Archives parlementaires
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« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»
Maxime Parodi
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«Moi je suis très heureux de pouvoir parler avec le courrier Picard… parce que ce n’est jamais le cas autrement, là c’est le cas: tout arrive, tout arrive !… (…) Je vous ai vu par exemple ces jours derniers, vous aviez fait exprès»
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« J’étais en train de parler avec le procureur de la cour d’appel d’Amiens, je voulais pas vous déranger tout simplement… »
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« Et les autres fois, les autres fois ? »
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« Et comme vous êtes journalistes, vous lui avez dit que bien évidemment, les textes de lois prévoyaient bien que les pensions de retraites augmentaient au moins que l’inflation, devoir d’informer?… »
Merci, merci beaucoup… « «
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«Et vous me posez cette question ?… Écoutez… je pensais quand même que vous aviez une autre conception de la décence ? Votre fonction ça c’est votre choix ? Mais enfin ça c’est dans la droite ligne… de ce que vous écrivez vous dans votre journal. »
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Xavier bertrand, LCP
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« Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons. »
Paul Valéry
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« Je vais probablement devenir à mon tour leur tête de turc et je l’aurai bien mérité. » Frédéric Beigbeder règle ses comptes comme jamais avec France Inter dans les colonnes du Figaro Magazine, où il écrit toujours, mais aussi dans son nouveau roman qui sortira le 2 janvier chez Grasset. Celui qui a été évincé en 2018 de la matinale de la station ne fait pas de cadeau à son ancien employeur, ni à ses anciens collègues. « Aucun des rebelles du service public, si habitués à s’élever contre la moindre injustice ne m’a alors soutenu. J’ai été éjecté en une journée sans la moindre protestation », raconte l’écrivain qui se sert de son livre pour dénoncer l’omniprésence de l’humour sur la station publique.
« J’en ai ras-le-bol des petits rires autosatisfaits de nombreux fonctionnaires du rire, qui glissent des leçons de morale dans leurs billets prévisibles de chansonniers politiques dignes du Don Camillo, bien à l’abri derrière l’institution et le prestige du service public », déclare Frédéric Beigbeder. Selon lui, depuis 2014, il y a des humoristes jusqu’à l’overdose. Un succès d’audience qu’il reconnaît, mais donc il critique les effets quasi pervers. « Ces rires permanents ont quelque chose de fatigant à l’oreille. Et anesthésiant pour la pensée. Aujourd’hui, si l’on était à bord du Titanic, il n’y aurait plus d’orchestre pour accompagner le naufrage mais un comédien de stand-up qui dirait : ‘Waow les gars, vous trouvez pas que c’est vachement humide par ici ?’ », analyse l’auteur dans le magazine.»
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8 minutes, 43 secondes
« Ces lignes étaient précédées d’un avertissement : On retrouvera dans ce film une organisation de la voix et des sons pris en eux-mêmes et non comme la conséquence physique d’un mouvement ou d’un acte, c’est-à-dire sans concordance avec les faits. Sons, voix, images, interruptions d’images; tout cela fait partie du même monde objectif où c’est par-dessus tout le mouvement qui compte. Et c’est l’œil qui finalement ramasse et souligne le résidus de tout les mouvements. Artaud se sert donc de sa maladie pour atteindre une réalité qui lui échappe. Il n’est décidément pas au monde. Il sait que la vraie vie est là-bas, bruissante comme une volière, mais comment en forcer l’accès? Des ombres surgissent, se multiplient, puis s’évanouissent dans un songe. L’oreille collée à la membrane, Artaud enregistre la rumeur. Pourquoi avoir des yeux s’écrira-t-il quand il faudrait inventer ce qu’il y aurait à regarder? Inlassablement tout au long d’une correspondance devenue inséparable de son œuvre, il précise son diagnostic. « Je ne sens la vie qu’avec un retard qui me la rend désespérément virtuelle. » Et il consulte : guérisseurs, herboristes,, acupuncteurs, voyants, thaumaturges … Il accepte même de se livrer à un traitement psychanalytique, vite interrompu on le comprend. Mais son mal semble inaccessible, et c’est encore et toujours aux drogues qu’il demande de calmer sa souffrance: opium, laudanum, cloral. »
Antonin Artaud, Un siècle d’écrivains : Artaud cité : Atrocité ( Documentaire, 2001)
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« Une petite fille morte dit: « Je suis celle qui pouffe d’horreur dans les poumons de la vivante. Qu’on m’enlève tout de suite de là. » »
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« Voici comment il présente le personnage central d’un scénario écrit vers 1924… Il a été frappé d’une maladie bizarre, il est devenu incapable d’atteindre ses pensées, les mots ne repondent plus à son appel, il en réduit à ne voir défiler en lui qu’un surcroît d’images sans grand rapport les unes avec les autres. Tout à coup, des sbyres entrent, on se jette sur lui, il est emporté chez les fous, il devient fou réellement »
Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi, le tout est dans une certaine flocculation des choses. Dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale, autour d’un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aléolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. Je participe à la gravitation planétaire dans les failles de mon esprit.
Voici venir l’hyper-espace. »
Antonin Artaud
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« Comment définir une crise de la littérature aujourd’hui ? Le régime des best-sellers, c’est la rotation rapide. Beaucoup de libraires tendent déjà à s’aligner sur les disquaires qui ne prennent que des produits répertoriés par un top-club ou un hit-parade. C’est le sens d’« Apostrophes ». La rotation rapide constitue nécessairement un marché de l’attendu : même l’« audacieux », le « scandaleux », l’étrange, etc., se coulent dans les formes prévues du marché. Les conditions de la création littéraire, qui ne peuvent se dégager que dans l’inattendu, la rotation lente et la diffusion progressive sont fragiles. Les Beckett ou les Kafka de l’avenir, qui ne ressemblent justement ni à Beckett ni à Kafka, risquent de ne pas trouver d’éditeur, sans que personne s’en aperçoive par définition. Comme dit Lindon, « on ne remarque pas l’absence d’un inconnu ». L’U.R.S.S. a bien perdu sa littérature sans que personne s’en aperçoive. On pourra se féliciter de la progression quantitative du livre et de l’augmentation des tirages : les jeunes écrivains se trouveront moulés dans un espace littéraire qui ne leur laissera pas la possibilité de créer. Se dégage un roman standard monstrueux, fait d’imitation de Balzac, de Stendhal, de Céline, de Beckett ou de Duras, peu importe. Ou plutôt Balzac lui-même est inimitable, Céline est inimitable : ce sont de nouvelles syntaxes, des « inattendus ». Ce qu’on imite, c’est déjà et toujours une copie. Les imitateurs s’imitent entre eux, d’où leur force de propagation, et l’impression qu’ils font mieux que le modèle, puisqu’ils connaissent la manière ou la solution. »
Gilles Deleuze
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La danse de Groot, lecture psychotique
« Le rire pendant la catastrophe n’est pas toujours du courage : il peut être un symptôme. Quand un sujet fragile, hospitalisé ou proche de la rechute, se met à danser intérieurement — à s’émerveiller, à pouffer, à se décrire comme une figurine joyeuse au milieu d’un combat qui le dépasse — et qu’un soignant doit lui crier littéralement de s’écarter (« reste pas là, tu vas prendre un mauvais coup »), la scène cesse d’être poétique. Elle devient clinique. Ce qui suit propose de lire cette scène, et la stupeur muette des proches qui la regardent, exclusivement à travers la grille de la psychose schizophrénique : dissociation, discordance, retrait autistique, effet chimique des neuroleptiques. Non pour réduire, mais pour nommer — et pour situer l’acte de soin entre deux tentations historiques : laisser la crise s’épuiser, ou l’interrompre par force.
Partie 1 — Onze concepts cliniques, brièvement et clairement
La dissociation classique française, de Janet à Chaslin
Par dissociation, la psychiatrie française classique n’entend pas d’abord le trouble post-traumatique aujourd’hui populaire, mais la désagrégation décrite par Pierre Janet dans L’Automatisme psychologique (Alcan, 1889) : une faiblesse de la synthèse mentale qui laisse se détacher des fragments de vie psychique, lesquels se mettent à fonctionner en parallèle, comme des « existences psychologiques simultanées ». Dit simplement : la pensée, l’émotion, la parole et le corps ne marchent plus ensemble. Ils vivent chacun leur vie. Exemple clinique élémentaire : un patient décrit calmement un événement atroce en souriant, ou parle fluidement de sujets triviaux pendant qu’une angoisse majeure déforme son visage. La synthèse qui fait d’un humain un sujet unifié a lâché.
L’autisme schizophrénique selon Bleuler
Dans Dementia Praecox oder Gruppe der Schizophrenien (Deuticke, 1911), Eugen Bleuler forge le terme « autisme » pour désigner, chez l’adulte schizophrène, « le détachement de la réalité avec la prédominance relative ou absolue de la vie intérieure ». Il précise : « les schizophrènes les plus graves, qui ne cultivent plus aucune relation, vivent dans un monde en soi ; ils sont enfermés dans leur chrysalide avec leurs souhaits qu’ils considèrent comme exaucés ». Cet autisme-là n’a rien à voir avec le syndrome décrit plus tard par Kanner chez l’enfant (1943). C’est une bulle mentale adulte : le sujet se replie dans un monde intérieur qui devient la seule réalité perçue, et continue à sourire, à commenter, à jouer — à l’intérieur. Le monde extérieur, lui, passe au second plan.
La discordance de Chaslin et les quatre A de Bleuler
La même année 1911-1912, Philippe Chaslin, dans ses Éléments de sémiologie et clinique mentales (Asselin et Houzeau, 1912), propose un équivalent français à la Spaltung bleulérienne : la « folie discordante », qu’il décrit comme « une salade de symptômes ». La discordance est le décalage entre les différents plans du psychisme : on parle de pensée discordante (idées qui ne s’enchaînent plus logiquement), d’affect discordant (émotion incongrue avec le propos), de comportement discordant (geste décalé de la situation). Bleuler, lui, avait synthétisé ces signes fondamentaux dans ce que la tradition anglophone fixera ensuite comme les quatre A : Associations relâchées, Affect inapproprié, Ambivalence, Autisme — à quoi certains ajoutent l’attention. L’ambivalence, précisément, désigne la coexistence simultanée de mouvements psychiques contraires : aimer et haïr, vouloir vivre et vouloir mourir, dans le même instant, sans que l’un chasse l’autre.
La paraphrénie et le sourire paraphrénique
Dans la huitième édition de son Lehrbuch der Psychiatrie (Barth, 1913), Emil Kraepelin isole la paraphrénie comme groupe distinct de la dementia praecox : délire chronique riche — systématique, expansif, confabulant ou fantastique — mais avec préservation relative de la personnalité et de l’affect. Le sujet délire, mais il reste lui-même ; il n’est pas détruit. De cette tradition dérive, dans l’usage clinique français, l’expression de « sourire paraphrénique » : un sourire qui ne correspond pas à la situation, une mimique de connivence avec son propre délire, à la fois présent au monde et enseveli dans son récit intérieur. L’expression n’a pas d’auteur unique clairement identifié — elle s’est fixée dans la tradition sémiologique orale française au cours du XXe siècle — mais elle nomme très précisément une chose : le sourire qui ne colle pas.
L’affect inapproprié, la paramimie, la dysharmonie idéo-affective
C’est le signe qui frappe le plus un observateur. Rire au récit d’un deuil. Rester plat devant une bonne nouvelle. Pleurer sans motif. On parle d’affect inapproprié, d’affect discordant ou de dysharmonie idéo-affective. Henri Ey, dans le Manuel de psychiatrie (Masson, 1960, avec Bernard et Brisset), range cela parmi les signes cardinaux de la discordance schizophrénique. La paramimie est la variante mimique : le visage exprime autre chose que ce qui est dit, parfois le contraire. Cliniquement, on le repère quand l’interlocuteur sent un malaise diffus : quelque chose ne s’accorde pas, sans qu’il puisse immédiatement dire quoi.
Les stéréotypies et l’auto-apaisement face au morcellement
Décrites d’abord par Karl Kahlbaum dans Die Katatonie (Hirschwald, 1874) puis intégrées par Kraepelin et Bleuler à la clinique de la dementia praecox, les stéréotypies sont des répétitions — motrices (balancement, geste, tic) ou verbales (formule, verbigération, mot-clé) — sans finalité apparente. Leur fonction hypothétique est celle d’auto-apaisement face à l’angoisse de morcellement : Wilfred Bion parle de « terreur sans nom » (Learning from Experience, 1962), Donald Winnicott d’agonies primitives (Fear of Breakdown, 1974), Frances Tustin d’objets autistiques qui donnent au sujet une sensation de continuité. Gérard Szwec, dans Les Galériens volontaires (PUF, 1998), nomme « procédés autocalmants » ces auto-berçages anti-pensée. L’objet transitionnel de Winnicott (1953), détourné vers un usage défensif massif, peut devenir une béquille archaïque : non plus passerelle vers le monde, mais rempart contre lui.
La décompensation
On appelle compensation l’équilibre précaire par lequel un sujet psychotique, entre deux crises, parvient à tenir : routines, traitement, entourage, activité minimale. La décompensation est la rupture de cet équilibre — bouffée délirante, épisode aigu, passage à l’acte, rechute. Elle survient quand un événement — deuil, stress, arrêt du traitement, fatigue massive — fait sauter le fil par lequel le sujet se tenait au réel. La clinique retient que la compensation schizophrénique est souvent fragile, suspendue à peu de choses : un rituel, une présence, une dose. Rien ne prédit parfaitement la décompensation, mais tout la prépare discrètement.
Le retrait autistique comme bulle protectrice
Le retrait autistique, tel que Bleuler le décrit et que Minkowski le développera, est à la fois symptôme et défense. Le sujet se coupe du monde extérieur pour ne pas être submergé par une réalité devenue insoutenable. La « bulle » sauve : elle contient l’angoisse qui, sans elle, désintégrerait le sujet. Elle enferme aussi : elle rend inaccessible, elle soustrait au lien, elle transforme la présence physique en absence affective. C’est la double valence de toute défense psychotique : protéger en isolant.
La perte du contact vital selon Minkowski
Eugène Minkowski, dans sa thèse La notion de perte de contact vital avec la réalité (Jouve, 1926) puis dans La Schizophrénie (Payot, 1927), propose de déduire tous les symptômes schizophréniques d’un trouble initial unique : « je vois le trouble initial de la schizophrénie non pas dans un relâchement des associations, mais dans la perte de contact vital avec la réalité ». La syntonie — terme que Bleuler a proposé en 1922 — désigne « le principe qui nous permet de vibrer à l’unisson avec l’ambiance ». Le schizophrène perd cette vibration. Il est là, mais il ne répond plus aux sollicitations affectives du monde. Il devient, littéralement, comme un arbre : présent, mais affectivement retiré. L’image est exacte.
L’anesthésie affective induite par les neuroleptiques
Jean Delay et Pierre Deniker, à Sainte-Anne, publient dès 1952 les premiers résultats de la chlorpromazine (4560 RP) dans les Annales médico-psychologiques (Delay, Deniker, Harl, « Traitement des états d’excitation et d’agitation par une méthode médicamenteuse dérivée de l’hibernothérapie », 1952, p. 267-273), puis forgent le terme « neuroleptique » (« qui saisit le nerf ») au Congrès de Zurich en 1957. Parmi leurs cinq critères définitoires figure la création d’un état d’indifférence psychomotrice. Cette indifférence, utile pour apaiser l’agitation et le délire, a un revers décrit plus tard comme syndrome déficitaire induit par les neuroleptiques (Lader, « Neuroleptic-induced deficit syndrome », J Psychopharmacol, 1993) : émoussement affectif, apathie, anhédonie, ralentissement cognitif. S’y ajoutent la dysphorie neuroleptique (Van Putten, 1974 ; Awad et Voruganti, 2005) — malaise subjectif précoce, sentiment d’être « un zombie » —, l’akathisie (impatience motrice impérieuse, décrite par Haškovec en 1901, puis iatrogène sous neuroleptiques) et l’anhédonie médicamenteuse. Henri Ey insistait : le neuroleptique est « condition nécessaire mais non suffisante » du traitement du schizophrène, et n’abolit pas la relation psychothérapeutique. David Healy, dans The Creation of Psychopharmacology (Harvard UP, 2002), ajoute la critique historique : la chimie a fabriqué son propre récit, parfois plus persuasif que ses preuves.
La sidération des proches et le deuil blanc
Il reste la scène périphérique, souvent oubliée : la famille qui regarde. Regarder un proche schizophrène dans son monde intérieur, c’est affronter une forme de perte qui ne se résout pas. Pauline Boss, dans Ambiguous Loss (Harvard UP, 1999), nomme cela ambiguous loss et distingue deux formes : absence physique avec présence psychologique (disparus, portés manquants), et — cas qui nous concerne — présence physique avec absence psychologique (démences, schizophrénie, addictions sévères). Le deuil est gelé ; la clôture (« closure ») est un mythe. La tradition francophone parle de deuil blanc, concept forgé par le psychiatre suisse Italo Simeone dans les années 1990 et développé par Évelyne Malaquin-Pavan et Marylène Pierrot (Recherche en soins infirmiers, 2007 ; entrée « Deuil blanc » dans Les concepts en sciences infirmières, ARSI, 2012). L’UNAFAM, sans consacrer de publication unique au terme, documente abondamment cette souffrance chronique des familles face au proche psychiquement absent. Une mère qui regarde sa fille « aux anges » pendant qu’elle meurt de l’intérieur — tableau typique — subit un deuil que rien ne conclut : l’être aimé est là, et pourtant perdu. C’est une des douleurs les moins visibles de la psychiatrie. »
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Partie 2 — Les deux logiques thérapeutiques, Artaud, et les neuroleptiques
Les deux scénarios de Longneaux face à la bulle
Dans Finitude, solitude, incertitude. Philosophie du deuil (PUF, 2020), Jean-Michel Longneaux distingue deux attitudes structurelles face à un proche qui refuse la réalité. Le premier scénario, qu’on peut appeler du laisser-descendre, consiste à laisser la personne toucher le fond, à accepter qu’elle épuise son refus d’elle-même, à rester disponible sans forcer — ce qui exige de l’entourage qu’il « fasse le deuil de l’aide qu’il aimerait apporter ». Le second scénario, celui de l’électrochoc, confie à un tiers le soin d’intervenir avec autorité, parfois avec violence, pour « stopper l’élan destructeur » : secousse, coup d’arrêt, « les quatre vérités les yeux dans les yeux ». Longneaux prévient : « secouer quelqu’un peut susciter des réactions imprévisibles », le ressort peut se casser définitivement. Il invoque, dans le sillage de la doctrine de l’Éthique IV de Spinoza, l’impuissance relative de la raison face aux affects — « un affect ne peut être contrarié ni supprimé que par un affect contraire et plus fort » (Spinoza, Éthique, IV, prop. 7).
Appliquées à la scène clinique où un sujet décompensé danse intérieurement pendant qu’un soignant le somme de s’écarter, ces deux logiques existent réellement en psychiatrie contemporaine. La première — phénoménologique, institutionnelle, héritière de Minkowski, de Jean Oury et de la psychothérapie institutionnelle — mise sur la contention douce, la surveillance, l’attente, le respect du rythme singulier du sujet. La seconde — biomédicale, interventionniste — recourt au neuroleptique, à l’hospitalisation sans consentement, à la contention physique, parfois à l’électroconvulsivothérapie proprement dite. Les deux sont débattues, les deux sont légitimes dans certaines circonstances, et aucune n’est sans coût.«
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Artaud comme phénoménologie de l’intérieur psychotique
Antonin Artaud a décrit ce qu’aucun clinicien ne peut décrire du dehors : l’expérience même de la dissociation. Dans sa Lettre à personne (1926), recueillie dans les Œuvres complètes, t. I (Gallimard, éd. Paule Thévenin), il écrit : « Je ne sens la vie qu’avec un retard qui me la rend désespérément virtuelle. » La phrase dit exactement la déréalisation schizophrénique, la perte de contact vital minkowskienne, l’autisme bleulérien : la vie n’est plus vécue, elle est perçue à retardement, comme derrière une vitre, comme virtuelle. C’est la phénoménologie de la bulle.
Dans Les Dix-Huit Secondes (scénario écrit en 1923-24, publié posthume dans les Cahiers de la Pléiade n° 7, 1949, puis dans les Œuvres complètes, t. III), Artaud raconte l’histoire d’un acteur frappé d’une « maladie bizarre » : « il est devenu incapable d’atteindre ses pensées ; il a conservé sa lucidité entière, mais quelque pensée qui se présente à lui, il ne peut plus lui donner une forme extérieure, c’est-à-dire la traduire en gestes et en paroles appropriés. Les mots nécessaires lui manquent, ne répondent plus à son appel, il en est réduit à ne voir défiler en lui qu’un surcroît d’images contradictoires et sans rapport appréciable entre elles ». La suite du scénario — « tout à coup, des sbires entrent, on se jette sur lui, il est emporté chez les fous, il devient fou réellement » — dit une chose terrifiante : l’hospitalisation forcée ne soigne pas, elle nomme et elle fixe. Elle fabrique la folie en la faisant officielle. C’est l’« électrochoc » longneausien dans sa version la plus crue — la contention comme acte instituant.
Dans Le Pèse-Nerfs (Gallimard, 1925), Artaud écrit encore : « Je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles. » La phrase énonce ce que la clinique appellerait la paraphrénie fantastique de Kraepelin : des cosmogonies personnelles, des météorites de pensée, un délire imaginatif riche. Relue phénoménologiquement, elle dit la surcharge, le télescopage des échelles, le saut du petit au cosmique, l’hyperespace mental qu’évoque la clinique des états paraphréniques. La formule « surcroît d’images sans grand rapport les unes avec les autres » est, à la lettre, le relâchement des associations bleulérien — premier des quatre A. Et la grande phrase : « Une petite fille morte dit : Je suis celle qui pouffe d’horreur dans les poumons de la vivante. Qu’on m’enlève tout de suite de là. » (citée par Julia Kristeva dans Pouvoirs de l’horreur, Seuil, 1980, probablement issue de Suppôts et Suppliciations, Œuvres complètes t. XIV, Gallimard, 1978) — cette phrase est l’emblème du cri intérieur sous le sourire extérieur. La surface rit. Au-dedans, une petite fille morte pouffe d’horreur. C’est cela, la dissociation : un rire à la surface, une agonie en dedans.
Les neuroleptiques comme électrochoc chimique
Les neuroleptiques sont l’instrument médical de la seconde stratégie longneausienne : l’électrochoc chimique, non physique, en général moins traumatique, plus titrable, mais tout aussi interventionniste dans son principe. Ils « redescendent artificiellement » le patient — c’est le mot juste — en saturant les récepteurs dopaminergiques D2 (pour les antipsychotiques classiques) et en modulant les voies sérotoninergiques et noradrénergiques (pour les atypiques). Leur utilité clinique, si on la dit honnêtement, est triple et réelle : prévention des rechutes, protection contre le passage à l’acte suicidaire en phase aiguë, restauration d’un contact minimal permettant que le travail psychothérapeutique puisse reprendre. Sans eux, une partie de la clinique schizophrénique moderne serait ingérable.
Leur coût est connu et il ne doit pas être minimisé. Il se nomme, dans la littérature : syndrome déficitaire induit par les neuroleptiques (Lader, 1993), dysphorie neuroleptique (Van Putten, 1974 ; Awad et Voruganti, 2005), akathisie, syndrome amotivationnel, anhédonie médicamenteuse. Le patient devient « plat », « ralenti », « distant » — parfois d’une distance qui ressemble troublant à la dissociation elle-même. Henri Ey rappelait que le neuroleptique est condition nécessaire mais non suffisante, et qu’il doit toujours s’accompagner d’une relation ; la formulation d’un « effet de mise à distance chimique » lui est souvent prêtée, mais on ne la trouve pas telle quelle dans ses textes : Delay et Deniker avaient en revanche posé l’« indifférence psychomotrice » comme premier critère de l’action neuroleptique, ce qui revient au même. David Healy, dans The Creation of Psychopharmacology (Harvard UP, 2002) et The Antidepressant Era (Harvard UP, 1997), souligne que l’histoire de ces médicaments est aussi l’histoire d’un récit industriel, où la psychiatrie a parfois laissé la technologie précéder la science. Tout cela est vrai en même temps : utilité clinique réelle, coût subjectif réel, et récit industriel qu’il faut interroger.
Comment peut-on encore sourire ? Trois figures phénoménologiquement proches
Une question plus discrète traverse toute cette clinique : comment peut-on encore sourire pendant la catastrophe ? Trois réponses, au moins, se présentent. La première : on sourit parce qu’on est fou, au sens clinique — dissociation pathologique, retrait autistique, affect discordant, sourire paraphrénique. La deuxième : on sourit parce qu’on est anesthésié par le traitement — émoussement neuroleptique, indifférence psychique induite. La troisième : on sourit parce qu’on est anesthésié par la culture elle-même — le divertissement collectif, la musique dans la salle de bal du Titanic, l’humour qui tient lieu de pensée. Phénoménologiquement, les trois visages se ressemblent. C’est là le vertige : la folie pathologique, la folie médicamentée et l’anesthésie ordinaire produisent un masque semblable, et la clinique doit apprendre à les distinguer. Un sourire n’est jamais un symptôme en soi ; il le devient quand il se détache de la situation qui devrait l’appeler ou l’interdire.
Les trois voies du passage : de la bulle au monde commun
De la bulle autistique au monde commun, trois voies existent. La voie Longneaux (a) — le laisser-descendre — est longue, incertaine, parfois impossible, toujours respectueuse : elle parie que le sujet trouvera en lui, au contact du fond, la ressource de remonter. L’entourage y tient un rôle difficile : présent sans intrusion, patient sans complicité, disponible sans toute-puissance — ce qui suppose, comme l’écrit Longneaux, de « faire le deuil de l’aide qu’on aimerait apporter ». La voie Longneaux (b), celle de l’électrochoc — physique, institutionnel, verbal —, est brutale, parfois salvatrice, parfois traumatique. Artaud en a donné la version noire : « il est emporté chez les fous, il devient fou réellement ». L’institution qui sauve peut aussi instituer la pathologie en la nommant, et la main qui contient peut aussi enfermer. La voie médicamenteuse est une forme particulière de (b) : elle impose une redescente mécanique, chimique, du monde intérieur vers le monde commun — et elle réussit souvent. Son risque propre est de remplacer une bulle par une autre : la bulle autistique de la psychose par la bulle anesthésique du traitement, où le sujet revient au monde, mais sans plus vraiment le goûter.
Aucune de ces trois voies n’est universellement supérieure. Elles s’articulent, se succèdent, se corrigent. Un même patient peut bénéficier d’abord de la force chimique qui stabilise l’aigu, puis de la patience phénoménologique qui rend possible le retour progressif, puis d’un cadre institutionnel qui tient le long terme. La question clinique n’est jamais « laquelle choisir » dans l’absolu, mais « laquelle, maintenant, pour ce sujet-là ». Et, périphérique mais centrale, subsiste la question des proches : comment tenir, eux, pendant que le sujet traverse ? C’est là que Boss et Simeone deviennent indispensables. Le deuil blanc des familles est un travail psychique à part entière, qui mérite son propre accompagnement, sans quoi la sidération des proches s’ajoute, en silence, à la souffrance du malade.
La scène — un sujet qui danse dans sa bulle pendant qu’un soignant tente de le tirer hors du champ de tir, et une mère muette qui regarde tout cela en s’efforçant de ne pas s’effondrer — condense les trois voies et leur impasse réciproque. Artaud, dans la phrase de la petite fille morte, en a donné la formule la plus tranchante : le rire extérieur n’est pas l’état intérieur. Sous le sourire, quelqu’un pouffe d’horreur et demande à sortir. C’est cela qu’il faut entendre, et qu’aucune chimie ne peut entendre à la place du clinicien.
Partie 3 — Synthèse clinique
Onze concepts ramenés à une seule scène
Une scène clinique typique condense l’essentiel de la sémiologie schizophrénique contemporaine : un sujet fragile, récemment hospitalisé ou en rechute, décrit avec euphorie un moment mineur en s’assimilant à un petit arbre dansant au milieu d’un combat, pendant qu’un soignant tente de l’écarter du danger. Tout ce que la clinique classique nomme se rassemble là.
La dissociation janétienne est en acte : pensée exubérante, affect joyeux, situation grave — trois plans qui ne communiquent plus. La discordance de Chaslin se lit dans l’écart entre l’idéation légère et le contexte pesant : affect discordant, paramimie, sourire paraphrénique au sens de la tradition française — un sourire qui ne correspond pas. L’autisme bleulérien désigne cette bulle intérieure où la figurine dansante est devenue la réalité dominante ; le monde extérieur, y compris les cris du soignant, y est perçu avec un retard qui le rend, pour reprendre Artaud dans la Lettre à personne de 1926, « désespérément virtuel ». L’ambivalence affleure : désir de vivre et détresse mortelle coexistent sans se contrarier. La répétition de la figure-totem — l’image de l’arbre dansant — tient lieu de stéréotypie verbale et d’objet transitionnel détourné en rempart, au sens où Winnicott et Tustin en parlent, ou que Szwec théorise comme procédé autocalmant.
Le contexte — hospitalisation récente, risque suicidaire, entourage sidéré — indique une compensation fragile et une décompensation possible ou en cours. Le retrait autistique protège du débordement affectif ; il empêche simultanément le contact. La perte du contact vital minkowskienne s’incarne à la lettre : le sujet devient comme un arbre, physiquement présent, affectivement retiré, incapable de vibrer à l’unisson de la situation — il a perdu la syntonie. L’anesthésie affective médicamenteuse peut s’ajouter, et brouiller le tableau : ce qu’on prend pour l’émoussement schizophrénique est parfois l’indifférence psychique induite par le traitement, au sens où Delay et Deniker la définissaient en 1952 comme premier critère neuroleptique. Enfin, la figure muette à la périphérie — la mère qui regarde sa fille absente à elle-même — incarne ce que Pauline Boss nomme ambiguous loss et ce que la tradition francophone, depuis Italo Simeone, appelle deuil blanc. L’être aimé est là, il sourit ; il est en même temps inaccessible, et c’est cela qui tue lentement le proche.
Trois voix pour nommer la même chose
Artaud, dans Les Dix-Huit Secondes de 1923-24, avait dit l’essentiel : « il est devenu incapable d’atteindre ses pensées, les mots nécessaires ne répondent plus à son appel, il en est réduit à ne voir défiler en lui qu’un surcroît d’images sans rapport appréciable entre elles ; des sbires entrent, il est emporté chez les fous, il devient fou réellement ». La folie, dit-il, n’est pas seulement dans le sujet ; elle s’achève dans l’institution qui le nomme.
Jean-Michel Longneaux, dans Finitude, solitude, incertitude (PUF, 2020), avait posé le dilemme moderne : laisser la personne toucher le fond, ou la secouer. Aucune des deux options n’est sans risque ; l’une peut prolonger la souffrance, l’autre peut casser le ressort. Il faut, dit-il, « faire le deuil de l’aide qu’on aimerait apporter », ce qui est peut-être la phrase la plus dure qu’un soignant et un proche puissent s’entendre dire.
Et la littérature sur les neuroleptiques, depuis Delay et Deniker jusqu’à Lader et Healy, avait ajouté la troisième voix : la chimie peut sauver d’une mort, protéger d’une rechute, restaurer un contact minimal ; elle peut aussi substituer à la bulle psychotique une bulle anesthésique, au sens du syndrome déficitaire induit par les neuroleptiques décrit par Lader en 1993, de la dysphorie neuroleptique documentée par Van Putten puis Awad et Voruganti, de l’anhédonie médicamenteuse. Henri Ey avait tranché sobrement : le neuroleptique est nécessaire, non suffisant. Il n’abolit pas la relation, il la rend seulement possible.
Question ouverte
Reste, à la fin, une question que la clinique ne peut éviter et qu’elle ne peut pas non plus résoudre. Chacun tient debout par des défenses, par des rituels, par des sourires qui ne correspondent pas toujours exactement à ce qui se passe. La différence entre la bulle psychotique, la bulle médicamenteuse et la bulle culturelle ordinaire n’est pas toujours évidente au regard : elles produisent des visages semblables. La question n’est donc pas de savoir qui vit dans une bulle — tout le monde en habite une. Elle est de savoir laquelle, dans une vie donnée, il faudra un jour laisser se briser, et laquelle, au contraire, il faudra protéger pour que le sujet tienne. À cette question, aucun manuel ne répond à la place du sujet, du proche et du clinicien réunis. C’est peut-être cela, précisément, que recouvre le mot si discret de soin : la décision, singulière et chaque fois reprise, de la bulle qu’on garde et de celle qu’on laisse tomber. »
…
« » Tu as « l’air », sembles avoir une certaine connaissance, des connaissances sur le sujet des neuroleptiques, de leur effet sur le cerveau, des molécules, des neurotransmetteurs, de la favorisation ou de la défavorisation, sous l’effet des traitements, de leur présence, de leur nombre dans le cerveau.
Hélas, je ne peux juger, certifier, ou du moins donner mon point de vue sur ce que tu dis, avoir un avis étayé sur ce que tu dis, sur les avis que tu formules.
Tout simplement parce que je maîtrise peu, ou mal le sujet.
Le peu de savoir que j’ai ou que je crois avoir plutôt, c’est le fait, je crois, À CE QU’IL ME SEMBLE, que les psychiatres, les médecins, la psychiatrie, se servent de ces molécules, pour calmer et orienter le cerveau, l’activité cérébrale parfois incohérente et anarchique de certains patients en périodes de crises, ou alors de façon continue et prolongée pour les cas comme dans la schizophrénie, qui est, reste il semble une maladie que l’on dit, réputée chronique, au sens où elle ne se guérit pas, au sens où le dérèglement du fonctionnement des neurotransmetteurs est en quelques sortes considéré comme PERMANENT, que comme l’a dit MarieGameuse bah il se régularise, ne se régularisera peut-être jamais, et que du coup les médecins, les psychiatres préfèrent, EN ORDRE GÉNÉRAL, que l’on conserve nous et À VIE, des traitements, un, des médicaments, pour prévenir le risque de rechutes, d’une récidive des symptômes, du délire, de l’agitation, ou des voix, parce qu’ils considèrent et PROBABLEMENT À JUSTE TITRE, que le rapport bénéfice/risques, que le risque est trop grand de voir les patients, des patients parfois stables, stabilisés, expérimenter une, des nouvelles rechutes, à nouveau des symptômes, une, de nouvelles décompensations, qui viendraient elles mettre en péril, peut-être détruire à nouveau les progrès, les avancées que la personne auraient pu mettre en place dans sa vie, entre-temps, réduire à néant les efforts qu’elle a pu mettre en place pour avoir, pour récupérer une qualité de vie, une, des situations, qu’ils se seraient éventuellement construits.
D’autre part, j’ai pu, j’ai dû comprendre avec le temps, ai dû me dire, pu constater et par mon propre parcours de maladie, mon expérience de la chose, que parfois, il arrive que même, même les humeurs, les émotions, ce que la personne ressentait étaient déja en quelques sortes déjà, oui déjà hors-de-propos et irationnels, et que, en dehors même d’une évaluation la personne, de ses pensée, de ses propos, de ses opinions…
… et bah, et bien que l’on pouvait déjà, oui d’ores et déjà observer et juger de la cohérence, de la rationalité d’un individu, par sa présentation, les émotions, les humeurs qu’elles pouvaient avoir, l’attitude qu’elle semblait avoir et dégager, du genre…
… et bien si vous, si vous saviez vous que vous alliez, vous alliez vous devoir passer des mois, des années à galèrer à l’hôpital psychiatrique, enfermé, ou dans la solitude, les regrets, la souffrance à l’extérieur, et bien pourquoi, comment expliquer, comment expliqueriez-vous le fait que vous soyez vous, que l’on vous voit « vous » tout heureux, tout content, joyeux et enthousiaste, la tête dans les étoiles, à vous émerveiller de je ne sais quelle chose, je ne sais quelle idée qui vous traverse, vous aurait traversé l’esprit quand….
… quand, tout ce qui vous attend vous en fait, en réalité, c’est un tunnel, une, des épreuves difficiles, rigoureuses, terribles, qu’il vous faudra vous traverser seul et par un temps pourri, à songer ça et là, de temps en temps vous à arrêter, à en finir, avec vos luttes, votre combat désespéré pour retrouver vous votre lucidité, le contrôle, la maîtrise de votre vie, de votre existence, de vos humeurs, de la fierté, votre honneur, une situation, une qualité de vie, bref tous les défis de la vie qui attendent de nombreux malades psychiques.
Tout ça pour en venir au fait que je comprends que l’on use, l’on puisse user, faire l’usage de médicaments, de neuroleptiques, qui puissent agir eux directement sur les émotions, sur ce que ressent, la façon dont elle se sent la personne, ses humeurs, ses émotions, afin de calmer là un cerveau, des pensées qui s’agitent frénétiquement, là encore un, des enthousiasmes, des joies trop prononcées, précipitées ou incohérentes, irréfléchies, irrationnelles presque à la limite, quand on considère la situation reelle de la personne, depuis les difficultés, les problèmes qui l’attendent, les rechutes éventuelles, l’enfermement, la médication, les prises de poids, la dépression, le désespoir, les rehospitalisations éventuelles qui risquent de se produire, se reproduire, son chemin de croix.
Pire, plus fou, plus flagrant encore, quand on considère ce qui est déjà reproché potentiellement parfois à la personne, pourquoi elle est là, pourquoi elle se trouve, elle se retrouve elle là à l’hôpital, ce qui lui est déjà reproché, sa sa situation sociale, son isolement, sa détresse émotionnelle presque concomitante temporellement à son débordement de joie et d’ivresse qu’elle croit, arrive elle à croire fondée… Comment expliquer qu’elle soit, qu’elle vous apparaisse maintenant, aujourd’hui si joyeuse et heureuse, alors qu’il n’y a pas dix minutes, (dix jours) , vous la saviez elle effondrée, au bord de la rupture, du suicide ou qu’est-ce…
On peut comprendre la nécessité de faire l’usage, d’utiliser des médicaments, de conduire ARTIFICIELLEMENT, et de maniere forcée, mécanique la personne à redescendre elle, la faire s’interroger sur des sujets, des choses moins « drôles », moins exhaltantes, enthousiasmantes, PLUS EN PHASE AVEC SA SITUATION RÉELLE, plus en phase avec ses problèmes, les difficultés qui l’attendent ou qu’elle a déjà.
Avec la réalité aussi, avec le monde réel et ses contraintes, ses obligations, ses interdits, leur gestion, tous les problèmes, les choses, les problématiques, les choses à penser à faire, les responsabilités, le sérieux, la prudence indispensable, qui la rendent forcément, logiquement pénibles à tous… Toutes les labeurs, les peines, ses aspects sérieux et contraignants.
Tout ce que à quoi devraient penser et réfléchir, méditer la personne, le malade pour progresser, améliorer sa vie, sa situation, et éventuellement, éventuellement un jour se rendre lui plus fier, plus heureux, plus tranquille et satisfait, content de lui.
Toutes les choses, les difficultés auxquelles la personne devraient penser et avoir en tête, et pour lesquelles elle ne semble pas, mais vraiment pas du tout préoccupées, occupées, lors qu’elle le devrait, à en juger, à en voir par son état d’esprit, libre, sa désinvolture, la sensation de liberté et de plénitude dont elle semble en cet instant jouir et profiter.
Bref, bref, on peut comprendre que eux, que les psychiatres, les gens qui nous entourent, les infirmiers soient attentifs à ce genre de choses, qu’ils nous observent, parfois nous jugent, nous aient jugés parfois à certains moments du parcours, estimer fous, ou du moins légers et incohérents, inconsistants surtout, et que du coup, qu’ils sont, qu’ils se soient montrées eux relativement, parfois indulgents vis-à-vis de nous et de nos limites, nous qui sommes, nous sommes montrées clairement parfois, de temps en temps, ou en période de crise, pas mal inconscients, assez déconnectés, à côté de la plaque, à travers les émotions, les pensées, les postures, les mimiques parfois ubuesques que l’on put avoir et témoigner, quant à considérer l’ensemble des difficultés, des problèmes qui nous attendaient en fait. » »
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« Ce qui aide certaines personnes confrontées à un deuil, c’est donc qu’on les laisse s’opposer vainement à ce qui leur arrive, jusqu’au moment où, ayant touché le fond, elles ne peuvent plus que remonter,et s’ouvrir à l’acception. Elles doivent aller au bout de leur refus, au bout de leur nuit, au bout de leurs espérances ou, comme nous l’évoquions précédemment, au bout de leur ancienne vie, de celle qu’elles ont déjà perdue, pour accepter ce qui leur échoit. L’entourage et/ou ceux qui tentent de venir en aide se voient donc contraints d’assister impuissants à cette descente en enfer, dans l’attente d’un sursaut salvateur. Toute intervention de leur part pourrait aggraver la situation. Ils aimeraient dissuader, conseiller, recadrer, tempérer, empêcher… mais ils découvrent qu’il est inutile de raisonner celui qui s’acharner à refuser l’évidence. Car les démonstrations, aussi imparables soient-elles, ne sint entendues que par ceux qui sont déjà convaincus… ou sur le point de l’être. Or nous l’avons vu, quand la vie s’arrête, ni les discours ni les conseils ne sont souvent plus audibles. Spinoza l’avait déjà compris, lui qui constatait que la raison est impuissante face aux passions. Quand on ne peut rien pour l’autre – parce qu’il n’est pas encore prêt – on doit soi-même faire le deuil de l’aide que l’on aimerait lui apporter, et apprendre à rester disponible, à l’accompagner et à le soutenir dans ses détours, afin de préserver une relation de confiance qui, elle, pourra peut-être un jour s’avérer utile.
Le deuxième scénario s’oppose en tout point au précédent : certains reconnaissent que ce qui les a « sauvés », c’est précisément qu’un tiers soit intervenu pour les empêcher de toucher le fond. Ils se sont heurtés à quelqu’un qui a fait preuve d’autorité, et qui parfois fermement, pour ne pas dire violemment, les a stoppés dans leur élan destructeur. Soit il s’est opposé physiquement et frontalement à l’endeuillé, soit il lui a interdit, menaces à l’appui, de poursuivre dans sa voie, soit encore, il lui a dit ses « 4 vérités », les yeux dans les yeux. Peu importe la stratégie utilisée, elle consiste à marquer un coup d’arrêt souvent brutal, à provoquer un électrochoc, une secousse qui fera s’effondrer l’édifice derrière lequel l’endeuillé s’est réfugié pour ne pas avoir à affronter la réalité. Sur le moment les échanges peuvent être vifs et même prendre une tournure conflictuelle. Après tout, une telle intervention impose un nouveau deuil: il oblige à renoncer à tel comportement, à tel espoir. Le conflit est la relation la plus attendue, mais une fois encore, on retrouvera toute la palette des réactions décrites plus haut: certains fuiront tandis que d’autres se replieront sur eux-mêmes ou tenteront de marchander. Ce ne sera que dans un second temps, et parfois des années plus tard, que l’individu admettra que ce moment – aussi pénible fut-il – l’a sorti de sa torpeur ou de la spirale infernale dans laquelle il s’était enfermé. «
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« Si ce n’est pas la mort qu’il faut redouter, ce sera alors le risque d’avoir été trop loin, et de ne jamais plus pouvoir rebondir : le ressort est définitivement cassé. Mais secouer quelqu’un peut susciter des réactions imprévisibles »
Finitude, solitude, incertitude, Philosophie du deuil, Jean-Michel Longneaux, 2020
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« La profondeur nous pèse. Quel est l’homme qui lit maintenant un livre sérieux ? Quel est l’homme qui parcourt tout entier son journal, quand il se lance en quelque thèse trop ardue ? Peut-il même en être autrement? Le jeune homme n’aime pas l’étude. Étudier gênerait sa paresse; vous ne l’y forcez tout au contraire. Cette science vulgarisée, cette littérature frivole, tout cela fait un ensemble où trouve naturellement sa place ce que vous appelez le travail facile. Le jeune homme arrive comme il peut aux notions vagues qui lui permettent de se présenter sans trop de crainte devant un tribunal qui n’est pas trop sévère, et d’entrer dans des carrières où la force d’esprit n’est pas trop nécessaire. Le voilà fixé complètement. Le vieil adage prétendait qu’à l’école on pas, apprend à travailler. Allons donc! pas le moins du monde. Le jeune homme s’est formé à lire les mêmes choses qu’il lira toujours, des articles de journaux, rarement quelques pages d’une revue, et surtout les romans qui auront le plus de saveur immonde. Voilà ce qui nourrit cet esprit. Si vous lui présentez un véritable livre, une thèse quelconque dans l’ordre littéraire, scientifique, philosophique, historique, religieux ou social, il n’en veut pas. A-t-il pour vous quelque respect, il daignera ne pas sourire; mais, dès que vous aurez quitté la place, il reléguera parmi les écrits vieillissant dans la poussière de sa bibliothèque celui que vous lui avez présenté. Du reste, Messieurs, il fait comme vous; car les hommes qui lisent sont devenus fort rares; ce qui explique pourquoi les hommes qui savent sont rares, aussi pourquoi la vie intellectuelle s’en va, pourquoi la grande France, la France des vieilles universités, est devenue la France des collèges contemporains. De cette horreur pour la profondeur, de ce dédain pour tout ce qui n’est pas facile résulte l’inconsistance de l’âme. L’esprit n’étant plus assis nulle part, vacille perpétuellement; et lorsque arrive le devoir derrière l’idée, le devoir est accueilli comme l’idée, c’est-à-dire qu’il est salué avec ce respect équivoque encore imposé, au moins dans certains lieux, en face de certaines personnes; mais quant à être pratiqué, non. Alors ; les bonnes moeurs s’en vont; tout ce qui gênait est mis de côté. Or comme tout ce qui gêne est ce qui fait fort, la force disparaît; et nous avons cet étrange spectacle d’hommes qui n’ont rien de viril, de femmes qui n’ont rien de respectable, , d’une jeunesse qui ne parle plus d’avenir. Ces hommes n’ont plus rien de viril. Peut-être respectent-ils encore les lois faciles de la vie privée; mais lorsque viendra le devoir périlleux de la vie publique, ils ne sauront pas l’accomplir. Peutêtre ne voudront-ils pas toucher aux écus déposés dans leur caisse; mais ils laisseront toucher sans scrupule aux traditions de la patrie. Ils crieront, si quelque malfaiteur obscur menace leur bourse ou leur vie; mais ils laisseront assassiner derrière un mur les hommes les plus illustres, et, ce sang versé, ils s’en iront, parce que c’est dimanche et que le soleil est beau (1), en grande toilette et en famille, le long des boulevards et des rues, comme s’il n’y avait pas sur le soleil un crêpe et que l’atmosphère ne respirât pas du sang ! (1) Comme au 19 mars, après l’assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas. Tels sont les hommes que nous avons. Et lorsqu’on leur dira que la vie sociale doit être formulée de telle ou telle façon, ils s’inclineront sans avoir rien à répondre. »
Nos malheurs, leurs causes, leurs remèdes, Conférences prêchées à Notre-Dame de Paris par le R. P. Ollivier, cinquième conférence de l’indifférence devant les doctrines
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« On peut, si nous pouvons considérer tous les hommes comme perfectibles, à jamais imparfaits, il y a certainement, probablement, tout un continuum de qualités, ou de défauts, portés chacun, par tout un chacun dans des mesures parfois disproportionnées.
Il semble que tous, et toutes, quelques soient les progrès que nous réalisons, avons réalisés, quelque soit le niveau d’éducation, ou de perfection que nous atteignons, les auteurs, beaucoup de gens semblent s’entendre pour dire que nul ne dispose de tant, de tellement de qualités pour être, pouvoir être considéré comme si exceptionnel ou différent, et ainsi se démarquer, plus que de raisons, soit des ses pairs, experts et eux-mêmes eux-aussi en tel ou tel domaine, ou alors, par leurs qualités humaines, qui feraient d’eux des êtres humains, plus gentils, ou honnêtes, compatissants, travailleurs, utiles, bienveillants, (on peut, on pourrait énumérer ce que le dictionnaire compte de qualités humaines), ainsi que nul n’est jamais si brillant, ou humain dans le bon sens du terme, pour pouvoir et devoir être admiré lui et lui seul, lui seulement.
Surtout, par ailleurs, l’on brille, il arrive, l’on rencontre des gens brillants, honnêtes, bons et modestes, mais ces qualités, si et aussi admirables soient-elles, empêchent-elles, ont-elles jamais permi à l’humanité de se guérir, à l’histoire de se guérir de ses multiples accidents et malheurs, malgré la somme, l’existence conjointe, les efforts, les prières, vrais, de tous ces gens illustres, passés et présents, pour prévenir jamais les guerres passées, ou actuelles, la violence, ou les troubles, les défis multiples que rencontre, plus que jamais, depuis l’avènement, l’arrivée de la technologie, de la multiplication, la démultiplication des attentes au climat, des moyens de destruction, des zones, et motifs de conflits armés, ou politiques ?
À tout bien considérer, il faut, ne faudrait pas manquer pas oublier, quelques talents, quelques succès que l’on obtient dans cette vie, de se montrer modeste, et de considérer la portée toute relative, voire insignifiante de notre gloire ici-bas, à considérer l’ensemble de nos défis, la gravité, l’urgence de certaines de ces problèmatiques, et le caractère dérisoire presque ironique de la notion même de succès dans ce triste monde. Cette conversation même, me semble finalement à moi quelque peu oiseuse, presque indécente et dérangeante à dire vrai, vaine à mon sens. »
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« Au tournant des années 2000, on comptait autour de 30 conflits étatiques actifs par an. En 2024, l’Uppsala Conflict Data Program (UCDP) en recense 61 — un record depuis 1946 — dont 11 ont atteint le seuil de « guerre » (≥ 1 000 morts de bataille en un an). Autrement dit, la multiplication des foyers est nette, même si tous n’atteignent pas des intensités extrêmes. (uu.se) Cette hausse s’accompagne d’une létalité fluctuante selon les années et les méthodes de comptage. UCDP estime à ≈ 160 000 le nombre de morts liés à la violence organisée en 2024 (tous types confondus), tandis qu’ACLED — dont la couverture et la méthode diffèrent (événements géolocalisés) — évoque plus de 233 000 décès pour la même année. Ces chiffres ne sont pas « contradictoires », mais non strictement comparables : définitions et périmètres diffèrent. (EurekAlert!) Si l’on regarde le temps long, les séries UCDP/PRIO (visualisées par Our World in Data) montrent l’alternance de pics et reflux régionaux des morts de bataille depuis 1946 ; la période 2011–2024 se distingue par une densité élevée de conflits simultanés (Syrie, Yémen, Sahel, RD Congo, Ukraine, Myanmar, etc.). Ces graphiques sont utiles pour resituer l’ampleur relative d’une guerre par rapport aux autres. (Our World in Data) Ordres de grandeur (exemples marquants, XXIᵉ siècle) Syrie (2011– ) : estimations agrégées ≈ 580 000–650 000 morts (directs et indirects confondus, selon compilations publiques et bilans onusiens antérieurs). L’ONU a documenté au moins 306 887 civils tués (2011–2021), tout en soulignant le sous-comptage. (Wikipédia) Yémen (2014– ) : ~ 377 000 morts au total fin 2021, dont ≈ 60 % par effets indirects (faim, maladies, effondrement des services), selon un rapport UNDP. (files.acquia.undp.org) Éthiopie – guerre du Tigré (2020–2022) : le bilan exact est incertain ; des travaux académiques évoquent 162 000–378 000 morts (violences + famine/accès aux soins), d’autres sources médiatiques reprenant des estimations jusqu’à ~ 600 000 (à manier avec prudence). (Wikipédia) Sud-Soudan (2013– ) : ≈ 400 000 morts excédentaires estimés (violents et non violents), i.e. surmortalité liée au conflit. (LSHTM) Irak (2003– ) : la surmortalité 2003–2011 a été estimée à ~ 460 000 par une étude PLOS Medicine (fortes incertitudes inhérentes aux méthodes). Les fourchettes globales varient donc largement selon les périmètres retenus. (PLOS) Ukraine (2014– ; invasion totale 2022– ) : les pertes sont très élevées chaque année depuis 2022 ; côté ukrainien, une référence officielle rare mentionnait 31 000 militaires tués (févr. 2024), sans compter blessés et disparus, et des dizaines de milliers de civils tués. Les estimations indépendantes des pertes russes/ukrainiennes (tués + blessés) varient fortement. (AP News) Conflits « non conventionnels » : le Mexique illustre comment une guerre contre les cartels peut générer sur la durée plusieurs centaines de milliers d’homicides, sans agenda politique classique. Ces dynamiques apparaissent mieux via les séries événementielles (ACLED/UCDP-GED) que via les seules catégories « étatiques ». (ACLED) Pourquoi ces guerres durent et se propagent Les conflits cités ne se ressemblent pas, mais on retrouve des mécanismes récurrents : Institutions fragiles (arbitrage judiciaire, police, gouvernance) qui ne découragent pas l’usage de la violence ; Griefs identitaires/territoriaux non résolus (minorités, frontières héritées, enclaves), qui rallument périodiquement l’hostilité ; Rentes de guerre (minerais, drogue, contrebande) qui incitent certains acteurs à prolonger les combats ; Rivalités et appuis extérieurs transformant des crises locales en conflits par procuration ; Stress climatiques et chocs de prix qui aggravent des tensions préexistantes (déplacements, compétition foncière/eau) ; Technologies de diffusion (drones, réseaux sociaux, mercenariat) abaissant le coût d’entrée dans la violence et accélérant l’escalade. Ces tendances sont aussi observées dans des rapports de suivi agrégés comme le Global Peace Index (attention : ce n’est pas un compteur de morts, mais un indicateur composite utile pour situer les trajectoires de risque). (Vision of Humanity) Sur la mesure et la décence Additionner mécaniquement des bilans hétérogènes (directs vs indirects, périodes différentes, zones qui se chevauchent) ne produit pas un « total mondial exact ». Les morts indirectes dépassent souvent les morts au combat, surtout en contextes de sièges, famines et effondrement sanitaire (ex. Yémen). Pour cette raison, les praticiens recommandent de lire les trajectoires (montée/plateau/reflux), l’exposition civile, et la capacité institutionnelle locale, plutôt que de chercher un seul chiffre agrégé. Les tableaux UCDP et les graphiques Our World in Data aident à garder ce regard proportionné. (files.acquia.undp.org) Enfin, parler de ces nombres demande retenue : ils désignent des personnes et des familles. On peut s’informer précisément — et l’on doit — sans fétichiser l’horreur. L’ambition utile n’est pas la “grande parole” : c’est le travail patient qui prévient (institutions qui tiennent), protège (civils, hôpitaux, écoles) et ouvre des sorties (accords tenables, incitations économiques alignées sur la paix). À cette échelle, on diminue vraiment, année après année, le nombre de morts et de vies brisées. Pour aller plus loin (accès direct aux jeux de données & docs) UCDP – Communiqué 2025 (61 conflits étatiques en 2024, 11 « guerres ») : (uu.se) UCDP – Tableaux, cartes et graphiques officiels (MAJ annuelle) : (ucdp.uu.se) UCDP – Centre de téléchargement & codebooks (GED, country-year, etc.) : (ucdp.uu.se) Our World in Data – Séries longues (morts en conflits étatiques / par région) : (Our World in Data) ACLED – Conflict Index & bilans 2024 : (ACLED) Études de cas (exemples) : Yémen (377 000 morts totaux fin 2021, ~60 % indirects), UNDP : (files.acquia.undp.org) Syrie (≈ 580 000–650 000 selon compilations publiques ; documentation ONU) : (Wikipédia) Tigré (bilan incertain ; 162 000–378 000 selon travaux académiques, estimations jusqu’à ~600 000 relayées médiatiquement) : (Wikipédia) Sud-Soudan (~400 000 morts excédentaires) : (LSHTM) Irak (surmortalité 2003–2011, PLOS Medicine) : (PLOS) Ukraine (repères officiels/indépendants, 2022– ) : (AP News). » »
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«Lui. Il me semble, au contraire, que c’est le bien qui n’existe pas, et que le mal seul est possible et réel. La vie ne s’entretient que par une série de meurtres, et l’hymne universel est un long cri de douleur de toutes les espèces vivantes qui s’entre-dévorent. L’homme, leur roi, les détruit toutes ; il faut des millions d’existences pour entretenir la vôtre. Quand vous ne tuez pas pour manger, vous tuez par passe-temps ou par habitude, et votre empire n’est qu’un immense charnier. Y êtes-vous heureux, du moins, y régnez-vous en paix ? Non, vous ne songez qu’à vous déchirer les uns et les autres ; la guerre, l’oppression et la violence, toutes les injustices et toutes les tyrannies remplissent l’histoire, et ce sera ainsi jusqu’à la fin. Le mal moral, qui est votre œuvre, dépasse en horreur le mal physique qui vous écrase. Contre l’un et contre l’autre, vous n’avez trouvé d’autre remède que de lâches prières, qui montent inutilement vers les indifférentes étoiles. Vous tenez à la vie que vous savez mauvaise ; vous voudriez la prolonger au delà de la tombe, et vous rêvez là-haut un monde fantastique et rempli de contradictions. Vous en retranchez la mort, condition nécessaire de la vie, et la lutte éternelle contre le mal, sans laquelle il n’y a pas de vertu.»
Louis Ménard, Rêveries d’un païen mystique, Le diable au café
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« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »
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« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.
Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “
FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne
https://www.francebleu.fr/info […] es-6973078
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EXPRESSIONS
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1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu
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SIGNIFICATIONS
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A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.
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« feu », Mentions, Extraits, Mounie
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« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»
Maxime Parodi
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« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews«
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« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.
En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. » »
Archives Parlementaires
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« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
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«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
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« Je ne peux pas entrer en toi par contact, mais même quand j’entrerai en toi une fois devenu esprit, je ne le ferai pas non. Il vaut mieux que je te tienne pour de bon, que je te baise de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière… Je me rapprocherai tant, que cela te brisera. Et si cela ne marche pas, j’ai d’autres moyens, j’ai tellement, tellement de moyens… »
Le Témoin du mal, « Azazel », Bible
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« Damoclès était un lâche flatteur, qui faisait bassement sa cour à Denys le tyran. Pour se rendre plus agréable à cet usurpateur, il affectait de l’élever au-dessus de tous les monarques de l’univers, et lui répétait sans cesse qu’il les surpassait en mérite, en richesse, en gloire, en puissance, et même en bonheur. Le tyran, qui vivait dans des frayeurs continuelles qu’on attentât à ses jours, n’ajoutait pas foi à ce dernier trait de son éloge. Il ne sentait que trop qu’il n’était pas le plus heureux prince de la terre, et il voulut le faire sentir pareillement à son flatteur. Il ordonna donc un jour qu’ou le revêtit de pourpreset de toutes les marques de la royauté. Il le fit asseoir à sa table, et servir comme s’il eût été en effet le maître du royaume. Le festin fut de la plus grande magnificence; et pendant que les mets les plus délicats flattaient son goût, une musique délicieuse charmait ses oreilles. Il jouissait avec ravissement d’une situation si charmante. Mais tandis qu’il en savourait la douceur, quelqu’un l’avertit de lever les yeux. Que deviņt-il, lorsqu’il aperçut au-dessus de sa tête une épée nue qui n’était attachée au lambris, qu’avec un crin de cheval il pålit, il frémit, il voulut quitter sa place, mais le roi le lui défendit. On continua de lui servir tout ce qui pouvait exciter son appétit ; les musiciens redoublèrent leurs efforts, et deployèrent toutes les richesses de l’harmonie; mais il ne goûtait plus rien, n’entendait plus rien; il n’était occupé que de cette fatale épée, qui pouvait à tout moment se détacher et le percer; sans cesse il avait les yeux sur elle. Le reste du temps qu’il passa à table lui parut un siècle, et il ne respira que lorsqu’enfin il lui fut permis de sortir de cette cruelle position. Cette cruelle position de Damoclès est la nôtre. La mort tient continuellement la faux levée sur nos têtes, il n’y a pas d’instant où elle ne puisse nous porter le coup fatal. Comment donc pouvons-nous boire, manger, dormir, rire, nous amuser tranquillement? Damoclès se montra bien plus sage que nous. Du moment qu’il eut aperçu le glaive menaçant, insensible à tout autre objet il ne le perdit plus de vue, il se tint continuellement sur ses gardes. Telle devrait être notre conduite. Toutes les richesses, tous les honneurs, tous les plaisirs du monde devraient nous être indifférents; nous ne devrions penser qu’à prendre de sages mesures, non pas pour éviter la mort qui est inévitable, mais pour n’en être pas surpris dans un état où elle aurait pour nous des suites fuuestes. Damoclès voyait, à la vérité, l’épée suspendue sur sa tête, et nous ne voyons pas la mort prête à nous frapper: mais la raison et la religion ne suppléent-elles pas à cette vue corporelle? et le danger continuel où nous sommes d’être surpris par la mort, n’est-il pas aussi évident que si nous voyions de nos yeux sa faux redoutable menacer nos têtes. »
Bonaventure, Histoires et parabole
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« Un peuple divisé et désemparé, des institutions en ruine […], une espèce de terre brûlée propre a devenir le champ clos des factions et le cimetière des libertés perdues? […] Les français espéraient le salut, ils… »
Julian Jackson, De Gaulle
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Alain Penven, L’ingénierie sociale, CAIRN.INFO : Matières à réflexion
https://www.cairn.info/l-ingenierie-sociale–9782749237176-page-25.htm
Définir l’ingénierie sociale
Dans L’ingénierie sociale (2013), pages 25 à 33
» Est-il légitime de parler d’ingénierie sociale ? En posant cette question, nous souhaitons déconstruire une évidence, qui ferait de l’ingénierie sociale une dimension incontournable des politiques sociales, et souligner le caractère polémique et contradictoire de la notion. L’ingénierie renvoie à la figure de l’ingénieur : « Personne apte à occuper des fonctions scientifiques et techniques actives, en vue de créer, organiser, diriger des activités qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre. » Et « l’ingénierie est l’étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, sociaux) qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes ; discipline ; spécialité que constitue le domaine de telles études » (Larousse). Pour le dictionnaire historique de la langue française Le Robert : « Ingénieur a d’abord désigné un constructeur, un inventeur d’engins de guerre ou un conducteur d’ouvrages de fortification, il s’emploie aussi au xviie et au xviiie siècle comme équivalent d’architecte, mais s’est spécialisé pour désigner une personne qui, par sa formation scientifique et technique, est apte à diriger certains travaux, à participer à des recherches ; cet emploi moderne d’ingénieur apparaît au xviiie siècle et se répand avec le développement de l’industrie. » Nous retenons de cette définition les notions d’étude, de projet et de pluridisciplinarité. L’ingénieur et l’ingénierie sont deux notions structurantes du champ industriel, elles s’appliquent à la production de machines, d’outils, de produits manufacturés… »
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« M. de Chauvelin. Voilà, Messieurs, comme, en 1822, on parlait du banc des ministres aux députés de la France ; vous avez entendu ces allégations, dans lesquelles les torts imputés à M. Lafontaine disparaissent, en quelque sorte, à côté des reproches si graves adressés à la ville de Dijon, à une portion si nombreuse de sa population , présentée en état de sédition et de rébellion ouverte ; aux autorités mêmes de cette ville, qui auraient laissé se développer sous leurs yeux de pareils désordres. »
Archives parlementaires de 1787 à 1860, Volume 59, 1885
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« Comme il est désormais bien évident, les démocraties représentatives occidentales sont en difficulté, non en raison de quelque accident fortuit, mais pour des raisons structurelles. Nous assistons à une protestation profonde et durable de segments importants de l’opinion publique qui, abandonnés par une classe dirigeante oligarchique et autoréférentielle, se sentent à la merci d’un monde de plus en plus complexe et changeant, où l’Occident jouit d’une position de moins en moins privilégiée. Si tel est le cas, la question principale à laquelle les démocraties doivent répondre est de savoir comment absorber cette protestation. D’autant que la capacité à y répondre conditionne leur aptitude à relever avec succès, seules ou en tant que membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique, les défis de notre époque.
Les démocraties semblent réagir à cette protestation selon un schéma tripartite. Dans un premier temps, il y a le rejet et la diabolisation : les forces politiques représentant les électeurs mécontents sont ridiculisées pour leur approximation et leur incompétence, et/ou délégitimées car jugées nuisibles à la démocratie libérale.
Dans une deuxième phase, ces forces politiques grandissent à tel point qu’il devient difficile de les ignorer, et la conventio ad excludendum à leur encontre commence à vaciller. Au troisième et dernier stade, elles parviennent au pouvoir, seules ou en coalition, et l’ensemble de l’équilibre politique doit se restructurer autour d’elles. En simplifiant quelque peu, on pourrait dire qu’aujourd’hui Berlin traverse le premier stade, Paris le deuxième, et Rome le troisième. En Allemagne, les partis traditionnels ont mieux résisté qu’ailleurs, et il est envisageable qu’après les élections de février prochain, ils soient encore capables de former une majorité excluant Alternative für Deutschland. Le Brandmauer, le « mur coupe-feu » version allemande de la conventio italienne, tient encore, bien que difficilement. En Italie, la première phase s’est ouverte précocement avec les élections de 2013, le passage à la deuxième a eu lieu avec le vote de 2018, et depuis 2022, nous sommes enfin entrés dans la troisième phase.
Après près de dix ans marqués par toutes sortes de rebondissements – des résultats électoraux en montagnes russes, des flots de démagogie, l’apogée du transformisme parlementaire –, la Péninsule a achevé sa transition et est aujourd’hui le pays le plus stable parmi les grandes nations de l’Union. En France, l’establishment a mis à profit les institutions de la Cinquième République – le présidentialisme et le scrutin uninominal à deux tours – pour maintenir les partis de protestation autant que possible dans l’opposition. Cela a permis de prolonger de plusieurs années la durée de la première phase, mais au prix d’une série de manœuvres – à commencer par le macronisme – qui font désormais payer leur prix. La nécessité de faire appel à la France Insoumise pour contrer le Rassemblement National lors du second tour des élections de juin, puis les ouvertures du gouvernement Barnier au même RN, signalent clairement l’entrée du pays dans la deuxième phase, la plus chaotique, celle du passage de la diabolisation à une forme d’intégration de la protestation.
La transition d’un stade à l’autre n’est pas inévitable. Rien n’empêche que, en Allemagne, l’AfD reste encore quelques années derrière le mur coupe-feu et glisse ensuite vers l’irrégularité – et rien n’empêche, bien que ce soit beaucoup plus difficile, que la France remonte de la deuxième phase à la première au lieu de descendre à la troisième. Ce qui est nécessaire, cependant, c’est que la protestation, précisément parce que ses racines sont structurelles et non conjoncturelles, trouve une voix et une représentation. Ces dernières années, le climat historique a changé trop profondément pour que la politique démocratique puisse ne pas s’y adapter.
C’est pourquoi il est plus facile pour l’Allemagne de se stabiliser dans la première phase que pour la France d’y retourner : la République fédérale dispose d’un parti traditionnel en bonne santé – les démocrates-chrétiens – qui peut peut-être gérer le changement, tandis qu’en Hexagone, il est difficile de discerner qui pourrait remplir cette fonction. Ce raisonnement, avec une certaine prudence, peut également être étendu à l’Union européenne. La récente formation de la deuxième Commission von der Leyen a montré que l’Union se trouve au début du deuxième stade : le Brandmauer a désormais été franchi par une partie des conservateurs, en particulier par Fratelli d’Italia, et le Parti populaire se montre prêt, lorsque nécessaire, à s’ouvrir davantage vers la droite, vers les Patriotes et les Souverainistes, donnant naissance à la soi-disant « majorité Venezuela ». De nouveau, il n’est pas dit que l’on passe nécessairement de la deuxième phase à la troisième, mais il est évident que la politique continentale évolue aussi avec le changement de l’opinion publique. Et, tout comme à Berlin, beaucoup dépendra à Bruxelles du Parti populaire.
Dans cette situation, il reste cependant difficile d’imaginer que l’Union puisse avancer sans le soutien d’au moins une partie des droites, bien qu’elles se soient généralement opposées à une plus grande coopération continentale. Comment rendre compatible « plus d’Europe » avec une intégration de la protestation arrivée au deuxième stade sera la grande question de 2025. Et l’Italie, forte de sa stabilité désormais consolidée en « phase trois », pourrait apporter une contribution non négligeable à la recherche d’une réponse.»
Giovanni Orsina, « La crise structurelle des démocraties », pour La Stampa, 05 décembre 2024
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« Beaucoup de personnes croient que les discussions philosophiques ne sont que des jeux d’esprit, et , qu’après de longues argumentations, on voit chacun de ceux qui les soutiennent conserver l’opinion qu’il avait au début. Cela est vrai pour les questions dont vous parliez tout à l’heure, qui n’intéressent qu’une vaine curiosité, pour celles qu’il faut regarder comme insolubles, soit absolument et à toujours, soil temporairement, parce qu’on manque encore de quelques-unes des données indispensables à leur solution; cela est vrai pour les discussions dans lesquelles chacun des contendants est animé, avant tout, du désir de faire remarquer ses talents ou de faire prévaloir une opinion qu’il a intérêt de placer au-dessus de toutes les autres ; en d’autres termes, cela est vrai quand chacun de ceux qui discutent ou l’un d’eux est dirigé plutôt par une passion que par la raison; mais il n’en est pas ainsi pour les discussions dans lesquelles, des , deux côtés, on apporte des dispositions plus modestes. »
Archives parlementaires
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« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »
Joseph Fiévée, Des Opinions et des Intérêts pendant la Révolution
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«Ce rythme temporel, qui garantit l’alternance des saisons et l’équilibre des temps mélangés (comme l’attestent les dérivés de tempus : temperantia, temperatio, temperare, qui disent tous l’équilibre de temps multiples), c’est la tempérance. Au cœur de l’institution juridique du temps se laisse deviner la pulsation d’un rythme qui conduit à cette figure de la tempérance. Qu’est-elle, en effet, cette tempérance, sinon la sagesse du temps, la juste mesure de son déroulement, le mélange harmonieux de ses composantes ? Et tout comme l’alternance des saisons fait les climats tempérés, la tempérance dans la cité — le juste dosage de la continuité et du changement — assure l’équilibre des rapports sociaux. La tempérance est « accord et harmonie », assure Platon : « répandue dans l’ensemble de l’État, elle met à l’unisson de l’octave les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires sous le rapport de la sagesse, de la force, du nombre, des richesses ou de tout autre chose semblable »»
https://books.openedition.org/pusl/19818?lang=fr
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« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »
« En effet, dit-il, si l’écrivain attaque un acte du gouvernement comme înconstitutionnel, il devra prouver d’abord que cet acte est attentatoire aux droits des citoyens, aux droits garantis par la constitution. Eh bien, alors même qu’il sera très-réservé, alors même qu’il ne se permettra aucune personnalité, s’il parvient à prouver que l’acte du gouvernement contre lequel il écrit, a violé la constitution, a violé la foi des sermens, a dépouillé les citoyens de leurs droits, il provoquera par cela même à la haine et au mépris. Que séra-ce encore si, au lieu d’un fait, il en cite un grand nombre. Ces deux choses sont aussi inséparables que l’effet de la cause; le droit de censure emporte le droit de provoquer à la haine et au mépris.
Non, Messieurs, répond M. Cuvier, examiner, critiquer les actes du pouvoir, tant que l’on reste dans les bornes de la décence et de la bonne foi, signaler les erreurs, marquer les fautes où il est entraîné, c’est remplir le devoir d’un bon citoyen, c’est, exercer un droit que les lois protégeront toujours dans un État libre: ce n’est point exciter la haine et le mépris. Mais chercher à chaque acte un but coupable, un motif odieux, les donner tous comme le produit de la méchanceté ou de l’ineptie, en présenter la suite, comme dirigée constamment contre la nation et contre la liberté, que le premier devoir des rois est de protéger, c’est détruire dans le cœur des peuples la source la plus noble de leur soumission, c’est réduire l’instabilité du trône à n’être plus garantie que par la lettre morte de la loi, ou par les soldats de la garde. Voilà ce que c’est, dans le sens de l’article, qu’exciter à la haine et au mepris contre le gouvernement du Roi»
Annuaire historique universel
pour … 1822 (1823)
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« »Souvenez-vous des événements qui se sont accomplis il y a un demi-siècle. Une aristocratie avait, non sans gloire, gouverné la France pendant un millier d’années; cette aristocratie était moins nombreuse que vous, messieurs de la bourgeoisie, mais plus forte que vous. Que lui arriva-t-il ? <«<Comme en gouvernant le pays elle rapportait tout à son propre bénéfice, faisait tout remonter à soi, sans se soucier de ce qu’il avait en dessous d’elle, vos pères, messieurs, qui se trouvaient dans ce dessous, vos pères, dont l’éducation venait de s’achever à l’école des encyclopédistes, vos pères, qui portaient gravées dans leur mémoire les maximes du Contrat social, et dont les ames s’exaltaient aux grands souvenirs de la liberté antique, vos pères un jour s’indignèrent de cet égoïsme, de cette exploitation de tout un peuple par une caste. Ils se levèrent tous unanimes, se reconnurent, et, quand ils eurent dénombré leurs forces, un d’entre eux, à la face de l’aristocratie encore toute-puissante, posa et résolut ces trois questions: Qu’est-ce que le tiersétat? tout.Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique? – rien. – Que deinande-t-il ?-à être quelque chose. «Ceci se passait en 1789, comme vous savez. HOMME. Voy. LOI NATURELLE. Dans la même année, le tiers-état devint quelque chose en effet; dans la même aula noblesse dépossédée. — Quatre ans plus tard, en 1793, elle fut punie. — Une génération subit le châtiment dû à l’égoisme de vingt générations; les enfants payèrent pour leurs pères. Ce fut une sanglante, ter. ah! trop sanglante, sans doute, — mais une providentielle expiation. «Eh bien! messieurs de la bourgeoisie, voilà un grand et terrible exemple à médi – Si, un jour, il vous arrivait d’oublier que ce n’est point pour votre seul avantage que vous gouvernez la France, si vous ne vous souveniez plus que les gens payant 200 francs au fisc ne sont pas tout l’Etat; enfin si, comme l’aristocratie d’avant1789, vous comptiez pour rien ce qu’il y a. en dessous de vous, songez que trois questions résolues pourraient soudain troubler votre insouciante quiétude.»
Nouvelle Encyclopédie Théologique
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« Quant à moi, par des raisons que je vous exposerai tout à l’heure, j’étais convaincu que le caractère de la révolution de février était un caractère éminemment social; que la première question à résoudre était cette grande question de l’organisation du travail. (Légères rumeurs.) J’exprimai mon opinion, qui fut très-vivement combattue par mes collègues, et alors, comme je me trouvais représenter au pouvoir une idée qui ne se trouvait pas exactement la mienne, je donnai sur-le-champ ma démission. Cette démission ne fut pas acceptée. Comme M. François Arago vous l’a indiqué dans sa dépo sition, on craignait des agitations populaires, on craignait un soulèvement. Ma démission fut donc très-vivement repoussée; et alors, comme concession à faire au peuple, on proposa la constitu tion d’une commission de gouvernement pour les travailleurs, dont on m’offrit la présidence. Cette proposition, je la repoussai à mon tour avec la plus grande énergie. Je sentais que si je me mettais à la tête d’une commission ayant seulement pour but d’élaborer les questions sociales, et n’ayant aucun moyen pour réaliser les idées qui nous auraient paru bonnes, je m’exposais à un double danger, d’une part, le peuple voyant sa misère se prolonger, ne se tournerait-il pas contre moi, ne m’accuserait-il pas de la durée de ses maux; et de l’autre, les adversaires des idées sociales que je voulais faire prévaloir, ne viendraient-ils pas me dire vous êtes un utopiste; ne m’accuseraient-ils pas d’impuissance? Voilà le danger que je redoutais. »
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«J’ai été frappé d’entendre les mêmes paroles, les mêmes expressions, les mêmes images, la même accentuation, comme je l’ai dit. Eh bien, citoyens, ce n’a pas été de l’interprétation de ma part, ç’a été une conviction chez moi, et je me suis consolé en me disant que je ne pouvais pas accuser les ouvriers français, car je reconnaissais une action étrangère, car je reconnaissais une haine espagnole, quelque chose d’ailleurs que je n’avais jamais trouvé chez les hommes de mon pays. Oui, j’ai reconnu parmi eux plutôt les sentiments des Antilles, et plutôt, comme je l’ai dit la haine espagnole que la fraternité française. (Murmures à gauche. Agitation prolongée.) »
Félix Wouters
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«Pour tous ceux qui ont sérieusement examiné le tableau de la situation actuelle du Comtat, il n’est pas douteux que, revenir sur le passé, c’est inévitablement troubler l’avenir, et c’est de l’avenir que le Corps législatif, quand il délibère sur les grandes questions d’intérêt public et de police constitutionnelle, doit principalement s’occuper c’est à cela qu’il doit savoir tout sacrifier. Tous les Comtadins sont, ainsi que je l’ai dit plus haut, parties plus ou moins dans les troubles du Comtat; il faudra bien cependant les considérer comme citoyens, comme individus désintéressés; car sans cela il ne pourrait y avoir d’information. Que s’ensuivrait-il? appellera-t-on les citoyens à déposer les uns contre les autres, après s’être livrés des combats sanglants? Le sanctuaire de la justice va donc devenir pour eux un nouveau champ de bataille, où ils se feront une guerre mille fois plus meurtrière encore. On va rouvrir tant de plaies qui sont à peine fermées, ranimer tous les germes de dissensions et dé discorde civile; invétérer toutes les haines, perpétuer à jamais de courts ressentiments: bientôt donc ces malheureuses contrées seront inaccessibles pour toujours à toutes les douceurs et à tous les charmes de l’union, de la fraternité et des vertus sociales sur lesquelles reposent le plus efficacement le bonheur des hommes. »
Archives parlementaires de 1787 à 1860, Jérôme MAVIDAL
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« Deux fresques parallèles, deux atmosphères d’un même pays qui bascule du rêve à la catastrophe. Le sujet est suffisamment précis et riche pour que je lance directement la recherche approfondie. »
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« Je vais faire travailler l’enquête sur les deux volets que tu décris : l’Allemagne de 1935-36 dans son ivresse de reconquête, de fierté, de propagande triomphante (presse, discours, Jeux de 36, sport, promesses) — puis l’Allemagne de 42-44 dans sa dissociation croissante entre le discours officiel et la souffrance du terrain, les bombardements, les pertes, le double langage, la population qui s’accroche aux mensonges pour ne pas s’effondrer. Le tout appuyé sur des historiens, témoignages, sociologues, psychanalystes. Deux parties séparées, sans transition, comme deux chapitres indépendants d’un rêve interrompu. »
Claude Ai, Requête
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Voix du Troisième Reich : répertoire testimonial et citationnel, 1935–1944
« L’Allemagne nazie a produit deux expériences collectives radicalement opposées en moins d’une décennie — l’euphorie nationale de 1935-1936 et l’effondrement de 1942-1944. Ce répertoire rassemble les sources testimoniales, les références précises et les clés d’accès aux citations directes permettant d’enrichir une analyse existante avec des voix individuelles concrètes. Pour chaque source, on trouvera l’auteur, l’ouvrage exact, les passages ou pages à consulter, et une caractérisation du contenu — le tout organisé par période, puis par type de voix (Allemands ordinaires, observateurs étrangers, historiens, psychanalystes).
VOLET 1 — LE RÊVE : ALLEMAGNE 1935-1936
Milton Mayer et les dix Allemands ordinaires
They Thought They Were Free: The Germans 1933–1945 (University of Chicago Press, 1955; réédition 2017) constitue la source la plus riche en voix directes d’Allemands ordinaires sur l’accoutumance progressive. Le chapitre 13, intitulé « But Then It Was Too Late » (pp. 166-173 de l’édition 2017), contient l’intégralité du témoignage du « philologue » — le plus éduqué des dix interlocuteurs de Mayer. Ce passage, disponible en extrait sur le site de University of Chicago Press, développe plusieurs thèmes essentiels :
Le philologue décrit le processus d’accoutumance en utilisant la métaphore d’un fermier qui ne voit pas le blé pousser — chaque mesure étant trop petite, trop bien expliquée pour provoquer une réaction. Il explique que la dictature était avant tout « divertissante » (diverting), fournissant une excuse pour ne pas penser à ceux qui ne voulaient de toute façon pas réfléchir — et cela valait même pour les intellectuels. Le moment de rupture morale est décrit à travers un épisode personnel dévastateur : son jeune fils répétant une insulte antisémite. Le philologue observe que les formes extérieures de la vie — maisons, magasins, emplois, concerts — restaient intactes, mais que l’esprit avait changé sans que personne ne le remarque.
Le boulanger Herr Wedekind offre un témoignage complémentaire plus pragmatique. Interrogé sur les raisons de son adhésion au national-socialisme, il répond simplement que le parti avait promis de résoudre le chômage. Sur l’absence de résistance, il explique qu’on n’avait tout simplement pas le temps de réfléchir — il se passait trop de choses. Le policier Willy Hofmeister justifie quant à lui l’autoritarisme par une logique d’efficacité économique, estimant qu’il revient moins cher de payer un seul homme sachant gouverner que des milliers d’élus.
La conclusion personnelle de Mayer est que ses dix Allemands avaient voulu ce régime, l’avaient obtenu, et l’avaient aimé — et que cette réalité devrait inquiéter les Américains eux-mêmes. (Consulter l’extrait officiel sur le site de University of Chicago Press pour les formulations exactes.)
Sebastian Haffner : l’anatomie de la Kameradschaft
Geschichte eines Deutschen / Defying Hitler: A Memoir (Farrar, Straus & Giroux, 2000), publié à titre posthume, offre une analyse intérieure de la séduction nazie. Les passages les plus pertinents se trouvent aux pages 272 et 285-287 (confirmés par une recension académique de David Crew sur H-Net, 2003).
Haffner consacre un développement essentiel à la Kameradschaft (camaraderie) qu’il compare à l’alcool ou à l’opium — un réconfort face à des conditions inhumaines qui, séparé de cette nécessité et pratiqué pour lui-même, devient un vice corrupteur. Le passage clé (p. 285) décrit comment cette camaraderie promiscue détruit le sens de la responsabilité individuelle : les camarades deviennent la conscience de chacun, accordant l’absolution pour tout, pourvu qu’on fasse ce que tout le monde fait. La camaraderie ne tolère pas la discussion — toute réflexion prend immédiatement la couleur de la plainte et du grognement, devenant un péché mortel. Elle n’admet que des sentiments de masse du type le plus primitif.
Haffner identifie aussi un vice spécifiquement allemand (p. 272) : l’idolâtrie de la compétence pour elle-même — un plaisir profond à bien faire n’importe quelle tâche, qu’il s’agisse d’un travail honorable, d’une aventure ou d’un crime. Cette observation éclaire directement le mécanisme par lequel des professionnels compétents ont servi le régime avec zèle.
Ian Kershaw : le mythe du Führer et le « working towards the Führer »
Deux textes de Kershaw sont indispensables :
1. « The Hitler Myth, » History Today 35, n° 11 (novembre 1985) — article accessible en texte intégral qui contient les formulations clés. Kershaw y décrit l’adulation de Hitler par des millions d’Allemands marginalement engagés dans l’idéologie nazie comme un élément crucial d’intégration politique du Troisième Reich. Il développe le contraste entre la popularité de Hitler et la réputation désastreuse des fonctionnaires du parti — les « petits Hitler » (little Hitlers) — dont la corruption et l’arrogance étaient un scandale quotidien. La popularité de Hitler était protégée par le mythe selon lequel il ignorait les méfaits de ses subordonnés. Kershaw note aussi que les sous-cultures socialiste et catholique restaient relativement immunisées (Resistenz) contre le culte du Führer.
2. « ‘Working Towards the Führer’: Reflections on the Nature of the Hitler Dictatorship, » Contemporary European History 2, n° 2 (juillet 1993), pp. 103-118. Ce texte fondateur s’appuie sur un discours de Werner Willikens, secrétaire d’État au Ministère de l’Alimentation (21 février 1934), reproduit dans Noakes & Pridham, Nazism 1919-1945: A Documentary Reader, vol. 2, p. 207. Willikens y exhortait chacun à travailler dans le sens que le Führer souhaiterait, sans attendre d’ordres. Kershaw étend ce concept à toute la société : individus cherchant un avancement de carrière, petits commerçants détruisant un concurrent par une calomnie sur ses origines « aryennes », citoyens ordinaires réglant des comptes avec leurs voisins via des dénonciations à la Gestapo — tous, d’une certaine manière, « travaillaient vers le Führer » (p. 117).
Sur la remilitarisation de la Rhénanie (mars 1936), Kershaw décrit dans Hitler 1889-1936: Hubris (Norton, 1999, ~p. 588) une population « hors d’elle-même de joie » — une humeur contagieuse à laquelle il était presque impossible de résister.
Robert Gellately : le consentement par la dénonciation
Backing Hitler: Consent and Coercion in Nazi Germany (Oxford UP, 2001) développe la thèse que le régime ne cherchait pas à terroriser la population dans son ensemble mais à gagner des convertis en s’appuyant sur des images populaires et des phobies anciennes. Le succès monstrueux de la Gestapo était dû en grande partie à des citoyens ordinaires qui signalaient volontairement des « ennemis » dans leur entourage (introduction du livre). Les pages 5-6, citées dans une recension H-Net de George Browder (novembre 2002), précisent que la coercition des années 1930 n’était ni globale ni aléatoire, mais sélective et ciblée. Dans The Gestapo and German Society (Oxford, 1990), Gellately établit qu’au minimum 26 % des affaires de la Gestapo commençaient par une dénonciation identifiable — chiffre plancher. Il rappelle que la Gestapo ne comptait que 32 000 agents pour toute l’Allemagne, et seulement 42 à Hanovre. Une femme allemande citée dans le livre se souvient avoir voulu « ne voir que le bien » et avoir simplement « repoussé le reste ».
Götz Aly : la « Gefälligkeitsdiktatur »
Hitler’s Beneficiaries: Plunder, Racial War, and the Nazi Welfare State (Metropolitan Books, 2005) — traduit de Hitlers Volksstaat — avance que Hitler a littéralement « acheté » le consentement de son peuple par des avantages matériels tirés du pillage. Le chapitre 2, intitulé « The Accommodating Dictatorship » (Die Gefälligkeitsdiktatur), développe l’idée d’une dictature entretenue « par le bas », avec des Allemands participant pleinement à un processus décisionnel aplati. Dans une interview avec Yad Vashem (disponible sur yadvashem.org), Aly emploie lui-même le terme de dictature « feel-good » pour caractériser le mécanisme de politique sociale du régime.
La critique la plus efficace vient de Richard J. Evans (History News Network) : Aly applique un réductionnisme économique qui laisse trop de côté d’autres facteurs, notamment l’idéologie et la croyance.
Peter Fritzsche : l’enthousiasme comme moteur
Life and Death in the Third Reich (Harvard UP, 2008) utilise des journaux intimes pour montrer la complexité du consentement. Fritzsche cite le diariste Erich Ebermayer, qui écrit le 30 janvier 1933 « Nous sommes les perdants », puis en 1935 face aux lois de Nuremberg que « la haine est semée un million de fois », mais qui en mars 1938, face à l’Anschluss, reconnaît : « Ne pas le vouloir simplement parce que c’est Hitler qui l’a réalisé serait une folie. » Cette séquence illustre la thèse centrale de Fritzsche : même les sceptiques pouvaient être entraînés par l’élan de renouveau national. La Volksgemeinschaft n’était pas un simple slogan de propagande mais exerçait une attraction réelle, promettant l’appartenance tout en exigeant l’exclusion.
Dans Germans into Nazis (Harvard UP, 1998), Fritzsche soutient — selon les recensions de Harvard UP — que l’attrait populaire du mouvement hitlérien résidait davantage dans l’espoir et l’optimisme qu’il générait que dans ses invitations à haïr et à craindre. Un contemporain cité par Fritzsche dans Hitler’s First Hundred Days (2020) résume le paradoxe de manière saisissante : les gens râlent comme des enragés, mais sont quand même nazis.
Victor Klemperer : le témoin de Dresde (1935-1936)
I Will Bear Witness: A Diary of the Nazi Years, 1933-1941 (trad. Martin Chalmers, Random House, 1998-1999) contient des observations irremplaçables. Les entrées clés pour la période sont :
Septembre 1935 (période des lois de Nuremberg) — Klemperer décrit une intensification de la propagande antisémite à Dresde : panneaux sur les arrêts de tramway de la Prager Strasse, vitrines de magasins à Plauen couvertes de citations antisémites attribuées à Marie-Thérèse et Goethe, le Stürmer partout, discours violents de Goebbels, actes de violence en divers endroits. Il note que la persécution est bien pire que lors du premier boycott de 1933.
9 septembre 1935 — « Le régime nazi est plus fermement en selle que jamais. »
Mai 1936 — Une observation glaçante sur l’opinion publique : la majorité de la population est contente, un petit groupe accepte Hitler comme un moindre mal, et personne ne veut réellement se débarrasser de lui.
Août 1936 (pendant les Jeux) — Klemperer note avec sarcasme que l’honneur de la nation dépend désormais de la capacité d’un compatriote à sauter quelques centimètres plus haut que les autres. Il anticipe aussi que la relative retenue montrée pendant les Jeux laissera place à une persécution intensifiée : « Les Jeux se terminent dimanche prochain, le congrès du NSDAP est annoncé, une explosion est imminente, et naturellement on s’en prendra d’abord aux Juifs. »
16 août 1936 — Une des entrées les plus violentes : Klemperer exprime sa rage contre les intellectuels qui ont permis le régime, déclarant que si la situation s’inversait, il laisserait partir les gens ordinaires mais ferait pendre tous les intellectuels — les professeurs trois pieds plus haut que les autres.
Sur le comportement des Allemands ordinaires, Klemperer rapporte une scène typique : un homme lui serre la main, lui dit de garder courage ; le lendemain, le même homme passe devant lui le regard fixe, aussi étranger que possible. Ce comportement, estime-t-il, est représentatif de la population tout entière.
(Source complète : édition Modern Library/Random House, trad. Chalmers.)
Observateurs étrangers : les Jeux de Berlin et au-delà
William Shirer, Berlin Diary (Knopf, 1941) — Le correspondant américain offre des observations de première main, avec une réserve importante : une étude de 2015 a montré que Shirer avait substantiellement révisé ses premières entrées favorables à Hitler, et qu’une grande partie du texte portant sur 1934-1938 a été rédigée rétrospectivement. Sous cette réserve :
Pour le congrès de Nuremberg de 1934, Shirer décrit une foule de dix mille personnes en délire devant l’hôtel de Hitler, les visages — surtout ceux des femmes — transformés en quelque chose de « positivement inhumain », rappelant les expressions de prédicateurs extatiques en Louisiane. Il analyse le succès de Hitler comme un emprunt à l’Église catholique romaine : la restauration de la pompe, de la couleur et du mysticisme dans les vies mornes des Allemands du XXe siècle.
Pour les Jeux de 1936, Shirer note que les nazis ont réalisé un travail de propagande formidable, impressionnant la plupart des visiteurs étrangers par la somptuosité et l’organisation. Il raconte avoir organisé un déjeuner pour des hommes d’affaires américains et invité Douglas Miller, l’attaché commercial — le mieux informé de l’ambassade — pour les éclairer, mais les businessmen ont dit à Miller comment étaient les choses, sans lui laisser placer un mot.
Sur la remilitarisation de la Rhénanie, l’entrée du 8 mars 1936 note que Hitler s’en est tiré — la France ne marche pas, elle fait appel à la Société des Nations — et révèle que les troupes allemandes avaient l’ordre strict de battre en retraite si la France s’opposait de quelque façon.
Chips Channon (député conservateur britannique) — Les Diaries non expurgées (éd. Simon Heffer, Hutchinson, 2021, vol. 1) révèlent une fascination troublante. En août 1935, Channon note que les atrocités allemandes ne provoquent guère d’émotion et s’avoue « pro-allemand ». Aux Jeux de Berlin en août 1936, il décrit Hitler comme une créature « semi-divine ». Il applaudit Göring dont les yeux pétillent d’amusement, chante le Horst-Wessel-Lied qu’il trouve entraînant, et visite un camp de concentration qu’il juge « propre, même gai ». Ces entrées montrent la séduction exercée par le régime sur les élites étrangères.
David Lloyd George, « I Talked to Hitler, » Daily Express, novembre 1936 (disponible sur germanhistorydocs.org) — L’ancien Premier ministre britannique, après sa visite à Hitler au Berghof en septembre 1936, déclare qu’aucun doute n’est possible sur la transformation merveilleuse que Hitler a opérée dans l’esprit du peuple. Il compare Hitler à George Washington et le décrit comme « un des plus grands hommes » à la tête du peuple le plus heureux qu’il ait jamais rencontré.
Charles et Anne Morrow Lindbergh — En août 1936, Lindbergh écrit à Göring pour exprimer son admiration devant les installations aéronautiques allemandes. Anne Morrow Lindbergh, dans The Flower and the Nettle (1976), se souvient n’avoir jamais été aussi consciente d’une telle « force dirigée », trouvant « exaltantes » l’énergie, la fierté et le moral du peuple.
W.E.B. Du Bois, Pittsburgh Courier, 19 décembre 1936 (disponible sur germanhistorydocs.org) — Après six mois en Allemagne, Du Bois constate qu’il jouit d’une liberté civique complète et d’une courtoisie publique qu’il ne connaît pas aux États-Unis : il peut aller dans n’importe quel hôtel, dîner où il veut. Mais il reconnaît simultanément l’existence d’une campagne de préjugés raciaux contre les Juifs « qui surpasse en cruauté vindicative et en insulte publique tout ce qu’il a vu » (selon la formulation rapportée par Andrew Nagorski dans Hitlerland).
L’ambassadeur André François-Poncet, dans The Fateful Years (1949), décrit le Lichtdom (cathédrale de lumière) de Speer aux congrès de Nuremberg comme une « extase mystique, une sorte de sainte illusion » s’emparant de l’audience. Sir Nevile Henderson emploie l’expression « cathédrale de glace » pour le même spectacle.
KdF, Nuremberg, Rhénanie : les voix ordinaires
Kraft durch Freude (KdF) — Shelley Baranowski, Strength Through Joy: Consumerism and Mass Tourism in the Third Reich (Cambridge UP, 2004), pp. 1-2, cite l’article de deux mineurs de Krupp, Josef Nösler et Josef Amediet, publié dans la revue d’entreprise Krupp (1er juillet 1936), décrivant leur croisière KdF à Madère comme une expérience de conte de fées, en s’émerveillant que des salariés puissent jouir d’un passe-temps autrefois réservé aux classes supérieures. La pauvreté des Madériens leur rappelle combien leurs propres vies diffèrent — grâce au Führer. Les rapports SOPADE (sociaux-démocrates en exil) sont particulièrement significatifs puisqu’ils émanent d’opposants au régime : un rapport de 1936 reconnaît que les événements KdF sont « devenus très populaires » et qu’un commentaire récurrent parmi les ouvriers est « personne ne s’est jamais occupé de nous avant ». Shirer note que malgré une organisation nazie poussée jusqu’à l’exaspération, les ouvriers semblaient passer du bon temps, à des tarifs dérisoires : 25 dollars pour une croisière à Madère.
Statistiques KdF : 2,1 millions de participants en 1934, 10,3 millions en 1938 ; 150 000 croisiéristes entre 1934 et 1939 ; en 1939, KdF était le plus grand opérateur touristique mondial.
Congrès de Nuremberg — Goebbels articule explicitement le mécanisme psychologique : la participation au congrès transforme l’individu « d’un petit ver en partie d’un grand dragon » (cité dans Hite, p. 254, via World History Encyclopedia). Albert Speer, dans Inside the Third Reich (1970), décrit le Lichtdom comme un vaste espace dont les faisceaux de lumière servaient de piliers à des murs extérieurs infiniment légers.
Remilitarisation de la Rhénanie — Le témoignage le plus vivant est celui d’Alfons Heck (1928-2005), qui avait sept ans le 7 mars 1936 dans sa petite ville rhénane (vidéo-témoignage, Facing History & Ourselves) : perché sur les épaules de son oncle, il décrit une foule devenue « complètement folle » en voyant les troupes allemandes, criant « Heil ! » Il se souvient avoir été « infecté par le sentiment évident de toute la ville ». Un newsreel américain conservé aux UCLA Film Archives et au USHMM montre les scènes de joie à Cologne : « Jeunes et vieux les acclament. […] Avec quelle facilité les horreurs de la guerre sont oubliées dans l’extase du moment. »
Fromm, Reich, Adorno : la psychologie de l’adhésion
Erich Fromm, Escape from Freedom (1941) — Le chapitre 5 développe le concept d’automaton conformity : l’individu cesse d’être lui-même, adopte entièrement le type de personnalité offert par les modèles culturels, et devient identique à des millions d’autres automates — la peur de la solitude disparaît, mais le prix est la perte du soi. Le chapitre 6, « Psychology of Nazism » (~p. 208-220), analyse l’attrait du nazisme pour la petite bourgeoisie, dont les valeurs psychologiques traditionnelles — amour du fort, haine du faible — s’emboîtaient avec l’idéologie nazie. Fromm souligne que le nazisme est un problème psychologique dont les facteurs doivent être compris comme façonnés par des facteurs socio-économiques.
Wilhelm Reich, The Mass Psychology of Fascism (1933/1942) — La thèse radicale de Reich est que le fascisme n’est que l’expression politique organisée de la structure caractérielle de l’homme moyen. L’identification de l’individu de masse avec le Führer compense son impuissance : plus l’individu est rendu impuissant par son éducation, plus son identification avec le Führer est prononcée, le petit-bourgeois réactionnaire se percevant lui-même dans le Führer et dans l’État autoritaire. Reich insiste sur l’universalité du phénomène : c’est l’irresponsabilité des masses de tous les pays et de toutes les nations qui est à la base du fascisme.
Adorno et al., The Authoritarian Personality (1950) — L’hypothèse directrice (p. 1) est que les convictions politiques, économiques et sociales d’un individu forment souvent un ensemble cohérent, expression de tendances profondes de la personnalité. La conclusion (p. 976) formule une opposition saisissante : la peur et la destructivité sont les principales sources émotionnelles du fascisme ; l’éros appartient principalement à la démocratie. Mais le livre se limite lui-même (p. 975) : la modification de la structure potentiellement fasciste ne peut être accomplie par des moyens psychologiques seuls. Adorno précise dans un essai ultérieur (1951, p. 135) que les dispositions psychologiques ne causent pas le fascisme — elles définissent un terrain que des forces non psychologiques exploitent.
VOLET 2 — L’EFFONDREMENT : ALLEMAGNE 1942-1944
Goebbels : la conscience de l’écart
Le journal de Goebbels (éd. Louis P. Lochner, The Goebbels Diaries 1942-1943, Doubleday, 1948) contient des entrées d’une franchise brutale :
27 mars 1942 (pp. 147-148) — Sur la déportation des Juifs depuis le Gouvernement général, Goebbels reconnaît une procédure « assez barbare » qu’il refuse de décrire plus précisément, estimant qu’environ 60 % devront être liquidés. Il ajoute un jugement qui frappe les Juifs et qu’il qualifie de « mérité ».
2 mars 1943 (pp. 261-262) — Goebbels note la Fabrikaktion (rafle des derniers Juifs de Berlin) et se plaint que les « milieux cultivés » et les intellectuels n’ont une fois de plus pas compris la politique juive et ont même pris le parti des Juifs.
10 septembre 1943 — Il reconnaît en privé que l’Allemagne n’a jamais eu de chance avec une guerre sur deux fronts et qu’elle ne pourra pas supporter celle-ci indéfiniment — en contradiction totale avec sa propagande publique.
Le discours du Sportpalast (18 février 1943) est l’événement rhétorique central de la période. Le texte complet est disponible en traduction anglaise sur le German Propaganda Archive (Calvin University, traduction Randall Bytwerk). L’enregistrement audio original est conservé au Deutsches Rundfunkarchiv (Nr. 52-12534). Goebbels y requalifie Stalingrad en « signal d’alarme du destin » et pose dix questions rhétoriques à une audience soigneusement sélectionnée de 14 000 personnes, culminant dans le fameux « Wollt ihr den totalen Krieg ? » Albert Speer rapporte dans Inside the Third Reich que Goebbels, de retour chez lui, analysait froidement l’effet psychologique de ce qui avait semblé être un élan purement émotionnel, notant avec satisfaction que son public avait réagi aux moindres nuances — le public « politiquement le mieux formé » d’Allemagne.
Les rapports SD (Meldungen aus dem Reich)
L’édition de référence est celle de Heinz Boberach, Meldungen aus dem Reich 1938-1945 (Pawlek Verlag, 1984, 17 volumes). Ces rapports secrets du Sicherheitsdienst, considérés comme les sources les plus réalistes sur l’humeur de la population, montrent une trajectoire claire :
1942 : moral globalement bon. Fin 1942 : la gravité de la guerre « entre dans les foyers ». Février 1943 (post-Stalingrad) : déclin marqué du moral et de la confiance dans le parti ; les rapports contemporains mentionnent un déclin de l’usage du « Heil Hitler ». Été 1943 : moral « significativement déprimé » mais le « comportement collectif » reste « pas mauvais » ; les cris de représailles et les rumeurs sur les armes nouvelles prennent de l’ampleur. Fin 1944 : la critique devient « acerbe et impitoyable, y compris contre les dirigeants » ; la Bunkerfever (fièvre des bunkers) se répand.
Un rapport SD de juin 1943 sur le discours de Goebbels au Sportpalast note que « la conclusion générale est que les gens ont repris courage », mais ajoute que « certains estiment que les chances allemandes de victoire sont significativement moindres que par le passé » et qu’ils veulent des actes, pas de beaux discours. (Références via le German Propaganda Archive, Calvin University.)
Le United States Strategic Bombing Survey (Effects of Strategic Bombing on German Morale, vol. 1, 1947), s’appuyant sur 170+ entretiens et des documents allemands capturés, établit que 75 % des Allemands estimaient la guerre perdue au printemps 1944, et que le fatalisme, l’apathie et le défaitisme étaient manifestes dans les zones bombardées. Speer lui-même aurait déclaré après le bombardement de Hambourg que « six autres Hamburg et l’Allemagne sera finie ».
Victor Klemperer : le témoin de Dresde (1942-1944)
I Will Bear Witness / To the Bitter End, vol. 2 (trad. Chalmers, Random House, 2000) contient les entrées les plus poignantes :
16 mars 1942 — Klemperer mentionne pour la première fois Auschwitz (« ou quelque chose comme ça ») près de Königshütte en Haute-Silésie, décrit comme un lieu de travail minier où l’on meurt en quelques jours. L’historien Richard J. Evans cite cette entrée comme l’une des premières mentions d’Auschwitz dans la correspondance privée allemande. En octobre 1942, la connaissance de Klemperer a évolué : il qualifie Auschwitz d’abattoir à fonctionnement rapide. Fin août 1942 : « La volonté d’extermination ne cesse de croître. »
27 mai 1942 — L’entrée qui donne son titre au livre : « Je continuerai à écrire. C’est mon héroïsme. Je veux porter témoignage, un témoignage précis ! »
30 mai 1942 — Un des passages les plus puissants sur le paradoxe de l’existence sous la persécution : la peur de chaque coup de sonnette, des mauvais traitements, de la faim (la vraie faim), des interdictions toujours nouvelles, de l’asservissement toujours plus cruel — et pourtant des heures de plaisir en lisant à voix haute, en travaillant, en mangeant le peu qu’on a.
25 juin 1942 — « Les matins sont les pires. Tout vous assaille. Vais-je être battu et insulté aujourd’hui ? Convoqué ? Arrêté ? L’arrestation signifie désormais la mort certaine. »
Août 1944 — Klemperer rapporte un échange avec un chef d’îlot de défense aérienne, « un homme correct », qui nie d’abord que les Juifs seraient laissés à brûler si la cave s’effondre, puis admet qu’il « aimerait bien aider, mais ses mains sont liées ». L’observation acide de Klemperer : il est tragicomique d’entendre parler de « communauté liée par serment » quand on porte l’étoile jaune et qu’on est « ennemi de l’État ». Cet épisode illustre parfaitement ses observations sur la LTI (Lingua Tertii Imperii).
LTI — Lingua Tertii Imperii (1947, trad. anglaise Bloomsbury) contient la formulation célèbre sur le langage comme poison : les mots agissent comme de minuscules doses d’arsenic — avalés sans qu’on s’en aperçoive, apparemment sans effet, puis la réaction toxique se manifeste. L’influence la plus puissante ne s’exerçait pas par des discours individuels ou des articles, mais par des mots isolés, des tournures et des structures de phrases imposées en un million de répétitions et absorbées mécaniquement et inconsciemment.
Lettres du front de l’Est et derniers jours de Stalingrad
Les lettres de Feldpost capturées à Stalingrad par les troupes soviétiques et publiées en 1944 (The Defeat of the Germans at Stalingrad, éd. militaire soviétique) constituent une source authentique distincte de la collection controversée Letzte Briefe aus Stalingrad (éd. Schneider, 1950), dont l’authenticité est sérieusement contestée par l’historien Jens Ebert.
Parmi les lettres authentiques capturées :
- Soldat Walter Oppermann (18 novembre 1942) décrit Stalingrad comme un « enfer sur terre — Verdun, le beau Verdun, avec des armes nouvelles ».
- Sous-officier Herman Trapman (19 novembre 1942, journal intime) : « Si nous perdons cette guerre, ils se vengeront pour tout ce que nous avons fait. Nous avons tué des milliers de Russes et de Juifs avec femmes et enfants autour de Kiev et de Kharkov. » — une conscience explicite des atrocités et une peur de la rétribution.
- Caporal-chef Joseph Tzimach (20 novembre 1942) : « Stalingrad est une tombe pour les soldats allemands. »
Willy Peter Reese (1921-1944), fantassin tué en action à 23 ans, a laissé un manuscrit tapé lors de sa dernière permission, publié comme A Stranger to Myself: The Inhumanity of War, Russia 1941-1944 (Farrar, Straus & Giroux, 2005). Il y reconnaît sa part de responsabilité dans la dévastation et conclut qu’aucune victoire, aucune conquête ne justifie un seul mort — que la guerre ne veut rien d’autre qu’elle-même.
Hans Roth, caporal sur le front de l’Est, décrit dans son journal (analysé dans le Journal of Genocide Research) des scènes de massacre : des flaques de sang sur les trottoirs et un SS se vantant des fusillades de Juifs, avec des enfants comblant les espaces entre les cadavres.
Civils sous les bombes : Hambourg, Berlin et au-delà
Hambourg, juillet 1943 (Opération Gomorrhe) — Plusieurs témoignages de survivants documentent l’horreur de la tempête de feu qui a tué ~37 000 personnes : des chevaux en feu courant dans les rues, des arbres dont la cime plie jusqu’au sol, l’air même qui brûle (Henni Klank) ; des gens transformés en torches vivantes (Heinrich Johannsen, Ben Witter).
Le témoignage le plus précieux est celui de Mathilde Wolff-Mönckeberg (1879-1958), fille du lord-maire de Hambourg, dont les lettres jamais envoyées à ses cinq enfants ont été publiées comme On the Other Side: To My Children from Germany, 1940-1945 (Pan Books, 1979 ; disponible sur germanhistorydocs.org). Elle décrit la terreur dans les abris, les naissances en pleine rue au milieu des incendies, et — détail crucial — des gens arrachant les insignes du parti des manteaux des porteurs en criant contre « ce meurtrier ». La police n’intervient pas.
Berlin — Marie « Missie » Vassilitchikov, émigrée russe blanche travaillant au Ministère des Affaires étrangères, a tenu un journal quotidien publié comme The Berlin Diaries 1940-1945 (1988), qualifié par le Washington Post de « meilleur témoignage oculaire du bombardement de Berlin ». L’entrée du 22 novembre 1943 décrit les bâtiments réduits à leurs murs extérieurs, les voitures se frayant un chemin dans les ruines.
W.G. Sebald, On the Natural History of Destruction (1999/2003) analyse l’absence culturelle du bombardement dans la mémoire allemande, notant qu’une nation qui avait assassiné et travaillé à mort des millions dans ses camps pouvait difficilement demander aux vainqueurs de justifier la destruction de ses villes.
Ursula von Kardorff : Berlin entre mondanité et désespoir
Berliner Aufzeichnungen / Diary of a Nightmare: Berlin 1942-1945 (trad. Ewan Butler, 1966 ; extraits sur germanhistorydocs.org) est un document extraordinaire de dissonance cognitive.
31 octobre 1942 (pp. 10-11) — Un officier blessé nommé Josel demande : « Oui, mais ne pensez-vous pas que ce pays, pour lequel tant de gens ont déjà donné leur vie, est peut-être déjà mort ? Ne combattons-nous pas pour des idéaux qui ne signifient plus rien pour les gens à l’arrière ? » Le même soir, avec un journaliste SS présent, quelqu’un déclare : « Nous sommes tous comme des rats sur un navire qui coule, à la seule différence que nous ne pouvons plus en descendre. »
Nouvel an 1943/44 — Kardorff qualifie 1943 de pire année de sa vie et fait une observation remarquable : les Allemands errent désormais sans abri comme les Juifs, chargés des mêmes baluchons. « Au moins cela soulage d’un peu de notre culpabilité, et c’est un réconfort. » — une reconnaissance consciente de la culpabilité envers les Juifs.
13 juillet 1943 — Elle rapporte une blague cynique : un homme déterré après deux jours sous les décombres, sa femme et son enfant morts, un bras, une jambe et un œil perdus, lève son bras restant en saluant : « Heil Hitler — Dantzig est allemand, c’est l’essentiel ! »
25 janvier 1944 — Description du refuge du zoo de Berlin : un « troupeau d’animaux humains » se pressant vers des entrées trop étroites, les murs massifs évoquant le décor de la scène de prison de Fidelio.
Les Flüsterwitze : l’humour noir comme résistance passive
Les blagues chuchotées (Flüsterwitze), compilées par Hans-Jochen Gamm dans Der Flüsterwitz im Dritten Reich (List Verlag, 1990) et disponibles en partie sur germanhistorydocs.org, constituent un indicateur précieux du moral populaire :
- La prière parodiée : « Cher Dieu, rends-moi muet / Pour que je n’aille pas à Dachau » (parodie de « Cher Dieu, rends-moi pieux / Pour que j’aille au ciel »).
- La blague du concours de Goebbels : premier prix, cinq ans de prison ; deuxième prix, trois ans à Dachau ; troisième prix, une visite dans les caves de la Gestapo, Prinz-Albrecht-Strasse.
- Après le discours du Sportpalast : les mineurs de la Ruhr, sous les bombes, adressent aux pilotes britanniques — « Cher Tommy, continue de voler […] Vole plutôt vers Berlin, là-bas ils ont tous crié oui. »
- Le jeu de mots sur Berlin détruite : « Quelle ville a le plus de Warenhäuser [grands magasins] ? Berlin : partout où l’on regarde, il y avait des maisons [waren Häuser]. »
L’attentat du 20 juillet 1944
Le général Henning von Tresckow, un des principaux organisateurs du complot, aurait déclaré la veille à Stauffenberg que l’attentat devait être tenté coûte que coûte — même en cas d’échec, le mouvement de résistance allemand devait « faire le plongeon devant les yeux du monde et de l’histoire ». Après l’échec, Tresckow se suicida le 21 juillet 1944 en déclarant être convaincu d’avoir fait la bonne chose et pouvoir en rendre compte devant Dieu. (Transmis par le témoignage d’après-guerre de l’adjudant Fabian von Schlabrendorff — formulation exacte possiblement approximative.)
La réaction populaire majoritaire fut l’indignation. Le soldat Werner Mork (témoignage 2006, Deutsches Historisches Museum) rapporte que lui et ses camarades en Italie réagirent avec outrage et choc, considérant le complot comme un crime contre la loyauté. Le futur chancelier Helmut Schmidt, alors conscrit de 26 ans, fut amené comme spectateur au procès-spectacle devant le Volksgerichtshof de Roland Freisler et rapporta ultérieurement qu’on ne pouvait que rester assis en silence — sous peine de finir pendu avec du fil de piano à des crocs de boucher.
La connaissance de la Shoah par les Allemands ordinaires
Peter Longerich, « Davon haben wir nichts gewusst! » (Siedler Verlag, 2006) — Longerich déconstruit la phrase de déni d’après-guerre elle-même (interview, Times Higher Education, 2006) : le mot davon (« de cela ») implique que le locuteur sait de quoi on parle mais refuse d’en parler en détail ; le verbe gewusst (« su ») n’exclut pas les rumeurs et informations partielles. La phrase ne doit pas être confondue avec un réel désintérêt pour la persécution des Juifs — c’était une stratégie de distanciation par rapport à toute responsabilité, qui a émergé pendant la guerre et non après. Longerich démontre (p. 278) que le génocide est devenu un « öffentliches Geheimnis » (secret public) à travers des allusions répétées de la direction et l’absence de démentis des rumeurs de meurtre de masse.
Eric A. Johnson & Karl-Heinz Reuband, What We Knew (Basic Books, 2005) — À partir d’enquêtes auprès de 3 000+ Allemands, Johnson et Reuband concluent qu’au moins un tiers, et possiblement plus de la moitié de la population allemande savait quelque chose du génocide pendant son déroulement. Leur thèse des « deux visages » : l’Allemagne de Hitler montrait aux Juifs le visage du mal ; aux Allemands, souvent celui d’un policier ordinaire. La majorité des non-Juifs ont vécu dans le Troisième Reich sans crainte permanente d’arrestation, menant des vies souvent normales et même heureuses (p. 332 citée dans une recension H-Net d’Alex J. Kay). Beaucoup se préoccupaient exclusivement de leur vie privée et tendaient à ne pas penser à ce qui arrivait aux Juifs.
Hannah Arendt : la banalité du mal et au-delà
Eichmann in Jerusalem (1963) — Le concept central est que le problème avec Eichmann était précisément que tant d’autres lui ressemblaient — ni pervertis ni sadiques, mais terriblement et effroyablement normaux. Arendt caractérise la posture d’Eichmann non comme une stupidité mais comme une Gedankenlosigkeit (absence de pensée) — une distance par rapport à la réalité qui peut causer plus de ravages que tous les instincts mauvais réunis. Elle étend l’analyse à la société allemande tout entière, protégée de la réalité par les mêmes moyens — autodéception, mensonges et stupidité — qui s’étaient enracinés dans la mentalité d’Eichmann. La pratique de l’auto-déception était devenue si commune qu’elle constituait presque une condition préalable morale pour la survie.
The Origins of Totalitarianism (1951) — Le sujet idéal du pouvoir totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’être humain pour qui la distinction entre fait et fiction et celle entre vrai et faux n’existent plus. Arendt décrit le mécanisme du cynisme comme outil de contrôle : on peut faire croire aux gens les déclarations les plus fantastiques, et si le lendemain on leur prouve qu’elles étaient fausses, ils se réfugient dans le cynisme — prétendant avoir toujours su que c’était un mensonge et admirant leurs dirigeants pour leur habileté tactique.
Dans un essai de 1950 dans Commentary (p. 342), Arendt observe que les Allemands d’après-guerre utilisent l’activité frénétique comme principale défense contre la réalité — anticipant de 17 ans la thèse des Mitscherlich.
Les Mitscherlich : l’incapacité de faire le deuil
Die Unfähigkeit zu trauern / The Inability to Mourn (1967, trad. anglaise Grove Press, 1975) — Alexander et Margarete Mitscherlich avancent que les Allemands avaient adoré Hitler et investi leur propre moi en lui. Après la guerre, ils furent incapables de reconnaître l’inhumanité de ses idéaux. La défense contre le souvenir des événements criminels est interprétée comme un rejet auto-protecteur d’une mélancolie qui se serait installée inévitablement si les Allemands avaient véritablement confronté leur lien avec Hitler. Le narcissisme nazi et les idéaux nationaux-socialistes avaient expulsé du soi l’humanité partagée et la capacité d’empathie avec les victimes.
Les extraits disponibles sur germanhistorydocs.org montrent le mécanisme de déni à l’échelle nationale : l’Allemagne tentait de contraindre les vainqueurs, sur la base de leurs propres standards moraux, à traiter les conséquences des crimes nazis comme si le tout n’avait été qu’un conflit militaire relativement banal. Les Mitscherlich concluent (p. 348) que seule l’élaboration du passé (Vergangenheitsbewältigung) permet à une nation de tirer les leçons de son histoire et de rompre la compulsion de répétition.
Friedrich Reck-Malleczewen : la voix d’un dissident intérieur
Diary of a Man in Despair / Tagebuch eines Verzweifelten (publié 1947 ; NYRB Classics, 2013) — Ce journal clandestin d’un conservateur prussien, caché chaque nuit dans les bois de sa propriété, est qualifié par Hannah Arendt de « l’un des documents les plus importants de la période hitlérienne ». Reck y exprime une haine viscérale du régime : il s’adresse directement à Hitler, l’accusant de corrompre les âmes et de gâcher les vies. En 1942, il prédit que le régime ne survivra pas au feu qu’il a allumé. Arrêté en octobre 1944 pour Zersetzung der Wehrmacht (atteinte au moral de l’armée) pour n’avoir pas répondu à une convocation du Volkssturm, Reck meurt à Dachau en février 1945.
Les Wunderwaffen : le dernier espoir
La propagande sur les armes miracles culmina avec le V-1, lancé contre Londres le 13 juin 1944, que Goebbels baptisa Vergeltungswaffe Eins (Arme de Représailles n° 1). Selon Michael Neufeld (Smithsonian National Air and Space Museum), Goebbels retarda l’annonce du V-2 de deux mois car la propagande exagérée sur le V-1 avait déjà provoqué une désillusion à l’intérieur du Reich. Anne Frank elle-même note dans son journal (27 juin 1944) que la « Wuwa » (arme miracle) est en pleine action mais ne signifie rien d’autre que quelques dégâts en Angleterre et des journaux pleins chez « les Boches ». Le verdict historique de Neufeld : le résultat net de toutes ces armes fut un gaspillage colossal d’argent et d’expertise technique qui tua beaucoup de travailleurs forcés pour un avantage tactique et stratégique nul ou négligeable.
Conclusion : un kaléidoscope de voix pour deux Allemagnes
Ce répertoire révèle une asymétrie structurelle entre les deux périodes. Pour 1935-1936, les voix disponibles convergent de manière troublante : Allemands ordinaires (Mayer), observateurs étrangers (Shirer, Channon, Lloyd George, Du Bois), historiens (Kershaw, Fritzsche) et psychanalystes (Fromm, Reich) décrivent tous une adhésion largement volontaire, portée par l’espoir économique, la fierté nationale et le narcissisme collectif. Les voix dissidentes existent — Klemperer, Reck-Malleczewen — mais elles confirment par leur isolement même l’ampleur du consentement populaire.
Pour 1942-1944, le kaléidoscope se fragmente. Les voix officielles (Goebbels, rapports SD) trahissent l’écart croissant entre propagande et réalité. Les voix civiles (Kardorff, Wolff-Mönckeberg, Vassilitchikov) documentent la coexistence surréaliste de la vie mondaine et de la destruction. Les soldats (Oppermann, Trapman, Reese, Roth) révèlent une conscience des atrocités bien plus étendue qu’on ne l’a longtemps admis. Les Flüsterwitze montrent un cynisme généralisé qui ne se traduit pourtant jamais en révolte organisée.
La lacune la plus significative dans les sources disponibles concerne les rapports SD en traduction anglaise intégrale — le Boberach en 17 volumes n’est disponible qu’en allemand. Pour les témoignages oraux, les projets Final Account (Luke Holland / UCL-Wiener Library) et USC Shoah Foundation offrent des archives vidéo en expansion, désormais ouvertes aux témoignages de « perpétrateurs » et non plus seulement de victimes. Enfin, les collections de Feldpost capturées dans les archives soviétiques constituent un gisement encore sous-exploité de voix directes du front. »
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« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »
REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE
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« Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. »
Gabriel Meurier
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« PPD : « Oui… Nous sommes en 2001 et encore devant la télévision, et nous dedans. Depuis New York, bonsoir. Oui, nous nous trouvons en duplex avec Oussama Ben Laden depuis l’Afghanistan. Il nous accompagnera tout au long de ce journal. Hé, comment ça va ou quoi ? » Ben Laden : « Oui. » PPD : « Oussama, vous êtes au sud de l’Afghanistan, près de la frontière pakistanaise, dans la montagne, à 50 km de Kandahar, à 17 km de la frontière, dans une maison de paysans au toit rouge… » Ben Laden : « Pourquoi dire où, en crotte ? » PPD : « L’interview exclusive ! » (Bruit d’explosion) « Notre invité Oussama Ben Laden a malheureusement sauté afin d’y aller après une sorte de missile sur le coin de la figure. C’est dommage pour l’interview et pour le suspense parce que si ça va trop vite pour le tuer, ça n’a pas de marrant pour nous la presse, enfin la télé quoi, l’audience… »
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Ben Laden (apparaissant déguisé) : « Mais qu’est-ce que vous faites là ? Vous êtes qui ? » PPD : « C’est moi, Oussama Ben Laden. » Ben Laden : « Oui, mais non, c’est pas Oussama Ben Laden. Il a une barbe, un turban, un grand… enfin un truc de femme, une djellaba quoi. » PPD : « Ah oui ! Tu crois que je vais rester habillé comme un ‘espèce de counas’ ? Tout le monde il m’a vu et je suis pas fou ! » Ben Laden : « Vous avez changé de visage ? » PPD : « Voilà, comme la CIA elle m’a appris. Quand il y a des pays qui changent de visage, c’est génial. Alors vite, un logo exclusif ! De toute façon, j’ai déjà dit, j’ai déjà dit : ainsi pour moi les avions, c’est pas moi ! Déjà, j’ai même pas le permis voiture, mais personne ne veut croire. Non, non, non, c’est vous qui savez tout ! » PPD : « En plus, je vous en exclus… alors on va faire l’interview. Je vous rappelle que nous sommes en direct de New York là, au cœur de l’événement, au coin de la 23ème rue et de la 5ème avenue. » Ben Laden : « Tout le temps, je suis fini ! Non, non, tirez pas ! Crotte à la fin »
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« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
Rohmer en perspectives
2022
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« Quoi les fédéraux!?.. putain de merde mais d’où y viennent ces flics c’est pas croyable ! »
« C’est peut-être le dépôt qui le surveillent sans savoir qui on est ? Ouais peut-être qu’y a eu d’autres braquages récemment je sais pas ? »
« Dis-toi qu’y connaissent notre numéro, dis-toi qu’y connaissent notre adresse, dis-toi qui nous connaissent, dis-toi qu’y sont ici maintenant en ce moment même, dis-toi tout ça mon pote. »
« Avec quoi on va payer son avance, avec quel sous ? »
« Oh ! je financerai ça c’est pas un problème. »
« Ouais mais que devient Venzent ? Que devient mon fric ? »
« Venzent ! Toi avec tous ces flics t’as envie de mettre le monde à feu et à sang pour Venzent ! »
« Non mais je voudrais au moins revoir mon fric, tu vas pas le laisser faire ? »
« J’ai au moins deux fois plus de raisons de buter Venzent que vous trois réunis, pour le moment c’est du luxe, pour le moment soit on se fait la banque, soit on se barre aux quatre vents sans rentrer chez nous, sans faire nos bagages, rien du tout, en trente secondes, montre en main, il faudra qu’on se tire séparément, et basta…
Chris ? »
« La banque justifie le risque, et j’en ai besoin. Il faut rester le temps de se la faire, et après j’me barre. »
« Moi je roule pour toi Nick j’men fous, j’men fous… »
« Non pas cette fois Mikael, cette fois tu decides seul. »
« Tu penses que c’est la meilleure solution ? Tu crois que c’est la meilleure solution ? »
« J’ai des tas de projets, je vais sûrement raccrocher, alors moi j’ai peut-être plus à gagner qu’à perdre. »
« Prends soin de toi t’as sûrement de quoi voir venir t’as des obligations, t’as des terrains, si j’étais toi je jouerais pas avec le feu, je prendrais ma retraite. »
« Oui mais pour moi c’est l’action qui compte le plus, alors je marche. »
« C’est tout. »
« Ouais compte sur moi. »
« On les emmerde, on va se la faire. »
« Allez en route. On a du pain sur la planche » »
Heat, de Michael Mann
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«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.»
L’espace et le silence.
«Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».
À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »
Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain
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Dans Le plaisir de pensée (1992), pages 9 à 73
« S’il n’y a de plaisir qu’à la satisfaction directe ou indirecte d’une pulsion, c’est à tenter de définir celle qui nous entraîne lorsque nous pensons qu’il faut tout d’abord s’efforcer. La psychanalyse semble compétente pour répondre à une telle question car elle ne porte pas, comme pourrait le faire l’interrogation philosophique sur l’essence du penser, mais sur ce qui peut en faire l’objet d’un désir ou, le cas échéant, d’un besoin.
Et pourtant la question ne laisse pas d’être embarrassante pour peu qu’on veuille la reprendre dans les termes où Freud nous l’a léguée. La définition du penser comme activité peut se suivre à travers son œuvre dans trois directions qui ne se recoupent pas nécessairement :
L’axe « psychologique », celui de L’Esquisse d’une psychologique scientifique prolongée par l’apport de l’Interprétation des Rêves, puis par les Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques.
L’axe « génétique », celui du deuxième des Trois essais sur la théorie sexuelle, prolongé, notamment, par Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.L’axe « anthropologique », celui de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme.
Or, un même souci anime Freud dans ces diverses perspectives : ramener l’activité de pensée à des origines qui lui soient extérieures, en faire un moyen en vue d’une finalité qui n’est pas la pensée elle-même. On sait que pour Heidegger par exemple « la pensée agit en tant qu’elle pense », ce qui vaut non pas pour la pensée calculatrice ou technique mais pour celle qui répond à un « besoin de raison »…
Sophie de Mijolla-Mellor, Le plaisir de pensée, 1. Le paradis perdu de l’évidence
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De l’avertissement fraternel et de l’humilité religieuse.
« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
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« Revenons tout d’abord sur les événements biographiques. Leclerc-Olive (1993) explicite une différence importante qui nous intéresse plus particulièrement. Elle distingue les événements, de la biographie des événements biographiques. Si les conséquences des premiers sont généralement assez limitées et maîtrisables, les répercussions et les impacts des seconds sont majeurs en matière d’inflexion du parcours de vie. Ils constituent de véritables épreuves qui bousculent les certitudes et les repères habituels. Ils génèrent des sentiments de brouillage et de flou identitaires et conduisent le plus souvent, jusqu’à une certaine rupture d’intelligibilité du sens de l’existence. Par les incertitudes et les déséquilibres sociocognitifs et identitaires qu’ils provoquent, ils perturbent le sentiment de continuité qui est l’une des caractéristiques de l’identité. Par leur amplitude et leur intensité, ils mettent la personne qu’ils touchent, en demeure d’effectuer un travail de resignification de soi. Pour y faire face, la personne doit reconsidérer l’organisation de son existence dans l’objectif de rétablir son équilibre psychologique. Selon les ressources cognitives, affectives et matérielles dont dispose chaque personne, les événements biographiques peuvent constituer un véritable handicap existentiel destructeur ou une véritable opportunité dont il s’agit de se saisir pour rebondir et de se reconstruire. »
Muriel Deltand, Mokhtar Kaddouri, « Les individus face à l’épreuve des transitions biographiques
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«Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. LA PRISE DE CONSCIENCE N’EST PAS UN LAISSER-ALLER, UNE REVERIE, CEST UN COMBAT, ET LE PLUS DUR, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. Mettons à part les malades de la conscience, par excès et par défaut. Ils abondent depuis la crise de la conscience occidentale qui a suivi l’optimisme rationaliste du XVIIIe siècle et les progrès de la connaissance de l’inconscient. Il semble qu’à trop s’occuper de soi la conscience trouble elle-même son propre fonctionnement. L’arrêt qui inaugure l’acte de conscience a été pour un certain nombre de nos contemporains un prétexte à fuir l’action. Comme le coureur de Zénon, ils perdent dans la réflexion sur la course le pouvoir d’atteindre le but. Le philosophe, au lieu d’ouvrir sa raison, ratiocine à perdre souffle sur la raison. L’historien oublie Napoléon dans l’histoire des historiens de Napoléon. La vie intérieure sert d’excuse à DESERTER LA VIE EXTERIEURE. L’introspection SE SUBSTITUE A L’ACTION AU LIEU DE L’ECLAIRER, le rêve à la réalité au lieu de la transfigurer. La politique se perd en discours, l’esprit public en opinions, la spiritualité en effusions, la pensée en prolégomènes, l’énergie en velléités. Cette conscience cancéreuse emploie les processus de la conscience à renverser la fonction même de la conscience. La conscience créatrice est action et commandement, effort vers l’action plus haute et le commandement plus efficace ; la conscience cancéreuse est recul devant l’action, et démission de poste. La conscience créatrice est un processus d’engagement, la conscience cancéreuse un procédé d’évasion. La conscience créatrice est un instrument de vérité et de clarté, la conscience cancéreuse est un appareil de mystification. Rien ne serait plus abusif ni plus dangereux que de réprouver l’une parce que l’autre mène la vie et la pensée à la déroute. Il est possible qu’il y ait au fond de toute conscience comme un mal secret, un pouvoir destructeur de soi et du monde, du moins dans notre condition. Mais ce mal de la conscience n’est pas son essence. L’impuissance d’un Amiel ne condamne pas plus la connaissance de soi que les délires des intellectuels n’accusent l’intelligence, contrairement à ce que pense l’anti-intellectualisme moderne aussi bien que le rationalisme qu’il combat. On ne saurait donc demander la plénitude de la conscience sans demander la plénitude de l’engagement. La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPREVIU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SUR, MAITRE D’EUX-MEMES ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. DESSOIR DISTINGUE L’HOMME QUI EST, L’HOMME QUI VIT, L’HOMME QUI PRODUIT. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il PASSE A COTE des choses sans entendre leur poésie, à côté DES HOMMES SANS ECOUTER LEUR APPEL. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent LE COUP DE FOUET D’UNE VERITABLE CONVERSION A UNE CONSCIENCE RFLECHIE. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans S’INQUIETER D’ORIGINES, DE DESSOUS, DE BUTS OU DE PROBLEMES. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui UNE AUTRE EXISTENCE A CONQUERIR. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur DES ROUTES PRECISES ET DROITES QUI NE LAISSENT PAS D’ECHAPPATOIRES, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot LE COURAGE PREALABLE DE S’ACCEPTER TEL QUE L’ON EST. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. »
Emmanuel Mounier
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Duhamel et Saint-Exupéry, ou les deux faces de l’humanisme
« Le choix conjoint de ces deux auteurs constitue la première clé du portrait. Duhamel et Saint-Exupéry sont tous deux des humanistes forgés par la guerre — l’un comme chirurgien dans les postes avancés de la Somme, l’autre comme pilote au-dessus d’Arras. Mais leurs humanismes divergent radicalement, et c’est cette divergence qui éclaire les valeurs du lecteur.
L’humanisme de Duhamel est médical, compassionnel, défensif. Il protège l’individu blessé contre les systèmes. Son Salavin — petit employé parisien qui touche le lobe d’oreille de son patron par un geste absurde et inexplicable, puis passe le reste de sa vie à tenter de devenir saint sans jamais y parvenir — est l’anti-héros par excellence. Babelio Salavin veut la grandeur morale avec une intensité dévorante, mais chaque tentative échoue : l’amitié, la sainteté, l’engagement politique, l’exil sous un faux nom. Wikipedia Il meurt en murmurant qu’il saurait, s’il devait recommencer. BNFA Son devenir est perpétuel et constamment empêché. Pourtant, aimer Salavin aux côtés des figures héroïques révèle une maturité décisive : la reconnaissance que la grandeur morale ne se mesure pas au succès mais à l’aspiration. Salavin et Fabien, le pilote de Vol de nuit qui meurt au-dessus des nuages, sont deux faces de la même exigence — l’un prouve par l’action, l’autre par l’honnêteté agonisante de l’inaction.
L’humanisme de Saint-Exupéry, lui, est aristocratique, exigeant, actif. « L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. » Chacune de ses œuvres explore le creuset transformateur : le désert libyen où il marche quatre jours après un crash, la tempête patagonienne où Guillaumet survit cinq jours dans les Andes (« Ce que j’ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait »), la mission absurde au-dessus d’Arras en juin 1940 alors que 17 équipages sur 23 ont déjà été perdus. Antoine de Saint ExupéryBibliothèque Sonore Romande Saint-Exupéry incarne aussi le renoncement comme preuve : aristocrate qui choisit le danger, écrivain reconnu qui insiste pour revoler à 43 ans malgré ses blessures, Literary Hub homme qui disparaît le 31 juillet 1944 dans son Lightning au-dessus de la Méditerranée. WikipediaBabelio Sa vie et sa mort fusionnent avec son œuvre — la rencontre homme/moment portée à son point d’incandescence.
Rivière, le chef de station de Vol de nuit, mérite une attention particulière. Il aime ses pilotes mais exige leur sacrifice. Le Petit LittéraireBabelio « Il lui est indifférent de paraître juste ou injuste. » Wikipedia C’est la solitude du chef élevée au rang de tragédie grecque — et cette figure résonne directement avec de Gaulle, autre homme seul portant le poids de décisions que personne d’autre ne veut prendre. Quant à Citadelle, cette méditation posthume inachevée sur l’autorité et la construction de la civilisation %sitename% (« la Citadelle se construit dans le cœur de l’homme »), Antoinedesaintexupery elle éclaire le versant spirituel de l’intérêt pour le devenir : non pas devenir soi seulement, mais forger l’homme, donner un sens à la communauté Antoinedesaintexupery par la contrainte acceptée.
La Chute et Le Fils : deux confessions devant le silence
Le choix de ces deux romans précis — et non L’Étranger, La Peste ou les Maigret — est peut-être l’indice le plus révélateur du portrait.
La Chute est le roman de la prescience solitaire retournée contre soi. Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat parisien vertueux, défenseur des pauvres, cédant sa place dans les autobus, Wikipedia découvre un soir, en n’intervenant pas quand une femme se jette du pont Royal dans la Seine, Wikipedia que toute sa vie de bonté n’était que vanité déguisée. ThriftBooks Sa chute n’est pas un événement mais une lucidité : il voit enfin ce qu’il refusait de voir — que ses vertus étaient un spectacle joué pour un public intérieur d’auto-admiration. La suite est plus vertigineuse encore : Clamence invente le métier de « juge-pénitent », se confessant avec brio pour mieux juger son interlocuteur. Etudes-camusiennesLES PETITES ANALYSES L’auto-accusation devient arme de supériorité morale. C’est le Verbe comme arme dans sa forme la plus perverse — la parole qui piège en feignant de se livrer.
Choisir La Chute plutôt que L’Étranger ou La Peste, c’est préférer l’examen de conscience radical au constat de l’absurde ou à la solidarité collective. C’est signaler un goût pour la lucidité la plus inconfortable — celle qui ne regarde pas le monde mais le miroir. L’homme qui place ce roman dans ses préférences est un homme qui se méfie de ses propres motifs, qui suspecte la part de théâtre dans sa propre vertu. Ce n’est pas un hasard si Camus a écrit La Chute après sa rupture avec Sartre, quand on l’accusait d’être une « belle âme » : le roman est en partie l’auto-examen de l’intellectuel qui doute de sa propre sincérité. WikipediaOpenEdition Le lecteur qui choisit ce livre partage cette disposition : il sait que la bonne conscience est le premier ennemi de la conscience. La-philosophie
Le Fils de Simenon opère dans un registre différent mais convergent. Le roman prend la forme d’une longue lettre qu’Alain Lefrançois, actuaire de 48 ans, adresse à son fils de 16 ans après la mort de son propre père. WikipediaWikipedia La lettre tourne en spirales autour d’un secret : jeune homme, Alain a provoqué la mort d’une jeune femme lors d’un avortement clandestin ; son père, préfet, a pris le crime sur lui et est allé en prison pour sauver l’avenir de son fils. Wikipedia Le mot final — « Bonsoir, fils » — est à la fois bénédiction, confession et fardeau. Amazon Ce qui se transmet entre générations, dans ce roman, ce n’est ni l’argent ni le statut, mais la culpabilité, le sacrifice et le poids du silence.
Les deux romans partagent une architecture identique : une confession adressée à un interlocuteur muet. Clamence parle à un homme qui ne répond jamais WikipediaLES PETITES ANALYSES ; Alain écrit à un fils qui ne lira peut-être jamais la lettre. CritiquesLibres Les deux protagonistes sont des bourgeois compétents qui ont construit des vies respectables par-dessus une catastrophe enfouie. Les deux retardent indéfiniment la révélation centrale, tournant autour comme on tourne autour d’une blessure. Et les deux posent la même question : peut-on être innocent ? La réponse, dans les deux cas, est non JeuxflorauxMajor Prépa — mais l’acte de poser la question, de se soumettre à l’examen, est présenté comme la seule forme d’honnêteté disponible.
Le choix du Fils plutôt que des Maigret révèle un homme pour qui la question de la filiation — que transmet-on ? que doit un père à son fils ? comment devient-on soi malgré ou contre l’héritage familial ? — n’est pas un thème parmi d’autres mais un enjeu existentiel central. Simenon disait vouloir peindre « l’homme nu, celui qui se regarde dans la glace en se rasant et n’a pas d’illusions sur lui-même ». Wikipedia C’est exactement le regard que cet homme valorise.
Les philosophes dissidents et le polar : deux exercices de lucidité
L’intérêt pour les philosophes post-68 critiques de 68 dessine un trait de caractère précis : le refus fondateur appliqué à la vie intellectuelle. Qu’il s’agisse d’Aron (la lucidité froide contre l’opium idéologique, le « spectateur engagé » qui préfère « le réel au vrai »), de Marcel Gauchet (la démocratie qui se retourne contre elle-même), Dissent Magazine de Luc Ferry et Alain Renaut (la défense du sujet autonome contre la dissolution structuraliste), Academia.edu de Philippe Muray (la satire féroce de l’Homo festivus et des « mutins de Panurge » qui se croient rebelles en conformant), Wikipedia de Régis Debray (le révolutionnaire désenchanté devenu médiologue, penseur de la transmission contre la communication), de Jean-Claude Michéa (le libéralisme économique et le libéralisme culturel comme deux faces de la même pièce, la « common decency » orwellienne trahie par la gauche progressiste) Google Books ou de Finkielkraut (la « défaite de la pensée » par le relativisme culturel) — tous partagent un même geste : dire non au consensus dominant depuis l’intérieur de leur propre camp.
Ce geste est structurellement identique au « refus fondateur » du cadre héroïque. Mais il s’exerce dans le champ intellectuel plutôt que militaire ou politique. Aron marginalisé par la gauche sartrienne, Michéa retiré à Montpellier loin du cirque parisien, Google Books Muray moqué puis redécouvert après sa mort — chacun a payé le prix de la dissidence. L’homme qui lit ces penseurs valorise le courage de penser contre : contre la mode, contre le groupe, contre la facilité de l’adhésion. C’est la prescience solitaire appliquée au champ des idées.
Le goût pour le polar — suédois (Sjöwall-Wahlöö, Mankell, Larsson) et américain — prolonge cette disposition dans un autre registre. Le roman policier, dans ses formes les plus exigeantes, est une anatomie sociale Google Books : Sjöwall et Wahlöö utilisaient explicitement le roman criminel « comme un scalpel pour ouvrir le ventre de l’État-providence idéologiquement appauvri ». Project MUSE Chaque enquête de Martin Beck fonctionne comme une radiographie sociale. Crime Fiction Lover Mankell hérite de cette tradition Project MUSE et y ajoute la mélancolie du témoin : Wallander voit la Suède se défaire sous le vernis égalitaire. Dans la tradition américaine, de Chandler à Connelly, le détective est le « chevalier en armure rouillée » — un agent moral solitaire dans un monde corrompu, qui tient bon sur une ligne que personne d’autre ne veut tenir. Mysteryarchive
Le lien avec les figures historiques est structurel. Le détective de polar est une version civile de la prescience solitaire : il voit ce que la majorité refuse de voir — la violence sous la civilité, la corruption sous l’institution, le mensonge sous le discours officiel. C’est Tabarly sur l’océan, Rabin face au consensus belliciste, Curie dans son hangar : des solitaires qui voient avant les autres et agissent seuls.
Cinq figures, une même grammaire de la grandeur
Les cinq figures historiques choisies — de Gaulle, Tabarly, Rabin, Jeanne d’Arc, Marie Curie — composent une constellation d’une cohérence saisissante lorsqu’on les passe au crible des sept patterns.
De Gaulle est le patron, la matrice. Il est premier dans la liste parce qu’il incarne tous les patterns simultanément avec une intensité maximale : le creuset (la défaite de 1940), la pré-construction de soi (trente ans de théorie militaire avant l’Appel), la prescience solitaire (seul à voir que c’est une guerre mondiale), le refus fondateur (le « non » du 18 juin), la rencontre homme/moment (un général inconnu et un micro de la BBC), le Verbe comme arme (l’Appel inscrit au registre Mémoire du monde de l’UNESCO), The London Moment le renoncement (l’exil, la clandestinité, les attentats). De Gaulle établit la grammaire ; les autres la déclinent dans des registres différents.
Tabarly est de Gaulle transposé sur l’océan — et privé de la parole. Sa victoire de 1964 Blogger reproduit la structure du 18 juin : un officier français, seul, sur un bateau qu’il a conçu lui-même, bat les Britanniques chez eux. Thedailysail Même prescience (il a anticipé les innovations qui deviendront standard trente ans plus tard — multicoques, foils), Grokipedia même refus du spectacle (il ne communique pas par radio pendant la course Giornale della Vela : « Je n’en avais pas envie »), même renoncement (le confort terrestre abandonné pour l’océan, la mort en mer sur le Pen Duick originel, à 66 ans, Merset Bateaux frappé par la bôme dans la nuit irlandaise). Peoplepill Mais Tabarly introduit une variation décisive dans le cadre : le silence comme forme d’éloquence. Là où de Gaulle manie le Verbe comme une arme, Tabarly manie son absence. « Nous ne sommes pas en mer pour bavarder. » Giornale della Vela Son mutisme n’est pas vide mais densité — la preuve que l’action se suffit à elle-même. Dans un cadre théorique qui fait du Verbe un pattern essentiel, Tabarly démontre que le refus du Verbe peut être le Verbe le plus puissant.
Rabin incarne le devenir le plus dramatique de la constellation : le guerrier devenu artisan de paix. Chef d’état-major pendant la guerre des Six Jours, The Times of Israel « héros de la guerre » aux yeux du public israélien, Wikipedia c’est le même homme qui, vingt-six ans plus tard, serre la main d’Arafat sur la pelouse de la Maison-Blanche en frémissant visiblement — et prononce ces mots de soldat : « Assez de sang et de larmes. Assez ! » All That’s Interesting La transformation est vertigineuse : renoncer aux conquêtes qu’on a soi-même remportées. C’est le renoncement comme preuve dans sa forme la plus radicale — non pas renoncer à ce qu’on n’a jamais eu, mais à ce qu’on a gagné au prix du sang. Son assassinat par un extrémiste juif, Who2 le 4 novembre 1995, Wikipedia les paroles de « Shir LaShalom » retrouvées dans sa poche imbibées de sang, Compact Histories font de sa mort l’inversion exacte de sa victoire de 1967 : le même corps, le même courage, mais pour la cause opposée. Rabin prouve que le refus fondateur peut changer de direction — qu’on peut dire « non » deux fois, une fois à l’ennemi, une fois à ceux qui refusent la paix avec l’ennemi.
Marie Curie est la seule scientifique, la seule femme — et ce choix est lui-même significatif. Née Maria Skłodowska dans une Varsovie Encyclopedia Britannica sous occupation russe où les femmes n’avaient pas accès à l’université, elle a construit son existence entière comme un acte de pré-construction de soi contre tous les déterminismes : femme dans un monde d’hommes, immigrée polonaise dans la France xénophobe de l’affaire Langevin, Wikipedia chercheuse pauvre dans un hangar misérable traitant des tonnes de pechblende pour en extraire 0,1 gramme de chlorure de radium. DPMA Son double prix Nobel (physique 1903, chimie 1911 Wikipedia — la seule personne à avoir obtenu des Nobel dans deux sciences différentes) LexologyPubMed Central n’est que la surface visible d’une éthique absolue : elle a refusé de breveter le procédé d’isolation du radium Kronecker WallisDPMA (« Le radium est un élément chimique, il appartient à tous PubMed Central »), refusé la Légion d’honneur, continué à travailler alors que les radiations détruisaient son organisme. Ses cahiers de laboratoire, un siècle plus tard, restent radioactifs et doivent être conservés dans des coffres doublés de plomb. Nobel Prize Son corps est lui-même la preuve — le renoncement poussé jusqu’au don de sa propre chair. Einstein disait d’elle qu’elle était « la seule personne que la gloire n’ait pas corrompue ». DPMA
Jeanne d’Arc est la figure originelle, celle qui précède et contient toutes les autres. Adolescente paysanne entendant des voix, convainquant un roi, menant des armées, trahie par les institutions, brûlée à 19 ans — elle incarne chaque pattern à son point d’intensité maximale. Le fait qu’elle apparaisse dans l’essai sur le devenir héroïque ET dans les préférences personnelles signale qu’elle est le point de convergence entre l’analytique et l’intime : la figure où la réflexion théorique sur l’héroïsme rejoint l’admiration profonde.
Ce que révèle la phrase « Je ne vis pas avec des héros dans la tête »
Cette précision, apparemment modeste, est en réalité la clé de voûte du portrait. Un homme qui identifie sept patterns du devenir héroïque, qui admire de Gaulle, Jeanne d’Arc, Curie et Rabin, mais qui affirme ne pas vivre avec des héros dans la tête, dit quelque chose de précis : il distingue rigoureusement entre l’analyse de l’héroïsme et l’identification narcissique au héros. Il étudie le mécanisme sans s’y projeter. Il admire le processus sans se l’attribuer.
C’est exactement la posture de Clamence inversée. Clamence se prenait pour un homme vertueux et a découvert qu’il ne l’était pas. Wikipedia L’homme de ce portrait refuse la posture héroïque pour ne pas tomber dans le piège de la bonne conscience. La phrase fonctionne comme un garde-fou moral — l’équivalent, dans le registre de l’admiration, de la lucidité que La Chute exige dans le registre de la vertu. C’est aussi ce que Salavin enseigne : la distance entre ce qu’on aspire à être et ce qu’on est réellement n’est pas une honte mais une condition humaine qu’il faut regarder en face. Babelio
La phrase révèle aussi un rapport spécifique à la filiation intellectuelle. Cet homme ne se veut pas l’héritier de ses figures ; il les décrit comme « des gens qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne ». Le vocabulaire est celui du chemin, pas du monument. Les héros ne sont pas des statues à contempler mais des tracés à suivre — des directions, pas des destinations. »
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« Existence, préexistence, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements qui gouvernent la société. »
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« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« Ainsi ce que ces œuvres donnent à lire, ce n’est pas seulement l’histoire d’un individu ou d’un de ses proches, mais aussi celle d’un individu en train de l’écrire. Car pour l’écrivain, l’écriture fait partie, au même titre que l’amour, le deuil, de l’expérience de sa vie, de son histoire vécue. Elle travaille, comme l’amour, le deuil, à le déterminer, à le transformer. Elle participe d’un travail identitaire permanent. En effet, la quête de soi exige une réflexion constante et l’écriture vient alimenter ce travail identitaire. Nous pouvons ici emprunter quelques notions à Jean-Claude Kaufmann, sociologue qui a élaboré une théorie de l’identité. Il montre que la notion d’identité a considérablement évolué au lendemain de la seconde guerre mondiale : les individus qui étaient jusque-là restés intégrés dans des cadres sociaux et institutionnels relativement stables, se trouvent « alors livrés à eux-mêmes pour définir le sens de leur vie. D’où une angoisse nouvelle, et une quête d’appartenances, censées remplacer les cadres perdus. D’où un questionnement sur soi, particulièrement sensible dans les contextes de changements existentiels » (Kauffman, 2004, p. 27) Un questionnement incessant qui les livre à l’incertitude, alors que l’identité, elle, « ne cesse de recoller les morceaux. Elle est un système permanent de clôture et d’intégration du sens, dont le modèle est la totalité. » (Kauffman, 2004, p. 82) L’individu contemporain se trouve donc face à une contradiction : « À l’origine fissionnelle de la réflexivité généralisée, qui déconstruit en tous sens les moindres certitudes, il doit opposer la logique fusionnelle de la construction de soi, les lignes de vie qui font sens. » (Kauffman, 2004, p. 110) Retenons cette expression « lignes de vie qui font sens » L’écriture est un moyen, parmi d’autres, pour faire travailler l’identité à son unité, pourrait-on dire. À quoi d’autre travaille l’écriture qu’à « recoller les morceaux » d’un individu, déchiré par le deuil, la perte ou la folie d’une mère ? À donner un sens à une douleur ?
13 On peut voir dans le titre du récit une référence à Lacrimosa, mouvement du Requiem en ré mineur de (…)
14 L’Atelier noir (Éditions des Busclats, 2011), journal d’écriture tenu de 1982 à 2007 permet de suiv (…)
15Le terme « travail » est approprié : il comporte ses phases de projet, de progression, de stagnation, de doute et de découragement. Ainsi Delphine de Vigan se sent à plusieurs reprises incapable de continuer son récit, minée par l’impuissance. Recherchant inlassablement les causes de la folie de sa mère, elle en traque les traces dans son enfance, elle croit en tenir l’origine – le viol par son père dont elle aurait été victime et dont l’aveu, ignoré par tous, a provoqué la première chute dans la folie – mais aucune vérité n’émerge et la forme du récit lui échappe : « J’espérais pouvoir manipuler le matériau à ma guise, et c’est l’image un peu classique d’une pâte qui me vient, une pâte à tarte comme Liane m’avait appris à les faire quand j’étais enfant, brisée ou feuilletée, que j’aurais fabriquée entre mes mains à partir d’ingrédients épars avant de la faire rouler sous ma paume, de l’aplatir avec force, voire de la projeter vers le plafond pour observer de quelle manière elle s’y collerait. Au lieu de quoi, je ne peux toucher à rien. Au lieu de quoi il me semble que je reste des heures les mains en l’air, les manches remontées jusqu’aux coudes, ficelée dans un horrible tablier de bouchère, terrorisée à l’idée de trahir l’histoire, de me tromper dans les dates, les lieux, les âges, au lieu de quoi je crains d’échouer dans la construction du récit telle que je l’avais envisagée. » (Vigan, 2011, p. 150-151) L’image de la pâte qui parviendrait à prendre forme à partir d’ingrédients épars est une belle métaphore de l’écriture qui travaille, pétrit la matière du passé pour lui donner du sens. Il ne s’agit pas seulement de restituer le passé mais de le recréer littéralement. Elle a pour corollaire l’échec éventuel, teinté de culpabilité, de crainte de trahir cruellement ce passé. De manière plus implicite, Régis Jauffret rend compte des efforts pour trouver le ton juste de son récit de deuil : « On dirait parfois que mon cercueil résonne comme le coffre d’un piano. Si j’existais, j’entendrais tes mots qui tapotent le couvercle comme les marteaux les cordes d’une table d’harmonie. Tu plaques des accords, tu improvises, tu essaies de trouver une mélodie. » (Jauffret, 2008, p. 71), métaphore musicale qui sied particulièrement au titre du récit13 et qui montre que là aussi, il y a recherche, improvisation, il ne s’agit pas de rejouer une partition déjà écrite, mais de la recréer, de lui donner une nouvelle réalité. Annie Ernaux a quant à elle réfléchi et mûri pendant près de vingt ans le récit des Années14.
16Le doute peut gagner ces écrivains quant à leur légitimité à écrire : « Ai-je le droit d’écrire que ma mère et ses frères et sœurs ont tous été, à un moment ou à un autre de leur vie (ou toute leur vie), blessés, abîmés, en déséquilibre, qu’ils ont tous connu, à un moment ou à un autre de leur vie (ou toute leur vie), un grand mal de vivre, et qu’ils ont porté leur enfance, leur histoire, leurs parents, leur famille, comme une empreinte au fer rouge ? […] Je ne sais pas. » (Vigan, 2011, p. 180), se demande Delphine de Vigan. Le narrateur de Lacrimosa par le truchement de la femme aimée, interroge son écriture qui se nourrit de la mort de l’autre, de la souffrance : « profite de ma pendaison comme d’une aubaine. Recycle mon malheur, cruel écologiste, afin qu’aucune souffrance ne soit perdue. » (Jauffret, 2008, p. 174) Ils entrevoient les limites de leur écriture. Delphine de Vigan n’élucidera pas complètement les secrets de famille (l’activité collaborationniste du grand-père, le viol de la mère par celui-ci), l’enfance de Lucile restera opaque. C’est Régis Jauffret qui exprime le mieux la vanité de son récit, même s’il s’est imposé à lui. Il s’agissait de ressusciter Charlotte, de la faire revivre. Elle l’invective : « Tu pensais sans doute que j’allais ressusciter après un rude hiver d’écriture, et qu’à force de palabres la mort accepterait de me libérer comme une taularde en fin de peine ? » (Jauffret, 2008, p. 168) Le narrateur l’admet par sa propre voix : « J’ai essayé en vous écrivant une histoire de dompter la mort. Vous savez bien que je n’y suis pas parvenu. » (Jauffret, 2008, p. 215) Le narrateur du Journal d’un corps constate les limites de la forme choisie : « j’atteins une fois encore aux limites de ce journal : la frontière entre le corps et la psyché. De la panique d’être trop jeune à la terreur d’être trop vieux, en passant par la maladie d’impuissance qui tua Pavese et envoya l’Octave de Stendhal mourir pour l’indépendance de la Grèce, l’esprit et le corps s’accusent mutuellement d’impuissance, en UN PROCÈS EFFRAYANT DE SILENCE. » (Pennac, 2012, p. 213) L’écriture est un véritable travail semé de difficultés et qui s’inscrit dans une durée. Il y a aussi un temps de l’écriture ainsi révélé. »
Anne Strasser
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« Ne reçus-tu pas, pourtant pas de l’aide, de la visite de proches, de l’argent, de l’aide, du secours et ce malgré ta vie ton caractère de merde ? Ne t’ont-elles donc pas donné mille, mille et une chance, mille et un avertissements, avant de rompre, de couper tout contact avec toi ? De te juger, de t’enfermer ? Comment fais-tu, arrives-tu donc à trouver injuste, fortuite la situation… les souffrances, les jugements que tu subis sont-ils donc vraiment si incompréhensibles, que les peines, les insultes, brimades et problèmes qui te tombèrent dessus, tous les ressentiments qu’eurent pour toi et à cause de toi de tes attitudes, de tes scandales, de tes mœurs, ton « éducation »… de ce que tes comportements, tes paroles et tes actes évidement causérent et impliquérent comme dommages, comme nuisances et angoisses autour de toi… et le dégoût, la colère, l’aversion, la haine qu’eurent nécessairement en retour pour toi les gens, la société… N’est-ce donc pas assez payé, pas assez creusé, grand temps, l’heure que tu n’arrêtes, ne réfléchisses, ne te réformes, ne t’amendes, ne te décides à changer, à respecter enfin les autres, le respect, le bien ? Jusqu’où…. jusques-à-quand auront-ils cette patience, devront-ils donc subir ce genre de traitement, cette crainte, cette appréhension, ton imbécilité, tes excès, tes vices ? Veux-tu donc les faire eux t’accabler de la juste colère, de la haine qui les habite tous désormais, et dont une part te revient, que tu as toi-aussi susciter ? Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
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« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »
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«Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets, « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »
Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton
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« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»
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« Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »
Littérature contemporaine, Radio France
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« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »
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« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »
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« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoyent (G, H et I) faire k devant A à t2. »
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« La mauvaise éducation se reconnaît à ceci, que dans l’esprit et dans le cæur n’existe plus l’horreur du faux et du mauvais. Accepter avec indifférence toutes les doctrines qui se produisent; se tenir en face d’elles sans éprouver la répulsion naturelle à tout esprit droit et généreux; rester surtout en face du mal, le voir se produire et triompher, sans que toutes les fibres de notre être soient ébranlées, sans que le plus intime de notre cour soit bouleversé, sans que notre poitrine soulevée étouffe la respiration, et que de cette poitrine haletante sorte, en paroles entrecoupées, une protestation qui tremble de n’être pas assez énergique : c’est la marque d’une mauvaise éducation. Eh bien, Messieurs, veuillez regarder votre siècle. Il est, devant les idées, dans une indifférence parfaite, et devant les oeuvres, dans une complète atonie. «
« Je n’appelle point le pouvoir à réprimer. Je vous le disais la dernière fois : notre tort, dans la vie sociale, est de toujours mettre le pouvoir en avant; de toujours laisser l’État agir pour nous; d’abdiquer notre initiative personnelle au bénéfice de cette puissance qui sait bien réclamer des louanges, bénéficier de tous les profits, mais ne veut jamais porter le blame ni les conséquences d’aucun tort, lorsque les heures mauvaises sont arrivées. Laissons de côté le pouvoir et ne parlons que de nous-mêmes, d’autant qu’il y a en nous une puissance de répression bien autrement énergique. «
Marie-Joseph Ollivier, Nos malheurs, leurs causes, leur remède, Conférences de N.-D. de Paris, 1re série, carême de 1871, Suivies des discours sur l’avenir de la nation française, la mission de Jeanne d’Arc, la guerre, le martyre · 1897
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« Le stress chronique : adaptation et épuisement
« De 1938 à 1944, Canaris vit sous tension extrême continue : diriger l’Abwehr, maintenir double jeu avec SD, protéger résistants, gérer contacts clandestins multiples (Szymańska, Müller Vatican, réseaux Espagne/Suisse), surveiller ses propres surveillants. Signes physiques documentés : tremblements des mains (remarqués par Gisevius), insomnies (dort 4-5h/nuit), perte de poids (descend à 55kg en 1944), vieillissement accéléré (cheveux totalement blancs à 50 ans).
Comment tient-il ? Compartimentage exceptionnel : sépare mentalement ses différents rôles, ne laisse jamais un domaine contaminer l’autre. Intellectualisation : cadre tout comme problème stratégique à résoudre, évite l’émotion. Rituels quotidiens : promenades à cheval, soins aux chiens, lecture avant sommeil – créent îlots de normalité. Mais en 1943-44, les fissures apparaissent : Gisevius le décrit comme « au bord de l’effondrement nerveux » »
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« Voilà deux jours que je ne quittais plus le centre. Deux jours à la regarder s’enfoncer chaque seconde un peu plus dans ce mal, dans cette noirceur, oscillant entre songe et réalité. Les yeux rivés sur sa descente aux enfers, sans pouvoir y faire quoi que ce soit, je l’ai regardée vivre dans un monde imaginaire, un endroit probablement réconfortant pour elle. J’ai été contrainte d’assister à de nombreuses scènes, totalement déroutantes, impuissante. Forcée de jouer le jeu lorsqu’elle prétendait devoir aller travailler. Acquiescer en dissimulant mes larmes quand elle me regardait sans me voir. Sourire devant ses propos incohérents, l’écouter parler à une infirmière du service comme si elle était une vendeuse de prêt-à-porter, la voir si heureuse, en pensant qu’elle vivait un vrai moment de liberté dans la capitale avec Zita, à l’ombre du sapin du centre, pendant que je mourais de l’intérieur. Je n’ai jamais ressenti une telle détresse depuis Maël. »
Dreams of love, MadieLie V
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« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «
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«L’inquiétude est un poison,
l’avoir suscité, une connerie,
l’ignorer est l’ignorance même.
Ceux qui suscitent encore l’inquiétude n’ont pas vraiment toute leur tête. »
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« Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. »
Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem
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« Se croire dans son droit, devenir le bourreau, l’image même de ce que l’on exécrait, la violence… Juger, être, agir dans le jugement avec ressentiment avec quelqu’un toute sa vie avec dureté, sans ménagement… sans une seule fois, jamais!…, voir, avoir en face de soi le miroir juste de ce que l’on piétinait… »
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« Le président a bien failli nous présenter ses condoléances. Elle devrait être morte Charles. »
« Tu nous a mis en danger Charles, tu as mis les jeunes en danger. »
« Ils ne sont plus… si jeunes que ça Raven. Et leur sécurité m’importe… tout autant qu’à toi. »
« Tu en es vraiment sûr? Nous prenons de plus en plus de risques… Et au nom de quoi? Je t’en prie. Ne me dis pas que ce n’est pas au nom de ton égo. Pour la une des magasines, pour que le président te remette une médaille. Tu aimes ça reconnais-le ? »
« Contrairement au mépris, au jet de pierres, oui, j’aime plutôt ça je l’avoue. Qui veut la fin veut les moyens Raven. »
« Et c’est quoi la fin ? »
« Nous mettre à l’abri. Toi mieux que personne, tu devrais comprendre qu’au moindre écart, la vindicte publique nous traitera encore comme hostiles. »
« Donc quoi ? On s’afuble d’uniformes et on prend la pose, et tout le monde est rassuré. »
« Si c’est pour maintenir la paix, ce n’est pas cher payé. »
« Pour les sauver eux, tu permettrais qu’on sacrifie les nôtres. »
« Oui ! Oui ! »
« C’est bizarre… Je n’ai aucun souvenir de t’avoir vu risquer sciemment quoi que ce soit jusqu’à présent. Et Charles, pendant qu’on y est: ce sont toujours les femmes qui sauvent les hommes ici. Peut-être que ce serait mieux que l’on se fasse appeler les X-Women. »
Dark Phoenix, Dialogue, (Raven, Charles)
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« Celui qui a soif de paix
Ne trouve pas sa trace
Celui qui possède la paix
En ignore le prix »
Lounis-Ait-Menguellet
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« «Cependant, Claude ne peut pas encore, à ce moment-là de l’analyse, entrevoir les vœux de mort que ses rêves véhiculent : laisser mourir de faim ces petits chats. Des vœux de mort à l’égard de son frère, mais aussi des affects de rivalité à l’égard de sa mère.
Au fur et à mesure, des sentiments haineux à l’égard de son frère apparaissent : dans un premier temps, ils sont voilés, cachés, déplacés. Elle pensait, me dit-elle, devoir compenser ce qui faisait défaut à Simon, c’est-à-dire afficher ses capacités intellectuelles. Parler de son frère, c’était évoquer ses propres besoins, l’investissement de son corps, de ses zones érogènes et le sentiment de ne pas avoir pu profiter du regard et de l’amour de la part de sa mère, distraite et inquiète par la maladie de Simon.
C’est ainsi que Claude évoque la rage vive, pressante, furieuse qu’elle vit actuellement à l’égard de ses collègues et de ses amis, à l’égard des personnes éloignées par rapport à son cercle familial. C’est cette rage-là que Claude ne peut adresser ni à son frère ni à sa mère. Ces déplacements lui permettent de protéger l’objet primaire des affects dont elle craint la violence et la destructivité. Une rage qu’elle ne peut pas s’expliquer, une rage contre tout et contre tous, mais qui souvent se retourne contre elle-même. C’est quand elle se sent si furieuse qu’elle s’enferme chez elle et évite le contact avec les autres. Je sens qu’arriver à contenir sa rage représente une défense précieuse pour Claude, car cela lui permet de ne pas sombrer dans la folie, dans la rage dévastatrice de la psychose du frère.»
Sabina Lambertucci Mann, « Assurer la survie d’un frère », Cairn.info, Matières à réflexion, Revue française de psychanalyse 2008/2 Vol. 79, Pages 449 à 459
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« Il faut conclure de ces paroles que la légèreté et la crainte, ne peuvent habiter ensemble dans une âme et qu’elles s’excluent l’une l’autre. Il serait impossible, en effet, qu’on craigne Dieu sérieusement, et qu’on se livre de gaieté de cour à toutes les folies qu’il défend. L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Nous arrêterons-nous sur cette pente ? et faut-il espérer en retour à des sentiments plus religieux ? C’est le secret du ciel. En tout cas, constatons que la légèreté d’une part, la méchanceté de l’autre ont déjà bien entamé cette vertu de crainte qui seule pourrait nous sauver, et prions Dieu qu’elle ne disparaisse pas entièrement, car ses derniers vestiges emporteraient dans leur ruine tout espoir de salut et il faudrait nous résigner nous-mêmes à périr.
Ce qui manque en second lieu aux âmes légères de notre époque, l’auteur de l’Imitation nous le marque, c’est la force de caractère pour résister aux entraînements et aux jouissances que le monde offre à ses adeptes. Il est vraiment incroyable que l’homme ayant fait depuis six mille ans l’expérience des vaines joies de la terre, s’acharne néanmoins à les poursuivre, comme si elles étaient dignes de son ambition, et capables de rassasier la soif de bonheur qui le consume. C’est cependant le spectacle qu’il donne, aujourd’hui surtout, parce que la foi ayant baissé, il ne cherche plus qu’à satisfaire ses appétits inférieurs sans se préoccuper si Dieu l’a fait pour de plus nobles satisfactions. Etre créé pour des festins de roi et s’abaisser comme l’enfant prodigue, jusqu’à se nourrir des aliments grossiers qu’on réserve aux animaux, c’est, il faut l’avouer, une dégradation profonde, Eh bien, l’homme descend jusque là. Les biens de l’éternité ne le touchent pas: il les dédaigne, il vit comme s’ils n’existaient pas. Les promesses si consolantes d’une vie meilleure, les châtiments si terribles d’une existence future, plus malheureuse encore que celle-ci ne peuvent l’arracher à cette boue terrestre dans laquelle il se plonge. Dieu lui offre une couronne, il la refuse, il lui préfère quelques misérables plaisirs qui ne méritent même pas ce nom, et qui ne durent pas le temps d’y penser. La grandeur qui lui vient de son titre d’enfant de Dieu, il s’en soucie comme d’une bagatelle; il va même jusqu’à en rougir et à la renier comme on ferait d’une chose qui déshonore. Quoi de plus l’on le voit souvent chercher dans le mépris même de ses divines prérogatives une sorte de prestige et de fausse grandeur dont il se targue aux yeux du monde. Est-ce assez s’avilir ? Mais d’où vient donc chez l’homme une pareille aberration, et comment peut-il élre aveuglé à ce point de rejeter tout ce qui fait sa gloire et sa richesse pour s’attacher à ce qui le dégrade et le rend misérable ? Il y a là un mystère qui ne peut s’expliquer que par le mauvais fond de notre nature, toujours inclinée au mal depuis le péché, et sans cesse occupée à rechercher en ce monde le bonheur qu’elle a perdu. Nous sommes faits pour le bonheur. Sans la faute originelle nous en jouirions. Mais le péché nous a privés de ce droit sans détruire en nous la tendance naturelle qui nous porte à le désirer. Da là vient que nous le cherchons toujours, alors même que nous savons bien que nous ne le trouverons pas. Nous le poursuivons dans tout ce qui nous en offre l’apparence, nous le convoitons dans tous ceux qui semblent le posséder ; et cela sans nous lasser, sans nous décourager jamais.
Voilà le mot de l’énigme. Si vous me demandez maintenant pourquoi les plaisirs mondains et toutes les vanités terrestres ont tant d’influence sur le cœur humain, vous avez la réponse. La foi seule aidée de la grâce pourrait triompher de cet entrainement funeste : la foi, parce qu’elle nous fait apprécier les biens de ce monde à leur juste valeur; la grâce, parce qu’elle nous donne la force de les mépriser. Mais où est la foi de nos jours, et qui s’occupe de demander à Dieu la grâce qui fortifie. Il ne reste plus que l’homme; l’homme avec son caractère faible et indécis, l’homme avec ses penchants qui le persécutent, l’homme avec le démon qui le poursuit, comment viendraient-ils à bout de tant d’ennemis conjurés ? Il cède, et s’en va de passions en passions, de chute en chute, jusqu’à l’endurcissement, jusqu’à l’oubli et au mépris de son titre de chrétien. Hélas ! de combien d’hommes ne fais-je pas l’histoire en ce moment ? Ah ! si ma voixa pouvait se faire entendre à ces pauvres égarés, je leur dirais : Brisez donc les liens qui vous enchainent. Vous ne vivrez pas toujours. La vie n’est qu’une balle entre deux termes qui semblent se toucher, tant ils sont proches l’un de l’autre. Vous êtes aujourd’hui, et vous ne serez plus demain. La mort vous fauchera au temps marqué par Dieu. Que vous restera-t-il alors de ces vanités auxquelles vous sacrifiez tous les instants de votre existence. Qu’aurez-vous de plus que celui qui les méprise et leur préfère l’obéissance à la religion. Non seulement vous n’aurez rien de plus, mais après avoir vainement cherché à être heureux sur la terre, après avoir été plus troublés et plus accablés de souffrances que tous les autres, vous ne quitterez cette vie que pour entrer dans l’éternel tourment où il vous faudra pleurer sans fin votre inconcevable méprise. Oh ! pensez-y donc, et si la crainte agit sur votre âme, si Dieu vous envoie une grâce de lumière et de force pour quitter le chemin de l’abîme, ne la rejetez pas. Vous ne recommencerez plus l’épreuve de cette vie, quand vous aurez passé une fois sur cette terre, nul ne vous y verra plus jamais. Où l’arbre tombe, il reste, a dit Notre Seigneur. Vous êtes cet arbre qui doit tomber bientôt. Tombera-t-il dans la cité heureuse, où l’on n’entend que des chants de joie et des exclamations de bonheur ? Tombera-t-il dans l’éternel cachot d’où partent des gémissements terribles et d’affreux grincements de dents ? C’est à vous de le décider. Il me semble, mes frères, qu’un homme sérieux à qui l’on parlerait de la sorte, ne devrait pas retarder d’un instant sa conversion. Beaucoup en effet s’ils ne craignaient d’entendre la parole évangélique se sentiraient le désir de mettre fin à leur divorce avec Dieu, mais l’obstacle est plus fort que toutes les considérations. Le défaut de courage, d’énergie, les maintient dans l’indifférence. Ils s’occupent du qu’en dira-t-on ; leurs habitudes coupables se dressent devant eux pour terrifier leur bonne volonté. Ils oublient tout et chassent comme importune toute pensée de retour à Dieu. Prions, mes frères, prions de tout notre cœur pour ces infortunés et demandons souvent pour eux et pour nous, la crainte qui maintient l’homme dans le devoir ou l’y ramène, le courage qui résiste aux entraînements des sens et des passions. Cette double grâce nous sauvera et finira peut-être par les sauver eux-mêmes . — Ainsi soit-il. «
A. Pitoye
LE DIMANCHE PAROISSIAL, REVUE HEBDOMADAIRE PARAISSANT TOUS LES DIMANCHES, HUITIÈME ANNÉE, DE NOVEMBRE 1892 A NOVEMBRE 1893
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« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE À OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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«Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
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« Chaque homme qui dresse devant moi la question de son regard m’appelle à la responsabilité morale, soit qu’il me sollicite à une conversion spirituelle par l’attrait de sa présence, soit que, par sa dégradation, il se porte comme UN REPROCHE VIVANT CONTRE L’INSUFFISANCE DE MON PROPRE RAYONNEMENT. Le tu est réservé, en anglais, au dialogue de l’homme et de son Juge. La conscience morale affronte de face ce jugement fraternel, NON PAS CELUI TOUJOURS FAUSSÉ, ET ILLÉGITIME, que les hommes portent les uns sur les autres, MAIS CELUI QUE LES HOMMES SONT LES UNS POUR LES AUTRES. LA BONNE CONSCIENCE, au contraire, FUIT ce face à face et DISSIPE AVEC EMPRESSEMENT LE REPROCHE DANS L’IMPERSONNALITÉ DU GROUPE. Elle procède comme ce régime économique dont on a dit qu’il unit la collectivisation des pertes à l’individualisation des profits. Encore ce partage au sein d’une collectivité dans laquelle on se compte, tout en se retranchant de ses faiblesses, est-il pour la bonne conscience une assurance incomplète. Elle n’est tout à fait tranquille que lorsqu’elle s’est dégagée entièrement de tout contact avec la faute : AUSSI PREFERE-T-ELLE LA REJETER SUR UNE COLLECTIVITE ÉTRANGÈRE : nation, classe, race, groupe ennemi. »
Emmanuel Mounier
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Journaliste : « Le premier ministre israélien Ehud Olmert affirme que si le Hamas accepte les conditions du Quartet et le droit d’Israël à exister, il est prêt à discuter.
Ismaël Haniyeh : Ce qu’il avait dit à l’OLP il y a 50 ans, rien n’a été fait et les aspirations palestiniennes ne se sont jamais concrétisées. Et si Olmert était sincère cette fois ? L’espoir et la politique sont deux choses différentes.
Journaliste : On demande au Hamas de cesser la violence. Le Hamas serait-il prêt à reconnaître Israël ?
Ismaël Haniyeh : Ils imposent toujours leurs conditions et leurs conditions sont injustes.
Journaliste : Existe-t-il une possibilité que le Hamas reconnaisse un jour le droit d’Israël à exister ?
Ismaël Haniyeh : Il faut d’abord qu’Israël reconnaisse le Hamas. Nous nous trouvons donc devant un dilemme. Il est l’occupant, l’occupant d’une terre et d’un peuple palestinien. Il est donc normal qu’il nous reconnaisse et que notre peuple retrouve ses droits pour pouvoir établir son État.
Journaliste : Tendra-t-il un jour la main à Israël ?
Ismaël Haniyeh : Le Hamas s’est toujours dit prêt à accepter une trêve de longue durée, peut-être 10 ou 20 ans. Si l’on peut avoir un État palestinien dans les frontières d’avant le conflit de 1967. Durant cette trêve, il y aurait des négociations. Si les Israéliens acceptent un État palestinien et s’ils ont la volonté d’instaurer une trêve, alors oui, nous chercherons des manières et des moyens de rendre cela possible.
Journaliste : Sans conditions préalables comme le demande Israël ?
Ismaël Haniyeh : Nous ne reproduirons pas ce qui s’est passé lors des précédentes négociations. Par le passé, les négociations israélo-arabes n’ont pas porté leurs fruits. Nous devons en tirer des leçons et ne pas répéter les mêmes erreurs.
Journaliste : Des contacts secrets entre Israël et le Hamas… Est-ce que c’est vrai ?
Ismaël Haniyeh : Je n’ai pas d’information à ce sujet.
Journaliste : Parlons de paix. Qui fait échouer les opportunités de faire la paix ?
Ismaël Haniyeh : Les Israéliens.
Journaliste : Mais y a-t-il quelqu’un du côté palestinien qui laisse échapper les occasions de faire la paix ?
Ismaël Haniyeh : Pas du tout. Les palestiniens subissent l’occupation, ils cherchent à retrouver leur liberté.
Journaliste : Essayez-vous de prendre contact avec Washington ?
Ismaël Haniyeh : Nous voudrions, mais il faut que Washington le veuille aussi.
Journaliste : Inviteriez-vous la secrétaire d’État Condoleezza Rice à venir à Gaza ?
Ismaël Haniyeh : Quiconque veut visiter Gaza est le bienvenu. Cela dépendrait des Américains. Jusqu’à présent, il est clair que l’administration américaine ne respecte malheureusement pas le résultat de nos élections démocratiques et la volonté du peuple palestinien.
Journaliste : On parle beaucoup de l’isolation du Hamas. Qui est isolé : le mouvement Hamas ou l’Autorité Palestinienne ?
Ismaël Haniyeh : Le mouvement Hamas ne sera jamais isolé. C’est un mouvement qui prend ses racines dans la réalité palestinienne et dans les consciences des populations arabes et islamiques. Tout ce qui se dit sur l’isolation du Hamas n’est qu’élucubrations.
Journaliste : Y a-t-il un espoir que le soldat israélien Gilad Shalit soit libéré grâce à votre médiation, comme pour le journaliste britannique Alan Johnston ?
Ismaël Haniyeh : Le cas de Gilad Shalit est entre les mains des autorités égyptiennes et ils continuent d’en discuter avec Israël. En tant que palestiniens, nous voulons un accord honorable pour mettre fin à la souffrance de notre peuple détenu dans les prisons israéliennes et en même temps mettre fin à la souffrance de Gilad Shalit.
Journaliste : Passons aux critiques. On vous accuse de ne pas combattre la corruption et que l’arrivée au pouvoir du Hamas a apporté davantage de problèmes.
Ismaël Haniyeh : C’est faux. À tous ceux qui portent ces accusations, je dis : apportez-en moi la preuve. Aujourd’hui nous avons ouvert des procédures pour des cas de corruption que nous ne pouvions pas traiter par le passé à cause des seigneurs de guerre, des services de sécurité et de quelques centres de pouvoir au sein de la société palestinienne.
Journaliste : Vous êtes également accusé d’ouvrir les portes de Gaza à des éléments d’Al-Qaïda.
Ismaël Haniyeh : Ce ne sont que d’insignifiantes allégations qui ne méritent pas le moindre commentaire.
Journaliste : Le ministre italien des affaires étrangères estime qu’ouvrir un dialogue avec le Hamas est une nécessité. Comment réagissez-vous ?
Ismaël Haniyeh : C’est un avis très rationnel. Il prend en compte l’équilibre des forces dans la région et sur le terrain palestinien. N’importe quelle personne sensée dira que rien ne peut être changé sans associer le mouvement de la résistance islamique du Hamas.
Journaliste : La crainte, c’est que si le Hamas est isolé, le mouvement pourrait être poussé dans les bras d’Al-Qaïda. Ces craintes sont-elles réalistes ?
Ismaël Haniyeh : Le Hamas ne se jettera jamais dans les bras de quiconque, sauf dans ceux de la nation et du peuple palestinien. Mais les jeunes en général […] seront attirés par l’extrémisme et l’usage de la violence si on les éloigne des valeurs islamiques modérées.
Journaliste : L’Europe peut-elle encore jouer un rôle de médiateur au Proche-Orient ?
Ismaël Haniyeh : Absolument. Je suis surpris que le grand continent européen […] soit prisonnier d’une vision et d’une capacité d’action limitée et soit influencé par la position américaine. L’Europe a de nombreuses cartes à jouer […] elle devrait mettre à profit ses contacts pour jouer un rôle dans le règlement du conflit. Malheureusement, l’Europe ne voit pas la réalité des choses. Probablement parce qu’elle ne regarde la situation que d’un œil. »
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Le sourire et la milice : Ismaïl Haniyeh, anatomie d’une parole
« Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas assassiné à Téhéran le 31 juillet 2024, fut l’un des dirigeants les plus difficiles à classer du paysage politique palestinien : réfugié de la Nakba devenu « Premier ministre », secrétaire d’un cheikh paraplégique devenu négociateur en costume gris à Doha, chef d’un mouvement armé qui dénonçait pourtant les « seigneurs de guerre ». Sa parole calme – ce que tous les portraitistes ont décrit comme une voix posée, une barbe poivre et sel, un sourire affable – a constamment produit, chez l’observateur occidental, ce vertige que l’utilisateur de cette recherche évoque : comment l’incarnation d’une milice (les Brigades Ezzedine al-Qassam), d’un appareil sécuritaire intérieur (la Force exécutive devenue police de Gaza) et d’une charte de 1988 jamais formellement abrogée, peut-elle parler de « lutte anti-corruption » contre les « seigneurs de guerre » sans rougir ? Ce rapport reconstitue d’abord l’homme et son trajet, puis examine la doctrine, et consacre sa dernière section au cœur de cette dissonance – qui n’est pas une hypocrisie cynique mais le produit d’une économie sémantique précise, théorisée par Klemperer, Orwell, Bourdieu, Festinger et Cohen.
1. Du camp de Chati à l’Université islamique : une enfance encerclée
Ismaïl Abdel Salam Ahmed Haniyeh – kunya Abou al-Abd – naît dans le camp de réfugiés d’al-Shati (« la plage »), au nord-ouest de la ville de Gaza, alors sous administration égyptienne. Les sources retiennent le 29 janvier 1962, quelques-unes 1963 ; CNN, Britannica, le Wilson Center et la majorité des encyclopédies tranchent pour 1962. Sa famille est originaire d’Al-Joura (al-Jura), village arabe situé sur la périphérie d’Asqalan – l’actuelle Ashkelon israélienne – d’où elle est expulsée pendant la Nakba de 1948. La biographie publiée par l’Institute for Palestine Studies (palquest.org) décrit l’enfance : son père, Abdel Salam, pêcheur, meurt jeune ; un oncle paternel finance la scolarité du jeune Ismaïl, qui fréquente les écoles de l’UNRWA, vit des rations alimentaires de l’ONU et travaille adolescent comme ouvrier du bâtiment en Israël pour aider les siens. Il joue milieu de terrain dans l’équipe de football de l’Association islamique du camp.
Diplômé de l’Académie religieuse al-Azhar de Gaza-ville pour le secondaire, il s’inscrit en 1981 à l’Université islamique de Gaza, foyer historique des Frères musulmans dans la bande, où il étudie la littérature arabe jusqu’à sa licence en 1987. Très vite, il rejoint le Bloc islamique étudiant (al-Kutla al-Islamiyya, bras frériste) ; en 1985-1986, il préside le conseil étudiant. C’est dans ce milieu universitaire qu’il rencontre Cheikh Ahmed Yassine, fondateur charismatique du Hamas dont il deviendra l’ombre.
L’année 1987 est doublement fondatrice : il sort diplômé et devient l’un des plus jeunes membres fondateurs du Hamas, créé en décembre dans le sillage de la Première Intifada. Suivent les arrestations rituelles de toute carrière militante palestinienne : 18 jours en décembre 1987, 6 mois de détention administrative en janvier 1988, 3 ans à la prison de Ketziot à partir de mai 1989. Il est libéré en mai 1992 – pour mieux être, le 17 décembre 1992, expulsé par le gouvernement Rabin avec 414 autres militants islamistes vers Marj al-Zouhour, dans le sud-Liban, en représailles à l’enlèvement d’un soldat israélien par les Brigades al-Qassam. Il y devient porte-parole des déportés ; la BBC notera que cet épisode offrit au Hamas « une couverture médiatique sans précédent » et le fit connaître mondialement. Y séjournent à ses côtés Abdel Aziz al-Rantissi, Mahmoud Zahhar, Aziz Duwaik : la promotion fondatrice de la direction politique du Hamas.
De retour à Gaza en décembre 1993, il gravit l’organigramme universitaire pour devenir doyen de l’Université islamique. Surtout, après la libération de Yassine en octobre 1997 (échange consécutif à la tentative ratée d’assassinat de Khaled Mechaal à Amman), Haniyeh devient le secrétaire personnel du cheikh, son chef de bureau, son confident. Palquest formule : « His tight-knit relationship with Shaykh Yassin strengthened his position within the movement. » Le 6 septembre 2003, il est légèrement blessé à la main lors d’une frappe israélienne visant Yassine. Six mois plus tard, le 22 mars 2004, le cheikh est tué par un missile israélien à la sortie de la mosquée. Son successeur immédiat, Rantissi, est tué à son tour le 17 avril 2004. Le Hamas instaure alors une « direction collective » clandestine dans laquelle Haniyeh prend pied avec Mahmoud Zahhar et Said al-Siyam – il devient, comme l’écrit Ksenia Svetlova dans le Jerusalem Strategic Tribune, « de facto leader of Gaza ».
2. Une famille décimée, une fortune contestée
Haniyeh épouse sa cousine paternelle Amal Haniyeh ; ils auront treize enfants – huit fils (Abdel Salam, Humam, Wisam, Muaaz, Ayed, Hazem, Amir, Mohammad) et cinq filles (Sanaa, Buthayna, Khawla, Latifa, Sara) – et plusieurs dizaines de petits-enfants. La guerre déclenchée par l’attaque du 7 octobre 2023 a frappé sa parenté avec une violence systématique. Le 10 avril 2024, jour de l’Aïd al-Fitr, un drone israélien pulvérise un véhicule familial à al-Shati : trois fils – Hazem, Amir et Mohammad – sont tués ainsi que trois ou quatre petits-enfants (le décompte varie : Al Jazeera retient trois, Tsahal et le Times of Israel quatre). L’IDF affirme qu’Amir était commandant d’une unité des Brigades Izz al-Din al-Qassam. À Al Jazeera, Haniyeh, immobile, lance une formule qui dit tout du cadre théologique dans lequel il insère le deuil : « Je rends grâce à Allah pour cet honneur qu’Il nous a accordé par le martyre de mes trois fils et de mes petits-enfants. Avec cette douleur et ce sang, nous créons espoir, futur et liberté pour notre peuple, notre cause et notre nation. » Il déclare avoir perdu, à cette date, « près de soixante membres de sa famille » depuis le 7 octobre. Le 25 juin 2024, une frappe sur le domicile familial de Shati tue dix autres parents, dont sa sœur.
L’autre face du personnage – contestée, jamais documentée par une enquête financière indépendante de référence – est celle de la fortune supposée. Les chiffres qui circulent depuis fin 2023 sont vertigineux : 4 milliards de dollars pour Haniyeh seul (AJC, New York Post, Israel Today, MacKenzie Institute, journaliste saoudien Abdul Aziz Al-Khames) ; 2,5 milliards selon Bild repris par Ynetnews ; 11 milliards cumulés pour Haniyeh, Mechaal et Abu Marzouk. Les sources évoquent un portefeuille d’investissements d’environ 1 milliard distribué entre Soudan, Turquie, Arabie saoudite, EAU, Algérie et Égypte ; un revenu de 450 millions annuels du marché noir gazaoui ; 100 millions iraniens injectés à la direction. Il faut souligner que ces montants proviennent presque exclusivement de sources israéliennes ou pro-israéliennes (FDD, JCFA, Trésor américain dans des termes plus vagues) ; aucune enquête de type Forbes ou International Consortium of Investigative Journalists ne les a jamais validés. Le contraste demeure néanmoins frappant entre l’iconographie officielle – le réfugié humble du camp, prenant la parole dans une mosquée délabrée, mangeant simplement avec ses gardes – et les images de Doha où il réside depuis 2019-2020 (rumeur démentie d’un séjour au Four Seasons en octobre 2023 ; résidences réelles du quartier diplomatique de la capitale qatarie). Le Trésor américain, lorsqu’il l’inscrit en janvier 2018 sur la liste des Specially Designated Global Terrorists, dénonce un « train de vie luxueux », formule prudente qui sera amplifiée ad libitum par la presse anti-Hamas.
3. Un parcours politique en trois actes : élection, fracture, exil
Acte premier – l’élection du 25 janvier 2006. Après le retrait israélien de Gaza (août 2005) et la mort d’Arafat, le Hamas entre en compétition électorale sous le label « Changement et Réforme » (al-Taghyīr wa-l-Iṣlāḥ), choisi pour contourner l’obligation de reconnaissance d’Oslo. Haniyeh est tête de liste. Avec 77,7 % de participation (Carter Center et NDI valident la régularité du scrutin), la liste obtient 44,45 % des voix et 74 sièges sur 132, contre 41,43 % et 45 sièges au Fatah. Rashid Khalidi y verra avant tout « un rejet du Fatah plutôt qu’un soutien à la gouvernance islamiste ». Mahmoud Abbas charge Haniyeh de former un gouvernement le 21 février ; il est investi le 29 mars 2006.
Acte deuxième – la fracture (2006-2007). Le Quartet (USA, UE, ONU, Russie) impose ses trois conditions : renoncer à la violence, reconnaître Israël, accepter Oslo et la Feuille de route. Haniyeh refuse ; Israël gèle 50 millions de dollars mensuels de taxes douanières, l’aide directe est suspendue, le Mécanisme international temporaire (juin 2006) court-circuite son cabinet. Haniyeh adresse durant l’été 2006 une lettre à George W. Bush proposant une trêve longue durée et un État dans les frontières de 1967 – Washington ne répond pas. Le 25 juin 2006, le caporal Gilad Shalit est capturé : opération « Pluies d’été ». Le 14 décembre 2006, un convoi de Haniyeh, qui rentre de Rafah avec 30 millions en liquide, est pris pour cible dans une fusillade avec la Garde présidentielle d’Abbas ; un garde meurt, un fils est blessé. Entre janvier 2006 et mai 2007, la Commission palestinienne indépendante des droits civiques recense plus de 600 morts dans les affrontements Hamas-Fatah. Les accords de La Mecque (8 février 2007), médiés par le roi Abdallah, accouchent d’un gouvernement d’union nationale (17 mars 2007) ; il dure jusqu’au 14 juin 2007, quand Abbas dissout l’exécutif par décret au moment même où le Hamas, dans des combats que Human Rights Watch documente comme particulièrement sanglants (160 à 188 morts en moins d’une semaine), prend physiquement Gaza en s’emparant des QG sécuritaires du Fatah – Tel al-Hawa, rebaptisé « Tel al-Islam », sera incendié, drapeaux verts hissés. La villa de Mohammed Dahlan est pillée. La scission territoriale Gaza/Cisjordanie est consommée pour les dix-huit années qui suivent.
Acte troisième – la conquête du sommet et l’exil (2007-2024). Haniyeh maintient à Gaza un « gouvernement » non reconnu internationalement. Trois guerres scandent la décennie : Plomb durci (déc. 2008-janv. 2009, ~1 400 morts palestiniens), Pilier de défense (nov. 2012, 171 morts), Bordure protectrice (juil.-août 2014, 2 251 morts palestiniens). Le 23 octobre 2012, l’émir du Qatar Hamad bin Khalifa al-Thani brise le blocus en visitant Gaza – cérémonie publique commune à Khan Younès. En octobre 2011, Haniyeh joue un rôle central dans l’échange Shalit : 1 027 prisonniers contre le caporal, parmi lesquels Yahya Sinwar. Le 4 avril 2013, il devient vice-président du bureau politique. Le 6 mai 2017, le Conseil consultatif (Majlis al-Shura) l’élit chef du bureau politique en remplacement de Khaled Mechaal. Saleh al-Arouri devient son adjoint (il sera assassiné à Beyrouth en janvier 2024). Le 8 décembre 2019, Haniyeh quitte Gaza pour ce qui sera un exil sans retour. L’Égypte de Sissi lui ferme Rafah ; il s’installe à Doha. Suivent une chorégraphie diplomatique réglée : Erdoğan à Istanbul (déc. 2019, fév. 2020, juil. 2023), funérailles de Soleimani à Téhéran (jan. 2020), réconciliation avec Bachar al-Assad à Damas (oct. 2022), investiture de Pezeshkian en juillet 2024 – la dernière.
Le 7 octobre 2023. Filmé dans son bureau de Doha avec Mechaal, al-Arouri et d’autres collaborateurs, regardant Al-Jazeera, Haniyeh demande à ses cadres : « Laissez-nous nous prosterner. Regardez la jeep israélienne… Faisons-le. Ceci est une prosternation de gratitude (sujud al-shukr) pour cette victoire. Allah, accorde ton soutien et ta gloire à notre peuple et à notre nation. Allahu Akbar ! Allahu Akbar ! Louange à Allah. » Le sujud al-shukr est le rite islamique classique de reconnaissance après une grâce divine ; le cadre liturgique choisi sacralise l’attaque comme événement providentiel. Le 26 octobre 2023, il déclare : « Le sang des enfants, des femmes et des personnes âgées ne doit pas nous faire pleurer ! Nous avons au contraire besoin de ce sang pour réveiller la révolution. » Le 9 janvier 2024, devant l’Union internationale des savants musulmans à Doha : « Pourquoi y a-t-il eu le Déluge d’al-Aqsa, ce tournant stratégique dans le chemin de la résistance et du jihad ? Nous devons nous appuyer sur cette victoire qui a eu lieu le 7 octobre. Nous devons nous y accrocher, bâtir dessus, l’accumuler. » Le 20 mai 2024, le procureur de la CPI Karim Khan annonce sa demande de mandat d’arrêt contre Haniyeh, Sinwar, Deif – ainsi que Netanyahou et Gallant.
L’assassinat. Le 30 juillet 2024, Haniyeh assiste à l’investiture du président Pezeshkian, rencontre Khamenei. À 2 heures du matin le 31 juillet, dans une chambre du complexe Neshat, maison d’hôtes du Corps des Gardiens de la Révolution dans le nord de Téhéran, une explosion le tue ainsi que son garde du corps Wassim Abu Shaaban. La version dominante – établie par le New York Times (Bergman, Mazzetti, Fassihi) le 1er août 2024 sur la base de sept sources moyen-orientales – est celle d’un engin explosif télécommandé dissimulé deux mois auparavant dans la chambre, détonné à distance après confirmation de présence. Channel 12 (Israël) ajoute le détail saisissant que la climatisation de la chambre tomba en panne peu avant l’explosion ; Haniyeh sortit pour demander de l’aide ; les opérateurs de l’attaque craignirent un déplacement, mais l’AC fut réparé et l’opération réussit. L’Iran arrête plusieurs dizaines de cadres du renseignement et de la sécurité. Israël ne revendique officiellement que le 23 décembre 2024, par la voix d’Israel Katz : « Nous l’avons fait avec Haniyeh, Sinouar et Nasrallah, à Téhéran, Gaza et au Liban. » Funérailles à l’Université de Téhéran le 1er août, prière dirigée par Khamenei en personne ; inhumation au cimetière royal de Lusail (Qatar) le 2 août, en présence de l’émir Tamim, du ministre turc Hakan Fidan, de Khaled Mechaal, et d’envoyés de Mahmoud Abbas. Yahya Sinwar lui succède le 6 août ; il sera tué à son tour à Rafah le 16 octobre 2024.
4. Doctrine : ce que la Charte de 1988 et le Document de 2017 disent vraiment
Pour saisir la rhétorique de Haniyeh, il faut tenir ensemble deux textes que les commentateurs occidentaux ont trop souvent disjoints.
La Charte de 1988 (Mithaq Harakat al-Muqawama al-Islamiyya, 18 août) reste le substrat doctrinal jamais formellement abrogé. Son article 7 cite, comme parole authentique, le hadith eschatologique apocalyptique : « L’Heure ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les juifs et ne les tuent ; les juifs se cacheront derrière les rochers et les arbres, lesquels crieront : « Ô musulman, ô serviteur d’Allah, il y a un juif derrière moi, viens et tue-le ». » L’article 8 fixe la devise : « Allah est son but, le Prophète son modèle, le Coran sa constitution, le jihad sa voie, et la mort pour la cause d’Allah sa plus sublime aspiration. » L’article 11 énonce la doctrine du waqf : « La terre de Palestine est un waqf islamique consacré pour toutes les générations de musulmans jusqu’au Jour de la Résurrection. Nul n’a le droit d’y renoncer, en tout ou en partie. » L’article 13 ferme la porte à toute négociation : « Il n’y a pas de solution au problème palestinien sinon par le jihad. Les initiatives, propositions et conférences internationales ne sont qu’une perte de temps. » Les articles 22 et 32 mobilisent la mythologie complotiste des Protocoles des Sages de Sion. L’article 28 : « Israël, de par sa nature juive et sa population juive, défie l’islam et les musulmans. »
Le Document politique de 2017 (présenté par Mechaal le 1er mai à Doha, juste avant l’arrivée de Haniyeh à la tête du bureau politique) propose un aggiornamento sémantique frappant. L’article 16 : « Hamas affirme que son conflit est avec le projet sioniste, non avec les juifs en raison de leur religion. » L’article 17 : « Le problème juif, l’antisémitisme et les persécutions des juifs sont des phénomènes fondamentalement liés à l’histoire européenne et non à l’histoire des Arabes et des musulmans. » L’article 20 : « Hamas considère l’établissement d’un État palestinien pleinement souverain et indépendant, avec Jérusalem pour capitale, sur les lignes du 4 juin 1967, avec le retour des réfugiés (…) comme une formule de consensus national. » L’article 28 parle de « pluralisme, démocratie, partenariat national, acceptation de l’autre et dialogue ». Mais les continuités radicales sont tout aussi explicites : l’article 19 maintient la non-reconnaissance de la « légitimité de l’entité sioniste » ; l’article 20 ajoute aussitôt que Hamas « rejette toute alternative à la libération complète et totale de la Palestine, du fleuve à la mer » ; l’article 25 sacralise la résistance armée comme « choix stratégique » ; l’article 12 maintient le droit au retour intégral pour les réfugiés de 1948 et 1967 – soit l’ensemble de la Palestine historique.
Le Meir Amit ITIC, l’ADL, Raphael Israeli – mais aussi, sur un plan moins militant, Tareq Baconi (Hamas Contained, Stanford UP, 2018) et Leila Seurat (CNRS, The Foreign Policy of Hamas, 2022) – convergent sur le fait que le document de 2017 n’abroge pas formellement la Charte de 1988. Haniyeh lui-même, interrogé en juillet 2020 par Yaron Avraham, réaffirme : « Nous ne reconnaîtrons pas Israël. La Palestine doit s’étendre du fleuve à la mer. Le droit au retour doit être accordé. Un État palestinien pleinement souverain doit être établi avec Jérusalem pour capitale. » Khaled Hroub (Cambridge, Hamas: Political Thought and Practice) défend la thèse inverse, dite « évolutionniste » : le Hamas se serait engagé dans un mouvement vers le « mainstream » palestinien, dont Haniyeh est l’opérateur principal. Matthew Levitt (Washington Institute, Hamas: Politics, Charity, and Terrorism, Yale UP, 2006) tranche dans l’autre sens avec sa thèse du « mythe des ailes distinctes » : la séparation entre branche militaire, politique et caritative est, selon lui, un dispositif rhétorique, et la « modération » de Haniyeh fonctionne comme « voile de légitimité derrière lequel le Hamas se cache ».
L’arbitrage le plus juste est probablement celui de Beverley Milton-Edwards et Stephen Farrell (Hamas: The Quest for Power, Polity, 2024) : la dualité du mouvement est constitutive, ni masque ni évolution, et Haniyeh en incarne l’une des faces sans renoncer à l’autre. Paola Caridi (Hamas: From Resistance to Regime, 2023) inscrit le parcours dans une transition longue qu’elle date de 1996, lorsque Haniyeh avait déjà milité pour la participation électorale. Jean-Pierre Filiu (Histoire de Gaza, Fayard, 2012 ; Comment la Palestine fut perdue…, Seuil, 2024) souligne que le Hamas, sous Haniyeh, a « littéralement décimé » à Gaza tout espace alternatif – ce que les observateurs des manifestations « We Want to Live » de mars 2019, réprimées par arrestations et tortures (HRW, Amnesty), peuvent corroborer.
À cette dyarchie doctrinale, Haniyeh ajoute une rhétorique religieuse dense. Le vocabulaire récurrent de ses discours mobilise muqāwama (résistance), jihād, shahāda (martyre), fatḥ (conquête), umma (communauté), naṣr (victoire), al-Quds (Jérusalem). Son discours intégral du 7 octobre 2023, diffusé en arabe par Al-Jazeera, cite la sourate XXXIII verset 23 (« des hommes qui ont été sincères dans leur engagement envers Dieu ; certains ont atteint leur fin, d’autres attendent encore »), la sourate XVII verset 5 pour justifier la pénétration « à l’intérieur des habitations », la sourate LIX verset 2 sur l’expulsion des Banū Naḍīr de Médine (« Dieu est venu à eux d’où ils ne s’y attendaient pas et a jeté la terreur dans leurs cœurs »), et conclut sur la sourate IX verset 111 : « C’est le jihad ultime, dont l’issue ne peut être que la victoire ou le martyre (nasr aw shahada). » À une journaliste du Spiegel qui lui demandait, en décembre 2006, ce qu’il faudrait pour qu’il soit invité par Merkel à la Coupe du monde – « il faudrait reconnaître Israël et renoncer à la violence » – il avait répondu, sourire en coin : « Alors je préfère regarder la Coupe du monde à la télé. »
5. Le sourire calme et le portrait journalistique : un topos contesté
Tous les portraits convergent sur un même phénotype. Le Devoir / AFP, le 31 juillet 2024 : « homme de 61 ans, au discours posé, visage rond encadré d’une barbe poivre et sel, [il] plaidait de longue date pour une conciliation entre lutte armée et combat politique [et] entretenait de bonnes relations avec les chefs des différents mouvements palestiniens, y compris rivaux. » Le Temps (Serge Dumont, 7 mai 2017) : « Déterminé et volontaire mais pragmatique. C’est en ces termes que les spécialistes israéliens du Hamas décrivent Ismaïl Haniyeh. » BBC (Yolande Knell, Today Programme, 31 juillet 2024) : « moderate and pragmatic despite his tough rhetoric, generally seen by analysts as moderate and pragmatic compared to the more hardline Gaza-based leaders. » Reuters parle du « tough-talking Haniyeh seen as the more moderate face of Hamas » ; Sky News du « pragmatic face of Hamas » et même, sous la plume d’Alex Crawford, d’« a very moderate leader » ; Al Jazeera English : « Within the Palestinian movement, Haniyeh had the reputation of a ‘pragmatist’ who had open channels with different factions of the liberation struggle » ; Middle East Eye (Adnan Abu Amer) : « charismatic leader, man of unity ».
Ce topos a été contesté avec netteté – essentiellement après le 7 octobre. Ksenia Svetlova, journaliste israélienne ayant interviewé Haniyeh en janvier 2006, écrit dans le Jerusalem Strategic Tribune : « Haniyeh sounded extremely smug and full of himself. He ordered me and a few other female journalists present in the room to cover our heads, although he was not a cleric. » Spiked et le Jewish Chronicle dénonceront frontalement le qualificatif BBC, l’éditorialiste relevant que la presse anglo-saxonne avait persisté à parler de « modéré » jusqu’au lendemain de l’attaque la plus meurtrière contre des civils israéliens depuis 1948. Abdulrahman Al-Rashed (Asharq Al-Awsat) résume : « This does not place Haniyeh in the history of the cause as a dove or a peace advocate, but he was known to be more pragmatic and less adventurous. » Pragmatique, donc, par opposition à Sinwar – mais non « modéré » au sens politique occidental.
Les analyses académiques tracent la même ligne crête. Tareq Baconi théorise dans Hamas Contained la « pacification » du mouvement par acceptation implicite du statu quo gazaoui, dont Haniyeh est l’opérateur diplomatique – pacification que Sinwar et Deif rompent précisément le 7 octobre 2023. Leila Seurat caractérise Haniyeh de « stratège pragmatique, intransigeant et négociateur », et démontre que la diplomatie extérieure du Hamas (Doha, Ankara, Téhéran) sert non pas une modération doctrinale mais la survie politique du mouvement contre le Fatah/OLP et la consolidation de son contrôle de Gaza. Nathan Thrall (The Only Language They Understand, 2017) abandonne la psychologie pour la grammaire des rapports de force : seule la coercition est entendue, et le « pragmatisme » de Haniyeh répond à cette grammaire structurelle plutôt qu’à une évolution éthique.
6. Le paradoxe rhétorique : du seigneur de guerre qui dénonce les seigneurs de guerre
C’est ici que la question posée par l’utilisateur devient centrale. La citation évoquée – « C’est faux. À tous ceux qui portent ces accusations, je dis : apportez-en moi la preuve. Aujourd’hui nous avons ouvert des procédures pour des cas de corruption que nous ne pouvions pas traiter par le passé à cause des seigneurs de guerre, des services de sécurité et de quelques centres de pouvoir au sein de la société palestinienne. » – n’a pas pu être identifiée précisément dans les bases consultables. Plusieurs hypothèses convergent toutefois : il s’agit très probablement d’un entretien accordé en 2006-2007, pendant son mandat de Premier ministre, à un quotidien français (Le Monde sous la plume de Gilles Paris ou Benjamin Barthe ; Libération sous celle de Christophe Ayad ; ou Le Monde diplomatique via Alain Gresh) – les paywalls et l’absence d’indexation en plein texte de ces archives empêchent une vérification définitive. Le contenu du propos correspond exactement au programme inaugural de Haniyeh devant le Conseil législatif palestinien le 27 mars 2006, archivé sur palquest.org : « reform and fighting administrative and financial corruption, arranging the Palestinian internal front ». Le couple lexical « seigneurs de guerre / centres de pouvoir » (en arabe : umarā’ al-ḥarb أمراء الحرب et marākiz al-quwā مراكز القوى) est attesté comme topos politique palestinien de l’époque, employé en miroir par Mahmoud Abbas contre Mohammed Dahlan et par Haniyeh contre l’appareil sécuritaire du Fatah.
L’important n’est pas tant la source ponctuelle que la structure rhétorique. Comment l’incarnation politique des Brigades Ezzedine al-Qassam – c’est-à-dire d’une organisation armée non étatique, dotée d’une chaîne de commandement parallèle (Mohammed Deif, Marwan Issa, Yahya Sinwar à Gaza), entraînée à la guérilla, aux attentats-suicide et à la prise d’otages – peut-elle, de la même bouche, dénoncer comme « seigneurs de guerre » d’autres organisations armées palestiniennes ? Comment le maître d’œuvre, à partir de juin 2007, de la Force exécutive (5 600 hommes), de la police interne, des services de sécurité préventive du Hamas à Gaza, peut-il opposer ses propres « procédures » aux « services de sécurité » d’en face ? Cette dissonance, qui devrait susciter chez l’énonciateur une hésitation, un demi-sourire gêné, une nuance défensive, n’apparaît pas dans la voix de Haniyeh – et c’est précisément ce qui sidère l’observateur attentif. La réponse n’est pas l’hypocrisie cynique. Elle se déploie sur quatre plans.
Premier plan : l’inversion sémantique par couplage axiologique. Le lexique politique arabe de Haniyeh distingue non pas, comme le ferait une analyse weberienne neutre, organisations armées étatiques et organisations armées non étatiques, mais deux pôles axiologiquement saturés : al-muqāwama (la résistance, parée d’une légitimité islamo-nationale absolue) versus umarā’ al-ḥarb (les seigneurs de guerre, marqueurs de fitna, fawḍa et corruption). Sous muqāwama sont rangées toutes les violences produites par le Hamas, quelle que soit leur nature concrète : les Brigades al-Qassam, la Force exécutive, la police, les exécutions de « collaborateurs », les tunnels, les roquettes, les opérations-martyre. Sous umarā’ al-ḥarb tombent les services préventifs de Dahlan, les milices tribales, les barons sécuritaires de l’AP, les chefs locaux non subordonnés. La répartition est prescriptive, non descriptive. Elle ne classe pas après examen, elle nomme avant tout examen. Et c’est précisément parce que la nomination précède la classification que la dissonance ne se forme pas dans la conscience de l’énonciateur : la milice du Hamas n’est pas, dans son lexique, une milice. Elle est muqāwama. La symétrie matérielle (les deux sont des groupes armés non étatiques exerçant la coercition sur la population) est rendue invisible par l’asymétrie lexicale.
Deuxième plan : l’opération wébérienne-tillyenne de monopolisation de la violence. Il faut ici mobiliser Max Weber (Politik als Beruf, 1919) et Charles Tilly (War Making and State Making as Organized Crime, 1985 ; Coercion, Capital and European States, 1990). L’État, pour Weber, est la communauté humaine qui revendique, avec succès, le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné. La légitimité n’est pas donnée par le ciel, elle est produite par le succès de la revendication. Tilly radicalise : la formation étatique est analogue à un racket de protection ; le « crime organisé » et « l’État » ne diffèrent qu’à l’aune de leur capacité à s’imposer comme fournisseurs uniques de violence et de sécurité. La prise de Gaza par le Hamas en juin 2007 est, mutatis mutandis, un moment Richelieu : liquidation des places fortes des « grands rebelles » (Dahlan, Tel al-Hawa), centralisation de la contrainte, criminalisation rétroactive des vaincus. À partir de cet instant, dénoncer les « seigneurs de guerre » devient performativement vrai : c’est nommer ceux qui n’ont pas réussi à se constituer en État. La symétrie d’avant juin 2007 (deux milices équivalentes) est rétroactivement effacée par l’asymétrie d’après (un État de facto contre des restes de milices vaincues). Haniyeh, lorsqu’il prononce la phrase incriminée – probablement avant juin 2007, donc avant cette monopolisation – anticipe rhétoriquement ce qu’il va accomplir matériellement. La parole précède et prépare l’acte.
Troisième plan : les outils théoriques classiques de la critique de la langue politique. Quatre auteurs sont décisifs.
Victor Klemperer, dans LTI – La langue du IIIe Reich (1947), montre que tout régime totalisant procède à une réorganisation sémantique silencieuse par laquelle certains mots clés (« fanatisme », « résistance », « martyre », « héroïsme ») basculent d’un pôle évaluatif à l’autre, sans que les locuteurs en perçoivent le mouvement. La « LTH » de Haniyeh – la langue du Hamas – opère cette bascule sur le couple muqāwama / umarā’ al-ḥarb. Pour le philologue klempérien, le travail consiste à rétablir la symétrie des descriptions : appeler milice toute organisation armée non étatique, peu importe sa coloration idéologique. Cette restitution est précisément ce que le journaliste occidental, captif de la posture « équilibrée », omet souvent de faire.
George Orwell fournit deux concepts indispensables : la doublethink (capacité à tenir simultanément deux propositions contradictoires en cessant de savoir qu’elles le sont – « notre milice est une résistance ; les milices sont criminelles ») et la novlangue (réduction du vocabulaire disponible jusqu’à rendre impensables certaines pensées). Dans le registre officiel du Hamas, il n’existe pas de terme neutre pour désigner ce que le mouvement fait en tant que groupe armé non étatique en territoire palestinien : il n’y a que muqāwama et jihād, vocables axiologiquement saturés en positif. Cette pauvreté lexicale n’est pas accidentelle : elle est l’instrument même de la doublethink.
Pierre Bourdieu (Ce que parler veut dire, 1982 ; Méditations pascaliennes, 1997) éclaire la dimension de violence symbolique. Haniyeh cumule trois capitaux qui autorisent ses actes de nomination : capital religieux (diplôme d’arabe à l’Université islamique, secrétaire du cheikh Yassine, statut de quasi-sheikh ordonnant aux journalistes femmes de se voiler), capital politique (Premier ministre élu démocratiquement, chef du bureau politique), capital résistant (prison, déportation de 1992). Ce cumul lui confère le pouvoir de nommer : appeler quelqu’un « seigneur de guerre » est un coup de force qui, s’il est reçu par l’auditoire pertinent, crée la différence qu’il énonce. L’auditoire est triple : palestinien (où la nomination opère effectivement), arabe (idem), et occidental – où la presse de référence reprend pour argent comptant la modération du ton plutôt que l’identité structurelle des moyens, complétant ainsi à son insu l’œuvre symbolique de l’énonciateur.
Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, 1963) : la banalité du mal n’est pas une qualité psychologique du tyran sanguinaire, mais le mode opératoire d’un fonctionnaire idéologique compétent, sérieux, bon père de famille, pour qui « l’irréalité » des victimes adverses (civils israéliens, dissidents palestiniens, militants Fatah défenestrés en juin 2007) découle d’une langue totalitaire qui ne dispose plus des mots permettant de les qualifier comme victimes. Haniyeh, par bien des aspects, correspond moins au profil du chef de guerre fanatisé qu’à celui de l’administrateur idéologique : voix posée, costume sobre, sourire courtois, présentations en PowerPoint diplomatique à Doha. La calme de la voix n’est pas malgré les énoncés, elle en est l’envers nécessaire.
Wolfgang Sofsky (Traité de la violence, 1996) ajoute la dimension de l’absolutisation de la victime : lorsque le peuple palestinien est constitué en victime totale, toute violence exercée en son nom échappe à la catégorie de « violence » pour rentrer dans celle de « défense ». Cette bascule délivre le locuteur du devoir d’équivaloir – d’où, à nouveau, le sourire.
Quatrième plan : la psychologie politique de la non-dissonance. Léon Festinger (A Theory of Cognitive Dissonance, 1957) postule que la dissonance entre deux cognitions n’est pénible que si elles sont tenues dans le même cadre. En interposant les médiateurs muqāwama (noble) et umarā’ al-ḥarb (vil), Haniyeh place chaque énoncé dans un cadre cognitif distinct – la dissonance disparaît. Le sourire calme observé par tous les portraitistes est, au sens strict, l’indice clinique d’une dissonance réussie : il signale que l’énonciateur ne la ressent pas. Stanley Cohen (States of Denial, 2001) affine en distinguant déni littéral, déni interprétatif (« ce n’est pas une milice, c’est une résistance ») et déni implicatoire (« même si c’en était une, l’implication morale ne suit pas »). La rhétorique haniyehique opère aux trois niveaux, mais surtout au deuxième : c’est un reframing permanent qui redéfinit ce qui est fait sous une description qui en change l’évaluation.
Trois hypothèses concurrentes peuvent rendre compte de la non-dissonance subjective. La première – la taqiyya politique – est mobilisée surtout par les sources israéliennes et par la critique conservatrice américaine (Raymond Ibrahim, Jihad Watch, ADL) : Haniyeh saurait qu’il ment, et userait sciemment de la dissimulation religieuse traditionnelle. Cette hypothèse est séduisante mais analytiquement faible : Haniyeh a publiquement affirmé tout ce qu’il croyait (non-reconnaissance d’Israël, jihad comme « choix stratégique », éloge de Soleimani et même de Ben Laden), sans dissimulation. La deuxième – le pragmatisme intégré, défendu par Hroub, Baconi, Seurat – postule que Haniyeh croit sincèrement à la complémentarité du combat politique et du combat armé : il n’y a pas deux Haniyeh (le masque doux, le militant radical), il y a un Haniyeh pour qui les deux gestes s’inscrivent dans un même projet islamo-national. La troisième – la clôture idéologique, inspirée de Bourdieu et Festinger – est la plus solide : le cadre cognitif du Hamas opère ce que Bourdieu appelle la doxa, ensemble de catégories tellement incorporées qu’elles ne sont plus perçues comme catégories. Dans ce cadre, il est analytiquement vrai que les Brigades al-Qassam ne sont pas une milice mais l’armée de la résistance ; analytiquement vrai que la Force exécutive n’est pas une milice mais la police légitime d’un gouvernement élu. Le paradoxe n’est tel que pour l’observateur extérieur. Le locuteur, adhérant sincèrement au cadre, ne rencontre aucune contradiction – d’où la parole calme qui devrait stupéfier.
C’est cette troisième hypothèse qui rend le mieux compte du phénotype unanimement décrit. La taqiyya supposerait un locuteur dédoublé sachant qu’il ment ; la clôture idéologique suppose un locuteur unifié pour qui l’énoncé est vrai. Et l’effet rhétorique sur le récepteur journalistique tient précisément à cette non-performance de la dissonance : le journaliste occidental lit la placidité comme signe de modération, alors qu’elle est signe d’intégration réussie au cadre cognitif. C’est le pas de côté que Levitt, avec sa thèse du « mythe des ailes distinctes », fait un peu crûment, mais qui reste analytiquement décisif : la « modération » de Haniyeh n’est pas une position politique distincte du reste du Hamas, c’est la fonction discursive de la modération dans une division du travail rhétorique qui inclut aussi l’appel à la guerre sainte, la prosternation de gratitude pour le 7 octobre, et l’éloge funèbre de Soleimani.
7. Comparaisons : Arafat, Nasrallah, Adams, les talibans, Erdoğan
Le dispositif n’est pas propre à Haniyeh. Yasser Arafat suit une trajectoire homologue – fedayin devenu chef d’État de fait – mais il n’a jamais réussi la clôture wébérienne : il a toujours dû gouverner avec ses propres milices (Tanzim, Force 17) et celles de ses rivaux. Sa rhétorique du « notre police, leur milice » est précisément celle dont Haniyeh hérite, et qu’il appliquera à l’intérieur de Gaza post-2007 avec un succès qu’Arafat n’avait jamais obtenu. Hassan Nasrallah offre le cas hybride par excellence : parti parlementaire, ministres au gouvernement libanais, milice supraarmée. Au Liban, la doctrine officielle de « l’armée, le peuple et la résistance » co-institue formellement la milice à côté de l’armée étatique. Haniyeh vise à Gaza une configuration analogue, mais sans le voile d’un État hôte : il est l’État. Il bénéficie en revanche d’une extériorité opportune (Doha, Istanbul à partir de 2019) qui le dispense de la responsabilité gestionnaire immédiate – la séparation spatiale entre « direction politique extérieure » et « direction militaire intérieure » (Sinwar, Deif) autorise la posture du diplomate modéré tout en applaudissant et priant après le 7 octobre.
Gerry Adams et le Sinn Féin offrent la comparaison la plus instructive parce que la plus contrastive. Adams a conduit une transition : IRA → cessez-le-feu 1994 → Good Friday Agreement 1998 → désarmement 2005. Sinn Féin est devenu un parti parlementaire ayant renoncé à l’usage de la violence. Haniyeh, qui a rencontré Adams à Gaza en 2009 et lui a emprunté une part de son répertoire rhétorique (« nous voulons la paix », « ceci est une prison à ciel ouvert »), n’a jamais eu son équivalent du Good Friday : la branche militaire n’a jamais été dissoute, ni même subordonnée. La comparaison éclaire donc moins une trajectoire qu’une simulation de trajectoire : le costume de la transition sans la transition. Les talibans post-2021 opèrent le même retournement « nous sommes l’ordre légitime, les autres étaient la corruption » mais sans aucun vernis parlementaire. Erdoğan et l’AKP offrent la version civile et électorale du même schéma : dénonciation de « l’État profond » et des « tuteurs militaires » au nom d’une démocratie civile et pieuse, pour, une fois installés, reconstituer un appareil sécuritaire encore plus centralisé après la tentative de coup de 2016. Le dispositif rhétorique – dénonciation des « centres de pouvoir » depuis une position qui aspire à devenir le centre de pouvoir – est structurellement identique à celui de Haniyeh.
8. Ce que l’observateur démocratique doit tenir
Le cas Haniyeh laisse à l’observateur démocratique occidental une leçon pénible. La modération de la voix n’est pas un indice fiable de la modération de la politique. Le sourire affable, le sens du dialogue, la disponibilité à la presse, la maîtrise du discours posé peuvent coexister sans la moindre dissonance subjective avec l’organisation matérielle d’une milice, la justification théologique des opérations-martyre, la prosternation de gratitude pour un massacre de civils, l’éloge funèbre des architectes de l’Axe de la résistance. Cette coexistence n’est pas hypocrite : elle est intégrée. Elle est rendue possible par un appareil sémantique – le couple muqāwama / umarā’ al-ḥarb, la doctrine du waqf, la théologie du martyre – qui redécrit en permanence la violence sous un nom qui en change la valeur. Le journaliste, l’analyste, le diplomate qui prennent ce dispositif au pied de la lettre, ou qui en restituent seulement l’éthos sans en redécrire les dénotés, prolongent à leur insu l’œuvre symbolique de l’énonciateur.
La leçon vaut bien au-delà du Hamas. Elle vaut pour tous les acteurs politiques qui, ayant exercé ou organisé la violence, déploient une rhétorique anti-violence dirigée contre des concurrents structurellement équivalents. Elle vaut pour la critique des « seigneurs de guerre » par des seigneurs de guerre, des « fanatiques » par des fanatiques, des « centres de pouvoir » par des centres de pouvoir. Elle exige, comme le suggérait Klemperer dans son entreprise philologique de survie sous le IIIe Reich, le travail patient de rétablir la symétrie des descriptions : appeler milice ce qui est milice, violence ce qui est violence, otage ce qui est otage, indépendamment du visage – calme ou furieux, souriant ou hurlant – de celui qui parle. »
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« Si j’avais été à sa place à Léon, j’aurais préféré pour moi une hémorragie interne, ça vous inonde le ventre, c’est rapidement fait. On se remplit le péritoine et on n’en parle plus. Tandis que par une péritonite, c’est de l’infection en perspective, c’est long. On pouvait se demander encore ce qu’il allait faire, pour en finir. Son ventre gonflait, il nous regardait Léon, bien fixe déjà, il geignait, mais pas trop. C’était comme une espèce de calme. Je l’avais vu déjà bien malade moi, et dans bien des endroits différents, mais cette fois-ci c’était une affaire où tout était nouveau, les soupirs et les yeux et tout. On ne le retenait plus qu’on aurait dit, il s’en allait de minute en minute. Il transpirait des si grosses gouttes que c’était comme s’il avait pleuré avec toute sa figure. Dans ces moments-là, c’est un peu gênant d’être devenu aussi pauvre et aussi dur qu’on est devenu. On manque de presque tout ce qu’il faudrait pour aider à mourir quelqu’un. On a plus guère en soi que des choses utiles pour la vie de tous les jours, la vie du confort, la vie à soi seulement, la vacherie. On a perdu la confiance en route. On l’a chassée, tracassée la pitié qui vous restait, soigneusement au fond du corps comme une sale pilule. On l’a poussée la pitié au bout de l’intestin avec la merde. Elle est bien là qu’on se dit. Et je restais, devant Léon, pour compatir, et jamais j’avais été aussi gêné. J’y arrivais pas… Il ne me trouvait pas… Il en bavait… Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l’aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. Il faisait l’inventaire, le grand malheureux, dans sa conscience… S’ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu’il avait vécu lui, s’il avait pas été des fois injuste sans le vouloir envers eux… Mais il n’y avait que moi, bien moi, moi tout seul, à côté de lui, un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres. De ça, j’en avais pas, ou vraiment si peu que c’était pas la peine de le montrer. J’étais pas grand comme la mort moi. J’étais bien plus petit. J’avais pas la grande idée humaine moi. J’aurais même je crois senti plus facilement du chagrin pour un chien en train de crever que pour lui Robinson, parce qu’un chien c’est pas malin, tandis que lui il était un peu malin malgré tout Léon. Moi aussi j’étais malin, on était des malins… Tout le reste était parti au cours de la route et ces grimaces mêmes qui peuvent encore servir auprès des mourants, je les avais perdues, j’avais tout perdu décidément au cours de la route, je ne retrouvais rien de ce qu’on a besoin pour crever, rien que des malices. Mon sentiment c’était comme une maison où on ne va qu’aux vacances. C’est à peine habitable. Et puis aussi c’est exigeant un agonique. Agoniser ne suffit pas. Il faut jouir en même temps qu’on crève, avec les derniers hoquets faut jouir encore, tout en bas de la vie, avec de l’urée plein les artères. Ils pleurnichent encore parce qu’ils ne jouissent plus assez les mourants… Ils réclament… Ils protestent. C’est la comédie du malheur qui cherche à passer de la vie dans la mort même. Il a repris un peu de ses sens quand Parapine lui a eu fait sa piqûre de morphine. Il nous a même raconté des choses alors à propos de ce qui venait d’arriver. « C’est mieux que ça se finisse comme ça… » qu’il a dit, et puis « Ça fait pas si mal que j’aurais cru… » Lorsque Parapine lui a demandé à quel endroit qu’il souffrait exactement, on voyait bien qu’il était déjà un peu parti, mais aussi qu’il tenait malgré tout à nous dire encore des choses… La force lui manquait et puis les moyens. Il pleurait, il étouffait et il riait tout de suite après. C’était pas comme un malade ordinaire, on ne savait pas comment se tenir devant lui. C’était comme s’il essayait de nous aider à vivre à présent nous autres. Comme s’il nous avait cherché à nous des plaisirs pour rester. Il nous tenait par la main. Chacun une. Je l’embrassai. Il n’y a plus que ça qu’on puisse faire sans se tromper dans ces cas-là. On a attendu. Il a plus rien dit. Un peu plus tard, une heure peut-être, pas davantage, c’est l’hémorragie qui s’est décidée, mais alors abondante, interne, massive. Elle l’a emmené. Son cœur s’est mis à battre de plus en plus vite et puis tout à fait vite. Il courait son cœur après son sang, épuisé là-bas, minuscule déjà, tout à la fin des artères, à trembler au bout des doigts. La pâleur lui est montée du cou et lui a pris toute la figure. Il a fini en étouffant. Il est parti d’un coup comme s’il avait pris son élan, en se resserrant sur nous deux, des deux bras. Et puis il est revenu là, devant nous, presque tout de suite, crispé, déjà en train de prendre tout son poids de mort. On s’est levés nous, on s’est dégagés de ses mains. Elles sont restées en l’air ses mains, bien raides, dressées toutes jaunes et bleues sous la lampe. Dans la chambre ça faisait comme un étranger à présent Robinson, qui viendrait d’un pays atroce et qu’on n’oserait PLUS lui parler. »
Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit
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En conclusion
« Ismaïl Haniyeh aura été, jusqu’à sa mort dans un lit piégé d’une maison d’hôtes des Pasdaran, un dirigeant à double-fond – non par calcul tactique seulement, mais par incorporation profonde du cadre idéologique frériste dont il a hérité, qu’il a conduit au pouvoir, qu’il a internationalisé, et qu’il n’a jamais publiquement contesté. Le document de 2017, qu’il portait, n’a pas répudié la charte de 1988 ; il en a habillé la doctrine de termes juridico-politiques présentables. Sa célébration filmée du 7 octobre 2023 et la prosternation de gratitude qui l’a accompagnée disent l’écart entre l’image diplomatique et la sacralité de la violence. Sa parole, calme, polie, « pragmatique » selon les guides du Today Programme, fonctionne précisément comme cette modulation qui rend recevable, à un auditoire international, ce qui sans elle ne le serait pas. Le paradoxe rhétorique – le seigneur de guerre dénonçant les seigneurs de guerre – n’est pas une faille de cohérence mais l’effet calculé d’une économie sémantique dans laquelle les mêmes pratiques portent des noms opposés selon qui les exerce. La sidération de l’observateur attaché aux principes démocratiques, lorsqu’il se trouve face à cette parole sans frémissement, est l’indice qu’il se tient encore dans un cadre où les noms doivent répondre des actes – cadre que Haniyeh, lui, avait depuis longtemps quitté. C’est cette sidération qu’il faut maintenir, théoriser, critiquer, plutôt que de la résorber dans les commodités du portrait journalistique « équilibré ». En ce sens, le sourire d’Ismaïl Haniyeh, vu après sa mort, fait l’effet d’un test cognitif laissé à ceux qui survivent : sait-on, ou non, lire ce que parler veut dire ? »
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Trente ans pour briser une espérance : fresque du conflit israélo-palestinien
Ouverture : une question qui ne se laisse pas clore
« Il aura suffi de trois balles tirées à bout portant dans le dos d’un vieux général la nuit du 4 novembre 1995, et d’une déflagration de trente kilos de TNT dans un bus de Jérusalem le 25 février 1996, pour précipiter le basculement d’un siècle. De septembre 1993 à octobre 2023, trente années exactement séparent la poignée de main de Yitzhak Rabin et de Yasser Arafat sur la pelouse sud de la Maison Blanche, et le déchaînement du « Déluge d’al-Aqsa » sur les kibboutzim de la clôture de Gaza. Trente ans pour que l’espérance d’Oslo se défasse fil à fil, trente ans pour que deux peuples qui avaient, l’espace d’un instant, consenti à se reconnaître mutuellement, se retrouvent pris dans l’étau d’une guerre plus cruelle que toutes celles qui l’ont précédée, avec ses dizaines de milliers de morts gazaouis — 72 069 selon le ministère de la Santé de Gaza en février 2026, sans doute 75 200 sur les seuls seize premiers mois selon l’étude parue dans The Lancet Global Health le 18 février 2026 —, ses 1 224 morts israéliens du 7 octobre, ses 251 otages emmenés sous terre, sa famine déclarée par l’ONU en août 2025, ses mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale contre un Premier ministre en exercice, sa plainte pour génocide devant la Cour internationale de Justice, son élargissement régional du Liban à la mer Rouge, et cette ligne jaune qui traverse désormais Gaza comme une cicatrice vive entre un Hamas affaibli mais non brisé et une armée qui ne sait plus quand elle en sortira.
Le présent texte n’a pas l’ambition d’ajouter une voix de plus au tumulte. Il voudrait plutôt faire l’arrêt : prendre la mesure du long chemin parcouru — depuis la déclaration Balfour de 1917 et la première Aliyah sioniste, à travers la Shoah, la Nakba, les guerres de 1948, 1967, 1973 —, saisir au plus près la séquence centrale des trente dernières années, et s’interroger, avec la lucidité tragique d’Emmanuel Mounier et l’âpre vérité du père Ollivier prêchant après Sedan, sur ce que ce conflit nous révèle de la nature humaine, de ses kairoi manqués, de ses vœux de mort déplacés, de ses récits empoisonnés. Kairos : ce mot grec que Paul reprend dans la deuxième lettre aux Corinthiens — « Voici maintenant le kairos tout à fait favorable » —, et que Platon décrivait comme l’instant bref et unique qui se tient « entre le pas-encore et le jamais-plus ». Sur aucune scène historique peut-être la langue n’aura autant servi à nommer ce qui, précisément, n’a pas été saisi. »
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I. Le siècle long : du rêve au sang
1. La promesse impossible
« Lorsque, le 2 novembre 1917, Arthur Balfour adresse à Lord Rothschild la lettre fameuse où « le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif », il croit tenir les deux termes d’une équation dont il ignore qu’elle est sans solution : promettre un foyer au peuple juif sans porter atteinte, selon les termes mêmes de la lettre, aux « droits civils et religieux des communautés non-juives existantes ». Les « communautés non-juives » représentaient alors plus de 90 % de la population de la Palestine ottomane. Le mandat britannique, entériné par la Société des Nations en 1922, va avoir à porter cette promesse contradictoire durant vingt-cinq années, entre deux colères montantes : celle du nationalisme arabe palestinien que nourrissent les vagues d’immigration juive — la deuxième Aliyah pionnière, la troisième Aliyah sioniste-socialiste, puis, surtout après 1933, la fuite d’Europe centrale devant le nazisme — et celle d’un mouvement sioniste lui-même divisé entre les travaillistes de Ben Gourion, les révisionnistes de Vladimir Jabotinsky — auteur en 1923 du « Mur de fer », qui théorisait que seule une puissance militaire irréductible forcerait les Arabes à accepter la présence juive —, et les religieux qui voyaient dans le retour à Sion un événement messianique.
En face, le nationalisme palestinien prend corps autour du grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini, figure controversée dont les accointances ultérieures avec l’Allemagne nazie (rencontre avec Hitler en novembre 1941) hypothéqueront durablement la mémoire. Les révoltes de 1929 (émeutes sanglantes du mur des Lamentations, massacre d’Hébron où soixante-sept Juifs de la yeshiva sont assassinés par leurs voisins arabes) et surtout la Grande Révolte de 1936-1939, durement écrasée par les Britanniques avec l’aide de la Haganah sioniste, laissent le mouvement national palestinien décapité au moment précis où le sionisme, lui, est galvanisé par la tragédie européenne. La Shoah — six millions de morts, la fin d’un monde, l’effondrement définitif de la croyance en l’assimilation — est le trauma fondateur de l’État d’Israël, comme la Nakba — l’exode de 700 000 à 750 000 Palestiniens en 1948 — sera le trauma fondateur de l’identité palestinienne moderne. Deux blessures asymétriques, deux mémoires qui vont s’opposer pendant trois quarts de siècle sans parvenir à se parler.
Le plan de partage de novembre 1947 — résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies — accorde 55 % de la Palestine mandataire à un État juif, 45 % à un État arabe, avec un statut international pour Jérusalem. Il est accepté par la communauté juive, rejeté par les États arabes et par les Palestiniens, au motif légitime que les Juifs, un tiers de la population, se voyaient attribuer plus de la moitié du territoire. Ce rejet arabe demeure, dans l’économie tragique du XXe siècle, le premier grand kairos manqué. Car la guerre de 1948, que les Arabes appellent la Nakba — la catastrophe — et les Israéliens, la guerre d’Indépendance, débouche sur un résultat inverse de celui que cherchaient les armées arabes : l’État d’Israël naît sur 78 % de la Palestine mandataire ; la Jordanie annexe la Cisjordanie ; l’Égypte administre Gaza ; aucun État palestinien ne voit le jour. Les « nouveaux historiens » israéliens — Benny Morris, Tom Segev, Avi Shlaim, Ilan Pappé — ont, depuis les années 1980, considérablement nuancé le récit héroïque israélien : les expulsions de Lydda et Ramla, les massacres de Deir Yassin, la stratégie d’obstruction du retour des réfugiés appartiennent désormais à la mémoire historique commune. Mais le rejet arabe du partage en 1947 demeure, lui aussi, comme le premier maillon d’une longue chaîne de refus.
2. De Suez au Liban : l’échec de toutes les guerres
Les décennies suivantes ne sont qu’une litanie de conflits et de traités manqués. La guerre de Suez en 1956, où Israël s’associe à la France et à la Grande-Bretagne contre Nasser, se solde par un repli imposé par les États-Unis et l’URSS. La guerre des Six Jours en juin 1967 est le moment matriciel : Israël, en six jours foudroyants, s’empare de la Cisjordanie jordanienne, de Gaza égyptienne, du plateau du Golan syrien, du Sinaï et, surtout, de Jérusalem-Est avec l’esplanade des Mosquées. Victoire écrasante, dont les conséquences sont ambivalentes : Israël devient une puissance régionale incontestée, mais il hérite d’un territoire peuplé de plus d’un million de Palestiniens dont il ne sait — et ne saura jamais — vraiment que faire. La résolution 242 du Conseil de sécurité, adoptée en novembre 1967, pose le principe d’un retrait des territoires occupés contre reconnaissance et sécurité — principe du « land for peace ». Le sommet arabe de Khartoum répond par les fameux « trois non » : non à la paix, non à la reconnaissance, non à la négociation. Deuxième kairos manqué.
La guerre d’octobre 1973 — guerre du Kippour pour les Israéliens, guerre du Ramadan pour les Arabes — ébranle la confiance d’Israël dans sa supériorité militaire automatique et prépare paradoxalement la paix avec l’Égypte. Anouar el-Sadate, en novembre 1977, prononce à la Knesset le discours le plus courageux du siècle arabe ; les accords de Camp David de septembre 1978 et le traité de paix israélo-égyptien de mars 1979 suivent. Sadate est assassiné en 1981 par les Frères musulmans de l’armée égyptienne pour l’avoir fait — détail capital, que Yasser Arafat n’oubliera jamais : répétant à Bill Clinton en juillet 2000, dans les bois de Camp David, qu’il ne voulait pas finir comme Sadate, ni comme le roi Abdallah Ier de Jordanie assassiné sur l’esplanade des Mosquées en 1951.
L’invasion du Liban en juin 1982, conçue par Ariel Sharon pour écraser l’OLP réfugiée à Beyrouth, ouvre un champ de ruines dont les conséquences pèsent encore. Les massacres de Sabra et Chatila en septembre 1982, perpétrés par les milices phalangistes chrétiennes sous l’œil de Tsahal, provoquent une manifestation de quatre cent mille personnes à Tel-Aviv — modèle désormais inatteignable d’un camp de la paix israélien vivant — et la démission d’Ariel Sharon après la commission Kahan. Mais surtout, cette invasion engendre le Hezbollah, fondé en 1982 sous l’aile des Gardiens de la Révolution iraniens, qui va devenir en quarante ans l’acteur non-étatique le plus puissant du Moyen-Orient. Pendant ce temps, en décembre 1987, la première Intifada éclate à Gaza — soulèvement largement populaire, pierres contre fusils, images mondialisées — et voit, quelques jours plus tard, naître dans les rangs des Frères musulmans palestiniens une organisation qui se distingue par le refus de toute négociation avec Israël : le Hamas (Harakat al-Muqawama al-Islamiyya, Mouvement de la résistance islamique), fondé par le cheikh Ahmed Yassine, tétraplégique en fauteuil roulant, et par Abdel Aziz al-Rantissi. Sa charte de 1988 est d’une virulence antisémite qui ne laisse pas de doute sur ses intentions ultimes : elle cite explicitement les Protocoles des Sages de Sion, appelle à la destruction d’Israël, et voit dans la terre de Palestine un waqf islamique inaliénable.
3. Oslo, ou l’ultime espoir
C’est dans ce paysage d’épuisement mutuel qu’advient Oslo. À partir de janvier 1993, quatorze sessions secrètes se tiennent en Norvège, dans une banlieue d’Oslo, Sarpsborg, puis dans plusieurs résidences privées. Le couple Terje Rød-Larsen et Mona Juul — lui sociologue, directeur de la FAFO, elle diplomate — orchestre en coulisses ; le ministre des Affaires étrangères Johan Jørgen Holst fait la navette entre Tunis et Jérusalem dans les dernières semaines d’août 1993. Côté israélien, Yossi Beilin, vice-ministre, homme de confiance de Shimon Peres, confie la partie technique à deux universitaires sans statut — Yair Hirschfeld et Ron Pundak — avant que le directeur général du ministère, Uri Savir, ne prenne le relais en mai. Côté palestinien, Ahmed Qurei (Abu Ala) négocie sous la supervision politique de Mahmoud Abbas (Abu Mazen), en contact direct avec Arafat. L’accord est paraphé dans la nuit du 19 au 20 août 1993 ; il est assorti d’un échange de lettres de reconnaissance mutuelle le 9 septembre : l’OLP reconnaît « le droit d’Israël à vivre en paix et en sécurité », Israël reconnaît « l’OLP comme représentant du peuple palestinien ». Le 13 septembre 1993, sur la pelouse sud de la Maison Blanche, Rabin — dont l’hésitation visible à serrer la main d’Arafat est saisie par toutes les caméras du monde — accomplit le geste. Trois mille invités. Une image iconique. Un prix Nobel de la paix en décembre 1994 à Oslo, partagé entre Rabin, Peres et Arafat.
Oslo est un compromis intérimaire, volontairement flou sur les questions dites « de statut final » — Jérusalem, réfugiés, frontières, colonies — renvoyées à des négociations ultérieures devant s’achever au plus tard le 4 mai 1999. Il prévoit une autonomie palestinienne progressive, un « Gaza-Jéricho d’abord », une Autorité palestinienne qui rentre à Gaza avec Arafat le 1er juillet 1994. L’accord intérimaire de Taba, dit Oslo II, signé à la Maison Blanche le 28 septembre 1995, divise la Cisjordanie en trois zones A, B et C — et n’est ratifié par la Knesset, le 6 octobre 1995, qu’à la majorité minimale de 61 voix contre 59. Une voix. Une seule. L’écart entre l’espérance et l’effondrement tient souvent à cela.
II. Le moment Rabin : une société qui se déchire
4. La machine à haine
Aucune période du conflit n’a été mieux documentée que les vingt-six mois qui séparent Oslo de l’assassinat de Rabin. Dans Killing a King (2015), le journaliste Dan Ephron reconstitue jour après jour le croisement de deux trajectoires : celle du Premier ministre vieillissant, général taciturne convaincu qu’il faut sceller la paix avant sa propre mort, et celle de Yigal Amir, étudiant en droit de vingt-cinq ans à l’université religieuse-sioniste de Bar-Ilan, fils d’un scribe yéménite de la Torah, ancien combattant de la brigade Golani dans les rues de Gaza pendant la première Intifada. Entre ces deux hommes, un pays qui se brise.
Le climat israélien se durcit d’abord à droite, dans les cercles du sionisme religieux et dans le mouvement colonial — de 31 colonies et 4 400 colons en 1977, on est passé à environ 120 colonies et 100 000 colons en 1992. Pour ces hommes et ces femmes, céder la Judée-Samarie est une faute théologique. Des tracts commencent à circuler dans les synagogues des colonies invoquant le din rodef, la loi du poursuivant, principe halakhique qui autorise la mise à mort préventive d’un Juif sur le point d’en faire tuer d’autres, et le din moser, la loi du traître, qui condamne à mort celui qui livre Juifs ou territoire juif à des non-Juifs. Certains rabbins extrémistes — Nahum Rabinovitch, Dov Lior, Shmuel Dvir — discutent publiquement, à l’été 1995, l’application de ces catégories à Rabin. La nuit de Yom Kippour, le 2 octobre 1995, une vingtaine d’hommes se réunissent devant la résidence du Premier ministre pour prononcer le pulsa de-nura, malédiction kabbalistique d’une historicité contestée mais d’une charge symbolique considérable.
Dans la rue, les manifestations hurlent « Rabin boged » — Rabin traître — et « Mavet le-Rabin » — mort à Rabin. Des photomontages le représentent en uniforme SS nazi ou en keffieh arafatien. Le 5 octobre 1995, le lendemain de la ratification d’Oslo II, le rassemblement de la place Sion à Jérusalem réunit plusieurs dizaines de milliers de personnes. Benjamin Netanyahu, chef du Likoud, parle depuis un balcon dominant la place ; sous lui, des militants kahanistes brandissent une affiche de Rabin en uniforme SS. Des leaders du Likoud comme Benny Begin et Dan Meridor quittent le balcon par répugnance ; Netanyahu y demeure. Un cercueil symbolique, portant l’inscription « Rabin assassine le sionisme », circule dans la foule. Carmi Gillon, chef du Shin Bet, demande à plusieurs reprises à Rabin de porter un gilet pare-balles ; Rabin refuse, convaincu que la menace ne peut venir que des Arabes.
C’est exactement ce que Mounier, dans Révolution personnaliste et communautaire (1935), appelait « la permanence du régime » : non pas seulement les actes de violence, mais « les états de violence, où chôment, meurent et se déshumanisent, sans barricades, dans l’ordre, des millions d’êtres ». L’air même, à Jérusalem, était devenu violent. Et les « mauvaises éducations » que le dominicain Marie-Joseph Ollivier dénonçait dans ses conférences de Notre-Dame au Carême 1871 — « Nos malheurs, leurs causes, leur remède », prêchées après Sedan et la Commune — ces mauvaises éducations où la jeunesse apprend l’abdication de l’initiative personnelle au profit de la colère collective, travaillaient la société israélienne depuis des années.
5. La nuit de Kikar Malkhei Yisrael
Le 4 novembre 1995 est un samedi soir. Un grand rassemblement « Oui à la paix, non à la violence », organisé par Peace Now, rassemble cent mille personnes place des Rois d’Israël, à Tel-Aviv. Rabin, anxieux en début de soirée d’un faible taux de participation, rayonne devant la foule. Il reprend un bref discours : « J’ai toujours cru que la majorité du peuple veut la paix et est prête à en prendre le risque. » Puis, avec le public, il entonne le Shir LaShalom, le « Chant pour la paix ». Les paroles seront retrouvées dans sa poche, tachées de son sang.
Vers 21 h 50, Rabin descend l’escalier arrière de l’Hôtel de Ville vers sa Cadillac blindée. Yigal Amir, tapi dans une zone « stérile » du parking réservé, tire trois balles d’un Beretta 84F modifié. Deux atteignent le Premier ministre dans le dos, rupture de la rate, perforation du poumon gauche, thorax traversé ; la troisième blesse le garde du corps Yoram Rubin. Transporté à l’hôpital Ichilov, Rabin y meurt à 23 h 15. Devant l’hôpital, son chef de cabinet, Eitan Haber, tire de sa poche la feuille du Shir LaShalom et lit, d’une voix brisée, la dépêche annonçant la mort. Bill Clinton conclut son allocution par deux mots hébreux : « Shalom, haver. » Au revoir, ami. Aux obsèques, le 6 novembre, le roi Hussein de Jordanie et Hosni Moubarak assistent — première présence d’un dirigeant arabe aux funérailles d’un dirigeant israélien. Leah Rabin refuse publiquement de serrer la main de Netanyahu, qu’elle tient pour responsable moral de l’incitation.
Yigal Amir, au tribunal, se défendra lui-même et justifiera son acte par le din rodef : « Je n’ai pas commis l’acte pour arrêter le processus de paix, parce qu’il n’y a pas de processus de paix. C’est un processus de guerre, et le meurtre était mon devoir selon la loi religieuse. » Il sera condamné à perpétuité plus six ans, plus des peines complémentaires pour conspiration avec son frère Hagai et Dror Adani. La Commission Shamgar, présidée par l’ancien président de la Cour suprême, rendra en mars 1996 un rapport de 214 pages concluant à une défaillance grave du Shin Bet : non-coordination avec la police, cercle de protection trop relâché, ignorance des multiples renseignements signalant une menace juive. Le cas du Avishai Raviv, cet étrange personnage recruté par le Shin Bet en 1987 pour infiltrer l’extrême droite, connu d’Amir, présent aux manifestations les plus virulentes, alimenta aussitôt les théories du complot que les ouvrages de Barry Chamish propagèrent dans toute la littérature conspirationniste. Les historiens universitaires — Ephron, Peri, Sprinzak, Inbar, Rabinovich — ont méthodiquement démonté ces thèses. Il y a un assassin ; il y a une mouvance idéologique qui l’a chauffé ; il y a une faille de protection. Mais il n’y a pas de complot. Comme l’a écrit David Remnick dans The New Yorker en 2015 : « L’assassinat a non seulement tué un homme ; il a tué une idée. »
6. Les bombes du printemps et la défaite du camp de la paix
Car c’est bien une idée qui meurt — et elle meurt aussi sous l’effet d’une stratégie délibérée de sabotage par la terreur. Le Hamas et le Jihad islamique palestinien, qui dès 1993 avaient dénoncé Oslo, vont passer à l’acte avec une constance glaçante. Le 25 février 1994, à l’aube de Pourim et du Ramadan, Baruch Goldstein, médecin américano-israélien de Kiryat Arba, proche de Kach, entre au Tombeau des Patriarches à Hébron en uniforme de réserviste, et tire dans la foule en prière : 29 Palestiniens tués, 125 blessés. Il est lynché par les survivants. Le gouvernement Rabin interdit aussitôt Kach et Kahana Chai comme organisations terroristes. Mais le Hamas saisit l’occasion pour justifier le passage aux attentats-suicides à l’intérieur d’Israël. Le premier a lieu à Afoula le 6 avril 1994 (8 morts), puis à Hadera le 13 (5 morts). Le 19 octobre 1994, le kamikaze Saleh Abdel Rahim al-Souwi fait exploser une bombe de vingt kilos de TNT et de clous dans le bus 5 de la rue Dizengoff à Tel-Aviv : 22 morts, dont 21 Israéliens — l’attentat le plus meurtrier de l’histoire d’Israël à cette date. Le 22 janvier 1995, à Beit Lid, double attentat du Jihad islamique : 22 morts. Les bombes sont toutes fabriquées par un même homme, Yahya Ayyash, « l’Ingénieur », diplômé en génie électrique de Birzeit, qui totalise à lui seul environ quatre-vingt-dix morts israéliens.
Le Shin Bet finit par le tuer le 5 janvier 1996 à Beit Lahiya, par un téléphone Motorola piégé, sur un appel de son père. Cent mille Gazaouis défilent à ses funérailles ; Arafat ordonne 21 coups de canon d’honneur — double discours qui dit déjà tout de la position impossible du rais. Le Hamas jure vengeance, et l’obtient : du 25 février au 4 mars 1996, en neuf jours, quatre attentats-suicides coordonnés par Mohammed Deif et Hassan Salameh frappent Jérusalem et Tel-Aviv. Le bus 18 de la route de Jaffa explose deux fois, à une semaine d’intervalle : 26 morts le 25 février, 19 morts le 3 mars. Le centre Dizengoff à Tel-Aviv, veille de Pourim, est frappé par un kamikaze le 4 mars : 13 morts dont cinq enfants, 130 blessés. En neuf jours, plus de soixante Israéliens tués. Peres, qui était crédité en début d’année d’une avance de quinze à vingt points dans les sondages, voit son avantage s’évaporer en trois semaines.
L’opération Raisins de la colère au Liban en avril 1996, conçue pour restaurer son image de fermeté, se solde le 18 avril par le pilonnage d’artillerie du complexe UNIFIL de Cana où s’étaient réfugiés huit cents civils libanais : 106 civils tués. L’électorat arabe israélien lui retire son soutien par abstention massive. Le 29 mai 1996, lors des premières élections directes du Premier ministre, Benjamin Netanyahu l’emporte sur 1 501 023 voix contre 1 471 566, soit 50,49 % contre 49,51 % — 29 457 voix d’écart, moins que le nombre de bulletins nuls. Le camp de la paix est, au sens le plus littéral, battu d’une poignée de voix, dans une élection que les bombes du Hamas ont façonnée.
Ces bombes-là ont achevé ce que les balles de Yigal Amir avaient ébranlé. Dans cette séquence, on voit à l’œuvre, avec une effrayante efficacité pédagogique, le mécanisme qu’a décrit la tradition psychanalytique — et dont la psychanalyste Sabina Lambertucci Mann, dans la lignée kleino-winnicottienne qui irrigue son travail, explore les déplacements : la rage impuissante d’une communauté se déplace sur des objets secondaires pour protéger l’objet primaire idéalisé ; les vœux de mort qu’on ne peut s’avouer envers soi-même ou envers sa propre histoire trouvent dans l’ennemi extérieur leur exutoire permis ; le clivage structure la perception en « nous » intouchables et « eux » diaboliques. Chaque bombe dans un autobus produit ce même effet : elle ne force pas seulement la peur, elle force le clivage. Et le clivage interdit la paix.
III. Camp David, la Seconde Intifada, l’effondrement
7. Les sept jours de juillet
Après trois ans de gouvernement Netanyahu — marqués par l’ouverture provocatrice du tunnel du Mur occidental en septembre 1996 (quatre-vingts morts en trois jours d’émeutes), le protocole de Hébron de janvier 1997, le mémorandum de Wye River de 1998 partiellement appliqué — les travaillistes reviennent en mai 1999 avec Ehud Barak, ancien chef d’état-major, successeur spirituel de Rabin. Barak entend faire aboutir, en un seul paquet, un accord de fin de conflit. Il s’engage aussi dans un retrait unilatéral du Sud-Liban en mai 2000 — événement considérable qui prélude à la lecture que fera Hassan Nasrallah à Bint Jbeil le 26 mai : Israël, disait-il, est « plus faible qu’une toile d’araignée ». Lecture fatale pour le processus de paix : si la résistance armée paie au Liban, pourquoi ne paierait-elle pas en Palestine ?
Le sommet de Camp David II s’ouvre le 11 juillet 2000 dans la retraite présidentielle du Maryland. Autour de Bill Clinton, qui joue là sa dernière carte diplomatique, se déploient trois équipes. Côté israélien : Shlomo Ben-Ami (Sécurité publique), Gilead Sher (chef de cabinet), Amnon Lipkin-Shahak, Dan Meridor. Côté palestinien : Abu Ala, Mahmoud Abbas, Saeb Erekat, Mohammed Dahlan, Akram Hanieh — ce dernier rédigera ensuite, pour le quotidien al-Ayyam, le récit palestinien canonique du sommet. Côté américain : Dennis Ross, Martin Indyk, Aaron Miller, Robert Malley. Aucun document formel n’est jamais déposé par Israël ; toutes les propositions sont transmises oralement, souvent par les Américains, sous forme conditionnelle. L’offre israélienne la plus avancée prévoit environ 91 % de la Cisjordanie au sens restrictif (excluant Jérusalem-Est annexée et le no man’s land), une annexion israélienne de blocs de colonies absorbant 80 % des colons, des échanges territoriaux limités, sur Jérusalem une souveraineté palestinienne sur les quartiers périphériques et une autonomie fonctionnelle sur les quartiers arabes intérieurs mais une souveraineté israélienne sur le Mur occidental et — point central de blocage — une souveraineté résiduelle sur l’esplanade des Mosquées. Sur les réfugiés, refus du droit au retour massif en Israël ; admission symbolique de quelques milliers par réunification familiale ; fonds international de compensation.
Arafat avait prévenu Clinton dès juin que le sommet était prématuré. Il répétera, à chaque interpellation : « Le dirigeant palestinien qui abandonnera Jérusalem n’est pas encore né. » Les sept jours prévus s’étirent en quinze ; le sommet échoue officiellement le 25 juillet. Clinton, sous pression de Barak, blâme publiquement Arafat. S’ouvre alors la grande querelle historiographique. Le récit « orthodoxe » — Dennis Ross, Barak, en partie Clinton — décrit une offre généreuse sans précédent rejetée par un leader incapable de dire oui. Le récit « révisionniste » — Robert Malley et Hussein Agha dans leur fameux article de la New York Review of Books du 9 août 2001, « Camp David : The Tragedy of Errors » — distribue la responsabilité : Barak refuse de construire la confiance par l’exécution préalable des engagements intérimaires d’Oslo, adopte une stratégie du tout ou rien qui humilie Arafat ; Arafat est incapable de dire oui, reste sur la défensive, ne dépose aucune contre-proposition ; l’équipe américaine adopte de fait les positions israéliennes et exerce une pression unilatérale. Et Shlomo Ben-Ami, ministre négociateur israélien, écrira en 2006 dans Scars of War, Wounds of Peace cette phrase qui a fait scandale mais qui dit une vérité d’expérience : « Si j’étais Palestinien, j’aurais rejeté Camp David aussi. »
Ce que Camp David révèle — et ce sur quoi insistent depuis vingt-cinq ans les négociateurs américains Aaron Miller et Clayton Swisher —, c’est que le kairos n’est pas seulement une fenêtre objective ; c’est aussi la conjonction subjective de dirigeants capables de saisir l’instant. Barak et Arafat n’étaient, ni l’un ni l’autre, des Sadate, ni des Rabin. Le sommet échoue aussi parce que les deux hommes n’ont pas la confiance intime, le courage personnel, le pouvoir symbolique sur leur propre camp, qui permettent seuls de franchir ce type de précipice. Antoine Compagnon, dans le colloque qu’il a dirigé au Collège de France en 2009 sous le titre La République des Lettres dans la tourmente (1919-1939), concluait sur une formule d’Alain, en 1932, qui vaut ici : « Il n’y a point d’Humanités modernes, par la même raison qui fait que coopération n’est pas société. » Coopérer n’est pas faire société : négocier n’est pas pardonner.
8. Sharon, l’esplanade, la spirale
Le 28 septembre 2000, à onze heures du matin, Ariel Sharon, chef de l’opposition Likoud, monte sur l’esplanade des Mosquées — Haram al-Sharif pour les musulmans, mont du Temple pour les Juifs — entouré d’un millier de policiers anti-émeute. Trente-quatre minutes. Barak, Premier ministre, n’a pas interdit la visite malgré les avertissements palestiniens. Sharon déclare : « Le Mont du Temple est entre nos mains et y demeurera. » Le lendemain, vendredi de prière, sept Palestiniens sont tués à Jérusalem. Soixante-dix la première semaine. Le 30 septembre, une image entre dans la mémoire universelle : le petit Mohammed al-Durra, douze ans, tué à Netzarim aux côtés de son père Jamal, filmé par un caméraman de France 2 — image qui fera l’objet d’une longue controverse judiciaire en France, mais qui, dans tout le monde arabe, devient l’icône de l’Intifada. Le 12 octobre, à Ramallah, deux réservistes israéliens perdus sont lynchés au poste de police ; un homme, à une fenêtre, montre fièrement à la foule ses mains ensanglantées.
La Seconde Intifada a commencé. Elle durera près de cinq ans — officiellement jusqu’au sommet de Charm el-Cheikh en février 2005. Elle est d’une nature profondément différente de la première : militarisée, terroriste, suicidaire. Les attentats-kamikazes se succèdent avec une régularité effrayante. Le 1er juin 2001, discothèque Dolphinarium de Tel-Aviv : 21 morts, en majorité des adolescents russophones. Le 9 août, pizzeria Sbarro à Jérusalem : 15 morts dont sept enfants de la famille Schijveschuurder. Le 27 mars 2002, soir du Séder de Pessah au Park Hotel de Netanya : 30 morts, 140 blessés. Le 31 juillet 2002, cafétéria de l’université hébraïque, mont Scopus : 9 morts dont cinq Américains. Le total, sur les cinq années, selon B’Tselem, s’établit à environ 1 080 Israéliens tués — 741 civils, 124 mineurs — et 4 745 Palestiniens tués par les forces israéliennes. Cent quarante-six attentats-suicides, environ 516 morts civils israéliens par ces seuls attentats.
Israël riposte par l’opération Bouclier Défensif (29 mars-10 mai 2002), la plus vaste opération militaire en Cisjordanie depuis 1967. Plus de vingt mille réservistes mobilisés. Arafat est assiégé dans sa Moukataa de Ramallah du 29 mars 2002 jusqu’à son évacuation médicale en octobre 2004. La bataille de Jénine dans le camp de réfugiés est particulièrement meurtrière — 13 soldats israéliens tués le 9 avril, 52 Palestiniens selon le rapport ONU d’août 2002, loin du « massacre de 500 morts » initialement allégué par l’Autorité palestinienne. Le siège de la basilique de la Nativité à Bethléem dure trente-neuf jours. La barrière de séparation commence à être construite en 2002, sur un tracé qui empiète à 85 % sur la Cisjordanie, englobant les blocs de colonies ; l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice du 9 juillet 2004 la déclarera illégale — sans effet sur la construction. La politique des assassinats ciblés, assumée par Sharon, atteint son acmé avec l’élimination du cheikh Yassine à la sortie de la mosquée de Sabra le 22 mars 2004 (frappe d’hélicoptère Apache), puis de son successeur Rantissi le 17 avril. « Sharon a ouvert les portes de l’enfer », dira Rantissi avant d’être lui-même tué.
L’affaire du Karine A, ce cargo bourré de cinquante tonnes d’armes iraniennes intercepté par la marine israélienne en mer Rouge le 3 janvier 2002, révélant la collusion active de l’Autorité palestinienne avec les Gardiens de la Révolution, achève de convaincre l’administration Bush qu’Arafat ment et ne peut être partenaire. Le 24 juin 2002, Bush appelle, depuis la Rose Garden, à un « nouveau leadership palestinien ». La stratégie d’Arafat, duale, se décompose. Double discours, entre jihad proclamé dans la mosquée de Johannesburg en 1994 (« jihad pour Jérusalem ») et pragmatisme anglophone devant les Occidentaux ; instrumentalisation tacite des Brigades al-Aqsa du Fatah et de la Force 17 de sa propre garde rapprochée ; corruption massive — estimations IMF et procès Shubaki 2009 évoquant entre un et trois milliards de dollars détournés. L’homme meurt à l’hôpital Percy le 11 novembre 2004, d’un accident vasculaire cérébral hémorragique, dans des circonstances que la controverse ultérieure sur le polonium (2012-2015) n’a pas permis de clore définitivement, les rapports suisse, français et russe divergeant.
Le désengagement unilatéral de Gaza d’août-septembre 2005, exécuté par Sharon contre son propre camp — 8 500 colons évacués de 21 colonies —, est pensé, de l’aveu même du conseiller Dov Weisglass dans son entretien à Haaretz d’octobre 2004, comme « du formol » : geler le processus politique jusqu’à ce que « les Palestiniens deviennent finlandais ». L’aveu est célèbre. Il annonce ce qui va suivre.
IV. Gaza, 2006-2022 : le frère qui tue son frère
9. L’élection fatidique et la bataille fratricide
Le 25 janvier 2006, les élections législatives palestiniennes sont tenues pour libres et régulières par les dix-sept mille observateurs nationaux et neuf cents internationaux mandatés (Centre Carter, NDI, Union européenne). Sous l’étiquette « Changement et Réforme », le Hamas l’emporte avec 44,45 % des voix et 74 sièges sur 132, contre 41,43 % et 45 sièges pour le Fatah. La marge en voix est faible, mais le scrutin majoritaire de circonscription amplifie la victoire en sièges, parce que le Fatah se cannibalise avec des dissidents. Les facteurs sont multiples : corruption du Fatah, désillusion post-Arafat, prestige de la « résistance » qui se crédite du retrait israélien de Gaza, réseau caritatif Hamas, manifeste électoral qui omet toute mention de destruction d’Israël, trêve unilatérale de 2004. Erreur stratégique majeure de Mahmoud Abbas, qui avait autorisé la participation du Hamas sans exiger son acceptation préalable des accords antérieurs. Le Quartet — États-Unis, Union européenne, Russie, ONU — pose trois conditions à toute reconnaissance : renonciation à la violence, reconnaissance d’Israël, acceptation des accords. Refus du Hamas. Boycott, rétention des droits de douane par Israël, crise financière.
Capture du soldat Gilad Shalit par un raid transfrontalier du Hamas le 25 juin 2006 (libéré en octobre 2011 contre 1 027 prisonniers palestiniens, dont un certain Yahya Sinwar, emprisonné depuis 1989). Tentative de gouvernement d’union sous l’égide du roi Abdallah à l’accord de La Mecque le 8 février 2007. Mort-né sur le plan international.
Et vient juin 2007. Du 10 au 15 juin, la bataille de Gaza oppose les Brigades al-Qassam du Hamas à la Force préventive du Fatah entraînée par le général américain Keith Dayton — celui-là même dont l’article de David Rose paru dans Vanity Fair en avril 2008, « The Gaza Bombshell », révélera qu’il avait conçu avec Condoleezza Rice et Elliott Abrams un plan de renversement du gouvernement Hamas élu. Le Hamas prend les devants. Scènes d’exécutions sommaires, défenestrations d’immeubles de quinze étages — l’officier Mohammed Sweirki jeté du toit, un militant du Hamas précipité en représailles du douzième étage. Environ cent soixante morts palestiniens en six jours. Le 15 juin, prise totale de la Moukataa de Gaza. Abbas dissout le gouvernement Haniyeh, nomme Salam Fayyad à Ramallah. Séparation politique et territoriale durable : Cisjordanie au Fatah, Gaza au Hamas. Aucune élection nationale palestinienne depuis.
Le blocus israélo-égyptien, lancé en septembre 2007, deviendra l’une des cages politiques les plus denses du monde contemporain. Plus de mille cinq cents tunnels entre Rafah et Al-Arich tenteront d’en contourner les effets — économie souterraine, survie grise, trafic d’armes. Les guerres de Gaza se succéderont avec une brutalité croissante : Plomb Durci, 27 décembre 2008-18 janvier 2009, environ 1 400 morts palestiniens dont 762 non-combattants, 13 Israéliens, rapport Goldstone ; Pilier de Défense, 14-21 novembre 2012, environ 170 morts palestiniens, 6 Israéliens ; Bordure Protectrice, 8 juillet-26 août 2014, cinquante jours, environ 2 200 morts palestiniens, 72 Israéliens dont 67 soldats, bataille de Shujaiya, siège de Rafah, « procédure Hannibal » pour le lieutenant Hadar Goldin ; Gardien des Murs, 10-21 mai 2021, environ 260 morts palestiniens, 13 Israéliens, émeutes intercommunautaires à Lod (état d’urgence décrété, première activation depuis 1966). Entre ces guerres, la politique israélienne continue à se droitiser : longévité sans précédent de Netanyahu — douze ans consécutifs de 2009 à 2021 —, Accords d’Abraham de septembre-décembre 2020 avec les Émirats, Bahreïn, le Soudan, le Maroc, parenthèse de la coalition Bennett-Lapid (juin 2021-juin 2022), retour de Netanyahu le 29 décembre 2022 à la tête de la coalition la plus à droite de l’histoire d’Israël, avec Itamar Ben Gvir aux Affaires de la Sécurité nationale — l’homme même qui, en octobre 1995, tenait devant les caméras l’ornement arraché de la Cadillac de Rabin en disant : « Nous l’avons eu, nous l’aurons lui » — et Bezalel Smotrich aux Finances et au COGAT, de facto gouverneur des colonies. La crise de la réforme judiciaire de 2023 — manifestations hebdomadaires massives, limogeage éphémère de Yoav Gallant le 26 mars, grève générale, adoption en juillet de la loi supprimant le critère de raisonnabilité — divise la société israélienne comme jamais, réservistes refusant de servir, aviation en crise, Shin Bet et Aman alertant sur la perception par le Hamas d’une Israël affaiblie.
Pendant ce temps, Annapolis, conférence diplomatique du 27 novembre 2007, engage Olmert et Abbas à négocier en trente-six rencontres l’un des compromis les plus avancés jamais proposés. Le 16 septembre 2008, Olmert présente à Abbas une carte — qu’il ne laisse pas emporter — prévoyant 93,7 % de la Cisjordanie, 5,8 % d’échanges, un corridor de 0,5 %, Jérusalem divisée, trusteeship internationale à cinq sur le Bassin sacré, retour symbolique de 5 000 réfugiés sur cinq ans. Abbas demande à étudier ; Olmert exige un paraphe immédiat ; Abbas refuse, puis ne revient jamais. Il reconnaîtra à Raviv Drucker, sur Channel 10 : « J’ai refusé d’emblée. » Olmert est empêtré dans ses affaires judiciaires ; Abbas attend Obama ; Gaza est déjà aux mains du Hamas, on ne peut plus livrer « son côté ». Septième kairos manqué.
V. Le 7 octobre et ses suites
10. Le matin du Déluge
Le 7 octobre 2023 est un samedi de Shabbat, dernier jour de la fête juive de Simchat Torah. Vers 6 h 30, un barrage de milliers de roquettes couvre l’infiltration de plusieurs milliers de combattants du Hamas et du Jihad islamique — rejoints par des civils gazaouis — à travers la barrière de sécurité de Gaza, par brèches, par parapentes motorisés, par mer à Zikim. Les quatre brigades Izz ad-Din al-Qassam coordonnées par Mohammed Deif et Yahya Sinwar, avec le soutien politique de Saleh al-Arouri depuis Beyrouth, ont préparé l’opération depuis des mois. Vingt-deux localités israéliennes sont attaquées. Be’eri, fondé en 1946, connu pour ses sympathies pacifistes et son fonds d’aide aux Gazaouis, perd 101 civils et 31 membres des services de sécurité, décimé maison par maison. Kfar Aza : environ 62 morts. Nir Oz : 46 morts, 74 enlevés. Le festival Nova à Re’im, rave psytrance, est pris sous le feu alors que les participants tentent de fuir : 364 morts, dizaines de viols documentés par le rapport ONU de Pramila Patten publié en mars 2024 et par le rapport ARCCI de février 2024.
Le bilan israélien final, officialisé dans le discours de reconnaissance de l’État palestinien prononcé par Emmanuel Macron à l’Assemblée générale des Nations unies le 22 septembre 2025, est de 1 224 morts, 4 834 blessés, 251 enlevés. Il s’agit du jour le plus meurtrier de l’histoire d’Israël, et le plus meurtrier pour les Juifs depuis la Shoah. La comparaison avec la Shoah — charge symbolique considérable dans la conscience israélienne — n’est évidemment pas quantitative : elle est ontologique. Elle dit que ce qu’Israël avait été construit pour rendre impossible — qu’on puisse, un matin ordinaire, tuer des Juifs dans leur lit au seul motif qu’ils sont Juifs — a eu lieu. Et elle disqualifie d’un trait toute la doctrine de containment et de dissuasion patiemment construite depuis 2007. Aharon Haliva, chef du renseignement militaire Aman, démissionnera en avril 2024 ; les commissions d’enquête continueront à décortiquer les failles jusqu’en 2026.
11. La guerre la plus longue et la plus destructrice
L’opération Épées de fer commence le soir même. Offensive aérienne d’une ampleur inédite, évacuations forcées du nord de Gaza vers le sud, offensive terrestre fin octobre. Les phases se succèdent : ville de Gaza, Khan Younès, puis — malgré les admonestations internationales — Rafah en mai 2024, où se trouvaient 1,4 million de déplacés. Trêve de novembre 2023 (environ 105 otages libérés). Offensive reprise. Le bilan gazaoui s’alourdit : le ministère de la Santé de Gaza, dont le décompte a été finalement reconnu par des responsables militaires israéliens eux-mêmes en 2026, passe de 30 000 morts à l’été 2024, à 45 000 en janvier 2025, à 72 069 en février 2026. L’étude publiée dans The Lancet Global Health le 18 février 2026 estime à 75 200 les morts violentes sur les seuls seize premiers mois (63 600 à 86 800), soit une sous-évaluation d’au moins 35 % par rapport aux chiffres officiels ; 42 200 femmes, enfants et personnes âgées, soit 56,2 %. Une étude antérieure du Lancet en juillet 2024, en incluant les morts indirectes (maladie, famine, effondrement sanitaire), avait évoqué 186 000 morts — estimation contestée mais qui dit l’ampleur de l’effondrement humanitaire. Famine déclarée par les experts mandatés de l’ONU en août 2025, après des mois d’avertissements et d’obstructions sur l’aide ; 1,6 million de Gazaouis en crise alimentaire aiguë selon les projections de décembre 2025 à avril 2026.
Le front judiciaire s’ouvre. Le 29 décembre 2023, l’Afrique du Sud dépose devant la Cour internationale de Justice une plainte pour génocide ; ordonnance conservatoire du 26 janvier 2024 imposant des mesures provisoires ; nouvelles ordonnances au fil de l’aggravation de la situation. Le procureur de la CPI Karim Khan demande le 20 mai 2024 des mandats d’arrêt contre Netanyahu, Gallant, Sinwar, Deif, Haniyeh ; la Chambre préliminaire I — juges Nicolas Guillou, Reine Adélaïde Sophie Alapini-Gansou, Beti Hohler — émet le 21 novembre 2024 les mandats contre Netanyahu et Gallant pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre (meurtre, persécution, famine comme méthode de guerre), ainsi que contre Mohammed Deif. C’est la première fois qu’un Premier ministre en exercice d’une démocratie occidentalement alliée fait l’objet d’un tel mandat. Netanyahu dénonce « un nouveau procès Dreyfus antisémite ».
Le théâtre des opérations s’élargit. Le Hezbollah ouvre un front au Liban dès le 8 octobre 2023 ; frappes quotidiennes, évacuation du nord d’Israël, escalade progressive. Le 17-18 septembre 2024, les explosions simultanées de milliers de bipeurs et de talkies-walkies frappent le Hezbollah dans tout le Liban — opération d’infiltration technologique sans précédent. Suivent des frappes massives ; le 27 septembre 2024, plus de quatre-vingts bombes sont larguées sur Haret Hreik, dans la banlieue sud de Beyrouth, détruisant le QG souterrain du Hezbollah et tuant Hassan Nasrallah, secrétaire général depuis 1992. Invasion terrestre du sud-Liban ; cessez-le-feu en novembre 2024. L’Iran et Israël échangent des frappes directes en avril et octobre 2024. En décembre 2024, le régime Assad s’effondre en Syrie — offensive-éclair de Hayat Tahrir al-Sham dirigée par Abu Mohammed al-Jolani —, événement aux conséquences régionales considérables. Puis, du 13 au 24 juin 2025, la guerre des Douze Jours : opération israélienne « Am Kelavi » (« Réveil du Lion ») lancée à la veille d’une nouvelle session de négociation nucléaire Washington-Téhéran, avec frappes sur Fordo, Natanz et Ispahan, intervention américaine dans la nuit du 21 au 22 juin sous le nom de « Midnight Hammer ». Cessez-le-feu ; programme nucléaire iranien « gravement endommagé mais pas éradiqué ». Les Houthis continuent, sporadiquement, à tirer sur Israël et sur les navires de la mer Rouge.
Les chefs du Hamas tombent les uns après les autres. Saleh al-Arouri, 2 janvier 2024, frappe de drone sur la banlieue sud de Beyrouth. Mohammed Deif, 13 juillet 2024, huit bombes de 2 000 livres sur al-Mawasi près de Khan Younès (zone dite « humanitaire »), environ quatre-vingt-dix morts ; décès confirmé par Tsahal le 1er août, par le Hamas le 30 janvier 2025. Ismail Haniyeh, 31 juillet 2024, bombe préalablement placée dans sa chambre d’une maison d’hôtes des Gardiens de la Révolution à Téhéran, où il s’était rendu pour l’investiture du président Pezeshkian. Yahya Sinwar, 16 octobre 2024, rencontre fortuite avec des soldats de la 828e brigade à Tel al-Sultan, Rafah : il lance deux grenades avant d’être abattu — l’image, diffusée par drone, d’un homme seul, masqué, assis dans un fauteuil éventré, jetant un bâton sur l’engin qui le filme, marquera la mémoire.
12. L’accord d’octobre 2025 et l’après-incertain
La guerre se prolonge sur deux ans. Un premier cessez-le-feu est signé le 15 janvier 2025 et entre en vigueur le 19 janvier. Première phase de quarante-deux jours, trente-trois otages libérés en échange d’environ mille sept cents prisonniers palestiniens, retour des déplacés dans le nord de Gaza. Israël refuse d’appliquer la deuxième phase (retrait complet et libération de tous les otages) ; Israël rompt le cessez-le-feu le 18 mars 2025 en reprenant les bombardements, l’aide humanitaire est coupée. Deuxième cessez-le-feu, dit « plan Trump » en vingt points, négocié à Charm el-Cheikh avec médiation de l’Égypte, du Qatar et de la Turquie : le Hamas accepte le 3 octobre 2025 de libérer tous les otages restants et de remettre l’administration de Gaza à « un corps palestinien de technocrates indépendants », sans accepter le désarmement ; Israël et le Hamas signent la première phase le 8 octobre ; entrée en vigueur du cessez-le-feu le 10 octobre 2025. Libération de tous les otages vivants dans les soixante-douze heures, restitution échelonnée des dépouilles. La résolution 2803 (2025) du Conseil de sécurité, adoptée en fin d’année, crée une Force internationale de stabilisation à Gaza chargée de sécuriser les frontières, démilitariser, détruire les infrastructures terroristes et protéger les civils, ainsi qu’un Conseil de paix dirigé par Donald Trump pour la reconstruction. Sur les 216 personnes prises en otage vivantes le 7 octobre, 166 ont été rendues vivantes ou secourues, 50 sont mortes en captivité ; le corps du dernier otage, Ran Gvili, est retrouvé par Tsahal à Gaza le 26 janvier 2026 et rapatrié.
En parallèle, le paysage diplomatique a basculé. Irlande, Espagne, Norvège, Slovénie ont reconnu l’État palestinien en mai 2024. L’événement décisif survient le 22 septembre 2025 : à la 80e Assemblée générale des Nations unies, Emmanuel Macron, dans un discours ample assumant « la responsabilité collective d’avoir failli jusqu’ici à bâtir une paix juste et durable », reconnaît officiellement l’État de Palestine. Dans son sillage, une dizaine de pays : Royaume-Uni, Canada, Australie, Belgique, Luxembourg, Portugal, Malte, Saint-Marin, Andorre. Au total, en avril 2026, environ 152 pays sur 193 membres de l’ONU reconnaissent la Palestine ; quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité l’ont fait. Les États-Unis demeurent isolés, mais protègent le dossier par leur droit de veto.
La Cisjordanie, elle, n’a pas connu le cessez-le-feu. Dès le 21 janvier 2025, l’opération israélienne Mur de fer vide les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nour Shams ; Amnesty International parle du « plus important déplacement de population depuis 1967 », avec plus de vingt mille personnes chassées du seul camp de Jénine. OCHA recense 999 Palestiniens tués en Cisjordanie depuis le 7 octobre, et plus de dix mille déplacés par démolitions, attaques de colons, restrictions d’accès. Nombre d’agressions de colons : 1 828 en 2025, environ cinq par jour, contre 852 en 2022. Environ 465 000 colons israéliens dans trois cents colonies et avant-postes ; 68 nouvelles colonies établies depuis 2022, contre 141 sur les cinquante-cinq années précédentes d’occupation. Mahmoud Abbas, né en 1935, gouverne sans élection depuis un mandat théoriquement expiré en 2009. Le Hamas sort affaibli mais non éliminé ; la gouvernance post-guerre de Gaza reste à définir — plan international de reconstruction, présence en débat de l’Autorité palestinienne réformée, rôle arabe (Arabie saoudite, Égypte, EAU). La normalisation Israël-Arabie saoudite, suspendue en octobre 2023, demeure subordonnée à une perspective palestinienne crédible. En avril 2026, le cessez-le-feu tient, mais la ligne jaune fend Gaza, le pays est un champ de ruines, et personne ne sait encore s’il s’agit d’une paix ou d’un entracte.
VI. Kairoi manqués : archéologie d’un gâchis
Il faut s’arrêter, à ce point, pour compter les fenêtres. La liste est longue. 1947 : rejet arabe du partage, au nom d’un tout qui ne viendra jamais. 1967 : résolution 242 et les trois non de Khartoum, au moment où Israël aurait peut-être consenti à restituer presque tout contre presque rien. 1977 : Sadate à Jérusalem — le seul kairos vraiment saisi, payé du prix de sa vie. 1993 : Oslo, kairos fragile, fissuré d’emblée. 1995 : Rabin vivant, l’Israël qui aurait pu conclure — trois balles l’interrompent. 2000 : Camp David, où les trois hommes n’ont pas eu la stature du moment. 2001 : Taba, « plus proches que jamais d’un accord », interrompu par une élection. 2002 : Initiative arabe de paix, offrant à Israël une reconnaissance collective contre le retrait aux frontières de 1967 — jamais reprise sérieusement. 2007 : Annapolis, plan Olmert de 2008 refusé d’emblée par Abbas. 2020 : Accords d’Abraham, intégration régionale mais court-circuit de la question palestinienne. À chaque fois, une combinaison différente d’obstacles : un rejet idéologique, un assassinat, une peur personnelle, une faiblesse judiciaire, une mauvaise foi, un désordre de calendrier.
Aucun de ces kairoi n’appartient à un seul camp. Comme le rappelle Paul Ricœur dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), « le pardon, s’il a un sens et s’il existe, constitue l’horizon commun de la mémoire, de l’histoire et de l’oubli ». Mais on ne pardonne pas au temps ; on lui obéit ou on le manque. Et chaque fois qu’un kairos est manqué, le prochain est plus coûteux à saisir, parce que les morts se sont accumulés entre-temps, parce que les peurs se sont densifiées, parce que les discours de haine ont eu le temps d’éduquer une génération nouvelle. C’est ici que Marie-Joseph Ollivier, dans Nos malheurs, leurs causes, leur remède (1871), prononçait, à Notre-Dame, la phrase la plus dure : ce ne sont pas d’abord les malheurs extérieurs qui ruinent les peuples, c’est la mauvaise éducation, l’indifférence devant le mal, l’abdication de l’initiative personnelle au profit de la colère collective. Ce diagnostic, formulé après Sedan et la Commune, vaut de part et d’autre de la barrière de séparation. Des enfants israéliens ont appris, avec leurs parents, à voir dans chaque Palestinien un terroriste en puissance ; des enfants palestiniens ont appris, dans leurs manuels scolaires, à voir dans chaque Juif un colonisateur en puissance. Les deux éducations produisent, à coup sûr, la reproduction du conflit.
VII. La non-violence qui n’a pas eu lieu
C’est ici qu’il faut poser, sans l’adoucir, la question la plus dérangeante : pourquoi la voie de Gandhi, de Martin Luther King, de Mandela, de la Révolution de Velours tchécoslovaque, de la Révolution des Œillets portugaise, n’a-t-elle jamais été prise sérieusement par le mouvement national palestinien ? L’interrogation n’a rien d’abstrait. Gene Sharp, le politologue américain que le New York Times a surnommé « le Machiavel de la non-violence », a publié en 1973 The Politics of Nonviolent Action avec sa typologie de cent quatre-vingt-dix-huit méthodes de résistance civile non-violente, et en 1993 From Dictatorship to Democracy — traduit en plus de trente langues, arme intellectuelle des révolutions serbe, géorgienne, ukrainienne, tunisienne, égyptienne. Son livre est passé par les mains du mouvement Otpor à Belgrade, des jeunes de la place Tahrir, des militants birmans. Il a travaillé, patiemment, dans le silence relatif de son institut Albert-Einstein à Boston.
Il a eu, du côté palestinien, un relais authentique : Mubarak Awad, né à Jérusalem en 1943, père chrétien tué en 1948, mère pacifiste, fondateur du Palestinian Center for the Study of Nonviolence, traducteur de Sharp en arabe, expulsé par Israël en 1988 pour avoir organisé des campagnes de désobéissance civile pendant la première Intifada. Sur la question cruciale, Awad est d’une lucidité cruelle : « Les Palestiniens n’avaient quasiment aucune compréhension de la non-violence. Gandhi n’avait pas reçu beaucoup d’attention dans le monde musulman parce qu’il était contre la création du Pakistan, un État islamique. Ainsi, dans la conscience arabe, la non-violence, c’est juste se rendre à celui qui est le plus fort. » Il y a eu des essais — Bil’in, Budrus (le maire Ayed Morrar réunissant Fatah et Hamas autour de marches non-violentes), Masafer Yatta, les grandes Marches du Retour à la barrière de Gaza du 30 mars 2018 au 27 décembre 2019, initiées par le poète Ahmed Abu Artema sous le mot d’ordre : « Nos armes ne seront que la caméra et la parole. » Bilan : 223 Palestiniens tués par les forces israéliennes, plus de 20 000 blessés, et une lecture majoritaire dans l’opinion palestinienne que la non-violence « ne paie pas » — lecture à la fois lucide (Israël ne répond pas davantage à la non-violence qu’à la violence) et tragique (elle confirme le cercle vicieux).
L’hypothèse contrefactuelle est hasardeuse mais mérite d’être posée. Si les Palestiniens, au lendemain de la guerre des Six Jours, avaient choisi pendant vingt ou trente ans la voie de la désobéissance civile massive, des boycotts des produits des colonies, des grèves générales, des marches blanches vers Jérusalem, des sit-in devant les check-points, de la non-coopération administrative — tout ce que Sharp a codifié —, il est plausible que la pression internationale et le coût moral de l’occupation aux yeux de la société israélienne elle-même eussent été insoutenables. Le mouvement palestinien aurait produit, comme le mouvement des droits civiques américains ou l’ANC mandélien, des figures de stature globale, des images inoubliables de dignité, des alliances avec la gauche israélienne et avec les communautés juives de la diaspora. À l’inverse, la stratégie du terrorisme suicidaire des années 1990-2000, puis du 7 octobre 2023, a obtenu exactement le contraire : elle a détruit le camp de la paix israélien — Rabin tué par son propre camp, Peres vaincu par les bombes, Camp David rendu impossible par la rue radicalisée —, renforcé la droite israélienne jusqu’à Ben Gvir et Smotrich, permis l’occupation la plus dure et la guerre la plus meurtrière. Comme le dit encore Mubarak Awad : « Les graines du ressentiment et de la vengeance sont plantées, pour réapparaître sous forme d’une violence plus grande dans l’avenir. » La leçon vaut, il faut le dire avec force, pour les deux camps : le cycle vindicatif a ses propres lois, et la violence ne crée jamais la paix.
VIII. Médias, récits concurrents, théories du complot
La « guerre des récits » double la guerre des armes. La presse israélienne — Haaretz libérale, Maariv et Yediot Aharonot centristes, Israel Hayom trumpo-netanyahiste, Times of Israel anglophone — donne à voir une société fracturée qui ne s’entend plus sur ce qu’elle est. La presse arabe — Al Jazeera qatarie, presse palestinienne, chaînes égyptiennes et libanaises — construit son propre monde où l’occupation est le fait premier. La presse internationale — Le Monde, New York Times, BBC, The New Yorker avec les reportages de David Remnick — oscille entre objectivité déclarée et lectures idéologiques tacites. Et depuis 2010, les réseaux sociaux ont démultiplié la vitesse de circulation des images, mais aussi celle de circulation des mensonges, des deepfakes, des décontextualisations. Chaque camp vit dans sa propre bulle algorithmique, saturée d’images qui confirment ses peurs.
Dans ce paysage prospèrent les théories du complot. Franck Damour, dans Le Pape noir : genèse d’un mythe (Lessius, 2013), a montré comment, au XIXe siècle, l’anti-jésuitisme européen s’est transformé en fantasme complotiste structuré : imputation d’une intentionnalité occulte à ce qui relève du tragique historique dispersé, mutation d’une suspicion en religion sécularisée de la suspicion. La grille vaut pour ce conflit : complots sur l’assassinat de Rabin prétendument orchestré par le Shin Bet (thèse régulièrement recyclée par Netanyahu lui-même, et formellement démentie en 2023 par une lettre ouverte des anciens directeurs du Shin Bet), négationnisme du 7 octobre qui récuse jusqu’aux viols documentés par l’ONU, théories symétriques sur la Nakba « inventée », circulation virale d’une citation ou d’une photo sortie de son contexte. Le mythe du complot, dit Damour, est ce déplacement par lequel une communauté blessée préfère imputer à un ennemi occulte ce qui est le fruit compliqué de ses propres décisions et de hasards tragiques. Il est plus supportable de se croire victime d’une machination que d’avoir manqué, dix fois, le moment favorable.
IX. Responsabilités croisées, nature humaine
Il faut une certaine probité pour tenir le cap de la vérité ici. La tentation du commentateur occidental sera toujours, soit de renvoyer « les deux camps dos à dos » dans une équivalence paresseuse, soit de désigner un camp unique du mal. Ni l’un ni l’autre ne sont justes. Il y a une asymétrie structurelle entre un État souverain démocratique doté de l’arme nucléaire et un peuple occupé et divisé ; mais il y a une symétrie morale dans le fait que les deux camps ont produit, engendré, protégé en leur sein, des acteurs et des discours qui ont méthodiquement saboté la paix. Yigal Amir et le pulsa de-nura des rabbins extrémistes ; Yahya Ayyash, Mohammed Deif, Yahya Sinwar et les attentats-suicides contre les bus et les discothèques ; Baruch Goldstein à Hébron ; les exécutions fratricides des défenestrations de Gaza en juin 2007 ; la corruption d’Arafat ; la déshumanisation systémique par le blocus ; la colonisation de peuplement comme politique d’État ; l’attaque du 7 octobre ; la famine de Gaza.
Il faut nommer, en particulier, le négationnisme opérationnel qui s’est manifesté dans les jours qui ont suivi le 7 octobre. Le 19 octobre 2023, sur Al-Arabiya, la journaliste Rasha Nabil presse Khaled Mechaal, ancien chef du bureau politique du Hamas, sur les civils tués. La réponse est sidérante : « Je vous l’ai dit, ma chère sœur, dans toutes les guerres il y a des victimes civiles. Nous n’en sommes pas responsables. » Interrogé s’il veut présenter des excuses, il répond : « Les excuses doivent être exigées d’Israël. » Le 24 octobre, sur LBC, le dirigeant Ghazi Hamad va plus loin : « Nous devons donner une leçon à Israël, et nous le referons encore et encore. Le Déluge d’al-Aqsa n’est que la première fois ; il y aura une deuxième, une troisième, une quatrième fois. […] Nous sommes les victimes de l’occupation. Point final. Par conséquent, personne ne doit nous blâmer pour ce que nous faisons — le 7 octobre, le 10 octobre, le 1 000 000e octobre, tout ce que nous faisons est justifié. » Ce type de discours ne se commente pas longuement : il se nomme. C’est une victimisation offensive qui dissout la responsabilité éthique élémentaire au moment même où elle se proclame. Mais il faut ajouter aussitôt, par probité symétrique, que des ministres du gouvernement israélien ont tenu, en 2024-2025, des propos qui ont directement été cités par la Cour internationale de Justice et par la CPI comme matériau de preuve d’intention criminelle — des déclarations d’Israel Katz sur l’eau, de Yoav Gallant sur les « animaux humains », d’autres ministres sur l’idée d’un transfert. Ces paroles aussi se nomment.
La nature humaine, dans ce conflit, se révèle à son point de fragilité le plus dur. Mounier écrivait qu’« on pense beaucoup trop aux actes de violence, ce qui empêche de voir qu’il y a plus souvent des états de violence » — cette violence ordinaire des vies étriquées par la peur, des dialogues impossibles, des éducations abîmées, des religions confisquées par leurs extrémistes. La politique, dans ces conditions, devient, dit-il, « l’art de rendre possible le nécessaire » — et elle peut aussi, dans les régressions, devenir l’art de rendre impossible le nécessaire. L’Israël du XXIe siècle a choisi, démocratiquement, le gouvernement le plus extrémiste de son histoire ; la Palestine, démocratiquement, avait choisi en 2006 un mouvement dont la charte appelait à la destruction d’Israël. Chaque choix politique est, en partie, l’effet des traumatismes hérités — Shoah et crainte juive existentielle, Nakba et drame palestinien — et, en partie, la trahison de ce que chaque peuple a de meilleur en lui.
X. Le miroir européen
On ne peut penser la sortie de cette tragédie sans regarder vers le précédent le plus éclatant d’une réconciliation entre peuples qui se croyaient destinés à s’entretuer. Trois guerres franco-allemandes en soixante-dix ans — 1870, 1914, 1940 —, des millions de morts, Verdun où sept cent mille hommes sont tombés en quelques mois, la haine héréditaire érigée en principe pédagogique dans les écoles des deux pays. Et pourtant, le 9 mai 1950, Robert Schuman prononce la déclaration fondatrice : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. » 22 janvier 1963 : traité de l’Élysée, De Gaulle et Adenauer. 22 septembre 1984 : geste muet de Mitterrand et Kohl main dans la main devant l’Ossuaire de Douaumont. L’exemple est massif.
Qu’est-ce qui a rendu possible cette réconciliation ? Plusieurs conditions, qu’il faut énumérer pour saisir ce qui manque au Proche-Orient. Premièrement, une défaite totale et indiscutable d’un des deux camps en 1945, sans ambiguïté. Au Proche-Orient, au contraire, le conflit est gelé depuis 1948, ni guerre ni paix. Deuxièmement, un travail mémoriel assumé par les vaincus — la Vergangenheitsbewältigung allemande, les procès de Nuremberg, la dénazification. Au Proche-Orient, chaque camp cultive une mémoire exclusive — Shoah / Nakba — sans médiation partagée ni responsabilité assumée. Troisièmement, un cadre supranational englobant — CECA, CEE, puis Union européenne — qui transforme la souveraineté en interdépendance féconde. Rien d’équivalent au Proche-Orient ; la Ligue arabe est un cimetière d’ambitions, et l’intégration économique régionale demeure embryonnaire. Quatrièmement, une génération de dirigeants capables de trahir leur camp pour le bien commun : Adenauer, De Gaulle, Schuman, Briand même dans les années d’échec. Rabin a été ce dirigeant ; il a été assassiné pour cela. Sadate a été ce dirigeant ; il a été assassiné pour cela. Aucun leader palestinien, aucun leader israélien depuis trente ans n’a eu cette stature. Cinquièmement, des gestes symboliques et rituels de reconnaissance mutuelle — Verdun 1984, Charles-de-Gaulle et Adenauer à Reims en 1962. Les exceptions existent au Proche-Orient (Sadate à la Knesset 1977, Rabin-Arafat 1993) ; elles n’ont jamais eu le temps de devenir une culture. Sixièmement, une prospérité partagée issue des Trente Glorieuses qui change les intérêts objectifs. Septièmement, une jeunesse européenne formée par l’OFAJ et Erasmus dont la mémoire n’est plus la haine.
Rien de tout cela n’existe au Proche-Orient. Et pourtant, rien n’interdit absolument que cela advienne. L’exemple européen dit qu’une haine jugée éternelle peut être travaillée en deux ou trois générations, si des conditions politiques, matérielles, éducatives et symboliques sont réunies, et si une génération de dirigeants accepte de payer, de sa popularité et parfois de sa vie, le prix du saut. Comme concluait Antoine Compagnon dans son colloque de 2009 sur La République des Lettres dans la tourmente, évoquant l’échec relatif des intellectuels européens des années 1920-1930 à empêcher la montée des totalitarismes : « Si les humanités modernes ne nous ont pas sauvés dans les années 1930, Bergson, Valéry et leurs complices ont jeté les semences d’une société européenne des esprits qu’il nous revient de réaliser. » Il y a peut-être, dans le conflit israélo-palestinien d’aujourd’hui, des semences jetées — les quelques organisations communes, Combatants for Peace, Parents Circle, les projets interreligieux, les universitaires des deux bords — dont une génération future recueillera, peut-être, une moisson. Sylvain Tesson écrivait en 2023 à ses détracteurs de la Sorbonne, dans une phrase qui vaut pour toutes les universités coupées du débat réel : « Pour moi, l’université est le lieu du débat. Les écrivains y sont reçus, s’opposent. Parfois même, ils sont lus. » Il faudrait dire la même chose des deux sociétés en conflit : elles ont besoin d’universités vivantes où se parlent des voix qu’on n’a pas habitude d’entendre, et non de bulles closes où chacun s’entretient avec lui-même.
XI. Ce que Ricœur, Jankélévitch, Arendt, Levinas nous permettent de penser
Quatre voix européennes du XXe siècle nous aident à penser ce qui ne se résout pas. Paul Ricœur, dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli, distingue avec rigueur amnistie et pardon : l’amnistie est une institution politique, un « oubli commandé » ; le pardon est un don gratuit qui ne se commande pas. « Il n’y a pas d’authentiques institutions politiques du pardon », écrit-il. Et surtout : « L’esprit de pardon a le pouvoir de délier l’agent de son acte. » Non pas effacer l’acte — l’acte demeure, imprescriptible, inscrit dans l’histoire —, mais permettre à l’agent de ne pas être réduit à son acte. C’est un horizon, non un point d’arrivée.
Vladimir Jankélévitch, dans L’Imprescriptible (1986), pose la limite extrême : « Le pardon est mort dans les camps de la mort. » Il y a des actes qui ne peuvent être pardonnés, par impossibilité ontologique ; et le pardon ne peut être accordé qu’à qui le demande. « Pardonner ! Mais nous a-t-on jamais demandé pardon ? » Au Proche-Orient, aucun camp n’a jamais vraiment demandé pardon à l’autre. Jusqu’à ce que cela advienne — et cela peut prendre des décennies —, un pardon authentique est suspendu.
Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne (1958), articule deux remèdes humains à la fragilité de l’action : le pardon contre l’irréversibilité, la promesse contre l’imprévisibilité. « Le pardon est certainement l’une des plus grandes facultés humaines et peut-être la plus audacieuse des actions, dans la mesure où elle tente l’impossible — à savoir défaire ce qui a été — et réussit à inaugurer un nouveau commencement là où tout semblait avoir pris fin. » Et : « Si nous n’étions pas liés par des promesses, nous serions incapables de conserver nos identités ; nous serions condamnés à errer sans force et sans but. » Tout accord de paix est une promesse tenue dans la durée contre l’imprévisibilité des attentats, des élections, des trahisons. Oslo était une promesse. Elle a été brisée, des deux côtés. Il en faudra une autre.
Emmanuel Levinas, enfin, dont l’éthique du visage est traversée par l’impossibilité palestinienne. Dans son interview avec Jacob Golomb et Ephraïm Meïr, le 21 janvier 1992, interrogé sur sa responsabilité envers les Palestiniens qui vivent à quelques kilomètres de chez lui autant qu’envers les Juifs de Russie, Levinas hésite. Il finit par dire : « Je n’ai pas de réponse à cela. C’est la souffrance. » On peut juger cette réponse insuffisante, philosophiquement et politiquement — elle l’est. Mais elle a au moins le mérite de nommer l’impasse. L’éthique du visage rencontre, dans le conflit réel, la limite où elle ne peut plus seule commander, et où la politique doit prendre le relais — avec son lot de compromis, de pardons conditionnels, d’amnisties imparfaites, de promesses fragiles. Il y faut aussi ce que Mounier appelait l’engagement, lequel n’est pas « un acte dans la personne », mais « la personne en acte, tout entière concentrée sur une affirmation créatrice », « la personne répondant ‘présent’ à un appel du monde ».
XII. Une prière courte
Le dépôt des pierres du bilan étant fait — trente ans d’espérances brisées, deux peuples mutilés, des dizaines de milliers de tombes, des enfants grandis dans l’orphelinat des haines —, il faut trouver la voix pour ne pas conclure en trichant. Ni optimisme de commande, ni désespoir complaisant. Le personnalisme mounierien nous enseigne que la personne humaine, même aux pires heures, demeure capable d’engagement, de rupture avec le désordre établi, de transformation. Mais il nous enseigne aussi que cette capacité n’est pas magique, qu’elle suppose des conditions, des médiations, des générations de travail patient, et qu’elle peut ne pas venir à temps. Entre le pas-encore et le jamais-plus, le kairos reste l’étroite fenêtre où rien n’est joué.
Pour les enfants tués dans les kibboutzim et dans les rues de Gaza, pour les otages emmenés sous terre et pour les otages rentrés fous, pour les réservistes morts à Shujaiya et les femmes enterrées sous les gravats de Khan Younès — pour tous les noms qu’on ne lira jamais.
Pour Yitzhak Rabin qui croyait que la paix était un risque qu’on peut prendre, et pour les hommes et les femmes de bonne volonté des deux camps qui ont tenté, tenté encore, et ont été trahis par leurs propres frères.
Pour Shimon Peres qui a vu le monde basculer en trois semaines, pour Anouar el-Sadate qui a payé Jérusalem de sa vie, pour les militants non-violents de Bil’in, de Budrus, de la Marche du Retour, dont le nom est recouvert par le fracas des bombes.
Pour les mères qui ne savent plus où chercher leurs fils, dans les cimetières de Gaza ou dans les tunnels, dans les salles de sécurité de Tel-Aviv ou dans les hôpitaux de Ramallah, pour les pères qui ne parlent plus, pour les enfants qui ont appris à lire les noms avant de savoir jouer.
Que les morts reposent dans la vérité, que les vivants retrouvent la parole qu’ils ont perdue.
Qu’une génération vienne, de part et d’autre, qui ose ce que nous n’avons pas osé : ne pas s’enfermer dans la parfaite clôture de sa propre souffrance, écouter la souffrance de l’autre sans l’annuler par la sienne, demander pardon pour ce qui se peut pardonner, et accepter que certaines blessures mettront trois générations à se refermer.
Qu’il se lève, au milieu des décombres et des discours morts, quelques hommes, quelques femmes, assez libres pour désobéir à leur propre camp, assez forts pour risquer d’être haïs par les leurs, assez patients pour tenir sur la longueur des promesses impossibles à tenir seul.
Et puisque nous ne pouvons ni oublier, ni vraiment pardonner, puisque le pardon — comme l’a dit Jankélévitch — est mort dans les camps et que nul ne nous a demandé pardon, qu’au moins l’on consente, d’un côté comme de l’autre, à ne pas tuer aujourd’hui l’enfant qui, demain, aurait peut-être su dire les mots que nous n’avons pas su prononcer.
Amen — en hébreu comme en arabe, le même mot : « ainsi soit-il ».«
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La victoire électorale du Hamas de 2006 : l’effondrement d’un consensus
« Le 25 janvier 2006, le Hamas remporte 74 sièges sur 132 au Conseil législatif palestinien, battant le Fatah dans ce qui reste la seule élection législative jamais organisée par l’Autorité palestinienne. Cette victoire, qualifiée de « libre et équitable » par tous les observateurs internationaux, a déclenché une cascade de conséquences qui ont fondamentalement reconfiguré le conflit israélo-palestinien pour les deux décennies suivantes. Contrairement à la perception dominante, 77% des électeurs du Hamas souhaitaient un accord avec Israël selon les sondages post-électoraux, révélant que ce vote représentait avant tout un rejet massif de la corruption du Fatah plutôt qu’une adhésion à l’islamisme radical. L’isolement international immédiat du gouvernement élu, orchestré par le Quartet (États-Unis, UE, Russie, ONU) dès le 30 janvier, a provoqué une guerre civile en 2007, la division territoriale permanente entre Gaza et la Cisjordanie, un blocus de 16 ans et cinq guerres meurtrières culminant dans les attaques du 7 octobre 2023 et la destruction quasi-totale de Gaza qui a suivi. Ce moment constitue l’un des grands tournants manqués du conflit, où la communauté internationale, confrontée au résultat démocratique qu’elle n’attendait pas, a choisi la sanction plutôt que l’engagement, avec des conséquences catastrophiques qui se déploient encore aujourd’hui.
Le terreau de la surprise : corruption du Fatah et échec d’Oslo
Dans les années précédant janvier 2006, la Palestine vivait sous une double désillusion. D’une part, le processus d’Oslo lancé en 1993 n’avait apporté aucune amélioration tangible aux conditions de vie des Palestiniens. Les colonies israéliennes avaient proliféré, passant de 250 000 colons en 1993 à plus de 400 000 en 2003. Les restrictions de mouvement s’étaient intensifiées avec 300 barrières physiques permanentes contrôlant la circulation dans les Territoires. L’économie palestinienne connaissait une « dé-développement » selon l’expression de l’universitaire Sara Roy de Harvard, avec un taux de chômage atteignant 32% en mars 2005 contre moins de 12% en 1999. Plus de deux tiers des ménages palestiniens vivaient sous le seuil de pauvreté en 2002, et l’économie avait perdu l’équivalent de plus de la moitié de son PIB annuel en 18 mois depuis octobre 2000.
D’autre part, l’Autorité palestinienne dirigée par le Fatah était devenue synonyme de corruption endémique et d’incompétence. Les sondages menés par le Palestinian Center for Policy and Survey Research en juin 2005 révélaient que 87% des Palestiniens croyaient que la corruption existait dans les institutions de l’AP, et 95% estimaient que l’embauche dans le secteur public se faisait exclusivement par le système de wasta, les relations personnelles. CBS News avait rapporté en 2003 que Yasser Arafat, décédé en novembre 2004, avait détourné près d’un milliard de dollars de fonds publics. Les dirigeants du Fatah étaient accusés de siphonner les budgets ministériels, de distribuer des postes de faveur et d’accepter des pots-de-vin de fournisseurs et sous-traitants.
Le Hamas, en revanche, avait construit une réputation d’intégrité à travers son vaste réseau de services sociaux : écoles, hôpitaux, programmes pour la jeunesse, orphelinats et aide aux familles en difficulté. Les élections municipales de 2004-2005 avaient servi de terrain d’entraînement. En décembre 2005, le Hamas avait remporté la ville-bastion du Fatah, Naplouse, avec 73% des voix. Le maire élu, Adli Yaish, un vendeur de voitures sans affiliation au Hamas mais choisi par le mouvement, avait des liens commerciaux avec Israël. À Qalqilya, le conseil municipal dirigé par le Hamas avait remboursé la dette de la ville, équilibré le budget, augmenté les salaires et commencé à reconstruire les routes, un contraste saisissant avec la gestion du Fatah.
Pour les élections législatives, le Hamas concourait sous le nom de liste « Changement et Réforme », évitant délibérément d’utiliser son nom pour élargir son appel au-delà de sa base islamiste. Le manifeste électoral de 2006 abandonnait toute mention de la destruction d’Israël, déclarant de manière ambiguë vouloir contribuer à « l’établissement d’un État indépendant dont la capitale est Jérusalem ». La campagne mettait l’accent sur la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption et la réforme plutôt que sur l’idéologie islamiste ou la résistance armée. La liste était dirigée par Ismail Haniyeh, représentant l’aile pragmatique du mouvement, tandis que le ligne dure Mahmoud Zahar était relégué à la 9e position, indiquant la domination des pragmatistes. Le Hamas avait même présenté des candidats chrétiens et féminines sur ses listes.
Le Fatah, confiant dans sa victoire, commit une série d’erreurs tactiques fatales. Le parti présenta plusieurs candidats dans de nombreuses circonscriptions, divisant son propre vote, une erreur critique dans un système électoral mixte où 66 sièges sur 132 étaient attribués selon le mode majoritaire uninominal. En décembre 2005, le leader emprisonné de l’Intifada, Marwan Barghouti, rompit les rangs et forma une nouvelle liste politique « al-Mustaqbal » (Le Futur), composée de la « jeune garde » du Fatah frustrée par la corruption de la « vieille garde » revenue d’exil en Tunisie après Oslo. Bien qu’une unité de façade ait été négociée le 28 décembre, le mal était fait et les divisions du Fatah exposées au grand jour.
La stupeur du 25 janvier : quand les sondages se trompent
Le jour du scrutin, les Palestiniens se rendirent aux urnes en masse, avec un taux de participation de 77,18%. Les sondages de sortie des urnes, menés par l’Université de Birzeit, l’institution la plus réputée, prédisaient une victoire du Fatah avec 46,4% contre 39,5% pour le Hamas, et une répartition de 63 sièges pour le Fatah contre 58 pour le Hamas. Même le Hamas, selon de nombreux témoignages, s’attendait à gagner une part équitable de sièges pour diriger l’opposition de l’intérieur du système, pas à remporter la majorité. Un candidat emprisonné du Hamas déclara après l’annonce des résultats : « Les anges ont dû se joindre au vote. »
Le lendemain matin, jeudi 26 janvier, la réalité frappa comme un coup de tonnerre. Le Hamas avait remporté 74 sièges sur 132, soit 56% des sièges avec 44,45% des voix, contre 45 sièges et 41,43% des voix pour le Fatah. Le système électoral mixte avait amplifié la victoire du Hamas : sur les 66 sièges de circonscription, le Hamas en avait remporté 45 contre seulement 17 pour le Fatah. Paradoxalement, la Cisjordanie, traditionnellement considérée comme un bastion du Fatah, donna au Hamas 30 sièges sur 42, soit 71%, contre 15 sur 24 à Gaza, soit 63%. À Hébron, le Hamas remporta les 9 sièges. Même le Premier ministre sortant Ahmed Qurei démissionna immédiatement, avant même l’annonce officielle des résultats, déclarant qu’il incombait maintenant au Hamas de former un gouvernement.
Dans les rues de Gaza, les célébrations éclatèrent spontanément. À Rafah, dans le sud de la Bande, les partisans du Hamas tiraient des coups de feu en l’air et distribuaient des bonbons. Les klaxons retentissaient continuellement, les drapeaux verts du Hamas flottaient aux fenêtres des voitures. À Gaza City, qui avait voté à 56% pour le Hamas, les lampadaires étaient partout ornés de vert Hamas. L’excitation face à la victoire du Hamas était palpable, un mélange de jubilation et de fierté dans le processus démocratique. Les militants et sympathisants du Hamas se mêlaient ouvertement dans les rues, les tirs de célébration crépitant dans l’air.
L’atmosphère était radicalement différente à Ramallah, en Cisjordanie. Hani Kort, un homme d’affaires laïc, exprima la préoccupation ambiante : « Les gens de Ramallah sont vraiment préoccupés par l’arrivée au pouvoir du gouvernement du Hamas. C’est un choc pour tout le monde, surtout en Cisjordanie — quoi, faisons-nous maintenant partie du monde islamique ? Beaucoup de groupes de la société commencent à se sentir comme des étrangers. Maintenant, il faut être une personne religieuse, une personne conservatrice et musulmane pour être avec le Hamas. »
Le choc transcendait les frontières palestiniennes. Même les observateurs internationaux qui avaient surveillé le scrutin furent surpris. Jimmy Carter, ancien président américain et observateur électoral, déclara : « Il nous semblait évident, à nous et aux autres observateurs, que l’élection était ordonnée et pacifique et qu’il y avait une préférence claire pour les candidats du Hamas, même dans les communautés historiquement proches du Fatah. Même ainsi, nous avons tous été surpris par l’ampleur de la victoire du Hamas. » La mission d’observation électorale de l’Union européenne, forte de 185 observateurs, déclara que les élections « marquaient une autre étape importante dans la construction d’institutions démocratiques » et que le processus avait été « efficacement administré par une Commission électorale centrale palestinienne professionnelle et indépendante ».
Les raisons d’un séisme : vote sanction plus qu’adhésion islamiste
Ce qui rend la victoire du Hamas encore plus remarquable, c’est que les sondages post-électoraux révélèrent une vérité surprenante : la majorité des électeurs du Hamas ne soutenaient pas l’idéologie du mouvement. Un sondage mené par le Near East Consulting Institute de Ramallah montrait que près de trois quarts des Palestiniens voulaient que le Hamas abandonne son appel à la destruction d’Israël. Plus frappant encore, 77% des électeurs du Hamas voulaient un accord de paix avec Israël, et 63% ne soutenaient pas le refus du parti de reconnaître l’État juif. Les sondages de sortie des urnes du Palestinian Center for Policy and Survey Research montraient que 59% soutenaient le processus de paix, seulement 17% s’y opposaient.
Les motivations des électeurs étaient claires. Dans le sondage de sortie des urnes, 37% citaient la sécurité et la sûreté comme préoccupation principale, 25% la réduction de la corruption. Le vote représentait principalement un rejet de la corruption du Fatah plutôt qu’une adhésion à la gouvernance islamiste. Le chercheur Rashid Khalidi de l’Université Columbia souligna plus tard que le résultat était « largement une répudiation du Fatah et non une approbation de la gouvernance islamiste ou d’une résistance armée accrue à Israël », citant comme preuve le fait que le Hamas avait remporté des zones à majorité chrétienne, indiquant que les électeurs étaient motivés « à évincer les titulaires du Fatah, dont la stratégie avait échoué et qui étaient perçus comme corrompus et insensibles aux besoins populaires ».
Trois facteurs structurels expliquent la victoire. Premièrement, l’échec du processus de paix d’Oslo. Douze ans de négociations n’avaient apporté aucun résultat tangible, tandis que les colonies s’étendaient et que la liberté de mouvement se rétrécissait. Le retrait israélien unilatéral de Gaza en août 2005, cinq mois avant les élections, fut largement perçu comme une victoire de la résistance armée plutôt que de la diplomatie du Fatah. Un sondage montrait que 72% des Palestiniens considéraient le plan de désengagement de Sharon comme « une victoire pour la lutte armée palestinienne ».
Deuxièmement, la mort d’Arafat en novembre 2004 avait supprimé la figure dominante qui avait adapté le système à ses méthodes uniques. Mahmoud Abbas, son successeur, manquait des références, de la personnalité et de la capacité à dominer la vie politique palestinienne. Un député palestinien déclara : « Si Arafat était encore en vie, il n’y aurait pas d’élection. »
Troisièmement, le système électoral mixte amplifia la victoire du Hamas. Sur le vote proportionnel, le Hamas obtint 29 sièges contre 28 pour le Fatah, un score presque égal reflétant le vote populaire. Mais dans les 66 circonscriptions majoritaires uninominales, le Hamas domina avec 45 sièges contre 17, grâce à sa discipline de candidature et à la division catastrophique du vote du Fatah entre plusieurs candidats dans la même circonscription.
L’onde de choc internationale : le dilemme de la démocratie
La victoire du Hamas confronta brutalement l’administration Bush à une contradiction insoluble de sa politique de promotion de la démocratie au Moyen-Orient. Le 26 janvier, le président Bush qualifia la victoire du Hamas d’« appel au réveil » et de rejet du « statu quo », mais ajouta : « Je ne vois pas comment vous pouvez être un partenaire pour la paix si vous préconisez la destruction d’un pays dans le cadre de votre plateforme. Et je sais que vous ne pouvez pas être un partenaire pour la paix si votre parti dispose d’une aile armée. »
Le 30 janvier 2006, seulement cinq jours après l’élection, le Quartet (États-Unis, Union européenne, Russie, Nations Unies) établit trois conditions draconiennes pour tout engagement avec le gouvernement dirigé par le Hamas : renoncer à la violence, reconnaître Israël et accepter les accords antérieurs, y compris les Accords d’Oslo. La Secrétaire d’État Condoleezza Rice déclara à Londres : « Les États-Unis ne sont pas prêts à financer une organisation qui prône la destruction d’Israël, qui prône la violence et qui refuse ses obligations en vertu de la feuille de route. » Elle reconnut que les États-Unis avaient « échoué à anticiper la victoire du Hamas » et, rétrospectivement en 2017, admit que permettre au Hamas de se présenter sans se désarmer d’abord était « une erreur ».
Le Congrès américain réagit avec véhémence. Le sénateur Joe Biden, qui avait servi d’observateur officiel aux élections, qualifia les résultats de « sobres » et déclara qu’« Israël ne peut pas être censé négocier avec un parti qui appelle à sa destruction ». En quelques jours, il préconisait que les États-Unis et l’Europe sanctionnent le Hamas et coupent l’aide à l’AP. Il co-parraine le Palestinian Anti-Terrorism Act avec le sénateur Mitch McConnell, imposant des sanctions radicales. Lors d’une audition au Sénat en février 2006, Biden déclara : « Des élections ne font pas une démocratie. »
L’Union européenne, qui avait initialement salué le processus électoral démocratique, s’aligna rapidement sur la position américaine. L’UE avait inscrit l’aile militaire du Hamas sur sa liste d’organisations terroristes en 2001, et étendu cette désignation à l’ensemble de l’organisation en septembre 2003. Le 30 janvier, l’UE indiqua que les États membres couperaient l’aide à moins que le Hamas ne reconnaisse Israël, ne renonce à la violence et ne se désarme. L’aide de l’UE et des États membres s’élevait à environ 500 millions d’euros en 2005. Paradoxalement, elle augmenta à 700 millions d’euros en 2006, puis à 1 milliard d’euros fin 2007, mais fut acheminée à travers le Mécanisme international temporaire établi en juin 2006 pour contourner le gouvernement du Hamas et passer directement par les organisations internationales.
Les Nations Unies adoptèrent une position plus nuancée. Le Comité des Nations Unies sur les droits des Palestiniens félicita le 7 février 2006 « le peuple palestinien et le président Mahmoud Abbas pour la tenue réussie » des élections, les qualifiant de « libres, équitables et pacifiques ». Le Secrétaire général adjoint Angela Kane souligna lors d’un briefing au Conseil de sécurité le 31 janvier que la Commission électorale centrale avait déclaré le vote « libre et équitable ». Néanmoins, les Nations Unies se joignirent au Quartet dans l’établissement des trois conditions.
La presse internationale analysa l’événement comme un échec cuisant de la politique américaine. Le Guardian observa que la victoire du Hamas « était perçue comme un affront à la prémisse centrale de la politique de l’administration Bush au Moyen-Orient : que les élections démocratiques conduiraient inexorablement à des gouvernements pro-occidentaux ». Rachel Bronson du Council on Foreign Relations déclara le 30 janvier : « C’est un véritable revers pour l’administration Bush… Voici un cas où une organisation terroriste a gagné sans se modérer d’abord. »
Jimmy Carter, dans un éditorial du Washington Post du 20 février intitulé « Ne punissez pas les Palestiniens », plaida contre la coupure de toute aide, appelant à distinguer entre l’assistance humanitaire et le soutien politique, avertissant que l’isolement pourrait se retourner contre ses auteurs. Des années plus tard, Tony Blair, qui servit de Représentant spécial du Quartet de 2007 à 2015, exprima des regrets en 2017 : « Rétrospectivement, je pense que nous aurions dû, dès le début, essayer d’attirer le Hamas dans un dialogue et de faire évoluer ses positions. » Le ministre britannique des Affaires étrangères Jack Straw écrivit dans ses mémoires qu’il était « incertain que c’était juste » concernant la décision du 30 janvier. Son chef de cabinet Jonathan Powell qualifia l’approche du Quartet d’« erreur terrible » et d’opportunité manquée. »
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Les réactions régionales : entre peur et jubilation
« En Israël, la victoire du Hamas provoqua un séisme politique. Le Premier ministre par intérim Ehud Olmert convoqua des discussions urgentes de haut niveau le 26 janvier avec le ministre de la Défense Shaul Mofaz et la ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni pour formuler la réponse israélienne. L’absence d’Ariel Sharon, incapacité par un AVC massif le 4 janvier, laissa un vide de leadership à un moment critique. Yuval Steinitz, chef du comité parlementaire sur les affaires étrangères et la défense, compara la victoire du Hamas à « un tremblement de terre » et à « une défaite tragique pour Israël dans la guerre contre le terrorisme ».
Les réactions traversaient l’éventail politique israélien. Benjamin Netanyahu du Likoud présenta le retrait de Gaza comme un prix pour le Hamas, les qualifiant de « Taliban ou d’Ayatollahs », arguant qu’Israël devait cesser les retraits unilatéraux. Yossi Beilin de la gauche Meretz blâma Israël pour avoir « joué un grand rôle dans l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne et le renforcement du Hamas ». Shimon Peres jeta un doute sur la capacité du Hamas à gouverner étant donné son statut de paria international, prédisant qu’ils ne pourraient pas payer les salaires des fonctionnaires sans aide internationale.
Sur le terrain, les réactions israéliennes étaient diverses. Les familles de plus de 1 000 victimes d’attentats-suicides protestèrent avec horreur. Les époux Behar, qui avaient perdu leur fils, déclarèrent : « Le monde devait comprendre le vrai visage des Palestiniens… leur objectif est d’abolir notre existence. » Mais Eli Cohen, propriétaire d’un café, observa que les Palestiniens avaient voté « pour leurs emplois, leur nourriture et leurs enfants, pas pour la terreur ». Le rabbin Arik Ascherman des Rabbins pour les Droits de l’Homme déclara : « Nous partageons une certaine responsabilité », espérant que le Hamas deviendrait des politiciens et non des terroristes.
Israël prit des mesures immédiates. Le 1er février 2006, il retint les recettes fiscales et douanières mensuelles collectées pour l’AP, soit environ 55 millions de dollars par mois. Dans les mois suivants, Israël arrêta près d’un quart des membres du Conseil législatif nouvellement élu. En août 2006, 49 hauts responsables du Hamas, dont 33 parlementaires, étaient détenus. Les frontières avec Gaza commencèrent à se fermer, et le blocus maritime fut imposé.
Dans le monde arabe, les réactions révélèrent de profondes divisions. L’Égypte sous Hosni Moubarak manifesta une inquiétude extrême face à la victoire du Hamas, craignant qu’elle n’autonomise les Frères musulmans égyptiens sur le plan intérieur. Le régime de Moubarak soutint Abbas dans sa lutte de pouvoir contre le Hamas et ferma le poste-frontière de Rafah lorsque les combats entre le Fatah et le Hamas commencèrent en juin 2007, ne le rouvrant que temporairement pendant la crise humanitaire de 2008. La Jordanie exprima des préoccupations similaires concernant l’autonomisation des Frères musulmans jordaniens et du Front d’action islamique.
En revanche, l’Iran salua la victoire comme une validation de son soutien à la cause palestinienne. Le président Mahmoud Ahmadinejad, élu en août 2005, rencontra le leader du Hamas Khaled Mechaal et exhorta le Hamas à « continuer la résistance contre le régime sioniste ». L’Iran, avec la Syrie et le Qatar, « intervint pour financer l’organisation » après les coupes de financement des États-Unis et de l’Europe. L’Iran aurait donné 120 millions de dollars au Hamas depuis sa prise de fonction après sa victoire électorale, et aurait promis 250 millions de dollars lors de la visite de Haniyeh à Téhéran en décembre 2006.
Le Hezbollah au Liban vit la victoire du Hamas dans le contexte de son propre succès. Le Secrétaire général Hassan Nasrallah devint « un héros majeur dans le monde arabe » après la guerre du Liban de l’été 2006. La victoire du Hezbollah au Liban, combinée à la victoire électorale du Hamas, fut « un coup de pouce majeur pour les fortunes politiques des groupes tels que les Frères musulmans en Égypte et en Jordanie et le Hamas en Palestine ». Depuis 2001, « les groupes pro-syriens et pro-iraniens tels que le Hamas et le Hezbollah avaient forgé une alliance politique et militaire étroite ».
En Arabie saoudite et dans les États du Golfe, les réactions furent complexes. L’Arabie saoudite avait historiquement fourni la moitié du budget du Hamas de 50 millions de dollars au début des années 2000, mais sous pression américaine, commença à réduire le financement en 2004 par une répression des organisations caritatives islamiques. Néanmoins, le Qatar maintint et augmenta son financement, qui devint crucial pour la survie du Hamas. »
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La fracture palestinienne : de l’unité à la guerre civile
« Après la victoire, le Hamas et le Fatah tentèrent de former un gouvernement d’unité nationale, mais les différences irréconciliables sur les engagements d’Oslo et la coopération sécuritaire avec Israël rendirent la collaboration impossible. Le 8 février 2007, après des mois de tensions croissantes et plus de 100 Palestiniens tués dans des violences interpartis en 2006, l’Accord de La Mecque fut signé entre le Hamas et le Fatah pour former un gouvernement d’unité nationale. Le 17 mars 2007, le gouvernement d’unité nationale fut assermenté avec Ismail Haniyeh comme Premier ministre.
Ce gouvernement d’unité se révéla éphémère. Des révélations ultérieures, notamment un exposé de Vanity Fair en 2008, montrèrent que les États-Unis, en collaboration avec l’AP et Israël, poursuivaient ce que David Wurmser, conseiller de Cheney, appela « une guerre sale » pour orchestrer un « coup dur » contre le Hamas. Le Service de renseignement britannique SIS aida à élaborer un plan de sécurité en 2004 pour que l’ANP dirigée par le Fatah dégrade les capacités du Hamas, du Jihad islamique palestinien et des Brigades al-Aqsa. Un mémo du Département d’État estima le coût à 1,27 milliard de dollars sur cinq ans pour les salaires, la formation et les armes pour soutenir le Fatah.
Du 10 au 15 juin 2007, une guerre civile brève mais brutale éclata. En cinq jours de combats intenses, le Hamas prit le contrôle de la Bande de Gaza. Le Centre palestinien des droits de l’homme rapporta au moins 161 tués et plus de 700 blessés, bien que d’autres estimations varient de 118 à 188 tués. Le Hamas utilisa une planification sophistiquée, incluant un tunnel de 220 mètres sous le quartier général du Fatah à Khan Younès. Les deux camps furent accusés de crimes de guerre : ciblage de civils non engagés dans les hostilités, exécutions de captifs, combats dans les hôpitaux.
Le 14 juin 2007, le président Abbas déclara l’état d’urgence et limogea le gouvernement de Haniyeh. Gaza passa sous le contrôle du Hamas, avec Yahya Sinwar devenant le chef de Gaza en 2017. La Cisjordanie resta sous l’Autorité palestinienne dirigée par le Fatah sous Mahmoud Abbas. Cette division persiste à ce jour, fragmentant fondamentalement la représentation politique palestinienne. Entre 2007 et 2018, sept efforts de réconciliation échouèrent. »
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Les guerres successives : le cycle infernal de la violence
« Le blocus de Gaza, imposé par Israël et l’Égypte à partir de 2007, créa les conditions d’une série de confrontations militaires qui allaient façonner la décennie suivante. L’Opération Plomb Durci (27 décembre 2008 – 18 janvier 2009) fut déclenchée par la fin d’un cessez-le-feu de six mois et un raid israélien à Gaza le 4 novembre 2008 tuant plusieurs militants du Hamas. Cette guerre de 22 jours fit entre 1 166 et 1 419 morts palestiniens selon les estimations, dont plus de 300 enfants et une majorité de civils, contre 13 morts israéliens (10 soldats, 3 civils). L’ouverture israélienne fut spectaculaire : 100 cibles frappées en 220 secondes avec un taux de succès de 95%. Quelque 46 000 maisons furent détruites, laissant 100 000 personnes sans abri. Le Rapport Goldstone trouva des preuves de crimes de guerre des deux côtés.
L’Opération Pilier de Défense (14-21 novembre 2012) dura huit jours et fit 171 morts palestiniens dont plus de 100 civils, contre 6 civils israéliens. L’opération fut déclenchée après que 200 roquettes furent tirées sur Israël les 11-13 novembre, et Israël assassina le chef militaire du Hamas Ahmed Jabari. Cette guerre survint pendant le gouvernement des Frères musulmans en Égypte (2012-2013), qui fournit brièvement un soutien diplomatique au Hamas avant le renversement des Frères musulmans en 2013.
L’Opération Bordure Protectrice (8 juillet – 26 août 2014) fut la plus intense des conflits de Gaza jusqu’alors, durant 50 jours. Elle fit entre 2 125 et 2 310 morts palestiniens, dont 65 à 70% de civils selon l’ONU et le Ministère de la Santé de Gaza, et 72 morts israéliens (66 soldats, 6 civils). Les destructions furent massives : 7 000 maisons rasées pour 10 000 familles, 89 000 maisons supplémentaires endommagées dont 10 000 gravement. Les coûts de reconstruction furent estimés entre 4 et 6 milliards de dollars sur 20 ans. Tsahal tira plus de 6 000 frappes aériennes, 14 500 obus de chars et 35 000 obus d’artillerie. Quelque 500 000 personnes, soit 28% de la population de Gaza, furent déplacées à l’intérieur du territoire. Une Commission d’enquête indépendante de l’ONU conclut à des crimes de guerre des deux côtés, Israël étant responsable de crimes incluant l’utilisation de la famine comme méthode de guerre.
L’Opération Gardien des Murs (10-21 mai 2021) dura 11 jours et fut déclenchée par un ultimatum du Hamas concernant la police et les militaires israéliens à la mosquée Al-Aqsa et le quartier de Sheikh Jarrah. Le Hamas tira plus de 4 360 roquettes sur Israël depuis Gaza, dont 3 573 tombèrent sur le territoire israélien, le Dôme de Fer en interceptant environ 90%, et environ 680 s’écrasèrent à l’intérieur de Gaza. L’opération fit 248 morts palestiniens dont 66 enfants et 39 femmes, contre 13 morts israéliens. Ce fut le premier conflit où les roquettes atteignirent systématiquement Tel-Aviv et Jérusalem. Des violences intercommunautaires arabo-juives éclatèrent dans des villes israéliennes mixtes comme Lod.
Cumulativement, entre 2008 et 2021, avant le 7 octobre 2023, ces quatre guerres tuèrent environ 6 400 Palestiniens et 300 Israéliens, établissant un schéma de pertes asymétriques d’environ 10 à 20 morts palestiniens pour un mort israélien. Le cycle devint prévisible : attaques à la roquette, opération militaire israélienne, calme temporaire, tensions renouvelées. »
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La trajectoire vers le 7 octobre 2023 : la logique de l’impasse
« Entre 2007 et 2023, le Hamas gouverna Gaza dans des conditions impossibles. Le mouvement dut jongler avec trois identités incompatibles : mouvement islamiste (idéologie des Frères musulmans), organisation de résistance (lutte armée contre Israël) et parti gouvernant (fourniture de services, administration). Ultimement, le Hamas choisit la résistance armée plutôt que la gouvernance, détournant les fonds vers la construction militaire et les réseaux de tunnels au lieu de l’infrastructure civile.
Le bilan de gouvernance fut médiocre. Le Hamas embaucha environ 40 000 employés publics, dont 35% de forces de sécurité, tandis que l’AP continuait de payer 23 000 de ses propres employés à Gaza qui, pour la plupart, ne travaillaient pas. Aucune élection ne fut organisée depuis la prise de contrôle. Le Hamas supprima la dissidence, les journalistes et la société civile. Le Service de sécurité générale employa plus de 856 personnes pour la surveillance et la propagande. Le harcèlement des opposants politiques et les exécutions de présumés collaborateurs furent courants. La crise électrique persista avec plus de 12 heures de coupures par jour. Les infrastructures d’eau et d’assainissement se détériorèrent. Le chômage atteignit 45 à 80% à diverses périodes.
Parallèlement, le Hamas investit massivement dans sa capacité militaire. Les réseaux de tunnels s’étendirent sur des centaines de kilomètres sous Gaza, formant un système « métro » pour la mobilité, le stockage d’armes et les opérations. L’arsenal de roquettes évolua de roquettes Qassam rudimentaires vers des missiles plus sophistiqués et à plus longue portée. L’aile militaire Brigades Izz al-Din al-Qassam recruta environ 30 000 combattants entre 2007 et 2023, dont une force d’élite Nukhba de 3 800 utilisée lors de l’attaque du 7 octobre. Les tactiques évoluèrent des attentats-suicides (années 1990-2000) aux attaques à la roquette (années 2000-2020) jusqu’à l’assaut de masse transfrontalier (2023).
Les relations avec les acteurs régionaux furent cruciales pour la survie du Hamas. L’Iran fournit 70 à 100 millions de dollars par an en 2023, précédemment 250 à 300 millions de dollars annuellement (2006-2011). L’Iran offrit également un soutien militaire : armes, assistance technique, formation via la Force Qods du CGRI. La relation fluctua, avec une rupture quasi totale en 2011-2013 lorsque le Hamas refusa de soutenir Assad en Syrie, mais se réconcilia après Bordure Protectrice en 2014 et se restaura pleinement en 2023, le Hamas faisant partie de l’« Axe de résistance » iranien incluant le Hezbollah, le Jihad islamique palestinien, les milices irakiennes et les Houthis.
Le Qatar fournit 1,8 milliard de dollars au total entre 2012 et 2021, soit environ 360 millions de dollars par an depuis 2021. Le bureau politique du Hamas fut basé à Doha, Ismail Haniyeh y résidant. Paradoxalement, le gouvernement israélien approuva les transferts qataris au Hamas entre 2018 et 2023 dans le cadre d’une stratégie d’« achat du calme ». La Turquie sous le président Erdogan offrit un soutien politique, Erdogan rencontrant ouvertement les dirigeants du Hamas. Les dirigeants de l’aile militaire du Hamas et les opérateurs financiers furent basés à Istanbul. Le Hamas planifia des attaques depuis le territoire turc, notamment l’enlèvement en Cisjordanie en 2014 ordonné par Saleh al-Arouri basé en Turquie.
Le blocus de 16 ans créa des conditions de vie désespérées à Gaza. En 2023, 81% de la population vivait sous le seuil de pauvreté, 63% étaient en situation d’insécurité alimentaire et dépendaient de l’aide internationale. Un rapport de l’ONU de 2015 avait averti que Gaza pourrait devenir « inhabitable » d’ici 2020 en raison des effets combinés du blocus et des opérations militaires.
Les Accords d’Abraham de septembre 2020, qui normalisèrent les relations entre Israël et les Émirats arabes unis, Bahreïn, suivis par le Maroc et le Soudan, marginalisèrent explicitement la question palestinienne. L’Autorité palestinienne et le Hamas qualifièrent les accords de « trahison », de « coup de poignard dans le dos perfide », de « préjudice grave à la cause palestinienne ». En 2023, les négociations pour une normalisation saoudienne avançaient sans condition préalable de création d’un État palestinien. La stratégie du Hamas pour l’attaque du 7 octobre visait explicitement à perturber la normalisation israélo-saoudienne (« arrêter le train de normalisation » selon Ismail Haniyeh).
Le 7 octobre 2023, le Hamas lança une attaque sans précédent. Quelque 6 000 Gazaouis franchirent la frontière à 119 endroits (3 800 forces d’élite Nukhba, 2 200 civils/autres militants), appuyés par plus de 4 300 roquettes dans le barrage d’ouverture. L’attaque utilisa des parapentes, des incursions de véhicules et une préparation minutieuse de deux ans. L’attaque tua entre 1 175 et 1 195 personnes (379 membres des forces de sécurité, 796 civils dont 725 Israéliens, 71 ressortissants étrangers) et captura 251 otages. Ce fut la troisième attaque terroriste la plus meurtrière depuis 1970 après le 11 septembre et l’école de Beslan. Des atrocités de masse furent documentées : violences sexuelles, torture, mutilation, exécution de familles.
La riposte militaire israélienne fut dévastatrice. Entre octobre 2023 et octobre 2025, plus de 68 000 Palestiniens furent tués (près de la moitié femmes et enfants) et plus de 170 000 blessés. Quelque 80% des structures de Gaza furent endommagées ou détruites selon l’ONU, générant 50 millions de tonnes de débris. Une famine fut officiellement confirmée dans la ville de Gaza en août 2025, avec 640 000 personnes en situation de famine, plus d’un million en niveaux d’urgence de faim, et 50 000 enfants souffrant de malnutrition aiguë. Seulement 17 des 36 hôpitaux fonctionnaient partiellement. Quelque 1,9 million de personnes furent déplacées à plusieurs reprises, soit 85% de la population. Une Commission d’enquête indépendante de l’ONU conclut en juin 2024 que le Hamas et Israël avaient tous deux commis des crimes de guerre, les actions d’Israël constituant également des crimes contre l’humanité. »
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L’analyse historiographique : tournant inévitable ou évitable
« Près de deux décennies après la victoire électorale du Hamas, les historiens et chercheurs analysent rétrospectivement ce moment avec un large consensus sur certains points et des débats persistants sur d’autres. Le consensus académique établit que la victoire du Hamas fut principalement un vote de protestation contre la corruption du Fatah plutôt qu’une adhésion à l’idéologie islamiste. Rashid Khalidi de l’Université Columbia souligna que le Hamas obtint 44% contre 42% pour le Fatah en représentation proportionnelle, pas un raz-de-marée dans le vote populaire, et que le système électoral amplifia la victoire du Hamas à 58% des sièges avec 45% des voix.
Avi Shlaim de l’Université d’Oxford, historien israélien de l’école des « Nouveaux historiens », décrivit l’événement comme « une victoire claire lors d’élections libres et équitables dans toute la Palestine » et souligna la légitimité politique du Hamas basée sur le mandat démocratique. Il argumenta que le refus international de reconnaître les résultats sapa la démocratie : « La seule véritable démocratie arabe… c’est la Palestine qui a eu une élection, le peuple s’est exprimé, il a voté pour le Hamas, et Israël et ses alliés occidentaux ont rejeté les résultats. »
Khalil Shikaki, directeur du Palestinian Center for Policy and Survey Research, mena des sondages de sortie des urnes montrant que les électeurs du Hamas « n’approuvaient ni l’extrémisme ni ne rejetaient le processus de paix ». Il conclut que le Hamas offrait « une alternative claire sur les deux questions centrales pour les électeurs : lutter contre la corruption et l’incapacité de l’AP à faire respecter la loi et l’ordre ». Ses recherches ultérieures montrèrent que 77% des électeurs du Hamas voulaient un accord avec Israël.
Tareq Baconi, dans « Hamas Contained: The Rise and Pacification of Palestinian Resistance », argumenta que le Hamas présenta le désengagement de Gaza d’Israël comme une victoire de la résistance, lui permettant « de gagner en popularité et de battre le Fatah aux élections législatives de 2006 ». Il considéra la victoire comme l’aboutissement de l’échec du processus d’Oslo à délivrer la souveraineté, et montra que le Hamas fut « temporairement pacifié » par la gouvernance mais « pas idéologiquement compromis ».
Sara Roy de l’Université Harvard, dans « Hamas and Civil Society in Gaza » et d’autres travaux, mit l’accent sur les réseaux de protection sociale du Hamas comme cruciaux pour la victoire. Elle documenta comment la première Intifada « localisa et consolida le contrôle du Hamas sur le secteur social islamique » et comment son rôle civique en tant que fournisseur de services pendant les dures années de l’Intifada fut décisif. Elle souligna la nature multiforme de l’organisation au-delà de l’étiquette « terroriste ».
Nathan Brown de l’Université George Washington décrivit l’événement comme un « renversement stupéfiant » où « même le Hamas fut surpris par le résultat ». Il nota que le Hamas « s’attendait à gagner une part équitable de sièges puis à diriger l’opposition de l’intérieur du système » et n’était « jamais conçu pour être un parti politique gouvernant ». Ses travaux ultérieurs montrèrent que l’isolement international contribua à la scission Hamas-Fatah et à la détérioration de Gaza. »
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La question de l’inévitabilité : facteurs structurels et choix politiques
« Les universitaires identifient trois facteurs structurels qui rendirent la victoire largement inévitable. Premièrement, la corruption systémique du Fatah. Graham Usher de l’Institut d’études palestiniennes argumenta : « La défaite du Fatah… fut la pire défaite politique de ses 47 ans d’histoire. Elle était aussi inévitable, même si peu l’avaient réellement prévu. » Il montra que le Fatah était en « crise latente depuis le déclenchement de l’Intifada en septembre 2000 ».
Deuxièmement, l’échec du processus d’Oslo. Khalidi souligna que le processus de paix avait livré « un terrible accord » pour les Palestiniens. Un document de recherche du Parlement britannique nota que « les Palestiniens perdirent de plus en plus foi dans l’approche progressive des Accords d’Oslo ». La croissance des colonies, des routes de contournement et la poursuite de l’occupation sapèrent la légitimité de l’AP.
Troisièmement, l’impact de la Seconde Intifada (2000-2005) renforça les références de résistance du Hamas tandis que le Fatah fut entaché par son association avec l’AP défaillante. Le Hamas évita la complicité avec Oslo tout en maintenant la lutte armée.
Cependant, les chercheurs débattent de la question de savoir si des politiques différentes auraient pu prévenir la victoire. Dennis Ross, ancien envoyé américain au Moyen-Orient, croyait que les élections auraient dû être reportées ou que le Hamas aurait dû être exclu de la participation. Slate magazine argumenta : « L’élection qui a porté le Hamas au pouvoir n’était pas inévitable ; elle était prématurée. » Shlaim soutint que le refus d’Israël de négocier de manière significative avec Abbas après le désengagement de 2005 renforça l’affirmation du Hamas selon laquelle seule la résistance armée fonctionnait.
Khalidi nota qu’Abbas « menaça de démissionner si les élections n’étaient pas tenues » malgré le désarroi du Fatah. Les élections auraient pu être reportées jusqu’à ce que le Fatah se réforme en interne. L’Université du Kent souligna que la corruption de l’AP et l’échec à fournir des services furent « plusieurs raisons pour lesquelles les Palestiniens n’étaient pas satisfaits ».
La politique américaine créa également les conditions de la victoire. La promotion de la démocratie par George W. Bush créa une pression pour les élections. L’USAID dépensa 2,3 millions de dollars pour « renforcer l’image du président Abbas et de son parti Fatah » mais échoua. Les révélations ultérieures montrèrent que les États-Unis planifièrent un coup d’État contre le Hamas après l’élection. »
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Le débat sur l’isolement : erreur historique ou nécessité sécuritaire
« La question la plus controversée parmi les chercheurs concerne la sagesse de la politique d’isolement imposée au gouvernement dirigé par le Hamas. Une majorité académique considère désormais que ce fut une erreur. Khalidi déclara : « La loi américaine… qui interdit de traiter avec des gens en raison d’un certain type d’action, est probablement en dernière analyse contre-productive. » Shlaim argumenta : « Israël et l’Amérique prétendent être des promoteurs de la démocratie… mais la seule véritable démocratie arabe… c’est la Palestine. »
Le document de recherche du Parlement britannique avertit : « En ne reconnaissant pas la légitimité du Hamas, les gouvernements occidentaux courent le risque de saper gravement leur campagne mondiale pour la démocratie. » Le Conseil européen des relations étrangères nota qu’« un processus électoral réussi démontrerait au Hamas que la participation politique et l’engagement envers les principes démocratiques peuvent générer des avantages qu’il ne peut obtenir par la violence armée ».
Baconi montra que le Hamas offrit une hudna (trêve) à long terme et forma un gouvernement d’unité modéré avec le Fatah en mars 2007. Brown argumenta que l’isolement contribua directement à la scission de 2007 entre le Hamas et le Fatah. L’exposé de Vanity Fair de 2008 révéla que les États-Unis, Israël et le Fatah planifièrent un coup d’État, et la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en juin 2007 fut une réponse préventive au complot du coup. Wurmser déclara : « Le Hamas n’avait aucune intention de prendre le contrôle de la Bande de Gaza jusqu’à ce que le Fatah le force à agir. »
La minorité de la communauté politique soutenant l’isolement argumenta qu’il était nécessaire pour respecter les principes du Quartet (renoncer à la violence, reconnaître Israël, accepter les accords antérieurs), que l’envoi d’aide aurait légitimé le terrorisme, que la charte du Hamas appelait à la destruction d’Israël, et qu’il fallait maintenir la dissuasion.
Au fil du temps, un consensus académique croissant émergea selon lequel l’isolement fut contre-productif. L’Institut d’études palestiniennes, la Fondation Carnegie pour la paix internationale et les think tanks européens devinrent de plus en plus critiques. L’évolution de Nathan Brown illustra cette tendance : ses premiers travaux furent plus neutres, mais ses travaux ultérieurs montrèrent que l’isolement ancra la division.
Plusieurs acteurs clés exprimèrent rétrospectivement des regrets. Tony Blair en 2017 : « Rétrospectivement, je pense que nous aurions dû, dès le début, essayer d’attirer le Hamas dans un dialogue et de faire évoluer ses positions. » Son chef de cabinet Jonathan Powell qualifia l’approche du Quartet d’« erreur terrible » qui manqua une opportunité. Jack Straw écrivit dans ses mémoires qu’il était « incertain que c’était juste » concernant la décision du 30 janvier. »
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Les leçons et implications : démocratie, islamisme politique et résolution des conflits
« Les chercheurs tirent plusieurs leçons clés de l’expérience de 2006. Premièrement, la démocratie exige d’accepter les résultats, même inconfortables. La participation islamiste à la politique peut être une force modératrice si elle n’est pas isolée. Le succès électoral n’équivaut pas à la radicalisation idéologique de l’électorat. La leçon de Khalidi : « Si vous voulez résoudre cela, vous devez traiter avec le groupe qui a gagné une élection, qu’ils aient fait des choses terroristes ou non. »
Deuxièmement, la conception du système électoral importe. Le système mixte amplifia la victoire du Hamas au-delà du vote populaire. Une représentation proportionnelle complète aurait forcé une coalition. La comparaison avec d’autres cas montre que la conception électorale peut prévenir ou exacerber les extrêmes.
Troisièmement, la gouvernance et la corruption importent plus que l’idéologie. La corruption des titulaires s’avéra plus dommageable que l’idéologie. La fourniture de services construit la légitimité politique. L’échec du processus d’Oslo à livrer sur la gouvernance sapa le nationalisme laïc.
Quatrièmement, les stratégies d’engagement international. L’isolement radicalise rarement les mouvements, il les radicalise souvent. L’engagement fournit un levier et des incitations à la modération. L’Accord du Vendredi saint avec l’IRA et d’autres cas montrent que l’engagement peut fonctionner.
Cinquièmement, l’occupation comme contexte. On ne peut comprendre la victoire du Hamas sans le contexte de l’occupation. Shlaim : « Le point de départ de la guerre à Gaza n’est pas l’attaque du Hamas… la toile de fond était 56 ans d’occupation israélienne. » Les mouvements de résistance sont inévitables sous l’occupation et le colonialisme de peuplement.
La comparaison avec l’Algérie 1991 est la plus fréquemment invoquée. Un coup d’État militaire empêcha le FIS de prendre le pouvoir après la victoire électorale, résultant en une décennie de guerre civile avec plus de 100 000 morts. Les chercheurs voient cela comme un récit édifiant : « Et si la communauté internationale avait soutenu la démocratie ? » Shadi Hamid de Brookings nota que l’expérience algérienne paralysa les décideurs américains concernant le Hamas. »
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Conclusion : l’hypothèque de 2006 sur l’avenir palestinien
« La victoire électorale du Hamas de janvier 2006 représente un tournant fondamental dans le conflit israélo-palestinien, déclenchant une cascade de conséquences qui culminèrent dans les événements catastrophiques du 7 octobre 2023 et la destruction subséquente de Gaza. La chaîne causale est claire : le rejet démocratique du cadre d’Oslo mena à l’isolement international plutôt qu’à l’engagement, la réponse punitive produisit la radicalisation plutôt que la modération, la guerre civile et la division créèrent la fragmentation politique palestinienne permanente, le blocus de 16 ans engendra l’effondrement économique et la crise humanitaire, les guerres répétées normalisèrent le cycle de violence, l’endiguement raté ne réussit ni à éliminer ni à incorporer le Hamas dans le processus politique, les Accords d’Abraham marginalisèrent la cause palestinienne, et le 7 octobre représenta l’action désespérée du Hamas pour rester pertinent.
La question contrefactuelle demeure débattue : l’engagement avec le Hamas post-2006 aurait-il empêché le 7 octobre ? La politique réelle d’isolement, de siège et de dégradation militaire périodique échoua manifestement à obtenir la sécurité, à prévenir la radicalisation ou à créer les conditions de la paix. Tony Blair, Jack Straw, Jonathan Powell, et de nombreux universitaires expriment des regrets, suggérant qu’une approche différente aurait pu produire de meilleurs résultats. Cependant, étant donné le comportement ultérieur du Hamas et les attaques du 7 octobre 2023, d’autres arguent que l’isolement était justifié.
Le statut actuel en 2025 révèle l’ampleur de l’échec : le Hamas dégradé mais non éliminé, Gaza dévastée et potentiellement inhabitable, plus de 68 000 Palestiniens tués, des otages israéliens toujours en captivité, les perspectives d’une solution à deux États à un niveau historiquement bas, la stabilité régionale menacée, et la fragmentation politique palestinienne plus profonde que jamais.
La victoire électorale de 2006, voulue par les électeurs palestiniens comme un rejet de la corruption et d’un processus de paix raté, déclencha plutôt près de deux décennies d’isolement, de conflit et de souffrance qui ont poussé le conflit israélo-palestinien dans sa phase la plus dangereuse et désastreuse de l’histoire. Ce moment demeure l’un des grands tournants manqués du XXIe siècle, où l’expression démocratique se heurta aux impératifs géopolitiques, produisant une tragédie qui se déploie encore aujourd’hui. L’hypothèse historiographique centrale persiste : si la communauté internationale avait choisi l’engagement conditionnel plutôt que l’isolement total en janvier 2006, le Moyen-Orient de 2025 pourrait être radicalement différent. » »
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« La politisation de Muharram et d’Achoura constitua peut-être l’innovation organisationnelle la plus distinctive de la révolution. Le concept de « paradigme de Karbala » élaboré par Michael Fischer (Iran: From Religious Dispute to Revolution, Harvard, 1980) décrit comment le récit fondateur du martyre de Hussein à Karbala en 680 fournit un modèle structurel de résistance politique. La phase décisive de la révolution exploita ce paradigme à travers le cycle de deuil de quarante jours (chehelom) : les tueries du 9 janvier 1978 à Qom déclenchèrent des manifestations de deuil quarante jours plus tard à Tabriz (18 février), qui produisirent de nouvelles morts pleurées quarante jours plus tard dans plusieurs villes (29 mars), et ainsi de suite dans une spirale auto-perpétuante. En décembre 1978, Muharram lui-même arriva. Les jours de Tasu’a et d’Achoura (10–11 décembre), entre six et neuf millions d’Iraniens — soit environ dix pour cent de la population — descendirent dans les rues. Les représentations traditionnelles de rawzeh-khani et les passions de ta’ziyeh furent transformées : comme l’écrivit un chercheur, « l’Iran devint un grand takia [théâtre] dans lequel chaque musulman n’était plus spectateur mais acteur ». Khomeini lui-même reconnut le mécanisme : « Ces larmes et ces Nohas [élégies poétiques] nous ont maintenus en vie… ont poussé ce mouvement en avant. » »
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Enterrer sans pleurer : l’économie iranienne du deuil interdit (2022-2026)
« La République islamique d’Iran, née en 1978-1979 de la capture insurrectionnelle du cycle chiite de deuil de quarante jours (chehelom) décrit par Michael Fischer dans Iran: From Religious Dispute to Revolution (1980), a, depuis la mort de Jina (Mahsa) Amini le 16 septembre 2022, déployé un dispositif méthodique, cohérent et historiquement conscient pour empêcher la réactivation de ce mécanisme contre elle-même. Le présent rapport documente empiriquement ce dispositif, en s’appuyant sur les rapports d’Iran Human Rights (IHR), HRANA, Amnesty International, Human Rights Watch, de la Mission indépendante d’établissement des faits des Nations unies (A/HRC/55/67, 2 février 2024), du Kurdistan Human Rights Network (KHRN), d’Hengaw Organization, des enquêtes d’IranWire, de BBC Persian Eye, de Radio Farda, d’Iran International, ainsi que de sources francophones (Le Monde avec Ghazal Golshiri, Orient XXI, l’Institut kurde de Paris, Chowra Makaremi, Azadeh Kian, Bernard Hourcade, Farhad Khosrokhavar). La méthodologie retenue signale systématiquement les degrés de certitude via les marqueurs [FAIT], [INFÉRENCE] et [INCERTITUDE].
Trois thèses structurent ce rapport. Premièrement, le régime a identifié le deuil collectif comme mécanisme déclencheur de soulèvement et a construit un répertoire spécifique de contre-mesures. Deuxièmement, ce répertoire s’inscrit dans une continuité générationnelle avec les pratiques de dissimulation employées contre les Mères de Khavaran après les massacres de prisonniers politiques de 1988. Troisièmement, le dispositif opère selon une logique que l’on peut qualifier d’inversion du paradigme de Karbala : mobilisation étatique hyper-visible pour Moharram, Ashura et Arbaeen, interdiction pénale simultanée du deuil dissident. »
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La fracture inaugurale : Saqqez, 17 septembre – 26 octobre 2022
L’inhumation du 17 septembre 2022 au cimetière Aichi de Saqqez constitue le premier acte du dispositif répressif et, paradoxalement, son premier échec. Le régime a tenté d’imposer une inhumation nocturne précipitée pour empêcher tout rassemblement. Plusieurs sources convergentes — Global Voices, le Conseil national de la résistance iranienne (NCRI), puis la documentation ultérieure d’Hengaw — établissent que [FAIT] « les forces répressives avaient prévu d’enterrer Mahsa pendant la nuit afin d’empêcher la présence de grandes foules ». La famille — père Amjad Amini, mère Mozhgan Eftekhari, frère cadet Kiarash/Ashkan (lui-même battu lors de l’arrestation du 13 septembre) — a résisté et forcé le report au matin. Les agents du ministère du Renseignement (MOIS) et de la police d’État (FARAJA) ont bloqué les entrées de Saqqez dès l’aube ; la foule a convergé vers Aichi. C’est au cimetière même, selon les vidéos archivées par l’Institut kurde de Paris et BBC News, que la mère se jette sur la tombe en kurde sorani (« بیدار شو ژینا، مردم اومدن برات » — « Réveille-toi Jîna, le peuple est venu pour toi »), que des femmes retirent et brandissent leur hijab, et que le slogan kurde « Jin, Jiyan, Azadî » passe pour la première fois au persan (« Zan, Zendegi, Azadi »). Les forces de sécurité tirent gaz lacrymogènes et chevrotines dès la sortie du cortège : cinq blessés au moins, dont un grave (NCRI, Hengaw).
Le slogan est d’origine kurde [FAIT] : forgé dans le mouvement de libération kurde (PKK, années 1990-2000), autour de la pensée d’Abdullah Öcalan, diffusé en Iran par le PJAK et associé en particulier à la militante Shirin Alamholi exécutée en mai 2009 — sur le mur de sa cellule d’Evin, Atefeh Nabavi raconte avoir lu pour la première fois « Jin, Jiyan, Azadî » (CrimethInc., « The Genealogy of a Slogan », 2023 ; International Journal of Middle East Studies, 2023). L’identité kurde sunnite de Jîna Amini — que l’État iranien masquait administrativement sous le prénom persan « Mahsa » — devient un vecteur non accessoire mais constitutif du mouvement.
Le chehelom du 26 octobre 2022 à Aichi atteint une ampleur que le régime n’a pas su ou pas voulu empêcher frontalement, mais qu’il a réprimée à sa périphérie. L’agence semi-officielle ISNA reconnaît 10 000 marcheurs sur la route des 8 km entre Saqqez et le cimetière ; Hengaw, CNN, Al Jazeera, Times of Israel parlent de « dizaines de milliers », venus à pied, en voiture et même à travers champs et rivières pour contourner les barrages. Les footballeurs Ali Daei et Hamed Lak se présentent sur place avant d’être « transférés à la maison d’hôtes du gouvernement sous garde » (Hengaw). Un témoin décrit à IranWire « le cimetière rempli de membres du Basij et de la police anti-émeute ». NetBlocks confirme [FAIT] une « quasi-totale perturbation d’Internet en province du Kurdistan » dès le mercredi matin ; ISNA reconnaîtra la coupure « pour considérations de sécurité ». Les tirs — à balles réelles et chevrotines — sur la place Zindan de Saqqez blessent plus de 50 civils (Hengaw).
Le bilan de la seule semaine du chehelom atteint au moins 16 Kurdes tués dans les villes environnantes (Hengaw, 31 octobre 2022) : 6 à Mahabad, 5 à Sanandaj, 3 à Baneh, 3 à Qasr-e-Shirin, 3 à Piranshahr ; 88 % par tir direct ; parmi les victimes, trois femmes et trois adolescents. C’est le moment fondateur où le régime découvre qu’il fait face à une réactivation effective du cycle de 1978 et choisit, à partir de ce point, un répertoire plus méthodique que le simple tir de sommation. »
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Un répertoire de contre-deuil : sept tactiques systématisées
À partir du chehelom d’Amini, la documentation croisée des cas individuels (Nika Shakarami, Sarina Esmailzadeh, Hadis Najafi, Kian Pirfalak, Khodanour Lojei, Abolfazl Adinezadeh, Javad Heydari, Siavash Mahmoudi, Milan Haghighi, Arshia Emamgholizadeh) fait émerger un répertoire stabilisé, qu’on peut décomposer en sept tactiques entrelacées.
La première est le vol ou la séquestration du corps. Nika Shakarami (16 ans, disparue le 20 septembre 2022 à Téhéran) illustre la forme extrême : corps retenu dix jours à la morgue de Kahrizak, puis volé par les forces de sécurité et enterré secrètement au village de Hayat ol-Gheyb / Veysian, à 40 km de Khorramabad, hors la présence de la mère Nasrin Shahkarami — opération confirmée par BBC Persian le 6 octobre 2022 et par l’Abdorrahman Boroumand Center. Sepehr Maghsoudi (14 ans, Izeh) subit le même traitement selon BBC Persian. La seconde tactique consiste à imposer un récit fallacieux comme condition à la remise du corps : suicide (Sarina Esmailzadeh, version officielle du procureur Fazeli Harikandi ; Armita Geravand, octobre 2023), chute d’immeuble (Nika Shakarami), crise cardiaque (Hadis Najafi ; Mohammad Mirsa Mashhadi d’après IranWire), attaque terroriste (Kian Pirfalak, version régime de « deux hommes à moto »), convulsions soudaines (Javad Rouhi, mort en détention le 31 août 2023).
La troisième est l’inhumation nocturne ou précipitée sous contrôle armé. Hadis Najafi (Karaj) a été « discrètement enterrée de nuit » au cimetière Behesht-Sakineh après menace adressée au père de déclarer une crise cardiaque (BBC). Majidreza Rahnavard, pendu publiquement à Mashhad le 12 décembre 2022, est enterré avant que sa mère n’arrive au carré 66 du cimetière Behesht-Reza : à 7 h du matin, elle reçoit l’appel « Nous avons tué votre fils et enterré son corps » — sans l’avoir vu une dernière fois. La quatrième tactique est la délocalisation géographique : Saleh Mirhashemi, Majid Kazemi et Saeed Yaqoubi (exécutés à Ispahan le 19 mai 2023) sont enterrés dans des villages isolés d’Ispahan, hors de portée des familles (1500tasvir). Milad Zohrevand (pendu à Hamedan le 23 novembre 2023) est inhumé de force au cimetière arménien (chrétien) de Hamedan, avec seulement 20 membres de la famille autorisés, et les autorités coulent du béton sur la tombe (IHRNGO, 25 novembre 2023). Reza Rasaei (Kurde yarsani, exécuté secrètement le 6 août 2024) est enterré au cimetière Minabad de Kermanshah, loin de sa ville de Sahneh (Amnesty, KHRN).
La cinquième tactique est la confession forcée devant caméra : la tante de Nika Shakarami, Atash Shakarami, contrainte d’apparaître sur la télévision d’État le 5 octobre 2022 sous menace d’exécution ; la mère de Sarina Esmailzadeh, forcée de répéter la version du suicide à chaque visiteur et de faire enregistrer un démenti par Mehr News ; la mère de Kian Pirfalak, Zeinab Molaei-Rad, contrainte à la même procédure sur l’IRIB du Khouzistan le soir même des funérailles — mais elle désavoue sur Instagram dans la nuit avec la phrase devenue canonique : « Ne mentez pas, c’est le régime qui a tué mon fils » (Iran International, RFE/RL).
La sixième tactique est la criminalisation pénale du chehelom lui-même. Le cas Hadis Najafi-Karami-Hosseini en constitue l’archétype. Le 3 novembre 2022, lors de son chehelom au cimetière Behesht-Sakineh de Karaj, les forces tirent au fusil à pompe et au gaz lacrymogène ; dans les affrontements, le Basij Ruhollah Ajamian est tué. Deux jeunes hommes présents ce jour-là — Mohammad Mehdi Karami (21 ans, kurde de Bijar, champion de karaté) et Seyed Mohammad Hosseini (39 ans, orphelin venu se recueillir sur la tombe hebdomadaire de ses parents eux-mêmes enterrés à Behesht-Sakineh) — sont arrêtés. Procès de deux jours, sans avocat choisi, aveux sous torture (chocs électriques, barre de fer sur la plante des pieds), condamnation pour efsad-fil-arz par le juge Asef Alhosseini, exécution à l’aube du 7 janvier 2023. [INFÉRENCE forte] Le régime convertit ici la répression du chehelom en démonstration de coût prohibitif : la chaîne « chehelom → manifestation → martyr → chehelom » est neutralisée en la réorientant vers « chehelom → procès expéditif → pendaison ».
La septième tactique, enfin, est la dégradation nocturne systématique des tombes. Une vague coordonnée est documentée par HRANA et Radio Farda (RFE/RL) entre mai et juin 2023, visant au minimum les tombes de Mahsa Amini (Aichi, 21 mai 2023, vitre protectrice du portrait brisée), Majid Kazemi (Ispahan, tombe incendiée le 7 juin 2023 — jour de son 31e anniversaire), Abolfazl Adinezadeh (Mashhad, juin 2023, famille arrêtée la veille), Sepehr Azami, Milad Saeedianjou (Izeh), Mohsen Shekari (Behesht-e Zahra) et Majidreza Rahnavard (Behesht-Reza, « attaques multiples »). La vague se prolonge : Siavash Mahmoudi (stèle détruite en juillet 2024, mère Leyli Mahdavi diffusant la découverte en direct Instagram), tombe de Kian Pirfalak brisée avec celle de sa grand-mère le 2 mai 2025 — quelques semaines avant l’exécution de Mojahed Kourkour (11 juin 2025), que la famille Pirfalak dénonçait comme bouc émissaire dans leur propre dossier. Amnesty Suisse recense en 2023 des dégradations (goudron, peinture, incendies, stèles brisées) sur les tombes de 20 victimes dans 17 villes, avec effacement des inscriptions « shahid » ou « pour la liberté ». »
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Les cimetières comme infrastructure politique de contrôle
La sécurisation des cimetières s’est opérée selon une géographie politique précise [FAIT]. Aichi (Saqqez) a été « rénové » par la municipalité en 2023-2024 pour prétexte à blocage d’accès et installation de caméras jusque sur la tombe elle-même (IranWire, 5 septembre 2023). Behesht-Sakineh de Karaj est devenu un point névralgique de surveillance dès le chehelom d’Hadis Najafi. Behesht-Reza de Mashhad a été encerclé lors de chaque cérémonie concernant Rahnavard et Adinezadeh. Le cimetière Mamazin de Mahabad a été verrouillé le 2 juin 2023 pour empêcher la commémoration jointe des 59 exécutés kurdes de 1983 et des victimes de 2022 ; la tombe de Qazi Mohammad (leader de la République de Mahabad pendu en 1947) reste accessible 30 minutes par an, symboles kurdes interdits (Rudaw, 31 mars 2025). Au Baloutchistan, une pratique singulière a émergé : beaucoup de familles ont enterré leurs morts en secret, de nuit, précisément pour éviter les représailles — ce qui a paradoxalement rendu impossible tout décompte officiel du massacre de Zahedan et conféré aux enterrements anonymes une dimension politique inédite (Center for Human Rights in Iran, 30 septembre 2025 ; Iran HRS).
Khavaran (Téhéran) constitue la matrice historique de cette politique du cimetière. Fosse commune de plusieurs milliers de prisonniers politiques exécutés lors des purges de l’été 1988 — estimations entre 4 500 (Amnesty) et 30 000 (NCRI) [INCERTITUDE sur le chiffre total] — Khavaran a été bulldozé à plusieurs reprises. Ses rassemblements annuels de fin août-début septembre sont systématiquement empêchés : en août 2020, dispersion violente ; le 25 août 2024 (36e anniversaire), fermeture des portes ; exigence d’une carte d’identité nationale imposée depuis février 2024 (Iran International, Mansoureh Behkish). [FAIT] Le 3 avril 2025, le mandat de la FFMI ONU est élargi pour enquêter sur les crimes contre l’humanité commis dès les années 1980, établissant une continuité juridique entre Khavaran et Aichi. Le président Ebrahim Raisi, mort le 19 mai 2024, était membre de la « Commission de la mort » de Téhéran en 1988 (Wikipedia, openDemocracy), aux côtés de Hossein-Ali Nayyeri, Morteza Eshraqi et Mostafa Pourmohammadi — tous en postes séniors durant toute la répression post-2022. »
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La spécificité baloutche : chehelom hebdomadaire et contenance calibrée
La dynamique baloutche rompt avec le schéma chiite classique du chehelom en produisant un cycle hebdomadaire. Le Vendredi Sanglant du 30 septembre 2022 à Zahedan demeure le jour le plus meurtrier du soulèvement : déclenché par le viol d’une adolescente baloutche de 15 ans par le colonel Ebrahim Kouchakzai, chef de la police de Chabahar, il se solde selon le décompte consolidé du Center for Human Rights in Iran (30 septembre 2025) par au moins 107 tués, dont 17 enfants, et plus de 350 blessés graves. Amnesty International (rapport « They Are Shooting Brazenly », MDE 13/6193/2022) documente des tireurs d’élite positionnés sur les toits (mosquée Makki, commissariat n°16), des tirs « y compris sur des fidèles encore en prière », et des voies de sortie délibérément bloquées. Parmi les victimes nommées : Hasti Naroi (7 ans, tuée par grenade lacrymogène à la tête), Mohammad Amin Gamshadzehi (17 ans, cœur), Khodanour Lojei (27 ans, mort le 2 octobre 2022 à l’hôpital — jour de son anniversaire ; son image iconique mains attachées à un poteau avec une bouteille d’eau hors de portée, prise en juillet 2022 après un différend avec le fils d’un commandant Basij, devient l’une des icônes du mouvement). Le régime a tenté d’effacer l’identité même de Lojei en le présentant comme un « Afghan voleur nommé Sadegh Kebadani » (IRNA, démenti par BBC Persian et Halvash).
Khash, 4 novembre 2022 — 36 jours après Zahedan — marque la tentative de briser le cycle avant qu’il ne se reforme : au moins 18 tués (Amnesty), dont deux enfants. Le procureur militaire Morteza Jahantigh invoquera rétrospectivement une « fatwa » locale et une « légitime défense » — aucune poursuite.
La gestion de longue durée par le régime est remarquable par sa retenue calculée. Les prières du vendredi à la mosquée Makki, sous la direction de Molavi Abdolhamid Ismaeelzahi, ont continué pendant plus de trois années consécutives. Une fuite du groupe hacktiviste Black Reward en novembre 2022 révèle que Khamenei a ordonné de ne pas arrêter Abdolhamid mais de le discréditer, sous peine d’« enflammer le Baloutchistan » (Middle East Eye, Wilson Center). Qasem Qoreyshi, adjoint Basij : « Nous avons commis une erreur sur Abdolhamid… Nous avions éliminé les chefs tribaux pour lui donner plus d’influence. » [INFÉRENCE robuste] Le régime a délibérément choisi un confinement spatial et numérique plutôt qu’une interdiction frontale : NetBlocks a documenté au moins 14 coupures Internet hebdomadaires ciblant Zahedan sur le seul premier semestre 2023 (TechRadar) ; un ancien commandant IRGC est nommé gouverneur provincial en décembre 2022 ; des frappes extraterritoriales de 70 missiles balistiques et 30 drones sont lancées les 24 et 28 septembre 2022 contre les bases du KDPI (Koya), Komala (Sulaymaniyah), PAK et PJAK dans le Kurdistan irakien pour couper tout hinterland.
[INFÉRENCE analytique] La différence structurelle avec 1978 est double. D’abord, le cycle hebdomadaire baloutche est confessionnellement isolé : sunnite, il ne peut se propager aux mosquées chiites du centre du pays (Qom, Ispahan, Machhad), dont les imams du vendredi sont nommés par le Guide. Ensuite, le régime a appliqué une stratégie d’attrition plutôt que d’interdiction : exécutions hebdomadaires dispersées (en 2024, 108 Baloutches pendus dans 13 provinces ; Kurdes dans 16 provinces — 11 % et 9 % respectivement du total selon Nada Al-Nashif, HCDH), refus de documents d’identité, menaces de déportation vers l’Afghanistan, procès-simulacre conclu en septembre 2025 avec 10 ans maximum pour les subalternes et impunité totale pour les commandants (Movahedi-Rad). Cette combinaison explique pourquoi, contrairement à 1978, le cycle de deuil-mobilisation n’a pas gagné les métropoles chiites.
Les dadkhahan : de Khavaran à Aichi, généalogie d’une résistance maternelle
Le mot dadkhah (دادخواه, « quêteur de justice ») désigne, selon Sama Khosravi Ooryad (Feminist Theory, 2024), une figure politique féministe iranienne forgée par les Mères de Khavaran dès 1988, prolongée par les Mères du Parc Laleh (après la mort de Neda Agha-Soltan en juin 2009) et les Mères d’Aban (après la répression de novembre 2019). Le collectif post-2022, nommé diversement « Grieving Families », « Justice-Seeking Families » ou Madaran-e Dadkhah, reprend cette matrice. [FAIT] Mansoureh Behkish (quatre frères, sa sœur et son beau-frère exécutés en 1988) a été arrêtée en 2008 et 2011, condamnée à un total de 12 ans, passeport confisqué depuis 2010, convoquée annuellement au ministère du Renseignement à chaque anniversaire (Amnesty 2013, RSF, OMCT).
La répression post-2022 suit un protocole mesurable. [FAIT] Concernant la famille Shakarami : Atash (tante) arrêtée le 2 octobre 2022 et forcée à la « confession » télévisée, puis flagellée de 38 coups de fouet le 10 novembre 2025 pour « diffusion de mensonges » (Hengaw, Hana HR) ; sœur Ayda arrêtée en avril 2024 ; mère Nasrin arrêtée à Khorramabad le 16 octobre 2024. Pour la famille Pirfalak : mère Zeinab Molaei-Rad suspendue de son emploi d’enseignante en janvier 2023, assignée à résidence depuis juin 2023 ; cousin Pouya Molaei-Rad tué par balle le 11 juin 2023 au cimetière de Parchestan lors de la cérémonie du 10e anniversaire de Kian ; père Maysam paraplégique ; destruction des pierres tombales de Kian et de sa grand-mère le 2 mai 2025. Pour la famille Karami : père Mashallah arrêté le 22 août 2023, détenu plus de 100 jours sans inculpation, condamné à 6 ans en 2024 ; médailles de karaté détruites ; mère et frère cadet contraints de quitter le domicile. Pour la famille Zohrevand : mère Afsaneh Zohrevand arrêtée pour « gémissements » lors de l’inhumation forcée de son fils Milad dans le cimetière arménien (IHRNGO, 25 novembre 2023) ; père Rouhollah arrêté après la cérémonie. Pour la famille Amini : oncle Safa Aeli enlevé le 5 septembre 2023 et disparu (OHCHR) ; Amjad détenu 3-4 heures le 16 septembre 2023, menacé de « bannissement dans un village reculé » pour Ashkan ; [FAIT janvier 2025] Amjad Amini inculpé de « propagande contre l’État » pour un post Instagram de soutien à la prisonnière politique kurde Pakhshan Azizi.
L’avocat de la famille Amini, Saleh Nikbakht (72 ans, kurde de Saqqez), incarne la criminalisation de la défense. Inculpé en août 2023, condamné le 17 octobre 2023 à un an de prison et deux ans d’interdiction des réseaux sociaux par la 28e branche du Tribunal révolutionnaire (juge Amouzad) ; autorisé à se rendre à Strasbourg le 12 décembre 2023 pour recevoir le Prix Sakharov décerné à titre posthume à Mahsa Amini le 19 octobre 2023 par le Parlement européen ; à son retour à Téhéran le 23 décembre 2023, arrêté à l’aéroport Imam Khomeini, passeport, téléphone et prix Sakharov confisqués. Les journalistes Niloofar Hamedi (Shargh, premier cliché de Mahsa dans le coma) et Elaheh Mohammadi (Ham-Mihan, première à Saqqez pour couvrir les funérailles) ont été arrêtées les 22 et 29 septembre 2022, condamnées le 22 octobre 2023 à 13 et 12 ans respectivement (règle de la peine la plus lourde à 7 et 6 ans effectifs), libérées sous caution le 14 janvier 2024, graciées le 11 février 2025 (46e anniversaire de la Révolution).
Sabotage préventif des anniversaires : 2023, 2024, 2025
Le premier anniversaire du 16 septembre 2023 a été transformé en état de siège localisé. À Saqqez, les autorités ont installé des caméras jusque sur la tombe d’Aichi (IranWire, 5 septembre 2023) ; hélicoptères survolant le cimetière dès la veille ; corridor d’environ 100 agents en civil autour de la tombe ; barrages routiers ; coupures Internet documentées par NetBlocks. [FAIT] Amjad Amini est détenu le matin du 16 septembre en sortant de son domicile puis libéré avec interdiction formelle de cérémonie ; son frère Ashkan menacé d’exil interne ; oncle Safa Aeli déjà disparu depuis le 5 septembre. Selon les experts indépendants de l’ONU, au moins 260 personnes ont été arrêtées ce week-end dans l’ensemble du pays (UN News, 19 septembre 2023). IRNA publie dans la journée un démenti qualifiant toutes les informations de « fausses » et prétendant qu’une « tentative d’assassinat contre Amjad Amini » aurait été déjouée — version largement considérée comme intoxication par Al Jazeera et les ONG. Les experts ONU documentent également un homme de 28 ans blessé par balle près du cimetière. Dans les prisons, Narges Mohammadi (Nobel de la paix 2023) et Sepideh Qolian mènent une grève de la faim collective depuis Evin.
Le deuxième anniversaire du 16 septembre 2024 s’est déroulé sous la présidence de Masoud Pezeshkian, investi le 28 juillet 2024 après la mort de Raisi et premier président qualifié de « réformiste ». Malgré sa rhétorique modérée sur la police des mœurs, le dispositif reste identique : consigne formelle IRGC Intel. interdisant aux usagers iraniens de changer leur photo de profil pour Mahsa sous peine d’arrestation (IranWire) ; maison familiale à Saqqez entourée, père et mère assignés à résidence, interdiction de sortie ; Gardiens de la révolution déployés autour d’Aichi ; campagnes d’arrestations préventives à Divandarreh dès le 8 septembre ; 34 prisonnières politiques d’Evin, dont Narges Mohammadi, Golrokh Iraee et Sepideh Qolian, entament une grève de la faim commémorative. [INFÉRENCE] L’exécution secrète de Reza Rasaei six semaines auparavant (6 août 2024) démontre que la présidence réformiste n’a aucun contrôle réel sur le judiciaire ou le CGRI : la continuité répressive est totale même si le ton diffère.
Le troisième anniversaire du 16 septembre 2025 s’est inscrit dans le contexte post-guerre de douze jours (juin 2025). Les autorités de Saqqez ont employé une tactique hydraulique ayant fait ses preuves en 2024 : ouverture des vannes du barrage Cheragh Veys pour inonder le lit de la rivière Saqqez et bloquer les accès secondaires au cimetière Aichi (Radio Farda, RFE/RL, 16 septembre 2025). Le père Amjad Amini a été convoqué à nouveau par les services de Saqqez. À Téhéran, place Valiasr, déploiement massif ; à Karaj, quartier Sadeghieh, chants nocturnes « Mort au dictateur » et « Femme, Vie, Liberté » depuis les toits (Iran International, liveblog 16 septembre 2025). Amnesty International (10 septembre 2025) avertit de « milliers à risque d’exécution » ; Human Rights Watch publie « Impunity Reigns 3 Years After Crackdown » ; IHR recense 2 910 exécutions en trois ans post-Amini.
Architecture juridique de la répression : moharebeh, efsad fil-arz, baghy
La République islamique a mobilisé trois qualifications pénales principales pour juger et exécuter les manifestants [FAIT]. Moharebeh (« inimitié envers Dieu », articles 279-285 du Code pénal islamique de 2013) exige formellement « tirer une arme » avec intention de terroriser et entraîne la peine capitale automatique (art. 282) ; elle a servi contre Mohsen Shekari, Majidreza Rahnavard, Saleh Mirhashemi, Majid Kazemi, Saeed Yaqoubi, Mohammad Ghobadlou et Farhad Salimi. Efsad fil-arz (« corruption sur la Terre », article 286) est une notion pénale élargie particulièrement propice aux condamnations de manifestants — Karami, Hosseini, Rouhi, Salimi. Baghy (« rébellion armée », articles 287-288) a été mobilisée à partir de 2024 contre les activistes Sharifeh Mohammadi, Pakhshan Azizi, Nasim Golami. Qisas (rétribution) a permis de contourner les protections du procès politique pour Milad Zohrevand et Reza Rasaei.
Les tribunaux révolutionnaires — branches 15 (juge Abolqasem Salavati, dit « Salavati le juge de mort »), 26 (Iman Afshari), 28 (Amouzad) à Téhéran, Branche 1 de Karaj (Asef Alhosseini) — rendent des verdicts en une seule session, sans avocat choisi, sur aveux extorqués sous torture (documentés par Amnesty pour Karami, Hosseini, Ghobadlou). Le juge Mohammad Moghiseh a été assassiné le 18 janvier 2025 (action non revendiquée). Le chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni-Eje’i a, selon des documents publiés par l’avocat Amir Raisian, personnellement bloqué la demande de réexamen du dossier Ghobadlou (exécuté le 23 janvier 2024), malgré l’annulation de la peine par la première chambre de la Cour suprême.
Le bilan macro des exécutions constitue l’indicateur le plus tangible de cette architecture. IHR documente 582 exécutions en 2022, 834 en 2023 (+48 %, plus haut niveau depuis 2015), 975 en 2024 et 1 639 en 2025 — soit +68 % par rapport à 2024, plus haut niveau depuis 1989. HRANA publie pour 2025 un chiffre de 1 922 exécutions (+106 %). La rapporteuse spéciale Mai Sato, nommée en août 2024 en succession de Javaid Rehman, a qualifié dans son rapport du 9 mars 2026 le dispositif iranien de « schéma de crimes contre l’humanité » (3e Commission AGNU, 30 octobre 2025). Le cumul sur trois ans atteint environ 2 910 exécutions (IHR, 16 septembre 2025), dont au minimum onze strictement liées au soulèvement Femme, Vie, Liberté (Shekari, Rahnavard, Karami, Hosseini, Mirhashemi, Kazemi, Yaqoubi, Rouhi mort en détention, Zohrevand, Ghobadlou, Rasaei, puis Mojahed Kourkour exécuté en juin 2025). Pour chacun, la chaîne se répète avec des variantes mineures : exécution à l’aube, famille prévenue par téléphone, corps rendu sous conditions ou pas rendu, inhumation encadrée, tombe vandalisée postérieurement.
L’inversion du paradigme de Karbala
[FAIT] Dans Iran: From Religious Dispute to Revolution (Harvard UP, 1980), Michael Fischer forge le concept de « Karbala paradigm » comme trame mythico-rituelle chiite fondée sur le martyre de Husayn (680 apr. J.-C.). La révolution de 1977-1979 est décrite comme un « passion play réussi » où le Shah est substitué à Yazid et Khomeiny identifié à l’Imam — « Karbala in the active mood ». Le cycle des chehelom — Qom (9 janvier 1978) → Tabriz (18 février) → villes synchrones (29 mars) → Tasu’a/Ashura (10-11 décembre 1978) — devient la matrice politique de la chute des Pahlavi.
Plusieurs auteurs ont explicitement parallélisé 1978 et 2022. Asef Bayat (« Is Iran on the Verge of Another Revolution? », Journal of Democracy 34/2, avril 2023) reconnaît une réactivation du répertoire des 40 jours tout en insistant sur la rupture post-islamiste. Farhad Khosrokhavar (Revolt Against Theocracy: The Mahsa Movement, Polity, 2024) lit 2022 comme « mouvement de la joie de vivre » rompant avec la matrice martyrologique de 1979. Bernard Hourcade (« Iran: The Revolt of the Third Generation », Orient XXI, octobre 2022) parle de « révolte des petits-enfants de Khomeiny » où le chehelom a été réemployé contre le régime lui-même. Azadeh Kian (entretiens Politis, France 24) insiste sur la solidarité intersectionnelle inédite par rapport à 1978-1979. Chowra Makaremi, dans Femme ! Vie ! Liberté ! Échos d’un soulèvement révolutionnaire en Iran (La Découverte, 2023, prix France Culture-Arte), tient une chronique quotidienne qui documente précisément la chaîne des chehelom réprimés.
L’inversion du paradigme se manifeste empiriquement dans la double économie du deuil. D’un côté, le régime mobilise massivement Moharram, Ashura et surtout Arbaeen — le pèlerinage de quarante jours après Ashura de Najaf à Karbala — avec une participation iranienne record de 4 millions de pèlerins en 2023 (Tehran Times, 6 septembre 2023), facilitée par six niveaux de contrôle sécuritaire étatique (Tasnim News). Sepideh Parsapajouh (« La marche d’Arba’īn en Iran contemporain », Archives de sciences sociales des religions, 2024, OpenEdition) documente depuis 2015 l’extension du rituel à l’ensemble du territoire iranien via les marches pour « ceux qui n’ont pas pu partir » (jāmāndegān-e arba’īn). De l’autre côté, le deuil des manifestants est criminalisé (Milad Zohrevand, mère arrêtée pour « gémissements »), les tombes vandalisées, les chants interdits. Mehdi Yarrahi, auteur de « Roosarito » (août 2023, hymne anti-voile), est condamné en janvier 2024 à deux ans et huit mois de prison et 74 coups de fouet — effectivement exécutés le 5 mars 2025. Toomaj Salehi, rappeur, est condamné à mort en avril 2024 par le tribunal d’Ispahan pour « corruption sur Terre » ; la Cour suprême annule en juin 2024 et il est libéré en novembre. Shervin Hajipour, dont la chanson « Baraye » (Grammy du premier Best Song for Social Change en février 2023, remis par Jill Biden) a compilé les raisons du soulèvement à partir de tweets iraniens, est arrêté puis libéré sous caution.
Le contraste entre deuil étatique et deuil interdit atteint son point culminant avec la mort d’Ebrahim Raisi le 19 mai 2024. L’hélicoptère Bell 212 du président s’écrase dans la région forestière de Dizmar (comté de Varzaqan, Azerbaïdjan oriental) au retour d’une inauguration avec Ilham Aliyev du barrage Qiz Qalasi ; sont tués avec Raisi le ministre des Affaires étrangères Hossein Amir-Abdollahian, le gouverneur Malek Rahmati, le représentant du Guide l’ayatollah Ale-Hashem, et le chef de sécurité IRGC Mousavi. Khamenei décrète cinq jours de deuil national. Les processions sont organisées à Tabriz (20 mai), Qom, Téhéran (21 mai), Birjand (23 mai), puis les funérailles finales au sanctuaire de l’Imam Reza à Mashhad le 23 mai — inhumation rarissime, conférée par Khamenei comme « honneur extrême » (PBS). Le dispositif symbolique mobilise tout le registre martyrologique chiite : processions pédestres de Moharram, couleurs liturgiques, slogans de Karbala. Au même moment, des feux d’artifice sont documentés à Karaj, Mashhad (ville natale de Raisi), Sanandaj, Ahvaz (Iran International, The Telegraph) ; Roya et Mehry Piri (filles de Minoo Majidi, tuée par les forces iraniennes en 2022 à Kermanshah) publient des vidéos trinquant à la mort du président ; Mersedeh Shahinkar et Sima Moradbeigi, toutes deux rendues aveugles par les forces de sécurité lors du soulèvement, diffusent des vidéos souriantes. Reza Babrnejad est arrêté à Quchan pour des stories Instagram — son frère Mehdi Babrnejad (22 ans) avait été tué par le régime en 2022. La bipolarisation du chagrin devient, à cette date, le cœur explicite de la critique publique portée par Narges Mohammadi depuis Evin et par l’ensemble des collectifs dadkhahan.
Extensions 2025-2026 : guerre, assassinat de Khamenei, massacre de janvier
Le contexte de la guerre de douze jours (13-24 juin 2025) n’a pas ralenti le dispositif anti-deuil — il l’a intensifié. L’opération israélienne « Rising Lion » du 13 juin 2025 a tué en quelques minutes le commandant du CGRI Hossein Salami, le chef d’état-major Mohammad Bagheri, le commandant de la Force aérospatiale Amir Ali Hajizadeh et au moins neuf scientifiques nucléaires. Les frappes américaines « Midnight Hammer » du 22 juin ont ciblé Fordow, Natanz et Ispahan. HRANA a documenté pour la seule guerre 1 190 tués (436 civils, 435 militaires), 4 475 blessés, et 1 596 arrestations pendant les combats ; la frappe israélienne sur la prison d’Evin a causé 79 morts selon le gouvernement iranien. [FAIT] Le régime a organisé des funérailles d’État massives pour les commandants tués le 30 juin 2025 (Place Enghelab, Behesht-e Zahra), mobilisant à nouveau le registre martyrologique — « shahidan-e vatan », martyrs de la patrie — tandis que les familles des civils iraniens tués par les frappes (immeubles Gisha et Tehranpars à Téhéran, Tabriz, Ispahan) étaient interdites de cérémonies publiques larges. Esmail Fekri a été pendu le 16 juin 2025 pour espionnage Mossad ; au moins onze personnes ont été exécutées d’ici novembre 2025 sous la même charge.
[FAIT avec INCERTITUDE sur la succession précise] Le 28 février 2026, lors de frappes américano-israéliennes surprises pendant des négociations, Ali Khamenei est assassiné à son QG de Téhéran avec près de quarante officiels iraniens ; son décès est confirmé par les médias d’État le 1er mars 2026. Quarante jours de deuil national sont décrétés ; Mojtaba Khamenei est nommé successeur par l’Assemblée des Experts le 7 mars 2026, Mohammad Mokhber et Ali Larijani émergeant comme figures sécuritaires de facto. Le régime impose à nouveau un usage total du répertoire de Karbala — le chehelom étatique officiel d’avril 2026 pour Khamenei constitue, en miroir du chehelom de Mahsa Amini du 26 octobre 2022, l’un des points de plus forte asymétrie documentaire du dispositif.
Le massacre de janvier 2026 clôt provisoirement la séquence. Les protestations économiques déclenchées le 28 décembre 2025 par l’effondrement du rial et la crise post-guerre culminent les 8-9 janvier 2026. Amnesty International (16 janvier) analyse une vidéo de la morgue de Behesht-e Zahra montrant au moins 120 corps en sacs mortuaires ; des vidéos de Tehranpars (rue Rashid 115) documentent des tirs automatiques depuis le toit du commissariat 126. HRANA estime les morts entre 6 488 et 36 500 ; HRW et Amnesty parlent de « milliers ». Le 5 janvier 2026, Mohseni-Eje’i ordonne « aucune clémence » ; dès le 10 janvier, le procureur général qualifie publiquement les manifestants de mohareb. Les premières exécutions liées à ces protestations ont lieu à Qom le 19 mars 2026 : Saleh Mohammadi, Saeed Davodi, Mehdi Ghasemi pendus « en présence d’un groupe de gens » (DPIC, Mizan News). Au moins 26 condamnations à mort supplémentaires sont prononcées (IHR).
Conclusion : ce que révèle trois ans et demi d’ingénierie du deuil
L’enquête empirique confirme la thèse initiale avec une nuance importante. [INFÉRENCE robuste] Le régime iranien a effectivement déployé depuis septembre 2022 un dispositif méthodique, coordonné et historiquement conscient pour empêcher la réactivation du cycle des chehelom qui avait fait sa fortune en 1978. Les sept tactiques identifiées — séquestration des corps, récits forcés, inhumations nocturnes délocalisées, confessions télévisées, criminalisation pénale des chehelom, dégradations nocturnes de tombes, persécution prolongée des familles — constituent un répertoire stabilisé, observable dans des dizaines de cas individuels documentés par IHR, HRANA, Amnesty, HRW et la FFMI ONU.
Mais ce dispositif n’a pas simplement reconduit les pratiques post-1988 : il les a raffinées et étendues. Les outils numériques (caméras jusque sur les tombes, coupures Internet ciblées sur les vendredis de Zahedan, surveillance des photos de profil), l’ingénierie hydraulique (inondation volontaire des routes d’accès au cimetière Aichi en 2024 et 2025), l’asymétrie calibrée entre confinement (Molavi Abdolhamid laissé libre) et destruction (chaîne de commandement des victimes de Zahedan impunie), constituent autant de nouveautés. La nécropolitique décrite par Achille Mbembe prend ici une forme particulière : le pouvoir ne se contente pas de décider qui meurt, il contrôle qui peut pleurer, où, quand, en quels termes — étendant au cadavre et à son site de mémoire la souveraineté qu’il exerce sur le vivant.
L’échec relatif du dispositif mérite autant d’attention que sa réussite. Le cycle du chehelom ne s’est pas reproduit sous sa forme 1978 d’escalade mobilisatrice nationale, mais il a produit trois mutations que le régime ne maîtrise pas : la répétition ritualisée annuelle autour du 16 septembre (malgré l’état de siège), la chaîne virale des mères qui diffusent en direct chaque vandalisation de tombe (Leyli Mahdavi, Ashkan Amini, Mahmonir Molaei-Rad), et la persistance du cycle hebdomadaire baloutche qui, quoique confessionnellement isolé, entre sa quatrième année de mobilisation continue en 2026. Le paradigme de Karbala, retourné par Fischer pour expliquer 1978, se trouve désormais retourné contre ses propres héritiers — avec l’ironie historique que c’est le régime qui en était issu qui est aujourd’hui forcé de creuser des tombes à la sauvette et de couler du béton dessus pour empêcher qu’on y pleure.
[INCERTITUDES résiduelles] Trois points demeurent flous à la date de rédaction. Premièrement, le bilan exact du massacre de janvier 2026 : les estimations varient entre 6 488 (HRANA) et 36 500, voire 42 000 (Trump), en raison du blackout Internet total. Deuxièmement, la séquence de succession post-Khamenei entre Mojtaba Khamenei, Mokhber et Larijani reste instable. Troisièmement, l’existence d’un cas « Ismail Mauladad » mentionné dans la commande initiale n’est corroborée par aucune source fiable consultée ; il s’agit probablement d’une confusion ou d’une translittération alternative à vérifier. Le chiffre du massacre de 1988 (entre 4 500 selon Amnesty et 30 000 selon la MEK/NCRI) reste également disputé méthodologiquement. La référence Amnesty « They Have Dragged Us Into Slaughterhouses » mentionnée dans la commande initiale n’a pas été confirmée dans le catalogue Amnesty : les rapports documentés sous cette période sont « They Are Shooting Brazenly » (décembre 2022, Zahedan), « They Violently Raped Me » (décembre 2023) et « Don’t Let Them Kill Us » (avril 2024). Il conviendra de croiser ces références avec le catalogue direct d’Amnesty. »
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Anatomie de l’imposture — quand la bonne conscience collectivise la faute
Le « Manifeste de l’Imposture » décrit moins une pathologie individuelle qu’un régime psychopolitique du déni : fixation collective à la position schizo-paranoïde (Klein, 1946), narcose dopaminergique du récit (Berridge, 2016 ; Volkow, 2019), rigidité cognitive de l’extrême (Zmigrod, 2019-2025), et corruption du langage (Klemperer, 1947 ; Orwell, 1946) convergent sur un même noyau moral — la fuite du face-à-face éthique décrit par Emmanuel Mounier dans Le Personnalisme (1949) et le Traité du caractère (1946). L’hypothèse mouniérienne du demandeur tient : elle n’est ni métaphore ni simple clin d’œil philosophique, mais la matrice éthique sous laquelle s’articulent, de façon convergente, six siècles de pensée sur la bonne conscience, cinquante ans de psychanalyse kleinienne-bionienne, trente ans de neurosciences affectives, vingt ans de sociologie du complotisme et quinze ans de doctrine réaliste obamienne. Ce qui est en jeu n’est pas une erreur cognitive ponctuelle mais une architecture affective, linguistique et institutionnelle du déni, qui permet de collectiviser les pertes (tout est la faute de Washington, de Paris, de la CIA) et d’individualiser les profits (la pureté des luttes, la solitude de l’éveillé, la gloire du dissident). Le réalisme tragique — de Niebuhr à Obama via Weber et Aron — apparaît alors comme l’antithèse strictement symétrique de cette posture : il accepte l’opacité du monde, l’ambivalence des acteurs et la responsabilité des conséquences. Ce rapport déploie cette thèse en onze mouvements articulés, en se gardant de paraphraser le manifeste pour produire sa carte théorique.
I. L’architecture cognitive du refus : de Festinger à Zmigrod
Le premier gisement théorique est celui qui a décrit la persévérance pathologique de la croyance face au démenti empirique. Léon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter — dans When Prophecy Fails (University of Minnesota Press, 1956), enquête infiltrée sur le groupe des Seekers réuni autour de Dorothy Martin (rebaptisée Marian Keech) à Chicago — montrent que la prophétie démentie, loin de dissoudre la croyance, l’intensifie Wikipedia à cinq conditions : conviction profonde, engagement comportemental coûteux, prophétie précise, preuve indéniable du désaveu, soutien d’un groupe. steve murch Festinger théorise ensuite, dans A Theory of Cognitive Dissonance (Stanford, 1957), le principe général : la tension entre cognitions contradictoires est résolue en ré-organisant les cognitions secondaires pour préserver celles qui sont identitairement les plus coûteuses. Daniel Kahneman, dans Thinking, Fast and Slow (FSG, 2011 ; trad. Système 1, Système 2, Flammarion, 2012), et avec Amos Tversky dès 1979 (« Prospect Theory », Econometrica), précise les mécanismes : biais de confirmation, heuristique de disponibilité (Cognitive Psychology, 1973), effet de cadrage (Science, 1981), aversion à la perte, et WYSIATI (« What You See Is All There Is ») — construction d’un récit cohérent sans les données manquantes. Hugo Mercier et Dan Sperber, dans The Enigma of Reason (Harvard UP, 2017 ; trad. L’énigme de la raison, Odile Jacob, 2021), renversent la lecture intellectualiste : la raison n’a pas évolué pour produire une connaissance exacte mais pour argumenter socialement ; le myside bias n’est pas un défaut mais la fonction même de la raison. Springer Jonathan Haidt (The Righteous Mind, Pantheon, 2012) complète cette naturalisation par la métaphore de l’éléphant et du cavalier — l’intuition vient d’abord, la justification suit Aruna Kumarasiri — et par la théorie des fondations morales (loyauté/trahison, autorité/subversion, sanctity/degradation). L’idéologue ne raisonne pas sa morale ; il la ressent comme évidente, et sa raison la drape. Enfin, Leor Zmigrod (Cambridge) a fourni depuis 2019 la mesure expérimentale de ce que les classiques n’avaient que décrit : dans Frontiers in Psychology (2019), Journal of Experimental Psychology: General (2020) et, synthétiquement, dans The Ideological Brain (Henry Holt / Penguin, 2025), angusrobertson la rigidité cognitive mesurée au Wisconsin Card Sorting Test et à l’Alternative Uses Test prédit en courbe en U inversé l’extrémisme politique de tous bords — les fusionnés à gauche extrême comme à droite extrême PubMed Central perdent la capacité neuropsychologique de réviser leurs règles face à un nouveau feedback. Harvard Business School Atmos L’imposture idéologique, en ce sens, n’est pas un défaut intellectuel mais une organisation cognitive stable, mesurable, partiellement héritable (Zmigrod & Robbins, 2022, sur l’interaction épistatique COMT:DRD2). leorzmigrod
II. La neurologie de la certitude et de la narcose
Cette architecture cognitive s’enracine dans une neurologie précise de la rationalisation motivée et de la certitude. L’étude fondatrice de Drew Westen et collaborateurs (Journal of Cognitive Neuroscience, 2006) a montré en IRMf, sur trente partisans engagés durant la campagne Bush-Kerry de 2004, MIT Press Practical Ethics | que lorsque le partisan « résout » une contradiction en faveur de son camp, s’activent le cortex préfrontal ventromédian (vmPFC), le cingulaire antérieur (ACC), l’insula, et surtout le striatum ventral — circuit de récompense — pendant que se désactive le cortex préfrontal dorsolatéral (DLPFC), siège du raisonnement analytique. Westen en tire, dans The Political Brain (PublicAffairs, 2007), que la rationalisation motivée est une régulation émotionnelle implicite : le cerveau converge sur les jugements qui minimisent l’affect négatif lié aux menaces contre les motifs. Google Scholar SciSpace Robert Burton, dans On Being Certain (St. Martin’s, 2008), systématise le corollaire : la certitude n’est ni un jugement ni une conclusion, c’est une sensation mentale (« feeling of knowing ») produite indépendamment de la réflexion consciente. Barnes & Noble Kirkus Reviews On ne peut donc pas convaincre l’idéologue par argument, parce que sa conviction n’est pas un raisonnement : c’est un état affectif. Antonio Damasio, dans L’Erreur de Descartes (Odile Jacob, 1995) et Spinoza avait raison (Odile Jacob, 2003), avait préparé ce diagnostic par l’hypothèse du marqueur somatique : chaque option est indexée par une réponse viscérale qui biaise le choix avant délibération. Wikipedia Ce que confirme la neuropsychanalyse de Mark Solms (The Hidden Spring, W. W. Norton, 2021), pour qui la conscience est d’abord affective (tronc cérébral, substance grise périaqueducale) 3 Quarks Daily et le système SEEKING panksepperien est perpétuellement activé dans la quête du récit confirmant.
Le pivot neurologique le plus décisif pour la thèse du manifeste — l’analogie entre drogué et militant — vient des travaux de Kent Berridge (American Psychologist, 2016) et Nora Volkow (Lancet Psychiatry, 2016 ; Physiological Reviews, 2019). La dissociation « wanting » / « liking » est centrale : le wanting (incitation, saillance) est médié par les projections dopaminergiques mésolimbiques PubMed Central (VTA → noyau accumbens) ; le liking (plaisir hédonique) par des hedonic hotspots opioïdes. University of Michigan Dans l’addiction, le wanting s’amplifie pathologiquement tandis que le liking diminue — le drogué veut sans aimer. Le modèle en trois stades de Koob & Volkow (2016) décrit l’intoxication-binge (pic dopaminergique), le sevrage-affect négatif (amygdale étendue recrutée), et l’anticipation-craving (dysfonction du PFC, perte du contrôle exécutif). Oxford Academic Appliqué littéralement à l’idéologie : le récit fournit des shots dopaminergiques répétés (indignation virtueuse, appartenance, certitude validée) ; tolérance (radicalisation progressive), sevrage (inconfort lors du débunking, agressivité), wanting > liking (le militant continue sans joie, c’est ce que Reichstadt nomme les « passions tristes » Grasset dans L’Opium des imbéciles, Grasset, 2019), dysfonction préfrontale (effondrement du monitoring critique). À cela s’ajoute le phénomène du couplage neuronal locuteur-auditeur démontré par Uri Hasson (PNAS, 2010 ; Nature Reviews Neuroscience, 2021) : les cerveaux des partisans d’un même récit se synchronisent effectivement PubMed ; la « bulle de filtre » n’est pas seulement algorithmique, elle est neurale. Zmigrod & Goldenberg (Current Directions in Psychological Science, 2021) ajoutent que la cognition rigide + émotions à haute valence négative prédit l’action politique extrême. L’étude de Kanai et al. (Current Biology, 2011) sur l’association entre volume amygdalien et conservatisme, bien que partiellement répliquée (Petalas et al., 2024, avec taille d’effet réduite), Wikipedia conserve une valeur heuristique : le style idéologique extrême combine probablement hyperactivité amygdalienne (monde perçu comme menaçant, dichotomie ami/ennemi) et hypoactivité ACC (faible détection de la dissonance). La « narcose idéologique » du manifeste n’est donc pas une métaphore littéraire : c’est une configuration neurobiologique convergente que la recherche documente sous plusieurs angles depuis vingt ans.
III. Le pivot kleinien : position schizo-paranoïde et attaque du lien
Si la psychologie cognitive et les neurosciences donnent la mécanique, la psychanalyse donne la grammaire clinique — et c’est ici que la lecture du manifeste trouve sa cohérence structurelle la plus forte. Le concept princeps est la position schizo-paranoïde introduite par Melanie Klein dans « Notes on Some Schizoid Mechanisms » (International Journal of Psycho-Analysis 27, 1946, p. 99-110), Psychodynamicpsychology prolongée dans Envy and Gratitude (Tavistock, 1957). Contre la première théorie kleinienne (1935) de la « position dépressive », Klein décrit en 1946 un mode de fonctionnement plus archaïque, caractérisé par cinq opérations solidaires : (1) clivage de l’objet (sein idéalisé/sein persécuteur) et du moi ; (2) identification projective — expulsion de parties mauvaises du self dans l’objet externe, Fr-Academic qui devient alors porteur de ces affects et est « contrôlé » comme extension du self ; (3) idéalisation et envie concomitantes du bon objet Wikipedia ; (4) déni omnipotent (un pan entier de la réalité est refusé à la prise en charge) Fr-Academic ; (5) angoisse persécutrice fondamentale. La position dépressive — reconnaissance que le bon et le mauvais objet sont un seul et même objet, tolérance de l’ambivalence, culpabilité, mouvement de réparation — n’advient qu’à condition d’un travail de deuil qui renonce à la pureté clivée. Bion (Elements of Psycho-Analysis, Heinemann, 1963) proposera la notation Ps ↔ D : oscillation permanente, aucune position n’est définitivement « dépassée ».
L’articulation au manifeste est dense. Premièrement, l’attribution de toute la bonté au Nous (peuple pur, cause révolutionnaire) et de toute la malignité à l’Autre (CIA, Washington, Paris) est littéralement le clivage kleinien transposé à l’échelle sociale — non une erreur de jugement mais une défense contre l’angoisse persécutrice, qui requiert un objet externe consolidé comme persécuteur pour préserver l’objet interne idéalisé. Deuxièmement, la fabrication de l’ennemi relève de l’identification projective : les affects destructeurs, les pulsions agressives, les pensées haineuses du groupe sont expulsés et localisés dans l’ennemi extérieur. Otto Kernberg, dans Ideology, Conflict, and Leadership in Groups and Organizations (Yale UP, 1998) Cambridge Core et dès Borderline Conditions and Pathological Narcissism (Aronson, 1975), nomme « paranoiagenèse institutionnelle » cette fabrication systématique d’ennemis internes et externes ; il distingue narcissisme malin (narcissisme + traits antisociaux + traits paranoïaques égosyntoniques + agression sadique idéalisée) et décrit les idéologies totalitaires par trois traits convergents : absolutisme doctrinal, clivage manichéen bien/mal, et paranoiagenèse. Troisièmement, l’essentialisation (« traître », « Noir blanchi », « vendu ») trouve sa lecture exacte ici : dans la PSP, l’objet ne peut pas être ambivalent ; le sujet qui critique de l’intérieur porte la position dépressive (l’objet est à la fois bon et mauvais), ce qui menace le clivage défensif — il ne peut donc être qu’un faux membre, son essentialisation négative est une ré-expulsion. Quatrièmement, l’attaque des faits gênants est littéralement ce que Bion nomme, dans « Attacks on Linking » (IJP, 1959), l’attaque du lien K (Knowledge) Encyclopedia.com : le fait établit un lien entre doctrine et réalité, que le psychisme régressé doit rompre. Dans Learning from Experience (Heinemann, 1962), Bion décrit la destruction de la fonction alpha qui métabolise les éléments bêta en éléments pensables ; sans fonction alpha, la vie mentale se réduit à l’évacuation des éléments bêta (les faits non métabolisés) vers l’ennemi extérieur. Encyclopedia.com Cinquièmement, et de manière décisive, le refus de responsabilité morale du manifeste est précisément le défaut de position dépressive : la responsabilité présuppose reconnaître que j’ai pu faire du mal à un objet que j’aime, tolérer la culpabilité, engager un travail de réparation — exactement ce que la PSP interdit.
Hanna Segal, dans « Notes on Symbol Formation » (IJP 38, 1957), Dravni prolonge par la distinction équation symbolique (PSP : le symbole est la chose — critique du drapeau = agression contre la nation) versus symbole proprement dit (PD : le symbole représente, Wikipedia permet pensée, rêve, débat) Melanie Klein Trust ; dans « Silence is the Real Crime » (Int. R. Psycho-Anal., 1987), ResearchGate elle posera que la neutralité analytique face aux discours politiques est complicité. ResearchGate Springer Wilfred Bion, dans Recherches sur les petits groupes (Tavistock, 1961 ; PUF, 1965), ajoute la dynamique groupale : l’hypothèse de base « attaque-fuite » (hb-AF) est précisément celle où le groupe « se fonde sur l’idée qu’il existe, à l’intérieur ou au-dehors du groupe, un ennemi, contre lequel il faut se défendre ou qu’il faut fuir », Thomasgood Free avec leader paranoïde et ciment émotionnel de « colère et haine ». Freud (Psychologie des foules et analyse du moi, 1921) avait posé la matrice : l’individu délègue son idéal du moi à un chef ou à une Cause, produisant (a) refus de la responsabilité morale (le surmoi individuel est remplacé par l’idéal collectif), (b) fusion par identification mutuelle, (c) hostilité structurale à l’extérieur. Le narcissisme des petites différences (Malaise dans la civilisation, 1930) donne la clé structurelle : l’ennemi extérieur est condition de la cohésion interne. Cairn Politique-autrement Wilhelm Reich (Psychologie de masse du fascisme, 1933) a somatisé cette lecture — la cuirasse caractérielle Ascodocpsy rend le sujet incapable d’éprouver l’effet de ses actes — et Adorno, Frenkel-Brunswik, Levinson, Sanford (The Authoritarian Personality, Harper, 1950) Substack en ont construit la mesure (échelle F, avec la projectivité comme 8e trait, l’anti-intraception comme rejet du subjectif et du sensible, l’intolérance à l’ambiguïté de Frenkel-Brunswik). Karen Stenner (The Authoritarian Dynamic, Cambridge UP, 2005) a démontré que la prédisposition autoritaire reste latente tant qu’elle n’est pas activée par menace normative Wikipedia : désigner un « Washington » ou une « CIA » comme Autre absolu manufacture la menace qui active la prédisposition, produisant la cohésion désirée. Enfin, Heinz Kohut (The Analysis of the Self, IUP, 1971 ; « Thoughts on Narcissism and Narcissistic Rage », 1972) éclaire la violence contre les dissidents : la rage narcissique est la réponse standard à la blessure de la figure idéalisée — « besoin de vengeance, de réparer un tort par tous les moyens, compulsion sans relâche » Wikipedia — ce qui explique la disproportion des attaques contre le « traître » qui menace la fonction self-object du groupe. Piera Aulagnier (La Violence de l’interprétation, PUF, 1975) achève : le contrat narcissique par lequel le groupe investit l’enfant en échange de la promesse implicite de reconduire la voix des ancêtres Babelio rend toute critique interne littéralement ressentie comme trahison de la vie elle-même.
IV. Mounier comme clé interprétative : la confirmation philosophique
La question directe du demandeur — faut-il voir dans le manifeste une application du propos de Mounier ? — doit recevoir une réponse rigoureusement positive, avec trois nuances. La citation proposée (« Chaque homme qui dresse devant moi la question de son regard m’appelle à la responsabilité morale… La bonne conscience, au contraire, fuit ce face à face et dissipe avec empressement le reproche dans l’impersonnalité du groupe… Elle procède comme ce régime économique dont on a dit qu’il unit la collectivisation des pertes à l’individualisation des profits… Elle n’est tout à fait tranquille que lorsqu’elle s’est dégagée entièrement de tout contact avec la faute : aussi préfère-t-elle la rejeter sur une collectivité étrangère : nation, classe, race, groupe ennemi ») n’a pu être localisée avec certitude dans les corpus numérisés accessibles (Gallica ouvre Traité du caractère, Seuil, 1946, sans moteur plein-texte ; Le Personnalisme, PUF, « Que sais-je ? » n° 395, 1949 Wikipedia ; Œuvres complètes, Seuil, 1961-1962). Wikipedia Le texte est pleinement cohérent avec le vocabulaire attesté de Mounier — pharisaïsme, impersonnalité, OpenEdition dénonciation conjointe du capitalisme et des mystiques collectives « race, nation, État » OpenEdition — et sa source la plus probable est le Traité du caractère dans sa section sur la conscience morale et les sociétés pharisaïques, ou alternativement un écrit dans Esprit vers 1947-1949. L’attribution doit être signalée comme à vérifier sur exemplaire imprimé ; elle ne diminue en rien la pertinence philosophique de l’analyse.
Mounier fonde en 1932 la revue Esprit Universalis +4 dans le contexte de l’écrasement du libéralisme entre communisme et fascisme ; le Manifeste au service du personnalisme (1936) et Qu’est-ce que le personnalisme ? (1947) formulent sa thèse centrale : la personne, sujet incarné, libre et responsable, engagée dans un face-à-face éthique, doit être distinguée de l’individu, abstraction atomique interchangeable, réductible à l’« on » heideggérien. ACP-France La distinction conscience morale / bonne conscience articule la morale personnaliste : la conscience morale répond à l’appel du visage d’autrui ; la bonne conscience, pharisaïque, se dérobe. OpenEdition Sur ce point, la proximité avec Emmanuel Levinas (Totalité et Infini, Nijhoff, 1961 ; Autrement qu’être, Nijhoff, 1974) est textuelle : c’est le visage d’autrui — le « Tu ne tueras point » inscrit avant toute thématisation — qui m’appelle à la responsabilité infinie Blogspirit Devoir-de-Philosophie ; la totalité (État, race, classe) est précisément ce qui permet d’échapper à cet appel en noyant l’autre singulier dans une catégorie. La « collectivité étrangère » de Mounier est ce qui annule le visage de Levinas.
L’hypothèse mouniérienne est confirmée parce que chacun des cinq axes du manifeste est la traduction contemporaine d’un moment structurel de son diagnostic. (1) L’Algorithme de la Responsabilité — celui qui répond aux fantasmes démesurés fait passer les réalistes pour lâches — est exactement le mécanisme par lequel la bonne conscience « dissipe le reproche dans l’impersonnalité du groupe » : le collectif moralisé surinvestit le face-à-face individuel. (2) La Narcose Idéologique — déni de l’agentivité du peuple iranien, attribution à la CIA — est la modalité paradigmatique du rejet de la faute sur une « collectivité étrangère ». (3) La Folie du Nombre et du Buzz — celui qui fait peu de vues invoque l’algorithme truqué — est la variante numérique de l’individualisation des profits (mes mérites sont purs) et de la collectivisation des pertes (l’échec est sabotage). (4) Le Cri du Réalisme — « Qui sont-ils ? » refusant l’accusation à sens unique, modestie pacifiste face à la grandiloquence extrémiste — restaure précisément le face-à-face que la bonne conscience fuit. (5) L’Échec du Washington Playbook — refus de refaire l’erreur libyenne — est l’éthique de la responsabilité wébérienne opposée à l’éthique de la conviction pure. La structure économique invoquée par Mounier (« collectivisation des pertes, individualisation des profits ») opère ici à l’échelle symbolique : le coût moral des récits est socialisé vers l’ennemi extérieur, le bénéfice narcissique reste privé. La note finale du manifeste — l’impossibilité du dialogue avec qui vous insulte ontologiquement — reformule ce que Mounier nomme le « pharisaïsme » : celui qui s’est « dégagé entièrement de tout contact avec la faute » ne peut plus être rejoint par l’argument, parce que l’argument suppose une communauté de dette morale qu’il a rompue.
Les autres moralistes du XXe siècle prolongent ce diagnostic selon des angles complémentaires. Jean-Paul Sartre, dans L’Être et le Néant (Gallimard, 1943), analyse la mauvaise foi (le garçon de café qui « joue à être » garçon) comme fuite de la liberté par adoption d’un rôle objectivé ; les Réflexions sur la question juive (Morihien, 1946) en déploient la politique — « l’antisémite a choisi d’être antisémite », il fabrique l’essence de l’autre pour fuir la sienne. Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme (Harcourt, 1951), Eichmann à Jérusalem (Viking, 1963, banalité du mal comme thoughtlessness) et les essais « Vérité et politique » (1967) et « Du mensonge en politique » (1971), fournit le modèle historique du refus du face-à-face et du mensonge organisé. Paul Ricœur, dans L’Idéologie et l’utopie (Seuil, 1997, d’après les cours de Chicago 1975) et Soi-même comme un autre (Seuil, 1990), théorise l’imputation comme capacité de répondre de ses actes : un sujet narratif assumé s’oppose à l’idéologie dans sa fonction de distorsion. Simone Weil, dans « L’Iliade ou le poème de la force » (Cahiers du Sud, 1940) et L’Enracinement (Gallimard, 1949), dénonce l’idolâtrie du Gros Animal platonicien — adoration servile du collectif — comme racine de la bonne conscience qui permet les atrocités. Václav Havel, dans Le Pouvoir des sans-pouvoir (samizdat, 1978), donne la parabole du marchand de légumes affichant « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » par routine : vivre dans le mensonge versus vivre dans la vérité, le post-totalitarisme comme rituel où chacun est à la fois victime et complice. L’ensemble forme ce que René Girard, dans La Violence et le sacré (Grasset, 1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) et Le Bouc émissaire (1982), nomme le mécanisme victimaire : pour conjurer la violence de tous contre tous issue de la rivalité mimétique, la communauté polarise sa violence contre une victime arbitraire, dont l’efficacité pacificatrice requiert la méconnaissance du caractère arbitraire de la désignation. La convergence Mounier-Levinas-Girard est structurelle : « la collectivité étrangère » de Mounier est la victime émissaire girardienne à l’échelle du discours politique, et la « méconnaissance » girardienne est la condition épistémique même de la bonne conscience.
V. La drogue idéologique : Miłosz, Aron, Berridge
Le manifeste opère un geste conceptuel fort en rapprochant drogué et militant idéologique. Ce rapprochement n’est pas littéraire : il est philosophiquement balisé. Czesław Miłosz, dans La Pensée captive (Gallimard, 1953), forge l’image canonique du Murti-Bing — pilule de certitude empruntée au roman Insatiabilité de Stanisław Ignacy Witkiewicz (1927/1932) — qui procure au consommateur sérénité dogmatique et indifférence métaphysique. Il décrit le Ketman (emprunté à Gobineau, Les Religions et les philosophies dans l’Asie centrale, 1865) comme art de la dissimulation intérieure, décliné en sept formes (national, professionnel, esthétique, métaphysique…). Raymond Aron, dans L’Opium des intellectuels (Calmann-Lévy, 1955), offre la formulation française canonique : la gauche intellectuelle est « impitoyable aux défaillances des démocraties, indulgente aux plus grands crimes pourvu qu’ils soient commis au nom des bonnes doctrines » — le double standard moral comme condition de l’adhésion. Les trois mythes (gauche, révolution, prolétariat) fonctionnent comme religions séculières substituts. Jean-François Revel, dans La Tentation totalitaire (Laffont, 1976), Comment les démocraties finissent (Grasset, 1983) et La Connaissance inutile (Grasset, 1988), prolonge : l’accumulation informationnelle ne produit pas de connaissance parce que la préférence idéologique refoule les données gênantes — cécité volontaire comme forme moderne de la bonne conscience.
Ce que ces auteurs pressentaient comme métaphore est aujourd’hui littéralisé par les neurosciences (cf. §II) : les circuits mésolimbiques, la dissociation wanting/liking, la dysfonction préfrontale dans l’addiction décrivent exactement le fonctionnement de l’adhésion idéologique compulsive. Rudy Reichstadt emploie le vocabulaire sans métaphore dans L’Opium des imbéciles (Grasset, 2019) : « une très prospère économie du complotisme s’est mise en place… Elle a ses commanditaires, ses laborantins, ses dealers, ses consommateurs occasionnels et ses junkies ». Gérald Bronner, dans La Démocratie des crédules (PUF, 2013) et Apocalypse cognitive (PUF, 2021) ainsi que dans le rapport Les Lumières à l’ère numérique (remis à Emmanuel Macron le 11 janvier 2022), en décrit l’écosystème : le marché cognitif dérégulé — l’explosion de l’offre informationnelle depuis les années 2000 ayant brisé les filtres institutionnels — « industrialise » l’imposture idéologique en exploitant l’avarice cognitive et les biais de négativité. La Commission Bronner (30 recommandations, 14 membres, 100 auditions) articule ce diagnostic à l’action publique (DSA européen, éducation à l’esprit critique). La boucle est ainsi bouclée : ce que Mounier voyait comme pharisaïsme de la bonne conscience, ce que Miłosz voyait comme Murti-Bing, ce qu’Aron voyait comme opium, nous le mesurons aujourd’hui comme activation dopaminergique mésolimbique répétée, corrélée à une dysfonction du contrôle préfrontal, dans un environnement informationnel dérégulé.
VI. La corruption du langage : de Kraus à Stanley
La narcose ne s’opère pas dans le silence : elle s’écrit dans la langue. Karl Kraus, dans Die Fackel (1899-1936) et Les Derniers Jours de l’humanité (Verlag Die Fackel, 1918-1922 ; trad. Agone, 2003-2005), identifie le premier la corruption de la langue comme symptôme moral — le journalisme de guerre, la phraséologie patriotique, la machine à clichés qui enveloppe les massacres dans un vocabulaire anodin (« nettoyage », « front », « opération »). Victor Klemperer, philologue romaniste à Dresde, tient clandestinement de 1933 à 1945 le journal d’où sortira LTI — Lingua Tertii Imperii (1947 ; trad. Albin Michel, 1996) : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir » (p. 47). Les mots nazis — Volksgemeinschaft, Untermensch, fanatique devenu laudatif — fabriquent mécaniquement la bonne conscience du groupe et l’essentialisation de l’ennemi. George Orwell, dans « Politics and the English Language » (Horizon, avril 1946), énonce le principe : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée » ; Nineteen Eighty-Four (Secker & Warburg, 1949) en déploie les opérations — novlangue (réduction lexicale), doublepensée (détention simultanée de deux croyances contradictoires), crimestop (arrêt automatique du raisonnement dès qu’il approche de l’hérésie). Le crimestop est exactement ce que le manifeste observe : l’idéologue interrompt le raisonnement à l’instant précis où il toucherait au tabou qui délégitimerait sa pureté.
Harry Frankfurt, dans « On Bullshit » (Raritan Quarterly Review, 1986 ; volume autonome, Princeton UP, 2005), distingue le menteur — qui respecte la vérité en la niant — du bullshitter, dont l’essence est « l’indifférence à la manière dont les choses sont réellement » (this indifference to how things really are) ; « bullshit is a greater enemy of the truth than lies are ». Le complotiste contemporain n’est pas un menteur au sens classique : il est indifférent au point de savoir si la CIA est réellement derrière tel soulèvement, il a juste besoin que le récit tienne pour le groupe. Jason Stanley, dans How Propaganda Works (Princeton UP, 2015) et How Fascism Works (Random House, 2018 ; trad. Aluna, 2019), théorise la propagande de sape (undermining propaganda) qui invoque des idéaux (liberté, démocratie, anti-impérialisme) pour en miner la substance ; la mécanique fasciste du « nous contre eux » mobilise mythe du passé glorieux, anti-intellectualisme, hiérarchies naturelles, victimisation de la majorité, désignation d’un ennemi intérieur. Hanna Segal, avec son concept d’équation symbolique (1957) — le symbole est la chose, non sa représentation — donne la lecture clinique de cette corruption : la désymbolisation collective. Quand la critique du drapeau devient agression contre la nation, quand nommer les faits devient acte d’ennemi, c’est que le langage politique a régressé au mode psychotique archaïque — ce que Bion appellerait la destruction de K, l’interdiction de savoir.
VII. La politique du complot et la paranoïagenèse institutionnelle
La théorisation politique du phénomène commence avec Karl Popper, dont le tome II de La Société ouverte et ses ennemis (Routledge, 1945, chap. 14 « The Autonomy of Sociology ») formule la critique canonique : la théorie conspirationniste de la société est « la thèse selon laquelle expliquer un phénomène social revient à découvrir les hommes ou les groupes qui avaient intérêt à ce qu’il advînt… et qui l’ont planifié puis provoqué par conspiration ». Popper oppose à cette vue — qu’il nomme « résultat typique de la sécularisation de la superstition religieuse » — la tâche proprement sociologique : l’analyse des répercussions sociales non intentionnelles des actions intentionnelles. Le complotiste commet l’erreur exactement inverse du sociologue : il attribue aux puissants une maîtrise totale de leurs effets. Richard Hofstadter, dans « The Paranoid Style in American Politics » (Harper’s Magazine, novembre 1964 ; recueil Knopf, 1965), dégage les cinq marques du style : « heated exaggeration, suspiciousness, and conspiratorial fantasy », ennemi totalement mauvais, complot grandiose et imminent, omnipotence de l’ennemi, sentiment de dépossession (« America has been largely taken away from them and their kind »). Il précise la différence avec la paranoïa clinique : le paranoïaque politique parle au nom d’une collectivité menacée. Cass Sunstein, avec Adrian Vermeule (« Conspiracy Theories: Causes and Cures », Journal of Political Philosophy, 2009), diagnostique l’épistémologie infirme (crippled epistemology) des réseaux homogènes où les croyances sont localement rationnelles dans un cadre informationnel pauvre, et la qualité auto-scellante (self-sealing) des théories — toute réfutation devient preuve du complot. Sunstein prolonge dans #Republic (Princeton UP, 2017) sur les echo chambers et les information cocoons, et dans Going to Extremes (Oxford UP, 2009) sur la polarisation de groupe : des groupes homogènes dérivent structurellement vers l’extrême.
La psychologie sociale contemporaine a quantifié le phénomène. Karen Douglas, Robbie Sutton et Aleksandra Cichocka, dans « The Psychology of Conspiracy Theories » (Current Directions in Psychological Science, 2017) et « Understanding Conspiracy Theories » (Political Psychology, 2019), identifient la trinité motivationnelle : épistémique (réduire l’incertitude, besoin de fermeture cognitive), existentielle (besoin de contrôle contre l’impuissance), sociale (préservation de l’image du soi et du groupe). Cichocka, avec Golec de Zavala et Marchlewska (British Journal of Psychology, 2016 ; Current Directions, 2020), a isolé le narcissisme collectif — croyance exagérée dans la grandeur de l’in-group contingente à la reconnaissance externe — comme prédicteur robuste des théories du complot visant les out-groups. Roland Imhoff et Pia Lamberty (European Journal of Social Psychology, 2017, 2018) ont mesuré la conspiracy mentality comme trait stable (CMQ, Bruder et al. 2013), corrélée au need for uniqueness : le complotiste tire un bénéfice narcissique direct de sa marginalité d’« éveillé ». Michael Shermer, dans The Believing Brain (Times Books, 2011), en donne le socle évolutionniste : patternicity (détection de motifs dans le bruit) et agenticity (attribution d’agents intentionnels invisibles) — « souls, spirits, ghosts, gods, demons, aliens, intelligent designers, government conspirators ». L’idéologue, agentifiant systématiquement, refuse l’aléa, la contingence, la complexité systémique : tout malheur a un coupable identifiable.
À l’échelle des régimes, Jan-Werner Müller (Qu’est-ce que le populisme ?, Premier Parallèle, 2016) fournit la définition minimale : le populisme est anti-élitisme PLUS anti-pluralisme — « Nous, et seulement nous, représentons le peuple véritable ». L’opposition est par définition illégitime, les distinctions sont binaires et morales, le populisme est « l’ombre portée de la démocratie représentative » qu’il dévoie en monopole moral. Pierre Rosanvallon, dans Le Siècle du populisme (Seuil, 2020), construit le populisme comme culture politique à cinq dimensions : peuple-Un, démocratie immédiate, homme-peuple, national-protectionnisme, et régime de passions incluant explicitement les narratifs complotistes comme fonction constitutive. Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (How Democracies Die, Crown, 2018 ; Tyranny of the Minority, 2023) identifient les deux normes cardinales érodées : la tolérance mutuelle (« We may shed tears on election night when the other side wins, but we do not consider such an event apocalyptic ») et la retenue institutionnelle (forbearance) — qui sont l’exact opposé du style paranoïaque. Yascha Mounk (The People vs. Democracy, Harvard UP, 2018) diagnostique la crise comme double : démocratie illibérale (droits sans démocratie peuplée) versus libéralisme antidémocratique (technocratie sans peuple). Le rapport V-Dem 2025 (« 25 Years of Autocratization — Democracy Trumped? ») consigne qu’il y a désormais plus d’autocraties (91) que de démocraties (88), 72 % de la population mondiale vivant sous autocratie, avec un « taux de mortalité démocratique » de 67 % sur les pays entrés en autocratisation. Pippa Norris et Ronald Inglehart (Cultural Backlash, Cambridge UP, 2019) lisent cette vague comme réaction culturelle autoritaire au post-matérialisme cosmopolite — « the revolution finds it easier to destroy the old without rebuilding the new ». En France, Rudy Reichstadt (L’Opium des imbéciles, 2019 ; Au cœur du complot, Grasset, 2023) et Tristan Mendès France documentent depuis Conspiracy Watch l’économie du complotisme, avec l’Union populaire républicaine d’Asselineau comme cas d’école français — « tropisme pro-Kremlin notoire qui va de pair avec un antiaméricanisme de facture conspirationniste » : Pussy Riot = CIA, marathon de Boston = CIA, Daesh = Hillary Clinton et Obama, Jean Monnet = « agent traitant » de la CIA, Raphaël Glucksmann = « agent américain ». La rhétorique UPR est le cas français de la projection exclusive sur l’ennemi extérieur : son universalité empirique révèle précisément que le schème est pré-factuel — le soulèvement n’est pas analysé, il est a priori disqualifié comme ingérence.
VIII. Le déni de l’agentivité : Iran 2022-2026, bouc émissaire inversé
Le cas iranien post-2022 cristallise l’imposture que dénonce le manifeste. Le 13 septembre 2022, Jina Mahsa Amini, kurde de 22 ans, est arrêtée par la police des mœurs à Téhéran pour port de voile non conforme ; elle meurt le 16 septembre. Le slogan kurde Jin, Jiyan, Azadî — persanisé en Zan, Zendegî, Azadî — porte un mouvement insurrectionnel d’ampleur inédite, qui explose dans le Kurdistan iranien, le Sistan-Baloutchistan (après le viol d’une adolescente sunnite de 15 ans par un responsable policier — ce que Chowra Makaremi nomme « colonialisme intérieur » dans Femme ! Vie ! Liberté !, La Découverte, 2023), puis gagne Téhéran, Ispahan, universités et lycées. Farhad Khosrokhavar (Femme, Vie, Liberté. Un mouvement féministe révolutionnaire en Iran, Presses de Sciences Po, 2024 ; dossier Esprit n° 494, avril 2023 ; entretien Le Grand Continent, 15 nov. 2022) note : « Il y a désormais une subjectivité révolutionnaire parce que si demain le régime déclarait le port du voile non-obligatoire, je ne pense pas que le mouvement s’arrêterait… Le slogan s’est radicalisé. Maintenant c’est plutôt « À mort le dictateur ». » Il note encore (Le Temps, 15 septembre 2024) que « le mouvement a échoué politiquement, mais réussi sur le plan culturel » ; c’est « le premier mouvement féministe dans le monde musulman ». Hamit Bozarslan (EHESS), Azadeh Kian (Paris-Cité) et les analystes anglophones Abbas Milani (Stanford) et Karim Sadjadpour (Carnegie) convergent.
Nier cette agentivité en invoquant une « opération CIA » effectue simultanément quatre opérations pathologiques identifiables théoriquement. Premièrement, c’est un déni implicatoire au sens de Stanley Cohen (States of Denial, Polity, 2001) : les faits ne sont pas effacés, leur signification morale est annulée — l’obligation de solidarité est neutralisée. Deuxièmement, c’est un renforcement symbolique du narratif de Khamenei lui-même, qui accuse systématiquement les « ennemis » (USA, Israël, Royaume-Uni) d’être les instigateurs de tout soulèvement : le complotiste occidental devient l’allié objectif du régime qu’il prétend critiquer « de gauche ». Troisièmement, c’est une mécanique girardienne inversée : la CIA devient la victime émissaire qui absorbe la responsabilité de la crise, permettant au sujet de se dispenser de nommer la violence réelle (celle du régime) ; c’est précisément la « collectivité étrangère » de Mounier (« nation, classe, race, groupe ennemi ») comme dépotoir de la faute. Quatrièmement, c’est une inversion malhonnête de Fanon — Peau noire, masques blancs (Seuil, 1952), Les Damnés de la terre (Maspero, 1961) — dont le projet explicite était de restaurer la subjectivité du colonisé ; le campisme utilise le vocabulaire fanonien pour nier précisément l’auto-détermination qui est la norme fanonienne. Ce schème est d’ailleurs celui qu’Albert Memmi avait dénoncé dès Portrait du décolonisé arabo-musulman (Gallimard, 2004) : la souffrance des ex-colonies ne peut être attribuée exclusivement aux anciens colonisateurs, elle engage les « dirigeants corrompus et gouvernements qui contrôlent ces États ». Kanan Makiya, dans Republic of Fear (University of California Press, 1989, sous pseudo) et Cruelty and Silence (Norton, 1993), avait dès l’Irak baathiste diagnostiqué la fabrication obsessionnelle d’ennemis extérieurs comme mécanique structurelle du totalitarisme (pré-2003 ; son soutien à l’invasion américaine de 2003, controversé, n’invalide pas l’analyse antérieure).
L’autocritique la plus lucide est venue de l’intérieur de la gauche. Pascal Bruckner, dans Le Sanglot de l’homme blanc (Seuil, 1983) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006) — « Le monde entier nous hait et nous le méritons bien, telle est la conviction d’une majorité d’Européens ; cette culpabilité nous arrange : elle constitue l’alibi de notre abdication » — formule la pénitence occidentale comme infantilisation inverse du Sud : elle nie aux peuples la dignité d’agents historiques. Norman Geras, théoricien marxiste de Manchester, avec The Contract of Mutual Indifference (Verso, 1998), puis le Manifeste d’Euston coécrit avec Nick Cohen (New Statesman, 17 avril 2006), formule la critique interne d’une « gauche décente » contre le « campisme » qui subordonne l’agenda démocratique-progressiste à un anti-impérialisme simpliste. Gilbert Achcar (SOAS, Londres), dans Le Peuple veut (Sindbad/Actes Sud, 2013) et Symptômes morbides (Sindbad, 2017 ; Stanford UP, 2016), théorise le conflit triangulaire syrien (pôle révolutionnaire progressiste pris entre l’État patrimonial Assad/Poutine/Iran et le djihadisme Daesh), et dans « Réflexions d’un anti-impérialiste après dix ans de débat » (À l’encontre, 12 août 2021) règle ses comptes avec le néo-campisme : « la principale intervention armée des États-Unis en Syrie s’est faite en réalité aux côtés de la seule force de gauche engagée dans le conflit, le mouvement kurde — quelque chose que le néo-campisme ne peut pas concevoir ». Adam Shatz, dans The Rebel’s Clinic (Farrar, Straus & Giroux, 2024), restitue Fanon contre ses usages campistes contemporains. L’ensemble confirme que la critique du pseudo-anti-impérialisme n’est pas « réactionnaire » : elle est précisément le moment où le marxisme, le personnalisme et le libéralisme tragique reconnaissent la subjectivité des peuples opprimés.
IX. Le réalisme tragique comme antidote : Weber, Niebuhr, Obama
Le manifeste pose, avec la figure d’Obama refusant le « Washington Playbook » et celle du Pape choisissant la juste mesure du rapport de force, une alternative structurelle à la grandiloquence extrémiste. Cette alternative s’appelle réalisme tragique, et sa grammaire est bien constituée. Max Weber, dans sa conférence du 28 janvier 1919 à Munich (Politik als Beruf, trad. Julien Freund, Le Savant et le Politique, Plon, 1959, préface Aron ; trad. Catherine Colliot-Thélène, La Profession et la vocation de politique, La Découverte, 2003), énonce trois qualités cardinales de l’homme politique : « la passion, le sentiment de responsabilité, le coup d’œil » (Augenmass). Il oppose deux maximes « totalement différentes et irréductiblement opposées » : l’éthique de la conviction (Gesinnungsethik — « le chrétien fait son devoir et s’en remet à Dieu ») et l’éthique de la responsabilité (Verantwortungsethik — « nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes »). Il formule la dureté tragique : « Le politique doit savoir que le bien peut sortir du mal et réciproquement. Celui qui ne le voit pas est politiquement un enfant » ; et encore : « Déjà les premiers chrétiens savaient très exactement que le monde est régi par des démons et que celui qui se compromet avec la politique, c’est-à-dire avec la puissance et la violence comme moyens, conclut un pacte avec des puissances diaboliques. » La clôture est célèbre : « La politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur ». La faute de la posture extrémiste est ici précisément nommée : l’extrémiste prétend rester dans l’éthique pure de la conviction tout en agissant en politique ; il pratique la violence (réelle ou symbolique) en prétendant n’être redevable que de la pureté de ses intentions. Il refuse le pacte avec les puissances diaboliques — ou, pire, le dissimule en le projetant sur l’adversaire.
Reinhold Niebuhr, dans The Irony of American History (Scribner, 1952 ; rééd. Chicago UP, 2008, préface Andrew Bacevich), fournit la version théologico-politique : l’Amérique est tentée par un idéalisme messianique qui confond sa puissance avec sa vertu ; l’ironie historique désigne la situation où les vertus produisent, par excès, des vices — « virtues are turned into vices through too great confidence in them » ; contre le hubris, plaidoyer pour l’humilité. Barack Obama a explicitement nommé Niebuhr son philosophe préféré dans l’entretien avec David Brooks (New York Times, printemps 2007) : « I take away the compelling idea that there’s serious evil in the world, and hardship and pain. And we should be humble and modest in our belief we can eliminate those things. But we shouldn’t use that as an excuse for cynicism and inaction ». Cette phrase condense le réalisme tragique : ni idéalisme naïf, ni réalisme cynique, mais action dans l’humilité. Hans Morgenthau (Politics Among Nations, Knopf, 1948, six principes du réalisme, notamment la prudence — « peser les conséquences des actions politiques alternatives » — comme « vertu suprême de la politique ») et Raymond Aron (Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962 — « les relations interétatiques se déroulent à l’ombre de la guerre ») prolongent. Stanley Hoffmann (Duties Beyond Borders, Syracuse UP, 1981) cherche, avec ce que Michael Walzer résume comme « a wonderful combination of skeptical realism and moral commitment », les compromis pratiques qui maximisent les possibilités des droits humains.
L’interview-fleuve de Jeffrey Goldberg, « The Obama Doctrine » (The Atlantic, avril 2016), consigne l’application contemporaine. Le « Washington Playbook » est défini par Obama : « il y a littéralement un playbook en rayon dans l’establishment de politique étrangère… il est sur-militarisé… c’est un playbook de missiles de croisière ». Goldberg caractérise Obama comme « tragic realist » et « Hobbesian optimist » — il a « une compréhension de réaliste tragique du péché, de la lâcheté et de la corruption ». Sur la ligne rouge syrienne d’août 2013, la décision de ne pas bombarder après l’attaque au sarin à la Ghouta : « I’m very proud of this moment » ; sur la leçon libyenne : Obama qualifie privément la Libye de shit show et reconnaît « avoir eu trop de foi dans les Européens, étant donnée la proximité de la Libye, pour s’investir dans le suivi » — l’erreur libyenne étant précisément d’être intervenu sans plan pour le lendemain. La devise « Don’t do stupid shit » — ou sa version édulcorée Don’t do stupid stuff — est le précipité pragmatique de l’éthique de responsabilité wébérienne, explicitement contestée par Hillary Clinton (« a great nation needs organizing principles ») dans une tension qui recoupe exactement Gesinnungsethik / Verantwortungsethik. Ben Rhodes (The World as It Is, Random House, 2018) documente de l’intérieur la tension avec Samantha Power (A Problem from Hell, Basic Books, 2002 ; The Education of an Idealist, Dey Street, 2019) — idéaliste rigoureuse qui, précisément parce qu’elle a documenté l’histoire des interventions manquées, doit assumer la contrainte de la responsabilité. Derek Chollet (The Long Game, PublicAffairs, 2016) énumère les huit vertus de la doctrine : « Balance, Sustainability, Restraint, Precision, Patience, Fallibility, Skepticism, Exceptionalism » — où la fallibilité et le scepticisme sont des vertus typiquement niebuhriennes. Le modeste « attendre que l’adversaire extrémiste s’empêtre dans ses propres erreurs » du manifeste est le décalque exact de cette doctrine.
X. Le numérique comme amplificateur : bulles, psychoses partagées, marchandisation de la certitude
L’économie attentionnelle contemporaine amplifie structurellement les mécanismes décrits. Shoshana Zuboff (The Age of Surveillance Capitalism, PublicAffairs, 2019) théorise le pouvoir instrumentarien — « pouvoir de connaître et de modeler le comportement humain aux fins d’autrui » — distinct du pouvoir totalitaire, qui opère « par le médium automatisé d’une architecture computationnelle ubiquitaire en réseau » ; les marchés de futurs comportementaux vendent des prédictions du comportement. La relation d’asymétrie réelle avec les GAFAM est ici documentée — mais elle ne justifie pas la conclusion complotiste : les algorithmes ne ciblent pas politiquement tel individu, ils optimisent l’engagement massif. La plainte du manifestement « peu-vu » contre « l’algorithme truqué » est une mauvaise réponse paranoïaque à une question réelle. Eli Pariser (The Filter Bubble, Penguin Press, 2011) et Cass Sunstein (Republic.com, Princeton UP, 2001 ; #Republic, 2017) ont décrit les bulles de filtre et chambres d’écho, à nuancer par les travaux d’Axel Bruns (Are Filter Bubbles Real?, Polity, 2019) qui montrent que la causalité algorithmique pure est contestée — le phénomène relève autant de choix individuels. Gloria Origgi (La Réputation, PUF, 2015) ajoute la dimension réputationnelle : l’ego social hypertrophié, le « comment je me vois vu », fournit la mécanique de sauvegarde — si je ne suis pas vu, c’est qu’on me cache, donc je vaux assez pour qu’on me cache.
Jonathan Haidt (The Anxious Generation, Penguin Press, 2024) diagnostique le great rewiring of childhood entre 2010 et 2015 — passage d’une enfance play-based à une enfance phone-based — comme matrice du narcissisme contemporain et de la vulnérabilité à la contagion ; Jean Twenge (iGen, 2017 ; Generations, 2023) systématise par cohortes. Le débat reste ouvert (Candice Odgers conteste la robustesse causale ; la corrélation est robuste, la causalité moins). Renée DiResta (Invisible Rulers, PublicAffairs, 2024) forge la notion de bespoke realities — réalités personnalisées se substituant à la réalité partagée : « if you make it trend, you make it true ». La contagion numérique n’est pas une métaphore : elle est cliniquement documentée. Les TikTok tics (Hull, Parnes, Jankovic, Movement Disorders Clinical Practice, novembre 2021 ; Olvera, Stebbins et al., 2021) décrivent l’explosion de tics fonctionnels chez des adolescentes après exposition à des personnalités TikTok spécifiques — cas paradigmatique de Mass Social Media Induced Illness (Giedinghagen, Clinical Child Psychology and Psychiatry, 2023). Bandy Lee (ex-Yale) mobilise — controversée eu égard à la Goldwater Rule — la notion de shared psychosis : « chaque individu peut ne pas être psychotique, mais le groupe entier agit comme s’il l’était, détaché de la réalité » (Scientific American, janvier 2021). Le concept est à manier avec précaution clinique mais possède une valeur heuristique convergeant précisément avec Bion (hypothèse de base attaque-fuite, attaque du lien K). L’ensemble — marché cognitif dérégulé de Bronner, ego social d’Origgi, bespoke realities de DiResta, contagion clinique documentée — fournit les conditions techniques contemporaines du phénomène que Mounier décrivait déjà en 1946-1949 comme « impersonnalité du groupe ». La différence n’est pas de nature mais de vitesse, d’échelle et de rendement : ce qui demandait autrefois la presse de masse et l’appareil idéologique d’État (Althusser) s’accomplit désormais dans la boucle neurale de la recommandation algorithmique.
XI. Synthèse : ce qui change quand on tient tout ensemble
La mise en réseau de ces onze champs théoriques confirme, précise et dépasse l’hypothèse mouniérienne du demandeur. Elle la confirme en montrant que la structure éthique du pharisaïsme collectif décrite en 1946-1949 — fuite du face-à-face, dissipation du reproche dans l’impersonnalité, collectivisation de la faute sur « nation, classe, race, groupe ennemi » — reçoit, soixante-quinze ans plus tard, des corroborations convergentes de la psychologie cognitive (Festinger, Kahneman, Haidt), de la neuropsychologie (Zmigrod, Damasio, Berridge), de la psychanalyse (Klein, Bion, Segal, Kernberg), de la philosophie politique (Levinas, Arendt, Ricœur, Havel, Miłosz, Aron), de la théorie de la propagande (Kraus, Klemperer, Orwell, Frankfurt, Stanley) et de la science politique contemporaine (Hofstadter, Sunstein, Douglas-Sutton-Cichocka, Imhoff-Lamberty, Levitsky-Ziblatt, Müller, Bronner). Elle la précise en ajoutant une mécanique là où Mounier fournissait une phénoménologie : la position schizo-paranoïde (Klein) donne la grammaire clinique du clivage ; l’attaque du lien (Bion) nomme l’opération qui détruit les faits gênants ; la dissociation wanting/liking (Berridge) ancre l’analogie drogue/idéologie dans les circuits mésolimbiques ; la rigidité cognitive mesurable (Zmigrod) quantifie l’enfermement ; la paranoiagenèse institutionnelle (Kernberg) nomme la fabrique d’ennemis ; le style paranoïaque (Hofstadter) et l’anti-pluralisme (Müller) lient le diagnostic individuel à la structure des régimes ; l’éthique de responsabilité (Weber) et le réalisme tragique (Niebuhr, Aron, Obama) offrent l’alternative constructive.
Elle la dépasse sur un point important : l’articulation numérique. Mounier ne pouvait pas penser l’amplification algorithmique de la bonne conscience ; ce que Bronner, Zuboff, DiResta et Haidt documentent est que l’infrastructure technique contemporaine rend la position schizo-paranoïde économiquement productive à grande échelle. Le marché cognitif récompense la certitude, l’indignation virtueuse, l’ennemi désigné ; il pénalise la prudence, le doute, l’ambivalence. La dissymétrie est structurelle : vivre dans la vérité (Havel) coûte ; vivre dans le mensonge rapporte des vues, des likes, une place dans le groupe — des shots dopaminergiques réels. La narcose idéologique est un équilibre de marché, non un accident individuel.
Il reste une conclusion éthique à tirer, que le manifeste pose sous forme d’aporie : peut-on encore dialoguer avec qui vous insulte ontologiquement ? La réponse, accumulée par les neurosciences, la psychanalyse et la philosophie morale, est nuancée mais ferme. On ne peut pas convaincre par argument seul — la certitude n’est pas un raisonnement (Burton), les marqueurs somatiques précèdent la délibération (Damasio), la synchronisation neuronale lie les partisans (Hasson), et l’attaque du lien (Bion) interdit la métabolisation des faits. Mais on peut tenir le face-à-face éthique — c’est-à-dire refuser la pure rationalité désincarnée qui croit qu’un bon argument suffit, tout en refusant aussi la guerre de positions qui reproduirait la structure du clivage. La voie tracée par Havel — vivre dans la vérité, et d’abord devant soi, refuser de « dissiper le reproche dans l’impersonnalité du groupe » — n’est pas un dialogue au sens habermassien : c’est un témoignage qui rend possible, pour celui qui voudra un jour entendre, la sortie du Murti-Bing. Cela suppose, comme le dit Obama citant Niebuhr, d’être « humble et modeste dans la croyance qu’on peut éliminer ces choses, mais sans en faire l’alibi du cynisme et de l’inaction ». Et cela suppose, en dernier ressort, ce que Mounier nommait le mouvement proprement personnaliste : accepter l’appel du visage, refuser la collectivité étrangère comme dépotoir de la faute, et porter soi-même, avec sa communauté concrète, le poids tragique de la responsabilité partielle mais réelle — qui est, selon Weber, la seule marque de la vocation politique authentique.
Le manifeste du demandeur n’est donc pas un pamphlet : c’est, conceptuellement, une reformulation actualisée du diagnostic mouniérien aux conditions de l’Iran 2022-2026, de la guerre de Syrie, de la polarisation numérique et du néo-campisme. Son titre dit exact : ce qu’il décrit est bien une imposture — non au sens d’un mensonge délibéré, mais au sens plus radical et plus kleinien d’une position psychique organisée où le sujet ne peut pas reconnaître ce qu’il fait, parce que la reconnaissance ruinerait la pureté auto-attribuée qui l’habite et le tient. Que cette imposture soit idéologique, politique, numérique ou clinique, son noyau est constant : la bonne conscience fuit le face-à-face. Y revenir, c’est tout le programme — personnaliste, niebuhrien, wébérien, kleinien-dépressif, havelien — d’une éthique qui accepte de porter sa part de la faute commune au lieu de la projeter sur une « collectivité étrangère ».
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