des menaces FIMI (Foreign Information Manipulation and Interference) publiant des rapports annuels de plus en plus détaillés : 100 incidents analysés en 2023, 750 en 2024, 500 en 2024 seul avec 38 000 canaux de diffusion identifiés. La plateforme X est utilisée dans 88 % des activités FIMI documentées.
L’UE a franchi un cap décisif avec l’adoption, le 8 octobre 2024, d’un nouveau cadre de sanctions pour activités déstabilisatrices russes, conduisant en décembre 2024 aux premières sanctions de l’histoire de l’UE spécifiquement motivées par des activités FIMI. En mars 2026, 69 individus et 17 entités figurent sur les listes de sanctions à ce titre.
Les commissions INGE et le Bouclier démocratique européen
Les commissions spéciales du Parlement européen INGE (2020-2022) puis ING2 (2022-2024), présidées respectivement par Raphaël Glucksmann et sous la rapporteure Sandra Kalniete, ont posé les bases des réponses législatives : interdiction des dons étrangers aux partis, étiquetage des deepfakes, cadre de sanctions renforcé. Le Defence of Democracy package (décembre 2023) propose une directive sur la transparence de la représentation d’intérêts pour le compte de pays tiers, mais suscite la controverse — 230 ONG ont demandé à von der Leyen de reconsidérer, dénonçant des similitudes avec les lois sur les « agents étrangers » de Russie et de Géorgie.
Le 12 novembre 2025, la Commission a présenté le Bouclier européen de la démocratie (European Democracy Shield), articulé autour d’environ 50 actions sur trois piliers : intégrité de l’espace informationnel, renforcement des médias et élections, résilience sociétale. L’innovation principale est la création d’un Centre européen de résilience démocratique (ECDR) rassemblant expertise UE et nationale. Viginum est cité par von der Leyen comme modèle pour une structure au niveau européen, aux côtés de l’Agence suédoise de défense psychologique.
7. Les fondements intellectuels de la lutte informationnelle française
Le rapport CAPS-IRSEM de 2018, acte fondateur
Le rapport « Les Manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties », publié en août 2018 par le CAPS et l’IRSEM, constitue le document fondateur de la réponse institutionnelle française. Fruit d’environ 100 entretiens dans une vingtaine de pays, ce rapport de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Alexandre Escorcia, Marine Guillaume et Janaina Herrera propose 50 recommandations d’action couvrant la définition du phénomène, ses moyens (bots, trolls, fuites de données, falsification), ses terrains (Moyen-Orient, Afrique, Amérique latine) et les réponses possibles. Il a directement contribué à la loi du 22 décembre 2018 contre la manipulation de l’information, à la création de Viginum en 2021, et à la reconnaissance de l’influence comme 6e fonction stratégique dans la Revue nationale stratégique de 2022.
Jeangène Vilmer, directeur de l’IRSEM de 2016 à 2022 avant d’être nommé ambassadeur au Vanuatu, a transformé l’institut en centre de référence sur ces questions. Son analyse post-mortem des « Macron Leaks » (2019), puis le rapport sur les opérations d’influence chinoises co-dirigé avec Paul Charon en 2021 — introduisant le concept de « russianisation » de l’influence chinoise — ont jalonné l’évolution de la pensée stratégique française.
Cartographie des travaux de référence
David Colon, professeur à Sciences Po, a publié en 2023 La Guerre de l’information. Les États à la conquête de nos esprits (Tallandier, 480 pages, prix de la Revue des Deux Mondes 2024), arguant que l’information est devenue un substitut aux conflits militaires — un 5e espace d’affrontement. Son approche historique, de la Guerre du Golfe 1991 aux opérations contemporaines, fait de cet ouvrage un « vrai manuel de référence ».
Céline Marangé (IRSEM) a posé dès 2017 les jalons de l’analyse des stratégies d’influence russes dans son étude fondamentale analysant les doctrines de guerre informationnelle du Kremlin, puis a co-dirigé avec Maud Quessard Les guerres de l’information à l’ère numérique (PUF, 2021), premier ouvrage collectif francophone majeur du champ. Julien Nocetti (IFRI puis CAPS) apporte l’expertise sur le numérique russe et la cyber-diplomatie.
Côté anglo-saxon, le modèle du « Firehose of Falsehood » de Christopher Paul et Miriam Matthews (RAND, 2016) — caractérisé par un haut volume multicanal, une absence d’engagement envers la réalité et la cohérence — reste le cadre analytique le plus cité. Le concept de « sharp power » de Christopher Walker et Jessica Ludwig (NED, 2017) a redéfini la compréhension des stratégies autoritaires : ni attraction (soft power) ni coercition (hard power), mais pénétration et perforation des environnements informationnels des démocraties ouvertes. Thomas Rid (Active Measures, 2020) a fourni l’histoire séculaire de la désinformation comme produit bureaucratique des agences de renseignement, tandis que Peter Pomerantsev (This Is Not Propaganda, 2019) a analysé la destruction de l’idée de vérité objective comme objectif central des campagnes contemporaines.
8. Wagner, Africa Corps et la guerre informationnelle anti-française en Afrique
De Prigojine au SVR : continuité de la machine à désinformer
L’appareil informationnel de Wagner, bâti autour de l’Internet Research Agency (IRA/Projet Lakhta) et du Patriot Media Group de Prigojine, n’a cessé de fonctionner que 24 heures lors de la mutinerie de juin 2023 avant de reprendre. Après la mort de Prigojine le 23 août 2023, le SVR (Service de renseignement extérieur) a pris le contrôle direct de la branche influence — rebaptisée Africa Politology (ou « La Compagnie ») — tandis que le volet militaire transitait vers l’Africa Corps sous l’autorité du vice-ministre de la Défense Yunus-Bek Yevkurov.
Une enquête de Forbidden Stories publiée en février 2026, s’appuyant sur 76 documents internes totalisant 1 431 pages en russe, révèle que la structure emploie environ 100 consultants opérant dans plus de 30 pays sur trois continents, avec un budget d’environ 7,3 millions de dollars pour janvier-octobre 2024 (750 000 dollars par mois). Les documents incluent des scénarios de coups d’État au Sénégal et au Tchad.
Narratifs, méthodes et impact au Sahel
Les campagnes anti-françaises en Afrique subsaharienne s’articulent autour de narratifs puissants : « la France arme les terroristes » pour justifier sa présence, le néocolonialisme de la « Françafrique », l’échec sécuritaire de Barkhane (les violences terroristes au Mali ont augmenté de 278 % depuis 2021), et la Russie comme « libérateur anticolonial ». Les hashtags #FranceDegage alimentent des manifestations où des drapeaux russes sont brandis et des pancartes « Merci Wagner » exhibées.
Les méthodes combinent faux comptes Facebook (Meta a supprimé des réseaux totalisant 1,72 million de likes dès 2019), fermes à trolls localisées à Accra (Ghana), Lagos (Nigeria) et Antananarivo (Madagascar), médias contrôlés (Radio Longo Songo en RCA, Afrique Media TV au Cameroun), influenceurs rétribués — Kémi Séba a reçu 440 000 dollars de Wagner — et production culturelle : le film « Touriste » projeté devant 10 000 personnes à Bangui glorifie les « instructeurs » russes, tandis que le dessin animé « LionBear » montre un ours russe sauvant un lion centrafricain des hyènes France/USA.
L’Africa Center for Strategic Studies estime que Wagner/Russie est directement lié à environ 50 % de toutes les campagnes de désinformation en Afrique, avec 19 campagnes distinctes identifiées au Mali, Burkina Faso et Niger. Le contenu lié au Niger a augmenté de 6 645 % sur les chaînes Telegram affiliées à Wagner dans le mois suivant le coup d’État de juillet 2023. L’évolution de la menace est double : montée en puissance de l’IA générative (le dispositif « AI-Freak » identifié par Viginum en juin 2025 utilise l’IA pour produire du contenu pour African Initiative, l’agence de presse de façade) et passage stratégique des faux comptes au Key Leader Engagement — partenariats avec des influenceurs et médias locaux crédibles, beaucoup plus difficiles à détecter et contrer.
La réponse française et la révélation embarrassante
La France a structuré sa réponse autour de Viginum (territoire national), du Commandement de la cyberdéfense (COMCYBER, hors territoire), de la sous-direction Veille et Stratégie créée en août 2022 au Quai d’Orsay, et du COLMI (comité interministériel hebdomadaire). L’épisode de Gossi (avril 2022) — un drone français filmant des mercenaires Wagner disposant des corps dans une fosse commune pour accuser l’armée française — reste un exemple de riposte informationnelle réussie mais tactique, insuffisante face à l’ampleur de la guerre informationnelle.
La France a aussi été prise en faute : en décembre 2020, Facebook et Graphika ont révélé un réseau de comptes inauthentiques français en RCA et au Mali, lié à des « individus associés à l’armée française » — opération moins sophistiquée que celle de la Russie, mais fournissant une crédibilité supplémentaire aux accusations russes. Cette révélation a contribué au durcissement de la doctrine française séparant strictement les armées du territoire national en matière informationnelle.
Le retrait militaire français du Sahel est désormais achevé : Mali (août 2022), Burkina Faso (février 2023), Niger (décembre 2023), Tchad (janvier 2025), Côte d’Ivoire (février 2025), Sénégal (juillet 2025). La guerre informationnelle a directement contribué à cet effondrement de la présence française, dans un jeu de convergence entre narratifs anti-coloniaux authentiques, manipulation russe et incapacité française à adapter sa communication stratégique.
L’attribution publique de mai 2025, tournant stratégique français
Le printemps 2025 marque une rupture dans la posture française. Le 29 avril, la France attribue publiquement pour la première fois, sur la base de ses propres renseignements, des cyberattaques au GRU russe (APT28/Fancy Bear) ciblant 12 entités françaises depuis 2021, dont des ministères, des entreprises de défense et une organisation sportive liée aux JO. Le 6 mai, Viginum publie le rapport Storm-1516. Le 13 mai, le président Macron annonce que la France attribuera systématiquement les actes hostiles à la Russie, mettant fin à une politique de longue date d’évitement de l’attribution publique. Un rapport de renseignement de 16 pages, divulgué à L’Express, détaille 13 actes d’agression russe contre la France.
Cette séquence illustre l’évolution d’un écosystème défensif français qui, en cinq ans, est passé de l’observation passive à une posture de confrontation assumée. Le défi reste cependant colossal : les effectifs de Viginum plafonnent à 60 agents face à des opérations industrielles mobilisant des centaines d’opérateurs et des millions de dollars. L’IA générative démultiplie les capacités offensives des adversaires bien plus vite que les outils défensifs ne se déploient. Et l’élection présidentielle française de 2027, identifiée par Viginum comme « alerte » majeure, se profile dans un contexte où Storm-1516 a déjà démontré sa capacité à cibler massivement le débat public français — 55,8 millions de vues en trois mois, sans signe de ralentissement.
Conclusion : cinq enseignements et angles morts persistants
Premier constat : la France dispose désormais d’un des dispositifs anti-ingérence les plus avancés d’Europe, mais ses moyens restent structurellement insuffisants face à l’industrialisation des opérations adverses. L’écart entre les 60 agents de Viginum et l’échelle des campagnes russes — 3,6 millions d’articles Pravda en un an, 77 opérations Storm-1516 — pose la question de la masse critique nécessaire.
Deuxième constat : l’attribution publique fonctionne comme outil de dissuasion, mais ne suffit pas à interrompre les campagnes. RRN/Doppelgänger reste active quatre ans après son lancement malgré les sanctions, saisies et démantèlements. Les opérateurs trouvent systématiquement des contournements techniques dans les 24 heures.
Troisième constat : le « LLM grooming » constitue la menace structurelle la plus sous-estimée. La corruption systématique des données d’entraînement des IA par des réseaux comme Pravda pourrait avoir des effets à long terme sur l’ensemble de l’écosystème informationnel, bien au-delà des campagnes ponctuelles.
Quatrième constat : le cadre européen progresse (DSA, sanctions FIMI, Bouclier démocratique) mais reste fragile face aux pressions géopolitiques américaines et à la réticence de certaines plateformes. La première amende DSA contre X et les tensions avec l’administration Trump illustrent le risque d’un découplage transatlantique sur la régulation de l’espace informationnel.
Cinquième constat : la dimension africaine de la guerre informationnelle reste un angle mort majeur. Le passage de Wagner au SVR institutionnalise les opérations anti-françaises, tandis que le retrait militaire complet de la France du Sahel supprime le principal levier de riposte informationnelle sur le terrain. La stratégie russe de « Key Leader Engagement » via des influenceurs locaux crédibles sera infiniment plus difficile à contrer que les réseaux de faux comptes. »
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Face aux défis de l’IA, le manifeste de Léon XIV pour un sursaut de l’humain
« L’Église catholique enrichit ses orientations et précise sa pensée sur la révolution de l’IA. Dans un dense message pour la 60e journée mondiale des communications sociales, paru le 24 janvier, fête de saint François de Sales, patron des journalistes, Léon XIV a évoqué l’immense défi anthropologique soulevé par les systèmes d’intelligence artificielle. Le Pape plaide pour une alphabétisation numérique d’ampleur afin d’y faire face sans voir se consumer la civilisation humaine sous nos yeux.
Delphine Allaire – Cité du Vatican
Préserver les voix et les visages humains. C’est en partant de l’identité incarnée de la personne humaine, caractéristique singulière et «sacrée», que Léon XIV a développé les enjeux anthropologiques sous-jacents à la révolution récente de l’IA, scrutée depuis plusieurs années au Vatican. Après de nombreuses prises de parole sur la technologie numérique, le Pape américain, diplômé en mathématiques et en philosophie, alerte dans ce texte sur le risque d’une modification radicale decertains des piliers fondamentaux de la civilisation humaine, en commençant par le niveau «le plus profond de la communication» qu’est celui de la relation entre les êtres humains. Car «nous ne sommes pas une espèce faite d’algorithmes biochimiques prédéfinis».
L’effondrement cognitif
Léon XIV cible d’abord le système de récompense émotionnelle intrinsèque aux réseaux sociaux alimentés par les algorithmes. Les expressions humaines qui nécessitent plus de temps, comme l’effort de compréhension et la réflexion, en sortent pénalisées. «En enfermant des groupes de personnes dans des bulles de consensus facile et d’indignation facile, ces algorithmes affaiblissent la capacité d’écoute et de pensée critique et augmentent la polarisation sociale», regrette le Pape, vilipendant de surcroît «la confiance naïve et acritique» dans l’intelligence artificielle, lorsqu’elle est considérée comme une «amie» omnisciente, dispensatrice de toutes les informations, archive de toutes les mémoires, «oracle» de tous les conseils. «Tout cela peut encore affaiblir notre capacité à penser de manière analytique et créative, à comprendre les significations, à distinguer la syntaxe de la sémantique», a-t-il ajouté.
“Ces algorithmes affaiblissent la capacité d’écoute et de pensée critique et augmentent la polarisation sociale.”
Créativité et génie humain, la grande régression
Ainsi, en dépit des nombreuses tâches d’assistance fournie par l’outil IA, se soustraire à l’effort de réflexion, «en se contentant d’une compilation statistique artificielle», risque bien à long terme d’éroder nos capacités cognitives, émotionnelles et communicatives. Léon XIV cite pour preuve le risque de démantèlement des industries créatives par une IA ayant pris le contrôle de la production de textes, de musique et de vidéos. L’homme devenant un simple consommateur passif «de pensées non réfléchies, de produits anonymes, sans paternité, sans amour»; tandis que les chefs-d’œuvre du génie humain dans le domaine de la musique, de l’art et de la littérature sont réduits «à un simple terrain d’entraînement pour les machines». Pour Léon XIV, renoncer au processus créatif et céder nos fonctions mentales et notre imagination aux machines revient aussi à enterrer les talents reçus afin de grandir en tant que personnes dans notre relation avec Dieu et les autres, revient «à cacher notre visage et à faire taire notre voix».
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20/03/2026
Léon XIV et l’intelligence artificielle
Être ou faire semblant: simulation des relations et de la réalité
« Outre ce péril d’affadissement intellectuel, l’évêque de Rome met en garde contre les anthropomorphisations trompeuses des machines, autre terrain de vigilance. Léon XIV vise les «bots» (robots) et autres «influenceurs virtuels» particulièrement efficaces «dans la persuasion occulte», grâce à une optimisation continue de l’interaction personnalisée. «Cette anthropomorphisation, qui peut même être amusante, est en même temps trompeuse, surtout pour les personnes les plus vulnérables», souligne-t-il. «Les chatbots rendus excessivement ‘’affectueux’’, en plus d’être toujours présents et disponibles, peuvent devenir les architectes cachés de nos états émotionnels et ainsi envahir et occuper la sphère intime des personnes.»
Un très illusoire monde de miroirs
Exploitant le besoin humain, la technologie peut aussi nuire au tissu social, culturel et politique des sociétés. Cela se produit lorsque nous remplaçons nos relations avec les autres par des relations avec des IA entraînées à cataloguer nos pensées et donc à construire autour de nous un monde de miroirs, où tout est fait «à notre image et à notre ressemblance», alerte Léon XIV, déplorant cette perte de l’acceptation de l’altérité, sans laquelle il ne peut y avoir ni relation ni amitié.
“Des IA entraînées construisent autour de nous un monde de miroirs, où tout est fait à notre image et à notre ressemblance.”
Un autre défi majeur posé par ces systèmes émergents est celui du biais, qui conduit à acquérir et à transmettre une perception altérée de la réalité. Les modèles d’IA façonnés par la vision du monde de ceux qui les construisent peuvent à leur tour imposer des modes de pensée en reproduisant les stéréotypes et les préjugés présents dans les données qu’ils exploitent. «Le manque de transparence dans la conception des algorithmes, associé à une représentation sociale inadéquate des données, tend à nous piéger dans des réseaux qui manipulent nos pensées et perpétuent et aggravent les inégalités et les injustices sociales existantes», détaille le Pape, pointant un pouvoir de simulation tel, qu’il puisse fabriquer «des réalités parallèles» en s’appropriant nos visages et nos voix. «Une multidimensionnalité» où il devient de plus en plus difficile de distinguer la réalité de la fiction.
À cela s’ajoute le problème du manque de précision. «L’absence de vérification des sources, associée à la crise du journalisme de terrain qui implique un travail continu de collecte et de vérification des informations sur les lieux où les événements se produisent, peut favoriser un terrain encore plus fertile pour la désinformation, provoquant un sentiment croissant de méfiance, de désorientation et d’insécurité», a soulevé Léon XIV, par ailleurs préoccupé par «le contrôle oligopolistique» des systèmes algorithmiques et d’intelligence artificielle.
Transparence et responsabilité sociale du secteur de l’IA
En étant conscients du caractère ambivalent de l’innovation numérique, le Pape appelle à ne pas la freiner mais à la guider selon trois piliers: la responsabilité, la coopération et l’éducation. Pour ceux qui sont à la tête des plateformes en ligne, cela signifie faire preuve de transparence et de responsabilité sociale en ce qui concerne les principes de conception et les systèmes de modération qui sous-tendent leurs algorithmes et les modèles développés, afin de favoriser un consentement éclairé de la part des utilisateurs.
La même responsabilité incombe aux législateurs nationaux et aux régulateurs supranationaux, aux entreprises des médias et de la communication. Léon XIV plaide ainsi pour que les contenus générés ou manipulés par l’IA soient signalés et distingués des contenus créés par des personnes. «La paternité et la propriété souveraine du travail des journalistes et des autres créateurs de contenu doivent être protégées». Et le Pape américain de rappeler que l’information est un bien public: «Un service public constructif et significatif» repose sur «la transparence des sources, l’inclusion des parties prenantes et un niveau de qualité élevé».
Alphabétiser à l’IA
Toutes les parties prenantes –de l’industrie technologique aux législateurs, des entreprises créatives au monde universitaire, des artistes aux journalistes, en passant par les éducateurs– doivent donc être impliquées dans la construction et la mise en œuvre d’une citoyenneté numérique consciente et responsable. C’est l’objectif de l’éducation et pour cette raison le Successeur de Pierre plaide pour l’alphabétisation médiatique et dans le domaine de l’IA à tous les niveaux.
Alors que certaines institutions civiles encouragent déjà cette prise de conscience, Léon XIV interpelle les catholiques sur leur contribution afin que les personnes –en particulier les jeunes– acquièrent la capacité de penser de manière critique et grandissent dans la liberté de l’esprit, mais aussi les personnes âgées et les membres marginalisés de la société.
Protéger son visage et sa voix
Concrètement, il s’agit d’éduquer à utiliser l’IA de manière intentionnelle, et dans ce contexte, de protéger son image (photos et audio), son visage et sa voix, pour éviter fraude numérique, cyberharcèlement, deepfakes, souligne-t-il, livrant les pistes d’approfondissement suivantes: comprendre comment les algorithmes modèlent notre perception de la réalité, comment fonctionnent les préjugés de l’IA, quels sont les mécanismes qui déterminent l’apparition de certains contenus dans nos flux d’informations, quels sont et comment peuvent changer les hypothèses et les modèles économiques de l’économie de l’IA.
«Tout comme la révolution industrielle exigeait une alphabétisation de base pour permettre aux gens de réagir à la nouveauté, la révolution numérique exige également une alphabétisation numérique», assure Léon XIV. Sans oublier son essentiel corollaire, la formation humaniste et culturelle. »
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Face aux défis de l’IA, le manifeste de Léon XIV pour un sursaut de l’humain – Vatican News
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L’éducation et la recherche à l’ère de l’IA : cinq axes pour penser la transformation
L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les outils éducatifs — elle remet en cause l’architecture même de la transmission des savoirs. De la vision californienne du tuteur personnalisé aux débats français sur les groupes de niveau, des neurosciences de la myélinisation aux crises d’intégrité académique, un même fil conducteur émerge : la tension entre l’accélération technologique et la profondeur cognitive nécessaire à l’apprentissage véritable. Cette recherche croise les cinq axes demandés — Silicon Valley, élèves à haut potentiel, réformes françaises, penseurs du numérique, et recherche augmentée — pour cartographier un paysage en mutation rapide, où les promesses du « problème des deux sigma » de Bloom se heurtent au paradoxe de la décharge cognitive, et où la question bourdieusienne du capital culturel se transpose dans un monde où « le connectif remplace le collectif » (Michel Serres).
AXE 1 — La Silicon Valley et l’horizontalisation de l’éducation
Le rêve du tuteur universel : de Bloom à Khanmigo
La vision éducative de la Silicon Valley repose sur une promesse précise : résoudre à grande échelle ce que Benjamin Bloom démontra en 1984 — qu’un tutorat individualisé produit un gain de deux écarts-types par rapport à l’enseignement collectif. Sal Khan, fondateur de Khan Academy, incarne cette ambition mieux que quiconque. Dans son TED Talk d’avril 2023, il déclarait : « We’re at the cusp of using AI for probably the biggest positive transformation that education has ever seen. » Sa vision : donner à chaque élève un tuteur IA et à chaque enseignant un assistant IA. Son livre Brave New Words (Viking, mai 2024) détaille le fonctionnement de Khanmigo, alimenté par GPT-4 via un partenariat noué dès l’été 2022 avec Sam Altman et Greg Brockman d’OpenAI.
Khanmigo utilise la méthode socratique — il refuse de donner des réponses directes et guide l’élève par des questions successives. En 2024-2025, la plateforme est passée de 68 000 à 700 000 utilisateurs et de 45 à plus de 380 partenariats de district scolaire — « le plus grand bond d’adoption d’une technologie éducative que j’aie jamais vu », selon Kristen DiCerbo, directrice pédagogique de Khan Academy. Le tarif : 4 dollars par mois. Le New Hampshire fut le premier État à signer un contrat statewide (50 districts, 40 000 élèves).
Sam Altman partage cette foi. Lors du Common Sense Summit (janvier 2024), il affirmait : « Education is very high on the list of things I am most excited about. » En juin 2025, OpenAI a signé un accord avec l’American Federation of Teachers (400 000 membres) pour lancer la National Academy for AI Instruction. Bill Gates, de son côté, prédit que « d’ici la prochaine décennie, un tutorat de qualité et des conseils médicaux deviendront gratuits et courants » (Tonight Show, février 2025). Sa fondation finance massivement Khan Academy.
Duolingo Max, lancé en mars 2023 avec GPT-4, illustre une autre facette : les conversations IA en situation réaliste (« Roleplay ») et le feedback grammatical contextuel. Les résultats commerciaux sont impressionnants — 51 % de hausse des utilisateurs actifs quotidiens, dépassant les 40 millions, et 10,9 millions d’abonnés payants. 78 % des utilisateurs réguliers du Roleplay se disent mieux préparés aux conversations réelles après quatre semaines.
Musk, Minerva, et les modèles alternatifs
Elon Musk a emprunté une voie différente. En 2014, il a fondé Ad Astra au siège de SpaceX après avoir retiré ses enfants de l’école traditionnelle : « They weren’t doing the things I thought should be done. » Pédagogie radicale : pas de notes, pas de séparation par âge, pas de langues étrangères ni de musique. Priorité absolue au raisonnement par premiers principes, à l’éthique et à la résolution collaborative de problèmes. L’école a évolué vers Astra Nova (2020), désormais en ligne, accréditée WASC, accueillant 315 élèves de 45 pays à 33 500 dollars/an. Synthesis School, dérivée d’Ad Astra, propose un enrichissement par le jeu collaboratif (6-14 ans, 180 $/mois) — sans séparation par âge, un principe qui résonne directement avec le concept d’« unités tactiques par niveau de profondeur plutôt que par âge ».
Minerva University pousse l’innovation pédagogique encore plus loin : zéro cours magistral. Les étudiants doivent être activement engagés au moins 75 % du temps de classe. Séminaires en ligne de 12-15 personnes, curriculum fondé sur des « Habits of Mind » mesurables, rotation dans 7 villes mondiales. Taux d’acceptation inférieur à 2 %, résultats au CLA+ au 95e percentile.
L’histoire de Lambda School/BloomTech sert d’avertissement. Ce bootcamp de codage financé par des Income Share Agreements (ISA) a été célébré par Y Combinator et Paul Graham, valorisé à 150 millions de dollars. Mais les taux de placement, annoncés à 85,9 %, étaient en réalité proches de 30-50 %. En avril 2024, le CFPB a définitivement interdit l’entreprise de prêt aux consommateurs et banni son PDG pour dix ans.
Le Chan Zuckerberg Initiative (CZI) offre un autre cas d’étude sur les limites du solutionnisme. Après avoir investi 142,1 millions de dollars dans Summit Learning et annoncé que la technologie pourrait propulser l’élève moyen au 98e percentile, le projet a stagné. Justin Reich (MIT) résume : « People keep hoping that our technologies are the Swiss Army knives or steamrollers… Instead, our best technologies are very particularly shaped ratchet heads. »
Les voix critiques : un siècle de promesses recyclées
Audrey Watters, dans Teaching Machines (MIT Press, 2021), démontre que les promesses actuelles — contenu individualisé, progression à son rythme, libération de l’enseignant — reproduisent exactement celles de Sidney Pressey dans les années 1920 et de B.F. Skinner dans les années 1950. Elle identifie un schéma récurrent : « All the visions of the future of education, the future of teaching, the future of work, the future of learning are ideological. They are also political. » Le behaviorisme skinnerien est, selon elle, fondamental dans le fonctionnement de Facebook, Google et de l’EdTech moderne.
Evgeny Morozov (To Save Everything, Click Here, 2013) a forgé le concept de « solutionnisme technologique » : « recasting complex social phenomena like politics, public health, education, and law enforcement as neatly defined problems with definite, computable solutions. » Appliqué à l’éducation, ce solutionnisme « ne dialogue pas avec ceux dont il prétend résoudre les problèmes, préférant leur fournir des solutions toutes faites ». Cathy O’Neil (Weapons of Math Destruction, 2016) a documenté les biais algorithmiques dans l’évaluation des enseignants, montrant comment les algorithmes amplifient les inégalités existantes.
AXE 2 — L’IA face aux élèves à haut potentiel : exosquelette ou béquille ?
L’effet Matthieu de l’IA : les meilleurs en profitent davantage
Une étude majeure de l’Université de Technologie de Sydney (Lodge & Loble, 2026) identifie un « effet Matthieu » de l’IA : « Students who already possess high levels of domain knowledge and strong metacognitive skills will be able to leverage AI for beneficial offloading and accelerate their learning. Conversely, students without these skills will see their learning undermined. » Les élèves à haut potentiel, dotés d’une autorégulation et d’une métacognition supérieures, seraient donc les mieux placés pour utiliser l’IA comme un véritable « exosquelette cognitif ».
Cette hypothèse est confirmée par une étude empirique de 2025 (MDPI Education) portant sur 484 élèves (197 HP, 287 non-HP) : les élèves surdoués rapportent des niveaux plus faibles d’apprentissage assisté par IA tout en démontrant une littératie IA supérieure et une plus grande confiance dans l’usage sûr de l’IA. Leur contrôle métacognitif élevé (Shore & Kanevsky, 1993) les conduit à préférer le raisonnement autonome. August & Tsaima (Springer, 2020) décrivent l’IA comme « des exosquelettes métaphoriques en croissance pour les instructeurs, leur permettant de fournir un niveau supérieur de guidance, de feedback et d’autonomie aux apprenants ».
L’étude Wharton-Penn : le paradoxe de la béquille
L’étude la plus rigoureuse à ce jour provient de Wharton/Penn, publiée dans PNAS en juin 2025 (Bastani et al.). Expérience de terrain avec environ 1 000 lycéens en mathématiques en Turquie :
- ChatGPT standard (GPT-4 sans garde-fous) : amélioration de 48 % pendant la pratique
- GPT Tutor (avec guidage socratique) : amélioration de 127 % pendant la pratique
- Résultat critique : une fois l’IA retirée, les élèves du groupe ChatGPT standard ont obtenu des résultats 17 % inférieurs à ceux qui n’avaient jamais eu accès à l’IA
Même les élèves performants se montraient « trop optimistes quant à leurs capacités d’apprentissage » — une illusion métacognitive qui n’épargne pas les hauts potentiels. Le rapport d’Anthropic (avril 2025), analysant 574 740 conversations anonymisées sur Claude.ai, révèle que 47 % des interactions étudiantes consistent à demander des réponses directes avec un engagement minimal.
Myélinisation et effort prolongé : ce que l’IA menace
La neuroscience de l’expertise repose sur un mécanisme biologique précis : la myélinisation. Daniel Coyle, dans The Talent Code (2009), explique que la pratique intense et ciblée entraîne le cerveau à envelopper les circuits neuronaux de myéline — une substance graisseuse qui accélère la transmission des signaux : « Myelin transforms narrow alleys into broad, lightning-fast super-highways of skill. » Anders Ericsson (1993, Florida State University) a formalisé ce processus sous le nom de « pratique délibérée » : un entraînement systématique aux limites de ses capacités, avec feedback constant. Les recherches indiquent un maximum de 2 à 4 heures par jour de pratique délibérée — tant le processus est cognitivement exigeant.
L’IA menace directement ce processus. Comme le synthétise un article de Profexpress (2025) : « Quand Lucas résout enfin son problème de géométrie après 20 minutes d’effort, son cerveau subit une transformation qu’aucune IA ne peut simuler : naissance de nouveaux neurones dans l’hippocampe, accélération des connexions (×100), densification des connexions (×1000). » Stanislas Dehaene (Collège de France) le confirme : « Accéder à l’information n’est pas apprendre. »
Robert Bjork (UCLA, 1994) a théorisé les « difficultés désirables » (desirable difficulties) : les conditions qui créent de la friction — espacement de la pratique, mélange des types de problèmes, récupération en mémoire — « semblent plus difficiles mais construisent un savoir plus durable ». L’IA tend à supprimer ces frictions bénéfiques. Une étude EEG du MIT (Kosmyna et al., 2025) portant sur 54 étudiants a mesuré une activité cérébrale significativement plus élevée dans la condition sans IA — suggérant que l’usage de l’IA réduit l’engagement cognitif nécessaire à la myélinisation.
Maryanne Wolf (UCLA), dans Reader, Come Home (2018), alerte sur l’érosion de la lecture profonde : « We are advantaging speed and disadvantaging the time-consuming, sophisticated deep reading processes. » Nicholas Carr (The Shallows, 2010) prolonge : « As technology moves toward artificial intelligence, allowing us to offload even more of our own thinking and analysis to computers, our brains end up a shallow hull of what they once were. » L’étude de Gerlich (MDPI Societies, 2025) sur 669 participants confirme une corrélation négative significative entre usage fréquent de l’IA et capacités de pensée critique, les 17-25 ans étant les plus vulnérables.
Le rapport de l’UTS résume le paradoxe avec une métaphore limpide : « Surface-level use of AI may mean less cognitive burden in the moment, but this is akin to letting a robot do your gym workout for you. »
AXE 3 — L’Éducation nationale française entre réforme et souveraineté numérique
Du « choc des savoirs » à la fin des groupes de niveau
Le paysage éducatif français a connu une turbulence sans précédent depuis octobre 2023. Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation, a lancé le « Choc des savoirs » le 5 octobre 2023 à la BnF, après consultation de 230 000 enseignants et face aux résultats catastrophiques de PISA 2022. Les mesures centrales : groupes de besoin en français et mathématiques au collège (groupes de ~15 élèves pour les plus fragiles), restauration du redoublement sur décision enseignante, réforme du DNB (épreuves terminales passant de 40 % à 60 %), et manuels scolaires labellisés par l’État.
L’implémentation a été chaotique. Selon le SNES-FSU, 64,5 % des collèges n’ont pas appliqué la réforme telle que conçue. Le Conseil d’État a annulé l’arrêté du 15 mars 2024 pour incompétence juridique (un simple arrêté ministériel ne suffisait pas). Cinq ministres se sont succédé en moins de trois ans — Attal, Belloubet, Genetet, Borne, Geffray. Le 4 décembre 2025, le ministre Édouard Geffray a finalement annoncé la fin des groupes obligatoires à la rentrée 2026, les rendant facultatifs. Le baccalauréat a été durci : plus de rattrapage sous 8/20, « points jury » plafonnés à 50 points.
L’architecture numérique : IA souveraine et cadre national
La France a structuré une réponse institutionnelle à l’IA éducative autour de plusieurs dispositifs. Le Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN), présidé par Stanislas Dehaene et reconstitué par décret du 3 juillet 2024, ancre la politique éducative dans les sciences cognitives. Dehaene défend que le cerveau humain reste « une machine d’apprentissage incomparable, supérieure à l’IA en créativité, raisonnement et apprentissage à partir de peu d’exemples ».
Le Cadre d’usage de l’IA en éducation, publié le 14 juin 2025 après une consultation nationale, autorise l’IA tout en posant des garde-fous : respect du RGPD, de la liberté pédagogique, alerte sur les biais, hallucinations et impact écologique. Depuis la rentrée 2025, une micro-formation IA obligatoire via la plateforme Pix est imposée à tous les élèves de 4e et 2de. Le ministère développe une « IA souveraine » fondée sur des corpus publics, des algorithmes documentés et des licences libres — dans la logique des « communs numériques » financés par France 2030.
Le programme P2IA (Partenariat d’Innovation en Intelligence Artificielle) a déployé des outils adaptatifs en primaire : Adaptiv’Math (mathématiques adaptatives par science cognitive), Lalilo (lecture avec reconnaissance vocale), Mathia (mathématiques ludiques). Le cycle 3 du P2IA, lancé en septembre 2025, étend l’offre en français, mathématiques et langues. Les Territoires Numériques Éducatifs (TNE), lancés en 2020 dans 2 départements puis étendus à 12, déploient 69 solutions numériques de 34 entreprises EdTech.
Les modèles internationaux qui inspirent Paris
Trois modèles reviennent systématiquement dans les débats français. La Finlande — école commune de 7 à 16 ans sans évaluations standardisées, enseignants tous titulaires d’un master, autonomie pédagogique maximale — produit les plus faibles corrélations entre origine sociale et résultats scolaires de l’OCDE (la France affiche les plus fortes). Depuis 2016, le « Phenomenon-Based Learning » (apprentissage par phénomènes interdisciplinaires) est obligatoire.
Singapour, premier mondial à PISA 2022 (575 en mathématiques), applique depuis 2005 le principe « Teach Less, Learn More » et dispose d’un Student Learning Space (SLS), plateforme nationale propriétaire servant 500 000 utilisateurs avec capacités IA intégrées. Chaque enseignant reçoit 100 heures de formation professionnelle annuelle.
L’Estonie est peut-être le modèle le plus audacieux. Le programme Tiger Leap (1996) a connecté toutes les écoles à Internet dès 2001 ; ProgeTiiger enseigne la programmation dès la maternelle. En février 2025, le président Alar Karis a lancé AI Leap : dès septembre 2025, 20 000 lycéens et 3 000 enseignants accèdent à des outils IA (dont ChatGPT Edu conforme au RGPD, via partenariat avec OpenAI). En 2026, le programme s’étend à 38 000 élèves. L’Estonie est l’un des premiers pays au monde à intégrer l’IA de façon systémique dans son système éducatif.
Expérimentations pédagogiques et débat sur la certification
Les classes inversées se sont développées en France sous l’impulsion de Marcel Lebrun (UCLouvain) et du mouvement « Inversons la classe ! » (2014). Le chercheur Vincent Faillet (2014-2015) a cependant montré que le modèle bénéficie surtout aux élèves les plus faibles tout en pénalisant légèrement les meilleurs — un résultat qui nuance l’enthousiasme. Les classes sans notes ont été expérimentées dans de nombreux collèges (Gérard Philippe de Niort, Émile Roux de Confolens), utilisant des grilles de compétences via l’outil SACoche.
La question des micro-credentials reste embryonnaire en France pour le K-12, mais progresse dans l’enseignement supérieur. L’Université de Caen pionnière depuis 2016 les Open Badges ; l’Université de Lille expérimente la blockchain pour les diplômes (projets DemattestULille et Fr.EBSI). La Recommandation européenne sur les micro-certifications (juin 2022) pousse à l’harmonisation, mais aucun mouvement politique sérieux ne remet en cause le baccalauréat comme sésame universel.
AXE 4 — Les penseurs du numérique éducatif : un dialogue entre constructionnisme et pharmacologie
Les architectes anglo-saxons de l’éducation horizontale
Seymour Papert a posé les fondations dans Mindstorms (1980) : « In my vision, the child programs the computer and, in doing so, both acquires a sense of mastery over a piece of the most modern and powerful technology and establishes an intimate contact with some of the deepest ideas from science. » Son constructionnisme — l’enfant construit son savoir en construisant des objets tangibles — s’oppose frontalement au modèle behavioriste qui sous-tend la plupart des plateformes EdTech actuelles. La question qu’il posait reste centrale : l’ordinateur doit-il programmer l’enfant, ou l’enfant doit-il programmer l’ordinateur ?
Sugata Mitra, avec ses expériences « Hole in the Wall » (1999) — un ordinateur connecté installé dans un mur de bidonville à New Delhi — a démontré que les enfants peuvent s’auto-organiser pour apprendre sans instruction : « Education is a self-organizing system where learning is an emergent phenomenon. » Ses SOLE (Self-Organized Learning Environments) reposent sur trois éléments : haut débit, collaboration, encouragement. Le « Granny Cloud » — des grands-mères encourageant les enfants à distance — montre que l’encouragement, pas l’instruction, est le catalyseur.
Ken Robinson, dans le TED Talk le plus vu de l’histoire (76 millions de vues, 2006), a forgé la critique la plus populaire de l’éducation industrielle : « We’re now running national education systems where mistakes are the worst thing you can make… the result is that we are educating people out of their creative capacities. » Todd Rose (The End of Average, 2016) a apporté une formalisation rigoureuse avec trois principes : le « jaggedness principle » (l’intelligence n’est jamais unidimensionnelle), le principe contextuel (les traits dépendent de la situation), et le principe des parcours (il existe de multiples voies également valides vers le même résultat). Sa conclusion : « The moment you need to make a decision about any individual — the average is useless. » Ce cadre légitime directement l’idée d’unités d’apprentissage par niveau de profondeur plutôt que par âge.
La tradition française : pharmacologie, prolétarisation et Petite Poucette
Michel Serres, dans Petite Poucette (2012), décrit la troisième révolution de la transmission des savoirs — de l’oral à l’écrit, de l’écrit à l’imprimé, de l’imprimé au numérique. Son diagnostic est radical : « Pourquoi bavarde-t-elle, parmi le brouhaha de ses bavards camarades ? Parce que ce savoir annoncé, tout le monde l’a déjà. En entier. À disposition. Sous la main. » Le cours magistral est mort : « Le connectif remplace le collectif. Le plus ignorant d’entre nous jouit désormais d’un accès assez facile à plus de connaissances que le plus grand savant du monde hier. » Serres est optimiste — peut-être excessivement, comme le notent ses critiques — sur le potentiel démocratisant du numérique.
Bernard Stiegler offre le contrepoint indispensable avec sa pharmacologie du numérique : toute technique est simultanément poison (pharmakon) et remède. Sa notion de prolétarisation cognitive — la perte progressive des savoirs (savoir-faire, savoir-vivre, savoir-concevoir) au profit des machines — connaît une actualité saisissante à l’ère de l’IA générative : « La prolétarisation, c’est historiquement la perte du savoir du travailleur face à la machine qui a absorbé ce savoir. » Dans L’École, le numérique et la société qui vient (2012, avec Kambouchner et Meirieu), il pose un principe fondamental : « Une extériorisation sans réintériorisation ne peut que produire de la prolétarisation. » Sans réintériorisation critique, l’externalisation du savoir dans les outils numériques ne fait que prolétariser.
Cette tension entre Serres et Stiegler éclaire directement le paradoxe de l’IA éducative. Serres voit la libération ; Stiegler voit le risque de perte. La synthèse — une « pharmacologie positive » — exige de construire les institutions capables de transformer le toxique en thérapeutique.
Pierre Bourdieu (La Reproduction, 1970, avec Passeron) théorise la violence symbolique de l’institution scolaire : « tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force. » Le concept de capital culturel (incorporé, objectivé, institutionnalisé) se transpose au numérique. Le think tank Terra Nova (2023) a proposé cinq indicateurs d’un « capital numérique » bourdieusien : équipement, accès réseau, compétences de base, littératie critique, et certifications formelles. Cédric Fluckiger (2007) a introduit le concept de « capital informatique », montrant que la transmission familiale des compétences numériques reproduit les mécanismes du capital culturel. L’exigence bourdieusienne de savoir « ce que les autres ont dit » avant de pouvoir dire quelque chose de valable se transpose : à l’ère de l’IA, celui qui sait interroger les sources, trianguler les perspectives et contextualiser les réponses possède un avantage structurel que l’IA, précisément, peut soit démocratiser soit renforcer.
Taddei, Villani, Becchetti-Bizot : les voix institutionnelles françaises
François Taddei (Apprendre au XXIe siècle, 2018), fondateur du CRI (aujourd’hui Learning Planet Institute), défend une « société apprenante » fondée sur la culture du questionnement plutôt que de la mémorisation : « Chaque fois que nous apprenons, nous pouvons apprendre à autrui qui pourra affiner ce savoir, le faire progresser puis le transmettre. » Il a créé WeLearn, une IA qui a lu tout Wikipédia en plusieurs langues pour constituer un « GPS du savoir ». Sur l’IA, il observe : « L’intelligence artificielle qui pilote les réseaux sociaux a montré qu’elle pouvait nourrir la bêtise collective mais ce n’est pas une fatalité. »
Le rapport Villani (mars 2018, 235 pages, 420 auditions) consacre un volet éducation ambitieux : enseigner à l’heure de l’IA en développant des « capacités complémentaires » à la machine (créativité), assurer la souveraineté sur les données d’apprentissage, tripler le nombre de personnes formées en IA, et créer des Instituts Interdisciplinaires d’Intelligence Artificielle (3IA) conçus comme des « zones franches » avec allègement administratif.
Catherine Becchetti-Bizot, dans son rapport de 2017, posait un diagnostic qui reste actuel : « Le numérique n’est pas seulement une révolution technologique… il est aussi un phénomène culturel et social. » Elle recommandait des espaces modulaires et décloisonnés pour la pédagogie active — « classes-ateliers » et « tiers-lieux » — et un basculement de la posture d’inspection vers une posture de confiance.
La souveraineté éducative comme enjeu stratégique
L’idée d’éducation comme zone de défense souveraine irrigue le discours institutionnel français sans être attribuable à un penseur unique. L’Assemblée nationale (2020) a affirmé que « la structure sur laquelle s’appuie la stratégie nationale du numérique éducatif doit être pensée et organisée par la République — il s’agit là d’une question de souveraineté ». La France a banni les GAFAM de l’éducation ; Audran Le Baron, directeur du numérique éducatif, a déclaré : « On ne rigole pas avec les données personnelles des élèves. » Le projet SATI se positionne explicitement comme un « écosystème éducatif souverain » — IA locale, sans dépendance au cloud. Cette vision de souveraineté constitue une contribution distinctement française au débat mondial.
AXE 5 — La recherche augmentée par l’IA : accélération et paradoxe de la profondeur
Un écosystème d’outils en expansion rapide
La recherche académique dispose désormais d’un arsenal d’outils IA qui transforme chaque étape du processus. Elicit interroge 138 millions de publications avec une recherche sémantique, génère des rapports inspirés des revues systématiques, et revendique jusqu’à 80 % de gain de temps. Consensus synthétise les réponses de 200 millions d’études avec un « Consensus Meter » visuel (oui/non/possible). Semantic Scholar (Allen Institute for AI) couvre 225 millions de publications avec des résumés TLDR de ~20 mots et un lecteur PDF augmenté. Connected Papers génère des graphes visuels de la littérature à partir d’un article-graine. Scite.ai classifie 1,6 milliard de citations en trois catégories — soutien, contraste, mention — permettant de voir si les études ultérieures confirment ou infirment un résultat.
L’émergence des agents de recherche profonde (OpenAI Deep Research, Gemini Deep Research, ScholarQA d’AI2) marque une nouvelle étape : ces systèmes peuvent conduire des investigations multi-sources autonomes. Selon le Stanford AI Index 2024, 62 % des chercheurs en sciences sociales ont utilisé au moins un outil d’IA générative dans leurs travaux au cours des 12 derniers mois.
Le paradoxe productivité-profondeur
Une étude majeure analysant 41 millions de publications (Nature, janvier 2025) révèle un paradoxe fondamental : les scientifiques utilisant l’IA publient plus et sont davantage cités, mais leur recherche explore moins de territoires nouveaux et tend à rester dans des domaines établis. Floriana Gargiulo (GEMASS, Sorbonne) note que les LLM peuvent « synthétiser un ensemble bibliographique sur un thème spécifique ou assister la rédaction d’articles scientifiques », mais le CNRS commente : « Pour produire des recherches intéressantes, nous devons chercher à élargir nos connaissances. »
Ce paradoxe résonne avec la tension myélinisation/IA de l’Axe 2 : l’IA accélère la production mais risque d’atrophier la capacité de pensée originale. Le concept de « recherche augmentée » (recherche augmentée), désormais courant dans le monde académique francophone, désigne cette IA-enhancement du processus de revue de littérature, d’analyse thématique et de synthèse. Aivancity (école française d’IA) affirme : « La recherche augmentée par l’IA n’est plus un horizon lointain, elle est déjà une réalité quotidienne. »
L’intégrité académique en crise
La détection de l’IA dans les textes académiques est en échec. Turnitin revendique moins de 1 % de faux positifs, mais le Washington Post a mesuré 50 % de faux positifs dans un test. Perkins et al. (2024) montrent que les taux de détection chutent de 39,5 % à 17,4 % après des modifications adversariales basiques. Au moins 12 universités d’élite (Vanderbilt, Yale, Johns Hopkins, Northwestern) ont désactivé la détection IA de Turnitin. Une étude de Stanford (2023) démontre que les détecteurs sont biaisés contre les locuteurs non natifs de l’anglais.
La position des éditeurs scientifiques est unanime : l’IA ne peut pas être listée comme auteur. Elsevier, Springer Nature, Wiley, Science (AAAS) et COPE convergent sur ce point. Science adopte la position la plus stricte — toute utilisation de texte généré par IA constitue une « faute scientifique ». Nature autorise l’assistance rédactionnelle mais exige une déclaration. Le scan automatisé des articles soumis se généralise.
Au Royaume-Uni, 88 % des étudiants de premier cycle utilisent l’IA pour leurs évaluations (HEPI, février 2025, contre 53 % en 2024). Seulement 5 % des universités européennes estiment leurs directives IA suffisantes (European University Association, janvier 2026). Le paradigme bascule de « Qui a écrit ceci ? » vers « Comment ceci a-t-il été créé, et quel raisonnement l’a produit ? » — ce que certains appellent l’ère « post-plagiat ».
Les doctorants entre bénédiction et inquiétude
L’enquête Nature (2025) auprès de ~3 800 doctorants est révélatrice : 75 % pensent que l’IA peut les rendre plus efficaces, 71 % jugent son usage acceptable, mais 81 % ne lui font pas entièrement confiance et 65 % craignent qu’elle n’affaiblisse leurs compétences de pensée, de recherche et d’écriture. Leona Diala (Université d’Abuja) résume l’ambivalence : « AI is a blessing for researchers today. But AI has made students lazy. People don’t go the extra mile to build the skill. »
L’IA transforme aussi la méthodologie qualitative. Le workflow GATOS (2026) utilise des modèles open-source pour l’analyse thématique inductive. Naeem et al. (2025, SAGE) proposent un protocole pas-à-pas pour utiliser ChatGPT à travers les six phases de l’analyse thématique de Braun & Clarke. Mais la limite est constante : « LLMs cannot replace human judgment in contextual interpretation, theoretical application, and ethical considerations. »
La triangulation comme compétence clé de l’ère IA
L’ensemble de cette recherche converge vers une conclusion que le cadre analytique de l’utilisateur éclaire de façon originale. Les systèmes d’action concrets — formalisés en fonctions Fb(x) et Fk(y) avec coordonnées et relevés temporels — offrent une grammaire pour modéliser les dynamiques de pouvoir et de savoir dans un écosystème éducatif en mutation. La capacité à trianguler — croiser les perspectives, les sources et les niveaux d’analyse — devient précisément la compétence que l’IA ne peut pas remplacer mais peut amplifier.
Todd Rose a démontré que l’intelligence est « jagged » (dentelée) et non unidimensionnelle. Les « unités tactiques d’apprentissage par niveau de profondeur » répondent exactement à ce constat : regrouper les élèves non par âge mais par profondeur d’engagement avec un problème permet de calibrer l’IA dans la zone proximale de développement de chacun (Vygotsky), tout en préservant les « difficultés désirables » de Bjork. Stiegler dirait qu’il s’agit de créer les conditions de la réintériorisation — transformer l’externalisation technologique en savoir incarné.
La tension fondamentale n’est pas entre technologie et humanisme, mais entre deux usages du pharmakon : l’IA comme prothèse qui atrophie (béquille cognitive, prolétarisation) ou l’IA comme exosquelette qui amplifie (différenciation, triangulation, recherche augmentée). Chaque axe de cette recherche confirme que le design pédagogique — les garde-fous socratiques de Khanmigo, la souveraineté numérique française, la pratique délibérée préservée — détermine de quel côté le pharmakon bascule. L’enjeu, comme Stiegler l’avait anticipé, est de construire les institutions capables de transformer le poison en remède — et les « unités tactiques » d’apprentissage, ancrées dans un cadre stratégique formel, constituent une proposition concrète pour y parvenir. »
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Ce que les enseignants perçoivent prédit mieux l’avenir que les notes
Les évaluations comportementales des enseignants — commentaires sur la motivation, l’autodiscipline, la participation, le respect des consignes — constituent l’un des prédicteurs les plus puissants de la réussite socio-professionnelle ultérieure, rivalisant avec le QI et le statut socio-économique familial. Une convergence remarquable d’études longitudinales menées sur trois à cinq décennies, dans des contextes culturels variés (Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Canada, Luxembourg, États-Unis, Finlande, Suède, France), démontre que les jugements formulés par les enseignants sur les compétences non cognitives des élèves dès l’âge de 5-6 ans prédisent les revenus, l’emploi, la santé et même la criminalité 30 à 50 ans plus tard. Toutefois, cette puissance prédictive est à double tranchant : ces mêmes évaluations incorporent des biais systématiques liés au genre, à l’origine sociale et à l’ethnicité, et fonctionnent comme mécanismes de reproduction sociale autant que comme indicateurs de compétences réelles.
Les évaluations des enseignants surpassent le QI comme prédicteur d’avenir
L’étude la plus décisive sur la fiabilité comparée des sources d’évaluation non cognitive provient du laboratoire de James Heckman. Feng, Han, Heckman et Kautz (2022), publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences, ont comparé systématiquement les rapports des enfants (auto-évaluation), des parents et des enseignants sur les compétences non cognitives (Big Five) de 2 857 enfants suivis longitudinalement. Résultat sans ambiguïté : les rapports des enseignants présentent la meilleure cohérence interne et la plus forte valeur prédictive sur les résultats cognitifs et comportementaux ultérieurs. Les auto-évaluations des enfants et les rapports parentaux n’ajoutent qu’un pouvoir prédictif marginal au-delà de ce que captent déjà les enseignants. Comme le résume Tim Kautz, co-auteur : « Si vous ne pouvez choisir qu’une seule mesure, choisissez le rapport de l’enseignant. » Les enseignants, observant de nombreux élèves dans des situations comportementales variées sur de longues périodes, disposent d’un cadre de référence comparatif que ni les parents ni les élèves eux-mêmes ne possèdent.
Ce résultat est corroboré par Jackson (2018), publié dans le Journal of Political Economy, qui démontre à partir de données administratives exhaustives de Caroline du Nord que les effets des enseignants sur les résultats non mesurés par les tests standardisés — absences, suspensions, progression dans les niveaux — prédisent des impacts plus importants sur l’obtention du diplôme secondaire et l’entrée à l’université que leurs effets sur les scores aux tests. La corrélation entre effets sur les tests et effets comportementaux n’est que de r = 0,22, ce qui signifie que les tests seuls échouent à identifier de nombreux enseignants excellents. L’inclusion des deux types de mesures plus que double la variabilité prédictible des effets enseignants sur les résultats à long terme.
En France, l’étude de Guimard, Cosnefroy et Florin (2007), portant sur 5 549 élèves du panel DEPP suivis du CP à la 6ème, confirme que les évaluations comportementales des enseignants — notamment l’attention, l’organisation de la tâche et la confiance en soi — contribuent significativement à l’explication des performances académiques futures et des parcours scolaires, indépendamment de l’effet spécifique des performances académiques initiales et des variables sociodémographiques.
Trente à cinquante ans de suivi : les preuves longitudinales
L’étude de Dunedin : un gradient dose-réponse sur 32 ans
L’étude multidisciplinaire de Dunedin (Moffitt et al., 2011, PNAS) constitue probablement la démonstration la plus rigoureuse. 1 037 enfants nés en 1972-73 en Nouvelle-Zélande ont été suivis de la naissance à 32 ans avec un taux de rétention exceptionnel de 96 %. L’autocontrôle a été mesuré par un composite incluant les évaluations des enseignants, des parents, des observateurs et les auto-évaluations, aux âges de 3, 5, 7, 9 et 11 ans. Les résultats révèlent un gradient dose-réponse saisissant : entre le quintile le plus élevé et le plus bas d’autocontrôle dans l’enfance, les problèmes de santé multiples passent de 11 % à 27 %, la dépendance aux substances de 3 % à 10 %, le revenu sous le seuil de pauvreté de 10 % à 32 %, et les condamnations pénales de 13 % à 43 %. Ces effets persistent après contrôle du QI et de la classe sociale d’origine.
Les cohortes britanniques : prédiction sur plus de 40 ans
Daly, Delaney, Egan et Baumeister (2015, Psychological Science) ont exploité deux cohortes nationales britanniques — la BCS (n ≈ 17 000, nés en 1970) et la NCDS (n ≈ 17 000, nés en 1958) — suivies respectivement jusqu’à 38 et 50 ans. Les évaluations des enseignants portant sur l’autocontrôle des élèves à 7-10 ans (items mesurant la capacité d’attention, la persévérance, la concentration, le respect des règles) prédisent la probabilité et la durée du chômage plus de quatre décennies plus tard, après contrôle de l’intelligence, de la classe sociale et du genre. L’effet est amplifié en période de récession économique. Une augmentation d’un écart-type de l’autocontrôle évalué par les enseignants à 7 ans prédit également une probabilité supérieure de 4-5 points de pourcentage de détenir une retraite complémentaire (Daly et al., 2017).
L’étude québécoise : du jardin d’enfants aux revenus fiscaux 30 ans plus tard
Vergunst, Tremblay, Nagin et al. (2019, JAMA Psychiatry) ont suivi 2 850 enfants québécois de la maternelle (5-6 ans) jusqu’à 33-35 ans, en utilisant les déclarations fiscales gouvernementales comme mesure objective des revenus. Les évaluations des enseignants de maternelle portaient sur l’inattention, l’hyperactivité, l’agressivité, l’opposition, l’anxiété et la prosocialité. L’inattention à 6 ans est associée à des revenus inférieurs à 33-35 ans pour les deux sexes ; la prosocialité à 6 ans prédit des revenus supérieurs pour les garçons. Une étude complémentaire (Orri, Vergunst et al., 2023, JAMA Network Open) estime que les profils comportementaux combinés (externalisation + internalisation) évalués annuellement par les enseignants de 6 à 12 ans sont associés à des pertes cumulées de revenus estimées à 357 737 dollars sur une carrière de 40 ans.
Le Luxembourg et Project Talent : 40 et 50 ans de suivi
Spengler, Brunner, Damian et al. (2015, Developmental Psychology) ont suivi 745 élèves luxembourgeois de 12 à 52 ans. L’évaluation par les enseignants du « sérieux scolaire » (studiousness) à 12 ans prédit directement et indirectement le prestige professionnel et le revenu à 52 ans, après contrôle du QI et du statut socio-économique parental. Spengler, Damian et Roberts (2018, Journal of Personality and Social Psychology), exploitant le dataset massif de 346 660 lycéens américains de Project Talent (1960), ont démontré que le fait d’être un « élève responsable » et de manifester de l’intérêt pour l’école prédit le niveau d’études, le prestige professionnel et le revenu 50 ans plus tard, au-delà du QI, du statut socio-économique et des traits de personnalité (Big Five).
L’effet Pygmalion : des attentes qui se réalisent
L’expérience fondatrice de Rosenthal et Jacobson (1968), « Pygmalion in the Classroom », a démontré que des élèves aléatoirement désignés comme « bloomers » auprès de leurs enseignants ont gagné significativement plus de points de QI que les élèves contrôles, avec des effets concentrés chez les plus jeunes (1re année : +27,4 points vs. +12,0 pour le groupe contrôle). La synthèse de Hattie (2009), Visible Learning, attribue aux attentes enseignantes une taille d’effet de d = 0,43, les classant parmi les influences les plus puissantes sur la réussite scolaire.
Le débat scientifique s’est déplacé vers la question de l’ampleur et des conditions de ces effets. Jussim et Harber (2005, Personality and Social Psychology Review) concluent que les prophéties autoréalisatrices sont réelles mais typiquement modestes (r = 0,1 à 0,2, soit 5-10 % de la variance), qu’elles ne s’accumulent pas massivement au fil du temps, et que les attentes des enseignants prédisent les résultats des élèves davantage parce qu’elles sont exactes que parce qu’elles sont autoréalisatrices. Cependant — et c’est le point crucial — les effets sont disproportionnellement puissants pour les élèves de milieux défavorisés et issus de groupes stigmatisés (Madon, Jussim & Eccles, 1997).
Les recherches de Rubie-Davies (2006, 2007) introduisent le concept d’enseignants « à hautes attentes » vs. « à basses attentes ». Les élèves d’enseignants à hautes attentes progressent de d = 1,05 sur une année scolaire, contre d = 0,05 pour ceux d’enseignants à basses attentes — une différence considérable. L’essai contrôlé randomisé Teacher Expectation Project (Rubie-Davies, Peterson, Sibley & Rosenthal, 2015, Contemporary Educational Psychology, 84 enseignants) démontre qu’une intervention formant les enseignants aux pratiques des enseignants à hautes attentes produit 28 % d’apprentissage supplémentaire en mathématiques.
L’extension la plus significative vers les trajectoires à long terme provient de Papageorge, Gershenson et Kang (2020, Review of Economics and Statistics), utilisant les données longitudinales nationales ELS (≈ 6 000 élèves de 10th grade suivis jusqu’à 26 ans). L’élasticité de l’obtention du diplôme universitaire par rapport aux attentes des enseignants est d’environ 0,12 : avoir un professeur de mathématiques qui s’attend pleinement à ce qu’un élève obtienne un diplôme universitaire (vs. un qui pense que l’élève n’a aucune chance) augmente les chances d’obtention du diplôme d’environ 17 points de pourcentage. Sorhagen (2013, Journal of Educational Psychology) montre que les attentes inexactes des enseignants de 1re année prédisent les scores standardisés à 15 ans — soit un suivi de 9 ans — avec des effets plus forts pour les enfants de familles à faible revenu.
Heckman et la révolution des compétences non cognitives
Le programme de Perry Preschool : la preuve décisive
Le projet le plus influent de James Heckman est sa réanalyse du Perry Preschool Project — 123 enfants afro-américains défavorisés, randomisés en 1962, suivis jusqu’à 55 ans (Heckman, Pinto & Savelyev, 2013, American Economic Review ; Heckman & Karapakula, 2019 ; García, Heckman & Karapakula, 2023, Journal of Political Economy). Le programme n’a pas durablement augmenté le QI (à 10 ans, groupes traitement et contrôle avaient le même QI moyen). Mais il a modifié de manière durable les traits de personnalité — conscienciosité, persévérance, sociabilité. L’impact à court terme sur les compétences socio-émotionnelles explique largement les impacts à long terme sur l’emploi et la criminalité à 40 ans (analyse de médiation, Heckman et al., 2013). À 55 ans, les effets significatifs persistent sur l’emploi, la santé et la criminalité, avec des effets intergénérationnels : les enfants des participants traités ont 30+ points de pourcentage de moins de probabilité d’avoir été suspendus de l’école et 30+ points de plus de probabilité d’avoir un diplôme secondaire.
« Hard Evidence on Soft Skills »
Heckman et Kautz (2012, Labour Economics) établissent que les tests de rendement ignorent ou mesurent mal les « soft skills » — traits de personnalité, motivations, préférences — qui sont valorisés sur le marché du travail et à l’école. Les récipiendaires du GED (équivalence du diplôme secondaire) ont des capacités cognitives comparables aux diplômés du secondaire mais manquent significativement de traits de personnalité (conscienciosité, persévérance), ce qui explique que leurs performances sur le marché du travail ressemblent davantage à celles des décrocheurs. Les scores aux tests à l’adolescence n’expliquent qu’environ 17 % de la variance des revenus adultes ; le QI seul n’en explique qu’environ 7 % (Bound et al., 2001). Heckman, Stixrud et Urzua (2006, Journal of Labor Economics) démontrent par un modèle structurel que les compétences non cognitives sont au moins aussi importantes que les capacités cognitives pour les salaires, l’emploi, la scolarité, la grossesse adolescente, le tabagisme et le comportement criminel.
Duckworth : l’autodiscipline bat le QI
Duckworth et Seligman (2005, Psychological Science) ont mesuré l’autodiscipline de 140 puis 164 élèves de 8th grade par auto-évaluation, évaluation parentale, évaluation par les enseignants et questionnaires de choix monétaires. L’autodiscipline a prédit les notes finales, l’assiduité, les scores aux tests standardisés et la sélection dans un programme compétitif. L’autodiscipline expliquait plus du double de la variance par rapport au QI pour les notes finales, l’assiduité et la sélection scolaire. Roberts, Kuncel, Shiner, Caspi et Goldberg (2007, Perspectives on Psychological Science), dans une revue méta-analytique d’études longitudinales prospectives, démontrent que l’amplitude des effets des traits de personnalité sur la mortalité, le divorce et le prestige professionnel est indiscernable de celle du statut socio-économique et des capacités cognitives.
Les biais : quand l’évaluation reproduit les inégalités
Le poids de l’origine sociale dans le jugement professoral
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont fourni le cadre théorique fondamental. Dans Les Héritiers (1964), ils documentent qu’un fils de cadre supérieur avait 80 fois plus de chances d’entrer à l’université qu’un fils d’ouvrier agricole. Dans La Reproduction (1970), ils introduisent le concept de « violence symbolique » : l’imposition d’un arbitraire culturel par la classe dominante à travers l’action pédagogique. Les corrections et commentaires des enseignants utilisent des termes « transparents à la classification sociale » — « vulgaire », « lourd », « pauvre », « étroit », « médiocre », « gauche », « maladroit » — qui fonctionnent simultanément comme jugements académiques et jugements sociaux.
Pierre Merle (1996, L’évaluation des élèves, PUF) a démontré empiriquement, par 32 entretiens approfondis avec des enseignants de lycée, que les fiches de renseignements contenant des informations sur l’origine sociale créent des pré-jugements influençant l’évaluation ultérieure. L’évaluation incorpore non seulement la performance académique mais aussi la conformité comportementale : « L’évaluation, au-delà de mesurer les compétences scolaires, est aussi une modalité possible de sanction et de gratification des comportements scolaires. » Merle (2007, 2018) confirme qu’à compétence identique, les élèves de milieux défavorisés sont les plus pénalisés, et que les évaluations comportementales (effort, participation, attitude) influencent directement les dossiers Parcoursup et l’accès aux filières sélectives.
Biais ethniques : l’effet d’escalade stéréotypique
Tenenbaum et Ruck (2007, Journal of Educational Psychology) ont conduit quatre méta-analyses montrant que les enseignants formulent des attentes plus positives pour les élèves européens-américains que pour les élèves latinos (d = 0,46) ou afro-américains (d = 0,25), adressent plus de discours positifs aux élèves européens-américains (d = 0,21), tout en ne dirigeant pas plus de critiques vers les minorités (d = 0,02) — suggérant un pattern de négligence plutôt que d’hostilité manifeste. Okonofua et Eberhardt (2015, Psychological Science) ont identifié un « effet d’escalade stéréotypique » : après une première infraction, les réponses des enseignants sont similaires quelle que soit l’ethnicité de l’élève ; après une seconde infraction, les enseignants perçoivent le comportement de l’élève noir comme plus grave, se sentent plus irrités, et sont plus enclins à envisager la suspension. Gregory, Skiba et Noguera (2010, Educational Researcher) montrent que les disparités raciales dans les sanctions scolaires se concentrent sur les infractions subjectives (comportement perturbateur, insolence) plutôt qu’objectives (vandalisme, tabac).
Biais de genre et étiquetage informel
Lavy et Sand (2015, NBER) ont démontré en Israël que les biais de genre des enseignants en primaire affectent l’écart de réussite au secondaire : une augmentation d’un écart-type du biais pro-garçons augmente les scores des garçons de ≈ 0,09 ET et diminue ceux des filles de ≈ 0,10 ET en 12th grade. L’étude ethnographique fondatrice de Rist (1970, Harvard Educational Review) a documenté comment, dès le huitième jour de maternelle, une enseignante avait réparti les enfants en groupes de niveau fondés non sur les capacités cognitives mais sur des caractéristiques liées à la classe sociale (couleur de peau, habillement, odeur corporelle, niveau d’éducation familial), avec une mobilité quasi nulle entre groupes par la suite. Hargreaves, Hester et Mellor (1975) ont identifié trois étapes du processus d’étiquetage : spéculation (hypothèses initiales), élaboration (affinement par interaction), stabilisation (le label devient fixe et filtre toute information ultérieure).
Le système français : le conseil de classe comme chambre d’orientation
La recherche française apporte un éclairage distinctif sur les mécanismes institutionnels par lesquels les évaluations comportementales se transforment en décisions d’orientation contraignantes. Marie Duru-Bellat (1988, IREDU ; 1992, avec Mingat) a démontré que l’orientation constitue un mécanisme fondamental de production d’inégalités — davantage que les écarts de réussite académique eux-mêmes. À niveaux de performance académique identiques, les élèves d’origines sociales différentes reçoivent des conseils d’orientation systématiquement différents. Ce second canal — impliquant directement les jugements des enseignants et les recommandations du conseil de classe — est particulièrement puissant aux transitions clés (5ème→3ème, 3ème→lycée).
Philippe Perrenoud (1984/1995, La fabrication de l’excellence scolaire) a théorisé, à partir d’observations ethnographiques dans les écoles primaires genevoises, comment l’évaluation scolaire est un processus de « transformation des différences culturelles en hiérarchies formelles légitimes ». L’excellence n’est pas mesurée mais fabriquée : les observations comportementales informelles des enseignants construisent continûment des hiérarchies qui sont ensuite formalisées dans les notes et les décisions d’orientation. Stéphane Bonnéry (2007, Comprendre l’échec scolaire) a mis en évidence le « malentendu sociocognitif » : les élèves de milieux populaires interprètent les attentes scolaires de manière littérale/comportementale plutôt que cognitive, et les enseignants évaluent souvent le comportement plutôt que la compréhension, masquant les difficultés jusqu’à la rupture au secondaire.
Le conseil de classe, réunissant trois fois par an l’équipe pédagogique, constitue le site institutionnel central où notes et appréciations sont converties en décisions d’orientation. Les mentions (encouragements, compliments, félicitations) sont attribuées sur la base des résultats académiques et de l’investissement comportemental. Avec Parcoursup, la fiche Avenir inclut désormais des évaluations explicites de l’autonomie, de l’engagement, des méthodes et de l’esprit d’initiative — toutes des évaluations comportementales non académiques dont le poids dans l’accès à l’enseignement supérieur sélectif est considérable. Comme le note Dubet (2019), l’amplitude des inégalités scolaires en France excède ce que les inégalités sociales seules prédiraient, suggérant que les mécanismes évaluatifs jouent un rôle amplificateur.
L’OCDE confirme : les compétences socio-émotionnelles comptent autant que le cognitif
Le rapport de l’OCDE Skills for Social Progress (2015) synthétise les données longitudinales de multiples pays et conclut que la conscienciosité, la sociabilité et la stabilité émotionnelle ont les effets positifs les plus forts sur les résultats de vie (éducation, marché du travail, santé, vie familiale, engagement civique, satisfaction de vie). L’enquête internationale SSES (Survey on Social and Emotional Skills), la première évaluation comparative internationale collectant des données auprès des élèves, des parents et des enseignants (150 000+ participants en 2023), confirme que les compétences socio-émotionnelles — notamment la persévérance, la responsabilité et l’autocontrôle — sont corrélées positivement avec la performance académique et la satisfaction de vie.
Cependant, l’enquête SSES révèle aussi que les élèves d’origines favorisées présentent des scores plus élevés sur toutes les compétences mesurées dans tous les sites participants — suggérant que l’évaluation de ces compétences peut amplifier les inégalités sociales plutôt que les réduire. Ce constat rejoint l’avertissement de l’UNESCO (Zhou, 2016) sur le biais de référence : les évaluations non cognitives ne peuvent pas être utilisées comme outils de responsabilisation en raison de problèmes de validité transculturelle et de dépendance au contexte.
Conclusion : un pouvoir prédictif réel mais socialement construit
La convergence des preuves est sans équivoque sur deux points qui semblent contradictoires mais sont en réalité complémentaires. D’une part, les évaluations comportementales des enseignants captent des dimensions réelles — autocontrôle, persévérance, compétences sociales — dont la valeur prédictive sur les trajectoires de vie est comparable à celle du QI et du statut socio-économique, comme le démontrent les études de Dunedin, des cohortes britanniques, du Québec et du Luxembourg avec des suivis de 30 à 50 ans et des mesures objectives (dossiers fiscaux, casiers judiciaires). Le rapport de l’enseignant constitue, selon l’étude de Heckman (Feng et al., 2022, PNAS), la source d’information la plus fiable et prédictive sur les compétences non cognitives.
D’autre part, ces évaluations ne sont pas des mesures neutres. Elles incorporent systématiquement des jugements de classe (Bourdieu, 1970 ; Merle, 1996), de genre (Lavy & Sand, 2015) et d’ethnicité (Tenenbaum & Ruck, 2007), et fonctionnent comme des mécanismes de reproduction sociale, particulièrement dans les systèmes à forte orientation institutionnelle comme le système français. La prédictivité des évaluations enseignantes est donc partiellement artefactuelle : elles prédisent l’avenir en partie parce qu’elles le créent, à travers des prophéties autoréalisatrices (Papageorge et al., 2020 ; Rosenthal & Jacobson, 1968) et des mécanismes institutionnels d’orientation (Duru-Bellat, 1988).
L’enjeu central pour les politiques éducatives n’est donc pas de supprimer l’évaluation comportementale — qui capture des informations authentiquement précieuses — mais de la structurer pour réduire les biais. Les pistes les plus prometteuses incluent : l’utilisation de critères d’évaluation explicites et standardisés plutôt que de jugements globaux (Quinn, 2020), la formation des enseignants aux pratiques des enseignants « à hautes attentes » (Rubie-Davies et al., 2015, avec 28 % d’apprentissage supplémentaire en mathématiques), la diversification du corps enseignant (Gershenson, Holt & Papageorge, 2016 montrent que les enseignants noirs ont des attentes significativement plus élevées pour les élèves noirs), et les approches de discipline empathique (Okonofua, Paunesku & Walton, 2016, PNAS, réduisant les suspensions de moitié). L’investissement précoce dans les compétences non cognitives, comme l’a démontré le Perry Preschool Project avec un taux de rendement social de 7-10 % annuel et des effets intergénérationnels, reste l’intervention la plus efficiente jamais documentée en économie de l’éducation. »
…
…
« On voit par ces remarques à quel point notre pensée historique est
dominée par des traditions et des conventions inconscientes, combien
peu elle a été influencée par le travail général de revision et de réorga-
nisation qui s’est produit dans tous les domaines du savoir dans les
temps modernes. Sans doute la critique historique a-t-elle fait de grands progrès ; mais son rôle se borne en général à discuter des faits et à établir leur probabilité ; elle ne s’inquiète pas de leur qualité. Elle les reçoit et les exprime à son tour en termes traditionnels, qui impliquent eux-mêmes toute une formation historique de concepts, par quoi
s’introduit dans l’histoire le désordre initial qui résulte d’une infinité
de points de vue ou d’observateurs. Tout chapitre d’histoire contient
un nombre quelconque de données subjectives et de « constantes arbitraires ». Il en résulte que le problème de l’historien demeure indéterminé dès qu’il ne se borne plus à établir ou à contester l’existence d’un fait qui eût pu tomber sous le sens de quelque témoin. La notion d’événement, qui est fondamentale, ne semble pas avoir été reprise et repensée comme il conviendrait, et c’est ce qui explique que des relations de première importance n’ont jamais été signalées ou n’ont pas été mises en valeur, comme je le montrerai tout à l’heure. Tandis que dans les sciences de la nature, les recherches multipliées depuis trois
siècles nous ont refait une manière de voir, et substitué à la vision et à
la classification naïve de leurs objets, des systèmes de notions spécia-
lement élaborées, nous en sommes demeurés dans l’ordre historico-
politique à l’état de considération passive et d’observation désordon-
née. Le même individu qui peut penser physique ou biologie avec des
instruments de pensée comparables à des instruments de précision,
pense politique au moyen de termes impurs, de notions variables, de
métaphores illusoires. L’image du monde, telle qu’elle se forme et
agit dans les têtes politiques des divers genres et des différents degrés
est fort loin d’être une représentation satisfaisante et méthodique du
moment. Désespérant de l’histoire, je me mis à songer à l’étrange condition
où nous sommes presque tous, simples particuliers de bonne foi et de
bonne volonté, qui nous trouvons engagés dès la naissance dans un
drame politico-historique inextricable. Nul d’entre nous ne peut intégrer, reconstituer la nécessité de l’univers politique où il se trouve, au
moyen de ce qu’il peut observer dans sa sphère d’expérience. Les plus
instruits, les mieux placés peuvent même se dire, en évoquant ce
qu’ils savent, en le comparant à ce qu’ils voient, que ce savoir ne fait
qu’obscurcir le problème politique immédiat qui consiste après tout
dans la détermination des rapports d’un homme avec la masse des
hommes qu’il ne connaît pas. Quelqu’un de sincère avec soi-même et
qui répugne à spéculer sur des objets qui ne se raccordent pas ration-
nellement à sa propre expérience, à peine ouvre-t-il son journal, le
voici qui pénètre dans un monde métaphysique désordonné. Ce qu’il
lit, ce qu’il entend excède étrangement ce qu’il constate ou pourrait constater. S’il se résume son impression : Point de politique sans my-thes, pense-t-il.
Ayant donc fermé tous ces livres écrits en un langage dont les conventions étaient visiblement incertaines pour ceux-là mêmes qui l’employaient, j’ouvris un atlas et feuilletai distraitement cet album des figures du monde. Je regardai et je songeai. J’ai songé tout d’abord au degré de précision des cartes que j’avais sous les yeux. Je trouvais là un exemple simple de ce qu’on nommait le progrès, il y a soixante ans. Un portulan de jadis, une carte du XVIe siècle, une moderne, marquent nettement des étapes, me dis-je…
L’œil de l’enfant s’ouvre d’abord dans un chaos de lumières et d’ombres, tourne et s’oriente à chaque instant dans un groupe d’inégalités lumineuses ; et il n’y a rien de commun encore entre ces régions de lueurs et les autres sensations de son corps. Mais les petits mouvements de ce corps lui imposent d’autre part un tout autre désordre d’impressions : il touche, il tire, il presse ; en son être, peu à peu,
se dégrossit le sentiment total de sa propre forme. Par moments dis-
tincts et progressifs, s’organise cette connaissance ; l’édifice de rela-
tions et de prévisions se dégage des contrastes et des séquences.
L’œil, et le tact, et les actes se coordonnent en une table à plusieurs
entrées, qui est le monde sensible, et il arrive enfin – événement capital ! – qu’un certain système de correspondances soit nécessaire et
suffisant pour ajuster uniformément toutes les sensations colorées à
toutes les sensations de la peau et des muscles. Cependant les forces de l’enfant s’accroissent, et le réel se construit comme une figure
d’équilibre en laquelle la diversité des impressions et les conséquen-
ces des mouvements se composent.
L’espèce humaine s’est comportée comme cet être vivant le fait
quand il s’anime et se développe dans un milieu dont il explore peu à
peu et assemble par tâtonnements et raccords successifs les propriétés
et l’étendue. L’espèce a reconnu lentement et irrégulièrement la figure
superficielle de la terre ; visité et représenté de plus en plus près ses
parties ; soupçonné et vérifié sa convexité fermée ; trouvé et résumé
les lois de son mouvement ; découvert, évalué, exploité les ressources et les réserves utilisables de la mince couche dans laquelle toute vie
est contenue…
Accroissement de netteté et de précision, accroissement de puis-
sance, voilà les faits essentiels de l’histoire des temps modernes ; et que je trouve essentiels, parce qu’ils tendent à modifier l’homme même, et que la modification de la vie dans ses modes de conservation, de diffusion et de relation me paraît être le critérium de l’importance des faits à retenir et à méditer. Cette considération transforme les jugements sur l’histoire et sur la politique, y fait apparaître des dispro-
portions et des lacunes, des présences et des absences arbitraires.
A ce point de mes réflexions, il m’apparut que toute l’aventure de
l’homme jusqu’à nous devait se diviser en deux phases bien différentes : la première, comparable à la période de ces tâtonnements désordonnés, de ces pointes et de ces reculs dans un milieu informe, de ces éblouissements et de ces impulsions dans l’illimité, qui est l’histoire de l’enfant dans le chaos de ses premières expériences. Mais un certain ordre s’installe ; une ère nouvelle commence. Les actions en mi-
lieu fini, bien déterminé, nettement délimité, richement et puissamment relié, n’ont plus les mêmes caractères ni les mêmes conséquences qu’elles avaient dans un monde informe et indéfini.
Observons toutefois que ces périodes ne peuvent se distinguer nettement dans les faits. Une fraction du genre humain vit déjà dans les conditions de la seconde, cependant que le reste se meut encore dans la première. Cette inégalité engendre une partie notable des complications actuelles.
Considérant alors l’ensemble de mon époque, et tenant compte des
remarques précédentes, je m’efforçai de ne percevoir que les circonstances les plus simples et les plus générales, qui fussent en même temps des circonstances nouvelles.
Je constatai presque aussitôt un événement considérable, un fait de
première grandeur, que sa grandeur même, son évidence, sa nouveauté, ou plutôt sa singularité essentielle avaient rendu imperceptible à nous autres ses contemporains.
Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, parta-
gée entre des nations. L’ère des terrains vagues, des territoires libres,
des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion est clo-
se. Plus de roc qui ne porte un drapeau ; plus de vides sur la carte ; plus de région hors des douanes et hors des lois ; plus une tribu dont les affaires n’engendrent quelque dossier et ne dépendent, par les maléfices de l’écriture, de divers humanistes lointains dans leurs bureaux. Le temps du monde fini commence. Le recensement général des ressources, la statistique de la main-d’œuvre, le développement des organes de relation se poursuivent. Quoi de plus remarquable et de
plus important que cet inventaire, cette distribution et cet enchaînement des parties du globe ? Leurs effets sont déjà immenses. Une solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les événements est la conséquence déjà très sensible de ce grand fait.
Nous devons désormais rapporter tous les phénomènes politiques à cette condition universelle récente ; chacun d’eux représentant une obéissance ou une résistance aux effets de ce bornage définitif et de cette dépendance de plus en plus étroite des agissements humains. Les habitudes, les ambitions, les affections contractées au cours de l’histoire antérieure ne cessent point d’exister – mais insensiblement transportées dans un milieu de structure très différente, elles y perdent leur sens et deviennent causes d’efforts infructueux et d’erreurs.
La reconnaissance totale du champ de la vie humaine étant accomplie, il arrive qu’à cette période de prospection succède une période de relation. Les parties d’un monde fini et connu se relient nécessairement entre elles de plus en plus. Or, toute politique jusqu’ici spéculait sur l’isolement des événements. L’histoire était faite d’événements qui se pouvaient localiser.
Chaque perturbation produite en un point du globe se développait
comme dans un milieu illimité ; ses effets étaient nuls à distance suffi-
samment grande ; tout se passait à Tokio comme si Berlin fût à l’infini. Il était donc possible, il était même raisonnable de prévoir, de
calculer et d’entreprendre. Il y avait place dans le monde pour une ou
plusieurs grandes politiques bien dessinées et bien suivies.
Ce temps touche à sa fin. Toute action désormais fait retentir une
quantité d’intérêts imprévus de toutes parts, elle engendre un train
d’événements immédiats, un désordre de résonance dans une enceinte
fermée. Les effets des effets, qui étaient autrefois insensibles ou négli-
geables relativement à la durée d’une vie humaine, et à l’air d’action
d’un pouvoir humain, se font sentir presque instantanément à toute
distance, reviennent aussitôt vers leurs causes, ne s’amortissent que
dans l’imprévu. L’attente du calculateur est toujours trompée, et l’est
en quelques mois ou en peu d’années.
En quelques semaines, des circonstances très éloignées changent
l’ami en ennemi, l’ennemi en allié, la victoire en défaite. Aucun raisonnement économique n’est possible. Les plus experts se trompent ; le paradoxe règne.
Il n’est de prudence, de sagesse ni de génie que cette complexité ne
mette rapidement en défaut, car il n’est plus de durée, de continuité ni de causalité reconnaissable dans cet univers de relations et de contacts
multipliés. Prudence, sagesse, génie ne sont jamais identifiés que par une certaine suite d’heureux succès ; dès que l’accident et le désordre
dominent, le jeu savant ou inspiré devient indiscernable d’un jeu de
hasard ; les plus beaux dons s’y perdent.
Par là, la nouvelle politique est à l’ancienne ce que les brefs calculs
d’un agioteur, les mouvements nerveux de la spéculation dans l’enceinte du marché, ses oscillations brusques, ses retournements, ses profits et ses pertes instables sont à l’antique économie du père de famille, à l’attentive et lente agrégation des patrimoines… Les desseins longuement suivis, les profondes pensées d’un Machiavel ou d’un Richelieu auraient aujourd’hui la consistance et la valeur d’un « tuyau
de Bourse ».
Ce monde limité et dont le nombre des connexions qui en ratta-
chent les parties ne cesse de croître, est aussi un monde qui s’équipe
de plus en plus. L’Europe a fondé la science, qui a transformé la vie et
multiplié la puissance de ceux qui la possédaient. Mais par sa nature
même, elle est essentiellement transmissible ; elle se résout nécessairement en méthodes et en recettes universelles. Les moyens qu’elle
donne aux uns, tous les autres les peuvent acquérir.
Ce n’est pas tout. Ces moyens accroissent la production, et non
seulement en quantité. Aux objets traditionnels du commerce viennent
s’adjoindre une foule d’objets nouveaux dont le désir et le besoin se
créent par contagion ou imitation. On arrive bientôt à exiger de peu-
ples moins avancés qu’ils acquièrent ce qu’il leur faut de connaissances pour devenir amateurs et acheteurs de ces nouveautés. Parmi elles,
les armes les plus récentes. L’usage qu’on en fait contre eux les
contraint d’ailleurs à s’en procurer. Ils n’y trouvent aucune peine ; on
se bat pour leur en fournir ; on se dispute l’avantage de leur prêter
l’argent dont ils les paieront.
Ainsi l’inégalité artificielle de forces sur laquelle se fondait depuis trois siècles la prédominance européenne tend à s’évanouir rapidement. L’inégalité fondée sur les caractères statistiques bruts tend à reparaître.
L’Asie est environ quatre fois plus vaste que l’Europe. La superficie du continent américain est légèrement inférieure à celle de l’Asie.
La population de la Chine est à soi seule au moins égale à celle de l’Europe ; celle du Japon, supérieure à celle de l’Allemagne.
Or, la politique européenne locale, dominant et rendant absurde la
politique européenne universalisée, a conduit les Européens concur-
rents à exporter les procédés et les engins qui faisaient de l’Europe la
suzeraine du monde. Les Européens se sont disputé le profit de déniai-
ser, d’instruire et d’armer des peuples immenses, immobilisés dans leurs traditions, et qui ne demandaient qu’à demeurer dans leur état.
De même que la diffusion de la culture dans un peuple y rend peu à peu impossible la conservation des castes, et de même que les possibilités d’enrichissement rapide de toute personne par le commerce et
l’industrie ont rendu illusoire et caduque toute hiérarchie sociale sta-
ble – ainsi en sera-t-il de l’inégalité fondée sur le pouvoir technique.
Il n’y aura rien eu de plus sot dans toute l’histoire que la concurrence européenne en matière politique et économique, comparée, combinée et confrontée avec l’unité et l’alliance européenne en matière scientifique. Pendant que les efforts des meilleures têtes de
l’Europe constituaient un capital immense de savoir utilisable, la tra-
dition naïve de la politique historique de convoitise et d’arrière-
pensées se poursuivait, et cet esprit de Petits-Européens livrait, par
une sorte de trahison, à ceux mêmes qu’on entendait dominer, les mé-
thodes et les instruments de puissance. La lutte pour des concessions
ou pour des emprunts, pour introduire des machines ou des praticiens,
pour créer des écoles ou des arsenaux lutte qui n’est autre chose que le
transport à longue distance des dissensions occidentales –, entraîne
fatalement le retour de l’Europe au rang secondaire que lui assignent
ses dimensions, et duquel les travaux et les échanges internes de son
esprit l’avaient tirée. L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée.
Il est inutile de se représenter des événements violents, de gigan-
tesques guerres, des interventions à la Témoudjine, comme consé-
quence de cette conduite puérile et désordonnée. Il suffit d’imaginer le
pire. Considérez un peu ce qu’il adviendra de l’Europe quand il exis-
tera par ses soins, en Asie, deux douzaines de Creusot ou d’Essen, de
Manchester, ou de Roubaix, quand l’acier, la soie, le papier, les pro-
duits chimiques, les étoffes, la céramique et le reste y seront produits
en quantités écrasantes, à des prix invincibles, par une population qui
est la plus sobre et la plus nombreuse du monde, favorisée dans son
accroissement par l’introduction des pratiques de l’hygiène.
Telles furent mes réflexions très simples devant mon atlas, quand les deux conflits dont j’ai parlé, et d’autre part, l’occasion de la petite étude que j’ai dû faire à cette époque sur le développement méthodique de l’Allemagne, m’eurent induit à ces questions.
Les grandes choses survenues depuis lors ne m’ont pas contraint de
modifier ces idées élémentaires qui ne dépendaient que de constatations bien faciles et presque purement quantitatives. La Crise de l’Esprit que j’ai écrite au lendemain de la paix, ne contient que le développement de ces pensées qui m’étaient venues plus de vingt ans auparavant. Le résultat immédiat de la Grande Guerre fut ce qu’il devait être : il n’a fait qu’accuser et précipiter le mouvement de décadence de l’Europe. Toutes ses plus grandes nations affaiblies simultanément ; les contradictions internes de leurs principes devenue éclatantes ; le recours désespéré des deux partis aux non-Européens, comparable au recours à l’étranger qui s’observe dans les guerres civiles ; la destruction réciproque du prestige des nations occidentales par la lutte des propagandes, et je ne parle point de la diffusion accélérée des méthodes et des moyens militaires, ni de l’extermination des élites – telles ont été les conséquences, quant à la condition de l’Europe dans le monde, de cette crise longuement préparée par une quantité d’illusions, et qui laisse après elle tant de problèmes, d’énigmes et de craintes, une situation plus incertaine, les esprits plus troublés, un avenir plus ténébreux qu’ils ne l’étaient en 1913. Il existait alors en Europe un équilibre de forces ; mais la paix d’aujourd’hui ne fait songer qu’à une sorte d’équilibre de faiblesses, nécessairement plus instable. »
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel et autres essais
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«Quand on exalte les passions, ne faut-il pas que les passions s’enflamment? Quand on échauffe les esprits, ne faut-il pas que les têtes se dérangent? Quand on rompt toutes les digues, ne faut-il pas que les torrents se débordent? Et quand on lâche la bride à un coursier fougueux, ne faut-il pas qu’il s’emporte, et qu’il renverse tout ce qui s’oppose à son passage. Qui donc avait pu promettre à ces sages par excellence, qu’ils dirigeraient à leur gré les orages et les tempêtes après les avoir déchaînés? Et comment des hommes qui n’écrivaient qu’avec leurs passions, leurs haines et leur fanatisme, pouvaient-ils se flatter que leurs adeptes n’agiraient qu’avec prudence, discrétion, retenue et sagesse? »
La France Chrétienne, Journal Religieux, Politique, et Littéraire, Tome troisième, 1821″
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« Un chiffre révèle la profondeur du dilemme iranien : 43% des Iraniens se déclarent ouverts à un régime autoritaire dirigé par un « homme fort », particulièrement en zones rurales et parmi les moins éduqués. Ce n’est pas un soutien idéologique au régime actuel mais une méfiance envers le chaos, alimentée par la mémoire collective des catastrophes régionales. » »
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« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvéniens, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »
Othenin d’Haussonville
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« Et pourtant! Ce sont les prédicateurs du carême qui, les premiers, à Paris, ont transformé les églises en salles de réunions publiques; ce sont eux qui, au lieu de s’en tenir à leurs sermons ordinaires, ont imaginé ces conférences sur l’économie sociale qui touchent de si près à la politique; ce sont eux qui, au mépris des lois du pays comme de leur état, se transforment en prédicants fanatiques, poussent l’une contre l’autre les deux fractions de la société toujours prêtes à se jeter l’une à l’autre des regards d’envie et de haine, excitent, passionnent, enflamment les esprits et les cœurs, en faisant entendre des paroles de revendication et d’excitation dont on peut malheureusement trouver des exemples dans les Pères de l’Église; ce sont eux enfin qui, se ressouvenant des temps de la Ligue, prétendent, sous prétexte de défendre leur foi, se mettre à la tête d’un nouveau parti qui s’appellera le parti catholique, parti qui a pour doctrine la politique de l’excès du mal d’où le bien doit sortir un jour, parti qui a pour tactique de jeter la République et les républicains dans les résolutions extrêmes, dans les complications violentes, dans les luttes désespérées, afin de préparer la venue de quelque sauveur, prétendant dynastique ou général ambitieux qui se présentera le drapeau de l’ordre et de la pacification à la main et confisquera la liberté sous prétexte de défendre l’ordre. M. d’Hulst sait tout cela, mais il n’en a rien dit. Pourquoi? Eh! tout simplement, parce que M. d’Hulst est le véritable, le digne porte-parole de ce parti détestable. Si M. d’Hulst n’était pas, avant d’être chrétien et prêtre, un sectaire politique des plus ardents, il ne chercherait pas, comme il le fait, à multiplier les questions à seule fin d’embarrasser le gouvernement. Un prêtre, un chrétien véritable n’aime ni les querelles ni la guerre, surtout les querelles sans cesse renaissantes, surtout la guerre acharnée, sans trêve ni merci, juste ou injuste, comme semble les aimer M. d’Hulst. A l’en croire, les curés de Paris et d’ailleurs n’ont aucun tort. Ceux qu’il poursuit de sa haine, ce ne sont même pas les perturbateurs, qu’il avait certes le droit de condamner, c’est le gouvernement. Pour lui, s’il y a eu des troubles, c’est parce que le gouvernement n’a rien fait pour les empêcher, et s’il n’a rien fait, c’est qu’il y avait intérêt. Quel intérêt? M. d’Hulst ne le dit pas; et cette réticence l’accuse. M. d’Hulst ne veut pas, ne demande pas, ne cherche pas l’apaisement. Cet état de malaise, d’agitation, de lutte commençante ne lui déplaît pas, en attendant mieux. Il sait bien où il veut aller, n’en doutez pas. Avec un tel adversaire car ici M. d’Hulst représente toute cette partie du clergé qui ne veut pas se soumettre il faudrait, ce semble, redoubler de sang-froid, ne pas donner tète baissée dans tous les pièges qu’il tend, comprendre que ces discussions irritantes qu’il soutient avec tant de calme et de désinvolture, lui profitent plus qu’elles ne lui nuisent, par tout ce qu’elles ajoutent à la confusion des esprits, à l’excitation si naturelle des passions. Que l’on ne s’imagine pas au moins que M. d’Hulst se plaigne de voir les scènes qui se produisent dans les églises! Il les ferait plutôt naître, ces scènes déplorables et scandaleuses; il les susciterait, il les développerait, ne fût-ce que pour avoir l’occasion de monter à la tribune, de prendre à partie le gouvernement de la République, de jeter dans le débat, du haut de la tribune, quelques-unes de ces paroles à double entente qui achèvent de tout perdre, en tout exagérant. Ah! que la politique est difficile, surtout la politique religieuse! C’est celle qui exigerait les plus grands ménagements, le plus de souplesse et de dextérité, la plus savante comme la plus opiniâtre patience, et c’est celle que l’on traite avec le plus de passion, d’emportement et de précipitation! A M. d’Hulst, sur la question des échauffourées de sacristie, M. Loubet, président du conseil, a fait une réponse très courte, mais très ferme et d’ailleurs suffisante. Il fallait s’en tenir là. Quand donc la majorité républicaine comprendra-t-elle que la politique religieuse est, comme la diplomatie, une affaire qui ne peut se traiter ainsi à la tribune, au pied levé; qu’il y faut apporter toutes sortes de moyens essentiellement variables, passer tour à tour de l’emploi de celui-ci à celui-là, suivant les hommes et les faits; que tel procédé qui réussit dans un cas ne réussit pas dans un autre, et qu’enfin ce qui importe, dans ce genre d’affaires, c’est avant tout d’avoir confiance dans ceux qui ont à les suivre et à les résoudre et de leur beaucoup accorder, afin de leur donner, avec toutes les faciltés, toute la force possible? Au lieu de cela, on aime mieux déclamer quelque peu. Eh! il s’agit bien de déclamer! Ce qu’il faut, c’est réduire les prêtres rebelles à l’obéissance : voilà le point cherché, voilà le point à atteindre.»
Eugène Spuller, L’évolution politique et sociale de l’église
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Les « haines fraîches » de 1791 : autopsie d’un diagnostic politique prémonitoire
« La citation « Mais les haines étaient encore trop fraîches, les ressentiments trop actifs pour obtenir une tranquillité absolue » constitue un diagnostic lucide sur l’impossibilité de clore la Révolution française en septembre 1791. Émanant des commentaires éditoriaux de Guillaume Lallement dans sa collection Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la Tribune nationale (1818-1822), cette phrase capture le paradoxe fondamental de l’Assemblée Constituante : croire possible une réconciliation nationale alors que les plaies restaient béantes. Ce constat, formulé rétrospectivement mais fidèle au climat de l’époque, préfigurait la radicalisation qui mènerait à la Terreur.
Identification de la source : Lallement et les archives de la parole révolutionnaire
La citation provient de la collection monumentale de Guillaume N. Lallement (1782-1829), historien et journaliste messin qui compila entre 1818 et 1822 vingt volumes rassemblant les discours parlementaires depuis 1789. Les tomes I à VII couvrent spécifiquement l’Assemblée Nationale Constituante (1789-1791). Cette collection, publiée chez Alexis Eymery à Paris, constitue l’une des premières tentatives systématiques d’archivage de la parole politique révolutionnaire.
La formulation même de la citation—son style narratif rétrospectif à l’imparfait, sa tonalité d’analyse historique plutôt que d’éloquence tribunitienne—indique qu’il s’agit très probablement d’un commentaire éditorial de Lallement servant de transition entre les discours reproduits, plutôt que d’un extrait de rapport parlementaire proprement dit. Cette pratique éditoriale était courante : Lallement contextualisait les documents par des passages de liaison expliquant les circonstances historiques.
Le contexte thématique le plus vraisemblable renvoie au 14 septembre 1791, date du décret d’amnistie générale voté par l’Assemblée Constituante alors que celle-ci achevait la Constitution et tentait de « clore » la Révolution. Ce jour-là, Briois-Beaumez, au nom des comités de Constitution et de jurisprudence criminelle, présenta un rapport instaurant l’amnistie pour tous les délits révolutionnaires et contre-révolutionnaires depuis juin 1789—y compris pour le roi Louis XVI après sa fuite à Varennes.
Le contexte de septembre 1791 : l’illusion d’une révolution achevée
L’Assemblée Constituante vivait en septembre 1791 ses dernières semaines d’existence. Convaincue d’avoir accompli sa mission—donner une Constitution à la France—elle cherchait à tourner une page sanglante. Le décret du 14 septembre proclamait explicitement que « la Révolution doit prendre fin au moment où la Constitution est achevée et acceptée par le roi ». Cette formule traduisait un vœu pieux plus qu’une réalité politique.
Les événements des vingt-quatre mois précédents avaient accumulé des traumatismes impossibles à effacer par décret. La Grande Peur de l’été 1789 avait déchaîné une jacquerie anti-seigneuriale dans les campagnes, avec destruction de châteaux et d’archives féodales. Les journées d’octobre 1789 avaient vu l’invasion du château de Versailles, le massacre de gardes du corps, et le transfert forcé du roi à Paris. L’affaire de Nancy en août 1790 s’était soldée par une répression sanglante—un soldat roué, 42 pendus, 41 galériens—créant des martyrs et des ressentiments durables.
Surtout, deux crises de l’année 1791 avaient rendu illusoire toute réconciliation. La Constitution civile du clergé, condamnée par le pape, avait divisé la France en paroisses jureurs et réfractaires, préfigurant les guerres de Vendée. La fuite à Varennes des 20-21 juin 1791 avait définitivement brisé le lien de confiance entre le roi et une partie du peuple. Et la fusillade du Champ-de-Mars du 17 juillet 1791, où La Fayette fit tirer sur des pétitionnaires républicains, avait creusé un fossé entre modérés et radicaux au sein même du camp révolutionnaire.
Les « haines » et « ressentiments » de 1791 : une cartographie des fractures
Le vocabulaire de la citation renvoie à une réalité multidimensionnelle que les contemporains percevaient clairement. Les haines de l’époque se structuraient selon plusieurs axes de conflit :
Haines de classe : Le ressentiment des paysans contre les droits féodaux, accumulé pendant des décennies de « réaction seigneuriale », avait explosé pendant la Grande Peur. Malgré la nuit du 4 août, les conflits agraires persistaient.
Haines religieuses : Le schisme créé par la Constitution civile divisait les familles et les villages. Environ 50% des curés et presque tous les évêques avaient refusé le serment, créant une Église réfractaire clandestine qui fournissait, selon l’expression d’un historien, « la piétaille qui manquait à la contre-révolution ».
Haines politiques : Les victimes de la répression—soldats de Nancy, pétitionnaires du Champ-de-Mars—nourrissaient des ressentiments contre La Fayette et les Constituants modérés. Réciproquement, les royalistes et émigrés étaient perçus comme des traîtres préparant l’invasion étrangère, surtout après la déclaration de Pillnitz (27 août 1791).
Haine envers le roi : Après Varennes, Louis XVI était perçu comme parjure et déserteur. La fiction officielle de « l’enlèvement » ne trompait personne. Les symboles monarchiques étaient effacés, détruits, enlevés dans de nombreuses régions.
Le diagnostic de Lallement : une lucidité rétrospective
L’éditeur Lallement, écrivant sous la Restauration, bénéficiait du recul historique pour juger l’automne 1791. Son constat sur les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » empêchant la « tranquillité absolue » constitue une critique implicite de l’optimisme constitutionnel des Constituants.
L’amnistie du 14 septembre 1791 prétendait réaliser ce que les Athéniens avaient accompli en 403 av. J.-C. avec la loi de Thrasybule : un « oubli des malheurs » permettant la réconciliation civique. Mais comme l’analyse l’historien Stanislas de Chabalier, la période révolutionnaire française était « traversée par une puissante tension entre le besoin de rendre la justice et l’impérieuse aspiration à une réconciliation que l’on entend souvent faire passer par l’oubli juridique ».
Les limites de l’amnistie de 1791 étaient criantes. Elle excluait les soldats suisses de Nancy, symboles de la répression arbitraire—une exclusion corrigée seulement en décembre 1791. Elle ne résolvait pas le schisme religieux, qui continuait de déchirer le pays. Elle prétendait amnistier des camps opposés dans un équilibre factice, alors que les rapports de force restaient instables.
La « tranquillité absolue » visée était un horizon impossible. La guerre, déclarée en avril 1792, allait radicaliser toutes les tensions. La chute de la monarchie le 10 août 1792, puis la Terreur, démontreraient tragiquement la justesse du diagnostic de Lallement.
Timothy Tackett et l’histoire des émotions révolutionnaires
Les travaux récents de l’historien américain Timothy Tackett (UC Irvine) offrent un cadre analytique pertinent pour comprendre les « haines » et « ressentiments » évoqués. Dans The Coming of the Terror in the French Revolution (2015), Tackett démontre comment la suspicion et la méfiance ont progressivement transformé la mentalité des élites révolutionnaires, les conduisant de l’enthousiasme fraternel de 1789 à la paranoïa meurtrière de 1793-1794.
Tackett met en évidence le rôle crucial des « terreurs imaginées »—selon l’expression de l’historien David Bell, « les terreurs imaginées peuvent avoir encore plus de pouvoir politique que les réelles ». La peur du complot aristocratique, de la trahison royale, de l’invasion étrangère alimentait un climat émotionnel où la modération devenait suspecte.
Cette grille de lecture éclaire la citation de Lallement : les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » ne sont pas seulement des conflits objectifs entre groupes sociaux, mais des états émotionnels collectifs qui transforment la perception politique. L’expérience vécue du processus révolutionnaire—violence, trahison perçue, incertitude radicale—avait modifié en profondeur la mentalité des acteurs, rendant impossible le retour à une normalité constitutionnelle.
L’historiographie de la fracture révolutionnaire
François Furet et l’école révisionniste ont placé l’été 1791 au cœur de leur analyse de la Révolution. Pour Furet, c’est dans la séquence Varennes-Champ-de-Mars que se situe la « césure principale » du processus révolutionnaire, plus encore que dans la chute de la monarchie en août 1792. La radicalisation émotionnelle et politique de l’été 1791 explique le « dérapage » ultérieur vers la Terreur.
Michel Vovelle, représentant le courant de l’histoire des mentalités, a analysé la violence comme composante structurelle de la société française du XVIIIe siècle, exacerbée par la crise politique. Les « haines » de 1791 s’enracinent dans des conflits antérieurs—sociaux, régionaux, familiaux—que la Révolution a politisés et radicalisés.
Jean-Clément Martin souligne que « les haines qui pouvaient être à l’œuvre entre de nombreux groupes sociaux et régionaux avant la Révolution ont été travaillées politiquement, se sont révélées et ont trouvé de nouvelles raisons de durer, éventuellement jusqu’à nos jours ». La Vendée, les clivages religieux, certaines fractures territoriales héritent de ce moment.
L’édition critique des Orateurs de la Révolution française par Furet et Ran Halévi (Pléiade, 1989) fournit le corpus de référence pour étudier la rhétorique politique de la période. L’introduction souligne que « des deux problèmes classiques de l’historiographie révolutionnaire—les causes de 1789 et la dérive de 1789 à 1793—le second est peut-être moins énigmatique que le premier ».
Enseignements pour la justice transitionnelle contemporaine
La citation de Lallement trouve une résonance remarquable dans les théories contemporaines de la réconciliation post-conflit. Le manuel de référence de l’IDEA (2003), préfacé par Desmond Tutu, établit que la réconciliation est « un processus à long terme qui peut prendre des décennies ou des générations ». Le temps seul ne guérit pas les blessures ; un passé violent non traité est « comme un feu qui s’embrase par intermittence ».
Les études de cas comparatives confirment ce constat. En Afrique du Sud, malgré la célèbre Commission Vérité et Réconciliation (1995-2002), une enquête de 1998 révélait que « la majorité des victimes estimaient que la TRC avait échoué à réaliser la réconciliation » et que « la justice était un prérequis pour la réconciliation plutôt qu’une alternative ». En Espagne, le « pacte de l’oubli » de 1977 a semblé fonctionner pendant 25 ans avant qu’un « boom mémoriel » ne révèle les plaies non cicatrisées du franquisme. Au Zimbabwe, la politique de réconciliation imposée par Mugabe en 1980 a échoué faute d’adresser les causes profondes des conflits.
L’expérience française de 1791 illustre plusieurs écueils identifiés par la recherche contemporaine :
- L’amnistie sans reconnaissance : Le décret de septembre 1791 imposait l’oubli juridique sans établir la vérité ni reconnaître les souffrances.
- La précipitation politique : Vouloir « clore » la Révolution en quelques mois après deux années de bouleversements était irréaliste.
- L’imposition par le haut : L’amnistie reflétait les intérêts des Constituants modérés, non une aspiration populaire.
- L’exclusion de victimes : Les soldats suisses de Nancy, laissés hors du décret, devenaient symboles de l’injustice persistante.
Stratégies et leçons méthodologiques
La recherche contemporaine identifie quatre piliers indissociables pour la réconciliation : guérison, justice, vérité, réparation. L’amnistie de 1791 négligeait les trois premiers pour ne retenir qu’un simulacre du quatrième—la cessation des poursuites n’équivalant pas à une réparation.
L’ICTJ (International Center for Transitional Justice) souligne que la justice transitionnelle vise non seulement « une simple absence de violence et une coexistence potentiellement tendue », mais aussi « à favoriser la confiance et à transformer le ressentiment et la soif de vengeance ». Les « ressentiments actifs » de 1791 n’étaient pas adressés par le décret d’amnistie ; ils allaient alimenter la radicalisation de 1792-1794.
La psychologie sociale contemporaine analyse la haine comme « l’équivalent émotionnel de la super-glue »—une émotion qui maintient les parties fixées aux hypothèses passées sur l’ennemi comme incapable de changement réel. Les « haines fraîches » de 1791 fonctionnaient précisément ainsi : elles rendaient impossible de voir le roi comme constitutionnel sincère, les contre-révolutionnaires comme réconciliables, les révolutionnaires radicaux comme modérables.
La temporalité de la réconciliation obéit à trois étapes successives selon le manuel IDEA : d’abord remplacer la peur par la coexistence non-violente (« ne pas se tuer mutuellement »), puis construire la confiance par des institutions fonctionnelles, enfin développer l’empathie et une identité commune. En septembre 1791, la France n’avait même pas atteint la première étape : la violence continuait de structurer les rapports politiques.
Conclusion : la préscience d’un diagnostic ignoré
Le constat de Lallement sur les « haines trop fraîches » et « ressentiments trop actifs » de 1791 constitue un exemple remarquable de lucidité historique—qu’elle soit celle des contemporains clairvoyants ou celle de l’éditeur écrivant trente ans plus tard. Ce diagnostic posait les termes d’un problème que l’Assemblée Constituante refusait d’affronter : on ne décrète pas la réconciliation.
La suite des événements—radicalisation de 1792, Terreur de 1793-1794, puis les cycles de révolution et réaction du XIXe siècle français—confirme que les « haines » et « ressentiments » de 1791 ont « trouvé de nouvelles raisons de durer ». La fracture entre « deux France », catholique et laïque, conservatrice et révolutionnaire, traverse encore en partie la vie politique contemporaine.
Pour les situations actuelles de transition post-conflit, cette citation historique enseigne que l’imposition d’un oubli juridique sans traitement des causes émotionnelles et structurelles des conflits est vouée à l’échec. La « tranquillité absolue » visée par les Constituants n’est atteignable qu’au terme d’un processus long, inclusif, et multidimensionnel—précisément ce que l’urgence politique de septembre 1791 ne permettait pas. »
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« Ce que l’auteur pose en termes de questions, de questionnements, d’interrogations, de cadres mentaux, ou sociaux, politiques, opérationnels, d’action(s), qu’il découvre (ou essaye de comprendre à minima), sans doute, à n’en pas douter, sans l’ombre d’un doute, sont-elles des réalité qui exigent, ont exigées de la part d’organismes, d’organisations étatiques ou sociales, militaires, renseignements, des enquêtes, vérifications, investigations, évaluations à des vues, des fins projectives, d’anticipation, de prévention, etc.; et ce que l’auteur appelle, désigne ou nomme avec surprise, stupeur, frayeur, n’a rien d’une réalité fantasmée ou découverte sur le fil de ce blog, du travail de ce blogueur aux conceptions, réalisations tardives…; d’autre part que sa description d’une forme de conspiration, par sa terminologie d’activation de leviers humains, sociaux, politiques ou militaires, armée ; relève peut-être, sans doute d’une approximation, d’une imprécision conceptuelle, sans doute de préjugés, et qu’il faudrait davantage, forces d’enquêtes, de vérifications, de preuves…, accès à des données confidentielles, ou difficiles à approcher, que seuls des services compétents, et habilités possèdent, aussi bien réfléchir et modérer, pondérer, savoir et pourquoi, et comment l’on s’aventurerait à divulguer les dessous, les ressorts affectifs et sociaux d’événements historiques graves, ce que l’on ferait, à quoi nous servirait, de savoir telle ou telle chose, à posteriori, quand le mal est, a deja été fait, qui plus est, et si nous découvrions des éléments que nous jugerions, aux yeux de certains, incriminant, et par trop incriminant, pour qui, contre qui, quels intérêts au fond, des choses, des éléments, des contextes, dangereux, et risqués, difficiles à investiguer et politiquement explosifs dans les responsabilités croisées que pointeraient de telles enquêtes, avec des résonances potentielles graves sur l’image, la représentation commune, médiatique de telles supposées et hypothétiques manœuvres que d’aucuns à tout le moins jugeaient ou ont jugés imprudentes voire criminelles, et dont les justifications ou objectifs ne nous apparaissent peut-être, sans doute pas suffisamment clairement, surtout à ceux, pour ceux qui, tel l’auteur de ces lignes, du blog, n’appréhende et de fait que de manière récente et incomplète, imprécise, des affaires pour lesquelles probablement, il n’est pas si facile et évident de raisonner de façon simple, unilatéralement en termes de bien ou de mal, mais plus de choix, plus ou moins avisés, plus ou moins risqués et justifiés par des calculs aux retombées plus ou moins grandes, négatives ou prévisibles. En tout le moins une, des enquêtes, (boîtes de Pandore), que l’on voudrait ne pas faire, ne pas avoir à faire au fond en définitive.»
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» « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut, est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose » »
Hermes
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Diagnostic froid : France, Russie, Afrique — les chiffres contre les récits
La comparaison chiffrée entre les modèles d’influence français et russe en Afrique révèle une asymétrie massive que les récits géopolitiques dominants occultent. La France investit annuellement 500 fois plus en aide au développement en Afrique que la Russie (~15 milliards de dollars d’APD totale contre ~30 millions pour Moscou), tandis que les pays sahéliens ayant basculé vers l’orbite russe enregistrent une explosion des violences — jusqu’à +420 % d’incidents terroristes au Mali — et figurent tous dans les dix derniers rangs mondiaux de l’Indice de Développement Humain. Parallèlement, aucun réfugié africain ne fuit vers la Russie : sur 4 millions de déplacés au Sahel central, le nombre de ceux ayant choisi Moscou est statistiquement nul. Ce diagnostic, étayé par des données SIPRI, ACLED, PNUD, Eurostat, UNHCR et les principaux think tanks, éclaire cinq dimensions croisées d’un débat que la passion rend souvent illisible.
AXE 1 — L’amnésie sélective : quand les chiffres contredisent le récit anti-français
Un ratio de 500 pour 1 en aide au développement
L’Agence Française de Développement (AFD) a engagé 6 milliards d’euros pour l’Afrique en 2024, soit 8 % de plus qu’en 2023. Le stock d’investissements directs français sur le continent atteint environ 60 milliards de dollars (CNUCED). La France est le 5ᵉ donateur bilatéral mondial avec 15,4 milliards de dollars d’APD en 2024 (OCDE-CAD), dont une part substantielle dirigée vers l’Afrique subsaharienne. Sa contribution au Fonds mondial s’élève à 1,296 milliard d’euros pour la période 2023-2025 (+20 % par rapport au cycle précédent). Le réseau éducatif français en Afrique — environ 500 lycées, 126 000 à 130 000 étudiants africains accueillis en France (plus de 52 % des étudiants étrangers dans les universités françaises) — constitue un investissement immatériel sans équivalent.
En face, la Russie consacre environ 30 millions de dollars par an d’APD à l’Afrique (AidData/OCDE). Son commerce bilatéral plafonne à 18 milliards de dollars (2022), loin de la cible de 40 milliards fixée au sommet de Sotchi en 2019, et à des années-lumière des 254 milliards de la Chine. Son investissement direct représente moins de 1 % du total des IDE africains. Lors du sommet de Saint-Pétersbourg (2023), Moscou a promis 1,2 milliard de roubles (~13 millions de dollars) pour la santé — soit cent fois moins que la seule contribution française au Fonds mondial. Le nombre de chefs d’État présents est tombé de 45 (Sotchi 2019) à 17 (Saint-Pétersbourg 2023), signal d’une désillusion naissante.
Ce que la Russie vend réellement, ce sont des armes (21 % des importations militaires africaines en 2020-2024 selon le SIPRI, premier fournisseur du continent) et des services mercenaires. Le groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps depuis la mort de Prigojine (août 2023), extrait des ressources minières estimées à 2,5 milliards de dollars en or africain depuis février 2022 (The Sentry). En Centrafrique, la mine d’or de Ndassima génère un revenu estimé à 290 millions de dollars par an (Bloomberg). Le Mali verse environ 10,8 millions de dollars par mois en espèces à ces mercenaires. Le modèle russe n’est pas un modèle de développement : c’est un modèle d’extraction armée.
La sécurité s’effondre partout où Wagner s’installe
Les données ACLED et de l’Africa Center for Strategic Studies sont sans appel. Au Mali, les incidents terroristes sont passés de 787 (2012-2019, sous gouvernements civils) à plus de 4 100 (2020-2024), soit une multiplication par cinq. Les forces maliennes et Wagner ont tué 1 021 civils entre janvier et octobre 2024 (HRW). Fin 2025, le JNIM encercle Bamako et impose un blocus de carburant. Au Burkina Faso, classé pays le plus affecté par le terrorisme au monde en 2023 (Global Terrorism Index), 7 522 personnes ont péri dans des violences en 2024. Le nombre de déplacés internes a franchi les 2 millions, 5 330 écoles sont fermées (20 % du parc éducatif), et 424 centres de santé ont été abandonnés. Les IDE se sont effondrés de 670 millions à 83 millions de dollars entre 2022 et 2024. Au Niger, les décès liés au terrorisme ont quadruplé depuis le coup d’État de juillet 2023, avec 930 morts en 2024, dont l’attaque la plus meurtrière au monde cette année-là (237 soldats tués à Tahoua). En Centrafrique, malgré la présence de plus de 2 000 mercenaires depuis 2018, 1,4 million de personnes demeurent déplacées (près d’un tiers de la population), et l’opposition politique est systématiquement muselée.
La moyenne annuelle de décès liés aux violences au Sahel sur les trois dernières années atteint ~10 500, soit le double de la période 2020-2023 et sept fois plus qu’en 2019 (Africa Center). Comme le résume l’ECFR (2025) : « Partout où la Russie a envoyé des troupes, la situation sécuritaire est dramatiquement pire que lorsque les forces internationales étaient présentes. »
Le « remords de l’acheteur » commence à poindre
Plusieurs signaux convergent. Le Wall Street Journal rapportait en septembre 2025 un « buyer’s remorse » parmi les États sahéliens. Des responsables américains ont entendu « de multiples pays africains » exprimer leurs regrets d’avoir accordé l’accès à Wagner (Foreign Policy, septembre 2023). Le Carnegie Endowment notait en février 2026 que « les citoyens pourraient bien se demander combien de souveraineté ils ont reconquise sous l’influence russe ». L’Africa Center for Strategic Studies observe que « les dirigeants africains qui ont embrassé la « diplomatie mercenaire » russe ont effectivement cédé une part de la souveraineté africaine à la Russie, de la même manière que cela s’est produit en Syrie ». L’Institut Montaigne qualifie l’assistance russe de « mirage » et documente les « crochets profonds » que Moscou a plantés dans le régime Touadéra en Centrafrique. Au Mali même, plus de 80 partis politiques ont appelé conjointement à des élections et à la fin du régime militaire en avril 2024 — avant d’être réduits au silence par la junte.
L’argument central — qu’on ne peut invoquer la dignité africaine pour devenir le marchepied d’un régime qui a détruit Grozny, Alep et Bakhmout — n’a pas été trouvé sous cette formulation exacte dans les sources publiées, mais son esprit traverse de nombreuses analyses. Le RAND Corporation (2024) note explicitement que les juntes « exploitent les sentiments anti-français pour masquer le fait qu’elles se contentent de troquer une puissance coloniale contre une autre ». Un analyste de Diploweb observe le paradoxe : « La Russie se pense encore comme un empire et a relancé en 2022 une guerre coloniale et impérialiste en Ukraine. » L’intellectuelle camerounaise Osvalde Lewat formule cette contradiction frontalement dans Jeune Afrique : « Il est manifeste que la Russie — comme la Chine et tant d’autres — est attirée par nos ressources. Nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. »
AXE 2 — La boucle de rétroaction : discours anti-français et poussée du RN
Un mécanisme réel mais sans modèle académique formalisé
Le terme « fatigue civilisationnelle » n’existe pas comme concept académique établi dans la littérature de science politique française. Il relève davantage de l’essayisme conservateur (Causeur, Atlantico, Front Populaire). Toutefois, les éléments constitutifs du mécanisme décrit sont solidement documentés. Luc Rouban (CEVIPOF/CNRS), auteur de Les ressorts cachés du vote RN, montre que ce vote n’est plus déterminé par la position de classe objective mais par la perception subjective du déclin social : « Si la question de l’immigration joue un rôle si important, c’est parce qu’elle s’inscrit dans le rejet d’une mondialisation non maîtrisée (…) Cela vient aussi révéler l’échec de l’intégration républicaine. » Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (janvier 2026) place l’immigration au premier rang des préoccupations à 61 %, devant les inégalités (53 %). Selon l’IFOP, 42 % des Français ont voté au moins une fois pour le RN en 2023, contre 30 % en 2017.
Jérôme Fourquet (IFOP), dans L’Archipel français, documente un « vote préventif » : les scores RN les plus élevés ne se situent pas dans les zones à forte population immigrée (Seine-Saint-Denis vote massivement à gauche) mais dans les couronnes périurbaines adjacentes, là où les électeurs craignent d’être « rattrapés par la banlieue ». Félicien Faury (Des électeurs ordinaires, Seuil) identifie quatre opérations de racialisation au cœur du vote RN : fixation, essentialisation, altérisation, hiérarchisation. Ce paradoxe géographique complique toute modélisation linéaire du mécanisme de rétroaction.
Un fait crucial nuance le récit : les travaux de Vincent Tiberj montrent une progression continue de la tolérance envers l’immigration dans la société française sur le temps long. Le glissement à droite opère par l’offre politique et médiatique, non par un changement structurel des opinions. Mais le cadrage médiatique des débats sur l’immigration a « des effets mesurables à très court terme » d’inversion de cette dynamique.
Les intellectuels binationaux qui dénoncent la spirale
Plusieurs penseurs issus de l’immigration ont explicitement articulé l’idée que le discours victimaire radical agit comme agent électoral involontaire de l’extrême droite, même si aucun n’utilise le terme « suicide par la parole » :
- Kamel Daoud (prix Goncourt 2024) critique « l’immigré décolonisé, figé dans une posture victimaire et revendicative » et dénonce l’Algérie qui « ne peut pas exercer une sorte de droit de cuissage mémoriel sur la France ». Il qualifie l’immigration de « nucléaire des pauvres pour menacer l’Occident ». Sa position est toutefois vivement contestée : 19 universitaires l’ont accusé dans Libération de « recycler les clichés orientalistes les plus usés ».
- Gaston Kelman (Je suis noir et je n’aime pas le manioc, 2003, 100 000 exemplaires) « fustige les dangers d’une victimisation outrancière de la communauté noire ». Il a forgé le concept de « racisme angélique » — le racisme patronisant qui traite les Noirs comme des handicapés nécessitant un traitement spécial. Il se définit comme « Bourguignon » avant tout, rejetant l’assignation identitaire.
- Sami Biasoni (docteur en philosophie, ENS Paris) documente dans Français malgré eux (2020) la généalogie du discours décolonial/indigéniste en France et identifie une « violence victimaire » qui fonctionne par inversion du stigmate. Sa co-autrice Anne-Sophie Nogaret a observé sur le terrain que « les enfants d’immigrés afro-maghrébins ont assimilé l’ethnodifférentialisme indigéniste » et « considèrent les Français comme une race dont ils seraient exclus ».
- Abnousse Shalmani (franco-iranienne, présidente du jury du Prix de la Laïcité) déclare : « Au nom d’une tolérance dangereuse, nous avons collectivement laissé prospérer une intolérance qui tue. » Elle défend la laïcité comme rempart simultané contre l’islamisme et l’extrême droite.
- Boualem Sansal (emprisonné en Algérie de novembre 2024 à novembre 2025) avertit depuis les années 1990 : « Combattez l’islamisme avec nous, il se retournera contre vous. » Il reconnaît que les « réflexes identitaires » sont des « réactions naturelles dans des contextes de peur et de menaces sourdes ».
- Pierre-André Taguieff a conceptualisé le « chantage des bien-pensants » : la suppression du débat légitime sur l’immigration par l’accusation de racisme, qui alimente précisément le ressentiment qu’il prétend combattre.
La Fondation Jean Jaurès (perspective de gauche) a elle-même publié une analyse montrant que « chaque tentative de la gauche de renouer avec ses positions historiques sur la régulation de l’immigration est systématiquement assimilée par les membres de son propre camp à un discours raciste et d’extrême droite ».
AXE 3 — Personne ne fuit vers la Russie : l’asymétrie migratoire comme preuve silencieuse
4 millions de déplacés, zéro vers Moscou
Les données UNHCR, Eurostat et OFPRA établissent un fait massif. Au Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), 4 millions de personnes ont été déplacées en cinq ans. Leurs destinations : Mauritanie (200 000 Maliens), Niger, Cameroun, Tchad, et l’Europe. Le Mali était en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe (~16 500 personnes), avec 9 600 demandes d’asile dans l’UE+ au seul premier semestre — un triplement par rapport au premier semestre 2023. La Centrafrique compte 711 000 réfugiés à l’étranger (Cameroun : 238 000, RDC : 207 000, Tchad : 140 000).
En Russie, le think tank russe Valdai Club lui-même estime la population africaine totale à environ 40 000 personnes, un chiffre « resté virtuellement inchangé depuis cinq ans ». La migration de travail se compte en « quelques centaines » ; la migration forcée est « quasi inexistante » ; la Russie n’accorde le statut de réfugié qu’à « quelques dizaines de personnes par an », avec « pratiquement aucun Africain parmi eux ». Selon les sondages du centre Levada, 25 à 30 % des Russes déclarent ne pas être prêts à côtoyer des Africains dans leur vie quotidienne.
En matière éducative : la France accueille 114 000 à 130 000 étudiants africains (52 % de ses étudiants étrangers), la Russie environ 34 000 (en forte croissance depuis 2014, mais depuis une base très basse et grâce à des bourses subventionnées comme outil de soft power, non par attractivité spontanée). La population d’origine subsaharienne en France dépasse les 3 millions de personnes ; en Russie, la communauté africaine tout entière est inférieure à la population d’un arrondissement parisien.
Ce fait structurel constitue peut-être l’argument le plus puissant du diagnostic : les peuples votent avec leurs pieds. Et ils marchent vers l’Europe.
La dissonance cognitive documentée par la recherche
La littérature académique identifie plusieurs mécanismes expliquant comment des migrants ayant fui l’arbitraire peuvent soutenir des régimes autoritaires depuis l’Europe. Jones et Cowan (Comparative Political Studies, 2025) démontrent, à partir des données du World Values Survey, qu’une pluralité de citoyens dans le monde soutient désormais simultanément la démocratie ET l’autocratie, et que ce camp ambivalent est en expansion. Glasius (2017) a théorisé les « pratiques autoritaires extraterritoriales » : les régimes utilisent trois leviers — légitimation, cooptation, répression — pour maintenir l’emprise sur leurs diasporas. Le cas érythréen (taxe diaspora de 2 %, mobilisation de soutiens pro-régime en Europe) illustre parfaitement ce schéma.
L’intellectuelle camerounaise Osvalde Lewat articule cette incohérence : « Nous n’avons toujours pas soldé le passif de la colonisation, pourtant nous voilà prêts à embrasser de nouvelles figures tutélaires. (…) Nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. » Le spécialiste tchadien de prévention des conflits Frédéric Samy Passalet dénonce sur Radio-Canada : « Voilà l’erreur que l’Afrique est en train de commettre : chasser les Français et pactiser avec des criminels de tout bord, comme les gens de Wagner. » Lors du 9ᵉ Congrès panafricain à Lomé (décembre 2025), le militant togolais Ayayi Togoata Apédo-Amah a qualifié de « trahison du panafricanisme originel » le fait que des juntes « briment leurs propres peuples » tout en se réclamant du panafricanisme, notant que les politiques économiques ratées conduisent au « piège de la migration clandestine vers l’Occident plus prospère ».
Le concept de « justice tempérée » (État de droit, asile, protection sociale, liberté d’expression) versus « justice de fer » (arbitraire, absence de recours, répression) n’existe pas comme cadre académique formel, mais la réalité qu’il décrit est documentée par le Migration Policy Institute : l’activisme diasporique — pro-régime comme anti-régime — est rendu possible précisément par l’environnement démocratique libéral des pays d’accueil.
AXE 4 — Les architectes de la Francophonie lucide
Six penseurs, un refus commun de la rupture
Ces intellectuels partagent une architecture commune : ni célébration naïve de la France, ni rejet civilisationnel, mais appropriation critique d’un héritage linguistique et proposition de cadres relationnels nouveaux.
Achille Mbembe (Cameroun, université du Witwatersrand) a posé dans Politis (février 2018) une thèse fondatrice : « Aussi incongru que cela puisse paraître, la langue française est devenue une langue africaine. » Il distingue soigneusement la langue (qu’il embrasse) de l’appareil institutionnel francophone (qu’il critique) : « Ce n’est pas tant la langue elle-même qui est en procès que le dispositif institutionnel. » Sa proposition — la « défrancophonisation » — ne vise pas à abandonner le français mais à libérer son potentiel planétaire du contrôle institutionnel français. Avec Felwine Sarr, il a fondé les Ateliers de la Pensée (Dakar, 2016), plateforme majeure de dialogue intellectuel africain.
Alain Mabanckou (Congo, UCLA) a décliné l’invitation de Macron à réformer la Francophonie par une lettre ouverte (Nouvel Observateur, 15 janvier 2018) où il dénonçait une institution « perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies » et qui « n’a jamais pointé du doigt les régimes autocratiques ». Mais il ne rejette jamais la langue : « La langue française appartient aux peuples », écrit-il (JDD, 2018). Il enseigne la littérature française en Californie et exige que cette langue porte « ce qu’elle couve de plus beau, de plus noble et d’inaliénable : la liberté ».
Felwine Sarr (Sénégal, Duke University) propose dans Afrotopia (2016) une « utopie active qui cherche dans le réel africain les vastes espaces du possible ». L’Afrique « n’a pas à rattraper qui que ce soit ». Le rapport Sarr-Savoy (novembre 2018), sous-titré « Vers une nouvelle éthique relationnelle », cadre la restitution du patrimoine non comme punition mais comme construction de ponts : « Il s’agit avant tout de bâtir des ponts vers des relations futures plus équitables. » Ce rapport a conduit à la restitution de 26 trésors royaux d’Abomey au Bénin en novembre 2021.
Souleymane Bachir Diagne (Sénégal, Columbia University) a développé le concept d’« universel latéral », emprunté à Merleau-Ponty : non pas un universalisme de surplomb mais un universel construit par la traduction, où les cultures sont placées « côte à côte » plutôt que « les unes sur les autres ». Il citait Césaire à Sciences Po (septembre 2021) : « Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’universel. » Sa Chaire du Louvre (2024) a proposé le musée comme « faisceau d’histoires enchâssées », avec autant de centralités que de cultures représentées.
Gaston Kelman (Cameroun, établi en France depuis 1982) défend dans Je suis noir et je n’aime pas le manioc (2003) le droit de refuser l’assignation identitaire : « Entre les jérémiades sur les crimes dont il a été victime et les rodomontades sur la fierté noire, il y a un espace que le Noir doit investir pour être juste un homme pareil aux autres. » Son concept de « racisme angélique » démonte autant les préjugés blancs que le confort victimaire.
Célestin Monga (Cameroun, Harvard) pose dans Nihilisme et négritude (2009) la question centrale : « Comment contribuer à résorber les déficits de vision, d’amour-propre, de confiance en soi et de leadership qui engourdissent les esprits ? » Il dénonce la « stratégie de la pitié » (l’addiction à l’aide étrangère) et l’externalisation des responsabilités par les élites africaines, plaidant pour des « partenariats gagnant-gagnant » diversifiés.
Le paradoxe de la langue : rejetée en discours, indispensable en pratique
Un fait remarquable souligne l’impasse du rejet linguistique : le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l’OIF en mars 2025, mais continuent d’utiliser le français comme langue d’administration, d’éducation, de commandement militaire et de discours politique — y compris pour formuler leur discours anti-français. Comme le note The Conversation (2025) : « La langue française, perçue comme un vecteur d’aliénation historique, est aussi un outil d’émancipation, voire de contestation. » Rejeter la langue, c’est se priver de l’instrument même de la contestation.
La réconciliation mémorielle : du modèle franco-allemand aux propositions concrètes
Le rapport Stora (20 janvier 2021) sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie a formulé 22 recommandations concrètes : commission « Mémoires et Vérité », commémorations conjointes, restitution du sabre de l’émir Abdelkader, création d’un Office franco-algérien de la jeunesse calqué sur l’OFAJ franco-allemand, musée d’histoire France-Algérie à Montpellier, accès aux archives. Plusieurs recommandations ont été mises en œuvre : reconnaissance de l’assassinat d’Ali Boumendjel (mars 2021), ouverture d’archives classifiées, stèle pour l’émir Abdelkader à Amboise (2022), commission conjointe d’historiens (août 2022).
Le modèle de référence reste la réconciliation franco-allemande post-1945 : traité de l’Élysée (1963), OFAJ (millions de jeunes en échanges depuis 1963), manuels d’histoire conjoints (2006), gestes symboliques (Mitterrand-Kohl à Verdun, 1984). Mais l’analogie a ses limites : la réconciliation franco-allemande a été portée par la nécessité stratégique de la Guerre froide ; aucun moteur comparable n’existe pour la relation franco-africaine. Et l’asymétrie colonisateur/colonisé diffère fondamentalement de la relation entre belligérants.
La réconciliation franco-rwandaise offre un modèle plus récent : la reconnaissance par Macron du rôle de la France dans le génocide de 1994 (visite du mémorial de Kigali, 2021) et l’élection de la Rwandaise Louise Mushikiwabo au secrétariat général de l’OIF (2018) illustrent qu’une refondation relationnelle est possible sans rupture institutionnelle.
AXE 5 — Tableau de synthèse : les chiffres froids
| Indicateur | France en Afrique | Russie en Afrique | Ratio |
|---|---|---|---|
| APD annuelle vers l’Afrique | ~6 Mds € (AFD) + coopération bilatérale | ~30 M$ (OCDE) | ~500:1 |
| Contribution au Fonds mondial (santé) | 1,296 Md € (2023-2025) | ~13 M$ promis (2023) | ~100:1 |
| Étudiants africains accueillis | 114 000–130 000 | ~34 000 | ~4:1 |
| Diaspora africaine résidente | ~3 millions (subsaharienne) | ~40 000 (total) | ~75:1 |
| IDE en Afrique (stock) | ~60 Mds $ | < 1 % des IDE africains | Écart massif |
| Commerce bilatéral avec l’Afrique | ~51 Mds € | ~18 Mds $ | ~3:1 |
| Part des importations d’armes africaines | Part de l’ensemble occidental | 21 % (1ᵉʳ fournisseur) | Russie domine |
| Extraction minière/mercenaire | N/A | 2,5 Mds $ (or depuis fév. 2022) | Modèle extractif |
| Bourses gouvernementales | ~7 000 (objectif 15 000) | Intégrées dans les 34 000 étudiants | France en hausse |
| Indicateur sécuritaire/développement | Pays « orbite coopérative » | Pays « pivot russe » |
|---|---|---|
| IDH 2023 | Côte d’Ivoire : 0,582 / Togo : 0,571 | Mali : 0,419 / Burkina : 0,459 / Niger : 0,419 / RCA : 0,414 |
| Rang IDH mondial (/193) | ~155–161 | 186–191 |
| Décès annuels liés aux violences (Sahel) | N/A | ~10 500/an (×7 depuis 2019) |
| Déplacés internes | Limités | 4 millions (Sahel central) |
| Écoles fermées (Burkina) | N/A | 5 330 (820 000 élèves affectés) |
| Centres de santé fermés (Burkina) | N/A | 424 fermés + 309 en capacité minimale |
| Flux migratoires | Vers l’Europe/France | Vers la Russie |
|---|---|---|
| Réfugiés sahéliens | 4 millions déplacés, dizaines de milliers de demandes d’asile UE | ~0 |
| Demandes d’asile Mali (UE, S1 2024) | 9 600 (×3 vs S1 2023) | Données inexistantes |
| Réfugiés centrafricains | 711 000 à l’étranger | ~0 |
Ce que disent les pieds quand les bouches mentent
Ce diagnostic révèle une triple dissonance. Première dissonance : entre le récit géopolitique (« la Russie libère l’Afrique ») et les données de terrain (explosion des violences, effondrement des services publics, extraction minière sans contrepartie développementale). Deuxième dissonance : entre le rejet discursif de la France et la direction réelle des flux migratoires — personne ne fuit vers Moscou, et le Mali est devenu en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe. Troisième dissonance : entre le rejet symbolique de la langue française et son utilisation quotidienne comme outil d’administration, d’éducation et de contestation politique dans les pays qui ont quitté l’OIF.
Les penseurs de la « Francophonie lucide » — Mbembe, Mabanckou, Sarr, Diagne, Kelman, Monga — proposent une voie qui refuse simultanément la nostalgie coloniale et le nihilisme de la rupture. Leur cadre intellectuel repose sur trois piliers : l’appropriation souveraine de la langue française comme bien commun des peuples ; la réconciliation mémorielle par des actes concrets (restitution, commissions de vérité, échanges de jeunesse) plutôt que par l’excuse ou le déni ; et la construction d’un universel latéral où les cultures dialoguent côte à côte. Le défi, comme le signalent les données électorales françaises, est que cette voie médiane est menacée des deux côtés : par la spirale du ressentiment qui nourrit le RN (42 % des Français ont déjà voté pour ce parti), et par la radicalisation d’une partie des diasporas qui, jouissant de l’État de droit européen, applaudissent le retour de l’autoritarisme sur le continent qu’elles ont quitté. Sortir de cette double impasse exige exactement ce que proposent ces intellectuels : moins de passion, plus de chiffres ; moins de mémoire weaponisée, plus de mémoire partagée. »
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Maalouf pense qu’on exagère beaucoup l’influence des religions sur les peuples et qu’on ferait mieux d’observer «l’influence des peuples sur les religions». »
Interview, Le Temps, Amin Maalouf
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« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «
Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz
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« Dans la première moitié du 15ème siècle les exactions des écorcheurs, directement liées à la mauvaise organisation des troupes et à de longues phases de démobilisation, ne sombrent pas dans l’indifférence des pouvoirs publics : de très nombreuses doléances dénoncent ces violences et poussent le roi à agir pour les juguler. Or, son objectif est ici éminemment politique : en condamnant les écorcheurs mais aussi en leur accordant parfois sa grâce, le souverain réaffirme sa place éminente dans le processus judiciaire et reconstruit son pouvoir en se posant comme le régulateur du conflit. Dans ce contexte la réforme de son armée en 1445 apparaît comme une mesure tout autant politique que militaire.
Au cours de l’époque moderne, les conflits accélèrent ces processus de politisation dans tous les pays d’Europe, ne serait-ce qu’en raison des effectifs mobilisés. La guerre, en effet, concerne de plus en plus de monde : des dizaines de milliers de combattants à la fin du XVIème siècle, des centaines de milliers pendant la France de Louis XIV, davantage encore pendant la Révolution et les guerres napoléoniennes… Le système de la milice, au XVIIIe siècle draine plus de 300 000 hommes dans les troupes françaises, une mobilisation considérable que la conscription accentue encore au début du 19e siècle. Désormais, les armées sont composées en grande partie de paysans qui se déplacent pendant plusieurs années sur de longues distances. Lorsqu’ils reviennent chez eux – s’ils n’ont pas fait souche ailleurs – ils ne sont plus tout à fait les mêmes, car ils ont connu, sous les drapeaux, des cultures, des langues, et des coutumes différentes des leurs. En brassant des populations qui s’ognoraient, en leur permettant de se découvrir parfois des intérêts communs, la guerre à grande échelle favorise les transferts culturels. Le soldat paysan, de retour chez lui, rapporte de ses voyages des expériences des observations et des nouvelles qui bénéficient à l’ensemble de la communauté à son niveau. Il contribue donc à une montée en généralité à la cristallisation d’une culture politique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Mais la politisation ne touche pas seulement les soldats et leur communauté d’origine. Elle concerne aussi les civils qui habitent les régions les plus sensibles, ceux qui subissent les passages des troupes et qui sont les plus exposés au risque d’invasion. On l’observe dès le 16ème siècle, car les citadins des régions frontalières se tournent vers l’état, conscients de leur fragilité à une époque où l’artillerie peut désormais ouvrir une brèche dans n’importe quel muraille. Même si, dans l’idéal, ils conçoivent toujours leur cité comme une petite république autonome, ils consentent parfois à sacrifier une partie de leur franchise sur l’hôtel de la sécurité et admettre la main mise de l’État sur leurs finances et leur armement pour éviter le pire. Sans doute, est-ce l’une des raisons pour lesquelles la politisation s’accélère en temps de crise de conflit : ces périodes permettant aux princes de se présenter comme un protecteur et un régulateur. »
La politique par les Armes : Conflits internationaux et politisation (XIV – XIX siècle), sous la direction de Laurent Bourquin, de Philippe Hamon, d’Alain Hugon et de Yann Lagadec, Presse Universitaire de Rennes
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Exploitation du chaos par le soutien discret aux groupes fanatiques : preuves, indices et limites
« La stratégie d’exploitation indirecte du chaos par des acteurs étatiques via le soutien discret à des groupes extrémistes, puis le positionnement comme « sauveur », constitue un schéma documenté sur plusieurs théâtres, bien que le niveau de preuves varie considérablement selon les cas. Les données les plus solides concernent la détérioration sécuritaire objectivement mesurable après l’arrivée de Wagner au Sahel, les relations commerciales Assad-Daech en Syrie documentées par le Trésor américain, et les violations systématiques d’embargos en Libye confirmées par les panels ONU. Ce rapport distingue rigoureusement ce qui relève de la documentation factuelle, des indices convergents, et des interprétations stratégiques.
La question centrale exige une évaluation rigoureuse des preuves
L’interrogation porte sur l’existence de preuves que des acteurs extérieurs (1) ont armé ou laissé s’armer des groupes fanatiques, (2) se sont ensuite présentés comme « sauveurs », (3) ont utilisé la diabolisation de l’Occident comme écran, et (4) correspondent au schéma décrit par Władysław Mickiewicz : « Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied… Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir ».
Les sources académiques (CSIS, ICG, RAND, Carnegie) documentent effectivement ce pattern, mais avec des nuances importantes. Le consensus actuel caractérise la stratégie russe comme « opportuniste et stratégique simultanément » — exploitant des crises existantes plutôt que les créant de toutes pièces, tout en possédant une rationalité adaptée aux contextes locaux. La FPRI formule ainsi le constat central : « La stratégie russe au Sahel promeut davantage de disruption et de chaos, pas moins. »
Le Sahel offre le cas le plus richement documenté de détérioration post-intervention
L’arrivée de Wagner n’a pas amélioré la sécurité — les chiffres sont sans appel
Wagner s’est déployé au Mali en décembre 2021 avec 1 000 à 2 000 hommes, au Burkina Faso fin 2023-début 2024 (~300), et au Niger en avril 2024 (100-300 conseillers). Les données ACLED révèlent une détérioration dramatique : entre 2012 et 2019, sous gouvernements démocratiques, 787 incidents terroristes ont causé 2 119 morts au Mali. Entre 2020 et 2024, sous régimes militaires avec présence Wagner, plus de 4 100 incidents ont provoqué 8 900 morts.
Plus révélateur encore : seulement 21% des 298 activités de violence politique de Wagner entre décembre 2021 et juin 2023 ciblaient le JNIM (Al-Qaïda local), et 6% l’État islamique au Sahel. Les 69% restants impliquaient des civils comme cibles. Cette allocation des efforts suggère une priorité donnée à la protection de régime plutôt qu’au contre-terrorisme.
Le JNIM a quadruplé sa zone d’influence depuis 2021
L’échec militaire de Tinzaouaten (juillet 2024) représente la « pire défaite de Wagner sur le continent africain » selon RUSI et BBC : 20 à 84 mercenaires russes et 25-50 soldats maliens tués. En novembre 2025, le JNIM bloquait les routes d’approvisionnement en carburant de Bamako. L’Atlantic Council avertissait alors : « Le Mali risque de devenir le premier pays dirigé par un groupe affilié à Al-Qaïda. » L’ECFR résume la dynamique : « Moscou gagne dans les deux cas. Si leurs opérations réussissent, la Russie sécurise des États clients. Si elles échouent — et elles échouent — un vaste territoire sombre davantage dans le chaos. »
La campagne de désinformation anti-occidentale est quantifiée
Le Africa Center documente que ~40% de toutes les opérations de désinformation en Afrique sont attribuables à la Russie, avec 80+ campagnes depuis 2022 ciblant 22+ pays africains et 19 campagnes spécifiquement dirigées vers Mali, Burkina et Niger. L’appareil inclut l’Internet Research Agency (jusqu’en 2023), African Initiative (dirigée par l’officier de renseignement Artem Kureyev), et RT/Sputnik Afrique. Le paiement moyen documenté par l’ECFR : ~120 USD par article pro-russe pour journalistes locaux. L’approbation du leadership russe en Afrique de l’Ouest a augmenté de +22% entre 2020 et 2023 (Gallup).
La Libye illustre le positionnement comme « sauveur » après exploitation du chaos
L’embargo sur les armes est « totalement inefficace » selon l’ONU
Le Panel d’experts ONU sur la Libye (rapport 2021, 548 pages) constate que l’embargo de 2011 reste « totalement inefficace », les violations étant « extensives, flagrantes et avec un mépris total des sanctions ». Le rapport 2024 confirme : « L’embargo est resté inefficace là où les États membres contrôlaient les flux logistiques vers les acteurs armés. » Les violations sont documentées des deux côtés — forces Haftar et GNA.
Haftar : le narratif anti-terroriste masque des alliances avec des groupes salafistes
L’Opération Dignité (mai 2014) positionnait Haftar comme celui qui allait « nettoyer Benghazi des terroristes ». Ce narratif lui a valu le soutien français (Paris a bloqué une déclaration UE contre son offensive sur Tripoli) et américain (conversation téléphonique avec Trump sur les « efforts de contre-terrorisme »).
Pourtant, Haftar maintient des alliances continues avec les salafistes Madkhali malgré son discours anti-islamiste. Deux de ses fils (Saddam et Khalid) dirigent des brigades Madkhali, dont la 106e Brigade accusée d’enlèvement politique. Wolfram Lacher (SWP Berlin) note qu’Haftar « a provoqué une fracture quasi-ethnique en assimilant ses ennemis ‘terroristes’ aux Misratans et Turcs ». Carnegie conclut : « Son narratif de contre-terrorisme masque non seulement son intention de s’emparer du pouvoir par la force, mais aussi son rôle dans l’exacerbation des luttes ethno-tribales. »
Wagner contrôle des infrastructures pétrolières stratégiques
La présence Wagner en Libye est documentée dès octobre 2018 (bases à Benghazi et Tobrouk), avec 800-1200 mercenaires selon le rapport ONU de mai 2020, montant à 2 000-3 000 incluant auxiliaires syriens. Après l’échec de l’offensive sur Tripoli (mai 2020), Wagner s’est redéployé vers les champs pétroliers de Sharara (300 000 barils/jour), le complexe Ras Lanuf, et les ports d’Es Sider et Zuetina. Le CSIS caractérise la Libye comme « essentiellement un laboratoire de combat en temps réel pour observer comment la Russie exploite le chaos ».
La Syrie présente les preuves les plus directes de relations régime-djihadistes
Les frappes russes ciblaient prioritairement les rebelles modérés, pas Daech
Le Washington Institute documente que les premières frappes russes (30 septembre 2015) visaient Talbisah près de Homs, où aucun combattant de Daech n’était présent — uniquement FSA, Ahrar al-Sham et Jabhat al-Nusra. Selon « Raqqa Is Being Slaughtered Silently », entre le 17 septembre et le 13 octobre 2015, sur 36 frappes russes autour de Raqqa : seulement 2 visaient Daech (4 morts) contre 22 cibles civiles (70 morts). Une base IHS Jane’s montre que seulement 6% des attaques gouvernementales syriennes ciblaient l’EI de janvier à novembre 2014. Brookings conclut : « L’objectif principal de Poutine était d’assurer l’avenir de Bashar al-Assad. »
Les libérations de prisonniers islamistes en 2011 sont documentées officiellement
Le Département d’État américain confirme : « Le régime Assad a libéré des milliers d’extrémistes violents de ses prisons en 2011 et 2012, alimentant la montée du terrorisme, dans une tentative de justifier sa répression. » Le Décret n°61 (mai 2011) couvrait « tous les membres des Frères musulmans et autres détenus appartenant à des mouvements politiques ».
Figures libérées devenues chefs terroristes majeurs :
- Hassan Abboud → fondateur d’Ahrar al-Sham
- Zahran Alloush → commandant de Jaysh al-Islam
- Ahmad Aisa al-Shaykh → commandant de Suqour al-Sham
- Ali Musa al-Hawikh (Abu Luqman) → figure senior de l’EI
Bassam Barabandi, ex-diplomate syrien ayant fait défection, témoigne au Wall Street Journal (2014) : « Le raisonnement derrière les djihadistes, pour Assad et le régime, c’est qu’ils sont l’alternative à la révolution pacifique. Ils sont organisés avec la doctrine du djihad et l’Occident en a peur. »
Les relations commerciales Assad-Daech sont confirmées par le Trésor américain
Le Département du Trésor américain (2014) documente : « ISIL a pu gagner jusqu’à plusieurs millions de dollars par semaine, soit 100 millions au total, de la vente de pétrole à des intermédiaires qui les vendent au régime Assad. » George Haswani a été sanctionné par l’UE (2015) pour son « rôle d’intermédiaire dans les achats de pétrole à ISIL par le régime syrien ». Le rapport FATF (2015) identifie « plus de 20 institutions financières syriennes avec des opérations en territoire ISIS » connectées à Damas.
Les précédents historiques éclairent les mécanismes récurrents
L’Afghanistan des années 1980 illustre le « blowback » des guerres par procuration
Steve Coll (« Ghost Wars », Prix Pulitzer 2005) documente le triangle CIA-ISI-Arabie Saoudite : la CIA a financé les factions « plus fondamentalistes » que le Pakistan préférait, plutôt que les modérés. L’ISI pakistanais a créé et financé les Taliban en 1994 après l’échec de Hekmatyar. Le ministre de l’Intérieur Nasrullah Babar a admis explicitement en 1999 : « We created the Taliban. » 80 000 à 100 000 Pakistanais ont combattu aux côtés des Taliban entre 1994-1999 selon Ahmed Rashid.
Ce cas démontre que les proxies échappent souvent au contrôle de leurs sponsors — un avertissement pertinent pour l’analyse des dynamiques actuelles où des acteurs locaux instrumentalisent leurs « patrons » étrangers autant que l’inverse.
L’incident de Ryazan (1999) soulève des questions non résolues sur les false flags
Le 22 septembre 1999, une bombe est découverte et désamorcée dans un immeuble à Ryazan. Trois agents du FSB sont arrêtés par la police locale. Les tests initiaux identifient de l’hexogène (explosif utilisé dans les quatre attentats précédents ayant tué 300+ personnes). Le directeur FSB Patrushev déclare ensuite qu’il s’agissait d’un « exercice d’entraînement » avec du sucre. La Douma a scellé tous les documents pour 75 ans et rejeté deux motions d’enquête. Plusieurs enquêteurs (Litvinenko, Shchekochikhin) sont morts de façon suspecte.
David Satter (Hudson Institute) soutient : « Les preuves sont accablantes que les attentats de 1999 ont été perpétrés par le FSB. » Aucune preuve directe définitive n’a été établie, mais les preuves circonstancielles sont substantielles et l’obstruction systématique des enquêtes est elle-même documentée.
L’Algérie des années 1990 présente des accusations similaires jamais prouvées définitivement
John Schindler (US Naval War College) affirme : « Le GIA était une création du DRS. En utilisant des méthodes soviétiques de pénétration et provocation, l’agence l’a assemblé pour discréditer les islamistes. » L’ex-colonel Mohammed Samraoui (« Chronique des années de sang ») accuse le chef du contre-espionnage Smaïl Lamari d’avoir déclaré être « prêt à éliminer trois millions d’Algériens si nécessaire ». Ces accusations sont très détaillées mais jamais prouvées devant tribunal international.
L’évaluation académique distingue trois niveaux de preuves
Ce qui est solidement documenté (niveau de preuve élevé)
Les rapports ONU (panels Mali, Libye, RCA avant vétos russes) fournissent des preuves matérielles de violations d’embargo, d’atrocités contre civils, et de présence de personnel étranger (présumé Wagner). Les données ACLED quantifient objectivement la détérioration sécuritaire : 7 620 morts au premier semestre 2024 dans les pays de l’Alliance des États du Sahel. Les campagnes de désinformation sont identifiées et documentées par Meta, l’Africa Center, et le Département d’État américain. Les relations commerciales Assad-Daech sont confirmées par des sanctions officielles américaines et européennes avec preuves financières.
Ce qui relève de l’analyse stratégique bien étayée (niveau intermédiaire)
Le modèle économique extractif russe (concessions minières or/diamants en RCA) est documenté mais les flux financiers complets restent opaques. La protection de régime (« coup-proofing ») comme priorité sur le contre-terrorisme est observable mais difficile à prouver comme intentionnelle. L’affaiblissement des processus de paix (Accord d’Alger 2015) résulte de dynamiques multiples où l’intentionnalité russe est interprétée plutôt que prouvée.
Ce qui reste spéculatif ou contesté
L’intentionnalité délibérée de créer ou maintenir le chaos plutôt que simplement l’exploiter reste débattue. Georgetown Journal of International Affairs (2025) caractérise l’approche russe au Sahel comme « opportuniste » plutôt que planifiée stratégiquement : « Plutôt que d’avancer une politique régionale cohérente, Moscou a capitalisé sur des crises sécuritaires qui s’approfondissent. » La chaîne de commandement précise Kremlin → Wagner/Africa Corps demeure partiellement opaque malgré les preuves de liens étatiques.
Le schéma Mickiewicz trouve des correspondances partielles mais imparfaites
La logique décrite — « non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied… avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre » — trouve des résonances documentées :
Correspondances établies : L’arrivée de Wagner au Sahel s’accompagne de campagnes massives présentant la Russie comme « sauveur » contre un chaos qu’elle ne résout pas (et qui s’aggrave). Le narratif anti-occidental permet effectivement de masquer les échecs sécuritaires et les atrocités (massacre de Moura : 300-500 civils, documenté par HRW). La Russie obtient des bénéfices (influence, accès ressources, voix à l’ONU) sans résoudre les problèmes qu’elle prétend traiter.
Limites de l’analogie : Il n’existe pas de preuve directe que la Russie « crée » le chaos (les groupes djihadistes préexistaient) — elle l’exploite plutôt qu’elle ne le génère. Le schéma décrit une passivité stratégique (« ne pas agir, avoir l’air d’agir »), mais Wagner mène des opérations actives, certes inefficaces contre les djihadistes mais violentes contre les civils et rebelles. L’analogie historique éclaire mais ne correspond pas parfaitement aux dynamiques contemporaines.
Conclusion : un schéma documenté mais aux contours nuancés
L’exploitation du chaos par des acteurs étatiques via le positionnement comme « sauveur » constitue un pattern observable et partiellement documenté sur plusieurs théâtres — Sahel, Libye, Syrie. Les preuves les plus solides concernent les résultats (détérioration sécuritaire mesurable, expansion djihadiste sous Wagner, relations commerciales Assad-Daech) plutôt que les intentions (création délibérée du chaos vs. exploitation opportuniste).
Le consensus académique actuel (CSIS, ICG, RAND, Carnegie) converge sur plusieurs points : Wagner/Africa Corps fonctionne comme instrument de politique étrangère russe, pas simple PMC commercial ; l’objectif combine bénéfices économiques et affaiblissement de l’influence occidentale ; les capacités contre-terroristes sont limitées comparées aux revendications ; la détérioration sécuritaire post-engagement russe est objectivement mesurable.
Les désaccords portent sur le degré de planification stratégique versus opportunisme tactique, et sur l’évaluation du « succès » à long terme de ce modèle. Le veto russe au renouvellement du Panel d’experts ONU sur le Mali (août 2023) a supprimé le principal outil de surveillance internationale — une obstruction elle-même révélatrice.
Le schéma de Mickiewicz — « exploiter l’insurrection pour s’en faire un marchepied » — offre une grille de lecture pertinente mais imparfaite. La Russie exploite effectivement des crises qu’elle ne résout pas, se positionnant comme alternative à un Occident diabolisé, tout en obtenant des gains concrets (influence, ressources, leviers diplomatiques). Mais elle ne reste pas passive : elle agit, même si ses actions aggravent souvent le chaos plutôt que de le résorber. Cette nuance distingue l’opportunisme cynique documenté de la manipulation totale souvent alléguée mais rarement prouvée définitivement. »
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« »2.2 Groupes rebelles politico-militaires
Profil
Objectif de contrôle territorial ou étatique
Commandement structuré
Logique
Arme = instrument politique
Discipline relative, hiérarchie
Danger
Conflit prolongé
Négociation possible mais coûteuse
Acteurs rationnels, mais violents. »
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«Fut-il jamais un pareil délire? Jusques à quand ces scandales dureront-ils? Jusques à quand sera-t-il donc permis au premier misérable qui voudra se donner de la célébrité, de se faire de Dieu et de la Religion, un affreux passetemps? Voudrions-nous devenir l’opprobre des nations et l’effroi de la terre? Et qu’on nous en montre une seule, depuis la création, qui jamais ait séparé sa cause de celle de la Divinité, et qui ne se soit crue attaquée et déshonorée elle-même, dans les attaques qu’on portoit à la religion reçue. Oui, N. T. C. F., parcourons tous les siècles; compulsons les archives des peuples les plus anciens; interrogeons toutes les lois des plus grands fondateurs des empires, toutes celles de Numa, de Lycurgue et de Solon, et nous verrons les attentats, ou par actions ou par écrits, contre le culte de l’Etat, punis comme les plus grands crimes. Telle fut surtout la morale et la politique de Rome, aux beaux jours de sa gloire, et sa gloire ne s’éclipsa que quand l’impiété prévalut, et qu’avec la liberté de tout écrire, maquit celle de tout oser. Alors la ville éternelle tomba. Elle avoit résisté aux plus formidables armées, elle ne put résister aux assauts des novateurs et des sophistes. L’inondation des livres prépara celle des barbares : le Capitole s’écroula, miné par l’athéïsme impuni et hardi; et la maîtresse des nations, qui après avoir tout vaincu ne put plus se vaincre elle-même, disparut de dessus la terre. » Ailleurs, l’éloquent Evêque s’écrie encore : « Les zélateurs des OEuvres complètes ne se croient pas sans doute eux-mêmes, quand ils nous disent que l’on a abusé des principes de leurs patrons, et que c’est l’ignorance qui les a mal compris. Mais est-ce donc merveille qu’on abuse, lorsqu’il est impossible de ne pas abuser? Quand on exalte les passions, ne faut-il pas que les passions s’enflamment? Quand on échauffe les esprits, ne faut-il pas que les têtes se dérangent? Quand on rompt toutes les digues, ne faut-il pas que les torrens se débordent? Et quand on lâche la bride à un coursier fougueux, ne faut-il pas qu’il s’emporte, et qu’il renverse tout ce qui s’oppose à son passage. Qui donc avoit pu promettre à ces sages par excellence, qu’ils dirigeroient à leur gré les orages et les tempêtes après les avoir déchaînés? Et comment des hommes qui n’écrivoient qu’avec leurs passions, leurs haines et leur fanatisme, pouvoient-ils se flatter que leurs adeptes n’agiroient qu’avec prudence, discrétion, retenue et sagesse? »
La France Chrétienne, Journal Religieux, Politique, et Littéraire, Tome troisième, 1821
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Poursuivre les réseaux d’intimidation coordonnée en ligne : guide juridique et stratégique complet
La France dispose désormais d’un arsenal juridique considérablement renforcé pour poursuivre les auteurs de cyberharcèlement organisé, y compris lorsqu’une ingérence étrangère est impliquée. L’adoption de la loi du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères, combinée à la jurisprudence fondatrice de la Cour de cassation du 29 mai 2024 sur le harcèlement en meute, a transformé le paysage juridique. Un blogueur français documentant des campagnes coordonnées impliquant des satellites d’extrême droite, des officines russes et des fonctionnaires infiltrés peut aujourd’hui mobiliser simultanément le droit pénal du harcèlement, les dispositions sur les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation, le droit disciplinaire de la fonction publique et les mécanismes européens de sanctions. La clé réside dans une stratégie d’accumulation méthodique de preuves, le recours au juge d’instruction pour forcer l’identification des anonymes, et l’articulation entre procédures pénales, civiles et administratives.
Le socle pénal : de l’article 222-33-2-2 à l’infraction de mise en danger par divulgation de données
L’article 222-33-2-2 du Code pénal, modifié par la loi Schiappa du 3 août 2018, constitue le fondement des poursuites contre le cyberharcèlement organisé. Son innovation majeure réside dans deux scénarios distincts pour le harcèlement collectif. Le premier vise les personnes agissant « de manière concertée ou à l’instigation de l’une d’elles » — il couvre les organisateurs et participants délibérés d’un raid numérique, même si chaque individu n’a pas agi de façon répétée. Le second, plus novateur, vise ceux qui, « même en l’absence de concertation, savent que leurs propos ou comportements caractérisent une répétition » — il atteint les relais qui s’agrègent sciemment à une meute.
Les peines sont graduées : 1 an et 15 000 € d’amende en cas de base, 2 ans et 30 000 € lorsque le harcèlement est commis par voie numérique (circonstance aggravante), 3 ans et 45 000 € si la victime est mineure ou vulnérable, et jusqu’à 10 ans et 150 000 € en cas de suicide ou tentative de suicide de la victime. La loi du 21 mars 2024 a encore renforcé ces dispositions.
À cet arsenal s’ajoutent plusieurs textes complémentaires essentiels. L’article 223-1-1 du Code pénal (« amendement Samuel Paty », loi du 24 août 2021) punit le doxxing — la divulgation d’informations personnelles exposant une personne à un risque — de 3 ans et 45 000 €, portés à 5 ans et 75 000 € si la victime est dépositaire de l’autorité publique ou journaliste. L’usurpation d’identité numérique (article 226-4-1) est punie d’1 an et 15 000 €. Les atteintes au traitement automatisé de données personnelles (articles 226-16 à 226-24) complètent le dispositif en matière de collecte et utilisation abusive de données pour alimenter des campagnes de harcèlement.
Concernant la loi Avia, le Conseil constitutionnel a censuré l’essentiel du texte le 18 juin 2020 (décision n° 2020-801 DC), jugeant disproportionnées les obligations de retrait en 1 heure et 24 heures. Subsistent néanmoins l’Observatoire de la haine en ligne (rattaché à l’Arcom), le parquet spécialisé du Tribunal judiciaire de Paris, et la simplification des procédures de signalement. Le Digital Services Act (DSA), applicable depuis février 2024, fournit désormais le cadre européen harmonisé que la loi Avia tentait d’instaurer nationalement. La loi du 7 juillet 2023 impose par ailleurs aux réseaux sociaux de diffuser le numéro 3018 et de simplifier les signalements.
L’arrêt Mila et la jurisprudence fondatrice du harcèlement en meute
La décision de la Cour de cassation du 29 mai 2024 (n° 23-80.806), publiée au Bulletin, constitue l’arrêt de référence. Statuant dans l’affaire Mila, la chambre criminelle a posé quatre principes cardinaux. Premièrement, un seul message suffit à caractériser l’infraction si son auteur savait qu’il s’inscrivait dans un mouvement collectif de harcèlement. Deuxièmement, les juges ne sont pas tenus d’identifier, dater et qualifier chaque message émis par les autres participants — il suffit d’établir leur existence et la connaissance qu’en avait le prévenu. Troisièmement, la victime n’a pas besoin d’avoir lu le message spécifique — sa publication dans le contexte d’un flot de messages harcelants suffit. Quatrièmement, l’utilisation d’un hashtag (#Mila) démontre l’intention délibérée de participer au mouvement de meute.
Plusieurs autres affaires éclairent la jurisprudence. L’affaire Marvel Fitness (TC Versailles, septembre 2020) a donné lieu à la première condamnation pour instigation de raid numérique : 2 ans d’emprisonnement dont 1 an ferme pour un blogueur ayant incité ses 150 000 abonnés à harceler d’autres YouTubeurs. L’affaire Nadia Daam (2017-2022) a vu des peines de 5 à 6 mois avec sursis confirmées en appel, avec 4 000 € de dommages-intérêts pour préjudice moral (CA Rennes, 24 août 2022). L’affaire de la Ligue du LOL, en revanche, illustre le risque de la prescription : classée sans suite en février 2022, les faits étant antérieurs à la création de l’infraction de harcèlement en meute en 2018. L’affaire Booba/Magali Berdah démontre que le juge d’instruction peut être saisi même pour des raids numériques orchestrés par des personnalités publiques.
Un décret du 26 novembre 2020 (art. D.8-2-10 CPP) a instauré une compétence exclusive du Tribunal judiciaire de Paris pour le harcèlement moral et sexuel discriminatoire commis en ligne, centralisant les affaires les plus complexes au sein du Pôle national de lutte contre la haine en ligne.
De l’anonymat au nom propre : méthodologies d’enquête et levée d’identité
Faire tomber le masque des pseudonymes
La levée de l’anonymat emprunte quatre voies procédurales. La requête non contradictoire (articles 493 CPC et 6 LCEN) permet d’obtenir une ordonnance du président du tribunal judiciaire sans que la plateforme soit prévenue — c’est la voie la plus rapide. Le référé sur le fondement de l’article 145 CPC (mesure d’instruction in futurum) constitue la voie la plus robuste, confirmée par plusieurs ordonnances du TJ Paris (25 février 2021, 31 janvier 2023, 18 juillet 2023). La procédure accélérée au fond (PAF), issue de la loi SREN du 21 mai 2024, offre une troisième option parallèle (CA Paris, 21 décembre 2023, n° 23/06581). Enfin, dans le cadre d’une information judiciaire, le juge d’instruction dispose du pouvoir le plus étendu : réquisitions directes aux plateformes sans les limitations du droit civil.
L’article 6-II de la LCEN impose aux hébergeurs et FAI de conserver pendant un an les données permettant l’identification de tout contributeur (adresse IP de connexion, date de création de compte, nom, prénom, adresse e-mail). Le non-respect d’une réquisition judiciaire est puni d’1 an d’emprisonnement et 75 000 € d’amende (article 6-VI LCEN).
Réquisitions aux plateformes : un paysage en transformation
La coopération varie considérablement selon les plateformes. Meta/Facebook répond généralement aux réquisitions françaises. Twitter/X doit être visé via Twitter International Company (Irlande), et le TJ Versailles a poursuivi Twitter France pour refus de répondre à une réquisition. L’affaire la plus spectaculaire concerne Telegram : historiquement non coopérant (« 0 octet de données transmis »), l’arrestation de Pavel Durov au Bourget le 24 août 2024 — mis en examen de 12 chefs d’accusation — a provoqué un revirement complet. Depuis septembre 2024, Telegram transmet adresses IP et numéros de téléphone sur « ordonnance valide d’autorité judiciaire compétente ». VK (russe) reste quasiment impossible à contraindre par les voies classiques : la coopération doit s’appuyer sur l’OSINT et les preuves indirectes.
Traçage IP : le cadre issu de la jurisprudence européenne
La CJUE a posé le cadre dans deux arrêts majeurs. L’arrêt La Quadrature du Net du 6 octobre 2020 (C-511/18) interdit la conservation généralisée des données de trafic et localisation sauf menace grave pour la sécurité nationale, mais autorise la conservation généralisée des adresses IP distinctement. L’arrêt du 30 avril 2024 (C-470/21) a validé l’accès aux données d’identité civile correspondant à une adresse IP, même sans contrôle judiciaire préalable, à condition d’une « séparation effectivement étanche » entre catégories de données. En France, la loi du 2 mars 2022 restreint l’accès aux données de connexion aux infractions graves, et la Cour de cassation (juillet 2022) a jugé que le procureur ne peut autoriser l’accès aux données de trafic/localisation, cette compétence relevant du JLD ou du juge d’instruction.
Détection de comportements coordonnés inauthentiques
L’identification de réseaux coordonnés repose sur plusieurs méthodes complémentaires. L’analyse de réseau cartographie les comptes partageant les mêmes URL dans des fenêtres temporelles courtes (URL Similarity Networks) ou publiant des contenus textuellement similaires (Text Similarity Networks). La stylométrie et le fingerprinting linguistique permettent de déterminer si plusieurs comptes sont opérés par la même personne, via l’analyse des n-grammes, du style d’écriture et des patterns de ponctuation. Les signatures techniques (clustering d’adresses IP, empreintes de navigateur, anomalies d’horodatage, données WHOIS de domaines) révèlent les infrastructures partagées. Des outils comme CooRTweet (package R), Gephi (visualisation de graphes), Botometer (détection de bots), Maltego (analyse de liens) et les méthodes développées par EU DisinfoLab (arbre de détection CIB) sont mobilisables.
L’OSINT (Open Source Intelligence) est légale en France tant qu’elle repose exclusivement sur des informations accessibles publiquement. Un particulier peut collecter des publications publiques, effectuer des Google dorkings, analyser des données WHOIS, utiliser Sherlock (recherche de pseudonymes sur 300+ plateformes) ou TinEye (recherche d’images inversée). En revanche, l’accès à des données protégées (art. 323-1 CP), la création de faux profils pour infiltrer des groupes privés, ou la collecte systématique en violation du RGPD sont prohibés. Les détectives privés agréés CNAPS disposent d’un cadre plus large, leurs constatations étant recevables devant les juridictions.
Stratégie de poursuite : forcer l’ouverture d’une information judiciaire
La stratégie optimale pour une victime de cyberharcèlement organisé suit un enchaînement précis. La plainte simple (au commissariat, en gendarmerie ou par courrier au procureur) constitue l’étape initiale obligatoire. Elle est gratuite mais présente un risque élevé de classement sans suite — comme l’illustre l’affaire de la Ligue du LOL.
Si la plainte est classée ou reste sans réponse pendant 3 mois (article 85 al. 2 CPP), la victime peut déposer une plainte avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire compétent. Cette voie est stratégiquement déterminante car elle force l’ouverture d’une information judiciaire, surmontant l’inertie du parquet. Le juge fixe une consignation (typiquement 500 à 1 000 €, dispensée en cas d’aide juridictionnelle). La plainte doit mentionner l’identité du plaignant, les faits détaillés, la qualification juridique précise (« harcèlement moral aggravé, art. 222-33-2-2 CP ») et les éléments de preuve.
Le juge d’instruction dispose des pouvoirs d’investigation les plus étendus du droit français. Il peut émettre des réquisitions directes aux plateformes et FAI (articles 60-1, 77-1-1 CPP), délivrer des commissions rogatoires autorisant perquisitions, saisies de matériel informatique, écoutes téléphoniques (art. 100 CPP) et captation de données informatiques. Pour les éléments localisés à l’étranger, il peut émettre des commissions rogatoires internationales ou recourir à la décision d’enquête européenne (DEE) au sein de l’UE. La Convention de Budapest sur la cybercriminalité fournit un cadre de coopération avec les 81 États parties — mais la Russie n’a jamais signé.
Pour maximiser l’impact, une stratégie à double voie est recommandée : procédure pénale (plainte avec CPC) pour la condamnation et l’identification des auteurs, combinée à un référé civil (art. 145 CPC / art. 6 LCEN) pour le retrait urgent de contenus et la préservation des données. Ces deux voies ne sont pas mutuellement exclusives (TJ Paris, 25 février 2021). La constitution de partie civile permet d’obtenir à la fois la condamnation pénale et l’indemnisation du préjudice : préjudice moral (1 500 à 10 000 € par défendeur selon la jurisprudence), préjudice matériel (frais de déménagement, sécurité), trouble dans les conditions d’existence, et préjudice professionnel. Les montants restent relativement modestes au pénal ; des sommes supérieures (10 000 à 50 000 €+) peuvent être obtenues au civil, particulièrement avec une documentation médicale solide.
Un point crucial concerne les délais de prescription : 6 ans pour le harcèlement moral (à compter du dernier acte), mais seulement 3 mois pour la diffamation et l’injure (loi du 29 juillet 1881). L’urgence de la documentation initiale est donc critique.
Ingérence étrangère : la loi de 2024 et les moyens de VIGINUM
Un cadre juridique transformé
La loi n° 2024-850 du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères a comblé des lacunes majeures. Son innovation centrale est l’article 411-12 du Code pénal : toute infraction contre les personnes (Livre II, Titre II) ou les biens (Livre III) commise « dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère » voit ses peines aggravées d’un degré. Concrètement, un cyberharcèlement organisé (2 ans) commis pour le compte d’une puissance étrangère encourt 3 ans ; s’il entraîne le suicide de la victime (10 ans), la peine monte à 15 ans. La loi institue également un registre des représentants d’intérêts étrangers géré par la HATVP (pénalité de 3 ans et 45 000 € en cas de non-inscription), étend le gel des avoirs aux personnes impliquées dans l’ingérence (auparavant réservé au terrorisme), et autorise les techniques algorithmiques de surveillance (art. L.851-3 CSI) pour la détection des ingérences — jusqu’au 30 juin 2028 à titre expérimental.
Les articles 411-4 à 411-8 du Code pénal (« intelligence avec une puissance étrangère ») préexistaient mais souffraient de difficultés d’application aux opérations d’influence numérique. Le problème central reste l’attribution : établir formellement qu’une campagne de trolls est pilotée par ou pour un État étranger constitue le défi majeur. Le Professeur Mainguy (Le Club des Juristes, mai 2024) soulignait l’absence d’infraction pénale spécifique d’« ingérence étrangère » — la loi de 2024 y répond partiellement par la circonstance aggravante mais ne crée pas d’infraction autonome.
VIGINUM : sentinelle numérique de la République
VIGINUM (Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères), créé par décret du 13 juillet 2021 et opérationnel depuis décembre 2021, est rattaché au SGDSN. Composé d’environ 60 agents civils, il surveille les phénomènes inauthentiques (comptes suspects, contenus malveillants, comportements coordonnés anormaux) sur les plateformes comptant plus de 5 millions de visiteurs uniques mensuels en France. VIGINUM définit l’ingérence numérique étrangère selon quatre critères cumulatifs : atteinte potentielle aux intérêts fondamentaux ; allégations manifestement inexactes ou trompeuses ; caractère artificiel, massif et délibéré ; implication directe ou indirecte d’un acteur étranger.
Ses détections les plus notables incluent RRN/Doppelganger (juin 2023, campagne russe utilisant des sites clones imitant Le Monde, Le Parisien, Le Figaro), Portal Kombat (février 2024, réseau de 224 portails de propagande pro-russes), Matriochka (2024, tentative d’instrumentalisation de fact-checkers), et UN-notorious BIG (décembre 2024, propagande azerbaïdjanaise visant les DROM-COM). VIGINUM publie ses rapports techniques sur GitHub (github.com/VIGINUM-FR/Rapports-Techniques) et dispose d’une convention avec l’Arcom depuis juillet 2024.
Pour signaler une ingérence présumée, les canaux sont la DGSI (principal service de renseignement intérieur pour le contre-espionnage), PHAROS (internet-signalement.gouv.fr) pour les contenus illicites, et la section J3/JUNALCO du parquet de Paris pour les plaintes pénales.
Coopération internationale et limites structurelles
Le Règlement européen e-Evidence (2023/1543), applicable à compter du 17 août 2026, permettra à une autorité judiciaire d’un État membre de demander directement des preuves électroniques à un prestataire dans un autre État membre, avec un délai de 10 jours (8 heures en urgence). La Convention de Budapest (2001, 81 États parties) fournit un cadre d’entraide pour les États signataires — mais la Russie n’en fait pas partie et refuse systématiquement la coopération judiciaire dans les affaires liées à ses activités étatiques. Les inculpations Mueller contre l’Internet Research Agency (13 individus et 3 entités russes, 16 février 2018) démontrent que la poursuite est juridiquement possible mais pratiquement inapplicable contre des opérateurs situés en Russie.
Les sanctions européennes constituent l’outil punitif le plus concret. Le 11ᵉ paquet de sanctions (juillet 2023) a visé pour la première fois des entités de manipulation informationnelle (Social Design Agency, Structura National Technologies, InfoRos). Le 17ᵉ paquet (mai 2025) a sanctionné Voice of Europe, African Initiative, Stark Industries Solutions et le réseau Anti-Spiegel. Ces mesures comprennent le gel d’avoirs, l’interdiction de voyager et la prohibition de mise à disposition de fonds.
Constituer un dossier de preuves numériques inattaquable
La hiérarchie probatoire en droit français
La recevabilité des preuves numériques repose sur trois conditions : authenticité (identification certaine de l’auteur/source), intégrité (absence d’altération, garantie par hash cryptographique SHA-256 et horodatage qualifié), et loyauté (obtention licite, respect du RGPD et des droits fondamentaux). La norme NF Z42-013 (AFNOR) encadre l’archivage électronique à valeur probante, tandis que le règlement eIDAS (UE n° 910/2014, mis à jour en 2024) confère une présomption de fiabilité aux signatures et horodatages qualifiés.
Le constat de commissaire de justice (ex-huissier, depuis la fusion des professions le 1ᵉʳ juillet 2022) possède la force probante maximale — il fait foi jusqu’à inscription de faux. Le protocole suit la norme AFNOR NF Z67-147 : description du matériel utilisé, adresse IP de l’ordinateur, purge du cache et des cookies, synchronisation de l’horloge, navigation vers les URL documentées, capture d’écrans et du code source, rédaction d’un procès-verbal avec annexes. Le coût varie de 169 à 500 € pour un constat simple, 700 à 1 200 € pour un dossier de cyberharcèlement standard, et jusqu’à 2 000 à 5 000 € pour les cas complexes (réseaux criminels, multiples plateformes).
Les simples captures d’écran ne constituent qu’un commencement de preuve par écrit, facilement contestable. Les pages archivées via la Wayback Machine ont une « valeur de renseignements » selon la Cour d’appel de Paris (16 avril 2021, n° 18/24048) et doivent être corroborées. L’enregistrement vidéo de l’écran (screen recording) est accepté et réduit le risque de falsification. Des applications comme CertiPhoto certifient photos et captures avec géolocalisation, horodatage et signature électronique.
La stratégie de « fixation de l’objectif »
Chaque attaque doit devenir une pièce du dossier. La méthode consiste à ne jamais répondre (préserver sa crédibilité, ne pas alimenter le cycle), documenter immédiatement avant disparition des contenus, et maintenir un registre chronologique détaillant pour chaque incident : date, heure, plateforme, URL, identité de l’auteur (même pseudonyme), type de contenu (insulte, menace, diffamation, doxxing), capture d’écran avec code source. Ce registre doit montrer les patterns de coordination : simultanéité des messages, utilisation de hashtags ou formulations identiques, escalade dans le temps, nouveaux comptes rejoignant la campagne. Des constats de commissaire de justice doivent être commissionnés aux moments-clés : attaque initiale, première escalade, apparition de nouveaux attaquants. La documentation médicale (certificats attestant anxiété, dépression, ITT) doit être actualisée régulièrement pour établir le lien causal entre le harcèlement et la dégradation de l’état de santé.
Sécuriser ses données pendant la documentation
Les recommandations de l’ANSSI (42 mesures du guide d’hygiène informatique) constituent la référence. En pratique : mots de passe uniques de 12+ caractères avec gestionnaire de mots de passe, VPN pour masquer son IP lors de la documentation, communications via Signal (chiffrement de bout en bout), comptes et adresses e-mail dédiés à la documentation (séparés de l’identité personnelle), authentification à deux facteurs sur tous les comptes, paramètres de confidentialité maximaux sur les réseaux sociaux, et mise à jour systématique du système d’exploitation et de l’antivirus.
Fonctionnaires impliqués : la double sanction disciplinaire et pénale
L’obligation de réserve s’étend aux réseaux sociaux
L’obligation de réserve est d’origine purement jurisprudentielle (CE, 11 janvier 1935, Bouzanquet) — elle n’est pas codifiée dans le Code général de la fonction publique (CGFP), contrairement aux obligations de neutralité, dignité et impartialité (loi du 20 avril 2016). Elle impose la modération dans l’expression des opinions personnelles, y compris en dehors du service et sur tous les supports, réseaux sociaux compris.
La jurisprudence est désormais sans ambiguïté. Le TA Rouen (26 octobre 2021) a confirmé la révocation d’un policier pour des propos racistes, misogynes et antisémites dans un groupe WhatsApp privé — le tribunal jugeant que même sur messagerie privée, les commentaires « de nature à porter atteinte au bon fonctionnement du service ou à jeter le discrédit sur l’administration » justifient la sanction. La CAA Douai (4 avril 2019, n° 17DA00703) a confirmé la révocation d’un policier ayant effectué des saluts nazis dans un bar public. Le Conseil d’État (29 décembre 2020, n° 440256) a sanctionné un militaire pour un post critique sur Facebook. Le TA Bordeaux (31 décembre 2012, affaire Zoé Shepard) a validé une sanction même pour des écrits sous pseudonyme.
Les critères d’appréciation par les tribunaux sont : la position hiérarchique (plus elle est élevée, plus l’obligation est stricte), la publicité des propos (réseaux sociaux ouverts > messagerie restreinte), la nature du contenu (contenu discriminatoire jugé plus sévèrement), le lien avec le service (utilisation du titre professionnel), et le contexte (période électorale, activité syndicale).
Quatre groupes de sanctions, de l’avertissement à la révocation
Le CGFP (articles L533-1 à L533-3) organise les sanctions en quatre groupes. Le premier (avertissement, blâme, exclusion temporaire ≤ 3 jours) n’exige pas la saisine du conseil de discipline. Les deuxième et troisième groupes (radiation du tableau d’avancement, abaissement d’échelon, exclusion temporaire jusqu’à 2 ans, rétrogradation) requièrent l’avis du conseil de discipline. Le quatrième groupe comprend la mise à la retraite d’office et la révocation — sanctions les plus graves réservées aux manquements caractérisés. La prescription disciplinaire est de 3 ans à compter de la connaissance effective des faits par l’administration (art. L532-2 CGFP), interrompue par les poursuites pénales.
L’indépendance des procédures : un levier stratégique majeur
Le principe d’indépendance des procédures disciplinaire et pénale (art. L530-1 CGFP) signifie que l’administration peut sanctionner sans attendre le verdict pénal (CE, 25 octobre 2006 ; CE, 3 septembre 2019) et qu’un acquittement au pénal n’empêche pas la révocation — sauf si le tribunal pénal établit l’inexactitude matérielle des faits. Il n’y a pas de violation de la présomption d’innocence : l’administration apprécie les faits selon ses propres critères. Ce principe est démontré par le cas d’un policier interpellé parmi des militants d’ultra-droite lors d’un match France-Maroc (2022), criminellement relaxé pour vice de procédure mais administrativement révoqué, révocation confirmée par le tribunal administratif en 2025.
Pour signaler un fonctionnaire, les canaux sont l’IGPN (signalement-igpn.fsi.interieur.gouv.fr) pour les policiers, l’IGGN pour les gendarmes, le Défenseur des droits (formulaire en ligne ou courrier) pour tout fonctionnaire, ou un signalement hiérarchique direct. Le Défenseur des droits peut enquêter, recommander des sanctions et publier des rapports spéciaux. La plainte pénale directe au procureur de la République déclenche simultanément la mécanique pénale et peut alimenter le dossier disciplinaire.
Ressources opérationnelles et structures d’appui
Les services d’enquête spécialisés forment un réseau dense. L’OFAC (Office anti-cybercriminalité, créé en novembre 2023, ~180 agents) a remplacé l’OCLCTIC et gère PHAROS (internet-signalement.gouv.fr, ~1 000 signalements/jour) et THESEE. Le C3N/UNCyber (Gendarmerie nationale) coordonne environ 9 500 cyber-gendarmes dont 850 enquêteurs sous pseudonymes. Le BL2C (Brigade de lutte contre la cybercriminalité) couvre Paris et l’Île-de-France. La PNIJ (Plateforme nationale des interceptions judiciaires) centralise plus de 2 millions de réquisitions judiciaires annuelles.
Pour l’accompagnement des victimes : le 3018 (e-Enfance, 7j/7, 9h-23h, signaleur de confiance Arcom capable d’obtenir le retrait de contenus en heures), le 116 006 (France Victimes, réseau de ~130 associations, aide psychologique, juridique et sociale gratuite), 17Cyber (17cyber.gouv.fr, diagnostic de situation en ligne), et Cybermalveillance.gouv.fr (guides pratiques). L’aide juridictionnelle est accessible sous conditions de ressources (RFR ≤ 11 262 € pour l’AJ totale) et couvre les frais d’avocat, d’expert et de constat de commissaire de justice.
Parmi les rapports de référence, le rapport sénatorial n° 739 (2023-2024) « Lutte contre les influences étrangères malveillantes » (369 pages, 47 recommandations) fournit l’analyse la plus complète de la menace. Le rapport conjoint CAPS/IRSEM (2018) « Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties » reste la référence doctrinale, attribuant 80 % des efforts d’influence en Europe à la Russie. EU DisinfoLab (disinfo.eu) publie des investigations continues sur les opérations Doppelganger et développe des méthodologies de détection.
Conclusion : une stratégie d’attrition juridique à trois niveaux
Le droit français offre désormais un dispositif complet, mais son efficacité dépend d’une stratégie coordonnée sur trois niveaux simultanés. Au niveau pénal, la plainte avec constitution de partie civile reste l’outil le plus puissant pour forcer l’identification des anonymes via le juge d’instruction — chaque nouveau message de harcèlement documenté renforce le dossier et repousse le point de départ de la prescription. Au niveau administratif, le signalement des fonctionnaires impliqués à l’IGPN, l’IGGN ou au Défenseur des droits peut aboutir à des révocations indépendamment de l’issue pénale. Au niveau institutionnel, le signalement à VIGINUM et à la DGSI active les capteurs étatiques de détection d’ingérence étrangère, susceptibles de déclencher des sanctions européennes et le gel d’avoirs.
L’insight le plus contre-intuitif est que le modèle détection-attribution-exposition de VIGINUM s’avère actuellement plus efficace que la poursuite pénale pour les opérateurs étrangers hors d’atteinte judiciaire. La publication des rapports techniques et l’exposition publique des réseaux constituent un outil de dissuasion que le droit pénal seul ne peut fournir. Pour les auteurs identifiables sur le sol français ou européen, en revanche, l’arsenal juridique est sans précédent — à condition de maîtriser la chaîne de preuve numérique et de ne pas laisser la prescription éteindre l’action.
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« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «
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« Et ce qui s’est passé avec moi risque de se passer au niveau national. On va serrer la vis à tout le monde, genre celui qui comprend pas, et y sont nombreux, à pas comprendre, le niveau de colère. La voisine tu crois qu’elle n’en a pas marre, elle peut pas sortir en ville, elle est comme moi. Sauf, sauf qu’elle, elle a jamais rien fait, elle, elle a jamais rien fait de mal. Elle a économisé à chaque fois son maigre salaire, elle a bien élevée ses enfants et tout… Et non, imaginons qui y a je sais pas qui, qui fait un rodéo, et qui fait ouais nique ta mère ! , qui tue son gosse. Tu t’imagines, t’imagines c’était encore certainement des noirs et des arabes qui ont fracassé le pauvre voisin… Qu’est-ce que tu veux qu’on dise, Eveline, après ça, après tout ça? Moi, moi et au-delà de ce que l’on peut penser de moi ou de ce qui va m’arriver, c’est pas si important que ça, faut se l’avouer, à un moment faut se rendre compte que ma vie c’est vrai elle est importante c’est vrai pour moi, mais pour les autres, pas plus que ça, et si à un moment les gens, ils ont pas d’autres choix que de passer à la méthode hard, ils le feront. C’est pas moi qui vait décider de ça de tout ça, mais ce que je dis c’est quand même possible, envisageable que ce soit vrai…. Au départ je voulais te parler de ma journée enfin de mon maigre avenir à moi enfin pas maigre mais tu vois, qu’est-ce que l’on peut à en avoir à foutre. »
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« Sa vie rude, chargée de travail, baignée de grand air, ne laisse pas de champ aux humeurs fragiles de l’émotivité et aux complications délicates ou fallacieuses de l’introspection et du sentiment ; il y gagne en solidité, il y perd en grâce. Une santé fruste et insensible, parfois brutale, règle ses sentiments. La sexualité est souvent plus précoce et grossière chez lui que chez l’enfant des villes ; aussi ses orages laissent-ils moins de dégâts derrière eux : la nature les cicatrise aussi vite que les écorchures de son enfance. Les sentiments sociaux sont peu développés et de courte portée. Le paysan est trop longtemps seul avec sa terre ; il est formé à la société de l’homme avec la chose plus qu’à la société de l’homme avec l’homme. Il a toujours confiance dans la terre, même quand elle le déçoit, il est toujours, au prime abord, défiant avec l’homme, même quand il le connaît. Il est dur avec les autres comme il est dur avec le travail et comme les éléments sont durs avec lui-même. Sa sociabilité se réduit généralement au voisinage, qui est trop mêlé d’intérêts pour que les sentiments gratuits s’y développent aisément. Par contre, il est fidèle comme la terre, dévoué dans l’infortune. Si l’on veut estimer son intelligence, il faut d’abord se rappeler que le paysan ne sait pas parler. Son esprit, engourdi par la langue, a plus de feu souvent qu’il ne paraît à l’étranger : une parole de lente sagesse vient parfois en témoigner, une saillie, sorties de journées entières de silence. »
Emmanuel Mounier
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« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »
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« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
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« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «
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« Son humour noir révélait un cynisme protecteur. Durant l’un de ses voyages en Espagne, il se mettait au garde-à-vous dans sa voiture décapotée et faisait le salut hitlérien chaque fois qu’il passait devant un troupeau de moutons, expliquant : « On ne sait jamais si l’un des gros bonnets du parti n’est pas dans le groupe. » Il qualifiait son supérieur direct, Wilhelm Keitel — son exact opposé en tempérament — de « blockhead » (imbécile)
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« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des « si j’avais pu » et des « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin : « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore. », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément. À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.
Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais. »
Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)
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François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible »
Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186
« L’analyse des causes de l’impuissance publique convergeait pour mettre en lumière un manque : c’est faute de diagnostic que nous ne comprenons plus le monde qui nous entoure et que nous ne savons plus, nous-mêmes, où nous en sommes. Il nous faut donc organiser un nouveau et indispensable travail collectif de diagnostic.
Or, il m’est apparu très vite que, si cet impératif était une évidence, il se heurtait néanmoins à de multiples obstacles. Ceux-ci tiennent à la fois à notre histoire, à nos institutions et à notre conception naïve du pouvoir. Dans notre représentation du pouvoir, tout nous pousse à préférer le moment de la décision au moment de la préparation de celle-ci qui est pourtant fondateur. Aussi, pour organiser correctement le temps du diagnostic au sein de nos institutions, était-il absolument nécessaire de commencer par comprendre tout ce qui nous détourne de cette tâche essentielle.
L’évocation de trois politiques publiques en Seine-Saint-Denis et la description de la vie politique à travers la montée en puissance des marques révèlent les singularités que nous ne voyons plus, les bizarreries que la routine nous fait prendre pour des lois naturelles ou des règles intangibles auxquelles nous ne pouvons pas déroger. Sous cet angle, nous découvrons le point fixe de notre instabilité, la cohérence de nos multiples incohérences. Sans recours à la recherche d’un bouc émissaire ou aux explications toutes faites qui courent les « talk-shows », l’analyse nous montre nos contradictions en action, la manière dont elles nous submergent ainsi que les conditions dans lesquelles elles prospèrent… »
François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible »
Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186
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« Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.
Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.
Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »
Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes
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« La suffisance est plus sournoise, plus subtile que l’arrogance, vite sanctionnée car coupée de la réalité, se manifestant par des discours et actions délirants. »
Le Mauricien, Journal
Suffisance, Humiliation, Humilité
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« Le même, ibidem, lib . XXIII, c. 7 ( al. 6) : « On peut partager tous les présomptueux en quatre classes principales. La première comprend ceux qui s’imaginent ne tenir que d’eux-mêmes les biens qu’ils possèdent; La seconde, ceux qui sachant bien qu’ils leur viennent d’en-haut, les regardent comme une récompense due à leurs mérites; la troisième, ceux qui se vantent de qualités dont ils sont dépourvus ; La quatrième, ceux qui veulent, au mépris des autres, posséder seuls ce qu’ils peuvent avoir de bonnes qualités. »
Le grand catéchisme de Canisius, ou précis de la doctrine chrétienne appuyé de témoignages nombreux de l’Ecriture et des Pères … Ouvrage traduit pour le première fois en entier par M. l’Abbé A. C. Peltier. Lat. and Fr
Volume 3, 1859
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« On dit souvent d’un sot présomptueux, que rien n’égale sa suffisance, si ce n’est son insuffisance. »
Définition, Suffisance, Dictionnaire Littré
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« De toutes les prétentions du monde moderne, la revendication de la conscience est une des plus véhémentes. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« Vous soulignez le mot conscience, et j’en crois voir la raison. Comme chacun a sa conscience, il s’ensuit, n’est-il pas vrai ? que chacun , dans mon système, ne prêtera obéissance aux lois civiles qu’autant que sa conscience le lui permettra ; d’où vous voudriez bien conclure qu’au lieu de tendre vers un but commun , chacun s’écartera, suivant sa pensée, vers un but particulier , et qu’ainsi le grand objet de l’association sera manqué. Ah ! MONSIEUR, DONNEZ-MOI SEULEMENT DES HOMMES QUI AIENT DE LA CONSCIENCE, ET JE VOUS FERAI UN PEUPLE où il y aura de l’unité et de la subordination. Je vous le demande d’où viennent les maladies sourdes des états , leurs fièvres violentes et leurs affreux désordres ? est-ce peut-être de ce que les citoyens suivent trop leur conscience ? n’est-ce pas plutôt de ce
qu’ils ne l’écoutent point assez ? Il est très vrai que, chez certains individus, la conscience est mal éclairée ; mais qu’ils valent encore bien mieux que ceux qui n’en ont point ! Du moins sous quelque forme que ce soit, le sentiment de l’obligation morale vit dans leur ame; il y a quelque chose à faire d’eux ; QUAND LEURS IDÉES SERONT RECTIFIÉES, ils marcheront dans la route des vrais devoirs avec la même fermeté qu’ils marchaient dans celle des devoirs imaginaires ; et leur conscience alors servira la société. Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui
joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’une distinction scholastique, et qui, dans toute leur conduite , privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la
circonstance. »
Archives du Christianisme au dix-neuviéme siècle
Volume 12, 1829
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« La peur, et pas seulement la peur de (la demande de sécurité) mais la peur pour (qui est une véritable passion éthique) nous oriente donc aujourd’hui davantage que le désir du bon. L’éthique des anciens était sans doute davantage tournée vers le bien commun, sans prendre assez au sérieux la possibilité du malheur. Nous sommes peut-être un peu trop mus par la crainte du pire – et la peur des maux passés nous empêche souvent de voir venir les maux présents. Nous devons apprendre à sentir ce que nous faisons. «
L’éthique sans panique, Olivier Abel, Dans La bioéthique, pour quoi faire ? (2013), pages 288 à 291
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« Le silence de l’apprenti : que signifie-t-il ? Comment aborder le silence en franc-maçonnerie ?
Et dès que tout se tait, tout commence à parler.
Le Silence du soir, Victor Hugo.
Notre société actuelle est un monde de brouhaha, d’immédiateté et de verbiage. Ces bavardages se mêlent au marketing, à la publicité et à la communication standardisée, masquant l’extrême pauvreté de la pensée.
Dans ce contexte, la loge maçonnique est un espace sacré qui permet de s’extraire de ce tumulte. La gestion de la parole lors des travaux crée un temps de recul et d’apaisement.
Les nouveaux initiés sont soumis à la règle du silence. Nous allons voir que le silence de l’apprenti, loin d’être une punition ou une faiblesse, est un outil précieux pour trouver son chemin d’élévation spirituelle.
Voici une planche au 1er degré sur le silence de l’apprenti.
Voir aussi notre liste de citations maçonniques sur le silence
Le silence de l’apprenti : qu’est-ce que c’est ?
Tout d’abord, il faut distinguer le silence extérieur (l’absence de bruit) du silence intérieur (le contrôle des pensées spontanées). La règle imposée à l’apprenti consiste bien sûr en une interdiction de parole, mais vise aussi à lui montrer le chemin du silence intérieur.
Qu’est-ce que le silence intérieur ? Ce sont les pensées qui s’apaisent. Un individu moyen voit en effet des milliers d’idées spontanées se former chaque jour dans son cerveau. Il s’agit de souvenirs de situations vécues, de problèmes à résoudre, de choses à faire ou à ne pas oublier, de regrets, d’angoisses, d’appréhensions ou de croyances auto-entretenues.
Notre activité mentale prolifique est difficile à maîtriser. Elle nous maintient dans un monde illusoire, limite notre réflexion, et au final, nous éloigne de nous-même et de la Lumière.
Lire aussi notre article : Le silence intérieur : du bavardage mental à l’apaisement.
Le silence : un symbole au coeur de l’initiation
La cérémonie d’initiation est marquée par le silence :
Dans le cabinet de réflexion, le néophyte doit rester silencieux. Il est amené à une réflexion lente, posée, presque méditative. On lui demande de s’abandonner à lui-même pour poser par écrit ses dernières volontés.
Face à lui, des objets évoquent le silence et la mort, tels une nature morte (« Vanité »),
Il accomplit ensuite ses voyages initiatiques dans une atmosphère bruyante, mais qui va en s’apaisant. Le dernier voyage se fait sans bruit. La signification est que si l’on persévère résolument dans la Vertu, la vie devient calme et paisible, dit le rituel du REAA.
Ainsi, le bruit symbolise les passions qui agitent l’homme. Le silence est au contraire un espace de recueillement et de sérénité. Il représente le potentiel de Lumière que le nouvel initié porte en lui.
Le silence : un chemin vers l’autre
De manière plus générale, le silence permet de se concentrer sur la parole de l’autre, au lieu de se focaliser sur l’expression de sa propre pensée. Cette écoute favorise l’ouverture et l’enrichissement mutuel.
Il ne s’agit plus, comme dans le monde profane, d’affirmer, d’imposer, de s’indigner, de polémiquer, mais au contraire de lâcher-prise, de laisser place à la différence. C’est l’idée qu’il faut comprendre avant de juger.
Au quotidien, nous avons malheureusement tendance à tout juger en bien ou en mal. Nous sommes persuadés d’avoir raison, et avons tôt fait de nous offusquer ou de dénoncer les comportements qui nous semblent déplacés ou anormaux.
Pourtant, le bien et le mal sont des notions relatives : ce qui est bien pour moi sera peut-être mal pour un autre. En réalité, chacun a de bonnes raisons de penser et d’agir comme il le fait. Et c’est précisément le refus de comprendre l’autre qui mène au conflit et au malheur.
La tolérance n’est pas une faiblesse, mais une reconnaissance qu’une partie de la vérité nous échappe. Car nous ignorons la plupart des causes des phénomènes qui nous entourent.
A ce titre, le silence de l’apprenti l’invite à prendre du recul et à multiplier les angles de vue. Cette posture conduit directement à la fraternité et à la paix, aussi bien extérieure qu’intérieure.
Voir notre article : Comment distinguer le bien et le mal ?
Le silence de l’apprenti : un chemin vers soi-même
Nous l’avons vu, il y a un silence horizontal, qui favorise l’écoute de l’autre. Il y a aussi un silence vertical, qui favorise la descente en soi.
Si tu veux entendre en toi la parole éternelle, mystérieuse et confidentielle qui t’est dite dans un chuchotement secret, au plus intime de ton âme, il faut qu’en toi et autour de toi tout orage soit apaisé. Jean Tauler
Le silence de l’apprenti est surtout un chemin intime. C’est une voie de libération, qui évoque par ailleurs le fil à plomb (la perpendiculaire est la « voie droite » qui invite à plonger en soi).
Le silence permet d’abord de se regarder penser afin d’identifier toutes les interférences qui font obstacle à la pureté de l’esprit. Car nos pensées et nos paroles sont par définition conditionnées, voilées.
Parmi ces voiles, citons entre autres :
les influences extérieures,
l’éducation reçue,
l’héritage culturel,
les prédispositions génétiques,
la psychologie,
le vécu et l’histoire personnelle,
ou encore les conditions de vie…
Il s’agit donc de prendre conscience des influences qui font ce que nous sommes à un moment donné : c’est la connaissance de soi.
C’est alors que l’apprenti pourra commencer à tailler sa pierre, à retirer les éléments qui font obstacle. Il purifiera son ego, clarifiera ses pensées, rectifiera ses opinions.
Le silence de l’apprenti : vers la parole juste
Nous l’avons vu, le silence de l’apprenti est ce qui le protège, le met à distance de lui-même et du monde, lui ouvrant le chemin de la connaissance. Par l’observation et l’imitation, l’initié apprend, grandit, se recentre et découvre peu à peu la réalité.
Paradoxalement, le silence est l’outil qui permet une nouvelle présence au monde. Il mène à l’acceptation, et peut-être à la contemplation.
D’autre part, le silence amènera un jour l’apprenti à pratiquer la parole juste.
La parole juste est une parole :
droite,
dépassionnée,
raisonnable,
tolérante,
sans préjugé,
fraternelle,
réconfortante,
qui permet de s’ouvrir à la transcendance.
La parole juste n’est jamais acquise définitivement. Elle nécessite un effort renouvelé. Elle est souvent insaisissable. Elle évoque la quête de la parole perdue… »
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« Sujet, choix et révisions; contraintes.. »
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« Acteurs Riverains, Comité de quartier, certains contents (moins de bruits), d’autres (le trouvent dérangeants), le maire adjoint à la sécurité, les commerçants ( peur d’un quartier mort), un maire absent qui a des ennuis judiciaires
Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)
Acteurs imprévus
Exemples: les commerçants
Atoutq / handicapq pour influer sur la situation
C Ressources mobilisables sont variées
Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)
Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)
Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)
Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)
Exemples
Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet
Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure
Automobilistes (acteurs sans ressources)
D Notion de Zones d’incertitudes
Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle
Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.
Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »
Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin
Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir »
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« Le prince leva enfin les yeux et jeta un cri étouffé.
Devant lui, à deux pas, se tenait Rogojine.
Mychkine demeura pétrifié. Rogojine était pâle comme la mort ; son visage convulsé semblait crispé par une force intérieure ; ses yeux brillaient d’un éclat fixe, inhumain.
— Parfione ! balbutia le prince d’une voix étranglée.
Mais Rogojine ne répondit pas. Il restait immobile, respirant bruyamment, sans quitter Mychkine des yeux.
Le prince voulut faire un pas vers lui, mais ses jambes tremblaient, il chancela et s’affaissa lourdement sur une chaise. Il couvrit un instant son visage de ses mains, puis les abaissa brusquement, comme s’il cherchait à ne pas perdre Rogojine de vue.
Quelques secondes passèrent ainsi dans un silence accablant. On n’entendait que la respiration oppressée de Rogojine.
— Qu’as-tu fait ?… murmura le prince avec effort, d’une voix plaintive, presque suppliante.
Rogojine tressaillit, leva la main comme pour l’arrêter, puis fit un signe. Lentement, il se détourna, passa dans la pièce voisine, et, d’un geste, invita Mychkine à le suivre.
Le prince se leva en chancelant, ses jambes le portaient à peine. Il le suivit, le souffle coupé, le cœur serré d’une terreur inexprimable.
À peine avait-il franchi le seuil de la chambre contiguë qu’il s’arrêta net, les yeux dilatés, le visage exsangue : sur le lit, dans la pâleur d’un drap défait, gisait Nastasja Filippovna.
Elle était étendue, la tête rejetée en arrière, les cheveux épars, les bras abandonnés le long du corps. Son visage avait la pâleur livide de la mort, et cependant il semblait rayonner d’une étrange beauté.
Le prince s’approcha lentement, presque en titubant. Ses lèvres tremblaient. Il tendit la main comme pour la toucher, mais la retira aussitôt, pris d’un frisson.
Rogojine, debout derrière lui, le regardait fixement, muet, immobile comme une statue. »
Dostoïevski, L’Idiot
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