« Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »

« Il n’est rien de si faux que ces dévots de cour, Qui, pour nous éblouir, font un si grand détour, Et dont la dévotion, toute pleine d’arrogance, N’est qu’un masque jeté sur leur propre insolence. »

«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie…»

Les armes et les lettres : anatomie d’un préjugé

« Le stéréotype du militaire inculte — le « soudard », le « traîneur de sabre », l’exécutant muet — est l’un des préjugés les plus tenaces et les plus infondés de la culture occidentale. Loin d’être des anti-intellectuels, les militaires s’inscrivent dans une tradition lettrée multiséculaire d’une densité exceptionnelle : de Vigny à de Gaulle, de T.E. Lawrence à James Mattis, les officiers-écrivains ont produit certaines des pages les plus marquantes de la pensée stratégique, de l’histoire et de la littérature. Ce préjugé, construit par strates historiques — la fracture dreyfusarde, les guerres coloniales, l’antimilitarisme post-68 — persiste largement parce que les militaires, soumis au devoir de réserve et à une pudeur constitutive, ne parlent pas de leurs lectures. Le paradoxe est saisissant : l’institution qui exige le plus de ses membres en matière de formation intellectuelle est précisément celle qu’on accuse d’inculture.

Un préjugé bâti par sédimentation historique

L’image du militaire borné s’enracine dans une opposition séculaire entre « hommes de robe » et « hommes d’épée » qui remonte au Moyen Âge, quand clercs et chevaliers incarnaient deux voies irréconciliables. Mais le capitaine Lyautey, dans son texte fondateur de 1891, « Du rôle social de l’officier », identifie déjà que ce stéréotype reposait, avant 1870, sur une réalité sociologique partielle : la carrière militaire attirait alors davantage les « natures disposées au mouvement plutôt qu’à l’étude ». C’est précisément cette réalité que les réformes post-1870 — création de l’École supérieure de Guerre, élévation du niveau de recrutement — ont radicalement transformée. Lyautey lui-même dénonce « la vieille prévention des hommes de pensée contre les gens d’épée » comme un archaïsme que les faits démentent.

L’Affaire Dreyfus (1894-1906) constitue le moment de rupture fondateur. C’est lors de cette crise que le mot « intellectuel » apparaît comme catégorie sociale — et qu’il se cristallise en opposition frontale avec l’institution militaire. Le « J’accuse » de Zola fige dans l’imaginaire collectif l’image d’un état-major rigide, hostile à la vérité et au raisonnement critique. L’ironie tragique est que des officiers dreyfusards existaient — le colonel Picquart en tête — mais leur voix fut étouffée, renforçant précisément le stéréotype qu’ils contredisaient.

L’antimilitarisme connaît ensuite un apogée dans les décennies 1960-1970, nourri par les guerres coloniales et Mai 68. Le slogan « L’armée, ça pue, ça pollue et ça rend con » résume le mépris d’une génération intellectuelle envers l’institution. La caricature de l’Adjudant Kronembourg par Cabu dans Charlie Hebdo — le sous-officier borné et alcoolique — devient un archétype culturel. Les comités de soldats, les festivals de films antimilitaristes, les publications comme celle de Daniel Pennac (Le Service militaire au service de qui ?, 1973) sédimentent dans l’opinion publique une image que la suspension de la conscription en 1997 achèvera de figer : en éloignant les civils du monde militaire, la professionnalisation transforme la méconnaissance en certitude.

Ce préjugé n’est pas propre à la France. Lloyd George affirmait que « l’esprit militaire considère la pensée comme une forme de mutinerie ». Correlli Barnett résumait la tradition britannique : « Leurs traditions étaient contre les livres et l’étude, et en faveur d’un galop, d’un bon combat et d’une cruche pleine. » Le maréchal Mac-Mahon aurait déclaré qu’il « éliminait de la liste de promotion tout officier dont il avait lu le nom sur la couverture d’un livre ». Aux États-Unis, H.G. Wells écrivait sans ambages que « l’esprit militaire professionnel est par nécessité un esprit inférieur et sans imagination ». Le préjugé est donc transculturel — mais c’est en France, où la fracture dreyfusarde a créé une faille tectonique entre intellectuels et militaires, qu’il est le plus profondément enraciné.

De Vigny à Mattis : la tradition écrasante des officiers-lettrés

Contre ce stéréotype se dresse une tradition d’une richesse telle qu’il faut parler non d’exception mais de constante. En France, elle commence avec Alfred de Vigny, officier pendant quinze ans, dont Servitude et grandeur militaires (1835) inaugure la littérature de réflexion sur la condition du soldat — cet homme « toujours dédaigné ou honoré outre mesure selon que les nations le trouvent utile ou nécessaire ». Elle traverse Lyautey, élu à l’Académie française en 1912 pour ses qualités « humaines et littéraires », et culmine avec de Gaulle, dont le style a fait l’admiration universelle.

La citation de de Gaulle dans Vers l’armée de métier mérite d’être reproduite intégralement tant elle condense la thèse centrale : « La véritable école du commandement est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. » Ce n’est pas un plaidoyer pour la culture comme ornement — c’est l’affirmation que la culture est la compétence du chef.

La liste des officiers-écrivains français défie l’inventaire : Pierre Loti (capitaine de vaisseau, élu à l’Académie en battant Zola), Claude Farrère (capitaine de corvette, Prix Goncourt 1905), Ardant du Picq (pionnier de la psychologie du combat), Ernest Psichari (petit-fils de Renan, tué en 1914), Hélie de Saint Marc (résistant, déporté, mémorialiste), Pierre Schoendoerffer (Prix Goncourt 1969), Jean Lartéguy (Les Centurions), et plus récemment Guillaume Ancel, Michel Goya, Vincent Desportes, François Lecointre — ce dernier ayant reçu le Prix Erwan Bergot 2024 pour Entre Guerres, publié chez Gallimard dans la collection Blanche, avec un talent littéraire unanimement salué. Le prix « La Plume et l’Épée », créé en 2009, rappelle en préambule qu’« Agrippa d’Aubigné, Vauban, Laclos, Stendhal, Ardant du Picq et, plus proches de nous, Lyautey, Foch ou de Gaulle symbolisent la synthèse entre l’action et la réflexion ».

Dans le monde anglo-saxon, la tradition est tout aussi puissante. T.E. Lawrence — archéologue, First Class Honours en histoire à Oxford, auteur des Sept Piliers de la sagesse — incarne l’archétype du warrior-scholar. Churchill, formé à Sandhurst, vétéran de quinze batailles, Prix Nobel de littérature, fusionne dans sa personne le combattant et l’écrivain. Mais c’est le général James Mattis qui a formulé l’éthique de la lecture militaire avec le plus de force : possédant une bibliothèque personnelle de plus de 7 000 livres qu’il transportait d’affectation en affectation, il a écrit en 2003 cet email devenu célèbre : « Le problème quand on est trop occupé pour lire, c’est qu’on apprend par l’expérience — c’est-à-dire par la manière dure. En lisant, on apprend par l’expérience des autres, généralement une meilleure façon de faire, surtout dans notre métier où les conséquences de l’incompétence sont si définitives pour de jeunes hommes. » Sa formule la plus tranchante : « Si vous n’avez pas lu des centaines de livres, vous êtes fonctionnellement illettré, et vous serez incompétent. »

David Petraeus (doctorat à Princeton), H.R. McMaster (doctorat à Chapel Hill, auteur de Dereliction of Duty, héros de la bataille de 73 Easting), John Nagl (Rhodes Scholar à Oxford, co-rédacteur du manuel de contre-insurrection FM 3-24), Nathaniel Fick (licence de lettres classiques à Dartmouth, thèse de fin d’études sur Thucydide) — tous illustrent cette réalité que le préjugé s’acharne à nier. Et dans la génération contemporaine, Phil Klay (National Book Award 2014 pour Redeployment), Elliot Ackerman (Silver Star, cinq déploiements, auteur publié chez Knopf), Tim O’Brien (The Things They Carried) ont produit certains des textes littéraires les plus marquants de leur époque.

Lire pour s’équiper, pas pour s’évader : la lecture incarnée contre la lecture décorative

La distinction fondamentale entre la lecture militaire et la lecture mondaine tient en une phrase du général Desportes : « Ma formation initiale d’ingénieur s’avérait insuffisante ; il me fallait élargir ma palette d’outils intellectuels. La seule matrice pour comprendre l’avenir, c’est le passé. » Le militaire ne lit pas pour briller en société — il lit parce que l’erreur se paye en vies humaines. Mattis, avant de déployer ses Marines en Afghanistan, lisait tout ce qu’il trouvait sur le pays, son terrain, ses populations, les campagnes antérieures. Quand il est devenu Secrétaire à la Défense, il a lu tous les livres publiés par ses prédécesseurs. Basil Liddell Hart préconisait que les officiers aient un « esprit de 3 000 ans » — nourri de toute l’histoire militaire disponible, parce que « s’improviser et remplir des sacs mortuaires en découvrant ce qui marche nous rappelle les impératifs moraux et le coût de l’incompétence dans notre profession ».

Cette lecture « incarnée » se distingue radicalement de ce qu’on pourrait appeler la lecture « décorative » de l’intellectuel mondain. Un intervenant civil à un séminaire d’Inflexions confesse sa stupéfaction : « Un officier de cavalerie, qui plus est issu d’un régiment de hussards, citant comme trois premières références Gilles Deleuze, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre — je n’avais jamais entendu cela. » Le stéréotype est si puissant qu’on s’attend à ce qu’un hussard cite Sun Tzu, pas Deleuze. L’article d’Inflexions observe que « la culture militaire définit de façon plus tranchée que dans la vie ordinaire la frontière entre « discuter » et « faire » : ce second terme désigne un espace de vérité, dans lequel les masques et les fausses valeurs s’écroulent ».

Le philosophe pacifiste Alain, en 1921, offre un renversement saisissant : « Je m’enfuis aux armées. Il vaut mieux être esclave du corps qu’esclave d’esprit. Sur cette frontière où la force jouait seule, l’hypocrisie expirait. » Le philosophe trouve plus de liberté intellectuelle dans l’armée que dehors, parce que l’épreuve du réel y dissout le bluff. Tocqueville, de son côté, dénonçait la figure du lettré engagé qui fait de la « politique abstraite et littéraire », manifestant « l’attrait pour les théories générales et l’exacte symétrie dans la loi au mépris des faits existants ». C’est précisément ce « mépris des faits existants » que le militaire ne peut se permettre — un plan défaillant ne produit pas un mauvais article, il produit des morts.

Les données statistiques confirment cette inversion du stéréotype. Aux États-Unis, 82,8 % des officiers possèdent au moins un diplôme universitaire, contre 29,9 % de la population générale. Les étudiants vétérans affichent un taux de réussite de 72 % dans l’enseignement supérieur avec des moyennes 0,40 point au-dessus de leurs pairs civils. En France, le concours d’entrée à Saint-Cyr comprend une filière littéraire commune avec les ENS de Lyon et Paris-Ulm — le même niveau d’exigence que les plus grandes écoles intellectuelles du pays. La promotion 1995 du 4e bataillon porte le nom de Marc Bloch — l’historien cofondateur des Annales, officier de réserve fusillé par les Allemands en 1944. L’alliance de la pensée et de l’action incarnée.

Un écosystème intellectuel militaire dense mais invisible

L’une des raisons majeures de la persistance du préjugé est que l’écosystème intellectuel militaire reste largement invisible du grand public. En France, trois revues de premier plan structurent la pensée militaire : la Revue Défense Nationale (fondée en 1939, plus de 800 numéros), Inflexions (revue de sciences humaines de l’armée de Terre, créée en 2005, croisant regards de militaires, historiens, sociologues, philosophes, anthropologues et médecins), et les Cahiers de la Pensée mili-Terre du Centre de doctrine, qui affichent en exergue cette citation de Lyautey aux jeunes officiers : « Ne craignez pas d’être traité d’intellectuel, c’est le plus beau nom. » La devise du site reprend de Gaulle : « La discipline doit être stricte, la pensée militaire doit être libre. »

Le colonel Michel Goya incarne cette tradition vivante. Titulaire d’un DEUG de lettres modernes avant de devenir officier des Troupes de marine puis docteur en histoire, il ouvre en 2011 son blog « La Voie de l’Épée » — fait alors « extrêmement rare pour un officier supérieur en activité ». Ses ouvrages (Sous le feu, S’adapter pour vaincre, Le Temps des Guépards) mêlent rigueur historique, analyse opérationnelle et profondeur culturelle. Un officier d’active, tenant le blog « Des étagères et des livres », témoigne de cette lecture opérationnelle au quotidien : « J’ai moi-même été projeté sur différents théâtres d’opérations évoqués par Michel Goya. Le texte acquiert alors une résonance beaucoup plus personnelle. » Guillaume Ancel, avec son blog « Ne pas subir » et ses livres-témoignages sur le Rwanda et Sarajevo, incarne l’écriture comme acte de résistance contre la culture du silence. Le général Lecointre, dans Inflexions, analyse avec finesse la « civilianisation » de la culture militaire et la tension entre pudeur constitutive du soldat et nécessité de communiquer.

Dans le monde anglo-saxon, l’écosystème est tout aussi dense. War on the Rocks, The Strategy Bridge, le Small Wars Journal, le Modern War Institute de West Point, le Military Writers Guild alimentent un débat intellectuel permanent. Le Marine Corps est le seul service américain à intégrer pleinement la fiction littéraire dans sa reading list — Remarque (À l’Ouest, rien de nouveau) pour les lieutenants, Forester (Rifleman Dodd) pour les engagés. Elizabeth Samet enseigne la littérature anglaise à West Point depuis des décennies, illustrant le lien organique entre formation militaire et culture classique. La Commandant’s Professional Reading List, instituée en 1989 par le général Al Gray, est devenue un modèle repris par tous les services — le Chief of Naval Operations déclarant que « la lecture est un multiplicateur de force ».

Pourtant, un paradoxe structurel mine cet écosystème de l’intérieur. James Joyner, dans son article fondamental « Soldier-Scholar (Pick One) » (War on the Rocks, 2020), démontre que l’armée américaine investit massivement dans l’éducation — plus de 250 000 dollars pour un master, 489 000 pour un doctorat par officier — tout en pénalisant ceux qui s’y consacrent. Passer du temps à enseigner à West Point ou à obtenir un diplôme civil est discrètement dénigré comme « prendre un genou ». McMaster fut recalé plusieurs fois à la promotion de colonel ; Nagl ne put l’obtenir et quitta l’armée ; le capitaine Mahan, auteur de The Influence of Sea Power — l’un des ouvrages stratégiques les plus influents jamais écrits — vit son supérieur noter sur son évaluation : « Ce n’est pas le métier d’un officier de marine d’écrire des livres. » Il termina capitaine.

Pourquoi le stéréotype résiste à toutes les évidences

Hélie de Saint Marc, résistant à 17 ans, déporté à Buchenwald, trois séjours en Indochine, a écrit cette phrase qui condense tout le rapport du militaire à la culture intérieure : « Les seuls édifices qui tiennent sont intérieurs. Les citadelles de l’esprit restent debout plus longtemps que les murailles de pierre. » C’est la formule parfaite de la « littérature de survie » — la lecture et la pensée comme fortification intérieure face à l’épreuve. Mais cette richesse reste invisible, et le stéréotype persiste, pour des raisons qu’il faut identifier avec précision.

La première est structurelle : le devoir de réserve. Le Code de la défense français impose le silence public aux militaires. L’expression « Grande Muette » n’est pas une métaphore — c’est un cadre juridique. Le militaire, contrairement à l’intellectuel médiatique, n’est pas incité à parler de ses lectures. Bernard Brodie observait : « Les soldats ont toujours chéri l’image d’hommes d’action plutôt que d’intellectuels, et ils ne se sont guère adonnés à écrire des enquêtes analytiques sur leur propre art. » Même Mattis, « légendairement cultivé », couche sa culture en termes tactiques, se présentant comme un gunfighter plutôt qu’un intellectuel — « comme si les deux étaient mutuellement exclusifs ». Le général Schwarzkopf dénigrait un prédécesseur comme « contributeur prolifique aux revues militaires » — alors que Schwarzkopf lui-même parlait couramment français et allemand, était mélomane, prestidigitateur amateur et titulaire d’un master en ingénierie. Un homme d’une culture immense qui affectait le mépris de l’intellect.

La deuxième raison est culturelle : la fracture dreyfusarde n’a jamais été complètement résorbée en France. Elle a créé deux camps — les « intellectuels » et les « militaires » — dont l’opposition s’est rejouée à chaque crise (guerres coloniales, putsch d’Alger, Mai 68). L’article d’Inflexions de 2008 rappelle que « le mot « intellectuel », comme substantif, date de l’affaire Dreyfus, qui est le moment le plus cruel de l’opposition entre les universitaires et les militaires ». Cette fracture a produit une asymétrie durable : l’intellectuel parle de l’armée sans la connaître, le militaire connaît le monde intellectuel mais n’en parle pas.

La troisième raison est sociologique : la fin de la conscription en 1997 a supprimé le dernier point de contact entre la société civile et l’institution militaire. Le chercheur Bénédicte Chéron, dans Le soldat méconnu (2018), analyse ce paradoxe d’une armée aimée mais mal comprise — et avertit que « le soldat aujourd’hui méconnu pourrait se transformer en soldat inconnu, expression du néant qui caractériserait un espace public vidé de sa substance ».

La dernière raison, peut-être la plus profonde, est épistémique. Thomas Sowell distingue entre l’intellectuel — dont les idées ne sont jamais soumises aux conséquences de leurs erreurs — et le praticien, qui paye le prix de ses fautes. Le philosophe Larry Laudan va plus loin en identifiant le postmodernisme universitaire comme « la manifestation la plus éminente et la plus pernicieuse de l’anti-intellectualisme de notre temps ». Le retournement est complet : l’anti-intellectualisme le plus dangereux ne serait pas dans les casernes mais dans les universités. Barrès, dans sa virulence, avait entrevu quelque chose de juste : « Rien n’est pire que ces bandes de demi-intellectuels. Une demi-culture détruit l’instinct sans lui substituer une conscience. »

Conclusion : le militaire lettré comme figure de vérité

Ce qui ressort de cette enquête n’est pas simplement que le préjugé est faux — c’est qu’il est structurellement inversé. Le militaire lit avec une urgence que l’intellectuel mondain ne connaît pas : quand Mattis étudie Rommel avant d’attaquer en Irak, quand Desportes lit les philosophes américains pour comprendre la doctrine stratégique d’un allié, quand un chef de section dévore les mémoires de ses prédécesseurs avant un déploiement au Sahel, la lecture n’est pas un exercice de vanité — c’est un acte de responsabilité envers les vies qui leur sont confiées. La formule de Bergson, citée dans Inflexions, résume l’idéal : « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action. »

La citation faussement attribuée à Thucydide — en réalité de Sir William Butler — n’en capture pas moins une vérité fondamentale : « La société qui sépare ses intellectuels de ses guerriers verra sa pensée faite par des lâches et ses combats menés par des imbéciles. » Le fait que cette phrase ait été massivement diffusée par des militaires — de Colin Powell à Nathaniel Fick — montre que la tradition du warrior-scholar n’est pas un accident de l’histoire mais une nécessité organique de la profession des armes. Ce qui est véritablement grossier, à la relecture, ce n’est pas tant le stéréotype lui-même que l’ignorance confortable de ceux qui le perpétuent — souvent les mêmes qui citent Clausewitz sans l’avoir lu, là où le lieutenant de vingt-cinq ans, dans son poste avancé, l’a annoté dans les marges. »

« Obligations de préparation des commissions d’enquête, les règles d’impartialité, la réception institutionnelle, et les précédents de commissions critiquées pour leur conduite. »

« RECHERCHE (!) sur les précédents historiques de commissions critiquées pour partialité/impréparation, avec comparaison internationale. »

« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»

Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108

Comment le pouvoir utilise le journal qui le dénonce

« La question de la proximité avec le pouvoir est la plus délicate. Le Canard fonctionne grâce à un réseau d’informateurs très bien placés — ministères, Élysée, police, justice, services de renseignement. WikipediaEnvieabeziers Karl Laske et Laurent Valdiguié, dans Le Vrai Canard (Stock, 2008), démontrent que « certaines affaires ne sont pas sorties par hasard » et qu’il y avait « souvent derrière l’info des bons amis ». Les Soirées de Paris L’affaire des diamants de Bokassa, par exemple, aurait été alimentée par les réseaux gaullistes de Jacques Foccart dans un règlement de comptes contre Giscard. Wikipedia

Sous Mitterrand, les relations sont particulièrement ambiguës. Le Hall du Livre Nancy Le journal tire à 1,2 million d’exemplaires lors de l’élection de 1981, Universalis mais Laske et Valdiguié notent que « le dossier Papon fut fouillé de près, tandis que le dossier Bousquet, ami de Mitterrand, fut opportunément refermé ». Lapetitelibrairiedesjardins L’ancien patron de la section presse des Renseignements généraux, Alain Prissette, décrit un « contrat implicite » entre les RG et le journal. L’affaire Jean Clémentin reste un épisode embarrassant : de 1957 à 1969, ce journaliste puis rédacteur en chef collabora secrètement avec la StB, le renseignement tchécoslovaque, publiant de fausses informations contre rémunération. Wikipedia

La réalité est dialectique : le Canard est simultanément un authentique contre-pouvoir et un canal que le pouvoir utilise parfois à ses fins. Les « fuites organisées » sont une composante structurelle du système politique français, et le journal en est à la fois l’instrument et le bénéficiaire. Son efficacité repose sur sa crédibilité, qui repose elle-même sur son indépendance financière BnF — les deux dimensions se nourrissent mutuellement. Aucun autre média français ne peut revendiquer d’avoir contribué à la chute de deux candidats à la présidentielle (Giscard en 1981, Fillon en 2017) Liguedumidi tout en survivant à plus d’un siècle de tentatives d’intimidation. »

« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »

Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013

«Revenons-en aux États-Unis, et apprenons en un peu plus à ce que vous faites pour convertir les gens à l’habitude de dériver. »

 « En ce moment même, je prépare le terrain d’une dictature, en semant les graines de la peur et de l’incertitude dans l’esprit du peuple.  »

 « Par qui passez-vous pour mener à bien votre travail ?  »

 » Principalement par le Président. Je détruis son influence sur les gens en le forçant à dériver sur la question d’un accord salarial, entre les patrons et leurs employés. Si je peux l’inciter à dériver une année de plus, il sera si profondément discrédité, que je pourrais passer le pays aux mains d’un dictateur. Si le président continue à dériver de la sorte, je paralyserai la liberté d’expression dans les États-Unis, exactement comme je l’ai détruite en Espagne, en Italie, et en Allemagne.  »

 « Ce que vous dites, m’amène à la conclusion, que la dérive, est une faiblesse, qui aboutie inévitablement à l’échec, que ce soit pour les individus, ou pour les Nations… Est-ce cela votre déclaration ? »

 « La dérive est la cause la plus commune de l’échec dans tous les milieux sociaux. Je peux contrôler à ma guise tout un chacun, dès lors que je peux l’inciter à prendre l’habitude de dériver sur quelques sujets que ce soit. La raison pour ceci est double. Tout d’abord le dériveur peut être réduit à une poignée de glaise entre mes mains, prête à être modèlée à la forme de mon choix. La dérive a pour effet de détruire le pouvoir de l’initiative individuelle. Deuxièmement, le dériveur ne peut pas accéder à l’aide de mon opposition, parce qu’il est pas attiré le moins du monde par quelque chose de si mou et inutile. » 

 « Est-ce la raison pour laquelle si peu de personnes sont riches, alors que la très grande majorité est pauvre.  » 

 « C’est exactement pour cette raison précise. La pauvreté, comme la maladie physique, est un germe contagieux. Vous la trouverez toujours parmi les dériveurs, jamais parmi chez ceux qui savent ce qu’ils veulent et sont déterminés à l’obtenir. Cela peut avoir une certaine signification pour vous, quand j’attire votre attention sur les faits que les non dériveurs, hors de mon contrôle, et ceux qui possédent la plupart des richesses du monde, se trouvent être les mêmes personnes.  »

 » J’ai toujours compris que l’argent était la racine de tous les maux ? Que les pauvres hériteraient du paradis, alors que les gens riches finraient entre vos mains. Qu’avez-vous à dire de cette déclaration ? »

 « Les hommes qui savent comment obtenir les biens matériels de la vie, savent généralement aussi bien comment se délivrer des mains DU Diable. L’habileté à acquérir les biens matériels est contagieuse. Les dériveurs n’acquierent rien, à part ce dont personne ne veut. Si un nombre plus important de gens avaient des buts précis, de plus intenses désirs, d’acquérir autant les richesses matérielles que spirituelles, j’aurais beaucoup moins de victimes à mon actif.  » 

 « Je suppose, en vous écoutant parler, que vous ne devez pas vous associer avec les grands leaders d’aujourd’hui ? Ils ne comptent sûrement pas parmi vos amis. » 

 « Mes amis ? Je vais vous dire quels genres d’amis ils sont pour moi. Ils ont tissés de par le pays, un réseau de routes mettant ainsi en communion les villes et les pays, ils ont convertis les minerais en acier, avec lequel ils ont construit le squelette de ces immenses gratte-ciels. Ils ont maîtrisés l’énergie électrique, pour la transformer de mille façons différentes, toutes conçues pour donner à l’homme plus de temps pour penser. Ils ont fourni par l’automobile le transport de l’honnête citoyen, donnant ainsi à chacun la liberté de voyager. Ils apportent à chaque foyer les nouvelles des quatre coins du monde à l’aide la radio. Ils ont érigés des bibliothèques dans chaque village, chaque hameau, et les ont remplis de livres, qui donnent à tous ces lecteurs, une description complète des connaissances les plus utiles, que l’humanité a réunie durant ses expériences. Ils ont donnés à l’humble citoyen le droit d’exprimer son opinion à tout sujet, à tout moment, partout, sans aucune peur d’être malmené par son prochain, et ils ont fait en sortes que chaque citoyen puisée contribuer à créer sa propre loi, lever ses propres taxes, gérer son propre pays grâce au vote. Voici quelques choses que les leaders industriaux ont fait pour donner à chaque citoyen le privilège de devenir un non dériveur. Pensez-vous réellement que ces hommes ont soutenu ma cause?  » 

 « Qui sont les non dériveurs d’aujourd’hui, chez qui vous n’avez aucune prise ? » 

 « Je n’ai le contrôle d’aucun non dériveur, du présent ou du passé. Je contrôle les faibles, pas ceux qui pensent de leur propre chef.  » 

 « Continuez. Et décrivez-nous un dériveur typique, point par point, afin que je puisse reconnaître un dériveur quand je le rencontrerai. » 

  « La première chose que vous remarquerez chez les dériveurs, c’est l’absence totale d’un but dans sa vie. Il brillera par son manque de confiance en lui. Il n’acceptera jamais rien qui requiert pensées et efforts. Il dépense tout ce qu’il gagne voire plus, pour obtenir un crédit. Il sera malade ou souffrant pour des raisons réelles ou imaginaires. Il en viendra à jurer par le ciel s’il souffre de la moindre douleur. Il aura peu ou pas d’imagination. Il manquera d’enthousiasme et d’initiatives pour commencer toutes choses qu’il n’est pas obligé d »entreprendre. Et il exprimera pleinement ses faiblesses en choisissant si possible le chemin qui lui opposera le moins de résistance. Il aura mauvais caractère et des difficultés pour contrôler ses émotions. Sa personnalité sera dénuée de magnétisme, il n’ n’attirera pas d’autres personnes. Il aura des opinions sur tout, mais des connaissances précises sur rien. Il sera souvent touche à tout, et bon à rien la plupart du temps. Il négligera de coopérer avec ceux qui l’entourent, même ceux sur qui il dépend, que ce soit pour son toit et ses repas. Il fera la même erreur encore et encore sans jamais profiter de ses échecs. Il sera étroit d’esprit, et intolérant sur tous les sujets, prêt à crucifier ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Il attendra tout des autres, mais ne voudra donner que peu, ou pas du tout en retour. Il commencera beaucoup de choses mais en terminera très peu. Il sera lourd dans ses condamnations du gouvernement mais ne vous dira jamais, comment il peut être amélioré. Il ne prendra jamais de décision sur quoi que ce soit, tant qu’il pourra l’éviter. Et s’il est forcé d’en prendre une, il retournera sa veste à la première opportunité. Il mangera beaucoup et ne fera que peu ou pas d’exercices. Il prendra volontier un verre d’alcool avec quiconque daigne bien vouloir lui offrir. Il pariera s’il peut le faire, en dessous de table. Il critiquera les autres qui réussissent dans la vocation qu’ils ont choisi. En bref, le dériveur travaillera plus durement pour éviter de penser, que beaucoup d’autres gagnent bien leur vie. Il préférera mentir plutôt que d’admettre son ignorance sur quelques sujets. S’il travaille pour les autres, il les flaterra en face, pour mieux les dénigrer dans leur dos.  » 

 « Vous m’avez donné une description pour le moins graphique du dériveur. Décrivez-moi cette fois, s’il vous plaît, le non-dériveur, afin que le reconnaisse quand je le verrai.  » 

 « Le premier signe d’un non-dériveur est ceci. Il est toujours engagé sur une chose bien précise, par quelques plans réglés avec précision. Il a un but majeur dans la vie, sur lequel il travaille sans cesse, et des buts mineurs, qui mènent tous à son but principal. Le ton de sa voix, la rapidité de son pas, l’étincelle dans ses yeux, la vitesse dans ses prises de décision, le marquent clairement comme une personne qui sait clairement ce qu’elle veut, et qui est déterminée à l’obtenir. Peu importe le temps que cela lui prendre ou le prix à payer. Si vous lui posez des questions, il vous donnera des réponses directes, et ne s’abaissera jamais à tenter d’y échapper, ou à tenter de recourir à quelques subterfuges. Il accordera beaucoup de faveurs aux autres, mais en acceptera modérément, voire pas du tout. Il se trouvera en première ligne, que ce soit au milieu d’un jeu, ou sur un champs de bataille d’une guerre. S’il ne connaît pas les réponses, il le dira franchement. Il a une bonne mémoire, n’offre jamais d’alibi pour ses défauts. Il ne blâme jamais les autres, pour ses propres erreurs, qu’il le mérite ou pas. Il est souvent connu comme un grand fonceur, mais dans les temps modernes, on l’appelle le grand donneur. Vous le trouverez en ville en train de diriger la plus grosse entreprise, vivre dans la meilleure rue, au volant de la plus belle voiture, faisant rayonner sa presence partout où il se trouve. Il est source d’inspiration pour tout ceux qui entrent en contact avec son esprit. La caractéristique majeur qui le distingue du dériveur est celle-ci : il possède un esprit qui lui est propre et l’emploie pour toutes les raisons possibles.  » 

 « Le non-dériveur est-il né avec quelques avantages, mental, physique ou spirituel dont le dériveur est dépourvu ?» 

 « Non. La différence majeure entre le dériveur et non-dériveur est quelque-chose d’également disponible à chacun d’entre-eux. C’est simplement le droit, prorogatif, d’utiliser son propre esprit, et de

 « Quel bref message enverrez-vous au dériveur typique, si vous souhaitiez le guérir de sa mauvaise habitude.  » 

 « Je l’exhorterais à se réveiller de donner.» 

« Donner quoi ?  » 

 » Toute forme de service utile à le plus grand nombre de personnes possibles.  » 

 « Donc, le non-dériveur est supposé donner? C’est donc cela ?  » 

 « Oui, s’il s’attend à recevoir, et il doit donner avant de recevoir.  » 

 « Certaines personnes doutent de votre existence.  » 

 « Je ne m’en m’inquiéterais pas, pour ça, si j’étais à votre place. Ceux qui sont prêts à se délivrer de l’habitude de dériver reconnaîtront l’authenticité de cette interview par la validité de ces conseils. Les autres ne valent pas la peine du mal qu’il faudrait pour les en délivrer.  » 

 « Pourquoi n’essayez-vous pas de m’empêcher de délivrer cette confession que je suis en train de vous arracher.  » 

 « Parce que ce serait le moyen le plus sûr de garantir que vous la publiez. J’ai un bien meilleur plan que d’essayer de vous supprimer ma confession. Je vais vous continuer à vous encourager à continuer à travailler sur ma parution. Et puis, je m’assierai et vous regarderai souffrir, quand certains de mes plus fidèles dériveurs, commenceront à faire chauffer les choses pour vous. Je n’aurai pas besoin de nier votre histoire, mes congénères feront cela pour moi, vous verrez.  » 

Napoléon Hill, Plus malin que le Diable

« Non seulement les doux trésors de son âme restaient ignorés, mais elle ne pouvait jamais parvenir à se faire comprendre de son mari, même dans les choses les plus ordinaires de la vie. Au moment où la faculté d’aimer se développait en elle plus forte et plus active, l’amour permis, l’amour conjugal s’évanouissait au milieu de graves souffrances physiques et morales. PUIS ELLE AVAIT POUR SON MARI CETTE COMPASSION VOISINE DU MÉPRIS QUI FLÉTRIT À LA LONGUE TOUS LES SENTIMENTS. Enfin, si ses conversations avec quelques amis, si les exemples, ou si certaines aventures du grand monde ne lui eussent pas appris que l’amour apportait d’immenses bonheurs, ses blessures lui auraient fait deviner les plaisirs profonds et purs qui doivent unir des âmes fraternelles. Dans le tableau que sa mémoire lui traçait du passé, la candide figure d’Arthur s’y dessinait chaque jour plus pure et plus belle, mais rapidement ; car elle n’osait s’arrêter à ce souvenir. Le silencieux et timide amour du jeune Anglais était le seul événement qui, depuis le mariage, eût laissé quelques doux vestiges dans ce cœur sombre et solitaire. Peut-être toutes les espérances trompées, tous les désirs avortés qui, graduellement, attristaient l’esprit de Julie, se reportaient-ils, par un jeu naturel de l’imagination, sur cet homme, dont les manières, les sentiments et le caractère paraissaient offrir tant de sympathies avec les siens. Mais cette pensée avait toujours l’apparence d’un caprice, d’un songe. Après ce rêve impossible, toujours clos par des soupirs, Julie se réveillait plus malheureuse, et sentait encore mieux ses douleurs latentes quand elle les avait endormies sous lesailes d’un bonheur imaginaire. Parfois, ses plaintes prenaient un caractère de folie et d’audace, elle voulait des plaisirs à tout prix ; mais, plus souvent encore, elle restait en proie à je ne sais quel engourdissement stupide, écoutait sans comprendre, ou concevait des pensées si vagues, si indécises, qu’elle n’eût pas trouvé de langage pour les rendre. Froissée dans ses plus intimes volontés, dans les mœurs que, jeune fille, elle avait rêvées jadis, elle était obligée de dévorer ses larmes. À qui se serait-elle plainte ? de qui pouvait-elle être entendue ? Puis, elle avait cette extrême délicatesse de la femme, cette ravissante pudeur de sentiment qui consiste à taire une plainte inutile, à ne pas prendre un avantage quand le triomphe doit HUMILIER LE VAINQUEUR ET LE VAINCU. Julie essayait de donner sa capacité, ses propres vertus à monsieur d’Aiglemont, et se vantait de goûter le bonheur qui lui manquait. Toute sa finesse de femme était employée en pure perte à des ménagement ignorés de celui-là même dont ils perpétuaient le despotisme. Par moments, elle était ivre de malheur, sans idée, sans frein ; mais, heureusement, une piété vraie la ramenait toujours à une espérance suprême : elle se réfugiait dans la vie future, admirable croyance qui lui faisait accepter de nouveau sa tâche douloureuse. Ces combats si terribles, ces déchirements intérieurs étaient sans gloire, ces longues mélancolies étaient inconnues ; nulle créature ne recueillait ses regards ternes, ses larmes amères jetées au hasard et dans la solitude.

Les dangers de la situation critique à laquelle la marquise était insensiblement arrivée par la

force des circonstances se révélèrent à elle dans toute leur gravité pendant une soirée du mois de janvier 1820. Quand deux époux se connaissent

parfaitement et ont pris une longue habitude d’eux-mêmes, lorsqu’une femme sait interpréter les moindres gestes d’un homme et peut pénétrer

les sentiments ou les choses qu’il lui cache, alors des lumières soudaines éclatent souvent après desréflexions ou des remarques précédentes, dues auhasard, ou primitivement faites avec insouciance. UNE FEMME SE RÉVEILLE SOUVENT TOUT À COUP SUR LE BORD OU AU FOND D’UN ABÎME. »

Honoré de Balzac, la femme de trente ans

Ceux qui partent : anatomie d’un exil français non-fiscal

« Le 2 avril 2026, Xavier Niel, assis face au député Charles-Henri Alloncle, a prononcé en propos liminaires une phrase qui condense quinze années de fuite silencieuse des compétences françaises : « Je ne suis pas un clown » — « il était possible de le faire, monsieur le rapporteur, sans transformer votre commission en cirque » (LCP, 2 avril 2026 ; AFP/franceinfo, même date). La scène, virale en quelques heures, n’est pas seulement parlementaire : elle est allégorique. Elle met en présence, dans une même salle de l’Assemblée nationale, un vainqueur (l’entrepreneur qui a bâti Free, Iliad, Kima Ventures, Station F, Mediawan, 42, Le Monde) et un rapporteur qui tweete pendant ses propres auditions et propage, selon Niel, « approximations, fake news et mensonges » (LCP, ibid.). Ce rapport cherche à montrer pourquoi cette scène n’est pas un incident : elle est l’épitomé d’une fatigue française qui pousse, hors des motifs fiscaux — minoritaires dans les enquêtes sérieuses — près d’un Français qualifié sur deux à envisager, en 2025-2026, de ne plus servir ce pays-ci.

La thèse défendue ici est triple. Premièrement, les motifs non-fiscaux de l’exil français sont désormais documentés comme les plus puissants : mépris, non-reconnaissance, humiliation du « vainqueur » et du « vaincu », fatigue démocratique, gâchis vocationnel. Deuxièmement, ces motifs convergent vers une grammaire morale unifiée — celle d’Axel Honneth, de Pierre Rosanvallon et de François Dubet — qui permet de lire l’exit comme réponse à un déficit structurel de reconnaissance. Troisièmement, la séquence parlementaire ouverte par la dissolution de juin 2024, qui a produit onze commissions d’enquête et culminé dans l’audition Niel, envoie au monde un signal d’inadéquation opérationnelle entre le pays réel et la posture médiatique de ses élites. Le rapport Urvoas (Fondapol, octobre 2025) tente d’y répondre ; il n’efface pas le traumatisme. La question finale — la France peut-elle encore retenir ceux qui savent ? — se pose avec une acuité inédite.


I. Le paysage quantitatif : trois millions d’absents, quinze mille départs par an

Avant tout propos philosophique, les chiffres. Au 31 décembre 2024, 1 741 942 Français étaient inscrits au Registre des Français établis hors de France (Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, La communauté française à l’étranger en chiffres, édition 2025) ; au 31 décembre 2025, 1 784 975. L’inscription étant volontaire, le MEAE estime la population réelle autour de 2,5 à 3 millions. Top 5 : Suisse (171 884), États-Unis (159 357), Royaume-Uni (141 065), Belgique (123 226), Canada (119 256). Les binationaux représentent 31,9 %. La progression annuelle (2023-2024 : +2,8 %) est continue mais non explosive.

Ce qui change, en revanche, c’est la qualité des partants. Selon le Baromètre Ipsos bva / Syntec 2025 de la fuite des cerveaux (septembre 2025, n=1 008 Bac+5, 73 p.), près de 15 000 jeunes diplômés Bac+5 quittent chaque année la France — environ 10 % des diplômés d’écoles d’ingénieurs et 14,8 % des diplômés d’écoles de management (Conférence des Grandes Écoles, 2023). Le stock d’ingénieurs français expatriés a progressé de +23 % en dix ans. Le coût pour l’État de la formation perdue : 870 à 960 millions d’euros par an. 57 % des talents interrogés envisagent une expatriation dans les trois prochaines années, dont 21 % sérieusement. Le coup de grâce statistique : les diplômés étrangers formés en France s’expatrient davantage (13,3 % de la promotion 2023) que les Français eux-mêmes (8,4 %) — double hémorragie qui ne laisse plus aucun doute sur le verdict donné à l’écosystème français par ceux qu’il forme.

L’Observatoire de l’expatriation Banque Transatlantique / OpinionWay / UFE (consultations 2020-2023, 5 382 à 10 070 répondants) établit que les motifs fiscaux stricto sensu sont marginaux dans les auto-déclarations : l’opportunité professionnelle domine (39 %), suivie de l’amour (25 %), de la découverte culturelle (23 %), de la rémunération (13 %), du climat (8 %), et de l’insécurité (7 %). Les préoccupations politiques des expatriés votants (janvier 2022) étaient l’environnement (58 %), la protection sociale (54 %), l’éducation (49 %) — enjeux de politique publique, non de fiscalité. Un sondage OpinionWay / Économie Matin (décembre 2023) enfonce le clou : 54 % des 18-24 ans se disent « déterminés à quitter la France » en raison du climat politique et économique ; 30 % des Français toutes classes d’âge confondues. L’argument fiscal — dont une certaine droite médiatique abuse — se voit statistiquement réassigné à sa vraie place : symptôme, non cause. La cause est morale.


II. La fatigue démocratique : un État d’esprit mesuré

Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF, Vague 16 (Sciences Po, février 2025) parle de « grand désarroi démocratique ». Les chiffres, lorsqu’on les met bout à bout, composent le tableau sociologique du départ : 78 % jugent la situation institutionnelle grave ; 74 % ne font pas confiance à la politique ; 71 % estiment que la démocratie fonctionne mal ; 76 % considèrent les politiques « plutôt corrompus qu’honnêtes » ; 65 % préfèrent se détourner de la politique pour se concentrer sur la vie personnelle. État d’esprit dominant : « méfiance » (45 %), « lassitude » (40 %). Plus inquiétant encore pour la matrice républicaine : 41 % approuvent l’idée d’un « homme fort qui n’a pas besoin des élections ou du Parlement » — niveau inédit depuis 2017.

Pierre Rosanvallon, dans Les Épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français (Seuil, coll. Le compte à rebours, 2021, 224 p.), fournit la grammaire de ce désarroi. Les Français vivent quatre grandes épreuves — le mépris, l’injustice, la discrimination, l’incertitude — qui produisent les émotions politiques contemporaines. Sa thèse tient en une phrase devenue viatique : « Le mépris est au cœur de la question sociale aujourd’hui » (Rosanvallon, cité Lire Magazine Littéraire, décembre 2021). « Mépriser, c’est estimer l’autre inférieur à soi et indigne d’attention ou d’intérêt » ; s’ensuit une « cascade du mépris » qui remplace l’antagonisme de classe par un ressentiment généralisé, où « respect et reconnaissance sont, en creux, les deux revendications majeures des invisibles » (Mazarine Pingeot, Études, décembre 2021).

François Dubet, dans Le Temps des passions tristes. Inégalités et populisme (Seuil, coll. La République des idées, 2019, p. 59), précise : « Plus que l’exploitation ou les inégalités sociales proprement dites, le mépris est une sorte de mesure générale du sentiment d’injustice. En ce domaine, les inégalités culturelles, les inégalités de l’honneur et de la dignité sont plus sensibles que les seules inégalités économiques. » Il prolonge dans Le Mépris. Émotion collective, passion politique (Seuil, 2024) : « La fragmentation sociale et la multiplication des inégalités alimentent le mépris. Petites inégalités et petits mépris fleurissent. » Lorsque « les citoyens se disent méprisés par le système, la démocratie est menacée par le ressentiment et la dénonciation de coupables ».

La matrice philosophique est chez Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance (trad. P. Rusch, Cerf, 2000 ; Folio Essais 2013). Trois sphères de reconnaissance — amour, droit, solidarité/estime sociale — fondent, respectivement, la confiance en soi, le respect de soi, l’estime de soi. À chacune correspond une forme symétrique de mépris : atteinte physique, privation de droits, atteinte à la dignité (humiliations). Honneth (p. 166) : « L’expérience de la reconnaissance est un facteur constitutif de l’être humain : pour parvenir à une relation réussie à soi, celui-ci a besoin d’une reconnaissance intersubjective de ses capacités et de ses prestations ; si une telle forme d’approbation sociale lui fait défaut […], il s’ouvre dans sa personnalité une sorte de brèche psychique, par laquelle s’introduisent des émotions négatives, comme la honte ou la colère. »

Appliquée à la France de 2026, la grille est limpide : l’expatriation des diplômés ne répond pas à un calcul fiscal ; elle répond à une atteinte à l’estime sociale, à une brèche psychique produite par le défaut de reconnaissance institutionnelle. Le vainqueur est humilié ; le vaincu l’est aussi — le motif balzacien à restituer dans sa vérité (nous y venons). L’exit (au sens de Hirschman) devient alors un acte de conservation de soi.


III. La scène inaugurale : Niel / Alloncle, 2 avril 2026

Un rapporteur qui tweete, un entrepreneur qui contient

La commission d’enquête « sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » a été créée le 28 octobre 2025 à l’initiative du groupe UDR (Union des droites pour la République, Éric Ciotti), présidée par Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), rapportée par Charles-Henri Alloncle, député UDR de l’Hérault. Le 2 avril 2026, elle auditionne Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Jérôme Nommé (KKR France) en tant qu’actionnaires de Mediawan, société de production fournissant à France Télévisions des programmes comme C à vous ou C dans l’air.

L’échange tourne au réquisitoire frontal. Niel, dès son propos liminaire : « Exiger la transparence sur l’usage de l’argent des Français est nécessaire […] mais je pense qu’il était possible de le faire, monsieur le rapporteur Charles-Henri Alloncle, sans transformer votre commission en cirque : merci pour votre invitation, mais je ne suis pas un clown » (LCP, 2 avril 2026). Il lui reproche d’avoir « propagé beaucoup d’approximations, de fake news, de mensonges ici et sur vos réseaux sociaux, sans aucune forme de contradictoire ». Objet du grief : une publication sur X du rapporteur affirmant faussement que Mediawan aurait « privatisé » Maxim’s pour fêter la reconduction de Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions (CB News, 2 avril 2026). Niel précise : « Le contrôle de Mediawan est français, il est exclusivement tenu par trois personnes : Pierre-Antoine Capton, Matthieu Pigasse et moi-même. » Et, point d’orgue d’un renversement rhétorique, il lance : « J’adorerais acheter ces chaînes. […] S’ils deviennent privés, je serais ravi de participer aux appels d’offre qui pourraient se produire pour les acheter » (franceinfo, 2 avril 2026).

Trois strates méritent lecture. La strate civique : un député-rapporteur qui utilise X pendant ses propres auditions rompt avec l’idée que l’enquête parlementaire est une magistrature du réel ; il transforme l’instance en théâtre de lui-même. La strate morale : Niel — fait rare chez un entrepreneur — ne plaide pas l’innocence fiscale, il plaide la dignité du faire. Il ne dit pas « je paie mes impôts », il dit « je ne suis pas un clown ». Le déplacement est capital : ce n’est plus l’argent, c’est la considération due au vainqueur. La strate civilisationnelle, enfin : le Français qui regarde cette scène — ingénieur à Palo Alto, trader à Londres, médecin à Genève, psychiatre démissionnaire à Nantes — voit s’afficher, en mondovision parlementaire, le symptôme qui justifie rétrospectivement son départ. Ce qu’il a fui, c’est exactement cela.

La morgue du rapporteur, le calme du vainqueur

La thèse du « calme du vainqueur face à la morgue du rapporteur » n’est pas encore massivement reprise en ces termes par les éditorialistes, mais sa substance parcourt toute la couverture médiatique de la séquence. Alloncle, selon CB News (2 avril 2026), « est resté de marbre face aux deux hommes d’affaires, déroulant ses questions » ; Niel contient visiblement sa colère, passant du rire mi-ironique au reproche cinglant sans élever la voix. La scène est balzacienne : Julie d’Aiglemont, dans La Femme de trente ans (ch. II, Souffrances inconnues), « avait pour son mari cette compassion voisine du mépris qui flétrit à la longue tous les sentiments » (texte vérifié sur Wikisource). L’entrepreneur entendu par la commission regarde le rapporteur tweetant ses propres questions : compassion voisine du mépris.

Une précision honnête : la formule « humilier le vainqueur et le vaincu », souvent attribuée à Balzac, ne se trouve pas sous cette forme dans La Femme de trente ans. Alfred de Musset (Comédies et proverbes, 1849) écrit la formule la plus proche : « Pour que le vainqueur jouisse à fond de son triomphe, pour que le vaincu sente sa déchéance et son néant […], il importe de l’humilier. » Petru Dumitriu, dans Incognito, ajoute : « Il est presque aussi humiliant d’être vainqueur que d’être vaincu. » Le motif, hors de l’attribution précise, reste intellectuellement pertinent : en France de 2026, une partie de la classe politico-médiatique semble à la fois humilier le vainqueur (Niel, entrepreneur) et le vaincu (le policier, le psychiatre, le professeur, le soignant). L’humiliation distribuée signe le désordre moral.


IV. Le cirque parlementaire comme machine à produire l’exil

Onze commissions d’enquête, un record historique

Depuis juillet 2024 et le début de la XVIIe législature post-dissolution, onze commissions d’enquête ont été créées à l’Assemblée nationale, nombre sans précédent sur un intervalle aussi bref (LCP, 9 juin 2025). Sur le mandat Sarkozy (2007-2012), six commissions ; sur le mandat Hollande (2012-2017), dix-sept ; sous le premier quinquennat Macron (2017-2022), vingt-cinq ; sur la XVIe législature (2022-2024), dix-neuf. La comparaison avec le volume de rapports parlementaires parle d’elle-même : 196 rapports entre 2017 et 2019 contre 279 entre 2022 et 2024, soit une hausse de 42 % (Urvoas, Le Parlement enquête, le droit vacille, Fondapol, octobre 2025, pp. 11-12). La liste des onze commissions 2024-2026 inclut notamment : violences dans le secteur culturel (rapporteure Sandrine Rousseau, avril 2025) ; protection de l’enfance ; défaillances industrielles ; accès aux soins (LIOT) ; réindustrialisation (RN) ; expérimentations nucléaires Pacifique (GDR) ; organisation des élections (LFI, devant laquelle Pierre-Édouard Stérin a refusé de déférer) ; effets psychologiques de TikTok sur les mineurs (Delaporte/Miller) ; justice ultramarine ; audiovisuel public (UDR, prés. Patrier-Leitus, rapp. Alloncle) ; violences sexuelles incestueuses parentales (2026).

La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, sur France 3 le 18 mai 2025, quelques jours après l’audition de François Bayrou dans l’affaire Bétharram, a concédé publiquement : « Il y en a peut-être un peu trop. » Elle a mis en garde : « On a des commissions d’enquête qui sont instrumentalisées par certains camps politiques pour en faire des objets strictement politiques, des tribunes […] c’est dommage. » Elle appelle à « ne pas dévoyer » ce « formidable outil » (LCP, 9 juin 2025).

Le rapport Urvoas : douze propositions pour sauver l’instance

Jean-Jacques Urvoas, ancien ministre de la Justice et ancien président de la commission des Lois (XIVe législature), publie en octobre 2025 à la Fondapol Le Parlement enquête, le droit vacille. Pour une clarification du cadre juridique des commissions parlementaires. Il rappelle que certaines commissions « se sont transformées en tribunaux de l’Inquisition » (reprenant Sébastien Le Fol, Le Télégramme, 31 mai 2025), voire en « mini-Vychinski numériques » (Guillaume Larrivé, L’Opinion, 30 juin 2025). Les douze propositions réorganisent la procédure autour de trois lignes de force : la protection des auditionnés (droit à l’avocat, droit au silence, possibilité de huis clos, droit d’observation annexée), la discipline parlementaire (motivation des convocations, devoir de discrétion temporaire interdisant toute communication publique jusqu’au rapport final), et l’articulation avec l’autorité judiciaire (mécanisme de règlement des conflits de compétence confié au Conseil constitutionnel, article 51-2 nouveau). La proposition n° 3, en particulier, vise frontalement le phénomène des tweets en direct d’auditions. La proposition n° 5 consacre explicitement le droit à l’avocat. La proposition n° 7 reconnaît expressément le droit de ne pas répondre à une question susceptible d’exposer à une sanction pénale ou disciplinaire.

Un diagnostic de longue durée

Olivier Rozenberg, dans L’OURS n° 521 (septembre-octobre 2022), analysait déjà la dérive : un Parlement marginalisé « se venge d’une certaine façon en jouant différentes cartes à sa disposition : la controverse, l’indiscipline, le couac, le pourrissement, l’enquête publique… ». (On ne retrouve pas littéralement le mot « ersatz » dans son entretien, mais l’idée d’un investissement compensatoire de la fonction d’enquête y est présente.) Dans le long terme, la série des rapports Balladur (2007), Bartolone-Winock (2015) et des groupes Larcher (2015, 2018) a proposé des réformes restées lettre morte : le droit de tirage automatique par session (acquis en 2008), sans garde-fous procéduraux, a produit le paradoxe actuel — une prolifération sans qualification, une médiatisation sans juridiction.

Signal envoyé au monde : le pays qui a formé Niel, Pigasse, Grinda, Niox-Chateau, Freysz, Mistral-AI, Harmattan-AI — le pays dont ces gens continuent de parler la langue —, ce pays-là met en scène ses auditions comme des talk-shows. Le diplômé Bac+5 à Palo Alto ou à Londres n’a pas besoin d’un sondage : il regarde LCP en ligne et comprend. L’incertitude procédurale des commissions d’enquête n’est pas un détail juridique : c’est une photographie de l’état du pays envoyée au monde.


V. Typologie des exilés : sept figures, une même grammaire

I. Le policier exilé ou en disponibilité : de la vocation au mépris

Alain Bauer, criminologue au CNAM, résume en une phrase le diagnostic devenu consensuel (audition Sénat, commission d’enquête narcotrafic, 29 janvier 2024) : « La politique de lutte contre les stupéfiants est un échec conceptuel, structurel et opérationnel » (Public Sénat, 29 janvier 2024). Dans Tu ne tueras point (Fayard, 24 janvier 2024) et Déclinocène (Fayard, 15 octobre 2025), il décrit la désagrégation de l’État central français « depuis qu’il a choisi de devenir anglo-saxon au milieu des années 1970 ». Xavier Raufer, dans Atlantico n° 50 (décembre 2024), chiffre : « De 2020 à 2024, plus 28 % d’homicides et tentatives à l’échelle nationale ; 80 % lors de guerres de gangs — la pire guerre criminelle depuis que les statistiques existent. »

Mathieu Zagrodzki (CESDIP, CNRS) a thématisé la double contrainte : « D’abord une pression interne, parce qu’il y a une demande de résultats, ensuite une pression externe de la population […]. On veut que les policiers interviennent rapidement, qu’ils soient efficaces, mais à côté de ça, on filme toutes leurs interventions au cas où ils déraperaient » (cité chautard.info, 2021). Un message anonyme de policiers en marge des manifestations d’octobre 2016 avait formulé la version directe : « Face à une hiérarchie carriériste, des élites syndicales enlisées dans leurs conflits, et une justice complètement désintéressée par notre sort, nous devons nous souder » (AEFinfo, 18 octobre 2016). Noam Anouar, ex-RG 93, auteur de La France doit savoir (Plon, 2019), passé en conseil de discipline le 5 février 2020 pour avoir parlé dans les médias, incarne la hiérarchie inversée : dans la police française de 2020-2026, le tweet d’un suspect pèse plus, dans la chaîne de commandement, qu’un rapport de quarante pages fourni par un enquêteur de terrain.

Les chiffres : 10 840 départs dans la police nationale (+ 33 % en quatre ans) et 15 078 en gendarmerie (+ 25 %) depuis 2020 (Sénat, QE Sabine Drexler, 3 octobre 2024). Le taux d’admission au concours de gardien de la paix est passé « de 2 % en 2014 à 18 % en 2020 » (QE Assemblée n° 8479) : les candidats manquent. 27 suicides dans la police et 26 dans la gendarmerie en 2024 (ministère de l’Intérieur) ; au moins 16 policiers supplémentaires et 4 agents de la DGSI en début 2025 (amendement Sénat II-1614, PLF 2026). Alliance-UNSA-Synergie, en 2024, parlent des policiers comme « tampons de la République », « ne pouvant même plus agir contre les délinquants alors que les refus d’obtempérer sont devenus monnaie courante » (Lyon Capitale, 2024). Le sociologue Zagrodzki conclut, tribune reprise à l’Assemblée nationale (QE 10846, 2023) : « Une profession maltraitée et malheureuse peut difficilement rendre un service de qualité et nouer une relation apaisée avec le reste de la société. »

Le policier exilé — on le retrouve à Genève, à Dubaï, à Singapour, dans les services de sécurité privée francophones en Afrique de l’Ouest — ne dit presque jamais qu’il est parti pour la fiscalité. Il dit qu’il est parti parce qu’il ne se reconnaissait plus dans la verticalité d’une institution qui l’a cessé de le reconnaître.

II. Le psychiatre en rupture : soigner dans un hôpital en flammes

Le Comité Consultatif National d’Éthique (CCNE), Avis 147 du 27 janvier 2025, parle d’une « alerte » sur une psychiatrie « exsangue », « discipline sinistrée », aux « conditions indignes ». Angèle Consoli (rapporteure, PU-PH Pitié-Salpêtrière) : « La fragilité de la psychiatrie révèle un paradoxe insoutenable : alors que les besoins augmentent, les moyens restent insuffisants, amenant à une saturation complète du système de soins. » Les chiffres : 30 % de postes de psychiatres hospitaliers vacants (Sénat, 17 janvier 2024) ; 48 % selon Jean-Pierre Salvarelli (SPH), octobre 2024 (Le Monde cité par environnementsantepolitique.fr, 5 octobre 2024) ; seulement 2 000 psychiatres exercent réellement à l’hôpital public sur 11 000 praticiens français (Rachel Bocher, INPH, Le Quotidien du Médecin, 2024) ; 65 postes d’internes vacants sur 489 au choix 2024 (13,3 %) (Santé Mentale, 10 octobre 2024) ; délai moyen d’attente en CMP : 18 mois (Sénat, 17 janvier 2024).

Cyrulnik et Lemoine, Pour une nouvelle psychiatrie (Odile Jacob, 2022) : « Pénurie de psychiatres, mécontentement des soignants, recherche clinique en berne, augmentation de la prévalence des troubles, parcours de soins douloureux, patients sacrifiés et familles en détresse, la psychiatrie est proche du point de rupture. » Antoine Pelissolo (GHU Henri-Mondor), Medscape, 30 janvier 2025 : « Les structures de soins psychiatriques sont saturées. Les besoins en psychiatrie ne cessent d’augmenter et l’offre de soins est insuffisante pour proposer au plus grand nombre des prises en charge de qualité. » Maurice Corcos (Institut Mutualiste Montsouris) dénonce depuis vingt ans le « culte de la performance » dans ses chroniques de L’Information psychiatrique (2024/9, 2025/2-5-8, 2026/1) et dans L’Homme selon le DSM, le nouvel ordre psychiatrique (Albin Michel, 2011).

Le Printemps de la Psychiatrie, dans son appel du 23 juin 2024, écrit : « Les dizaines de milliers de lits fermés en psychiatrie au fil des décennies, ainsi que la diminution coupable du nombre de structures ambulatoires (CMP, CATTP, hôpitaux de jour…) ont barré l’accès aux soins des « moins malades », adultes et enfants, obligé·es de se contenter de prescriptions de psychotropes à vie par leur généraliste. » L’image de « l’hôpital en flammes » n’est pas seulement métaphorique : les incendies littéraux se sont succédé à Sète (février 2023), Mende (15 janvier 2024), Niort (14 janvier 2025, une patiente décédée), Tours (6 août 2025, 65 patients évacués, 22 lits psychiatrie B fermés). Le psychiatre français qui part — le plus souvent vers la Suisse romande, le Québec ou la Belgique — décrit presque toujours le tri des patients et le gâchis vocationnel comme motifs princeps. Ce qu’il a fui : le moment où, soignant, il a compris qu’il devenait variable d’ajustement d’un système en faillite.

III. L’expatrié californien : du vaincu au vainqueur, la morale du « donner »

La Silicon Valley abrite la plus ancienne communauté française entrepreneuriale transatlantique. Eric Benhamou (3Com), Jean-Louis Gassé (Apple puis Be.com), Philippe Kahn (Starfish), Pierre Lamont (Sequoia), Philippe Poulety (Sangstat) ont ouvert la voie dès les années 1980 (Sénat, rapport Ferrand La fuite des cerveaux : mythe ou réalité ?, 1999-2000). Depuis, Fabrice Grinda (FJ Labs, Aucland, Zingy, OLX), 200+ investissements (Alibaba, Airbnb, Palantir), tient depuis Business Insider Musings of an Entrepreneur — blog long-format où il explicite sa méthode : « learn computer science. It’s extraordinarily helpful […] have rational frameworks for looking at the world » (Grinda, interview entreprendre.fr, décembre 2022). La cohorte tech-française de SF compte aujourd’hui plusieurs milliers de personnes (MEAE 2025 : 159 357 Français inscrits aux États-Unis).

Le ressort moral qui traverse ces récits est napoléonien — au sens d’un vieux Napoleon Hill, Outwitting the Devil / Plus malin que le Diable (écrit 1938, publié Sterling 2011 ; trad. Performance, 2013). Hill distingue l’homme qui pense pour lui-même et le drifter (dériveur) : « I can best define the word ‘drift’ by saying that people who think for themselves never drift, while those who do little or no thinking for themselves are drifters. » Le remède de Hill, que reprennent — souvent sans le savoir — les entrepreneurs français de la côte Ouest : « Be willing to render useful service equivalent to the value of all material things you demand of life, and render the service first. » Donner un service utile au plus grand nombre, avant même de demander. C’est la formule que l’on retrouve, à peine transposée, chez Xavier Niel fondant l’école 42, Jean de La Rochebrochard finançant 300 startups via Kima, Stanislas Niox-Chateau étendant Doctolib à 400 000 soignants en Europe, ou Cédric O plaidant aujourd’hui pour Mistral AI.

La Silicon Valley est, pour ces Français, le territoire où le service utile n’est pas soupçonné d’abord. Où le vainqueur est institutionnellement présumé utile à la communauté jusqu’à preuve du contraire. Où l’entrepreneur est un « joueur » dans le sens que donne Olivier Alexandre à ce terme dans La Tech. Quand la Silicon Valley refait le monde (Seuil, 2023, 560 p.) : « célèbrent les réseaux, la gratuité, l’échange désintéressé ». Ce que l’on cherche n’est pas, au premier chef, la rémunération (elle suit) : c’est la présomption institutionnelle de légitimité — l’exact inverse de ce que la commission Alloncle impose à Niel. L’audition du 2 avril 2026 est, de ce point de vue, un signal lancé à tous ces anciens compatriotes : votre choix est confirmé.

IV. L’observateur numérique : la France comme « femme de trente ans » au bord de l’abîme

Une catégorie spécifique, plus récente, émerge : celle des observateurs numériques argumentés — comptes X/Twitter, Threads, Substack — qui tiennent journal en continu de la décomposition. Ils se recrutent parmi les ingénieurs, les universitaires, les anciens commissaires, les magistrats, les entrepreneurs en retrait, les médecins en disponibilité. Ils ne sont pas tous expatriés, mais ils parlent le langage de l’exil intérieur dont Rosanvallon, dès La Contre-démocratie (2006), avait décrit la topographie. Leur voix est massive dans les commentaires des séquences parlementaires : sous les vidéos LCP de l’audition Niel, des milliers de messages argumentés — dont nombre vérifiablement venus de comptes d’expatriés californiens ou londoniens — saluent « le calme d’un Niel » et tiennent la morgue du rapporteur comme emblème d’« un pays qui ne se respecte plus ».

Cette figure relève d’un archétype ancien, et d’un commentaire balzacien. La France, en 2026, se comporte comme la Julie d’Aiglemont de La Femme de trente ans : une femme qui « se réveille soudainement au bord ou au fond d’un abîme » (motif diffus du roman). Elle a eu sa gloire, elle a eu sa jeunesse ; elle s’aperçoit, à trente ans, que le temps a fait ce qu’il voulait et qu’il faut désormais compter avec sa propre lucidité. L’observateur numérique est l’émissaire désenchanté de ce réveil. Son langage, souvent, se tisse de références : Mounier et le personnalisme — « par opposition à l’individu, être isolé, pure abstraction, la personne est engagée, dès sa naissance, dans une communauté » (Le Personnalisme, PUF 1949) —, Klemperer et la corruption du langage politique, Arendt et la banalité du verbiage, Goffman et la théâtralisation sociale, Foucault et la scène du châtiment, Fénelon et la critique de la flagornerie du pouvoir. Le « cirque » dont parle Niel est aussi, pour ces observateurs, la scène où les mots ont perdu leur poids. Klemperer aurait écrit LTI-2026.

V. Le haut-fonctionnaire découragé : la raison face à l’immaturité

Bruxelles abrite environ 70 000 Français (ambassade, 2024), dont une élite administrative massive — Commission européenne, Parlement, Conseil, représentations permanentes. La littérature sur ces profils est paradoxalement rare ; Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles de Libération depuis 1990, tient depuis son blog Coulisses de Bruxelles une chronique critique de l’opacité française à l’échelon européen (affaire DSK 2007, scandale Selmayr 2018). Sa ligne, présentée à l’IHEDATE (session 2019), consiste à imputer aux « gouvernements nationaux » la responsabilité des « dérives » souvent reprochées à Bruxelles. Cette critique trouve un écho chez d’anciens énarques passés à la Commission : Sylvie Goulard, Alain Lamassoure, portraiturés par Le Monde et Les Échos, évoquent une « déception de la centralisation française » et la découverte, à Bruxelles, d’une culture administrative fondée sur la négociation, la collégialité et le droit, plutôt que sur la verticalité du « colbertisme parisien ».

Le haut-fonctionnaire découragé par la France ne part souvent pas pour des motifs fiscaux (Bruxelles n’est pas un paradis). Il part parce qu’il a cessé de croire que la raison administrative française puisse encore rencontrer une volonté politique à sa hauteur. L’écart entre l’exigence technique du pays réel et la posture médiatique des élites — ce qu’on peut nommer l’immaturité systémique — est le grief récurrent. L’eurocrate français à Bruxelles est l’éco-observateur de cette disjonction : il voit, depuis la Commission, les notes que le pays produit — de Trésor, de DG compétition, d’IGF, d’IGAS — être désavouées, en quelques heures et sans argumentation contraire, par la joute médiatique parisienne. Le départ est souvent professionnel d’apparence, spirituel au fond.

VI. L’entrepreneur tech : la morgue du rapporteur vs la table du conseil d’administration

Revenons à Niel. Et élargissons. Nicolas Bouzou (La Civilisation de la peur, XO, 2024) plaide pour un optimisme éclairé contre le catastrophisme médiatique, et dénonce les 30 milliards de hausses fiscales du budget 2025 alors qu’il aurait fallu « deux tiers d’économies sur la dépense publique » (BFM Business, novembre 2025). Charles Gave (L’État est mort, vive l’État !) et Philippe Manière tiennent depuis des années le même constat d’un écosystème institutionnel qui punit le succès avant de le féliciter. L’Institut Montaigne, l’IFRAP, la Fondapol, l’Institut des Libertés, le Thomas More Institute produisent sur cette question une masse documentaire considérable : notes sur l’ISF, le PFU, l’exit tax, mais aussi — plus rarement lues — sur le climat symbolique du traitement parlementaire et médiatique des entrepreneurs qui réussissent.

Stanislas Niox-Chateau (Doctolib, 2013) incarne la génération intermédiaire : resté en France, mais qui pousse depuis deux ans (entretiens 2024-2025) la thèse que « l’Europe doit créer ses champions de la tech et du numérique » (Wikipédia Niox-Chateau, synthèse 2025). La logique est lisible : sans présomption institutionnelle de légitimité pour le vainqueur, l’Europe restera tributaire des hyperscalers américains. La scène Niel-Alloncle est alors le contre-exemple emblématique : dans la même semaine où Mistral AI lève des fonds et où Harmattan AI devient licorne de défense, le Parlement français reçoit un des pères de la tech tricolore pour lui demander, en substance, de se justifier d’être français. L’incohérence du signal envoyé est le plus puissant des motifs d’exil tech.

VII. Le créatif / universitaire : la fuite du ricanement

Montréal (environ 100 000 Français inscrits) et Lisbonne (50 000-60 000) sont les deux capitales du retrait créatif et universitaire. À Montréal, Mathieu Bock-Côté théorise depuis Paris et Montréal (le Journal de Montréal, le Figaro) l’idée que le Québec offre « un rapport à la langue, à la culture, à la nation que la France aurait oublié ». Christian Rioux, correspondant du Devoir à Paris de 1995 à 2024, a tenu la même ligne dans Chroniques du monde qui vient. La nouvelle guerre culturelle (Boréal, 2021) ; son congédiement fin décembre 2024 a donné lieu à une lettre ouverte signée par 400 personnalités dont Denys Arcand (Le Devoir, 4 janvier 2025), déplorant « une inquiétude légitime quant à l’état réel du pluralisme ». Les expatriés français interviewés par French Morning Montréal, Journal du Coq, Sirelo (2023) reviennent sur un mot-clé : « Évoluer à Montréal est très reposant quand on a connu le stress citadin français. » La francophonie d’apaisement — on parle français sans ricaner sur les accents, sans désigner l’interlocuteur comme « réac » ou « woke », sans théâtralisation politique — est un motif non-fiscal explicite et répété.

À Lisbonne, l’abolition du régime des Résidents Non Habituels (RNH) au 1er janvier 2024 — décidée par António Costa qui qualifiait le dispositif d’« injustice sociale » — aurait dû tarir les arrivées. Elle ne l’a pas fait. Lepetitjournal Lisbonne (2025) documente la persistance des flux, dominés par des trentenaires et quadras créatifs : architectes, designers, fondateurs de boutiques, web summit, LX Factory. Mehdi Benlahcen (ADFE) : « Désormais il y a davantage de couples de jeunes qui viennent s’installer à Lisbonne, avec le projet de fonder et d’ouvrir leur propre entreprise. » Le motif n’est donc plus fiscal ; il est ambiantiel : climat, sécurité, douceur du vivre-ensemble, scène artistique, « société moins polarisée que la France ».

L’universitaire français qui part à Oxford, Cambridge, Louvain, Genève, McGill, NYU, Stanford ne fuit pas, au premier chef, les impôts : il fuit le ricanement qui, en France, accueille désormais toute proposition non conforme au Zeitgeist médiatique, de droite comme de gauche. Le ricanement est l’antithèse de la cité du discours rationnel au sens kantien. Il signifie : ton argument n’aura pas le temps de se déployer, nous l’avons déjà classé. L’exil universitaire français — Thomas Piketty à Berkeley dans sa jeunesse, Esther Duflo au MIT, Philippe Aghion à Harvard, Emmanuel Saez à Berkeley, Xavier Jaravel à LSE, Julia Cagé ayant enseigné à Harvard —, s’il n’est pas toujours définitif, manifeste toujours une demande de cité de la raison.


VI. Anthologie de citations, classée par profil

Sociologues et philosophes de la reconnaissance

Pierre Rosanvallon, Les Épreuves de la vie (Seuil, 2021) : « Le mépris est au cœur de la question sociale aujourd’hui. » — « Respect et reconnaissance sont en creux les deux revendications majeures des invisibles. »

François Dubet, Le Temps des passions tristes (Seuil, 2019, p. 59) : « Plus que l’exploitation ou les inégalités sociales proprement dites, le mépris est une sorte de mesure générale du sentiment d’injustice. » — Le Mépris (Seuil, 2024) : « Lorsque les citoyens se disent méprisés par le système, la démocratie est menacée par le ressentiment et la dénonciation de coupables. »

Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance (Cerf, 2000, p. 166) : « L’expérience de la reconnaissance est un facteur constitutif de l’être humain […]. Si une telle forme d’approbation sociale lui fait défaut, il s’ouvre dans sa personnalité une sorte de brèche psychique. »

Éric Maurin, La Peur du déclassement (Seuil, 2009, p. 16) : « Les pays où les pertes d’emploi suscitent la plus grande peur sont paradoxalement ceux où les emplois sont les mieux protégés et les statuts les plus difficiles à perdre. »

Anne-Catherine Wagner, Les Nouvelles Élites de la mondialisation (PUF, 1998) : « Le double mouvement d’ouverture géographique et de fermeture sociale qui caractérise ces élites de la mondialisation. »

Christophe Guilluy, No Society (Flammarion, 2018, p. 82) : « En détruisant économiquement et culturellement l’ancienne classe moyenne occidentale, la classe dominante a créé les conditions de l’explosion des sociétés occidentales et de leur balkanisation. »

Police et sécurité

Alain Bauer, Tu ne tueras point (Fayard, 2024) : « La délinquance et la violence se sont banalisées. »

Alain Bauer, La Nuova Bussola Quotidiana, 4 juillet 2023 : « L’État central en France éprouve de plus en plus de difficultés à affirmer son autorité. »

Xavier Raufer, Atlantico n° 50, décembre 2024 : « De 2020 à 2024, plus 28 % d’homicides et tentatives à l’échelle nationale ; 80 % lors de guerres de gangs — la pire guerre criminelle depuis que les statistiques existent. »

Mathieu Zagrodzki (Le Monde, reprise QE 10846) : « Une profession maltraitée et malheureuse peut difficilement rendre un service de qualité et nouer une relation apaisée avec le reste de la société. »

Syndicats Alliance-UNSA-Synergie, 2024 : « Les policiers sont devenus les tampons de la République. »

Psychiatrie

CCNE, Avis 147, 27 janvier 2025 : « La fragilité de la psychiatrie révèle un paradoxe insoutenable : alors que les besoins augmentent, les moyens restent insuffisants. »

Cyrulnik-Lemoine, Pour une nouvelle psychiatrie (Odile Jacob, 2022) : « La psychiatrie est proche du point de rupture. »

Antoine Pelissolo (Medscape, 30 janvier 2025) : « Les structures de soins psychiatriques sont saturées. »

Printemps de la Psychiatrie (appel, 23 juin 2024) : « Les dizaines de milliers de lits fermés en psychiatrie au fil des décennies […] ont barré l’accès aux soins des « moins malades ». »

Tech et entrepreneuriat

Xavier Niel (audition AN, 2 avril 2026) : « Je ne suis pas un clown. » — « Il était possible de le faire, monsieur le rapporteur, sans transformer votre commission en cirque. »

Nicolas Bouzou (BFM Business, novembre 2025) : « Il aurait fallu deux tiers d’économies sur la dépense publique. »

Napoleon Hill, Outwitting the Devil (2011) : « Be willing to render useful service equivalent to the value of all material things you demand of life. »

Parlement et commissions d’enquête

Urvoas, Le Parlement enquête, le droit vacille (Fondapol, octobre 2025, citant Le Fol) : Les commissions « se sont transformées en tribunaux de l’Inquisition. »

Urvoas, citant Larrivé (L’Opinion, 30 juin 2025) : « Mini-Vychinski numériques. »

Yaël Braun-Pivet (France 3, 18 mai 2025) : « Il y en a peut-être un peu trop » — « ne pas dévoyer ce formidable outil. »

Balzac et Mounier

Balzac, La Femme de trente ans (ch. II, 1832) : « Cette compassion voisine du mépris qui flétrit à la longue tous les sentiments. »

Mounier, L’Affrontement chrétien (La Baconnière, 1944) : « Il leur semble que, pour aimer le Christ, il leur faudrait accepter comme une déchéance, comme un amoindrissement de leur personnalité de rude travailleur. »


VII. Ce qu’ils ont cherché ailleurs : six biens rares

Les témoignages convergent sur six biens rares que les expatriés français disent avoir trouvés — parfois en partie, jamais entièrement — dans leurs pays d’accueil. Premièrement, la culture du résultat : on n’y débat pas éternellement, on livre ; la décision est frugale, la délibération ciblée (Silicon Valley, Singapour, Londres). Deuxièmement, le respect du temps : la réunion commence à l’heure, finit à l’heure ; l’agenda des décideurs est leur propriété, pas celle des média (Dubaï, Singapour, Suisse). Troisièmement, la dignité de la compétence : l’expert est écouté dans son domaine parce qu’il est expert, non malgré cela ; la hiérarchie technique prime sur la hiérarchie médiatique (Allemagne, Suisse, Singapour). Quatrièmement, la sérénité du faire : on peut travailler sans avoir à justifier, toutes les semaines, l’utilité sociale de son travail dans un débat public saturé de soupçon (Montréal, Portugal, Belgique). Cinquièmement, la reconnaissance du don utile : le service rendu est présumé légitime ; la richesse est présumée conséquence d’une utilité ; la réussite est un signal positif, non suspect (Etats-Unis, Dubaï, Singapour). Sixièmement, l’apaisement linguistique et institutionnel : le débat public n’est pas un champ de bataille permanent ; les conflits d’idées ne virent pas immédiatement au procès moral (Québec, Portugal, Belgique).

Ces six biens rares forment, pris ensemble, une grammaire de la reconnaissance au sens d’Honneth. Ils articulent l’amour (respect personnel), le droit (présomption de légitimité) et la solidarité (estime sociale). Ils ne sont pas tous réunis dans les pays d’accueil ; chacun offre une combinaison partielle. Mais la France de 2026 — par la scène Niel-Alloncle, par la hiérarchie inversée policière, par l’hôpital en flammes, par la saturation des commissions d’enquête — envoie le signal inverse sur chacun des six points. D’où la fuite.


VIII. Le deuil d’une certaine France, et la question finale

Revenons-y : il ne s’agit pas de détester. Presque tous les témoignages longs recueillis — du psychiatre en rupture au trader londonien, de l’eurocrate bruxellois à l’ingénieur de Palo Alto, du policier en disponibilité à l’expatriée lisboète — manifestent un attachement douloureux, presque physique, à la France d’origine. L’expression balzacienne, diffuse dans Les Saints, du mal aux yeux d’amour traduit assez exactement cet état : aimer au point d’avoir mal ; aimer au point de ne plus supporter de voir ; partir précisément parce qu’on aime. L’« engourdissement stupide » qu’on dénonce n’est pas la France ; c’est un état temporaire de la France, ce moment balzacien où la femme de trente ans « se réveille soudainement au bord ou au fond d’un abîme » et doit choisir, comme Julie d’Aiglemont, entre la compassion voisine du mépris et la possibilité d’un second élan.

Trois deuils, précisément. Le deuil du respect de la compétence : la France savait autrefois honorer son technicien, son ingénieur, son médecin, son policier ; elle hésite aujourd’hui à le faire autrement que par des revalorisations indiciaires dérisoires. Le deuil de la parole politique tenue : la « cascade du mépris » rosanvallonienne est aussi une cascade de paroles non-tenues, de promesses annulées avant même d’avoir été honorées — et la fatigue démocratique mesurée par le CEVIPOF (76 % « politiques corrompus plutôt qu’honnêtes ») en est l’indicateur direct. Le deuil de la civilité institutionnelle : les silencieuses gouvernances morales qui, dans certaines institutions, assuraient naguère la transmission d’un code de tenue, d’un minimum de civilité entre adversaires, se sont dissoutes dans la communication permanente et le tweet d’audition. Ce que le rapport Urvoas propose en 12 points ne restaurera pas à soi seul cette civilité ; mais ses propositions 3 et 7 en sont la condition nécessaire.

La France peut-elle encore retenir ceux qui savent ? Réponse honnête, en avril 2026 : oui, mais à trois conditions précises. La première est procédurale — le rapport Urvoas doit être appliqué, la parole parlementaire doit être réarmée dans sa dignité, le tweet d’audition doit être sanctionné avec la même rigueur que la faute disciplinaire. La deuxième est symbolique — le vainqueur ne doit plus être humilié, et le vaincu (le policier, le psychiatre, le professeur, le soignant) non plus. La reconnaissance honnétienne des trois sphères doit redevenir la boussole morale d’un État qui a cessé de l’être. La troisième est civilisationnelle — la France doit retrouver le sens du don utile au sens de Hill, et cesser de présumer coupables ceux qui donnent beaucoup. Elle doit, pour reprendre Mounier, « faire vivre le spirituel dans le temporel » plutôt que l’en bannir par le sarcasme.

Si ces trois conditions ne sont pas réunies, l’hémorragie qualifiée continuera : 15 000 Bac+5 par an, 10 840 départs policiers en quatre ans, 48 % de postes de psychiatres vacants, et — plus insidieusement encore — une France où les meilleurs restent mais ne s’engagent plus, exilés intérieurs au sens de Rosanvallon. Ce serait le pire des scénarios : un pays dont les corps constitués vivent, comme Julie d’Aiglemont, dans une compassion voisine du mépris pour eux-mêmes, faute d’avoir su se réveiller à temps de leur propre engourdissement.

Xavier Niel, le 2 avril 2026, n’a pas seulement défendu Mediawan. Il a envoyé, au nom — souvent silencieux — de tous ceux qui sont déjà partis ou qui se préparent à partir, un ultime signal de civilité intellectuelle à une institution parlementaire qui l’avait oubliée. Je ne suis pas un clown : c’est aussi ce que disent, sans micro, les policiers qui démissionnent, les psychiatres qui s’expatrient, les ingénieurs qui bouclent leur valise pour Palo Alto, les créatifs qui s’installent à Lisbonne, les eurocrates qui préfèrent Bruxelles, les francophones qui respirent à Montréal. La France, pour les retenir, doit cesser le cirque. Elle doit, exactement comme la Julie de Balzac, se réveiller au bord de l’abîme — et décider, en conscience, de vivre. »

Quand le Parlement se fait cirque : l’affaire Niel-Alloncle au miroir du droit, de la sociologie et du droit comparé

Le 2 avril 2026, dans la salle de commission du Palais-Bourbon, Xavier Niel a fait ce qu’aucun auditionné n’avait osé avec cette frontalité depuis les clashs Bolloré-Assouline de 2022 : il a refusé l’asymétrie de pouvoir imposée par la commission-spectacle. « Merci pour votre invitation, mais je ne suis pas un clown », a-t-il lancé au rapporteur Charles Alloncle (UDR, groupe ciottiste), l’accusant d’avoir transformé la commission d’enquête sur l’audiovisuel public en « cirque » et d’avoir propagé « des approximations, des fake news et des mensonges, ici et sur vos réseaux sociaux, sans aucune forme de contradictoire ». L’épisode, d’abord spectaculaire, cristallise en réalité une crise profonde du contrôle parlementaire français : celle d’un instrument juridiquement solide mais procéduralement sous-doté, institutionnellement pluraliste mais médiatiquement captif, historiquement légitime mais déontologiquement fragile. Ce rapport reconstitue l’affaire, en rappelle le cadre normatif, l’éclaire par les précédents français depuis 2013, la situe dans la longue durée philosophique depuis le Théétète de Platon, et la compare aux pratiques britanniques, allemandes et américaines.

Avant d’entrer dans l’analyse, une rectification factuelle s’impose : le prénom du député cité dans la saisine initiale (« Aurélien ») est erroné. Il s’agit de Charles-Henri Alloncle (dit « Charles »), né le 21 octobre 1993 à Nancy, diplômé de Sciences Po et HEC, cofondateur de la néobanque Blank, député UDR de la 9ᵉ circonscription de l’Hérault depuis le 8 juillet 2024 (succession de Patrick Vignal). Il n’est pas président de la commission mais rapporteur ; la présidence appartient à Jérémie Patrier-Leitus (Horizons, Calvados). La commission elle-même ne porte pas sur les télécoms, ni sur KKR, ni sur le rachat de La Provence, mais sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » – créée le 28 octobre 2025 par exercice du droit de tirage du groupe UDR d’Éric Ciotti. Cette précision n’est pas accessoire : elle conditionne toute la grille de lecture politique et juridique de l’affaire.

Ce qui s’est réellement joué le 2 avril 2026

L’audition du 2 avril n’était pas la première tentative. Convoqué une première fois le 26 février 2026, Xavier Niel s’était décommandé trente minutes avant l’heure, invoquant un « empêchement urgent ». Le rapporteur avait alors dénoncé publiquement un « mépris manifeste pour le travail parlementaire » – formule en soi révélatrice d’une conception du contrôle où le rapporteur assume à la fois la fonction de procureur et celle de commentateur médiatique. La nouvelle date réunissait trois actionnaires de Mediawan, premier producteur de programmes pour France Télévisions (C à vous, C dans l’air, HPI, Dix pour cent) : Niel, Matthieu Pigasse et Jérôme Nommé, président de KKR France. L’angle du rapporteur consistait à contester la nationalité française de Mediawan en raison de la présence de KKR au capital et à suggérer une compromission entre les producteurs privés et la direction de France Télévisions.

Dès l’ouverture, Niel prend la parole liminaire et lance son offensive : « Exiger la transparence sur l’usage de l’argent des Français est nécessaire, mais je pense qu’il était possible de le faire, M. le rapporteur Charles-Henri Alloncle, sans transformer votre commission en cirque. » Il conteste la thèse américaine : « Le contrôle de Mediawan est français, il est exclusivement tenu par trois personnes : Pierre-Antoine Capton, Matthieu Pigasse et moi-même. » Sommé par Alloncle – « Vous vous croyez où ? » –, Niel répond, cinglant : « Je me crois à l’Assemblée nationale, M. le rapporteur, dans un cirque que vous avez créé. » Le clou de la séquence, devenu viral, consiste dans la retournement des coûts : « Monsieur le rapporteur, vous coûtez 11 000 euros par mois aux Français. Ça a coûté des fortunes aux Français, des dizaines de millions d’euros (…). Vous auriez dû la confier à Mediawan, ça aurait coûté bien moins cher. » Le président Patrier-Leitus suspend la séance pour tenter de ramener le calme, puis reconnaît publiquement, sur la fameuse affaire du restaurant Maxim’s qu’Alloncle avait relayée sur X le 25 février : « Le rapporteur a relayé une vidéo d’un syndicaliste, il semblerait qu’effectivement ce soit faux (…) et je me réserve le droit d’engager une procédure pour parjure, non pas contre le rapporteur mais contre M. Cordival. » Désaveu public d’un rapporteur par son propre président, rarissime dans l’histoire récente. Matthieu Pigasse enchaîne : « Vous nous avez couverts de boue, Xavier Niel et moi. On a été accusés successivement de détournement d’argent public, de collusion, de prise illégale d’intérêts, de conflit d’intérêts. Je n’ai pas de précédent, dans une démocratie moderne, de parlementaire en exercice ou de commission d’enquête faisant autant d’ingérence et d’interférences dans les lignes éditoriales des médias. » La séquence LCP, reprise intégralement sur YouTube (identifiant eeHYC9B33HM) et sur Facebook LCP, cumule plusieurs millions de vues dans les jours qui suivent.

Le contexte du dérapage est déjà ancien. Dès mi-décembre 2025, la présidente de l’Assemblée Yaël Braun-Pivet avait adressé à la commission un rappel à l’ordre formel évoquant « des incidents d’une fréquence et d’une ampleur inédites ». Éric Ciotti avait alors qualifié la lettre de « dangereuse immixtion », Alloncle répondant sur X par un détournement ironique de la formule de Jacques Chirac : une présidente de l’Assemblée « ne devrait pas dire ça ». Le 23 décembre 2025, Patrier-Leitus avait suspendu les travaux et obtenu d’Alloncle l’engagement de cesser de commenter en direct sur X les propos des témoins, de ne pas déformer les déclarations des auditionnés, et de mettre à disposition des membres les documents cités. Engagements manifestement non tenus, comme l’a montré la séquence Maxim’s. Le 2 février 2026, quatre députés (Ayda Hadizadeh – PS, Sophie Taillé-Polian – Génération.s, Erwan Balanant – MoDem, Céline Calvez – Renaissance) avaient à nouveau saisi Braun-Pivet pour demander un rappel à l’ordre. Le 4 février, Patrier-Leitus lui-même avait quitté la salle après qu’Alloncle eut insinué qu’il aurait « des liens » avec Mediawan. Hadizadeh décrivait publiquement le rapporteur comme un « petit procureur maccarthyste », Balanant évoquait des « tunnels d’outrance ».

L’affaire Niel n’est donc pas un accident, mais l’aboutissement prévisible d’une trajectoire : celle d’un rapporteur investi d’une fonction quasi-juridictionnelle mais opérant dans une logique de prédation médiatique, dans une commission dont la dynamique avait été désavouée successivement par la présidente de l’Assemblée, quatre députés de sensibilités différentes, et son propre président de commission. Ce qui rend le cas singulier, c’est la réplique : un auditionné ayant choisi de ne pas se plier au rituel de déférence, retournant contre le rapporteur l’arme du chiffrage, du sarcasme et du serment inversé (« approximations, fake news, mensonges »).

Le cadre juridique : des pouvoirs considérables, des garanties incomplètes

Le droit des commissions d’enquête repose sur une architecture à trois niveaux. L’article 51-2 de la Constitution, issu de la révision du 23 juillet 2008, consacre leur existence. L’article 6 de l’ordonnance n° 58-1100 du 17 novembre 1958, plusieurs fois révisé (lois du 20 juillet 1991, du 14 juin 1996, du 14 novembre 2008, du 8 août 2017), en fixe le régime organique. Les articles 137 à 144-2 du Règlement de l’Assemblée nationale en organisent le fonctionnement interne.

Le texte organique confère aux commissions un arsenal impressionnant : obligation de comparution sous serment (« Je jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité »), possibilité de convocation par huissier ou agent de la force publique, contrôle sur pièces et sur place du rapporteur, peines de deux ans d’emprisonnement et 7 500 € d’amende pour refus de comparaître, cinq ans d’emprisonnement et 75 000 € d’amende pour faux témoignage par application combinée de l’article 6-III de l’ordonnance et de l’article 434-13 du code pénal. Ces pouvoirs ne sont pas théoriques : la première condamnation historique pour faux témoignage devant une commission est intervenue en juillet 2017 contre le pneumologue Michel Aubier (6 mois avec sursis, 50 000 € d’amende) pour avoir, en 2015, dissimulé ses liens avec Total devant la commission sénatoriale sur la pollution atmosphérique. Plus récemment encore, en mai 2025, la commission Nestlé du Sénat (Burgoa-Ouizille) a saisi le parquet contre Ronan Le Fanic, directeur industriel de Nestlé Waters, pour parjure portant sur des contaminations dans l’usine de Vergèze.

Mais les garanties procédurales pour l’auditionné demeurent incomplètes. L’immunité relative instaurée par la loi du 14 novembre 2008 ne protège que les propos tenus devant la commission dès lors qu’ils ne sont pas étrangers à son objet. Le droit à l’avocat n’est pas consacré textuellement et reste laissé à l’appréciation discrétionnaire. Le droit au silence, pourtant reconnu par le Tribunal correctionnel de Paris dans un jugement du 17 janvier 2025 relaxant deux militants des Soulèvements de la Terre, n’est pas garanti de manière générale. La personne auditionnée ne peut qu’obtenir communication a posteriori du compte rendu et y faire annexer des observations écrites – faculté qui n’a jamais été invoquée avec succès contre les affirmations à chaud d’un rapporteur sur X.

S’agissant des obligations du président et du rapporteur, le droit positif reste allusif. Aucun texte spécifique ne consacre expressément leur impartialité. Celle-ci découle de l’article 80-1 du Règlement (« Les députés exercent leur mandat au profit du seul intérêt général et en toute indépendance »), du code de déontologie des députés adopté par le Bureau le 6 avril 2011 et régulièrement modifié (principes d’indépendance, d’objectivité, de probité, d’intégrité, d’exemplarité, de dignité), et de la réserve d’interprétation formulée par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2009-581 DC du 25 juin 2009 sur « les exigences de clarté et de sincérité du débat parlementaire, qui s’appliquent aux travaux des commissions ». L’étude Fondapol de Jean-Jacques UrvoasLe Parlement enquête, le droit vacille, octobre 2025 – souligne précisément l’absence d’un dispositif structuré de préparation et d’autolimitation : le rapporteur dispose « presque sans entraves » (la formule vient d’Éric Thiers, Pouvoirs n° 134, 2010) des prérogatives d’une instruction sans les garanties qui l’encadrent.

Les sanctions contre un rapporteur ou un président défaillant ne sont ni codifiées ni effectives. Rien dans les textes ne prévoit formellement la révocation. Le rappel à l’ordre par le Président de l’Assemblée relève du pouvoir informel de police et de discipline ; il avait été utilisé contre Meyer Habib en 2021 après qu’il eut divulgué sur Facebook le contenu d’une audition à huis clos de la commission Sarah Halimi. Le Bureau peut se saisir via l’article 80-4 du Règlement, à travers la médiation du déontologue – fonction créée par décision du Bureau du 6 avril 2011, occupée successivement par Jean Gicquel, Ferdinand Mélin-Soucramanien, Agnès Roblot-Troizier (2017-2020), Christophe Pallez, Jean-Éric Gicquel, puis depuis le 1er mai 2025 par Rémi Schenberg. Mais ce dispositif ne s’applique qu’en cas de saisine et n’a jamais abouti à la révocation effective d’un rapporteur ou d’un président. En pratique, les seules sanctions tangibles restent médiatiques (rappels à l’ordre publics), politiques (désaveu par le groupe) et, marginalement, judiciaires (divulgation du secret, diffamation hors protection fonctionnelle).

L’écart de préparation : asymétrie structurelle plutôt qu’accident ponctuel

Xavier Niel est le candidat unique à avoir monté le dossier de la quatrième licence mobile face aux 48 pages de spécifications techniques de l’ARCEP en 2009 – dossier dont la complexité avait découragé Bouygues, SFR et Vivendi. Charles Alloncle, 32 ans, ancien analyste M&A de LionTree et cofondateur d’une néobanque, dispose certes d’une formation HEC-Sciences Po et d’une expérience sectorielle supérieure à la moyenne des députés. Mais l’asymétrie entre les deux n’est pas conjoncturelle : elle est structurelle. C’est ce que la sociologie de l’expertise permet de théoriser.

Harry Collins et Robert Evans (Rethinking Expertise, University of Chicago Press, 2007) distinguent trois niveaux d’expertise spécialisée : la connaissance triviale, l’expertise interactionnelle (« talk the talk but cannot walk the walk »), et l’expertise contributive (capacité à produire du savoir nouveau dans le domaine). Alloncle dispose, au mieux, d’une expertise interactionnelle – celle d’un homme capable de parler des médias sans y contribuer. Niel, fondateur d’Iliad, actionnaire du Monde, de Mediawan, de La Provence, de Challenges, est incontestablement en position d’expertise contributive. Cette asymétrie descendante (l’auditionné sait mieux que l’auditeur) est partout présente dans les commissions d’enquête françaises. Elle n’invalide pas la démarche : Collins et Evans insistent que l’expertise interactionnelle a sa légitimité propre – elle est précisément celle par laquelle les sociétés démocratiques jugent les expertises contributives. Encore faut-il que l’expert interactionnel accepte sa condition et ne prétende pas à ce qu’il n’a pas.

Alvin Goldman (« Experts: Which Ones Should You Trust? », Philosophy and Phenomenological Research, 2001) identifie cinq critères par lesquels un novice peut évaluer des experts rivaux : arguments, accord entre pairs, appréciation par méta-experts, indications de biais, track record. Un rapporteur formé à l’épistémologie sociale mobiliserait ces cinq critères ; un rapporteur non-préparé s’en tient aux plus faibles – la conformité à sa narration préalable et les soupçons de conflit d’intérêts. C’est exactement la trajectoire d’Alloncle sur l’affaire Maxim’s : un témoignage sous serment de Jean-Jacques Cordival (CFE-CGC/SNPCA) est pris pour argent comptant, relayé sur X sans vérification, puis retracté implicitement par le président Patrier-Leitus une fois le démenti de Mediawan connu (il s’agissait en fait du 50ᵉ anniversaire de Pierre-Antoine Capton).

À ce niveau épistémique s’ajoute le diagnostic philosophique formulé par Thomas Bénatouïl dans La science des hommes libres (Vrin, 2020), lecture approfondie de la digression du Théétète de Platon (172a-177c). Platon y formule la première grande défense occidentale d’une connaissance détachée, fondée sur la scholè – le loisir studieux – et oppose au philosophe qui « vit avec loisir et liberté » l’orateur « habile dans les tribunaux mais incapable de contemplation », pressé par l’eau de la clepsydre, sommé de parler avec un adversaire qui ne lui laisse pas la bride sur le cou. Le philosophe, dans ce décor, paraît risible. Bénatouïl actualise : « la situation n’a-t-elle d’ailleurs pas évolué au point de faire du philosophe le détenteur d’une sagesse accessible à tous, face aux langages de plus en plus techniques des divers domaines de connaissance ? » L’audition parlementaire est précisément le dispositif qui reconstruit l’agora athénienne : temps court, accusation rhétorique, incompréhension technique du juge, risible de l’expert sommé de se justifier. Quand Niel dit « je ne suis pas un clown », il refuse la place du philosophe risible du Théétète – et retourne le sarcasme.

La parlementarisation médiatique complète le tableau. Pierre Bourdieu (Sur la télévision, 1996) avait diagnostiqué le fast-thinking, l’homogénéisation par la concurrence et l’emprise de la logique audimat sur les champs voisins. Patrick Champagne (La Double dépendance, Raisons d’agir, 2016) a systématisé la soumission structurelle du champ journalistique au champ politique et économique. Érik Neveu (Sociologie du journalisme, La Découverte, éd. 2019) documente la transformation du journalisme politique de fonction déférente en posture de confrontation théâtralisée. Nicolas Baygert (« Les mutations de l’expertise face à l’impératif de performance médiatique », La Revue Nouvelle, 2017) décrit comment « la standardisation des formats, l’hystérisation des procédés et l’accélération du temps médiatique conduisent au triomphe du fast-thinking ». Une audition diffusée en direct sur LCP, suivie en temps réel sur X par son propre rapporteur commentant les auditionnés, alimentée par des clips de trente secondes, aligne mécaniquement la commission sur les critères du plateau télé. C’est ce que Niel désigne par « cirque » – et la qualification, loin d’être une insulte gratuite, est une analyse bourdieusienne.

Ce que disent les précédents : une dégradation tendancielle depuis 2018

L’audition Niel-Alloncle s’inscrit dans une série documentée de quinze années de dérives. Le cas fondateur moderne est la commission Benalla de l’Assemblée nationale (juillet-août 2018), présidée par Yaël Braun-Pivet elle-même alors présidente de la commission des Lois : les oppositions claquent la porte, dénonçant un « étouffement », Alexis Corbière qualifiant la présidente de « Benalla de l’Assemblée nationale ». Le grief durera. Au Sénat, la commission Benalla présidée par Philippe Bas (rapporteurs Muriel Jourda et Jean-Pierre Sueur, rapport n° 324 du 20 février 2019) produit l’exact inverse : enquête rigoureuse aboutissant à la transmission au parquet, le 21 mars 2019, des cas d’Alexandre Benalla, Vincent Crase, Alexis Kohler, Patrick Strzoda et du général Lavergne pour faux témoignage. Contraste saisissant entre les deux chambres.

La commission Sarah Halimi (2021-janvier 2022) établit le cas d’école d’amateurisme : Meyer Habib, président, divulgue sur Facebook le contenu d’une audition à huis clos ; le rapporteur initial Didier Paris démissionne ; sa remplaçante Florence Morlighem écrit dans son rapport que « la qualité des travaux de la commission a été impactée du fait du climat instauré par son président » et dénonce des auditions « conduisant à remettre régulièrement en cause l’autorité de la chose jugée et les conclusions des experts ».

La commission Concentration des médias au Sénat (Lafon-Assouline, novembre 2021-mars 2022) constitue le précédent direct pour l’affaire Niel. Bolloré (19 janvier 2022) minimise : « Nous sommes très petits. » Arnault (20 janvier) se défausse : « Cette activité n’est pas ma spécialité et je n’y consacre que peu de temps. » Niel déjà, Pigasse, Bouygues défilent dans une mise en scène que Slate décrit comme « autoportraits de bienfaiteurs ingénus ». Assouline est accusé de partialité militante par la droite. Le cas Niel-Alloncle est le miroir inversé de cet épisode : là où en 2022 les auditionnés tenaient la ligne de la modestie feinte, Niel en 2026 assume la contre-attaque frontale.

La commission Souveraineté énergétique Schellenberger-Armand (AN, octobre 2022-avril 2023, rapport n° 1028) offre une autre figure de l’asymétrie. Jean-Marc Jancovici, auditionné le 2 novembre 2022, critiquera publiquement à plusieurs reprises le format : temps de parole court, questions trop politiques et peu techniques, absence de contradictoire réel. Le rapport s’ouvre sur l’aveu du rapporteur Antoine Armand : « Assumons-le : souvent, nous sommes passés de l’incompréhension à la surprise, jusqu’à la consternation » – formule qui sera retournée comme preuve d’une orientation pré-écrite.

Les auditions Didier Raoult (AN 24 juin 2020, Sénat 15 septembre 2020) établissent le précédent de l’expertise disqualifiée par la personnalisation du conflit. Raoult accuse le Conseil scientifique et la HAS de conflits d’intérêts et de mensonges ; Jean-François Delfraissy qualifie les propos d’« infamants et dépourvus de fondements » ; Martin Hirsch (AP-HP) évoque un possible faux témoignage sur des chiffres de mortalité que Raoult aurait donnés ; Raoult dépose plainte pour dénonciation calomnieuse. Le co-rapporteur Bernard Jomier (Sénat) déplore : « Nous ne sommes pas dans des conflits. »

La commission Uber Files (AN, janvier-juillet 2023, Haddad-Simonnet) illustre la configuration président-rapporteur de bords opposés : Simonnet (LFI) accuse Macron d’un « deal caché », Haddad (Renaissance) qualifie la thèse de lecture « complotiste » dans son avant-propos dissident. La commission Ingérences étrangères (AN, 2022-2023, Tanguy RN-Le Grip Renaissance) franchit un seuil supplémentaire : le président RN dépose plainte contre sa propre rapporteure Renaissance pour violation du secret (3 juin 2023), après que celle-ci eut « décrit le contenu du rapport par le menu » avant publication. La commission TNT (AN, février-mai 2024, Bataillon-Saintoul) produit le scandale de forme le plus inédit : le 2 avril 2024, le président Quentin Bataillon se rend sur le plateau de TPMP de Cyril Hanouna, lui-même audité, pour critiquer Yann Barthès, autre auditionné. Olivier Faure (PS) et Manuel Bompard (LFI) demandent sa démission ; Bataillon finit par reconnaître : « C’était une erreur et je le regrette. »

Le refus de comparaître d’Alexis Kohler (secrétaire général de l’Élysée) devant la commission des finances de l’Assemblée (février 2025) et devant la commission Nestlé du Sénat (avril 2025) révèle la limite coercitive du dispositif : malgré l’arrêt de la Cour de cassation du 19 décembre 2012 écartant toute immunité pour les collaborateurs du président, le parquet n’a pas poursuivi. La commission Nestlé (Sénat, décembre 2024-mai 2025, Burgoa-Ouizille) conclut à une « stratégie délibérée de dissimulation » de l’État et saisit la justice pour faux témoignage contre un directeur industriel. La démission d’Estelle Youssouffa (LIOT) de la commission Audiovisuel public, le 1er avril 2025, par lettre à Patrier-Leitus – « Notre Assemblée se déshonore avec des auditions spectacles » – signe l’aveu interne du dysfonctionnement, un an exactement avant l’audition Niel.

Le diagnostic cumulé est implacable : depuis 2018, le contrôle parlementaire français connaît une double dérive concomitante – politisation croissante de la fonction d’enquête et médiatisation de ses auditions. Il n’y a pas une affaire Niel-Alloncle isolée. Il y a une séquence Meyer Habib – Quentin Bataillon – Constance Le Grip – Charles Alloncle dans laquelle chaque épisode dépasse le précédent.

Comment font les autres : Londres, Berlin, Washington

La comparaison internationale est révélatrice moins des institutions formelles que des dispositifs d’appui. Les Select Committees britanniques – institués dans leur forme moderne en 1979, réformés en 2010 par les propositions Wright – ne disposent en théorie d’aucun pouvoir coercitif réel : une personne étrangère basée à l’extérieur peut refuser de comparaître sans conséquence (Mark Zuckerberg a refusé trois fois les convocations du DCMS Committee de Damian Collins en 2018). Mais leur force tient à un encadrement administratif hors pair. Chaque commission dispose d’un Clerk, d’un Second Clerk, d’un ou plusieurs Committee Specialists, d’un Inquiry Manager, d’un media officer – pour un total d’environ 200 fonctionnaires affectés à l’ensemble des Select Committees des Communes. Le pouvoir formel de recruter des Specialist Advisers (experts externes rémunérés à la journée) permet à chaque enquête complexe de mobiliser 1 à 5 conseillers techniques spécialisés. Le briefing préparatoire du Chair prend couramment la forme d’un document de 30 à 80 pages incluant biographie des témoins, questions suggérées, précédents et pièges à éviter. Un système institutionnalisé de questions écrites préalables (written evidence) cadre l’audition orale. La publication Guide for Witnesses – giving written or oral evidence to a House of Commons select committee encadre les droits des auditionnés. Les Chairs, élus depuis 2010 au scrutin secret par l’ensemble de la Chambre, tirent leur autorité de cette légitimité transpartisane. C’est ce dispositif qui a permis à Rupert Murdoch, le 19 juillet 2011, de prononcer sa phrase restée célèbre – « This is the most humble day of my life » – face à John Whittingdale, et à Dominic Cummings, le 26 mai 2021, de tenir sept heures d’audition conjointe devant les commissions Health et Science and Technology.

Les Untersuchungsausschüsse du Bundestag relèvent d’une logique quasi-judiciaire. L’article 44 de la Loi fondamentale ouvre à un quart des députés le droit de déclencher une commission – mécanisme minoritaire effectif contrairement au droit de tirage français, limité à un cas par session et par groupe. La Untersuchungsausschussgesetz du 19 juin 2001 prévoit que « les dispositions du Code de procédure pénale s’appliquent par analogie » à la recherche des preuves : serment, saisies sous réserve judiciaire, amendes possibles en cas de refus de témoigner (1 000 € infligés à trois collaborateurs d’EY et Baker Tilly lors de l’enquête Wirecard). La commission peut nommer un Ermittlungsbeauftragter, véritable magistrat parlementaire : l’ancien sénateur de la Justice de Berlin Wolfgang Wieland a occupé cette fonction pour Wirecard ; quatre experts-comptables ont été nommés dès mars 2021 pour dépouiller les documents EY. Les enquêtes ne sont pas enfermées dans le délai rigide de six mois : la commission NSA-BND a duré de mars 2014 à juin 2017 (134 séances dont 66 publiques) ; la commission Wirecard a mené 400 heures de séances et entendu 110 personnes dont Olaf Scholz, Angela Merkel, Markus Söder, l’ex-ministre Karl-Theodor zu Guttenberg. L’ancien ministre Andreas Scheuer a été pénalement inculpé en 2025 pour faux témoignage non juré (uneidliche Falschaussage) devant la commission Maut – démonstration de la force juridique effective du dispositif allemand.

Les hearings du Congrès américain déploient des moyens massifs : 1 300 staff de commissions à la Chambre, environ 1 000 au Sénat, avec des équipes de 20 à 70 personnes sur les grandes enquêtes (anciens procureurs fédéraux, anciens FBI, anciens SEC). Le January 6 Select Committee a mobilisé plus de 40 staff et mené plus de 1 000 dépositions sous serment entre 2021 et décembre 2022. Mais la règle des cinq minutes par membre dégrade systématiquement la qualité du questionnement sur les grandes auditions médiatiques : Orrin Hatch à Zuckerberg le 10 avril 2018 (« How do you sustain a business model in which users don’t pay for your service ? » – réponse : « Senator, we run ads ») ; Richard Hudson à Shou Zi Chew le 23 mars 2023 (« Mr Chew, does TikTok access the home WiFi network? »). La France, sur ce registre, n’a pas de leçon à recevoir – mais elle n’a pas non plus les ressources pour produire l’équivalent d’un dossier Watergate ou d’un rapport January 6.

Le contraste avec la France est frappant, moins sur le cadre juridique – solide – que sur les moyens. Une commission d’enquête française dispose, en pratique, de 1 à 3 administrateurs parlementaires ; 30 membres maximum ; une durée plafonnée à 6 mois ; aucun système institutionnalisé de Specialist Advisers ni de questions écrites préalables ; pas de pratique documentée de briefs détaillés pour les rapporteurs. Le député LFI Hadrien Clouet a défendu les commissions françaises en soulignant par contraste les « pouvoirs très élargis » des commissions américaines et allemandes – aveu implicite que la France est en retrait.

Pourquoi la réforme tarde : un diagnostic unanime, une inertie politique

Les propositions de réforme ne manquent pas. Le Comité Balladur (2007) avait proposé la levée de l’interdiction de principe frappant les commissions sur des faits en cours de poursuite judiciaire – proposition non retenue. Le rapport Bartolone-Winock Refaire la démocratie (n° 3100, octobre 2015) formulait 17 propositions dont la revalorisation du contrôle, la réduction du nombre de parlementaires, et la professionnalisation du statut d’élu. Les groupes de travail Larcher au Sénat ont produit en 2015 et 2018 des réformes internes (40 propositions du groupe présidé par François Pillet en janvier 2018). La commission Jospin avait inspiré les lois Transparence de 2013 et Confiance de 2017.

L’étude Urvoas (Fondapol, octobre 2025), la plus récente et la plus aboutie, formule douze propositions précises : motivation substantielle des convocations et contrôle a posteriori par une tierce autorité (déontologue, Bureau) ; devoir de discrétion temporaire interdisant toute communication publique sur les travaux en cours jusqu’à l’adoption du rapport final ; reconnaissance explicite du droit à l’avocat ; du droit au silence ; de la faculté de solliciter le huis clos ; articulation du serment avec un droit au silence délimité ; dispositif de suivi parlementaire des recommandations ; levée de l’interdiction des enquêtes parallèles à des poursuites. La proposition 3 est particulièrement pertinente pour le cas Alloncle : elle interdirait tout tweet en direct d’une audition et toute campagne médiatique pendant les travaux, exigeant la discrétion jusqu’à la publication du rapport.

La raison de l’inertie est politique. Le droit de tirage est un acquis des groupes minoritaires que personne ne veut toucher, alors même qu’il favorise l’instrumentalisation. La présidente Braun-Pivet elle-même a mis en garde (mai 2025) contre un « éventuel dévoiement de cet outil parlementaire ». Onze commissions d’enquête ont été créées à l’Assemblée depuis juillet 2024, record historique. Dans un contexte d’impuissance législative – gouvernements minoritaires depuis la dissolution de juin 2024, législation courte, majorités instables – les parlementaires investissent la fonction de contrôle comme ersatz de la fonction législative, et la fonction d’enquête comme ersatz de la fonction de contrôle. C’est précisément ce que diagnostique Olivier Rozenberg dans son entretien à L’OURS (n° 521, 2022) : « Les Allemands ont compris que la condition sine qua non pour passer des compromis était de fermer leurs réunions de commission. C’est ce qu’il nous manque pour l’instant : des instances parlementaires discrètes, pas forcément secrètes, qui permettent d’opérer un dialogue un peu plus authentique entre députés de bonne volonté. »

Conclusion : ce que Niel révèle et ce qu’il ne règle pas

L’audition du 2 avril 2026 est exceptionnelle par sa forme et banale par son fond. Exceptionnelle, parce qu’un auditionné de premier plan a refusé en temps réel l’asymétrie rituelle de la commission-spectacle, retournant contre le rapporteur les armes du sarcasme chiffré (« 11 000 euros par mois ») et du serment inversé (« approximations, fake news, mensonges »). Banale, parce que l’épisode prolonge une série ouverte en 2018 avec la commission Benalla, rythmée par Sarah Halimi, Schellenberger, Uber Files, Ingérences, TNT, et dont la trajectoire tendancielle est parfaitement diagnostiquée par la littérature académique (Rozenberg, Thiers, Urvoas) comme par la pratique institutionnelle (rappels à l’ordre successifs du Bureau, déontologues, démissions-démissions).

Trois enseignements se dégagent. Premièrement, le cadre juridique français est solide mais déséquilibré : il confère des pouvoirs quasi-juridictionnels au rapporteur sans contrainte procédurale équivalente. La reconnaissance du droit à l’avocat, du droit au silence, du huis clos sur demande, d’un devoir de discrétion temporaire, rejoindrait le standard britannique et allemand sans affaiblir la capacité d’enquête. Deuxièmement, le déficit n’est pas juridique mais administratif : la dotation française en staff de soutien (1-3 administrateurs par commission) est dérisoire comparée aux 5-10 Clerks britanniques ou aux 20-70 staff américains. Aucune réforme de la déontologie ne compensera l’absence de Specialist Advisers, de briefs préparatoires structurés, et de questions écrites préalables institutionnalisées. Troisièmement, la dérive médiatique est indissociable de la logique politique : tant que les commissions serviront d’ersatz à la fonction législative pour des oppositions frustrées et des majorités instables, elles continueront à produire des auditions-spectacles, des rapporteurs-procureurs, et des séquences virales sur LCP.

Le « cirque » dénoncé par Niel n’est pas une métaphore désinvolte. C’est la description sociologique exacte d’un dispositif où la scholè platonicienne – le loisir studieux, la patience de la vérité – est écrasée par le temps court du soundbite, où l’expertise contributive est jugée par une expertise au mieux interactionnelle, et où la double dépendance de Champagne (politique et économique) structure à la fois la posture du rapporteur et les réponses de l’auditionné, qui est lui-même actionnaire du Monde. Ce qui se joue entre un polytechnicien-autodidacte et un ciottiste-HEC de trente ans, ce n’est pas la bataille d’une fortune contre la République. C’est la révélation, par le sarcasme, de ce que tout le monde sait depuis une décennie et que personne ne corrige : le Parlement français dispose d’un instrument d’enquête puissant, et il n’a pas les moyens de s’en servir dignement. Tant que cette équation ne sera pas inversée – par plus de staff, plus de discrétion temporaire, plus de droits procéduraux, moins de droit de tirage symbolique et plus de substance – l’affaire Niel-Alloncle restera ce qu’elle est d’abord : un symptôme, et presque une prophétie.’

« C’est un homme qui, sans cesse, nous vient contrôler tout, Un traître qui prétend avoir sur tout un droit de vue, Et qui, sous un faux air d’une âme toute dévouée, Fait de son insolence une vertu louée. »

Correspondances

«La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.»

Charles Baudelaire

« Sur le nucléaire, le cas est canonique. Le rapport Folz remis à Bruno Le Maire le 25 octobre 2019 identifie comme cause centrale des dérives de l’EPR de Flamanville (3,2 Md€ → 12,4 Md€, 54 mois → 15 ans) « l’irréalisme des estimations initiales, la perte de compétences généralisée de la filière nucléaire, les mauvaises relations EDF/Areva/Framatome, un manque de culture de la qualité et une gouvernance du projet inappropriée ». BrennilisCour des comptes Le Maire lui-même déclare le 28 octobre 2019 : « Notre outil industriel nucléaire s’est dégradé au cours des quinze dernières années. » La Cour des comptes dans La Filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants (janvier 2025) confirme une filière « loin d’être prête » face à « des défis préoccupants ». Actu-Environnement Le rapport Schellenberger-Armand (n°1028, 30 mars 2023) — malgré ses biais politiques — décrit la phase « capture politique » sur trente ans. La fusion ASN-IRSN (projet décidé à l’Élysée en février 2023, rejeté en mai 2023, Franceinfo adopté le 21 mai 2024) Connaissance des Énergies est l’illustration quasi-didactique de la phase « purge officielle » : l’intersyndicale IRSN écrivait dans ses tracts février-mars 2024 : « Vous savez que des experts quittent l’IRSN, ultime signe de leur refus de ce mauvais projet. Tout ceci va dégrader la sûreté nucléaire, dégrader la protection des populations, casser la confiance du public. » L’historien du nucléaire Michaël Mangeon, cité par Linfodurable, rappelle que « la démarcation entre expertise et décision est au cœur de la recherche de légitimité et de confiance des organismes chargés de la gestion des risques » — principe fondateur post-Tchernobyl précisément menacé. »

« Le prince leva enfin les yeux et jeta un cri étouffé.
Devant lui, à deux pas, se tenait Rogojine.
Mychkine demeura pétrifié. Rogojine était pâle comme la mort ; son visage convulsé semblait crispé par une force intérieure ; ses yeux brillaient d’un éclat fixe, inhumain.
— Parfione ! balbutia le prince d’une voix étranglée.
Mais Rogojine ne répondit pas. Il restait immobile, respirant bruyamment, sans quitter Mychkine des yeux.
Le prince voulut faire un pas vers lui, mais ses jambes tremblaient, il chancela et s’affaissa lourdement sur une chaise. Il couvrit un instant son visage de ses mains, puis les abaissa brusquement, comme s’il cherchait à ne pas perdre Rogojine de vue.
Quelques secondes passèrent ainsi dans un silence accablant. On n’entendait que la respiration oppressée de Rogojine.
— Qu’as-tu fait ?… murmura le prince avec effort, d’une voix plaintive, presque suppliante.
Rogojine tressaillit, leva la main comme pour l’arrêter, puis fit un signe. Lentement, il se détourna, passa dans la pièce voisine, et, d’un geste, invita Mychkine à le suivre.
Le prince se leva en chancelant, ses jambes le portaient à peine. Il le suivit, le souffle coupé, le cœur serré d’une terreur inexprimable.
À peine avait-il franchi le seuil de la chambre contiguë qu’il s’arrêta net, les yeux dilatés, le visage exsangue : sur le lit, dans la pâleur d’un drap défait, gisait Nastasja Filippovna.
Elle était étendue, la tête rejetée en arrière, les cheveux épars, les bras abandonnés le long du corps. Son visage avait la pâleur livide de la mort, et cependant il semblait rayonner d’une étrange beauté.
Le prince s’approcha lentement, presque en titubant. Ses lèvres tremblaient. Il tendit la main comme pour la toucher, mais la retira aussitôt, pris d’un frisson.
Rogojine, debout derrière lui, le regardait fixement, muet, immobile comme une statue. »

Dostoïevski, L’Idiot

« « L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews«

« Fin juillet 2009 que les candidats ont trois mois pour proposer leurs offres à l’Arcep. Il se trouve qu’il n’y eu qu’un candidat qui est Free. Ils n’ont pas choisi Free. Soit ce candidat remplissait les conditions du cahier des charges, soit ils ne les remplissaient pas. Si ils ne les remplissaient pas, il y aurait eu un appel d’offres infructueux. Il se trouve que les obligations diverses, il les remplissait. Comme il était le seul candidat (capable de dans le temps imparti), il a été retenu. »

« Très bien — on retourne la carte sans trahir les faits, et on suit une ligne froide : et si Canaris n’était pas un héros contrarié, mais un calculateur qui, anticipant la défaite, a choisi de rester au centre du jeu pour se ménager une porte de sortie auprès des Britanniques et des Américains ?

Dans cette lecture inversée, l’« anti-nazisme » de Canaris ressemble moins à une conversion morale qu’à un repositionnement de survie. Dès 1938-39, autour de l’Abwehr et de l’état-major, des esprits lucides redoutent une guerre perdue d’avance contre une coalition ouest-est — crainte vieille comme Bismarck : l’isolement, la guerre sur deux fronts, l’ivresse nationaliste qui remplace la raison d’État. Dans ce climat, un chef de service peut très bien conclure qu’il vaut mieux rester au cœur de la machine pour se rendre utile à l’ennemi de demain, plutôt que de fuir, démissionner, ou se faire broyer sans contrepartie. Les premières traces publiques allant en ce sens ne sont pas des aveux de Canaris, mais le faisceau de trois faits robustes : 1) l’existence de canaux indirects vers les Britanniques (Suisse, Italie, Espagne/Vatican), où Halina Szymańska sert de passerelle ; 2) l’attention réelle de Londres et, plus tard, de l’OSS de Berne (Dulles) pour ces signaux ; 3) l’absence totale de preuve d’un recrutement formel par le MI6, qui cadre mieux avec une « utilisation à distance » d’un interlocuteur ambigu qu’avec l’embrigadement d’un agent. (Wikipédia)

Sur cette piste, le calcul de Canaris serait double. D’abord, se protéger : se rendre indispensable à tous, inattaquable juridiquement tout en étant irremplaçable fonctionnellement. Ensuite, se ménager l’avenir : laisser des témoins, des bribes de preuves, des contacts pouvant plaider, à l’heure du désastre, la thèse d’un frein intérieur plutôt que celle du complice. Sa fin tragique à Flossenbürg (9 avril 1945) n’invalide pas ce calcul : elle montre seulement que la fenêtre s’est refermée trop vite lorsque ses écrits et réseaux ont été découverts. Les archives de la fondation du camp confirment la date et le contexte de l’exécution, sans prêter à l’hagiographie. (gedenkstaette-flossenbuerg.de)

Rien, dans les sources sérieuses, n’oblige à peindre Canaris en résistant pur. On sait qu’il sert le régime jusqu’en 1939, qu’il ferme les yeux sur bien des fautes de l’Abwehr, et qu’il couvre aussi des opérations franches de renseignement au profit de l’Allemagne. Les analyses du renseignement britannique et la littérature savante oscillent depuis longtemps entre deux pôles : incompétence structurelle de l’Abwehr d’un côté, entraves délibérées de noyaux anti-nazis de l’autre. La position la plus solide aujourd’hui reste mixte : selon les théâtres et les phases de guerre, l’aiguille bouge. Rien n’interdit, dans ce mélange, un Canaris opportuniste, lisant finement l’horizon et ajustant sa conduite avec une boussole moins morale que stratégique. (jstor.org)

Sa fabrique d’identité plaide, au minimum, une forte capacité d’auto-mise en scène. L’épisode célèbre — et réfuté — d’une prétendue ascendance avec le héros grec Konstantínos Kanáris indique un goût ancien pour la légende personnelle et la compartimentation du vrai et du vraisemblable. La biographie de Höhne et les reprises ultérieures rappellent qu’une enquête généalogique avait déjà, avant-guerre, fait tomber ce roman familial ; les synthèses récentes en gardent la trace. Ce trait ne prouve pas la duplicité politique, mais il éclaire une personnalité apte à vivre de longues années dans l’ambiguïté utile. (Wikipédia)

Que devient, dans cette perspective, la question des contacts avec Londres et Washington ? Elle cesse d’être héroïque. Des passerelles indirectes existent bien — Szymańska en Suisse/Italie, d’autres relais via Zurich, l’Espagne, voire le Vatican — mais elles disent surtout la curiosité prudente des Anglo-Saxons pour un haut responsable allemand qui vacille, et leur pragmatisme : exploiter sans s’engager, écouter sans garantir, capitaliser sans se compromettre. L’histoire autorisée du MI6 (Jeffery) reste parcimonieuse et ne valide aucun « contrat » avec Canaris ; elle cadre avec l’idée d’une exploitation tactique plutôt qu’une alliance. (books.google.com)

Reste la tentation d’un « veto Menzies » à un assassinat envisagé en 1943, souvent allégué dans des mémoires mais non verrouillé par document primaire publié. Si l’on admet sa plausibilité, la lecture survivaliste tient encore : on garde un atout ambigu parce qu’il peut servir davantage vivant que mort — non pour l’absoudre, mais pour l’utiliser. C’est une éthique d’efficacité, pas une décoration morale. Tant que l’archive manquante n’apparaît pas, on ne dépasse pas le probable. (academia.edu)

À ce stade, que peut-on raisonnablement inférer des motivations ? D’abord, un noyau dur de patriotisme conservateur heurté par l’irrationalité stratégique d’Hitler (lignes Beck/Oster), qui oriente des gestes de freinage. Ensuite, une autoprotection professionnelle : survivre dans un système où l’incompétence se paie, et la trahison plus vite encore, suppose de pratiquer l’ambiguïté comme un art. Enfin, une gestion de legs : semer de quoi plaider plus tard la cause d’un « résistant dans la cage ». Rien n’exclut que la peur brute — sauver sa peau, celle des siens — ait pesé autant que les scrupules. Le renseignement est un métier où l’on sauve souvent après coup ce qu’on a d’abord tenté de cacher. (Wikipédia)

Mon intuition raisonnée, compte tenu des sources publiques : Canaris n’est ni le sauveur qu’on aime célébrer ni le cynique pur sucre qu’on voudrait condamner. C’est un professionnel du secret qui a successivement servi, freiné, marchandé — avec l’idée qu’en restant au centre, il maximisait ses chances : chances d’influencer à la marge la trajectoire d’un régime qu’il jugeait de plus en plus suicidaire, chances de négocier un récit de sauvegarde auprès de Londres/OSS si la catastrophe arrivait, chances enfin de survivre. Sa mort à Flossenbürg rappelle que ce calcul n’a pas abouti. Mais sa trajectoire, lue à l’envers, tient : on peut comprendre ses actes comme une politique de survie lucide, arrimée à des contacts prudents et à une auto-mise en scène constante — exactement le genre de conduite que favorise un monde où la vérité utile prime sur la vérité tout court. (gedenkstaette-flossenbuerg.de)

Pour trancher plus finement entre survie et scrupule, il faudrait du matière-première : directives internes non expurgées du SIS, traces de briefings à Berne/Lisbonne, presse et tracts d’époque corroborant ou non la « salissure protectrice », et le recoupement phrase à phrase des dépositions (Lahousen, Gisevius) avec les journaux d’opérations. Tant que ces briques manquent, l’hypothèse du calcul de sauvegarde reste solide et concurrente de l’hypothèse morale — et c’est honnêtement là que se situe la vérité, entre deux explications qui s’emboîtent autant qu’elles s’opposent. (avalon.law.yale.edu)

Si tu veux élargir encore le viseur, on peut comparer son cas à d’autres profils « à double fond » dans l’appareil allemand (Oster, von Roenne, Kolbe côté AA), pour mesurer ce que chacun a réellement misé : carrière, salut, ou conscience — et comment les Alliés ont, dans chaque dossier, pesé l’utilité contre la morale. (Wikipédia) »

« La protection par les apparences s’avéra efficace. Le MI6 britannique mena même une campagne de propagande appelant Canaris « un rat avec un visage humain » et « génie maléfique » pour l’aider à maintenir sa crédibilité auprès des dirigeants allemands. Le chef du MI6 Stewart Menzies opposa son veto en 1943 à un plan d’assassiner Canaris, reconnaissant sa valeur. »

IV. AFFAIRES OÙ TOUT A DÉGÉNÉRÉ (CAS CONCRETS)
9. Alexander Litvinenko

Ancien FSB.

Exfiltré.

Empoisonné au polonium-210 à Londres (2006).

 Message limpide : la sortie n’efface pas la dette.

10. Sergei Skripal

Double agent.

Échange de prisonniers.

Empoisonnement au Novitchok (2018).

 Même scénario : l’exemple prévaut sur la discrétion.

11. Jamal Khashoggi

Pas un agent classique, mais un acteur informé, proche de cercles sensibles.

Assassiné dans un consulat.

Corps jamais retrouvé.

 Le message n’est pas l’information, mais la dissuasion par l’horreur.

12. Aldrich Ames

CIA.

Livraison massive d’agents soviétiques.

Des dizaines d’exécutions.

 Exemple inverse : quand un agent infiltré fait tomber d’autres agents.
La chaîne humaine paie.

13. Jonathan Pollard

Espionnage au profit d’Israël.

Condamnation lourde.

Abandonné pendant des années.

 Même les “alliés” ne garantissent pas la protection. »

« Il a également noté ironiquement que si la licence était vraiment « bradée », l’ARCEP aurait dû recevoir de nombreuses candidatures — ce qui n’a pas été le cas. »

Jean-Ludovic Silicani, Conseiller d ‘Etat, Ancien président de l’ARCEP,( chargé de vendre des fréquences et de surveiller ce que l’on en fait)

« Fin juillet 2009 que les candidats ont trois mois pour proposer leurs offres à l’Arcep. Il se trouve qu’il n’y eu qu’un candidat qui est Free. Ils n’ont pas choisi Free. Soit ce candidat remplissait les conditions du cahier des charges, soit ils ne les remplissaient pas. Si ils ne les remplissaient pas, il y aurait eu un appel d’offres infructueux. Il se trouve que les obligations diverses, il les remplissait. Comme il était le seul candidat (capable de dans le temps imparti), il a été retenu. »

« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »

Jean de la Bruyère

4 minutes, 7 secondes

« Mais t’arrêtes de m’embrouiller toi !… T’arrêtes de m’embrouiller !… »

« Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quelqu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à notre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »

« Le livre martèle : « Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.

Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.

Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »

Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »

Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet

« En mathématiques :

en algèbre linéaire, une transposition est le fait de calculer la transposée d’une matrice (c’est-à-dire d’inverser les lignes et les colonnes de cette dernière) ou la transposée d’une application linéaire (notion cohérente avec la précédente) ;

en algèbre générale, la transposition est un 2-cycle, c’est-à-dire une permutation consistant à échanger deux éléments d’un ensemble.
En logique des propositions, une transposition est une règle de remplacement valide qui permet d’échanger l’antécédent avec le conséquent »

Transposition — Wikipédia

« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »

« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «

« Harakiri »

« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »

« Comprendre les dynamiques réelles derrière les purges, les équilibres factionnels entre le « Gang du Shaanxi » et la « Clique du Fujian » que Xi a tour à tour promus puis éliminés, les motivations réelles — corruption, déloyauté politique, préoccupations sur la préparation vis-à-vis de Taïwan, possible espionnage — exige un accès et une intériorisation qui ne sont pas disponibles dans les sources ouvertes.

L’humilité épistémique comme condition préalable au jugement
Ian James Kidd définit l’humilité épistémique comme la reconnaissance de « la fragilité de la confiance épistémique » — qui dépend de conditions cognitives (savoir spécialisé), de conditions pratiques (capacité à accomplir certaines actions) et de conditions matérielles (accès à des objets particuliers). Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. »

Pour évaluer un profil opérant à l’intersection des systèmes stratégiques chinois, américain et russe, les prérequis minimaux incluent au moins : une connaissance fine des institutions de politique étrangère et de défense chinoises et de leurs liens avec le renseignement ; une compréhension des dynamiques factionnelles au sein du PCC et de l’APL ; une familiarité avec le fonctionnement du Valdaï et de l’écosystème stratégique russe ; une connaissance des circuits de Track II et de leur rôle dans la politique étrangère américaine ; une compréhension des mécanismes de production du savoir dans les think tanks des trois systèmes ; et une expérience directe de l’interaction avec des acteurs de haut niveau dans au moins deux de ces trois systèmes. Ces prérequis sont, en pratique, réunis par un nombre extraordinairement restreint de personnes.
Tom Nichols, dans The Death of Expertise (Oxford, 2017), formule le danger avec précision : « Une société moderne ne peut pas fonctionner sans une division sociale du travail et une confiance dans les experts, les professionnels et les intellectuels… Personne n’est expert en tout. Quelles que soient nos aspirations, nous sommes limités par la réalité du temps et les limites indéniables de nos talents. » Collins et Evans formulent cela comme le « problème de l’extension » : jusqu’où la participation publique dans les décisions techniques doit-elle s’étendre ? Leur réponse distingue les phases « politiques » des débats (où tous les citoyens ont des droits) des phases « techniques » (où seuls ceux qui possèdent l’expertise pertinente devraient intervenir). Jaana Parviainen, dans Social Epistemology (2020-2021), applique cette logique à la prise de décision politique en arguant que « le non-savoir doit être reconnu explicitement comme une condition permanente et centrale de la décision ».

L’analogie avec la physique nucléaire n’est pas rhétorique. Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »

« Comment les organisations testent la loyauté sans que le test ne soit visible

« Le test de loyauté implicite compte parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée sait rarement qu’elle l’est. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation décontractée ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.
L’apprentissage de six mois des Carbonari en fut la première version formalisée : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant un semestre, reproduisant les règles de l’ancienne guilde des charbonniers, période durant laquelle leur fiabilité, leur discrétion et leur engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de filtrage prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées imitant la Passion du Christ — que les apprentis accédaient au grade de maître, où les secrets opérationnels et l’obligation d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » leur étaient communiqués.

Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de filtrage calibrée. D’abord, ils passaient du matériel en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses fournies et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts par « bombes à seaux » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.

Le compartimentage de l’information fonctionne lui-même comme un mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes pièces d’information et qu’une pièce fuite, la source de la fuite peut être identifiée en retraçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance Combat était divisé en une série de cellules qui s’ignoraient mutuellement — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation isolée et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.

L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un volume considérable d’informations a été recueilli par le passé par les forces ennemies et leurs informateurs auprès de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les propos inconsidérés induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL auquel toute organisation est confrontée. » Les commandants observaient les habitudes de consommation, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas par des tests formels, mais par un suivi passif continu. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Des interrogatoires sont fréquemment simulés lors de l’entraînement pour sensibiliser les volontaires à ce qui les attend. »NCeux qui craquaient sous la pression de l’exercice étaient identifiés avant de pouvoir compromettre l’organisation.
L’échec de test de loyauté documenté le plus dévastateur fut celui de Roman Malinovsky, du Parti bolchevique. Agent de l’Okhrana (police secrète tsariste) ayant gravi les échelons jusqu’au Comité central et dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovsky fit une telle impression sur Lénine qu’il fut élu au Comité central. Lorsque Boukharine remarqua que « plusieurs fois, lorsqu’il organisait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, des agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovsky avait eu connaissance de chaque rendez-vous — il écrivit à Lénine. Lénine écarta les avertissements. Quand Vladimir Bourtsev suggéra que Malinovsky pourrait être un espion, Lénine ordonna à Malinovsky lui-même de mener l’enquête. Lors d’une conférence en 1913 réunissant 22 bolcheviques près de Zakopane, cinq s’avérèrent être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, a contribué à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement mené à la Grande Terreur. »

« Existence, préexistence de réseaux de De Niro entre guillemets comme mise en garde, comme structure existence, préexistante, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements, gouvernements de la société. »

« LES PREUVES HISTORIQUES ETABLISSENT « sans équivoque » QUE CANARIS A SABOTE DES OPERATIONS STRATEGIQUES MAJEURES, notamment en convainquant Franco de maintenir l’Espagne neutre (empêchant la capture de Gibraltar), EN TRANSMETTANT DES RENSEIGNEMENTS CRUCIAUX AUX ALLIES VIA MULTIPLES CANAUX, ET EN PROTEGEANT UN RESEAU DE RESISTANTS ANTI-NAZIS AU SEIN MEME DE L’ ABWEHR. IL A PAYE CES ACTION DE SA VIE, pendu nu le 9 avril 1945 à Flossenbürg, deux semaines avant la libération du camp. POURTANT, LES HISTORIENS MILITAIRES S’ACCORDENT SUR UN POINT CRUCIAL : même avec un Abwehr loyal et efficace, L’ ALLEMAGNE N’AURAIT PROBABLEMENT PAS GAGNE LA GUERRE, BIEN QUE CELLE-CI AURAIT PU DURER 6 à 18 MOIS DE PLUS AVEC DES CENTAINES DE MILLIERS DE MORTS SUPPLEMENTAIRES. »

« Bilan des victimes

Le bilan est lourd, principalement du côté des forces assurant la protection du palais présidentiel et des complexes militaires :

Côté Américain : Les rapports du Pentagone indiquent qu’aucun soldat américain n’a été tué pendant l’opération, bien que deux aient été blessés. Un hélicoptère a été touché par des tirs de défense antiaérienne mais a pu terminer sa mission.

Côté Vénézuélien et alliés : Environ 80 morts ont été recensés. Ce chiffre inclut des militaires vénézuéliens ainsi que 32 conseillers militaires cubains présents sur les lieux lors de l’assaut. On dénombre également plus de 90 blessés. »

« Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. La prise de conscience n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. »

Emmanuel Mounier 

« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où UN MAUVAIS CALCUL PEUT ETRE FAIT, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension.  »

Ghassan Salamé

« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »

« Freud, qui aurait pu se donner la gloire d’introduire en psychologie la considération du dynamisme personnel, l’a ruinée en grande partie par une métapsychologie qui RÉDUIT CE DYNAMISME À UN DYNAMISME CAUSAL ET RÉTROSPECTIF. SI JE NE SUIS QUE LE JEU D’UN PASSÉ INEXORABLE ET MENAÇANT, QUE M’IMPORTE QUE CE TYRAN ME TIENNE EN LAISSE PAR UN RAFFINEMENT DE PROCÉDÉS À NUL AUTRE SEMBLABLE ? Que peut encore signifier la restitution de l’individuel dans l’explication psychologique, si l’analyse individuelle ne découvre que des déterminismes révolus et des forces INFLÉCHISSABLES derrière l’histoire de chaque individu ? Or le déterminisme ne découvre pas de telles forces dans l’expérience parce qu’elles y sont, il les découvre parce qu’il les y met. Tel sera le principal reproche d’Adler à son maître. Le moi n’est pas seulement un agent de compromis avec le réel, plus ou moins sceptique sur les possibilités et sur la valeur de son œuvre ; il est réaction contre le donné, volonté d’affirmation et de puissance, capacité de dévouement.  »

Emmanuel Mounier

« Dans les ports, les employés les plus fragiles, ceux qui ont des problèmes familiaux ou des dettes, sont des proies faciles. Les trafiquants se renseignent, les ciblent, font du racolage à coups de chantages et de menaces. «Si un collègue change d’attitude, s’il semble tout d’un coup avoir plus d’argent ou travailler en dehors de ses heures, c’est un signal d’alerte. Nous ne poussons pas à la délation, mais il faut bien observer», dit Sara Van Cotthem. Tant les douanes que le syndicat de dockers font des campagnes de prévention contre le narcotrafic, la dangerosité de ces gangs et la corruption. «Dans ce milieu-là, «une fois seulement», ça n’existe pas.» Les douaniers font très attention à ne pas être identifiables pour éviter d’être approchés par la mafia. «Si nous sortons dans un bar après le travail, ce ne sera jamais en uniforme. Nous devons également faire attention à ce que nous postons sur les réseaux sociaux.» »

Quand la cocaïne se déverse sur les ports d’Anvers et de Rotterdam – Le Temps

« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… » »

« Seiya : « Maintenant que je n’ai plus mon armure pour me protéger, le moindre coup me sera fatal. Le combat durera tant que je réussirai à parer toutes ses attaques. »

Shiryu : « Sans son armure, il ne pourra pas résister à la force du Dragon. Il ne peut plus parer mes météores sans son bouclier. »

Shun : « Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il ne bouge plus ! »

Hyoga : « Ouais, c’est bizarre, Shiryu aussi est complètement immobile. »

Dohko : « Ils s’observent tous les deux. Ils essaient de trouver le point faible. Une seconde d’inattention et le combat est fini. »

Shiryu : « La victoire ne peut plus m’échapper maintenant. Même s’il peut parer mes météores avec ses mains, son corps ne pourra pas tenir longtemps. Il va être réduit en pièces en une seconde. Chevalier ! Subis la puissance des météores de Pégase ! »

Seiya : « Aucun de ces météores ne pourra m’atteindre ! »

Shiryu : « Il a réussi à arrêter des météores propulsés à la vitesse du son ! »

Seiya : « Est-ce que tu me crois assez fou pour essayer d’arrêter tous tes météores alors que je n’ai plus d’armure ? Je sais bien que personne ne peut bloquer tous les coups d’un chevalier à main nue. J’ai seulement étudié chacun des météores. »

Shiryu : « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Seiya : « Oh c’est très simple. Il m’a suffi de regarder ceux que je devais arrêter et ceux qu’il fallait éviter. Tu voulais que tous tes coups passent le mur du son, mais tu n’as pas réussi. Quelques-uns seulement étaient mortels, tous les autres n’étaient pas assez violents. Sur les mille météores que tu as envoyés, j’en ai juste bloqué quelques-uns. Et il ne me restait plus qu’à éviter les autres, et ça n’importe quel chevalier en est capable ! Ton attaque la plus terrible n’a eu absolument aucun effet sur moi. »

Shiryu : « Pégase ! Maintenant tu es trop faible pour parer ma prochaine attaque. Tu vas subir la colère du Dragon ! »

Saori : « Seiya ! La colère du Dragon ! »

Shun : « Cette fois il est perdu. Adieu chevalier ! »

Seiya : « Oh non ! Il m’a quand même touché. Je savais qu’il n’avait pas pu tous les éviter. Un seul coup, un seul de ces coups que je n’avais pas vu venir. »

Shiryu : « Ton heure a sonné, chevalier ! »

Seiya : « Ah ! Cette fois-ci j’ai réussi à tout éviter ! »

Shiryu : « Oh je ne comprends plus, il m’a encore touché deux fois et je n’ai rien vu venir. À chaque nouvelle attaque, ses coups sont de plus en plus parfaits. Incroyable, il a réussi à reprendre l’avantage ! Il faut finir le combat le plus vite possible avant que ses météores n’atteignent la perfection. »

Seiya : « Alors chevalier, j’attends ! La colère du Dragon ne me fait pas peur ! »

Shiryu : « Quoi ? »

Seiya : « Je sais que pour porter ton attaque tu es obligé de baisser ta garde, et cette fois je te porterai un coup fatal ! »

Shiryu : « Il connaît mon point faible. Et pourtant je ne me suis servi de cette attaque qu’une seule fois. »

Dohko : « Méfie-toi mon fils, ton attaque est parfaite mais il y a un point faible dans ta défense. »

Shiryu : « Un point faible ? Mais c’est impossible maître, vous m’avez vous-même appris cette attaque. La colère du Dragon est imparable. »

Dohko : « Si mon fils, par la griffe droite du dragon. Quand ton corps est rempli d’énergie et que tu t’apprêtes à frapper, le grand dragon apparaît sur ton dos. Et la griffe droite indique exactement l’endroit où se trouve ton cœur. Et pour porter l’attaque de la colère du dragon, tu abaisses inconsciemment ton poing gauche parce que tu essaies de te concentrer au maximum pour libérer toute l’énergie dont tu as besoin. Ça ne te prend qu’un centième, ou non même pas, un millième de seconde, mais malheureusement pendant ce temps-là ton cœur n’est plus du tout protégé. Et c’est là mon fils que se trouve ton seul point faible. »

Shiryu : « Mais il n’y a pas de quoi s’inquiéter alors. Vous êtes le seul homme sur terre qui peut voir que ma garde est baissée pendant un millième de seconde, sinon j’aurais déjà été vaincu par plusieurs adversaires, Grand Maître ! »

Dohko : « Mais méfie-toi mon fils, même s’il n’existe qu’un seul homme sur terre capable de repérer ton point faible, tu ne seras plus imbattable. Et s’il attaque à ce moment-là, tu mourras. »

Shiryu : « C’est lui le seul homme qui peut me vaincre. Il a remarqué que je baissais ma garde, mais ça ne veut pas dire qu’il pourra me frapper à ce moment précis ! » »

https://www.tokyvideo.com/fr/video/saint-seiya-5-la-resurrection-du-dragon#

«L’erreur de l’idéaliste consiste toujours à perdre de vue la conscience d’objet au profit de la seule conscience de soi. Au moment de l’abstraction, cette erreur consiste plus précisément à modéliser en détachant de la représentation les éléments qui ne me plaisent pas. Il reviendrait ainsi à la seule conscience de soi de déterminer la relation entre volition et cognition. Dès lors, tout deviendrait possible puisque, du point de vue de la réflexion, il suffirait d’imaginer une nouvelle représentation quand la précédente ne satisfait pas la volition. Ou, dit encore autrement, l’acte d’imaginer est supposé prendre le pas sur ce qui est effectivement imaginé. Le pouvoir de l’imagination s’affirme contre tout projet concret. OR IL NE SUFFIT PAS DE DIRE QU’UNE AUTRE SOLUTION ETS POSSIBLE, IL FAUT ENCORE LA PRODUIRE EFFECTIVEMENT. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de S’AVEUGLER SUR LA DETERMINATION DE L’ADVERSAIRE. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, LE PACIFISTE SE CONVAINC QUE CETTE ADVERSITE N’EST PAS TOUT A FAIT REELLE. Il agit COMME SI UEN RELATION PACIFIEE entre deux protagonistes NE DEPENDAIT QU’UN SEUL DES DEUX. »

«Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe COMME SI LA QUALITE OUVERTE OU FERMEE NE DEPENDAIT PAS DES DONNEES. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où L’ACTEUR PRENAIT SES DESIRS POUR DES REALITES.  »

Maxime Parodi

« « En arrivant ce soir, je ne savais pas trop ce qui m’attendait. Quand je suis monté ce soir sur ce ring, j’ai senti que des tas de gens me haïssaient, et je ne savais pas comment il fallait prendre ça alors… je crois que dans le doute je vous ai haïs aussi.

Au cours du match, il y a des tas de choses qui ont changé. J’ai vu ce que vous ressentiez pour moi, et ce que moi je ressentais pour vous. J’ai vu que vous aussi vous aviez changé.

Sur le ring, il y avait deux gars qui s’entretuaient… mais quand même, c’est mieux que 20 millions… Alors voyez, ce que je voulais vous dire… c’est que si moi j’ai changé, et que vous avez changé… tout le monde peut arriver à changer ! »

Après son discours, Rocky s’adresse également à son fils qui regarde le combat à la télévision en disant : « Joyeux Noël mon grand, je t’aime ! » »

Batman : The Dark Knight – La Scène de l’Interrogatoire

« [00:05] Commissaire Gordon : Il n’est jamais rentré chez lui naturellement. Qu’est-ce que tu en as fait ? Dis-moi.

[00:12] Le Joker : Moi, je n’suis pas sorti d’ici. Vous, avec qui l’aviez-vous laissé ? Votre équipe sympathique… en supposant bien sûr qu’ils soient toujours à vous, ces braves gens, et pas à Maroni. Est-ce que ça ne vous déprime pas, Commissaire, de constater à quel point vous êtes seul ? Vous vous sentez responsable des mésaventures actuelles de Harvey Dent ?

[00:49] Le Joker : Où est-il ? Il est quelle heure ?

[00:53] Gordon : Qu’est-ce que ça peut faire ?

[00:55] Le Joker : C’est parce que, selon l’heure, il peut être à un endroit… ou en plusieurs à la fois.

(Entrée de Batman dans l’ombre, début de l’affrontement physique)

[01:26] Le Joker : Ah ! On va jouer au bon flic et au méchant flic, hein ?

[01:30] Batman : Pas tout à fait.

[01:34] Le Joker : Ne jamais commencer par la tête, la victime devient confuse, elle ne sent plus les coups. Tu vois, tu me réclamais… je suis là. Je voulais savoir ce que tu ferais, et tu ne m’as pas déçu. Tu as laissé mourir cinq personnes, et ensuite tu as laissé Dent prendre ta place. Même pour quelqu’un comme moi, ce n’est pas très cordial.

[01:57] Batman : Je le fais pour que les choses reprennent l’allure qu’elles ont eue un jour.

[02:01] Le Joker : Mais je suis réaliste, je sais qu’on ne revient jamais en arrière. Tu as changé la donne… à jamais.

[02:11] Batman : Alors pourquoi chercher à me tuer ?

[02:14] Le Joker : (Rire) Je n’ai aucune envie de te tuer ! Non, non, toi… tu me complètes.

[02:22] Batman : Tu es une belle ordure qui tue pour l’argent.

[02:25] Le Joker : Ne parle pas comme l’un d’eux, même si tu voudrais l’être. Pour eux, tu n’es qu’un bizarroïde, comme moi. Pour l’instant, ils ont besoin de toi. Mais après un certain temps, ils vont sûrement te larguer comme un lépreux. Leur moralité, tu vois, leur code… c’est une mauvaise blague. Ils te bazarderont à la première alarme. Ils sont aussi droits que ce monde leur permet de l’être. Je te le prouverai. Quand il y a un petit coup dur, qu’est-ce qu’ils font, ces « civilisés irréprochables » ? Ils se bouffent entre eux. Tu sais, je ne suis pas un monstre. Je suis juste à l’avant-garde de la vague.

[03:15] Batman : Où est Dent ?

[03:17] Le Joker : Tu possèdes toutes ces règles, et tu crois qu’elles te sauveront.

[03:22] Batman : J’ai une seule règle.

[03:25] Le Joker : Oh… alors c’est celle qu’il te faudra enfreindre pour connaître la vérité. La seule façon raisonnable de vivre dans ce bas monde, c’est en dehors des règles. Et ce soir, tu vas enfreindre ta seule et unique règle.

[03:36] Batman : Je te le demande encore une fois.

[03:39] Le Joker : Ensuite, tu vas devoir jouer mon petit jeu si tu veux sauver l’un d’entre eux. Tu sais que pendant un court instant, je t’ai vraiment pris pour Dent ? À ta manière de te ruer pour la sauver…

[03:58] Batman : Est-ce que Harvey est au courant pour toi et sa petite poulette ?

[04:02] Le Joker : Songe-t-il au meurtre ? C’est un choix. Tu choisis entre une vie et une autre. Ton ami le procureur… ou sa mignonne petite fiancée.

[04:26] Le Joker : Tu n’as rien, en fait. Rien qui soit capable de me faire peur. Rien du tout, malgré ta force. T’inquiète pas, je vais te dire où ils sont. Pour les deux. Elle est là, la petite astuce : tu vas devoir choisir. Lui, il est au 250 de la 52e rue. Et elle, Avenue X chez Ciceron. » »

« La prévenance comme intelligence. L’intuition est particulièrement profonde et doit être radicalisée. La prévenance n’est pas seulement une intelligence émotionnelle ; elle est une intelligence tout court, au sens où Aristote l’entendait — la phronesis, qui perçoit juste le particulier. Elle mobilise la théorie de l’esprit, la mentalisation, l’attention (Weil), la mémoire (savoir ce que l’autre m’a dit la dernière fois), l’imagination (se représenter son point de vue), le jugement (choisir la bonne intervention). Les cliniciens savent qu’un patient autiste ne manque pas de bonté : il manque de cette lecture rapide et précise des signaux qui rend la prévenance possible. La prévenance est cognitivement coûteuse ; elle est un travail mental. Que notre époque la célèbre dans les discours et la rende impossible dans les faits (en accélérant tout) n’est pas un paradoxe anecdotique — c’est un symptôme central. »

«Le 22 juillet 1952, en fin d’après-midi, le colonel Gamal Abdel Nasser, 34 ans, revêt son uniforme, embrasse sa femme, confie à son frère ses cinq enfants, trois garçons et deux filles, lui remet ses 30 livres d’économie et part tranquillement renverser la monarchie, ce à quoi il travaille depuis 1949. La centaine d’officiers libres , qui ont juré de ne pas mourir avant d’avoir libéré l’Egypte du joug de la Grande-Bretagne, vont au plus simple : ils s’emparent de l’état-major de l’armée – « le bâton avec lequel Farouk massacrait son peuple », dira Nasser –, de la radio, du central téléphonique, des aéroports et des gares. Les opérations sont conduites par le 13e régiment d’infanterie et par le 1er bataillon motorisé. Les zones de Abbassiya et d’Héliopolis sont encerclées. Les vieux généraux sont arrêtés (sauf Sirri Amer qui fuit en Libye) alors qu’ils se rendent à une réunion organisée pour étudier les risques de révolution dont des fuites les ont avertis. Pas un seul coup de feu n’est tiré, pas une seule goutte de sang n’est versée (il n’y aura que deux morts, par accident). Nasser, colonel et donc gradé, est même un temps arrêté par ses propres troupes. En une nuit tout est bouclé. Dans les rues du Caire une proclamation signée Nasser est placardée : « Relève la tête mon frère, redresse le front camarade, les jours de l’oppression sont révolus. »
Qui est cet homme dont les Egyptiens entendent parler pour la première fois et qui ne sortira vraiment de l’ombre que quelques mois plus tard …»

Zakya Daoud, Nasser. Le héros des Arabes

« dernier à comprendre », »à qui le dis-tu », »déjà tout ça », « gravité de la situation », « au pied du mur », « se donner de l’importance », « état de droit méfiance des états », « n’agirais pas », « ne te comporterais pas », « de la sorte », « excite ma colère », « s’en mord », « s’en mordra », « de passe-droit », « en donner l’exemple », « s’en montrer digne », « maintenant que tu y penses », « conduites réglées », « ses dérobades », « ton compte est bon », « lui tombe dessus », « sens de la prière », »sens du mot prière », « serais inquiet à ta place », « ne lui appartenait pas », « un homme mort », « le salut par la peur », « croit qu’on rigole », « nous croient aussi », « il y a un moment où », « il arrive un moment où », « exclusivement individuelle », « le confronter », « les confronter », « tour de vis », « tour de vis généralisé », « serrer la vis », « remettre les idées en place », «approche permissive », « pèse-nerf », « rétablir l’ordre », « une décision fut prise », « les plaça d’emblée », « fallut réagir », « situation devenue intenable », »ne pouvaient se défendre », « se rendirent », « prise en haut lieu », « porter l’estocade », « furent tellement », »exciter en toi », »auraient le plus besoin », « les moins réceptifs », « intenses désirs », « imminence de la catastrophe », « éminence grise », »homme de confiance », »se fie », « se fient », « savent à qui », « posture de maître à penser », « tout ce qu’il doit », « décisions collégiales », « hommes éclairés », « toute la confusion », » n’accordent aucune attention », « ne prêtent même pas l’oreille », « comme attendu », « comme ils s’y attendaient », « rentrer dans le rang », « le visage d’un homme en colère », « corruption devient la loi », »maintenir lucide », »à dire pour te défendre », « malgré ses », « s’enfonce toujours plus profondément », « m’abaisserais pas », »m’abaisser », « pas ses excuses », « contenir ma rage », « plus longtemps », « devait bien exploser », « contenir l’énergie », »réfréner les mouvements », « passions guerrières », »m’as bien regardé », « la pétoche », »inspirer la terreur », « fais horreur », « avoir en horreur », « indécence folle », « les épouvanter », « transi d’effroi », « autres apprirent », « ce qu’il lui avait fait », « comme un chien », « ne leur en voulait pas », « dirigé contre lui-même », « sauver ce qui pouvait l’être », « esclave de lui-même », » des accusations sans fondement », »des discours délirants », « maîtriser son sujet », »son attitude », »rêves de grand soir », « gâcha tout », »ceux qui allaient mourir », « passait par toutes les émotions », »incapable de voir que », « pas sorti d’affaire », « ni lui ni », « sorte d’appréhension », « espérait secrètement », »qu’une espèce de miracle », « malheureusement fondé », « fut prononcé qui proclama », « décréterent que désormais », « que désormais », »cessèrent », « calme revint », « ce qu’espèrait », « revinrent à la raison », »qu’il était dans leur intérêt », « qu’ils avaient tout intérêt », « faire parler d’eux », » se faisaient remarquer », » pas moyen de leur dire », « leur côté sans gêne », « leur effronterie », « pas passé inaperçu », « de honte », » de peur aussi qu’on », »finit de rigoler », « tous ces bons à rien », »fichent le camp », » en avaient assez », »le vent tourner », fut le premier à », »esprits enfin apaisés », « la grande régulatrice », « meilleures occasions se perdent », « souffle inépuisable », « de faire une erreur », « dessine un chemin », « pivot émotionnel », « hommes sans freins », « oppressions externes », »pression interne », »complètement taré », »ignorant qui s’ignore », « doux rêveur », « mal placé pour en parler », « importance du savoir-vivre », « n’est personne pour », « l’un de ceux », « l’un des leurs », « s’il croit s’en », « le pire d’entre-eux », »n’a rien à dire », »peut-être pire que », « on l’a vu », « s’il renonce », « devra capituler », « l’étude sérieuse », « sérieusement mené », « rien ne sera », « sera scruté », « attendu au tournant », « premier virage », »plus aucun temps », »périls qui s’annoncaient », »n’était rien moins que », « il en allait », »ce que signifie comprendre », »pouvait duper », « pouvait durer », « avant qu’il ne comprenne », »étaient fait », »pas d’humeur », « leur a échappé », »compassion pour soi », »tournant majeur », « manière de réfléchir », »sujet de réflexion pertinent », « comprendre les autres », « hommes sans honneur », « hommes sans mérites », « hommes sans intelligence », »hommes sans conscience », »n’était pas le seul malheureusement », »d’autres que lui avaient essayé », »échouerent », « l’un après l’autre », »pour quelqu’un d’intelligent », « sans nuance », »s’imaginait les », « les attendait », l’attendait », « furent surpris », « les surprendre », »s’y attendait le moins », « restait là sans », « dans l’expectative », « il redoutait », dans l’attente de ce jour », « ce genre de circonstances », »à quoi s’attendre », « devait lui réserver », « lui valoir », « bien des haines », « de nombreuses hypothèses furent », « il était admis que », « de quel droit », »n’existe plus pour moi », »mise au ban », « fallait que tous ces », « moment biographique », « se ressaisir », »m’apprends rien », »donner du pouvoir aux autres », « ne rien en attendre », « attendre de lui », « un travail considérable », « mériter la considération d’autrui », « digne d’attention », écoute attentive », « nous révèle », »du premier coup d’œil », « sans surprise », »tout lieu de craindre », « ferais mieux de faire attention », »examen sérieux révèle », « s’est révélé », « à qui il avait affaire », « dénué de toute », « avec insolence », l’insolent », »sans considération », « en avaient », « avaient tellement », « plus où se mettre », « comment se regarder », »face à tant », »après tant », »étranger à », » étranger à son », »partageais pas », « pas de cet avis », « délirer tout seul », »sachant bien », »qui il était », « qui ils étaient », « à qui ils avaient affaire », »était une nouveauté pour lui », « ne l’était pas pour nous », « déconcerté », »mise à nu », »de compromission », »la ramener », »la vie est un test », « le tester », « l’ai bien observé », » est connu », connu pour », « nous apprendre », « leur apprendre à », « son tact fin », « lui faisait deviner », « se mirent », »se croyait le seul », « n’avait jamais », « deux sortes d’hommes », « mis au service », »lui faisait entrevoir », »l’envers du décor », « sacrifièrent », »sur l’autel », « funeste retour », « dont il ne restait rien », »pauvre intelligence », »des concepts abstraits », »illusoire maintenant », »fermées à jamais », »tout ce qu’il pouvait faire maintenant », »jouer la montre », » se tenir à carreau », « remarquer le moins possible », »son silence », « silence pesant », « plombant », »inapproprié », « mal venu », « pouvait continuer à chercher », « rien à faire », »dès ce moment », « s’arma de courage », »firent semblant », « l’acceuilla d’un », « dévisagerent », »ignora », « leur indifférence », « leurs moqueries », « regards indiscrets », « curiosité malsaine », « se doutait bien » » que quelque-chose avait changé », « un air curieux », « un air familier », « familiarité déplacé », « temps n’était pas venu », « retranché dans », « air circonspect », « garder ses distances », « étaient sceptiques », « le regardèrent gesticuler dans tous les sens », »regards dépités », « approfondissement stérile », « remarques vaines », « excuses inentendables », »garder le cap », « tenir la ligne », « s’était fixé », »crut bon », « lui firent remarquer », « lui fit remarquer », « ne voulait entendre », « pas à l’abri », »le dédouaner », « ne pouvait se pardonner », « ne pourrai lui pardonner », « ne purent lui pardonner », « le condamnerent », »juges aussi clairvoyants », « pouvait attendre de lui », « ces minables », « d’une bassesse », »valu beaucoup d’ennemi », »une profonde inimitiés », « des rancunes tenaces », « méfaits sans nombre » « honneur à jamais », »quel pied danser », »avant qu’il ne meure », « se tua à la tâche », « remua ciel et terre », « poussa un cri », « s’effondra », « portait une arme sur lui », « lame qu’il portait sur lui », « regard impassible », « de sang froid », « toute l’horreur », »frisson parcoura », « délibérerent pendant », »paroles assassines » « regard de haine », « laisser croupir », « dans l’indifférence générale », « l’avaient bien mérité », « l’avait bien mérité », « son surnom », « qu’il y reste », « ne voulait pas de lui », « pas besoin de lui », »efforts étaient vains », « mourra dans le plus complet », « isolement complet », »le savait bien », « mais s’en fichait », « feigna », « feignit », « feignerent », »avaient démasqués », » sa stupeur », « tant de bêtise », « étiquettes », « ont la vie dure », »sa trop grande », « grand mépris », »trop comment réagir », « était plus à faire « , « quant à savoir », « ce qu’il pourrait bien y faire », « ne le sauverait pas », »repoussait l’échéance », « lui fallait bien », « qu’on le laisse tranquille », malgré tous ses efforts », « pas à s’apaiser », « médecin lui prescrit », »continua d’essayer », « respecter la sensibilité », « choses graves », « devenait urgent pour », « problème insoluble », « concilier son calme », « l’entêtement », « insistance avec », »leur épargner », « un tel calvaire », « comprend pas ce qu’il dit », »à quelle sauce », »une réflexion inconsistante », « à n’importe quel moment », »jeu social », « pas étranger au », « savoir mal digéré », « pas à la page », « sais pas encore », « apprendras à tes dépends »:, « je ne comprends pas », « ne comprendrais pas », « je n’accepterais pas », « je ne voudrais pas », » je rêve », « je rêverais », « nos rêves »,» te faudra », « t’armer », « ne comprendrais pas », « meilleures occasions se perdent », « peur de l’échec », « enjeux collectifs », « tour de la question », « solution à nos », « impasse personnelle », impasse collective », « face aux autres », « tes responsabilités », « tes devoirs », « ton devoir maintenant », « si tu échoues », « le risque », « engager de sa personne », « compter sur les autres », « tourner la page », « sans faire couler le sang », « aventure humaine », « aventure collective », « temps viendra », « ton tour », « grande fragilité », « représentations fausses », « objectifs communs », « proposition de solution », « peur des conséquences », « timidité est un lacheté », « importance relative », »grand sujet de t’inquiéter », « prise de risque », « mettre de sa personne », « risquer sa réputation personnelle », « l’avenir du monde », « pas un jeu », « sa légèreté d’esprit », « son sens de la mesure », « hommes graves », « hommes sérieux », »la témérité », « l’audace », « le courage », « cœur vaillant », « l’oubli des autres », « savoir s’oublier », « ne pas compter », « l’impréparation », « l’ampleur », « une réflexion structurée », « l’humanité », « combien essayerent », « combien échouerent », « tous faillirent », »quels sont tes chances », » se croire meilleur », « connaître ses intentions », « leurs intentions », « fausses », « faussées », « rapport à l’erreur », « urgence de l’heure », « proximité de la mort », « seul dans ce combat », »chances de réussites », « probabilité d’erreurs », « peser les termes », « mesurer ses mots », « être humble », « représentation de la difficulté », « précision des », « respect des convenances », « futurs possibles », « la gentillesse », « l’humanité », la serviabilité », » l’honneur », « le rachat », « se racheter », « au préjudice », « au risque de », « sans aucun respect », « dans l’oubli de soi », « souvenir des souffrances », « un adieu », « l’espérance », l’espoir », « les souffrances traversées, » les souffrances endurées », « en ton absence », « par ta faute », « tes rires », » ta jovialité », « ton irresponsabilité », « une colère noire », « rescuciter mon fils », « vient de mourir », » va mourir », « comment peux tu », « comment oses-tu », « parler aux morts », « au bercail », « vint arrêter son cœur », « le faucha », « manquer de temps », « manquer de ressources », « vient de le découvrir », « vient de le comprendre », « une utilité sociale », « sa vanité », « connerie abyssale », « leur parler, c’est dépaysant », « pendant que les uns », « une autre planète », « rien de drôle », « ne me fait pas rire », « plein la gueule », « lui tomber dessus », »avaient assez », « le décence », « paroles accusatrices », « défaut de sérieux », « défaut de confiance », « manquait de confiance en lui », « la sûreté du jugement », « sûr de soi », « maîtrise de soi », « maîtrise de soi », « contrôle des événements », « le risque est grand », « de le voir », « de les voir », « se retourner contre nous », « qui se prend-il », « qui se prennent-ils », « les sous-estime », « te sur-estime », « te sous-estime », « sous-estimer », « surestimer », « illégitime », « légitimement », « lieu de penser », « tout lieu de croire », « grandir en humanité », « se faire gentil-homme », « se rendre serviable », « se rendre utile », « mésestimer », « adroit », « pas fin », « nature de ses observations », « être naturel », « être honnête », « pouvoir lui faire confiance », « l’obstination », « être certain », être fiable « , » réduire les risques », » se mettre à l’abri », « observé », « observable », « sous surveillance », « sous tension », « tester son », tester ses », « y réagit par « , « être connu », »stress social », « inqualifiable », « une vie démente », « complètement taré », « rendre à chacun », « selon ses dires », « un sursaut », « dernière chance », « aventure collective », « sens du collectif », « prime sur », « ambitions personnelles », « empathes », « empathiques », « toute mon estime », « éprouve de la gratitude », « perspectives concrètes », « perspectives réalistes », « sens de la perspective », « mettre en perspective », « chemin parcouru », « histoire de vie », « mitigés », « la clémence de leurs jugements », « clémentes », « excite leur », « vaillance », « plus grand respect », « toute mon amitié », « omettre », « saurais pardonner », « punir », « sévèrement », « avec sévérité », « en toute rigueur », « clarté du jugement », « réussite personnelle », « enjeux collectifs », « anticipation », « prévisibilité de ses réactions », »prévisibilité de son comportement », « étais furieux », « la fureur », « délimiter », « révision de ses », « vues personnelles », « égoïsme », « volonté de contrôle », « volonté de maîtrise », « capacité de maîtrise », « vain de », « espoirs déçus », « sa chute », « espérer en même temps », « la prétention », « son prétendu savoir », « l’expert », « les experts », « son expertise ancienne », « ancienneté de son savoir », « tomber de haut », « tomber des nues », « tomber au combat », « se tromper de combat », « se tromper d’adversaire », « la notion d’ennemi », « se déclarer vaincu », « le champ libre », « femme du monde », « la notion de dépendance », « tributaire », « tributaire de », « l’empire sur soi », « méconnaître », « subjectionner », « sélectif », « sélectionne », « trivial », « sujet sans intérêt », « renaître », « aux yeux des autres », « pour toujours », à jamais », « cause perdue », « peu d’espoir qu’il te reste », « seule chose à faire », « à faire dans ces cas là », « dans de telles circonstances », « une issue probable », « déjà rencontré », « loustics », « de ton genre », « tous retrouvés », « pieds et poinds liés », « à supplier », « ne le sauvera pas » « tricard », « bon pour », « s’y attendre », « m’y attendais », « le savais », somme toute prévisible « , » couard », « couardise », « hantise », « infâme », « infamie », « dramatique », « dramaturgie », « sans conséquence », « nul besoin », « nulle envie », « m’associer », « quand tu te réveilleras », « es fini », « mourir en homme », « s’avilir », « gâcher sa vie », « malgré tout », « ineptie », « ineptes », »inapte », « aptitude », « vertige », « vie présente », « enlisé », « la sclérose », « avenir bouché », « grand n’importe quoi », « noblesse », « grandeur d’âme », « grandeur de caractère », « hauteur des vues », « qualité du langage », « netteté du regard », « rapport, liens entre les objets de la pensée, et les émotions », « regard vide « , pauvreté des idées », « pauvreté du langage », « inexpressif », « tout le désarroi », « erreurs n’a-t-il pas faites », « reproduction des erreurs », « stérilité des idées », pauvreté du jugement », « sur un os », « serait temps », « pas à m’en soucier », « est ton problème », « de ma responsabilité », « endosser la pleine responsabilité », « pénibles », « de lourdes accusations », « chargé de », « en avoir assez fait », « pas assez fait », « devoir de se faire oublié », « raser les murs », « lignes de conduites », « nouvelles lignes de conduites », « surpris encore », « peur de mal faire », « à qui rien n’échappe », « sonna le glas », « rompu à l’exercice », « rompu à », « néophyte », « néophytes », « qui pour parler », « qui pour en parler », « de qui se moque-t-on », « , »ces petits emmerdeurs », « de quoi il parle », « s’entendre parler », « du tout aimé », « ne digère pas », »pas digéré », « le plus complet », « ne mesure pas », « inentendables », « lui faisait prévoir », « attendaient une réaction », « longuement soutenu », « hubrys », « némésis », « justice divine », « peines méritées », « des souffrances graves », « une peine morale », « chevillé au corps », « limites individuelles », « limites collectives », « transcender ses limites », « se défaire de ses défauts », « de ses illusions », « gros comme une maison », « seul à ignorer », « imbéciles », « à la cravache », « cravaché », « avachi », « assumer ses responsabilités », « assumer son passé », « faire face », « au prix de graves souffrances », « au mépris des avertissements », « inconcevable », « le gouffre », « enfer personnel », « enfer social », « enfer terrestre », « le temps des rires », « le temps des larmes », « des douleurs atroces », « innommable », « indénombrable », « un calvaire », « souffrances inutiles », « voir en face », « savoir ce que l’on fait », » savoir ce que l’on dit », « regarder dans les yeux », « défaite prévisible », » et enfin ! », « ignare », « une pluie d’insultes », « une nouvelle guerre de l’opium », « un cimetière géant », « neutraliser », « apprendre à marcher », « t’apprendre », « leur apprendre », « ce qu’il en coûte », « un souvenir impérissable », « glaçant », « dans un fou rire », « ce que veut dire réfléchir », « plomber », « plomber l’ambiance », « l’ambiance », « jusqu’à nouvel ordre », « ne pas reparaître », « amusant », « une fête conviviale », « des esprits légers », « une merde de plus », « débarrasser le plancher », « apprendre à courir », « apprendre », « écouter », qualité d’écoute », « ne rien comprendre », n’en rien vouloir comprendre », « dur d’oreille », « des oreilles bouchées », « des bouchers », « une boucherie », »des rires », « en riant », « sans remords », « s’accrocher à la vie », « se réveiller », « être dépaysé », « encerclé », « d’armes à feu », « une nuit de crystal », »un film », « sans un bruit », « un murmure », « un sursaut moral et éthique », « un sursaut », « sursauter », « se réveiller en sursaut », « l’envie de rire », « le Styx », « Cerbère », « une discussion », « une décision », « un plan », « l’attendre », « les attendre », « est parti tout seul », « s’attendait à quoi », « un bonjour », « un au revoir », « un stress », « une horloge », « temps qui reste », « des pendules à l’heure », « un con », « un découpage électoral », « une élection », ta vie », « un enjeu », » des avocats », « des menaces », « une femme, des gens étripés », « une vengeance », « une bombe », « des gens accroupis », une atmosphère qui respire du sang », « un projet », « une idée », « un grand ménage », « regards qui en disent long », « des multirécidistes », « une disparition », « des réalités sociales », » un contexte », « des requins », « des voyeurs », »des exhibitionistes », « des gens qui feraient mieux de la fermer », « ton exemple », » des horreurs », « internet », « toi qui parle », « moi qui rit », « une sortie », « un bonjour », « un regard de travers », « des remarques anodines », « des personnes qui s’évitent », « un homme qui comprend rien », « une planète complètement dingue », « des gens tarés », « d’autres furieux », « des prises de conscience qui servent à rien », « un homme qui se marre », « un climat social », « un jour », « le jour », « la lumière à tous les étages », « dans tous ses états », » en panique », « sur le front » « la fermer », « l’ouvrir », « des conséquences », « à quoi tu penses », »je sais », « nowadays », » des copies insensées », « l’envie de débattre », « des discussions impossibles », « une arène », » un discernement », « ton avis », « des conceptions », « quelque-chose de marrant », « l’humour », « le mépris », « la haine », « des sentiments humains », « quelque-chose d’humain », « des différences entre la perception de soi », « que les autres peuvent avoir », « date pas d’hier », « l’intelligence, c’est la culture », « Écoute », « hommes de convictions », « s’arrêter à temps », « confiance perdue », « confiance se gagne », « bâtir la confiance », « qu’à espérer », « impossible de reculer », « désormais impossible », »exclusivement individuelle », »viol psychologique », »chacun réfléchissait », »enjeu littéraire », « acculé », »inauthentique », »aveu ne », »payer sa dette », »haine de soi », »ses frasques », »sentiment violent », »toute sa fureur », »mériter la mort », »son assassinat », »son trouble », »masquait à peine », »les conspirateurs », »ourdie son », »imposer silence », »plus urgent que jamais », »le zèle devient », »situation ne dégénére », »sous-estimer la bêtise humaine », »urgence maintenant », »le vif du sujet », »sous-estimer l’intelligence », »arrêt irrévocable », »ne tolère pas d’erreur », »passent pour savant », »ne cherchent pas la vérité », »nouvelle lucidité », »dut se rendre à l’évidence », »n’ignorait rien », »contenue jusques-à-là », »de ricanements », »ce qui pouvait bien lui arriver », »indifférence totale », »mépris profond », « ne dissimule en rien », »cache sous », »n’en dit jamais », »la fausseté de ses », »résiste pas à l’examen », « hommes influençables », »comprit enfin », « faiblesse de son raisonnement », »se réunirent », « réunion fut organisée », »fiabilité de ses avis », »un homme fiable », »comportement imprévisible », »prévisibilité de son comportement », »dans la droite ligne », »et su de tous », »selon la lettre », »les yeux de l’esprit », « réflexion inconsistante », »sujet sérieux », »ton léger », « le cœur tremblant », »faux héros », »revisiter le passé »,«n’en croyait pas »,«caractère explosif», «masque derrière »,«rôle décisif», »impact prépondérant »,«minimisent les risques», »cerné de tous côtés »,«conduite hasardeuse«,« rôle crucial»,«Le regard éberlué»,« importance capitale», « l’importance de la circonspection »,«Les yeux en face des trous», «Je ne leur dirais rien »,«constance dans les jugements », «Se dédire», »cri sourd », « caractère concentré »,« sujet digne d’attention », »relève de la pensée magique », »pèchent par enthousiasme », »frivolité avec laquelle il », »veulent s’ériger », »n’ont rien à dire », »degré de discernement », « l’air altier », »l’ordre dans ses idées », »sont insupportables », »un arriviste », »volonté d’impressionner »,« deuil à faire »,« percer le plafond de verre »,« se résigna »,« trop enlisé »,« se rendit à l’évidence », « mais il était trop tard », « résolut à »,« pouvait plus attendre »,« temps jouait contre »,« plus comment faire »,« n’avait plus qu’à »,« au point où il en était »,« l’avait conduit »,« chargé de reproches », « mur de silence »,« depuis trop longtemps »,« une issue à cette crise », »irrémissible », « efforts étaient dirigés »,« pouvoir s’en sortir »,« croit savoir »,« outrance de »,« une lâcheté »,« malgré les dénégations », « culpabilité secrète »,« image de leur communauté »,« retombe dessus »,«pointés injustement du doigt », « dans l’aggravation », « part de responsabilité »,« pointés du doigt »,« avaient des responsabilités », « situation devenue hors de contrôle »,« examiner sérieusement », « climat de défiance », «des armes en circulation », « des millions d’armes en circulation» » 

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs

Diagramme de synthèse

Pour ou Contre le Projet

1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs

2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés

3 Ceux hésitants

Exemple

(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)

Stratégie d’Action rationnelle

Federer les mécontents(pétition)

Jouer la montre

Système d’action concrets :

Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.

Émergence de négociations

Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,

Pour chaque objectif, définir des sous objectifs

Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))

Bien réfléchir, Brainstorming

Exemples de plan d’action résultants

Sur les plans:

Administratif et juridique

Relations internes

Communications internes

Communication avec le partenaire

Actions à mettre en place à court terme, à long terme

Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?

À qui et comment la communiquer ou non?

Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

« Françoise » dans la Drôme », Observatoire de l’implicite, Youtube

18 minutes, 24 secondes 

 «… l’implicite, l’implicite… le nom dit… ça me paraissait très mystérieux… donc euh… en fait… ce que vous nous avez proposé, c’est très simple, riche… mais c’est un débu… il me semble que l’on aura… d’autres occasions entre nous… de reprendre ce genre d’interrogations…. il me semble que c’est… ça fait partie de… la non-violence finalement…on fonctionne toujours avec de l’implicite… surtout que l’on acceuile beaucoup de nouveaux… et les nouveaux ils peuvent d’autant moins nous tracer… si on a trop d’implicites…  » 

 «La façon dont vous venez…de venir à pieds… c’est déjà une humilité… donc euh… on peut savoir quand on s’attend à recevoir des gens dans la simplicité… vous venez dépouillés des biens, des oripeaux, des gens qui sont avec le cartable, etc quoi… des gens dont on s’entoure quand on vient faire des reportages»

« Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.
Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Wikipédia

« Recherche approfondie sur Faire (2015) de François Fillon — le diagnostic qu’il pose sur la France, la structure de son propos, et une mise en perspective critique. En dégageant toute la polémique Penelope/affaire/ironie tragique pour me concentrer exclusivement sur le fond analytique et diagnostique du livre — la structure argumentative, les raisonnements, les prémonitions qui se sont avérées ou confirmées, et le prolongement vers l’actualité immédiate (expatriation qualifiée, commissions d’enquête dévoyées, Niel/Alloncle, fatigue démocratique). »

« L’analyse des causes de l’impuissance publique convergeait pour mettre en lumière un manque : c’est faute de diagnostic que nous ne comprenons plus le monde qui nous entoure et que nous ne savons plus, nous-mêmes, où nous en sommes. Il nous faut donc organiser un nouveau et indispensable travail collectif de diagnostic.

Or, il m’est apparu très vite que, si cet impératif était une évidence, il se heurtait néanmoins à de multiples obstacles. Ceux-ci tiennent à la fois à notre histoire, à nos institutions et à notre conception naïve du pouvoir. Dans notre représentation du pouvoir, tout nous pousse à préférer le moment de la décision au moment de la préparation de celle-ci qui est pourtant fondateur. Aussi, pour organiser correctement le temps du diagnostic au sein de nos institutions, était-il absolument nécessaire de commencer par comprendre tout ce qui nous détourne de cette tâche essentielle.

L’évocation de trois politiques publiques en Seine-Saint-Denis et la description de la vie politique à travers la montée en puissance des marques révèlent les singularités que nous ne voyons plus, les bizarreries que la routine nous fait prendre pour des lois naturelles ou des règles intangibles auxquelles nous ne pouvons pas déroger. Sous cet angle, nous découvrons le point fixe de notre instabilité, la cohérence de nos multiples incohérences. Sans recours à la recherche d’un bouc émissaire ou aux explications toutes faites qui courent les « talk-shows », l’analyse nous montre nos contradictions en action, la manière dont elles nous submergent ainsi que les conditions dans lesquelles elles prospèrent… »

François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible  »

Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186

« Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.

Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.

Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »

Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes

« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. […] Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »

Anatomie d’un diagnostic : relire Faire dix ans après

« Faire (Albin Michel, 16 septembre 2015, 320 pages) n’est pas un livre de circonstance. Publié un an avant une primaire présidentielle, il se présente pourtant comme un essai de diagnostic national doublé d’un programme d’exécution, construit sur une thèse unique — la dette publique comme atteinte à la souveraineté — et déployé en propositions chiffrées inhabituelles dans la littérature politique française de l’époque. Dix ans plus tard, à l’heure où la dette française franchit 115,6 % du PIB au deuxième trimestre 2025, où le déficit reste supérieur à 5,4 % malgré deux décennies d’avertissements, où la notation souveraine a été dégradée à A+ par S&P et Fitch en septembre 2025, et où la démocratie parlementaire connaît depuis la dissolution de juin 2024 une instabilité sans précédent sous la Ve République, la relecture analytique de l’ouvrage prend un intérêt documentaire propre. Ce rapport entend cartographier la structure argumentative du livre, évaluer la validité empirique de ses diagnostics à la lumière des données accumulées entre 2015 et 2026, et mesurer ce que la décennie écoulée a confirmé, infirmé ou déplacé de ses anticipations.

I. Architecture argumentative et économie des preuves

Un double mouvement mémoriel-programmatique

L’ouvrage ne se divise pas en parties numérotées. Il enchaîne des chapitres thématiques articulés en un double mouvement : une première moitié biographique et réflexive (retour sur le parcours sarthois et pyrénéen, expérience gouvernementale 2007-2012, rapport à la politique) ; une seconde moitié programmatique (diagnostic sectoriel, géopolitique, méthode d’exécution). Le chapitre d’ouverture, « La faillite », consacre la phrase prononcée à Calvi le 21 septembre 2007 et pose la thèse centrale. Les chapitres ultérieurs — « Reprendre en main notre destin », « Croire au progrès », « La foi », « L’autorité », « Un déjeuner avec le diable » (récit du bilatéral avec Vladimir Poutine en novembre 2011), « L’impasse du Front National », « Pour une Europe indépendante » (pp. 257-273), « Les trois mois qui changeront la France » — forment une progression logique qui va du constat de crise au récit de soi, du récit de soi au diagnostic sectoriel, du diagnostic à la méthode de choc. Le fil unique qui tient l’ensemble, explicitement formulé en exergue, est la liberté comme rupture.

Une économie mixte des raisonnements

Cinq modes de raisonnement se superposent. Le raisonnement comparatif international domine : la part de l’emploi public (22 % en France contre 11 % en Allemagne, « qui ne souffre pourtant pas de sous-administration »), la durée légale du travail comme exception continentale, l’âge effectif de départ en retraite inférieur aux standards européens. Le raisonnement historique convoque la lignée de Gaulle–Jacques Rueff pour justifier la politique de redressement par la liberté. Le raisonnement expérientiel capitalise l’autorité acquise à Matignon entre 2007 et 2012 : la doctrine des « trois mois » procède directement d’un retour d’expérience sur l’usure qui frappe les gouvernements passé ce délai. Le raisonnement statistique structure chaque chapitre (retraites à 14 % du PIB, 100 milliards d’économies, 500 000 à 600 000 postes publics, 2 millions de jeunes NEET). Le raisonnement par l’image et le paradoxe — la dette comme « cessation de paiements », l’euro comme « thermomètre qu’il ne faut pas casser », le cas SMART où 56 % des salariés votent les 39 h sans effet légal — fournit l’armature rhétorique.

Les autorités mobilisées relèvent de trois registres. Les autorités littéraires : Chateaubriand des Mémoires d’outre-tombe, explicitement cité sur l’amour français pour l’égalité plutôt que pour la liberté ; Goethe sur la différence morale entre ordre et justice. Les autorités politiques françaises : de Gaulle, Rueff, Philippe Séguin (sur la suppression de l’autorisation administrative de licenciement). Les modèles étrangers : Margaret Thatcher revendiquée comme référence de méthode plus que de contenu, Gerhard Schröder (Agenda 2010) invoqué pour la globalité du geste réformateur. David Cameron est peu cité ; Poutine est un interlocuteur analysé, non un modèle. La singularité méthodologique du livre, par rapport aux essais politiques contemporains (Juppé, Sarkozy, Hollande), tient à la précision chiffrée constante, à l’assise comparative, et à l’acceptation revendiquée de l’impopularité présumée des mesures.

La transition du diagnostic au programme

Le livre organise une transition argumentative unique : chaque diagnostic sectoriel débouche, dans le même chapitre ou le chapitre suivant, sur une mesure précise formulée en termes budgétaires ou juridiques opérationnels. Cette construction contraste avec la tradition française de l’essai politique, plus thématique et moins calibrée. Elle préfigure la structure des programmes techniques défendus ultérieurement par l’Institut Montaigne, la Fondation iFRAP ou la Fondation Concorde, lesquels fourniront au printemps 2017 des évaluations chiffrées concurrentes (72,2 milliards documentés par Montaigne, fourchette 56,5–85,5 milliards par Concorde sur l’objectif affiché de 100 milliards).

II. Le diagnostic économique et budgétaire à l’épreuve des chiffres

Dette, dépenses, fiscalité : une trajectoire confirmée

La thèse centrale du livre — l’accumulation de la dette menace la souveraineté budgétaire française — a été validée empiriquement avec une précision rare. En 2015, au moment de la parution, la dette publique s’élève à environ 95 % du PIB ; fin 2023, elle atteint 3 102 milliards d’euros, soit 109,8 % du PIB ; fin 2024, 3 305 milliards, 113,2 % ; au deuxième trimestre 2025, 3 416 milliards, 115,6 % — un niveau record. Fitch et S&P anticipent désormais 121 % du PIB à l’horizon 2027-2028. La France est devenue le troisième pays le plus endetté de la zone euro, derrière la Grèce et l’Italie, alors que la moyenne zone euro a reculé de 3,6 points sur dix ans pendant que la France progressait de 14,4 points. La charge de la dette atteint 67 milliards d’euros en 2025, excède le budget de la Défense, approche celui de l’Éducation nationale. Les émissions 2026 prévues (310 milliards) battent tous les records. Les diagnostics convergents de dégradation — deux dégradations successives S&P (de AA à AA- en 2024, de AA- à A+ fin 2025), Fitch à A+ le 13 septembre 2025 — tandis que l’Espagne, l’Italie et le Portugal sont relevés, confirment empiriquement la thèse filionienne d’une trajectoire autonome de divergence.

La dépense publique, diagnostiquée autour de 57 % du PIB en 2015, n’a pas reculé structurellement. Le poids dans le PIB oscille entre 57 et 58 % en 2024, toujours très au-dessus de la moyenne OCDE et des comparables européens. La cible de 50 % formulée dans le livre est restée théorique.

L’emploi public — estimé à 5,6 millions d’agents dans les trois versants — n’a pas connu la contraction envisagée. Le programme de 500 000 suppressions de postes (non-remplacement d’un départ sur deux à la retraite, passage aux 39 heures payées 35 dans la fonction publique, contractualisation) n’a jamais été mis en œuvre. Les gouvernements successifs ont au contraire maintenu, voire étoffé, les effectifs dans l’Éducation, l’Intérieur et la Justice (LOPMI 2023 : 8 500 policiers et gendarmes supplémentaires en cinq ans ; loi d’orientation Justice 2023 : 10 000 emplois dont 1 500 magistrats et 1 500 greffiers).

Fiscalité : une convergence partielle avec Emmanuel Macron

Trois mesures fiscales centrales du livre ont été partiellement mises en œuvre par un autre : la suppression de l’ISF (remplacée par l’IFI en 2018), la baisse progressive de l’IS de 33⅓ % à 25 % (achevée en 2022), et la transformation du CICE en baisse pérenne de charges patronales en 2019. La hausse de deux points de TVA financant le transfert de charges, en revanche, n’a pas été entreprise, ce qui a limité l’effet-compétitivité recherché. Le diagnostic filionien sur le coût du travail a trouvé sa validation indirecte dans la montée en charge du CICE puis de sa pérennisation — une reconnaissance factuelle que la compétitivité française exigeait un allègement de la fiscalité pesant sur l’offre.

Marché du travail : une déréglementation par ordonnances

Le diagnostic du livre sur la rigidité du code du travail et l’inefficience d’une durée légale à 35 heures imposée par la loi a été partiellement validé par la séquence des ordonnances travail du 22 septembre 2017 (Macron-Pénicaud) : plafonnement des indemnités prud’homales (« barème Macron », validé par la Cour de cassation en 2022), fusion du DP, du CE et du CHSCT dans le CSE, primauté de l’accord d’entreprise sur la branche, institution du référendum d’entreprise pour les structures de moins de 20 salariés. La proposition filionienne d’un code du travail réduit aux principes fondamentaux, avec négociation d’entreprise étendue dans la limite de 48 heures hebdomadaires, a trouvé son application atténuée dans ce dispositif. Le rapport final du comité d’évaluation France Stratégie (décembre 2021) documente une décrue des saisines prud’homales et une décentralisation effective de la négociation, sans que la durée légale ait été abrogée. Le diagnostic des 35 heures n’a donc été contourné que par la négociation, non frontalement abrogé.

Le chômage a reculé de près de 10 % en 2015 à 7,3 % en 2024 — évolution qui rend justice au diagnostic filionien d’un chômage de nature structurelle, réductible par l’offre plutôt que par la demande.

Retraites : une validation tardive et partielle

La proposition centrale du livre — âge légal à 65 ans, convergence public-privé, régime par points progressif — a été partiellement actionnée par la loi du 14 avril 2023 (relèvement à 64 ans, accélération de la loi Touraine à 43 annuités dès la génération 1965, extinction des principaux régimes spéciaux pour nouveaux entrants). L’écart entre la cible filionienne (65 ans) et la cible Borne (64 ans) est d’une année ; la logique structurelle est identique. La proposition de régime unique par points a été abandonnée en 2020 après la crise sanitaire. Le diagnostic démographique et financier filionien est largement validé a posteriori : même la Cour des comptes confirme en 2024-2025 la nécessité de l’effort. La suspension de la réforme votée le 12 novembre 2025 sur initiative du gouvernement Lecornu — 255 voix pour, 146 contre, 104 abstentions — acte non un démenti du diagnostic mais une reculade politique, intervenant dans un contexte d’instabilité parlementaire et d’essoufflement majoritaire.

Tissu productif et désindustrialisation

Le diagnostic du livre sur la désindustrialisation et la perte de compétitivité a été confirmé au-delà de l’anticipation. La part de l’industrie dans le PIB a continué de reculer ; le déficit commercial a battu ses records historiques après 2022 (-164 milliards en 2022, toujours supérieur à -80 milliards en 2024). La balance énergétique, le découplage franco-allemand sur les coûts de production et la contraction continue de la base industrielle valident la thèse filionienne d’un tissu productif sous-dimensionné — même si le dispositif France 2030, le CIR et le Pacte productif ont partiellement amorti la tendance.

III. Le diagnostic régalien et institutionnel

État, territoire, justice

Le livre formule un diagnostic d’hypertrophie verticale et de millefeuille territorial. La proposition de fusion départements-régions et de passage à deux niveaux (région + 6 000 intercommunalités) n’a pas été conduite ; la loi NOTRe de 2015 n’a que partiellement clarifié la répartition des compétences. Le diagnostic demeure empiriquement pertinent : la Cour des comptes n’a cessé, dans ses rapports annuels 2015-2026, de pointer les doublons et la faible productivité de l’action locale.

Sur la justice, le diagnostic d’un appareil sous-doté et aux délais excessifs a trouvé sa traduction tardive dans la loi d’orientation et de programmation 2023-2027 (loi du 20 novembre 2023) : budget de 9,6 à 11 milliards d’ici 2027 (+60 % depuis 2017), 10 000 emplois, 1 500 magistrats, 1 500 greffiers, objectif de division par deux des délais de procédure. La convergence entre le diagnostic filionien et la trajectoire effective est ici réelle, quoique à rebours du calendrier proposé.

Sur la sécurité, la LOPMI du 24 janvier 2023 consacre une hausse du budget Intérieur de 21 à 25,35 milliards d’ici 2027, le recrutement de 8 500 policiers et gendarmes, 200 à 239 nouvelles brigades de gendarmerie, 11 unités de forces mobiles supplémentaires. Le diagnostic filionien d’un appareil régalien à renforcer est donc validé budgétairement — mais la crise humaine demeure : 10 840 départs de la police nationale et 15 078 de la gendarmerie recensés par la Cour des comptes en 2021 (hors retraites), parc automobile de la gendarmerie vétuste (185 véhicules livrés en 2024 au lieu des 3 650 nécessaires), 27 suicides dans la police et 26 dans la gendarmerie en 2024, quatre suicides d’officiers à la DGSI en 2025. Le malaise décrit en 2015 s’est approfondi.

Éducation, santé : deux crises aggravées

Le diagnostic éducatif du livre — affaiblissement de l’autorité du maître, effondrement des fondamentaux, panne de l’ascenseur social — a été vérifié par les enquêtes PISA 2018 et 2022 (décrochage spectaculaire en mathématiques), par les rapports annuels de la DEPP et par la réforme du lycée. Les propositions du livre (trois quarts du temps aux fondamentaux en primaire, autonomie des établissements, sortie des lycées professionnels de la tutelle de l’Éducation nationale) n’ont été mises en œuvre qu’à la marge.

Sur la santé, le diagnostic des déserts médicaux et de la tension démographique médicale s’est aggravé. Le nombre total de médecins est remonté à 237 200 en activité au 1er janvier 2025 (+9,9 % depuis 2012), mais au prix d’une hausse de la part des médecins formés à l’étranger (de 7 % à 11 %) et d’une contraction du mode libéral (-4,9 % entre 2015 et 2024 pour les libéraux exclusifs, quand les salariés progressent de +15,7 %). Les disparités régionales demeurent massives — Guyane à 256, Centre-Val de Loire à 260 médecins pour 100 000 habitants, contre une concentration parisienne persistante. La crise de la psychiatrie est officiellement reconnue par l’avis 147 du CCNE, voté en comité plénier le 9 janvier 2025 et publié le 27 janvier, qui évoque une discipline « sinistrée », un « système exsangue », 13 millions de Français concernés, des taux de vacance de postes atteignant 30 % en moyenne et jusqu’à 48 % dans certains territoires. Le diagnostic filionien sur l’hôpital public en 2015 se trouve ainsi rattrapé par une crise documentée plus profonde encore qu’il ne l’annonçait.

Immigration et identité

Le livre pose un diagnostic volumétrique — nécessité de maîtrise par quotas annuels votés par le Parlement — qui suppose la révision constitutionnelle. La loi du 26 janvier 2024 (Darmanin) durcit le regroupement familial, conditionne l’intégration par le travail et la langue, double les places en CRA, mais la décision du Conseil constitutionnel n° 2023-863 DC du 25 janvier 2024 a censuré environ un tiers des articles, dont les dispositions les plus proches de la logique filionienne. L’AME, dont le livre proposait la suppression, a vu son coût atteindre 1,386 milliard d’euros en 2024 (+67,6 % en dix ans) pour environ 480 000 bénéficiaires. Le diagnostic volumétrique du livre trouve là une forme de confirmation empirique.

Parlement et institutions

Le diagnostic institutionnel du livre — inflation législative, absentéisme, faiblesse du contrôle, cumul — a été partiellement traité par le non-cumul (loi de 2014 maintenue) et par la tentative avortée de réduction de 30 % du nombre de parlementaires (bloquée avant le quinquennat Macron). La dissolution de juin 2024 a ouvert une séquence d’instabilité qui valide rétrospectivement le diagnostic filionien sur la fragilité des institutions : deuxième motion de censure réussie de la Ve République le 4 décembre 2024 (Barnier, après 99 jours), premier refus de confiance parlementaire à Bayrou le 8 septembre 2025 (364 voix contre), gouvernement Lecornu I le plus éphémère de la Ve (27 jours), huit motions de censure essuyées par Bayrou, suspension de la réforme des retraites. L’Assemblée fragmentée en trois blocs, l’usage répété du 49.3, la paralysie budgétaire décrite en décembre 2024 — tout cela dépasse l’alerte formulée dans le livre sur la faiblesse du contrôle parlementaire.

IV. Le diagnostic européen et géopolitique

Le chapitre « Pour une Europe indépendante » articule trois thèses : Europe entravée par la domination du dollar et des institutions américaines (amende BNP Paribas, pressions Obama), égocentrisme allemand (sortie du nucléaire, Nord Stream, Schröder-Gazprom), besoin d’un gouvernement économique de la zone euro avec harmonisation fiscale. Les deux premières thèses ont été puissamment confirmées : l’extraterritorialité du droit américain, les tensions énergétiques post-2022, l’invalidation stratégique de Nord Stream ont rendu caduques les calculs allemands des années 2010. La thèse du gouvernement économique de la zone euro a progressé (mécanismes anti-crise, NGEU en 2020) sans atteindre la profondeur institutionnelle proposée.

Sur la Russie, la position filionienne — partenariat stratégique long — a été empiriquement démentie par l’invasion de l’Ukraine en février 2022. C’est sans doute l’angle mort géopolitique le plus marqué du livre. Sur la défense, en revanche, l’objectif de 2 % du PIB a été atteint par les LPM successives (2018, 2023), et la modernisation de la dissuasion (SNLE de troisième génération, ASMPA-R) s’est confirmée.

V. Les prémonitions et leurs épreuves

Le livre est construit sur une posture d’alerte prospective. Quatre alertes majeures sont identifiables.

L’alerte sur la souveraineté budgétaire est la plus spectaculairement validée. La dégradation des notations, la hausse des spreads, la procédure pour déficit excessif lancée par la Commission européenne contre la France fin juin 2024, l’instabilité budgétaire récurrente — tout confirme la prédiction centrale.

L’alerte sur l’islamisme radicalFaire pose dès septembre 2015 que le djihadisme est un totalitarisme et non un simple terrorisme — précède de deux mois les attentats du 13 novembre 2015 et anticipe par sa grammaire l’ensemble de la séquence 2015-2020 (Nice, Bataclan, Saint-Étienne-du-Rouvray, Samuel Paty, Nice-basilique).

L’alerte démocratique sur la défiance envers la classe politique — « manque de résultats », « trop-plein de promesses illusoires », « dissimulation » — a été vérifiée par la vague 16 du Baromètre CEVIPOF de février 2025 : 78 % des Français jugent la situation institutionnelle grave, 74 % (jusqu’à 76 % dans certaines synthèses) considèrent les élus corrompus, 41 % approuvent l’idée d’un homme fort sans élections ni Parlement (score inégalé depuis 2017), 73 % souhaitent « un vrai chef pour remettre de l’ordre », 24 % seulement font confiance à l’Assemblée nationale, 16 % aux partis politiques. La vague 17 (janvier-février 2026) confirme et amplifie. Cette « fatigue démocratique » sans précédent sous la Ve République prolonge, jusqu’à la caricature, l’alerte formulée par le livre en 2015.

L’alerte sur le Front national comme débouché politique d’une droitisation de l’électorat ouvrier et de la fonction publique, validée par les travaux de Luc Rouban (CEVIPOF), s’est confirmée dans les scrutins européens de 2019 et 2024, présidentiels de 2017 et 2022, législatifs de 2022 et 2024.

L’alerte sur la jeunesse décrochée (2 millions de NEET, ascenseur social en panne) est confirmée, mais une dimension imprévue s’y ajoute : la fuite des talents qualifiés documentée par le baromètre Ipsos BVA-Syntec du 1er octobre 2025. 15 000 jeunes diplômés d’écoles d’ingénieurs et de management débutent leur carrière à l’étranger chaque année, 19 % à l’École polytechnique, 17,4 % à CentraleSupélec, 57 % des talents interrogés envisagent l’expatriation dans les trois prochaines années dont 21 % sérieusement, destinations : Canada 29 %, Suisse 22 %, États-Unis 17 %. Le coût d’opportunité pour l’État (formation en classes préparatoires et écoles) est estimé à près d’un milliard d’euros par an. 70 % des interrogés voient la France en déclin, 81 % s’inquiètent pour la politique. Cette dimension — un décrochage par le haut — n’est pas explicitement anticipée dans Faire, mais elle prolonge exactement la même logique diagnostique.

Angles morts ou anticipations démenties : la crise sanitaire de 2020 et le retour de l’inflation 2022-2023 étaient inimaginables dans leur ampleur. La guerre en Ukraine a invalidé la thèse russe du livre. Les Gilets jaunes n’étaient pas spécifiquement anticipés, bien que la grammaire du mépris qu’ils formulent recoupe la grammaire institutionnelle de l’ouvrage.

VI. Le programme d’exécution : ce qui a été actionné, ce qui ne l’a pas été

L’économie des propositions du livre s’organise autour de cinq grandes manettes, dont le destin empirique est inégal.

Sur la trajectoire budgétaire — 100 milliards d’économies sur cinq ans, retour à l’équilibre en 2022 — rien n’a été mis en œuvre. Le déficit structurel persiste ; la dépense publique n’a pas été contenue ; la cible des 50 % du PIB est oubliée.

Sur l’emploi public — 500 000 suppressions de postes, non-remplacement d’un départ sur deux, passage aux 39 heures, rétablissement du jour de carence, contractualisation — seul le jour de carence a été rétabli (2018). Les autres mesures sont restées sans traduction ; l’effort a porté en sens inverse (recrutements régaliens 2023-2027).

Sur la fiscalité, la convergence avec le quinquennat Macron est massive : suppression ISF/remplacement IFI (2018), baisse IS à 25 % (2017-2022), PFU, CICE pérennisé en baisse de charges (2019). La hausse de TVA (2 à 3,5 points) n’a pas été entreprise.

Sur le travail, les ordonnances Macron-Pénicaud du 22 septembre 2017 actualisent partiellement la philosophie filionienne : primauté de l’accord d’entreprise, plafonnement prud’hommes, CSE unique, référendum d’entreprise. La durée légale de 35 heures subsiste mais peut être contournée par accord. L’assurance chômage a connu plusieurs réformes de durcissement (2019, 2021, 2023) qui introduisent la dégressivité et la contracyclicité.

Sur les retraites, la loi du 14 avril 2023 réalise l’essentiel du programme (64 ans au lieu de 65, accélération Touraine, extinction des régimes spéciaux pour nouveaux entrants). La suspension votée en novembre 2025 en remet une partie en question sans annuler la trajectoire d’ensemble.

Sur le régalien, la LOPMI 2023 et la loi Justice 2023 répondent techniquement à la demande filionienne d’un renforcement budgétaire et humain. Les peines planchers n’ont pas été restaurées.

Sur l’immigration, la loi Darmanin 2024 porte une partie de la philosophie filionienne, mais sa censure partielle par le Conseil constitutionnel a privé d’effet les dispositions les plus dures. Les quotas parlementaires restent une proposition.

Sur les institutions, ni la réduction de 30 % du nombre de parlementaires ni la fusion département-région n’ont été réalisées.

VII. 2024-2026 : le rendez-vous empirique d’un diagnostic

La séquence des deux dernières années constitue, pour qui relit Faire aujourd’hui, un rendez-vous empirique d’une convergence frappante avec les alertes de 2015.

La crise parlementaire ouverte par la dissolution du 9 juin 2024 — Barnier censuré le 4 décembre 2024, Bayrou renversé par refus de confiance le 8 septembre 2025, Lecornu I effondré en 27 jours, Lecornu II gouvernant sous menace permanente de censure — matérialise la fragilité institutionnelle que le livre diagnostiquait en 2015 derrière son constat d’inflation législative et de dilution du contrôle. Le rapport de Jean-Jacques Urvoas pour la Fondation pour l’innovation politique, Le Parlement enquête, le droit vacille, publié en octobre 2025, prolonge cette analyse en documentant un dévoiement spécifique : privé de capacité législative effective par la fragmentation, le Parlement se rabat sur la fonction d’enquête transformée en théâtre de « dénonciation », rapporteurs convertis en « procureurs » posant des questions « de manière inquisitoriale ». L’audition Xavier Niel–Charles-Henri Alloncle du 2 avril 2026 dans le cadre de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public — Niel désignant la commission comme un « cirque » dès son propos liminaire, menace de poursuites pour parjure évoquée par le président Patrier-Leitus, suspension tumultueuse de séance — incarne de manière paradigmatique cette dérive. L’alerte filionienne sur la « démocratie des apparences » et la faiblesse du contrôle parlementaire est ainsi rattrapée par une réalité qui excède sa formulation.

La crise budgétaire 2025-2026 — déficit 5,4 %, dette 115,6 % du PIB, deux dégradations souveraines en douze mois, charge de la dette à 67 milliards, procédure pour déficit excessif — valide, au point près, la prédiction centrale du livre. Le fait que les notations des pays sud-européens (Espagne, Italie, Portugal) soient relevées au même moment où la France est dégradée isole cette dernière dans un décrochage idiosyncratique : non un effet de conjoncture européenne mais un défaut national de trajectoire, exactement tel que Faire l’énonçait.

La crise du régalien10 840 départs police nationale, 15 078 en gendarmerie documentés par la Cour des comptes, 53 suicides dans les forces en 2024, parc matériel vétuste — prolonge le diagnostic sur l’autorité affaiblie. La crise hospitalière et psychiatrique, actée par l’avis 147 du CCNE (discipline « sinistrée », 30 à 48 % de postes vacants, 13 millions de personnes concernées), approfondit l’alerte sur la santé. La fuite des talents qualifiés (baromètre Ipsos BVA-Syntec 2025 : 15 000 diplômés par an, 57 % envisageant l’expatriation, coût d’un milliard pour l’État) constitue une conséquence non explicitement anticipée mais parfaitement cohérente avec la thèse du déclin. La fatigue démocratique mesurée par le CEVIPOF (78 % de gravité perçue, 41 % d’acceptation d’un homme fort, 24 % de confiance dans l’Assemblée) matérialise à un niveau sans précédent la défiance que le livre annonçait.

Cette convergence factuelle rencontre, sur le plan analytique, une grammaire sociologique complémentaire développée depuis 2021 par Pierre Rosanvallon (Les Épreuves de la vie, 2021) et François Dubet (Le Mépris, 2024), dans le sillage d’Axel Honneth (La Lutte pour la reconnaissance, 1992). Ces travaux analysent les mobilisations récentes non comme conflits d’intérêts mais comme expériences de mépris : dédain de classe, condescendance territoriale, dévalorisation des contributions, « cascade du mépris » où les dominés redirigent la violence symbolique vers d’autres dominés. Rosanvallon identifie quatre épreuves — mépris, injustice, discrimination, incertitude — générant des « communautés émotionnelles » plutôt que des classes. Dubet diagnostique une « concurrence des mépris » où chacun est à la fois méprisé et méprisant, matrice politique du ressentiment et « carburant des droites populistes ». Honneth distingue trois sphères de reconnaissance (amour, droit, estime sociale) dont le déni produit trois formes de mépris. Ce vocabulaire éclaire, rétrospectivement, ce que Faire formulait sous la grammaire classique de l’autorité, de la dignité du travail et de la transmission : une demande structurelle de reconnaissance aux institutions, que le livre captait par sa logique de respect du vote, de restauration de l’autorité du maître et de dire-vrai budgétaire. La fatigue démocratique documentée par le CEVIPOF en 2025-2026 est moins un effet de conjoncture qu’un symptôme de mépris institutionnel accumulé que le livre, dans son registre propre, cherchait à conjurer par la méthode du choc initial et du mandat clair.

Conclusion : la valeur diagnostique d’un livre daté

Relu en 2026, Faire apparaît comme un document diagnostique d’une solidité empirique rare, dont les principales thèses ont été validées par la décennie suivante avec une précision parfois déconcertante : trajectoire de la dette, dégradation souveraine, crise de l’hôpital et de la psychiatrie, crise du régalien, fatigue démocratique, fuite des talents, fragmentation parlementaire, désindustrialisation, inefficacité du code du travail antérieur à 2017. Les réformes effectivement conduites — ISF, IS, CICE pérennisé, ordonnances travail, loi retraites 2023, LOPMI, loi Justice, loi Darmanin — recoupent un quart à la moitié du programme du livre, mais à des intensités moindres et par d’autres mains, sans la cohérence systémique du « choc initial » que le livre plaçait au cœur de sa méthode. Les manettes non actionnées — réduction massive de l’emploi public, cible de 50 % de dépense publique, fusion département-région, quotas migratoires parlementaires, diminution du nombre de parlementaires — correspondent précisément aux dimensions sur lesquelles la crise de 2024-2026 se concentre.

La leçon analytique est double. D’une part, le livre confirme que les diagnostics structurels étaient disponibles dès 2015 : une décennie de débat a surtout montré que la connaissance du mal ne garantit ni sa thérapeutique, ni même son traitement symptomatique. D’autre part, il suggère que le blocage n’est pas cognitif mais institutionnel — la fragmentation du pouvoir, la faiblesse du consentement démocratique à la réforme, l’épuisement du circuit représentatif — ce qui donne aux travaux de Rosanvallon, Dubet et Honneth leur pertinence supplémentaire : aucun programme de réforme ne peut tenir sans une économie parallèle de la reconnaissance et du respect des gouvernés. L’angle mort du livre n’est pas dans son diagnostic économique mais dans sa sous-estimation du coût anthropologique d’une « thérapie de choc » appliquée à un corps social déjà entamé par le mépris institutionnel. À cet égard, l’échec de la réforme 2023 à produire un consentement durable, la suspension de novembre 2025 et l’acceptation croissante d’un « homme fort » mesurée par le CEVIPOF sont autant d’avertissements contemporains sur la condition de réussite de toute réforme structurelle : non la seule justesse du diagnostic, mais la qualité du lien démocratique qui la rend exécutable. Faire apportait l’un ; la décennie suivante a démontré la centralité de l’autre. »

« Le test de Rorschach ou diagnostic psychologique de Rorschach est un outil d’évaluation psychologique de type projectif. Il a été élaboré par le psychanalyste suisse Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de planches graphiques présentant des taches globalement symétriques a priori non figuratives qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée. Analysées par la personne administrant le test, les réponses fournies servent à comprendre l’organisation du fonctionnement psychologique du sujet, à travers l’exploration des processus perceptifs. Il devient possible d’établir une relation entre la perception et la personnalité.

Tache utilisée lors d’un test de Rorschach

Le test est controversé d’un point de vue scientifique – les psychologues expérimentaux estimant que les recherches qui se fondent sur sa passation justifient insuffisamment leurs interprétations[1]. Néanmoins, il reste largement utilisé en psychologie clinique[2] et dans l’évaluation psychologique plus généralement (médico-légal, recrutement, etc.).
Le test de Rorschach est généralement associé à la paréidolie, phénomène psychologique qui se base sur l’interprétation personnelle de considérer des formes indéfinies (nuages, flaques, rocher) comme des formes reconnaissables (le nuage ressemble à une poule, la flaque évoque une carte de pays, le rocher a la forme d’un visage humain, etc.)[3],[4]» »

Le test de Rorschach Wikipédia

« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «

« Comprendre les dynamiques réelles derrière les purges, les équilibres factionnels entre le « Gang du Shaanxi » et la « Clique du Fujian » que Xi a tour à tour promus puis éliminés, les motivations réelles — corruption, déloyauté politique, préoccupations sur la préparation vis-à-vis de Taïwan, possible espionnage — exige un accès et une intériorisation qui ne sont pas disponibles dans les sources ouvertes.
L’humilité épistémique comme condition préalable au jugement
Ian James Kidd définit l’humilité épistémique comme la reconnaissance de « la fragilité de la confiance épistémique » — qui dépend de conditions cognitives (savoir spécialisé), de conditions pratiques (capacité à accomplir certaines actions) et de conditions matérielles (accès à des objets particuliers). Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. »

Pour évaluer un profil opérant à l’intersection des systèmes stratégiques chinois, américain et russe, les prérequis minimaux incluent au moins : une connaissance fine des institutions de politique étrangère et de défense chinoises et de leurs liens avec le renseignement ; une compréhension des dynamiques factionnelles au sein du PCC et de l’APL ; une familiarité avec le fonctionnement du Valdaï et de l’écosystème stratégique russe ; une connaissance des circuits de Track II et de leur rôle dans la politique étrangère américaine ; une compréhension des mécanismes de production du savoir dans les think tanks des trois systèmes ; et une expérience directe de l’interaction avec des acteurs de haut niveau dans au moins deux de ces trois systèmes. Ces prérequis sont, en pratique, réunis par un nombre extraordinairement restreint de personnes.

Tom Nichols, dans The Death of Expertise (Oxford, 2017), formule le danger avec précision : « Une société moderne ne peut pas fonctionner sans une division sociale du travail et une confiance dans les experts, les professionnels et les intellectuels… Personne n’est expert en tout. Quelles que soient nos aspirations, nous sommes limités par la réalité du temps et les limites indéniables de nos talents. » Collins et Evans formulent cela comme le « problème de l’extension » : jusqu’où la participation publique dans les décisions techniques doit-elle s’étendre ? Leur réponse distingue les phases « politiques » des débats (où tous les citoyens ont des droits) des phases « techniques » (où seuls ceux qui possèdent l’expertise pertinente devraient intervenir). Jaana Parviainen, dans Social Epistemology (2020-2021), applique cette logique à la prise de décision politique en arguant que « le non-savoir doit être reconnu explicitement comme une condition permanente et centrale de la décision ».

L’analogie avec la physique nucléaire n’est pas rhétorique. Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »

« Comment les organisations testent la loyauté sans que le test ne soit visible
« Le test de loyauté implicite compte parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée sait rarement qu’elle l’est. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation décontractée ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.
L’apprentissage de six mois des Carbonari en fut la première version formalisée : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant un semestre, reproduisant les règles de l’ancienne guilde des charbonniers, période durant laquelle leur fiabilité, leur discrétion et leur engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de filtrage prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées imitant la Passion du Christ — que les apprentis accédaient au grade de maître, où les secrets opérationnels et l’obligation d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » leur étaient communiqués.

Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de filtrage calibrée. D’abord, ils passaient du matériel en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses fournies et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts par « bombes à seaux » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.

Le compartimentage de l’information fonctionne lui-même comme un mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes pièces d’information et qu’une pièce fuite, la source de la fuite peut être identifiée en retraçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance Combat était divisé en une série de cellules qui s’ignoraient mutuellement — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation isolée et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.

L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un volume considérable d’informations a été recueilli par le passé par les forces ennemies et leurs informateurs auprès de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les propos inconsidérés induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL auquel toute organisation est confrontée. » Les commandants observaient les habitudes de consommation, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas par des tests formels, mais par un suivi passif continu. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Des interrogatoires sont fréquemment simulés lors de l’entraînement pour sensibiliser les volontaires à ce qui les attend. »NCeux qui craquaient sous la pression de l’exercice étaient identifiés avant de pouvoir compromettre l’organisation.

L’échec de test de loyauté documenté le plus dévastateur fut celui de Roman Malinovsky, du Parti bolchevique. Agent de l’Okhrana (police secrète tsariste) ayant gravi les échelons jusqu’au Comité central et dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovsky fit une telle impression sur Lénine qu’il fut élu au Comité central. Lorsque Boukharine remarqua que « plusieurs fois, lorsqu’il organisait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, des agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovsky avait eu connaissance de chaque rendez-vous — il écrivit à Lénine. Lénine écarta les avertissements. Quand Vladimir Bourtsev suggéra que Malinovsky pourrait être un espion, Lénine ordonna à Malinovsky lui-même de mener l’enquête. Lors d’une conférence en 1913 réunissant 22 bolcheviques près de Zakopane, cinq s’avérèrent être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, a contribué à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement mené à la Grande Terreur. »

« Existence, préexistence de réseaux de De Niro entre guillemets comme mise en garde, comme structure existence, préexistante, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements, gouvernements de la société. »

« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un MINIMUM d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »

Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique 

«Ce rythme temporel, qui garantit l’alternance des saisons et l’équilibre des temps mélangés (comme l’attestent les dérivés de tempus : temperantia, temperatio, temperare, qui disent tous l’équilibre de temps multiples), c’est la tempérance. Au cœur de l’institution juridique du temps se laisse deviner la pulsation d’un rythme qui conduit à cette figure de la tempérance. Qu’est-elle, en effet, cette tempérance, sinon la sagesse du temps, la juste mesure de son déroulement, le mélange harmonieux de ses composantes ? Et tout comme l’alternance des saisons fait les climats tempérés, la tempérance dans la cité — le juste dosage de la continuité et du changement — assure l’équilibre des rapports sociaux. La tempérance est « accord et harmonie », assure Platon : « répandue dans l’ensemble de l’État, elle met à l’unisson de l’octave les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires sous le rapport de la sagesse, de la force, du nombre, des richesses ou de tout autre chose semblable »

https://books.openedition.org/pusl/19818?lang=fr

«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.

L’espace et le silence.

Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».
À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »

Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain

« Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. On ne nous a pas donné l’état minimum des questions. Je prends trois exemples très divers : le cadastre de Nouvelle-Calédonie, peut-être est-il connu dans des revues spécialisées, on n’en a pas fait une matière publique. Pour le problème de l’enseignement, on laisse croire que le privé, c’est l’enseignement catholique; je n’ai jamais pu savoir quelle était la proportion du laïc dans l’enseignement privé. Autre exemple, depuis que la droite a reconquis un grand nombre de municipalités, les crédits ont été supprimés pour toutes sortes d’entreprises culturelles, parfois grandes, mais souvent aussi petites, très locales, et c’est d’autant plus intéressant qu’elles sont nombreuses et petites; mais il n’y a pas moyen d’avoir une liste détaillée. Ce genre de problèmes n’existe pas pour la droite parce qu’elle a des intercesseurs tout faits, directs, directement dépendants. Mais la gauche a besoin d’intercesseurs indirects ou libres, c’est un autre style, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de « compagnons de route », la gauche en a vraiment besoin, parce qu’elle a besoin que les gens pensent. «

Gilles Deleuze, Les intercesseurs

« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.

On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »

Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné

« Son humour noir révélait un cynisme protecteur. Durant l’un de ses voyages en Espagne, il se mettait au garde-à-vous dans sa voiture décapotée et faisait le salut hitlérien chaque fois qu’il passait devant un troupeau de moutons, expliquant : « On ne sait jamais si l’un des gros bonnets du parti n’est pas dans le groupe. » Il qualifiait son supérieur direct, Wilhelm Keitel — son exact opposé en tempérament — de « blockhead » (imbécile) »

« La suffisance est plus sournoise, plus subtile que l’arrogance, vite sanctionnée car coupée de la réalité, se manifestant par des discours et actions délirants. »

Le Mauricien, Journal
Suffisance, Humiliation, Humilité

« Le même, ibidem, lib . XXIII, c. 7 ( al. 6) : « On peut partager tous les présomptueux en quatre classes principales. La première comprend ceux qui s’imaginent ne tenir que d’eux-mêmes les biens qu’ils possèdent; La seconde, ceux qui sachant bien qu’ils leur viennent d’en-haut, les regardent comme une récompense due à leurs mérites; la troisième, ceux qui se vantent de qualités dont ils sont dépourvus ; La quatrième, ceux qui veulent, au mépris des autres, posséder seuls ce qu’ils peuvent avoir de bonnes qualités. »

Le grand catéchisme de Canisius, ou précis de la doctrine chrétienne appuyé de témoignages nombreux de l’Ecriture et des Pères … Ouvrage traduit pour le première fois en entier par M. l’Abbé A. C. Peltier. Lat. and Fr
Volume 3, 1859

« On dit souvent d’un sot présomptueux, que rien n’égale sa suffisance, si ce n’est son insuffisance. »

Définition, Suffisance, Dictionnaire Littré

« De toutes les prétentions du monde moderne, la revendication de la conscience est une des plus véhémentes. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« Vous soulignez le mot conscience, et j’en crois voir la raison. Comme chacun a sa conscience, il s’ensuit, n’est-il pas vrai ? que chacun , dans mon système, ne prêtera obéissance aux lois civiles qu’autant que sa conscience le lui permettra ; d’où vous voudriez bien conclure qu’au lieu de tendre vers un but commun , chacun s’écartera, suivant sa pensée, vers un but particulier , et qu’ainsi le grand objet de l’association sera manqué. Ah ! MONSIEUR, DONNEZ-MOI SEULEMENT DES HOMMES QUI AIENT DE LA CONSCIENCE, ET JE VOUS FERAI UN PEUPLE où il y aura de l’unité et de la subordination. Je vous le demande d’où viennent les maladies sourdes des états , leurs fièvres violentes et leurs affreux désordres ? est-ce peut-être de ce que les citoyens suivent trop leur conscience ? n’est-ce pas plutôt de ce
qu’ils ne l’écoutent point assez ? Il est très vrai que, chez certains individus, la conscience est mal éclairée ; mais qu’ils valent encore bien mieux que ceux qui n’en ont point ! Du moins sous quelque forme que ce soit, le sentiment de l’obligation morale vit dans leur ame; il y a quelque chose à faire d’eux ; QUAND LEURS IDÉES SERONT RECTIFIÉES, ils marcheront dans la route des vrais devoirs avec la même fermeté qu’ils marchaient dans celle des devoirs imaginaires ; et leur conscience alors servira la société. Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’une distinction scholastique, et qui, dans toute leur conduite , privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la
circonstance. »

Archives du Christianisme au dix-neuviéme siècle
Volume 12, 1829

« La mauvaise éducation se reconnaît à ceci, que dans l’esprit et dans le cæur n’existe plus l’horreur du faux et du mauvais. Accepter avec indifférence toutes les doctrines qui se produisent; se tenir en face d’elles sans éprouver la répulsion naturelle à tout esprit droit et généreux; rester surtout en face du mal, le voir se produire et triompher, sans que toutes les fibres de notre être soient ébranlées, sans que le plus intime de notre cour soit bouleversé, sans que notre poitrine soulevée étouffe la respiration, et que de cette poitrine haletante sorte, en paroles entrecoupées, une protestation qui tremble de n’être pas assez énergique : c’est la marque d’une mauvaise éducation. Eh bien, Messieurs, veuillez regarder votre siècle. Il est, devant les idées, dans une indifférence parfaite, et devant les oeuvres, dans une complète atonie. «

« Je n’appelle point le pouvoir à réprimer. Je vous le disais la dernière fois : notre tort, dans la vie sociale, est de toujours mettre le pouvoir en avant; de toujours laisser l’État agir pour nous; d’abdiquer notre initiative personnelle au bénéfice de cette puissance qui sait bien réclamer des louanges, bénéficier de tous les profits, mais ne veut jamais porter le blame ni les conséquences d’aucun tort, lorsque les heures mauvaises sont arrivées. Laissons de côté le pouvoir et ne parlons que de nous-mêmes, d’autant qu’il y a en nous une puissance de répression bien autrement énergique. «

Marie-Joseph Ollivier, Nos malheurs, leurs causes, leur remède, Conférences de N.-D. de Paris, 1re série, carême de 1871, Suivies des discours sur l’avenir de la nation française, la mission de Jeanne d’Arc, la guerre, le martyre · 1897

« L’analyse des causes de l’impuissance publique convergeait pour mettre en lumière un manque : c’est faute de diagnostic que nous ne comprenons plus le monde qui nous entoure et que nous ne savons plus, nous-mêmes, où nous en sommes. Il nous faut donc organiser un nouveau et indispensable travail collectif de diagnostic.
Or, il m’est apparu très vite que, si cet impératif était une évidence, il se heurtait néanmoins à de multiples obstacles. Ceux-ci tiennent à la fois à notre histoire, à nos institutions et à notre conception naïve du pouvoir. Dans notre représentation du pouvoir, tout nous pousse à préférer le moment de la décision au moment de la préparation de celle-ci qui est pourtant fondateur. Aussi, pour organiser correctement le temps du diagnostic au sein de nos institutions, était-il absolument nécessaire de commencer par comprendre tout ce qui nous détourne de cette tâche essentielle.
L’évocation de trois politiques publiques en Seine-Saint-Denis et la description de la vie politique à travers la montée en puissance des marques révèlent les singularités que nous ne voyons plus, les bizarreries que la routine nous fait prendre pour des lois naturelles ou des règles intangibles auxquelles nous ne pouvons pas déroger. Sous cet angle, nous découvrons le point fixe de notre instabilité, la cohérence de nos multiples incohérences. Sans recours à la recherche d’un bouc émissaire ou aux explications toutes faites qui courent les « talk-shows », l’analyse nous montre nos contradictions en action, la manière dont elles nous submergent ainsi que les conditions dans lesquelles elles prospèrent… »

François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible  », Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186

« Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.

Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.
Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »

Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes

« Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »

Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.

7 juin 2012

« Mais c’est aussi l’état zéro de la critique littéraire, la littérature devenue spectacle de variétés. Pivot n’a jamais caché que ce qu’il aimait vraiment, c’était le football et la gastronomie. La littérature devient un jeu télévisé. Le vrai problème des programmes à la télévision, c’est l’envahissement des jeux. C’est quand même inquiétant qu’il y ait un public enthousiaste, persuadé qu’il participe à une entreprise culturelle, quand il voit deux hommes rivaliser pour faire un mot avec neuf lettres. Il se passe des choses bizarres, sur lesquelles Rossellini, le cinéaste, a tout dit. Ecoutez bien : « Le monde aujourd’hui est un monde trop vainement cruel. La cruauté, c’est aller violer la personnalité de quelqu’un, c’est mettre quelqu’un en condition pour arriver à une confession totale et gratuite. Si c’était une confession en vue d’un but déterminé je l’accepterais, mais c’est l’exercice d’un voyeur, d’un vicieux, disons-le, c’est cruel. je crois fermement que la cruauté est toujours une manifestation d’infantilisme. « 

Gilles Deleuze, Les intercesseurs

De la clepsydre platonicienne à la commission Alloncle, une sémiologie de l’impatience

« L’armature théorique du dispositif tient dans un texte précis : Sur la télévision, Pierre Bourdieu, Liber-Raisons d’agir, 1996, pages 30-31. On y lit le diagnostic fondateur : « Un des problèmes majeurs que pose la télévision, c’est la question des rapports entre la pensée et la vitesse. Est-ce qu’on peut penser dans la vitesse ? Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir jamais que des fast-thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre… » revuenouvelleLmsi La réponse de Bourdieu est que le fast-thinker est possible parce qu’il pense par idées reçues au sens flaubertien — clichés préconstruits Goodreads qui n’exigent aucun travail de réception. Lmsi D’où cette autre formule canonique : « Les journalistes ont l’art de se faire les porte-parole d’un public imbécile pour interrompre un discours intelligent » Philophil (p. 36 env.), et la mobilisation implicite du Théétète de Platon : le philosophe dispose de la scholē (le loisir, la maîtrise du temps, la clepsydre) tandis que l’orateur de l’agora subit l’urgence. Amazon France Thomas Bénatouïl, La science des hommes libres. La digression du Théétète de Platon (Vrin, 2020), a systématisé cette filiation platonicienne-bourdieusienne.

La scène d’audition Niel-Alloncle du 2 avril 2026 en constitue une application transposée : la commission d’enquête parlementaire est un dispositif qui reproduit la structure du plateau de télévision (caméras LCP, captation YouTube, extraits viraux) tout en lui ajoutant l’asymétrie performative du serment et de la présidence. L’audité dispose de peu de temps, il est interrompu, il doit produire à la seconde une réponse compatible avec la contrainte médiatique et la contrainte procédurale. Le blog de Jean-Marc Jancovici, qui commente sa propre audition du 2 novembre 2022 devant la commission Schellenberger, le formule presque en ces termes : « mon audition n’a que peu porté sur l’évaluation des politiques publiques menées ces 10 ou 20 dernières années ; « on » m’a surtout posé des questions sur les avantages et inconvénients de tel ou tel type d’énergie. LinkedIn »

La reprise académique française du concept du fast-thinker est bien identifiée. Patrick Champagne, ancien collaborateur direct de Bourdieu, en a prolongé l’analyse dans La Double dépendance. Sur le journalisme (Raisons d’agir, 2016), où il articule dépendance économique (audimat) et dépendance politique. OpenEditionINA Érik Neveu l’a systématisée dans Sociologie du journalisme (La Découverte, 5ᵉ éd. 2019), Cairn avec la catégorie opératoire du « bon client ». Bernard Lahire, dans Pour la sociologie (La Découverte, 2016), dénonce la « surinterprétation incontrôlée » et le « décrochage interprétatif » revuenouvelleRevue Nouvelle induits par l’exigence médiatique de formule nette. Surtout, Nicolas Baygert, dans « Mutations de l’expertise face à l’impératif de performance médiatique » (La Revue Nouvelle, n°3, 2017), fournit le chaînon manquant en parlant d’un « triomphe sans partage du fast thinker » revuenouvelleRevue Nouvelle appliqué à l’expertise : il mobilise la « McDonaldisation » ritzerienne, cite Denis Muzet sur le passage de la « malbouffe » à la « mal info », revuenouvelle et propose la notion de l’expert devenu « béquille journalistique » revuenouvelle — le spécialiste sélectionné pour sa « médiagénie » revuenouvelle plutôt que pour sa compétence.

Ce cadre peut être greffé directement sur le clash Niel-Alloncle. Ce que Niel reproche à Alloncle — « propager des approximations, des fake news et des mensonges », transformer la commission en « cirque », Franceinfo traiter son audité comme un « clown » LCP — correspond point par point à la structure du plateau bourdieusien importée dans l’enceinte parlementaire. Alloncle opère en fast-thinker institutionnel : il pose des questions fermées construites pour le clip, il coupe, il cadre par présupposition (« KKR »). Niel, s’il accepte la cadence, devient complice ; s’il la refuse, il apparaît comme « arrogant ». Cette double contrainte est exactement ce que Bourdieu nommait la circonstance d’urgence qui rend la pensée impossible. »

La violence symbolique contre les experts techniques, un motif théorisé en pointillés

L »es axes 1 et 2 de la recherche convergent ici. Entre 2020 et 2026, plusieurs intellectuels français ont travaillé la question — sans toujours la nommer « violence symbolique contre les experts ». Daniel Benamouzig (CSO Sciences Po, membre du Conseil scientifique Covid) a théorisé dans diverses interventions la collision des temporalités scientifique, médiatique et politique durant la pandémie Republique-des-savoirs ; l’ouvrage de Corroy et Chauzal-Larguier, L’expertise dans les médias pendant la pandémie (ISTE, 2024), écrit explicitement : « le temps de la recherche scientifique se conjugue difficilement avec un présent de l’instantanéité. » istegroup Julien Longhi (ESSEC) a publié « The Parascientific Communication around Didier Raoult’s Expertise » (Publications 10/1, 2022), qui décrit le brouillage entre communication scientifique et communication médiatique autour du cas Raoult, essec auditionné les 24 juin 2020 (AN) Europe 1 +2 et 15 septembre 2020 (Sénat). Public Sénatlequotidiendumedecin Éric Fassin, dans Misère de l’anti-intellectualisme (2024) et State Anti-Intellectualism and the Politics of Gender and Race (CEU Press, 2024), diagnostique un « néolibéralisme autoritaire » qui attaque simultanément les universités et les experts. stayhappeningplayer Gérald Bronner, dans La Démocratie des crédules (PUF, 2013) puis Apocalypse cognitive (2021), décrit les effets de distorsion de l’attention médiatique. Julia Cagé a quantifié empiriquement l’inflexion idéologique de CNews après rachat Bolloré (Cagé, Hengel, Hervé, Urvoy, « Hosting Media Bias », HAL 2022), La Vie des idées et publié Pour une télé libre. Contre Bolloré (Seuil, 2022). »

[00:34:04] : « Il y a une manière de dire merci qui consiste précisément à remercier… mais il y a une manière de dire merci qui veut dire : ça va, terminez, passons au suivant. »

[00:34:30] : « L’interlocuteur encaisse… la sémantique apparente et la sémantique cachée. Il encaisse la sémiologie de l’impatience… et il peut perdre ses moyens. »

[00:35:42] : « Il se sert du temps et de l’urgence du temps, de l’horloge, de la clepsydre comme disait Platon, pour couper, pour ne pas laisser parler, pour interrompre. »

[00:35:55] : « Il se fait le porte-parole du public et il dit : « Je vous interromps, je ne comprends pas ce que vous voulez dire. » […] Il se fait le porte-parole des imbéciles pour interrompre un discours intelligent. »

[00:29:16] : « Ce déploiement de la pensée pensante est intrinsèquement lié au temps. »

[00:41:11] : « Il m’est arrivé très souvent… d’être obligé de commencer toutes mes réponses par une mise en question de la question. »

« L’archétype est sous-textuel. Il est repérable seulement par le détour érudit de la celtologie : Christian-J. Guyonvarc’h et Françoise Le Roux dans Les Druides (Ouest-France Université, 1986) et La Civilisation celtique (1990), Philippe Jouët dans Aux sources de la mythologie celtique (Yoran Embanner, 2007), Fr-Academic Claude Sterckx dans Mythologie du monde celte (Marabout, 2009), Fr-Academic qui tous opèrent la translation décisive : Samildánach = « polytechnicien ». Sterckx écrit : « Lug n’appartient à aucune classe en particulier, mais à toutes, il est au-dessus car il peut assumer toutes les fonctions. L’un de ses surnoms est Samildanach, le « polytechnicien » en ce sens qu’il maîtrise tous les arts, toutes les sciences. » Histoire du Monde Georges Dumézil, dans Mythe et épopée, avait posé Lug comme l’exception structurelle — hors classe — de la tripartition fonctionnelle indo-européenne. »

« Fin juillet 2009 que les candidats ont trois mois pour proposer leurs offres à l’Arcep. Il se trouve qu’il n’y eu qu’un candidat qui est Free. Ils n’ont pas choisi Free. Soit ce candidats remplissaient els conditions du cahier des charges, soit ils ne les remplissaient pas. Si ils ne les remplissaient pas, il y aurait eu un appel d’offres infructueux. Il se trouve que les obligations diverses, il les remplissait. Comme il était le seul candidat (capable de dans le temps impartit), il a été retenu. »

Jean-Ludovic Silicani, Conseiller d ‘Etat, Ancien président de l’ARCEP, (chargé de vendre des fréquences et de surveiller ce que l’on en fait..)

« Car « le bel autrefois habite le présent », résume Aragon dans Brocéliande. Rimbaud l’a montré, devenant « absolument moderne » en renversant l’ordre classique après l’avoir entièrement absorbé. Il était légitime pour inventer : il avait tout lu ! Les iconoclastes sont moins audibles quand ils sont illettrés. »

Sylvain Tesson

« Il a également noté ironiquement que si la licence était vraiment « bradée », l’ARCEP aurait dû recevoir de nombreuses candidatures — ce qui n’a pas été le cas. »

 « La vraie barrière à l’entrée pour la 4ème licence mobile française n’était donc pas les 240 millions d’euros de redevance, ni même le milliard d’investissement requis. C’était la rareté des individus capables de maîtriser simultanément l’ingénierie radio, l’architecture réseau, le droit des télécommunications, le montage financier de projets multi-milliards, et les négociations parallèles avec équipementiers, banques et concurrents. Cette rareté explique pourquoi, en trois mois, seul Free/Iliad a pu constituer un dossier de plusieurs dizaines de milliers de pages répondant aux 48 pages de spécifications de l’ARCEP. »

« Le portier demanda à Samhildânach: « Quel métier exerces-tu?», dit-il, « car il ne vient à Tara personne sans métier. » << Interroge-moi », dit [Samhildânach], <«< je suis charpentier. »> Le portier répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi, il y a un charpentier chez nous déjà. C’est Luchtae, fils de Luacha. » [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges1, ô portier, je suis forgeron. » Le portier lui répondit: « Il y a un forgeron chez nous déjà; c’est Colum Cuaollémech des trois nouvelles œuvres. >> [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges, je suis un homme fort et brave. >> Le portier répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi il y a un homme fort et brave chez nous déjà; c’est Ogma, fils d’Ethne. >> [Samhildânach] reprit la parole: « Tu m’interroges », dit-il, << je suis harpiste. >> « Nous n’avons pas besoin de toi », répliqua le portier, <«< il y a comme harpiste chez nous déjà Abhcan, fils de Bicelmas, pour récréer les hommes des trois dieux 2 dans les demeures féeriques. >> [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges, je suis un guerrier habile. » Le portier répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi ; il y a déjà chez nous un guerrier habile: c’est Bresal Echarlam, fils d’Eochaid Baethlâm. » [Samhildânach] dit alors : « Tu m’interroges, ô portier, je suis poète et je suis savant en histoire. » « Nous n’avons pas besoin de toi », répliqua le portier, «< il y a déjà chez nous un poète savant en histoire : c’est En, fils d’Ethoman. >> [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges, je suis sorcier. >> « Nous n’avons pas besoin de toi. Il y a des sorciers chez nous déjà. Nombreux sont nos druides et nos puissants magiciens. >> [Samhildarrach] dit : « Tu m’interroges, je suis médecin. » « Nous n’avons pas besoin de toi c’est Diencecht qui est médecin chez nous. » I. At-um-athcumairc, littéralement « sont à moi questions >>. 2. Ces trois dieux paraissent être les trois rois qui régnèrent conjointement sur les Tuatha Dê Danann, savoir Mac Cuill, Mac Ceacht, et Mac Greine. Annales des Quatre Maîtres, sous l’an du monde 3471. << Tum’interroges », dit [Samhildânach], « je suis échanson. >> < Nous n’avons pas besoin de toi: il y a des échansons chez nous déjà. Ce sont Delt, Drucht et Daithe; Taei, Talom et Trog; Glei, Glan et Glesi. >> [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges, je suis bon forgeron. >> « Nous n’avons pas besoin de toi, il y a un forgeron chez nous déjà, c’est Credne, le forgeron. »> [Samhildânach] reprit la parole: «< Demande au roi », dit-il, <«< s’il y a chez lui un homme qui à soi seul réunisse tous ces métiers-là, et s’il a chez lui un tel homme, je ne vais pas à Tara. >> Alors le portier entra dans le palais; adressant la parole1 à la royale [assemblée] tout entière: « Il est venu », dit-il, <«< un jeune guerrier à la porte de la forteresse: Samhildânach est son nom, et tous les métiers qui se pratiquent chez tes gens sont réunis chez lui seul, en sorte qu’il est l’homme de tous les métiers. >> On rapporta cela à Nuadu. » Fais-le entrer dans la forteresse », dit Nuadu, « car jusqu’à présent il n’est venu homme pareil dans ce château-ci. » Alors le portier fit entrer [Samhildânach]. Celui-ci vint dans le château et s’assit sur le siège de docteur, car il était docteur en tout métier (ou en toute partie).  » »

Henri Gaidoz, Revue celtique

Quand les ingénieurs partent, le pétrole s’arrête : anatomie d’une catastrophe répétée

Entre 1960 et 2010, la séquence s’est reproduite avec une régularité troublante dans une quinzaine de pays producteurs d’hydrocarbures : décision politique de nationalisation ou de purge, exode massif d’experts techniques, dégradation progressive des infrastructures, puis effondrement de la production et multiplication des accidents industriels. Cette recherche comparative documente plus de 3 000 décès liés à des accidents industriels majeurs dans ces pays, des pertes de production cumulées dépassant 10 millions de barils par jour à leur maximum, et des dommages économiques se chiffrant en centaines de milliards de dollars. Le schéma transcende les idéologies : qu’il s’agisse de nationalisations socialistes (Algérie, Libye), de révolutions islamiques (Iran), de purges politiques (Venezuela), ou de guerres civiles (Angola, Irak), le mécanisme central reste identique — la perte de capital humain technique génère un déclin irréversible sur une à deux décennies.


Le temps moyen de récupération dépasse quinze ans — quand récupération il y a

L’analyse comparative révèle un décalage temporel systématique entre les décisions politiques et leurs conséquences techniques. La nationalisation vénézuélienne de 1976 n’a pas affecté la production pendant 25 ans car PDVSA opérait avec autonomie et compétence ; en revanche, la purge de 2003 qui licencia 18 000 à 20 000 ingénieurs, géologues et techniciens spécialisés a déclenché un déclin visible en 2-3 ans et catastrophique en une décennie — la production passant de 3,4 millions de barils/jour (1998) à moins d’un million aujourd’hui.

L’Iran illustre le phénomène le plus dramatique : avant la révolution de 1979, la production atteignait 6 millions bpd ; en janvier 1979, elle s’effondra à moins d’un million bpd suite aux grèves et à l’expulsion de « virtuellement tous les employés étrangers de l’industrie pétrolière ». Malgré 45 ans écoulés, l’Iran n’a jamais retrouvé ce niveau de production — stagnant autour de 3,8-3,9 millions bpd. La guerre Iran-Irak (1980-1988) détruisit en outre la raffinerie d’Abadan, la plus grande du monde avec 628 000 bpd de capacité, qui ne reprit une production limitée qu’en 1989 à 130 000 bpd.

L’Irak constitue un cas extrême de destruction répétée : après avoir atteint 3,5 millions bpd en 1979 grâce à l’assistance technique soviétique post-nationalisation de 1972, le pays vit sa production chuter de 85% après la Guerre du Golfe de 1991. Il fallut attendre 2015 — soit 36 ans — pour dépasser les niveaux de 1979. Le Koweït, dont 749 installations furent détruites ou incendiées lors de l’invasion irakienne en 1991, représente l’exception : grâce à un effort international mobilisant 16 000 travailleurs de 36 pays et 10 milliards de dollars, la capacité pré-guerre fut restaurée en seulement deux ans.


La Libye n’a jamais retrouvé son rang de 1970

Le cas libyen démontre l’irréversibilité de certaines pertes. En 1970, la Libye produisait 3,3-3,4 millions bpd, faisant d’elle le deuxième producteur arabe après l’Arabie Saoudite. Les nationalisations progressives sous Kadhafi (1970-1976) combinées au manque de personnel technique qualifié — les documents du Département d’État américain notaient que les Libyens « ont des difficultés à gérer efficacement leurs propriétés existantes et ne pourraient certainement pas en gérer d’autres sans une aide expatriée extensive » — firent chuter la production à 1 million bpd au début des années 1980, soit une baisse de 70%.

Les sanctions internationales (1978-2004) gelèrent toute modernisation : 25% du territoire libyen resta inexploré pendant cette période. Aujourd’hui, la production tourne autour de 1,2 million bpd, soit 32% du pic historique. La part de marché OPEP de la Libye est passée de 7% en 1970 à 1,2% en 2022.

L’Algérie, en contraste, réussit une transition relativement ordonnée après la nationalisation de 1971. Bien que le retrait des techniciens français ait initialement réduit les exportations de moitié, le recours à l’assistance soviétique et l’embauche de spécialistes américains permit une récupération rapide. Cependant, le vieillissement des infrastructures se manifesta tragiquement le 19 janvier 2004 avec l’explosion de l’usine GNL de Skikda : 27 morts, 74 blessés, 470 millions de dollars de dommages matériels et 300 millions de revenus d’exportation perdus. L’usine, construite entre 1971 et 1981, avait fait l’objet d’une rénovation par Halliburton en 1999, mais les infrastructures vieillissantes contribuèrent à la catastrophe.


Le Nigeria paie le prix de la négligence avec plus de 2 000 morts

Le cas nigérian se distingue par un mécanisme différent : non pas une nationalisation brutale, mais une dégradation chronique par corruption, vol et défaut de maintenance. La Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC), créée en 1977, accumula entre 2001 et 2019 45 347 incidents de rupture de pipeline. Le bilan humain est effroyable :DateLieuVictimes17-18 octobre 1998Jesse, Delta1 082 morts11 juillet 2000Warri~300 morts26 décembre 2006Abule-Egba, Lagos260-600 morts2009Warri593 morts

L’incident de Jesse de 1998 reste la plus meurtrière catastrophe de pipeline de l’histoire. Le feu brûla pendant six jours jusqu’à ce que des pompiers américains l’éteignent. Entre 1976 et 2001, le Nigeria enregistra 6 817 déversements de pétrole totalisant 3 millions de barils perdus, dont 50% dus à la corrosion des pipelines — certains datant des années 1960 et jamais remplacés. Le vol de pétrole coûte aujourd’hui au Nigeria une perte estimée à 400 000 bpd et 10 milliards de dollars annuellement.

L’Angola présente un paradoxe instructif : malgré le départ de 250 000 Portugais en 1975 (dont plus de 30 000 cadres et techniciens) et 27 ans de guerre civile, le secteur pétrolier continua de croître. La raison ? La production était concentrée en offshore, dans l’enclave de Cabinda isolée du conflit continental, et opérée en continu par des majors étrangères comme Chevron depuis 1968. Sonangol fut « délibérément protégée de la logique prédatrice et centralement planifiée de l’économie politique angolaise ». La production passa de ~700 000 bpd en 1996 à 1,85 million bpd en 2010.


L’Indonésie et le Mexique : corruption et accidents meurtriers

L’Indonésie sous Pertamina illustre la dégradation par mauvaise gestion et corruption plutôt que par nationalisation. La crise de 1975 révéla une dette de 10-10,5 milliards de dollars (30% du PNB indonésien), six systèmes comptables séparés, et un président-directeur, le général Ibnu Sutowo, qui avait retenu 860 millions de dollars de recettes fiscales en 1974. Un audit PriceWaterhouseCoopers de 1999 chiffra les pertes par corruption entre 1996-1998 à des milliards de dollars. La Banque Mondiale estima en 2000 que les coûts de production de Pertamina étaient 100-200% plus élevés que ceux des autres opérateurs en partage de production, avec une valeur actualisée des inefficiences de 1,3 à 2,5 milliards de dollars.

La production indonésienne culmina à 1,64 million bpd en 1977 pour tomber à 582 000 bpd en 2024 — une chute de 65%. L’Indonésie devint importateur net de pétrole en 2004 et suspendit son adhésion à l’OPEP. L’incident de Malari en janvier 1974, où des émeutes contre la présence d’« étrangers occidentaux du pétrole et leurs familles » firent 11 morts et 775 arrestations, témoigne des tensions sociales générées.

Le Mexique de PEMEX cumule les problèmes : monopole constitutionnel interdisant l’investissement étranger, fiscalité confiscatoire (plus de 60% des revenus bruts), corruption endémique, et négligence de la maintenance. Les accidents majeurs incluent :

  • San Juanico (1984) : explosion d’un terminal GPL, 500-600 morts, ~7 000 blessés — l’une des pires catastrophes industrielles de l’histoire
  • Guadalajara (1992) : fuite d’essence dans les égouts, ~252 morts (certaines estimations jusqu’à 1 000)
  • Tlahuelilpan (2019) : explosion lors d’un vol de carburant, 137 morts

La production mexicaine passa de 3,4-3,5 millions bpd en 2004 à 2,576 millions bpd en 2010, une chute de 28% en six ans. Le gisement géant de Cantarell, découvert en 1979, entra en déclin terminal. PEMEX est aujourd’hui la compagnie pétrolière la plus endettée au monde avec 97 milliards de dollars de dette.


La Bolivie nationalisa trois fois, avec les mêmes résultats

La Bolivie constitue un cas de répétition : nationalisations en 1937 (Standard Oil), 1969 (Gulf Oil), et 2006 (Petrobras, Repsol, Total). Chaque fois, le même schéma se reproduisit : départ des experts étrangers, déclin de la production, puis réouverture aux investissements étrangers environ deux décennies plus tard. Les responsables de YPFB « admettent librement que la Bolivie manque de personnel technique et de capacité financière pour développer et opérer sa propre industrie ».

Lors de la nationalisation de 1969, Gulf Oil contrôlait 80% des réserves gazières connues du pays. Le Département d’État américain avertit que « le résultat de la nationalisation pourrait être une réduction drastique de la production ». La production bolivienne de pétrole atteignit son maximum en 2014 avec 18,64 millions de barils/an, mais s’effondra à 8,6 millions en 2023 — le niveau le plus bas depuis 1993 — soit une chute de 54% en neuf ans.

L’Équateur perdit 40% de sa production en 1987 suite à un tremblement de terre qui endommagea son pipeline trans-équatorien, illustrant la vulnérabilité des infrastructures. Lors du départ de Texaco en 1992, l’Équateur hérita de 1 107 sites de déchets environnementaux et d’une infrastructure que le pays « n’avait aucune expérience pour opérer ».


Les travaux académiques confirment un schéma universel

L’ouvrage fondateur de Terry Lynn Karl, The Paradox of Plenty (1997), démontre que la dépendance pétrolière conduit à une « reliance fiscale sur les pétrodollars et les dépenses publiques, aux dépens de la construction de l’État ». Michael Ross (The Oil Curse, 2012) établit qu’avant les nationalisations, « les pays riches en pétrole ressemblaient au reste du monde ; aujourd’hui, ils sont 50% plus susceptibles d’être dirigés par des autocrates — et deux fois plus susceptibles de sombrer dans une guerre civile ».

L’étude la plus systématique, Oil and Governance (Victor, Hults & Thurber, 2012), analyse 15 compagnies nationales et conclut qu’il existe une « forte corrélation entre les charges non-pétrolières imposées à la compagnie — emplois, subventions aux carburants, postes donnés à des proches politiques — et les déficiences de performance ». Cruciale est cette conclusion : « La gouvernance fragmentée, où de multiples acteurs gouvernementaux défendent leurs intérêts mais personne n’assume la responsabilité stratégique, apparaît uniformément fatale à la performance des compagnies nationales. »

Les audits de la Banque Mondiale révélèrent des pertes annuelles dues aux inefficacités des compagnies nationales africaines dépassant 1,4 milliard de dollars — l’équivalent de l’ensemble du programme de prêts de la Banque Mondiale pour l’Afrique subsaharienne. L’audit de NNPC (Nigeria) estima les pertes entre 800 millions et 1 milliard de dollars annuellement ; celui de Pertamina (Indonésie) à plus de 2 milliards de dollars par an, soit 10% du budget national indonésien.


La séquence-type de dégradation se répète indépendamment du contexte

L’analyse comparative révèle une séquence en six phases systématiquement observable :

Phase 1 — Capture politique : le gouvernement accroît son contrôle sur la compagnie nationale (Chávez au Venezuela 1998, Ahmadinejad en Iran 2005, Kadhafi en Libye 1969).

Phase 2 — Départs silencieux : les experts techniques anticipent les difficultés et commencent à émigrer avant les mesures officielles. Au Venezuela, « des centaines de milliers de travailleurs qualifiés émigrèrent » après 2003.

Phase 3 — Purge officielle : remplacement massif du personnel compétent par des loyalistes politiques. Le ministre Rafael Ramírez déclara en 2006 : « PDVSA est rouge, rouge de haut en bas » — soutenir Chávez ou perdre son emploi.

Phase 4 — Dégradation progressive : les arriérés de maintenance s’accumulent pendant 3-7 ans avant de causer des défaillances d’équipements. Un document fuité de PDVSA révéla que les pipelines du pays n’avaient pas été mis à jour depuis 50 ans.

Phase 5 — Accidents et défaillances : multiplication des incidents industriels, souvent après une décennie de négligence.

Phase 6 — Incapacité de diagnostic : la compagnie ne peut plus comprendre ni réparer ses propres systèmes. Rystad Energy estime que 54 milliards de dollars d’investissements sur 15 ans seraient nécessaires juste pour maintenir la production vénézuélienne stable à 1,1 million bpd.


Les succès relatifs éclairent les échecs

Les cas de Statoil (Norvège), Petronas (Malaisie) et Petrobras (Brésil) démontrent que la nationalisation n’est pas déterministe. Ces compagnies maintinrent une autonomie managériale, des partenariats techniques avec les majors internationales, et une séparation entre fonctions politiques, régulatrices et commerciales. La Norvège imposa des exigences de contenu local sur plusieurs décennies plutôt qu’en quelques années, résultant en 250 000 emplois dans l’industrie et un secteur de services pétroliers compétitif mondialement.

À l’inverse, le Nigeria tenta de copier le modèle norvégien sans disposer des « institutions politiques et de service public matures » nécessaires. Le Mexique interdit constitutionnellement l’investissement étranger, empêchant tout transfert technologique par joint-ventures.

Le facteur discriminant n’est pas l’idéologie mais la gouvernance : lorsque plusieurs acteurs gouvernementaux imposent leurs intérêts sans que personne n’assume la responsabilité stratégique, la dégradation technique devient inévitable. Le PDVSA des années 1980-1990, opérant avec autonomie malgré la propriété étatique, fut l’une des compagnies les plus efficaces au monde ; le PDVSA post-2003, politisé et purgé, est devenu un symbole de destruction de capital humain.


Conclusion : un phénomène structurel, non idéologique

Cette recherche documente un phénomène remarquablement stable à travers les régimes politiques, les continents et les décennies. La perte de capital humain technique dans le secteur des hydrocarbures suit un schéma prévisible : les effets sont différés (5-15 ans), cumulatifs (chaque départ aggrave les suivants), et largement irréversibles (les temps de récupération dépassent 15-30 ans lorsque récupération il y a).

Les données quantifiées sont éloquentes : l’Iran a perdu 50% de sa capacité de production maximale de façon permanente ; la Libye 68% ; l’Indonésie 65% ; le Venezuela 70% et continue de décliner. Les bilans humains des accidents — plus de 1 000 morts au seul Nigeria entre 1998 et 2010, 500-600 à San Juanico — révèlent le coût de la négligence technique.

L’enseignement central dépasse le secteur pétrolier : dans toute industrie à haute intensité technique, remplacer la compétence par la loyauté politique déclenche une spirale de dégradation que les décideurs ne perçoivent pleinement que trop tard — lorsque les puits ne produisent plus, que les raffineries explosent, et que les revenus s’effondrent. La malédiction des ressources n’est pas une fatalité géologique mais un échec institutionnel reproductible et, en principe, évitable. »