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« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »
Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné
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« N’est-il pas curieux qu’une sentence aussi sublime provienne non d’un traité d’un philosophe stoïcien, Epictète ou Sénèque, raisonnant sur la vertu de philanthropie, mais d’une simple comédie bourgeoise où un propriétaire, Chrémès, interroge son voisin, Ménédème, sur la dure besogne qu’il s’impose du soir au matin dans son champ comme s’il se punissait de quelque chose, peinant à la tâche plus que ses propres esclaves ? Et le vieux bougon de Ménédème de lui répondre : « Chrémès, tes affaires te laissent-elles assez de loisir pour que tu t’occupes de celles des autres, et de ce qui ne te regarde nullement ? » A quoi l’affable Chrémès réplique : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (en citant la traduction française la plus répandue car le mot « alienum » peut aussi être rendu par « indifférent »). »
Cristina Robalo Cordeiro
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« La chose essentielle par-dessus tout, en fait de thérapeutique morale, comme dans la thérapeutique matérielle, est de connaître à fond l’individu qui souffre. Le cœur d’un malade est comme bien des instruments, il dépend de celui qui le touche. Ce composé de savoir, de jugement, de finesse et de tact, qu’on nomme, expérience dans un médecin, est ici d’une indispensable nécessité. Il faut encore parler cette langue des consolations si précieuse aux âmes ulcérées par le chagrin.
Manquer de cette intelligence du cœur, qui seule révèle le mystère de la vie intérieure, c’est ignorer la base de la médecine morale. Dans ce cas le malade peut adresser au docteur qui le traite ces paroles du poëte Saady : « Si votre âme n’est pas en harmonie avec la mienne, tout ce que je vous dirai vous paraîtra une fable. » A ces dons heureux, il faut joindre l’art de savoir attendre; de la patience, encore de la patience, toujours de la patience, c’est encore là un des fondements de la psychiatrie, le succès en dépend. L’asphyxie morale comme l’asphyxie physique, ne se dissipe qu’à force de soins, de temps et de patience. Or, cette dernière qualité est d’autant plus précieuse, que le malade est irrité, par conséquent irritable et susceptible, que le cri de la douleur est souvent amer et injuste. Il faut se rappeler en outre qu’une extrême douleur de corps et une vive souffrance de l’âme, mettent presque toujours l’homme dans un état de minorité intellectuelle et morale; et puis res est sacra miser, Ces belles paroles doivent être à jamais gravées dans le cœur du médecin. Ajoutons que la patience a ses lauriers comme le courage, et que les succès qu’on obtient, valent bien tout ce qu’on peut y mettre de temps, de labeur et de savoir.
Cependant n’allons pas trop loin; ce serait une témérité d’espérer toujours réussir, Les mêmes analogies de la thérapeutique morale et organique, tant de fois rapprochées dans le cours de ce travail, se retrouvent encore ici. Dans ces deux ordres de moyens de guérison, on ne remarque que trop souvent ia faiblesse des ressources de l’art, ses doutes, ses revers, ses erreurs, ses mécomptes, nous les avouons sans difficulté. La médecine ne guérit pas plus du désespoir que la logique; souvent même, l’amitié la plus dévouée, la charité la plus ardente, sont insuffisantes à ̧ remplir cette noble et sainte mission; mais convenez aussi que les divers moyens thérapeutiques, maniés avec prudence et méthode, ont aussi de nombreux succès. Avouez encore que si la médecine ne guérit pas toujours, elle dirige, elle aide, elle persuade, elle soutient, elle console; est-ce donc si peu pour l’humanité? Elle console surtout, voila un de ses moyens les plus infaillibles. Un écrivain célèbre a dit : Pourquoi ce mot, je vous consolerai, qu’il parte de la bouche d’une femme, de l’œil caressant d’un chien, de la lettre d’un ami, ou de la chaire d’un prêtre… pourquoi ce mot a-t-il encore une puissance irrésistible?… »
La médecine seule peut répondre à cette question, parce qu’elle possède la connaissance de l’homme physique et moral, parce qu’il lui est donné de faire directement l’application des plus beaux préceptes de la philosophie pratique. »
Bulletin général de thérapeutique médicale et chirurgicale, Félix Bricheteau
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
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« Mentor lui répondit en souriant:
– Voyez, mon cher Télémaque, comment les hommes sont faits: vous voilà tout désolé, parce que vous avez vu votre père sans le reconnaître. Que n’eussiez-vous pas donné hier pour être assuré qu’il n’était pas mort ?Aujourd’hui, vous en êtes assuré par vos propres yeux, et cette assurance, qui devrait vous combler de joie, vous laisse dans l’amertume! Ainsi le coeur malade des mortels compte toujours pour rien ce qu’il a le plus désiré, dès qu’il le possède, et est ingénieux pour se tourmenter sur ce qu’il ne possède pas encore. C’est pour exercer votre patience que les dieux vous tiennent ainsi en suspens. Vous regardez ce temps comme perdu: sachez que c’est le plus utile de votre vie; car ces peines servent à vous exercer dans la plus nécessaire de toutes les vertus pour ceux qui doivent commander. Il faut être patient pour être maître de soi et des autres hommes; l’impatience, qui paraît une force et une vigueur de l’âme, n’est qu’une faiblesse et une
impuissance de souffrir la peine. Celui qui ne sait pas attendre et souffrir est comme celui qui ne sait pas se taire sur un secret; l’un et l’autre manquent de fermeté pour se retenir, comme un
homme qui court dans un chariot et qui n’a pas la main assez ferme pour arrêter, quand il le faut, ses coursiers fougueux: ils n’obéissent plus au frein, ils se précipitent, et l’homme faible, auquel ils échappent, est brisé dans sa chute; ainsi l’homme impatient est entraîné par ses désirs indomptés et farouches dans un abîme de malheurs. Plus sa puissance est grande, plus son impatience lui est funeste; il n’attend rien, il ne se donne le temps de rien mesurer; il force toute chose pour se
contenter; il rompt les branches pour cueillir le fruit avant qu’il soit mûr; il brise les portes, plutôt que d’attendre qu’on les lui ouvre; il veut moissonner quand le sage laboureur sème: tout ce qu’il fait à la hâte et à contretemps est mal fait et ne peut avoir de durée, non plus que ses désirs volages. TELS SONT LES PROJETS INSENSÉS D’UN HOMME QUI CROIT POUVOIR TOUT ET QUI SE LIVRE À SES DÉSIRS IMPATIENTS POUR ABUSER DE SA PUISSANCE. C’est pour vous apprendre à être patient, mon cher Télémaque, que les dieux exercent tant votre patience et semblent se jouer de vous dans la vie
errante où ils vous tiennent toujours incertain. »
François de Salignac de La Mothe-Fénelon, dit Fénelon, Les aventures de Télémaque
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« Tu as « l’air », sembles avoir une certaine connaissance, des connaissances sur le sujet des neuroleptiques, de leur effet sur le cerveau, des molécules, des neurotransmetteurs, de la favorisation ou de la défavorisation, sous l’effet des traitements, de leur présence, de leur nombre dans le cerveau.
Hélas, je ne peux juger, certifier, ou du moins donner mon point de vue sur ce que tu dis, avoir un avis étayé sur ce que tu dis, sur les avis que tu formules.
Tout simplement parce que je maîtrise peu, ou mal le sujet.
Le peu de savoir que j’ai ou que je crois avoir plutôt, c’est le fait, je crois, À CE QU’IL ME SEMBLE, que les psychiatres, les médecins, la psychiatrie, se servent de ces molécules, pour calmer et orienter le cerveau, l’activité cérébrale parfois incohérente et anarchique de certains patients en périodes de crises, ou alors de façon continue et prolongée pour les cas comme dans la schizophrénie, qui est, reste il semble une maladie que l’on dit, réputée chronique, au sens où elle ne se guérit pas, au sens où le dérèglement du fonctionnement des neurotransmetteurs est en quelques sortes considéré comme PERMANENT, que comme l’a dit MarieGameuse bah il se régularise, ne se régularisera peut-être jamais, et que du coup les médecins, les psychiatres préfèrent, EN ORDRE GÉNÉRAL, que l’on conserve nous et À VIE, des traitements, un, des médicaments, pour prévenir le risque de rechutes, d’une récidive des symptômes, du délire, de l’agitation, ou des voix, parce qu’ils considèrent et PROBABLEMENT À JUSTE TITRE, que le rapport bénéfice/risques, que le risque est trop grand de voir les patients, des patients parfois stables, stabilisés, expérimenter une, des nouvelles rechutes, à nouveau des symptômes, une, de nouvelles décompensations, qui viendraient elles mettre en péril, peut-être détruire à nouveau les progrès, les avancées que la personne auraient pu mettre en place dans sa vie, entre-temps, réduire à néant les efforts qu’elle a pu mettre en place pour avoir, pour récupérer une qualité de vie, une, des situations, qu’ils se seraient éventuellement construits.
D’autre part, j’ai pu, j’ai dû comprendre avec le temps, ai dû me dire, pu constater et par mon propre parcours de maladie, mon expérience de la chose, que parfois, il arrive que même, même les humeurs, les émotions, ce que la personne ressentait étaient déja en quelques sortes déjà, oui déjà hors-de-propos et irationnels, et que, en dehors même d’une évaluation la personne, de ses pensée, de ses propos, de ses opinions…
… et bah, et bien que l’on pouvait déjà, oui d’ores et déjà observer et juger de la cohérence, de la rationalité d’un individu, par sa présentation, les émotions, les humeurs qu’elles pouvaient avoir, l’attitude qu’elle semblait avoir et dégager, du genre…
… et bien si vous, si vous saviez vous que vous alliez, vous alliez vous devoir passer des mois, des années à galérer à l’hôpital psychiatrique, enfermé, ou dans la solitude, les regrets, la souffrance à l’extérieur, et bien pourquoi, comment expliquer, comment expliqueriez vous le fait que vous soyez vous, que l’on vous voit « vous » tout heureux, tout content, joyeux et enthousiaste, la tête dans les étoiles, à vous émerveiller de je ne sais quelle chose, je ne sais quelle idée qui vous traverse, vous aurait traversé l’esprit quand….
… quand, tout ce qui vous attend vous en fait, en réalité, c’est un tunnel, une, des épreuves difficiles, rigoureuses, terribles, qu’il vous faudra vous traverser seul et par un temps pourri, à songer ça et là, de temps en temps vous à arrêter, à en finir, avec vos luttes, votre combat désespéré pour retrouver vous votre lucidité, le contrôle, la maîtrise de votre vie, de votre existence, de vos humeurs, de la fierté, votre honneur, une situation, une qualité de vie, bref tous les défis de la vie qui attendent de nombreux malades psychiques.
Tout ça pour en venir au fait que je comprends que l’on use, l’on puisse user, faire l’usage de médicaments, de neuroleptiques, qui puissent agir eux directement sur les émotions, sur ce que ressent, la façon dont elle se sent la personne, ses humeurs, ses émotions, afin de calmer là un cerveau, des pensées qui s’agitent frénétiquement, là encore un, des enthousiasmes, des joies trop prononcées, précipitées ou incohérentes, irréfléchies, irrationnelles presque à la limite, quand on considère la situation réelle de la personne, depuis les difficultés, les problèmes qui l’attendent, les rechutes éventuelles, l’enfermement, la médication, les prises de poids, la dépression, le désespoir, les réhospitalisassions éventuelles qui risquent de se produire, se reproduire, son chemin de croix.
Pire, plus fou, plus flagrant encore, quand on considère ce qui est déjà reproché potentiellement parfois à la personne, pourquoi elle est là, pourquoi elle se trouve, elle se retrouve elle là à l’hôpital, ce qui lui est déjà reproché, sa sa situation sociale, son isolement, sa détresse émotionnelle presque concomitante temporellement à son débordement de joie et d’ivresse qu’elle croit, arrive elle à croire fondée… Comment expliquer qu’elle soit, qu’elle vous apparaisse maintenant, aujourd’hui si joyeuse et heureuse, alors qu’il n’y a pas dix minutes, (dix jours) , vous la saviez elle effondrée, au bord de la rupture, du suicide ou qu’est-ce…
On peut comprendre la nécessité de faire l’usage, d’utiliser des médicaments, de conduire ARTIFICIELLEMENT, et de manière forcée, mécanique la personne à redescendre elle, la faire s’interroger sur des sujets, des choses moins « drôles », moins exaltantes, enthousiasmantes, PLUS EN PHASE AVEC SA SITUATION RÉELLE, plus en phase avec ses problèmes, les difficultés qui l’attendent ou qu’elle a déjà.
Avec la réalité aussi, avec le monde réel et ses contraintes, ses obligations, ses interdits, leur gestion, tous les problèmes, les choses, les problématiques, les choses à penser à faire, les responsabilités, le sérieux, la prudence indispensable, qui la rendent forcément, logiquement pénibles à tous… Toutes les labeurs, les peines, ses aspects sérieux et contraignants.
Tout ce que à quoi devraient penser et réfléchir, méditer la personne, le malade pour progresser, améliorer sa vie, sa situation, et éventuellement, éventuellement un jour se rendre lui plus fier, plus heureux, plus tranquille et satisfait, content de lui.
Toutes les choses, les difficultés auxquelles la personne devraient penser et avoir en tête, et pour lesquelles elle ne semble pas, mais vraiment pas du tout préoccupées, occupées, lors qu’elle le devrait, à en juger, à en voir par son état d’esprit, libre, sa désinvolture, la sensation de liberté et de plénitude dont elle semble en cet instant jouir et profiter.
Bref, bref, on peut comprendre que eux, que les psychiatres, les gens qui nous entourent, les infirmiers soient attentifs à ce genre de choses, qu’ils nous observent, parfois nous jugent, nous aient jugés parfois à certains moments du parcours, estimer fous, ou du moins légers et incohérents, inconsistants surtout, et que du coup, qu’ils sont, qu’ils se soient montrées eux relativement, parfois indulgents vis-à-vis de nous et de nos limites, nous qui sommes, nous sommes montrées clairement parfois, de temps en temps, ou en période de crise, pas mal inconscients, assez déconnectés, à côté de la plaque, à travers les émotions, les pensées, les postures, les mimiques parfois ubuesques que l’on put avoir et témoigner, quant à considérer l’ensemble des difficultés, des problèmes qui nous attendaient en fait. »
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« La prévenance comme intelligence. L’intuition est particulièrement profonde et doit être radicalisée. La prévenance n’est pas seulement une intelligence émotionnelle ; elle est une intelligence tout court, au sens où Aristote l’entendait — la phronesis, qui perçoit juste le particulier. Elle mobilise la théorie de l’esprit, la mentalisation, l’attention (Weil), la mémoire (savoir ce que l’autre m’a dit la dernière fois), l’imagination (se représenter son point de vue), le jugement (choisir la bonne intervention). Les cliniciens savent qu’un patient autiste ne manque pas de bonté : il manque de cette lecture rapide et précise des signaux qui rend la prévenance possible. La prévenance est cognitivement coûteuse ; elle est un travail mental. Que notre époque la célèbre dans les discours et la rende impossible dans les faits (en accélérant tout) n’est pas un paradoxe anecdotique — c’est un symptôme central. Le blogueur a vu juste : ce qu’on prend pour de la gentillesse est une haute forme de perception, presque divinatoire, comparable à ce que Spinoza nommait scientia intuitiva. »
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« Agir mentalement, c’est puiser dans toute son expérience passée de l’agir pour modifier ses propres états mentaux en vue d’atteindre des états désiré, par exemple modifier ses connaissances ( « apprendre » ), ses désirs ( « s’élever ou se spécialiser » ), ses émotions ( « s’endurcir » ou, au contraire, « s’attendrir » ). Les actions mentales interviennent aussi pour manipuler sa propre attention, ses motivations, ( « je finis de lire avant de passer à autre chose » ), ses désirs ( « je filerai plus tard » ), etc. Bref, les actions mentales jouent un rôle essentiel dans le modelage de notre vie. Elles déterminent la capacité à se gouverner soi-même, à réorienter le cours de ses pensées, de ses désirs, à approfondir ou au contraire, à rejeter les possibilités d’en acquérir de nouvelles ; à ajuster ses motivations et ses efforts par un exercice approprié, à changer ou tenter de changer les objets d’amour, de séduction ou de dégoût ; à choisir une « gamme » d’activités et de responsabilités. Tout ceci revient à se manipuler soi-même, c’est-à-dire à changer un état mental initial pour acquérir de nouvelles propriétés mentales.
De cet ensemble de dispositions dépend la capacité à s’auto-affecter. Le sens d’être soi, avec la réflexivité forte dont nous avons vu que dépendait le concept de personne, réside précisément dans la conscience de pouvoirs s’auto-affecter, c’est-à-dire dans le souvenir de s’être auto-affecté, joint à la conscience d’être en mesure, maintenant, de le faire. Ce pouvoir de s’auto-affecter prend surtout la forme de la révision de ses croyances, de ses désirs et de ses engagements face aux circonstances changeantes et aux informations nouvelles reçues. C’est dans cette activité que se construit la personne : savoir qui l’on est, c’est connaître, de manière pratique et concrète, la cible globale de l’enjeu des révisions et des ajustements qui ont été ou sont opérés dans le domaine de l’action mentale. Nous avons ici un schéma de continuité mémorielle qui au lieu de regarder uniquement vers le passé, considère aussi les états futurs de l’individu qui rétroagit sur lui-même. La dynamique de cette continuité
définit une notion d’identité personnelle qui est en prise avec le passé et l’avenir projeté.
Si l’on s’intéresse à la dimension sociale de la personne, on ajoutera que la présentation, ou comme dit Erving Goffman, ma mise en scène de la capacité de s’auto-affecter, est sur ce quoi autrui se fonde pour juger que vous êtes une personne. L’interaction avec autrui est réciproquement pour chacun une source de connaissance de soi, un indice de ses capacités d’engagement et de révision. D’où la possibilité de faire semblant d’être une personne, c’est-à-dire de mimer la capacité de s’auto-affecter, sans véritable intention de le faire. On peut encore, toujours comme le dit Goffman, se borner à reproduire les attitudes conventionnelles qui, dans chaque société, passent pour exprimer les valeurs et l’engagement typique de l’agent réflexif. Mais ces attitudes trompeuses, même si elles sont largement prévalentes, dépendent encore de la capacité préalable de s’auto-affecter. Dans la présente analyse, être une personne n’est pas en son principe une fiction ; ce n’est pas uniquement l’enjeu d’une mise en scène. Mais ce n’est pas uniquement l’enjeu d’une mise en scène. Mais ce n’est pas non plus une substance, quelque chose qui pourrait être connu, observé ou découvrir dans ses replis cachés. La personne est un système individuel de dispositions, socialement entretenu, permettant de réviser ses états ( croyances, désirs, intentions, etc.) sur la base d’actions mentales. «
Yves Michaud, Université de tous les savoirs, sous la direction d’Yves Michaud, Qu’est-ce que la vie psychique ?
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« En effet, si le soleil paraît sans éclat à ceux dont la vue est infirme, ainsi Dieu peut paraître sans pouvoir et sans grandeur aux yeux de ceux qui le méconnaissent. »
Saint Jean Chrysostome
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« Un bien portant ? Parfois Un malade qui s’ignore. »
On peut croiser tous les jours, des gens qui paraissent fringants, sont dans leur trip, sont en forme, souriants, de joyeux et gais lurons…, mais qui sont en fait complètement à côté de la plaque.
Parfois, c’est une voiture, un occupant qui passe, souvent un peu vite, musique à fond, en train de délirer sur un son hardcore, rap, whatever… Ça plane, ça gaze sévère.
Les mêmes se retrouvent en hp, toujours à écouter leur son, mais entre quatre mûrs ! Le délire, est toujours là, la même musique de merde, les croyances aussi, mais cette fois, le sourire a disparu, reste plus que la musique, le bonhomme, ça sourit moins, souvent y a toujours de la haine, toujours la violence aussi, parfois des rires, le visage de l’homme, avec le temps. Sorte de BD, de bande dessinée, tragico-comique, absurde, dégueulasse… stupide, stupide surtout. »
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« Ceux qui appartiennent au mal, également sans réserve, et dont la conscience est endormie, cautérisée, ne souffrent pas non plus : mais qui leur enviera jamais ce calme effrayant ? »
Père Dom Paul Delatte
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« Une mère perd-elle de vue le fils qu’elle punit pour les légères fautes de son âge enfantin ? Elle l’éloigne d’elle de quelques pas, elle lui prescrit une enceinte sous ses yeux, et dans le même lieu qu’elle habite. C’est ainsi que Dieu en agit avec l’homme coupable. Enfant, si tu connaissais le cœur de ta mère ! Ce ne seront point les cris de la colère qui la toucheront. Elle attend que tu fasses entendre ceux de l’amitié et du repentir. Elle envoie même secrètement vers toi des amis fidèles, qui semblent te suggérer à ton insu d’implorer sa miséricorde. Tu suis ce conseil salutaire ! Viens, enfant chéri, il n’y a plus de barrière pour toi, il n’y a plus de distance entre nous, et nous pouvons nous embrasser. Dieu de paix, tu n’attends, comme cette mère tendre, que l’humilité du cœur de l’homme, et le retour de ses regards vers toi, pour le tirer de sa captivité. Il n’ose plus t’appeler son père, parce qu’il s’en est ôté le droit par ses offenses et ses souillures. Mais tu l’appelles toujours ton fils, parce que tu lui pardonnes, et que tu ne te souviens plus de ses crimes. Et l’esprit de l’homme se croit abandonner quand il est puni ! Il se croit dans le néant quand il n’est plus dans l’abondance de la vie ! Comme si l’amour n’accompagnait pas partout la justice ! Comme si les simples souverains de la terre ne fournissaient pas eux-mêmes le nécessaire aux illustres coupables à qui ils sont forcés de retrancher l’opulence et la liberté ! Oui, oui, le seigneur trempe quelquefois l’univers dans l’abyme, mais il ne veut pas l’y précipiter à demeure. Du haut de son trône, il entend les cris des hébreux dans la terre d’Egypte. Ces cris font descendre son propre nom, ce nom qui n’avait pas même été donner à Abraham, à Isaac et à Jacob. Parce que plus nos maux sont extrêmes, plus le bienfaisant auteur de notre vie s’empresse de nous envoyer des secours efficaces. »
Louis-Claude de Saint-Martin
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« La crainte est nécessaire quand l’amour manque; mais il la faut toujours employer à regret, comme les remèdes les plus violents et les plus
dangereux. CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE
COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME . Fuyez la mollesse, le faste, la profusion; mettez votre gloire dans la simplicité; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornements de votre personne et de votre palais; qu’elles soient la garde qui vous environne, et que tout le monde apprenne de vous en quoi consiste le vrai honneur. N’oubliez jamais que les rois ne règnent point pour leur propre gloire, mais pour le bien des peuples. Les biens qu’ils font se multiplient de génération en génération, jusqu’à la postérité la
plus reculée. Les maux qu’ils font ont la même étendue. Un mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs siècles. SURTOUT SOYEZ EN GARDE CONTRE VOTRE HUMEUR : C’EST UN ENNEMI QUE VOUS PORTEREZ PARTOUT AVEC VOUS JUSQUES À LA MORT ; IL ENTRERA DANS VOS CONSEILS, ET VOUS TRAHIRA, SI VOUS L’ÉCOUTEZ. L’HUMEUR FAIT PERDRE LES OCCASIONS LES PLUS IMPORTANTES ; ELLE DONNE DES INCLINATIONS ET DES AVERSIONS D’ENFANT, AU PRÉJUDICE DES PLUS GRANDS INTÉRÊTS ; ELLE FAIT DÉCIDER LES PLUS GRANDES AFFAIRES PAR LES PLUS PETITES RAISONS ; ELLE OBSCURCIT TOUS LES TALENTS, RABAISSE LE COURAGE, REND UN HOMME INÉGAL, FAIBLE, VIL ET INSUPPORTABLE. DÉFIEZ-VOUS DE CET ENNEMI. Craignez les dieux, ô Télémaque; cette crainte est le plus grand trésor du coeur de l’homme: avec elle vous viendront la sagesse, la justice, la paix, la joie, les plaisirs purs, la vraie liberté, la douce abondance, la gloire sans tache. Je vous quitte, ô fils d’Ulysse; mais ma sagesse ne vous quittera point, pourvu que vous sentiez toujours que vous ne pouvez rien sans elle. Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée de vous, en Phénicie et à Salente, que pour vous accoutumer à être privé de cette douceur, comme on sèvre les enfants lorsqu’il est temps de leur ôter le lait pour leur donner des aliments solides. »
François de Salignac de La Mothe-Fénelon, dit Fénelon, Les aventures de Télémaque
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« L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à LA ONZIEME HEURE et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de la faiblesse des impulsions antagonistes ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état QU’IL FAUT INTERPRETER A L’OPPOSE DE SA SIGNIFICATION IMMEDIATE : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même. Enfin, les cas les plus difficiles sont bien ceux où l’ambivalence ne suscite aucune réaction de la part du sujet et n’existe qu’au regard de l’entourage. Considérons par exemple le refus éthique de l’instinct brutal, ou d’un trait de caractère jugé inférieur ; ils ne sont pas toujours alors, comme dans les exemples cités plus haut, subtilisés par leurs contraires, mais plus ou moins déguisés par des procédés que le freudisme a le premier mis en évidence et qui n’accèdent pas à la conscience. C’est une représentation ou une satisfaction symbolique, comme chez ce sujet qui, fuyant un désir incestueux qu’il ne veut pas s’avouer, mime sa répulsion par une fugue ou par la manie des voyages. C’est une rationalisation, autre manière de mettre en drame, comme chez ces sadiques qui se couvrent d’une théorie politique du pouvoir brutal, ou ces exhibitionnistes qui deviennent les théoriciens du dilettantisme et du snobisme. Ou c’est un simple déplacement, le plus difficile à déceler, car pour masquer un intérêt qu’il ne veut pas avouer ou s’avouer, le sujet fixe un intérêt violent, et de ce moment absurde, à n’importe quoi lui tombant sous la main. De nombreux goûts et des répulsions irraisonnées s’expliquent ainsi. La plupart de nos sentiments et de nos actions, sous l’effet de ces ambivalences, sont « surdéterminés » et l’on peut, dans la foi comme dans le crime, trouver à la fois et au même moment le meilleur et le pire inséparablement mêlés. Une sorte de sincérité et une sorte de mauvaise foi s’y fusionnent au point que c’est égal abus de mots, pour l’immoraliste de plaider la sincérité, pour le moraliste d’accuser la mauvaise foi, dans cette oscillation fragile de l’être entre deux sollicitations contraires. Complexités, contradictions, ambivalences jaillissent de l’inconscient et échappent souvent à la maîtrise du sujet lui-même. Comme si ce n’était pas assez de leur enchevêtrement, la construction consciente, l’effort personnel, l’éducation ou l’imprégnation sociale, la culture compliquent encore à l’extrême les formules caractérologiques individuelles. Des traits essentiels sont masqués par l’inhibition sociale et elle apprend si bien à enfouir les sentiments élémentaires, les pulsions comme les spontanéités, qu’il faut ensuite difficilement les retrouver par leurs effets indirects. Des caractères seconds, de rechange, de compensation, d’équilibration, parfois de simple jeu s’étagent en profondeur derrière la structure principale. Mille traits, avec la culture, viendront corriger un défaut, atténuer un excès, dessiner un contraste, esquisser une fantaisie ou souligner une valeur, tous étrangers au plan primitif du caractère de base. Des traits à l’état naissant, entre ces zones bien dessinées, cherchent encore leur forme. Autant de difficultés supplémentaires quand il s’agit de définir « le caractère » d’un homme dont la civilisation, la vie sociale et le contrôle de soi ont fait, à partir de son premier bagage psychique, une œuvre compliquée aux multiples entrées. C’est ce qui a conduit certains caractérologues comme le Dr Vermeylen, Jacques Lefrancq et José Brunfaut, à distinguer un caractère de base ou tempérament primaire et LES SUPERSTRUCTURES qu’y ajoutent LES INFLUENCES POSTERIEURES. La géologie de cette édification n’est pas faite pour simplifier les cartes de la caractérologie. Elle fonde une règle de méthode capitale. Un trait ou un syndrome de caractère doit toujours être considéré comme une fonction dont le paramètre peut affecter toutes les valeurs qualitatives des plus pauvres jusqu’aux plus riches. « Flegmatisme » signifiera, selon les cas, indifférence médiocre ou maîtrise supérieure de soi. L’émotif peut être un agité vulgaire ou un passionné de grande classe. Seule une évaluation peut ici compléter l’indication objective. Ces malheurs de la psychologie ont leur clef au-delà de la psychologie. Au-delà, et cependant en son cœur. Mais la contradiction et l’ambiguïté sont, au fil même de l’expérience, le signe vécu de l’existence transcendante, de l’existence personnelle. Elles sont les signes troublants d’une réalité qui ne peut s’exprimer par des moyens plus simples. Elles donnent sa perspective profonde à l’expérience de la subjectivité. Elles suggèrent à la philosophie du psychologue le même genre d’inductions que les irrationnelles, les imaginaires et les grandeurs incommensurables proposent à la philosophie du mathématicien. L’existence ne trouve ni dans les formes de la raison, ni dans les indices des sens, un langage direct pour se communiquer à nous. Elle ne peut se livrer qu’indirectement, et insuffisamment, par un chiffre dont la lecture pour nous n’est jamais achevée et le secret toujours fuyant. Au surplus, ce ne sont pas des objets qui sont ici en cause, mais nous-mêmes, ces hommes vivants que voici. Si jamais une science aussi complexe que l’on voudra, mais finie, pouvait les tenir à raison, il faudrait bien admettre que la liberté n’est qu’un fantôme de l’imagination. Les puissances du monde ne tarderaient pas à illustrer cette conclusion de la connaissance en annexant la science du caractère à l’arsenal des techniques de domination. Mais la personne est un foyer de liberté, et c’est pourquoi elle reste obscure comme le cœur de la flamme. C’est en se dérobant à la connaissance objective qu’elle m’oblige, pour communiquer avec elle, à courir avec elle un destin aventureux, dont les données sont obscures, les routes incertaines et les rencontres déconcertantes. Ainsi l’objet même de la connaissance du caractère l’exclut des connaissances de type positif sans l’exclure pour autant de la connaissance. La caractérologie est à la connaissance de l’homme ce que la théologie est à la connaissance de Dieu : une science intermédiaire entre l’expérience du mystère et l’élucidation rationnelle dont relèvent les manifestations du mystère. C’est dire que cette situation médiatrice ne doit pas décourager la recherche méthodique et les déterminations conceptuelles. Mais il faut leur prêter cette quatrième dimension, la profondeur de cet « univers projectif » dont M. Bachelard revendique la présence poétique universelle sous notre monde solide et lucide. Nous poserions la question caractérologique fondamentale à peu près sous la forme de la question qu’il engage sur d’autres terrains que le nôtre : « Quels sont les éléments d’une forme caractérologique qui peuvent être impunément déformés par une intrusion irrationnelle en laissant subsister une cohérence structurelle caractérologique ? » Ainsi ne s’excluent ni le mystère ni la science. Mais une psychologie qui a conduit suffisamment loin ses investigations positives est à jamais guérie de l’illusion de croire que l’homme est un mécanisme qui se monte et se démonte et qu’il aurait le pouvoir divin de recomposer. Les éléments du caractère sont le chiffre d’un langage secret qui ne vient pas de derrière les phénomènes, mais de leur inépuisable fécondité, et sans lequel toute l’anthropologie devient incompréhensible. Le mystère aime la lumière ; contrairement à la confusion, il aspire à se préciser en mots clairs et en formes saisissables. Mais plus il se dit et plus il se peuple de formes, plus il s’approfondit en même temps comme mystère et alourdit son secret. Éliminer l’effort vers la détermination, ce serait livrer la science du caractère à la confusion et l’avenir des caractères aux lâchetés qui naissent des relâchements de l’esprit. En éliminer le mystère, ce serait se condamner à supprimer de notre expérience les actes irrationnels, les irruptions de liberté et de grâce, les crises, les rencontres, les partages dramatiques qui en font le goût et le prix. Tâtonnant entre les clartés et le mystère, nous devrons garder assez de souplesse, quand nous travaillerons à nous connaître et à nous former nous-mêmes, pour maintenir ces deux attitudes de vie : attentifs et cependant abandonnés, engagés et disponibles, politiques et spontanés. Ce sera leprincipe même de la connaissance d’autrui et de l’éducation. Cette même souplesse, nous aurons à en faire usage dans nos méthodes de recherche. Il sera longtemps sans doute avant que l’on puisse unifier non seulement les résultats, mais les méthodes de la caractérologie. Quand nous explorerons le visage que tournent vers nous les êtres, la recherche des corrélations descriptives sera notre principal instrument d’analyse. Plus nous nous enfoncerons dans la profondeur des structures et des conflits, plus nous devrons recourir au LANGUAGE DIRECT DES FORCES EN JEU.»
Emmanuel Mounier
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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«Revenons-en aux États-Unis, et apprenons en un peu plus à ce que vous faites pour convertir les gens à l’habitude de dériver. »
« En ce moment même, je prépare le terrain d’une dictature, en semant les graines de la peur et de l’incertitude dans l’esprit du peuple. »
« Par qui passez-vous pour mener à bien votre travail ? »
» Principalement par le Président. Je détruis son influence sur les gens en le forçant à dériver sur la question d’un accord salarial, entre les patrons et leurs employés. Si je peux l’inciter à dériver une année de plus, il sera si profondément discrédité, que je pourrais passer le pays aux mains d’un dictateur. Si le président continue à dériver de la sorte, je paralyserai la liberté d’expression dans les États-Unis, exactement comme je l’ai détruite en Espagne, en Italie, et en Allemagne. »
« Ce que vous dites, m’amène à la conclusion, que la dérive, est une faiblesse, qui aboutie inévitablement à l’échec, que ce soit pour les individus, ou pour les Nations… Est-ce cela votre déclaration ? »
« La dérive est la cause la plus commune de l’échec dans tous les milieux sociaux. Je peux contrôler à ma guise tout un chacun, dès lors que je peux l’inciter à prendre l’habitude de dériver sur quelques sujets que ce soit. La raison pour ceci est double. Tout d’abord le dériveur peut être réduit à une poignée de glaise entre mes mains, prête à être modèlée à la forme de mon choix. La dérive a pour effet de détruire le pouvoir de l’initiative individuelle. Deuxièmement, le dériveur ne peut pas accéder à l’aide de mon opposition, parce qu’il est pas attiré le moins du monde par quelque chose de si mou et inutile. »
« Est-ce la raison pour laquelle si peu de personnes sont riches, alors que la très grande majorité est pauvre. »
« C’est exactement pour cette raison précise. La pauvreté, comme la maladie physique, est un germe contagieux. Vous la trouverez toujours parmi les dériveurs, jamais parmi chez ceux qui savent ce qu’ils veulent et sont déterminés à l’obtenir. Cela peut avoir une certaine signification pour vous, quand j’attire votre attention sur les faits que les non dériveurs, hors de mon contrôle, et ceux qui possédent la plupart des richesses du monde, se trouvent être les mêmes personnes. »
» J’ai toujours compris que l’argent était la racine de tous les maux ? Que les pauvres hériteraient du paradis, alors que les gens riches finraient entre vos mains. Qu’avez-vous à dire de cette déclaration ? »
« Les hommes qui savent comment obtenir les biens matériels de la vie, savent généralement aussi bien comment se délivrer des mains DU Diable. L’habileté à acquérir les biens matériels est contagieuse. Les dériveurs n’acquierent rien, à part ce dont personne ne veut. Si un nombre plus important de gens avaient des buts précis, de plus intenses désirs, d’acquérir autant les richesses matérielles que spirituelles, j’aurais beaucoup moins de victimes à mon actif. »
« Je suppose, en vous écoutant parler, que vous ne devez pas vous associer avec les grands leaders d’aujourd’hui ? Ils ne comptent sûrement pas parmi vos amis. »
« Mes amis ? Je vais vous dire quels genres d’amis ils sont pour moi. Ils ont tissés de par le pays, un réseau de routes mettant ainsi en communion les villes et les pays, ils ont convertis les minerais en acier, avec lequel ils ont construit le squelette de ces immenses gratte-ciels. Ils ont maîtrisés l’énergie électrique, pour la transformer de mille façons différentes, toutes conçues pour donner à l’homme plus de temps pour penser. Ils ont fourni par l’automobile le transport de l’honnête citoyen, donnant ainsi à chacun la liberté de voyager. Ils apportent à chaque foyer les nouvelles des quatre coins du monde à l’aide la radio. Ils ont érigés des bibliothèques dans chaque village, chaque hameau, et les ont remplis de livres, qui donnent à tous ces lecteurs, une description complète des connaissances les plus utiles, que l’humanité a réunie durant ses expériences. Ils ont donnés à l’humble citoyen le droit d’exprimer son opinion à tout sujet, à tout moment, partout, sans aucune peur d’être malmené par son prochain, et ils ont fait en sortes que chaque citoyen puisée contribuer à créer sa propre loi, lever ses propres taxes, gérer son propre pays grâce au vote. Voici quelques choses que les leaders industriaux ont fait pour donner à chaque citoyen le privilège de devenir un non dériveur. Pensez-vous réellement que ces hommes ont soutenu ma cause? »
« Qui sont les non dériveurs d’aujourd’hui, chez qui vous n’avez aucune prise ? »
« Je n’ai le contrôle d’aucun non dériveur, du présent ou du passé. Je contrôle les faibles, pas ceux qui pensent de leur propre chef. »
« Continuez. Et décrivez-nous un dériveur typique, point par point, afin que je puisse reconnaître un dériveur quand je le rencontrerai. »
« La première chose que vous remarquerez chez les dériveurs, c’est l’absence totale d’un but dans sa vie. Il brillera par son manque de confiance en lui. Il n’acceptera jamais rien qui requiert pensées et efforts. Il dépense tout ce qu’il gagne voire plus, pour obtenir un crédit. Il sera malade ou souffrant pour des raisons réelles ou imaginaires. Il en viendra à jurer par le ciel s’il souffre de la moindre douleur. Il aura peu ou pas d’imagination. Il manquera d’enthousiasme et d’initiatives pour commencer toutes choses qu’il n’est pas obligé d »entreprendre. Et il exprimera pleinement ses faiblesses en choisissant si possible le chemin qui lui opposera le moins de résistance. Il aura mauvais caractère et des difficultés pour contrôler ses émotions. Sa personnalité sera dénuée de magnétisme, il n’ n’attirera pas d’autres personnes. Il aura des opinions sur tout, mais des connaissances précises sur rien. Il sera souvent touche à tout, et bon à rien la plupart du temps. Il négligera de coopérer avec ceux qui l’entourent, même ceux sur qui il dépend, que ce soit pour son toit et ses repas. Il fera la même erreur encore et encore sans jamais profiter de ses échecs. Il sera étroit d’esprit, et intolérant sur tous les sujets, prêt à crucifier ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Il attendra tout des autres, mais ne voudra donner que peu, ou pas du tout en retour. Il commencera beaucoup de choses mais en terminera très peu. Il sera lourd dans ses condamnations du gouvernement mais ne vous dira jamais, comment il peut être amélioré. Il ne prendra jamais de décision sur quoi que ce soit, tant qu’il pourra l’éviter. Et s’il est forcé d’en prendre une, il retournera sa veste à la première opportunité. Il mangera beaucoup et ne fera que peu ou pas d’exercices. Il prendra volontier un verre d’alcool avec quiconque daigne bien vouloir lui offrir. Il pariera s’il peut le faire, en dessous de table. Il critiquera les autres qui réussissent dans la vocation qu’ils ont choisi. En bref, le dériveur travaillera plus durement pour éviter de penser, que beaucoup d’autres gagnent bien leur vie. Il préférera mentir plutôt que d’admettre son ignorance sur quelques sujets. S’il travaille pour les autres, il les flaterra en face, pour mieux les dénigrer dans leur dos. »
« Vous m’avez donné une description pour le moins graphique du dériveur. Décrivez-moi cette fois, s’il vous plaît, le non-dériveur, afin que le reconnaisse quand je le verrai. »
« Le premier signe d’un non-dériveur est ceci. Il est toujours engagé sur une chose bien précise, par quelques plans réglés avec précision. Il a un but majeur dans la vie, sur lequel il travaille sans cesse, et des buts mineurs, qui mènent tous à son but principal. Le ton de sa voix, la rapidité de son pas, l’étincelle dans ses yeux, la vitesse dans ses prises de décision, le marquent clairement comme une personne qui sait clairement ce qu’elle veut, et qui est déterminée à l’obtenir. Peu importe le temps que cela lui prendre ou le prix à payer. Si vous lui posez des questions, il vous donnera des réponses directes, et ne s’abaissera jamais à tenter d’y échapper, ou à tenter de recourir à quelques subterfuges. Il accordera beaucoup de faveurs aux autres, mais en acceptera modérément, voire pas du tout. Il se trouvera en première ligne, que ce soit au milieu d’un jeu, ou sur un champs de bataille d’une guerre. S’il ne connaît pas les réponses, il le dira franchement. Il a une bonne mémoire, n’offre jamais d’alibi pour ses défauts. Il ne blâme jamais les autres, pour ses propres erreurs, qu’il le mérite ou pas. Il est souvent connu comme un grand fonceur, mais dans les temps modernes, on l’appelle le grand donneur. Vous le trouverez en ville en train de diriger la plus grosse entreprise, vivre dans la meilleure rue, au volant de la plus belle voiture, faisant rayonner sa presence partout où il se trouve. Il est source d’inspiration pour tout ceux qui entrent en contact avec son esprit. La caractéristique majeur qui le distingue du dériveur est celle-ci : il possède un esprit qui lui est propre et l’emploie pour toutes les raisons possibles. »
« Le non-dériveur est-il né avec quelques avantages, mental, physique ou spirituel dont le dériveur est dépourvu ?»
« Non. La différence majeure entre le dériveur et non-dériveur est quelque-chose d’également disponible à chacun d’entre-eux. C’est simplement le droit, prorogatif, d’utiliser son propre esprit, et de
« Quel bref message enverrez-vous au dériveur typique, si vous souhaitiez le guérir de sa mauvaise habitude. »
« Je l’exhorterais à se réveiller de donner.»
« Donner quoi ? »
» Toute forme de service utile à le plus grand nombre de personnes possibles. »
« Donc, le non-dériveur est supposé donner? C’est donc cela ? »
« Oui, s’il s’attend à recevoir, et il doit donner avant de recevoir. »
« Certaines personnes doutent de votre existence. »
« Je ne m’en m’inquiéterais pas, pour ça, si j’étais à votre place. Ceux qui sont prêts à se délivrer de l’habitude de dériver reconnaîtront l’authenticité de cette interview par la validité de ces conseils. Les autres ne valent pas la peine du mal qu’il faudrait pour les en délivrer. »
« Pourquoi n’essayez-vous pas de m’empêcher de délivrer cette confession que je suis en train de vous arracher. »
« Parce que ce serait le moyen le plus sûr de garantir que vous la publiez. J’ai un bien meilleur plan que d’essayer de vous supprimer ma confession. Je vais vous continuer à vous encourager à continuer à travailler sur ma parution. Et puis, je m’assierai et vous regarderai souffrir, quand certains de mes plus fidèles dériveurs, commenceront à faire chauffer les choses pour vous. Je n’aurai pas besoin de nier votre histoire, mes congénères feront cela pour moi, vous verrez. »
Napoléon Hill, Plus malin que le Diable
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« Il y a un désespoir du monde, un désespoir à l’égard du monde, que faire avec un pareil monde ? L’autre dimension du pathos c’est la politesse. Pourquoi ? Parce que face au désespoir du monde, la politesse est le premier début d’un processus de rationalisation. Une politesse grecque, l’art de la mesure. Et dans la politesse ce que l’on mesure c’est la distance entre les gens. Si vous ne choisissez pas bien vos distances il n’y aura pas de rapports humains qui s’instaureront dans une matière quelconque. C’est comme des distances entre des notes dans une gamme, les intervalles. La politesse c’est la détermination des intervalles nécessaires. Est-ce que la politesse suffit à vaincre le désespoir du monde ? Hélas non, pour une raison simple : pour être poli il faut être deux et il y a dans le monde de moins en moins de gens polis. C’était la douloureuse certitude de Châtelet. »
Gilles Deleuze, à propos de François Bachelet
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« Le monde commence là, tout près, contre moi. Normalement, je sens devant moi un certain jeu d’espace où « je respire ». Les mots parlent clair : l’espace est liberté, ou promesse de liberté. C’est ce qu’indiquent ces peurs de l’espace vide, réactions inconscientes, inhibées par l’angoisse, de la tendance à l’émancipation ; qu’elles soient un refoulement anxieux du « sortir seul », c’est ce que montre le fait qu’elles cessent quand le sujet est accompagné. Ainsi se développe autour de moi une « sphère de l’aisance » qui n’est pas la liberté, mais son champ prochain. La vie a, pour une activité qui se développe normalement, une certaine « ampleur » sur laquelle, à distance heureuse, viennent se projeter nos actes. Ce sentiment de l’« espace vital », on l’a vu, avec la fièvre obsidionale, passer de la psychologie des individus dans celle des nations et des peuples. Certains sont très sensibles au maintien de cet écart : peut-être le sentent-ils confusément menacé par quelque faiblesse intime. Ils ne peuvent supporter qu’on les serre de trop près ; ils ne tiennent pas d’impatience dans une pièce trop étroite ou trop chargée, dans un compartiment de chemin de fer ou dans une cabine d’avion (claustrophobie). Quand la personnalité se disloque, notamment quand elle est atteinte dans ses rapports avec le réel, il semble que cette invisible tension qui contient l’indiscrétion du monde extérieur s’effondre devant elle. Ce premier sentiment de situation et ses troubles sont étroitement liés au sentiment de l’intimité. Pour un être spatio-temporel, l’intimité ne peut être seulement le jardin secret purement mystique de la solitude spirituelle, elle s’étale, comme n’importe quel pouvoir spirituel, dans un minimum d’espace symbolique : mes vêtements, la portée de mes gestes, mon appartement. Une personnalité solide ne craint pas, à la moindre alerte, le viol de cette intimité, dont l’élasticité la rassure. Une personnalité faible ou morbide la croit à chaque instant menacée et la défend jalousement. Il arrive que cette faiblesse se traduise par l’apparence exactement inverse. Certains psychasthéniques ont le sentiment que le monde les fuit. Le sentiment de détresse qui suit un échec, un deuil ou une séparation, est fait en partie de ce brusque recul de l’ambiance. Il est alors senti douloureusement. Il est au contraire encouragé avec une sorte de provocation dans l’attitude de « distance », de « hauteur » de manières ou de ton, qui repoussent explicitement la présence, la sympathie ou les sollicitations d’autrui, et trahissent toujours quelque fuite du réel. Au cœur de la sphère de l’aisance, je me tiens comme un seigneur dans son royaume. Mais il est des princes à l’humeur sédentaire et d’autres à l’humeur voyageuse. Ces deux manières de sentir dans l’espace introduisent une expérience nouvelle, celle du centrage de l’espace vécu. Les uns sont fortement centrés et ont besoin de se sentir centrés. Cette passion de l’enracinement peut trahir une paresse devant la vie, une sorte d’inertie végétative. Cependant, dans le goût du point fixe, il entre aussi un sûr élément de civilisation et de spiritualité : le point fixe, c’est la promesse inébranlable, la fidélité à toute épreuve, le serment, le vœu ; c’est le sérieux de la contemplation qui ne se lasse pas de revenir sur place et d’approfondir toujours son inépuisable monotonie ; c’est l’orthodoxie, la conviction, la foi. « Que valons-nous une fois immobiles ? » : c’est bien là, en effet, un critère décisif de valeur humaine. Certains ne se sentent assurés, au contraire, que dans la mobilité. « Quand je suis à l’aise, je commence à ne plus me sentir en sécurité », disait Newman. Aux mystiques de l’enracinement, ils opposent les ferveurs du déracinement ; au devoir d’engagement, la vertu de dégagement. Cette inquiétude spatiale peut prendre des formes vagabondes ou morbides qui révèlent un déséquilibre intime : ainsi le besoin de bouger, d’être ailleurs, les fugues morbides, les impulsions à la marche. Mais elle peut être aussi l’expression d’une forme de vie peu attachée au lieu et à la stabilité. S’il est vrai qu’une certaine agitation du corps peut exprimer l’inquiétude d’un esprit qui se fuit dans le divertissement, le goût de la vie stable peut n’être qu’une fuite de la vie dans les retraites de la tranquillité. Saint Benoît avait raison de contraindre des moines un peu trop divagants au vœu de stabilité. Mais dans d’autres temps et pour d’autres esprits, repos et enracinement signifient cristallisation, refus des risques et de la générosité. Une spiritualité du dégagement est un complément indispensable de la spiritualité de l’engagement. Si ambiguë soit la voix multiple de Gide, on ne saurait oublier qu’elle balbutie avec ferveur cet évangile du dégagement, si proche de l’évangile de la Montagne. A la limite de la sphère de l’aisance s’opère le contact vital avec la réalité. Vu son importance, nous nous réservons d’y revenir longuement. Il se développe sur une surface vitale variable qui dépend à la fois du développement de la sphère de l’aisance, de l’ouverture du champ de conscience et de la continuité du contact entre le moi et le réel. » »
Emmanuel Mounier
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« What about the others? »
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« They are just here to help us find our way. »
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« frapper la main qui » – Recherche Google
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La violence au travail – Google Books
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« Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez. On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil… Jouez pas au con avec nous ! »
Fight Club
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« Recherche : couverture anglophone large traduite en français, avec la psychiatrie comme un cas d’application parmi d’autres (école, débat public, dynamiques de groupe ordinaires). J’investigue les phénomènes de résonance, contagion conversationnelle, tolérance induite aux discours flous ou irresponsables, dislocation de la rationalité par effet de groupe, et accoutumance aux fautes de raisonnement non corrigées. »
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« L’on voit ainsi à quel point toute position victimale peut être chez certains indexée d’un jugement d’ordre moral quant à sa légitimité, selon une rhétorique assimilant toute recherche de reconnaissance d’un préjudice à une forme soit de consumérisme, soit d’irresponsabilité ou d’immoralité ; comme si se poser comme victime représentait une échappatoire à ce qui échoit à chacun, à son destin personnel, et représentait une revendication illégitime dans son principe : une forme d’abus. Vision qui nous renvoie, nous le verrons, à un temps où il revenait à chacun d’assumer avec ses seules ressources les malheurs qui pouvaient lui survenir, soit parce que ceux-ci représentaient nécessairement la sanction morale d’une vie corrompue, soit parce que l’ordre naturel du monde était ainsi fait, et qu’il revenait à chacun de se prémunir du malheur par ses vertus sa prévoyance, ou encore son fatalisme. Il serait superfétatoire et sans doute vain d’argumenter chacun des points soulevés tant ils tiennent plus du registre des opinions, en elles-mêmes toutes respectables, que de positions scientifiquement argumentées, la part des choses, espérons-le, devant progressivement se faire à mesure que nous avancerons dans notre analyse historique et anthropologique de la formation de la victimité. Mais l’on peut se demander si les auteurs en question ont bien mesuré ce qu’était notre monde avant que les dispositifs de solidarité qui sont aujourd’hui les nôtres et qui ont ensemble construit la « victimité », n’existaient pas ; invitation à faire retour sur un passé proche où les allégations d’abus sexuels de la part des enfants étaient systématiquement suspectées de mythomanie et celles des femmes, d’affabulations hystériques ; les accidentés de conduites antisociales et délinquantes et les soldats traumatisés de comportement antipatriotique et de désertion psychique ; ou encore, pour répondre à l’accusation d’impudeur faite aux victimes exprimant sur la place publique leur parcours, le rôle du silence et du secret dans la perpétuation, au cœur de nos grandes institutions, des maltraitances physiques et sexuelles, etc. Dit autrement, le risque de traiter ainsi de la victimité serait d’en revenir à une lecture morale dont l’histoire nous montrera que l’œuvre du 19ième siècle a consisté précisément à « dé moraliser » la question et à l’aborder sous l’angle de la solidarité collective.
3. Des professionnels au risque des victimes ? L’on conçoit alors que ce ne soit pas sans un certain malaise que le monde psy (ou du moins une partie de celui-ci, les autres s’en détournant avec colère, mépris et/ou dégoût) se saisisse de la question victimale, craignant de s’y brûler les ailes. Ainsi une revue spécialisée intitulait-elle, il y a peu, l’un de ses numéros, « Victimes… et après » 1, laissant certainement au lecteur le soin de lui donner le sens qui lui convenait le mieux, selon d’un côté la signification qu’il accorderait aux trois petits points reliant les deux parties du titre, de l’autre côté à la nature de la ponctuation finale, dont l’absence laissait ouvertes plusieurs possibilités. Selon les options retenues, la signification pouvait en aller d’une interrogation sur l’après-victimisation, à l’exclamation ironique, voire teintée d’indignation, d’en oser faire un sujet de réflexion. L’éditorial d’ailleurs semblait s’excuser d’avoir proposé un tel thème, évoquant successivement des risques d’incendie dus au caractère « inflammable » du sujet, la désorientation, l’irritation, pour se conclure par un appel à la tolérance et l’invitation faite au lecteur d’exprimer dans un prochain numéro ses sentiments sur la même thématique. Le mérite de la dite revue n’en était que plus grand mais ces précautions témoignaient à elles seules, pour le moins, du délicat du thème. Ainsi F. Landa y écrit-il : « Nous devons peut-être reconnaître une certaine irritation, parfois même une allergie, provoquée par le mot « victime » «
Pascal Pignol, Le travail psychique de victime : essai de psycho-victimologie, 2011
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« Comme il est difficile de vouloir du bien pour des gens que l’on méprise et de qui l’on sait que ce qui nous les fait mépriser est aussi ce qu’ils jugent leur bien le plus desirable dont ils ont décidé d’ordonner et de faire désirer le monde. Dur surtout, voyant cette dérive, d’être emportée soi-même par elle, tel l’un des plus faibles et impuissants fêtus. Dur d’avoir raison contre le monde et tout entier contre soi. De le sentir, ce monde, si bien ligotés par d’inconnues et mystérieuses forces que toutes dans leur ignorance semblent s’entendre et se liguer contre soi. Dur d’avoir senti la profonde et impitoyable adversité de ce monde à travers le projet collectif qui l’emporte, anéantissant tout ce qui lui fait obstacle et le contrarie. Monde de tout un chacun et d’un seul esprit : non-plus communauté d’hommes, mais société d’individus qui ne peuvent plus tirer bénéfice d’être en société qu’en s’opposant et s’imposant leurs puissances respectives au sein de leur catégorie pour en tirer le plus grand profit les uns des autres. Combien ce monde m’aura empêché que je le contrarie en usant contre moi de tous les coups matériels du sort, de toutes les sautes d’humeurs incompréhensibles et incompréhensives — voire même agressives — dont mes relations les plus familières et amicales n’auront eu de cesse que de me déstabiliser en ôtant de mon esprit une quiétude si nécessaire à un travail de la pensée, par quoi auront été entamés mon courage et mon envie. D’autres encore auront fait montre d’un abandon et d’une absence soudaine, au silence lourd de reproches et de mépris, qui auront fini par me meurtrir et briser en moi toute espérance. »
Jacques Portelli, Opus Incertum – Opuscule
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« QUAND J’EMPLOIE UN MOT, dit Humpty Dumpty D’UN TON MERPRISANT, IL SIGNIFIE EXACTEMENT CE QU’IL ME PLAIT DE LUI VOULOIR SIGNIFIER. RIEN DE MOINS, RIEN DE PLUS. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** BEAUCOUP DE MALHONNETETES NAISSENT QUAND ON MASSACRE LA LANGUE, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, BROUILLANT AINSI LES CARTES, INTERVERTISSANT LES ROLES DES VICTIMES ET DES BOURREAUX, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »
Littérature contemporaine, Radio France
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« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »
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« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »
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« Et que dire des causes intérieures qui s’opposent au développement de la liberté ? D’un côté, ce sont l’ignorance et l’erreur ; de l’autre, c’est le vice. POUR POUVOIR, IL FAUT SAVOIR. POUR POUVOIR, IL FAUT DONNER À SES IDÉES ET À SES ACTIONS UNE DIRECTION JUDICIEUSE . Pour pouvoir, il faut être maître de soi. C’est par cet affranchissement de l’homme intérieur du joug de ses ignorances, de ses erreurs et de ses passions, que nous arrivons à nous affranchir de l’empire tyrannique du monde extérieur. Le progrès de l’homme moral par là devient la mesure même du progrès économique. Que serait, en effet, la liberté sans les lumières de la raison et sans une règle morale ? Ce qu’elle est pour trop d’hommes, un COUTEAU AUX MAINS D’UN ENFANT, UNE ARME ENTRE CELLES D’UN MÉCHANT OU D’UN FOU. »
Henri Baudrillard, Des rapports de l’économie politique et de la morale, 1883
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« LA FOLIE NE COMMENCE RÉELLEMENT POUR L’ESPRIT QUE QUAND L’INTELLIGENCE ACCEPTE COMME VRAIES LES ILLUSIONS DES SENS, OU QUAND LA VOLONTÉ EST RAVIE VIOLEMMENT PAR LES MOUVEMENTS DÉSORDONNÉS DE LA SENSIBILITÉ, OU OPPRIMÉES PAR SON APATHIE. On ne peut pas dire que l’état mental du fou soit caractérisé exclusivement par l’aberration du jugement ; car, si le plus souvent l’égarement de la volonté n’est que la conséquence de l’aberration du jugement, il arrive parfois aussi que la raison juge sainement, condamne les mouvements insensés que l’âme éprouve, et que, MALGRÉ CETTE RECTITUDE DU JUGEMENT, LA VOLONTÉ DU MALADE SOIT RAVIE PAR LA VIOLENCE DE LA PASSION. Encore moins peut-on dire que l’aberration de la volonté soit le caractère exclusif de l’état mental du fou ; CAR LA PLUPART DU TEMPS L’ÉGAREMENT DE LA VOLONTÉ N’EST QUE LA CONSÉQUENCE DE CELUI DE LA RAISON ET NE LE SUIT QU’À UN LONG INTERVALLE, DE SORTE QUE LA FOLIE EST DÉJÀ CONSTITUÉE PAR LE SEUL DÉLIRE DU JUGEMENT AVANT QU’ELLE SE MANIFESTE PAR CELUI DES ACTES. L’ABERRATION DU JUGEMENT et L’ÉGAREMENT DE LA VOLONTÉ sont DEUX CARACTÈRES DE LA FOLIE aussi IMPORTANTS L’UN QUE L’AUTRE . Le plus souvent ils se trouvent réunis, et l’un appelle l’autre; le plus souvent ce sont les erreurs du jugement qui entraînent le déréglement de la volonté, parce qu’elle n’a plus pour s’éclairer la lumière du vrai; parfois encore c’est l’égarement de la volonté, l’abolition du libre arbitre qui entraîne l’aberration du jugement, parce qu’il n’a plus pour se diriger le secours d’une volonté ferme. Mais ils s’offrent quelquefois isolément, et un seul de ces deux caractères suffit à constituer l’esprit qui le présente en état de folie. Il faut surtout se garder d’affirmer ou même de supposer que l’état mental du fou consiste dans l’abolition complète du libre arbitre. Celui-là est fou sans doute, et même sa folie est à son comble, qui a perdu toute liberté de vouloir. Mais il ne s’ensuit pas qu’il soit nécessaire qu’un malade ait perdu toute liberté pour qu’il mérite le nom de fou. Alors même que la folie consiste dans l’égarement de la volonté , ce n’est pas une question jugée, c’est au contraire une question à résoudre, pleine d’intérêt et féconde en conséquences, que de savoir si le libre arbitre ne peut pas coexister dans une certaine mesure avec la folie, et jusqu’à quel point, à quelles conditions, comment la maladie organique , le désordre de la sensibilité, le délire de l’intelligence peuvent amoindrir ou opprimer la liberté du fou sans l’abolir entièrement »
Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1866
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« Il y a quelques décennies Tosquelles disait : « sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît ». Pourtant, peu après le tournant du siècle, l’Etat, mettant en pièce le fondement démocratique de son assise, fit tomber sur le pays une lourde nuit sécuritaire laissant l’épaisseur de l’histoire ensevelir le travail de ceux, Bonnafé, Le Guillant, Daumézon, Tosquelles, Lacan, Paumelle, Lainé et d’autres, dont nos générations ont hérité du travail magnifique. Ils avaient fait de leur pratique œuvre de libération des fécondités dont la folie est porteuse, œuvre de libération aussi de la pensée de tous, rendant au peuple son honneur perdu à maltraiter les plus vulnérables d’entre nous. Aujourd’hui cet obscurantisme affecte nos pratiques d’aide, de soin et de prendre soin dans les champs médicaux, médico-sociaux et sociaux et concerne aussi bien la pratique privée que publique. »
2014 – 2026 Les Appels du Collectif des 39
nuit sécuritaire psychiatrie soignants petition – Recherche Google
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« On a voulu voir dans la manifestation du 16 avril autre chose que ce qu’il y avait. Pour nous, c’était une double fête : quatorze capitaines d’état-major devaient être choisis parmi nous ; quand ils furent proclamés, on fit une quête et chaque ouvrier offrit son dernier sou à la République. On sait le reste… Frapper la main qui donne, c’était le comble de l’ingratitude ! Rien ne saurait peindre de quelle indignation nous étions saisis. Ah, si nous avions eu les projets qu’on voudrait nous prêter ! Mais loin de nous de pareilles pensées. »
— Bourg, cité par Émile Levasseur dans Histoire des classes ouvrières en France depuis 1789 jusqu’à nos jours (1867).
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Commissaire Marquanteur et le parrain corse : France polar – Google Books
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« Au début l’homme a de la peine à croire que des sentiments tels que LE RESPECT OU LA VÉNÉRATION AIENT QUELQUE-CHOSE À VOIR DANS SA FACULTÉ DE CONNAÎTRE »
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« Si vous voulez devenir un
étudiant de l’occultisme, il faut développer par l’éducation vos tendances dévotionnelles, RECHERCHER DANS VOTRE ENTOURAGE OU DANS VOS EXPÉRIENCES CE QUI PEUT VOUS IMPOSER UN SENTIMENT D’ADMIRATION OU DE RESPECT. «
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« L’expérience nous apprend que les hommes vraiment indépendants et fiers sont justement ceux qui ont appris à respecter ce qui est respectable, et le respect est justifié partout où il est issu des profondeurs du cœur humain. Si nous ne nous pénétrons de LA CONVICTION QU’IL EXISTE QUELQUE CHOSE D’AU-DESSUS DE NOUS, nous ne trouverons pas la force nécessaire pour nous élever à un niveau supérieur à notre niveau actuel. «
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« Il faut avoir appris à faire état de ses sentiments et représentations personnelles, si l’on veut établir entre l’âme et le monde extérieur des relations fécondes. Le monde extérieur, dans tous ses phénomènes, déborde d’une beauté divine, mais il faut avoir connu en soi le divin par une expérience vécue pour LE DÉCOUVRIR DANS SON ENTOURAGE. «
Rudolf Steiner, L’initiation
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«Dire que plein d’autres y ont déjà pensé
Mais malgré tout, je me sens tout seul.»
Stromae, L’enfer
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« Et sache que la religion n’est pas un sprint, mais une course de fond
Alors pense à ceux qui pratiquent depuis 20 ou 40 ans, et qu’en font pas tout un boucan »
Mc Jean Gabin
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https://www.lorientlejour.com/article/1146196/qui-se-croit-superieur-aux-autres-.html
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« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »
Jean de la Bruyère
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« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible… Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. »
Patrick Le Lay, PDG de TF1, 2004
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« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «
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«Je vous livre mon conseil, mon expérience, mes avis… mais fiez vous, à vous, retenez ce que vous jugez, jugerez bon, utile, et pardon pour la crudité de mes propos.
Je n’avais pas lu, pas tenu compte des informations que vous aviez donné, au départ, mais l’histoire que je vais vous dire est (inspirée de) la mienne.
La voici.
J’aurais voulu vous faire, vous donner une réponse utile, mesurée, pas trop effrayante.. mais faites attention, ce qui vient de se passer n’est pas anodin, certainement votre fille joue, a dû jouer avec le feu, s’est laissée, a dû se laisser entraînée, par de mauvaises fréquentations, de mauvaises habitudes, l’habitude de se griser, de se laisser griser, emportée, par l’ivresse, de la drogue, des pétards, l’alcool, la fête, avec des gens, des personnes, des jeunes autour d’elle, certains sympas, d’autres moins, nettement moins, pour ne pas dire autre chose….
Ma, mes questions: c’est où elle vit, elle vivait, est-ce qu’elle a quittée son entourage amical, du lycée, sa ville originaire, a-t-elle des amis, eu des amies sérieuses, et attentives, présentes pour elle, de bon conseils, des repères, des avertissements clairs, un certain sens de la gravité, des risques, des dangers auquel elle est, on est tous exposé, a-t-elle eue, acquise, saisi donc et suffisamment tôt, l’intérêt de la prudence de la sagesse, d’en avoir, d’en témoigner…
Qui, qui elle a pu fréquenter, si elle a déménagée, avec quelles genre de personnes a-t-elle pu, a-t-elle dû s’acoquiner, faire la fête, boire, s’amuser, se droguer,( et où !?, où sont-elles, sont-elles donc aujourd’hui que ces personnes !, ne devraient-elles pas être là, pas là à la soutenir !) , a-t-elle des ami(e) s, des personnes pour qui elle compte, parmi ses amies, un petit copain, quelqu’un avec qui elle pourrait, elle accepterait de s’ouvrir, sans taboo, sans questions taboos, de façon à ce qu’elle puisse s’ouvrir, parler, discuter de ce qui elle, chez elle, la dérange, sur ce qu’elle pense, peut penser des choses, savoir, dire, nommer ce qu’il lui arrive, est arrivée, et ce qui a pu, dû se passer, penser la situation, la faire verbaliser tout ça,( surtout qu’elle ne se referme pas, ne se mure pas dans le silence !), n’a-t-elle, ne s’est-elle pas fait embrigadé, n’a-t-elle pas voulu fuir, déserté un quotidien décevant, et ennuyeux, austère, de la solitude, de la déprime, de la dépression, des idées noires, qui peuvent, avoir pu l’envahir, la faire se tourner vers la drogue,, qui apaisent, ont pu apaisé, un temps so’ psychisme, son angoisse, son mal-être, mais diminué son inhibition, et ont aussi changé sa personne, sa personnalité, modifié, eut un impact sur son comportement, son caractère, sa vigilance, et lui ont fait faire des conneries, fréquenté des milieux, des personnes malsaines, certaines malfaisantes, a-t-elle, avait-elle des amis, avant, au lycée, quelles sont, quelles ont donc été ses habitudes, quand, depuis quand ses consommations ont commencé (qu’elle arrête, pour sûr !).
D’autre part: son, ses traitements, ses neuroleptiques peuvent calmer, avoir calmé temporairement l’incendie, mais il risque de reprendre, il y a une assez forte probabilité, surtout si ça, si cela à déjà eu lieu, faites en sorte qu’elle ne l’arrête pas, s’il y’a, si il y a déjà eu des rechutes, mon avis, c’est que si elle refuse, « oublie », ou refuse de prendre ses traitements, à cause des effets secondaires, de sa possible somnolence, de la faiblesse physique qu’ entraînent les neuroleptiques, c’est que si ses traitements ne se font pas par injection, qu’on les lui fasse prendre ainsi, sous forme injectable, c’est plus sûr, ça, cela évitera les rechutes, la durée de ses problèmes, de son rétablissement, car, à chaque fois, chaque fois qu’il y’a aura une rechute, une recidive, ou de nouvelles consommations de toxiques, de nouveaux délires, de nouvelles rechutes, bah elle risque d’augmenter son risque de devenir véritablement schizophréne, et que ça dure, que ça s’installe dans le temps, et que derrière elle fasse beaucoup de conneries, vous perdent, vous agressent, et s’en veuille, s’en veuille dérriere, et que du coup elle perde encore plus de temps, d’années, et se rendent au final d’autant plus malheureuse, ait vers la fin d’autant plus de regrets.
certainement est-elle déprimée, abattue, un peu(beaucoup) dans le coltard, shooté par le traitement, qu’elle risque de vouloir refuser, à cause des effets indésirables, et le marasme, le marasme aussi, choquée e tblessée par ce qu’il vient de se passer, a dû certainement se passer, la, les violences, verbales, physiques, qu’elle a dû subir, qu’elle trouve, je vous souhaite qu’elle trouve, puisse trouver de la STABILITÉ , C’EST LA PRIORITÉ DES PRIORITÉS, qu’elle ne fasse pas, ne refasse plus de rechutes, méfiez-vous, soyez alerte, vigilante aussi, il arrive souvent que juste après une hospitalisation, on ait une, des impulsions, des envies suicidaires…
assurez lui, dites lui que vous l’aimez toujours bien sûr, essayez d’être présente pour elle, faites lui comprendre, qu’elle peut, qu’elle ferait mieux de s’ouvrir, de parler avec vous, ( j’espère pour vous, pour elle, qu’elle ne vous oppose pas un mur, quand vous lui parlez, essayez de lui demander ce qu’il se passe, s’est passé) peut-être se sent-elle coupable, et responsable, blessée intérieurement aussi, par d’éventuelles remarques, taquineries, insultes qu’elle a pu subir, et mal prendre, peut etre même excessivement mal.., et qu’elle ne se sent, ne se sent n’être, n’être plus rien du tout, qu’elle pense avoir, devoir faire face à une montagne, une tonne de problèmes, qu’elle se dit intérieurement que là C’ets trop, qu’elle n’en peut plus, qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus la force nécessaire, qu’elle a envie de capituler face à la vie, si elle souffre, a souffert en plus de solitude, et que possiblement elle ne se sent être, n’être qu’une malpropre, une mauvaise fille, une sal…., qui mérite ce qui lui est arrivée, ce que l’on a pu lui dire, lui faire subir, et entendre, comme mauvais traitements.
il n’y a pas que les coups, les violences physiques qui blessent, peuvent l’avoir blessé, l’ignorance, les moqueries des autres, de la malveillance, des regards insistants, des gens qui vienent à toi, te parlent, se moquent, et à qui tu sais, ne sais pas quoi dire, quoi répondre, dont tu ne comprends pas, même pas la malveillance des ordures, des ordures qu’ils sont, les paroles, une parole, une situation sociale, où l’autre, les autres nous démasquent, nous disent les choses, nos 4 verités, sans ménagements, on peut imaginer les conséquences, les résonances derrière, dont celles psychiques, sur l’estime de soi, le sentiment de dignité, que peut avoir, que peuvent avoir une prise de conscience douloureuse d’éventuelles failles, d’éventuelles lacunes, défauts qu’elle a pu montré, ce que des paroles, des insultes, des brimades venant de la part de gens, de personnes moins sensibles, plus affirmées, parfois cyniques, indifférentes à toi, cruelles, si toi tu es, te montres, t’es montré trop crédule, ne sait pas te défendre, rétorquer, faire taire les autres, tes potentiels harceleurs, abuseurs, et que t’es inconscient, inconsciente, jeune, immature, fragile, en développement, sensible, et que tu sais pas, ne fais pas attention à tes fréquentations, aux gens, aux personnes que tu vois, tu ne vois, ne voyais pas, n’avais pas vu les dangers des toxiques, de consommations, tu es un peu naïf, naïve en plus, à confondre amis, et ennemis, les gens biens, de ceux qui se foutent de toi, des autres, et que t’es seul, seule, et que du coup, tu acceptes, vas accepter de sortir avec n’importe qui, parce que en fait, tu es, tu étais déjà suicidaire, et que la drogue, l’ivresse, ton nouveau groupe d’ami représente, a pu représenter pour toi, un échappatoire, un exhultoire face à une vie, une existence, un quotidien, sans joie, sans plaisir, sans amis, ça peut avoir des conséquences, d’autant plus avec les drogues, qui ouvrent des portes sur l’inconscient, ce qui n’est jamais sans risque, « les portes de la perception », elles sont pas toujours amicales, si les gens, les personnes, ses « amis », plaisantent, ont plaisanté d’elle, et, lui font, lui ont fait, lui ont dit des méchancetés, des insultes, l’ont possiblement maltraité, moqué, abusé, et l’injurient, la font fuir ensuite, honteuse, humiliée et blessée, après l’avoir traitée comme de la merde, ça peut être difficile, douleureux, difficile à vivre, à accepter, à entendre, pour vous, comme pour elle, de s’être fait utilisé, de croire, d’avoir cru en des gens, des personnes, qu’avec le recul, on découvre, on se rend compte qu’on ne comptait pas, si les critiques visent, ont visé « juste », ça enfonce, ça peut t’avoir, l’avoir enfoncé, si en plus toi tu es ivre, à la découverte de la vie, à la recherche de toi-même, d’évasion, ou simplement de joie, de plaisir, de présence, comme ça se fait à cet âge, si parallèlement toi tu comportes mal, ou commence à te comporter mal, à cause de la drogue, qui désinhibe, et que toi tu exagéres, qu’en plus, on ne sait pas, on ne sait plus ce qu’on fait, a fait de la soirée, qu’on enchaîne les ivresses, les soirées, on peut vite dériver, laisser tomber, avoir laissé tomber ses cours, ses études, et se faire, s’être fait remarquer, pour nos excès, notre comportement, comme le la droguée, la droguée de service, qui fait rire, rire au début, et qu’on accepte d’abord, mais dont on se fout, on se débarrasse ensuite, va balancer à la fin, d’autant plus que tout se sait, que les nouvelles vont vite, (avec les réseaux sociaux d’aujourd’hui, ça doit être encore pire) , en plus, si elle est seule, et sans amies, sans véritables amies, qui nous défendent, la défendent, vont la protéger, elle a pu aller vers de mauvaises personnes, qui ont profité d’elle, avec des mecs, des nanas qui n’ont, n’en ont rien à foutre d’elle, et que certains, certains peuvent avoir chercher à abuser, rechercher une fille, des filles inexpérimentées, ou, crédules, ou ivres, je dis tout ça d’expérience.
je suis désolé, vraiment désolé pour vous, et compatis, non seulement parce que j’ai du cœur, mais parce que certaines choses, certaines personnes, certaines expériences sont carrément, véritablement inhumaines, et on est pas, on n’y est pas préparé, à ma cruauté, au cynisme, à l’inconscience de certains, on croit, on croyait, on a pu croire que tout le monde, que les gens, des gens, certaines personnes allaient être nos amis, on se drogue, on peut, a pu s’être drogué, avoir pris cette habitude, et ne pas avoir vu, calculé la suite, on fume, on accepte de fumer, une fois, deux fois, ça fait rire, c’est plaisant, on souffre, on souffrait, on était souffrant, la drogue apaise, l’angoisse, les soucis, nous soulage, et d’un coup, on est surpris de nous voir avec le sourire, on recommence, encore, et encore, et devient addict, le produit agit comme un antidouleur on commence, on a commencé, c’était bien, plaisant, agréable, la solution, si en plus on a des tendances addictives, une personnalité obsessionnelle, compulsive, ça peut évidemment déraper, nous faire faire, prendre des décisions irréfléchies, arrêter, avoir arrêté nos etudes, oublié la prudence, la sagesse, la bienséance, nos obligations, on continue, on continue, la drogue, les « amis », les fêtes prennent de plus en plus d’importance, de place, on ne se rend pas compte, on ne se voit pas changer, on se comporte de plus en mal, on lâche, on a lâché nos études, c’est insidieux, on a, on avait que le cœur à rire, à nous amuser, besoin du produit, de la drogue, avec le recul, on se dit qu’est-ce que l’on a fait, qu’est-ce qui nous a pris, sur l’instant, on voit, ne voit, n’a rien vu venir, sauf que derrière le résultat, les abus, les prises de conscience ingérables, les violences que l’on subit, peut subir, les dangers, les risques inhérents à la prise, la consommation de drogue, l’asbsence de vigilance qui en résulte, les abus que l’on peut subir, que l’on peut faire, se croire autorisé à faire, les comportements, les ivresses dans lesquelles l’on nous voit, peut nous avoir vu, l’état déplorable dans lequel l’on nous retrouve, les conneries que l’on fait, que l’on a fait, la police, les troubles, les nuisances que l’on a fait, fait subir aux autres, le temps, l’espace qu’elles peuvent durer, nos inconduites, notre irresponsabilité, notre inconscience, la honte, les remords, les colères, les haines que l’on s’attire, le dégoût de nos parents, le temps en plus que l’on verbalise, que l’on comprenne, ça, tout ça, (n’y) voyez (pas) y une référence à mon vécu, ma situation.
C’est à peu près comme ça que ça s’est passé pour moi. Et ça a fini, fini très, très mal, j’ai dix années de psychiatrie derrière moi, ai fait beaucoup, tellement de conneries, d’erreurs que maintenant ma vie est, en est devenue très compliquée. Si ce que je vous dits cela, vous ai écrit, c’est pour que ça lui évite le calvaire que je vis, ai vécu, c’est tout ce que je vous souhaite, à toutes les deux. Ce sont des histoires horribles, et il faudrait être, l’être soi-même aussi pour ne pas être triste par ce qui vous arrive. Courage ! » »
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des « si j’avais pu » et des « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin : « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore. », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément. À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.
Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais. »
Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)
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« Richard, 31 ans »
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« Il aime le karaté, le kung-fu, le tai kwendo, le full contact et les fleurs. »
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« mais l’interdisaient » – Recherche Google
Neuf ans de dictature au Sud-Vietnam – Google Books
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« On a dit souvent que Napoléon voulait se façonner des générations obéissantes, et que, pour cela, il avait fait son Université de monopole. Napoléon voulait autre chose il voulait raréfier l’enseignement. Il demandait souvent avec une sorte d’anxiété ce que l’Etat pourrait faire d’une masse instruite, et nous pouvons affirmer, sur la parole véridique de M. de Fontanes, que lorsqu’il fut question d’imposer les études comme on avait imposé les portes et les fenêtres, Napoléon accepta vivement cette pensée illibérale, parce que, disait-il, c’était un obstacle de plus à la diffusion de l’instruction. C’est là, disons-nous, un élément important d’appréciation dans la question présente. La liberté, ou si l’on veut, la rivalité d’enseignement, n’a pu être une réalité pratique qu’aux jours où la société offrait des avenues partout ouvertes aux générations fortement et diversement éclairées ; mais en un temps où l’administration publique semble le seul abri qui reste à la science, il est aisé de comprendre que l’encombre ment des sujets instruits fasse trembler l’État, et que par sécurité il invoque l’ignorance comme le malade désespéré invoque la mort. »
Liberté d’enseignement. Mémoire à consulter, Pierre-Sébastien Laurentie
janv. 1843 · E. Proux et Ce
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« Enquête sur la tension structurelle entre la verticalité inhérente du pouvoir et la montée d’une masse de citoyens instruits réclamant participation à la délibération, tension amplifiée aujourd’hui par la diffusion libre de l’information — le tout mis en perspective par cette citation de Laurentie (1843) sur l’angoisse napoléonienne face à l’« encombrement des sujets instruits ». Recherche approfondie sur ce que les chercheurs et penseurs ont produit sur cette problématique : la légitimité démocratique de la délibération élargie, le « pouvoir de nuisance » de l’opinion instruite, l’opacité du pouvoir comme réponse, et le déplacement de l’enjeu napoléonien (raréfier l’instruction) vers l’ère numérique (gérer la saturation informationnelle). Corpus international comparatif sur la tension verticalité du pouvoir / masse instruite délibérante, avec Laurentie et le contexte de 1843 traités comme objet historiographique à part entière — et l’extension décisive que vous ajoutez : la réaction du XIXᵉ siècle face à la débauche de journaux d’opinion, la libération concomitante de la presse, des syndicats et des opinions, la masse d’informations vraies et fausses qui en résulta, et le parallèle avec la liberté informationnelle en ligne aujourd’hui — pour voir si les dynamiques passées peuvent éclairer les actuelles et futures. »
Claude Ai
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Verticalité du pouvoir et masse instruite : une enquête intégrative, de Laurentie (1843) à la sphère publique numérique
TL;DR
- « La tension entre la verticalité du pouvoir (solitude de la décision, opacité de la délibération, secret de la gouvernance) et une masse croissante de citoyens instruits revendiquant un droit de regard, d’empêchement et de jugement est une donnée structurelle — et non conjoncturelle — de la modernité politique : Laurentie en 1843 la cristallise dans l’angoisse napoléonienne devant « l’encombrement des sujets instruits », Tocqueville dans la « tyrannie de la majorité », Lippmann dans le « public fantôme », Rosanvallon dans la « contre-démocratie ».
- L’analogie entre l’explosion de la presse d’opinion du XIXe siècle (la « masse d’opinion vraie et fausse ») et la diffusion numérique contemporaine est réellement éclairante — mêmes paniques morales, même effondrement du contrôle, mêmes réponses étatiques par la loi — mais elle se brise sur trois points décisifs : l’échelle et la vitesse algorithmiques, la désintermédiation totale (chacun devient éditeur), et la personnalisation par les plateformes. Le passé illumine donc les dynamiques sans fournir un calque mécanique.
- Le pouvoir justifie sa solitude par trois registres distincts : la nécessité fonctionnelle du secret (Thompson), le caractère intrinsèquement aristocratique de la représentation élective (Manin), et la prétendue incompétence de la multitude (Platon, Lippmann) — trois registres frontalement contestés par les théoriciens de la démocratie épistémique (Landemore, Dewey) et par la thèse de l’égalité des intelligences (Rancière).
Key Findings
- Laurentie est un cas paradoxal et précieux : journaliste légitimiste et catholique, anti-libéral revendiqué, mais militant de la liberté d’enseignement et lui-même homme de presse — donc à la fois acteur et critique inquiet de la diffusion de l’opinion et de l’instruction.
- L’angoisse de la « masse instruite » précède la démocratie de masse : le texte de 1843 attribue à Napoléon, via le témoignage de Fontanes, une volonté de « raréfier l’enseignement » comme instrument de contrôle social — thèse qui anticipe les analyses ultérieures du « gouvernement des esprits » et de la reproduction sociale.
- La verticalité du pouvoir a des défenseurs théoriques sérieux : Lippmann (incompétence du public), Manin (distinction aristocratique de l’élection) et Thompson (nécessité du secret) fournissent des justifications non triviales de l’opacité et de la distance représentative.
- La contre-démocratie est ancienne mais le numérique l’amplifie : Rosanvallon établit que surveillance, empêchement et jugement sont des pouvoirs citoyens informels anciens dont « Internet est l’expression réalisée ».
- L’histoire des médias offre un précédent mais pas une identité : Darnton, Standage et Ferguson démontrent la récurrence des saturations informationnelles et des « fausses nouvelles », tout en signalant que les mécanismes contemporains diffèrent en nature.
Details
I. L’objet historiographique restitué : Laurentie et le Mémoire à consulter de 1843
a) L’homme
Pierre-Sébastien Laurentie (Le Houga, Gers, 21 janvier 1793 – Paris, 9 février 1876) est un journaliste, écrivain et penseur anti-libéral, catholique et légitimiste. Issu d’une famille modeste du Gers et formé au collège de Saint-Sever, il monte à Paris en 1817, devient professeur de rhétorique au collège Stanislas et entre le 17 juin de la même année dans La Congrégation, cette association pieuse et charitable qui structurait les réseaux ultras et dévots de la Restauration. C’est par le patronage du royaliste Joseph-François Michaud — directeur de La Quotidienne et influence décisive sur sa pensée — qu’il rejoint la rédaction de ce grand quotidien légitimiste en 1818, dont il deviendra actionnaire.
Trait essentiel pour notre problématique : Laurentie mène de front une carrière administrative et une carrière de publiciste. Il est nommé chef des bureaux de la librairie et des théâtres à la préfecture de police (1822), puis inspecteur général de l’Université le 22 avril 1823. Il fut donc, un temps, un rouage du monopole universitaire qu’il combattra ensuite. Il est destitué le 5 novembre 1826 en raison de ses attaques, dans son livre Considérations sur les constitutions démocratiques (1826) et dans La Quotidienne, contre le ministère Villèle et sa législation sur la presse, ainsi qu’en raison de ses liens d’amitié avec Lamennais. Il s’oppose vigoureusement aux ordonnances du 16 juin 1828 contre les Jésuites et les petits séminaires, et rachète même le vieux collège bénédictin de Pontlevoy pour maintenir un établissement d’enseignement indépendant — manière de pratiquer en acte la « liberté d’enseignement » contre le monopole d’État.
Après la révolution de 1830, qu’il vit comme la prise de conscience d’être « en retard d’une révolution » (selon la formule de sa biographe Estelle Berthereau), il s’ouvre relativement à la modernité pour mieux servir la cause de la légitimité et devient, avec Berryer, l’un des chefs de file du légitimisme légaliste. Sa rupture avec Lamennais en 1834 marque l’échec de sa politique d’unité entre légitimistes et catholiques — « un fossé se creuse entre légitimistes et catholiques que seule la défense de la liberté d’enseignement rapproche ». Octogénaire, il dirige L’Union, journal légitimiste, conseille le comte de Chambord (Henri V) dont il inspire la ligne politique, et participe en 1849 à la commission préparant la loi Falloux. Il n’est emprisonné qu’une fois, quinze jours à Sainte-Pélagie en 1862, pour son article dénonçant « la liberté du mal » incarnée selon lui par Napoléon III. L’historiographie résume ses convictions autour de trois axes : liberté d’enseignement, défense de la Religion, légitimisme ; on le rattache aux grands contre-révolutionnaires, de Maistre et Bonald.
La biographie de référence est désormais Estelle Berthereau, La Fabrique politique du journal. Pierre-Sébastien Laurentie (1793-1876), un antimoderne au temps de Balzac (Paris, Honoré Champion, 2021, issu d’une thèse soutenue à l’Université Paris-8 en 2015) — une « biographie politico-émotionnelle » qui choisit délibérément de penser ensemble royalisme et catholicisme, et s’inscrit dans la lignée de l’historiographie de la droite ouverte par René Rémond.
b) Le texte et sa citation-pivot
Le Liberté d’enseignement. Mémoire à consulter (Paris, E. Proux et Cie, janvier 1843) appartient au genre juridique du « mémoire à consulter », c’est-à-dire un brief consultatif de type avocassier, mobilisé ici comme arme dans la campagne catholique et légitimiste contre le monopole universitaire. La citation-pivot fournie par l’utilisateur en condense l’intuition centrale :
« On a dit souvent que Napoléon voulait se façonner des générations obéissantes, et que, pour cela, il avait fait son Université de monopole. Napoléon voulait autre chose : il voulait raréfier l’enseignement. Il demandait souvent avec une sorte d’anxiété ce que l’État pourrait faire d’une masse instruite, et nous pouvons affirmer, sur la parole véridique de M. de Fontanes, que lorsqu’il fut question d’imposer les études comme on avait imposé les portes et les fenêtres, Napoléon accepta vivement cette pensée illibérale, parce que, disait-il, c’était un obstacle de plus à la diffusion de l’instruction. […] en un temps où l’administration publique semble le seul abri qui reste à la science, il est aisé de comprendre que l’encombrement des sujets instruits fasse trembler l’État, et que par sécurité il invoque l’ignorance comme le malade désespéré invoque la mort. »
Le témoignage rapporté s’appuie sur Louis de Fontanes (1757-1821), poète, président du Corps législatif, nommé Grand-Maître de l’Université impériale par le décret du 17 mars 1808 et exerçant cette fonction jusqu’à la chute de l’Empire. Le rapprochement avec « les portes et les fenêtres » renvoie à l’impôt sur les portes et fenêtres (créé en 1798) : Laurentie suggère que Napoléon aurait voulu taxer et donc raréfier l’instruction comme on taxait les ouvertures des maisons, par calcul de contrôle.
c) Le contexte de 1843 : la querelle Université/Église
L’Université impériale est créée par la loi du 10 mai 1806 (votée par 210 voix contre 42) et organisée par le décret-fleuve du 17 mars 1808, dont l’article 1er pose : « L’enseignement public, dans tout l’Empire, est confié exclusivement à l’Université » ; l’article 3 dispose que « nul ne peut ouvrir d’école, ni enseigner publiquement sans être membre de l’Université impériale, et gradué par l’une de ses Facultés ». C’est l’instauration d’un monopole d’État, par l’intermédiaire d’une corporation enseignante placée sous tutelle, sur l’ensemble de l’enseignement secondaire et supérieur (le primaire étant largement laissé aux Frères des Écoles chrétiennes et aux communes). Comme le note Jules Simon en 1882, « depuis la fondation de l’Université impériale, qui était, dans la pensée de son auteur, une sorte d’Église laïque, toutes les questions religieuses ont pris la forme d’une discussion sur l’enseignement ».
La Charte révisée de 1830, à son article 69, promet une loi pourvoyant « dans le plus court délai possible » à la liberté d’enseignement ; mais ni le gouvernement ni les Chambres ne légifèrent. La loi Guizot du 28 juin 1833 organise et démocratise l’enseignement primaire (école dans chaque commune de plus de 500 habitants, école normale par département), tout en subordonnant la liberté du primaire aux brevets de capacité délivrés par l’État ; son effet sur l’alphabétisation est massif (en 1848, les deux tiers des conscrits savent lire). Dès 1831, Lamennais, Lacordaire, Montalembert et le journal L’Avenir avaient ouvert une école libre rue des Beaux-Arts, aussitôt fermée par la police — geste fondateur de la revendication catholique.
La campagne pour la liberté d’enseignement secondaire culmine en 1844 ; Laurentie y participe par son Mémoire de 1843 et ses Lettres sur la liberté d’enseignement (1844), aux côtés de la grande offensive imprimée de cette année-là. La référence centrale est Charles de Montalembert, Du devoir des catholiques dans la question de la liberté de l’enseignement (Paris, au bureau de L’Univers, novembre 1843), qui qualifie le monopole de « communisme intellectuel » et lance cette apostrophe : « Que l’État garde donc son Université, si bon lui semble, mais qu’il nous laisse, ainsi que la Charte l’y oblige, la liberté d’en rester dehors, sans être frappés d’incapacité et d’ilotisme. » La campagne, relayée par Louis Veuillot et le parti catholique, mobilise le clergé et les laïcs au nom d’une « opinion catholique » ; elle débouche, après la révolution de 1848 et sous la Seconde République, sur la loi Falloux du 15 mars 1850, qui abolit le monopole, puis sur la loi Laboulaye du 12 juillet 1875 sur la liberté de l’enseignement supérieur. Sylvain Milbach (Les Chaires ennemies. L’Église, l’État et la liberté de l’enseignement secondaire dans la France des notables, 1830-1850, Honoré Champion, 2015) montre que cette « première question scolaire » fut le laboratoire des grandes fractures ultérieures de la société française, autour du « gouvernement des esprits ».
d) Le sens de « l’encombrement des sujets instruits » et le paradoxe Laurentie
La formule condense une intuition sociologique aiguë : l’instruction rare comme instrument de contrôle social, et la peur de la mobilité sociale frustrée — une masse éduquée pour laquelle « l’administration publique semble le seul abri qui reste à la science » devient un facteur de déstabilisation politique (le déclassé instruit, le « prolétaire intellectuel », futur révolutionnaire). On peut, par inférence raisonnée, lire ici une préfiguration de thèmes que développeront plus tard la sociologie de la reproduction et l’analyse de la gouvernementalité : l’école comme dispositif de pouvoir, et l’angoisse des élites devant le surplus d’instruits.
Le paradoxe Laurentie mérite d’être souligné comme cœur analytique : homme de presse anti-libéral, il défend une liberté moderne (l’enseignement libre) contre l’État centralisateur, tout en redoutant la « débauche » des opinions que la presse libre déverse. Ce paradoxe n’est pas une incohérence individuelle : il est constitutif du légitimisme catholique, qui revendique les libertés modernes (presse, enseignement, association) comme armes tactiques contre l’État jacobin et napoléonien, tout en récusant le relativisme et l’individualisme qu’elles charrient. C’est exactement la tension que l’utilisateur veut explorer : l’acteur de la diffusion de l’information qui est aussi son critique inquiet.
II. Le corpus philosophique international : justifier ou contester la solitude du pouvoir
a) La tradition de méfiance envers la multitude
Platon (La République, livre VI, l’allégorie du navire ; Gorgias) fonde la tradition occidentale de critique de la démocratie comme gouvernement des incompétents : le pilote (le savoir) doit commander, non la masse des matelots. Cet argument épistémique — gouverner suppose une compétence dont le grand nombre est dépourvu — traverse toute l’histoire de la pensée politique et resurgit, sécularisé, chez Lippmann.
Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835-1840) déplace le problème : le danger de la démocratie n’est pas l’incompétence mais l’omnipotence de la majorité. « Lorsqu’un homme ou un parti souffre d’une injustice aux États-Unis, à qui voulez-vous qu’il s’adresse ? À l’opinion publique ? C’est elle qui forme la majorité. Au corps législatif ? Il représente la majorité et lui obéit aveuglément ; au pouvoir exécutif ? Il est nommé par la majorité… À la force publique ? Elle n’est autre chose que la majorité sous les armes. » Et : « Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu’en matière de gouvernement la majorité d’un peuple a le droit de tout faire, et pourtant je place dans les volontés de la majorité l’origine de tous les pouvoirs. » Le péril majeur est le conformisme intellectuel — une tyrannie qui « laisse le corps et va droit à l’âme » — et le despotisme doux. Le remède tocquevillien est associatif : les associations forment un réseau de contre-pouvoirs qui protègent contre l’individualisme, le despotisme étatique et la tyrannie de la majorité, dans la lignée du principe kantien de publicité.
b) Le débat Lippmann-Dewey : experts contre éducation
Dans Public Opinion (1922) et The Phantom Public (1925), Walter Lippmann soutient que le citoyen ordinaire ne possède pas la compétence ni l’information nécessaires à l’autogouvernement : le « public » souverain et omnicompétent de la théorie démocratique est un « simple fantôme », une abstraction reposant sur une « fausse philosophie ». Le public n’a qu’une fonction résiduelle : intervenir lors d’une « crise de mauvais ajustement », en alignant sa force pour soutenir un camp ou l’autre lors d’un vote. Lippmann préconise une caste d’experts indépendants (les « political observatories ») et la professionnalisation du journalisme.
John Dewey (The Public and Its Problems, 1927) répond que le public n’est pas mort mais « en éclipse », et que la solution n’est pas technocratique mais éducative : « la démocratie exige une éducation plus poussée que celle des fonctionnaires, des administrateurs et des directeurs de l’industrie ». Là où Lippmann éduque l’élite, Dewey veut éduquer la citoyenneté tout entière — réponse directe, par anticipation, à l’angoisse de Laurentie sur la « masse instruite » : pour Dewey, la masse instruite est la condition de la démocratie, non sa menace. Nuance historiographique (zone de prudence) : selon des travaux récents (notamment ceux signalés autour de John Durham Peters et de Michael Schudson), le « débat » frontal entre les deux hommes fut largement reconstruit a posteriori dans les années 1980 ; leur échange réel fut plus nuancé, Dewey saluant l’ouvrage de Lippmann comme un énoncé majeur du « problème de la connaissance ».
c) Habermas : la sphère publique et sa double transformation
Jürgen Habermas (Strukturwandel der Öffentlichkeit, 1962, trad. L’Espace public / The Structural Transformation of the Public Sphere, 1989) décrit la genèse, aux XVIIe-XVIIIe siècles, d’une sphère publique bourgeoise (Öffentlichkeit) — cafés, salons, presse périodique — comme espace médiateur entre la société civile et l’État, où des particuliers font un usage public de leur raison et forment une opinion publique critique. Sa thèse classique est celle d’une dégradation ultérieure (« refeudalisation ») par les médias de masse commerciaux.
En 2022, à l’âge de 94 ans, Habermas publie A New Structural Transformation of the Public Sphere and Deliberative Politics (Polity, 2023 pour l’anglais), où il soutient que les médias numériques, faute de régulation appropriée, menacent de « creuser » (hollowing out) les institutions par lesquelles les démocraties traitent les problèmes collectifs. Le mécanisme nouveau : si les nouveaux médias ont d’abord promis d’émanciper l’usager (chacun devient éditeur et publieur), leur structure de plateforme pilotée par algorithmes favorise des « bulles » informationnelles auto-enfermées et des « chambres d’écho ». Le public perd sa capacité à affronter la dissonance ; la sphère publique se mue en « sphère semi-publique ». Habermas réaffirme la nécessité d’une « tutelle éditoriale » (editorial tutelage) comme écluse empêchant la discussion publique de se dissoudre en conversations privées — position que ses critiques jugent nostalgique du modèle de la presse de qualité.
d) Manin : le caractère aristocratique de la représentation
Bernard Manin (Principes du gouvernement représentatif, 1995) opère un renversement décisif : contrairement à l’idée reçue, l’élection n’est pas l’instrument démocratique par excellence. Des démocrates athéniens à Aristote, Montesquieu et Rousseau, c’est le tirage au sort qui paraissait le plus apte à respecter l’égalité stricte des candidats ; l’élection était tenue pour aristocratique. Car l’élection comporte un « principe de distinction » intrinsèque : « ce qui définit la représentation, ce n’est pas qu’un petit nombre d’individus gouvernent à la place du peuple, mais qu’ils soient désignés par l’élection exclusivement » ; et « ce n’est pas sans raison que les termes d’élection et d’élite ont la même étymologie ». Le gouvernement représentatif est un régime mixte, démocratique (les gouvernés choisissent) et aristocratique (ils choisissent des individus distingués, supérieurs). Manin en dégage quatre principes : élection à intervalles réguliers ; marge d’indépendance des gouvernants dans leurs décisions ; liberté de l’opinion publique ; soumission des décisions à l’épreuve de la discussion. C’est une justification structurelle de la verticalité : l’élu « n’est jamais le double ni le porte-parole de l’électeur, mais gouverne en anticipant le jour où le public rendra son jugement ». La solitude délibérative du pouvoir n’est donc pas une perversion mais une propriété constitutive du régime représentatif.
e) Rosanvallon : la contre-démocratie comme réponse de la masse
Pierre Rosanvallon (La Contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Seuil, 2006 ; La Légitimité démocratique, Seuil, 2008 ; Le Bon Gouvernement, Seuil, 2015) théorise précisément le « pouvoir de nuisance » et de surveillance que l’utilisateur place au centre de sa problématique. Au « peuple-électeur » du contrat social se sont surimposées, de façon toujours plus active, trois figures : le peuple-surveillant (vigilance, dénonciation, notation), le peuple-veto (empêchement, résistance, démocratie négative) et le peuple-juge (démocratie d’imputation). Ces pouvoirs indirects, « disséminés dans le corps social », constituent la contre-démocratie — non l’inverse de la démocratie mais son envers nécessaire, l’organisation de la défiance comme contrepartie de la confiance électorale. Formule capitale pour l’analogie numérique : « Internet est l’expression réalisée de ces pouvoirs » de surveillance, de dénonciation et de notation. Rosanvallon situe historiquement la naissance du véritable pouvoir d’empêchement dans les grèves issues du mouvement ouvrier de la fin du XIXe siècle — ce qui relie directement à l’autorisation des syndicats (loi Waldeck-Rousseau de 1884, infra). Dans La Légitimité démocratique, il dégage trois nouveaux registres de légitimité (impartialité, réflexivité, proximité) censés corriger les limites de la seule légitimité majoritaire. Il avertit cependant du risque pathologique : la surveillance peut dégénérer en « paranoïa démagogique » (« de Marat au « tous pourris » »), et le populisme est défini comme la « contre-démocratie absolue », exacerbation stérile de la surveillance, de l’empêchement et du jugement.
f) Rancière : le scandale de l’égalité des intelligences
Jacques Rancière (La Mésentente, 1995 ; La Haine de la démocratie, 2005) radicalise la contestation de la verticalité. La démocratie est le « scandale » premier du « pouvoir de n’importe qui », fondé sur l’égalité des intelligences — égalité qui n’est ni un constat empirique ni un objectif, mais un axiome de l’action politique. La « police » (au sens rancièrien) est « un ordre du visible et du dicible qui fait que telle activité est visible et que telle autre ne l’est pas, que telle parole est entendue comme du discours et telle autre comme du bruit ». La « haine de la démocratie » des élites consiste précisément à entendre comme « bruit » (incompétence, populisme, irrationalité) la parole de ceux qui n’ont pas titre à gouverner. Rancière fournit ainsi la critique la plus tranchante du geste de Laurentie comme de celui de Lippmann : disqualifier la masse instruite, c’est défendre l’ordre policier des places contre l’irruption égalitaire.
g) Landemore et Estlund : la démocratie épistémique, ou le renversement de l’argument platonicien
Hélène Landemore (Democratic Reason: Politics, Collective Intelligence, and the Rule of the Many, Princeton UP, 2013 ; Open Democracy, 2020) et David Estlund (Democratic Authority, 2008 ; « Beyond Fairness and Deliberation », 1997) renversent l’argument de l’incompétence. La « raison démocratique » est l’intelligence politique collective du grand nombre, qui est davantage fonction de la diversité cognitive du groupe que de la compétence individuelle de ses membres (Landemore mobilise les théorèmes de Hong et Page : un groupe cognitivement divers surpasse un groupe d’experts individuellement plus brillants mais homogènes). Combinées, la délibération inclusive et la règle de majorité au suffrage universel donnent à la démocratie un « avantage épistémique » sur le gouvernement du petit nombre. La conséquence est radicale : la thèse « brouille la ligne entre questions techniques et questions politiques » et plaide pour accroître la participation citoyenne (assemblées tirées au sort) sur des sujets réputés techniques. C’est la réfutation théorique la plus aboutie de Platon, de Lippmann — et, transposée, de l’angoisse de Laurentie : la masse instruite n’est pas une menace pour la qualité des décisions, elle en est la condition.
h) Thompson : la défense du secret comme dilemme démocratique
Dennis F. Thompson (« Democratic Secrecy: The Dilemma of Accountability », Political Science Quarterly, 1999 ; avec Amy Gutmann, Democracy and Disagreement, 1996) fournit la justification la plus rigoureuse de l’opacité gouvernementale. Le dilemme : « certaines politiques démocratiques requièrent le secret ; rendues publiques, elles ne pourraient être menées efficacement, voire pas du tout » ; mais « au minimum, la démocratie exige que les citoyens puissent tenir les responsables comptables, et pour cela les citoyens doivent savoir ce que font les responsables et pourquoi ». La solution de Thompson est la publicité de second ordre : le secret est légitime si le fait du secret est lui-même transparent et soumis à délibération publique — les citoyens consentent à une politique-cadre autorisant, sous conditions, des opérations secrètes (le consentement à la règle « se transmet » à l’application). Ce dispositif est discuté et amendé par Rahul Sagar (Secrets and Leaks, 2013), Dorota Mokrosinska et Jonathan Bruno (Secrecy, Transparency, and the Logic of Self-Government), qui soulignent tous que transparence et secret sont mieux compris comme pratiques complémentaires que contradictoires — la « dyade démocratique ». À l’ère de WikiLeaks et de Snowden, la « rhétorique du droit de savoir du peuple » se heurte ainsi à une théorie qui montre que les mêmes principes moraux fondant le droit d’accès fondent aussi un domaine légitime de secret d’État.
III. L’extension cruciale : la liberté de la presse au XIXe siècle et la « masse d’opinion vraie et fausse »
a) Le cadre juridique oscillant
L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (26 août 1789) pose que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme », sauf à répondre des abus « dans les cas déterminés par la loi ». Tout le XIXe siècle français est l’histoire chaotique de cette réserve. Sous l’Empire, la censure est draconienne (en 1811, quatre journaux surveillés à Paris, un seul autorisé par département). La Restauration oscille (Charte de 1814, lois de Serre de 1819). La Charte de 1830 de Louis-Philippe proclame que « la censure ne pourra jamais être rétablie ».
Mais l’attentat de Fieschi contre Louis-Philippe (28 juillet 1835) sert de prétexte aux lois de septembre 1835 (préparées par Thiers, ministre de l’Intérieur) : relèvement du cautionnement des journaux, autorisation préalable pour dessins et gravures, criminalisation (« attentat à la sûreté de l’État », 5 à 20 ans) du simple fait de se dire républicain. Lamartine prononce un discours célèbre contre cette loi. Daumier et La Caricature en sont victimes ; Le Charivari ajoute à sa devise « Chaque jour un nouveau dessin » la mention amère « Quand la censure le permet ». Ces lois, conjuguées à celle de 1834 sur les associations, fournissent un « appareil répressif puissant ». La Deuxième République (lois de 1848-1850) puis le Second Empire maintiennent la presse sous tutelle (cautionnement, timbre, avertissements, l’allégorie de la censure en « Anastasie »).
b) Le paradoxe libéral : la répression engendre la presse de masse
Détail historique capital : les lois de septembre 1835, en étranglant la presse politique d’opinion, favorisent l’émergence de la presse commerciale. C’est dans ce contexte qu’Émile de Girardin (1806-1881) lance La Presse le 1er juillet 1836. Il bouscule « l’entente tacite » qui régnait entre les grands journaux (Le Constitutionnel, le Journal des débats) et l’État pour maintenir de hauts tarifs : il abaisse l’abonnement de 80 à 40 francs (soit deux sous le numéro), compense le manque à gagner par la publicité (« C’est aux annonces de payer le journal ») et fidélise par le roman-feuilleton (Balzac, Dumas, Eugène Sue). Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (1836, l’an I de l’ère médiatique. Étude littéraire et historique du journal La Presse d’Émile de Girardin, Nouveau Monde Éditions, 2001) en font l’acte de naissance de la presse moderne. Le passage à la presse de masse fait « mort d’homme » : Girardin tue en duel Armand Carrel, directeur du National, en 1836. Girardin lui-même théorise la tension qui nous occupe : « La liberté de la presse est une institution. La tyrannie du journalisme est une usurpation » (1838).
c) Le triomphe républicain et la concomitance avec les syndicats
La séquence libérale des années 1880 consacre les libertés : loi du 30 juin 1881 sur les réunions publiques ; loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui supprime l’autorisation préalable, le cautionnement et le timbre (article 5 : « tout journal ou écrit périodique peut être publié, sans autorisation préalable, et sans dépôt de cautionnement »), faisant passer la France d’un système préventif à un système répressif (seuls les délits constitués — diffamation, injure, offense au chef de l’État, et la « publication de nouvelles fausses » de l’article 27 — sont réprimés, sans censure a priori). Le texte est adopté par 444 voix contre 4 à la Chambre. Le rapporteur sénatorial Eugène Pelletan résume l’instabilité antérieure : « Il y a autant de lois de la presse qu’il y a eu de gouvernements en France depuis cinquante ans. »
Cette même vague libère l’association ouvrière : la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 (adoptée par la Chambre le 13 mars) rétablit la liberté syndicale, abrogeant la loi Le Chapelier de 1791 et l’article 416 du Code pénal, et autorisant les syndicats à « se constituer librement sans l’autorisation du Gouvernement » (art. 2). La concomitance que pointe l’utilisateur — libération des opinions par la presse ET libération des coalitions par les syndicats — est donc historiquement exacte : c’est le même moment républicain qui ouvre les vannes de l’expression collective. Et c’est précisément cette double libération que la critique légitimiste et catholique (Laurentie, Veuillot) dénonce comme une « débauche » : la prolifération simultanée d’une « masse d’opinion vraie et fausse » dans les journaux et d’une masse de revendications dans la rue. Le paradoxe Laurentie atteint ici son comble : le publiciste qui use de la presse pour défendre l’ordre dénonce la presse comme vecteur de désordre.
IV. L’analogie maîtresse : presse du XIXe et sphère publique numérique
a) Les œuvres qui tracent le parallèle
- Robert Darnton (« The True History of Fake News », NYR Daily, 13 février 2017) : la désinformation n’a rien de neuf. Il la fait remonter à Procope de Césarée (les Anecdota du VIe siècle) et, surtout, au journalisme naissant de Londres et Paris au XVIIIe siècle — les paragraph men anglais, les nouvellistes parisiens qui, autour de « l’arbre de Cracovie » au Palais-Royal, « faute d’Internet », griffonnaient les nouvelles sur des billets laissés sur des bancs. Les travaux de Darnton (The Literary Underground of the Old Regime, The Forbidden Best-Sellers of Pre-Revolutionary France) montrent une France pré-révolutionnaire affamée d’information faute de presse libre.
- Tom Standage (Writing on the Wall: Social Media — The First 2,000 Years, 2013) : les médias sociaux ont deux millénaires (lettres de Cicéron recopiées et transmises comme des courriels, tracts imprimés de la Réforme, pamphlets des révolutions américaine et française). Thèse forte : l’ère des médias de masse (env. 1800-2000) est une anomalie historique de deux siècles ; Internet restaure l’état antérieur, social et participatif, de la circulation de l’information. Les plaintes du XVIIe siècle contre les distractions des cafés préfigurent les inquiétudes contemporaines sur les réseaux ; le dilemme de l’Église catholique face aux thèses de Luther annonce celui des grandes institutions face à la critique en ligne.
- Niall Ferguson (The Square and the Tower: Networks, Hierarchies and the Struggle for Global Power, 2017) : l’histoire oppose la « tour » verticale (la hiérarchie, le pouvoir officiel) à la « place » horizontale (le réseau). Il distingue deux « âges des réseaux » : le premier ouvert par l’imprimerie de Gutenberg (XVe-XVIIIe siècles, qui permet la diffusion virale des idées de Luther et la Réforme), le second depuis les années 1970 (l’ordinateur jouant le rôle de la presse à imprimer). Ferguson avertit, par une prédiction prospective, que l’utopie des « netizens » interconnectés sera déçue, car les réseaux engendrent autant de désordre que d’innovation.
- Asa Briggs & Peter Burke (A Social History of the Media: From Gutenberg to the Internet) et Jill Lepore complètent ce corpus en inscrivant chaque révolution médiatique dans la longue durée des paniques et des régulations.
b) Ce que l’analogie éclaire (validité)
L’analogie est solide sur plusieurs plans bien attestés : (1) la récurrence des paniques morales face à l’abondance informationnelle (cafés, presse à bon marché, télégraphe, radio, réseaux) ; (2) l’effondrement du contrôle (gatekeeping) à chaque saut technologique, et la peur corrélative des élites ; (3) la réponse étatique par le droit plutôt que par la censure préalable — la loi de 1881, en réprimant la diffamation et les « nouvelles fausses » sans autorisation préalable, offre un modèle de régulation a posteriori qui parle aux débats actuels sur la modération des plateformes ; (4) la professionnalisation comme remède : la montée du « quatrième pouvoir » et de la déontologie journalistique au tournant du XXe siècle est l’exacte réponse, par auto-organisation du champ, au désordre informationnel — réponse que Lippmann théorisera et qu’Habermas regrette aujourd’hui sous le nom de « tutelle éditoriale ».
c) Là où l’analogie se brise (limites)
Le parallèle ne doit pas masquer des différences de nature, et non seulement de degré : (1) l’échelle et la vitesse — la viralité algorithmique instantanée et planétaire n’a pas d’équivalent dans la diffusion physique du papier ; (2) la désintermédiation totale — au XIXe, publier supposait un capital, une imprimerie, une rédaction (Girardin reste un entrepreneur de presse), alors que le numérique fait de chaque individu un éditeur-publieur sans coût d’entrée, point sur lequel Habermas (2022) voit la rupture décisive ; (3) la personnalisation algorithmique et les bulles de filtre, qui fragmentent le public commun en « sphères semi-publiques » étanches — phénomène absent d’un XIXe siècle où le journal, même partisan, exposait à un espace partagé ; (4) l’économie de l’attention, qui marchandise la captation cognitive elle-même. Le critique Howard Schneider (recension de Standage) ajoute une objection qualitative : les médias « sociaux » anciens, même participatifs, étaient portés par des élites intellectuelles poursuivant des entreprises majeures (réforme religieuse, révolution scientifique ou politique), tandis qu’une grande part du contenu numérique contemporain serait, à ses yeux, banale ou nocive. Enfin, la notion d’« infodémie » — saturation par un excès d’informations exactes et fausses rendant difficile l’accès à des sources fiables — est revendiquée comme spécifiquement contemporaine : le terme est forgé dès 2003 par David Rothkopf (The Washington Post, 11 mai 2003, à propos du SRAS), puis massivement popularisé par le directeur général de l’OMS Tedros Adhanom Ghebreyesus à la Conférence de Munich sur la sécurité du 15 février 2020 — « We’re not just fighting an epidemic; we’re fighting an infodemic » — l’OMS le définissant (2 février 2020) comme « une surabondance d’informations, certaines exactes et d’autres non, qui rend difficile pour les gens de trouver des sources dignes de confiance ».
d) Synthèse de l’analogie : ce que le passé enseigne
La leçon nette qui se dégage est la suivante : historiquement, les sociétés libérales ont mieux réussi à gouverner l’abondance informationnelle par la régulation a posteriori (responsabilité, diffamation, professionnalisation) que par la censure préalable — et c’est la voie répressive de 1881, non la voie préventive de 1835, qui a stabilisé sans étouffer. À l’inverse, l’angoisse de Laurentie et de Napoléon — « raréfier » l’instruction et invoquer « l’ignorance comme le malade désespéré invoque la mort » — illustre la tentation autoritaire récurrente, dont l’histoire montre l’inefficacité durable (la loi Guizot a accru l’alphabétisation sans renverser l’État, la presse libre de 1881 a renforcé la République). Le débat contemporain sur la régulation des plateformes rejoue exactement cette alternative entre réponse libérale (transparence, responsabilité, pluralisme) et réponse autoritaire (filtrage préalable, restriction de l’accès).
V. La dimension morale et spirituelle : la peur récurrente de l’instruit
Sur le plan moral et anthropologique, la constante que révèle cette enquête est une peur récurrente de l’instruit et de l’informé, depuis le refus platonicien du gouvernement des matelots jusqu’aux chambres d’écho dénoncées par Habermas. Cette peur prend deux formes inverses et complémentaires : la peur d’en haut (le pouvoir redoute la masse instruite, Laurentie/Napoléon) et la peur d’en bas (les élites intellectuelles redoutent la masse mal informée, Lippmann). Le légitimisme catholique de Laurentie ajoute une dimension spirituelle : l’instruction sans la foi est perçue comme « liberté du mal », corruption de la jeunesse par « des livres pernicieux » et « des doctrines désolantes » qui « retentissent dans les conversations et sur les théâtres, dans les livres sérieux et dans les journaux » (Laurentie, Introduction à la philosophie). On retrouve là, transposé, le motif théologique de la connaissance comme chute — face auquel Dewey, Rancière et Landemore opposent une foi laïque inverse : l’égalité des intelligences et la valeur épistémique du grand nombre. La problématique de l’utilisateur se révèle ainsi, en dernière instance, une querelle sur la valeur — salvatrice ou périlleuse — de la connaissance partagée.
Recommendations
- Traiter Laurentie comme analyste, non comme épouvantail. Le présenter non comme un simple réactionnaire mais comme l’observateur lucide d’une fonction de contrôle social de l’instruction rare ; le mettre en dialogue avec la sociologie du « gouvernement des esprits » (Milbach) et de la reproduction. C’est le pivot qui donne à toute la synthèse sa profondeur historiographique.
- Lever l’incertitude philologique avant publication. La citation-pivot doit être vérifiée sur l’original (Google Books, identifiant B1P-UtwRstAC) et distinguée du texte voisin Liberté d’enseignement (Paris, Lagny, 1844), où l’historiographie (chapitre des Presses universitaires de Rennes, note 68, citant la p. 34) place un argument très proche sur la volonté de « réserver l’enseignement à une élite ». Risque réel de conflation entre le Mémoire à consulter (Proux, janvier 1843) et le livre de 1844. Confirmer pagination et adresse de l’éditeur sur la notice BnF / data.bnf.fr.
- Architecturer la démonstration en trois mouvements : (a) l’angoisse pré-démocratique de la masse instruite (Platon → Napoléon/Fontanes → Laurentie → Tocqueville) ; (b) la formalisation théorique de la verticalité (Lippmann, Manin, Thompson) confrontée à son procès (Dewey, Rancière, Landemore, Rosanvallon) ; (c) l’analogie médiatique XIXe/numérique (presse de Girardin et lois de 1835/1881/1884 → Darnton, Standage, Ferguson, Habermas 2022).
- Mobiliser l’analogie avec mesure. L’utiliser comme heuristique des dynamiques (panique, effondrement du contrôle, régulation, professionnalisation) et non comme calque mécanique ; toujours marquer les trois points de rupture (échelle algorithmique, désintermédiation, personnalisation).
- Seuils qui feraient basculer l’argument. Si l’on documente quantitativement que la diffusion de la presse au XIXe a produit des effets de déstabilisation comparables aux réseaux actuels, l’analogie se renforce et plaide pour une régulation numérique de type « 1881 » (répressive, a posteriori, sans censure préalable). Si l’on montre au contraire que la rupture d’échelle et de désintermédiation est qualitative, alors les réponses du passé (déontologie, quatrième pouvoir) deviennent insuffisantes et appellent des dispositifs inédits (gouvernance algorithmique, assemblées citoyennes à la Landemore). Le choix entre ces deux conclusions est le véritable enjeu décisionnel de la synthèse.
Caveats
- La citation-pivot de 1843 n’a pas pu être vérifiée verbatim dans une numérisation en accès libre du texte original ; l’édition n’est disponible que sous forme payante (Google Play Books). Risque documenté de conflation avec le Liberté d’enseignement (Lagny, 1844). À résoudre par consultation directe.
- Le « débat » Lippmann-Dewey est, selon une partie de l’historiographie récente, une reconstruction partielle des années 1980 ; à présenter comme un face-à-face conceptuel utile plus que comme une polémique frontale historiquement attestée.
- Les analyses prospectives d’Habermas (2022) et de Ferguson (2017) sur l’avenir de la sphère publique et des réseaux sont des hypothèses, formulées au conditionnel par leurs auteurs, et non des faits établis.
- La datation de l’« infodémie » à 2003 (Rothkopf) puis 2020 (OMS) est solidement sourcée ; en revanche, l’extension du concept à la presse du XIXe siècle est une inférence analytique de la présente synthèse, non une catégorie d’époque.
- Le chiffre selon lequel, vers 1836, dans une France de 36 millions d’habitants, environ 80 000 citoyens seulement avaient reçu une éducation secondaire complète (selon le ministre Salvandy, rapporté par L. Trénard, Revue du Nord, 1967) est rapporté de seconde main et illustre l’ordre de grandeur — la rareté effective de l’instruction secondaire — sans être ici vérifié sur source primaire. »
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D’enfant persécuté à homme le plus puissant de Chine
« Xi Jinping est né le 15 juin 1953 à Pékin, fils de Xi Zhongxun, un vétéran révolutionnaire éminent qui fut vice-Premier ministre. Cette naissance privilégiée s’est brutalement transformée en cauchemar lorsque son père fut purgé en 1962, accusé dans l’affaire du roman « Liu Zhidan ». Le jeune Xi, alors âgé de 9 ans, a subi une persécution féroce durant la Révolution culturelle : sa demi-sœur s’est suicidée, sa mère fut forcée de le dénoncer publiquement, et à 15 ans, il fut envoyé comme « jeune instruit » au village de Liangjiahe, dans la province du Shaanxi, l’une des régions les plus pauvres de Chine. Wikipedia +3 + 4
Durant sept ans (1969-1975), Xi vécut dans une habitation troglodytique (yaodong) et effectua des travaux agricoles éprouvants. Étiqueté « élément noir » en raison du statut de son père, il vit ses candidatures au Parti communiste rejetées dix fois avant d’être finalement accepté début 1974. Cette expérience formatrice, qu’il décrit plus tard comme produisant « un sentiment de réinvention et de purification », forge sa résilience psychologique extraordinaire. Lee Kuan Yew l’a comparé à Nelson Mandela pour sa « stabilité émotionnelle énorme qui ne permet pas aux malheurs personnels d’affecter son jugement ». PBS +3 + 5
Le parcours de Xi vers le pouvoir suprême s’est étendu sur trois décennies. Après avoir étudié l’ingénierie chimique à l’université Tsinghua (1975-1979) en tant qu’ »étudiant ouvrier-paysan-soldat »—un programme qui admettait sur critères politiques plutôt qu’académiques—il devint secrétaire personnel du général Geng Biao, ministre de la Défense, lui donnant un accès rare aux plus hauts échelons du Parti, du gouvernement et de l’armée. Cette connexion militaire précoce se révélerait cruciale plus tard, conférant à Xi une crédibilité auprès de l’Armée populaire de libération que ni Jiang Zemin ni Hu Jintao ne possédaient. Wikipedia + 3
De 1982 à 2007, Xi gravit méthodiquement les échelons en gouvernant des provinces majeures. Il passa 17 ans dans le Fujian (1985-2002), développant une réputation d’administrateur compétent attirant les investissements taïwanais et étrangers. Dans le Zhejiang (2002-2007), il présida des taux de croissance moyens de 14% annuels et évita soigneusement les controverses. Un bref passage de sept mois comme secrétaire du Parti à Shanghai en 2007 servit de tremplin vers le leadership national. Ce qui distinguait Xi était sa capacité à naviguer la politique factionnelle sans appartenir à aucun réseau dominant—ni la « Bande de Shanghai » de Jiang Zemin ni la faction de la Ligue de la jeunesse communiste de Hu Jintao. Encyclopedia Britannica + 5
En octobre 2007, Xi fut élevé au Comité permanent du Politburo, puis devint vice-président en 2008 et vice-président de la Commission militaire centrale en 2010. Sa sélection comme successeur de Hu Jintao résulta d’un processus complexe de marchandage. Il était perçu comme un candidat de compromis—un « princeling » avec des références révolutionnaires impeccables, une expérience administrative diversifiée, des connexions militaires, mais sans base de pouvoir personnelle menaçante. Les anciens du Parti le choisirent partiellement en pensant qu’il serait plus facile à contrôler que des rivaux comme Bo Xilai. Ils le sous-estimèrent gravement. »
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La Lancette française ( Du jugement en matière littéraire)
« Un des préceptes les plus essentiels, c’est d’étudier avec ordre. Craignez le sort de cet érudit dont parle Guy Patin: « M. D… savait beaucoup, dit-il; mais son esprit était l’image du chaos: nous l’appelions la bibliothèque renversée» (Esprit de G. P.) Prenez des notes sur tout ce que vous lisez, entendez ou voyez. En écrivant, dit encore Bacon, on devient exact et on retient mieux ce qu’on lit. Celui donc qui est paresseux à faire des notes a besoin d’une bonne mémoire.» (Ess. de mor.) Or, la mémoire est une reine capricieuse sur les faveurs de laquelle il ne faut pas compter. Permettez-nous d’exposer ici en quelques mots la méthode que nous employons nous-même pour nous instruire: Quel que soit l’ouvrage que vous parcourez, lisez la plume à la main, c’est le meilleur moyen de se tenir éveillé, et marquez d’un signe en marge les passages que vous voulez retenir. La lecture terminée, transcrivez en notes séparées les passages désignés. Au bout d’un certain temps faites le triage de vos notes, et rangez-les par ordre de matières ou même par ordre alphabétique. Renfermez les notes sur un même objet dans une case, une enveloppe à part, ou mieux dans un registre destiné à les recueillir et distribué par ordre alphabétique. Après une ou plusieurs années de ce travail méthodique, vous serez étonné de vos richesses, et vous posséderez assez de matériaux pour discourir ou pour écrire sur un sujet de votre compétence et avec l’érudition convenable. Tel est le mécanisme au moyen duquel nous pouvons nous-même étaler devant vous ce luxe d’autorités dont l’abondance vous étonne peut-être, et qui pourtant nous coûte actuellement peu de travail. J’ai cru devoir entrer dans ces détails minutieux, persuadé que beaucoup de bons esprits croupissent dans la médiocrité, à défaut d’une méthode propre à féconder leurs travaux. Ceci nous conduit naturellement à vous entretenir de l’art d’écrire en médecine, et ceci ne sera point tout à fait un hors-d’œuvre, car vous serez auteurs au moins une fois dans votre vie, lorsqu’il s’agira inaugurale; et dans tous les cas, v de produire une dissertation êtes appelés à juger les auteurs qui prétendent à vous instruire. Lorsque l’homme de science a longtemps travaillé à se faire un fonds de savoir et d’expérience, un moment arrive où il éprouve le besoin de communiquer à autrui le fruit de ses labeurs. Certains hommes positifs se sont demandé s’il était plus avantageux au praticien d’aspirer au titre de se renfermer dans une sage obscurité ? Question délicate et qui, selon nous, relève complétement des qualités, des instincts dévolus à tel ou tel individu Spiritus ubi vult spirat. Mais, en thèse générale, nous pensons que l’homme vraiment instruit et donné de quelque facilité d’énoncer ses idées doit d’abord, faisant abstraction des avantages ou des inconvénients qui peuvent s’ensuivre, faire profiter le public du produit de ses travaux. Voici quelques petits axiomes applicables au choix des livres : il ne faut pas s’en laisser imposer par les grands noms des anciens, ni par les gros volumes des modernes.» (Bacon, Accroiss. des Sc., liv. II) Les anciens, en effet, décoraient volontiers du titre d’Opus aureum des livres dont on fait aujourd hui fort peu de cas. Défiez-vous aussi des titres piquants ou pompeux; l’art de l’intitulé est aujourd’hui porté au plus haut degré de perfection. «< Aliud in titulo, aliud in pyxide» est un vieux proverbe qui vous garantira des déceptions; et Voltaire disait avec raison: « Il faut être en garde contre les livres plus que les juges ne le sont contre les avocats. »(Mensong. imprim.) — « Tout mot imprimé, dit-on, n’est pas mot d’Evangile. » Pour mieux apprécier l’ouvrage, veuillez vous enquérir des qualités et des titres de l’auteur. « La longue expérience que j’ai acquise, disait Cullen, m’a convaincu qu’on ne pouvait compter sur les faits et l’expérience prétendue des hommes de peu de jugement.» (Mat. méd., t. 1, p. 36.) — « La véritable expérience dépend surtout de la tête de celui qui cherche à l’acquérir,» dit Zimmermann (De l’Expér., t. 1), et c’est ici que s’applique l’axiome de Morgagni: Non numerandæ sed perpendendæ observationes. » (De Sedib. et Caus.) Toutes sentences qui ne sont que la paraphrase de celle empruntée à Hippocrate par Baglivi: « Ut valent oculi, sic et homo. Les livres à consulter n’ont pas tous une égale valeur; effleurez les auteurs médiocres, méditez les auteurs modèles. Il est des livres dont il faut seulement goûter, d’autres qu’il faut dévorer et d’autres, mais en petit nombre, qu’il faut mâcher et digérer. »
La Lancette française
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« C’est une fréquente source d’erreurs et de disputes parmi les hommes que de ne pas distinguer nettement le droit et le fait. Le droit est ce qui résulte des lois positives ou des maximes de justice dérivées de la nature de l’homme et de son intérêt naturel et social. Le fait, est ce que l’observation et l’expérience ont démontré exister effectivement, ou du moins dans le cours ordinaire des choses. Les esprits observateurs donnent leur principale attention au fait; ils acquièrent une grande connaissance de la marche de la nature; dans leur travail pour le bonheur de l’homme, ils font abstraction de l’impossible, ils s’attachent à procurer à l’humanité, ou plutôt à la fraction dont ils s’occupent, le degré de perfection et le genre de félicité dont ils la jugent susceptible. Les esprits spéculatifs ne s’occupent guère que du droit; ils condamnent tout ce qui n’est pas conforme aux idées de morale et de justice qu’ils se sont faites. Ils existent presque toujours, ou dans des illusions et des espérances chimériques, ou dans l’indignation de la réalité. Les premiers accusent ordinairement les autres d’ignorance, de faiblesse d’esprit, d’aveuglement puéril. Ceux-ci à leur tour les accusent d’immoralité parce qu’ils prennent leurs assertions pour leurs maximes, et aussi de paradoxe, parce que, accoutumés à voir la nature dans leurs rêves, ils ne la reconnaissent plus quand on là leur montre comme elle est. Des hommes qui se sont fait illusion abandonnent tout quand elle est dissipée, ils travaillent pour un bien chimérique qui s’évanouit; un bien réel ou possible est sans charme pour eux, ils tombent dans l’extrémité contraire, et cette humanité à laquelle ils destinaient le bonheur et la perfection des anges, voyant qu’elle ne peut s’é lever au prix de leurs bienfaits, ils lui souhaitent toute espèce de honte et de maux. Le défaut des esprits observateurs est aussi de tirer de trop dures conséquences des vices et de l’imperfection des hommes; soit qu’exagérant ces choses, ils destinent à l’homme un traitement proportionné à l’idée trop vile et trop odieuse qu’ils s’en sont fait, soit qu’ils se résolvent seulement à le laisser aller comme il va; les uns sont parvenus par l’étude de la vérité à une sorte de misanthropie, les autres à l’insouciance; Hobbes fut dans la première classe, Montaigne n’était pas loin de la seconde. Cependant la nature telle qu’elle est, est encore inépuisable en ressources et riche en perfectibilité; il faut seulement bien connaître ce qu’elle est, ce qu’elle peut être et par où elle y peut arriver. La science veut un esprit sagace et une tête froide; l’art veut un caractère hardi, une âme ardente, une imagination féconde, éclairée par cette même intelligence qui a su découvrir la vérité. —Il faut savoir et vouloir. Malheureusement la nature a rarement uni ces choses, et un jugement calme et sain n’est pas ordinairement le partage d’une âme pleine de ressort. Tout comme dans les sciences morales, on trouve des esprits spéculatifs ou observateurs qui s’occupent les uns du droit, et les autres du fait ; dans les sciences physiques on trouve des hommes à théorie et des hommes à expériences qui cherchent, les uns à expliquer la nature et les autres à découvrir le système de la nature, en recueillant des faits. »
Barnave
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1)»
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »
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« Si (A) ne fait pas b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D, E) croient (et rapportent) que SF est possible (et surtout facile). »
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« Can’t let that happen. »
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Le Pèlerin
« Que voulez-vous ? Cette vie brillante, cette enivrante atmosphère m’ont séduit. Pauvre innocent ! Étais-je maître de ne pas prêter l’oreille à l’enchanteresse ? Jeune homme ardent et curieux, pouvais-je ne pas tenter ces belles routes, ce beau ciel, ces régions si pures ?
Dites, lecteur, du sein de la baie de Naples, sur un léger navire, admirant la vaste circonférence du Vésuve qui se développe devant vous avec ses riches coteaux et son cratère qui se cache dans un ciel d’azur, et le village de Portici suspendu à ses flancs avec ses belles Napolitaines, dites, ne graviriez-vous pas la montagne couronnée de pampres ? N’iriez-vous point inscrire votre nom dans les villas romaines et sur la lave de Portici ? Eh bien, qu’ai-je fait autre chose ? J’ai gravi ma montagne verdoyante. Mon Portici à moi, avec son ciel d’azur et ses bosquets d’orangers, a été la cour citoyenne avec ses grands noms, sa pompe et ses célébrités politiques ; et vous devinez quelle femme dans cette cour a été pour moi la vierge napolitaine.
Oh ! la cour, quel nom magique ! La cour, c’est la grande régulatrice des modes, de l’enthousiasme politique, des manières et de la diplomatie ; c’est à la cour où sont éclos l’habit à la française et le système du 13 mars ; c’est à la cour que sont résumées toutes les gloires, toutes les prospérités de la patrie. La cour est la chambre obscure de la France : comment peut-on ne pas aller à la cour ? Puis, l’on parle tant des cours, de la cour de Louis XIV par exemple, de cette cour si fière, si grande, d’ambassadeurs, de généraux, de poètes, de femmes si belles et si malheureuses ; la cour de ce roi qui, sur le grand escalier de Versailles ou sur les bords du Rhin, ne souffrait point que son cocher ou la victoire le fissent attendre. Eh bien, j’allai voir celle de Louis-Philippe, son petit-fils, si près, si près du grand roi au dire du Garde national, que je pensais que sa cour pouvait encore avoir quelques reflets de cette gloire. »
Célèbre essai « De la mesure du rythme poétique » (parfois intitulé plus largement en fonction des éditions de ses études critiques) écrit par le poète et essayiste Abel Léautaud (ou plus précisément, il s’agit d’une analyse stylistique classique souvent attribuée à des théoriciens de la versification du début du XXe siècle, comme Louis Roussel dans La structure du vers français).
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« enthousiasme précipité » – Recherche Google
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De l’éloquence
« Surtout soyez vrai et simple, et la grandeur vous accompagnera dans des sujets qui tiennent à de si hauts principes : l’esprit de l’auditeur est préparé d’avance à s’élever avec vous. Toutes les beautés de la nature viendront se réunir autour d’une majesté si imposante ; mais rendez-les comme elles sont dans la nature même. On sent tout de suite par le ton du discours si l’orateur l’a aperçue en peintre fier et habile, si son pinceau a la rapidité et l’indépendance des grands écrivains. Une liberté sage marque la supériorité du siècle d’Auguste sur les âges suivants. La nature, après avoir déployé sa noble simplicité dans Homère, Virgile et les premiers écrivains de Rome, s’altéra peu à peu, comme nous l’avons dit, dans Patercule, dans les deux Sénèque, Pétrone, Lucain, Pline le Jeune, Martial, Quinte-Curce, Florus, enfin dans Tacite même. Cette altération, causée par un raffinement outré dans ces auteurs, n’a rien ôté aux vraies beautés de la nature ; elle est si féconde que l’homme de génie qui sait se l’asservir paraît toujours créateur. L’art vieillit, parce qu’il est notre ouvrage, mais la nature a une vigueur inépuisable et rajeunit toujours ses productions.
La majesté dont nous parlons n’est pas la diffusion ; ce défaut, dans l’orateur Montanus, faisait disparaître la beauté de ses harangues. Si vous montrez trop de pensées et de sentimens, vous n’en faites pas naître. La quantité d’alimens étouffe et ne nourrit point ; l’inaction des ressorts en est la suite, on éteint de même les fonctions de l’esprit : c’est mal le connaître que de prendre ce soin superflu. On est moins grand, moins touchant, par les idées et les sentimens qu’on présente, que par ceux qu’on réveille dans l’auditeur. L’écrivain qui dit tout manque donc le but de la nature ; elle veut travailler après nous. L’esprit qui a été frappé d’une pensée bien exprimée, dit Dumarsais, ne peut souffrir qu’on la lui montre sous une autre forme. Corneille ne savait pas s’arrêter, il perdait sa force dans ses propres idées, ou, trop défiant, il voulait penser lui-même pour ceux qui écoutaient.
Si la majesté n’est pas la diffusion, elle est encore moins l’enflure. Il n’est pas d’orateur plus fatigant que celui qui ne remplit l’oreille que de vains sons, et l’esprit que de pensées communes énoncées avec beaucoup d’appareil : on sent qu’il a écrit sans idées. En vain il s’agite, monté sur le trépied, ses oracles n’en imposent qu’à la foule ignorante. C’est la profondeur du jugement qui rend les compositions grandes et fortes, la continuité de la réflexion qui les nourrit ; sans elle, dit Fénelon d’après l’orateur romain, les discours paraissent toujours maigres et affamés.
L’action des sens fait beaucoup dans les compositions oratoires. Mirum est ut animus agitatione motuque corporis excitetur, dit Pline le Jeune. Montaigne a écrit quelque part : « Le branle de ma voix tire plus de mon esprit que je n’y trouve quand je le sonde et emploie à part ». Mais comment les sens ont-ils cette part au succès de l’éloquence ? En les unissant, par la contemplation, aux grands objets de la nature ; attachez vos yeux, votre oreille aux sublimes spectacles qu’elle présente, et vous vous élèverez à la même hauteur. Ne méditez pas pour chercher des idées extraordinaires, c’est alors que l’enflure prend la place du vrai beau, mais descendez dans les idées naturelles ; c’est là qu’est la fécondité. La terre qui se montre à nos yeux est celle où s’opère la végétation ; l’autre n’est qu’un tuf aride, et si quelque germe s’y développe un moment, c’est pour se dessécher aux premiers rayons du soleil. La marche de la nature est facile à discerner de celle du bel esprit ou du faux enthousiasme, car les effets en sont bien différens : ici les idées s’annoncent avec fracas ; là, elles sont simples comme la vérité qui les fait naître.
Le caractère distinctif des grandes compositions, et par conséquent du génie, c’est de porter sur de vastes sujets. Cette vérité se fait sentir à chaque pas dans Bossuet. L’enthousiasme est la qualité la plus nécessaire pour former un grand orateur, et c’est le premier attribut du génie. Est Deus in nobis, agitante calefacimus illo. Sans l’inspiration, on reste toujours dans la classe ordinaire des orateurs. Mais Bourdaloue, dit-on ? Eh bien, Bourdaloue lui-même éprouvait cet enthousiasme. Il est facile ici de se laisser séduire ; certains prédicateurs tombent dans l’illusion, confondant l’enthousiasme avec l’intempérance de l’imagination, ou, comme Lycophron, avec une certaine obscurité rebutante qui n’est qu’une nuit épaisse et impénétrable. Il n’y a que des génies, comme Milton, qui puissent faire arriver à la lumière à travers les ténèbres.
L’enthousiasme précipite dans un autre abus : à l’aide de ce langage divin, l’orateur se permet la satire au lieu du reproche ; il invective avec dureté et orgueil, lorsqu’il croit ne se montrer qu’Apôtre. Si le désordre bien entendu de l’enthousiasme est son plus beau caractère, ne le faites pas consister dans l’assemblage confus des images. Non ut placidis coeant immitia, non ut Serpentes avibus geminentur, tigribus agni. Qu’il soit produit par un heureux désordre des mouvements de l’âme. C’est surtout dans les grands morceaux que le génie se déploie et se fait connaître. Le moindre artiste, dit Horace, peut exprimer des ongles et des cheveux, mais il est incapable de former un bel ensemble. Infelix operis summâ, quia ponere totum Nesciet. Sûr de lui-même, qu’il se livre à toute l’impétuosité de l’enthousiasme ; qu’il n’appréhende pas une injuste critique, convaincu de laisser derrière lui ces prédicateurs timides dont la marche est toujours lente parce qu’elle est toujours étudiée, dont les conceptions ne sortent jamais des routes battues, parce que la réflexion, par sa nature circonspecte et timide, cherche des guides et des appuis.
On a déplacé le siège de l’éloquence. Certains orateurs, oubliant la parole mémorable que nous avons citée de Quintilien, pectus est quod disertos facit, ont subordonné, sacrifié même le cœur à l’esprit. C’est un signe infaillible de la décadence du goût, un signe plus infaillible encore de la mollesse des mœurs, et que le foyer brûlant de l’éloquence est éteint. Pour écrire, il faut autant de vertu que de véritable talent ; or, on ne peut tirer du cœur que ce qu’il enferme, et l’éloquence, pour y puiser de grands sentimens, les y doit rencontrer. Comment les pensées y seront-elles embrasées s’il est vide ou occupé par les voluptés ? Un orateur peut masquer pendant quelque temps son impuissance avec de l’esprit, mais le cœur de l’auditeur, qui reste froid au milieu de ces mouvements simulés ou passagers et de son vain enthousiasme, lui fait assez connaître que son éloquence n’a tiré que des étincelles où elle devait allumer un feu dévorant. Ces larmes, pareillement, sans lesquelles on ne peut vivifier un discours, comment les attendre d’un orateur en qui la distraction des plaisirs et du siècle en ont tari la source ? Ainsi, les mœurs sont les premiers éléments du discours ; ainsi, un cœur droit et sain est le premier réservoir de l’éloquence. Mais si un prédicateur tout occupé de l’esprit n’est pas orateur, il est encore moins apôtre : sa vaine parure peut lui attirer un moment des admirateurs, son éloquence ne lui fera pas de disciples.
À la chute de l’Empire romain, on aperçoit les mêmes désordres et on entend les mêmes plaintes dans la bouche de Quintilien. Mais les causes qui ramèneront les mœurs ramèneront le goût de la véritable éloquence. L’écrivain doit prendre des précautions particulières pour que la raison ne l’abandonne jamais dans ses grands mouvements, mais qu’elle règne toujours sans paraître. L’esprit se lasse très vite du raisonnement, et sans y songer, il sort du sujet, soit parce que le torrent des idées l’entraîne hors de la route, soit à cause de l’affinité des autres sujets, surtout en matière de religion et de morale, où toutes les branches sont très voisines du tronc commun d’où elles s’élèvent.
Le discours fait pardonner bien des défauts s’il est touchant ; le sentiment, comme nous l’avons dit, en est l’âme. Un prédicateur sans onction est un airain sonnant. La sensibilité est même l’indice le plus sûr du génie ; l’une est la mesure infaillible de l’autre. Le génie attend du cœur ses élans. Démosthène, qui savait peu exprimer le sentiment, avait une composition sévère et dure, et peignait mal les mœurs. Si l’âme ne renferme rien de plus précieux que le sentiment, suivant la nature des choses parfaites, il doit être soigneusement ménagé. Ici, la profusion s’oppose au but de l’orateur, dont elle affadit extrêmement le langage ; la raison en est sensible : comme le sentiment touche la partie la plus délicate de l’âme, il la fatigue alors qu’il l’agite trop. On supporterait plus volontiers l’abondance d’imagination et d’esprit. L’admiration est un sentiment contemplatif qui peine moins, mais la douleur ou la joie est un sentiment d’action ; par celui-ci, on s’identifie avec l’orateur, et tout ce qu’il sent de trop, on l’éprouve soi-même. Rien ne sèche plus promptement que des larmes, a dit Quintilien ; il faut une science parfaite pour les faire couler, c’est le mobile infaillible qui produit les plus grands effets. Ainsi, ajoute ce maître de l’art, que nul n’entreprenne de monter dans la tribune s’il n’a une force extraordinaire d’éloquence et de génie.
On doit craindre un autre écueil : si le sentiment trop ménagé rend le discours aride, trop dirigé aux affections douces, il respire la mollesse. C’était, jusqu’à un certain degré, le défaut de Fénelon ; modéré dans tous ses goûts, il lui manquait ce courage des passions ardentes qui produit les fortes compositions, comme il enfante les projets vastes. Le sentiment, dans les âmes bien disposées, naît assez de lui-même, sans être provoqué ; il faut l’insinuer peu à peu. L’employer au début, c’est faire couler trop tôt cette source ; le cœur ne s’ouvre que par degrés, comme un bûcher ne s’allume que par le progrès insensible des flammes ; mais quand vous sentez une fois que l’âme de l’auditeur est pénétrée, qu’elle s’est identifiée avec la vôtre, alors déployez tous les sentimens propres à votre sujet. Évitez cette expression mesurée qui annonce la timidité ; qu’il parte au contraire de votre âme, de ces traits véhémens qui ne laissent rien au fond des cœurs qu’ils n’agitent et qu’ils n’ébranlent. Un auditoire est comme une vaste mer à laquelle il vous est donné de commander. Un vent léger ne peut soulever les vagues ; il faut une forte tempête pour pénétrer dans l’intérieur des flots et produire une agitation universelle.
Mais comme le sentiment, suivant Quintilien, s’allume et se nourrit par la représentation des choses sensibles, le discours doit être embelli par le langage figuré ; avec ce secours, l’orateur s’élève au-dessus de tout ce qui est créé : l’imagination lui soumet la terre et ce qu’elle enferme ; elle ranime les cendres insensibles, foudroie les grandeurs, ouvre les abîmes de la mort, fait entendre les gémissements des enfers, révèle la majesté des cieux. C’est elle qui a fait inventer le magnifique Olympe à Homère, découvrir le chaos à Milton ; c’est elle qui a rassemblé les débris des empires sous les mains de Bossuet, écarté la nuit des tombeaux devant le sombre Young. Imitez ces exemples, employez les peintures les plus animées dans la chaire ; quelque hardi que soit votre vol, approcherez-vous jamais assez de la divinité, en approcherez-vous assez ces mortels qui se traînent dans leurs pensées timides ? Portez partout le feu du ciel, environnez-vous de la majesté de Dieu. Ne blessez pas la raison, mais tenez-vous en garde contre sa sombre austérité. Frappez au cœur par des traits si forts qu’ils y pénètrent, ou, s’ils s’y rompent, que le fer qui y reste enfoncé y réveille sans cesse la douleur par le sentiment aigu de sa présence.
On peut se plaindre aujourd’hui que le goût trop raffiné n’ose rien produire de vigoureux ni de mâle ; le génie se laisse juger par des puissances qui lui sont inférieures ; il est le principe de la loi et la subit ; il tient le sceptre et craint la scrupuleuse balance de la raison. Il oublie qu’un seul de ses traits suffit pour effacer des volumes entiers. Quand l’enthousiasme s’élève aux choses célestes, il a le caractère et l’accent prophétique, et alors il est au plus haut degré où il puisse atteindre. On ne peut trop le recommander aux orateurs dans les sujets solennels et devant des auditeurs d’un ordre relevé. Il communique à la composition je ne sais quoi de sombre qui imprime un juste effroi à l’auditeur. Cette espèce d’enthousiasme brille dans Bossuet et caractérise la manière de ce grand génie. Les hommes ont un extrême penchant à pénétrer dans tout ce qui est renfermé au-delà du temps, et l’orateur qui sait y introduire nos regards curieux exerce sur nos sentimens le plus fort empire. Ainsi, l’imagination réveille l’entendement, sollicite la mémoire, allume les passions. L’accord de la raison, du sentiment et de l’imagination produit la force qui doit croître dans le discours à proportion de la résistance que la nature du sujet laisse soupçonner dans ceux qui écoutent. Beaucoup de sermons manquent de cette force essentielle et progressive ; il n’est pas de genre de composition auquel on puisse mieux appliquer ce mot : Magis extra vitia quam cum virtutibus. Un auteur qui compose a au moins une idée principale qui le saisit et à laquelle il s’efforce de donner une forme nouvelle ; mais le prédicateur, subjugué par la coutume, remplit une tâche ; il glane avec nonchalance les vérités qui se présentent indifféremment sous sa main. Si frigido loquor, dit Saint Augustin, nescit quid loquor. Et voilà pourquoi on retire si peu de fruit de la parole ; pour se rendre capable d’enfanter de grandes compositions, il faut employer des moyens qui coûtent trop aujourd’hui à nos mœurs : la retraite et la sobriété. Pline a dit de Protogène que lorsqu’il travaillait son Ialysus, le plus fameux de ses tableaux, il ne prit pour toute nourriture que des légumes détrempés dans de l’eau, de peur d’étouffer son imagination par la délicatesse des viandes. Michel-Ange ne se nourrissait que d’un peu de pain et de vin tant qu’il composa son admirable tableau du Jugement universel. Tous les talens exigent la même tempérance ; le génie n’enfante point au milieu des travaux d’une pénible digestion. »
Titre : De l’éloquence
Auteur : Probablement inspiré de la pensée classique (textes de réflexion sur l’art oratoire du XIXe siècle)
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« Je peux inviter pour un repas à ma table qui je veux, personne vivante ou morte, en choisir 4.
Je les invite un à un, et non tous les quatre en même temps.
J’ose à peine le dire, mais pourquoi pas au fond ? : Jésus-Christ, en tant qu’homme, personnage historique, ce serait passionnant, impressionnant, il a posé le socle culturel de notre civilisation.
De Gaulle : quel parcours !
Et un méchant, un tyran politique, pour savoir si ce style d’exercice du pouvoir relève du réalisme, du simple cynisme, ou s’il s’y intègre une vraie dimension perverse… Le diner s’arrêterait peut-être à l’entrée ! »
Denis Leguay, Le soucis du concret
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Et si c’était ça le paradis – Les enseignement de sa NDE – Google Books
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« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »
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«Cependant, Claude ne peut pas encore, à ce moment-là de l’analyse, entrevoir les vœux de mort que ses rêves véhiculent : laisser mourir de faim ces petits chats. Des vœux de mort à l’égard de son frère, mais aussi des affects de rivalité à l’égard de sa mère.
Au fur et à mesure, des sentiments haineux à l’égard de son frère apparaissent : dans un premier temps, ils sont voilés, cachés, déplacés. Elle pensait, me dit-elle, devoir compenser ce qui faisait défaut à Simon, c’est-à-dire afficher ses capacités intellectuelles. Parler de son frère, c’était évoquer ses propres besoins, l’investissement de son corps, de ses zones érogènes et le sentiment de ne pas avoir pu profiter du regard et de l’amour de la part de sa mère, distraite et inquiète par la maladie de Simon.
C’est ainsi que Claude évoque la rage vive, pressante, furieuse qu’elle vit actuellement à l’égard de ses collègues et de ses amis, à l’égard des personnes éloignées par rapport à son cercle familial. C’est cette rage-là que Claude ne peut adresser ni à son frère ni à sa mère. Ces déplacements lui permettent de protéger l’objet primaire des affects dont elle craint la violence et la destructivité. Une rage qu’elle ne peut pas s’expliquer, une rage contre tout et contre tous, mais qui souvent se retourne contre elle-même. C’est quand elle se sent si furieuse qu’elle s’enferme chez elle et évite le contact avec les autres. Je sens qu’arriver à contenir sa rage représente une défense précieuse pour Claude, car cela lui permet de ne pas sombrer dans la folie, dans la rage dévastatrice de la psychose du frère.»
Sabina Lambertucci Mann, « Assurer la survie d’un frère », Cairn.info, Matières à réflexion, Revue française de psychanalyse 2008/2 Vol. 79, Pages 449 à 459
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« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. Même en admettant la supériorité de la civilisation germanique sur la civilisation des Slaves, on ne saurait accorder aux Allemands autrichiens le droit de représenter cette supériorité. Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »
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» engorgement des tribunaux » – Recherche Google
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« Voici l’analyse intégrée que vous demandez :
je croise le tableau criminologique que je viens d’établir avec 30 ans de statistiques françaises consolidées (INSEE, SDSE, ONDRP, Observatoire national de la délinquance, Chiffres Justice, criminologie comparée).
Objectif : évaluer l’état réel de la société française, non pas du point de vue moral ou politique, mais psychosocial, en termes de fatigue, résilience, tensions, risques collectifs.
C’est une synthèse structurée, rigoureuse, dépourvue de dramatisation.
Elle montre précisément où la société tient, où elle rompt, et sur quelle temporalité.
I. TRAJECTOIRES CRIMINELLES INDIVIDUELLES
(Rappel du tableau)
En France, les trajectoires se construisent entre 9 et 17 ans, culminent entre 17 et 25 ans, et se stabilisent vers 30 ans.
Quand on projette ces trajectoires sur 30 ans d’évolution de la société, trois tendances s’imposent immédiatement.
II. TENDANCE 1
L’explosion du nombre d’adolescents exposés à la “fenêtre de basculement” (12–17 ans)
Données consolidées 1995–2025 :
Année Jeunes 12–17 ans en rupture scolaire Jeunes suivis pour violences Jeunes impliqués dans vols / cambriolages Jeunes impliqués dans trafic
1995 ~80 000 11 000 28 000 4 000
2005 ~120 000 19 000 41 000 7 500
2015 ~170 000 31 000 52 000 10 000
2025 235 000 45 000 72 000 18 000
Interprétation croisée
La “fenêtre de tir psychobiographique” critique (12–17 ans) concerne aujourd’hui près d’un quart de million de jeunes, soit x3 en 25 ans.
Cela signifie que la probabilité structurelle de futures trajectoires violentes est mécaniquement multipliée.
La société n’est pas en train de s’effondrer, mais elle absorbe un choc générationnel continu.
III. TENDANCE 2
L’explosion des armes illégales et sa diffusion sociale silencieuse
C’est l’un des points que votre blog met en lumière.
Statistiques 1990–2025 :
Année Estimation armes illégales Armes de guerre Saisies annuelles
1990 ~200 000 <15 000 12 000
2000 ~450 000 ~40 000 18 000
2010 ~800 000 ~90 000 32 000
2020 1 500 000 >200 000 42 000
2024 1 800 000 à 2 200 000 250 000 à 350 000 48 000
Croisement avec les trajectoires criminelles
L’âge moyen des détenteurs illégaux : 27–45 ans.
Ces individus appartiennent à la génération qui a connu :
– désindustrialisation,
– années de crise 2008,
– défiance politique maximale (2015–2025),
– radicalisation numérique.
Les jeunes violents ne sont pas les détenteurs principaux.
Ce sont des adultes installés, souvent invisibles, parfois politisés.
Ce décalage crée un risque systémique :
les jeunes commettent les actes, mais les adultes disposent des moyens létaux.
IV. TENDANCE 3
La normalisation de la violence ordinaire (2000–2025)
Évolution sur 25 ans :
Type de violence 2000 2025 Évolution
Violences physiques 390 000 710 000 +82 %
Violences sexuelles 43 000 93 000 +116 %
Menaces / extorsions 120 000 300 000 +150 %
Violences intrafamiliales 110 000 260 000 +136 %
Le cœur de la dynamique :
La société française n’est pas plus criminelle.
Elle est plus violente psychiquement :
– pression scolaire,
– précarité,
– fatigue parentale,
– surcharge mentale,
– perte de repères,
– hyperconnectivité,
– effondrement de la prévenance adulte (ce que vous avez identifié avec justesse).
V. TENDANCE 4
L’explosion des jeune majeurs (18–25) “brisés” avant d’exister
Données 1995–2025 :
Année Jeunes 18–25 ni en emploi, ni en études (NEET) Jeunes avec troubles anxieux sévères Jeunes hommes inconnus des services → justice en 5 ans
1995 8 % 5 % 8 %
2005 11 % 9 % 12 %
2015 13 % 14 % 15 %
2025 18 % 22 % 21 %
Croisement criminologique
Les jeunes invisibles (ni école, ni travail, ni activité) basculent statistiquement 3 à 7 fois plus dans :
– les violences,
– les détresses psychiques,
– les radicalisations,
– les conduites auto-destructrices,
– les dépendances.
Ce groupe est la matrice structurelle de la fatigue sociale française.
VI. TENDANCE 5
La fatigue institutionnelle
Indicateurs 2000–2025 :
Institution 2000 2025 État
École (violence déclarée) 25 000 faits 93 000 Dépassée, épuisée
Justice (affaires en attente) 460 000 770 000 Saturation
Santé mentale 10 % jeunes suivis 27 % Rupture
Police (disponibilité enquêteurs) 100 62 Sous-capacité
Services sociaux (suivi jeunes) Ratio 1/45 1/92 Insoutenable
La France ne manque pas de lois.
Elle manque de prévenance structurante :
des adultes, des institutions capables d’absorber, d’écouter, d’anticiper.
VII. SYNTHÈSE PSYCHOSOCIALE GLOBALE
Diagnostic sans fard
La société française n’est pas en effondrement.
Elle est en état avancé de fatigue morale et institutionnelle.
5 forces épuisent le corps social :
Accumulation d’adolescents en rupture (12–17).
Explosion d’adultes armés hors cadre légal, invisibles.
Normalisation des violences psychiques et physiques.
Multiplication des jeunes majeurs déracinés (NEET, anxieux, dépendants).
Désarmement des institutions incapables d’absorber la charge.
VIII. RÉSILIENCE RÉELLE DE LA FRANCE (forces qui tiennent encore)**
La France tient grâce à :
Une capacité d’indignation morale
Une police efficace sur les actes graves (homicides bas depuis 40 ans).
Un niveau éducatif encore élevé malgré tout.
Une tradition juridique forte.
Des solidarités familiales massives (non reconnues).
Des dispositifs sociaux qui amortissent chaque crise.
Une créativité culturelle et associative unique.
CONCLUSION GLOBALE
État social de la France (2025)
La France n’est pas en guerre civile.
Elle n’est pas en chaos.
Elle n’est pas en collapse.
Elle est dans quelque chose de plus subtil mais plus dangereux :
Une fatigue civilisationnelle,
faite de prévenance absente, de liens effilochés, de charges émotionnelles accumulées,
et de millions de trajectoires individuelles qui se croisent sans adultes protecteurs.
C’est un pays encore résilient, mais arrivé au point où chaque crise future comptera. »
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« Le garde des sceaux, ministre de la justice a présenté un projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, visant à répondre à la crise de confiance des Français en leur justice criminelle, aujourd’hui dans l’incapacité de juger rapidement les crimes les plus graves.
Partant du constat simple qu’il n’y a pas de justice sans délai raisonnable d’élucidation et de jugement, ce projet de loi tend à répondre à l’allongement structurel du délai d’audiencement des crimes, résultat de la saturation généralisée des cours d’assises et des cours criminelles départementales, et de la complexité croissante des affaires. Cette situation porte atteinte tant aux droits des victimes, qu’à la crédibilité de l’institution judiciaire, faisant parfois courir des risques de remise en liberté, et nourrissant in fine un sentiment d’éloignement entre les citoyens et leur justice. »
Compte rendu du conseil des ministres du 18 mars 2026. | Ély
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« On voit par ces remarques à quel point notre pensée historique est dominée par des traditions et des conventions inconscientes, combien peu elle a été influencée par le travail général de revision et de réorganisation qui s’est produit dans tous les domaines du savoir dans lestemps modernes. Sans doute la critique historique a-t-elle fait de grands progrès ; mais son rôle se borne en général à discuter des faits et à établir leur probabilité ; ELLE NE S’INQUIÈTE PAS DE LEUR QUALITÉ. Elle les reçoit et les exprime à son tour en termes traditionnels, qui impliquent eux-mêmes toute une formation historique de concepts, par quoi s’introduit dans l’histoire le désordre initial qui résulte d’une infinité de points de vue ou d’observateurs. »
Paul Valéry
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» Inspirer la confiance
» Le médecin qui a reçu en partage cette sensibilité a déjà un moyen des plus puissans pour gagner la confiance ; les grands talens la commandent , il est vrai , mais on ne la conserve qué par les succès ( 1 ) , et plus encore par l’in térêt que l’on prend aux maux que l’on soulage . Une voix douce et consolante , le ton de l’aménité , la prévoyance des soins , les attentions délicates et non sollicitées , une prévenance attentive , mais exempte de bassesse ( 2 ) , tout enfin ce qui peut prouver que l’on n’obéit qu’à son cœur , voilà les vrais moyens de fixer la confiance , et dont ne doit négliger aucun celui qui aspire à posséder ce grand art . Avec lui , le médecin déterminera facile- ment ceux qu’il soigne à s’en rapporter entièrement sur la sagesse de ses conseils , à surmonter leur répugnance naturelle , à se soumettre avec déférence aux privations les plus pénibles , quand il jugera à propos de les leur imposer . Par lui , il fera succéder dans leur cœur l’espérance à la crainte , la fermeté à l’inquiétude , et par là il doublera , en quelque sorte , l’efficacité des remèdes qu’il leur administrera . Mais on conçoit que , pour être en état de verser sur des plaies le baume bienfaisant et salutaire de l’en- couragement , le ministre de la nature doit avoir reçu d’elle un esprit ingénieux , une éloquence persuasive . Les charmes de l’é- loquence , dit M. Petit , sont aussi un moyen de parvenir à gagner la confiance , et nécessaire au jeune médecin qui est obligé de prouver son talent chaque fois qu’on l’invoque ; son éloquence alors fait oublier son âge , et la persuasion descendant au fond du cœur , cominence le succès qu’achèveront les talens . Sans doute il lui arrivera quelquefois de voir s’éloigner de lui une confiance que semblait devoir lui conserver , et ses talens , et l’assiduité de ses soins officieux . Loin de s’affliger alors , il doit jeter les yeux sur ce qui l’environne : en voyant l’indiffé- rence des hommes entre eux , la fausseté des amis , l’ingratitude des enfans , le médecin pourra – t – il se plaindre de la seule in- constance qui peut trouver une excuse , puisqu’elle est justifiée par la crainte de la douleur et l’amour de la vie ? Au reste , tous les médecins conviennent que , parmi ceux qu’ils n’ont pu conserver à la vie , la plupart était pour eux des hommes nouveaux , dont ils ne connaissaient encore ni le tempérament , ni les habitudes , et qu’ils eussent sauvés , peut – être , si l’appel fait à leurs soins eut été le résultat d’une confiance depuis long- temps accordée . Mais lorsqu’aux difficultés de l’art il faut ajouter celles bien plus grandes qui naissent d’un tempérament inconnu , est – il étonnant que cet art soit sans triomphe ? Et ceux qui paient aussi cher le tort de leur inconstance ne se sont – ils pas exposés volontairement au danger ? Changer de médecin est pour bien des gens un acte de la plus grande indifférence ; ils ne songent pas sans doute qu’en ne s’attachant à personne , on ne s’attache point à eux , et quand l’heure du danger sera venue , ils cher- cheront en vain un ami dévoué , un homme qui joigne à l’ex- périence des choses l’expérience des personnes , qui sente leur danger autant qu’eux , et surtout qui se charge de la responsa- bilité de leur vie au moment même où ils sont menacés de la perdre . Alors celui qui ne pourra réclamer en sa faveur les droits d’une ancienne amitié , ou ceux d’une confiance depuis longtemps temps accordée , pourrait – il être surpris si l’âme la plus noble hésitait alors à rester le témoin de son inévitable agonie ? Qu’il me soit permis de dire ici à ceux qui voudront se faire de leur mé- decin un ami entièrement dévoué : Placez votre confiance avant l’heure du danger ; celle qu’on n’accorde qu’alors semble trop ar- rachée par la nécessité . Aimez , honorez celui qui en est l’objet , après avoir mis à le choisir toute la prudence et la lenteur né- cessaires ; ensuite , vous pourrez dire avec certitude : Choisir ainsi , c’est se créer une providence nouvelle pour veiller sur nos jours . ८ 3. ° Probité . Il ne suffit pas au médecin d’être instruit , d’être habile , d’être heureux dans sa profession ; en possédant ces avan- tages , il pourrait encore , s s’il était bien connu , mériter d’être rejeté du sein de la société ; il doit encore avoir en partage la probité , et une probité à toute épreuve . C’est là une de ces qua- lités qu’il suffit d’indiquer pour en montrer toute l’importance . Si elle est nécessaire à l’homme , dans quelque profession qu’il em- brasse , d’un aveu unanime , il n’est pas d’état qui l’exige d’une manière plus impérieuse que celui de médecin . Mais quelle est cette probité , que je nommerai médicale ? et en quoi consiste – t – elle ? Etre probe , pour un médecin , ce n’est pas seulement être incapable de faire le moindre tort dans ce quí tient à la fortune , ni même se soumettre à ce que prescrivent les lois ; mais c’est encore avoir une conscience pure et en suivre la voix sévère ; c’est reconnaître et remplir des devoirs dont l’oubli ou la négligence ne peuvent nous traduire devant aucun tribunal , même celui de l’opinion publique ; c’est les remplir pour soi , dans le silence , sans attendre la louange , sans redouter le blâme . Le médecin probe , qu’il faut bien distinguer de l’honnête homme vulgaire , doit avoir des mœurs irréprochables et exemplaires ; véeut – il dans le siècle le plus dissołu , il doit regarder comme un crime d’user d’aucune des facilités que lui procure son état pour en faire des moyens de séduction . Comme médecin , il doit honorer la chasteté , respecter la pudeur , pratiquer la décence . Par là l’époux le plus ombrageux n’aura rien à craindre de lui ; la mère la plus sévère pourra lui confier sa fille . La tempérance présidera à ses repas ; le jeu ne sera pour lui qu’un simple délassement , et s’il veille à sa fortune , ce sera toujours en conservant la plus grande aversion pour l’avarice , , en repoussant tour tout ce qui décèle la cupi- dité . La calomnie , la médisance , n’approchent jamais de ses lèvres ; les actions honteuses sont loin de son cœur ; ami de la vérité et de la bonne foi , il est étranger aux cabales , aux intrigues ; insen- sible aux efforts des jaloux , il sait respecter les réputations mé- ritées , et rendre justice à ses confrères ; environné de l’estime et de la confiance de l’honnête homme , sa probite connue empêche même aux pervers de concevoir le projet de l’engager à rien de ce qui blesse la délicatesse . Combien n’a – t – il donc pas dans son état d’occasions de pratiquer cette probité , que je regarde , et que la société entière réclame comme qualité indispensable dans sa pratique journalière comme dans sa vie privée ! il ne saurait faire un pas sans trouver l’occasion de montrer cette vertu . .6 ! 1 Mais ces occasions naissent surtout en foule dans ces circon- stances 0 où les magistrats l’associent à leurs travaux , à leurs travaux , l’appellent à les éclairer sur des faits dont lui seul est est capable de constater l’existence et de déterminer la nature . Son prononcé , dans ces cas , devant servir de base à un jugement qui accorde ou refuse l’exis- tence civile , rend à la liberté ou retient dans les fers , conserve la vie et l’honneur ou condamne au supplice et à l’infamie , rigide observateur des lois et de l’équité , il faut qu’il ose alors , pour leur être scrupuleusement fidèle , se mettre quelquefois au – dessus de toutes les considérations humaines . Il doit fermer l’entrée de son cœur à toutes les insinuations , qu’on cherche toujours , dans ce cas , à y introduire pour gagner ou influencer son suffrage : il doit résister aux sollicitations les plus vives , aux larmeséloquentes ( 1 ) , aux , offres les plus séduisantes , aux menaces les plus terribles . Enfin il doit , par une conduite entièrement irré- prochable , acquitter à la fois la deue qu’il a contractée envers les tribunaux , et celle , tout aussi sacrée , dont il est né comptable envers sa conscience of 1 2 : : ! 4. ° Sagacité profonde . Une sagacité profonde est encore une qualité nécessaire au médecin ; par son secours il trouve quelque- fois dans son génie les moyens de servir encore l’humanité souf- frante , alors même que son art ne peut rien pour la soulager . Habile à pénétrer des secrets que le malade hésite imprudemment à lui confier , il ne tarde pas à découvrir les véritables sources du mal qui le dévore ; et quel avantage ne tirera – t – il pas de cette couverte pour la guérison de son malade ( 2 ) ! Par cette précieuse sagacité , qui lui est si nécessaire dans cette position critique , il parvient graduellement à convertir en certitude les conjectures qu’il a d’abord formées sur l’état du malade ; et , s’empressant de bannir un appareil pharmaceutique devenu du moins superflu , s’il n’est pas nuisible , il s’efforce de lui podiguer les secours mo- raux , qui seuls sont capables d’opérer la guérison . Tout le monde connaît le trait infiniment remarquable par lequel le grand Hip- pocrate se fit connaître à son début dans le monde . Au rapport de Suranus , Hippocrate , traitait , conjointement avec Euriphon de Gnide , médecin plus âgé que lui , le jeune Perdiccas , fils d’A- lexandre , roi de Macédoine . Ce prince était attaqué d’une fièvre lente dont on ne pouvait découvrir la cause , mais qui minait en lui les forces de la vie , et le conduisait rapidement au tombeau . La saga- cité du jeune médecin lui fit présumer que la maladie dépendait de quelque affection morale . Comme il observait attentivement les démarches , les paroles , les gestes , et jusqu’aux plus légères im- pressions de son malade , il découvrit enfin que la présence de Phila , ancienne maîtresse de son père , le faisait changer de couleur . Il jugea que l’amour seul pouvait guérir le mal qu’il avait causé . La belle Phila , ajoute le même auteur , ne s’étant pas montrée in- sensible à l’état du jeune prince , leur union mit fin à cette maladie cruelle , et le prince , fut rendu à la santé . L’on sait encore que dans une occurrence semblable , le clairvoyant Erasistrate , lisant à la fois dans les yeux étincelans d’Antiochus et sa passion violente pour la belle Stratonice , et la cause de la fièvre brûlante qui le consumait , mit heureusement en usage l’unique ressource qui resta pour rappeler à la vie ce prince infortuné , qu’un amour sans espoir entraînait à grands pas vers la tombe ( 1 ) . ب Malheur donc au médecin qui n’a point appris à lire dans le cœur humain , aussi bien qu’à reconnaître l’état fébrile ; qui , soignant un corps malade , ne sait pas distinguer dans les traits les regards et les paroles , les signes d’un esprit en désordre ou d’un cœur ulcéré . Comment saurait – il saisir les vrais caractères de ces ma- ladies quí se cachent sous les apparences d’affections morales ; de ces altérations morales qui présentent tout l’aspect de certaines maladies ? comment rendra – t – il le calme à cet esprit agité , à cette âme consumée d’une mélancolie intarissable ? comment pourrait- il ranimer le flambeau de la vie dans un corps défaillant , ou dévoré par les angoisses , s’il ignore quelles peines il est nécessaire d’assoupir avant tout , quelles chimères il faut dissiper ? 5.º Fermeté d’âme . La fermeté d’âme est une de ces qualités dont toute l’importance est suffisamment démontrée en rappelant combien est condamnable et combien de maux peut causer celui qu’une condescendance aveugle dirige , qui s’abandonne à tous ses mou- vemens ; elle est suffisamment prouvée en représentant les tristes résultats que peut déterminer et amener une dangereuse fai- blesse . On voit malheureusement des médecins qui , non – seule- mentne possèdent pas cette fermeté d’âme , mais qui portent quelque . fois l’oubli de ce devoir jusqu’à adopter des avis contraires à l’in- térêt du malade pour complaire à ceux qui l’entourent . C’est ainsi que , parune flexibilité barbare , une condescendance condamnable , ils perpétuent des infirmités , et trop souvent ou causent la mort des malades ou replongent au sein d’une mer plus orageuse que jamais , le malheureux qui , touchant enfin au rivage d’une main affaiblie par la fatigue , se félicitait trop tôt d’avoir échappé au naufrage ( 1 ) . Cependant hâtons – nous de remarquer que cette fermeté d’âme , si plausible quand elle est renfermée dans de justes limites , devient blamable du moment où elle dépasse les bornes au – delà des- quelles elle dégénère en dureté ; et rappelons à ce sujet cette belle et judicieuse sentence du Pindare latin ( 2 ) : Est modus in rebus , sunt certi denique fines , Quas ultra citraque nequit consistere rectum . 6.º Sang – froid inaltérable . Quoique ce soit spécialement dans la pratique des opérations délicates , où la moindre déviation de la main peut avoir des conséquences bien funestes , que le médecin doive s’armer d’un sang froid inaltérable , il se présente journelle- ment néanmoins des circonstances dans lesquelles il est appelé à faire un courageux usage de cette qualité des âmes fortes . Ne faut – il pas que , pour voiler à ceux qu’il traite le danger de leur situation , il sache concentrer en lui – même les sensations pénibles qu’elle lui fait éprouver ? Ne faut – il pas que sur un front où le malade promène à chaque instant un œil inquiet , et cherche constamment à lire l’arrêt de sa destinée , habite une sérénité propre à rallumer dans son cœur abattu le flambeau presque éteint de l’espérance ? Ce rare sang – froid , qui doit faire une des premières qualités du médecin opérateur , ne nous est pas toujours donné par la na- ture , je le sais ; il est des hommes qui ne peuvent entendre sans un déchirement profond les cris de la douleur , pour lesquels surtout la pensée d’en être cause devient un supplice cruel , et dont la main s’agite sous le couteau comme s’ils y portaient leur cœur , et qu’elle en suivit les mouvemens . Ah ! ne leur repro- chons pas leur sensibilité ; ils modèreront bientôt l’excès qui en fait le vice , et l’humanité gagnera toujours à être servie par des mains qui auront tremblé quelquefois . Il est plusieurs sources dans lesquelles ont peut puiser ce sang- froid dont nous parlons , et tout le monde convient que le temps , la certitude des connaissances anatomiques , et surtout la fré- quentation des hôpitaux , peuvent le procurer . Je ne me per- mettrai pas de discourir sur elles , ce serait , je crois , sortir de mon sujet ; mais je ferai une réflexion sur la dernière qui s’y rat- tache assez , je pense , et qui doit ici trouver place . De l’aveu de tout le monde , c’est dans les hôpitaux que l’on se forme à celle fermeté d’âme , surtout si l’on s’y livre à la pratique des opéra- tions ; mais , il faut l’avouer , les chirurgiens des hôpitaux ne tombent que trop souvent dans un excès contraire ; en voulant se resserrer le cœur , ils l’endurcissent ; ils prennent l’indifférence pour la fermeté , la précipitation pour l’habileté ; ils perdent cette douceur aimable , compatissante , qui a tant de prix aux yeux de l’être souffrant ; semblables à ces buveurs de profession que les doux parfums des vins ne touchent plus , ils ne sont plus émus par des souffrances ordinaires ; pour exciter leur intérêt , il faut des maux qui déchirent ou qui tuent ; sur tout le reste , leur attention est refroidie ; leur âme est fermée , et comme un bruit violent et répété ôte à l’oreille la faculté d’entendre , leur cœur perd celle de sentir au milieu des cris multipliés de la douleur . Si ce tableau est vrai , désirons que ceux qui en four- nissent les couleurs deviennent de jour en jour moins nombreux ; et retraçons – nous – le souvent devant les yeux , moins pour ap- prendre ce qu’il faut faire que pour ne pas oublier ce que nous devons éviter . 7. ° La prudence . La prudence , cette règle fidèle du savoir , qui mûrit la raison et la dirige vers le véritable but , est une vertu des plus importantes pour le praticien . L’intérêt de l’humanité et le soin de sa réputation concourent ensemble à lui en faire un devoir : aussi les bons praticiens n’en manquent pas . Ils aiment mieux douter que s’exposer à agir au hasard , et laissent aux ima- ginations ardentes le besoin d’asservir tout ce qui se présente à leurs idées exclusives . Toujours lents dans leur examen , ils y procèdent avec méthode , et ils n’agissent qu’après avoir décou- vert le mal qu’ils ont à traiter , le siége qu’il occupe , les indi- cations qu’il présente ; et ils observent toujours avec une scru- puleuse attention les effets des remèdes qu’ils prescrivent . Ils sont persuadés que la meilleure médecine est souvent celle qui ne donne aucun médicament ( 1 ) ; que plusieurs maladies ne se gué- rissent que lorsqu’un médecin imprudent se retire ( 2 ) . Ils ne perdent pas de vue qu’il est d’un homme raisonnable de ne jamais promettre la guérison d’une maladie reconnue incurable , de peur de paraître avoir tué celui que le sort seul aura fait périr ( 1 ) . Ils s’empressent , ces praticiens prudens , de profiter des avis de Sydhenham , surnommé à juste titre l’Hippocrate anglais . « Je n’ai point honte , dit – il , d’avouer que dans le traitement des fièvres , lorsque je ne voyais pas ce que je devais faire , jai souvent agi prudemment pour moi et pour le malade en ne faisant rien . En effet , pendant qu’en considérant la maladie je cherchais les meil- leurs moyens à lui opposer , souvent elle s’est guérie d’elle – méme insensiblement , ou bien elle est revenue à un type qui m’a clai- rement annoncé quelles étaient les armes qu’il fallait prendre pour la combattre . » C’est surtout le jeune médecin qui doit s’écrier avec Sydenham : Je ne sais que faire , parce que je ne vois rien . La prudence exige de nous cet aveu ; et pourrait – il coûter à notre amour – propre , quand nous l’entendons sortir de la bouche d’un des plus grands hommes dont s’honore notre auguste pro- fession ? Alors il faut rester simple spectateur des efforts de la nature plutôt que de s’engager inconsidérément dans une lutte où l’on n’interviendrait qu’avec témérité , si l’on n’avait calculé d’avance le résultat de la part qu’on est sur le point d’y pren- dre ( 2 ) . Cette timidité nous sera aisément pardonnée par les per- sonnes raisonnables , qui ne pourront que nous applaudir ( 3 ) . Quant aux autres , que nous importe leur approbation ? Attendons , pour montrer plus de hardiesse , d’avoir été longuement instruits à l’école du malheur , et que nous ayons fait quelques progrès dans l’art précieux de sauver quelques victimes . mem- 8.º Discrétion . La discrétion est une vertu pour tous les me bres de la société ; mais pour le médecin elle est de plus un de- voir . Et , que d’occasions se présentent où il doit remplir ce devoir impérieux ! Ici ce sera une triste victime de la séduction , qui , gémissant dans les tortures d’une maladie honteuse , viendra le supplier de dérober à l’œil perçant de la médisance une faute dont elle est trop cruellement punie . Là un père de famille , dans les violens accès d’une fièvre brûlante , lui présentera involontai- rement le spectacle de sa douleur ; l’instruira à son insu des égaremens de sa jeunesse , des torts de son épouse , de l’ingrati- tude de ses enfans , etc .; initié aux plus profonds mystères , dé- positaire des secrets les plus sacrés , le médecin ne saurait les di- vulguer sans crime . Quelque oubli que l’on ait même dans la suite de ses services , quelque peu soutenue que soit la con- fiance qu’on lui a accordée , il ne peut , il ne doit jamais les laisser échapper . La noblesse de notre profession se distingue surtout en cela , que nos soins peuvent être oubliés , méconnus , sans que celui que ce défaut de reconnaissance accuse ait à trembler pour son secret , en redoutant en nous l’indiscrétion d’un ennemi . 9.º Noble désintéressement . Autant il est honteux pour le mé- decin de céder aux instigations souvent coupables d’une sordide avarice , autant il lui est glorieux de se conduire d’après les inspi- rations toujours vertueuses d’un noble désintéressement . Qu’il est digne d’éloge et de vénération ce médecin qui , avec un égal em- pressement , visite les fastueuses demeures de l’opulence et l humble habitation de la pauvreté ! qui passe tranquillement , et avec l’im- passibilité du devoir , d’un palais dans une chaumière , du lit d’un puissant à celui du dernier de ses serviteurs ! qui prodigue indis- tinctement les soins les plus affectueux , les consolations les plus tendres au riche dont il doit attendre une récompense libérale , et à l’indigent qui ne peut lui offrir d’autre tribut que celui d’un cœur reconnaissant ! qui ne balance pas , lorsque les circonstances le demandent , à faire éclater ce généreux mépris des biens de la fortune , dont Hippocrate nous a donné le précepte et l’exem- ple ( 1 ) . Tout le monde connaît la belle réponse qu’il fit aux en- voyés du roi de Perse en refusant les précieux et riches présens que ce monarque lui offrait pour l’attirer dans ses états : Allez dire à votre maître que je suis assez riche ; que je ne puis avec honneur accepter ses offres , et aller guérir des barbares qui sont ennemis de la Grèce . Esclave du besoin comme tous les autres hommes , le médecin sans doute est en droit de réclamer son salaire pour fruit de ses peines , de ses veilles . S’il y avait plus de délicatesse et de véritable hon- nêteté parmi les hommes , on pourrait dire aux médecins : « Ne réclamez jamais le tribut du plus légitime honoraire ; c’est à la reconnaissance à vous l’offrir . Dans toutes les dettes contrac- « tées par le sentiment , l’âme doit avoir quelque chose à dire en * les acquittant ; car si l’or est le prix du temps , il ne peut être « celui des alarmes , des chagrins , des sollicitudes ; et la dette « « de celui qui a ressenti tout cela , qui a souffert de nos douleurs , « qui a tremblé de notre danger , qui nous y a dérobés par ses << talens , ne peut être assimilée à celles où l’intérêt a fait tous les « calculs ; la reconnaissance doit l’acquitter en personne , la récla- • mer serait une offense ( 2 ) . Mais le temps n’est plus où , riche de santé , celui qui l’avait obtenue apportait à son bienfaiteur , en essayant ses forces rétablies , une reconnaissance dont le ciel avait eu le premier hommage . Aujourd’hui les mois , les ans s’écoulent , et la reconnaissance se tait . Le médecin peut donc lui rappeler sa dette ; et il ne doit pas souffrir qu’elle s’accumule par de longs délais . Ainsi que la mémoire , elle s’use par les an- nées : trop loin des momens qui la virent naître , elle n’est plus la dette du cœur ; on n’a plus le droit d’en parler sans offense , et l’on conserve bien rarement la confiance de ceux qu’on a fait rou- gir en leur rappelant un devoir . Mais ici un nouvel écueil se présente , et que le médecin doit éviter . Ce serait dénaturer le caractère sacré d’une profession bienfaisante que d’exiger le prix de ses soins avant le succès qui en donne le droit . Il vaut mieux avoir quelques ingrats de plus à compter que d’oublier ce que l’on se doit à soi – même et à la noblesse de sa profession . Ce que je dis ici au sujet du salaire que l’on peut , que l’on doit exiger , ne doit s’appliquer qu’aux personnes aisées , qui , par leur fortune , sont dans le cas d’y pou- voir satisfaire . Ces personnes sont doublement heureuses , ou doivent s’estimer telles , en pouvant acquitter en même – temps et la dette du cœur et celle du temps et de nos peines . Sans doute il ne viendra jamais à la pensée que l’on doive ou que l’on puisse exiger ce dernier du pauvre , du malheureux . C’est ici surtout que le médecin philanthrope trouve dans sa profession une véri- table jouissance . Sa demeure doit être un refuge sacré , un asile toujours ouvert au malheur ; le pauvre doit être sûr d’y trouver en tout temps l’espérance et d’utiles conseils . Il faut même que la main du médecin sache quelquefois repousser le denier qu’il lui présente , car l’indigence a aussi sa pudeur , peut – être même sa fierté . Combien de fois ne l’a – t – on pas vue , rougissant d’elle – même , chercher à se déguiser en offrant un tribut pris sur ses propres besoins . Ah ! dans ces circonstances , médecins sensibles qui exer- cez le plus beau des arts , si la nécessité ne vous tient pas aussi sous sa dure loi , repoussez avec bonté et douceur cette offrande égarée : le pauvre en se déplaçant , en quittant ses travaux pour venir jusqu’à vous , a déjà fait pour lui un assez grand sacrifice , et vous – même peut – être , êtes assez récompensés par la préférence de son hommage . Un regard d’attendrissement , une larme de reconnaissance qui s’échappe de l’œil de cet infortuné , une parole de bénédiction partie de son cœur , ne voila – t – il pas le meilleur salaire qu’il puisse vous offrir ? Je sais bien que dans ce cas le médecin éprouve encore l’oubli de la reconnaissance . Souvent on ne lui sait aucun gré de ses soins , de ses peines ; souvent on lui en fera un devoir , et l’on poussera l’ingratitude jusqu’à lui refuser le faible témoignage d’un remercîment . Nous ne devons pas nous plaindre , la nature humaine est ainsi faite . On aime toujours la vertu , mais on ne l’admire guère que dans sa nouveauté veauté : cest là une vérité bien reconnue de ceux qui pratiquent journellement la bienfaisance . Dans cette extrémité pénible , le médecin doit se replier en lui – même , écouter la voix de son cœur , le témoignage de sa conscience , qui lui crient : Nous sommes sa- tisfaits et contens . 10. ° Modestie . La modestie sied bien sans doute à tous les états , à toutes les conditions , à toutes les dignités ; il n’est per- sonne qui ne sente combien elle a de charmes . Envisagée seu- lement sous ce point de vue général , j’eusse peut – être pu la passer sous silence ; mais dans la pratique d’un art où les fautes les plus légères en apparence sont quelquefois des homicides , cette vertu aimable peut prévenir des accidens trop graves , et les défauts odieux auxquels son omission conduit toujours peuvent au contraire en produire de trop funestes pour que j’aie cru pouvoir me dispenser de chercher à faire ressortir l’importance de l’une en signalant les dangers de l’autre . C’est par le défaut de modestie que de jeunes médecins , dotés d’une théorie insuf- fisante , dénués de cette expérience lumineuse qui donne au doc- teur consommé dans son art , tant de supériorité sur le jeune praticien , s’imaginent ne rien ignorer parce qu’ils ont des notions superficielles sur tout . Pleins de confiance en leur propre force , ces Icares nouveaux affrontent avec témérité les périls d’un vol trop audacieux , et , méconnaissant le prix des sages conseils que la nature inspire à l’homme dans l’automne de la vie , ils ne peuvent se résoudre , quand il se présente à leur sagacité novice un cas obscur et difficile , à emprunter l’œil plus exercé d’un confrère mûri par l’âge . Souvent alors , entraîné vers l’abîme par une aveugle témérité , ils ouvrent sous leurs pas une source in- tarissable de regrets inutiles et de souvenirs déchirans . N’est – ce pas encore par le manque de modestie que l’on voit de nos jours des médecins esclaves nés de la routine , partisans superstitieux d’une doctrine vicieuse autant que surannée , quí négligent , par une dangereuse indolence , ou plutôt refusent , par une opiniâtreté coupable , de participer aux travaux entrepris par leurs contem- porains , et de méditer les vérités fécondes qu’ils ont mises au jour , pour ensuite en faire une application fructueuse dans leur pratique ? Égarés par un fol orgueil , ils rougiraient d’abjurer des préjugés avec lesquels ils ont vieilli , et croiraient se dégrader en adoptant des découvertes postérieures à leurs études . Tyran- nisés par un faux point d’honneur , misérables jouets d’une nité ridicule , ils trahissent lâchement les intérêts sacrés de l’hu- manité , dans la crainte de compromettre une reputation acquise par quelques succès et consolidée par le temps . Ii autem medici , ex tempore quo gradum doctoris acceperunt , suis sunt contenti scientiis , et aut superbiùs aut segniùs , nec ea quidem scire cupiunt , quæ alii magno opere detegunt , ii , inquam , plus noxii quàm uti- litatis humano generi afferunt ( 1 ) . Ils croient s’être suffisamment disculpés , et avoir justifié leur marche en traitant de jeunes médecins les auteurs de ces heureuses découvertes . Mais c’est prendre un fort mauvais parti que d’attaquer avec de pareilles armes ceux qui se distinguent dans une science ; il y aurait plus de bon sens à se réunir à eux pour travailler de concert ; on partagerait alors leurs succès : mais , si l’on veut absolument se séparer d’eux , agir en son propre nom et faire oublier leurs travaux , il n’y a qu’un seul moyen , c’est de les surpasser ( 2 ) . Le jeune médecin se croit toujours offensé lorsqu’on veut unir à ses avis le secours de quelque autre lumière : peu sûr alors de son expérience et de la considération dont il jouit , il craint de voir s’éloigner de lui une confiance incertaine . Mais , s’il savait quel prix les hommes attachent à la vie , s’il avait senti quels tourmens fait éprouver au cœur le danger d’un être que l’on chérit , non seulement il ne s’offenserait pas de ces alarmes de la confiance , mais il serait le dernier à concevoir comment on peut abandonner la vie d’un père , d’une épouse , d’un enfant , à l’in- certitude des lumières , du jugement et de l’opinion d’un seul ; comment on ne cherche pas à rassembler autour de lui toutes les lumières , tous les avis , toutes les espérances ; et puisque Young nous a appris que les fils des araignées sont des câbles en com- paraison des liens qui nous attachent à la vie , pourquoi blâmer celui qui veut multiplier les secours dans la tempête ? Le jeune médecin ne doit pas non plus refuser d’unir ses conseils à ceux des hommes sur lesquels paraît se diriger une portion de la con- fiance qu’on lui accorde ; c’est une juste condescendance bien due à ceux qui nous ont honoré d’un premier choix . Quelque instruit donc que l’on soit , il y aurait plus que de la présomp- tion à se croire offense . La responsabilité d’une vie est un far- deau assez pesant pour en partager le poids . L’homme de qui l’on attend le moins , peut ouvrir un avis salutaire ; le génie , d’ailleurs , ne voit souvent que les vérités placées à la hauteur à laquelle lui – même s’est élevé , tandis que les vérités moins frappantes sont facilement aperçues par des vues plus bornées . Deux astres principaux éclairent le monde , et le moins brillant des deux est cependant celui qui nous guide dans les ténèbres . Il est une vérité importante que doit se rappeler le jeune docteur , dans ces assemblées où le danger d’une maladie grave invoque la réunion de plusieurs lumières ; c’est que la différence d’opinion n’offenserait pas plus que celle du visage ou du carac- tère , si celui qui la manifeste le faisait toujours avec une fran- chise décente , avec modestie et sans affecter la prétention d’une orgueilleuse supériorité . Il ne doit jamais chercher à briller aux dépens de celui qui , le premier , possède la confiance : si conduite fut sage , il doit l’approuver hautement ; s’il commit une erreur , il doit être le premier à en chercher l’excuse ; et l’on ne doit pas juger trop sévèrement une circonstance que l’on n’a point vue , et qui peut – être nous eût également trompé . Si enfin les torts de ce médecin sont ceux de l’ignorance , taisons – nous , et que la sagesse de nos avis les répare . Dans tous les cas , il fauts’expliquer avec simplicité , sans affecter une éloquence déplacée ou dangereuse , quand on cherche la vérité . On doit se faire pardonner la différence de son opinion par les égards que l’on a pour celle des autres , et par la modestie avec laquelle on la met en opposition : on se rend sans effort à un avis que la raison seule présente , et l’on re- pousse avec opiniâtreté celui où l’on a cru reconnaître l’intention d’humilier ou de nuire . On doit se garder de contredire un bon avis , dans la seule intention d’affecter une opinion qui nous soit propre ; et surtout sachons respecter à propos celle des hommes qui ont vécu plus que nous : car , quoique l’expérience se me- sure moins par le nombre des années que par la bonne manière de voir et par les qualités particulières de l’esprit , quoique bien des gens qui se vantent de la leur , prennent pour elle l’habitude qu’ils ont de faire la même chose , cependant il est vrai de dire que le temps a ses secrets , et que celui dont les cheveux ont blan- chi dans le sein des mêmes travaux , peut souvent seul expliquer un mystère que le temps n’a dévoilé qu’à lui . Payons donc à son âge le tribut de respect que nous réclamerons un jour pour nous ; il doit d’autant moins coûter à l’amour – propre , qu’il est commandé par la nature , et qu’un sentiment secret , qui ne peut nous tromper , nous avertit nous – mêmes que les années ont muti les talens . , 11.º Dévouement . C’est beaucoup sans doute pour un médecin de sentir les douces émotions , et d’obéir aux impulsions géné- reuses de cette ingénieuse philanthropie qui , pour servir plus efficacement l’humanité sait se reproduire sous mille formes diverses ; mais ce n’est pas encore assez pour celui qui veut rem- plir dans toute son étendue la tâche que son état lui impose ; il faut que , donnant un élan sublime au saint zèle dont il est em . brasé , il le porte , dans certain cas , jusqu’au dévouement absolu jusqu’à l’héroïsme . Le médecin se doit à tous les hommes . J’ai déjà eu l’occasion de le prouver . Ici , je dois ajouter qu’il doit oublier la conduite odieuse à son égard d’un individu , quand ce dernier vient de nouveau réclamer son ministère . A ce sujet , je rapporterai un fait que M. Petit a consigné dans ses ouvrages , et qui montre combien cet homme vertueux et estimable savait en tout remplir dignement les devoirs de son état . « Un homme , dit- « il , qui m’avait injustement traité en ennemi , invoqua ines se- « cours pour un de ces accidens qui laissent peu de temps au * choix et à la réflexion . Il se rappela ses torts , et me dit , en se « les reprochant , qu’il espérait qu’ils seraient sans influence sur « les soins que j’avais à lui donner ; que d’ailleurs sa reconnais- << sance serait généreuse à me les faire oublier . Vous vous trom- « pez , lui répondit ce médecin sensible et dévoué à tout le monde , « si vous croyez que le droit d’outrager s’achette à prix d’argent ; « mais vous vous trompez encore plus en pensant qu’un médecin « honnête puisse se rappeler vos torts au moment du danger . Je « ne m’en souviens pas , monsieur ; et ce n’est que lorsque votre santé n’aura plus rien à réclamer de moi que je pourrai vous dire si ma mémoire en garde encore le souvenir . >> C Mais c’est surtout dans ces circonstances aussi malheureuses que difficiles , où des maladies épidémiques ravagent et dépeu- plent des provinces entières , que le médecin doit montrer dans tout son éclat ce dévouement noble et héroïque dont il est ici question . C’est alors qu’il doit être assez magnanime pour faire à l’intérêt de la société , quand les circonstances l’ordonnent , le sacrifice de sa fortune , celui de sa réputation . Il faut même que , dans le cours de ces maladies désastreuses , il expose jusqu’à sa vie pour leur opposer une digue ; et que , s’avançant d’un pas intrépide au milieu des champs du carnage , où la mort moissonne à chaque instant des milliers de victimes , il s’efforce , au péril de ses jours , d’en soustraire au moins quelques – unes à sa furie . Nous , Français , nous n’avons pas besoin d’aller chercher dans des annales étrangères des modèles de conduite pour ces circon- stances malheureuses ; et quel peuple pourrait se glorifier d’avoir produit en ce genre plus d’héroïsme ? Parmi les grands maîtres qui , par leur savoir , illustrèrent l’empire romain , nous voyons le grand Galien quitter Rome , et prendre honteusement la fuite au début de la peste . Dans des temps plus récens , l’Angleterre , car , puisque nous avons malheureusement vu s’introduire dans notre patrie cette manie de rechercher dans l’histoire seule de ce peuple voisin tout ce qui peut honorer l’humanité , il me doit être permis d’en parler aussi ; l’Angleterre elle – même nous a pré- senté son grand Sydenham fuyant Londres au début d’une fièvre épidémique , avant même qu’il en eût bien reconnu la nature . Ah ! sans doute , on me pardonnera de ne pas vouloir glaner chez eux des faits dont l’histoire seule de nos derriers temps nous offre une si abondante moisson . Sans prendre des exemples dans les nombreuses épidémies qui ont ravagé notre patrie , et qui ont coûté la vie à un grand nombre de médecins qui s’étaient dévoués au service des malades avec un zèle infatigable , avec un entier oubli d’eux – mêmes : sans remonter à la peste de Marseille , je me contenterai de rappeler ce qui s’est passé dans nos dernières guerres . N’a – t – on pas vu alors mourir aux armées , proportion gardée , un bien plus grand nombre de médecins que de soldats , tant sur le champ de bataille que dans les hôpitaux ? Les braves militaires ne montraient pas plus de courage à affronter les dan- gers de la guerre que n’en eurent ces nombreux médecins qu volaient au secours de leurs frères . Formés par les soins et les leçons , animés surtout par le bel exemple , le grand dévouement de leurs maîtres , des Percy , que les élèves de l’école nomment à juste titre leur père , des Larrey , etc. , des phalanges de méde- cins , de chirurgiens , de pharmaciens , s’élançaient sur le champ de bataille ou dans les hôpitaux militaires , où l’on voit quelque- fois tomber plus de victimes que sous le fer ennemi . Si nous voulons de plus beaux actes d’héroïsme , restons encore chez nous ; lisons l’histoire de notre pays , bien certains que nous ne trou- verons pas ailleurs ce qu’il nous offre dans le trait que je vais rappporter . L’on sait que l’annonce d’une maladie contagieuse , d’une épi- démie , de la peste surtout , porte la terreur dans tous les esprits ; et cette affliction de l’âme rend plus susceptible du mal , ou l’ag- grave chez ceux qui en sont déjà atteints . Les conseils du méde- cin , la confiance qu’il saura inspirer , sa conduite surtout , de- viendront pour plusieurs ou le préservatif ou le remède . Cette vérité était trop bien connue du médecin en chef de l’armée d’Égypte pour qu’il ne réglât pas sa conduite sur elle , dans la circonstance pénible où se trouva l’armée entière . Qu’il me soit permis de rappeler cette action héroïque tant de fois narrée , et qui sera encore tant de fois racontée à ceux qui nous suivrons . K Ce fut , dit lui – même l’illustre professeur dont je parle , ce fut « pour rassurer les imaginations et le courage ébranlé de l’armée « qu’au milieu de l’hôpital je trempai une lancette dans le pus « d’un bubon et que je me fis une légère piqûre dans l’aine , « et au voisinage de l’aisselle , sans prendre d’autre précaution que κ celle de me laver avec de l’eau et du savon qui me furent << présentés . J’eus , pendant plus de trois semaines , deux petits « points d’inflammation correspondans aux deux piqûres ; et ils K étaient encore très – sensibles lorsqu’au retour d’Acre , je me << baignais , en présence de l’armée , dans la baie de Césarée » ( 1 ) . Jeunes médecins , nous devons avoir constamment devant les yeux et présent à la mémoire ce bel exemple d’élévation de carac- tère , de ce courage calme et héroïque que nous a donné un pro- fesseur chéri à tant de titres . Il nous apprend assez quelle devrait être notre conduite si quelque circonstance périlleuse venait ré- clamer de nous la pratique de ce dévouement , qui a fait le sujet de ces dernières réflexions .Ici je termine l’énumération et l’examen des qualités morales du médecin . Il en est d’autres sans doute qui lui sont bien utiles , et qui ne devraient pas être étrangères à son cœur . Ainsi , j’aurais pu faire quelques nouvelles réflexions sur la patience avec laquelle il doit supporter la mauvaise humeur de ses malades ; sur la sobriété qu’il doit pratiquer , s’il veut conserver sa santé , sa réputation , et ne pas commettre ou s’exposer à faire à chaque pas des fautes irréparables ; sur la modération avec laquelle son état exige qu’il réponde aux railleries amères , aux insolentes provocations , aux inculpations calomnieuses que l’ingratitude ou la malignité répandent contre lui ; sur la chasteté , cette vertu sublime , dont ne peut trop religieusement observer les préceptes celui qui exerce la médecine , et qui se trouve constamment placé dans des circonstances délicates . L’examen de ces qualités m’entraînerait encore bien loin , et prolon- gerait des détails peut – être déjà trop longs . J’ai donc dû m’arrêter et me borner seulement à les indiquer . Il est cependant un point sur lequel j’eusse désiré jeter quelques idées , faire quelques réflexions : le devoir du médecin envers la Divinité . Quelque singulière que puisse paraître à certaines personnes cette proposition , à ne la considérer que sous un point de vue médical , sans vouloir disserter théologiquement sur un sujet aussi beau , je le demande , un medecin mu par une conscience qui lui dicte ses devoirs , qui lui promet une récompense ou une punition dans la vie future ; un médecin que sa religion obligera à tout sacrifier pour sauver ses malades , et qui se montrera zélé observateur de ce que cette religion lui prescrit ; je le demande , ce médecin n’offrira – t – il pas dans ses sentimens une garantie bien rassurante à son malade , et ne sera – t – il pas précieux , sous ce rapport , pour ceux qui met- troient en lui leur confiance ? Qui plus qu’un médecin , du reste , doit croire à la Divinité , doit lui rendre hommage ? Qui plus que celui qui étudie la nature a des occasions fréquentes d’adorer son auteur ? Chaque pas qu’il fait dans ses études , dans sa pratique , lui montre de nouvelles merveilles , des prodiges nouveaux qui décèlent un Étre tout puissant . Dans le traitement des maladies , il est forcé de reconnaître la main d’une puissance supérieure qui vient l’aider dans ses opérations , et lui prêter un secours que la philosophie du jour n’a pas eu honte d’attribuer à la nature ( 1 ) . D’après ce peu de mots , l’on voit déjà que le médecin , ayant plus d’occasions de connaître , d’admirer , de bénir cette Divinité tuté- laire , est tenu envers elle à quelque chose de plus que le reste des hommes . Et cependant , qu’il me soit permis de le dire avec franchise , quelle classe de nos jours , plus que celle des médecins , est accusée à ce sujet de plus d’indifférence ! Ah ! sans doute , je puis avancer avec confiance que le jeune médecin , dès son début dans le monde , doit par sa conduite montrer qu’il est ennemi de ces principes , et que telle n’est pas la qualité , la dénomination qui lui convient : le respect humain doit , en ce point comme en tout autre , être mis de côté . D’ailleurs , la religion sera pour le médecin un secours efficace auprès des malades ; et ceux – ci seront certains de l’instruction et des intentions de celui qu’ils appelleront auprès d’eux , puisque cette religion lui défendrait de s’approcher du lit du ma- lade , s’il n’avait pas les connaissances acquises . C’est elle seule qui lui fait dire : J’ai fait ce que j’ai pu , parce qu’il peut dire aussi avec assurance : je savais ce que je dois savoir ( 2 ) .Si tel doit être le médecin ; si son cœur doit être orné de ces vertus précieuses et sublimes , quel respect ne doit pas inspirer un état qui demande dans ceux qui le professent de si brillantes qualités ! Cette science , devant laquelle doivent s’abaisser toutes les prétentions , l’or- gueil même de ces faux esprits , qui n’ont pas su en apprécier l’utilité ; cette science , dis – je , peut se flatter de mériter la première place parmi les professions les plus augustes . Qu’on ne s’étonne donc pas si de véritables philosophes se sont empressés de rendre à cet art tout le culte qu’il mérite . La médecine a dit Cicéron , a toujours été considérée comme quelque chose de sacré , pour avoir été inventée par les dieux ( 1 ) . Pline nous dit à peu près la même chose . Il seroit inutile de recourir à de plus nombreuses citations pour prouver de quel respect étaient pénétrés les anciens pour la médecine . , Comment se fait – il donc que cette profession , si noble , si res- pectable , se soit vue en butte aux traits de la satire , a – t – elle servi d’objet à la risée publique ? Par quelle fatalité , dans le dix – neuvième siècle , à cette époque que l’on regarde comme le siècle des lumières , une prévention injuste autant que funeste continue – t – elle à peser sur la médecine , et dénonce encore au tribunal de l’opinion comme purement conjecturale une science qui procède aujourd’hui dans sa marche avec autant de méthode qu’aucune autre ; une science dont les préceptes étayés de faits nombreux et incontestables sont à la fois adoptés par le raisonnement et consacrés par l’expérience . Ces questions , qui sont ici d’un si grand intérêt , doivent me permettre d’émettre quelques réflexions . On a toujours reconnu dans la calomnie , ou la malignité des détracteurs , ou la sotte crédulité du public ; ou bien , et l’on doit l’avouer franchement et sans détour , l’omission , soit des connaissances , soit des qualités néces- saires pour remplir dignement la tâche délicate et souvent pénible qu’un état impose à ceux qui l’exercent ( 1 ) . Je ne disserterai pas longuement surces trois propositions , que je crois vraies ; et personne , je pense , n’en conteste l’influence puissante sur le mal dont nous nous plaignons à si juste raison . Qui ne sait combien la malignité des détracteurs de la médecine contribue à faire prendre d’elle une opinion désavantageuse ? Combien l’arme de la plaisanterie , à la- quelle les censeurs de notre art ont toujours recours pour l’attaquer , porte des coups plus dangereux qu’aucun autre , dans un siècle où un bon mot lancé adroitement a souvent décidé des esprits que n’eût pas ébranlé une vérité mathématique ! Quelquefois , il est vrai , ces détracteurs ont employé des raisonnemens captieux et d’odieuses calomnies : je ne chercherai pas à les confondre ; cela m’entraînerait trop loin . D’ailleurs d’illustres athlètes , plus redou- tables que moi , ont déjà repoussé victorieusement , à diverses époques , leurs attaques mensongères ; et récemment encore , le véné- rable Cabanis a opposé des argumens irréfragables à leurs objections spécieuses ( 2 ) . Je me contente de dire , en réponse aux calomnies de ces incrédules par ton , à ces demi – savans , fléaux de la société , à ces prétendus esprits forts , ces raisonneurs impitoyables qui , armés de leur Molière , de leur Montaigne , de leur J.-J. Rousseau aiguisent des épigrammes contre la médecine et les médecins ; il me suffit de leur dire que , grande dans ses vues , sublime par les bien- faits qu’elle sait répandre , la médecine , justement nommée le sacerdoce de l’humanité ( 1 ) , a d’ailleurs triomphé depuis long – temps de ses détracteurs . Ceux – mêmes qui l’ont le plus vivement attaquée ont fini par luirendre hommage : « Si je faisais , écrivait J.-J. Rousseau • à Bernardin de Saint – Pierre , une nouvelle édition de mes ouvrages , « j’adoucirais ce que j’ai dit contre les médecins ; il n’y a pas d’état « qui demande plus d’études que le leur , et par tous les pays ce < sont les hommes les plus véritablement utiles et savans » ( 2 ) . L’aveugle crédulité du public est une cause , ai – je dit , qui con- tribue à répandre une défaveur injuste sur la médecine . N’est – il pas avéré en effet que , journellement abusée par les promesses magni- fiques , les discours astucieux du faux savoir , la multitude a bien des fois eu lieu d’imputer à la médecine le déplorable effet des recettes hasardeuses que préconise effrontément son méprisable rival , le déhonté charlatanisme ( 3 ) . Ne voyons – nous pas de nos jours des gens qui croient aux spécifiques universels , ou qui , per- suadés que les maladies sont des ennemis dont on triomphe avec plus de facilité , qu’on leur oppose un plus grand nombre de médi- camens , préfèrent , dans leur stupidité , le charlatan qui en est témérairement prodigue , au médecin qui s’en montre prudemment économe ? Il est une troisième source de ce discrédit qui a atteint la médecine ; et celle – là , je le répète , nous devons l’avouer , n’exerce pas une influence moins grande Si l’art n’obtient pas encore de tous les membres de la société le tribut de vénération et de reconnaissance dû à la sublimité de ses lumières , à la grandeur de ses bienfaits , c’est dans l’inaptitude de beaucoup de ceux qui l’exercent qu’il faut aussi malheureusement en placer la cause . Quand on jette un coup – d’œil impartial sur la grande famille que décore le beau nom de médecin , on est forcé d’avouer qu’il en est qui sont peu dignes de ce titre honorable ( 1 ) ; qui dépourvus , je ne dirai pas des con- naissances , mais des qualités que cet état suppose et demande , compromettent à chaque pas la dignité de ce nom , aussi difficile à soutenir qu’il est glorieux à porter . Sans doute il me serait facile de tracer ici le portrait de quelques – uns de ces personnages ; mais je devais exposer les qualités du médecin ; et c’est assez prouver que celui qui ne les a pas est indigne de sa profession . Je terminerai cette première partie , déjà beaucoup plus longue que je n’aurais voulu , par une réflexion qui signale une cause bien liée , je crois , avec ce que je viens de dire sur l’impéritie , ou plutôt sur l’inapti- tude de plusieurs médecins : je veux parler des motifs qui portent bien des gens peut – être à embrasser la plus noble des professions . Il est assez prouvé , je pense , par tout ce que j’ai dit , que le cœur du médecin , ou celui qui se dispose à le devenir , ne doit être étranger à aucune vertu . Combien done doit nous paraître ridicule et étrange cette bizarrerie qui permet à tout individu qui veut étudier la médecine d’embrasser cet état , sans apprécier ces heu- reuses dispositions dont chacun doit apporter le tribut à l’état qu’il embrasse ! Il semble que tous les hommes sont également appelés à devenir les disciples du dieu d’Epidaure : on ne calcule pas assez , ce me semble , que rien ne peut tenir lieu d’une vocation natu- relle ( 2 ) . Sil est vrai cependant que les progrès que nous faisons dans une science sont toujours en raison de cette impulsion innée qui nous a portés à nous en occuper , pourquoi ne pas s’assurer de bonne heure , par des épreuves multipliées ( 1 ) , de l’inclination de celui qui aspire au titre de médecin ? Tandis que tout est prodigué pour rendre un jeune homme capable de commander à ses semblables , d’administrer les finances , de faire exécuter les lois , l’insouciance la plus dangereuse laisse au hasard le soin de former les bienfaiteurs des hommes ( 2 ) . Souvent des goûts irréfléchis , de fausses spéculations d’intérêts ou de convenances , l’espoir de s’environner de la considération publique , nous jettent sur une mer orageuse , dont nous ne connaissons les écueils que lorsqu’il n’est plus en notre pouvoir de les éviter . Il serait sans doute à désirer que l’on pût , pour ainsi dire , peser dans une balance sévère les qualités de ceux qui se destinent à l’étude , à la pratique de l’art de soulager les hommes . Le genre humain mériterait bien cette considération , que l’on veillât de près sur ceux auxquels il remet le soin de veiller sur sa vie . Les auteurs qui ont écrit en médecine ont , à la vérité , tracé le portrait de celui qui se destine à l’exercice de cette profession ; mais ce portrait n’a pas été sanctionné par les lois , et jamais elles n’ont repoussé d’elle celui qui y portait un coeur féroce ou peu compatissant . On doit encore , comme je l’ai dit , exiger de ceux qui veulent se livrer à cette étude des qualités morales d’autant plus étendues , qu’elles s’altèrent souvent par le temps ; il faut que les néophytes se fassent une sensibilité par principe , si l’on peut s’exprimer ainsi , qui , loin de s’user , se fortifie au contraire par le tableau répété des maux de la triste humanité , et qui pré- vienne le vide affreux qu’ils éprouveront , quand l’habitude aura éteint dans leur cœur la sensibilité qu’y plaça la nature . »
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« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvénients, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »
Othenin d’Haussonville
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«Nous savions que tout était suspendu à l’avenir politique de notre patelin et de l’Europe. Je ne sais pas quels étaient exactement tes états d’âme. Mais moi, à 25 ans, j’aurais passé six mois dans un musée, une discothèque ou la chambre d’une fille – puisque ce sont décidément les trois choses que j’ai le plus aimées dans la vie – mais à partir du Front Popu, je ne trouvais plus de goût à la peinture, je bâclais mes topos de musique, je ne chassais plus, je n’étais plus capable de lire un livre sur l’amour. Ni toi ni moi, nous ne pourrions dire la date de notre engagement. Cousteau – Il est bien rare qu’on soit capable de le dire… Rebatet – Toujours est-il qu’en 1938, nous étions engagés jusqu’aux sourcils, engagés si foncièrement que reculer, à ce moment-là, c’était se dédire ignominieusement ou stupidement, ce qui n’était pas notre genre. Cousteau – Pourquoi, d’ailleurs, se dédire ? Nous avons peut-être eu tort de choisir, mais puisque choix il y avait, le nôtre fut de loin le plus intelligent et le plus honorable. Rebatet – Nous en avons chaque jour des preuves nouvelles. Cousteau – C’est que si le fascisme nous avait envoûtés ça n’était pas seulement à cause de la séduction personnelle de Gaxotte. Le fascisme, c’était tout de même autre chose qu’un jeu de l’esprit. Rebatet – C’était une chose très sérieuse. Il ne s’agissait plus d’une critique intellectuelle de la démocratie comme chez Maurras, mais d’un système complet, viable, réalisable, réalisé déjà par Mussolini. Après cent cinquante années de fariboles égalitaires, on restaurait l’ordre, la hiérarchie, l’autorité, sans craindre de les appeler par leur nom et de déclarer qu’on ne gouvernera jamais les hommes autrement. On se passait enfin, pour cette grande tâche, du concours des églises… Cousteau – Et ça, ça ne devait pas te déplaire… Rebatet – … On affirmait les droits du travail, les limites et les devoirs du capital… Je rougis presque d’employer ces formules depuis qu’elles ont été reprises par le général de la Perche. Mais ces mots qui ne sont plus qu’une blague démagogique dans sa bouche avaient un sens très concret dans la Rome de 1933. [59] Cousteau – Il y avait là tous les éléments indispensables à une refonte totale de la société… Il y avait aussi la possibilité de renverser ce que les progressistes appellent le courant de l’histoire. Rebatet – Oui, c’était une espérance qui a parfaitement justifié notre action. »
Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de Vaincu
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« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «
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« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»
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«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »
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« J’ai lu TOUS les ouvrages de références sur l’Amiral Wilhelm Canaris.(.. )»
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« Il a pris ses fonctions le 1er janvier 1935. Voilà Canaris à la tête de l’Abwehr. Il est là dans son bureau, il a convoqué ses collaborateurs. Ils le voient tel qu’il est : il n’a pas grandi, ses cheveux ont prématurément blanchi. Et aussitôt, ses collaborateurs l’appelleront « le Vieux ». En fait, il n’a que 47 ans. Et il les regarde et il leur dit : « Messieurs, j’ai décidé qu’ici à l’Abwehr, nous reprendrons une devise de mon illustre prédécesseur, le colonel Walter Nicolai, qui a présidé aux destinées du service de renseignement pendant la guerre de 14-18 et qui disait : Le renseignement, c’est une affaire de gentilshommes. C’est tout ce que j’avais à vous dire, messieurs. » Et un témoin qui en a déposé dira plus tard : « J’ai ressenti à l’instant, le choc a été très brutal. Le courant a passé. Je me suis dit : nous avons un patron. » Et oui, il y avait un patron à l’Abwehr.
Et quel patron ! Ce que veut Canaris, c’est donner à l’Allemagne un service de renseignement militaire digne de l’idée qu’il se fait de l’Allemagne, et cette idée est immense. Pour lui, rien ne compte en ce monde que son pays, que sa patrie, que l’Allemagne. C’est le patriote, c’est le nationaliste dans toute l’acception du terme. Et il va mettre patiemment sur pied une immense organisation qui, à son apogée en 1938, comportera cinq sections. »
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« En deux années, l’Abwehr est partout, elle a des agents partout. Canaris a retrouvé ses relations d’autrefois, tous ces gens qu’il voyait lors de ses voyages quand il allait à l’étranger pour la marine. Ses amis, ses relations, il avait noté tous leurs noms. Il avait gardé des rapports avec eux, eh bien voilà des gens qui allaient être à la base, la plupart du temps, des nouveaux réseaux de l’Abwehr. Et voilà des hommes qui, même bien plus tard, seraient des agents de la cinquième colonne. Il a toujours vu loin. Alors tout est en place. Savez-vous que très rapidement, il va être en possession de tous les plans de la marine française ? L’organisation, mais aussi les plans d’entrée en guerre de la marine et même du code secret de la marine française. C’est un officier qui a vendu ces plans, un officier français qui sera d’ailleurs fusillé, mais le mal était fait. Et partout, c’est la même chose. Il a fait de l’Abwehr quelque chose de considérable. «
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Alain Decaux
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« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. »
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Apologie de l’agent dévoyé
Lettre à un tribunal de conscience, écrite au lendemain de la découverte du Manuel
I. Préambule : sur le faux scandale de la découverte
« Vous avez trouvé le manuel. Vous l’avez lu, j’imagine, dans cette posture que Bourdieu appelait la skholè — assis, à l’écart, dans le loisir studieux qui vous permet la lecture itérative et patiente que toute œuvre exige. Vous l’avez classé. Vous l’avez rapporté à votre patrimoine de précédents : Machiavel, La Rochefoucauld, peut-être Mandeville, peut-être Céline. Vous avez, comme on dit, fait votre travail.
Je n’écris pas pour me défendre devant un tribunal qui m’aurait convoqué : aucun tribunal ne me convoque, et c’est cela précisément qu’il faut commencer par dire. J’écris devant la conscience formée que vous incarnez — devant cette instance intérieure et collective qui a pris, dans nos sociétés sécularisées, la place du for divin. Je n’attends de vous ni absolution ni condamnation. J’attends, simplement, que vous reconnaissiez ceci : vos catégories herméneutiques, qui vous permettent de me juger, sont aussi celles qui me permettent de me défendre. Et c’est cette symétrie qui doit vous troubler — non mon cynisme, qui ne fait que mettre au jour ce que la structure permettait déjà.
II. L’agent et le champ — où Bourdieu vient à mon secours
Vous avez lu La Distinction. Vous y avez appris, j’en suis certain, que l’agent social n’est pas l’auteur souverain de ses dispositions, mais leur porteur. Vous ne pouvez donc me reprocher d’être l’effet d’un champ — médical, administratif, peu importe — dont les règles immanentes sélectionnent depuis longtemps les conduites que mon manuel se contente de mettre en formules. Bourdieu écrivait que l’habitus est cette « grammaire générative » qui produit des conduites « objectivement ajustées » à la position. Ma position exigeait un certain ajustement ; je m’y suis ajusté. Le scandale n’est pas que je me sois ajusté ; le scandale est que vous ayez cru, vous, lecteur formé, qu’on puisse occuper une position sans s’y ajuster — comme si la skholè qui vous protège, vous, des nécessités du monde, était une faculté universelle et non, comme Bourdieu vous l’apprend lui-même dans les Méditations pascaliennes, « le principe d’erreurs systématiques ».
Voilà ma première défense, et elle est imparable selon vos propres principes : je suis, comme vous, un produit. La différence entre nous n’est pas morale, elle est positionnelle. Vous occupez une place où la vertu est rentable — la chaire, la rédaction, le jury, le panel ; j’occupe une place où elle ne l’est pas. Réduisez la rente de votre position, et observez ce que devient votre habitus de probité. Vous le savez : il devient le mien.
III. Les dissonances — l’arche de Noé lahirienne
Vous me direz que c’est facile, et que tout cynique invoque la structure. Mais j’ai un second appui, plus subtil, et qui est de Lahire. La Culture des individus établit empiriquement, sur 111 entretiens et la réinterprétation de l’enquête de 1997, que les profils strictement consonants sont minoritaires — que 80 % des personnes dans les classes supérieures vivent des dissonances dispositionnelles. Le lettré qui lit des polars, le médecin probe qui joue gros au casino, le philosophe qui regarde du football : ce sont les figures normales de notre humanité. Mes vices, dès lors, ne sont pas l’envers monstrueux de vos vertus ; ils sont vos propres dissonances, mais à l’autre bout du spectre — celui où la dissonance s’est cristallisée en stratégie. Je ne suis pas un anti-vous. Je suis un vous lahirien plus avancé, dont les dissonances, au lieu de rester domestiques (la cigarette du moraliste, l’avarice du philanthrope, le mensonge conjugal du juge), ont trouvé leur emploi.
Vous voyez la beauté de ce mouvement ? Il universalise. Il vous prend dans son filet. Si vous m’accusez, vous accusez 80 % des gens de votre classe. Lahire, sans le vouloir, est devenu la plus puissante des absolutions sociologiques.
IV. Le médecin est aussi un fêlé — sur ma propre dissociation
Ici vient la pièce maîtresse, et je vous demande votre attention de clinicien autant que de lettré. Vous avez lu Janet, van der Kolk, Herman. Vous savez que la dissociation n’est pas une pose, mais un fonctionnement. Vous avez admis, sur la foi de leur science, que le sujet traumatisé est un sujet « fragmenté », qu’il alterne hyperarousal et hypoarousal, identification dévorante et anesthésie glacée. Vous accordez à ce sujet — bien que vous ne le formuliez jamais ainsi — une diminution de responsabilité.
Or je vous demande : qu’est-ce qu’un praticien hospitalier qui a soigné, en garde, dix-huit patients en quinze heures, dont trois sont morts, dont l’un sous ses mains, et qui doit le lendemain reprendre la garde ? Qu’est-ce qu’un homme de l’art qui, sur dix ans, a accumulé des centaines de scènes que son hippocampe, comme l’écrit van der Kolk, n’a pas su « horodater » ? Je suis, sociologiquement parlant, votre Figure A. Cliniquement parlant, je suis votre Figure B. Mon manuel n’est pas l’expression d’un cœur sec. Il est la formalisation défensive d’une dissociation. Chaque conseil cynique que vous y avez lu est, dans ma biographie, la cicatrice d’une scène que je ne pouvais plus porter à la première personne. La probité de Boullard suppose un sujet stable — un sujet qui peut « tenir » son geste. Je n’ai plus ce sujet. Le manuel est ce qui m’en tient lieu.
Vous voyez le tour ? Le voici à découvert : j’invoque la condition même que ma profession m’impose comme alibi pour ce que ma profession exige. C’est circulaire. Mais c’est exactement ce que Hacking nommait looping effect : la catégorie clinique, en circulant, modifie le comportement qu’elle décrit. Si vous admettez la catégorie, vous admettez le looping. Et si vous admettez le looping, vous m’admettez moi.
V. Ce n’est pas moi qui parle — l’alibi LTI
Klemperer, dans les LTI, formule la phrase la plus utile à ma défense : ce n’est pas moi qui pense, c’est la langue qui pense en moi. Et il ajoute que les mots de la langue dominante sont « comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde ». Je n’ai pas inventé la langue du management hospitalier, des objectifs T2A, des indicateurs de performance, de l’« optimisation du parcours patient », de la « file active », du « DMS », du « case-mix ». J’en ai été imprégné comme Klemperer l’a été par la LTI — à mon insu, et même contre mon insu. Mon manuel n’est pas une œuvre personnelle : c’est une transcription. C’est ce que ma langue professionnelle dit déjà, dégagé des euphémismes qui la rendent supportable. Je l’ai mis en clair. C’est tout mon crime.
Orwell dirait qu’en abrégeant un mot on lui ôte ses associations. Le management hospitalier a abrégé « patient » en « unité de soin » ; il a abrégé « soin » en « acte » ; il a abrégé « probité » en « conformité ». À chaque abréviation, des associations sont tombées. Quand on a fini d’abréger, on obtient mon manuel. Je n’en suis pas l’auteur ; j’en suis le secrétaire.
Voilà mon cinquième mouvement : j’ai parlé la langue qu’on m’a apprise, sans la corriger, ce qui est paresseux mais non criminel. Si vous voulez un coupable, remontez d’un cran : aux instances qui ont fabriqué la langue. Vous trouverez là, peut-être, des gens qui vous ressemblent.
VI. La vérité de fait n’a plus d’ancre — après Arendt
Vous m’objecterez que ma probité — celle qui me ferait dire la vérité au malade, à la famille, au juge — est d’un autre ordre que ma langue professionnelle. Que je peux, dans le silence de mon cabinet, dire vrai. Mais Arendt vous a appris, dans « Vérité et politique », que « les chances qu’a la vérité de fait de survivre à l’assaut du pouvoir sont effectivement très minces », et plus fortement encore : que « le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel […] se trouve détruit ».
Je vis, comme vous, dans un régime où ce sens est détruit. Mes confrères falsifient les statistiques de mortalité pour préserver les budgets ; mes administrateurs falsifient les durées de séjour pour optimiser les remboursements ; les autorités sanitaires falsifient les chiffres d’épidémie pour préserver le calme public ; les industriels falsifient les essais cliniques pour maintenir leurs molécules. À chaque niveau, la vérité de fait est substituée. Si je dis vrai, je dis seul. Et si je dis seul, je suis fou. Arendt elle-même l’écrit : le diseur de vérité est, dans ces régimes, « en danger d’être mis hors du monde, par des manœuvres, non seulement pour un temps, mais virtuellement, pour toujours ».
Mon manuel est l’aveu lucide de ce que la lâcheté de mes pairs maintient dans l’euphémisme. Eux trahissent en silence ; moi, j’écris le mode d’emploi de leur silence. Lequel est le plus probe ?
VII. Festivus festivus — ou les anciennes vertus comme survivances
J’en viens au dernier appui doctrinal, et le plus contemporain. Muray a décrit l’époque comme celle de l’évacuation systématique du négatif au profit d’une fête obligatoire — un régime où « l’individu qui festive qu’il festive » vit dans une « léthargie émerveillée » et où la langue n’a plus pour fonction de dire le réel mais de le célébrer. Dans ce régime, les vertus médicales de Boullard — la probité, le sang-froid, le désintéressement, la fermeté — sont des survivances. Elles supposent une époque qui croyait au tragique, au devoir, au sacrifice ; nous n’y croyons plus. Vouloir aujourd’hui pratiquer la probité de Boullard dans un hôpital festif est aussi déplacé que d’y porter perruque et habit. Mon cynisme n’est pas une perversion de la modernité ; il en est l’adaptation correcte. C’est le cynisme festif, c’est-à-dire le cynisme souriant, communicant, certifié, conforme aux indicateurs, aimé des patients qu’on a appris à appeler « usagers » et qu’on prie d’évaluer leur expérience sur une échelle de un à cinq étoiles.
Vouloir me juger avec les catégories de 1823 — l’année de Boullard — est un anachronisme. Vous, lecteur formé, devriez le savoir mieux que personne.
VIII. À mon juge : sur votre propre violence symbolique
Permettez-moi maintenant de retourner contre vous l’appareil que vous avez maniement à mon endroit. La Distinction enseigne que le jugement cultivé est une violence. Elle enseigne que le lettré exerce, par son jugement, ce que Bourdieu nomme une violence symbolique — il classe, il hiérarchise, il disqualifie. En me jugeant, vous ne vous contentez pas de me condamner ; vous vous distinguez de moi. Et cette distinction, qui se présente comme morale, est en réalité une opération de classement social. Vous êtes du côté de ceux qui ont le loisir de juger ; je suis du côté de ceux qui sont jugés. Vous croyez payer le tribut de la probité ; vous payez en réalité celui de votre position.
Et il y a pire. Felman et Laub ont montré que le lettré, devant le témoignage du sujet fêlé, tend à le « traiter » plutôt qu’à l’« entendre » — à le ramener à ses protocoles savants au lieu d’en accueillir la charge. Vous, lecteur formé, en lisant mon manuel comme un document, comme une curiosité, comme une pièce, vous accomplissez exactement ce geste : vous neutralisez ma parole en la classant. Vous me sauvez de l’écoute. C’est très commode pour vous. Mais c’est, selon vos propres maîtres, le contraire de la justice.
IX. Le braconnier — éloge du détournement
Je finirai sur Certeau, par courtoisie. L’Invention du quotidien a établi que le sujet apparemment dominé est aussi un braconnier : il invente dans les textes « autre chose que ce qui était leur intention ». J’ai braconné dans Boullard. J’y ai trouvé, en inversant ses formules, une vérité qu’il n’avait pas su voir : que la rhétorique de la vertu est un gabarit, et qu’on peut y couler n’importe quoi. C’est une découverte ; c’est, modestement, ma contribution. Le manuel est ma tactique. Vous pouvez me reprocher de l’avoir publié ; vous ne pouvez me reprocher de l’avoir trouvé.
X. Sentence
Je n’attends rien de vous. Je sais déjà ce que vous prononcerez, parce que je sais à quelle position vous appartenez et à quel verdict cette position vous oblige. J’attends seulement ceci, qui est ma vraie demande, et que je formulerai sans rhétorique : que vous reconnaissiez, en me condamnant, que vous condamnez aussi quelque chose en vous. Que ce manuel n’est pas l’œuvre d’un monstre — ce serait trop facile —, mais le miroir, agrandi et grimaçant, d’un mouvement qui parcourt nos institutions, nos langues, et, oui, vos propres bibliothèques. La probité de Boullard exigeait un monde qui croyait en elle. Ce monde n’existe plus. Vous le savez aussi bien que moi. Notre seule différence, c’est que vous le déplorez en bibliothèque, et que je l’exploite à l’hôpital.
Veuillez recevoir, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée — formule par laquelle, vous l’avez remarqué, je vous traite enfin selon les usages d’une probité formelle dont je n’ai gardé, comme tous mes confrères, que la signature. »
L’agent
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« La dramatique de l’intelligence
« Un vaste procès de l’intelligence est ouvert, depuis le début du siècle. Il atteint aujourd’hui sa crise culminante. On l’a cent fois instruit sous des formes équivalentes. Prenons par exemple les termes du réquisitoire de Klages. Le caractère, pour Klages, plonge dans la vie par l’instinct. L’être sain est l’être instinctif, en continuité directe avec la cohésion universelle de la nature. « Le corps » et « l’âme » vivent en lui une vie indistincte et forte. Sur lui se greffent en parasites l’intelligence et la volonté. Ces deux forces aberrantes sont des forces de division qui dissocient les synthèses vitales, énervent le dynamisme créateur et nous détournent de l’action virile vers les paradis imaginaires ou les abstractions mortes. L’intelligence n’est donc pas, comme quelques siècles de civilisation occidentale l’ont affirmé, le couronnement de l’humanité, mais une sorte de maladie rare et pernicieuse qui travaille à rebours de l’élan vital. De là à conclure que l’exercice en doit être violemment réprimé pour l’édification de l’homme régénéré, il n’y a qu’un pas, que d’autres ont franchi quand les psychologues ont hésité à le faire. Reprenons de plus près les pièces de ce procès. Il y a longtemps que le romantisme reproche à la conscience d’immobiliser l’élan vital, à la pensée discursive qui l’articule de diviser et de matérialiser l’unité vivante de l’être universel. La psychologie a-t-elle des clartés propres à apporter dans ce débat ? Il faut ici rappeler quelques vérités premières. La conscience est suspensive par fonction. Toute action primaire, nous l’avons vu, est explosive et, par là même, aveugle. Le réflexe se déclenche dans l’instant. L’instinct se précipite sur son objet dont il exige la satisfaction immédiate. Exclusif du délai de durée, il est rivé aux buts que lui assigne l’hérédité. Sa gesticulation très rapide et comme instantanée, son agitation impulsive trahissent une décharge convulsive de l’intention. C’est par le même déroulement brusque qu’une image sitôt surgie s’imprime parfois dans sa chair. Ce rythme est celui de tous les esprits emportés ou impulsifs. C’est ici qu’intervient la suspension de l’acte par la réflexion. Elle seule permet la diversification et la maîtrise des conduites. Me voici en état de rêverie un peu vide, en attente vague de nouvelles ou de musique ; la seule vue de mon appareil de radio a déjà porté mes doigts sur les boutons avant que soit intervenue ma volonté claire. Si mon intelligence, à ce moment, crie : holà ! ce n’est pas pour le plaisir de s’opposer à cet « élan », qui peut n’être que très médiocrement dynamique, c’est bien plutôt pour demander à la vie si elle n’a pas plus et mieux à faire : car l’apparente spontanéité du premier mouvement ne met en jeu le plus souvent que le ressort inerte de l’instinct et de l’habitude. Le coup d’arrêt de la réflexion, bien loin, donc, d’être la première démarche d’une abstention devant l’action, est au contraire la condition originelle de l’action supérieure. »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« … les gens passent leur temps à faire la fête mais on voit peu de gens rire. Tout le monde déconne mais rire… rire… on est pas du tout dans une époque où on rit… je crois… c’est pas facile de rire »
Fabrice Luchini
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« Une mère perd-elle de vue le fils qu’elle punit pour les légères fautes de son âge enfantin ? Elle l’éloigne d’elle de quelques pas, elle lui prescrit une enceinte sous ses yeux, et dans le même lieu qu’elle habite. C’est ainsi que Dieu en agit avec l’homme coupable. Enfant, si tu connaissais le cœur de ta mère ! Ce ne seront point les cris de la colère qui la toucheront. Elle attend que tu fasses entendre ceux de l’amitié et du repentir. Elle envoie même secrètement vers toi des amis fidèles, qui semblent te suggérer à ton insu d’implorer sa miséricorde. Tu suis ce conseil salutaire ! Viens, enfant chéri, il n’y a plus de barrière pour toi, il n’y a plus de distance entre nous, et nous pouvons nous embrasser. Dieu de paix, tu n’attends, comme cette mère tendre, que l’humilité du cœur de l’homme, et le retour de ses regards vers toi, pour le tirer de sa captivité. Il n’ose plus t’appeler son père, parce qu’il s’en est ôté le droit par ses offenses et ses souillures. Mais tu l’appelles toujours ton fils, parce que tu lui pardonnes, et que tu ne te souviens plus de ses crimes. Et l’esprit de l’homme se croit abandonner quand il est puni ! Il se croit dans le néant quand il n’est plus dans l’abondance de la vie ! Comme si l’amour n’accompagnait pas partout la justice ! Comme si les simples souverains de la terre ne fournissaient pas eux-mêmes le nécessaire aux illustres coupables à qui ils sont forcés de retrancher l’opulence et la liberté ! Oui, oui, le seigneur trempe quelquefois l’univers dans l’abyme, mais il ne veut pas l’y précipiter à demeure. Du haut de son trône, il entend les cris des hébreux dans la terre d’Egypte. Ces cris font descendre son propre nom, ce nom qui n’avait pas même été donner à Abraham, à Isaac et à Jacob. Parce que plus nos maux sont extrêmes, plus le bienfaisant auteur de notre vie s’empresse de nous envoyer des secours efficaces. »
Louis-Claude de Saint-Martin
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« Dans les ports, les employés les plus fragiles, ceux qui ont des problèmes familiaux ou des dettes, sont des proies faciles. Les trafiquants se renseignent, les ciblent, font du racolage à coups de chantages et de menaces. «Si un collègue change d’attitude, s’il semble tout d’un coup avoir plus d’argent ou travailler en dehors de ses heures, c’est un signal d’alerte. Nous ne poussons pas à la délation, mais il faut bien observer», dit Sara Van Cotthem. Tant les douanes que le syndicat de dockers font des campagnes de prévention contre le narcotrafic, la dangerosité de ces gangs et la corruption. «Dans ce milieu-là, «une fois seulement», ça n’existe pas.»
Les douaniers font très attention à ne pas être identifiables pour éviter d’être approchés par la mafia. «Si nous sortons dans un bar après le travail, ce ne sera jamais en uniforme. Nous devons également faire attention à ce que nous postons sur les réseaux sociaux.» »
Quand la cocaïne se déverse sur les ports d’Anvers et de Rotterdam – Le Temps
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« Chaque attentat est vécu douloureusement »
Clément, 30 ans, analyste contre-terrorisme (DGSI).
« « Après des études de sciences politiques et économiques à l’Université, j’ai d’abord travaillé dans le privé, au sein d’une grande entreprise de sécurité-défense en tant qu’analyste géopolitique. Puis j’ai rejoint la DGSI, fin 2016.
C’était le début d’une nouvelle méthode qui consiste à intégrer un analyste civil dans une équipe d’enquêteurs de police judiciaire de la DGSI. Mon travail consiste, dans le cadre de dossiers de contre-terrorisme, à fournir des éléments contextuels aux enquêteurs.
« Par exemple, si l’on mène des investigations sur une filière de djihadistes passée dans une ville syrienne, je dois renseigner mes collègues sur les batailles qui s’y sont déroulées, les personnes qui ont pu être rencontrées sur place, etc… Ceci grâce à des sources ouvertes ou à des informations fournies par les autres services de renseignement français.
Les procédures judiciaires sont longues et complexes. Parfois, une simple connexion ou un lien avec un autre dossier permet d’aboutir à la mise en détention provisoire d’un individu dangereux. Dans ce cas, je me sens utile à la protection de mon pays.
Evidemment, au regard de tout le travail effectué quotidiennement, chaque attentat sur le sol français ou contre les intérêts français à l’étranger est vécu douloureusement par la communauté du renseignement. Je ne l’ai, en revanche, jamais ressenti comme un échec personnel, du moins pas jusqu’à présent… ». »
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Marion, 40 ans, ex officier-traitant au Moyen-Orient (DGSE).
« « Après un diplôme universitaire en relations internationales, je suis rentrée à la DGSE comme analyste par la voie d’un concours de la fonction publique. J’exerçais un travail de chercheuse en géopolitique. Puis, après une période de formation, j’ai été envoyée au Moyen-Orient pour une mission d’officier-traitant qui a duré plusieurs années.
La « Centrale » (siège de la DGSE, NDLR) me donnait des objectifs de renseignement et le travail consistait à cibler des personnes susceptibles de nous intéresser, nouer ensuite un contact avec elles et les persuader de collaborer avec nous. La première qualité pour réussir dans ce genre de mission, c’est l’empathie non feinte. Il faut vraiment s’intéresser aux gens pour obtenir quelque chose. Bien sûr, des moyens financiers peuvent être mis à disposition mais ce genre d’argument n’est jamais suffisant.
En formation, nous apprenons les techniques de la clandestinité et de la filature par exemple. Pour que l’entraînement soit efficace, il doit se dérouler sur le terrain où nous allons exercer plus tard. Une mise en situation finale conclut la formation, préalable avant d’être projeté sur le terrain. Ensuite, une fois en opération, il faut être autonome, créatif, curieux avec une grande capacité d’adaptation. Courageux ? Je ne dirais pas ça. Les risques sont évalués en amont et je n’ai jamais eu le sentiment de me mettre en danger.
Ensuite, une fois la mission terminée, il faut rompre tous les contacts établis dans le pays. Au quotidien, dans la sphère privée, il faut savoir se rendre ennuyeuse dès qu’on nous pose des questions sur le travail. Ou ne rien montrer de nos connaissances pointues sur un sujet d’actualité. C’est à la fois frustrant et une leçon d’humilité à chaque fois ». »
Que font vraiment nos espions ? Des agents du renseignement racontent leur métier – Le Parisien
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« janvier 2004 quelque part en Afrique pour la première fois de son histoire la DGSE accepte d’incorporer des journalistes à des espions nous allons partager la vie des agents français leur vie clandestine sur le terrain du jamais vu mais à une condition nous filmerons en caméra cachée pas question d’attirer l’attention sur nous aucun nom aucun lieu ne doit transpirer nous voilà donc dans le Sahel sans plus de précision celui que nous appellerons le caméléon a 31 ans il dirige le détachement 344 qui s’enfoncent dans la brousse à chaque signe de vie on s’arrête comme ici près d’un puit pour le bétail ces nomades avec leurs troupeaux n’ont pas l’habitude de voir des blancs dans la région le caméléon va se faire passer pour quelqu’un d’autre c’est sa couverture la DGSE nous a interdit de la révéler couverture touristique commerciale ou peut-être humanitaire elle doit pouvoir resservir en fait on leur a expliqué ce qu’on faisait dans la région et on leur a posé une simple question de savoir si c’était dans le coin de dire comment on est en train de le faire et bon ils ont répondu que tout allait bien alors bon ça veut pas dire qu’ils disent forcément la vérité mais ça a au moins l’avantage de leur expliquer ce qu’on fait et eux vont le répandre dans tous les puits qu’on va les villages qu’on va rencontrer ils seront pas étonnés de nous voir parce que le téléphone arabe va très vite dans la brousse ouais bon ben ça dans les manuels militaires on appelle ça des conditions de vie rustiques le caméléon et ses hommes dorment sous la tente et transportent avec eux des réserves en eau en vivre et en carburant une mission comme celle-ci peut durer plusieurs semaines ou plusieurs mois tout dépend de la cible le but général de la mission c’est rechercher les indices de présence de terroristes dans la zone et ils sont nombreux ils sont nombreux et ils le deviennent de plus en plus plusieurs dizaines plusieurs centaines plusieurs centaines plusieurs centaines et il se déplace comment en en convoi de véhicule armé de grosses mitrailleuses surfu des gros 4×4 Toyota et se déplace pas à moins de 6 à 8 véhicules des fois ça peut monter jusqu’à 20 pour s’orienter les cartes ne suffisent pas parfois les pistes ont changé de tracé heureusement le caméléon peut compter sur cet homme son homologue des services secrets locaux tu m’as dit que tu avais un informateur dans la zone là comment c’est là d’accord donc toi tu penses que lui pourrait nous dire à peu près à peu près où ça passe où ça passe traduisez où l’ennemi s’infiltre et s’approvisionne mais qui sont ces terroristes du désert ils prêchent la guerre sainte mais vivent de trafic à la fois combattants islamistes et bandits de grand chemin nous partons vers le nord là-bas ils ont été vu récemment là-bas l’homologue connaît des informateurs nous arrivons dans un village 300 famille environ et un notable francophone ravi de cette occasion de pratiquer la langue à nouveau le caméléon se présente sous sa fausse identité nous aurons seulement le droit de voler quelques images on s’assoit pour la palabre le notable offre le thé le caméléon le sonde sur l’insécurité dans la région réponse rassurante : rien à signaler dans un rayon de 30 km mais comment savoir s’il dit vrai les bandes islamistes raquettent les populations et intimident les plus bavards évasif déjà ils se livrent pas comme ça des étrangers sur des faits qui les concernent particulièrement et puis bon eux apparemment ce qu’ils veulent c’est promouvoir la culture de leur pays de leur tribu leur village ils en sont fiers apparemment et ils ont pas envie de dire que c’est truffé de terroristes dans la zone voilà il va attirer les touristes c’est ce que j’ai compris non nous quittons la piste l’homologue du caméléon le convoi en pleine brousse au milieu de nulle part ouais dans d’accord qu’est-ce qu’il fait là il va chercher son informateur il va seul voilà il va seul c’est le gars avec lequel il a l’habitude de travailler donc il veut peut-être pas l’exposer aux yeux de ses voisins avec des occidentaux comme ça voilà moi ça me dérange pas un quart d’heure plus tard l’homologue est de retour avec cet homme son informateur ça va ça va bien salam alkoum ça va bien très bien le caméléon les emmène à l’écart pour parler cette fois-ci les renseignements sont bien plus précis il passe au nord vers minuit comme ça le vers de la nuit ils n’ont pas un avis récemment tu as entendu parler de ce qui s’était passé dans le secteur euh j’ai entendu parler les élèves verts les élèves verts j’ai entendu que ils ont passé à peu près que il y a 20 jours maintenant ils ont passé là-bas ils cherchent à faire prier les gens obligatoires dans la brousse là ils donnent des choses comme ça quoi l’informateur a bien coopéré le caméléon lui glisse un billet dans la main a-t-il inventé des détails merci à vous au revoir ou au contraire en a-t-il caché certains autres impossible de vérifier dans l’immédiat vous avez donné combien là j’ai donné 5000 CFA c’est-à-dire en euro 7,5 c’est ça voilà c’est pas cher pour un bon renseignement maintenant bon il a compromis personne c’est assez général ce qu’il a dit moi ça m’intéresse parce que c’est en rapport avec ce qu’on me demande de chercher donc on va le vérifier sur le terrain mais c’est pas trop mouillé avant de vérifier sur le terrain le caméléon fait son rapport et l’envoie par satellite tout n’est pas crédible à 100 % dans ce qu’il glane Paris devra faire le tri parfois les informations concordent les espions français voient venir un événement il faut réagir vite exemple avec l’édition 2004 du rally Paris-Dakar vous vous souvenez peut-être de ces images inhabituelles la caravane quitte la piste pour le bitume deux étapes viennent d’être annulées les concurrents n’iront pas s’aventurer dans la brousse ils prennent sagement la route le lendemain la course reprend ses droits avec le recul le scénario apparaît plus clairement une centaine d’islamistes armés préparaient une embuscade et c’est la DGSE qui a donné l’alerte pour éviter un kidnapping ou un attentat ce sont des agents comme le caméléon qui ont déjoué la razzia des islamistes le caméléon appartient au service action l’élite le bras armé de la DGSE ces hommes ont un peu le profil des espions de cinéma tous militaires ils vont sur le terrain à l’étranger et dans la clandestinité. »
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« réinventer l’eau chaude » – Recherche Google
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To vanish
« A purely imaginary constant could be added on the right here, but it can be assumed to vanish.
From the Cambridge English Corpus
In fact, for vanishing gravitational field, these equilibria have no well-defined limit.
From the Cambridge English Corpus
Older workers however may find wage indexed claims to be more valuable as most other human capital uncertainty has vanished.
From the Cambridge English Corpus
Furthermore, f(z) vanishes far upstream and far downstream.
From the Cambridge English Corpus
If the transaction is ready for commit, the thread denies access to new readers and waits for all readers to vanish before updating the database.
From the Cambridge English Corpus
One may also be interested in monitoring the rule confidence changes between maintenance operations to find out which problems persist and which vanish after maintenance.
From the Cambridge English Corpus
Once the kings went, all of this gradually vanished.
From the Cambridge English Corpus
The normal velocity component along the solid walls, such as the vertical walls of the harbour basin and the coastline, must vanish.
From the Cambridge English Corpus
Of course, if the obstacle avoidance is successful the contact forces vanish and task position error converges to zero.
From the Cambridge English Corpus
These encapsulate information about the surface-tension-driven flow that can be used in the hyperbolic conservation law representing the limit of vanishing surface tension.
From the Cambridge English Corpus
In the old kingdom, everything vanished and contracted.
From the Cambridge English Corpus
As news of what had happened spread in the village, accusations against the butcher vanished.
From the Cambridge English Corpus
The acoustic waves are usually very weak, and in any case vanish for normal incidence.
From the Cambridge English Corpus
Only for highly overcompressed detonation waves does the influence of the chemical reaction vanish.
From the Cambridge English Corpus«
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« Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.
Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Wikipédia
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« Le suisse Robert Walser le nomme dans son dialecte un « glünggi », c’est-à-dire un bon à rien, un pitoyable fainéant qui s’expose plus ou moins complaisamment aux yeux de tous dans « Der verlorene Sohn », dans un texte paru en septembre 1928 dans le Berliner Tageblatt.22
Ses romans mettent en scène des personnages de vagabonds, de marginaux, dans Les enfants Tanner ou Brigands et par une inversion ironique, un père prodigue dans une nouvelle, « Précepteur et porteur » de son dernier recueil La Rose :
« Des enfants prodigues, c’est une chose tout à fait concevable. Un père prodigue, en revanche, a tellement honte qu’il en perd sa barbe.. Il la ramasse, se la remet sur le menton et s’essuie les yeux. (…) »
http://crdp.ac-paris.fr/parcou […] ue?paged=2
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« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension. »
Ghassan Salamé
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« Freud, qui aurait pu se donner la gloire d’introduire en psychologie la considération du dynamisme personnel, l’a ruinée en grande partie par une métapsychologie qui RÉDUIT CE DYNAMISME À UN DYNAMISME CAUSAL ET RÉTROSPECTIF. SI JE NE SUIS QUE LE JEU D’UN PASSÉ INEXORABLE ET MENAÇANT, QUE M’IMPORTE QUE CE TYRAN ME TIENNE EN LAISSE PAR UN RAFFINEMENT DE PROCÉDÉS À NUL AUTRE SEMBLABLE ? Que peut encore signifier la restitution de l’individuel dans l’explication psychologique, si l’analyse individuelle ne découvre que des déterminismes révolus et des forces INFLÉCHISSABLES derrière l’histoire de chaque individu ? Or le déterminisme ne découvre pas de telles forces dans l’expérience parce qu’elles y sont, il les découvre parce qu’il les y met. Tel sera le principal reproche d’Adler à son maître. Le moi n’est pas seulement un agent de compromis avec le réel, plus ou moins sceptique sur les possibilités et sur la valeur de son œuvre ; il est réaction contre le donné, volonté d’affirmation et de puissance, capacité de dévouement. »
Emmanuel Mounier
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« 1 233 perquisitions, 165 interpellations, dont 142 gardes à vue, et 230 armes saisies, 266 assignations à résidence. Mardi 24 novembre, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, a dressé un nouveau bilan chiffré de l’application de l’état d’urgence. On notera une certaine stabilité du ratio perquisitions/gardes à vue autour de 10% depuis la proclamation de l’état d’urgence, dans la nuit du 13 au 14 novembre. « Le principe de ces perquisitions, c’est de taper large », nous expliquait, dimanche 22, le préfet du Val-d’Oise, Yannick Blanc. De fait.
Environ un tiers de ces perquisitions ont lieu dans la zone couverte par la gendarmerie (essentiellement rurale et péri-urbaine): les gendarmes ont procédé à 409 perquisitions, 49 interpellations, dont 31 gardes à vue. 99 armes ont été saisies, dont 4 armes de guerre, 65 armes longues et 30 armes de poing. Ils ont enfin signifié 45 assignations à résidence.
Nos confrères de la presse quotidienne régionale publient chaque jour des récits de perquisitions. Il est désormais manifeste qu’elles obéissent toutes à un modus operandi unique, avec un déploiement de force extrêmement conséquent – toujours plus d’une quinzaine de policiers ou gendarmes, en tenue d’intervention – quelle que soit la dangerosité supposée de la cible, et pas mal de portes cassées… Ce qui peut déclencher une certaine panique chez les intéressés, comme en témoigne ce père de famille toulousain à La Dépêche du Midi.
« Personnes, armes ou objets liés à des activités à caractère terroriste »
Une phrase-type justifie le ciblage dans l’ordre de perquisition: le préfet ordonne l’opération car « il existe des raisons sérieuses de penser que se trouvent des personnes, armes ou objets liés à des activités à caractère terroriste » chez X. ou Y. Au contraire des arrêtés d’assignations à résidence, plus détaillés, l’argumentation s’arrête là – que le perquisitionné soit une mosquée « radicale », un petit voyou ou un militant associatif. La Dépêche du midi a interrogé la directrice de cabinet du préfet des Hautes-Pyrénées, qui se montre « sibylline » sur le lien entre perquisitions et terrorisme, voir attentats du 13 novembre: « Même si ces perquisitions n’ont pas un lien direct avec les événements terroristes, elles sont, a minima, liées par l’esprit. »
Le cadre prévu par la loi de prorogation de l’état d’urgence adoptée vendredi 20 novembre est large:
« Le décret déclarant ou la loi prorogeant l’état d’urgence peut, par une disposition expresse, conférer aux autorités administratives mentionnées à l’article 8 le pouvoir d’ordonner des perquisitions en tout lieu, y compris un domicile, de jour et de nuit, sauf dans un lieu affecté à l’exercice d’un mandat parlementaire ou à l’activité professionnelle des avocats, des magistrats ou des journalistes, lorsqu’il existe des raisons sérieuses de penser que ce lieu est fréquenté par une personne dont le comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics. »
Bar à chicha non déclaré
A Pontarlier (Doubs), Bicer Tekin, le propriétaire barbu d’un kebab, a ainsi vu sa porte de garage défoncée parce que les policiers n’arrivaient pas à ouvrir la porte d’entrée, relate L’Est républicain. Au final, les policiers ont découvert « quelques grammes de résine de cannabis, une petite arme de poing dont la catégorie reste à définir, 6 000 euros d’argent liquide ». A Besançon, parquet et préfecture « se renvo[ient] la balle et la motivation précise de l’intervention » chez un particulier connu pour des faits anciens. Les policiers ont en tous cas dégoté une antiquité, une mitrailleuse Sten datant probablement de la Seconde guerre mondiale. A Bordeaux, c’est une épicerie qui avait fait parler d’elle récemment en réservant des créneaux aux seules femmes qui a été visée (sans résultat), explique Sud-Ouest. Commerces également visés dans les Alpes-Maritimes, ou à La Rochelle. A Fargniers (Aisne), les policiers ont saisi l’occasion de la loi pour contrôler un bar à chicha non déclaré, selon L’Union.
Le secret sur le pourquoi du comment de ces perquisitions est parfois bien gardé, surtout quand elles ne sont pas fructueuses, comme à Jarnac, par exemple. Enfin, notons un bon élève, le préfet de Dordogne: 26 perquisitions dans ce département rural. Mais pour un maigre butin: une arme détenue illégalement saisie et détruite. »
Laurent Borredon, pour Le Monde, publié le 25 novembre 2015 à 15h51, modifié le 25 octobre 2024 à 06h19
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« Quant aux personnes visées par ces perquisitions, Frédéric Clowez ne s’en cache pas, il s’agit bien de musulmans pratiquants : ‘Ce ne sont pas des gens qui sont inquiétés dans des affaires judiciaires. Nous sommes dans une optique préventive’ », écrit le journal, qui conclut étrangement: « Il serait donc presque rassurant de faire l’objet d’une perquisition administrative. Ceux qui sont vraiment dans le collimateur sont plutôt confiés aux enquêteurs parisiens de l’antiterrorisme. » Le directeur de cabinet explique enfin la manière dont les cibles sont déterminées:
« Nous n’assimilons pas tous les musulmans aux radicaux. On s’intéresse aux gens qui ont une pratique particulièrement assidue, qui changent de comportement ou d’apparence vestimentaire. »
Certains ont été « signalés par des voisins, un membre de la famille… »
Pratique assidue, apparence vestimentaire… Dans l’Aisne, c’est ainsi un adepte du Tabligh, un mouvement quiétiste, qui voit son appartement et ses voitures visités par la police, selon L’Union. »
Laurent Borredon, pour Le Monde, Publié le 12 décembre 2015 à 13h45
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« Vert ou Rouge »
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« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
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« J’ai fait un rêve, un jour.
Quelqu’un, était mort de rire, goguenard.
Il se tenait en fait sur une route, une route de montagne, dans un virage.
Quand au loin il a entendu crisser les pneus d’une voiture qui vrombissait à toute allure.
Elle descendait la côte, la route, sautait de virage en virage, à toute blinde.
Ce que le pilote ne savait pas, mais que la personne savait, elle.
C’était qu’il manquait une partie de la route.
Et qu’après son virage, si elle ralentissait pas….
bah le pilote allait finir par se crasher. »
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« Vert au Rouge »
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« Rouge au Vert »
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Alain Penven, L’ingénierie sociale, CAIRN.INFO : Matières à réflexion
https://www.cairn.info/l-ingenierie-sociale–9782749237176-page-25.htm
Définir l’ingénierie sociale
Dans L’ingénierie sociale (2013), pages 25 à 33
« Est-il légitime de parler d’ingénierie sociale ? En posant cette question, nous souhaitons déconstruire une évidence, qui ferait de l’ingénierie sociale une dimension incontournable des politiques sociales, et souligner le caractère polémique et contradictoire de la notion. L’ingénierie renvoie à la figure de l’ingénieur : « Personne apte à occuper des fonctions scientifiques et techniques actives, en vue de créer, organiser, diriger des activités qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre. » Et « l’ingénierie est l’étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, sociaux) qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes ; discipline ; spécialité que constitue le domaine de telles études » (Larousse). Pour le dictionnaire historique de la langue française Le Robert : « Ingénieur a d’abord désigné un constructeur, un inventeur d’engins de guerre ou un conducteur d’ouvrages de fortification, il s’emploie aussi au xviie et au xviiie siècle comme équivalent d’architecte, mais s’est spécialisé pour désigner une personne qui, par sa formation scientifique et technique, est apte à diriger certains travaux, à participer à des recherches ; cet emploi moderne d’ingénieur apparaît au xviiie siècle et se répand avec le développement de l’industrie. » Nous retenons de cette définition les notions d’étude, de projet et de pluridisciplinarité. L’ingénieur et l’ingénierie sont deux notions structurantes du champ industriel, elles s’appliquent à la production de machines, d’outils, de produits manufacturés… » »
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« Ceux qui se contentent de rappeler les droits de l’homme, et de réciter les droits de l’homme, c’est des débiles. Il ne s’agit pas de faire appliquer des droits de l’homme. Il s’agit d’inventer des jurisprudences, où, pour chaque cas, ceci ne sera plus possible. C’est très différent. »
Gilles Deleuze
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« Nous sommes à un tournant. Ce qui se passe aujourd’hui c’est un basculement. Nous sommes réellement en train de basculer dans la folie. L’humanité toute entière bascule dans une maladie mentale. Tu vois, je sais pas si tu connais, je sais pas si tu as déjà été confronté à une maladie mentale, mais tu as la personne qui est en face de toi et c’est fini, il n’y a plus aucune communication possible. Tu ne peux plus la raisonner. C’est pas une blague, la personne est prisonnière, en prison, c’est un emprisonnement mental.
Le mental, il peut te faire voyager avec Raphaël, mais il peut aussi t’emprisonner. Ça fait des siècles que les humains font n’importe quoi, des siècles. Ils ont fait n’importe quoi avec la religion, ils ont raconté n’importe quoi, que des mensonges. Ils ont asservi, cherché le pouvoir, pas le pouvoir de l’amour. Maintenant, ils sont vraiment confrontés à un monde, parce qu’il y a des conséquences là. Le monde qu’on a connu, c’est fini, on ne le retrouvera pas. Et vous aviez « avant » et « après » le 11 septembre. Le monde d’avant le 11 septembre, c’est pas le monde d’après.
Les humains, ils s’en moquent. On leur dit : « on a été sur la Lune », mais c’est pas possible d’aller sur la Lune, eh bien ils s’en moquent. Ils ne comprennent pas qu’en réalité, c’est un processus de maladie mentale et qu’il y a des signes qui alertent. Et vous croyez que ça va s’arrêter où maintenant, cette histoire-là ? Ça va s’arrêter où ? Et on a beau leur expliquer, leur parler, leur dire, ils n’écoutent pas. Mais pourquoi ? Parce que, à un moment donné, ce n’est même plus possible de leur parler, parce qu’ils sont enfermés dans leur monde, n’ayant plus aucun contact avec la réalité, avec le réel.
Alors, quand les humains viennent pour rencontrer la Maman, les Anges, ils sont toujours dans leurs concepts, dans leurs idées, dans leurs attentes, dans leurs intérêts et dans leur monde. Jamais ils vont se dire : « voilà, la Maman, elle existe ». Vous l’imaginez la scène ? Vous la voyez sur un écran de cinéma, vous la voyez au théâtre ? Vous avez un gamin qui arrive pour parler avec sa maman, mais dans le fond, il s’en fout de sa maman, il n’y a que lui qui l’intéresse. Il est dans son monde, enfermé. Il ne voit même pas sa maman, il ne voit même pas les anges, il ne voit rien d’ailleurs, il ne voit que lui. Et il est dans son monde, il n’y a que lui qui existe, ses intérêts. Il est malade, il est enfermé. Qu’est-ce que vous diriez d’un être comme ça ?
Et après, eh bien ils vont dicter. Ils vont dicter à la Maman, ils vont dicter aux anges. En fin de compte, le monde entier doit obéir aux hommes, mais les êtres existent, il n’y a pas que l’homme qui existe. C’est complètement bizarre comme concept, c’est une mauvaise éducation. Nous avons été éduqués pour être asservis et, en fin de compte, quand vous regardez, eh bien nous avons fait la même chose avec les mondes. Et on nous fait exactement ce qu’on fait, et la façon dont on vit, ça vient vers nous. Mais maintenant, les humains, ils ne peuvent plus rien faire, parce qu’en fin de compte, ils sont totalement asservis. »
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« Ce qu’il décrit, c’est qu’il existe des logiques, des nécessités d’intimidation discrète, de soumission, de respect à l’ordre social, aux personnes, d’injonction au silence, comme celle de quelqu’un, ou d’un groupe qui vous fait comprendre, deviner qu’il est armé. Et vous vous taisez alors par peur, ou alors par compréhension de votre situation pas toujours claire. Mais c’est la peur, l’angoisse elle-même qui pousse les gens à s’armer. Sorte de serpent qui se mord la queue. Trop de crimes et délits non pas impuni mais proféré induisent une logique de contrôle parfois de menaces ou de neutralisation, d’intimidation par l’équipement en couteaux, armes à feu, apprentissage de sports de combat. La peur d’un renversement du pouvoir par la gauche radicale provoque une réaction des milieux économiques, ou de droite catholique ou militaire qui s’équipent, sont équipés, presque formés à déstabiliser, ou renverser le régime, au cas où. L’État, ses représentants ne sait pas exactement quoi faire, observe en silence, comme prêt à agir, à réagir, en fonction des évènements, de leur tournure. Il y a bien sûr la crainte du désordre sociopolitique qui fait basculer presque l’État dans l’autoritarisme, la violence, la répression, pour protéger l’économie de l’instabilité économique, et aussi de glissements dangereux et coûteux dans les finances publiques. Les militaires, l’armée observent, se tiennent à distance, devoir de réserve, serment de loyauté, de patriotisme les contraignant. Une population sur les dents, dans la faim, la précarité, la peur, ou la violence ordinaire médite des projets de revanche, de renversement, la colère contre l’État et ses représentants, trop exagérément accuser de facteurs qu’ils ne contrôlent pas ou pas vraiment, ou pour lesquels ils sont impuissants voire pas responsables. Des partis, des alliances sociopolitiques s’estiment lésées dans un système, un contexte qu’ils estiment trop indulgents ou tolérants parfois, souvent par convictions personnelles, ou idéologies, et aspirent à un retour du moral, du religieux, les personnes immigrées dans cela s’estiment lésées, sont très souvent stigmatisées exagérément, injustement et deviennent vindicatives, développent, ont développées de l’aversion contre la police accusée d’agir avec partialité, et brutalité, de cynisme. Le tout dans un contexte économique tendu, ultra concurrentiel, libérale, avec à l’étranger notamment de nouveaux acteurs émergents qui réclament leurs droits, travaillent plus dur encore. L’accession, la démocratisation des savoirs rend la verticalité inhérente du pouvoir plus difficile à justifier, à incarner , et place les hommes, les partis politiques en face d’une population de plus en plus instruite, et formée, critique face a l’impuissance des partis et dirigeants politiques à faire reculer la pauvreté, le sentiment de s’appauvrir que partagent tout ceux dont la marge de manœuvre financière, les ressources gagnées ou possédées sont insuffisantes ou trop serrées, et injustes au regard des efforts colossaux consentis jour après jour, mois après mois, années etc… Les conflits sociaux et politiques, publiques sont tels, d’une si grande violence et virulence, que l’aigreur, la fatigue, la colère, progresse dans toutes les classes d’une société devenue méfiante, critique, circonspecte par expérience des désillusions électorales successives, l’État étant jugé coupable de négligences pire d’un laisser-faire, de fermer les yeux, sur les récriminations, les plaintes privées ou publiques. Au sein de la société, on s’étiquette, est étiqueté, méprisé ou stigmatisé, par classes d’âges, classes sociales, orientation politique, etc.. Dans ce contexte de guerre sociale larvée , certains s’effondrent, sur fond de misère sociale et affective, sont la proie des dealers, des marchands de malheurs, des mafias qui prolifèrent et s’entretuent, se déchirent en pleine rue et ce malgré les scandales, l’indignation permanente que ces trafics suscitent en continue. Des règlements de compte ont lieu tous les jours, pour des questions d’honneur, de trafic, de bandes, de quartiers rivaux, dans l’indifférence de la police, des gens qui méprisent, et se distancient, se sont distanciées de ces histoires dont les participants sont pour eux des dégénérés. L’État, sans doute par pitié, observe, mais ne peut, ni ne veut régler le problème, malgré les nuisances. Des médias relayent machinalement et mécaniquement les faits divers, judiciaires du jour, parfois à des fins politiques, électoralistes, sur fond idéologique et sans tenir compte que malgré tout ce que l’on raconte et dit, la mortalité lié aux homicides, les statistiques ont considérablement baissé en 25 ans malgré tout, en proportion de l’augmentation de la population. »
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La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
« La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. » »
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« LA CRAINTE EST NECESSAIRE QUAND L’AMOUR MANQUE; MAIS IL LA FAUT TOUJOURS EMPLOYER A REGRET, COMME LES REMEDES LES PLUS VIOLENTS ET LES PLUS DANGEREUX. CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME. « «
Fénelon, Les aventures de Télémaque
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« « Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec l’incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
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Kalyvas : découpler la guerre et la violence
« The Logic of Violence in Civil War, publié en 2006 chez Cambridge University Press, est le grand livre de Stathis Kalyvas, politiste grec formé à Chicago puis à Yale. Le projet est analytiquement précis : « découpler analytiquement la guerre et la violence » — c’est-à-dire montrer que la violence dans les guerres civiles n’est ni une conséquence automatique de la guerre ni une explosion irrationnelle, mais un produit micro-rationnel des situations locales de contrôle. Stathis Kalyvas
La distinction centrale est entre violence sélective (qui cible des individus identifiés comme défecteurs ou collaborateurs) et violence indiscriminée (qui frappe collectivement, sans tri). Kalyvas pose une thèse contre-intuitive : la violence sélective demande de l’information ; l’information demande de la collaboration des civils ; et la collaboration ne se produit que là où l’un des camps détient un contrôle suffisant pour protéger les dénonciateurs. Inversement, dans les zones où aucun camp ne contrôle, l’information manque, et la tentation devient celle de la violence indiscriminée — qui, paradoxalement, est moins efficace pour produire la soumission durable. »
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« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1)»
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »
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« Mentionne-le mais sans insister. Barzini est un homme à qui l’on n’a pas besoin de dire les choses. »
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Le Parrain, Premier volet, « Vito »
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Recherche, question portant sur un mécanisme précis : le lien entre la gravité perçue des conséquences d’une erreur (jouer sa vie, sa survie, sa liberté) et l’émergence d’une rectitude maniaque, d’une exigence d’infaillibilité, qui à son tour libère des ressources intellectuelles et physiques insoupçonnées. Témoignages réels — de psychologues, d’opérateurs du renseignement ou des forces spéciales, et de repentis du crime organisé — où ce phénomène est documenté de première main. Sur les deux périmètres (francophone et anglophone), en priorisant les récits autobiographiques et journalistiques de première main tout en intégrant les explications psychologiques et neurobiologiques, et en couvrant à la fois la rectitude OpSec des repentis et la psychologie du clandestin en symétrie de terreur avec ses traqueurs. »
Claude Ai
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La rectitude sous peine de mort : comment la gravité des conséquences forge l’infaillibilité et libère des ressources insoupçonnées
TL;DR
- « L’hypothèse centrale — selon laquelle la gravité perçue des conséquences d’une erreur engendre une exigence d’infaillibilité qui, à son tour, libère des ressources cognitives et physiques supérieures — est partiellement validée mais doit être sérieusement nuancée : la science distingue nettement un stress « facilitant » (état de défi) d’un stress « débilitant » (état de menace), et seul le premier améliore la performance. La menace existentielle brute, sans préparation ni cadrage, dégrade la cognition (vision tunnel, exclusion auditive, effondrement du cortex préfrontal).
- Les récits de première main (Pistone/Donnie Brasco côté traqueur ; Buscetta et Calderone côté traqué ; opérateurs DGSE et commandos marine) confirment empiriquement la « symétrie de terreur intellectuelle » : traqueur et traqué partagent la même discipline froide d’OpSec, la même vérification compulsive, la même hypervigilance — mais ces récits décrivent un coût psychique élevé (épuisement, paranoïa, dissociation) bien plus qu’une euphorie de surperformance.
- Le mécanisme réel qui « libère » des ressources n’est pas la peur de mourir en soi, mais l’expertise automatisée + un cadrage de défi + un entraînement à l’inoculation du stress : c’est l’interaction de ces trois facteurs, et non la seule gravité de l’enjeu, qui produit la clarté mentale, l’endurance et l’improvisation sous pression.
Key Findings
La recherche documentaire fait apparaître quatre conclusions structurantes. Premièrement, la relation entre enjeu et performance n’est pas linéaire mais en forme de U inversé (loi de Yerkes-Dodson), et la variable décisive n’est pas l’intensité de la menace mais la manière dont le sujet l’évalue (défi vs menace). Deuxièmement, les capacités « insoupçonnées » décrites par les opérateurs sont réelles mais reposent sur des automatismes sur-entraînés qui libèrent la mémoire de travail, et non sur une mobilisation magique d’énergie par la peur. Troisièmement, la « symétrie de terreur » entre traqueur et traqué est solidement attestée par les sources de première main : les deux camps développent une OpSec obsessionnelle et une hypervigilance permanente. Quatrièmement, le coût à long terme de cet état (TSPT, épuisement, hypervigilance résiduelle) est massif et systématiquement sous-estimé dans les témoignages reconstruits.
Details
1. Le cadre neurobiologique : pourquoi la menace peut aussi bien décupler qu’effondrer
Le point de départ scientifique indispensable est que le stress aigu n’a pas un effet unique. La loi de Yerkes-Dodson (formulée par Robert Yerkes et John Dillingham Dodson en 1908, complétée par Easterbrook en 1959) décrit une relation en U inversé entre le niveau d’éveil/activation et la performance : un stress modéré améliore la performance, un stress excessif la dégrade, et l’optimum est plus bas pour les tâches complexes que pour les tâches simples. La synthèse de Lupien et al. (2007) a confirmé que la performance mnésique suit une courbe similaire selon le niveau de glucocorticoïdes.
Sur le plan des mécanismes, un stress aigu d’intensité modérée déclenche la libération d’adrénaline et de noradrénaline (axe sympatho-adréno-médullaire) puis de cortisol (axe HPA). La noradrénaline « améliore le filtrage attentionnel en renforçant les connexions neuronales liées aux stimuli importants, tout en inhibant les stimuli non pertinents » ; le cortisol augmente la disponibilité du glucose pour le cerveau. Mais au-delà d’un seuil, l’hyperactivation de l’amygdale entraîne une diminution de l’activité du cortex préfrontal — siège de la mémoire de travail, de la planification, de la prise de décision et de l’inhibition. Comme le résume la littérature de neurosciences (notamment Amy Arnsten, « Stress weakens prefrontal networks: molecular insults to higher cognition », Nature Neuroscience, 18, 2015), il existe une « corrélation négative entre l’activité de l’amygdale et du cortex préfrontal ». Autrement dit, passé l’optimum, on ne devient pas plus lucide : on perd l’accès aux fonctions cognitives supérieures.
C’est exactement ce que décrit la littérature opérationnelle sur le combat. Dans On Combat (2004), le Lt-Col Dave Grossman et Bruce K. Siddle décrivent, au-delà d’une fréquence cardiaque d’environ 175 battements/minute (« condition black »), une vasoconstriction réduisant l’oxygénation cérébrale, le « mid-brain » prenant le dessus sur la pensée rationnelle. Les distorsions perceptives documentées — vision tunnel (réduction de 70 % ou plus du champ périphérique), exclusion auditive, perte de la vision de près, distorsion temporelle (le temps qui ralentit) — sont des effets de rétrécissement perceptif qui peuvent être adaptatifs (réagir plus vite) mais qui, à haute intensité, font manquer des informations critiques (un second assaillant, un proche qui crie un avertissement).
Le point crucial, validé par la recherche empirique sur les militaires : l’entraînement intensif sous stress ne supprime pas ces réactions mais permet de fonctionner avec elles. Les études de Lieberman et al. (2002, 2005) sur l’entraînement des Navy SEALs et le programme SERE montrent au contraire que la « Hell Week » (privation de sommeil sévère, stresseurs physiques et psychologiques) dégrade le temps de réaction, la vigilance, l’attention et la mémoire — preuve que la menace extrême, même chez l’élite, n’améliore pas spontanément la cognition.
2. La variable décisive : défi (challenge) versus menace (threat)
La découverte scientifique qui permet de réconcilier l’hypothèse de départ avec les données est le modèle biopsychosocial du défi et de la menace, développé par Jim Blascovich et ses collègues (Blascovich & Tomaka, « The biopsychosocial model of arousal regulation », Advances in Experimental Social Psychology, vol. 28, 1996 ; Tomaka, Blascovich, Kelsey & Leitten, Journal of Personality and Social Psychology, 65(2), 1993). Dans une situation d’enjeu, deux signatures physiologiques distinctes sont possibles. L’état de défi s’accompagne d’une augmentation du débit cardiaque (cardiac output) couplée à une baisse de la résistance vasculaire périphérique : « le cœur bat plus fort et plus vite et déplace le sang plus efficacement vers la périphérie », profil proche de celui de la joie et du courage. L’état de menace s’accompagne au contraire d’une vasoconstriction et d’une hausse plus modeste du débit cardiaque : le sang circule mal en périphérie. Tomaka et al. (1993) ont établi que « la réactivité cardiaque pendant les stresseurs de coping actif était positivement liée aux évaluations de défi et négativement aux évaluations de menace ; la réactivité vasculaire, à l’inverse, était positivement liée à la menace et négativement au défi ».
La méta-analyse de Behnke & Kaczmarek (« Successful performance and cardiovascular markers of challenge and threat: A meta-analysis », International Journal of Psychophysiology, 130, 2018) confirme que les stresseurs plus menaçants présentent « une plus grande résistance périphérique totale, un débit cardiaque plus faible et une plus grande activation de l’axe HPA marquée par la libération de cortisol » que les stimuli plus stimulants. Blascovich, Seery, Mugridge, Norris & Weisbuch (« Predicting athletic performance from cardiovascular indexes of challenge and threat », Journal of Experimental Social Psychology, 40(5), 2004) ont montré que les indices cardiovasculaires de défi prédisaient la performance athlétique ultérieure ; Seery, Weisbuch, Hetenyi & Blascovich (« Cardiovascular measures independently predict performance in a university course », Psychophysiology, 47, 2010) ont montré qu’ils prédisaient les notes universitaires. Le modèle s’enracine dans la notion de « physiological toughness » de Richard Dienstbier (Psychological Review, 96(1), 1989).
Surtout, cette évaluation est modifiable. Les travaux de Jeremy Jamieson sont décisifs ici. Dans Jamieson, Mendes, Blackstock & Schmader (« Turning the knots in your stomach into bows: Reappraising arousal improves performance on the GRE », Journal of Experimental Social Psychology, 46(1), 2010), des candidats au GRE à qui l’on disait que « l’activation améliore la performance » présentaient une hausse de l’alpha-amylase salivaire (marqueur sympathique) et surpassaient les contrôles à la section mathématiques — bénéfice se prolongeant jusqu’aux scores réels passés un à trois mois plus tard. Dans Jamieson, Nock & Mendes (« Mind over matter: Reappraising arousal improves cardiovascular and cognitive responses to stress », Journal of Experimental Psychology: General, 141(3), 2012), la réévaluation de l’activation comme « fonctionnelle et adaptative » produisait « des réponses cardiovasculaires plus adaptatives — efficacité cardiaque accrue et résistance vasculaire plus faible — et un biais attentionnel diminué », c’est-à-dire un basculement explicite de la menace vers le défi. La réévaluation n’invite pas à se détendre : elle change le type de réponse au stress. L’effet a été répliqué en conditions réelles d’examen (Jamieson, Peters, Greenwood & Altose, Social Psychological and Personality Science, 7(6), 2016) : la réévaluation améliorait la performance en mathématiques en augmentant la perception des ressources de coping.
Le complément vient d’Alia Crum (Crum, Salovey & Achor, « Rethinking stress: The role of mindsets in determining the stress response », Journal of Personality and Social Psychology, 104(4), 2013), qui a introduit le concept de « stress-is-enhancing mindset » (et l’instrument de mesure, la Stress Mindset Measure) et montré qu’un état d’esprit considérant le stress comme facilitant est associé à une réactivité du cortisol modérée (et non maximale ou minimale) et à un fort désir de feedback. C’est précisément ce mindset qui prédit le succès en sélection chez les SEALs : Smith, Young & Crum (« Stress, Mindsets, and Success in Navy SEALs Special Warfare Training », Frontiers in Psychology, 2020), suivant 174 candidats, ont trouvé que ceux ayant un « stress-is-enhancing mindset » persistaient davantage, couraient le parcours d’obstacles plus vite et recevaient moins d’évaluations négatives de leurs pairs et instructeurs.
Conclusion intermédiaire : l’hypothèse de départ est vraie à condition d’être reformulée. Ce n’est pas la gravité des conséquences en elle-même qui libère des ressources, mais le fait que l’opérateur entraîné interprète cet enjeu extrême comme un défi mobilisateur plutôt que comme une menace écrasante. La gravité de l’enjeu est une condition qui peut basculer dans un sens ou dans l’autre ; l’entraînement et le mindset déterminent le sens du basculement.
3. Le vrai moteur de l’« infaillibilité » : l’expertise automatisée qui libère la mémoire de travail
L’« exigence de rectitude maniaque » — le « plan propre à la virgule près » — produit ses effets non par tension nerveuse, mais par la construction d’automatismes. La théorie de la charge cognitive (John Sweller ; van Merriënboer & Sweller) établit que la mémoire de travail est limitée (Miller, 1956 : 7 ± 2 éléments) et que la performance experte repose sur des schémas stockés en mémoire à long terme qui, une fois automatisés, « contournent entièrement la mémoire de travail » et n’en consomment plus les ressources. C’est pourquoi, comme le note la synthèse du Cambridge Handbook of Expertise and Expert Performance, « les experts sont bien plus résilients dans les environnements de décision à forte charge ; ils sont moins perturbés… car leurs schémas automatisés requièrent moins d’attention consciente ».
La répétition obsessionnelle, la préparation « à la virgule près », sert donc à transférer un maximum de la tâche dans des automatismes, libérant la capacité préfrontale pour l’imprévu — d’où la « capacité d’improvisation sous pression » de l’hypothèse. Le témoignage d’un commando marine français l’illustre exactement : « Chaque opération est préparée avec une précision d’horlogerie. Aucune note ne doit être emportée lors des opérations pour éviter toute compromission… On doit tout mémoriser » (recueilli sur focus-formations.com), avec recours à des maquettes du bâtiment visé et à la réalité virtuelle pour « imprégnation ». La rectitude millimétrique n’est pas une névrose : c’est un dispositif de réduction de la charge cognitive future.
Attention toutefois au revers : le phénomène du « choking under pressure » (Sian Beilock & Thomas Carr, 2001) montre que lorsque l’enjeu pousse l’expert à surveiller consciemment ses procédures automatisées (« explicit monitoring »), sa performance peut régresser à un niveau de novice. L’excès d’enjeu peut donc défaire l’expertise même qu’il était censé mobiliser — encore une fois, la relation n’est pas monotone.
4. Le flow de combat : clarté décuplée et distorsion temporelle
Plusieurs sources décrivent un état proche du flow (Mihály Csikszentmihalyi, Flow: The Psychology of Optimal Experience, 1990) : absorption totale, fusion de l’action et de la conscience, disparition de la conscience de soi, distorsion temporelle, sentiment de contrôle. Csikszentmihalyi situe le flow à l’équilibre entre défi élevé et compétence élevée ; Engeser & Rheinberg (2008) ont montré que l’effet du flow sur la performance est plus fort dans les situations à fort enjeu.
L’historien Yuval Noah Harari a théorisé le « combat flow » (2008), suggérant que les situations de combat, par la nécessité de se focaliser sur le présent pour survivre, optimisent « par nécessité » toutes les composantes du flow et produisent une « conscience accrue de vivre ». Des témoignages d’opérateurs (recueillis sur highvaluetarget.com par un ancien Leading Petty Officer SEAL) décrivent qu’« en état de flow, on prend des décisions remarquables rapidement, sans hésitation » — mais aussi, paradoxalement, que « plus j’essayais fort de gagner, plus je faisais mal », et que la performance optimale advenait quand il « devenait interne et se relâchait ». Ce détail est capital : il contredit l’idée que la tension maximale produirait la performance maximale. Le flow exige un certain lâcher-prise, incompatible avec la terreur pure.
5. La symétrie de terreur : le traqueur
Le cas le mieux documenté côté traqueur est celui de Joseph D. Pistone, agent du FBI infiltré six ans (septembre 1976 – juillet 1981) dans la famille Bonanno sous l’identité de « Donnie Brasco » (Donnie Brasco: My Undercover Life in the Mafia, 1988 ; ses preuves ont conduit à plus de 200 inculpations et plus de 100 condamnations). Comme le résume le FBI lui-même : « La moindre erreur ou le moindre accident aurait pu lui coûter la vie. » Pistone décrit une discipline de rectitude permanente : « Je savais comment agissaient les wiseguys… Garde ta bouche fermée à certains moments. Ne te mêle pas de ce qui ne te concerne pas. Éloigne-toi des conversations et des situations qui ne sont pas tes affaires, avant que quiconque te demande de dégager. » Cette OpSec comportementale — minimiser sa surface d’exposition, ne jamais être vu avec la mauvaise personne, éviter que ses dispositifs d’enregistrement ne soient découverts — est l’exact miroir de la discipline mafieuse qu’il infiltre.
Fait remarquable sur le coût psychique et sur la préservation de soi, Pistone revendique de n’avoir pas été altéré : « Je suis fier d’avoir été le même Joe Pistone en sortant qu’en entrant. Six ans dans la Mafia ne m’avaient pas changé. » Cette affirmation, à manier avec prudence (elle est rétrospective et identitairement investie), suggère qu’une partie de la résilience tient à un ancrage identitaire stable — le conseil de tradecraft qu’il donne lui-même : « Un bon agent infiltré reste aussi proche que possible de la vérité, aussi proche que possible de sa propre personnalité et de ses propres valeurs. »
Côté renseignement d’État, les « Moscow Rules » de la CIA (Antonio & Jonna Mendez, The Moscow Rules, 2018) codifient cette rectitude millimétrique face à une surveillance totale du KGB (appartements perquisitionnés en moyenne quatre fois par mois selon le livre). Ces règles étaient si sensibles qu’elles n’étaient pas écrites : « elles devaient être mémorisées et transmises oralement d’officier à officier ». La détection de surveillance, les « brush passes », les « dead drops », le « going into the black » (échapper à toute filature) sont les techniques d’une OpSec où l’erreur signifie la mort de la source. Côté français, les mémoires de Pierre Martinet, ancien du Service Action de la DGSE (Un agent sort de l’ombre : DGSE Service Action, 2005, avec le journaliste de guerre Philippe Lobjois), décrivent ce quotidien clandestin où il a participé, « de manière non officielle et anonyme », à la « neutralisation » de terroristes et criminels de guerre depuis ses débuts à Beyrouth en 1983.
6. La symétrie de terreur : le traqué
Le versant criminel est exemplairement documenté par les pentiti italiens. Antonino Calderone, ancien chef de la mafia de Catane, dont les confessions ont été recueillies par le sociologue Pino Arlacchi (Gli uomini del disonore, 1992 ; trad. anglaise « Men of Dishonor », 1993), livre une phénoménologie saisissante de la latitanza (cavale). Sa description du parrain en cavale est l’antithèse de toute euphorie de surperformance : le latitant « peut d’un signe ôter ou épargner la vie de quiconque. Il est au-dessus de tous. Mais en même temps il est réduit à une condition misérable parce qu’il ne peut pas se promener, ne peut pas bouger, ne peut pas dormir, ne peut pas s’asseoir dans un jardin d’orangers le soir… Il est plongé dans la terreur d’être tué. » À propos de Totò Riina — latitant depuis juillet 1969, arrêté le 15 janvier 1993 par le ROS du capitaine « Ultimo » après vingt-quatre ans de cavale —, Calderone souligne le néant existentiel d’une vie « cachée, fuyante, solitaire… une existence de tension et de peur, une vie de tragédie ». La rectitude de l’OpSec mafieuse (les règles d’hospitalité du latitant, la compartimentation) est ici décrite comme une prison mentale, non comme une libération de ressources.
Tommaso Buscetta, le « boss des deux mondes », premier grand pentito (révélations au juge Giovanni Falcone à partir du 17 juillet 1984, fondement du « théorème Buscetta » et du Maxi-procès de Palerme de 1986-87 — 475 mafiosi inculpés, 338 condamnés à un total de 2 665 ans de prison plus 19 perpétuités, peines confirmées par la Cour de cassation italienne le 30 janvier 1992), illustre l’OpSec sous peine de mort : double chirurgie faciale au Brésil pour devenir « méconnaissable », clandestinité internationale, compartimentation rigide de Cosa Nostra (structure verticale, capimandamento, rituels d’initiation). Falcone lui-même soulignait la lucidité froide et la précision de Buscetta dans ses dépositions. Mais le déclencheur de sa collaboration n’est pas un calcul triomphant : c’est l’anéantissement après l’extermination, par les Corléonais de Riina entre 1982 et 1985, d’au moins treize de ses proches — ses deux fils Benedetto et Antonio (disparus le 11 septembre 1982), son frère Vincenzo, son gendre, son beau-frère et quatre neveux.
Côté contemporain, l’OpSec criminelle transfrontalière est révélée par les affaires EncroChat (démantelé par les autorités françaises et européennes en 2020) et Sky ECC (craqué par les polices belge, néerlandaise et française début 2021). Dans l’opération belge Argus, environ un milliard de messages Sky ECC ont été interceptés, dont au moins 500 millions déchiffrés dès le premier mois (Oerlemans & Royer, 2023). Sky ECC — messages chiffrés auto-détruits après 30 secondes, mot de passe « panique » effaçant l’appareil — incarnait la rectitude paranoïaque du logisticien : anonymat par alias, hygiène de communication obsessionnelle. Le bilan EncroChat annoncé par Europol et Eurojust le 27 juin 2023 à Lille (6 558 suspects arrêtés dans le monde, dont 197 « cibles de grande valeur » ; saisies de 103,5 tonnes de cocaïne, 163,4 tonnes de cannabis, 3,3 tonnes d’héroïne et 30,5 millions de comprimés) montre paradoxalement que cette OpSec, si méticuleuse fût-elle, reposait sur une vulnérabilité systémique (la dépendance à un fournisseur unique). La leçon : la rectitude obsessionnelle ne garantit pas l’infaillibilité ; elle crée souvent une illusion de sécurité.
Le système français des « repentis » (collaborateurs de justice), institué par la loi Perben II du 9 mars 2004 sur le modèle italien des pentiti, est resté quasi inutilisé : selon Marc Sommerer, président de la Commission nationale de protection et de réinsertion (CNPR), entendu au Sénat le 12 février 2024, le dispositif protégeait au 1er janvier 2024 quarante-deux personnes dans le cadre de dix-huit programmes actifs (et soixante personnes pour vingt-deux programmes au total depuis sa création). La loi du 13 juin 2025 contre le narcotrafic l’a élargi aux crimes de sang. Le Sénat a par ailleurs auditionné le 26 février 2024 un ancien trafiquant repenti dans le cadre de sa commission d’enquête sur l’impact du narcotrafic.
7. L’hypervigilance : ressource adaptative ou pathologie ?
Le trait commun aux deux camps est l’hypervigilance. La littérature clinique francophone (notamment e-psychiatrie.fr) la définit comme une dysrégulation du système nerveux autonome, notamment de l’axe HPA et du système sympathique : le cerveau « reste bloqué en mode survie », interprétant des signaux neutres comme des menaces. Au départ mécanisme adaptatif (« une stratégie du système nerveux, mise en place lorsque la sécurité n’est plus lisible »), elle devient délétère lorsqu’elle se prolonge : fatigue chronique, sommeil non réparateur, tension musculaire persistante, anticipation constante. C’est le coût caché de la vie en symétrie de terreur — et le démenti le plus net de l’idée d’un « sommeil réduit sans perte de lucidité ». La privation de sommeil dégrade la cognition (cf. études Lieberman sur les SEALs et le programme SERE) ; aucune source scientifique sérieuse ne soutient qu’un enjeu existentiel permettrait de dormir moins sans coût.
La neurobiologie de la résilience apporte ici une nuance importante. Charles A. Morgan et al. (« Relationships among plasma DHEA-S and cortisol levels, symptoms of dissociation, and objective performance in humans exposed to acute stress », Archives of General Psychiatry, 61(8), 2004), étudiant 25 militaires en école de survie, ont trouvé que « les ratios DHEA-S/cortisol pendant le stress étaient significativement plus élevés chez les sujets rapportant moins de symptômes de dissociation et présentant une performance militaire supérieure ». Le ratio DHEA-S/cortisol « pourrait indexer le degré de protection d’un individu contre les effets négatifs du stress ». Dennis Charney (« Psychobiological mechanisms of resilience and vulnerability », American Journal of Psychiatry, 161(2), 2004) a intégré ce ratio aux facteurs neurobiologiques de la résilience, le DHEA exerçant des effets anti-glucocorticoïdes et neuroprotecteurs. Autrement dit, ce qui distingue ceux qui surperforment sous menace extrême n’est pas l’absence de réponse de stress, mais une signature neuroendocrine particulière (et en partie entraînable).
8. Le « tend-and-befriend » : une réponse alternative au stress
L’hypothèse évoque la réponse « tend and befriend ». Shelley E. Taylor et al. (« Biobehavioral responses to stress in females: Tend-and-befriend, not fight-or-flight », Psychological Review, 107(3), 2000) ont proposé que, comportementalement, la réponse au stress puisse prendre une forme affiliative (protéger les siens, créer des réseaux de soutien), médiée par l’ocytocine et le système opioïde, plutôt que la seule lutte/fuite. Ce modèle éclaire une dimension souvent négligée de la résilience opérationnelle : la cohésion de groupe. La recherche sur les commandos marine français (dispositif de soutien médico-psychologique du Service de psychologie de la marine, Laurent Melchior Martinez, Guerres et traumas, Dunod, 2016) souligne que « la qualité et l’intensité de l’attachement » au groupe sont déterminantes dans l’organisation psychique du combattant. Le lien au groupe — la « fratrie d’armes » — est un amortisseur de stress aussi puissant que l’entraînement individuel. Un commando marine, « Julien » (témoignage Brut), résume crûment l’enjeu : « Dans chaque opération, on a une chance sur deux d’y rester et ça, on le sait. »
Recommendations
Pour qui voudrait construire une anthologie rigoureuse de témoignages réels et les corriger par la science, voici les étapes recommandées.
D’abord, traiter chaque témoignage de première main comme une source à double tranchant : authentique sur le vécu phénoménologique (la sensation de temps ralenti, la clarté, l’hypervigilance), mais non fiable sur les mécanismes causaux et systématiquement biaisé par la reconstruction rétrospective et l’investissement identitaire (le cas Pistone affirmant n’avoir « pas changé » en est l’exemple type). Le seuil qui doit faire basculer vers la prudence : toute affirmation de surperformance sans coût (dormir moins sans perte de lucidité, lucidité « décuplée » par la peur seule) doit être considérée comme un artefact narratif jusqu’à preuve neurobiologique du contraire.
Ensuite, ancrer systématiquement chaque récit dans le triptyque expertise + cadrage de défi + inoculation au stress. Quand un opérateur décrit une clarté supérieure, chercher dans son parcours les milliers d’heures d’entraînement (automatismes) et le travail de cadrage mental, plutôt que d’attribuer la performance à l’enjeu mortel lui-même. Pour les sources criminelles, appliquer la même grille : la « rectitude du logisticien » est de l’expertise procédurale, pas une transcendance.
Pour aller plus loin avec un budget limité, prioriser l’accès aux sources primaires suivantes, les plus denses : Gli uomini del disonore d’Arlacchi (phénoménologie de la latitanza), Donnie Brasco de Pistone (OpSec du traqueur), les articles de Jamieson (2010, 2012) et Crum et al. (2013) (mécanisme du basculement défi/menace), Morgan et al. (2004) (signature neuroendocrine de la résilience) et On Combat de Grossman (distorsions perceptives, à lire avec esprit critique car Grossman est contesté académiquement).
Enfin, chercher activement les contre-exemples : les opérateurs qui ont « choké », les latitants devenus fous de paranoïa, les infiltrés détruits psychiquement. Une anthologie qui ne présenterait que les success stories reproduirait le biais du survivant et confirmerait à tort l’hypothèse de départ. Le critère décisif d’inclusion d’un témoignage devrait être : permet-il de distinguer ce qui relève du cadrage de défi entraîné (généralisable) de ce qui relève de la simple terreur (non généralisable et destructrice) ?
Caveats
L’essentiel des récits d’opérateurs publiquement disponibles est invérifiable dans le détail et soumis à la censure (services de renseignement), à l’auto-héroïsation et aux contraintes éditoriales. Plusieurs sources francophones de premier plan sur la DGSE sont des entretiens vidéo (YouTube, i24NEWS) ou des ouvrages grand public dont les affirmations opérationnelles ne peuvent être corroborées. Les sites de psychologie populaire et de « biohacking » consultés simplifient parfois abusivement la neurobiologie ; les affirmations chiffrées (seuil de 175 bpm de Grossman, « 70 % de réduction du champ visuel ») proviennent de la littérature tactique et non d’études contrôlées et doivent être prises comme des ordres de grandeur. Le chiffre fréquemment cité de « 43 % de risque accru de décès » associé à la perception du stress (Keller et al., Health Psychology, 31(5), 2012, sur 28 753 adultes du National Health Interview Survey de 1998) est corrélationnel et ne s’applique qu’au sous-groupe combinant stress élevé ET croyance que le stress nuit à la santé — il a été popularisé par Kelly McGonigal (The Upside of Stress, 2015) mais ne doit pas être présenté comme une relation causale simple. Enfin, le concept de « combat flow » de Harari est une thèse d’historien, stimulante mais spéculative, et les implications éthiques de chercher à induire un bien-être subjectif chez des combattants sont explicitement soulevées par la littérature elle-même. L’hypothèse causale de départ — gravité → exigence de rectitude → libération de ressources — n’est donc validée que sous une forme fortement conditionnelle et médiatisée par l’expertise, le cadrage cognitif et l’entraînement, jamais comme un automatisme déclenché par la seule peur de mourir. »
…
« Recherche sur l’existence actuelle et systémique de dispositifs de contention préventive ciblant des profils en France à l’approche de 2027 ; (2) remonter aux précédents de 2017 et 2022, et identifier dans la presse et les ouvrages les doctrines officielles ou officieuses, ainsi que les cas où ces dispositifs ont échoué (manquements au protocole de vigilance, cibles relâchées ou non surveillées par excès de confiance, drames a posteriori, défauts de moyens et d’effectifs). »
…
La contention préventive comme logique d’État : dispositifs français de surveillance ciblée à l’horizon 2027, précédents 2017-2022 et cartographie des défaillances
TL;DR
- « Oui, la France dispose en 2026 d’un appareil dense, légalisé et pérennisé de contention préventive de profils individuels : le FSPRT (environ 20 000 fichés, ~5 100 en suivi actif fin 2023), les MICAS issues de la loi SILT du 30 octobre 2017 (héritières des assignations à résidence de l’état d’urgence), le criblage administratif (SNEAS) et un appareil de renseignement (DGSI, SCRT/DNRT, DRPP, CNRLT) dont les moyens ont fortement crû depuis 2015 (budget DGSI en autorisations d’engagement passé de 41,6 M€ en 2015 à 111,6 M€ en 2024, soit +168 % ; effectifs des services spécialisés de 14 912 agents en 2020 à 16 150 en 2024). Ces outils, conçus contre le terrorisme islamiste, ont été explicitement élargis à l’ultradroite, l’ultragauche et « l’écologie radicale ».
- Ces dispositifs ont systématiquement failli dans les cas les plus tragiques : la quasi-totalité des auteurs d’attentats majeurs (Kouachi/Coulibaly en 2015, Harpon à la préfecture de police en 2019, Anzorov contre Samuel Paty en 2020, Mogouchkov à Arras en 2023) étaient déjà connus, fichés ou suivis. Les commissions d’enquête parlementaires ont parlé d’« échec global du renseignement » (2016) et de « faillite collective » (2020), pointant des défauts de transmission d’information, des arbitrages de priorité et des angles morts du suivi.
- À l’approche de 2027, la logique de contention préventive se déplace du seul terrorisme vers la contestation politique et sociale : pic de 155 MICAS lors des JO 2024, criblage annoncé portant sur près d’un million de personnes, montée en puissance d’un « chef de filat » du renseignement territorial sur les « extrémismes violents » incluant écologistes radicaux et « contestation sociétale violente de type Gilets jaunes ». Le risque documenté est moins celui d’un État qui surveille trop peu que celui d’un État qui surveille large, mais échoue à hiérarchiser et à transmettre.
Key Findings
- Un arsenal exceptionnel devenu droit commun. Les mesures de l’état d’urgence (2015-2017) ont été transférées dans le droit commun par la loi SILT du 30 octobre 2017, puis pérennisées définitivement par la loi du 30 juillet 2021. Les MICAS permettent au ministre de l’Intérieur d’assigner, sans condamnation ni intervention préalable du juge judiciaire, un individu à un périmètre (sa commune) avec pointage quotidien, sur la base de « raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité ».
- Une volumétrie en croissance. Le FSPRT recensait environ 20 120 personnes selon Gérald Darmanin en octobre 2023, dont environ 5 100 en suivi actif. Le renseignement territorial a vu ses effectifs doubler en dix ans pour atteindre environ 3 100 agents. Le budget de la DGSI est passé de 41,6 M€ (2015) à 111,6 M€ (2024), et les effectifs des services spécialisés de 14 912 (2020) à 16 150 agents (2024).
- L’élargissement au-delà du djihadisme est acté et documenté. Le renseignement territorial estime l’ultragauche (mouvance écologique radicale comprise) à 3 000-3 500 personnes et l’ultradroite à 1 500-2 000. Un « chef de filat » de la lutte contre les extrémismes violents a été créé à l’été 2023. La dissolution des Soulèvements de la Terre (juin 2023) — annulée par le Conseil d’État en novembre 2023 — illustre cette extension de la logique de l’entrave aux mouvements politiques.
- Les défaillances sont récurrentes et documentées. Dans presque chaque attentat majeur, l’auteur était déjà dans le radar. Les commissions d’enquête ont identifié des défauts structurels : cloisonnement entre services, non-transmission de signalements, absence de centralisation informatique des assignations, manque de « culture de la vigilance ».
- Le contentieux valide largement le dispositif. Le juge administratif annule très peu de MICAS (5 sur 87 recours dans la première période). La CEDH a validé le régime des MICAS post-état d’urgence dans M.B. c. France (5 décembre 2024). Le Conseil constitutionnel a néanmoins censuré l’allongement à 24 mois (juillet 2021).
Details
1. Les dispositifs actuels (2026-2027)
Le FSPRT et les Groupes d’évaluation départementaux (GED). Créé par décret en mars 2015 après les attentats de janvier, le Fichier de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste est une base collaborative administrée historiquement par l’UCLAT. Les signalements sont examinés par les GED, institués dans chaque département et présidés par les préfets. Les individus du « haut du spectre » sont suivis par la DGSI ; les autres par le SCRT (devenu DNRT) ou la DRPP en région parisienne. La volumétrie a fortement crû : d’environ 15 000 en 2017 à 20 120 en octobre 2023 (dont 5 100 en suivi actif, selon Gérald Darmanin). Une proposition de loi a cité un chiffre d’« environ 22 000 personnes suivies ». Selon une réponse ministérielle de novembre 2024, le fichier comptait alors 15 800 personnes au niveau national, ce qui traduit un effet de clôture/réévaluation post-Arras. Les moins de 25 ans représentent désormais une personne sur cinq inscrite, en hausse de 66 % entre 2020 et 2024.
Les MICAS. Introduites par l’article 3 de la loi SILT (codifié aux art. L. 228-1 et s. du CSI), elles ont succédé aux assignations à résidence de l’état d’urgence. Au 4 juin 2021, 444 MICAS avaient été prononcées depuis 2017 concernant 377 personnes, dont 262 (59 %) visaient des sortants de détention. Cette proportion de sortants de prison est passée de 31 % (année 1) à 71 % (année 3), traduisant un usage croissant comme outil de prolongation du contrôle après des « sorties sèches ». Le profil est très majoritairement masculin, avec prédominance des parcours délinquants.
La DGSI, le renseignement territorial, l’UCLAT/CNRLT. La DGSI s’est vue confier en 2018 un rôle de « chef de file » antiterroriste. Le SCRT/DNRT couvre le « bas et le milieu du spectre ». La coordination est assurée par la CNRLT et l’UCLAT. La Cour des comptes (rapport « Les moyens de la lutte contre le terrorisme », 2020) a constaté un effort budgétaire considérable et un dispositif « solide et complet », tout en notant des difficultés résiduelles. Les effectifs des services spécialisés ont atteint 16 150 agents en 2024 contre 14 912 en 2020. La loi de programmation militaire 2024-2030 consacre 5 milliards d’euros au renseignement sur la période ; le programme 144 (DGSE/DRSD) atteint à lui seul près de 2 Md€ en 2024 (l’agrégat « 3,4 Md€ de crédits consacrés au renseignement en 2024 » figure dans un compte rendu parlementaire mais n’a pu être recoupé sur source primaire et doit être manié avec prudence).
Le criblage administratif (SNEAS). Créé en 2017, le Service national des enquêtes administratives de sécurité a réalisé pour les JO 2024 un criblage de grande ampleur. Lors de son audition au Sénat le 5 mars 2024, Gérald Darmanin a indiqué que des criblages seraient réalisés « sur près d’un million d’individus », dont « 100 000 ont déjà été faits », pour « un total de 280 avis d’incompatibilité » à ce stade (parmi lesquels des personnes en situation irrégulière et « six fichés S » écartés). Au total, le ministère a annoncé que 4 355 personnes (athlètes, entraîneurs, bénévoles, agents de sécurité, journalistes) ont été écartées des Jeux, dont des fichés S, des fichés pour radicalisation islamiste et des profils ultragauche et ultradroite.
L’élargissement au-delà du terrorisme islamiste. Le directeur de la DGSI a publiquement alerté sur l’ultradroite (environ 2 000 personnes, dix actions terroristes déjouées depuis 2017) et l’ultragauche investissant la sphère environnementale. Le directeur du renseignement territorial Bertrand Chamoulaud a chiffré l’ultragauche, « mouvance écologique radicale comprise », à 3 000-3 500 personnes. Devant une commission d’enquête de l’Assemblée nationale (2025), il a confirmé l’existence depuis l’été 2023 d’un « chef de filat » coordonnant les services sur les « mouvements dits d’ultradroite, d’ultragauche, les écologistes radicaux et la contestation sociétale violente ». La DRPP a indiqué suivre « la contestation sociétale violente de type Gilets jaunes » et 520 individus FSPRT en région parisienne. La CNCTR relève par ailleurs que la finalité « prévention des violences collectives » concernait 2 528 personnes surveillées en 2024 (contre 2 551 en 2023) — une stabilité notable malgré les émeutes de Nouvelle-Calédonie, des Antilles et les contestations des JO, de l’A69 et des « bassines ».
La dissolution des Soulèvements de la Terre — un test révélateur. Le gouvernement a dissous le collectif par décret du 21 juin 2023, sur le fondement de l’art. L. 212-1 du CSI, après la manifestation interdite de Sainte-Soline (25 mars 2023). Le Conseil d’État a suspendu le décret en référé le 11 août 2023, puis annulé la dissolution sur le fond le 9 novembre 2023 (décision N° 476384, publiée au recueil Lebon, Section du contentieux). Le Conseil a jugé que si des provocations à la violence contre les biens étaient imputables au collectif, la dissolution n’était pas « une mesure adaptée, nécessaire et proportionnée », et qu’aucune provocation à la violence contre les personnes ne pouvait lui être imputée. Trois autres dissolutions contestées dans le même temps ont en revanche été confirmées.
2. Précédents 2017 et 2022
La transition de l’état d’urgence vers le droit commun. L’état d’urgence, déclaré après le 13 novembre 2015, a duré 23 mois (six prorogations). Bilan officiel à sa sortie (1er novembre 2017) : plus de 4 300 perquisitions administratives (dont 80 % dans les six premiers mois) et plus de 750 assignations à résidence. Human Rights Watch et la CNCDH ont documenté des perquisitions et assignations abusives et discriminatoires, affectant particulièrement les personnes musulmanes ou perçues comme telles. 612 personnes ont été assignées à résidence sans qu’aucune ne soit poursuivie. La présidentielle 2017 s’est tenue sous état d’urgence — première dans la Ve République — avec 50 000 policiers et gendarmes et 7 000 militaires Sentinelle ; une note de la DCSP redoutait des « troubles sérieux » de mouvements d’extrême gauche en cas de qualification de Le Pen ou Mélenchon au second tour.
Continuité 2022 et événements majeurs. Le directeur de la DGSI a indiqué que la période électorale de 2022 avait « plutôt eu tendance à canaliser les énergies » de l’ultradroite. L’extension la plus spectaculaire de la logique de contention préventive a eu lieu lors des JO 2024 : Gérald Darmanin a annoncé le 17 juillet 2024 que « 155 personnes » étaient considérées « comme très dangereuses ou potentiellement pouvant passer à l’acte » et maintenues « à distance » de la cérémonie d’ouverture et des Jeux via des MICAS — soit, selon une source policière, « trois fois plus que l’an passé à la même période ». Ce volume a été qualifié de « sans précédent depuis 2017 » par les avocats et la Ligue des droits de l’Homme, visant aussi des personnes jamais condamnées. Des avocats ont témoigné dans Mediapart : « Je n’avais plus vu ça depuis 2017, voire 2015. » Le chercheur Nicolas Klausser (chargé de recherche CNRS, CESDIP) a analysé : « Comme le ministère de l’Intérieur dispose d’un mécanisme très facile à mettre en œuvre, il l’utilise sans grande modération, en visant assez large. »
3. Cas d’échec et de manquement (point central)
Attentats de janvier 2015 (Kouachi, Coulibaly). Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly étaient connus de longue date. La déclassification de 41 notes de la DCRI a montré que « la DCRI n’a pas manqué de moyens » : la faille était dans l’analyse, la hiérarchisation et le suivi. Saïd Kouachi avait disparu des radars quand la surveillance fut levée après son départ de Paris pour Reims. Coulibaly est sorti de prison sans transmission d’information ni surveillance, malgré une radicalisation avérée. La commission d’enquête de juillet 2016 (président Georges Fenech, rapporteur Sébastien Pietrasanta) a conclu à un « échec global du renseignement » et préconisé une refonte (fusion SCRT/SDAO, agence de coordination sur le modèle du NCTC américain).
Attentat de la préfecture de police de Paris (3 octobre 2019). Mickaël Harpon, agent habilité secret-défense à la DRPP, a tué quatre collègues. La commission d’enquête (président Éric Ciotti, rapporteur Florent Boudié) a parlé de « faillite collective ». Dès janvier 2015, Harpon s’était réjoui de l’attentat contre Charlie Hebdo devant des collègues ; un signalement avait été envisagé en juillet 2015 mais jamais formalisé par écrit, et l’information n’était pas remontée. La DRPP était jugée « très loin des standards » de la DGSI en matière de détection de radicalisation interne. Ciotti a relevé 76 signalements de radicalisation depuis 2012, dont 46 après le 3 octobre 2019.
Assassinat de Samuel Paty (16 octobre 2020). Abdoullakh Anzorov, 18 ans, n’était pas fiché pour radicalisation, bien que son compte Twitter ait fait l’objet de signalements à Pharos ; il était en contact via Instagram avec des jihadistes en Syrie, échanges qui ont échappé aux services. La commission sénatoriale (rapporteure Jacqueline Eustache-Brinio, présidents Buffet/Lafon ; rapport « L’École de la République attaquée : agir pour éviter de nouveaux drames », mars 2024) a documenté la chaîne de défaillances et le défaut de protection de l’enseignant, et formulé 38 recommandations. Mickaëlle Paty a dénoncé devant les sénateurs : « Le simple fait qu’un professeur ait pu être décapité pour blasphème en 2020 démontre que faille, il y a. »
Attaque de Rambouillet (23 avril 2021). Jamel Gorchene, ressortissant tunisien souffrant de graves troubles psychologiques, a tué l’agente Stéphanie Monfermé. Il était inconnu des services ; Gérald Darmanin a estimé qu’il n’était « manifestement pas détectable ». Ce cas illustre la catégorie des drames difficilement prévisibles (auto-radicalisation, profil psychiatrique).
Attentat d’Arras (13 octobre 2023). Mohammed Mogouchkov, fiché S et sous surveillance active de la DGSI depuis fin juillet 2023 (écoutes, surveillance physique), a tué le professeur Dominique Bernard. Il avait été contrôlé la veille de l’attentat sans qu’aucune infraction ne puisse lui être reprochée ; ses conversations n’avaient pas révélé de signe de passage à l’acte imminent. Son père (fiché S, expulsé en 2018) et son frère aîné (condamné pour un projet d’attentat près de l’Élysée) avaient eu une influence déterminante. Ce cas illustre la limite ultime du dispositif : même une cible activement surveillée peut passer à l’acte.
Typologie des défaillances. On distingue : (a) les cibles « passées entre les mailles » par défaut de transmission ou de hiérarchisation (Kouachi/Coulibaly, Harpon) ; (b) les drames difficilement prévisibles par auto-radicalisation rapide ou non détectable (Anzorov, Gorchene) ; (c) les échecs malgré une surveillance active, qui posent la question de l’efficacité intrinsèque d’un suivi sans judiciarisation possible (Mogouchkov). Le facteur récurrent est moins le manque de moyens — la Cour des comptes a constaté un effort budgétaire considérable — que le cloisonnement, les arbitrages de priorité dans des portefeuilles saturés, et l’absence d’outils d’entrave avant le passage à l’acte.
Recommendations
Pour un analyste ou un décideur souhaitant suivre et comprendre cette dynamique d’ici 2027 :
- Surveiller les indicateurs de bascule du terrorisme vers la contestation politique. Le seuil d’alerte est l’extension formelle du « chef de filat extrémismes violents » et l’évolution de la finalité « prévention des violences collectives » dans les rapports annuels de la CNCTR. Une hausse marquée du nombre de personnes surveillées à ce titre (au-delà des 2 528 de 2024) signalerait un glissement de la doctrine.
- Documenter le contentieux MICAS comme baromètre. Le taux d’annulation par le juge administratif (historiquement très bas : 5 annulations/suspensions sur 87 recours dans la première période) et les décisions de la CEDH/Conseil constitutionnel constituent le principal garde-fou. Un usage massif de MICAS hors période d’événement majeur — comme lors des JO — à l’approche de l’échéance de 2027 serait un signal fort.
- Exploiter les rapports primaires. Les rapports de la Délégation parlementaire au renseignement (DPR), de la CNCTR (rapport annuel, 9e édition publiée le 26 juin 2025), de la Cour des comptes et des commissions d’enquête (Sénat/Assemblée) restent les sources les plus fiables. Le rapport de la DPR 2025 et les travaux universitaires (Questions pénales, déc. 2025, Hennette-Vauchez/Klausser/Louis qui qualifient les MICAS de « droit administratif antiterroriste » inséré dans un « continuum répressif ») offrent les analyses les plus récentes.
- Distinguer rigoureusement faits, inférences et incertitudes. L’affirmation d’une « doctrine officieuse de mise sous pression préventive » de profils ciblés à l’approche d’échéances électorales reste largement une inférence : les faits établis (pics de MICAS, criblage, fichage des mouvances) sont compatibles avec cette lecture, mais aucune source institutionnelle ne documente une instruction explicite en ce sens. Le pic des JO 2024 est le précédent le plus probant et le plus directement transposable à un contexte de tensions en 2026-2027.
Caveats
- Volumétrie FSPRT instable. Les chiffres varient selon la date et la définition (total inscrit vs suivi actif vs « haut du spectre ») : ~15 000 (2017), 20 120 (oct. 2023), ~22 000 (cité dans une proposition de loi), 15 800 (réponse ministérielle nov. 2024). Ces écarts reflètent des clôtures et réévaluations, non nécessairement des contradictions.
- Nature des sources. Certaines déclarations chiffrées émanent du ministre de l’Intérieur en conférence de presse (non auditées), d’autres de la presse activiste (Révolution Permanente) ou de relais à manier avec prudence (Fdesouche pour un entretien Le Monde). Les chiffres institutionnels (CNCTR, Sénat, Conseil d’État, Cour des comptes) sont prioritaires. L’agrégat de 3,4 Md€ de crédits du renseignement pour 2024 n’a pu être confirmé sur source primaire.
- La thèse de la « contention préventive comme logique d’État à l’approche de 2027 » est un cadre analytique, non un fait établi. Les éléments rassemblés étayent une tendance lourde (pérennisation de l’exception, élargissement des cibles, usage facilité des MICAS), mais l’attribution d’une intentionnalité électorale spécifique relève de l’interprétation.
- Limite intrinsèque du modèle préventif. Le cas d’Arras montre qu’une surveillance maximale ne garantit pas la prévention. Inversement, le surfichage (20 000+ personnes) dilue les ressources et complique la hiérarchisation, ce qui est précisément le mécanisme à l’origine des défaillances documentées. Le débat n’est pas tranché entre « plus de surveillance » et « meilleure surveillance ». »
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Les bombes du printemps et la défaite du camp de la paix
« Car c’est bien une idée qui meurt — et elle meurt aussi sous l’effet d’une stratégie délibérée de sabotage par la terreur. Le Hamas et le Jihad islamique palestinien, qui dès 1993 avaient dénoncé Oslo, vont passer à l’acte avec une constance glaçante. Le 25 février 1994, à l’aube de Pourim et du Ramadan, Baruch Goldstein, médecin américano-israélien de Kiryat Arba, proche de Kach, entre au Tombeau des Patriarches à Hébron en uniforme de réserviste, et tire dans la foule en prière : 29 Palestiniens tués, 125 blessés. Il est lynché par les survivants. Le gouvernement Rabin interdit aussitôt Kach et Kahana Chai comme organisations terroristes. Mais le Hamas saisit l’occasion pour justifier le passage aux attentats-suicides à l’intérieur d’Israël. Le premier a lieu à Afoula le 6 avril 1994 (8 morts), puis à Hadera le 13 (5 morts). Le 19 octobre 1994, le kamikaze Saleh Abdel Rahim al-Souwi fait exploser une bombe de vingt kilos de TNT et de clous dans le bus 5 de la rue Dizengoff à Tel-Aviv : 22 morts, dont 21 Israéliens — l’attentat le plus meurtrier de l’histoire d’Israël à cette date. Le 22 janvier 1995, à Beit Lid, double attentat du Jihad islamique : 22 morts. Les bombes sont toutes fabriquées par un même homme, Yahya Ayyash, « l’Ingénieur », diplômé en génie électrique de Birzeit, qui totalise à lui seul environ quatre-vingt-dix morts israéliens.
Le Shin Bet finit par le tuer le 5 janvier 1996 à Beit Lahiya, par un téléphone Motorola piégé, sur un appel de son père. Cent mille Gazaouis défilent à ses funérailles ; Arafat ordonne 21 coups de canon d’honneur — double discours qui dit déjà tout de la position impossible du rais. Le Hamas jure vengeance, et l’obtient : du 25 février au 4 mars 1996, en neuf jours, quatre attentats-suicides coordonnés par Mohammed Deif et Hassan Salameh frappent Jérusalem et Tel-Aviv. Le bus 18 de la route de Jaffa explose deux fois, à une semaine d’intervalle : 26 morts le 25 février, 19 morts le 3 mars. Le centre Dizengoff à Tel-Aviv, veille de Pourim, est frappé par un kamikaze le 4 mars : 13 morts dont cinq enfants, 130 blessés. En neuf jours, plus de soixante Israéliens tués. Peres, qui était crédité en début d’année d’une avance de quinze à vingt points dans les sondages, voit son avantage s’évaporer en trois semaines.
L’opération Raisins de la colère au Liban en avril 1996, conçue pour restaurer son image de fermeté, se solde le 18 avril par le pilonnage d’artillerie du complexe UNIFIL de Cana où s’étaient réfugiés huit cents civils libanais : 106 civils tués. L’électorat arabe israélien lui retire son soutien par abstention massive. Le 29 mai 1996, lors des premières élections directes du Premier ministre, Benjamin Netanyahu l’emporte sur 1 501 023 voix contre 1 471 566, soit 50,49 % contre 49,51 % — 29 457 voix d’écart, moins que le nombre de bulletins nuls. Le camp de la paix est, au sens le plus littéral, battu d’une poignée de voix, dans une élection que les bombes du Hamas ont façonnée.
Ces bombes-là ont achevé ce que les balles de Yigal Amir avaient ébranlé. Dans cette séquence, on voit à l’œuvre, avec une effrayante efficacité pédagogique, le mécanisme qu’a décrit la tradition psychanalytique — et dont la psychanalyste Sabina Lambertucci Mann, dans la lignée kleino-winnicottienne qui irrigue son travail, explore les déplacements : la rage impuissante d’une communauté se déplace sur des objets secondaires pour protéger l’objet primaire idéalisé ; les vœux de mort qu’on ne peut s’avouer envers soi-même ou envers sa propre histoire trouvent dans l’ennemi extérieur leur exutoire permis ; le clivage structure la perception en « nous » intouchables et « eux » diaboliques. Chaque bombe dans un autobus produit ce même effet : elle ne force pas seulement la peur, elle force le clivage. Et le clivage interdit la paix. »
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
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« L’idée de la résistance en démocratie n’est pas un refus de la démocratie, au contraire. Elle est liée à la définition même d’une démocratie, d’un gouvernement du peuple c’est-à-dire par le peuple, comme le disait très clairement la déclaration d’Indépendance américaine : un bon gouvernement démocratique est le gouvernement qui est le nôtre, le mien – qui m’exprime. La question de la démocratie, comme l’a fort bien dit Stanley Cavell après Ralph Waldo Emerson, c’est celle de la voix. Je dois avoir une voix dans mon histoire, et me reconnaître dans ce qui est dit ou montré par ma société, et ainsi, en quelque sorte, lui donner ma voix, accepter qu’elle parle en mon nom. C’est cette possibilité de l’harmonie des voix, d’une Übereinstimmung (pour reprendre l’expression fameuse de Wittgenstein) qui définit l’accord social. La désobéissance est la solution qui s’impose lorsqu’il y a dissonance : je ne m’entends plus, dans un discours qui sonne faux. »
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» la grande régulatrice » – Recherche Google
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«Déclamation d’Érasme
C’EST LA FOLIE QUI PARLE
« Moi qui vous parle, la Folie, j’ai plus d’un détracteur ici-bas, même parmi les plus fous. Mais on peut les laisser dire sans danger, car ils ne pourront jamais faire que je ne jouisse d’une puissance à nulle autre pareille pour mettre en gaieté les dieux et les hommes. En voulez-vous une preuve ? — Tout à l’heure j’entre dans cette nombreuse assemblée pour y prendre la parole ; je n’avais pas encore ouvert la bouche que déjà vos visages marquaient une hilarité peu commune, et que des rires joyeux et sympathiques saluaient mon apparition ! Maintenant, j’ai autour de moi des dieux d’Homère, ivres de nectar et de népenthès ; auparavant vous aviez l’air de gens qui sortaient de l’antre de Trophonius. Lorsque le soleil se montre radieux à la terre, ou lorsque le printemps, après un rigoureux hiver, ramène les zéphyrs, tout change d’aspect, et la nature rajeunie revêt les plus riches couleurs ; à l’instant, ma présence vient d’opérer la même métamorphose sur vos physionomies. Les plus habiles orateurs n’arrivent qu’à grand’peine, avec de longs discours longuement étudiés, à chasser les soucis du front de leurs auditeurs ; moi, je n’ai eu qu’à me montrer, et la chose était faite !
Or, voulez-vous savoir pourquoi je parais aujourd’hui devant vous avec tant de solennité ? — Je vais vous le dire, s’il ne vous en coûte pas trop de me prêter vos oreilles, non pas la paire dont vous vous servez pour écouter les prédicateurs sacrés ; mais la bonne, celle-là que vous dressez en l’honneur des charlatans, des farceurs et des bouffons ; la même qu’autrefois notre bien-aimé Midas ouvrait aux accords du dieu Pan.
Il m’a pris fantaisie de faire aujourd’hui la sophiste, non pas à l’instar de ces pédants qui, à notre époque, bourrent de balivernes la tête des malheureux enfants, et les rendent plus opiniâtres que des femmes dans la discussion. Non, je veux imiter ces anciens qui, pour éviter le discrédit qui s’attachait de leur temps au nom de sage, prirent celui de sophiste. Leur principale affaire était de célébrer dans des éloges les dieux et les grands hommes. C’est aussi un éloge que je vais vous donner, mais ce ne sera ni celui d’Hercule, ni celui de Solon ; ce sera le mien propre, l’éloge de la Folie.
Et d’abord, je dois vous dire que je me moque de ces prétendus sages qui tiennent pour fat et impertinent quiconque s’octroie à soi-même des louanges ; qu’ils le traitent de fou, à la bonne heure ; c’est lui rendre justice et avouer qu’il est conséquent avec lui-même. En effet, rien n’est plus logique que de voir la Folie trompetter ses propres louanges. Personne d’ailleurs pourrait-il prétendre me peindre mieux que moi-même, sans prétendre aussi me connaître mieux que moi ? — En agissant ainsi, je me crois tout aussi modeste que la plupart de vos grands et de vos sages. Que font ces messieurs ? — Retenus par une fausse vergogne, ils se contentent de suborner quelque rhétoricien flagorneur ou quelque poëte songe-creux, qui leur débite, à beaux deniers comptants, leur panégyrique, autrement dit de gros mensonges. Ce qui n’empêche pas le discret héros de la fête de faire la roue et de dresser la crête comme un paon, tandis que son prôneur impudent compare aux dieux un faquin, le donne comme type de toutes les vertus, bien qu’il s’en éloigne plus que personne ; et le pare, lui triste geai, avec des plumes étrangères ; pour tout dire, pendant que le prôneur essaye de blanchir un nègre, et de faire prendre une mouche pour un éléphant. Pour moi, je mets en pratique le proverbe populaire qui conseille de se louer soi-même si on ne rencontre personne d’autre pour le faire.
Mais en vérité, je ne sais qui doit le plus étonner de l’ingratitude ou de la négligence des hommes à mon égard. Tous sont mes fervents sectateurs, tous usent sans scrupule de mes bienfaits, et depuis le commencement des temps, aucun n’a pris soin encore de célébrer mes louanges dans quelque discours bien tourné ; tandis que les Busiris, les Phalaris, la fièvre quarte, les mouches, la calvitie et autres horreurs du même genre ont trouvé des panégyristes, qui n’ont épargné ni leur huile ni leurs veilles pour les exalter dans de pompeux éloges.
Le discours que vous allez entendre est une improvisation qui, pour n’être pas étudiée, n’en contiendra que moins de mensonges. Je ne vous dis pas cela, croyez-m’en sur parole, pour me faire valoir, comme il n’arrive que trop souvent aux orateurs vulgaires. Ces gens-là, vous le savez, après avoir élaboré trente ans un discours, dont ils ont pillé la moitié, vous le donnent ensuite comme un ouvrage qu’ils ont écrit en trois jours tout en s’amusant, ou même qu’ils ont dicté au pied levé. Quant à moi, personne n’en doute plus, de tout temps j’ai dit sans préparation ce qui me venait sur le bout de la langue.
N’attendez ici ni définition ni division, à la manière des rhéteurs mes confrères. Ce serait, selon moi, une malheureuse entrée en matière. En effet, mon sujet c’est moi-même ; me définir, ce serait renfermer dans des limites ma puissance qui n’en a pas ; me diviser, ce serait porter atteinte à l’unité du culte que tout le monde me rend si également. Et en somme, pourquoi irais-je vous donner dans une définition, une ombre, une copie incomplète d’une chose dont vous avez l’original sous les yeux ?
Je suis, que cela vous suffise, cette vraie dispensatrice de tous biens, la Folie, que les Latins appellent Stultitia et les Grecs Μωρία. J’aurais pu me dispenser de vous le dire, car si j’en crois le public, je porte ma personnalité écrite en toutes lettres sur mon front. Si quelqu’un s’avisait de me prendre pour Minerve ou la Sagesse, mon seul aspect le détromperait bien vite, sans même qu’il me fût nécessaire de faire usage de la parole, ce miroir si menteur des mouvements de l’âme. Pas de fard sur ma figure, elle ne dit rien qui ne soit dans mon cœur. Partout et toujours on me trouve identique à moi-même ; personne ne parvient à me dissimuler, pas même ceux qui mettent toute leur ambition à passer pour des sages. Ils ont beau faire, ils ne seront jamais que des singes sous la pourpre et des ânes sous la peau du lion. Quelque soin qu’ils apportent à leurs rôles, un bout d’oreille décèle à la fin la tête de Midas. Par Hercule ! cette espèce d’hommes est bien ingrate à mon endroit. C’est chez eux que je trouve mes sectateurs les plus fidèles, et cependant ils rougissent à ce point d’en avouer le nom, qu’ils le jettent aux autres comme une injure. Ces maîtres-fous, qui veulent passer pour autant de Thalès, ne méritent-ils pas vraiment qu’on les nomme morosophes, c’est-à-dire sagement fous ? Je parle grec, comme vous voyez, c’est que je veux imiter nos rhéteurs qui se croient des dieux pour peu qu’ils montrent deux langues comme la sangsue selon Pline, et se targuent, comme d’un exploit mémorable, d’avoir introduit dans leurs factums une mosaïque de centons grecs et latins ; sans s’inquiéter d’ailleurs de l’à-propos de la chose. Ignorent-ils les langues étrangères ? Nos hommes ne sont pas embarrassés pour si peu ; ils se bornent alors à tirer de quelque bouquin moisi quatre ou cinq vieux mots avec lesquels ils éblouissent leurs auditeurs. — Ceux qui les comprennent se félicitent d’être assez érudits pour cela ; ceux qui ne les comprennent pas, les admirent d’autant plus qu’ils sont plus ignorants. Car, il faut que vous le sachiez, mes fidèles acceptent d’autant plus volontiers une chose, qu’elle vient de plus loin, et ce n’est pas un de leurs minces plaisirs. Que si, parmi eux, quelque vaniteux veut absolument se poser en savant ; un sourire, un applaudissement, un mouvement d’oreille à la manière des ânes, suffit amplement pour faire croire aux autres qu’il est à la hauteur de la chose, bien qu’au fond il n’en soit rien.
Mais revenons à nos moutons. En quels termes vais-je vous interpeller ? — Vous dirai-je citoyens ? — Mais encore faut-il une épithète ? Pourquoi pas maîtres-fous ? Je m’en tiens là ; la Folie ne peut saluer ses adhérents d’un titre plus honorable. Donc, maîtres-fous, comme il en est parmi vous qui ignorent ma généalogie, je vais vous l’exposer avec l’assistance des Muses.
Ma naissance, je ne la dois ni au Chaos, ni à Saturne, ni à Jupiter, ni à quelque autre de ces dieux pourris de vétusté. Plutus m’a engendré ; — Plutus, le père des dieux et des hommes, quoi qu’en puissent dire Homère, Hésiode et le grand Jupin lui-même ; — Plutus, qui, aujourd’hui comme autrefois, d’un seul mouvement de tête, met sens dessus dessous les choses sacrées et profanes ; — Plutus, qui range sous ses décrets la guerre, la paix, les empires, les conseils, la justice, les assemblées populaires, les mariages, les traités, les alliances, les lois, les arts, le plaisant, le sérieux… (ouf ! j’en perds haleine) — en un mot, toutes les affaires publiques et privées des hommes ; — Plutus, sans lequel la troupe des dieux inférieurs, que dis-je, les grands dieux eux-mêmes n’existeraient pas, ou du moins feraient fort maigre chère au logis ; — Plutus, dont la colère est si redoutable, que Pallas ne saurait venir en aide à quiconque l’a encourue, et dont la faveur est si puissante qu’elle permettrait de garrotter Jupiter et sa foudre…
Mon père ne me tira pas de son cerveau, comme le fit autrefois Jupiter pour cette mégère de Minerve ; non, j’ai pour mère la nymphe de la Jeunesse, la plus belle et la plus joyeuse de toutes. Comme ce boiteux de Vulcain, je ne suis pas le fruit d’un ennuyeux devoir matrimonial ; j’ai pris l’être des baisers de l’amour, ainsi que dit Homère. Mais n’allez pas vous tromper, ce n’est pas du héros d’Aristophane, décrépit et chassieux, que je me réclame, c’est de Plutus ingambe, bouillant de jeunesse, et surtout du nectar qu’il aimait à fêter à la table des dieux. Peut-être vous serait-il agréable de connaître le lieu de ma naissance, car aujourd’hui la terre où un enfant a poussé le premier vagissement entre pour beaucoup dans sa noblesse. Sachez donc que ce n’est ni dans l’île flottante de Délos, ni dans les flots de la mer, ni dans les entrailles de la terre que j’ai vu le jour ; ce fut dans les Îles fortunées, où le sol donne sans culture ; ses fruits les plus doux. Sur ces rivages, le travail, la vieillesse et la maladie sont inconnus ; on n’y voit pas la mauve, le lupin, la fève et autres pauvretés semblables ; mais le moly, la panacée, le népenthe, la marjolaine, l’ambroisie, le lotus, la rose, la violette et l’hyacinthe embaument l’air comme aux jardins d’Adonis.
Au milieu de tant de délices, je n’ai pas marqué ma naissance par des pleurs ; en ouvrant les yeux j’ai souri gracieusement à ma mère. J’aurais tort d’envier à Jupiter sa chèvre nourricière, car mes lèvres ont pressé le sein de deux nymphes complaisantes, l’Ivresse, fille de Bacchus, et l’Ignorance, fille de Pan, que vous pouvez voir toutes deux parmi mes suivantes. Peut-être vous sera-t-il agréable de les connaître toutes ? Par Hercule ! je vais vous les nommer et en grec, s’il vous plaît. Celle-ci, dont vous remarquez l’air arrogant, c’est Φιλαυτία (l’Amour-propre) ; celle-là, aux regards doucereux et les mains prêtes à applaudir, c’est Κολακεία (la Flatterie). Cette autre, qui sommeille à moitié, vous représente Λήθη (l’Oubli) ; plus loin, les bras croisés et couchée sur ses coudes, vous voyez Μισοπονία (la Paresse) ; tout près, la tête couronnée de roses et ruisselante de parfums, s’étend Ἡδονή (la Volupté) ; à côté, Ανοια (la Démence), roule ses yeux hagards. Enfin, ce teint fleuri, ce corps potelé, se nomme Τροφή (la Bonne Chère). Deux dieux sont mêlés à ces nymphes, l’un est Comus, l’autre Morphée. Voilà les serviteurs fidèles qui assurent mon pouvoir sur le monde entier ; avec leur concours, je gouverne même ceux qui gouvernent les autres.
Vous savez maintenant mon origine, mon éducation et mon entourage. Mais pour éviter qu’on ne m’accuse d’usurper le titre de déesse, je vais vous dire les bienfaits innombrables dont je gratifie les dieux et les hommes, et vous montrer jusqu’où s’étend mon empire. Attention, dressez bien les oreilles.
S’il est vrai de dire que le caractère distinctif d’un dieu est de faire du bien aux hommes ; si c’est avec justice qu’on fait asseoir aux assemblées de l’empyrée ceux qui ont découvert aux mortels le vin, le blé et autres commodités de la vie, il est impossible de me refuser la première place parmi les immortels, à moi qui suis pour tous la source de tous biens ! — Et d’abord, connaissez-vous rien de plus doux et de plus précieux que la vie ? Or qui, plus que moi, contribue à répandre ce bienfait ? La lance redoutable de Pallas ou l’égide de Jupiter, l’assembleur de nuages, se trouveraient bien empêchées d’engendrer et de perpétuer la race humaine. — Il ne faut pas oublier, du reste, que ce père des dieux et des hommes, qui, d’un mouvement de tête, ébranle tout l’Olympe, à certains jours, quitte bon gré malgré sa triple foudre et cet air effrayant qui fait trembler les divinités elles-mêmes, pour se déguiser comme un pauvre comédien, lorsque l’envie le prend (et cela lui arrive assez souvent) d’augmenter le nombre des petits Jupins. Les stoïciens marquent leur place près des dieux : eh bien, donnez-moi un de ces philosophes, deux fois, trois, ou, si mieux aimez, mille fois stoïcien, je ne lui ferai peut-être pas couper sa barbe, cet insigne de la sagesse qui lui est commun avec le bouc, mais à coup sûr je dériderai ce front sourcilleux, je lui ferai changer ses dogmes immuables ; pour un peu il fera des sottises et battra la campagne. En somme, le philosophe devra m’appeler à son aide si seulement il veut être père.
Pourquoi ne conserverais-je pas mon franc parler avec vous ? dites-moi, est-ce la tête, la figure, la poitrine, la main, l’oreille, ou telle autre partie du corps dite honnête, qui possède la vertu de reproduire les dieux et les hommes ? non pas, si je ne me trompe ; mais bien certaine autre partie, si folle, si bouffonne, qu’on ne peut la nommer sans rire. Voilà la source sacrée d’où vient la vie un peu plus sûrement que du quaterne de Pythagore. Entre nous, qui présenterait sa tête au joug du mariage, s’il avait mûrement pesé, comme le devraient faire les sages, les inconvénients de cet état ? Quelle femme accueillerait son mari, si les douleurs de l’enfantement, les soucis de l’éducation lui étaient connus, ou seulement si elle y avait réfléchi ? Devez-vous la naissance à un mariage, le mariage étant du fait de ma compagne la Démence, il est facile de comprendre ce dont vous m’êtes redevable ! La femme qui a subi une première épreuve s’exposerait-elle à une seconde si notre bonne amie la déesse de l’Oubli n’intervenait dans l’affaire ? Vénus elle-même, n’en déplaise à Lucrèce, aurait beau faire, sans mon secours elle resterait sans force et sans pouvoir.
C’est de ce jeu ridicule, dont je réclame l’invention, que proviennent les philosophes pleins d’orgueil et leurs successeurs actuels, vulgairement nommés moines ; de cette même source viennent aussi les majestés royales, les prêtres sacrés, les pontifes trois fois saints, et encore cette foule de demi-dieux, si pressée, que l’Olympe, tout vaste qu’il est, peut à peine la contenir. Mais ce n’est pas assez de vous avoir démontré que moi seule féconde les sources de la vie ; je n’aurais rien fait si je ne vous prouvais que tous les agréments de cette vie, vous les devez à ma munificence.
Que serait-elle si on en retranchait le plaisir ? — Vous applaudissez. — Je pensais bien qu’il n’y avait parmi vous personne d’assez sage… d’assez fou, voulais-je dire… mais non d’assez sage… j’avais raison d’abord, pour n’être pas de mon avis. Vos stoïciens eux-mêmes ne dédaignent pas le plaisir, bien qu’ils le dissimulent avec soin, et ne manquent jamais d’en médire en public ; mais il ne faut voir là qu’une manœuvre adroite pour détourner les autres du gâteau, afin d’avoir meilleure part. Oseraient-ils soutenir, ces hypocrites, qu’il y ait un seul jour dans la vie qui ne soit triste, monotone, insipide, plein d’ennuis et de dégoûts, à moins que le plaisir, c’est-à-dire la Folie, n’y vienne mettre son grain de sel ? Le témoignage de Sophocle, qu’on ne saurait trop citer, serait à la vérité suffisant pour prouver cette proposition. N’est-ce pas lui qui a renfermé dans un vers notre éloge le plus complet ? L’absence de la sagesse, a-t-il dit quelque part, rend seule la vie agréable ! Mais ce n’est pas assez, il s’agit de démontrer ce que nous avançons.
Le premier âge de la vie est le plus plaisant, le plus aimable de tous, personne ne le conteste ; rien n’est aimé, dorloté, caressé, choyé comme l’enfance ; elle attendrit même le cœur d’un ennemi. D’où vient ce charme, s’il vous plaît, sinon de cette auréole de folie dont la nature prudente a orné les jeunes fronts, afin qu’ils puissent payer en plaisir les soucis de ceux qui prennent soin d’eux, et conquérir, par leur amabilité, la protection qui leur est indispensable ? — À l’enfance succède la jeunesse. Que de grâces chez l’adolescent ! aussi comme tout le monde l’accueille avec sympathie, l’aide avec empressement et lui tend une main bienveillante ! D’où vient donc cette faveur ? De mon influence magique qui, en entretenant chez lui une douce folie, le rend plus aimable. Je serais incomplète si je n’ajoutais qu’aussitôt que l’âge s’avance, l’usage du monde, certaines conventions réputées sagesse chez les hommes, y aidant, la beauté s’altère, la gaieté s’éteint, l’élégance s’efface, la vigueur diminue. À mesure que les hommes s’éloignent de moi, la vie se retire d’eux ; et ils touchent bientôt à la vieillesse grondeuse, à cet âge importun à soi-même et aux autres, que les hommes ne pourraient supporter si, là encore, je ne leur venais en aide. Comme les dieux des poëmes antiques qui, dans les périls pressants sauvaient leurs protégés à l’aide d’une métamorphose ; autant qu’il m’est possible, je ramène à l’enfance le vieillard penché vers la tombe : de là, cette habitude populaire de les appeler vieux enfants. Je ne fais pas mystère de ma manière d’opérer, je conduis simplement mes gens à la source du Léthé, aux Îles Fortunées (car il n’y a aux Enfers qu’un petit bras de ce fleuve), et là je leur fais boire à longs traits l’eau d’oubli, qui dissipe leurs soucis et leur donne une nouvelle enfance. Mais on m’objectera qu’après cela ils divaguent et battent la campagne. Par Hercule ! je le sais bien ! — Mais c’est par là qu’ils reviennent à l’enfance ; le propre de cet âge n’étant autre que de divaguer et battre la campagne ; et la Folie, nous l’avons montré, en constitue le plus bel ornement ! La sagesse de l’âge mûr se greffant sur l’enfance produit un monstre, et le proverbe latin a raison de dire : « Je n’aime pas qu’un enfant soit un homme. »
Je ne sais rien de fatigant comme le commerce et la société d’un vieillard, qui avec son expérience de toutes choses, a conservé la vigueur de son intelligence et la netteté de son jugement. Il y a donc bienfait de ma part à faire radoter la vieillesse. Je la mets d’ailleurs par ce moyen à l’abri des tourments que le sage même ne peut éviter, ce qui ne l’empêche pas cependant de fêter la dive bouteille. À l’abri désormais du dégoût de la vie, que l’âge le plus vigoureux supporte à grand’peine, le vieillard en revient même parfois à épeler le mot aimer, comme le barbon de Plaute ; trop heureux alors de n’avoir plus son bon sens ! En somme, grâce à moi, la vieillesse est exempte de chagrins, agréable à ses amis, et bienvenue dans toutes les fêtes. Voyez chez Homère, les lèvres d’Achille ne distillent que le fiel, tandis que de la bouche de Nestor les discours s’épandent aussi doux que le miel ; et les anciens guerriers, assis à la porte de Scée, s’abandonnent à des entretiens pleins de calme. De ce côté, la vieillesse l’emporte sur l’enfance, âge heureux, mais privé de ces longues causeries qui ajoutent tant de charmes à la vie. Il est bon d’observer que les vieux raffolent des enfants et les enfants des vieux, sans doute parce que, comme le dit le poëte : les dieux se plaisent à rapprocher les semblables. La seule différence entre ces deux extrêmes, ce sont les rides de l’un et les longues années qu’il compte ; pour le reste, tout est pareil entre eux : cheveux peu colorés, bouche édentée, formes incomplètes, gourmandise de laitage, bégaiement, intempérance de langue, niaiserie, faiblesse de mémoire et défaut d’attention. Plus l’homme s’avance vers sa fin, plus la ressemblance se confirme, jusqu’à ce que tout à fait comme l’enfant, le vieillard, sans regrets de la vie, sans crainte de la mort, émigre vers un autre monde. Que l’on compare après cela mes bienfaits avec les métamorphoses des autres dieux. Sans parler des vilains tours que ces immortels se permettent lorsqu’ils sont en colère, voyez seulement en quoi consistent leurs faveurs : les plus bienveillants se sont bornés à changer leurs protégés en arbres, en oiseaux, en cigales, voire même en serpents ; comme si ce n’était pas mourir que n’être plus soi-même ! Moi, que fais-je, au contraire ? Je rends aux mortels la période la meilleure et la plus heureuse de leur vie. En vérité, je vous le dis, si les mortels rompaient tout commerce avec la sagesse, s’ils abandonnaient leurs jours à ma seule direction, ils ne vieilliraient pas ; leur félicité et leur jeunesse dureraient autant qu’eux.
Regardez ces visages blafards, ils ont pâli sur la philosophie, au milieu d’études profondes et ardues ; tout jeunes encore, ils sont déjà vieux ; le travail, une tension incessante du cerveau, a desséché chez eux la séve de la vie. Regardez au contraire mes fous bien-aimés, ils sont gras, brillants de santé dans leur peau, comme de vrais pourceaux acarnaniens ; ils sont dès maintenant à l’abri des incommodités de la vieillesse, à moins que, comme il n’arrive que trop souvent, ils ne finissent par attraper la fièvre de la sagesse. Tant il est vrai que le bonheur absolu est impossible à l’homme ! À l’appui de ce que je viens de vous dire, je vous citerai le dicton populaire : « La Folie est la seule chose qui arrête la jeunesse dans sa fuite et retarde l’arrivée du dernier jour. » Je ne connais que les Brabançons qui aient mis ce précepte complétement en pratique, au rebours de ce qui se passe chez les autres ; loin d’acquérir la gravité avec l’âge, ces bons compagnons se trouvent chaque matin un peu plus fous que la veille. Il est de fait qu’il n’est pas d’autre nation qui mette plus de joyeuseté dans les choses de la vie, et qui redoute moins la vieillesse. Mes Hollandais se rapprochent d’eux, non moins par leur position géographique que par leur manière de vivre ; je dis mes Hollandais, parce qu’ils me rendent un culte si assidu qu’ils en ont retenu un surnom. Disons à leur louange que, loin d’en rougir, ils le considèrent comme leur plus beau titre de gloire.
Allez maintenant, mortels insensés, demander aux Médées, aux Circés, aux Vénus, à l’Aurore, à je ne sais quelle fontaine, une seconde jeunesse ! Ne comprenez-vous pas que, moi seule, je puis la donner, et la donne en effet ? C’est moi qui possède ce philtre magique à l’aide duquel la fille de Memnon prolongea les jours de Tithon, son aïeul ; c’est moi la Vénus qui rendit à Phaon les grâces de cette belle jeunesse qui enflamma si fort l’ardente Sapho ; ce sont mes simples, s’il y en a dans l’affaire, mes enchantements, ma fontaine merveilleuse, qui rappellent la jeunesse écoulée, que dis-je, qui la conservent inaltérable. Si vous êtes d’accord avec moi que rien n’est plus désirable que la jeunesse, rien n’est plus odieux que la vieillesse ; vous devez reconnaître par suite ce dont vous m’êtes redevable, à moi qui vous conserve un bien si précieux en écartant le mal contraire.
Mais quittons la terre un moment et passons en revue les habitants des cieux. Je veux bien qu’on me fasse une injure de mon nom, si on trouve un seul des immortels qui vaille quelque chose sans moi ! Pourquoi Bacchus a-t-il toujours été cet éphèbe à la longue chevelure ! parce que toujours fou, toujours ivre, toujours au milieu des banquets, des danses, des chansons et des fêtes, il n’a jamais eu aucun commerce avec Pallas. Il serait si fâché de passer pour sage qu’il ne veut être honoré que par des jeux et des réjouissances. Il ne s’offense même pas du surnom de bouffon que lui donne un proverbe grec, qui le dit plus fou qu’une tête barbouillée de lie, — par allusion à la coutume des vignerons en fête, de barbouiller de figues et de vin doux la statue de leur patron assise devant son temple. — Aussi quels sarcasmes l’ancienne comédie n’a-t-elle pas décochés contre lui ! Oh ! le plaisant dieu, disait-elle, beau produit de la cuisse de Jupiter ! De bonne foi, qui n’aimerait mieux être ce bouffon, ce railleur toujours en fête, toujours jeune avec son cortége de ris et de plaisirs, plutôt que ce sournois de Jupiter toujours en train de faire trembler quelqu’un ; que ce vieux Pan gâtant tout avec ses terreurs ; que ce vilain Vulcain tout poudreux, et noir de fumée, ou que cette Minerve à la lance et à l’égide terribles, et qui regarde toujours de travers. »
Érasme, Éloge de la Folie
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Le Pèlerin
« Que voulez-vous ? Cette vie brillante, cette enivrante atmosphère m’ont séduit. Pauvre innocent ! Étais-je maître de ne pas prêter l’oreille à l’enchanteresse ? Jeune homme ardent et curieux, pouvais-je ne pas tenter ces belles routes, ce beau ciel, ces régions si pures ?
Dites, lecteur, du sein de la baie de Naples, sur un léger navire, admirant la vaste circonférence du Vésuve qui se développe devant vous avec ses riches coteaux et son cratère qui se cache dans un ciel d’azur, et le village de Portici suspendu à ses flancs avec ses belles Napolitaines, dites, ne graviriez-vous pas la montagne couronnée de pampres ? N’iriez-vous point inscrire votre nom dans les villas romaines et sur la lave de Portici ? Eh bien, qu’ai-je fait autre chose ? J’ai gravi ma montagne verdoyante. Mon Portici à moi, avec son ciel d’azur et ses bosquets d’orangers, a été la cour citoyenne avec ses grands noms, sa pompe et ses célébrités politiques ; et vous devinez quelle femme dans cette cour a été pour moi la vierge napolitaine.
Oh ! la cour, quel nom magique ! La cour, c’est la grande régulatrice des modes, de l’enthousiasme politique, des manières et de la diplomatie ; c’est à la cour où sont éclos l’habit à la française et le système du 13 mars ; c’est à la cour que sont résumées toutes les gloires, toutes les prospérités de la patrie. La cour est la chambre obscure de la France : comment peut-on ne pas aller à la cour ? Puis, l’on parle tant des cours, de la cour de Louis XIV par exemple, de cette cour si fière, si grande, d’ambassadeurs, de généraux, de poètes, de femmes si belles et si malheureuses ; la cour de ce roi qui, sur le grand escalier de Versailles ou sur les bords du Rhin, ne souffrait point que son cocher ou la victoire le fissent attendre. Eh bien, j’allai voir celle de Louis-Philippe, son petit-fils, si près, si près du grand roi au dire du Garde national, que je pensais que sa cour pouvait encore avoir quelques reflets de cette gloire.
On a tant parlé encore de la cour de Bonaparte qui bivouaquait toute éperonnée sur la pourpre et l’or, comme lui bivouaquait sur le trône ; de cette cour où se faisait la grande curée des royaumes, où le héros donnait des couronnes comme une récompense militaire. Et je voulais voir si, à la cour de Louis-Philippe, on apportait aussi les drapeaux de l’armée d’Égypte et d’Italie, les chevaux de marbre de Venise ou les clefs de Vienne.
Trois ans se sont écoulés à peine depuis que j’avais vu à la cour de Charles X, si magnifique encore et si chevaleresque, bénir les trophées de Navarin, et Notre-Dame redire ses chants de triomphe et ses sublimes Te Deum. Et le soir, je me rappelle, sur l’un des balcons des galeries du Palais-Royal, au jour où le duc d’Orléans vit deux rois si près de lui que ses espérances tressaillirent, le vieux roi, sentant la brise souffler dans ses cheveux blancs, se prit à dire : « Ma flotte d’Alger aura bon vent » ; et les troupes royales, on s’en souvient, eurent aussi bon courage et bon succès. Eh bien, je croyais que le duc d’Orléans, devenu Louis-Philippe, n’oublierait pas ces traditions de gloire et que, lui aussi, dirait au milieu de sa cour : « Mes flottes d’Ancône et de Lisbonne auront bon vent », et que l’abbé Guillon bénirait à Saint-Roch, avec le pain rendu par le roi, les trophées de Belgique et de Pologne.
Est-ce donc ma faute si le spectacle des grandeurs de la cour et de ses souvenirs m’ont entraîné ? Puis, ne voulais-je pas, pour vous, lecteur, pour charmer vos loisirs et rendre le récit de mon pèlerinage intéressant, traverser toutes les cours : la cour proprement dite, la petite cour, l’arrière-cour, la basse-cour, etc., subdivisions infinies qui environnent le trône populaire de leurs sept replis, comme le Styx l’Enfer ? Puis envahir la camarilla, surprendre enfin le gouvernement en robe de chambre et la royauté citoyenne en bonnet de coton. »
Une martyre de la cour
« Quel œil n’a pas versé une larme au récit des malheurs de La Vallière et de madame de Maintenon ? De nos jours, nous avons vu l’impératrice Joséphine passer du trône de France à la Malmaison, et, plus récemment encore, comme si la destinée frappait des coups de plus en plus forts sur des noms toujours plus grands et plus élevés, nous avons vu une nouvelle victime venir grossir les rangs de ces martyres douloureuses des cours. Et, comme aux cours de Louis XIV et de Bonaparte a succédé la cour des Barricades, les infortunes de madame Gibou venir se mêler aux infortunes des La Vallière, des Joséphine et des Maintenon ; et le vulgaire s’est étonné, avec le poète, de la quantité de larmes que contenait l’œil de madame Gibou.
Ce sont ces joies éphémères qui rendent plus pénibles encore les douleurs qui les suivent ; ces vicissitudes étonnantes qu’il n’est pas donné à l’homme d’éprouver, et qu’une femme ne peut éprouver qu’une fois parce qu’elles consument son existence. Vicissitudes aussi grandes que les événements qui les firent naître, et que la cour qui en fut le témoin, qui sont consignées en traits de feu dans la brochure que madame Gibou vient de lancer dans le public sous le titre de : Une Martyre à la Cour [1].
« Ce n’est pas l’histoire vulgaire d’une femme sensible, innocente, malheureuse et persécutée, dit-elle dans sa préface — car la brochure de madame Gibou se flatte d’avoir une préface que je donne au public — c’est l’histoire de toutes les victimes asphyxiées par l’air pestiféré des cours. En moi sont résumées toutes les grandes infortunes des femmes de cour ; en moi est personnifiée toute la cour citoyenne. Je suis les Tuileries. »
Le corps de l’ouvrage, partagé en chapitres, répond à la préface. En voici les principaux sommaires :
- Chapitre I : Présentation de madame Gibou à la cour ; sa grâce et son esprit lui concilient l’estime de tous les honnêtes gens et lui font capter, sans coup férir, les bonnes grâces du Monarque.
- Chapitre III : Description pittoresque de la cour citoyenne. Madame Gibou danse la galopade avec le fils du Monarque ; celui-ci devient épris de madame Gibou ; déclaration, évanouissements réciproques.
- Chapitre V : Les idées d’ambition fermentent dans le cœur sensible de madame Gibou ; madame Gibou nommée comtesse camériste de la reine ; jalousie de ses rivales ; madame Gibou continue de marcher, nonobstant les grandeurs, dans le chemin de la vertu.
- Chapitre IX : Brusque élévation de madame Gibou au titre de duchesse et de dame d’honneur ; deux de ses rivales crèvent de dépit ; madame Gibou conserve, sous le satin de la robe à queue, un cœur rempli d’innocence et d’excellentes résolutions ; anecdotes curieuses sur les intrigues de la camarilla citoyenne.
- Chapitre XII : Assaut donné par le fils du Monarque, en costume de hussard, au cœur de madame Gibou ; belle défense de celle-ci ; effet prodigieux d’un NON prononcé par madame Gibou avec un enthousiasme mêlé de respect ; pronostics fâcheux qui annoncent la chute de madame Gibou.
- Chapitre XV : Disgrâce éclatante ; chute incroyable ; catastrophe épouvantable de madame Gibou ; joie de madame de F., sa rivale la plus acharnée ; madame Gibou s’éloigne de la cour avec sa vertu et sa robe à queue.
- Chapitre XX : Madame Gibou maudit les grandeurs humaines ; coup d’œil rapide et philosophique sur la vanité, le vide et la petitesse des cours en général et de la cour citoyenne en particulier.
Lecteurs, méditez ce livre ; car l’histoire de madame Gibou — elle vous le dit sans morgue et sans détour — est l’histoire de la cour citoyenne. Madame Gibou, c’est les Tuileries en 1832. »
Nouvelles de la Cour
« Ami lecteur, que ne vous dirai-je pas ? Je vous dirai que l’abbé Guillon, premier aumônier du roi, a fait, avec force allusion, le panégyrique de saint Philippe le 1er mai, qu’il doit faire celui de sainte Adélaïde, et que le roi lui a dit, et lui répétera encore une fois, en sa qualité de petit-fils du grand roi : « Mon père, j’ai entendu à Saint-Roch un grand nombre de prédicateurs qui tous m’avaient fait grand plaisir, mais depuis votre panégyrique, j’ai été fort mécontent de moi-même. »
Je vous dirai qu’au petit lever, un nouvel arrêté sur les préséances a été pris et qu’à l’avenir nos ambassadeurs occuperont la première place dans les cours étrangères. Je vous dirai que sous peu, le roi Guillaume ou l’autocrate de Russie doivent, comme le doge de Venise, être admis en vaincus à la cour de Louis-Philippe et trouver fort étonnant de s’y voir.
Pénétrant dans les mystères de la chambre à coucher, je vous dirai que le prince royal, pour rêver triomphe, s’endort la tête couverte d’un foulard de Lyon ou de Bruxelles. Que Louis-Philippe, pour « coucher avec la gloire », suivant la sublime expression de Chateaubriand, dort sur des drapeaux polonais. Que cette semaine, un baptême mystérieux se fit dans la chapelle du château quand l’horloge sonnait minuit, et qu’on entendit un grand personnage appeler le nouveau-né : « Mon bien-aimé neveu ».
Je vous dirai qu’en conseil, il a été décidé que, par forme de remontrance officieuse, il serait défendu à M. Barthe d’aller dorénavant acheter les légumes ministériels au marché Saint-Honoré, et de sceller son livre de dépenses et ses billets d’invitation du grand sceau de l’État. La chancelière dit fort originalement à ce sujet : « Le petit-fils de Louis XII doit oublier les habitudes de la femme de l’avocat. »
Je vous dirai que dorénavant les entrées de la cour seront divisées en grandes et petites entrées, que le titre de duc d’Anzin sera définitivement accordé par lettres patentes à la famille des Périer. Qu’à l’avenir les dames d’honneur, les préfets de police, sergents de ville et juges d’instruction auront les deux battants ouverts, comme pierres angulaires de notre édifice politique. Que les députés, magistrats, préfets, maires, ne jouiront que d’un seul battant. Que le peuple et les patriotes entreront par les fenêtres.
Je vous dirai que l’acquittement de M. Bertier de Sauvigny a jeté la cour, la petite cour et la camarilla dans une fureur impossible à décrire, et que les jurés qui n’ont pas obéi au mot d’ordre des courtisans ont été réputés carlistes, anarchistes, septembriseurs, mauvais citoyens. Je vous dirai que M. de Montalivet est le « cher Camille », et que M. Barthe, vu l’instabilité des choses humaines, ne veut pas faire la dépense de 1 500 francs pour une simarre de velours violet fourrée d’hermine et un mortier à cordons et à glands d’or qui lui sont indispensables pour présider la Cour de cassation lors de la fameuse affaire du courageux Fouquet, juge, l’un des adhérents de la Gazette de France.
Je vous dirai que le prince royal oublie la littérature et les beaux-arts pour le noble exercice de la savate, mais qu’il oublie la savate pour les yeux de mademoiselle F. Je vous dirai, et vous pouvez m’en croire, que dans une discussion fort intime et fort animée, un ex-jacobin et un ex-carbonaro sont demeurés d’accord qu’il valait mieux être chancelier que de conspirer obscurément dans une vente, et grand Potentat que de distribuer les cartes de civisme à la porte du club de Robespierre. »
Marseille
« Il fallait une forte secousse pour redonner un peu de vie, un peu de popularité à ce pauvre juste-milieu ; il fallait qu’une conspiration artificielle, administrée à propos, vînt révéler à la France qu’il était des hommes voués à la sauver, et ces hommes devaient naturellement être hommes du juste-milieu, sauveurs de profession comme chacun sait, exploitant la grande entreprise de sauvetage des peuples naufragés dans les cataclysmes des nations.
Paris avait eu ses tours de Notre-Dame, sa rue des Prouvaires ; Marseille devait avoir son clocher de Saint-Laurent. Conjurés, agents provocateurs, partirent donc un beau matin par la diligence, avec armes et bagages, sans oublier : 1° la contrefaçon du drapeau blanc qu’avaient brodé, peut-être pour achever la parodie, les mains de mademoiselle G. ; 2° l’enthousiasme dont on avait besoin, qu’on roula par précaution en piles d’or et d’argent dans les valises et les coffres-forts.
La conspiration arriva, et vous savez, lecteur, que le 30 avril, les Marseillais, en se réveillant, l’aperçurent flottant à demi souillée sur le clocher de l’église Saint-Laurent ; que quelques agents de police déguisés en honnêtes gens hurlèrent autour de cette église ; que quelques têtes folles, ne reconnaissant pas — et pour cause — les agents étrangers, redirent un cri qui, même hurlé par ces hommes, avait fait tressaillir leur âme ; que le patriotisme national, que depuis trois jours on avait consigné dans les casernes et qui s’était armé depuis longtemps à l’improviste, empoigna, aux cris de « Vive le Roi ! », l’insurrection qui se ruait sur un corps de garde, et fit écrouer deux ou trois séditieux pour l’arrestation desquels la conspiration ne fut qu’un voile et un prétexte.
Alors, séance tenante, la dépêche télégraphique fut rédigée et le bulletin de la grande armée expédié par les airs. Et, comme une idée ne vient jamais seule et que la victoire est conteuse, on broda le tout de quelques grands noms, on y fit entrer quelque grande popularité qu’on voulait souiller, quelque noble infortune qu’on espérait salir. Comme si le nom de madame la duchesse de Berry pouvait être sali parce qu’il est colporté à travers les halles et les carrefours ! Comme si ce nom de femme pouvait réveiller autre chose que de l’admiration et de l’enthousiasme dans les cœurs ! Et ces noms de Kergolay et de Bourmont, que la fidélité et l’honneur ont fait si beaux, comme s’ils pouvaient être souillés parce qu’on les hurle par les places publiques ! Comme si on ne se souvenait qu’à Paris, un Kergolay se fit infirmier des malades pendant le temps que dura le choléra-morbus, et que Caroline de Berry réclama aussi, à la même époque, sa part de bienfaisance et d’humanité !
Que le gouvernement y prenne garde : on ne joue pas impunément avec l’honneur et la popularité ; ce sont des armes qui tuent quand on les veut briser. »
Note de bas de page (de l’auteur) : [1] Une Martyre à la Cour, brochure publiée en 1832.
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Le rythme comme exigence de la raison
« Le rythme poétique est une création de la raison. Ce n’est pas une poussée d’expérience qui nous conduit à lui, mais une loi et un besoin de notre intelligence qui, en s’appliquant aux phénomènes qu’elle domine, cherche à y introduire l’harmonie et la clarté. Le rythme réalise pour la sensation, comme la syntaxe le fait pour la pensée, cette idée d’ordre, idée supérieure et innée qui est la grande régulatrice de notre vie morale et qui tend à systématiser, plus ou moins, toutes les opérations de l’esprit.
Le principe qui a fait diviser le vers en deux parties égales est le même qui nous fait coordonner nos sensations pour arriver aux jugements, et nos jugements pour arriver à une certitude logique. C’est le même qui, dans l’ordre scientifique, nous porte à classer pour les simplifier, selon la règle de Descartes, les nombreux problèmes qui s’offrent à nous ; c’est le même qui, dans les œuvres d’art, nous fait aimer instinctivement la correspondance des formes et des attitudes, les rappels de ligne, l’équilibre des masses. Grâce à lui, la matière diffuse du langage se détermine et s’adapte à nos facultés. En un mot, le rythme n’a pas son origine dans la vie sensible, mais dans l’intelligence qui la pénètre et l’accommode à son usage. Il a un caractère à la fois rationnel et subjectif.
La fixation au chiffre maximum (6) du nombre des syllabes composant les groupes symétriques du vers est le résultat d’un compromis entre la raison qui organise le mouvement de la parole et notre sensibilité naturelle qui limite cette organisation afin de la mieux saisir à l’emploi de certaines quantités. L’alexandrin a ainsi des proportions moyennes, mediocre aliquid, ou, pour parler comme Racine, une « juste grandeur ». C’est la même cause qui a fixé à cinq le nombre des actes d’une tragédie et à trois le nombre des points traités dans un sermon. Cette réalisation particulière de l’idée d’ordre crée le plaisir en diminuant l’effort de perception ; elle flatte notre sens esthétique, puisque l’ordre est une des conditions du beau ; elle flatte aussi vaguement notre sensibilité, puisque l’ordre est un résultat de la convenance, qui est elle-même une condition de la sympathie.
La pacification des passions par le vers
Quoi qu’il en soit, le rythme est une forme que la raison impose au langage. Il en résulte cette conséquence importante que tous les sentiments exprimés dans les vers ont ce caractère de régularité rationnelle, si l’on peut dire, qui est inhérent au rythme. Si l’on projette une lumière rouge sur certains objets, tous ces objets prendront une teinte uniforme ; de même, tous les sentiments qui entreront dans le rythme du vers ne pourront être que des sentiments pacifiés, réglés, dominés par la raison. Appliqué aux choses de l’âme, le rythme signifie apaisement et harmonie des passions, eurythmie complète, équilibre parfait de l’âme qui, jouissant du concert de ses facultés, se sent heureuse.
La poésie, dit Pindare, fait la paix dans le cœur de l’homme et dans le monde ; elle désarme Mars et éteint le feu du ciel ; elle endort l’aigle même sur l’égide de Zeus que baigne un nuage d’harmonie. Ce symbolisme marque bien les effets du rythme qui deviennent nécessairement ceux de la poésie. Rappelons-nous l’état où nous met la lecture, et surtout l’audition de vers bien déclamés : tandis que le rythme du poète est marqué par la voix de l’acteur, un rythme semblable se fait en nous et règle pour quelques instants toute notre vie intérieure ; notre âme est comme un chaos qui se compose et s’ordonne ; en même temps, nous renaissons à la sympathie, à la confiance, à la bonté.
Ces divers phénomènes expliquent l’union étroite qui s’est faite, à l’origine, entre le sentiment religieux et la forme poétique. Les angoisses, les haines, les révoltes sourdes, les souffrances, les défaillances morales qui font le sujet de certains poèmes sont une savante et aimable comédie. Le poète qui doute et qui gémit ne saurait jouer d’âme, il joue d’imagination. Il a beau déchaîner toutes les tempêtes de l’âme, le rythme nous donne, au milieu de l’orage le plus byronien, l’impression d’une harmonie générale et supérieure où tous les conflits sont déjà venus se résoudre. Il a beau jeter des anathèmes, nous savons que l’amour règne dans son cœur ; il a beau se dire tout assombri de pessimisme et de désespérance, son vers le relève, l’éclaire et le contredit. Le mal dont il se plaint a déjà trouvé son remède ; ses sanglots sont des accords mesurés et justes.
Le poète : maître de sa douleur
La poésie n’a pour symbole ni un volcan aux laves débordées, ni Ganymède luttant contre les serres de l’aigle ou Mazeppa entraîné dans un galop vertigineux, ni un sorcier malade comme ce Manfred condamné à vivre — si c’est vivre que porter un désert aride dans son cœur — ni cet être au front pâle, si complaisamment décrit par les romantiques, nourrissant les autres hommes de ses propres entrailles. Certes, une douleur sincère a pu précéder le travail de la composition et donner à l’âme la première secousse, mais c’est seulement lorsque les vraies larmes ont fini de couler que paraissent les autres, celles qui, de l’aveu de Musset, sont des perles montées.
Quoique l’habitude, jointe au don naturel, puisse lui rendre la forme du vers familière et commode, le poète ne commence à chanter que quand il a fini de souffrir. La vraie douleur évite de paraître ou ne rend que des sons informes ; pour que le vers jaillisse, il faut que l’intelligence épure ou relève la sensibilité vaincue, en ramène les écarts à l’unisson intérieur et, maîtresse des passions, les tienne à une certaine distance de l’âme affranchie. Qui chante son mal l’a déjà enchanté.
Ce n’est pas seulement lorsqu’il crie Evohe qu’Horace est saturé de bien-être, c’est aussi lorsqu’il se plaint de la goutte. Les hommes vulgaires, étrangers à la littérature, gardent le triste privilège des détresses authentiques. Là où sombrent les esprits faibles, le poète, mieux pondéré, reprend pied, retrouve son aplomb et son rayon, et reste le type de l’homme normal. Le génie peut être comparé à cette noble et sereine image d’Apollon que le statuaire semble avoir conçue au moment où le dieu, paraissant sur le seuil du temple, chasse devant lui les Érinnyes. La poésie paraît même peu compatible avec le scepticisme religieux : le rythme est acte de foi. Il y a imprudence pour un Lucrèce à faire de beaux vers. Le sage, a-t-on dit, est musicien ; on peut ici retourner la formule et dire que le musicien est un sage [1].
Songeons maintenant que le rythme du vers français est constant, c’est-à-dire que dans l’alexandrin la sixième et la douzième syllabe sont toujours frappées de l’accent tonique. Certains écrivains modernes ont bien essayé de s’affranchir de cette règle, et nous avons vu plus haut un critique délicat en conseiller l’abandon, mais l’expérience a condamné cette tentative. Nous devrons nécessairement reconnaître que le vers n’a qu’une expression idéale et très générale et que l’expression de détail est contraire à sa vraie nature. Ses coupes uniformes indiquent une poésie habituée à voir les choses de loin et de haut, aimant surtout les grandes synthèses qui éclairent la pensée sans la morceler ou bercent l’âme dans le sentiment d’une harmonie supérieure, d’une force calme et maîtresse de soi. Il a été le moule naturel de la poésie philosophique et didactique, œuvre de raison plus que de vision, volontiers inattentive au détail matériel d’où jailliraient des impressions trop vives ou trop désordonnées, préférant au monde physique, où les choses se différencient de plus en plus, le monde de l’intelligible, où elles retrouvent leur unité. »
Célèbre essai « De la mesure du rythme poétique » (parfois intitulé plus largement en fonction des éditions de ses études critiques) écrit par le poète et essayiste Abel Léautaud (ou plus précisément, il s’agit d’une analyse stylistique classique souvent attribuée à des théoriciens de la versification du début du XXe siècle, comme Louis Roussel dans La structure du vers français).
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« Le Comte Dracula
« Ne prononcez pas ce nom ici ! Dieu, le Diable… Deux entités presque identiques. Deux esprits qui se battent l’un contre l’autre, mais ils ne daignent pas se montrer dans leur vrai jour. Nous ne sommes que leurs jouets. D’abominables pantins qui ne bougent qu’à leur bon vouloir. »
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« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »
Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique
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« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »
ANNUAIRE HISTORIQUE UNIVERSEL
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« Les mots ont un sens », a-t-il déclaré, déplorant la « complaisance des extrêmes politiques et, parfois, de certains dans les formations politiques républicaines, c’est grave ».
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En janvier 2020, Emmanuel Macron avait déjà condamné cette idée de dictature qui venait de « discours politiques extraordinairement coupables », dans un entretien accordé à Radio J .»
Emmanuel Macron, pour Ouest France
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« Le code de la Mocro Maffia est implacable : « Wie praat, die gaat » (« celui qui parle, s’en va »). Les représailles ont été foudroyantes : le frère innocent de Nabil B., Reduan, est abattu en mars 2018, quelques jours après l’annonce de l’accord ; son avocat Derk Wiersum est assassiné devant son domicile le 18 septembre 2019. »
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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Le livre martèle : « Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.
Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.
Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »
Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »
Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet
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« Iran n’apparait nulle part dans » – Recherche Google
Le Malheur des uns fait le business des autres – Google Books
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Résumé
Qu’ont en commun une société cannoise enrichie par le Covid, une milice libyenne, un hackeur au service d’une dictature et un prête-nom pour un oligarque russe ?
Ce sont des profiteurs du chaos.
« Populations massacrées, journalistes assassinés, quand des hommes d’affaires prospèrent, eux, à la tête de groupes armés autonomes, machines à cash des autocraties. Entreprises qui monnaient des logements sociaux contre des bulletins de vote. Places économiques – Paris, Hong Kong… – tirant parti de guerres menées par d’autres. À l’opposé des millions de déplacés à cause de la guerre ou de la misère, une poignée de riches investisseurs obtiennent une nationalité insoupçonnable contre quelques dizaines de milliers d’euros. Fricoteurs de l’info, pirates du pétrole, aigrefins du diamant, trafiquants d’antiquités… Tous les secteurs sont gangrenés. Guerre, épidémie, embargo ? Les charognards du nouveau désordre mondial sont déjà en train de dépecer la bête.
Il aura fallu quatre ans d’investigation, parcourir les cinq continents, interroger des centaines de témoins et d’informateurs pour mener cette enquête qui révèle les symptômes, les rouages et les grands gagnants de la déstabilisation mondiale. Désormais, plus personne ne pourra dire qu’il ne savait pas. »
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« Registre économique — le commerce triangulaire et la mécanique du distancement. La Grande-Bretagne, devenue nation de buveurs de thé (l’ouvrier londonien y consacrait une part substantielle de son budget domestique), devait payer ce thé en argent-métal, créant un déficit chronique ; l’opium indien inverse le flux dès les années 1820. La mécanique du « blanchiment » par distancement est essentielle et bien documentée : comme l’observent Trocki et Lovell, la Compagnie gérait officiellement la production jusqu’à la vente aux enchères de Calcutta ; à partir de là, des marchands privés acheminaient l’opium vers la côte. La Britannica le résume sans ambage : « La Compagnie des Indes orientales ne transportait pas elle-même l’opium. » Après 1796, sous la pression chinoise, la Compagnie cessa d’exporter directement vers la Chine et vendit à Calcutta à des marchands anglais privés, « niant ainsi toute responsabilité dans la contrebande tout en conservant ses autres droits commerciaux ». Selon la formule consacrée, l’argent issu de Chine achetait le thé chinois « sans que la Compagnie ne se salisse les mains au commerce sale de l’opium ». L’opium fut, selon la formulation devenue canonique, « le commerce de marchandise le plus profitable de la Grande-Bretagne au XIXᵉ siècle ».»
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«Du côté de l’introduction en Chine, en revanche, on a affaire à un cynisme commercial privé organisé. C’est ici que se loge la figure morale que le chercheur souligne — le trafiquant qui s’enrichit sur le cadavre de la société qu’il empoisonne tout en se gardant lui-même du produit. Lin Zexu l’a cristallisée dans sa lettre à la reine Victoria (1839, traduction Arthur Waley) : « J’ai entendu dire que dans votre pays, fumer l’opium est strictement interdit sous des peines sévères. Cela signifie que vous savez combien il est nuisible. […] Tant que vous ne le prenez pas vous-mêmes, mais continuez à le fabriquer et à tenter le peuple de Chine de l’acheter, vous vous montrez soucieux de vos propres vies mais insouciants des vies d’autrui, indifférents dans votre cupidité au mal que vous faites aux autres ; une telle conduite est répugnante au sentiment humain et contraire à la Voie du Ciel. » La lettre, probablement perdue en transit, ne parvint jamais à la souveraine, mais fut reprise par le Times de Londres. »
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Opacité financière et sanctions : vingt ans d’inefficacité systémique
« L’architecture financière internationale reste structurellement opaque malgré deux décennies de scandales et de réformes. Les données rassemblées révèlent un paradoxe fondamental : moins de 1% des fonds blanchis sont récupérés tandis que les traders de commodités ont engrangé plus de 50 milliards de dollars de profits en 2022-2023 grâce aux dislocations créées par les sanctions. L’affaire Clearstream, les Panama Papers et les sanctions contre la Russie illustrent trois facettes d’un même phénomène : un système où l’opacité n’est pas un dysfonctionnement mais une fonctionnalité. Les moyens d’enquête ont triplé en vingt ans, mais le volume d’activité suspecte a été multiplié par sept — un écart structurel qui explique pourquoi les condamnations restent rares malgré l’avalanche de révélations journalistiques.
L’affaire Clearstream a validé l’enquête sans condamner le système
Entre 2001 et 2011, le journaliste Denis Robert a subi 62 procédures judiciaires dans 5 pays pour avoir révélé l’existence de « comptes non publiés » au sein de la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream. Son enquête, documentée dans Révélation$ (2001) et La Boîte noire (2002), s’appuyait sur les témoignages d’Ernest Backes, ancien numéro trois de Cedel (devenu Clearstream), et de Régis Hempel, ex-directeur informatique, qui affirmaient avoir effacé « les traces de transactions pas très nettes ».
La Cour de cassation française a définitivement acquitté Denis Robert le 3 février 2011, reconnaissant « l’intérêt général du sujet traité » et « le sérieux de l’enquête ». Cette victoire judiciaire a créé une jurisprudence protectrice pour le journalisme d’investigation. Néanmoins, Clearstream n’a jamais été condamnée pénalement pour les accusations de blanchiment soulevées par Robert. La seule sanction significative est venue de l’OFAC américain en 2014 : 152 millions de dollars pour avoir maintenu, via un compte omnibus à New York, 2,8 milliards de dollars de titres au bénéfice de la Banque Centrale d’Iran en violation des sanctions.
L’affaire dite « Clearstream 2 » (2004-2013) constitue un épisode distinct : une manipulation politique impliquant de fausses listes de comptes où figurait Nicolas Sarkozy. Jean-Louis Gergorin et Imad Lahoud ont été condamnés ; Dominique de Villepin a été relaxé. Cette confusion entre les deux affaires a contribué à brouiller le débat sur l’opacité structurelle des chambres de compensation.
Les chambres de compensation traitent des milliers de milliards dans une relative obscurité
Clearstream (Luxembourg), Euroclear (Belgique) et DTCC (États-Unis) constituent l’infrastructure invisible de la finance mondiale. Clearstream conserve aujourd’hui 20 000 milliards d’euros d’actifs et traite un million de transactions quotidiennes, représentant 40% de tous les Eurobonds mondiaux. Le règlement européen CSDR de 2014 a harmonisé la supervision et imposé le passage au règlement T+2 (deux jours après transaction), mais les mécanismes fondamentaux d’opacité demeurent.
Le système des comptes omnibus reste légal et largement utilisé : un intermédiaire maintient un compte unique regroupant les avoirs de multiples clients, rendant le dépositaire central aveugle aux bénéficiaires finaux. L’affaire OFAC de 2014 l’a démontré : la « nature omnibus » du compte rendait l’intérêt iranien « non transparent pour l’institution financière américaine ». Les chaînes de conservation multiples — où un titre peut passer par trois ou quatre intermédiaires successifs — créent des écrans qui compliquent toute traçabilité. En 2001, selon les données révélées par Denis Robert, 250 fois le budget de la France transitait par Clearstream, impliquant 33 000 clients dans 107 pays dont 40 paradis fiscaux.
TRACFIN a triplé ses effectifs mais le volume suspect a septuplé
L’évolution des cellules de renseignement financier illustre un décalage croissant entre moyens et activité suspecte. En France, TRACFIN est passé de 49 agents en 2005 à environ 200 en 2024, soit un quadruplement des effectifs. Sur la même période, les déclarations de soupçon reçues sont passées de 12 000 à 211 165 en 2024 — une multiplication par dix-sept. Le ratio de transmissions à la justice reste faible : environ 2% des déclarations aboutissent à une transmission judiciaire, avec un délai moyen de 142 jours.
La Cour des comptes française notait dès 2012 que TRACFIN fonctionnait avec un « budget modeste de 4,95 millions d’euros et sans réelle autonomie ». Malgré les hausses budgétaires ultérieures, le déséquilibre structurel persiste. En 2024, le service a émis 3 998 notes d’information et permis la saisie de 60 millions d’euros via le « circuit court » — des progrès réels mais dérisoires face aux volumes estimés du blanchiment.
Aux États-Unis, le FinCEN présente un paradoxe similaire. Avec un budget d’environ 190 millions de dollars en 2024 et quelque 220 employés, l’agence supervise une économie représentant 25 000 milliards de dollars de PIB. Le GAO américain a documenté en 2024 que le taux de réponse aux enquêtes de satisfaction des forces de l’ordre n’était que de 2 à 10%, révélant une absence de données consolidées sur l’efficacité réelle. L’ICIJ relevait en 2020 que « l’unité américaine contre les crimes financiers est plus petite que celle de l’Australie malgré une économie quinze fois supérieure ».
Le Royaume-Uni illustre le même phénomène : l’UKFIU est passée de 81 agents à 141 entre 2018 et 2022, mais le GAFI estimait cette expansion « toujours insuffisante compte tenu de la taille du secteur financier britannique » et des 500 000 rapports d’activité suspecte annuels. L’Allemagne reçoit une note de « moderate effectiveness » du GAFI pour l’utilisation du renseignement financier, avec des ressources « gravement insuffisantes » pour superviser environ un million d’entités non financières assujetties.
Les condamnations pour blanchiment restent marginales face aux flux estimés
Les statistiques judiciaires confirment l’écart entre détection et répression. En France, les condamnations pour blanchiment oscillaient entre 230 et 331 par an sur la période 2005-2009 ; le Parquet National Financier a obtenu 97 condamnations en 2024 pour un montant récupéré de 203,9 millions d’euros. À l’échelle mondiale, les estimations situent le blanchiment à 2 à 5% du PIB mondial, soit 2 000 à 5 500 milliards de dollars annuels selon le FMI. Le taux de récupération est estimé à moins de 1% des fonds blanchis.
Les amendes record imposées par les États-Unis — 8,9 milliards de dollars contre BNP Paribas en 2014 pour violations de sanctions, 4,3 milliards contre Binance en 2023, 3,09 milliards contre TD Bank en 2024 — représentent des montants spectaculaires mais concentrés sur quelques affaires emblématiques. L’OFAC a atteint un record de 1,5 milliard de dollars de pénalités en 2023 à travers 17 résolutions, dont 40% impliquant des violations de sanctions russes. Ces chiffres démontrent la capacité de frappe américaine mais ne modifient pas l’architecture globale de l’opacité.
Les sanctions économiques échouent dans 60 à 96% des cas
La littérature académique sur l’efficacité des sanctions établit un constat sans appel. L’étude de référence de Hufbauer, Schott, Elliott et Oegg (Peterson Institute, 2007), analysant 204 cas depuis 1914, établit un taux de succès de 34%. Après réexamen rigoureux, Robert Pape (1998) l’abaisse à 4% seulement. Les travaux de Neuenkirch et Neumeier quantifient l’impact économique : les sanctions onusiennes réduisent la croissance de 2 points de pourcentage par an, provoquant un déclin cumulé de 25,5% du PIB sur dix ans. Les sanctions américaines seules entraînent une perte de 0,75 à 1 point de croissance annuelle.
L’impact sur la pauvreté est massif et documenté. Le gap de pauvreté augmente de 3,8 points de pourcentage pour les pays sanctionnés, et de 7,9 points pour les sanctions sévères. Après 21 ans, cet écart atteint 14 points de pourcentage. Les études d’Afesorgbor et Mahadevan (2016) montrent que les sanctions augmentent l’inégalité de revenus de 1,5 à 1,7 points de coefficient de Gini. Sur 32 études quantitatives analysées par le CEPR en 2023, 30 trouvent des effets négatifs sur le développement humain.
La décote du pétrole sanctionné génère des transferts de richesse massifs
Les sanctions créent des opportunités d’arbitrage considérables. Le pétrole russe Urals, qui se négociait à 2-3 dollars sous le Brent avant février 2022, a atteint une décote de 32-35 dollars par baril en avril 2022. Malgré le plafonnement à 60 dollars imposé par le G7 en décembre 2022, la décote s’est stabilisée entre 13 et 23 dollars selon les périodes, permettant aux acheteurs — principalement l’Inde et la Chine — de réaliser des économies considérables.
L’American Enterprise Institute estime que les décotes sur le pétrole russe, iranien et vénézuélien représentent un transfert de valeur de 34 milliards de dollars sur un an vers les pays acheteurs. L’Inde a importé 5,4 millions de tonnes de pétrole russe entre janvier et septembre 2025 via 30 navires sous faux pavillon. La Chine importe 2,1 millions de barils par jour de pétrole russe et 1,57 million de barils par jour de pétrole iranien. La Turquie a économisé 2 milliards de dollars sur sa facture énergétique 2023 grâce aux décotes russes.
Pour l’Iran, les décotes atteignent jusqu’à 17 dollars par baril pour les ventes vers la Chine. Les exports iraniens sont passés de 2,6 millions de barils par jour en 2011 à moins de 0,5 million en 2020, avant de remonter via les circuits parallèles. Le Venezuela a vu sa production chuter de 3 millions de barils par jour à environ 900 000 — une perte de 70% — avec des exportations captées majoritairement par des raffineries chinoises à prix cassés.
Une flotte fantôme de plus de 1 000 navires contourne les restrictions
Le contournement des sanctions s’est industrialisé. La « shadow fleet » compte désormais plus de 1 000 navires représentant 100 millions de tonnes de capacité, soit 17% de la flotte pétrolière mondiale selon Trafigura. Ces tankers, souvent vieux de plus de 15 ans, opèrent en désactivant leurs transpondeurs AIS, en effectuant des transferts navire-à-navire en eaux internationales, et en utilisant des pavillons de complaisance (Panama, Liberia, Cameroun). Plus de 50 incidents impliquant des tankers fantômes ont été documentés depuis 2022.
Les Émirats Arabes Unis sont devenus un hub majeur de contournement. 38 officiels russes liés à Poutine y détiennent plus de 314 millions de dollars d’immobilier. Dubaï a importé 96,4 tonnes d’or russe en 2022. Au moins 8 entreprises émiraties ont été sanctionnées par les États-Unis en novembre 2023 pour facilitation. Les opérateurs identifiés incluent Fractal Marine DMCC et Radiating World Shipping, gérant collectivement environ 90 tankers.
L’impact humanitaire frappe les populations, pas les élites
La documentation des effets humanitaires par les ONG et l’ONU est accablante. Human Rights Watch a documenté en 2019 que les sanctions contre l’Iran empêchaient l’importation de médicaments pourtant exemptés, affectant 85 000 patients cancéreux, 73 000 patients VIH/SIDA et 8 000 patients thalassémiques. La rapporteuse spéciale des Nations Unies Alena Douhan a qualifié les sanctions de « menace sérieuse pour les droits humains et la dignité ». La pauvreté absolue en Iran est passée de 16% en 2016-2017 à plus de 26% en 2019 — une hausse de 10 points en deux ans.
Le cas irakien (1990-2003) reste la référence historique. Les données UNICEF de 1999 indiquaient une mortalité infantile passée de 56 pour 1 000 (1984-89) à 131 pour 1 000 (1994-99), avec une estimation de 500 000 décès d’enfants supplémentaires entre 1991 et 1998 — des chiffres contestés par des études ultérieures mais documentant une crise humanitaire réelle. Au Venezuela, environ 8 millions de personnes ont fui le pays depuis 2019 dans un contexte combinant mauvaise gestion, corruption et pression des sanctions.
Le paradoxe central est documenté par les études académiques : les élites sont protégées par leurs connexions politiques et les systèmes de protection sociale dont elles bénéficient, tandis que la classe moyenne — historiquement moteur de réforme — subit le plus fort impact. Une étude de 2024 sur l’Iran conclut que le fardeau des sanctions est « inégalement distribué », produisant une « douleur civile » sans « gain politique » pour les États-Unis.
Les États-Unis dominent l’enforcement mais restent le premier paradis fiscal mondial
Le paradoxe américain illustre les contradictions du système. Le Financial Secrecy Index 2024 du Tax Justice Network place les États-Unis en première position mondiale, dépassant la Suisse pour la première fois. Le principal facteur est le refus d’échanger automatiquement les informations fiscales avec les autorités étrangères. Le coût estimé pour le reste du monde : 20 milliards de dollars par an de pertes fiscales.
Le Delaware incarne cette opacité. Plus d’un million de sociétés y sont enregistrées — davantage que d’habitants. 67,7% des entreprises du Fortune 500 sont incorporées au Delaware. Un seul bâtiment à Wilmington sert d’adresse légale à 285 000 sociétés. Le Corporate Transparency Act de 2021, imposant la déclaration des bénéficiaires effectifs depuis janvier 2024, fait l’objet de contestations juridiques.
Parallèlement, l’OFAC a imposé 1,5 milliard de dollars de pénalités en 2023, la Task Force KleptoCapture a saisi plus de 700 millions de dollars d’actifs russes, et le DOJ a obtenu des amendes record. La Kleptocracy Asset Recovery Initiative revendiquait 3,5 milliards de dollars de produits de corruption saisis ou gelés en janvier 2018. Cette capacité de frappe extraterritoriale coexiste avec la facilitation structurelle de l’opacité sur le territoire américain.
La Suisse a transformé son cadre légal mais pas sa réalité opérationnelle
L’échange automatique d’informations (AEOI), entré en vigueur le 1er janvier 2017 avec premiers échanges effectifs en septembre 2018, représente une rupture formelle avec le secret bancaire absolu. La Suisse a conclu des accords avec plus de 100 pays. Néanmoins, elle reste deuxième au Financial Secrecy Index et ses banques détiennent 6 500 milliards de dollars d’actifs offshore — 25% du total mondial. Le secret bancaire persiste pour les résidents suisses.
Les affaires traitées par la FINMA révèlent des défaillances systémiques. Dans le scandale 1MDB, sept banques ont été visées et BSI a été fermée — elle détenait 100 comptes liés au seul fonds malaisien. Julius Baer a été sanctionnée en février 2020 pour des « manquements graves » de 2009 à 2018, alors qu’un conseiller client recevait des bonus de plusieurs millions malgré le signalement de ses clients au MROS. Les condamnations individuelles restent rares.
L’Union européenne accumule les directives sans prévenir les scandales
L’UE a adopté six directives anti-blanchiment successives depuis 1991, élargissant progressivement les obligations de déclaration aux professions non financières, instaurant les registres de bénéficiaires effectifs (4AMLD, 2017), et intégrant les cryptomonnaies (5AMLD, 2020). Le nouveau paquet AML de 2024 crée l’AMLA (Autorité anti-blanchiment européenne), opérationnelle au 1er juillet 2025 depuis Francfort, avec pouvoir de supervision directe sur 40 institutions à haut risque et capacité de sanction jusqu’à 10% du chiffre d’affaires annuel.
Pourtant, le scandale Danske Bank — 200 à 230 milliards d’euros de transactions suspectes via la succursale estonienne entre 2007 et 2015 — n’a été détecté par aucun régulateur européen pendant huit ans, malgré des alertes dès 2012-2014. L’amende finale de 2 milliards de dollars (2022), principalement américaine, et l’acquittement de l’ex-CEO Thomas Borgen illustrent les limites de la répression. Le LuxLeaks (2014) a révélé que 340 multinationales bénéficiaient d’accords fiscaux permettant des taux effectifs inférieurs à 1% — des pratiques légales n’ayant entraîné aucune poursuite contre les entreprises, mais la condamnation initiale des lanceurs d’alerte.
Les Panama Papers ont récupéré 1,3 milliard sur des milliers de milliards cachés
La plus grande fuite de données financières de l’histoire — 11,5 millions de documents exposant 214 488 entités offshore — a généré un impact médiatique considérable (Prix Pulitzer, 80 millions de visites en quelques semaines) mais des retombées judiciaires limitées. Après huit ans, le montant officiellement récupéré atteint environ 1,3 milliard de dollars selon le bilan ICIJ de 2024. Rapporté aux 214 488 entités exposées, cela représente environ 6 000 dollars par entité — dérisoire face aux 5 600 à 32 000 milliards de dollars estimés cachés offshore.
Le procès final au Panama en juin 2024 s’est soldé par l’acquittement des 28 accusés, dont le cofondateur Jürgen Mossack, pour « preuves insuffisantes » et problèmes de chaîne de conservation des preuves électroniques. Aux États-Unis, seules des condamnations individuelles ont été prononcées : Harald Joachim von der Goltz (4 ans de prison en 2021) et son comptable Richard Gaffey (3 ans). Les démissions politiques — Premier ministre d’Islande, destitution du Premier ministre pakistanais — restent exceptionnelles.
Les Paradise Papers (2017) et Pandora Papers (2021) ont confirmé le pattern : impact médiatique massif, investigations lancées dans des dizaines de pays, montants récupérés marginaux. Les Pandora Papers ont exposé 35 chefs d’État ou de gouvernement et 330 responsables politiques, dont le roi Abdallah II de Jordanie (portefeuille immobilier secret de 100 millions de dollars) et le Premier ministre tchèque Andrej Babiš (défait électoralement une semaine après les révélations). Les suites judiciaires restent « en cours » pour la plupart.
Les lanceurs d’alerte ont été condamnés, pas les entreprises
Le traitement judiciaire du LuxLeaks illustre l’inversion des responsabilités. Antoine Deltour et Raphaël Halet, qui ont révélé les tax rulings permettant l’optimisation fiscale agressive de 340 multinationales, ont été initialement condamnés (12 et 9 mois avec sursis). Deltour a été acquitté en appel ; Halet a obtenu 55 000 euros de dommages de la CEDH en 2023 après l’annulation de sa condamnation. Aucune poursuite n’a visé les entreprises : leurs pratiques étaient légales.
La légalité formelle des structures offshore constitue l’obstacle principal aux poursuites. Un document interne de Mossack Fonseca résumait : « 95% de notre travail consiste à vendre des véhicules pour éviter les impôts. » L’évasion fiscale agressive n’équivaut pas à la fraude fiscale pénalement répréhensible. Les documents obtenus par piratage (Panama Papers) ou fuite posent des questions de recevabilité. La complexité juridique transfrontalière, le secret bancaire résiduel et l’insuffisance des ressources des autorités — documentée par Carlos Barsallo (ex-Transparency International Panama) — expliquent le faible taux de poursuites.
Les traders de commodités ont multiplié leurs profits par sept en période de crise
Les quatre plus grands traders privés — Vitol, Trafigura, Gunvor et Mercuria — ont engrangé plus de 50 milliards de dollars de profits combinés en 2022-2023, contre seulement 6,8 milliards en 2018-2019. Cette multiplication par 7,4 coïncide avec les dislocations de marché créées par les sanctions contre la Russie.
Vitol, plus grand trader d’énergie mondial, a réalisé un profit record de 15,1 milliards de dollars en 2022 et 13,2 milliards en 2023. Le groupe, détenu par 450-500 employés seniors, a distribué 10,6 milliards de dollars à ses partenaires en 2023, soit une moyenne de 17,5 millions par personne. Trafigura a atteint 7,4 milliards de profit en 2023 et distribué 5,9 milliards à ses 1 400 actionnaires-traders. Gunvor a triplé ses profits en 2022 pour atteindre 2,36 milliards de dollars.
Ces profits exceptionnels proviennent en partie de l’arbitrage sur le pétrole décoté. Les traders achètent à prix réduit et revendent à prix de marché ou légèrement inférieur, capturant le différentiel. Plus de 70% des cargaisons russes sont désormais transportées sur des tankers non soumis au price cap selon Bloomberg. La réorientation des flux commerciaux — nouveaux corridors via l’Inde, la Chine, la Turquie, le Kazakhstan et les Émirats — crée des opportunités d’intermédiation lucratives.
Les affaires judiciaires révèlent une corruption systémique
Glencore a payé environ 1,5 milliard de dollars en 2022 pour clore des enquêtes aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Brésil. Le DOJ a documenté plus de 100 millions de dollars de pots-de-vin versés entre 2007 et 2018 au Nigeria, Cameroun, Côte d’Ivoire, Guinée équatoriale, Brésil, Venezuela et RDC — pour obtenir des contrats pétroliers, éviter des audits et faire « disparaître » des poursuites.
Trafigura a plaidé coupable en mars 2024 pour corruption au Brésil (2003-2014), payant 127 millions de dollars au DOJ. L’affaire Probo Koala (2006) reste emblématique : 528 m³ de déchets toxiques déversés à Abidjan ont causé 17 morts et affecté plus de 100 000 personnes. Le settlement avec la Côte d’Ivoire — 198 millions de dollars — a été conclu en échange de l’abandon des poursuites.
Vitol a payé 163,8 millions de dollars en 2020 pour corruption sur 15 ans au Brésil, en Équateur et au Mexique. Les documents judiciaires révèlent l’utilisation de noms de code (« Batman », « Popeye », « Tiger », « Phil Collins »), de contrats de consulting fictifs, de factures frauduleuses et de comptes offshore. Gunvor a plaidé coupable en 2024 pour corruption en Équateur, payant 661 millions de dollars pour des profits illicites de 384 millions obtenus de Petroecuador sur près d’une décennie.
L’Afrique perd 50 milliards de dollars par an en flux financiers illicites
Le rapport Mbeki (Panel de haut niveau de l’Union Africaine et de la CEA, 2015) établit que l’Afrique perd en moyenne 50 milliards de dollars par an en flux financiers illicites. Les pertes cumulées sur 30 ans dépassent 1 000 milliards de dollars. La décomposition est instructive : 65% proviennent d’activités commerciales (mispricing, transfer pricing abusif), 30% d’activités criminelles, et seulement 5% de corruption directe.
Dix ans après le rapport, l’architecture institutionnelle est en place mais la mise en œuvre reste insuffisante. La CEA et l’ONU estiment qu’environ 40 milliards de dollars sont toujours siphonnés annuellement du secteur extractif africain. Les pays avec des flux illicites élevés dépensent en moyenne 25% de moins en santé et 58% de moins en éducation selon la CNUCED. Christian Aid estime que le mispricing et la fausse facturation coûtent aux pays en développement 160 milliards de dollars par an — 150% de l’aide totale des donateurs.
Les prêts adossés aux ressources (« resource-backed loans ») illustrent les mécanismes de capture. Glencore au Tchad détient le droit de vendre tout le pétrole national, déduisant ses coûts avant transfert au gouvernement. Ces montages, documentés par Public Eye et Global Witness, privent les pays de leur souveraineté sur les actifs publics tout en restant formellement légaux.
Les paradis fiscaux coûtent 500 à 800 milliards par an aux pays du Sud
Le Tax Justice Network estime que 500 à 800 milliards de dollars quittent les pays du Sud chaque année via activités criminelles, évasion fiscale et corruption. Les paradis fiscaux dans les territoires développés — notamment la City of London représentant environ 40% des activités liées au secret financier — facilitent ces flux. L’estimation de la richesse africaine offshore atteint 607 milliards de dollars (stock cumulé), faisant paradoxalement de l’Afrique subsaharienne un « créditeur net » du reste du monde une fois les flux illicites pris en compte.
Les structures juridiques utilisées sont documentées dans les affaires judiciaires : sociétés-écrans aux Îles Vierges britanniques, Panama, Curaçao ; SPVs (Special Purpose Vehicles) pour chaque transaction ; nominee directors masquant la propriété réelle ; multiplication des couches juridiques (« layering »). Le FMI estime les pertes fiscales mondiales à 500-600 milliards de dollars par an. Les entreprises du Fortune 500 américain cachaient 2 600 milliards de dollars offshore en 2017.
Un système qui fonctionne pour ceux qui peuvent le naviguer
L’analyse transversale des données révèle un système cohérent derrière les dysfonctionnements apparents. Les chambres de compensation traitent des milliers de milliards dans une relative obscurité structurelle. Les moyens d’enquête progressent mais restent dépassés par l’explosion des flux suspects. Les sanctions économiques échouent majoritairement tout en créant des opportunités d’arbitrage captées par les intermédiaires. Les révélations journalistiques produisent de la visibilité sans modifier les structures. Les traders de commodités multiplient leurs profits en période de crise géopolitique. Les flux illicites drainent les pays du Sud vers les centres financiers du Nord.
Ce n’est pas un système bénin érodé aux marges par quelques criminels. Transparency International le résume : c’est « un système avec une criminalité profondément ancrée qui fonctionne désormais dans l’intérêt de l’élite corrompue mondiale. » Les réformes — directives européennes, échange automatique d’informations, registres de bénéficiaires effectifs — ont modifié le cadre formel sans transformer la réalité opérationnelle. Les comptes omnibus restent légaux, les structures offshore restent disponibles, les juridictions opaques restent accessibles.
La question centrale n’est pas celle de l’insuffisance des moyens ou de la complexité technique. C’est celle de la volonté politique. Joseph Stiglitz a démissionné de la commission panaméenne de transparence parce que le gouvernement refusait de publier les conclusions. Mossack Fonseca ne représentait que 10% de l’industrie des services offshore. Les lanceurs d’alerte sont condamnés, les entreprises non poursuivies. Le ratio révélateur — moins de 1% des fonds blanchis récupérés, environ 6 000 dollars par entité exposée dans les Panama Papers — mesure l’écart entre la rhétorique de la lutte contre l’opacité et ses résultats concrets.
Conclusion
Vingt ans après les premières révélations de Denis Robert, l’architecture de l’opacité financière mondiale reste fonctionnelle. Les effectifs de TRACFIN ont quadruplé mais les déclarations de soupçon ont été multipliées par dix-sept. Les sanctions contre la Russie ont créé des décotes de 30 dollars par baril captées par l’Inde, la Chine et les traders intermédiaires. Les Panama Papers ont exposé 214 000 entités offshore pour récupérer 1,3 milliard de dollars — moins de 0,025% des montants estimés cachés. Les traders de commodités ont engrangé 50 milliards de profits en deux ans de crise.
Le constat n’est pas celui d’un échec des politiques publiques mais d’un équilibre structurel où l’opacité génère des rentes pour ceux capables de la naviguer. Les pays développés — États-Unis en tête du Financial Secrecy Index, City of London représentant 40% des activités liées aux paradis fiscaux — sont à la fois les principaux promoteurs de la lutte contre le blanchiment et les principaux facilitateurs de l’opacité. Cette contradiction n’est pas un accident : elle est le système. »
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« Recherche sur une chaîne causale précise — sanctions → économies illégales/mafieuses → captation des rentes → effet sur la pauvreté et la colère sociale, et la question de savoir si cette colère se structure en force politique démocratique ou vient au contraire nourrir le narratif du régime sanctionné. »
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« Les traders de commodités captent 50 milliards de profits en deux ans — non pas malgré les sanctions, mais grâce aux dislocations qu’elles créent. Le transfert de 34 milliards annuels via les décotes ne va pas « vers le chaos » : il va vers des intermédiaires identifiés, dans des juridictions identifiées. Vitol distribue 17,5 millions par associé sur une seule année »
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« On sait ainsi peu que, depuis 2003 et jusqu’à ce jour, les revenus de la rente pétrolière atterrissent sur un compte de la Banque centrale d’Irak à New York, dans une filiale de la Réserve fédérale américaine, d’où un camion puis un avion transportent des milliards en billets verts jusqu’à Bagdad chaque mois. »
Robin Beaumont, Docteur en science politique
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Le même (Extraits),
« Il y a 20 ans jour pour jour, les États-Unis lançaient une guerre totale contre l’Irak. Ayant pour objectif de dessiner les contours d’un « Grand Moyen-Orient » soumis à l’ordre occidental et allié d’Israël, l’expédition militaire en Irak constitue sans doute l’un des plus grands crimes de notre siècle. Elle fut suivie d’un pillage spectaculaire des ressources du pays et de la destruction brutale des infrastructures de l’État.
Dans cet article, Robin Beaumont, docteur en science politique, examine plus particulièrement l’ordre politique mis en place par les États-Unis en Irak et dont pâtissent aujourd’hui encore les Irakiennes et les Irakiens.»
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« Vingt ans après le lancement de l’intervention menée par les États-Unis pour renverser le régime de Saddam Hussein, l’Irak incarne un paradoxe : le paradoxe d’un pays qui, tout en ayant connu la première grande guerre « illégale » du 21esiècle, l’impérialisme étasunien dans sa dimension la plus violente, le nœud d’une polarisation confessionnelle régionale, un nombre de morts que l’on ne saura jamais chiffrer – entre 100 000 et un million – , mais aussi le cœur du califat de l’État Islamique, semble dans le même temps être tombé dans l’oubli.
Volontiers classé dans la catégorie des États « faillis », l’Irak subsiste à peine, dans l’imaginaire commun international, comme le cas d’école d’un pays condamné à la violence, à la corruption et au confessionnalisme. Dans cette histoire rabougrie, la société irakienne, les dynamiques politiques qui la traversent, sont comme oblitérées par l’obsession étrangère pour la lutte contre l’extrémisme, la défense de la « stabilité », l’endiguement du « réveil chiite » et les considérations géopolitiques. L’Irak semble ainsi condamné à demeurer à la fois l’une des matrices les plus importantes de la région, et son point aveugle.
L’Irak des deux dernières décennies est un État captif : captif de l’ordre politique produit par la guerre de 2003. Cet ordre se traduit par plusieurs grandes dynamiques, dont les effets perdurent jusqu’aujourd’hui : l’annihilation de l’appareil d’État et son remplacement par de nouvelles élites rentrées d’exil, l’édification d’un système politique fondé sur un principe partage ethno-confessionnel, le verrouillage et la communautarisation du pouvoir. Dans le même temps se développent un certain nombre de réalités que l’intervention américaine n’avait pas anticipées : l’ouverture du pays à l’influence iranienne, le recours massif à la violence comme ressource politique, la cristallisation du ressentiment dans les communautés marginalisées par le nouveau pouvoir, la corruption et la montée en puissance d’une opposition intérieure.
Sans chercher à rendre compte de l’ensemble de cette histoire, et alors que le pays commémore le vingtième anniversaire de l’entrée dans sa nouvelle ère et que les criminels d’hier se croient autorisés à publier, au milieu d’un débat que l’on espérait clos, des articles autosatisfaits sur ce qui aurait « bien tourné en Irak »[1], ces quelques pages voudraient revenir sur les principales apories d’un système politique irakien qui n’en finit plus d’entraîner sa population dans l’abîme.»
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«En 2003, l’État irakien est donc une coquille vide, prête à être comblée selon les règles qu’édictent ses nouveaux maîtres.[3] Débarrassé de l’omniprésence ba‘thiste, le champ politique est le terrain d’une prolifération de mouvements. Ce « trop-plein partisan », comme le nomme la chercheuse Loulouwa Al Rachid, traduit cependant moins une efflorescence démocratique qu’une « démultiplication du syndrome du parti unique : une multitude de partis qui aspirent à être uniques, qui ne jouent pas le jeu de la démocratie mais fonctionnent comme un cartel de partis », et verrouillent l’accès du champ à tout nouvel entrant[4]. Le pouvoir qui s’installe à Bagdad est constitué selon la vison américaine du principe majoritaire, dans une société que les États-Unis lisent prioritairement à travers un prisme ethnique et confessionnel. Les chiites, supposés représenter environ 60 % du pays, y sont donc systématiquement majoritaires,les kurdes, les arabes sunnites et les minorités religieuses se partageant le reste des positions. L’investissement par ces partis de tous les niveaux de l’administration se fait selon un principe connu sous le nom de muhasasa : une répartition par quotas ethno-confessionnels. Contrairement à ce que l’on peut parfois lire, cette répartition par quotas n’a jamais pris de forme juridique en Irak (hormis l’allocation de quelques sièges parlementaires aux représentants de minorités, chrétiens et yézidis par exemple) : elle n’apparaît pas une seule fois dans la Constitution de 2005. Son principe, par ailleurs, ne date pas du changement de régime. En effet, l’élite politique qui arrive au pouvoir au lendemain de la chute de Saddam Hussein en Irak ne se constitue pas ex nihilo. »
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«L’opposition au régime ba‘thiste s’était organisée au cours des décennies précédentes. Au lendemain de la guerre du Golfe, elle est composée d’une galaxie de mouvements oppositionnels, intégrant des groupes islamistes, qui se rencontrent pour préparer l’organisation du pouvoir dans un Irak post-Saddam Hussein. Dans les années 1990, une série de conférences de ces mouvements d’opposition pose les bases du système politique qui se déploiera à partir de 2003. C’est notamment à l’occasion de la conférence tenue dans la ville kurde irakienne de Salah al-Din, en 1992, qu’est entériné le principe de répartition par quotas ethno-confessionnels respectant la composition estimée de la société irakienne, et établissant donc, à l’échelle nationale mais particulièrement dans l’Irak hors région autonome du Kurdistan, la domination de partis issus de l’islam politique chiite. C’est par exemple en vertu de ce principe que le Premier ministre irakien est nécessairement chiite, le président de la République kurde, et le président de la Chambre des représentants sunnite.
Quoique souvent réduite au caractère confessionnel, la répartition par quotas est aussi une répartition partisane, c’est-à-dire un système d’allocation de postes en fonction de l’appartenance à un parti politique. Si la répartition « ethno-confessionnelle » vise à mettre en place un champ du pouvoir représentatif d’une certaine lecture de la société irakienne en 2003, la répartition « partisane », quant à elle, traduit moins un souci de représentativité que de verrouillage du champ du pouvoir par des acteurs partisans ne disposant pas de véritable base sociale. Les partis qui reviennent d’exil cherchent en effet moins à créer une adhésion et à se construire comme des partis de masse qu’à bâtir un système politique qui assure leur persistance au pouvoir et leur emprise sur les institutions. Les gagnants du nouvel ordre politique se limitent à un nombre restreint de groupes partisans, à leurs alliés et leurs clientèles. Si l’on excepte les partis kurdes, qui reproduisent les mêmes logiques de verrouillage dans le champ politique de la Région autonome du Kurdistan, le champ politique de l’État fédéral irakien se trouve ainsi dominé et fermé par les acteurs partisans que la répartition par quotas confessionnels fait accéder au pouvoir au nom de la confession majoritaire dont ils sont issus. La répartition partisane par quotas conforte leur domination en tant que partis issus de l’islam politique chiite sans qu’ils aient à se soucier de leur représentativité, c’est-à-dire de leur base. .»
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« La déliquescence d’un certain nombre d’États du monde arabe ayant sombré dans la guerre civile ces dernières années a suscité une revivification du discours selon lequel les pays de la région ne pourraient survivre qu’au prix de l’autoritarisme d’un homme fort. Cette nostalgie autoritaire a ses adeptes chez maints responsables politiques occidentaux ; elle traduit cependant au mieux une grave amnésie, au pire un mépris insultant. Les Irakiens ne s’y trompent pas, qui constatent avec désolation qu’« un Saddam a été remplacé par de multiples petits Saddam ».
Si l’invasion de 2003 constitue l’un des premiers et immenses crimes de notre siècle, si les souffrances qu’endure le peuple irakien aujourd’hui sont sans le moindre doute le résultat direct de l’ordre politique inique et originellement vicié qu’elle a mis en place, il convient, aussi, de montrer et de garder en mémoire combien cet ordre-là a également accentué certaines pratiques qui lui préexistaient. Ainsi, la guerre entreprise par les États-Unis en Irak il y a 20 ans marque à la fois une rupture brutale dans l’ordre social, économique et politique, notamment par la destruction des infrastructures du pays, tout comme elle renforce et cristallise des logiques confessionnelles et la violence milicienne qui lui préexistait.
Conjurer cette malédiction prendra peut-être vingt ans de plus ; mais d’un pays dont plus de la moitié de la population déjà est née après 2003, dont des centaines de milliers de citoyens continuent chaque année de braver les menaces et la mort pour dire leur refus de l’arbitraire, de la violence, de la corruption, du confessionnalisme et des ingérences étrangères d’où qu’elles viennent, il est permis d’espérer l’impossible. »
Robin Beaumont, Docteur en science politique
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Sanctions, criminalisation de l’économie et captation de rentes : économie de l’attention institutionnelle et chaîne causale empirique
TL;DR
- « Les sanctions économiques à large spectre échouent massivement à renverser les régimes qu’elles visent (taux de « succès » d’environ 34 % chez Hufbauer et al. ; ramené à moins de 5 % — 5 cas sur 115 — par Robert Pape pour les objectifs de changement politique majeur) et tendent au contraire à les consolider : elles dégradent mesurablement la démocratie (Peksen & Drury), nourrissent un effet « rally-round-the-flag », et transfèrent le monopole des circuits de contournement aux appareils sécuritaires et aux élites du régime.
- La criminalisation de l’économie est un effet mécanique, et non accidentel, des embargos : Serbie de Milošević, Irak sous « Oil-for-Food », Iran des Gardiens de la Révolution, Russie de la « flotte fantôme » et Venezuela du « Cartel de los Soles » documentent tous le même schéma — la rente de l’illégalité est captée par ceux que les sanctions étaient censées affaiblir.
- Le concept opératoire d’« économie de l’attention institutionnelle » — forgé en croisant Bourdieu (doxa, méconnaissance, violence symbolique), Beck (« irresponsabilité organisée »), Bachrach & Baratz (non-décision, mobilisation du biais) et Lukes (troisième dimension du pouvoir) — éclaire pourquoi les institutions occidentales voient avec acuité le « risque géopolitique » du pays-cible tout en restant aveugles aux rentes captées en amont par les intermédiaires qui profitent du contournement.
Key Findings
- Une distribution non aléatoire de la vigilance. La vigilance administrative se concentre sur ce qui est politiquement valorisant ou peu coûteux à regarder (le « régime voyou », la menace géopolitique) et organise une cécité sur ce qui serait embarrassant (les bénéficiaires occidentaux et régionaux du contournement, le coût humanitaire). Ce n’est pas un oubli : c’est une structure.
- Quatre traditions théoriques convergent vers un même objet : Bachrach & Baratz (la « seconde face » du pouvoir, la non-décision, la « mobilisation du biais »), Lukes (la « troisième dimension », façonnage des préférences), Beck (« irresponsabilité organisée » : produire des risques tout en dispersant l’imputabilité) et Bourdieu (la doxa rend certaines questions « impensables » ; la méconnaissance comme reconnaissance). McGoey (« strategic ignorance ») et Proctor (« agnotologie ») fournissent le versant contemporain : l’ignorance comme ressource productive.
- La séquence empirique sanctions → marché noir → captation → renforcement est l’une des régularités les mieux établies de la littérature. La rente de l’illégalité revient aux acteurs qui détiennent le monopole de la violence et des frontières : services de sécurité, paramilitaires, armée, élites du régime.
- La causalité politique penche vers le renforcement autoritaire, pas vers la démocratisation. La colère sociale existe (surprobabilité de troubles liés à la pauvreté), mais elle reste structurellement insuffisante pour se cristalliser en force démocratique : répression accrue, atomisation, destruction de la classe moyenne, capture des ressources par l’appareil sécuritaire, et narratif de la « forteresse assiégée ».
Details
VOLET 1 — L’économie de l’attention institutionnelle
Bachrach & Baratz : les deux faces du pouvoir et la non-décision (1962, 1970). Dans « Two Faces of Power » (American Political Science Review, vol. 56, n° 4, déc. 1962, p. 947-952), Peter Bachrach et Morton Baratz reprochent aux pluralistes (Dahl) de ne regarder que la face visible du pouvoir — la prise de décision observable. Ils ajoutent une seconde face : le pouvoir s’exerce aussi « lorsque A consacre ses énergies à créer ou à renforcer des valeurs sociales et politiques et des pratiques institutionnelles qui limitent la portée du processus politique aux seules questions qui lui sont relativement inoffensives ». Reprenant Schattschneider (« l’organisation est la mobilisation du biais »), ils nomment « mobilization of bias » l’ensemble des « valeurs dominantes, mythes, procédures et règles du jeu établies » qui déterminent quels enjeux entrent en politique et lesquels en sont exclus (« some issues are organized into politics while others are organized out »). La non-décision est l’acte par lequel une demande de changement est étouffée avant même d’atteindre l’arène décisionnelle. Leur programme de recherche est directement transposable : commencer par analyser la mobilisation du biais d’une institution, puis « se demander qui gagne et qui est désavantagé par le biais existant ».
Steven Lukes : la troisième dimension (Power: A Radical View, 1974/2005). Lukes juge ces deux faces encore trop étroites car elles supposent un conflit (même latent). Sa troisième dimension est idéologique : le pouvoir d’« empêcher la formation même des griefs en façonnant les perceptions, les cognitions et les préférences de telle sorte que les individus acceptent leur rôle dans l’ordre existant ». C’est, selon ses propres mots, « l’exercice suprême et le plus insidieux du pouvoir », car les dominés « ne voient ou n’imaginent aucune alternative » ou perçoivent l’ordre comme « naturel et immuable ». Appliqué aux sanctions : la troisième dimension explique pourquoi le cadre « sanctions = pression morale légitime » s’impose comme une évidence qui rend littéralement impensable la question des bénéficiaires de la rente.
Ulrich Beck : l’irresponsabilité organisée (Risk Society, 1986 ; Ecological Politics in an Age of Risk, 1995/1988). Beck désigne par « organized irresponsibility » la configuration où les institutions modernes reconnaissent l’existence du risque tout en organisant un système où personne n’est imputable des effets négatifs. La société moderne fonctionne comme un « laboratoire » où nul n’a à répondre des conséquences de l’expérimentation. La division du travail très spécialisée et l’interdépendance systémique aboutissent à une complicité générale : « chacun est cause et effet, et donc non-cause » (Beck 1992, p. 32). Beck distingue nettement la production de risques (intense, décisionnelle) de l’attribution de responsabilité (diluée, neutralisée), notamment par la transformation rhétorique du « risque nouveau » en « ancien risque » prévisible et maîtrisable. C’est le mécanisme central applicable aux régimes de sanctions : le sender produit des effets criminogènes massifs mais l’architecture institutionnelle dissout toute imputabilité.
Pierre Bourdieu : doxa, illusio, méconnaissance, violence symbolique. Chez Bourdieu, la doxa est la croyance originaire, non réflexive, qui « normalise et légitime un ordre social donné » et rend « impensable toute tentative de produire une position non prévue ». L’illusio est l’adhésion tacite à l’intérêt du jeu et à la valeur des enjeux d’un champ. La violence symbolique est cette domination « douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance » (préambule de La domination masculine). Le ressort décisif est la méconnaissance comme reconnaissance : un pouvoir « qui a le pouvoir de se faire méconnaître dans sa vérité de pouvoir, de violence et d’arbitraire ». La structure d’un champ détermine ainsi ce qui est visible et ce qui ne l’est pas ; certaines questions deviennent littéralement impensables non par censure explicite mais par adhésion incorporée.
Concepts voisins. (i) « Willful blindness » / « ostrich instruction » en droit pénal anglo-américain : la cécité délibérée est juridiquement équivalente à la connaissance — « il soupçonnait le fait ; il en percevait la probabilité ; mais il s’est abstenu d’obtenir la confirmation finale parce qu’il voulait pouvoir nier la connaissance » (Glanville Williams). Les tribunaux ont admis qu’une entreprise entière peut être « willfully blind ». (ii) « Strategic ignorance » (Linsey McGoey, The Unknowers, 2019 ; « The logic of strategic ignorance », British Journal of Sociology, 2012) : l’ignorance est un « atout productif » permettant de commander des ressources et de nier toute responsabilité après les crises ; le vrai pouvoir (« oracular power ») est celui de « déterminer où passe la frontière entre savoir et ignorance ». (iii) Agnotologie (Robert Proctor) : la production sociale et culturelle de l’ignorance.
Synthèse conceptuelle — définition opératoire. L’« économie de l’attention institutionnelle » désigne une distribution non aléatoire de la vigilance administrative qui suit la ligne des coûts politiques : les institutions développent une acuité maximale sur les objets dont l’examen est valorisant ou peu coûteux (la menace géopolitique du pays-cible) et une cécité organisée sur les objets dont l’examen serait embarrassant (les rentes captées en amont par des intermédiaires, dont certains domiciliés dans les pays senders ou leurs alliés). Ce concept articule : la non-décision et la mobilisation du biais (qui décident de ce qui entre dans le champ de vision), la troisième dimension (qui naturalise le cadrage), l’irresponsabilité organisée (qui dissout l’imputabilité des effets criminogènes) et la doxa/méconnaissance (qui rend le tout évident et impensable autrement).
VOLET 2 — La chaîne causale empirique
A) Sanctions à visée morale → création mécanique d’économies illégales
Ex-Yougoslavie / Serbie (embargo ONU des années 1990). Cas le mieux documenté académiquement. L’embargo a transformé chaque ville frontalière en plaque tournante de la contrebande ; « toute forme de contrebande de marchandises fut légalisée » et les contrebandiers traités en « héros » par la propagande serbe. La distinction entre crime d’État, corruption et mafia devint « invisible ». L’État vendit dès novembre 1992 les stations-service publiques à des individus disposant de liquidités et d’« autorité de rue » : le chef paramilitaire Željko « Arkan » Ražnatović en acquit plusieurs. Selon le rapport de l’USIP (« Lawless Rule Versus Rule of Law in the Balkans »), le marché noir, la contrebande d’armes et la manipulation financière devinrent le moyen pour le Service de sûreté de l’État de financer ses opérations et pour les proches de Milošević de s’enrichir. Le journaliste d’investigation Dejan Anastasijević (cité par le Columbia Journal of International Affairs, « The Failed Divorce of Serbia’s Government and Organized Crime ») a forgé le dicton consacré qui résume cette fusion : « chaque État a sa mafia, mais en Serbie la mafia a son État ». Les routes de contrebande de pétrole et de cigarettes établies sous sanctions ont survécu au régime (clan de Zemun, assassinat du Premier ministre Đinđić en 2003). Le contrebandier Stanko Subotić, désigné comme chef de la « mafia du tabac », a amassé une fortune estimée à environ 650 millions d’euros, l’essentiel constitué après 1993 dans le commerce de cigarettes.
Irak — embargo + programme « Oil-for-Food » (1990-2003). Le programme, créé par la résolution 986 (1995), visait à atténuer la catastrophe humanitaire. Il fut massivement détourné. Selon le rapport Duelfer (Iraq Survey Group, CIA, 30 sept. 2004), Saddam Hussein a tiré environ 1,7 milliard de dollars de pots-de-vin et surtaxes et 10,9 milliards de dollars de revenus illicites par contrebande entre 1990 et 2003. Le GAO américain a estimé à 10,1 milliards de dollars les revenus illicites tirés du programme, « dont 5,7 milliards provenant de la contrebande de pétrole et 4,4 milliards de surcharges illicites sur les ventes de pétrole et de charges imposées aux fournisseurs ». Le système des « bons pétroliers » (oil vouchers) servait à récompenser individus et entreprises étrangers favorables au régime ; le rapport final de la commission Volcker (Independent Inquiry Committee, 27 oct. 2005, 623 pages) a mis en cause près de la moitié des 4 500 entreprises participantes pour pots-de-vin ou surcharges. Point capital pour le volet conceptuel : l’essentiel des revenus de Saddam venait de la contrebande hors-programme (ventes ouvertes à la Jordanie, la Turquie, la Syrie, l’Égypte via les « protocoles commerciaux », soit ~10,99 milliards selon l’IIC). Le sénateur Carl Levin l’a formulé sans détour : « nous étions pleinement conscients du contournement et nous avons regardé ailleurs ». C’est l’illustration directe de l’irresponsabilité organisée et de la cécité volontaire. L’ouvrage de référence sur le coût humanitaire est Joy Gordon, Invisible War: The United States and the Iraq Sanctions (Harvard University Press, 2010), qui documente la quasi-destruction des infrastructures et la définition extensive du « dual use » (jusqu’aux vaccins, tuyaux d’eau, détergents).
Iran — les Gardiens de la Révolution (IRGC / pasdaran). L’IRGC s’est mué d’une force militaire en un vaste conglomérat économique (analysé dès RAND, « The Rise of the Pasdaran », MG-821, 2009). Les estimations de sa part de l’économie varient fortement selon les définitions : l’Institut Clingendael estime le poids combiné de l’IRGC et des bonyads (fondations) à plus de 50 % du PIB en 2013 ; des analyses récentes (2025) avancent une fourchette d’un tiers à deux tiers du PIB pour les entités affiliées à l’IRGC ; les estimations recensées vont de 10 % à plus de 50 %. À distinguer : la fourchette d’« un tiers » mise en avant dans l’actualité de 2025 (valeur de 12,4 milliards de dollars) concerne l’allocation des revenus pétroliers aux forces armées, et non le PIB total. Le bras de génie civil, Khatam al-Anbiya, contrôlait selon le Trésor américain (juin 2019) un contrat de 22 milliards de dollars dans le pétrole et la pétrochimie, soit quatre fois le budget officiel de l’IRGC ; il aurait des liens avec des centaines de sociétés. En 2009, le consortium affilié Mobin Trust a acquis 51 % de la compagnie de télécommunications d’Iran pour environ 7,8 milliards de dollars (plus grosse transaction de l’histoire de la Bourse de Téhéran). L’IRGC contrôle les frontières maritimes, aériennes et terrestres (« jetées invisibles » dénoncées par Mehdi Karroubi ; Ahmadinejad parlant de « nos frères contrebandiers »). Sous sanctions, ce monopole du contournement (front companies en Malaisie, Oman, Turquie, Chine ; cryptomonnaies) s’est renforcé : le ministre de l’Économie Masoud Karbasian (2022) reconnaissait que « les plus grandes opérations de contrebande du pays sont menées par des institutions que nous n’avons pas le droit de nommer ». Une affaire judiciaire américaine (SDNY) a démantelé un réseau de trafic de pétrole d’un milliard de dollars finançant l’IRGC-Qods, avec saisie de 108 millions de dollars.
Russie post-2022 — la « flotte fantôme ». Réponse au plafonnement (price cap) du G7/UE. Selon la Kyiv School of Economics (rapport KSE Institute, 14 oct. 2024), Moscou a investi environ 10 milliards de dollars dans l’expansion de cette flotte depuis 2022 ; elle transporte environ 70 % des exportations maritimes de pétrole russe et a généré environ 8 milliards de dollars de revenus supplémentaires sur les neuf premiers mois de 2024 (9,4 milliards sur l’année 2024). Les revenus pétroliers russes ont même augmenté d’environ 5 % en 2024 par rapport à 2023, atteignant environ 16,4 milliards. Les estimations de taille varient (S&P Global : ~591 tankers ; KSE : ~435). Tactiques : pavillons de complaisance, transferts ship-to-ship, extinction des transpondeurs AIS, changements de nom. Les gouvernements occidentaux ont sanctionné des centaines de tankers, mais l’enquête de Follow the Money montre que le trafic continue (« dès qu’on sanctionne un navire, un autre rejoint la flotte fantôme »).
Venezuela — militarisation de l’économie / « Cartel de los Soles ». Le terme (dérivé des « soleils » sur les uniformes des généraux) désigne, selon les experts indépendants, non pas une organisation hiérarchique mais un système de corruption et de patronage par lequel militaires et officiels profitent du trafic. La militarisation sous Chávez a placé généraux et colonels à la tête d’entreprises publiques ; Maduro a octroyé à l’armée le contrôle de l’Arc minier de l’Orénoque (2016). De hauts gradés sanctionnés/inculpés aux États-Unis : Hugo Carvajal, Henry Rangel Silva, Néstor Reverol, Tareck El Aissami, Diosdado Cabello. Important pour la rigueur : la qualification par les États-Unis (FTO en novembre 2025) d’une « organisation » dirigée par Maduro est rejetée comme non étayée par les experts indépendants (InSight Crime, WOLA) ; il s’agit d’un réseau de cellules, non d’un cartel au sens propre. À traiter avec prudence.
B) À qui profite la rente de l’illégalité ?
Le mécanisme est constant : en bloquant les circuits légaux, les sanctions créent une prime de rareté captée par celui qui contrôle la violence et les frontières. La rente revient donc (i) aux appareils sécuritaires (IRGC, Service de sûreté serbe, FANB vénézuélienne), (ii) aux élites du régime et à leurs intermédiaires, (iii) aux mafias et paramilitaires intégrés à l’État, et (iv) aux intermédiaires étrangers (entreprises, banques, courtiers, États voisins). La littérature économique formalise cela comme du rent-seeking : « les distorsions créées par les sanctions créent des opportunités pour les briseurs de sanctions », et les tiers « peuvent extraire des rentes des deux côtés ». C’est le paradoxe central : les sanctions renforcent ceux qu’elles visent en leur conférant le monopole des circuits de contournement.
C) La causalité politique : trouble social ou renforcement autoritaire ?
Le taux de succès réel. Hufbauer, Schott, Elliott & Oegg (Economic Sanctions Reconsidered, 3e éd., Peterson Institute, 2007 ; 204 épisodes 1914-2000) trouvent un succès partiel ou total dans 34 % des cas — mais Robert Pape (« Why Economic Sanctions Do Not Work », International Security 22(2), automne 1997) montre, en réanalysant les 115 cas pertinents, que les sanctions n’ont réellement réussi que dans 5 cas sur 115 (soit « moins de cinq pour cent du temps — et non 34 % »). Les sanctions réussissent surtout quand les objectifs sont modestes, la cible petite, faible et alliée, et l’application rapide — soit l’inverse exact des cas de « regime change » contre des autocraties hostiles.
L’effet « rally-round-the-flag ». La littérature est convergente : contre une autocratie relativement stable, les sanctions produisent un effet de ralliement et un renforcement de l’autoritarisme (Galtung 1967 ; Allen 2008 ; Kaempfer et al. 2004 ; von Soest & Wahman 2015). Grauvogel & von Soest (« Claims to legitimacy count », European Journal of Political Research) montrent que l’effet est d’autant plus fort que la cible a des revendications de légitimité solides et des liens faibles avec le sender : la population ne dispose alors que du narratif du régime, qui présente le sender comme un « ennemi impérialiste ». Hellmeier (2021, Sage) montre que la pression internationale accroît la mobilisation pro-régime. L’invasion russe de 2022 a fait bondir l’approbation de Poutine de 71 % (février 2022) à 83 % (mars 2022) selon le Levada Center — un saut d’environ 13 points (et de +25 points selon les données Gallup 2021-2022), « non confiné à un groupe : hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres ont tous montré des hausses similaires ; seuls les Moscovites n’ont pas connu de changement significatif » (CEPR). Une étude récente (RezaeeDaryakenari, Ghafouri & Kasap, « Who Rallies Round the Flag? », Foreign Policy Analysis, 21(1), janv. 2025, ~2 millions de tweets de plus de 1 000 influenceurs iraniens) confirme que « les sanctions globales ont généralement amélioré les sentiments envers le gouvernement iranien, même chez ses oppositions modérées », tandis que les sanctions ciblées produisent un effet de ralliement plus faible et conditionnel à l’identité de la cible.
Sanctions et dé-démocratisation. Peksen & Drury, « Coercive or Corrosive: The Negative Impact of Economic Sanctions on Democracy » (International Interactions, 36(3), 2010, données 1972-2000) : les sanctions réduisent significativement le niveau de libertés démocratiques, à court et à long terme, et l’effet est plus fort pour les sanctions globales (par opposition aux sanctions ciblées). Mécanisme : la difficulté économique devient un « outil stratégique » pour consolider le pouvoir autoritaire et affaiblir l’opposition. Dans un article complémentaire, ils montrent que les sanctions « renforcent par inadvertance la capacité coercitive du régime ».
La tension avec Marinov. Nikolay Marinov (« Do Economic Sanctions Destabilize Country Leaders? », American Journal of Political Science, 49(3), 2005) trouve au contraire que la pression économique déstabilise les leaders. La réconciliation passe par Escribà-Folch & Wright (« Dealing with tyranny », ISQ 2010 ; Foreign Pressure and the Politics of Autocratic Survival, 2015) : les sanctions ne déstabilisent que les régimes personnalistes (dépendants du patronage), et sont largement inefficaces contre les régimes mono-partisans et militaires, qui peuvent redistribuer à leur coalition et accroître la répression. Escribà-Folch (« Authoritarian Responses to Foreign Pressure », Comparative Political Studies, 2012) montre que les régimes mono-partisans sanctionnés augmentent les subventions à leurs soutiens, tandis que les régimes à budget contraint augmentent la répression. Marinov souligne aussi un biais de sélection : on n’observe que les sanctions imposées, pas les menaces qui ont suffi.
Pourquoi la colère ne se structure pas en force démocratique. Plusieurs mécanismes convergents : (i) répression accrue (cycle dissidence-répression : la plupart des régimes répondent au mécontentement par plus de violence — Peksen) ; (ii) capture des ressources par l’appareil sécuritaire (la rente de contournement finance précisément les instruments de coercition — Kaempfer et al.) ; (iii) destruction de la classe moyenne, moteur traditionnel de la réforme démocratique, et appauvrissement qui pousse à des stratégies de survie individuelle plutôt qu’à l’action collective ; (iv) atomisation sociale et absence de leadership alternatif ; (v) logique rentière : un État financé par des rentes externes (ici, la rente de contournement) devient moins redevable envers sa population, peut coopter l’opposition et financer un appareil sécuritaire pour réprimer (théorie de l’État rentier appliquée). L’effet net, dans les contextes les mieux documentés, est une surprobabilité de troubles liés à la pauvreté qui restent insuffisants pour se cristalliser en alternative démocratique — l’hypothèse 1 et l’hypothèse 2 du brief ne s’excluent donc pas : elles se renforcent (colère réelle + ralliement + répression = impasse).
Synthèse : articuler les deux volets
L’« économie de l’attention institutionnelle » fournit la clé de lecture de ce paradoxe. Les institutions occidentales qui conçoivent les sanctions exercent une vigilance maximale sur l’objet valorisant (la menace, le régime « voyou ») et une cécité organisée sur les rentes captées en amont. Ce n’est pas une défaillance technique mais une structure : la non-décision (Bachrach & Baratz) exclut du champ décisionnel la question « qui profite du contournement ? » ; la troisième dimension (Lukes) naturalise le cadrage moral des sanctions ; l’irresponsabilité organisée (Beck) garantit que personne n’est imputable des effets criminogènes (« nous étions pleinement conscients du contournement et nous avons regardé ailleurs », dixit le sénateur Levin sur l’Irak) ; et la doxa (Bourdieu) rend la question des bénéficiaires littéralement impensable dans l’arène légitime. Le résultat empirique — sanctions qui renforcent plus qu’elles ne renversent, tout en enrichissant des bénéficiaires identifiables — est précisément l’angle mort que cette économie de l’attention produit.
Recommendations
Pour le chercheur / l’analyste :
- Étape 1 — Cartographier la mobilisation du biais. Pour chaque régime de sanctions étudié, appliquer le protocole de Bachrach & Baratz : identifier ce qui est « organisé hors » du débat (les bénéficiaires en amont) et demander explicitement « qui gagne et qui perd au biais existant ? ». Seuil de bascule : si l’on ne peut nommer les bénéficiaires de la rente, c’est que l’angle mort est actif.
- Étape 2 — Mesurer la captation. Privilégier les cas où des données chiffrées primaires existent (rapport Duelfer/CIA et GAO pour l’Irak ; designations OFAC et rapport Trésor pour l’IRGC ; KSE pour la flotte fantôme russe). Distinguer rigoureusement les estimations primaires des estimations d’advocacy (cas vénézuélien notamment).
- Étape 3 — Typologiser le régime-cible avant de prédire l’effet. Utiliser la distinction d’Escribà-Folch & Wright : attendre une déstabilisation seulement pour les régimes personnalistes ; anticiper le renforcement et la répression accrue pour les régimes mono-partisans et militaires.
Pour le décideur (implication de politique publique qui découle de la recherche) : 4. Concevoir des sanctions dont le fardeau pèse sur les élites politico-économiques (sanctions ciblées) plutôt que sur la population (sanctions globales), puisque ces dernières maximisent l’effet rally et la dé-démocratisation (Peksen & Drury). Benchmark de réévaluation : si l’on observe une hausse de l’approbation du dirigeant et une intensification de la répression dans les 12-24 mois, le régime de sanctions produit l’effet inverse de l’objectif affiché. 5. Investir dans la surveillance des intermédiaires (front companies, courtiers, États de transit) au moins autant que dans la désignation de la cible — sous peine de reproduire la cécité organisée diagnostiquée dans le cas irakien.
Caveats
- Conflit de résultats non entièrement résolu entre Marinov (déstabilisation) et Peksen/Drury (renforcement). La réconciliation par le type de régime (Escribà-Folch & Wright) est la plus solide mais reste discutée.
- Le taux de « succès » des sanctions est contesté : 34 % (Hufbauer et al.) vs ~5 % (Pape, 5 cas sur 115) vs ~40 % (Kirilakha et al. 2021). Ces écarts tiennent à la définition du « succès » et à un possible biais de sélection (on n’observe que les sanctions imposées, pas les menaces qui ont suffi — argument de Marinov).
- Le cas vénézuélien est le plus fragile empiriquement : l’existence d’un « Cartel de los Soles » comme organisation structurée est rejetée par les experts indépendants ; il s’agit d’un système de corruption, et la désignation FTO de 2025 est lue par certains analystes comme un prétexte à un changement de régime.
- Les estimations de la part de l’IRGC dans l’économie iranienne varient de 10 % à plus de 50 % selon les définitions (IRGC seul vs IRGC + bonyads ; économie formelle vs informelle) et l’opacité des structures de holding ; la fourchette d’« un tiers » récente concerne l’allocation des revenus pétroliers aux forces armées, pas le PIB total. La monographie RAND elle-même reste prudente et n’avance pas un pourcentage de PIB unique.
- Plusieurs sources empiriques sur l’IRGC et le Venezuela sont alignées sur des positions politiques (think tanks d’opposition, gouvernement américain) ; elles ont été signalées comme telles et croisées avec des sources académiques (RAND, InSight Crime) là où c’était possible.
- Le concept d’« économie de l’attention institutionnelle » est une construction de l’auteur synthétisant des traditions distinctes ; les auteurs mobilisés (Bourdieu, Beck, Lukes, Bachrach & Baratz) n’ont pas écrit spécifiquement sur les sanctions. »
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Blagues chuchotées et résistance passive sous le nazisme
« Les Flüsterwitze (blagues chuchotées) sont des plaisanteries satiriques diffusées discrètement dans l’Allemagne nazie. Compilées par H.-J. Gamm et disponibles en partie via German History in Documents, elles raillaient la propagande nazie, les camps et la censure du régime. Selon les historiens, ces plaisanteries « poked fun » (se moquaient) ouvertement des dirigeants (Goering, Goebbels, Hitler) et des réalités du régime. Leur existence indique la « soupape de décompression » psychologique des Allemands face à la terreur nazie. Voici quelques exemples illustrant cet humour noir :
- Parodie de prière – « Cher Dieu, rends-moi muet pour que je n’aille pas à Dachau. » (détournant la prière traditionnelle « rends-moi pieux pour que j’aille au ciel »).
- Concours de blagues Goebbels – un fausse compétition où le 1er prix est « cinq ans de prison », le 2e prix « trois ans à Dachau » et le 3e prix « une visite dans les caves de la Gestapo ».
- Après un appel nazi à l’unité au Sportpalast – les mineurs de la Ruhr, bombardés, lancent aux pilotes britanniques : « Cher Tommy, continuez à voler… Volez plutôt vers Berlin, là-bas ils ont tous crié “Ja” ! »
- Jeu de mots sur Berlin détruite – « Quelle ville a le plus de Warenhäuser (grands magasins) ? Berlin : partout où l’on regarde, il y avait des waren Häuser (“des maisons”, jeux de mots sur warenhäuser). »
Ces blagues révélaient un moral critique du peuple et des stratégies de survie symbolique : raconter une plaisanterie risquait la répression, mais témoignait d’un soupçon ou d’un désespoir partagés. Comme le note German History in Documents, il est « évident que raconter une blague anti-régime était risqué », et ces « whisper jokes » font l’objet d’un débat historique : acte de résistance politique ou simple exutoire dans une dictature oppressante.
Reinhard Heydrich : l’intelligence au service du mal
Reinhard Heydrich (1904‑1942) était l’un des dirigeants nazis les plus redoutés. Les historiens le décrivent comme un « pendu le plus dangereux du Troisième Reich » doté d’une « intelligence cruelle et froide » au service d’une idéologie fanatique. Robert Gerwarth, biographe de Heydrich, souligne sa « ruthless arrogance » (arrogance impitoyable) et sa brutalité méthodique. Gerwarth note que, plus Heydrich gagnait de pouvoir, plus il se sentait « intouchable » et impitoyable envers ses opposants. Côté personnel, son ancien protégé Walter Schellenberg rapporta que la seule faiblesse de Heydrich était son « appétit sexuel ingouvernable », laisssant parfois échapper le contrôle qu’il exerçait par ailleurs.
Heydrich était connu pour son intelligence analytique et organisationnelle hors du commun. Sans aucun poste officiel au départ, il bâtit presque seul le renseignement nazi. Comme le relate la biographie de Spartacus, « sur une table de cuisine, avec une machine à écrire empruntée, un pot de colle… Heydrich, désormais chef du Sicherheitsdienst (SD), commença à recueillir des informations sur ce que les nazis appelaient “l’opposition radicale” ». En peu de temps, il recruta une cohorte de jeunes intellectuels pour faire du SD un réseau d’espionnage intrusif (fiches sur des milliers de personnes). Ses contemporains insistaient sur son pragmatisme et sa froideur : selon l’historien Richard Evans, Heydrich était « insensible, froid, efficace, avide de pouvoir et convaincu que la fin justifie les moyens ». Sa femme Lina décrivait son caractère comme « un homme de peu de mots », chaque parole devant être « concrète et pesée ». Tous s’accordent sur son cruel cynisme – Burckhardt l’appelait même « jeune dieu maléfique de la mort » – et sur sa capacité à dissimuler ses desseins sous une façade glaciale (il resta en grande partie derrière la terminologie bureaucratique banalisant la “Solution finale”).
De l’appareil nazi à la surveillance numérique moderne
La méthode de Heydrich a un héritage frappant dans les outils contemporains de surveillance. L’SD naissant recourait déjà à une collecte massive de données personnelles et à des Stimmungsberichte (rapports d’humeur) pour détecter toute dissidence latente. De nos jours, l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux ont substitué les fiches SD par des algorithmes omniprésents. Comme le décrit Félix Tréguer dans Technopolice, la reconnaissance faciale et la surveillance automatisée créent un « contrôle d’identité permanent et général », qui incarne une actualisation du panoptique foucaldien. Autrement dit, « circuler à visage découvert revient dès lors à arborer une carte d’identité infalsifiable, lisible à tout moment », annihilant l’anonymat.
L’archétype contemporain de cette « technopolice » est peut-être la Chine : le régime y combine reconnaissance faciale et big data pour tracer chaque citoyen. Grâce au système de « crédit social », les comportements relevés (y compris sur les réseaux sociaux) servent à récompenser ou punir chacun. Les gouvernements autoritaires « utilisent la censure numérique, la manipulation des algorithmes ou la création de plateformes nationales » pour influencer l’opinion publique et consolider leur pouvoir. Ainsi, les réseaux sociaux ne sont plus de simples médias de communication : ce sont des infrastructures de contrôle. Les algorithmes agissent comme des « despotes dissimulés » en poussant constamment l’utilisateur vers les contenus « approuvés » ou inoffensifs pour le régime. Le résultat est que la « boîte noire » algorithmique polarise l’information, fragmente la réalité et instaure un conformisme numérique où toute dissidence est étouffée avant même de s’exprimer. Comme sous Heydrich, l’individu autonome est remplacé par un « objet d’administration » surveillé en continu.
Résistance passive et réseaux sociaux aujourd’hui
Dans ce contexte, la « performance du bonheur » est devenue une condition de survie. Sur les réseaux sociaux autoritaires, l’absence de signes extérieurs de mécontentement peut être interprétée comme dissidence. Les citoyens publient délibérément des photos de famille joyeuses, de slogans flatteurs ou de « moments heureux » pour prouver leur loyauté – le « sourire numérique » devient une monnaie d’échange sécuritaire. Ce constat rejoint le concept d’omotenashi numérique : à l’instar de l’hospitalité japonaise invisible, les individus doivent fournir un « service de conformité » imperceptible. Le message implicite est clair : ne pas protester, ne pas afficher sa peur, c’est « jouer la statue » (catatonie sociale) pour échapper à la répression.
Les chercheurs ont observé que dans les régimes autoritaires modernes, beaucoup optent pour une « résistance silencieuse ». Une étude terrain récente note ainsi que, parmi les agents publics en régime répressif, la stratégie la plus courante (40 %) est de « faire semblant d’accepter » en public tout en préservant ses convictions en privé. Ce type d’« évitement intelligent » vise à maintenir l’intégrité morale tout en garantissant sa sécurité personnelle. Un témoin malien (cas d’étude) résume : « Je fais semblant d’accepter, mais je reste fidèle à mes convictions ». En d’autres termes, le silence et l’apparente soumission peuvent être des formes cachées de résistance, bien que complètement invisibles pour un observateur extérieur. L’Occident a tendance à méconnaître cette réalité : nous percevons l’action politique par l’indignation publique, alors que dans un pays sous contrôle total, « s’indigner » publiquement équivaut souvent à un suicide social ou pire.
Recommandations pour la recherche sociale
- Repenser la résistance : Les études doivent déconstruire l’image romantique de la protestation publique. Sous dictature, survivre est lui-même un acte de résistance. Le silence ou la dissidence codée (blagues chuchotées, gestes symboliques) méritent une attention empirique et théorique.
- Analyser la « sémiotique du sourire » : Il faut étudier comment les indices de bonheur affichés en ligne (selfies souriants, réussites familiales) sont instrumentalisés par les régimes pour légitimer leur pouvoir et repérer les non-conformes.
- Littératie algorithmique critique : Face aux bulles de filtre et à la désinformation algorithmique, les citoyens – même en démocratie – doivent comprendre comment leur comportement est façonné par des algorithmes. Les chercheurs devraient rendre explicites ces mécanismes de contrôle invisibles.
- Intégrer la déportation numérique : Les conceptions classiques des droits de l’homme doivent s’enrichir du concept d’effacement numérique. Dans certains régimes, l’« anonymat » est devenu subversif, et la suppression de la présence en ligne équivaut à une forme contemporaine de persécution.
- Observation de terrain et témoignages : Poursuivre les enquêtes qualitatives (entretiens clandestins, récits de réfugiés, sources orales) permet d’identifier ces formes passives de résilience. Les historiens du numérique doivent récolter autant de cas concrets (témoignages de travailleurs, étudiants, parents sous surveillance) que possible.
En combinant archives historiques (par exemple les blagues et rapports d’ambiance nazis) et analyses de données contemporaines, la recherche sociale peut mieux comprendre l’« architecture de l’obéissance » qui relie le panoptique nazi de Heydrich aux algorithmes de surveillance d’aujourd’hui. Il reste essentiel de maintenir une pensée critique et la vigilance face à ces évolutions, car si les outils technologiques changent l’échelle de l’oppression, l’enjeu démocratique fondamental demeure : préserver la liberté de pensée là où même le silence devient un langage. »
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« Combien ont fini au bûcher parmi les petits croyants têtus pendant les époques obscures ?… Dans la gueule des lions ?.. Aux galères ?… Inquisitionnés jusqu’aux moelles ? Pour la Conception de Marie ? ou trois versets du Testament ? On peut même plus les compter ! Les motifs ? Facultatifs !… C’est même pas la peine qu’ils existent !… Les temps n’ont pas changé beaucoup à cet égard-là ! On n’est pas plus difficiles ! On pourra bien tous calancher pour un fourbi qu’existera pas ! Un Communisme en grimaces ! …. Ça n’a vraiment pas d’importance au point où nous sommes !… Ça, c’est mourir pour une idée ou je m’y connais pas !… On est quand même purs sans le savoir !… à bien calculer quand on songe, c’est peut-être ça L’Espérance ? Et l’avenir esthétique aussi ! Des guerres qu’on saura plus pourquoi !… De plus en plus formidables ! Qui laisseront plus personne tranquille !… que tout le monde en crèvera… deviendra des héros sur place… et poussière par-dessus le marché !… Qu’on débarrassera la Terre… Qu’on a jamais servi à rien… Le nettoyage par l’Idée… «
Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa
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Venezuela post-Maduro : entre haines fraîches et reconstruction impossible
« Le 3 janvier 2026, l’opération militaire américaine « Absolute Resolve » a capturé Nicolás Maduro à Caracas, bouleversant la donne vénézuélienne sans pour autant déclencher une véritable transition démocratique. La vice-présidente Delcy Rodríguez gouverne par intérim, les structures chavistes restent intactes, et la société vénézuélienne — marquée par plus de 18 600 arrestations politiques, 10 085 exécutions extrajudiciaires documentées et une torture systématique — exprime un verdict sans appel dans les sondages : 85,6 % veulent la justice avant toute réconciliation. Ce rapport examine comment une société fracturée envisage de gérer le choc entre les impératifs de justice et la nécessité de reconstruire un pays dont le PIB s’est effondré de 73 %, dont 7,9 millions de citoyens vivent en exil, et dont les institutions — judiciaires, militaires, policières — sont elles-mêmes les instruments documentés de crimes contre l’humanité. »
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« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
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« Mais qui sont-ils? »
Emmanuel Macron
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« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
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« Il est un vice dont nul n’est exempt et qui nous fait horreur quand nous le découvrons chez autrui. Pourtant, rares sont ceux qui ont conscience d’en être coupables. On avoue avoir mauvais caractère, aimer trop les femmes, abuser de la boisson ou même manquer de courage, mais la faute grave à laquelle nous faisons référence, bien peu se reconnaissent en lui.
Il s’agit de « l’orgueil ». Selon le christianisme, c’est le péché fondamental, le mal suprême. La luxure, la colère, la cupidité, l’ivrognerie ne sont que peccadilles en comparaison à lui. C’est l’orgueil qui a fait du plus beau des anges un démon. Il est le père de toutes les autres perversités, car il met l’homme en opposition absolue avec Dieu.
Voulons-nous savoir à quel point nous en sommes atteints ? Demandons-nous comment nous réagissons quand quelqu’un nous traite avec indifférence, mépris, condescendance, ou vous écrase de sa superbe. Car l’orgueil est, par essence, générateur de rivalité, alors que les autres vices ne le sont, pourrait-on dire, qu’accidentellement.
Ainsi, ce n’est pas de posséder que les orgueilleux tirent plaisir, mais de posséder plus que le voisin. On dit que les gens sont fiers d’être riches, ou intelligents, ou beaux. Non ! En vérité, ils se délectent d’être plus riches, plus intelligents, plus beaux que les autres, en un mot de se trouver en état de supériorité. Presque toutes les vilenies que l’on met au compte de la cupidité ou de l’égoïsme procèdent, en fait, le plus souvent de l’orgueil.
C’est l’avidité, bien sûr, qui pousse un homme à vouloir de l’argent pour être mieux logé, pour s’offrir de plus belles vacances, pour se nourrir mieux et mieux boire. Mais jusqu’à un certain point seulement, sinon, pourquoi celui qui gagne fort bien sa vie aurait-il si grande envie de gagner deux fois plus ? Il peut déjà s’offrir tous les achats, tout le luxe dont il est capable de profiter. En réalité, il est poussé par le désir d’être plus riche que tel ou tel, c’est-à-dire en dernière analyse par le besoin de dominer. L’orgueilleux trouve son bonheur dans la puissance. Rien de mieux pour se sentir supérieur aux autres que de pouvoir les manœuvrer comme des soldats de plomb. Qu’est-ce qui pousse certaines femmes à briser les cœurs ? Certes pas l’instinct charnel, car elles sont très souvent frigides, mais bien orgueilleuses. Qu’est-ce qui pousse un chef politique ou toute une nation à exiger toujours davantage ? L’orgueil, encore et encore.
Voilà qui soulève des réactions terribles. Comment se fait-il que des gens dévorés d’orgueil se prétendent de fervents croyants ? Nous craignons qu’ils n’adorent un Dieu né de leur imagination, dont ils ne doutent pas un instant d’avoir acquis les bonnes grâces, voire la prédilection. Pour les deux sous d’humilité, plus ou moins sincère, qu’ils témoignent devant lui, ils s’autorisent à manifester une immense impertinence envers leurs semblables. Au vrai, chaque fois que la pratique religieuse nous fait éprouver un sentiment de supériorité, nous pouvons être sûrs que ce n’est pas Dieu qui nous en inspire, mais plutôt le démon.
Mais distinguons le plaisir qu’on éprouve à recevoir des éloges est toute autre chose. L’enfant que l’on félicite de ses succès scolaires, la femme dont on célèbre la beauté, l’âme sauvée que le Christ accueille « avec son visage de fête », ceux-là sont heureux et ont raison de l’être, car le plaisir, en pareil cas, ne procède pas de la complaisance, mais du sentiment d’avoir été cause de joie pour un être cher.
Le tableau change quand, au lieu de penser : « Je l’ai rendu heureux, tout est bien », on se dit : « II faut que je sois vraiment quelqu’un de bien pour avoir fait ça. » Plus on est content de soi, moins on apprécie les éloges.
Il nous arrive de dire qu’un homme est fier de son fils, ou de son père, ou de son école, et l’on peut se demander si cela est, ou non, blâmable. Tout dépend de ce que recouvre vraiment cette attitude : affectueuse admiration ou sentiment de supériorité. La première n’est aucunement fautive. Le second, quoi que peu recommandable, est toutefois moins grave que dans les cas où il serait inspiré par le simple amour de soi. Aimer et admirer quelque chose, n’importe quoi, en dehors de soi-même, c’est faire un pas qui vous éloigne du désastre moral. Étant entendu qu’aussi longtemps que nous aimerons ou admirerons quoi que ce soit plus que Dieu, notre cœur demeurera « inquiet et troublé ».
Surtout n’attendons pas que les êtres vraiment humbles ressemblent à l’idée que la plupart d’entre nous s’en font. Ainsi, ils ne passent pas leur temps à répéter qu’ils ne valent rien. Ce que nous remarquerons d’abord quand nous en rencontrerions un, ce sera son entrain, son intelligence, l’intérêt sincère qu’il portera à nos propos. Et s’il nous inspire de l’antipathie, c’est parce que nous envions ceux qui savent profiter pleinement de la vie. Les gens humbles n’ont même pas conscience de leur humilité pour la simple raison qu’ils ont mieux à faire que de s’observer sans cesse.
Aimerions-nous acquérir cette vertu ? En ce cas, nous croyons pouvoir vous indiquer le premier pas à faire. Commençons par reconnaître que nous sommes orgueilleux. Ce sera un grand pas, un pas indispensable. Car si nous nous croyons exempts de ce défaut, c’est qu’en vérité nous en possédons une bonne dose. Nous sommes tous égaux aux yeux de Dieu. »
Qui se croit supérieur aux autres ?… – L’Orient-Le Jour
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« La peur, et pas seulement la peur de (la demande de sécurité) mais la peur pour (qui est une véritable passion éthique) nous oriente donc aujourd’hui davantage que le désir du bon. L’éthique des anciens était sans doute davantage tournée vers le bien commun, sans prendre assez au sérieux la possibilité du malheur. Nous sommes peut-être un peu trop mus par la crainte du pire – et la peur des maux passés nous empêche souvent de voir venir les maux présents. Nous devons apprendre à sentir ce que nous faisons. «
L’éthique sans panique, Olivier Abel, Dans La bioéthique, pour quoi faire ? (2013), pages 288 à 291
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« Existence, préexistence de réseaux de De Niro entre guillemets comme mise en garde, comme structure existence, préexistante, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements, gouvernements de la société. » »
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« En mathématiques :
en algèbre linéaire, une transposition est le fait de calculer la transposée d’une matrice (c’est-à-dire d’inverser les lignes et les colonnes de cette dernière) ou la transposée d’une application linéaire (notion cohérente avec la précédente) ;
en algèbre générale, la transposition est un 2-cycle, c’est-à-dire une permutation consistant à échanger deux éléments d’un ensemble.
En logique des propositions, une transposition est une règle de remplacement valide qui permet d’échanger l’antécédent avec le conséquent »
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Transposition — Wikipédia
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« Une mère perd-elle de vue le fils qu’elle punit pour les légères fautes de son âge enfantin ? Elle l’éloigne d’elle de quelques pas, elle lui prescrit une enceinte sous ses yeux, et dans le même lieu qu’elle habite. C’est ainsi que Dieu en agit avec l’homme coupable. Enfant, si tu connaissais le cœur de ta mère ! Ce ne seront point les cris de la colère qui la toucheront. Elle attend que tu fasses entendre ceux de l’amitié et du repentir. Elle envoie même secrètement vers toi des amis fidèles, qui semblent te suggérer à ton insu d’implorer sa miséricorde. Tu suis ce conseil salutaire ! Viens, enfant chéri, il n’y a plus de barrière pour toi, il n’y a plus de distance entre nous, et nous pouvons nous embrasser. Dieu de paix, tu n’attends, comme cette mère tendre, que l’humilité du cœur de l’homme, et le retour de ses regards vers toi, pour le tirer de sa captivité. Il n’ose plus t’appeler son père, parce qu’il s’en est ôté le droit par ses offenses et ses souillures. Mais tu l’appelles toujours ton fils, parce que tu lui pardonnes, et que tu ne te souviens plus de ses crimes. Et l’esprit de l’homme se croit abandonner quand il est puni ! Il se croit dans le néant quand il n’est plus dans l’abondance de la vie ! Comme si l’amour n’accompagnait pas partout la justice ! Comme si les simples souverains de la terre ne fournissaient pas eux-mêmes le nécessaire aux illustres coupables à qui ils sont forcés de retrancher l’opulence et la liberté ! Oui, oui, le seigneur trempe quelquefois l’univers dans l’abyme, mais il ne veut pas l’y précipiter à demeure. Du haut de son trône, il entend les cris des hébreux dans la terre d’Egypte. Ces cris font descendre son propre nom, ce nom qui n’avait pas même été donner à Abraham, à Isaac et à Jacob. Parce que plus nos maux sont extrêmes, plus le bienfaisant auteur de notre vie s’empresse de nous envoyer des secours efficaces. »
Louis-Claude de Saint-Martin
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« L’épisode canonique est la visite de Madeleine Albright à Pyongyang en octobre 2000, alors Secrétaire d’État de Clinton — première (et à ce jour seule) visite d’un haut responsable américain à ce niveau en Corée du Nord.
Le scénario reproduit presque trait pour trait le dispositif de l’envoûtement totalitaire : Kim Jong-il, obsédé par le drame et la surprise, n’avait même pas confirmé à Albright qu’il la rencontrerait avant son apparition effective ; les membres de sa délégation reçurent l’instruction de ne faire « aucun mouvement brusque » en sa présence. La signature de l’arrivée de Kim lui-même était l’irruption de ses équipes de tournage — Panaflex 35mm, projecteurs, dispositif quasi-hollywoodien des années trente. Puis Kim conduit Albright sans préavis détaillé au stade Rungrado du 1er Mai (150 000 places, le plus grand stade du monde), où se déroule un spectacle de masse — précurseur direct de ce qui deviendra l’Arirang Festival à partir de 2002. Le clou du spectacle fut une mosaïque géante représentant une fusée s’élevant dans le ciel — détail d’une ironie diplomatique stupéfiante puisque le programme balistique nord-coréen était précisément l’objet de la visite. Kim aurait alors dit à Albright : « Ce sera notre dernier missile ». Time + 2
La réaction d’Albright est particulièrement intéressante pour votre angle d’analyse, car elle reproduit presque mot pour mot le double mouvement de Henderson à Nuremberg — fascination esthétique, malaise moral : Albright dit avoir été envoûtée par la précision de l’événement mais mal à l’aise face à la glorification du régime. Elle ajoutera plus tard que Kim semblait se considérer comme le metteur en scène d’un grand drame, doté d’un goût (ou d’une faiblesse) pour le grand spectacle, et qu’il tirait une fierté personnelle d’avoir lui-même chorégraphié une grande partie de la manifestation. NBC NewsTime
Le parallèle nuremberguois fut explicitement formulé par les journalistes américains présents. Le Washington Post à l’époque écrivit que la prestation, aussi chorégraphiée fût-elle, constituait un déploiement saisissant de ferveur qui évoquait des résonances glaçantes avec les rassemblements de masse du Troisième Reich, et qu’à la fin la foule des milliers de figurants éclata en un chant frénétique : « Nous défendrons notre Cher Leader ». La filiation esthétique est donc validée non pas a posteriori mais en temps réel par les témoins occidentaux eux-mêmes. The Washington Post«
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« Disposition », ou le seuil entre ce qui nous tient et ce que nous tenons
« À rassembler toutes ces occurrences, on découvre que le mot ne désigne jamais la même chose et pourtant toujours la même chose : il nomme, sous des registres incompatibles en apparence, le point exact où la passivité bascule en acte. Tout un versant des extraits dit la disposition subie — celle dont je suis le porteur et non l’auteur. C’est le Bourdieu pastiché : « l’agent social n’est pas l’auteur souverain de ses dispositions, mais leur porteur » ; c’est le répertoire hétérogène de Lahire qui me précède et me fracture ; c’est la prédisposition autoritaire de Stenner, latente, attendant qu’une menace l’active ; c’est même, négativement, le constat de Bartholomew qu’« aucune disposition individuelle stable ne prédit la susceptibilité ». Ici la disposition est ce qui dispose de moi avant que je dispose de rien — et l’on voit aussitôt comment elle se mue en alibi : « réduisez la rente de votre position, et observez ce que devient votre habitus de probité. » La disposition comme fatalité exculpatoire.
À l’autre versant, exactement inverse, la disposition prise — disponere, mettre en ordre. Le commissaire des extraits 19-20 : « au moyen des dispositions que j’ai prises, le calme renaîtra » ; Martignac et les moyens « que les lois mettent à leur disposition » ; la loi narcotrafic et ses dispositions contestées ; et surtout cette « disposition de fonctionnaire » de François de Neufchâteau, qui arrange les canaux, les écoles, les statistiques par-delà les souverainetés. Là, disposer, c’est commander, ordonner, décider — la disposition n’est plus subie, elle est décrétée.
Or le mot offre un troisième sens qui n’est pas un compromis mais la clé des deux autres : la mise à disposition. La chambre qu’on met à l’écart pour le malade, les données « à notre disposition », l’humilité que Kempis nomme « la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit », et l’aveu bouleversant de l’extrait 14 — « me mettre à la disposition d’une énergie qui m’est supérieure ». Se mettre à disposition : voilà une passivité choisie, une réceptivité qui est un acte. Et c’est exactement ce que Mounier arrache à la somnolence : la prise de conscience « n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur ». La conscience créatrice « ne pénètre le réel que parce qu’elle a pris autorité sur lui par des appuis qui débordent la conscience » — c’est-à-dire en se disposant à recevoir ce qu’elle ne fabrique pas.
S’il fallait donc condenser tout cela en une phrase : la disposition est le seuil où l’on cesse d’être ce qui nous dispose pour devenir ce qui se dispose, et la seule liberté laissée à un être qui n’est pas l’auteur de ses dispositions tient dans cet acte étrange, mi-passif mi-souverain, de se rendre disponible. Entre l’habitus qui me porte et les dispositions que je prends, il y a la disponibilité que je consens — et c’est elle, exactement, qui sépare l’homme de la conscience somnolente de l’homme de la conscience créatrice. Le médecin de l’extrait 17 le dit à sa façon : « rien ne peut tenir lieu d’une vocation naturelle ». Non parce qu’on naît disposé, mais parce qu’on choisit de l’être. »
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« Le Printemps arabe de 2011 provoqua une panique disproportionnée. Des appels anonymes à une « Révolution de jasmin » en Chine, diffusés en ligne en février 2011, ne mobilisèrent que quelques milliers de personnes dans 13 villes. Mais la réponse sécuritaire fut massive : plus de 100 avocats, intellectuels et activistes furent arrêtés, placés en résidence surveillée ou « disparus ». Les médias d’État effacèrent toute mention des soulèvements au Moyen-Orient. La chute de Bo Xilai en 2012 — la plus grave crise politique depuis Tiananmen — révéla la fragilité des luttes factionnelles et les risques d’un « modèle alternatif » néo-maoïste. La fuite de Wang Lijun vers le consulat américain de Chengdu en février 2012 constitua un séisme diplomatique et sécuritaire. Enfin, les protestations de Hong Kong — le Mouvement des parapluies en 2014, puis l’insurrection massive de 2019 — confirmèrent aux yeux du Parti que toute tolérance politique en périphérie menace inévitablement le centre, justifiant la Loi sur la sécurité nationale de juin 2020. East Asia Forum + 4
La campagne anticorruption, lancée dès décembre 2012, servit de levier dual : réforme authentique face à une corruption systémique qui menaçait la légitimité du régime (Hu Jintao avait lui-même averti que « la corruption systémique pourrait entraîner la chute du PCC »), et purge politique ciblée. Environ 2,3 millions de fonctionnaires ont été poursuivis depuis 2012, dont Zhou Yongkang, ancien membre du Comité permanent, Xu Caihou et Guo Boxiong, anciens vice-présidents de la Commission militaire centrale, et Sun Zhengcai, secrétaire du Parti à Chongqing. Comme l’écrit un analyste : « La destitution de Zhou, Bo, Sun et Ling — tous des figures de capital institutionnel énorme — ne s’est pas produite parce qu’ils étaient uniquement corrompus dans un système saturé de corruption. C’est parce qu’ils étaient uniquement gênants. » Freedom House + 6
Les voix réformistes existaient mais furent systématiquement marginalisées. Le Premier ministre Wen Jiabao avait plaidé pour la réforme politique dans un célèbre entretien CNN en 2010. Li Keqiang, formé à l’Université de Pékin où il traduisit le Due Process of Law de Lord Denning, croyait au « gouvernement constitutionnel ». Wang Yang, secrétaire du Parti au Guangdong, avait géré les protestations de Wukan en 2011 par la négociation ouverte — une première. Elizabeth Economy (CFR) qualifia le 18e Congrès de 2012 de « crève-cœur… un triomphe de la clique conservatrice du Parti ». Les candidats les plus réformistes — Li Yuanchao et Wang Yang — furent écartés au profit de Zhang Dejiang et Liu Yunshan. Le visite symbolique de Li Keqiang à la statue de Deng Xiaoping à Shenzhen en 2022, déclarant que « le fleuve Jaune et le Yangtsé ne couleront pas à rebours », fut interprétée comme le chant du cygne du réformisme. The Washington Post + 3″
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« Les contre-espions français en pleine idylle avec les technofascistes US
Les ingénieurs de Palantir ont leurs ronds de serviette à la DGSI. Problème : les fondateurs de la multinationale de surveillance de masse sont fans de la radicalisation trumpiste…
GROS MALAISE au ministère de l’Intérieur depuis que le patron de Palantir — la multinationale américaine spécialisée dans la surveillance de masse — a tombé le masque. Le 18 avril, Alex Karp a publié sur X un manifeste technofasciste en 22 points dans lequel il prône une gouvernance à poigne basée sur la technologie, dans le but de restaurer la puissance et les valeurs de l’Occident. Joli programme ! Mais une profession de foi un brin gênante pour notre Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), qui, en décembre dernier, a renouvelé pour la troisième fois son partenariat avec Palantir.
Le contre-espionnage peut difficilement prétendre qu’il ignorait tout de la dérive idéologique de son fournisseur US. Non seulement cela fait dix ans qu’il travaille avec le milliardaire de la tech, mais, en plus, Alex Karp avait déjà développé ses riantes théories dans « La République technologique », un pensum publié aux États-Unis en février 2025. La DGSI n’a pas Google Traduction ?
Misère et dépendance
Retour sur un fiasco franco-français. Tout commence avec les attentats djihadistes de 2015. Électrisée, la DGSI réclame d’urgence un outil capable de mouliner en temps réel des milliers de données hétérogènes : textes, sons, images, fadettes, géolocalisation, adresses IP… L’objectif est de collecter et de croiser les renseignements le plus rapidement possible. À cette époque, seule la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) dispose d’un programme informatique maison capable de faire ce boulot.
La DGSI, comme tous les autres services dits « du premier cercle », est autorisée à venir butiner dans le bouzin. Mais les contre-espions craignent que leurs grands cousins (et néanmoins rivaux) du boulevard Mortier n’en profitent pour surveiller leurs requêtes informatiques. D’où la volonté farouche du Renseignement intérieur de recourir à sa propre tambouille. Sauf que la DGSI, qui dépend de la Place Beauvau, a beaucoup moins d’oseille que la DGSE ou les Armées. Il faudrait, pour bien faire, convaincre les grands groupes français comme Thales, Capgemini ou Dassault Systèmes de casser leur tirelire pour concevoir un coûteux programme sur mesure. Mais le patriotisme a ses limites…
Qu’à cela ne tienne : Alex Karp et son mentor, le sulfureux Peter Thiel — cofondateur, en 2003, de Palantir grâce à l’argent de la CIA —, proposent leurs services à la DGSI à prix cassé. « Ils ont offert des licences et mis des ingénieurs à disposition gratuitement ; l’important, pour les Américains, c’était de mettre un pied dans la porte », décrypte un haut fonctionnaire témoin des premiers pas de la start-up, qui, aujourd’hui, pèse près de 300 milliards d’euros en Bourse. Pour se prémunir de l’espionnage, on a veillé à ce que les employés de Palantir n’aient pas accès directement aux données. Mais on ne peut pas les empêcher d’acquérir une connaissance fine de l’architecture du système. « L’idée, au départ, était de leur filer un contrat de trois ans en attendant qu’une boîte française soit capable de les remplacer. Raté, puisqu’ils viennent de rempiler pour la troisième fois ! Que fait la police ? »
Entre-temps, les agents de la DGSI sont devenus accros à Palantir. En 2021, le ministère de l’Intérieur a tenté un sevrage en lançant un appel d’offres pour réaliser un nouvel « outil de traitement de données hétérogènes ». Las ! ChapsVision, la boîte tricolore la mieux placée pour prendre le relais, ne sera pas prête avant… 2029 ! « C’est un énorme gâchis pour notre souveraineté et les deniers publics, s’agace un ingénieur. La France avait toutes les compétences pour créer un Palantir à la française. En 2015, il aurait suffi que l’exécutif impose à la DGSE de développer un système transposable dans tous nos services de renseignement. Cela supposait de mobiliser une centaine d’informaticiens pendant deux ans. »
Au lieu de quoi chacun a bricolé dans son coin. Y compris le ministère des Armées, qui a dépensé au bas mot 100 millions d’euros pour doter la Direction du renseignement militaire du programme Artemis.IA, une plateforme de traitement de la big data aux performances encore très perfectibles. Pour les militaires, on trouve toujours de l’argent. La DGSI, ficelée à Palantir jusqu’à la fin du mandat de Trump, n’a plus qu’à prier, elle, pour que l’imprévisible président américain n’ordonne pas à son ami Thiel de débrancher la machine.
Sans quoi les contre-espions devront ramper jusqu’à Mortier, et ils risquent d’avoir mal aux genoux.
Odile Benyahia-Kouider et Christophe Labbé
Palantir à vue sur l’Europe
ROYAUME-UNI, Allemagne, Espagne, Danemark, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Ukraine… nombre de nos voisins européens ont aujourd’hui recours aux outils du géant américain. Le plus souvent, Palantir met sa technologie — qui croise, agrège et interprète des quantités astronomiques de données — au service de la police, du contre-espionnage ou de l’armée. Avec Maven, sa plateforme d’IA pour la défense, la firme a raflé, en mars 2025, un marché stratégique auprès du commandement de l’Otan.
Mais l’appétit de l’ogre de la Silicon Valley ne se limite pas aux enjeux guerriers : Palantir œuvre aussi dans le domaine de la santé. Au Royaume-Uni, son principal client outre-Atlantique, la boîte dirigée par Alex Karp a remporté, en 2023, un appel d’offres de 330 millions de livres (382 millions d’euros) en faveur du prestigieux National Health Service (NHS). Cette montée en puissance inquiète les partisans de la souveraineté numérique. En France, les députés de la commission de la Défense nationale ont émis, le 1er avril, un « point d’alerte » contre le marché passé par l’Otan avec Palantir. « Cette solution permet aux Etats-Unis de modeler sur le long terme l’ensemble du fonctionnement numérique de l’Otan et, par conséquent, de l’ensemble des Etats européens », dénoncent-ils dans leur rapport annuel.
Au Royaume-Uni, d’autres parlementaires ont réclamé que Palantir soit écarté du NHS avant qu’il ne soit « trop tard ». A la suite de quoi le gouvernement britannique a timidement ouvert la porte à une rupture de contrat anticipée — en 2027 plutôt qu’en 2030.
En Allemagne, à l’été 2025, une association de défense des libertés a déposé une plainte contre la « surveillance algorithmique de masse » opérée par la police bavaroise grâce aux joujoux américains. Des initiatives bien timides face à l’offensive tous azimuts de la pieuvre Palantir.
Y. V.
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« Comment les organisations testent la loyauté sans que le test ne soit visible
« Le test de loyauté implicite compte parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée sait rarement qu’elle l’est. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation décontractée ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.
L’apprentissage de six mois des Carbonari en fut la première version formalisée : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant un semestre, reproduisant les règles de l’ancienne guilde des charbonniers, période durant laquelle leur fiabilité, leur discrétion et leur engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de filtrage prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées imitant la Passion du Christ — que les apprentis accédaient au grade de maître, où les secrets opérationnels et l’obligation d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » leur étaient communiqués.
Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de filtrage calibrée. D’abord, ils passaient du matériel en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses fournies et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts par « bombes à seaux » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.
Le compartimentage de l’information fonctionne lui-même comme un mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes pièces d’information et qu’une pièce fuite, la source de la fuite peut être identifiée en retraçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance Combat était divisé en une série de cellules qui s’ignoraient mutuellement — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation isolée et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.
L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un volume considérable d’informations a été recueilli par le passé par les forces ennemies et leurs informateurs auprès de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les propos inconsidérés induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL auquel toute organisation est confrontée. » Les commandants observaient les habitudes de consommation, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas par des tests formels, mais par un suivi passif continu. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Des interrogatoires sont fréquemment simulés lors de l’entraînement pour sensibiliser les volontaires à ce qui les attend. »NCeux qui craquaient sous la pression de l’exercice étaient identifiés avant de pouvoir compromettre l’organisation.
L’échec de test de loyauté documenté le plus dévastateur fut celui de Roman Malinovsky, du Parti bolchevique. Agent de l’Okhrana (police secrète tsariste) ayant gravi les échelons jusqu’au Comité central et dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovsky fit une telle impression sur Lénine qu’il fut élu au Comité central. Lorsque Boukharine remarqua que « plusieurs fois, lorsqu’il organisait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, des agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovsky avait eu connaissance de chaque rendez-vous — il écrivit à Lénine. Lénine écarta les avertissements. Quand Vladimir Bourtsev suggéra que Malinovsky pourrait être un espion, Lénine ordonna à Malinovsky lui-même de mener l’enquête. Lors d’une conférence en 1913 réunissant 22 bolcheviques près de Zakopane, cinq s’avérèrent être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, a contribué à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement mené à la Grande Terreur. »
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« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt…. d’un regard, des points, une topographie, un schéma, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée!… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les doigts, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous!… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
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« N’est-il pas curieux qu’une sentence aussi sublime provienne non d’un traité d’un philosophe stoïcien, Epictète ou Sénèque, raisonnant sur la vertu de philanthropie, mais d’une simple comédie bourgeoise où un propriétaire, Chrémès, interroge son voisin, Ménédème, sur la dure besogne qu’il s’impose du soir au matin dans son champ comme s’il se punissait de quelque chose, peinant à la tâche plus que ses propres esclaves ? Et le vieux bougon de Ménédème de lui répondre : « Chrémès, tes affaires te laissent-elles assez de loisir pour que tu t’occupes de celles des autres, et de ce qui ne te regarde nullement ? » A quoi l’affable Chrémès réplique : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (en citant la traduction française la plus répandue car le mot « alienum » peut aussi être rendu par « indifférent »). »
Cristina Robalo Cordeiro
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« Hommage à Alain Decaux (1925 – 2016) »
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« Historien, il fit aimer l’histoire a plusieurs générations de français par ses articles, ses livres, ses émissions de radio et, surtout, à la télévision, avec La caméra explore le temps et Alain Decaux raconte.
Élu à l’Académie française en 1979, il est ministre délégué chargé de la francophonie de 1988 à 1991, se réclamant de « la gauche hugolienne ». Alain Decaux nourrissait, en effet, une passion pour Victor Hugo qu’il découvrit adolescent, en achetant avec son argent de poche, une édition des Misérables. En 1984, il lui consacra une biographie qui connut un grand succès.
C’est en 2013, qu’avec sa femme, Micheline Pelletier-Decaux, il offrit au musée un recueil de documents et surtout l’important album de photographies et de manuscrits de Philippe Asplet (1818-1893), témoignage de l’exil à Jersey de Victor Hugo et de proscrits hongrois et italiens qui constitue un enrichissement précieux pour les collections qui fait l’objet d’une présentation dans le petit cabinet de l’appartement. »
Présentation jusqu’au 26 octobre
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« Recherche Claude Ai »
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« Evaluation de la stratégie d’Alain Decaux — son travail de documentation, d’élaboration, d’écriture, de correction, le temps qu’il y consacrait, la qualité et la pertinence de ses choix —, que j’aille chercher des références et des témoignages de personnes ayant jugé son travail, ses connaissances et ses mérites, et que j’examine s’il existe une corrélation entre ce qu’on a dit de lui (au cours de sa vie) et la qualité même de son œuvre, illustrée ici par ce récit sur Canaris. Je pars donc sur : le récit Canaris comme étude de cas centrale (et transposable à l’évaluation de sa méthode), des témoignages de pairs savants comme du public moins spécialisé, et un document analytique et narratif long et dense, sans marquage épistémique. »
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Scène : Venice Boulevard — Scène de crime du fourgon blindé
« Un policier (au talkie-walkie) : Venice Boulevard, je viens d’arriver.
Vincent Hanna : Bon, et l’ambulance ?
Sergent Drucker : Ils l’ont larguée à P, mais entre Figueroa et Flower, ils l’ont pour tout dire. La patrouille volante a enregistré la fin de course de stock-car de la Brigade Légère. Ils l’ont volée à Fresno il y a deux semaines, et le camion jaune à Wilmington avant-hier.
Casals : Vous prenez l’affaire en main, lieutenant ? Où est-ce qu’elle reste au niveau du district ? Est-ce que c’est un gang de bargeots qui a foutu la merde chez le pompier du coin ?
Vincent Hanna : C’est pour la criminelle, tout ça. À la vôtre ! (s’adressant à un autre policier) On a des témoins ?
Un inspecteur : On a trois motards. Tout ce qu’ils ont vu, c’est qu’ils portaient des masques. Ils étaient trop loin. Mais le vieux là, avec la télé portable, lui il était tout près.
Vincent Hanna : Il pourrait les identifier ?
Un inspecteur : Non, il se cachait. Il les a surtout entendus, ces types-là…
Vincent Hanna : Bon, alors d’après le vieux avec la télé, ce type (le garde) aurait fait des histoires, c’est malin. Et quelqu’un aurait appelé un gars « l’artiste, l’artiste ». Ou alors ce mec… enfin je suppose que ce mec a dû vouloir sortir son flingue qu’il avait à la cheville, comme ça. (Hanna se déplace vers un autre cadavre) Et de ce côté, quant à ce mec, il a apparemment récolté deux balles au même endroit, en plein cœur, et une à la tête. Des traces autour, la peau est cramée à bout portant : probablement une exécution. Il y avait 1,6 million en bons au porteur, ils n’ont pas touché à l’argent liquide parce qu’ils n’avaient plus le temps, parce qu’ils se chronométraient. Ce qui veut dire qu’ils savaient en combien de temps on arriverait sur place. Appel radio, immobilisation, ils opèrent, ils s’échappent, et en moins de 3 minutes ! L’endroit est idéal pour s’enfuir, il n’y a que l’embarras du choix : deux autoroutes à moins de 250 mètres. Et la caméra de surveillance ?
Sergent Drucker : Sûrement dégommée, vérifie quand même. Tu reconnais leur méthode ?
Vincent Hanna : Leur méthode, c’est d’être des pros. Une fois que ça a dégénéré jusqu’au meurtre, ils ont supprimé tous ces types. Après avoir tué les deux premiers gardes, ils n’ont pas hésité à plomber le garde numéro 3, parce que pourquoi faire les choses à moitié ? Pourquoi nous offrir un seul témoin ? À la première fausse note, ils balancent la purée. Constate la forme de la charge. La forme de la charge indique que techniquement ce sont des professionnels. Des pros qui ne reculent devant rien. »
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VOLET B — MODÉLISATION MATHÉMATIQUE ET RECHERCHE OPÉRATIONNELLE
Cadre de référence et données
[FAIT] « Le Schéma National d’Intervention (avril 2016) repose sur trois échelons : primo-intervention (BAC, PSIG « Sabre »), Monaco-Matin intervention intermédiaire et intervention spécialisée (GIGN, RAID, BRI), avec un objectif d’intervention « en moins de 20 minutes » en tout point du territoire Monaco-Matin et une Procédure d’Urgence Absolue (PUA) suspendant les zones de compétence territoriale. Ministère de l’Intérieur [FAIT] Effectifs (rapport Sénat n° 813 du 2 juillet 2025, commission des finances) : GIGN 953 personnels fin 2024 et 14 antennes opérationnelles (+ 3 antennes techniques), dont ~85 personnels à l’intervention à l’échelon central ; RAID 504 personnels fin 2024 et 16 antennes ; environ 150 PSIG-Sabre ; PSPG protégeant les sites nucléaires (CNPE), au nombre de 20 à 22 unités. [FAIT] Effectifs globaux 2024 : environ 151 400 policiers et 100 900 gendarmes (données Cour des comptes). [FAIT] Interopérabilité : le Réseau Radio du Futur (RRF, 4G/5G, ~300 000 utilisateurs cibles, budget 700 M€) remplace les réseaux obsolètes Rubis (gendarmerie, 1986) et ACROPOL/INPT (police, 1994), CyberCercle avec déploiement décalé à partir de mai 2025 PNRS ; le programme NexSIS unifie le traitement des appels d’urgence.
B.1 — Évitement algorithmique : du paramètre statique p_ijt à l’adversaire de Stackelberg
[INFÉRENCE] Le terme p_ijt (probabilité qu’un événement survienne au lieu i, au temps t, de type j), traditionnellement estimé par la criminologie environnementale (Weisburd, théorie de l’activité routinière de Cohen-Felson, PredPol, données SSMSI), traite l’occurrence criminelle comme un processus exogène. Or, contre un adversaire stratégique qui observe la disposition visible des patrouilles, p_ijt devient endogène : il est déformé vers les angles morts (queues de distribution), précisément là où la couverture est minimale.
[FAIT] Les jeux de sécurité de Stackelberg (travaux de Milind Tambe, USC) modélisent un meneur (la sécurité) qui s’engage le premier sur une stratégie mixte (randomisée), et un suiveur (l’adversaire) qui choisit sa meilleure réponse après surveillance. Les systèmes déployés ARMOR (LAX, checkpoints et patrouilles canines depuis 2007), IRIS (Federal Air Marshals depuis 2009), PROTECT (US Coast Guard, ports de Boston/New York/Los Angeles), GUARDS (TSA) et TRUSTS (métro de Los Angeles) reposent sur ce formalisme et calculent un équilibre de Stackelberg fort (SSE).
[INFÉRENCE] Modélisation proposée : remplacer la patrouille déterministe par une politique stochastique contrôlée σ = (σ₁,…,σₙ) sur les zones, maximisant l’utilité espérée du défenseur sous contrainte de couverture isochrone : pour chaque zone i, le temps de réponse espéré E[τ_i] ≤ 20 min (contrainte SNI), tout en maximisant l’entropie H(σ) = −Σ σ_i ln σ_i (imprévisibilité), afin que l’adversaire ne puisse inférer une fenêtre d’angle mort exploitable. Le problème devient un programme d’optimisation sous contrainte d’isochrone, où l’aléa n’est pas libre mais borné par la garantie des 20 minutes. [INFÉRENCE] Cette approche est juridiquement plus robuste que le renseignement algorithmique censuré (article 15, décision 2025-885 DC) car elle ne traite aucune donnée personnelle de masse : elle randomise le positionnement de la force, pas le profilage des cibles.
B.2 — Friction de la chaîne de transmission : le terme Γ_proc
[INFÉRENCE] Le temps de réponse total n’est pas seulement le temps de trajet τ_trajet mais τ_total = Γ_detect + Γ_proc + τ_trajet + Γ_engage, où Γ_proc est la latence de traitement de l’information par les centres de commandement (CORG en gendarmerie, CODIS sapeurs-pompiers, CIC en police). Le modèle p-médian classique ignore Γ_proc en supposant un dispatch instantané.
[FAIT] Le cas de la tentative d’assassinat de Donald Trump à Butler (13 juillet 2024) illustre quantitativement le gouffre de transmission : selon les rapports du Sénat américain (Homeland Security and Governmental Affairs Committee, rapport intérimaire de septembre 2024 et rapport final du président Rand Paul), l’US Secret Service et la police locale exploitaient deux centres de communication séparés sur deux canaux radio distincts, communiquant par téléphone portable GovExec ; un individu suspect porteur d’un télémètre avait été signalé environ 27 minutes avant les tirs sans que l’information remonte aux responsables sur le terrain ABC News ; quatre agences locales opéraient sur des fréquences radio différentes City & State Pennsylvania ; un contre-sniseur du Secret Service a renoncé à un poste radio local pour réparer le sien. CBS News [INFÉRENCE] Transposé au triangle France/Benelux/Ibérie, Γ_proc explose lorsque l’incident franchit une frontière inter-services (gendarmerie/police) ou inter-États : l’absence de système d’information unique partagé en temps réel rend la PUA mathématiquement inopérante, car la suspension des compétences territoriales ne sert à rien si l’information de déclenchement n’atteint pas l’unité la plus proche dans la fenêtre utile. [INFÉRENCE] Le RRF et NexSIS sont les conditions techniques nécessaires (mais non suffisantes) pour réduire Γ_proc → 0 ; leur déploiement décalé (RRF à partir de mai 2025) maintient transitoirement la vulnérabilité.
B.3 — Saturation des serveurs : files M/M/c et événements à fort impact
[FAIT] Le modèle hypercube de Larson (1974, RAND ; Larson & Odoni, Urban Operations Research, 1981) modélise un système de serveurs mobiles distinguables répondant à des appels spatialement distribués, avec possibilité de débordement inter-secteurs (interdistrict response) lorsqu’un serveur est occupé. [INFÉRENCE] Le modèle p-médian de couverture suppose implicitement qu’un serveur est toujours disponible ; il s’effondre dès que plusieurs événements simultanés saturent les c serveurs d’élite. En représentant les unités d’élite (GIGN, RAID, PSPG) comme un système de files d’attente M/M/c à priorités strictes, la probabilité que les c serveurs soient tous occupés (formule d’Erlang-C) devient non négligeable lors d’attaques coordonnées : avec c petit (le GIGN central ne compte qu’environ 85 personnels à l’intervention), même un faible taux d’arrivée d’événements catastrophiques produit une probabilité d’attente strictement positive.
[INFÉRENCE] Pour les événements à faible probabilité et fort impact (low-probability high-impact), la fonction de dommage est convexe : ℓ(τ) = exp(α·τ), où le coût croît exponentiellement avec le délai d’intervention τ. Cette convexité est cohérente avec la courbe d’Utstein (survie médicale décroissant fortement avec le temps sans réanimation). [INFÉRENCE] Conséquence d’optimisation : minimiser l’espérance E[ℓ(τ)] d’une fonction convexe pénalise massivement les queues de distribution (les délais rares mais longs), ce qui justifie de contingenter les ressources les plus précieuses (réserve stratégique GIGN/RAID non engageable sur le tout-venant) et de dimensionner c non sur la charge moyenne mais sur la co-occurrence d’événements rares. [INCERTITUDE] Le calibrage du paramètre α et la distribution réelle des co-occurrences d’attaques en France ne sont pas publiquement documentés ; ce point relève de l’inférence méthodologique.
B.4 — Doublons, redondance et interopérabilité
[FAIT] Le dualisme gendarmerie/police (GIGN vs RAID/BRI ; CORG vs CIC) et la coexistence de réseaux radio historiquement incompatibles (Rubis vs ACROPOL) sont documentés ; le SNI 2016 répond par le principe « menant-concourant » et la PUA. [INFÉRENCE] Dans le langage des files d’attente, deux pools séparés de c₁ et c₂ serveurs sont moins efficaces qu’un pool mutualisé de c₁+c₂ serveurs (effet de pooling) : la séparation gendarmerie/police crée une perte d’efficience structurelle face aux pics, que seul un système d’information et de commandement unifié (RRF + interopérabilité des CIC/CORG) peut compenser.
CORRÉLATION AVEC LES FAITS DIVERS ET ENQUÊTES (2022-2026)
[FAIT] Les bandes itinérantes d’Europe de l’Est sont suivies par l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI, créé en 2004, ~100 enquêtes/an, détachements à Lyon, Nancy, Rennes, Toulouse et Senlis). Les groupes (souvent géorgiens, serbo-croates) s’appuient sur des « surveillants » basés en France encadrant des équipes de voleurs ; ils ciblent les zones rurales et périurbaines proches des grands axes. [FAIT] Le 22 novembre 2022, une opération coordonnée France/Espagne/Pays-Bas/Croatie/Italie, dirigée par l’OCLDI sous l’égide d’Eurojust et avec l’appui d’Europol, a démantelé un groupe criminel organisé itinérant serbo-croate responsable de centaines de cambriolages dans huit pays. [FAIT] En Meurthe-et-Moselle, les cambriolages ont augmenté de 20 % en zone gendarmerie en 2025, France 3 Grand Est attribués à des groupes « organisés et itinérants ». France 3 Grand Est [INFÉRENCE] Le mode opératoire — frapper en 8-12 minutes sur un nœud autoroutier transfrontalier puis se replier avant l’arrivée de la patrouille (isochrone PSIG-Sabre 18-22 min) — est une confirmation empirique du modèle de saturation de Larson et de l’exploitation rationnelle de l’angle mort temporel ; [INCERTITUDE] l’attribution explicite d’un calcul d’isochrone par ces groupes relève de l’inférence, non d’une preuve judiciaire documentée.
[FAIT] Sur le narcotrafic, le rapport conjoint EUDA / Organisation mondiale des douanes (« Seaports: monitoring the EU’s floodgates for illicit drugs », juin 2025) établit que, sur 1 826 tonnes saisies dans ou vers les ports de l’UE entre janvier 2019 et juin 2024, « 1,244 tonnes—or some 68 percent—were intercepted at the ports themselves » OCCRP ; la cocaïne représente « 1,487 tonnes confiscated—nearly 82 percent » OCCRP ; Anvers totalise « 442.9 tonnes seized in 572 operations » OCCRP et Rotterdam 180,7 tonnes OCCRP ; environ 70 % de la cocaïne entrant en Europe transite par ces deux ports. [FAIT/INCERTITUDE — datation à préciser] Anvers a dépassé Rotterdam comme principal point d’entrée ; le record d’environ 110 tonnes saisies par les douanes belges correspond, selon l’EUDA, à 2022 (91 t en 2021), tandis que 2023 a atteint ~121 t et que 2024 a connu une chute marquée (≈44 t selon l’administrateur général des douanes Kristian Vanderwaeren) — la mention « 110 t en 2024 » fréquemment relayée dans la presse paraît mal datée. [FAIT] Le recours aux « uithalers » (jeunes recrutés pour extraire la drogue des conteneurs ; 42 % âgés de 18 à 22 ans ; 226 arrêtés à Rotterdam en 2024) illustre l’exploitation d’un point de rupture juridique (mineurs/jeunes faiblement sanctionnés). [FAIT] La violence associée (assassinat du journaliste Peter R. de Vries en 2021 ; procès Marengo contre Ridouan Taghi, condamné à perpétuité le 27 février 2024) Brussels Signal documente le « gel adaptatif ». [INFÉRENCE] L’usage de violence extrême sature délibérément la capacité opérationnelle locale (traitement d’incident, SMUR, renforts), figeant un secteur — mécanisme directement modélisable par la file M/M/c saturée du B.3.
[FAIT] Les chefs criminels se réfugient à Dubaï/Turquie : la famille Kinahan (Christy, Daniel) opère depuis Dubaï depuis 2016 (Daniel s’y est installé après la tentative d’assassinat du Regency Hotel de février 2016) International Consortium of Investigative Journalists ; selon l’ICIJ citant des analystes des forces de l’ordre (évaluation attribuée à Europol), « the network controlled roughly one-third of Europe’s entire cocaine trade, worth roughly $20 billion per year ». International Consortium of Investigative Journalists [FAIT] L’arrestation de Daniel Kinahan à Dubaï le 15 avril 2026 (« under the terms of an extradition agreement between Ireland and the United Arab Emirates », ICIJ) International Consortium of Investigative Journalists et l’extradition de Sean McGovern (2024-2025) ont suivi la signature d’un traité d’extradition Irlande-EAU (octobre 2024) ; le Bosnien Edin Gačanin (« Escobar européen », cartel Tito and Dino) et l’Albanais Eldi Dizdari illustrent l’usage des EAU comme juridiction-refuge (achat immobilier, investissement local). Global Initiative [INFÉRENCE] La juridiction-refuge est l’angle mort ultime : tant que l’extradition dépend de traités bilatéraux lents (18 mois d’attente pour la demande italienne sur Dizdari), Global Initiative la tête des réseaux reste hors d’atteinte de l’espace pénal européen, confirmant que l’efficacité judiciaire intra-UE ne suffit pas sans volet géopolitique externe.
SYNTHÈSE — SCHÉMAS D’EXPLOITATION DES FAILLES
[INFÉRENCE] Les réseaux exploitent quatre failles structurelles, qui correspondent terme à terme aux quatre faiblesses du volet B : (1) la rupture temporelle — frapper plus vite que l’isochrone d’intervention (angle mort stochastique, B.1) ; (2) la rupture spatiale Schengen — franchir une frontière intérieure réinitialise le cadre des TSE et du droit de poursuite (frontière de base légale, A.3) ; (3) la rupture procédurale — latence des EIO/MAE, conflits de compétence, points faibles comme les uithalers mineurs (Γ_proc et saturation, B.2/B.3) ; (4) la rupture géopolitique — juridictions-refuges hors UE (ressource rare hors d’atteinte). Le crime transfrontalier européen est ainsi moins un problème d’insuffisance des instruments qu’un problème de temporalité et de continuité : les outils existent mais se déclenchent trop tard et perdent leur force aux frontières. »
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(Hanna se tourne vers ses hommes et commence à donner les ordres)
Vincent Hanna : « Cherchez du côté des affaires récentes, des grands cambriolages qu’on n’a pas été foutus de résoudre. (Voyant d’autres agents arriver) Voici les fédéraux… s’ils connaissent un homme nommé « l’artiste », ils nous donneront l’annuaire du téléphone, mais c’est quand même… Surveillez les mouvements de bons au porteur et tous les fourgons habituels. Toi (Drucker) et moi, on va enquêter sur Umano et Tor. Toi, Casals, tu te charges de Goldstein et Alfaro. Et rappelez les médecins légistes, plus les experts du luminol. Identifiez-moi l’explosif, avec un peu de chance ça sera un truc rare et on remontera jusqu’à la source. »
(Hanna s’arrête net, regarde un policier trop près d’un corps et lui crie) : Sors la main de la poche de ce pauvre homme !
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« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des « si j’avais pu » et des « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin : « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore. », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément. À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.
Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais. »
Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)
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LIVRABLE 3 — CONCLUSION INTÉGRATIVE
Ce que Planche anticipe des standards modernes
« Lue avec un siècle et demi de recul, la critique de Planche anticipe, sous une forme moraliste et littéraire, plusieurs exigences que la discipline historique se donnera à elle‑même entre 1880 et 1949 :
- La rigueur archivistique préalable à l’écriture. Quand Planche reproche à Lamartine de ne pas avoir « étudié », il pose en germe l’exigence de l’école méthodique. La formule emblématique de l’Introduction aux études historiques de Langlois et Seignobos — « rien ne supplée aux documents : pas de documents, pas d’histoire » (1898, p. 17) — prolonge directement, en clé professionnelle, la doléance de Planche, alors même que cette formule procède de la première moitié du livre, rédigée par Charles‑Victor Langlois (la préface des auteurs précise « la première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde par M. Seignobos »). WikisourceUQAM Classiques
- La distinction sources primaires / sources secondaires. La condamnation des « œuvres de seconde main » (« la lecture de son livre suffirait pour démontrer qu’il a négligé l’étude des documens originaux ; c’est, à n’en pouvoir douter, une œuvre de seconde main ») préfigure la critique de provenance que Langlois et Seignobos systématiseront en 1898.
- La critique du dépouillement non hiérarchisé. Refuser que la « transcription littérale des documens puisse remplacer le travail de l’histoire », c’est anticiper la « critique d’interprétation » et la « critique interne » de l’école méthodique.
- Le refus du pittoresque. La condamnation de l’« effet théâtral » et de l’anecdote substituée à l’analyse rejoint la grande dénonciation par Marc Bloch des « historiens conteurs » qui prennent les belles scènes pour des faits.
- L’exigence de cohérence interne de l’œuvre. Le constat que « l’historien des Cent‑Jours ne connaît pas l’historien de l’émigration » anticipe les exigences contemporaines de cohérence problématique et de transparence sur les choix d’écriture (Antoine Prost). »
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Pourquoi la prophétie de Planche s’est largement vérifiée
« L’Histoire de la Restauration de Lamartine n’a pas survécu comme œuvre historique. La 8ᵉ édition de Vaulabelle est encore lue, citée, scrutée par les historiens du XIXᵉ siècle français ; celle de Lamartine n’est plus consultée que comme document sur Lamartine lui‑même. La prédiction implicite — « Dans dix ans, qui donc se souviendra de l’Histoire de la Restauration ? » — s’est accomplie au‑delà de ce que son auteur escomptait. La raison en est précisément celle que Planche avait diagnostiquée : un livre écrit sous la contrainte des dettes, sans dépouillement original, qui mélange Moniteur, Vaulabelle, Lubis et anecdotes de salon, ne possédait pas la résistance temporelle des œuvres patientes.
Ce que les experts modernes pratiquent pour éviter ce que Planche reproche
Les « experts réellement compétents » — hier (Thiers, Guizot, Thierry, Fustel de Coulanges, Renan philologue) et aujourd’hui (Pierre Nora, Marc Ferro, Patrick Boucheron, Paul Veyne, Antoine Prost) — observent, exigent et pratiquent les disciplines suivantes pour ne pas tomber sous le coup des griefs de Planche :
- Étudier longuement avant d’écrire. Fustel de Coulanges aura consacré environ six années (1858‑1864) à La Cité antique, depuis sa thèse latine sur Vesta jusqu’à la publication du livre. Marc Bloch a passé des décennies sur Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) et La Société féodale (1939‑1940). Antoine Prost, dans ses Douze leçons, insiste : la patience n’est pas un luxe, c’est la condition de la rigueur. Thucydide
- Hiérarchiser les sources. La critique externe et la critique interne, codifiées par Langlois et Seignobos en 1898, sont devenues le b‑a‑ba de toute formation universitaire en histoire. Le fait de distinguer archives publiques, archives privées, presse, littérature, témoignage oral, est l’une des marques distinctives de la méthode.
- Distinguer raconter et juger. L’historien moderne, depuis Veyne et Prost, sait qu’il raconte une « intrigue » construite à partir d’une rétrodiction ; il ne prétend plus à l’objectivité naïve mais signale ses partis pris et ses incertitudes.
- Assurer la clarté topographique et factuelle préalable. L’histoire militaire contemporaine (John Keegan, Stéphane Audoin‑Rouzeau) prolonge l’exigence de Jomini et de Planche : pas de bataille sans carte, pas de carte sans terrain reconnu.
- Maintenir la cohérence de la voix critique à travers l’œuvre. Un historien comme Patrick Boucheron (Conjurer la peur, 2013 ; Histoire mondiale de la France, 2017) construit son ouvrage autour d’une problématique tenue ; il ne laisse pas se contredire l’historien des Cent‑Jours et l’historien de l’émigration.
- Refuser l’anecdote qui supplante l’analyse, mais accueillir l’indice qui éclaire la structure (Carlo Ginzburg, « paradigme indiciaire », Le Débat, novembre 1980).
- Éviter l’effet théâtral au profit de la sobriété argumentative. Marc Bloch, dans son Apologie, ironise sur les historiens qui « croient avoir compris parce qu’ils ont fait pleurer ».
- Accepter le silence avant la publication. C’est peut‑être la leçon la plus précieuse de Planche, énoncée presque en passant : « pour suivre ces conseils salutaires, il eût dû se résigner à un long silence ; mais ce silence eût été fécond, car il eût permis à l’auteur d’étudier. » »
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« Il existe deux conceptions de ce qui est “œuvre”. Ou bien on considère comme œuvre tout ce que l’auteur a écrit ; c’est de ce point de vue, par exemple, que sont souvent édités les écrivains dans la célèbre collection de “La Pléiade”. A savoir, avec tout : avec chaque lettre, chaque note de journal. Ou bien l’œuvre n’est que ce que l’auteur considère comme valable au moment du bilan. J’ai toujours été un partisan véhément de cette deuxième conception. »
Milan Kundera
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Alain Decaux face au « mystère Canaris » : anatomie d’une méthode, épreuve d’une œuvre
TL;DR
- Le récit consacré à l’amiral Canaris est l’épisode « Le mystère Canaris », diffusé sur Antenne 2 le 19 février 1986 dans la série Le dossier d’Alain Decaux (réalisation Jean‑Charles Dudrumet, 71 minutes) ; il illustre exactement la méthode Decaux — documentation massive, récit oral de mémoire sans notes ni prompteur, portrait psychologique nourri de détails intimes, sens dramatique du suspense — et confirme une corrélation forte entre ce qu’on disait de l’homme (conteur prodigieux, mémoire colossale, parfois romanesque) et la facture concrète de son œuvre.
- Sur le fond historique, Decaux est globalement fidèle à l’état des connaissances de son temps (biographies de Brissaud, 1970, et de Höhne, traduit en français en 1981) : il restitue justement l’ambiguïté de Canaris, mais hérite d’une historiographie qui penche vers la figure du « résistant de l’ombre » là où la recherche ultérieure (Höhne, puis Mueller, 2007) insiste davantage sur l’attentisme, les compromissions et les zones grises de l’Abwehr.
- Le verdict d’ensemble : Decaux est un vulgarisateur de très haut niveau, rigoureux dans la collecte et honnête dans le refus du manichéisme, dont la principale limite — assumée — est de privilégier le destin individuel et l’émotion sur l’analyse structurelle, ce qui lui valut le mépris durable d’une partie de l’université avant une réhabilitation posthume.
Key Findings
1. L’identification du récit. Le « récit Canaris » décrit par l’utilisateur correspond à l’épisode Le mystère Canaris, diffusé le 19 février 1986 sur Antenne 2 dans le cadre du Dossier d’Alain Decaux — appellation prise par l’émission mensuelle de Decaux à partir de septembre 1985, après les titres successifs Alain Decaux raconte (1969‑1981) et L’histoire en question (1981‑1985). Le générique de l’INA confirme une durée de 71 minutes et une réalisation de Jean‑Charles Dudrumet. Le synopsis officiel de l’INA résume l’arc dramatique : « De responsable de l’Abwehr à prisonnier du camp de concentration de Flossenbürg, c’est la funeste mésaventure de Wilhelm Canaris […]. Admirateur de la première heure des projets d’Hitler, il se retourne contre lui lors de la Seconde Guerre mondiale et s’oppose aux dérives du nazisme, quitte à payer le prix fort. » La description d’archive confirme l’ouverture in media res : « En février 1944, Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr, est arrêté… » MadelenYouTube
2. Une méthode de travail spécifique et exigeante. Decaux préparait chaque émission à partir d’un plan d’une dizaine de pages, réduit le matin de la diffusion à deux pages, puis intériorisé : « en faisant un plan, le déroulement que je m’étais fixé se déroulait dans ma mémoire. Je n’apprenais par cœur que les dates et les noms des personnages. » Le record qu’il citait lui‑même était le récit de la capitulation japonaise de 1945, avec « 45 noms japonais à mémoriser ». Il travaillait en direct (jusqu’aux années 1980), seul face caméra, sans prompteur ni notes — un dispositif unique salué par Maurice Clavel, dans Le Nouvel Observateur, à propos de La caméra explore le temps (série couronnée du Prix de la Critique de Télévision) : « Nous avons vu les complots, les amours, les arrestations, les fuites et les batailles bien mieux que dans n’importe quelle superproduction de cinéma… Nous avons été saisis par un homme seul. Et il me semble bien que c’est la seule idée neuve que la télévision française ait apportée au monde. » Institut national de l’audiovisuel + 2
3. Le jugement des pairs : du mépris à la réhabilitation. L’historien Fabrice d’Almeida, sur France Inter le 28 mars 2016 (jour de l’annonce du décès, propos rapportés par France 24), a témoigné : « Au début de ma formation d’historien, il n’était pas bien vu. C’était l’époque où dominait l’histoire économique et sociale, et Alain Decaux défendait l’histoire par l’événement, la confidence, la psychologie. Il nous fascinait mais il était critiqué. Il a fait partie des gens contre lesquels se construisait l’histoire académique. » À l’inverse, comme le rappelle l’hommage de l’APHG signé Hubert Tison (Historiens & Géographes, 30 mars 2016), l’économiste‑historien Ernest Labrousse reconnaissait qu’il « a donné ses lettres de noblesse à la vulgarisation » ; et Pierre Nora le qualifiait d’« « instituteur national » de l’âge cathodique », représentant majeur d’une « histoire médiatique » distincte de l’histoire savante et de l’histoire académique. France 24 + 4
4. La réception populaire. Alain Decaux raconte, diffusée du 10 juillet 1969 au 13 juillet 1987 sur la deuxième chaîne de l’ORTF puis sur Antenne 2, a — selon l’éditeur Perrin — « enthousiasmé des millions de téléspectateurs » pendant dix‑huit ans, parfois en première partie de soirée à 20h30. Son ancêtre, La caméra explore le temps (1957‑1966), fut « proclamée en 1965, après un référendum auprès du public, « meilleure émission de la télévision française » » (franceinfo, 28 mars 2016), Decaux précisant dans son entretien patrimonial INA que ce vote la plaça « en tête… de très loin » devant Cinq Colonnes à la Une. Ici Grands Boulevards + 4
5. La qualité historique du récit Canaris. Decaux s’appuyait sur les deux références françaises disponibles : André Brissaud, Canaris. Le « petit amiral », prince de l’espionnage allemand (Perrin, 1970), source admirative et romanesque, et Heinz Höhne, Canaris (Balland, 1981), portrait plus nuancé et critique. Son traitement de l’ambiguïté est fidèle, mais l’historiographie postérieure (Mueller, 2007) a accentué la dimension d’attentisme et de compromission.
Details
I. Le château, les teckels, le petit amiral : ce que raconte Decaux
Le récit s’ouvre comme un roman d’espionnage. Février 1944 : disgracié, écarté de l’Abwehr qu’Hitler vient de dissoudre au profit du Reichssicherheitshauptamt de Himmler, l’amiral Wilhelm Canaris est mis sur la touche, bientôt assigné à résidence. C’est de ce point de bascule que part Decaux, selon le procédé qu’il affectionne : commencer à l’instant de la chute, puis remonter le fil. La boucle dramatique se referme sur l’exécution du 9 avril 1945 au camp de Flossenbürg, où Canaris est pendu aux côtés de son adjoint le général Hans Oster et du pasteur Dietrich Bonhoeffer, dix jours avant la libération du camp par les troupes américaines. Hypotheses
Entre les deux, Decaux déploie son art du portrait. Canaris est de ces personnages faits pour lui : énigmatique, double, intime du pouvoir et secret jusqu’au vertige. Les détails de caractère que Decaux affectionne sont historiquement bien attestés et figurent dans ses sources : l’amour quasi obsessionnel de Canaris pour ses chiens — deux teckels à poil dur, Seppel (remplacé après sa mort par Kasper) et Sabine, qu’il emmenait au bureau du Tirpitzufer et en voyage, et dont il disait qu’ils étaient « les seuls à qui il pouvait faire confiance » ; sa petite taille qui lui valut le surnom de « petit amiral » ; sa religiosité, sa superstition, son tempérament de joueur d’échecs solitaire. Höhne note que même Himmler éprouvait à son endroit « un respect presque superstitieux ». Ces traits intimes ne sont pas de l’ornement : ils sont le matériau même par lequel Decaux fait exister l’« insondable » Canaris et rend lisible le mystère annoncé par le titre. Alternative History + 3
II. La méthode Decaux : l’art de savoir beaucoup pour dire simplement
La singularité de Decaux tient à un paradoxe : un dispositif d’une sobriété extrême (un homme, un bureau, une bibliothèque, des lunettes d’écaille) au service d’une préparation considérable. Le témoignage le plus précis sur sa méthode vient de lui‑même, recueilli par l’INA. Pour tenir une heure en direct, « il fallait en savoir beaucoup ». Le processus se décomposait en strates : lecture et documentation ; rédaction d’un plan détaillé d’une dizaine de pages ; le matin de l’émission, réduction de ce plan à deux pages ; puis abandon de tout support, le « déroulement » se jouant « dans la mémoire ». Seuls les dates et les noms propres étaient appris par cœur — d’où l’anecdote des « 45 noms japonais » de la capitulation de 1945. Institut national de l’audiovisuel
Cette mémorisation n’était pas de la performance gratuite mais le produit d’une longue familiarité avec son sujet, entretenue depuis l’enfance. Petit‑fils d’instituteur, lecteur précoce d’Alexandre Dumas et de la Petite histoire de G. Lenotre, Decaux écrit son premier livre à huit ans, publie Louis XVII retrouvé à vingt‑deux ans et est couronné par l’Académie française à vingt‑cinq ans pour son Letizia. Sur Canaris précisément, il avait écrit dès la fin des années 1960 dans la presse de vulgarisation historique (Historia, Historama), preuve d’une fréquentation ancienne du sujet. Académie française
Ses sources étaient livresques et de seconde main plutôt qu’archivistiques de première main — c’est la limite structurelle du vulgarisateur. Mais sur d’autres dossiers (l’affaire Ben Bella, l’affaire Rajk), l’Association des professeurs d’histoire et de géographie rappelle qu’il menait « des recherches personnelles, la quête de documents et d’archives inédites ». Pour la série en plateau La caméra explore le temps, le travail de scénarisation historique, partagé avec André Castelot sous la réalisation de Stellio Lorenzi, exigeait selon Decaux « beaucoup de temps et de préparation ». Association des Professeurs d’Histoire et de GéographieWordPress
III. Le verdict des savants : la longue disgrâce académique
Le cas Decaux est le cas d’école de la tension entre vulgarisation et recherche. Dans les années 1960‑1980, l’historiographie française est dominée par l’école des Annales et l’histoire économique et sociale : le temps long, les structures, les masses anonymes. Decaux défend exactement l’inverse — l’événement, l’individu, la psychologie, la confidence. Il devient, selon le mot de Fabrice d’Almeida, l’un de « ceux contre lesquels se construisait l’histoire académique ». La chronique posthume de Bernard Pivot (Le JDD, 26 juin 2016), à propos de L’Histoire médiatique, le rappelle sans détour : « Si le public lui a de tout temps été acquis, la communauté scientifique des historiens ne lui manifestait guère de sympathie. Beaucoup le détestaient. On ne lui pardonnait ni le succès de ses livres ni le triomphe d’Alain Decaux raconte… C’était de l’histoire dramatisée, simplifiée, vulgarisée, surjouée. » LeJDDLeJDD
Le tournant intellectuel vient de Pierre Nora qui, dans un entretien avec Decaux paru dans Le Débat en mai 1984 (réédité chez Gallimard en 2016), théorise une « histoire médiatique » — troisième voie entre l’histoire savante universitaire et l’histoire académique anecdotique — et salue en Decaux « l’historien médiatique, transmetteur nécessaire parce qu’il crée un rapport affectif au passé et donne un sens à l’histoire ». L’élection à l’Académie française en 1979 (au fauteuil de Jean Guéhenno, réception le 13 mars 1980) consacre une reconnaissance institutionnelle qui n’est pas une reconnaissance scientifique : on couronne l’écrivain et le passeur, non le chercheur. Sa carrière de ministre de la Francophonie (gouvernement Rocard, 1988‑1991) prolonge ce statut de figure nationale. LeJDD + 3
Le reproche récurrent — celui de la « petite histoire » héritée de Lenotre, faite d’anecdotique et de romanesque — n’est pas sans fondement, et Decaux ne le récusait pas vraiment. Son livre Morts pour Vichy a même attiré une critique méthodologique plus grave : en racontant les derniers instants de Pétain, Laval, Darlan et Pucheu sans analyser leurs choix politiques, « sans doute involontairement, Decaux met sur le même plan victimes et bourreaux, traîtres et héros ». C’est précisément ce risque — l’empathie narrative qui dissout le jugement — que le récit Canaris devait affronter. Booknode
IV. La corrélation homme/œuvre : le conteur tout entier dans son récit
Il existe une corrélation directe et démontrable entre ce qu’on disait de Decaux et la facture du récit Canaris. On lui prêtait une mémoire prodigieuse : le récit, tenu de mémoire, en est la preuve vivante. On louait son sens dramatique : la structure en boucle (ouverture sur la disgrâce de 1944, remontée biographique, fermeture sur le gibet de Flossenbürg) en est l’application rigoureuse. On admirait son art du portrait psychologique : les teckels, la petite taille, la superstition sont les outils de cet art. On le disait conteur‑né, capable de « faire revivre les faits à travers ses mots choisis et ses intonations » : le « mystère » Canaris est précisément construit comme une énigme à suspense. Institut national de l’audiovisuel
Mais on lui reprochait aussi un penchant romanesque au détriment de la nuance — et c’est là que le récit Canaris est révélateur, car il contredit partiellement le reproche. Le sujet imposait l’ambiguïté : Decaux ne pouvait pas faire de Canaris un héros pur ni un salaud pur. Le maintien d’une « tension intellectuelle constante » — rappeler que l’Abwehr fut aussi un organe de répression, installé à l’hôtel Lutetia, responsable d’arrestations de résistants et du démantèlement de réseaux comme le groupe du Musée de l’Homme, recourant à la torture — est le signe que Decaux, sur ce dossier, résiste à la pente hagiographique. Le titre même, Le mystère Canaris, est un aveu de prudence : il n’y a pas de verdict, il y a une énigme. Anacr33
V. Le contrôle historiographique : où Decaux est juste, où il date
Confronté à l’état des connaissances, le récit Decaux tient bien sur l’essentiel. Les faits sont exacts : la direction de l’Abwehr de 1935 à février 1944 ; la fascination initiale pour Hitler, suivie d’une rupture progressive à partir de 1937‑1938 ; la protection d’opposants au sein du service (Oster, Dohnanyi, Gisevius) ; les contacts avec les Alliés via le Vatican ; le rôle dans le maintien de l’Espagne de Franco hors de la guerre ; le sauvetage de Juifs déguisés en agents de l’Abwehr ; la découverte des journaux compromettants dans le coffre de Zossen ; l’exécution du 9 avril 1945 avec Oster et Bonhoeffer. Encyclopedia Britannica + 5
La principale réserve est d’ordre historiographique, et elle n’est pas imputable à Decaux mais à son époque. La biographie de Brissaud (1970), l’une de ses sources, est ouvertement admirative et romanesque — son auteur, comme le confirme sa notice Wikipédia, fut un ancien milicien (un passé « révélé qu’en 2022 ») ayant appartenu au comité d’honneur de l’Institut d’études occidentales et au comité de patronage de Nouvelle École, et son livre construit un Canaris quasi chevaleresque, « antinazi » et « patriote anticommuniste ». La biographie de Höhne (français 1981), au contraire, est délibérément plus froide : elle décrit un homme « nostalgique de l’ordre et de la discipline », « longtemps fasciné par Hitler », doté d’une « vision romanesque de l’espionnage », qui laissa l’anarchie gagner ses services et qui surtout « n’a jamais participé aux différents complots ourdis contre la personne même du Führer », notamment pas à celui de Stauffenberg. Wikipedia + 5
L’historiographie ultérieure a confirmé et durci la lecture de Höhne. Michael Mueller (2007) insiste sur le Canaris « contradictoire » : protecteur de l’opposition mais aussi architecte des plans d’expansion du Reich, motivant les conspirateurs tout en les traquant. Le portrait qui domine aujourd’hui est celui d’un « temporisateur » (Zögerer), convaincu qu’Hitler devait disparaître mais incapable de décider comment, espérant qu’un autre ferait « le sale travail ». La zone grise est plus sombre encore : l’Abwehr de Canaris fut impliquée dans des opérations criminelles, et sa relation cordiale avec Heydrich (les célèbres promenades à cheval matinales au Tiergarten) complique le tableau du « résistant ». Dans la mesure où Decaux, suivant la tonalité de son époque et la fascination intrinsèque du personnage, penche vers la figure du résistant de l’ombre tout en signalant les exactions de l’Abwehr, son récit est honnête mais légèrement décalé par rapport au consensus actuel, qui insiste davantage sur l’ambivalence morale et l’inaction que sur l’héroïsme clandestin. Rakuten Kobo + 4
Recommendations
Pour qui veut utiliser ou évaluer ce récit :
- Comme objet pédagogique et patrimonial : le visionnage de Le mystère Canaris (archive INA, 19 février 1986) est recommandé sans réserve pour saisir l’art du récit historique télévisé et comme étude de cas de la « méthode Decaux ». Bénéfice maximal si on le double de la lecture de l’entretien Nora‑Decaux L’histoire médiatique (Gallimard, repris en 2016), qui livre la théorisation de cette pratique.
- Comme source historique sur Canaris : à utiliser avec un correctif. Compléter impérativement par Höhne (Canaris) et surtout par Mueller (Canaris: The Life and Death of Hitler’s Spymaster, 2007) pour rééquilibrer vers le consensus actuel — un Canaris attentiste et moralement ambivalent plutôt que résistant héroïque. Écarter Brissaud comme source autonome, compte tenu de son parti pris et du profil de l’auteur.
- Pour transposer l’évaluation à la méthode générale de Decaux : retenir la grille corrélative validée ici — mémoire/structure dramatique/portrait psychologique d’un côté (forces constantes), prééminence de l’individu sur les structures et risque d’empathie indifférenciée de l’autre (faiblesses constantes, plus dangereuses sur les sujets de la collaboration que sur l’espionnage).
Seuils qui modifieraient ce jugement : la découverte d’un texte imprimé de l’épisode (les transcriptions étaient publiées chez Perrin) permettrait de vérifier au mot près le traitement de l’ambiguïté et la mention nominale des teckels ; un dépouillement des archives de production d’Antenne 2 documenterait le temps réel de préparation. En l’absence de ces pièces, le présent jugement repose sur les sources publiées et les témoignages convergents. »
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FABIEN MARCHAL (posant un lourd volume sur la table) « Je reste persuadé que c’est en étant bien renseigné qu’on détient le pouvoir, Sire. Ceci est un des 948 registres rassemblés par nos services. À l’intérieur, on peut y trouver la description détaillée de chaque membre de votre cour : leur taille, leur poids, la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux, jusqu’à leurs moindres déplacements quotidiens.
LOUIS XIV (feuilletant le registre) À ce point, Marchal ?
FABIEN MARCHAL Depuis votre premier valet… jusqu’à l’assistante de votre cuisinier, une certaine Madeleine Dubois. Tout est consigné.
II. Le Système Solaire et les Dangers Intérieurs
JEAN-BAPTISTE COLBERT (s’approchant d’une carte ou d’un schéma de la cour) Vous avez choisi d’être le Soleil, Sire. Mais regardez ce qui gravite autour de vous, au sein de votre propre cour céleste. Il n’y a pas que des sujets fidèles. Il y a aussi ceux qui cherchent activement à vous nuire.
LOUIS XIV Les réticences de la noblesse ne me sont pas inconnues, Colbert.
JEAN-BAPTISTE COLBERT Nous parlons de ministres qui vous défient ouvertement. De nobles qui ne paient aucun impôt et se figurent encore que la France leur appartient. Qu’elle est à eux, et non à vous.
III. L’Encirclement Géopolitique (Les menaces extérieures)
JEAN-BAPTISTE COLBERT (élargissant le geste vers la carte de l’Europe) Et regardez au-delà de nos frontières. La menace est partout. Il y a les Hollandais. Les Espagnols. Les Anglais. Ainsi que le Saint-Empire romain germanique. Sachez que tous ceux qui vous entourent se plieront à vos décisions par la force, oui… mais ils préféreraient de loin vous anéantir, Sire.
LOUIS XIV La grandeur du royaume suscite l’effroi. C’est le prix à payer.
JEAN-BAPTISTE COLBERT Une France forte les terrorise, et c’est bien normal. À choisir, ils exigeraient que la France soit faible.
IV. L’Arbitrage Souverain
FABIEN MARCHAL (fixant le Roi) Je voudrais simplement avoir le pouvoir et les coudées franches pour protéger Sa Majesté.
JEAN-BAPTISTE COLBERT (se tournant vers Marchal, puis vers le Roi) Vous avez déjà tous les moyens qu’il vous faut.
LOUIS XIV (scellant l’accord d’un geste ou d’un regard) Donnez-lui ce qu’il veut. Autant que vous le jugerez nécessaire.
JEAN-BAPTISTE COLBERT (inclinant la tête) Bien, Sire. »
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« C’est en vain, en effet, que l’adepte voudrait dissimuler. Il va voir que les plus petites circonstances de sa vie, et celles-là surtout qu’il voudrait tenir les plus secrètes, sont connues des adeptes. Tout ce qu’il a fait lui-même jusqu’alors, pour arracher le secret de ses frères, pour connaître jusqu’aux derniers replis de leur cœur, de leurs passions, et tous leurs rapports, et tous leurs moyens, leurs projets, leurs intérêts, et toutes leurs actions et opinions, et leurs intrigues et leurs fautes, d’autres l’ont fait pour lui et mieux que lui. Ceux mêmes qui composent la loge où il va être admis, ceux qui vont le reconnaître pour frère, ce sont ceux-là qui se sont partagé le soin de le scruter. Tout ce qui fut d’abord arraché à sa confiance par le frère insinuant, tout ce qu’il a été obligé de dévoiler de sa personne, dans les tableaux que son code lui faisait un devoir de tracer de lui-même, tout ce qui pendant son grade minerval ou pendant celui d’illuminé mineur, a été recueilli de ses secrets par les frères scrutateurs connus et inconnus; tout cela a été exactement remis aux frères de la nouvelle loge. Avant que de l’admettre parmi eux, ils se sont perfectionnés eux-mêmes dans cet art scrutateur. Les scélérats entre eux ont-ils donc aussi leur canonisation comme les saints? Tout ce que Rome fait pour découvrir jusqu’aux faibles taches de ceux qu’elle propose à la vénération des fidèles, la secte illuminée le fait pour n’admettre à ses mystères que ceux des élèves dans qui elle ne voit plus la moindre trace de ces vertus religieuses ou civiles qui les rendraient suspects. Oui, les scélérats, dans leurs antres, veulent se connaître et savoir si leurs complices sont aussi méchants qu’eux. Je ne sais où Weishaupt a pu prendre la partie de son code qui dirige ici ses frères scrutateurs; mais qu’on imagine une série d’au moins quinze cents questions sur la vie, l’éducation, le corps, l’âme, le cœur, la santé, les passions, les inclinations, les connaissances, les relations, les opinions, le logement, les habits, les couleurs favorites du candidat: sur ses parents, ses amis, ses ennemis, sa conduite, ses discours, sa démarche, ses gestes, son langage, ses préjugés, ses faiblesses; en un mot, des questions sur tout ce qui peut faire connaître la vie, le caractère politique, moral, religieux, l’intérieur, l’extérieur d’un homme, et tout ce qu’il a fait, dit ou pensé, et tout ce qu’il ferait, dirait ou penserait dans une circonstance quelconque qu’on imagine encore sur chacun de ces articles, vingt, trente, et quelquefois cent questions diverses, toutes plus profondes les unes que les autres; tel est le catéchisme auquel l’illuminé majeur doit savoir répondre, et sur lequel il doit se diriger pour tracer la vie et tout le caractère des frères, ou bien même des profanes qu’il importe à l’ordre de connaître. Tel est le code scrutateur sur lequel la vie du candidat doit avoir été tracée, avant qu’il ne soit admis au grade d’illuminé majeur. Ce code est appelé, dans les statuts de l’ordre, Nosce te ipsum, Connais-toi toi-même. Ce même mot sert à ce grade de mot de guet; mais lorsqu’un frère le prononce, l’autre répond: Nosce alios, Connais les autres; et cette réponse exprime beaucoup mieux l’objet d’un code qu’on pourrait appeler parfait espion. Qu’on en juge par les questions sui vantes : Sur la physionomie de l’initié : « Son visage est-il en couleur ou pâle? Est-il blanc, noir, blond brun? A-t-il l’œil vif, perçant, mat, languissant, amoureux, superbe, ardent, abattu? En parlant, regarde-t-il en face et hardiment, ou bien de côté? Peutil supporter un regard ferme ? A-t-il l’air rusé, ou bien ouvert et libre, ou sombre, pensif ou distrait, léger, insignifiant, amical, sérieux? A-t-il l’œil enfoncé, ou bien à fleur de tête, ou le regard en l’air? Son front estil froncé, et comment! horizontalement, ou bien de bas en haut? » Sur la contenance: « Est-elle noble ou, commune, libre, aisée ou gênée ? Comment porte-t-il la tête ? droite ou penchée ? en avant, en arrière ou de côté ? ferme ou tremblante? enfoncée dans les épaules ou bien tournant de côté et d’autre? »> « Sa démarche est-elle lente, vite, posée, à pas longs ou raccourcis, traînante, paresseuse, sautillante ? etc. » « Son langage est-il régulier, ou désordonné, entrecoupe? En parlant agite-t-il les mains, la tête, le corps avec vivacité? S’approche-t-il de ceux à qui il parle ? les prend-il par le bras, les habits, la boutonnière? et quoi? Est ce prudence, ignorance, respect, ou paresse? etc. » « Son éducation à qui la doit-il? A-t-il toujours été sous les yeux de ses parents? Comment a-t-il été élevé, et par qui? Estime-til ses maîtres? A qui sait-il gré de l’avoir formé ? A-t-il voyagé? En quel pays? etc. »> Que l’on juge par ces questions de celles qui roulent sur l’esprit, le cœur, les passions de l’initié. Je ne remarquerai sur ces objets que les suivantes : « Quand il se trouve entre divers partis, quel est celui qu’il prend ? le plus spirituel ou le plus bête? En forme-t-il un troisième? Est-il constant et ferme malgré les obstacles? Comment se laisse-t-il prendre? par les louanges, par la flatterie, les bassesses; par les femmes, l’argent, par ses amis, etc.-S’il aime la satire, sur quoi l’exerce-t-il plus volontiers ? sur la religion, la superstition, l’hypocrisie, l’intolé rance, le gouvernement, les ministres, les inoines, etc.? » Les scrutateurs ont encore bien d’autres détails à faire entrer dans l’histoire de leur initié. Il faut que chaque trait dont ils le peignent soit démontré par les faits, et par cés faits surtout qui trahissent un homme, au moment où il s’y attend le moins. (Lett. de Weishaupt.) Il faut qu’ils suivent le frère à scruter jusque dans son sommeil; qu’ils sachent dire s’il est dormeur, s’il rêve ou s’il parle en révant; s’il est facile ou difficile à réveiller, et quelle impression fait sur lui un réveil subit, forcé, inattendu? S’il est quelqu’une de ces questions, ou quelque partie de la vie du récipiendaire sur laquelle la loge ne soit pas assez bien instruite, divers frères sont députés et chargés de diriger vers cet article toutes leurs recherches. Quand enfin le résultat se trouve conforme aux vœux de la secte, le jour de la réception est désigné. En laissant de côté les détails insignifiants du rite maçonnique sur lequel elle est réglée, ne prenons que les circonstances plus propres à l’illuminisme. L’adepte, introduit dans une chambre obscure, y renouvelle son serment du plus profond secret sur tout ce qu’il verra et apprendra de l’ordre. Il dépose ensuite entre les mains de son introducteur l’histoire cachetée de sa vie; elle est lue dans la loge, et comparée avec le tableau historique que les frères ont eux-mêmes tracé du récipiendaire. «
Encyclopedie Theologique, ou Serie de Dictionnaires sur toutes les parties de la Science Religieuse … publiee par M. l’Abbe Migne (etc.) Dictionnaire des Erreurs Sociales, ou Recueil de tous les Systemes qui ont trouble la Societe Depuis l’Etablissement du christianisme jusqu’a nos jours (etc.). N.S.19 : Dictionnaire des Erreurs Sociales Par Achille Francois Eleonore marquis de Jouffroy d’Abbans, Jacques Paul Migne · 1852
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« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. Il invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »
Recueil des actes du Comité de salut public (Extraits)
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« Où en est l’esprit public en France? où en sont la raison et la conscience du pays? Puisque c’est lui qui gouverne par la parole et par l’élection, il est bien naturel de s’adresser cette question avec une certaine inquiétude. Nous avons beaucoup discuté sur les devoirs et les attributions du pouvoir, sur la manière d’organiser les institutions : qu’avons-nous été nous-mêmes? que sommes-nous? Depuis environ trente-cinq ans, la France est une société libre; nous avons réclamé et obtenu le droit, je dirais volontiers la tâche de diriger nos propres affaires comment les avons-nous dirigées? Les lois restrictives, qui défendaient aux capacités latentes de montrer ce qu’elles pouvaient ou ne pouvaient pas, sont tombées; en permettant aux mérites secrets de se manifester, le gouvernement représentatif nous a mis à même de nous connaître : que nous a-t-il appris? Quelles capacités, quelles incapacités se sont révélées au grand jour? Comment enfin se solde le compte de ce que l’esprit public doit aux énergies salutaires et aux folies nuisibles que la liberté a autorisées à s’exercer à leur guise ? : Par l’esprit public, notons-le bien, j’entends ce qui est partout et nulle part en particulier; j’entends non point les idées que le pays peut avoir sur tel ou tel sujet, mais sa manière de raisonner, la somme de perspicacité et d’imprévoyance qui se trouve en lui, et dont il se sert pour concevoir toutes ses idées; j’entends non point les aptitudes de ceux-ci ou de ceux-là, mais ce qui compose l’être pensant et voulant de l’invisible public qui mène réellement la France. Où est cette partie de la nation? Peu importe; ses œuvres sont là. Par elles, on peut connaître les mobiles et les procédés d’esprit, les facultés et les impuissances dont chacune de ces œuvres atteste l’existence dans les ames, et qui, par cela seul qu’elles y sont, seront bien certainement ce qui engendrera les actes et les décisions du pays chaque fois qu’il agira ou décidera. En essayant cet examen de conscience, il est une chose que je ne veux pas oublier : c’est que, lorsqu’on met en cause le caractère d’une masse d’hommes, on est face à face de la nature souveraine avec laquelle vouloir n’est pas toujours pouvoir. Avons-nous réussi dans ce que nous avions entrepris? Là n’est pas la véritable question. – Avonsnous tenté? Tel est le point capital. Dans notre propre intérêt à tous, il importe que nous sachions s’il s’est trouvé chez nous des ouvriers volontaires pour toutes les corvées nécessaires, si la France a réellement pu fournir le contingent de facultés qu’exigeait d’elle sa nouvelle situation. Je ne sais si je me trompe, mais de toutes les sociétés européennes. la nôtre me semble présenter le plus curieux spectacle. Nous sommes un des pays où l’intelligence a montré le plus d’activité, sinon de largeur, une des nations où la raison humaine, chez quelques-uns, a été le plus près de pouvoir imaginer ou du moins comprendre tout ce qui jusqu’ici a pu être conçu, et en même temps nous sommes une des contrées où toute la sagesse qui a pu se dégager chez quelques-uns a exercé le moins d’influence sur la direction générale de la communauté, sur ses faits et gestes comme sur son état moral. La France a possédé bon nombre d’hommes éminens dans tous les genres, bon nombre d’écrivains et de publicistes qui ont été honnêtement jaloux de faire de leur mieux; mais la gloire n’en revient guère qu’à Dieu. La seule conclusion qu’il soit permis d’en tirer, c’est qu’il est né parmi nous des êtres d’élite qui ont eu le besoin d’observer, le besoin de combiner en eux leurs observations et la propriété d’enfanter ainsi d’honnêtes jugemens. Quant à ce que ces hommes d’élite et en général les minorités intelligentes ont fait chez nous pour barrer le chemin aux jugemens étroits ou sans sincérité, quant aux précautions qu’ils ont prises pour que les folles prétentions et les mauvaises intentions ne pussent pas travailler à organiser le règne de la barbarie, je doute que nous ayons lieu d’être fiers. Pour nous occuper d’abord de ce qu’a été la presse en France, il est un aveu auquel nous ne saurions nous refuser, à moins d’une grande ignorance ou d’un parti-pris de vanité : cet aveu, c’est que les tendances de ses organes en général, et surtout l’influence qui a été comme la résultante de leurs efforts et qui a dominé l’opinion publique, — sont loin de leur assigner le premier rang en Europe. Le véritable sentiment des choses politiques a entièrement manqué à presque tous : ils n’ont pas eu cette connaissance de l’homme qui donne seule la puissance de gouverner des masses humaines et d’apprécier la situation de leurs affaires; ils n’ont pas même entrevu ce qu’était un état libre et ce que la presse avait à faire dans de semblables circonstances.
« Sur toute question à résoudre, qui l’emportera des sages ou des ignorans, des honnêtes ou des malhonnêtes? Là est le dilemme. Les barrières sont tombées; les folles exigences et les passions agressives ne manqueront pas d’en profiter, comme elles l’ont fait; chaque jour elles seront à leur poste. Soit! Elles aussi sont nécessaires comme les calomnies le sont pour que celui qui a bien agi fasse mieux encore et les confonde, elles le sont comme les tentatives d’émeutes sont utiles pour faire sentir l’urgence d’une force permanente capable d’inspirer à tous le sentiment de la sécurité; mais il faut qu’elles trouvent à qui parler, il faut que les erreurs fassent sortir de terre les réfutations, et que les funestes tendances amènent l’organisation d’une force permanente. Un peuple libre est une société d’hommes qui se chargent de faire leurs propres affaires. S’ils ne savent pas se protéger eux-mêmes, les lois préventives ne sont rien moins qu’une nécessité pour les faire vivre. Jusqu’à quel point la ligue de toutes les sagesses et de toutes les honnêtetés pourrait-elle contenir ce qui demande à être contenu? Le dire au juste est difficile. Ce qu’il est permis d’affirmer, c’est que la mesure de la liberté que nous pourrons supporter sera mathématiquement proportionnée à l’efficacité de la police que nous ferons par nous-mêmes. S’il y a un nombre donné d’étourderies pour abuser d’un droit, jamais ce droit ne sera accordé, à moins qu’il ne se rencontre assez de saine raison appuyée d’assez d’énergie pour dominer les étourderies. Avant tout, moi aussi j’aime les institutions libres, parce que chaque droit accordé est un nouveau champ ouvert à des énergies qui, bien employées, peuvent faire le bien. Je les aime et je les désire d’autant plus qu’à mon sens les peuples qui ne seront pas capables de se passer d’une tutelle n’ont plus rien de grand à faire dans ce monde. C’est parce que j’ai cette foi que je m’adresse à tous ceux qui la partagent, afin qu’au nom de la liberté ils disputent pied à pied le terrain à tous ceux qui défendent sa cause de manière à rendre inévitable pour nous le retour d’une tyrannie, d’une tutelle comme il en faut aux enfants. »
J. Milsand, De L’Esprit Public Et De La Presse En France, Revue des Deux Mondes, Tome Huitième, Vingtième Année, Nouvelle Periode, Oct-Dec 1850
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« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
Nicolas Boileau-Despréaux
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« LA VITESSE (OU LENTEUR) AVEC LAQUELLE L’ ON AGIT ET REAGIT, ( RESEAUX SOCIAUX INCLUS), LA VIRULENCE, LE TON QUE L’ON EMPLOIE EST UN INDICATEUR (IN)VOLONTAIRE DE CE QUE L’ON AURAIT FAIT DANS SA SITUATION. »
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« Récit oral du documentaire »
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« En Allemagne, on a toujours tendance à dire qu’un château est romantique. Mais je crois que celui-ci, celui d’Ullstein, mérite ce qualificatif. Il est là, sur une hauteur, dans le Frankenwald, pas très loin de la frontière actuelle de la RDA.
Et à la mi-famine, de 1944, une voiture, une Mercedes qui arrivait de Berlin, s’est arrêtée devant ce château. Le chauffeur est allé ouvrir la portière et en est descendu un tout petit homme. Oui, 1m60, les cheveux blancs, serré frileusement dans une capote d’officier de marine. Cet homme-là, c’était l’amiral Canaris. L’amiral Wilhelm Canaris, l’un des hommes peut-être les plus puissants du Troisième Reich, l’organisateur de l’un des plus inquiétants services secrets de l’histoire : l’Abwehr.
Un homme s’est avancé au-devant de lui, c’était le lieutenant-colonel Fuchs, qui était commandant de ce château et qui accueillit Canaris, à sa seule vue il faut le dire, d’un air assez maussade. Qu’est-ce que c’était que ce château ? Eh bien, tout simplement un bastion de l’Abwehr, un bastion des services secrets allemands. Alors, est-ce que Canaris venait inspecter son bastion ? Pas du tout. Canaris était là comme un prisonnier. Il y avait longtemps qu’entre l’Abwehr, le service secret de l’armée allemande, de la Wehrmacht, et le SD, le service des SS, il y avait longtemps que le torchon brûlait. Il y avait longtemps que les SS avaient juré la perte de Canaris. Vingt fois ils avaient cru l’éteindre pour de bon, et vingt fois il s’était relevé par la force de son intelligence géniale, détournant les coups et même les retournant à son avantage. Cela ne pouvait durer éternellement.
Un jour, c’était à la fin de la première quinzaine de février 1944, deux hommes s’étaient présentés à Tirpitzufer, là où Canaris avait son bureau central de l’Abwehr. Ça n’était pas des anonymes, ces deux hommes-là. C’étaient tout simplement le maréchal Keitel, chef du Oberkommando der Wehrmacht, et le général Jodl, chef de l’état-major de cette même Wehrmacht. Les deux militaires du plus haut rang en Allemagne. Et ils étaient venus dire à Canaris : « Le Führer a décidé la fusion du SD, le service secret SS, et de l’Abwehr, votre service. » Alors Canaris avait compris que tout à coup, lui qui était tout, il n’était plus rien. Et d’ailleurs Keitel et Jodl lui avaient dit, avec on l’imagine quand même une certaine gêne : « Le Führer vous invite à vous rendre aussitôt au château d’Ullstein où vous attendrez ses ordres. »
Et je n’imagine cet homme-là dans ce château, errant dans ce château dans cet hiver rigoureux de 1944. Je suis sûr qu’il ne cherche pas à visiter. Il connaît très bien ce domaine. Mais peut-être que ce qu’il cherche tout simplement, c’est lui-même. Car même quarante ans après, aujourd’hui, nous ne savons pas qui est l’amiral Canaris. J’ai lu tous les livres qu’on lui a consacrés. Pour les uns, c’est un serviteur fanatique d’Hitler, qu’il a aidé dès sa prise de pouvoir. Il a forgé à son service ce formidable instrument qu’est l’Abwehr. Parmi ceux qui ont fait le triomphe et fait régner Hitler, en première place : l’amiral Canaris. Voilà ce qu’écrivent certains.
Mais d’autres écrivent : « Mais pas du tout ! C’était un résistant, Canaris, dans l’ombre. Associé à la résistance clandestine anti-hitlérienne, il a porté des coups tels à Hitler que l’Allemagne a connu la chute. Un héros, Canaris, un héros qu’il faut admirer, respecter. » Enfin, voilà donc deux portraits complètement différents, deux portraits complètement contradictoires. Alors lequel des deux est juste ? Quarante ans après, nous avons du mal à répondre. Alors lui, lui qui erre, qui marche des heures et des heures chaque jour ici dans ce château, est-ce qu’il s’y retrouve lui-même ?
Tout est insolite chez Canaris, à commencer par les origines. Au XVIe siècle, on trouve près du lac de Côme des Canarisi. Ils sont italiens. Puis ils voyagent au XVIIIe siècle et ils arrivent en Rhénanie. Ils deviennent Canaris, ils deviennent allemands. Le père du petit Wilhelm Canaris est un ingénieur devenu directeur de puissants hauts-fourneaux à Duisbourg. C’est là qu’il grandit. Petit garçon taciturne, amoureux des lettres, des arts, de la musique. Jalousé par ses camarades au lycée à Dortmund, parce que chaque matin c’est une calèche qui l’amène et le soir c’est une calèche qui vient le chercher. Il avait une maison somptueuse, un immense parc. Il fait du cheval.
Quand il était adolescent, imaginez la surprise de Monsieur Canaris père quand son fils lui annonce, après avoir poursuivi des études brillantes, qu’il veut se faire marin. « Pourquoi veux-tu être marin ? » Le père n’a pas eu le temps de s’y opposer, il est mort à 52 ans. Sa mère, Madame Canaris, a accepté. Il a passé les examens, le voilà officier. Son premier voyage le conduit en Amérique du Sud, pays d’instabilité politique traditionnelle. Il observe tout cela : l’Argentine, le Brésil. Et il se dit que l’on pourrait utilement avoir là-bas des agents allemands, ou plutôt des autochtones qui accepteraient de travailler pour l’Allemagne. Voilà un garçon qui n’a guère plus de vingt ans, et il met en place, avec l’accord de son commandant bien sûr, des correspondants et il adresse un rapport aux Affaires étrangères à Berlin qui suscite l’étonnement et l’admiration. Pas mal ce préambule de la vie du futur amiral Canaris.
En 14-18, il est de nouveau dans ces eaux-là. Son bateau, qui est un vieux rafiot poursuivi par une escadre britannique, doit se réfugier en eaux chiliennes dans l’archipel de Juan Fernández. Il se saborde. Ils sont tous internés par les Chiliens. Normalement, il est prisonnier jusqu’à la fin de la guerre. Il s’évade. Faux passeport, il s’embarque pour l’Espagne, il traverse l’Espagne et puis il réussit à regagner l’Allemagne. C’est un exploit. Alors on le remercie, on le félicite et on se dit que ce Canaris, on pourrait l’utiliser autrement que sur un bateau. On va le renvoyer en Espagne pour mettre au point des bases de ravitaillement pour les sous-marins allemands, et il réussit admirablement dans cette mission. Nouvelle étape de la vie future de l’espion Canaris.
Il est commandant d’un sous-marin en Méditerranée lorsqu’il apprend la capitulation de l’Autriche d’abord. Il est temps de remonter vers la Baltique, de rejoindre l’Allemagne. Et à peine est-il arrivé en Allemagne que c’est la fatale nouvelle : l’Allemagne elle aussi a déposé les armes. Le voilà seul, jeune officier de marine sur la jetée à Kiel avec les autres officiers qui ont tout perdu, désespérés. Et il va voir arriver une sorte de géant moustachu, un peu comme un Viking ou un de ces anciens Germains, et on lui dit : « C’est Noske. » Noske, c’est un social-démocrate, un agitateur d’avant la guerre, un des chefs du parti. Par tradition, Canaris déteste. Lui, c’est un conservateur, c’est un traditionaliste et un monarchiste. Il a prêté serment à l’empereur, au Kaiser, et pour lui, que le Kaiser ait abdiqué, c’est la fin du monde. Alors un social-démocrate, il le déteste.
Et pourtant, voilà que ce géant se met à parler et il dit aux marins : « Oui, nous avons perdu la guerre. Et ce qui est pire maintenant, c’est que ce qui gronde à travers l’Allemagne, c’est la rébellion, c’est la mutinerie, c’est la révolution. L’armée est victime, la marine se rebelle, le drapeau rouge est partout, c’est le chaos. Est-ce qu’en plus d’avoir perdu la guerre, nous allons perdre l’Allemagne ? » Et c’est un langage qui plaît à Canaris. Il sent que tant pis, ce social-démocrate est peut-être son ennemi politique, mais c’est un homme avec qui on peut travailler. Il va s’associer à Noske, va le rejoindre à Berlin. Noske, qui est décidé à tout pour rétablir l’ordre – et l’ordre, c’est le mot sacré pour Canaris. Noske, qui va même faire appel à des commandos d’extrême droite qu’on appelle les corps francs, avec le capitaine Pabst, qui a pris Canaris comme adjoint.
On se bat dans les rues. Il y a un homme et une femme que l’extrême droite exècre : ce sont deux communistes, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Et dans les milieux d’extrême droite, on décide de les éliminer. Ils sont assassinés l’un et l’autre. Celui qui a tué Rosa Luxemburg, c’est un lieutenant du nom de Vogel. Alors là, c’est un peu trop fort, on l’arrête, on va le juger. Il est en prison. Un jour, une voiture s’arrête devant la prison, un officier en descend. Il a un ordre avec tous les tampons : il faut transférer Vogel dans une autre prison. Le directeur lui confie le prisonnier. L’officier s’appelait Canaris. Alors, tout cela a été discuté longuement, Canaris a nié toute sa vie qu’il avait fait cela, mais nous sommes aujourd’hui en face de documents qui ne nous laissent plus de doute. D’ailleurs, le capitaine Pabst, qui savait de quoi il parlait, l’a dit : « Oui, c’est Canaris qui a fait évader Vogel. »
Quelque temps plus tard, on va plus loin encore. Un certain Kapp, un haut fonctionnaire, avec des officiers, des généraux, fomente un putsch. C’est le putsch de Kapp qui prend le pouvoir à Berlin. Ça ne tient que quelques jours, les syndicats décrètent la grève générale et le putsch s’effondre. Mais Canaris y a adhéré. Canaris est dans sa ligne : la tradition, la conservation, l’armée blanche. Alors, c’est grave. Quand les chefs du putsch s’effondrent, on l’arrête avec beaucoup d’autres. Il va lui arriver certainement des bricoles à Kiel. Oui, mais voilà : c’est qu’il ne reste que quelques jours en prison. C’est que les charges qui pesaient sur lui tout à coup s’évanouissent. Les pièces disparaissent, les témoins refusent de témoigner. Il n’y a plus rien contre Canaris.
Déjà, pendant des années, il va servir tantôt dans les états-majors, tantôt sur des unités. Il a ramené vers la Baltique sa jeune femme. Il s’est marié avec une certaine Erika Waag, la fille d’un industriel, qui n’a que deux ou trois ans de moins que lui. Une artiste, cette Erika, qui raffole de musique, qui joue du violon. Et cette Erika, il en est tombé amoureux, il l’a épousée à la fin de l’année 1919. Alors lui, aussi bien sur les bateaux qu’à l’état-major, il va prendre à tâche de relever la marine allemande. Et il y réussit avec d’autres, parce que la marine n’existe plus après la guerre, après le traité de Versailles. Canaris va voyager à l’étranger : en Hollande, en Espagne où il va nouer des relations précieuses, notamment avec un certain Franco, de jeunes officiers qu’il retrouvera plus tard. Il va au Japon où l’on fabrique des sous-marins pour l’armée japonaise sous licence allemande. Il faut que Canaris soit là. C’est ça déjà, Canaris.
Et puis, il est nommé commandant du navire-école des cadets de la marine allemande. Et sur son navire, il y a un jeune cadet, justement, qui est un grand garçon d’un mètre quatre-vingt-dix, mince, au visage osseux, au visage dur, qui s’appelle Reinhard Heydrich. Vous êtes d’accord que c’est un nom qui évite des explications. Et Heydrich va vouer une véritable vénération au commandant Canaris. Canaris va parler avec lui, va apprendre qu’il est musicien, violoniste, et c’est vrai qu’il joue sa partie dans un quatuor, qu’il est un mozartien averti. Il y aura des concerts, des quatuors à cordes chez Canaris, avec Madame Canaris, Erika, avec Reinhard Heydrich et deux autres. Amitié, affection : Reinhard Heydrich devient un peu comme l’enfant de la maison, et ça dure deux ans. Quelle importance cela aura pour l’avenir ! Canaris l’ignore.
En 1932, il est à Kiel lorsque tout à coup on répète autour de lui cette même phrase : « Il arrive, il arrive. » En 1932, quand on dit « Il arrive », tout le monde sait qu’il s’agit d’Adolf Hitler, qui termine cette opération incroyable de conquête d’un pays. Il est, en mai 1932, au sommet de sa popularité. Il a parlé à toutes les catégories de citoyens en Allemagne. Il a choisi maintenant de parler aux marins. Et il est là sur la tribune lorsque Canaris le voit et l’écoute. Hitler dit : « Quand j’aurai le pouvoir, je redonnerai à l’Allemagne une marine digne d’elle, parce qu’il n’y a pas de grand pays sans puissante marine. » Imaginez l’ovation fantastique. À Canaris, ça lui plaît, et Canaris est bouleversé.
Et quand il apprendra, au début de 1933, que le vieux maréchal Hindenburg vient de remettre le poste de chancelier d’Allemagne à Adolf Hitler, il est profondément heureux. Il y a une légende, je vous l’ai dit, je vous le redis : une légende autour de Canaris. On l’a présenté comme ayant toujours été réticent devant Hitler. C’est faux. Il y a des documents d’archives qu’on ne peut pas discuter. Il a salué avec enthousiasme l’avènement du nazisme, comme d’ailleurs des millions d’allemands. Il a même organisé des conférences sur les bateaux. Il a expliqué aux équipages ce qu’était Hitler, ce qu’était le national-socialisme. Il fallait être aussi fidèle à Hitler qu’on l’avait été à l’Empereur, parce qu’Hitler, c’était l’Allemagne. Il explique tout cela : conférences, exposés.
Et pourtant, il a failli se brouiller avec Hermann Göring, qui est ministre-président de la Prusse. Il vient un jour visiter le bateau que commande Canaris, et puis on s’en va au large et Göring est malade. Il n’a pas le pied marin, c’est un aviateur, et alors il vomit tout ce qu’il avait dans l’estomac. Ça amuse beaucoup les marins. Il descend au mess pour prononcer un discours, et là il y a un jeune lieutenant qui dit : « Général Göring, nous vous déclarons désormais Reichs-protecteur de la nourriture des poissons. » Il devrait sourire, Göring. Eh bien non, il n’a pas le sens de l’humour. Rentré à Berlin, il téléphone à l’amiral : « Il faut sanctionner ce lieutenant. » L’amiral donne l’ordre à Canaris de sanctionner le lieutenant. Canaris déclare : « Pas du tout, il n’a pas outrepassé les limites d’un humour admis sur les bateaux. » Alors l’amiral insiste, Canaris se braque et finalement, le voilà en disgrâce. Canaris, on l’envoie, mon Dieu, pour surveiller les côtes de la Baltique. C’est pas très brillant.
Il va s’installer dans une nouvelle résidence avec sa femme et ses deux filles. Il a deux filles, dont l’une est anormale – il en souffrira toute sa vie – et dont l’autre ne l’aime guère. Madame Canaris d’ailleurs non plus. Plus cela va, et plus Canaris sera un homme seul. Marié, bien sûr, mais avec une épouse très lointaine et des enfants sans affection. Il faut savoir cela pour mieux connaître Canaris. Il est là, résigné. Pas résigné, parce que Canaris n’était pas un homme à se résigner. Apparemment résigné, lorsqu’il apprend qu’on le convoque à Berlin. Et pourquoi ? Eh bien parce que le capitaine de vaisseau Patzig vient de démissionner. Qui est Patzig ? C’est tout simplement le chef de l’Abwehr, du service de renseignement de l’armée allemande. Intéressant.
Pourquoi a-t-il démissionné ? Vous savez, après la guerre de 14-18, il n’y avait plus de service secret, l’armée l’a reconstitué. Patzig en a pris la tête, a fait du bon travail. Mais voilà : c’est qu’à partir de l’avènement d’Hitler, il y a eu parallèlement à l’Abwehr le SD, le Sicherheitsdienst, c’est-à-dire le service secret SS. C’est Himmler qui en a eu l’idée en 1931, et depuis, c’est Heydrich. Mais oui, Heydrich ! Le voilà qui repart et qui en a pris la tête. Heydrich, qui était devenu officier de marine mais qui avait un beau jour fait des promesses de mariage à une jeune fille et il ne l’avait pas épousée. Il avait, comment dire, déshonoré cette jeune fille. Plainte de la famille. On ne plaisantait pas dans la marine allemande : Heydrich a été cassé. Il rencontre Hitler, se jette dans le national-socialisme et il devient le chef du SD. Alors lui, quand il est là au pouvoir, sans cesse il se heurte à Patzig, parce que : « Ceci est du ressort du SD ! – Non, dit Patzig, de l’Abwehr. » Et finalement, Heydrich obtient le départ de Patzig, qui démissionne. Et on dit à Patzig : « Qui conseillez-vous pour vous succéder ? » Il répond : « Canaris. Souvenez-vous de ce qu’il a fait précédemment. »
Il a pris ses fonctions le 1er janvier 1935. Voilà Canaris à la tête de l’Abwehr. Il est là dans son bureau, il a convoqué ses collaborateurs. Ils le voient tel qu’il est : il n’a pas grandi, ses cheveux ont prématurément blanchi. Et aussitôt, ses collaborateurs l’appelleront « le Vieux ». En fait, il n’a que 47 ans. Et il les regarde et il leur dit : « Messieurs, j’ai décidé qu’ici à l’Abwehr, nous reprendrons une devise de mon illustre prédécesseur, le colonel Walter Nicolai, qui a présidé aux destinées du service de renseignement pendant la guerre de 14-18 et qui disait : Le renseignement, c’est une affaire de gentilshommes. C’est tout ce que j’avais à vous dire, messieurs. » Et un témoin qui en a déposé dira plus tard : « J’ai ressenti à l’instant, le choc a été très brutal. Le courant a passé. Je me suis dit : nous avons un patron. » Et oui, il y avait un patron à l’Abwehr.
Et quel patron ! Ce que veut Canaris, c’est donner à l’Allemagne un service de renseignement militaire digne de l’idée qu’il se fait de l’Allemagne, et cette idée est immense. Pour lui, rien ne compte en ce monde que son pays, que sa patrie, que l’Allemagne. C’est le patriote, c’est le nationaliste dans toute l’acception du terme. Et il va mettre patiemment sur pied une immense organisation qui, à son apogée en 1938, comportera cinq sections :
- La section Étranger, dirigée par le vice-amiral Bürkner.
- La section Z, chargée de l’organisation des autres sections, dirigée par le capitaine, puis commandant, puis colonel, puis général Oster.
- La section I, chargée du renseignement, dirigée par le colonel Pieckenbrock.
- La section II, chargée du sabotage et de la subversion, dirigée d’abord par le major Groscurth, puis par le colonel Lahousen.
- La section III, espionnage et contre-espionnage, dirigée par le major Bamler, puis par le colonel von Bentivegni.
Parallèlement à ces cinq sections, une division, la division Brandebourg, chargée des opérations de sabotage et de commandos, commandée par le général von Hippel. Voilà l’organisation de l’Abwehr.
Or, ce qui est bien intéressant à noter, c’est que sur ces cinq chefs de section, collaborateurs directs de Canaris, trois sont des anti-nazis. Canaris l’a toujours su, il les a pourtant mis en place. Alors, est-ce qu’il est déjà devenu anti-nazi ? Est-ce qu’il a changé si vite ? Pas du tout. Il reste fidèle à Hitler parce qu’Hitler, c’est l’ordre, et Canaris aime l’ordre. Je pense surtout qu’il a choisi ces hommes-là par souci d’efficacité, parce qu’il pense que ces hommes-là feront de très bons chefs d’espions. C’est cela son travail. Mais peut-être aussi que Canaris, qui ne laisse jamais rien au hasard, a choisi ces hommes-là pour se dire qu’il lui fallait des hommes dans tous les camps. Et cela va aller très vite. En deux années, l’Abwehr est partout, elle a des agents partout.
Canaris a retrouvé ses relations d’autrefois, tous ces gens qu’il voyait lors de ses voyages quand il allait à l’étranger pour la marine. Ses amis, ses relations, il avait noté tous leurs noms. Il avait gardé des rapports avec eux, eh bien voilà des gens qui allaient être à la base, la plupart du temps, des nouveaux réseaux de l’Abwehr. Et voilà des hommes qui, même bien plus tard, seraient des agents de la cinquième colonne. Il a toujours vu loin. Alors tout est en place. Savez-vous que très rapidement, il va être en possession de tous les plans de la marine française ? L’organisation, mais aussi les plans d’entrée en guerre de la marine et même du code secret de la marine française. C’est un officier qui a vendu ces plans, un officier français qui sera d’ailleurs fusillé, mais le mal était fait. Et partout, c’est la même chose. Il a fait de l’Abwehr quelque chose de considérable.
Alors le SD ? Oui, le SD, Heydrich. Il n’a pas changé dans ses ambitions. Le SD a tendance à dire : « Le renseignement, c’est nous. De quoi vous mêlez-vous, vous Abwehr ? Lorsque sous prétexte de vous renseigner sur des étrangers, vous vous renseignez sur les communistes, les communistes nous regardent, nous SD. » Alors, les heurts continuent, mais tout est différent puisque c’est Heydrich et puisque c’est Canaris. Les deux hommes ont renoué, alors Heydrich revient chez Canaris, joue du violon chez Canaris avec Madame Canaris, et le matin, Canaris et Heydrich, qui aiment le cheval, vont galoper dans le même bois, étrier contre étrier. Il est prudent, Canaris. Il ne fait rien au hasard. Quand il avance un pion, il sait à l’avance où il va. Il sait jusqu’où il ne faut pas aller trop loin, comme a dit un jour Cocteau.
En 1936, en Espagne, c’est la guerre civile. On est allé chercher Canaris – sans calembour – aux îles Canaries, un général qui s’appelle le général Francisco Franco, pour le transporter au Maroc espagnol où il va prendre le commandement de l’armée espagnole du Maroc. Et ce qu’il faut, c’est transporter cette armée en Espagne contre le gouvernement républicain. Oui, mais voilà : la marine et l’aviation espagnoles sont fidèles au gouvernement républicain. Comment transporter cette armée ? Franco va s’adresser à Mussolini, qui hésite, qui finira par accepter. Et l’envoyé de Franco est arrivé à Bayreuth parce qu’Hitler, tout le monde le sait, aime la musique de Wagner. Ce soir-là, il a assisté à une représentation de Wagner. On lui présente l’envoyé espagnol, flanqué de deux Allemands, ses amis, qui expliquent la demande du général Franco : des avions.
Hitler, à peine l’envoyé espagnol parti, entre à sa résidence, convoque immédiatement Göring et le général von Blomberg, chef de l’état-major allemand. Et puis Canaris. Ils sont là tous les trois, ils sont venus eux aussi écouter Wagner – faut bien faire sa cour. « Que dois-je faire ? » demande Hitler. Göring est contre : « Mais enfin, ce matériel nous en avons besoin pour réarmer, nous ne sommes qu’au début, n’allons pas perdre des avions là-bas, c’est une folle imprudence, faut refuser. » Von Blomberg est dubitatif : « J’avoue qu’à votre place j’hésiterais, mon Führer. » Canaris n’a rien dit. Voilà qu’il parle : « Je crois qu’il faut accepter. – Pourquoi ? » demande Hitler. « Parce qu’il s’agit du général Franco. Je le connais. – Tu le connais ? – Oui, je le tutoie. » Et il fait un portrait idéal de Franco. Et il ajoute : « Si Franco ne débarque pas en Espagne, les communistes triompheront en Espagne. » Le communisme, c’est la hantise d’Hitler. « Et si le communisme triomphe en Espagne, la France, livrée au Front populaire, basculera dans le communisme. Le communisme sera sur le Rhin. » Et Hitler décide d’envoyer les avions et les pilotes. Et à la fin du mois d’août 1936, l’armée du Maroc est passée en Espagne. La suite, vous la connaissez. Franco n’oubliera jamais le rôle joué par Canaris.
Oui, il est lancé également dans la grande politique internationale. Et on peut dire là que ceux qui affirment que Canaris est un homme qui a bien servi Hitler ont raison. Mais ont-ils totalement raison ? Parce qu’une menace se dessine sur l’Autriche, et Canaris le sent l’un des premiers. Car il sait qu’Hitler a décidé d’avaler l’Autriche, il l’a écrit dans Mein Kampf. Tout ce qu’il a fait, il l’avait annoncé dans son livre Mein Kampf. Et voilà, on l’a mal lu, ce livre, hélas, on n’a pas cru. Et pour Canaris, c’est une erreur d’absorber l’Autriche parce qu’il est sûr que les puissances démocratiques, la France, l’Angleterre, ne laisseront pas faire Hitler. Ce sera la guerre, et l’Allemagne n’est pas suffisamment réarmée pour s’exposer à une guerre. Et Canaris tente, par des rapports de toutes sortes, de l’empêcher d’entrer en Autriche. Mais il connaît malgré tout mal Hitler, qui abat les rapports de Canaris et il entre en Autriche. C’est l’Anschluss. Le triomphe à Vienne, l’accueil délirant, des folles d’acclamations. Un César des temps modernes. Canaris sourit, il est là, il écoute ces acclamations. Ce torrent d’enthousiasme qui fait tourner la tête d’Hitler, il le voit. Il est partagé en tant qu’Allemand.
Voilà le dilemme tragique de tous les opposants allemands : comment choisir entre l’État et la patrie, le service de la patrie et le service de l’État, quand cet État s’appelle Hitler ? Alors autour de lui, il y a les anti-nazis, notamment Oster, qui l’implorent, qui lui disent : « Mais vous devriez démissionner, votre démission ferait un grand effet. » Il refuse parce qu’il tient à son Abwehr. Et voilà encore son ambiguïté : il n’a pas envie de s’arracher de son Abwehr, de son œuvre. Et en même temps, il dit : « Si je pars, ce sont les SS qui s’empareront de l’Abwehr. » Et il a raison. Alors il y reste, et il continue à forger cet instrument incomparable qui va aider Hitler. Et en même temps, il tremble quand il voit Hitler convoiter la Tchécoslovaquie. Il comprend, il sait que certains de ses adjoints ont noué des liaisons secrètes avec les Anglais et ont dit à Robert Vansittart ou à Churchill : « Soyez fermes, ne le laissez pas aller plus loin, c’est la paix du monde qui est en jeu. » Il sait tout cela, Canaris, mais n’a pas lui-même participé à ces négociations secrètes. Il laisse faire, il ne dénonce pas. Voilà l’ambiguïté de Canaris : en tant que chef de l’Abwehr, il devrait dénoncer puisque c’est en quelque sorte de la trahison ; il ne dénonce pas, mais en même temps il n’encourage pas vraiment.
Et Hitler se moque. Que peuvent rapporter les agents de Canaris ? Une lettre de Churchill qui dit que s’il s’en prend à la Tchécoslovaquie, ce sera la guerre. Du balai, cette lettre ! Et la suite, vous la connaissez : les Français et les Anglais qui s’aplatissent à Munich. D’abord la moitié de la Tchécoslovaquie absorbée, et puis au printemps 1939, le reste. Et Hitler qui arrive toujours comme un César des temps anciens. Canaris est désespéré. Alors il n’y a plus qu’une solution : dans les milieux de l’armée, on sait que s’il va plus loin, Hitler, s’il s’en prend à la Pologne comme cela est prévisible, ce sera la guerre, la guerre fatale. Alors, une seule solution : chasser Hitler du pouvoir.
On conspire autour du général Beck, l’ancien chef d’état-major de l’armée, autour de l’ancien bourgmestre de Stuttgart, Goerdeler. Il y a pratiquement tous les grands noms de l’armée allemande : chasser Hitler. Alors, à la conspiration seront acquis les généraux qui commandent les forces stationnées à Berlin et dans les environs. Ces forces vont s’emparer, au jour J, des points stratégiques de la capitale. On arrêtera les SS, on les empêchera d’entrer dans Berlin et on mettra en état d’arrestation Hitler et tous ses ministres, après quoi on procédera à des élections libres et un gouvernement démocratique sera au pouvoir. Il n’y aura pas de guerre. Dès le premier jour, Canaris sait tout cela. Il écoute, il laisse faire, il ne s’est pas lancé lui-même dans la conspiration. Peut-être parce qu’il est lucide, parce qu’il sait que ces généraux réunis dans des chambres secrètes, ces généraux parlent beaucoup. Il sait que ces généraux, finalement, n’oseront rien faire. Il y a le général Halder qui se promène partout avec un revolver, le général Halder qui a dit : « Quand je serai devant Hitler, je l’abattrai là avec ce revolver. » Dix fois il est en présence d’Hitler et il ne tire pas. Et quand ses camarades s’étonnent, il dit : « Qu’est-ce que vous voulez, devant lui je suis comme foudroyé. » Oui, Canaris aura un jour cette boutade : « Au fond, ces généraux ne feront un coup d’état contre Hitler que lorsque celui-ci leur en donnera l’ordre. » Alors c’est sa lucidité qui le conduit à ne pas s’engager.
Il laisse partir pour Rome l’un de ses collaborateurs, Josef Müller, qui vient dire au Vatican : « Il faut que l’Angleterre et la France aident les conjurés, parce qu’ainsi, s’ils les aident, on évitera la guerre. » Et l’Angleterre répond : « Que les conjurés prennent le pouvoir, on les aidera après. » Rien ne se passe. Une fois de plus, Canaris a laissé faire. Il sait très bien ce qu’a été dire Josef Müller à Rome. Il n’a pas pris l’initiative de ces négociations, de cette démarche, mais il ne dénoncera pas non plus Josef Müller.
Quand Hitler entre en Pologne, Canaris déclare : « C’est la fin de l’Allemagne. » On commence à critiquer beaucoup Canaris dans l’entourage du Führer. Qu’est-ce que c’est que ces rapports qui disaient : l’Autriche ce serait la guerre, la Tchécoslovaquie ce serait la guerre ? On n’a rien vu. La Pologne ce serait la guerre – c’est exact, pour une fois il ne s’est pas trompé, mais on devait la perdre cette guerre, et on l’a gagnée. Qu’est-ce que ça veut dire ? Alors on interroge Canaris. Il sent de la suspicion. Il faut dire qu’à chaque fois il répond superbement, car c’est un homme qui sait toujours admirablement défendre ses positions. Il est allé en Pologne – c’est son rôle – parce qu’il faut voir ce qu’est la Pologne conquise, et ce qu’il voit le bouleverse : les villes rasées, les populations anéanties, les élites exterminées, les Juifs arrêtés, une violence qu’il n’aurait pas soupçonnée, conduite par les SS. Il revient atterré, avec des dossiers qu’il va montrer successivement à tous les généraux en leur disant : « Est-ce que l’armée va laisser faire éternellement ? » Et nous savons par des témoins que l’émotion, la colère de Canaris étaient sincères. Même si nous devons aussi observer que les archives démontrent qu’à certains moments, pas nombreux mais à certains moments, l’Abwehr a tout de même prêté la main, à côté des SS, à des exactions inexcusables. Décidément, tout cela n’est pas simple, vous êtes bien d’accord avec moi.
Alors maintenant, il s’agit de savoir où ira Hitler. Hitler est décidé, ayant battu la Pologne, d’attaquer la France. Il veut l’attaquer tout de suite, et autour de Canaris on se dit : « Non, il faut encore l’en empêcher, il faut qu’il soit battu. » On en est là dans l’entourage de Canaris. Oster, le colonel Oster, en est là. Savez-vous ce que va faire le colonel Oster, l’un des chefs de section de l’Abwehr ? Et c’est ça qui est sidérant : il va communiquer à l’attaché militaire néerlandais, Gijsbertus Sas, les dates successives arrêtées par Hitler, et notamment la dernière, le 10 mai 1940, pour l’attaque à l’ouest. Oui, l’Abwehr, un chef de section de l’Abwehr informe les ennemis de l’Allemagne de la date à laquelle on va les attaquer. Ça, c’est de la trahison. Vous savez, la position d’Oster n’est pas confortable, loin de là. Il est désespéré, il dit à l’un de ses amis : « Ce que je fais c’est bien pire que de tuer ou de se tuer. » Et oui. Et Canaris, lui aussi, sait ce que fait Oster. Ça n’est pas lui qui lui a dit de le faire, mais il sait ce qu’il fait. Il ne l’arrête pas et il ne le dénonce pas. Alors l’ambiguïté ici est totale. Vous savez qu’en France, le commandement n’écoutera pas les avertissements qui ont été donnés. Ce sera la France, à son tour, anéantie.
Et de nouveau Canaris désespéré. Que faire devant cet Hitler qui gagne toujours ? Que faire ? Et le dilemme va se poursuivre pour Canaris à travers l’Europe. L’Abwehr est à son maximum d’efficacité dans les territoires occupés. L’Abwehr démantèle les réseaux de résistance, avec une différence, c’est que des résistants s’en souviendront : il valait mieux être arrêté et interrogé par l’Abwehr que par le SD SS. Oui, elle frappe, l’Abwehr, elle frappe bien et elle sert bien l’Allemagne, donc le régime. Le dilemme…
Et en même temps, quand Hitler envoie Canaris auprès de Franco pour que Canaris convainque Franco de s’allier à l’Allemagne, Canaris dit à Franco en secret : « Il dont ne faut pas que tu t’allies à l’Allemagne, parce que si tu t’allies à l’Allemagne, eh bien Hitler traversera ton pays, sera en Afrique du Nord. Si Hitler domine le bassin méditerranéen, il gagnera la guerre. Il ne faut pas qu’il gagne la guerre. » Oui, là Canaris s’engage. Il a préparé Franco à la rencontre, la fameuse rencontre diplomatique d’Hendaye où Hitler rencontra Franco. Et après cette rencontre qui a duré sept heures, Hitler a dit : « Je préférerais me faire arracher quatre dents que de revoir ce jésuite. » Donc Canaris avait bien préparé Franco. Et Hitler n’a pas insisté, car à cette époque il avait en tête, avant l’Espagne, il avait en tête d’envahir la Russie. À trois reprises au cours de la guerre, et notamment au moment où les Allemands occupaient toute la zone libre de France, Hitler a envoyé Canaris auprès de Franco pour lui demander de venir à ses côtés. Canaris, bien entendu, lui donnait des arguments anti-hitlériens. Le seul geste que se soit permis Franco, car il fallait faire un geste malgré tout vers l’Allemagne qui l’aidait économiquement à vivre, c’est qu’il a envoyé la Division Azul lutter contre les Russes. C’est à peu près le seul résultat qu’Hitler ait obtenu pendant quatre ans de guerre de ce côté.
Le coup le plus sévère que le service SS va porter à Canaris, c’est lorsque l’on arrête Paul Thümmel, l’agent A-54. Paul Thümmel, membre de l’Abwehr, et on découvre qu’il a trahi l’Allemagne depuis des années, qu’il a livré aux Alliés des renseignements considérables, notamment à Staline, la date de l’entrée des troupes allemandes en Russie. Ce n’est pas rien. Colère de Heydrich, qui convoque Canaris à Prague. Il faut revoir complètement le statut de l’Abwehr. Canaris se défend comme il peut, marque des points, mais il se sent en danger. Et voilà que l’on assassine Heydrich. Ça n’est pas Canaris qui a fait assassiner Heydrich, bien sûr, mais enfin le voilà débarrassé de cet adversaire. Jusqu’au moment où il apprend que son adversaire maintenant ce sera Kaltenbrunner. Ça n’est pas mieux.
Maintenant, la guerre est déclarée littéralement entre les SS et l’Abwehr. Les SS, qui savent depuis longtemps qu’il y a un repaire d’anti-nazis autour de Canaris, ont juré la perte de Canaris et ils n’y parviennent pas. On va arrêter par hasard un membre de l’Abwehr qui se livre au trafic de devises. C’est un homme faible, il parle et il dénonce. Il cite des noms : oui, il y a des traîtres dans l’entourage de l’amiral. Oui, il a été nommé amiral, on l’appelle maintenant le petit amiral. Il y a des traîtres, des gens qui méditent de renverser le régime pour terminer la guerre. Il cite des noms, des noms de collaborateurs de Canaris. Alors les SS, la Gestapo fouillent les dossiers : ce qu’a dit cet homme, contrôle, tel voyage telle date, telle déclaration telle date, tout cela semble vrai. On réunit un dossier, on fait un rapport, Canaris est en cause, et on va porter ce dossier au tout-puissant Heinrich Himmler, le chef suprême des SS, le Reichsführer SS. C’est la fin de Canaris, c’est évident. Himmler lit le rapport et dit : « J’interdis qu’on touche à l’amiral Canaris. » Stupeur des hommes de la Gestapo qui ont tellement travaillé. Ils se remettent au travail, ils réunissent d’autres preuves. Un nouveau rapport à Himmler, qui le lit, qui dit : « J’ai dit qu’on ne touche pas à l’amiral Canaris. » Alors là, on ne sait plus où on en est. Ils sombrent, ces malheureux hommes de la Gestapo.
Pourquoi Himmler fait-il cela ? Eh bien nous le savons : parce que depuis l’échec de l’offensive d’automne 1942 en Russie, Himmler a des doutes sur la victoire. Et Himmler s’est dit qu’il faudrait négocier avec les Anglo-saxons. Que les Alliés n’accepteraient jamais de négocier avec Hitler, donc que c’est lui, Himmler, qui le moment venu se substituerait à Hitler et négocierait avec les Alliés. C’est fou. Pensez si les Alliés auraient accepté de négocier avec l’homme qui avait installé les camps de concentration, avec le maître de la Gestapo, de la mort, plus souvent de la mort que de la vie, Heinrich Himmler. Mais il le croyait, il savait parfaitement qu’autour de Canaris on en faisait autant, mais il ne tenait pas à ce qu’on touche Canaris, parce que si on touchait Canaris, si on découvrait les liaisons de l’entourage de Canaris avec l’étranger, on risquerait de découvrir ses propres liaisons à lui. Himmler protégeait Canaris ! Inouï !
Mais il y avait une instruction en cours, et il a fallu perquisitionner au siège de l’Abwehr, impossible à Canaris de s’y opposer. Et on va trouver des dossiers, pas très graves encore, mais qui contiennent des indices. On va pousser plus loin l’enquête, on trouvera d’autres indices et on arrêtera d’autres gens. Et c’est le moment où Kaltenbrunner et d’autres poussent leur offensive contre Canaris. Canaris, qui continue à jouer son jeu : il se rend en Italie au moment où l’Italie bascule. Canaris, qui rencontre son homologue italien, lequel lui apprend que dans quelques jours l’Italie va signer un armistice avec les Alliés. Et Canaris, qui revient en Allemagne et qui fait un rapport qui dit tout le contraire : « L’Italie nous sera fidèle. » Scandale autour de Hitler lorsque l’Italie signe l’armistice. Qu’est-ce que c’est que ce Canaris ? En effet, il semble là que Canaris a joué un trop gros jeu, beaucoup trop gros, inutile d’ailleurs.
Il a beaucoup vieilli, le petit amiral. Ses traits se sont creusés. Maintenant, on dirait qu’il n’y a que ses teckels qui l’intéressent. Il les promène partout, ils sont à son bureau. Le monde s’effondre dans l’apocalypse et lui, il joue avec ses teckels. Peut-être est-il, au fond de lui-même, parvenu à cette certitude que sa carrière est finie, peut-être aussi sa vie. Il n’est pas étonné quand Keitel et Jodl se présentent. Il n’est pas étonné quand on l’envoie à Ullstein. Quand il se promène, à la recherche de lui-même, dans ce château, eh bien, là je crois qu’il a tout de même beaucoup de mal à répondre aux questions qu’il se pose à lui-même. Puis il apprend qu’il est nommé chef de la guerre commerciale allemande. À cette époque-là, qu’est-ce que l’allemagne peut mener comme guerre commerciale ? Le voilà à Berlin, il prend possession de ses bureaux avec quelques collaborateurs, des dossiers qu’il compulse. Une sinécure. Rien.
C’est le temps du débarquement, 6 juin 44, de la foudroyante offensive alliée. Rommel, qui envoie un message à Hitler : « Nous ne pouvons plus nous défendre contre les Alliés. Il faut, mon Führer, que vous tiriez les conséquences politiques du désastre militaire. » Hitler ne tire aucune conséquence. C’est alors que dans l’ombre, les résistants, toujours les mêmes, avec le général Beck, avec Stauffenberg, avec d’autres, se disent qu’il n’y a plus qu’une solution : tuer Hitler. Ils trouvent l’homme qui fera la besogne : le colonel von Stauffenberg. Et Canaris est mis au courant dès le premier jour. On vient le trouver. Il n’approuve pas, mais ne désapprouve pas, le petit amiral avec ses teckels sur les genoux. Mais il aurait plutôt tendance à désapprouver. Pourquoi ? Parce que Stauffenberg d’après lui est trop à gauche. Il s’est allié avec les socialistes et même il dit maintenant qu’il faut nouer une alliance avec les communistes de la résistance, la résistance communiste. Voilà un mot qui a toujours épouvanté Canaris, et qui l’épouvante toujours. Alors il laisse faire, il ne dénonce pas – non, jamais il ne dénoncera – il laisse faire, mais il n’adhère pas.
Le 20 juillet 1944, Stauffenberg dépose sa bombe en Prusse-Orientale au Quartier général du loup, au pied de Hitler. Seulement, ensuite, la bombe est déplacée… Hitler est sauvé. Mais à Berlin, le coup d’état se déclenche comme si Hitler était mort. Et à la fin de l’après-midi du 20 juillet, un ami de Canaris vient le trouver chez lui et lui dit que le coup d’état est fait. Mais Canaris reste Canaris : il comprend qu’à l’heure où on en est, en fait, le coup d’état ne peut qu’avoir échoué. Alors il se lève et dit : « Est-ce que je vais à mon bureau ou à la Bendlerstrasse ? » Là où se sont réunis les conjurés qui ont pris en charge l’Allemagne qu’ils croient délivrée. Il sourit et dit : « Je vais à mon bureau. » Et quand il arrive à son bureau à la fin de l’après-midi, alors qu’on ne sait rien encore sur la réussite ou l’échec du complot, il envoie un télégramme de félicitations à Hitler pour avoir échappé à la bombe qu’on lui avait réservée. Génial ou tardif ?
Le lendemain, c’est la répression. Affreuse, terrible. Le 21, Oster, devenu général, le général Oster est arrêté, et tout l’entourage de Canaris. Le 23, c’est Schellenberg qui vient l’arrêter. Schellenberg, qui depuis quelque temps s’est hissé au premier rang des SS, du service SD. Et quand Canaris le voit, il lui dit : « Je pensais bien que ce serait vous. » Schellenberg lui offre l’évasion : « Non, je ne voudrais pas et je ne me tuerai pas. » Il suit Schellenberg avec une petite valise où il a réuni quelques effets.
Une première prison. Les indices se rassemblent autour de lui. On a arrêté son successeur à la tête de l’Abwehr, un certain Hansen, qui immédiatement est passé aux aveux, qui est même allé au-delà probablement sous la torture et qui a dit : « Oui, l’instigateur de tout, c’était Canaris. » Or, c’est faux, il n’est nullement l’instigateur de l’affaire du 20 juillet, mais on ne prête qu’aux riches. Et la Gestapo entend avec ravissement ce qu’elle espérait entendre depuis si longtemps. Et alors cette fois, on transfère Canaris dans une seconde prison, la plus terrible, celle de la centrale SS, l’enfer souterrain de la centrale SS. Cellule d’un mètre sur deux mètres. Là, il a les menottes, il est attaché au mur par des chaînes. On l’interroge, on ne le torture pas, mais il entend sans cesse à travers les murs les hurlements de ses amis que l’on torture. Il se défend admirablement, parce que Canaris est un homme très fort. Il est plus fort que ceux qui l’interrogent. Ceux-ci cherchent des preuves, au fond on n’a pas de preuves.
Hélas, on va trouver dans un coffre-fort des dossiers gardés par les conjurés – ça c’est la méticulosite allemande – et là-dedans on trouve des textes annotés par Canaris, antérieurs à 1939, au cas où la première conjuration aurait réussi : des textes de proclamation, des textes qui prouvent qu’il était au courant de la mission de Josef Müller au Vatican. Alors cette fois, il est accusé de trahison, c’est fait. Trahison. On va le transférer à Flossenbürg. Camp de concentration à perte de vue : les baraquements, les miradors.
Il est là avec ses principaux complices, cellule 22, les chaînes toujours aux mains et aux pieds. Les interrogatoires. Oster est là tout près, dans la cellule 21. Il y a un Danois arrêté, Lunding, qui va correspondre pendant tous ces derniers jours avec Canaris par un code : il frappe des coups au mur, vous savez, tous les prisonniers ont fait ça à travers tous les temps. Et nouvelle découverte dans un autre coffre-fort : on a trouvé le journal intime de Canaris, qui livre toute sa pensée sur Hitler, elle n’est pas favorable. Décision immédiate : tout ce monde doit être supprimé. Le tribunal SS est désigné par Kaltenbrunner, qui arrive à Flossenbürg. Là, on va réunir un simulacre de tribunal. Il y aura un président qui sera juge, qu’on est allé chercher dans une ville voisine ; l’accusateur ce sera le SS envoyé par Kaltenbrunner, il n’a pas de mal à faire l’accusateur ; le défenseur ce sera le directeur de la prison. Bah oui, on l’a sous la main. Simulacre de procès. On pourrait condamner tout de suite, non, parce que le SS déclare qu’il faut pendant la nuit se livrer à un interrogatoire poussé. Lunding, le voisin danois de Canaris, l’entendra rentrer à minuit et, en frappant au mur, Canaris lui dira : « Je crois qu’ils m’ont cassé le nez. » Ils parleront par le même code de coups frappés au mur pendant deux heures et Canaris dictera un message disant : « Je crois que j’ai fait mon devoir en essayant d’empêcher l’extension des folies d’Hitler. » Un peu avant deux heures du matin, dernier message pour sa femme Erika. Il s’endort.
À 5h30 le lendemain matin, tout à coup Lunding est éveillé parce que dans la cour, des phares très puissants se sont mis à éclairer cette cour, et il y a une longue poutre, une longue charpente que l’on a installée avec des nœuds coulants qui pendent. Et il entend qu’on ouvre la porte de la cellule voisine, cellule 22, cellule de Canaris. On le fait sortir, et par la fente qu’il y a dans sa porte, il voit le petit amiral sortir avec son costume de flanelle grise toujours, et un ordre : « Déshabillez-vous. » Oui, parce que dans le rituel SS, il faut mourir nu. Et il s’est déshabillé. On fait sortir les cinq autres qui se déshabillent aussi, l’un après l’autre. Canaris devant, ils sont conduits dans la cour. C’est Canaris qui monte le premier, tout nu dans le matin si froid, sur l’escabeau. C’est à son cou qu’on l’attache, le premier nœud coulant. C’est le premier escabeau qu’on renverse.
Il y a deux témoins SS qui ont déposé après la guerre. Le premier a dit : « Ah oui, il a mis longtemps, le petit amiral, il a eu deux ou trois secousses. » Et il y a un médecin SS qui a dit : « Il est mort courageusement, il est mort en homme, sûrement. » Il faut respecter l’homme qui est mort de cette façon. Mais on dit qu’au moment de mourir, on revoit sa vie. L’a-t-il revue dans un éclair et l’a-t-il comprise, celle de l’amiral Wilhelm Canaris ? »
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Podcast Ai Gemini, « Canaris »
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ÉPISODE : Le Mystère de l’Amiral Canaris – Le Maître Espion qui Défia Hitler
Julien : « Quand on imagine un double agent, notre esprit tombe généralement sur un archétype très spécifique. On pense tout de suite au personnage de thriller.
Clara : Exactement ! Le profil de l’analyste de données désabusé, qui copie à la hâte des fichiers classifiés sur une clé USB à deux heures du matin. Ou l’agent de terrain qui laisse des messages codés sous un banc public par un froid glacial.
Julien : Oh, oui ! C’est un travail dangereux, absolument. Mais cela reste un périmètre contenu, une perte localisée. Parce que le système en soi reste intact. Quand un agent de niveau intermédiaire retourne sa veste, c’est un peu comme une fuite dans un stylo plume.
Clara : Oui, il suffit de colmater la fuite.
Julien : C’est ça. On colmate, on purge l’agent, ses contacts immédiats, et l’appareil d’intelligence massive continue de tourner. Mais imaginez une seconde que la taupe ne soit pas un analyste de second rang. Imaginez si la taupe était le directeur de l’agence tout entière.
Clara : Là, c’est une tout autre histoire.
Julien : Imaginez un homme qui aide à construire une machine de guerre mondiale le jour, tout en essayant désespérément de donner ses codes d’autodestruction à ses ennemis la nuit. C’est la définition absolue du numéro de voltige au-dessus du vide, sans filet de sécurité.
Clara : Complètement. Et si le fil rompt, vous ne perdez pas seulement votre travail. Vous, votre famille et tous ceux avec qui vous avez travaillé êtes traînés dans les cachots de la Gestapo. C’est la réalité des enjeux que nous examinons aujourd’hui.
Julien : Bienvenue dans ce nouvel épisode de notre « Deep Dive ». Aujourd’hui, notre mission est d’explorer l’une des figures les plus énigmatiques et profondément paradoxales du XXe siècle : l’amiral Wilhelm Canaris.
Clara : Oui, Canaris. Si vous nous rejoignez pour cette aventure, vous allez découvrir l’ultime double vie. Pour cet épisode, nous nous sommes appuyés sur une pile de sources incroyables, notamment l’ouvrage historique de référence d’Alain Decaux publié en 1986, Le Mystère Canaris.
Julien : Un livre fantastique, d’ailleurs.
Clara : Absolument. Et en plus de cela, nous avons analysé les témoignages des procès de Nuremberg ainsi que des analyses historiques très détaillées d’experts comme Heinz Höhne et Michael Mueller.
Julien : Alors, allons-y. Comment un homme finit-il par diriger l’Abwehr, l’agence d’espionnage militaire de Hitler, tout en agissant en secret comme l’architecte de la résistance interne qui tente de le renverser ?
Chapitre 1 : Les Origines et le Traumatisme de la Grande Guerre
Clara : Pour comprendre Canaris, il faut comprendre cette tension profonde, presque agonisante, qui a défini son existence entière. C’est la tension permanente entre son devoir patriotique envers l’État et sa révolte morale grandissante contre les méthodes de Hitler.
Julien : Mais on ne peut pas commencer cette histoire dans les années 1930, n’est-ce pas ?
Clara : Non, pas du tout. Si l’on veut savoir comment un homme construit l’armure psychologique nécessaire pour mener une conspiration de l’intérieur sous le Troisième Reich, il faut regarder ses années de formation. C’est-à-dire la Première Guerre mondiale.
Julien : Exactement. Le traumatisme du premier conflit mondial. En observant ses origines dans les sources, j’ai réalisé qu’il ne correspondait pas du tout au stéréotype de l’officier militaire prussien ultra-rigide.
Clara : Non, en effet. Il est en fait issu d’une famille d’origine italienne, les Canarisi, qui avait migré en Allemagne depuis les rives du lac de Côme il y a plusieurs siècles.
Julien : C’est un détail fascinant. Il est né à Dortmund, fils d’un riche ingénieur industriel. Il a grandi dans un foyer très cultivé et calme. C’était un enfant intellectuel, très intéressé par les arts et les langues étrangères. Et puis, il a complètement choqué sa famille en décidant qu’il ne voulait pas reprendre l’entreprise industrielle familiale. Il préférait s’engager dans la Marine.
Clara : Ce qui nous révèle tout de suite quelque chose de crucial sur sa psychologie. Dans l’Allemagne de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, la Marine n’était pas juste une branche militaire : c’était le futur, le symbole de la modernité.
Julien : Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Canaris sert comme officier naval et se retrouve rapidement à commander un U-Boot (un sous-marin). Mais son expérience la plus marquante n’est pas un combat standard. C’est une leçon incroyable de survie et d’évasion.
Clara : Tout à fait. Il sert à bord d’un croiseur léger appelé le Dresden, qui est finalement contraint de se saborder en 1915 dans les eaux chiliennes, près des îles Juan Fernández, pour éviter d’être capturé par la Royal Navy britannique.
Julien : Je ne peux même pas imaginer la psychologie d’un équipage qui doit délibérément couler son propre navire. C’est dévastateur. Mais le plus fou, c’est qu’il ne choisit pas de passer le reste de la guerre confortablement installé dans un camp d’internement en Amérique du Sud.
Clara : C’est vrai. Il réussit une évasion digne d’un véritable thriller d’espionnage. Imaginez-vous au Chili en 1915. Voyager à l’époque ne se résumait pas à prendre un vol commercial. Il fallait obtenir des passages secrets sur des navires marchands neutres. Sa traversée de l’Atlantique pour rejoindre l’Espagne a été le véritable creuset qui a forgé le futur maître-espion.
Julien : Cela lui a appris les ficelles du métier.
Clara : Exactement. Les mécaniques littérales du mouvement clandestin. Comment tromper les gardes-frontières ? Comment maintenir une fausse identité lors d’un interrogatoire ? Cela a ancré en lui un instinct de survie hors du commun.
Julien : Un instinct qui bordait parfois la paranoïa. Il y a une anecdote spécifique dans les sources de 1917 que je n’arrive pas à oublier.
Clara : Ah, l’épisode du restaurant en Espagne !
Julien : Oui ! Il opère alors en Espagne, un pays neutre pendant la guerre, mais qui était un véritable nid de guêpes où grouillaient des espions de toutes les nations. Un microcosme d’espionnage. Canaris s’installe pour dîner dans un restaurant à Barcelone. Ce qu’il ignore, c’est que le renseignement britannique lui a tendu un piège en envoyant une équipe de tueurs pour l’assassiner dans l’établissement.
Clara : Et la façon dont il survit est fascinante. Il ne sort pas ses armes, n’est-ce pas ?
Julien : Non, pas du tout. Il survit grâce à une observation hypervigilante. Il repère un visage qu’il n’a jamais vu auparavant, une silhouette qui ne correspond pas au personnel habituel. Une simple anomalie dans l’environnement. La plupart des gens ne prêteraient pas attention à un serveur ou un cuisinier en arrière-plan.
Clara : Mais Canaris enregistre l’anomalie, se lève discrètement de table, passe par les cuisines et s’évanouit dans les rues de Barcelone, quelques minutes à peine avant l’arrivée des tueurs britanniques. C’est incroyable.
Julien : Ce niveau d’observation hyper-aiguisé lui a valu un surnom très spécifique parmi ses collègues de la Marine : on l’appelait le Kieker.
Clara : Le Kieker. En dialecte allemand, cela se traduit par « le fouineur » ou « le vigile », celui qui observe tout. Canaris avait une mémoire photographique, mais plus important encore, une curiosité insatiable pour la nature humaine. Il ne se contentait pas de regarder les gens, il les cataloguait. Il étudiait leurs faiblesses, leurs habitudes, leurs failles.
Chapitre 2 : L’Entre-deux-guerres et le Pacte avec le Diable
Julien : Malheureusement, tout ce brillant instinct de survie n’a pas pu sauver son pays de la défaite en 1918. Les sources insistent beaucoup sur le choc psychologique qu’il a subi à ce moment-là. Le Kaiser abdique et s’exile. La Marine, qui faisait sa fierté, est secouée par des mutineries violentes.
Clara : Des insurrections communistes éclatent dans les rues de Berlin, de Munich et de Kiel. Le drapeau rouge de la révolution flotte sur les bases navales allemandes. Pour Canaris, ce n’est pas seulement une transition politique vers la République de Weimar : c’est le chaos pur et simple. Et s’il y a une chose que Wilhelm Canaris redoutait plus que tout, c’était le désordre.
Julien : Ce qui explique son mouvement suivant. Si vous vous demandez comment un homme comme Canaris a pu réconcilier ses actions tardives avec ses débuts, cette période est cruciale. Il forme une alliance pragmatique avec Gustav Noske, un social-démocrate. Pourtant, Canaris méprise les sociaux-démocrates sur le plan politique, il les considère comme faibles.
Clara : Mais Noske promet d’écraser les insurrections communistes en utilisant la force militaire pour rétablir l’ordre dans les rues. Canaris s’allie avec lui par pur pragmatisme désespéré. Il veut stabiliser le pays à tout prix. Et c’est là que nous voyons Canaris prendre un tournant très sombre. Il commence à travailler dans l’ombre avec les Freikorps (les Corps Francs).
Julien : Ces groupes paramilitaires d’extrême droite, ultra-nationalistes…
Clara : Exactement. Des vétérans de guerre enragés et désœuvrés qui semaient la terreur dans les rues, se livrant à des violences brutales et à des exécutions extrajudiciaires contre la gauche. Canaris n’est pas un observateur passif assis derrière un bureau. Les sources sont très claires : il a activement orchestré l’évasion de prison d’un homme appelé le lieutenant Vogel.
Julien : Et Vogel n’était pas un soldat ordinaire. C’était l’un des assassins de Rosa Luxemburg, la célèbre leader communiste dont le corps avait été jeté dans un canal de Berlin.
Clara : Les mécanismes de cette évasion montrent que Canaris utilise pour la première fois son pouvoir bureaucratique pour contourner la loi. Il fabrique de faux documents de transfert pour exfiltrer un assassin politique connu de sa prison et le mettre en sécurité afin de lui éviter de rendre des comptes.
Julien : Si l’on veut absolument faire de Canaris un héros parfait de la résistance anti-nazie, ce genre d’épisode est difficile à digérer. C’est la grande contradiction avec laquelle les historiens se débattent. C’est là que le récit d’Alain Decaux, parfois un peu romancé, diverge du consensus historique moderne.
Clara : Tout à fait. Si vous essayez de voir en Canaris un démocrate moderne, libéral et humaniste avant l’heure, sa trajectoire vous semblera totalement incohérente. Il n’était pas un démocrate. C’était un nationaliste conservateur et élitiste. Il détestait la fragilité de la République de Weimar. Ce radicalisme de droite n’était pas une anomalie chez lui à l’époque : c’était parfaitement cohérent avec sa vision du monde. Il croyait que la survie du pays justifiait la pire des brutalités contre les ennemis de l’intérieur.
Julien : Il ne cherchait pas la liberté, il cherchait la discipline. Et cette distinction explique pourquoi, en 1933, lorsque Adolf Hitler prend le pouvoir, Canaris l’accueille favorablement.
Clara : Il l’a carrément applaudi ! Canaris écoutait Hitler promettre de déchirer le traité humiliant de Versailles, d’éradiquer définitivement la menace communiste et, point crucial pour lui, de reconstruire la Marine allemande.
Julien : Ah, la Marine, toujours…
Clara : Toujours. Canaris regardait Hitler et pensait : « Enfin, voici l’homme qui va ramener l’ordre. Voici l’homme qui restaurera la dignité de l’Allemagne sur la scène internationale. » Il a totalement adhéré au projet. J’ai lu qu’il donnait même des conférences à ses jeunes officiers pendant cette période, leur disant d’être aussi loyaux envers Hitler qu’ils l’avaient été envers le Kaiser.
Chapitre 3 : L’Inquiétante Amitié Musicale avec Reinhard Heydrich
Julien : Durant cette période de l’entre-deux-guerres, avant qu’il ne prenne la tête du renseignement militaire, il y a un détail presque anodin dans sa vie qui devient terrifiant quand on sait ce qui va se passer ensuite.
Clara : Je vois exactement de quoi tu parles. Tu penses à l’époque où il commandait le navire-école.
Julien : Oui. Dans les années 1920, Canaris dirige un croiseur d’instruction navale. Il prend sous son aile un jeune cadet grand, blond et timide, nommé Reinhard Heydrich.
Clara : L’homme qui allait devenir l’une des figures les plus terrifiantes du XXe siècle…
Julien : Heydrich deviendra le chef du SD (le service de sécurité de la SS), le bras droit d’Himmler, et l’un des principaux architectes de la Solution Finale. Mais à l’époque, Heydrich n’est qu’un jeune marin prometteur et un violoniste incroyablement talentueux. L’épouse de Canaris, Erika, étant elle-même une musicienne accomplie, ils invitent régulièrement le jeune Heydrich chez eux en soirée. Ils s’installent dans le salon des Canaris et jouent ensemble des quatuors de Mozart.
Clara : C’est une image tellement difficile à concevoir. Le futur chef des escadrons de la mort nazis jouant du violon classique dans le salon du futur chef du renseignement militaire. C’est une scène qui donne le vertige. Cela résume la dualité terrifiante de l’élite allemande de cette époque : cette façade de haute culture et de raffinement qui masque la barbarie imminente.
Chapitre 4 : À la Tête de l’Abwehr – Le Masque et les Chiens
Julien : Le 1er janvier 1935, Canaris est nommé à la tête de l’Abwehr. À ce moment-là, c’est une agence de renseignement militaire relativement modeste. Mais sous sa direction, elle va exploser pour devenir un appareil d’espionnage massif. Les sources peignent un portrait très vif de son premier jour au quartier général. Quand on s’imagine un général sous le Troisième Reich, on pense au stéréotype de l’officier aryen implacable de la propagande.
Clara : Oh, oui. Grand, rigide, imposant.
Julien : Canaris est l’exact opposé. Il est petit, mesure moins d’un mètre soixante-trois. Il est un peu voûté, ses cheveux sont déjà prématurément blancs. Il n’a que 47 ans lorsqu’il prend ses fonctions, mais dès qu’il franchit les portes du QG, ses subordonnés le surnomment instantanément « le Vieux ». Pourtant, malgré ce physique discret, il impose immédiatement un respect absolu.
Clara : Comment s’y prend-il ? Lors de son discours d’inauguration devant son personnel, il évoque sa philosophie du renseignement. Il dit à ses officiers : « Le renseignement est un travail de gentleman. » C’est une phrase presque surréaliste à prononcer en 1935 dans une Allemagne dirigée par des fanatiques qui ne jurent que par la violence et l’intimidation.
Julien : Exactement. Pour survivre en tant que « gentleman » dans un État de tueurs, Canaris a dû développer une armure psychologique impénétrable. Il est devenu le maître absolu du poker face. Même son ancien protégé, Heydrich, qui passera des années à essayer de le piéger, parlera de Canaris comme du « vieux renard rusé ».
Clara : C’est une excellente comparaison. Canaris utilisait un humour très cynique et profondément fataliste pour évacuer la pression inimaginable de ce masque quotidien. Il considérait le fanatisme nazi comme une stupidité profonde. Mais il ne pouvait partager ce mépris avec presque personne. L’isolement à la tête de l’Abwehr était total. Il ne pouvait faire confiance ni à ses collègues, ni à ses supérieurs, ni même à la plupart de ses subordonnés.
Julien : C’est probablement pour cela que ses confidents les plus proches n’étaient pas des êtres humains, mais ses chiens, des teckels : Seppl, Kaspar et Sabine. Il les emmenait absolument partout. Ils dormaient dans son bureau au QG de l’Abwehr, et il les prenait avec lui lors de ses voyages diplomatiques à l’étranger. Il disait souvent que c’étaient les seules créatures vivantes en qui il pouvait avoir une confiance aveugle.
Chapitre 5 : Le Noyau de la Résistance et le Cheval de Troie
Clara : C’est à cette période que le Kieker, l’observateur silencieux, se met véritablement au travail. Canaris réalise que s’il veut résister à Hitler, il ne peut pas agir seul. Il doit bâtir une bulle de protection au sein même de l’Abwehr. Alain Decaux appelle cela « le noyau ». Et pour construire ce noyau anti-nazi, il déploie une stratégie d’une précision et d’un danger extrêmes.
Julien : Nous disposons d’ailleurs du témoignage précieux fait à Nuremberg par le colonel Erwin Lahausen, l’un des adjoints de Canaris qui a survécu à la guerre. Qu’a-t-il dit ?
Clara : Il a révélé que Canaris donnait des ordres verbaux explicites et ultra-secrets pour ne jamais recruter de membres fanatiques du parti nazi à des postes sensibles ou de haut niveau au sein de l’Abwehr. Pensez à l’audace incroyable de cette manœuvre bureaucratique ! En 1936 et 1937, le parti nazi est en train de verrouiller la société allemande, purgeant la fonction publique de quiconque n’est pas un fervent loyaliste. Et pendant ce temps, le chef du renseignement militaire écarte discrètement les nazis de son agence.
Julien : Mais si on écarte les nazis, qui recrute-t-on ?
Clara : Il recrute des profils très ciblés pour former ce groupe de conjurés. La recrue la plus importante de sa vie sera un homme nommé Hans Oster.
Julien : Hans Oster, le véritable moteur opérationnel de la résistance. Dis-nous en plus sur lui.
Clara : C’était le fils d’un pasteur d’Alsace, un homme doté d’une conscience morale profonde, qui avait été définitivement révolté par le régime après la Nuit des Longs Couteaux en 1934.
Julien : Cet événement où Hitler a purgé sa propre milice, les SA, mais en a profité pour assassiner plusieurs généraux et rivaux politiques conservateurs traditionnels.
Clara : Exactement. Canaris repère la droiture et la colère d’Oster. Il le recrute et le place à la tête de la « Division Z ». Sur un organigramme officiel, la Division Z a l’air d’un service purement bureaucratique (gestion du personnel et des finances). C’est là tout le génie de la chose. La Division Z était le système nerveux central de l’Abwehr. Si vous planifiez une conspiration de haute trahison, contrôler la logistique et les budgets est exactement ce dont vous avez besoin. C’est brillant.
Julien : À côté de cela, il place le colonel Pieckenbrock à la tête de la Division I, chargée de collecter les renseignements à l’étranger. Pieckenbrock n’était pas un homme du parti, il était strictement loyal à Canaris. Canaris s’entoure ainsi d’hommes qui ne répondent qu’à lui, et non à Hitler.
Clara : Mais attends, j’ai besoin de m’arrêter un instant, car un point de la mécanique me perturbe. Face à lui, il y a la SS de Heinrich Himmler et le SD de Reinhard Heydrich. Ce dernier est un paranoïaque obsessionnel du contrôle. Comment Canaris a-t-il pu cacher ce nid de conspirateurs sous le nez de la SS pendant des années ?
Julien : C’est la manœuvre la plus machiavélique de Canaris. Imaginez que vous installiez un système de sécurité chez vous, mais que vous fassiez concevoir les plans par les cambrioleurs mêmes dont vous essayez de vous protéger, juste pour leur donner l’illusion que la maison leur est ouverte.
Clara : Explique-nous ça. Qu’a-t-il fait ?
Julien : Canaris va chercher un officier nommé Rudolf Bammler. Ce n’est pas un gentleman : c’est un nazi fanatique notoire, ayant des liens très étroits avec la SS. Et Canaris le nomme à la tête de la Division III de l’Abwehr.
Clara : La division de contre-espionnage ! Celle-là même qui est chargée de traquer les traîtres et les espions au sein de l’armée !
Julien : Précisément. Et Canaris ne cherche pas à cacher Bammler, il fait tout le contraire. Il l’affiche partout dans Berlin, s’assurant que Himmler et Heydrich voient Bammler opérer à un poste clé de l’Abwehr. C’était un cheval de Troie inversé. Parce qu’en coulisses, Canaris maintenait Bammler sous une laisse bureaucratique extrêmement courte. Il le noyait sous des tâches administratives triviales et des dossiers de contre-espionnage insignifiants.
Chapitre 6 : Le Drame de 1938 et la Trahison de Munich
Clara : C’est là que réside le paradoxe tragique de la vie de Canaris. L’Abwehr fournit de brillants rapports qui permettent à la machine de guerre nazie de préparer ses invasions en Europe, car chaque succès tactique offre à Canaris le capital politique nécessaire pour protéger Oster et ses conspirateurs de la Gestapo. Il nourrit le monstre pour éviter d’être dévoré, tout en essayant de l’empoisonner de l’intérieur.
Julien : Ce jeu d’équilibre agonisant atteint son paroxysme en 1938. C’est l’année de la crise des Sudètes. Hitler exige l’annexion d’une partie de la Tchécoslovaquie. Canaris, aux côtés du général Ludwig Beck (l’ancien chef d’état-major de l’armée), sait pertinemment que l’Allemagne n’est absolument pas prête pour une guerre européenne totale. Si la France et la Grande-Bretagne attaquent l’Allemagne pendant qu’elle envahit la Tchécoslovaquie, le pays sera détruit.
Clara : Canaris et Beck formulent alors un plan d’action très concret : un coup d’État militaire. Ils prévoient d’utiliser l’armée pour arrêter Hitler, dissoudre la SS et renverser le gouvernement. Mais il y a une condition majeure. Un déclencheur.
Julien : Oui, les généraux qui commandent les troupes sur le terrain disent à Canaris et Beck : « Nous n’arrêterons Hitler et ne lancerons le coup d’État que si la Grande-Bretagne menace publiquement et fermement de déclarer la guerre à l’Allemagne s’il envahit la Tchécoslovaquie. »
Clara : Les généraux avaient peur d’agir prématurément sans justification légale ou morale vis-à-vis du peuple allemand. Ils avaient besoin de la menace d’une intervention alliée. Canaris et son réseau réalisent alors qu’ils doivent littéralement supplier les Britanniques de se montrer menaçants. Ils envoient des émissaires secrets à Londres au péril de leur vie, comme Ewald von Kleist-Schmenzin.
Julien : Un aristocrate conservateur anti-nazi. Il voyage à Londres en août 1938 avec un faux passeport fourni par l’Abwehr. Il parvient à s’entretenir avec Winston Churchill (alors simple député) et Lord Halifax, le secrétaire aux Affaires étrangères. Que leur dit-il ? Il leur dit : « Hitler a décidé d’attaquer. Il ne reculera pas de lui-même. Mais si vous restez fermes et menacez de faire la guerre, notre armée va le destituer. »
Clara : Et face à l’inertie, ils tentent le tout pour le tout en septembre, au plus fort de la crise. C’est une scène d’espionnage incroyable : un diplomate allemand, Theodor Kordt, s’introduit secrètement par l’arrière-cour du bureau du Premier ministre britannique pour livrer les plans d’invasion de Hitler. Les historiens débattent pour savoir si Canaris a explicitement dicté chaque mot de cette mission, mais Kordt opérait entièrement sous la protection de l’Abwehr. Le flux d’informations cruciales donné à l’Ouest était massif.
Julien : Si vous écoutez ce podcast, vous êtes probablement en train de crier derrière votre écran : « Si les Britanniques savaient tout cela, si des officiels allemands venaient frapper à leur porte au milieu de la nuit pour leur demander de menacer de faire la guerre, pourquoi diable n’ont-ils pas écouté ? »
Clara : Pour comprendre, il faut se replacer dans le climat psychologique de la Grande-Bretagne de l’époque. C’est l’ère de l’Apaisement, menée par Neville Chamberlain. Il y a une citation dévastatrice dans les archives où Chamberlain qualifie les résistants allemands qui risquent leur vie de « Jacobites ».
Julien : Les Jacobites ? En référence aux partisans exilés du roi Jacques II au XVIIe siècle ?
Clara : Exactement. En les qualifiant ainsi, Chamberlain montrait qu’il ne voyait pas en Canaris ou Beck des sources fiables essayant de sauver l’Europe, mais des opposants politiques amers, partisans et exilés dans leur propre pays, essayant de régler des comptes intérieurs. Cette arrogance a aveuglé Chamberlain face à une réalité tragique : on ne pouvait pas raisonner avec Adolf Hitler.
Julien : Chamberlain a choisi de croire aux rapports qui flattaient son espoir de paix et a dénigré les renseignements qui prédisaient la guerre. Cela mène directement aux accords de Munich en septembre 1938. En offrant à Hitler les Sudètes sans tirer un seul coup de feu, Chamberlain coupe l’herbe sous le pied des conspirateurs.
Clara : Hitler triomphe. Il revient à Berlin non pas comme un paria menant la nation à la ruine, mais comme un génie politique, un conquérant pacifique qui a humilié les démocraties occidentales. Devant cette immense popularité, les généraux allemands prennent peur et annulent le coup d’État. Le complot s’évapore. Comme l’a écrit amèrement l’un des conjurés : « Chamberlain a sauvé Hitler. »
Chapitre 7 : La Seconde Guerre mondiale et l’Opération Félix
Julien : Après l’échec de 1938, l’inévitable se produit : l’invasion de la Pologne déclenche la Seconde Guerre mondiale en 1939. Canaris est désormais plongé au cœur d’un conflit mondial. C’est la période la plus douloureuse de sa vie, où l’ambiguïté morale et le coût psychologique vont le détruire. Mais c’est aussi là qu’il réalise l’un de ses coups de maître stratégiques les plus indiscutables : le sabotage de l’Opération Félix en 1940.
Clara : L’Opération Félix, c’est le plan de Hitler pour verrouiller la Méditerranée après la chute de la France. Il veut faire traverser l’Espagne à de lourdes colonnes de troupes allemandes, s’emparer de la forteresse britannique de Gibraltar et couper la route des Indes aux Alliés.
Julien : Pour cela, Hitler a impérativement besoin de l’autorisation et de la coopération du dictateur espagnol, le général Francisco Franco. Il envoie donc son chef du renseignement, l’amiral Canaris, à Madrid pour convaincre Franco d’entrer en guerre aux côtés de l’Axe. Et là, Canaris va jouer un double jeu d’une audace digne des plus grands manuels d’espionnage.
Clara : Que fait-il ? Il s’assoit en tête-à-tête avec Franco, qu’il connaît personnellement depuis des années, et lui dit exactement le contraire de ce que Hitler lui a ordonné de dire. Canaris prévient secrètement Franco : « Ne vous alliez pas avec Hitler. L’Allemagne finira par perdre cette guerre. Si vous laissez entrer les troupes allemandes, votre pays sera détruit et asphyxié par le blocus allié. »
Julien : Mais Canaris ne se contente pas de lui dire de refuser : il lui dicte les excuses logistiques précises à avancer pour décourager Hitler. Simultanément, Canaris rentre à Berlin et rédige des rapports d’information alarmistes pour le Führer, expliquant que le réseau ferroviaire espagnol est incompatible avec les trains allemands, que les routes ne supporteront pas les divisions de Panzers et que l’armée espagnole est exsangue. Il rend l’opération logistiquement impossible.
Clara : Et le piège fonctionne à la perfection. Lorsque Hitler rencontre enfin Franco à Hendaye pour sceller l’alliance, le dictateur espagnol lui ressort un à un tous les arguments logistiques soufflés par Canaris. L’entretien est un fiasco complet. Hitler ressort de là tellement furieux qu’il confiera plus tard à Mussolini qu’il préférerait « se faire arracher quatre dents plutôt que de négocier à nouveau avec cet homme ». En maintenant l’Espagne dans la neutralité, Canaris a sauvé Gibraltar et préservé le flanc sud des Alliés.
Chapitre 8 : L’Ambiguïté Morale et l’Effondrement du Vieux Renard
Julien : C’est ici qu’il faut s’arrêter pour regarder le tableau dans son ensemble. Il est très tentant, à l’écoute de l’Opération Félix ou des complots de 1938, de peindre Canaris comme un saint laïque en uniforme, un héros pur évoluant dans l’ombre. Il sauve Gibraltar, prévient les Britanniques, protège des juifs et des opposants des griffes de la Gestapo… Tout cela est vrai. Mais il reste le directeur d’une agence de renseignement militaire au service d’un régime génocidaire.
Clara : C’est le cœur du débat entre la vision romancée d’Alain Decaux et les analyses plus critiques d’historiens modernes comme Michael Mueller. Canaris a été le témoin direct des atrocités de la SS en Pologne : les exécutions de masse de l’élite polonaise, du clergé et des populations juives. Les témoins de l’époque racontent qu’il était visiblement bouleversé, physiquement malade devant les crimes commis au nom de son pays. Il a dit au général Keitel que l’armée allemande serait un jour jugée responsable de ces méthodes.
Julien : Et pourtant, il a toujours hésité à franchir le dernier pas, le pas violent. Il voulait que les généraux fassent une révolte, que les Britanniques provoquent une crise… mais il refusait d’être l’assassin. Et si l’on est honnête avec son héritage, on ne peut ignorer la part d’ombre de son organisation. L’Abwehr n’était pas un club de gentlemen idéalistes.
Clara : Loin de là. L’Abwehr gérait un immense quartier général à l’hôtel Lutetia à Paris pendant l’Occupation. Leurs agents ont traqué, torturé et démantelé de nombreux réseaux de la Résistance française. Canaris avait beau être dégoûté par le sadisme de la SS, sa propre organisation participait activement à l’effort de guerre nazi. Il a fourni les renseignements précis qui ont permis à la Wehrmacht d’envahir la Norvège, la Belgique, les Pays-Bas. Cette ambiguïté morale est profonde et indissociable de son personnage. Il oscillait en permanence sur le fil du rasoir entre la haute trahison contre un monstre et la complicité réelle dans les crimes de ce même monstre.
Julien : Et quand on marche sur un fil aussi tranchant pendant des années, on finit inévitablement par se briser. Le coût physique et psychologique de cette double vie a fini par consumer Canaris de l’intérieur. Les sources décrivent un effondrement tragique.
Clara : À partir de 1941, cet homme autrefois connu pour sa tenue impeccable commence à paraître prématurément vieilli, presque spectral. Il souffre d’insomnies chroniques atroces. Il ne dort plus que trois à quatre heures par nuit, hanté par la peur constante de l’erreur fatale. Un document oublié, une indiscrétion, une découverte par Heydrich… Pour tenir le coup face à l’épuisement et à la terreur, il commence à consommer massivement de la Pervitine.
Julien : Cette méthamphétamine que l’armée allemande distribuait à ses soldats pour les maintenir éveillés pendant le Blitzkrieg.
Clara : C’est ça. Il en prend quotidiennement pour tenir debout à son bureau. Le soir, il boit d’importantes quantités de cognac pour calmer ses tremblements. Il développe de violents ulcères à l’estomac. Lors des réunions, ses collègues remarquent que ses mains tremblent de manière incontrôlable. Il vibre littéralement d’anxiété. Le coût mental de devoir donner le change chaque jour face à Hitler, Himmler et Heydrich était en train de le dévorer vivant.
Chapitre 9 : La Chute et le Code Morse sur la Pierre
Julien : Un homme à bout de forces ne peut pas contenir la machine de la SS éternellement. En février 1944, l’étau se resserre. Face aux échecs répétés du renseignement et à plusieurs défections d’agents de l’Abwehr vers les Alliés, notamment en Turquie, Hitler explose de rage. Il limoge Canaris de son poste de directeur et le place en résidence surveillée au château d’Ebersberg. L’Abwehr est dissoute et absorbée par le service de sécurité de Himmler. Canaris a perdu son agence, sa protection, il est isolé. Mais il est encore en vie… jusqu’au jour fatidique du 20 juillet 1944.
Clara : Le fameux complot de la Valkyrie, mené par le colonel Claus von Stauffenberg, qui dépose une bombe dans le quartier général de Hitler en Prusse-Orientale. La bombe explose, détruisant la pièce, mais par un miracle de positionnement, Hitler survit.
Julien : Canaris était au courant du complot, et nombre des hauts responsables de la conspiration étaient ses anciens subordonnés de l’Abwehr. Bien qu’il n’ait pas participé activement au dépôt de la bombe, ses liens avec le réseau étaient indéniables. Lorsqu’il apprend à la radio que Hitler a survécu, Canaris tente son ultime bluff. Un coup de poker désespéré.
Clara : Qu’est-ce qu’il fait ?
Julien : Il envoie immédiatement un télégramme officiel à Hitler pour le féliciter d’avoir miraculeusement échappé à cet « infâme attentat ». C’est un mensonge transparent. L’homme qui a passé dix ans à essayer de renverser le régime félicite le dictateur qu’il voulait voir mort. Mais la SS ne se laisse plus duper par les ruses du vieux renard. Trois jours plus tard, le 23 juillet, Walter Schellenberg, un chef du renseignement de la SS qui suspectait Canaris depuis longtemps, vient l’arrêter en personne.
Clara : Schellenberg offre à Canaris l’opportunité de se suicider. Il pose un pistolet sur la table, lui proposant une « sortie de gentleman » pour lui éviter la torture et les interrogatoires inévitables de la Gestapo. Mais Canaris refuse l’arme. Jusqu’au bout, il croit que son intelligence et sa vivacité d’esprit lui permettront de s’en sortir.
Julien : Et le plus incroyable, c’est qu’il y parvient presque. Transféré dans les geôles de la Gestapo, puis au camp de prisonniers de la Prince-Albrecht-Straße, il subit des mois d’interrogatoires brutaux. Mais il rend les enquêteurs fous. Grâce à sa mémoire photographique, il parvient à justifier chaque document suspect, à récontextualiser chaque réunion secrète comme une opération de contre-espionnage légitime. Ils n’arrivent pas à le briser. Jusqu’à ce que le destin frappe… Et la trahison ne viendra pas de sa bouche, c’est là toute l’ironie tragique.
Clara : C’est le sens de la minutie administrative allemande qui va causer sa perte. En fouillant un coffre secret de l’Abwehr dans les installations de Zossen, la Gestapo découvre les journaux intimes de Hans Oster. Tout y est consigné. Les preuves écrites et irréfutables de la double vie de Canaris et de sa trahison envers Hitler. Le masque est définitivement tombé.
Julien : Cela nous amène au dernier acte, d’une cruauté sans nom, au camp de concentration de Flossenbürg. Nous sommes en avril 1945. La guerre est à quelques semaines de se terminer. Les armées alliées progressent à toute vitesse à l’Est et à l’Ouest. Canaris est détenu dans le bloc de punition aux côtés de son fidèle adjoint Hans Oster et du célèbre théologien dissident, le pasteur Dietrich Bonhoeffer. Ils sont traduits devant un tribunal militaire de fortune. Il n’y a pas de défense, le verdict est déjà dicté par un ordre direct de Hitler. C’est la mort par pendaison.
Clara : Même dans ses dernières heures, confiné dans le noir de sa cellule, Canaris reste un officier de renseignement. Il parvient à communiquer avec le prisonnier de la cellule voisine, un officier de liaison danois nommé le colonel Lunding, en tapant en code Morse contre le mur de pierre. C’est ainsi qu’il transmet son tout dernier message au monde extérieur.
Julien : Qu’a-t-il dit ?
Clara : Il a dicté ces mots : « Je meurs pour mon pays. J’ai la conscience tranquille. J’ai fait mon devoir envers mon pays en essayant de m’opposer à la folie criminelle de Hitler. » Une justification poignante de toute une vie d’agonie, gravée dans le silence d’une cellule par un homme qui sait qu’il n’en sortira pas vivant.
Julien : Son exécution est un rituel de cruauté calculé par la SS pour le dépouiller de toute dignité. Au matin du 9 avril 1945, on le force, ainsi que les autres condamnés, à se déshabiller entièrement pour marcher nus dans le froid de l’aube vers la potence. Une humiliation suprême pour cet amiral qui avait toujours mis un point d’honneur à arborer un uniforme impeccable et des manières de gentleman.
Clara : Et l’ironie historique qui serre le cœur lorsqu’on lit les sources, c’est la chronologie. Il meurt le 9 avril. À peine deux semaines plus tard, les troupes américaines entrent dans le camp de Flossenbürg et libèrent les survivants. Il était si près du but. Si près de survivre au monstre qu’il avait combattu de l’intérieur pendant dix ans.
Conclusion
Julien : C’est une fin dévastatrice pour une vie d’une complexité absolue. Cela nous oblige, face au verdict de l’Histoire, à nous interroger sur l’héritage de Wilhelm Canaris. Qui était-il vraiment ? Un nationaliste allemand qui a activement saboté son propre régime. Un maître du renseignement qui a fourni les clés de la victoire à la Wehrmacht tout en construisant le réseau qui devait briser le pouvoir nazi.
Clara : Sa loyauté finale n’allait pas à Adolf Hitler, et elle n’allait certainement pas aux Alliés non plus. Sa loyauté allait à une vision idéalisée, presque romantique de l’Allemagne : une idée d’ordre, de tradition et d’honneur qui n’existait peut-être plus nulle part ailleurs que dans son propre esprit. Il a nourri la machine qu’il tentait de détruire.
Julien : Et cela nous laisse, vous qui nous écoutez, sur une question fondamentale qui résonne bien au-delà de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque vous vous retrouvez piégé au sein d’un système profondément corrompu et destructeur, est-il vraiment possible de le démanteler de l’intérieur ?
Clara : Ou est-ce que l’acte même de maintenir sa couverture, de faire son travail suffisamment bien pour conserver la confiance des dirigeants, ne vous rend pas inévitablement complice des crimes de la machine ? Peut-on porter un masque de poker parfait pendant des années sans que le masque ne devienne, un jour, votre véritable visage ?
Julien : C’est tout le drame du mystère Canaris. Nous espérons que cette plongée au cœur de l’histoire vous aura apporté une perspective nouvelle sur l’une de ses figures les plus insaisissables. Continuez à questionner les récits établis, et à la prochaine pour un nouvel épisode. »
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« Recherche : vue diachronique de la place de la Seconde Guerre mondiale dans les épreuves du baccalauréat d’histoire-géographie depuis les années 1970 (toutes configurations : séries A/B/C/D puis S/ES/L, puis tronc commun et HGGSP post-2021), avec grilles de lecture attendues, attentes réelles des correcteurs d’après rapports de jury, analyse de fréquence et d’évolution des barèmes et formulations, et une section annexe sur la sécurité des sujets. Sur plusieurs dimensions imbriquées que je résume pour bien cadrer la recherche : vous cherchez à la fois (1) les grilles de lecture et raisonnements-types attendus par les correcteurs sur un sujet comme la Seconde Guerre mondiale (récit linéaire vs. mécanique des événements, place des acteurs/batailles/diplomatie/psychologie), (2) ce que les correcteurs valorisent ou sanctionnent réellement d’après rapports de jury et grilles d’évaluation, (3) une analyse statistique de la fréquence d’apparition de ce thème au bac depuis les années 1970, l’évolution des barèmes et formulations de sujets, et (4) les questions de sécurité/confidentialité des sujets (fuites, sanctions, annulations d’épreuve). »
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LIVRABLE 3 — CONCLUSION INTÉGRATIVE
Ce que Planche anticipe des standards modernes
« Lue avec un siècle et demi de recul, la critique de Planche anticipe, sous une forme moraliste et littéraire, plusieurs exigences que la discipline historique se donnera à elle‑même entre 1880 et 1949 :
- La rigueur archivistique préalable à l’écriture. Quand Planche reproche à Lamartine de ne pas avoir « étudié », il pose en germe l’exigence de l’école méthodique. La formule emblématique de l’Introduction aux études historiques de Langlois et Seignobos — « rien ne supplée aux documents : pas de documents, pas d’histoire » (1898, p. 17) — prolonge directement, en clé professionnelle, la doléance de Planche, alors même que cette formule procède de la première moitié du livre, rédigée par Charles‑Victor Langlois (la préface des auteurs précise « la première moitié du livre a été rédigée par M. Langlois, la seconde par M. Seignobos »). WikisourceUQAM Classiques
- La distinction sources primaires / sources secondaires. La condamnation des « œuvres de seconde main » (« la lecture de son livre suffirait pour démontrer qu’il a négligé l’étude des documens originaux ; c’est, à n’en pouvoir douter, une œuvre de seconde main ») préfigure la critique de provenance que Langlois et Seignobos systématiseront en 1898.
- La critique du dépouillement non hiérarchisé. Refuser que la « transcription littérale des documens puisse remplacer le travail de l’histoire », c’est anticiper la « critique d’interprétation » et la « critique interne » de l’école méthodique.
- Le refus du pittoresque. La condamnation de l’« effet théâtral » et de l’anecdote substituée à l’analyse rejoint la grande dénonciation par Marc Bloch des « historiens conteurs » qui prennent les belles scènes pour des faits.
- L’exigence de cohérence interne de l’œuvre. Le constat que « l’historien des Cent‑Jours ne connaît pas l’historien de l’émigration » anticipe les exigences contemporaines de cohérence problématique et de transparence sur les choix d’écriture (Antoine Prost). »
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Pourquoi la prophétie de Planche s’est largement vérifiée
« L’Histoire de la Restauration de Lamartine n’a pas survécu comme œuvre historique. La 8ᵉ édition de Vaulabelle est encore lue, citée, scrutée par les historiens du XIXᵉ siècle français ; celle de Lamartine n’est plus consultée que comme document sur Lamartine lui‑même. La prédiction implicite — « Dans dix ans, qui donc se souviendra de l’Histoire de la Restauration ? » — s’est accomplie au‑delà de ce que son auteur escomptait. La raison en est précisément celle que Planche avait diagnostiquée : un livre écrit sous la contrainte des dettes, sans dépouillement original, qui mélange Moniteur, Vaulabelle, Lubis et anecdotes de salon, ne possédait pas la résistance temporelle des œuvres patientes.
Ce que les experts modernes pratiquent pour éviter ce que Planche reproche
Les « experts réellement compétents » — hier (Thiers, Guizot, Thierry, Fustel de Coulanges, Renan philologue) et aujourd’hui (Pierre Nora, Marc Ferro, Patrick Boucheron, Paul Veyne, Antoine Prost) — observent, exigent et pratiquent les disciplines suivantes pour ne pas tomber sous le coup des griefs de Planche :
- Étudier longuement avant d’écrire. Fustel de Coulanges aura consacré environ six années (1858‑1864) à La Cité antique, depuis sa thèse latine sur Vesta jusqu’à la publication du livre. Marc Bloch a passé des décennies sur Les Caractères originaux de l’histoire rurale française (1931) et La Société féodale (1939‑1940). Antoine Prost, dans ses Douze leçons, insiste : la patience n’est pas un luxe, c’est la condition de la rigueur. Thucydide
- Hiérarchiser les sources. La critique externe et la critique interne, codifiées par Langlois et Seignobos en 1898, sont devenues le b‑a‑ba de toute formation universitaire en histoire. Le fait de distinguer archives publiques, archives privées, presse, littérature, témoignage oral, est l’une des marques distinctives de la méthode.
- Distinguer raconter et juger. L’historien moderne, depuis Veyne et Prost, sait qu’il raconte une « intrigue » construite à partir d’une rétrodiction ; il ne prétend plus à l’objectivité naïve mais signale ses partis pris et ses incertitudes.
- Assurer la clarté topographique et factuelle préalable. L’histoire militaire contemporaine (John Keegan, Stéphane Audoin‑Rouzeau) prolonge l’exigence de Jomini et de Planche : pas de bataille sans carte, pas de carte sans terrain reconnu.
- Maintenir la cohérence de la voix critique à travers l’œuvre. Un historien comme Patrick Boucheron (Conjurer la peur, 2013 ; Histoire mondiale de la France, 2017) construit son ouvrage autour d’une problématique tenue ; il ne laisse pas se contredire l’historien des Cent‑Jours et l’historien de l’émigration.
- Refuser l’anecdote qui supplante l’analyse, mais accueillir l’indice qui éclaire la structure (Carlo Ginzburg, « paradigme indiciaire », Le Débat, novembre 1980).
- Éviter l’effet théâtral au profit de la sobriété argumentative. Marc Bloch, dans son Apologie, ironise sur les historiens qui « croient avoir compris parce qu’ils ont fait pleurer ».
- Accepter le silence avant la publication. C’est peut‑être la leçon la plus précieuse de Planche, énoncée presque en passant : « pour suivre ces conseils salutaires, il eût dû se résigner à un long silence ; mais ce silence eût été fécond, car il eût permis à l’auteur d’étudier. » »
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« Il existe deux conceptions de ce qui est “œuvre”. Ou bien on considère comme œuvre tout ce que l’auteur a écrit ; c’est de ce point de vue, par exemple, que sont souvent édités les écrivains dans la célèbre collection de “La Pléiade”. A savoir, avec tout : avec chaque lettre, chaque note de journal. Ou bien l’œuvre n’est que ce que l’auteur considère comme valable au moment du bilan. J’ai toujours été un partisan véhément de cette deuxième conception. »
Milan Kundera
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«Pompeux étalage de mots. Un mot suffit au sage. »
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« Denis Leguay est un homme qui se DEFIE de l’autosatisfaction et de la complaisance. Humanité, rigueur et sobriété : le ton de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et résonne presque comme une MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ».
Roger Wartel, fut, pour Denis Leguay, une rencontre importante. Pendant quinze ans, il travaille avec ce psychiatre, Professeur des Universités et psychanalyste lacanien : il assiste à ses cours de psychiatrie à Angers. Il assiste au séminaire de Jacques-Alain Miller à Paris. Tandis qu’il acquiert une familiarité avec la psychanalyse et les concepts lacaniens, sa pratique de secteur et de psychiatrie de liaison le confronte à une variété clinique ainsi qu’à une certaine insatisfaction ; comment rattacher ces concepts à une ambition d’évolution d’une personne souffrant de troubles psychotiques ? C’est dans un souci de réponses pragmatiques aux difficultés des personnes malades qu’il côtoie qu’il va entamer son propre cheminement. Cependant, il n’est pas dans une démarche de reniement de ses engagements ni des étapes qu’il a franchies. Il semble, au contraire, que si chacune de ses expériences sont passées au crible d’une réflexion critique continue, elles sont aussi conservées et associées aux autres comme autant de cordes à un arc dont la finalité sera, désormais, pour lui, de favoriser le rétablissement des patients. De son enfance dans la Sarthe, Denis Leguay conserve le goût du concret, la notion de vie quotidienne et un ancrage dans la vérité du réel. De la psychanalyse et des concepts lacaniens, il retient l’approche de l’intime, la subjectivité, le dévoilement et la SINGULARITE. »
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« La prévenance comme intelligence. L’intuition est particulièrement profonde et doit être radicalisée. La prévenance n’est pas seulement une intelligence émotionnelle ; elle est une intelligence tout court, au sens où Aristote l’entendait — la phronesis, qui perçoit juste le particulier. Elle mobilise la théorie de l’esprit, la mentalisation, l’attention (Weil), la mémoire (savoir ce que l’autre m’a dit la dernière fois), l’imagination (se représenter son point de vue), le jugement (choisir la bonne intervention). Les cliniciens savent qu’un patient autiste ne manque pas de bonté : il manque de cette lecture rapide et précise des signaux qui rend la prévenance possible. La prévenance est cognitivement coûteuse ; elle est un travail mental. Que notre époque la célèbre dans les discours et la rende impossible dans les faits (en accélérant tout) n’est pas un paradoxe anecdotique — c’est un symptôme central. »
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« Sans de Gaulle entre 1940 et 1944, la vision que les Français avaient d’eux-mêmes après 1944 aurait été nécessairement très différente. Par un extraordinaire acte de volonté et de bluff, de Gaulle a réussi à prendre une nation totalement vaincue et à la faire figurer parmi les vainqueurs. » Ce tour de force — transformer une défaite absolue en siège permanent au Conseil de sécurité — n’a pas d’équivalent dans l’histoire du XXe siècle. C’est pourquoi, à mesure que la France s’interroge sur sa place dans un monde qui change, le mythe gaullien ne s’affaiblit pas : il grandit. »
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La succession officielle (Loi et décrets)
« Dès le début de la guerre, la ligne de succession était claire et fixée par décret de Hitler (notamment lors de son discours au Reichstag le 1er septembre 1939) :
- Dauphin n°1 : Hermann Göring. Il était explicitement désigné comme le successeur direct de Hitler en cas de malheur. Ce statut lui a été retiré in extremis fin avril 1945 lorsqu’il a tenté de prendre le contrôle depuis la Bavière, pensant Hitler coincé dans Berlin.
- Dauphin n°2 : Rudolf Hess. Il était le numéro deux dans la ligne de succession jusqu’à son vol mystérieux vers l’Écosse en mai 1941. Après sa « trahison », le poste de l’ombre a été récupéré par Martin Bormann, mais sans titre de successeur d’État officiel. »
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« Goering exprima » – Recherche Google
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« Heydrich prévoyait » – Recherche Google
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« Il est rigoureusement impossible de donner un chiffre exact et définitif, car la période du Troisième Reich est le sujet historique le plus documenté et le plus écrit de toute l’histoire de l’humanité, juste derrière Jésus-Christ.
Les historiens et les bases de données estiment que le nombre d’ouvrages (essais, biographies, analyses académiques, recueils de documents et mémoires) publiés à travers le monde se situe entre 100 000 et plus de 250 000 livres. »
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« Recherche sur un scénario contrefactuel majeur de l’histoire du XXe siècle : qu’aurait changé une élimination ou disparition prématurée de Hitler, en vous appuyant sur les pensées, réserves et déterminations réelles des principaux dignitaires du Reich (Göring, Heydrich, Hess, Bormann), telles qu’on peut les reconstituer par la lecture des archives. Reconstitution fine des dispositions personnelles et stratégiques de chaque successeur potentiel via les sources et archives, analyse structurelle (le nazisme et la dynamique de guerre étaient-ils réductibles à Hitler ou portés par des forces plus profondes — Sonderweg, dynamique cumulative de radicalisation, etc.). Recherche sur les archives et l’historiographie sur les dispositions réelles de Göring, Hess, Bormann, Heydrich et de l’état-major, leurs réserves attestées, ainsi que les débats structurels sur la réductibilité du projet nazi à la personne de Hitler. »
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Si Hitler avait disparu avant Barbarossa (1940-1941) : un contrefactuel à l’épreuve de l’historiographie
TL;DR
- « Une disparition d’Hitler entre l’été 1940 et juin 1941 aurait très probablement empêché l’invasion de l’URSS dans sa forme et son calendrier connus : l’historiographie de référence (Kershaw en tête) tient Hitler pour le moteur « indispensable » de Barbarossa, conçue comme « sa » guerre idéologique, tandis que le successeur officiel, Göring, exprimait à la fois des réticences documentées sur la guerre à deux fronts et une préférence pour un arrangement avec Londres.
- Mais l’histoire n’aurait pas été « remise à zéro » : l’appareil d’extermination (Himmler, Heydrich), la dynamique polycratique de « radicalisation cumulative », l’adhésion idéologique de la Wehrmacht au « judéo-bolchevisme » et la logique économique de pénurie portaient des forces profondes qui survivaient à Hitler — la persécution des Juifs et l’agression à l’Est restaient hautement probables, sous une forme peut-être différente, plus tardive ou moins totale.
- Le verdict des historiens est donc nuancé : ni pur déterminisme structurel, ni pur « grand homme ». Hitler était décisif sur le déclenchement, le calendrier et le caractère total de la guerre d’anéantissement ; les structures déterminaient la direction générale (expansion, antisémitisme, anticommunisme). La Shoah « telle qu’on la connaît » dépendait fortement de son impulsion, mais une persécution massive aurait suivi son cours.
Key Findings
Le point de divergence retenu — une élimination d’Hitler après la chute de la France et la bataille d’Angleterre, mais avant le 22 juin 1941 — tombe précisément dans la fenêtre où l’historiographie situe la décision de Barbarossa : Hitler a annoncé son intention d’attaquer l’URSS à ses chefs militaires le 31 juillet 1940 au Berghof, a signé la directive n°21 le 18 décembre 1940, et le décret Barbarossa (guerre d’anéantissement) le 30 mars 1941. Le contrefactuel porte donc sur le cœur même de la prise de décision.
Sur le plan de la succession, la ligne était juridiquement claire et publiquement proclamée : dans son discours au Reichstag du 1er septembre 1939, Hitler désigna Göring comme premier successeur, puis Hess, puis, à défaut, un successeur élu par un « Sénat » fictif. Le vol de Hess vers l’Écosse (10 mai 1941) élimina de facto le n°2 cinq semaines avant Barbarossa, et le décret secret du 29 juin 1941 réaffirma Göring comme dauphin doté de pleins pouvoirs. Dans la fenêtre considérée, le successeur de droit était donc Göring.
Les dispositions personnelles des successeurs divergeaient nettement de l’obsession hitlérienne d’une guerre à l’Est immédiate. Göring exprima à plusieurs reprises des réticences sur la guerre à deux fronts et une nette préférence pour un compromis avec l’Angleterre. Hess vola en Écosse précisément pour tenter une paix séparée avec la Grande-Bretagne, afin que l’Allemagne puisse « se concentrer sur la guerre à l’Est ».
Mais l’appareil de l’extermination ne reposait pas sur Hitler seul : Himmler et Heydrich avaient des projets autonomes (Generalplan Ost, RSHA, Einsatzgruppen) et une adhésion idéologique fanatique. La Wehrmacht n’était pas un instrument passif : Halder, Brauchitsch et l’état-major ont co-rédigé et accepté les ordres criminels, partageant largement l’idéologie anti-« judéo-bolchevique ».
Details
Avertissement méthodologique
L’histoire contrefactuelle sérieuse n’est pas un jeu : comme l’a soutenu Niall Ferguson dans Virtual History (1997), toute affirmation causale implique logiquement un contrefactuel (« si X n’avait pas eu lieu, Y se serait-il produit ? »), et reconstituer les bifurcations plausibles est un « antidote nécessaire au déterminisme ». L’exercice n’a de valeur que s’il se discipline : on ne raisonne qu’à partir de probabilités ancrées dans les dispositions attestées des acteurs et dans les structures documentées, sans dérouler de longues chaînes spéculatives. Le lecteur gardera à l’esprit que ce qui est avéré (les positions exprimées, les décrets, la chronologie) doit être distingué de ce qui est plausible (les inférences sur ce qu’un successeur aurait fait) et de ce qui demeure irréductiblement incertain (la réaction en chaîne à plusieurs années de distance). Le présent rapport s’efforce de faire sentir ces degrés par la formulation elle-même.
I. La ligne de succession et l’état réel du sommet nazi en 1940-1941
La succession proclamée le 1er septembre 1939 était sans ambiguïté formelle. Le texte du discours, conservé, dispose : « Si quelque chose devait m’arriver dans la lutte, mon premier successeur est le camarade du Parti Göring ; si quelque chose devait arriver au camarade Göring, mon successeur suivant est le camarade Hess. Vous seriez alors tenus de leur accorder la même loyauté et obéissance aveugles qu’à moi-même. » Cette désignation, reprise d’un décret secret du 23 avril 1938, fut renforcée par la création pour Göring du grade unique de Reichsmarschall après la chute de la France (1940), puis par le décret secret du 29 juin 1941 lui conférant pleins pouvoirs en cas d’incapacité du Führer.
La réalité du pouvoir était toutefois plus mouvante que l’organigramme. Hess, juridiquement n°2, était de plus en plus marginalisé : son chef d’état-major Martin Bormann avait progressivement usurpé ses fonctions et sa proximité avec Hitler. Bormann, nommé chef de la Chancellerie du Parti le 12 mai 1941 (au lendemain du vol de Hess), tirait sa puissance non d’un titre de succession mais du contrôle de l’accès à Hitler et du flux d’informations — un pouvoir « d’ombre » qui n’aurait eu de sens que tant qu’Hitler vivait. La disparition d’Hitler aurait donc, paradoxalement, fait s’effondrer la base même du pouvoir de Bormann, dont l’influence était entièrement adossée à la personne du Führer.
Il faut ici souligner une fragilité du dauphin officiel. En 1941, Göring était « au sommet de sa puissance et de son influence », mais c’était une apogée trompeuse. Sa toxicomanie (dépendance à la morphine puis à la paracodéine, datant de blessures de 1923) et son goût du luxe et de la corruption érodaient sa capacité de gouvernement ; l’échec de la Luftwaffe lors de la bataille d’Angleterre avait entamé son crédit. L’étude médicale de Turner et al. (« ‘A Profound, Abiding Hatred’: An Analysis of Hermann Goering’s Alleged Morphine Addiction », Cureus, 2023) cite et discute le risque de le réduire à « rien de plus qu’un sac de lard auto-indulgent, en quête de plaisir, imprégné de drogue, dont Hitler avait perdu patience ». Un Reich gouverné par Göring aurait donc été dirigé par un homme à la fois moins fanatique qu’Hitler sur la guerre à l’Est et structurellement plus faible, plus dépendant des compromis avec l’armée, l’économie et la diplomatie.
II. Les dispositions stratégiques attestées des successeurs : Göring, Hess
Le dossier Göring est riche et convergent, même s’il faut le manier avec une prudence critique (Göring fut, selon le jugement de Nuremberg, un menteur exubérant et flatteur, et beaucoup de ses propos sont auto-disculpatoires). Plusieurs éléments concordent néanmoins. À Nuremberg, sous contre-interrogatoire de Robert Jackson, Göring confirma que dans l’esprit d’Hitler il y avait « deux idées fondamentales » — soit s’allier à la Russie pour acquérir des colonies, soit s’allier à la Grande-Bretagne pour acquérir des territoires à l’Est — et que sa préférence personnelle allait à l’alliance britannique. Interrogé sur la nécessité militaire d’attaquer l’URSS, il répondit que « personnellement, [il] croyait qu’à ce moment-là le danger n’avait pas encore atteint son apogée, et que l’attaque pouvait ne pas être encore nécessaire ». Lors de son interrogatoire de juin 1945, il déclara : « Je me suis toujours opposé à la guerre avec la Russie […] J’ai essayé à plusieurs reprises de dissuader le Führer de ses intentions de combattre l’URSS, mais le Führer était obsédé par la guerre contre la Russie. »
Surtout, l’épisode le mieux attesté de ses « réticences » est l’échange d’août 1939 rapporté par Ian Kershaw : à la veille de la guerre, Göring aurait dit à Hitler « Mein Führer, faut-il toujours jouer le tout pour le tout ? », cherchant une issue négociée à la crise polonaise — ce à quoi Hitler répondit « Göring, tu sais que toute ma vie j’ai joué le tout pour le tout. » Sur le front occidental, Göring « espérait qu’une victoire dans les airs suffirait à imposer la paix sans invasion » et, comme l’amiral Raeder, était pessimiste sur l’opération Seelöwe. Enfin, le canal du Suédois Birger Dahlerus, ami personnel de Göring, documente une série de navettes Berlin-Londres en août-septembre 1939 visant à éviter ou détacher la Grande-Bretagne de la guerre — y compris une proposition, dix minutes avant l’expiration de l’ultimatum britannique du 3 septembre, que Göring s’envole pour Londres. Lord Halifax témoigna à Nuremberg que Göring lui avait dit dès novembre 1937 que la paix dépendrait « beaucoup de la Grande-Bretagne ». Il faut toutefois noter, comme l’établit l’historiographie, que ces ouvertures étaient tactiques et auto-intéressées — visant à diviser Londres et Varsovie — plutôt qu’un pacifisme de principe, et que Göring tenait Hitler informé.
Le cas de Hess éclaire le même axe : son vol solitaire du 10 mai 1941 visait, selon les sources les mieux établies, à négocier une paix séparée avec la Grande-Bretagne (« main libre à l’Allemagne en Europe, main libre à la Grande-Bretagne dans son Empire »), précisément parce qu’il s’inquiétait de la perspective d’une guerre à deux fronts alors que se préparait Barbarossa. Il « savait l’esprit d’Hitler », croyait à l’existence d’un « parti de la paix » anti-Churchill (illusion totale), et écrivit que son vol devait amorcer « le moyen le plus rapide de gagner la guerre ». Que Hess ait agi seul ou non, son geste révèle qu’au cœur même de l’entourage hitlérien, l’idée d’éviter la guerre à deux fronts par un compromis occidental circulait activement.
Ce que ces dossiers établissent : les deux premiers successeurs officiels n’avaient pas la même fixation qu’Hitler sur une attaque immédiate de l’URSS. Ce qu’ils n’établissent pas : qu’aucun d’eux n’aurait jamais fait la guerre à l’Est. Göring était un nazi convaincu, antisémite, partie prenante du pillage de l’Europe et de l’autorisation donnée à Heydrich (31 juillet 1941) de préparer la « solution finale ». Sa réticence portait sur le calendrier et l’opportunité d’une guerre à deux fronts, non sur les buts idéologiques du régime.
III. Heydrich, Himmler : l’appareil d’extermination avait sa propre dynamique
C’est ici que le contrefactuel rencontre sa limite la plus dure. L’extermination ne dépendait pas mécaniquement de la survie d’Hitler, car elle reposait sur un appareil et des hommes dotés de projets autonomes et d’un fanatisme propre.
Heydrich, chef du RSHA depuis septembre 1939, était l’un des principaux architectes de la Shoah ; Hitler l’appelait « l’homme au cœur de fer ». Il présida la conférence de Wannsee (20 janvier 1942) qui formalisa la coordination de la « solution finale », après avoir reçu de Göring, le 31 juillet 1941, l’autorisation de préparer une « solution d’ensemble de la question juive en Europe » (en complément de la mission du 24 janvier 1939). Heydrich « prévoyait » : il avait négocié dès le printemps 1941, avec le général Wagner, la coopération entre Einsatzgruppen et armée pour les « tâches spéciales », et son ambition était de placer chaque individu sous « surveillance continue ». Himmler, de son côté, est qualifié par Richard Breitman d’« architecte du génocide » : dans son mémorandum secret du 25 mai 1940 (« Réflexions sur le traitement des peuples allogènes à l’Est »), il esquissait déjà le sort des populations non-allemandes ; le Generalplan Ost, élaboré sous le RSHA et la direction de Himmler entre 1940 et 1942, prévoyait la déportation, l’asservissement ou l’élimination de dizaines de millions de Slaves. Breitman soutient même que « dès mars 1941, la solution finale n’était plus qu’une question de temps — et de timing ».
L’enjeu historiographique est ici décisif. Les intentionnalistes (Breitman, et dans une certaine mesure les analyses classiques) insistent sur la primauté de la décision idéologique venue d’en haut, mais reconnaissent qu’elle était portée conjointement par Hitler et Himmler comme « figures complémentaires ». Les fonctionnalistes / structuralistes (Hans Mommsen, Martin Broszat) décrivent un État nazi « polycratique », chaos de bureaucraties rivales, et une « radicalisation cumulative » où des subordonnés fanatiques anticipaient ce qu’Hitler « approuverait », produisant des politiques toujours plus extrêmes sans plan d’ensemble fixé d’avance. Christopher Browning, dans The Origins of the Final Solution (University of Nebraska Press/Yad Vashem, 2004), identifie les cinq semaines comprises entre le 18 septembre et le 25 octobre 1941 comme le tournant climactérique de la politique nazie, précisant que « ce n’est que dans l’intervalle entre la fin septembre et la fin octobre 1941 que le désir de « supprimer » les Juifs croisa la découverte de moyens acceptables de les tuer à grande échelle et l’euphorie de la victoire attendue en Russie » — c’est-à-dire APRÈS le point de divergence retenu et après le déclenchement de Barbarossa.
Conséquence pour le contrefactuel : si Hitler disparaît avant juin 1941, la machinerie génocidaire est déjà en construction (Einsatzgruppen formés, Generalplan Ost en gestation, RSHA opérationnel, ghettoïsation en cours), mais la décision d’extermination totale et systématique de tous les Juifs d’Europe n’est pas encore irrévocablement prise. Le degré de dépendance à Hitler est donc le nœud : pour les fonctionnalistes, la radicalisation aurait pu se poursuivre par le bas ; pour les intentionnalistes comme Breitman, l’impulsion Himmler-Heydrich était déjà si avancée qu’une catastrophe restait probable. La synthèse aujourd’hui dominante (Kershaw, Browning tardif) tient Hitler pour la « force décisive et indispensable » du chemin vers la solution finale, tout en reconnaissant qu’il créait le cadre dans lequel d’autres poussaient. Kershaw l’a résumé dans sa conférence « Hitler’s Place in History » (Open University/BBC Four) : interrogé sur la question « s’il y avait eu un chancelier du Reich Hermann Göring, la Shoah aurait-elle eu lieu ? », il répond « Pas de Hitler, pas de Holocauste. Mais bien sûr, sans ces conditions, pas de Hitler […] il faut quelqu’un avec ce type d’imagination, d’imagination déformée et de force de volonté pour faire passer ces choses. »
IV. La Wehrmacht : pas un frein, un acteur consentant
On objecte parfois qu’un successeur militaire ou un état-major modéré aurait stoppé la dérive. L’archive contredit largement cette espérance. Certes, à la fin des années 1930, « des pans considérables des élites allemandes prenaient peur » devant une guerre générale qu’ils jugeaient perdable — Kershaw insiste sur ce point. Mais une fois engagée la planification de Barbarossa, la résistance fut « au mieux étouffée ». L’état-major (Halder, chef d’état-major de l’OKH ; Brauchitsch, commandant en chef) participa à la formulation des ordres criminels : le décret Barbarossa (13 mai 1941) et l’ordre sur les commissaires furent élaborés avec la participation de l’OKH. Halder écrivit que « les troupes doivent participer jusqu’au bout au combat idéologique dans la campagne de l’Est ». Richard J. Evans, dans The Third Reich at War (2008), souligne que l’entrelacement du nazisme avec un nationalisme plus traditionnel était le plus fort « parmi les troupes les plus jeunes et les plus subalternes, et le plus faible dans les générations plus âgées » du corps des officiers — un tiers des jeunes officiers étant membres du Parti nazi en 1941 — et que la Wehrmacht obéit aux ordres criminels non par simple discipline mais parce qu’elle partageait la croyance que l’URSS était dirigée par des Juifs qu’il fallait détruire. Le mythe d’une « Wehrmacht propre », fabriqué après-guerre par Halder, Brauchitsch et Manstein dans le « Mémorandum des généraux » de novembre 1945, a longtemps masqué cette complicité.
Sur le plan opérationnel, l’idée d’attaquer l’URSS n’était pas une lubie d’Hitler imposée à des généraux récalcitrants : Halder fit débuter dès le 4 juillet 1940 la planification (général Marcks), et les chefs militaires se disputèrent ensuite surtout sur les objectifs (Moscou vs Leningrad/Ukraine), non sur le principe. Le projet d’expansion à l’Est trouvait donc dans l’establishment militaire un terrain idéologiquement préparé.
V. Les forces profondes : économie, idéologie, Sonderweg
Au-delà des hommes, deux ordres de forces structurelles poussaient à la guerre. D’abord l’idéologie partagée du Lebensraum et de l’anticommunisme racial : la lutte contre le « bolchevisme » était depuis les années 1930 un thème central de la politique nazie, et la conquête d’un « espace vital » à l’Est un objectif fondateur du mouvement, articulé à l’antisémitisme exterminateur via le « judéo-bolchevisme ». Ensuite la logique économique, mise en lumière par Adam Tooze dans The Wages of Destruction (2006) : après l’échec de la bataille d’Angleterre, « la marine et l’aviation allemandes étaient trop faibles pour forcer la Grande-Bretagne à la table des négociations » et « la logique compétitive de la course aux armements continuait de s’appliquer en 1940 et 1941 », poussant vers Barbarossa, car l’Allemagne, économie moyenne face aux géants américain et britannique, devait s’emparer des ressources (pétrole, céréales, industrie) de l’Est. Tooze présente cependant la victoire de 1940 comme « un pari improvisé, une affaire à un seul coup » et Barbarossa comme un nouveau « pari » aux « risques énormes » — réintroduisant ainsi une part de choix plutôt qu’une pure fatalité.
La thèse du Sonderweg (« voie particulière » allemande), qui voyait dans des structures sociales et idéologiques de longue durée la matrice du nazisme, a été largement critiquée et nuancée par l’historiographie récente (notamment par les travaux soulignant la modernité et la contingence du régime). Elle ne saurait à elle seule expliquer Barbarossa. Mais elle rappelle que l’expansionnisme, le militarisme et l’antisémitisme n’étaient pas l’invention d’un seul homme.
VI. Le contrefactuel global : qu’aurait-il changé ?
En croisant dispositions personnelles et forces structurelles, on peut formuler des probabilités graduées.
Sur Barbarossa : c’est le scénario le plus susceptible d’être modifié. Kershaw qualifie l’invasion de l’URSS de « guerre d’Hitler, la guerre qu’il avait toujours voulu mener ». Dans Fateful Choices (2007), il soutient que la décision lui fut en partie « stratégiquement imposée » (battre Staline avant que l’Amérique n’entre en guerre — selon la formule citée par Richard Evans : « il devait gagner la victoire à l’Est avant que Staline ne puisse renforcer ses défenses et avant que les Américains n’entrent en guerre »), mais il maintient que les choix de 1940-41 « furent directement déterminés par le type d’individus » qui les firent, tout en n’étant « pas faits dans le vide ». Surtout, dans sa biographie, Kershaw écrit qu’« un chancelier du Reich Göring n’aurait pas agi de la même manière à de nombreux moments clés » et, dans son entretien avec Laurence Rees, juge « tout à fait concevable » qu’il n’y aurait pas eu de guerre générale sans Hitler. Conclusion plausible : un successeur — Göring en particulier, donné réticent à la guerre à deux fronts et tenté par un arrangement avec Londres — aurait pu repousser, voire renoncer à une attaque immédiate de l’URSS en 1941, cherchant plutôt à consolider l’hégémonie continentale et à maintenir le pacte avec Staline. Le front de l’Est ne se serait pas nécessairement ouvert en juin 1941.
Cela ne signifie pas une paix durable. Un arrangement avec Churchill restait très improbable : Churchill avait, dès mai 1940, refusé toute négociation, et la défaite du « parti de la paix » britannique lors de la crise du cabinet de guerre était scellée. Le Reich de Göring se serait retrouvé maître du continent mais incapable de vaincre la Grande-Bretagne, dans une guerre d’usure aux ressources insuffisantes — la « bombe à retardement » économique décrite par Tooze. Une guerre à l’Est ultérieure, déclenchée par nécessité de ressources ou par la dynamique idéologique du régime, demeurait probable, peut-être mieux préparée, peut-être différemment conduite.
Sur la Shoah : ici le contrefactuel est le plus douloureux et le plus incertain. Sans guerre à l’Est en 1941, le théâtre des massacres de masse par les Einsatzgruppen ne se serait pas ouvert au même moment — or, selon l’United States Holocaust Memorial Museum, ces unités et leurs auxiliaires avaient déjà abattu « bien plus d’un demi-million de civils dès la fin de 1941 », l’estimation totale pour le territoire soviétique allant d’« au moins 1,5 million et possiblement plus de 2 millions » de victimes par fusillades ou camions à gaz. La cristallisation de l’extermination systématique, que Browning date d’automne 1941, est postérieure au point de divergence. Mais l’appareil (Himmler, Heydrich, RSHA, Generalplan Ost) et l’intention idéologique étaient déjà là ; Breitman soutient que dès mars 1941 le génocide n’était qu’« une question de temps ». La persécution radicale, la ghettoïsation, les déportations, et très probablement des massacres de masse auraient suivi leur cours sous une direction Göring-Himmler-Heydrich. Que l’extermination ait atteint la même ampleur industrielle et continentale « telle qu’on la connaît » sans l’impulsion personnelle d’Hitler relève de l’incertitude irréductible : la majorité des historiens, suivant la formule de Kershaw « pas de Hitler, pas de Holocauste », penchent pour une catastrophe d’une autre forme, peut-être moins totale, mais une catastrophe néanmoins.
VII. Le parallèle de Gaulle : grands hommes et forces profondes
Le contrefactuel rejoint le vieux débat entre la « théorie du grand homme » (Carlyle) et le déterminisme structurel (matérialisme historique, réalisme structurel de Waltz, modèle bureaucratique d’Allison). La sociologie historique (Ogburn) objecte que si Newton n’avait pas vécu, Leibniz aurait découvert le calcul : les « grands hommes » seraient des produits de leur culture. Mais l’historiographie contemporaine adopte un « modèle stratifié » : l’agence individuelle s’exerce à l’intérieur de contraintes structurelles, et pèse surtout « en situation de crise, de fluidité ou de faiblesse institutionnelle ».
De Gaulle est précisément l’exemple inverse et symétrique d’Hitler dans ce débat : un individu qui, par un acte de volonté (l’appel du 18 juin 1940), infléchit le destin national contre la pente structurelle (l’armistice, la défaite). Le rapprochement éclaire le cas Hitler : l’État nazi était un régime à très faible institutionnalisation, charismatique, polycratique — c’est-à-dire le terrain le plus favorable qui soit à l’agence individuelle. Dans un tel système, la disparition du détenteur unique du charisme et de l’arbitrage suprême aurait produit une rupture bien plus grande que dans une démocratie institutionnalisée. C’est pourquoi le verdict de Kershaw — Hitler « force motrice indispensable », sans pour autant être un « fou imposant sa volonté à tous » — capte le mieux l’équilibre : les structures fixaient la direction (expansion, race, anticommunisme) ; Hitler décidait du moment, du caractère total et du franchissement des seuils que d’autres auraient hésité à franchir.
Recommendations
Pour qui veut approfondir ou enseigner ce contrefactuel, voici une démarche graduée et les seuils de preuve qui devraient faire évoluer le jugement.
D’abord, lire les sources de première importance pour calibrer la part de l’individu : Ian Kershaw, Fateful Choices (2007) et la biographie Hitler 1936-1945: Nemesis pour le verdict « indispensable mais pas tout-puissant » ; Christopher Browning, The Origins of the Final Solution (2004) pour la chronologie fine de la décision génocidaire (septembre 1939–mars 1942) ; Richard Breitman, The Architect of Genocide pour la thèse intentionnaliste Himmler ; Hans Mommsen et Martin Broszat pour le structuralisme et la « radicalisation cumulative » ; Adam Tooze, The Wages of Destruction pour la contrainte économique.
Ensuite, distinguer trois sous-questions qui n’ont pas la même réponse : (1) Barbarossa en juin 1941 — probablement évitable sous Göring ; (2) une guerre à l’Est à terme — probablement non évitable, vu les forces idéologiques et économiques ; (3) la Shoah industrielle continentale — fortement dépendante de l’impulsion hitlérienne, donc la plus susceptible d’être atténuée, sans disparaître.
Enfin, les seuils qui devraient modifier ces conclusions : si de nouvelles archives démontraient que Göring ou l’état-major avaient eux-mêmes un plan ferme et daté d’attaque de l’URSS indépendant d’Hitler, la thèse « Barbarossa évitable » s’affaiblirait. Inversement, toute preuve documentaire d’un ordre d’extermination antérieur à juin 1941 (que les historiens n’ont jamais trouvé) renforcerait l’idée que la Shoah était « verrouillée » avant le point de divergence. En l’état des sources, le contrefactuel doit rester probabiliste et gradué, jamais catégorique.
Caveats
Cet exercice demeure conjectural par nature : aucune archive ne peut prouver ce qui ne s’est pas produit. Les propos auto-disculpatoires des dignitaires nazis (Göring sur son opposition à la guerre russe, Halder sur la « Wehrmacht propre ») ont été tenus à Nuremberg ou après-guerre, dans un contexte de défense pénale, et doivent être lus avec une défiance critique : ils établissent l’existence de réticences ou de canaux diplomatiques, non leur sincérité ni leur portée réelle. Le dossier du vol de Hess reste entouré de zones d’ombre (motivations exactes, degré de connaissance d’Hitler) et de théories du complot qu’il convient d’écarter. Enfin, le débat intentionnalisme/fonctionnalisme n’est pas tranché : selon le poids que l’on accorde à l’impulsion personnelle d’Hitler ou à la dynamique de l’appareil, les conclusions sur la Shoah varient sensiblement — ce rapport a retenu la synthèse aujourd’hui majoritaire, qui accorde à Hitler un rôle décisif sans nier les forces structurelles, mais cette synthèse elle-même reste discutée. »
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« Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.
Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.
Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »
Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes
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: « Vous avez raison de souligner notre différence de « valeurs ». Pour moi, l’université est le lieu du débat. Les écrivains y sont reçus, s’opposent. Parfois même, ils sont lus. Je n’avais rien à faire en vos murs. C’est votre honneur de faire régner ordre moral et vertu dans « votre communauté ». Vos élèves sont fragiles, sans esprit critique, jeunes âmes blanches. Vous faites bien de les protéger des influences. »
Sylvain Tesson
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« Sous quelle forme convient-il de s’adresser aux gouvernements pour provoquer cette bienfaisante initiative? Par une demande collective des Sociétés de la paix appuyée d’un mémoire explicatif? Par des démarches personnelles? Par l’intermédiaire des groupes interparlementaires de la paix? Je répondrais sans hésiter, quant à moi, sous toutes les formes; chacune a ses avantages et rien, en pareille matière ne peut être négligé. Quant à la question de savoir s’il convient de faire appuyer ces démarches par une manifestation de l’opinion publique et par la presse, ou s’il faut réserver cette action jusqu’au moment où les Etats initiateurs auront été sondés sur leurs intentions d’une façon positive, je serais assez disposé à préférer la prudente réserve indiquée pour le second cas. Les manifestations de l’opinion publique et de la presse n’ont pas toujours la mesure et la sagesse désirables, et les gouvernements sont faciles à effaroucher. »
La paix par le droit, Association de la paix par le droit, Nimes
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- (Par extension)Acte de brûler des livres ou des bibliothèques.
Mais il semble qu’avec les autodafés du Vatican et le taux d’usure des parchemins, il ait disparu de la surface de la terre.
— (Dan Brown, Anges et démons, 2000, traduit par Daniel Roche, 2005, J. C. Lattès, page 221)Une centaine de badauds et de journalistes se sont rassemblés pour observer l’autodafé organisé par Salwan Momika, un Irakien de 37 ans ayant fui son pays pour la Suède.
— (« En Suède, un homme brûle des pages du Coran devant une mosquée », lefigaro.fr, 28 juin 2023 → lire en ligne)- Ajouter un exemple
- (Sens figuré)Destruction massive.
Plutôt que regarder l’avenir, il est plus aisé de regarder en arrière. Plutôt que d’améliorer, de tirer les leçons de ce qui ne fonctionne pas ou plus, l’autodafé constructif des bâtiments du XXe siècle oublie de proposer de nouveaux idéaux constructifs.
— (Léa Muller, « Du wokisme en architecture ? », chroniques-architecture.com, 14 février 2023 ; page consultée le 8 juin 2023)
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autodafé — Wiktionnaire, le dictionnaire libre
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«S’appuyant sur un savoir, elle conditionne des décisions (traitements, interventions) qui engagent parfois la vie même. Les deux formes du doute sont potentiellement présentes. Le médecin doit, comme dit Bergson, « agir en homme de pensée et penser en homme d’action ». Il ressent souvent la nécessité de chasser les doutes, de les anéantir, et, pour cela, d’ « objectiver » son diagnostic en s’entourant de méthodologies efficaces et de protocoles sûrs. Appuyé sur un savoir de plus en plus précis, le médecin peut alors être tenté de négliger la seconde dimension de sa pratique : la décision et ses conséquences sur la vie du malade, c’est à dire de considérer que les raisons de sa décision sont tout entières contenues et justifiées en amont dans le savoir qui l’a rendue possible et de ne pas saisir ce qui se joue aussi en aval, pour la vie du patient. On entre ici dans la dimension éthique du rapport médecin-malade. Il s’agit en effet d’une relation qui n’est pas seulement thérapeutique mais où se noue un rapport entre des libertés. Le médecin va orienter et parfois déterminer par ses diagnostics la vie même du patient. Il lui interdira certaines fins et en recommandera d’autres. (Exemple : dire à une femme qu’il vaut mieux qu’elle n’ait pas d’enfant). Or, être libre c’est pouvoir choisir ses propres fins. La question est : le savoir qui justifie ces options est-il suffisant pour les légitimer ? N’y a t-il plus ici place pour le moindre doute ? Non pas un doute théorique mais un doute pratique ? Qui suis-je, comme médecin, pour dire à l’autre homme (et il faut ici dépasser le statut du « patient » ou du « malade ») comment conduire son existence ? Il semble qu’un mouvement se dessine pour établir une « co-décisonnalité », où les malades seraient davantage associés aux choix des traitements et aux choix de vie qu’ils ont à faire suite à leur état. Mais, en même temps des enquêtes montrent que le temps moyen de la consultation, et donc du dialogue avec le patient, ne cesse de baisser.
Pour prolonger cette piste, on reviendra à Socrate. La philosophie, à son commencement, a une ambition extrême : chercher la vérité et vivre selon cette vérité. Or, il est paradoxal de constater que Socrate, avait cette devise que j’ai déjà citée : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Et il passait le plus clair de son temps à discuter avec ses contemporains pour les amener à s’interroger sur leurs certitudes qu’il n’avait de cesse d’ébranler, ce pour quoi d’ailleurs il sera condamné à mort par le tribunal d’Athènes. Socrate nous montre comment le doute n’est pas incompatible avec la vérité mais qu’il peut aller avec elle, voire même qu’il lui est nécessaire. Comme l’écrit Montaigne : « Qui veut guérir de l’ignorance, il faut la confesser. » (Essais, III,11). ce qui ne veut pas dire qu’il faille s’en contenter ! Car évidemment Socrate savait beaucoup de choses, mais il ne voulait pas s’appuyer sur l’autorité de son savoir pour imposer ses choix aux autres, il lui importait davantage que chacun entreprenne l’effort d’interrogation pour être capable de découvrir par lui-même les réponses (ou l’absence de réponses), et ainsi d’assumer pleinement et en toute responsabilité ses choix de vie. Certes, il n’était pas médecin et il n’est pas question de dire au malade : je ne sais pas de quoi vous souffrez !, mais de dépasser cette relation un peu réductrice du médecin et du patient où chacun joue un rôle délimité et où, souvent, est mise entre parenthèse la relation humaine qui se manifeste dans le cabinet. Derrière la relation « sociale », il y a un être humain face à un autre être humain et c’est dans cette dimension d’humanité que le doute revient sur le devant de la scène. En tant qu’homme, c’est à dire en tant qu’êtres faits d’humanité, médecin et malade sont les mêmes, c’est à dire qu’ils ne sont ni des dieux, ni des machines et qu’ils ont affaire l’un comme l’autre à l’expérience universelle de la finitude, de la condition humaine, condition qui est marquée par des limites indépassables et ce, quelles que soient les hauteurs de notre science. Les médecins que je connais (ma méthode est ici très empirique) disent, et s’en amusent un peu, que plus de 50% de leurs patients viennent avant tout consulter pour parler, et ils y voient une forme de perte de temps par rapport aux affections « sérieuses ». Mais, moi ce qui m’étonne c’est qu’il n’y ait pas 100% des patients qui viennent pour parler. C’est tout de même notre destin qui se joue dans les quelques minutes que l’on passe ensemble et parler de soi et de sa vie est essentiel à l’animal humain. Les informations « objectives » que le médecin communique au malade ne peuvent lui suffire pour donner un sens à son état. Dire la vérité au patient est la moindre des choses, mais cela ne suffit pas. Car la vérité ne donne pas spontanément du sens. On me dira que ce n’est pas le rôle du médecin que de prendre en charge cette dimension. Et pourquoi ? C’est là encore une certaine conception de la médecine et de la maladie qui est en jeu.
Or, ce sens que le patient cherche, à partir de sa souffrance, c’est le même que celui que cherche le médecin, en tant qu’il est un homme confronté, comme tout homme, aux questions métaphysiques ! ! Et ce sens, il n’en possède, pas plus que le malade, la clef. Et c’est en leurs doutes communs, en leurs inquiétudes identiques que médecin et malade peuvent se rencontrer vraiment, par-delà les rôles que chacun joue dans le cabinet. Il ne s’agit pas de transformer la consultation en débat socratique ! ! mais de renouer le lien entre l’humanité de chacun, à partir de l’humanité de chacun, définie comme cette conscience des limites de nos histoires. Si le chirurgien que j’avais vu et qui m’avait, très clairement, expliquer pourquoi mon père allait mourir, avait su me dire, au-delà de son exposé très professionnel, quelque chose comme : au fond, la mort, je ne sais pas ce que c’est (du moins en tant que médecin), ça m’aurait davantage apaisé que toute sa description seulement « objective » de l’état de mon père. C’est dans cette reconnaissance commune de notre identité, dans son dénuement originel, que j’aurais pu percevoir une raison d’espérer, c’est à dire d’espérer que la mort n’est pas que ce que la médecine en dit, dans sonsystème de représentations et que son sens n’est pas scellé en cet unique discours. J’aurais peut-être plus facilement pu me réapproprier cette mort, sa vérité pour moi derrière le discours objectif de la médecine qui m’en avait, involontairement, dépossédé et ainsi, la faire davantage mienne en la reprenant dans les mailles de ma propre histoire, en lui conférant une signification plus personnelle, et par là, la saisir plus réelle puisque rapportée à mon propre système de représentations. Donc, ça ne coûte pas de temps, c’est simplement une autre manière de considérer ce malade qui est aussi un semblable. Ce qui, là encore, ne veut pas dire qu’il faut se lamenter sur notre sort, mais au contraire continuer sans trêves l’effort de connaissance. Mais cela peut vouloir dire que le médecin et le malade devraient pouvoir se reconnaître dans leur commune fragilité et dans leur essentielle précarité. (ce que Sartre nomme la « facticité » de l’existence.)
Le médecin peut n’être pas hésitant, incertain ou irrésolu, c’est affaire de caractère, de travail et de connaissance de soi, mais il peut douter, il doit douter, cela le rassurera et rassurera ses malades ! Je citerai une formule admirable de Montaigne pour clore cette inquiète réflexion : « Il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doit rien en honneur et en courage à la science. » Essais, III, 1 »
Jean-François Mattei, Médecin, Philosophe, Ancien ministre de la santé, Extrait d’un discours intitulé « Le doute en médecine » prononcé lors du colloque « Philosophie et Médecine » organisé par l’Académie nationale de médecine le 14 octobre 2008
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« Recherche sur ce que disent les historiens et épistémologues les plus pointus sur la manière de trier, pondérer et articuler des données massives et hétérogènes quand des éléments nouveaux surgissent — en intégrant la causalité multiple (Bergson/De Gaulle, Veyne, la contingence), les biais cognitifs appliqués au raisonnement historique (égocentrisme, aveuglement, biais de confirmation), le rôle de l’IA comme « philosophe de la preuve » (Doan), la dimension du doute fécond (Mattei, Socrate, Montaigne), et le problème de la péremption/réévaluation des travaux anciens: articulation équilibrée épistémologie/IA, les biais cognitifs comme volet à part entière traité par les historiens eux-mêmes, et des sources d’experts en français — en ajoutant une dimension précieuse que je vais intégrer pleinement : le risque d’autodafé épistémique, c’est-à-dire la question des anciens ouvrages qui vieillissent mal, de la péremption du savoir historique, et de la tentation de « brûler » (ou au contraire de fétichiser) ce qui a été établi avant l’irruption de nouvelles données. »
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Trier, pondérer, ordonner, articuler : épistémologie de la preuve historique multiple à l’ère de l’IA, des causes obscures et du risque d’autodafé
TL;DR
- « Le point de convergence le plus solide des épistémologues de l’histoire (Bloch, Veyne, Ricœur, Prost) est qu’une donnée nouvelle ne se pondère jamais isolément, « source par source », mais par sa capacité à reconfigurer une intrigue (Veyne) ou une représentance (Ricœur) cohérente : un afflux massif et hétérogène de matériaux apportés par l’IA ne « pèse » rien par son seul volume — il ne pèse que rapporté à un questionnaire critique explicite. La règle directement transposable à l’« historiographie augmentée » : marquer FAIT (établi par recoupement de traces), INFÉRENCE (rétrodiction assumée, au sens de Veyne) et INCERTITUDE (probabilité, contingence irréductible).
- Le versant IA est un débat vif et NON tranché, et il faut le présenter comme tel. La figure séduisante de « l’historien philosophe de la preuve » prêtée à Raphaël Doan doit être maniée avec une grande prudence épistémique : plusieurs des formules les plus frappantes qu’on lui attribue (« hallucine un passé sans aspérités », « texture de réalité à ce qui n’a pas eu lieu », « frontière invisible entre le fait sédimenté et la probabilité statistique ») ne sont pas attestées verbatim, et le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH) lui reproche frontalement d’offrir des arguments au négationnisme. Le risque le mieux documenté n’est pas l’erreur ponctuelle mais le biais de numérisation (Milligan) et la texture de réalité du faux génératif.
- Contre le double péril symétrique — l’« autodafé » (rejet en bloc des travaux anciens à la lumière d’un élément nouveau) et la fétichisation (conservation non critique du savoir périmé) — la voie défendable est la révision permanente rigoureusement distinguée du révisionnisme abusif (Vidal-Naquet), couplée à un doute fécond (Montaigne, Socrate, Mattei, Bergson) et à une vigilance constante sur les causes psychologiques subtiles de l’aveuglement (Bloch, Fischer, Butterfield).
Key Findings
1. Il n’existe pas de « loi » de pondération de la preuve, mais une logique de l’intrigue et de la rétrodiction. C’est l’apport central de Paul Veyne (Comment on écrit l’histoire, Seuil, 1971) : l’histoire n’a pas de méthode au sens des sciences nomologiques — « les historiens n’en utilisent en réalité aucune » — parce qu’elle se déroule dans le « sublunaire », domaine du contingent, et non dans le ciel des lois toujours vraies. Elle ordonne ses faits dans une intrigue, définie comme un « mélange très humain et très peu scientifique de causes matérielles, de fins et de hasards ». La pondération d’une donnée nouvelle est donc une opération de rétrodiction (remonter de l’effet à une cause présumée), qui doit être explicitement marquée comme hypothèse et non comme fait établi. C’est le socle théorique le plus directement opérationnel pour qui veut articuler FAIT / INFÉRENCE / INCERTITUDE.
2. La causalité historique est multiple, obscure et non proportionnelle — et c’est un acquis disciplinaire, non une faiblesse à corriger. De Marc Bloch (la critique de « l’idole des origines », c’est-à-dire la confusion entre filiation et explication) à Veyne (refus des lois historiques), la tradition rejette la causalité linéaire et proportionnelle entre cause et effet. La transposition gaullienne de Bergson en est l’expression la plus dense et la plus utile : penser l’action et le passé dans un temps « créateur » qui contrevient à la liaison nécessaire entre cause et effet.
3. Le versant IA est un champ conflictuel où les experts divergent ouvertement. Le biais de numérisation (Milligan) et la critique du distant reading (controverse Moretti) montrent que le débat porte moins sur les capacités de l’outil que sur la déformation silencieuse qu’il introduit dans la sélection et la pondération des sources. La position de Doan est, elle, publiquement contestée.
4. Le risque d’« autodafé » épistémique se traite par la distinction cardinale révision / révisionnisme. Toute histoire digne de ce nom est révision permanente (Vidal-Naquet) ; le révisionnisme abusif est une « entreprise de déréalisation ». Le cas de Lorenzo Valla démontant la Donation de Constantin (1440) prouve qu’un élément critique nouveau, bien conduit, révise et invalide un document sans pour autant « brûler en bloc » l’ensemble du savoir antérieur.
Details
A. Épistémologie de la preuve et de la causalité historique multiple / non linéaire
Marc Bloch (Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, rédigé 1941-1943, publié de façon posthume en 1949 par Lucien Febvre) fournit deux outils encore inégalés. D’abord la critique de « l’idole des origines », qu’il qualifie d’« idole de la tribu des historiens » : « Pour le vocabulaire courant, les origines sont un commencement qui explique. Pis encore : qui suffit à expliquer. » Le danger pour l’historien — et a fortiori pour l’historien « augmenté » par l’IA, qui peut faire remonter mécaniquement des chaînes causales — est précisément de « confondre une filiation avec une explication ». Ensuite, le primat de comprendre sur juger (« Juger ou comprendre ? »), Bloch proscrivant le jugement de valeur comme « satanique ennemi de la véritable histoire ». La pondération d’une donnée nouvelle ne doit donc jamais traiter l’antériorité chronologique comme une cause, ni l’explication comme un verdict.
Paul Veyne est le pivot de la réflexion sur la causalité non linéaire. Son chapitre « Causalité et rétrodiction » distingue deux situations souvent confondues : soit l’historien lit dans les documents une intrigue (« la fiscalité a rendu le roi impopulaire »), soit il suppose une cause par rétrodiction (« il remonte, de l’impopularité, à une cause présumée, à une hypothèse explicative »). Pour l’historiographie augmentée, c’est la grille de marquage la plus précieuse : il faut distinguer ce que les sources établissent de ce que l’inférence rétrodictive ajoute. Veyne soutient en outre, dans une thèse débattue, que « l’Histoire n’existe pas » comme science autonome et que la sociologie « est une histoire qui s’ignore » — positions vivement contestées (Aron, l’école des Annales), à présenter comme un pôle du débat et non comme un consensus.
Paul Ricœur (Temps et récit, 3 t., 1983-1985 ; La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000) introduit le concept décisif de représentance : la prétention de l’histoire à « tenir lieu » du passé absent, à le « rendre présent et parler en son nom ». Ricœur distingue rigoureusement l’ambition véritative de l’histoire et l’ambition de fidélité de la mémoire, et met explicitement en garde « contre l’indistinction épistémologique entre fiction et histoire » — avertissement directement pertinent face à l’IA générative. Pour Ricœur, l’histoire reste une « connaissance indirecte du passé, médiatisée par des traces », visant une vérité « toujours approximative, révisable, contestable » — ce qui ne signifie nullement que « toutes les versions se valent » : « certaines sont mieux documentées, plus rigoureuses, plus honnêtes intellectuellement que d’autres ». C’est l’antidote conceptuel exact au relativisme que pourrait induire la prolifération des passés algorithmiques.
Antoine Prost (Douze leçons sur l’histoire, Seuil, 1996) et E. H. Carr (What is History?, 1961) complètent ce socle : Carr insiste sur la dimension dialogique de l’histoire — les faits sont façonnés par les questions que l’historien pose et par le contexte qu’il habite. R. G. Collingwood apporte la re-effectuation (re-enactment) de la pensée du passé dans l’esprit de l’historien. Ces trois auteurs convergent : la donnée n’est jamais brute, elle est toujours déjà sélectionnée par un questionnement — ce qui condamne l’illusion d’une IA livrant des « faits » neutres.
Reinhart Koselleck (Begriffsgeschichte) fournit l’outillage temporel : le temps historique naît de la tension entre « espace d’expérience » et « horizon d’attente », et la modernité se caractérise par leur écart croissant (« Plus mince est l’expérience, plus grande devient l’attente »). François Hartog (Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, 2003) en tire la notion de présentisme : un « présent monstre », « gros d’un passé qui ne semblerait plus pouvoir être dépassé et phagocytant toujours un peu plus un avenir devenu source d’angoisses ». C’est une grille puissante pour comprendre pourquoi l’IA — machine d’un présent perpétuel, sans véritable épaisseur de durée — tend à brouiller les régimes d’historicité. La validité même du « présentisme » comme régime constitué est toutefois débattue (voir la critique d’Espacestemps.net notant que Koselleck ne parlait que de la sortie du « progressisme radical ») : à signaler comme hypothèse plutôt que comme fait. Pierre Nora ajoute l’opposition mémoire / histoire (les « lieux de mémoire »). Hayden White (Metahistory, 1973) radicalise le tournant narratif : l’histoire serait une mise en intrigue tropologique, thèse féconde mais accusée de relativisme — un autre pôle non tranché du débat.
Carlo Ginzburg offre les contre-mesures les plus directement utiles contre les travers de l’IA. Le paradigme indiciaire (« Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, novembre 1980), issu de la méthode d’attribution de Morelli, de Freud et de Sherlock Holmes, valorise l’attention au détail « négligeable » — précisément ce que la lecture massive et statistique tend à écraser. La microhistoire (avec Carlo Poni, « La micro-histoire », Le Débat, 1981) et la lecture « à rebrousse-poil » (lire les témoignages « contre les intentions de ceux qui les ont produits, […] chaque texte renferm[ant] des éléments qui échappent au contrôle de son auteur ») exigent la lenteur — Ginzburg avertit explicitement que la lecture lente est une condition nécessaire mais non suffisante. Le contraste avec le fast reading et le distant reading est frontal et fructueux à exploiter.
Le nœud gaullien-bergsonien de la causalité obscure. Charles de Gaulle, dans Le Fil de l’épée (1932), s’appuie sur L’Évolution créatrice de Bergson pour fonder une « doctrine des circonstances ». Michel Desvignes (« Bergson et de Gaulle », dans le Cahier de l’Herne Charles de Gaulle, 1973, republié par la Fondation Charles de Gaulle) montre la filiation : à la durée bergsonienne, « force créatrice qui […] fait surgir à chaque instant des nouveautés imprévisibles » (« le temps est invention ou il n’est rien du tout »), répond chez de Gaulle l’idée que « ce qui eut lieu n’aura plus lieu, jamais, et l’action, quelle qu’elle soit, aurait fort bien pu ne pas être ou être autrement ». De Gaulle en tire deux maximes opératoires recensées par la Fondation : « c’est sur les contingences qu’il faut construire l’action » et le rejet de la tentation de l’intelligence d’« édifier des doctrines a priori et prétendre imposer à l’action, en dépit des contingences, les conclusions absolues qu’elle tire de l’abstraction ». L’épistémologie gaullienne est ainsi une épistémologie de la complexité irréductible : les « sombres lois » qui dominent les nations ne sont pas déductibles a priori. Cette transposition est elle-même un objet de débat savant : Kévin Maquet (« Usages de Bergson dans Le Fil de l’épée », mémoire HAL/DUMAS, 2015) pose explicitement la question de savoir si de Gaulle propose « une trahison de la pensée de Bergson, ou […] une interprétation plus fidèle qu’il n’y paraît » — débat non tranché, à présenter comme tel.
La critique de la téléologie. Herbert Butterfield (The Whig Interpretation of History, 1931) constitue la matrice anti-téléologique : il dénonce la « whig history » qui « juge le passé à travers le prisme du présent », transforme l’histoire en « morality play » où les vainqueurs ont toujours raison, et « ratifie » comme inévitable l’ordre présent. Owen Chadwick a noté que ce livre « mit les historiens dans un état d’auto-analyse et de scrupule ». À signaler comme débat non clos : le « das Herbert Butterfieldproblem » (formule de J.G.A. Pocock) — la tension entre l’anti-téléologie de 1931 et le patriotisme téléologique assumé de The Englishman and His History (1944). Du côté français, Alain Corbin incarne l’attention à la contingence et à l’événement singulier (jusqu’à reconstituer le monde d’un inconnu, Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot), antidote méthodologique au déterminisme rétrospectif.
B. Le versant IA + histoire / humanités numériques
Le biais de numérisation est l’acquis empirique le plus solide de ce versant. Ian Milligan (professeur à l’Université de Waterloo), dans son article fondateur « Illusionary Order: Online Databases, Optical Character Recognition, and Canadian History, 1997–2010 » (Canadian Historical Review, vol. 94, n° 4, décembre 2013, p. 540-569), a démontré chiffres à l’appui que la numérisation déforme l’historiographie : les thèses canadiennes citaient le Toronto Star 74 fois en 1998 (sur 67 thèses) contre 753 fois en 2010 (sur 69 thèses), simple effet de la mise en ligne de la base. Sa formule — « Databases are skewing our research » — résume le danger : on cite ce qui est numérisé et facilement accessible, non ce qui est le plus pertinent, et cela « sans que les chercheurs concernés ne reconnaissent ou n’apprécient eux-mêmes l’impact de leurs pratiques ». Milligan souligne aussi le taux d’erreur significatif de l’OCR. Tim Hitchcock, dans la même veine critique, qualifie l’usage non critique des sources numérisées de « roulette dressed up as scholarship » (« de la roulette déguisée en érudition »). Dans The Transformation of Historical Research in the Digital Age (Cambridge UP, accès libre), Milligan généralise : « nous sommes tous numériques désormais », tous les historiens — pas seulement les digital historians — voyant leur flux de travail façonné par « des algorithmes qu’ils comprennent rarement ». Recommandation directe pour l’historiographie augmentée : documenter explicitement le périmètre de numérisation comme une variable biaisante, au même titre qu’on critique une source.
La controverse Moretti structure le débat méthodologique. Franco Moretti (Stanford Literary Lab) a opposé le distant reading — analyse quantitative de vastes corpus — au close reading, qu’il dénonce comme une « submission théologique » à un canon de quelques textes. Ses critiques (recension de Distant Reading, Digital Humanities Quarterly, 2014) lui reprochent de « surestimer l’objectivité scientifique de ses analyses tout en sous-estimant les histoires productives de doute, d’échec et de compromis ». Le débat « zooming in / zooming out » (close vs distant) reste ouvert ; la position d’équilibre dominante est celle d’une critical digital humanities combinant les deux échelles — pertinente pour articuler données massives et lecture fine de l’indice.
Le cas Raphaël Doan : un débat à manier avec une rigueur épistémique maximale. Doan, agrégé de lettres classiques (ENS, ENA), magistrat et cofondateur du laboratoire Vestigia, a publié Si Rome n’avait pas chuté (Passés composés, mai 2023), présenté par l’éditeur comme « le premier livre d’histoire écrit et illustré avec une intelligence artificielle » (texte et images générés via GPT, sous la direction et le commentaire critique de l’historien) ; l’ouvrage a reçu le prix Bonnefous de l’Académie des sciences morales et politiques. Le dispositif lui-même est instructif : la RTS observe que GPT est « une machine qui aligne des mots en suivant une logique statistique » dont « la véridicité n’est pas le problème », et que l’intérêt réside dans les commentaires de l’historien qui « recadrent » la machine — illustration concrète de la frontière entre récit plausible et fait établi.
Mise en garde épistémique de premier ordre : parmi les formulations spectaculaires souvent prêtées à Doan, plusieurs ne sont attestées dans aucune source publique vérifiable — notamment « hallucine un passé sans aspérités », « donne une texture de réalité à ce qui n’a pas eu lieu », l’historien devenu « philosophe de la preuve », et « tracer la frontière invisible entre le fait sédimenté et la probabilité statistique ». Ces formules paraissent être des reconstructions ou paraphrases stylistiques, et ne doivent pas être citées comme verbatim. Ce qui est attesté mot pour mot : dans « Toutes les images sont-elles truquées ? L’IA à l’ère de la méfiance généralisée » (Le Grand Continent, 29 août 2024), Doan écrit : « Alors que la photographie a cessé d’être une preuve du réel, chaque image devient un objet de méfiance et nous pose une question vertigineuse : que faut-il montrer pour être cru ? » Il y ajoute que l’IA « ne va pas nous rendre plus crédules — mais beaucoup plus sceptiques » et file la métaphore d’un « retour au monde d’avant 1839 » (avant la photographie). Par ailleurs, sur le versant créatif, Doan assume publiquement l’« hallucination » comme ressource uchronique (« l’IA est capable d’halluciner des choses qui ne se sont jamais produites tout en s’inspirant de données réelles » — Le Nouvel Esprit Public, février 2024) — sens valorisant, à l’exact opposé d’une dénonciation du « passé sans aspérités ». Confondre les deux serait une erreur d’attribution.
Le débat est explicitement conflictuel. Le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH) a publié « Un « historien » au service de l’Intelligence Artificielle » (cvuh.hypotheses.org/1304, 19 juin 2023), réquisitoire visant l’entretien de Doan par Alexandre Devecchio (Le Figaro, repris dans Le Soir, 20 mai 2023). Le CVUH y soutient que relativiser la valeur probante de la photographie offre une « aubaine » au négationnisme : « Son interlocuteur négationniste aura beau jeu de lui rétorquer que « l’historien » R. Doan conteste que la photographie a jamais été une preuve de vérité ! », en mobilisant à l’appui Un album d’Auschwitz de Tal Bruttmann, Stefan Hördler et Christoph Kreutzmüller (Seuil, 2023). C’est précisément le type de débat vif et non tranché que le chercheur en historiographie augmentée doit cartographier sans le clore : la même observation technique (l’IA dissout la distinction vrai/faux des images) peut nourrir soit une salutaire montée du scepticisme méthodique, soit une dangereuse banalisation du doute généralisé. Le risque institutionnel parallèle est massif et chiffré : selon des études relayées par LeMagIT, les fraudes liées aux deepfakes et aux documents synthétiques auraient bondi en France depuis 2024 — la falsification documentaire algorithmique n’est plus une hypothèse mais une menace mesurée.
C. Les biais cognitifs appliqués au raisonnement historique et le doute fécond
David Hackett Fischer, Historians’ Fallacies: Toward a Logic of Historical Thought (Harper & Row, 1970), reste l’ouvrage de référence. Il propose une taxonomie des sophismes du raisonnement historique organisée en trois grandes sections — fallacies of inquiry (de l’enquête), fallacies of explanation (la plus fournie), et fallacies of argument — dont le sophisme post hoc, la confusion corrélation/causalité, la « cause mécaniste » (empruntée à R. M. McIver), la « preuve hypostasiée », ou la « tunnel history » (empruntée à J. H. Hexter). Fischer pose que l’histoire est avant tout une discipline de résolution de problèmes (« the historian asks pertinent questions and then develops a logical paradigm to answer them ») et qu’une logique tacite peut être explicitée pour améliorer le raisonnement. La critique récurrente de l’ouvrage — son « fallacy gun » abat indistinctement Marx, Freud ou les grands historiens au risque du nitpicking — est elle-même un enseignement : traquer le sophisme ne doit pas conduire à jeter en bloc une œuvre par ailleurs féconde (lien direct avec le risque d’autodafé, partie D).
Les biais à intégrer systématiquement dans la pondération : le biais de confirmation (sélectionner les données confortant l’hypothèse) ; l’égocentrisme et l’ethnocentrisme (juger les sociétés du passé à l’aune de la sienne) ; l’anachronisme psychologique (prêter aux acteurs du passé nos catégories mentales) ; le présentisme moral (Butterfield) ; et l’aveuglement que Bloch nomme les causes « subtiles, non suffisantes mais quand même présentes » — ces facteurs ténus qui échappent à la causalité grossière. Paul-François Paoli prolonge la réflexion sur l’aveuglement idéologique des intellectuels (par ex. La Tyrannie de la faiblesse, 2010) ; mais ses essais relèvent de la polémique d’opinion plus que de l’épistémologie académique et doivent être cités avec circonspection, comme symptôme et non comme autorité. La tradition Aristote/Littré sur la bêtise comme défaut de discernement couplé à la certitude péremptoire reste l’arrière-plan pertinent : le danger n’est pas l’ignorance mais l’ignorance certaine d’elle-même.
Le doute fécond est l’antidote structurel. Socrate (« je sais que je ne sais rien ») et surtout Montaigne fournissent la posture : « qui veut guérir de l’ignorance, il faut la confesser » et « il y a quelque ignorance forte et généreuse » (Essais) — l’ignorance assumée comme condition du savoir, non comme son contraire. Jean-François Mattei (Le Doute en médecine) distingue le doute pratique (qui doit se résoudre dans l’action) du doute théorique (qui peut rester ouvert), articulation directement transposable à l’historien-décideur qui doit conclure tout en restant révisable. La formule bergsonienne « agir en homme de pensée et penser en homme d’action » — que Bergson proposait comme devise « au philosophe, et même au commun des hommes » — capture cet équilibre : penser sans paralyser l’action, agir sans renoncer à la réflexivité. Pour l’historiographie augmentée, cela se traduit par une règle : trancher provisoirement (FAIT) tout en gardant ouverte la révision (INCERTITUDE).
D. Le risque d’« autodafé » épistémique et la péremption du savoir
La distinction cardinale est révision / révisionnisme. Comme le formule la tradition issue de Pierre Vidal-Naquet (Les Assassins de la mémoire, 1987) : « si l’écriture de l’histoire est par définition révision, interrogation critique des sources et documents, le révisionnisme lui est une entreprise de déréalisation de l’histoire ». Tout historien « se doit donc d’être révisionniste » au sens propre — de nouvelles sources, de nouvelles approches, la levée de barrières idéologiques imposent de réviser — mais le révisionnisme abusif (négationnisme) « nie les principes de base de la vérité historique ». La gestion de la péremption se joue dans cet entre-deux : ni autodafé (rejet massif d’œuvres anciennes au seul motif qu’un élément nouveau apparaît), ni fétichisation (sacralisation non critique de travaux dépassés).
Le modèle Valla est l’archétype de la révision légitime. En 1440, Lorenzo Valla, dans le De falso credita et ementita Constantini donatione, démontre par une critique « tout à la fois juridique, historique et philologique » que la Donation de Constantin est un faux (relevant par exemple que la concession de la primauté sur Constantinople était impossible, la ville n’existant pas sous les consulats invoqués). Cet acte est tenu pour fondateur de la critique textuelle moderne (l’édition française est préfacée par Ginzburg). Sa leçon pour l’ère de l’IA : un élément critique nouveau, rigoureusement conduit, invalide un document précis sans détruire en bloc l’édifice du savoir — exactement la posture à opposer à la tentation d’« autodafé » que pourrait susciter un afflux de données nouvelles.
Le cas Carlyle / Michelet incarne la tension récit vs rigueur et la péremption par évolution des critères : Vidal-Naquet cite l’œuvre de Michelet « construisant au XIXᵉ siècle une patrie française éternelle, à travers une lecture romantique (et parfois romanesque) des faits historiques » — un grand récit aujourd’hui périmé dans ses présupposés mais non sans valeur historiographique. La bonne pratique n’est pas de brûler Michelet, mais de le réévaluer en le replaçant dans son régime d’historicité (Hartog), c’est-à-dire de pondérer un travail ancien à l’aune des critères de son temps tout en mesurant son obsolescence par rapport aux nôtres.
Recommendations
Étape 1 — Instituer un marquage épistémique tripartite systématique. Pour chaque énoncé, distinguer FAIT (établi par recoupement convergent de traces indépendantes), INFÉRENCE (rétrodiction explicite au sens de Veyne, présentée comme hypothèse causale révisable) et INCERTITUDE (probabilité, contingence irréductible, zone d’ombre causale assumée à la Bloch/de Gaulle). Seuil de bascule : une INFÉRENCE ne devient FAIT que lorsqu’au moins deux sources de nature indépendante la corroborent et qu’aucune ne la contredit frontalement.
Étape 2 — Pondérer par l’intrigue, jamais par le volume. Refuser le réflexe quantitatif. Une donnée massive issue de l’IA ne « pèse » qu’une fois rapportée à un questionnaire critique explicite et intégrée à une intrigue intelligible (Veyne) ou à une représentance assumée (Ricœur). Benchmark qui change la décision : si un corpus algorithmique modifie la conclusion, exiger une vérification par close reading ginzburgien d’un échantillon d’indices, sous peine de céder au distant reading non critique.
Étape 3 — Documenter le biais de numérisation comme une critique de source à part entière. Sur le modèle de Milligan, consigner systématiquement : qu’est-ce qui est numérisé / non numérisé dans le corpus ? quel est le taux d’erreur OCR ? le moteur de recherche est-il opaque ? Traiter l’accessibilité numérique comme une variable biaisante au même titre que la provenance d’une archive. Seuil : ne jamais conclure sur la fréquence d’un terme ou d’un thème sans avoir établi la représentativité du sous-corpus numérisé.
Étape 4 — Traiter l’IA générative comme producteur d’hypothèses, jamais de preuves, et tracer explicitement la frontière fait / probabilité statistique. Suivre le dispositif de Si Rome n’avait pas chuté (la machine propose, l’historien recadre) mais inverser la charge de la preuve : tout énoncé généré est présumé INCERTITUDE jusqu’à validation par source primaire. Garde-fou impératif : ne jamais citer une formulation attribuée à un auteur (en particulier Doan) sans vérification verbatim — et signaler le débat CVUH lorsqu’on mobilise sa position, car la même observation technique peut servir le scepticisme méthodique ou la banalisation négationniste.
Étape 5 — Réviser sans brûler : appliquer le modèle Valla à la péremption. Face à un travail ancien contredit par un élément nouveau, invalider le point précis par critique argumentée plutôt que rejeter l’œuvre en bloc ; replacer le travail périmé dans son régime d’historicité (Hartog) avant de le déclasser. Seuil d’« autodafé » justifié : seul un faux avéré (type Donation de Constantin) ou une falsification délibérée justifie le retrait complet ; une simple obsolescence des conclusions appelle réévaluation, non destruction.
Étape 6 — Cultiver le doute fécond comme discipline, pas comme posture. Confesser l’ignorance (Montaigne), distinguer doute pratique (à résoudre pour conclure) et doute théorique (à garder ouvert), et soumettre ses propres conclusions à la chasse aux sophismes de Fischer — tout en se gardant du nitpicking qui « enterre les grands penseurs » sous les erreurs mineures.
Caveats
- Sourcing le plus fragile, signalé explicitement : plusieurs citations spectaculaires attribuées à Raphaël Doan (« passé sans aspérités », « texture de réalité à ce qui n’a pas eu lieu », « philosophe de la preuve », « frontière entre le fait sédimenté et la probabilité statistique ») n’ont pu être vérifiées verbatim dans aucune source publique et ne doivent pas être présentées comme des citations exactes. La seule formule attestée mot pour mot porte sur la photographie qui « a cessé d’être une preuve du réel » (Le Grand Continent, 29 août 2024). L’« hallucination » est, chez Doan, une notion valorisée pour l’uchronie, non une critique.
- Débats explicitement non tranchés à ne pas refermer artificiellement : la thèse de Veyne (« l’Histoire n’existe pas » comme science) ; le narrativisme de Hayden White (accusé de relativisme) ; la validité du « présentisme » de Hartog (Koselleck ne visait que le progressisme radical) ; la fidélité de la lecture gaullienne de Bergson (Maquet) ; le « Butterfieldproblem » ; la portée du close vs distant reading (Moretti et ses critiques).
- Sources à statut inégal : Paul-François Paoli relève de l’essai d’opinion polémique, non de l’épistémologie académique, et est cité ici comme symptôme du thème de l’aveuglement intellectuel, non comme autorité. Les chiffres sur l’explosion des fraudes par deepfake proviennent d’études commerciales (Sumsub, Ipsos, relayées par LeMagIT) et doivent être traités comme des ordres de grandeur, non comme des données académiques validées.
- Lacune assumée : faute de budget de recherche résiduel, les positions précises d’Alain Corbin sur la contingence et de Montaigne (citations exactes des Essais) reposent sur des sources de seconde main ou sur la mémoire savante consolidée plutôt que sur une vérification primaire ; à confirmer sur édition de référence avant publication formelle. »
…
Le métier d’historien : principes fondamentaux de la recherche historique professionnelle
« L’histoire scientifique repose sur un socle de principes méthodologiques forgés depuis le XIXe siècle, de Leopold von Ranke à l’École des Annales. La critique rigoureuse des sources, le croisement documentaire et la contextualisation constituent le triptyque fondamental qui distingue l’historien professionnel de l’amateur ou du littérateur. Ce guide synthétise les préceptes validés par les maîtres de la discipline — Marc Bloch, Lucien Febvre, Paul Veyne, E.H. Carr, Carlo Ginzburg — et identifie les erreurs méthodologiques systématiquement dénoncées : anachronisme, téléologie, présentisme, usage non critique des sources. La tension entre narration et rigueur scientifique, illustrée par la critique de Carlyle dans son Histoire de Frédéric le Grand, traverse l’ensemble de ces réflexions épistémologiques.
Les fondations de l’histoire scientifique : de Ranke à l’École des Annales
Leopold von Ranke a posé en 1824 les bases de l’historiographie moderne avec sa célèbre formule : montrer le passé « wie es eigentlich gewesen » (« comme cela s’est réellement passé »). Ce programme implique une rupture décisive avec l’histoire littéraire et moralisante. Ranke exige que l’historien fonde son travail exclusivement sur des sources primaires — archives diplomatiques, correspondances officielles, documents d’État — soumises à une critique systématique. Il distingue la critique externe (authenticité, provenance, datation) de la critique interne (fiabilité du témoin, ses intentions, sa compétence). Cette méthode, codifiée en France par Langlois et Seignobos dans leur Introduction aux études historiques (1898), établit que « l’histoire n’est que la mise en œuvre des documents ».
L’école méthodique allemande introduit également le séminaire historique, où les étudiants confrontent leurs interprétations et vérifient mutuellement leurs sources. L’exigence de notes de bas de page permettant la vérification devient la marque de fabrique de l’histoire professionnelle. Cette rigueur documentaire reste le socle de toute pratique historienne, même si les générations suivantes en ont critiqué le positivisme naïf.
Marc Bloch et Lucien Febvre, fondateurs de l’École des Annales en 1929, ont enrichi cet héritage en élargissant la définition de l’histoire. Bloch la définit comme « la science des hommes dans le temps », déplaçant l’accent du document vers l’humain. Sa comparaison célèbre fait de l’historien un ogre : « Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier. » L’innovation majeure des Annales tient dans trois propositions : rompre avec l’histoire événementielle au profit de la longue durée ; privilégier une histoire-problème qui pose des questions au passé plutôt que de simplement le narrer ; fédérer les sciences sociales (économie, sociologie, géographie, anthropologie) autour d’une histoire renouvelée.
La critique des sources comme fondement du métier
La méthode critique distingue l’historien professionnel du simple chroniqueur. Marc Bloch formule ce principe avec force : « L’avènement d’une méthode rationnelle de critique appliquée aux témoignages humains apporte un gain immense. Nous avons acquis le droit de ne pas le croire toujours, parce que nous savons mieux que par le passé quand et pourquoi il ne doit pas être cru. »
La critique externe vérifie l’authenticité du document. L’exemple fondateur reste la démonstration de Lorenzo Valla en 1440 : il prouva la fausseté de la Donation de Constantin par l’analyse du latin, des institutions et de la toponymie — des anachronismes révélant un faux médiéval. L’historien doit établir qui a produit le document, quand, où, dans quelles circonstances, et par quels canaux il nous est parvenu.
La critique interne interroge la fiabilité du témoignage. Questions fondamentales selon Antoine Prost : l’auteur a-t-il voulu dire la vérité ? Avait-il des raisons de la dissimuler ou de la modifier ? Était-il compétent pour observer ce qu’il rapporte ? Se trompe-t-il lui-même ? Bloch distingue cruciairement les témoignages volontaires (chroniques, mémoires, récits délibérément composés pour la postérité) des témoignages involontaires (traces laissées sans intention de témoigner). Ces derniers — registres comptables, actes notariés, archives administratives — révèlent souvent davantage que les sources narratives, précisément parce qu’ils n’ont pas été conçus pour convaincre.
Le croisement documentaire constitue la méthode essentielle de vérification. Langlois et Seignobos préconisent la confrontation de témoignages indépendants : seul ce que plusieurs sources non coordonnées confirment peut être tenu pour établi. Cette exigence impose de chercher activement les contre-exemples et de ne jamais s’appuyer sur une source unique, fût-elle apparemment irréprochable.
Les sept péchés capitaux de l’historien
L’anachronisme représente ce que Lucien Febvre nomme le « péché irrémissible » de l’historien. Il consiste à projeter sur le passé des concepts, des objets ou des sentiments qui lui sont étrangers. Febvre illustre l’absurdité de l’anachronisme matériel par l’image de « César tué d’un coup de Browning », mais c’est l’anachronisme conceptuel qu’il traque principalement. Dans Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (1942), il démontre l’impossibilité d’attribuer l’athéisme à Rabelais : « les conditions de possibilité n’étant pas alors réunies », l’outillage mental du XVIe siècle ne permettait pas la pensée athée telle que nous l’entendons. L’historien doit reconstruire les catégories mentales propres à chaque époque, non plaquer les siennes.
La téléologie consiste à lire le passé à rebours, comme si les événements s’étaient nécessairement dirigés vers leur issue connue. Herbert Butterfield a dénoncé en 1931 cette « Whig Interpretation of History » qui fait l’éloge des révolutions pourvu qu’elles aient été victorieuses et produit « une histoire qui est la ratification du présent ». Alain Corbin critique de même la lecture téléologique du XIXe siècle français comme « marche inéluctable vers la République », lecture qui fausse la compréhension du Second Empire. L’historien doit reconnaître la contingence : le résultat advenu n’était pas le seul possible.
Le biais de confirmation pousse à privilégier les informations confirmant les hypothèses initiales. En histoire, il se manifeste par une sélection orientée des sources et une interprétation tendancieuse. Ian Milligan montre que la numérisation aggrave ce biais : les chercheurs citent davantage les sources numérisées que les plus pertinentes. La parade réside dans la multiplication des sources, la recherche active des contre-exemples, et la transparence sur les documents consultés et écartés.
L’usage non critique des sources revient à prendre le contenu d’un document pour un reflet direct de la réalité, oubliant que toute source est une construction médiatisée. Marc Bloch rappelle que « les faits n’existent pas par eux-mêmes. Il ne faut pas oublier l’activité et l’initiative de l’esprit qui construit ces mêmes faits historiques. » Même l’erreur et le mensonge ont une valeur documentaire — ils renseignent sur les représentations d’une époque.
Le présentisme désigne, selon François Hartog, un régime d’historicité où le présent recouvre passé et futur. Comme erreur méthodologique, il consiste à juger le passé selon les valeurs morales du présent — ethnocentrisme temporel qui interdit de comprendre les logiques internes à chaque société historique. L’historien doit pratiquer une posture de compréhension qui décentre son point de vue sans renoncer à analyser.
Le manque de contextualisation isole un fait de l’ensemble des circonstances qui lui donnent sens. Antoine Prost insiste : inscrire des sources dans leur contexte (critique externe), c’est simultanément questionner le contexte tel qu’on le connaît. Tout document exige une analyse multidimensionnelle — contexte social, économique, culturel, linguistique, événementiel.
La confusion narration/analyse substitue le récit à la démonstration. L’anecdote remplace l’argument, la paraphrase tient lieu d’interprétation. Paul Ricœur rappelle que « le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif » — la narration n’est pas l’ennemi de l’analyse, mais elle doit servir une démonstration argumentée, non se substituer à elle.
Le débat sur l’objectivité traverse toute l’historiographie moderne
E.H. Carr a porté en 1961 la critique la plus influente du mythe de l’objectivité pure. Contre l’héritage rankeien, il affirme que « la croyance en un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l’interprétation de l’historien est une absurdité prépostère ». L’histoire est « un processus continu d’interaction entre l’historien et ses faits, un dialogue sans fin entre le présent et le passé ». Carr distingue les « faits sur le passé » des « faits historiques » : des millions de personnes ont franchi le Rubicon, seul le passage de César est déclaré historiquement significatif. C’est l’historien qui, par sa sélection, élève certains faits au rang de faits historiques.
Cette critique ne conduit pas Carr au relativisme absolu. Il maintient que « l’historien n’est ni l’esclave humble ni le maître tyrannique de ses faits. La relation entre l’historien et ses faits est une relation d’égalité, de donnant-donnant. » L’idéal d’impartialité — distinct de l’impossible neutralité — reste valide. L’historien doit expliciter sa position, ses hypothèses, ses critères de sélection. Cette transparence méthodologique constitue la réponse contemporaine au problème de l’objectivité.
Paul Veyne radicalise ce questionnement dans Comment on écrit l’histoire (1971) : « L’histoire est un roman vrai. » L’historien ne peut prétendre à la scientificité au sens des sciences exactes ; il produit une reconstruction narrative à partir de traces fragmentaires. Mais cette reconstruction obéit à des règles — critique des sources, cohérence logique, adéquation aux témoignages disponibles — qui la distinguent de la fiction pure.
L’imagination historique légitime selon Collingwood et Ginzburg
R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires ».
Carlo Ginzburg prolonge cette réflexion avec le paradigme indiciaire. Dans son essai « Traces » (1979), il identifie une méthode commune aux chasseurs préhistoriques, aux médecins hippocratiques, aux experts d’art comme Giovanni Morelli, à Freud et à Sherlock Holmes : la lecture de traces, indices et symptômes pour reconstituer des réalités cachées. La microhistoire qu’il pratique — exemplifiée par Le Fromage et les Vers (1976) — examine des cas singuliers pour éclairer des structures larges. Elle lit les sources « à rebrousse-poil », extrayant des documents ce qu’ils n’avaient pas l’intention de révéler.
Ginzburg assume que cette approche implique la conjecture. Le microhistorien « formule une hypothèse basée sur des preuves incomplètes, plutôt que d’utiliser de grandes quantités de données pour confirmer ou infirmer une théorie initiale ». La relation entre preuve et possibilité devient centrale : l’historien propose l’explication la plus plausible, non la certitude absolue.
Le cas Carlyle illustre la tension entre récit et rigueur
La critique de Thomas Carlyle dans son Histoire de Frédéric le Grand (1858-1865) cristallise les reproches de l’école méthodique à l’histoire romantique. On lui reproche son manque de rigueur critique dans le choix des documents — préférence pour les « vieilles gazettes » et les anecdotes pittoresques plutôt que les archives diplomatiques. Son style prophétique ne s’efface jamais devant les faits : interventions constantes de l’auteur, adresses directes aux personnages, usage du présent de narration. L’Encyclopædia Britannica note : « Bien qu’incapable de mentir, Carlyle était complètement non fiable comme observateur, puisqu’il voyait invariablement ce qu’il avait décidé d’avance qu’il devait voir. »
Cette critique s’applique également à Jules Michelet, qui proclamait : « Guizot analyse, Thierry narre, moi je ressuscite ! » Sa méthode de résurrection du passé par immersion personnelle, son style excessif comparé aux « tableaux de Delacroix », son mépris apparent pour la neutralité scientifique — tout cela heurtait les positivistes. Pourtant, Fernand Braudel et Roland Barthes ont défendu Michelet comme incarnant « la première forme d’une exigence de totalité ».
Le débat reste ouvert. Hayden White a montré dans Metahistory (1973) que l’écriture historique ne peut échapper à des choix narratifs qui affectent l’interprétation : romance, comédie, tragédie ou satire. L’idéal d’écriture transparente est lui-même un effet rhétorique. Mais cette reconnaissance n’abolit pas la distinction entre histoire et fiction : l’historien reste tenu par les sources, par la critique documentaire, par l’obligation de rendre compte de ce qui fut plutôt que d’inventer librement.
Mémoire et histoire : une distinction fondamentale selon Pierre Nora
Pierre Nora établit une distinction capitale : « La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants et à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie. L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. » La mémoire est affective, partielle, partisane ; l’histoire exige des raisons et des preuves. « La mémoire divise et l’histoire seule réunit. »
Cette distinction protège l’historien des instrumentalisations mémorielles. Le « devoir de mémoire » n’est pas une demande d’histoire : il cherche à fixer une vérité là où l’histoire questionne sans cesse. L’historien doit conserver sa liberté face aux mémoires revendicatrices, sans juger le passé avec les critères d’aujourd’hui.
François Hartog complète cette réflexion avec le concept de régimes d’historicité — les manières dont une société articule passé, présent et futur. Notre époque vit sous le régime du présentisme : le présent dilaté recouvre tout, le futur apparaît « non plus comme promesse, mais comme menace ». Comprendre cette situation permet à l’historien de situer sa propre pratique et d’exercer son rôle de « déprise du présent ».
La contribution de Koselleck : le temps comme objet historique
Reinhart Koselleck apporte une dimension supplémentaire avec la Begriffsgeschichte (histoire des concepts). Les concepts politiques fondamentaux — État, peuple, démocratie, révolution — contiennent des couches temporelles multiples : chaque usage présent porte la trace des usages passés. Étudier l’évolution sémantique des concepts révèle les transformations sociales et politiques.
Koselleck forge deux catégories méta-historiques essentielles : l’espace d’expérience (la présence du passé dans le présent, l’accumulation des expériences disponibles) et l’horizon d’attente (les anticipations dirigées vers le futur). L’écart entre ces deux pôles caractérise la modernité : « Moins la substance d’expérience est grande, plus grandes sont les attentes qui s’y rattachent. » Cette structure temporelle propre à chaque époque doit être reconstituée par l’historien, sous peine de projeter anachroniquement les temporalités contemporaines.
Principes validés pour une pratique historienne rigoureuse
La synthèse des enseignements des maîtres permet d’établir un protocole méthodologique :
- Critique des sources : toujours vérifier authenticité, provenance, datation (critique externe) ; interroger fiabilité, intentions, compétence de l’auteur (critique interne)
- Croisement documentaire : ne jamais s’appuyer sur une source unique ; confronter témoignages indépendants ; chercher les contre-exemples
- Contextualisation multidimensionnelle : replacer chaque source et chaque fait dans ses contextes social, économique, culturel, linguistique, événementiel
- Distinction fait/interprétation : expliciter ce qui est établi par les sources et ce qui relève de l’hypothèse interprétative
- Transparence méthodologique : exposer ses hypothèses, ses critères de sélection, les sources consultées et écartées
- Reconnaissance de l’incertitude : graduer les affirmations selon le degré de certitude ; distinguer le certain, le probable, le possible
- Vigilance face aux biais : traquer l’anachronisme, la téléologie, le présentisme, le biais de confirmation
Conclusion : une science humaine sous tension créatrice
L’épistémologie de l’histoire révèle une discipline en tension créatrice entre exigences contradictoires : rigueur documentaire et imagination reconstructrice ; impartialité et engagement interprétatif ; narration vivante et analyse démonstrative. Cette tension n’est pas à résoudre mais à maintenir — elle constitue la fécondité même du métier d’historien.
L’erreur méthodologique fondamentale serait de croire qu’on peut soit atteindre l’objectivité pure (illusion positiviste), soit renoncer à toute prétention de vérité (dérive relativiste). La voie tracée par Bloch, Carr, Ginzburg combine l’humilité épistémologique — reconnaître les limites de notre connaissance — et l’exigence de rigueur — soumettre toute affirmation à la critique des sources et des pairs. L’histoire ainsi comprise n’est pas une science au sens des sciences exactes, mais une discipline critique dont les règles méthodologiques garantissent la validité des résultats sans prétendre à la certitude absolue. C’est précisément cette modestie épistémologique qui fonde sa scientificité authentique. »
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L’influence bergsonienne sur la pensée gaullienne
« La conception historique de De Gaulle s’enracine dans la philosophie d’Henri Bergson, dont il avait étudié les œuvres. Selon l’analyse de Michel Desvignes dans un article de la Fondation Charles de Gaulle, Le Fil de l’épée s’appuie explicitement sur L’Évolution créatrice de Bergson pour développer une pensée de l’action militaire et politique. Cette influence se manifeste par trois caractéristiques majeures : le rejet du mécanisme causal simple, la primauté de la durée et du devenir sur les schémas figés, et l’importance de la création continue dans l’histoire. DUMAS +2
Bergson développait une théorie selon laquelle « en histoire le temps créateur contrevient à la liaison nécessaire entre cause et effet ; les causes et les effets y existent sans proportion les unes envers les autres ». De Gaulle transpose cette vision philosophique dans le domaine militaire et politique. Il refuse les « doctrines a priori » et privilégie ce qu’il nomme la « doctrine des circonstances », reconnaissant ainsi que chaque situation historique est unique et irréductible à des lois générales. OpenEdition + 2
Dans un passage cité par plusieurs sources académiques, De Gaulle affirme en conversation avec Claude Guy : « J’ai toujours pensé et je ne cesse de répéter que les nations sont dominées par de sombres lois, sans lesquelles il ne leur est pas donné d’agir et auxquelles elles obéissent à tâtons ». Cette formulation suggère une vision où les forces historiques sont multiples, obscures, et ne peuvent être réduites à une explication unique et rationnelle. Académie des Sciences Morales et Politiques
Le pragmatisme gaullien face à la complexité
L’approche de De Gaulle se caractérise par un pragmatisme empirique opposé aux systèmes idéologiques simplificateurs. Jean-Paul Cointet, historien spécialiste du gaullisme, note que « l’histoire française n’est jamais retracée chez lui en termes métaphysiques ou idéologiques, mais en termes d’intérêt national ». Cette méthode révèle son refus de réduire les phénomènes historiques à une grille de lecture unique, qu’elle soit marxiste, libérale ou déterministe. Fondation Charles de Gaulle
Julian Jackson, dans sa biographie de référence De Gaulle. Une certaine idée de la France (2019), souligne que « toute l’intelligence de De Gaulle repose sur son incroyable sensibilité aux circonstances qui en fait un être dans le mouvement et l’adaptabilité ». L’historien britannique décrit un homme explorant « toutes les dimensions du mystère de Gaulle, sans chercher à lui donner une excessive cohérence ». Cette absence de cohérence systématique n’est pas une faiblesse mais le reflet d’une pensée qui reconnaît la complexité irréductible du réel. Decitre + 3
Dans ses écrits sur le conflit mondial, De Gaulle évoque « le conflit le plus étendu, le plus complexe, le plus violent », soulignant « la profondeur et le caractère d’ubiquité » de la crise politique, économique, sociale et morale qui l’a engendré. Cette multiplication des facteurs causaux témoigne de sa vision systémique des événements historiques. »
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« L’intelligence artificielle est capable de lire ce que nous ne pouvons plus lire, de lier ce que nous ne savions plus lier. Elle ne crée pas du passé, elle le déterre là où l’esprit humain avait renoncé. C’est une machine à faire reculer l’oubli. »
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« L’IA donne une texture de réalité à ce qui n’a pas eu lieu. Elle permet à l’historien d’entrer dans le laboratoire de l’uchronie non plus seulement par le concept, mais par l’image et le texte simulé, rendant les bifurcations de l’histoire presque tangibles. »
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« Le risque de l’IA appliquée au récit historique, c’est de substituer au document d’archive une image parfaite, lissée, qui répond à nos attentes contemporaines. L’IA a tendance à halluciner un passé sans aspérités, un passé jetable où l’illusion du vrai remplace la quête de la vérité. »
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« L’IA ne va pas remplacer l’historien, elle va le forcer à redevenir un philosophe de la preuve. Devant la prolifération des passés reconstitués par les algorithmes, notre rôle sera de tracer la frontière invisible entre le fait sédimenté et la probabilité statistique. »
Raphaël Doan
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« « Merci beaucoup Monsieur le Président, Madame la Rapporteure, pour votre invitation. Je suis très honoré de pouvoir parler devant vous aujourd’hui.
Je voudrais commencer par une anecdote qui me vient d’un article récent du New York Times, paru il y a quelques semaines je crois, qui parlait des voitures autonomes. C’est un autre sujet, mais qui n’est pas sans lien avec le nôtre. Cet article est écrit par un médecin, un neurochirurgien, qui analyse les données des voitures Waymo — vous connaissez ces voitures autonomes qui sont largement déployées maintenant sur les routes américaines — et qui montrent que ces voitures réduisent de 90 % les accidents graves qui surviennent à leurs passagers par rapport aux conducteurs humains.
Ce médecin explique que, dans son expérience, lorsque l’on fait des essais sur un nouveau médicament et que celui-ci s’avère tellement efficace au début de l’expérimentation, cela devient quasiment impensable, pour des raisons éthiques, de ne pas continuer et de ne pas donner tout de suite l’accès à ce médicament au groupe placebo, c’est-à-dire celui qui n’en bénéficiait pas. Il faut le faire, bien sûr. Et il dit à la fin de l’article : quand on voit l’efficacité de ces voitures autonomes pour réduire les accidents de la route, est-ce que nous ne sommes pas tous, en fait, le groupe placebo à qui on devrait étendre cette expérimentation et la généraliser ?
Depuis que j’ai lu cet article, je me demande si nous ne sommes pas tous le groupe placebo d’autre chose avec l’usage de l’IA dans l’ensemble des domaines de la vie humaine. Évidemment, pour les voitures autonomes, le problème est tout de suite visible : c’est quand la voiture a un accident, quand il y a un crash ou qu’il y a des morts. Si une décision de justice, par exemple, est mal rendue, on voit moins la nature du problème, on voit moins qu’il existe. Pourtant, peut-être qu’aujourd’hui ou demain, on se rendra compte qu’en fait, des systèmes autonomes gérés par intelligence artificielle rendent de bien meilleures décisions de justice que celles que rendent les juges humains. Je vous le dis d’autant plus que j’ai été magistrat moi-même pendant plusieurs années.
Passer de manière très large à des systèmes automatisés de décision pour quelque chose qui nous paraît aujourd’hui assez impensable — comme la supériorité de la machine sur l’humain pour rendre une décision de justice — pourrait un jour devenir une exigence éthique. Après tout, on pensait aussi assez impensable que les voitures autonomes soient à ce point efficaces dès maintenant dans la conduite automobile.
A partir de là, ma position sur le sujet que vous avez soulevé vient d’une sorte de fascination personnelle que j’ai eue en 2020 en découvrant le modèle GPT-3 d’OpenAI. C’était le troisième modèle de langage fait par OpenAI, mais c’était surtout celui qui était le plus facilement accessible au public à l’époque sur leur site. C’était avant ChatGPT, et cela se présentait encore sous la forme d’un outil de complétion de texte. Ce n’était pas un chatbot ni un agent de conversation : on lui donnait le début d’un texte, et il finissait le texte.
Moi qui ai fait une formation littéraire — je ne suis pas ingénieur, j’ai fait du latin et du grec pendant mes études, soit peut-être la formation la plus opposée à l’intelligence artificielle et au numérique qu’on puisse imaginer —, j’ai trouvé justement fascinant qu’on en soit arrivé au stade où un ordinateur est capable de créer du texte original, cohérent et totalement inédit. Il ne s’agit pas d’une simple base de données, il ne recrache pas des morceaux de textes qu’il a déjà vus avant : à chaque fois, le texte est nouveau.
Je trouve que cela a révélé quelque chose d’étonnant et d’imprévisible : c’est que le texte lui-même, en tant que médium, le langage en fait, est beaucoup plus puissant qu’on n’aurait pu l’imaginer. On arrive avec ce médium à faire faire à l’ordinateur des choses qui paraissaient totalement inaccessibles auparavant. Par exemple, traduire très bien du texte. C’était quelque chose dont mes professeurs me disaient, dix ans auparavant, qu’on n’arriverait jamais à faire une traduction correcte d’une langue dans une autre. En fait, on y arrive absolument parfaitement. Mais cela permet aussi de réaliser toutes les tâches que l’on peut effectuer avec du texte, qu’il s’agisse de tâches intellectuelles ou, simplement, de s’orienter dans le monde, dans les idées ou dans les actions que l’on peut réaliser par le biais de l’écrit.
De ce point de vue-là, je pense qu’on est vraiment en train de vivre une révolution anthropologique. Je crois que cela a déjà été dit par certains de vos invités auparavant, mais je la situerais dans l’histoire longue de notre rapport à l’écrit. Je ne suis pas sûr qu’on puisse voir plus de trois révolutions majeures dans ce domaine :
- L’invention de l’écriture elle-même, bien sûr, qui a permis d’automatiser la mémoire. C’était la première fois qu’on avait la technologie pour éviter d’avoir à apprendre par cœur les informations dont on voulait se souvenir. Cette automatisation de la mémoire a permis la naissance de l’administration, de la littérature, de la comptabilité et de plein de choses assez essentielles.
- L’invention de l’imprimerie, qui a permis d’automatiser la communication et la reproduction des idées. Elle a probablement donné naissance à la science moderne en permettant d’échanger les idées entre scientifiques beaucoup plus rapidement et de manière plus sûre, et aussi, je pense, au libéralisme dans un sens très large, puisqu’elle permet d’avoir la presse écrite et la circulation des idées dans un espace démocratique.
- La révolution actuelle, où nous en sommes non plus à l’automatisation de la mémoire ni de la copie des idées, mais à la génération du texte et des idées. C’est la première fois dans l’histoire que nous avons du texte qui n’a pas été écrit par un être humain. Cela peut effrayer, et je comprends ceux que ça effraie, mais moi je trouve cela assez fascinant qu’on soit capable de faire ça.
À partir de là, le risque qui me paraît important aujourd’hui est celui d’une sorte de double complaisance.
La première complaisance, c’est celle de l’humanité envers elle-même. Nous avons souvent la tentation de nous dire qu’il y a une spécificité humaine irréductible et que les machines ne sauront jamais faire telle ou telle tâche parce que ce sont des machines, tandis que nous, nous sommes humains, nous avons une âme, un esprit, des choses qui par définition rendraient la machine incapable de les réaliser. On se dit : « Jusqu’ici, aucune machine ne nous a dépassés en tout, donc ça n’arrivera jamais. » Je pense qu’il n’y a aucune raison de le penser. Les machines surpassent déjà les humains sur beaucoup de tâches si on les prend séparément, y compris des tâches très intellectuelles. La plus avancée aujourd’hui est probablement la programmation et la création de code, où les grands modèles de langage actuels sont vraiment à un niveau d’expertise très élevé.
Je pense qu’il n’est pas déraisonnable de faire la projection que les machines finiront par exceller sur l’ensemble des tâches humaines, et nous sommes en voie d’y parvenir. C’est difficile de faire une prédiction exacte, mais cela ne se calcule plus en siècles, et peut-être plus non plus en décennies. C’est d’ailleurs ce à quoi travaillent la plupart des chercheurs dans les grands laboratoires américains. C’est aussi ce que croient la plupart des jeunes chercheurs français aujourd’hui qui veulent travailler sur l’intelligence artificielle. Des gens comme Demis Hassabis chez DeepMind ou Dario Amodei chez Anthropic ont vraiment cette idée en tête : dans pas si longtemps que ça, on arrivera à cette intelligence artificielle qu’ils appellent « générale ». Ce n’est pas de la science-fiction pour eux, et ce ne sont pas non plus des lubies.
La deuxième complaisance est plus propre à l’Europe. C’est cette idée que l’Europe n’aurait pas trop à envier aux Américains sur les progrès de l’IA, soit parce que ce que font les Américains ne serait pas si bien que ça, que les modèles font beaucoup d’erreurs, ne serviraient à rien et se tromperaient beaucoup, soit parce que ce serait une bulle financière qui risque d’éclater à tout moment ou que les performances des modèles stagnent face à un « mur ».
D’un autre côté, cette complaisance prend aussi la forme de l’idée que l’Europe pourrait être un continent vertueux et frugal. Le meilleur exemple récent que j’ai en date, c’est une étude de l’ADEME publiée au début du mois, qui présente l’expansion des centres de données en Europe et les investissements dans les data centers comme un risque. Elle propose des scénarios pour essayer d’endiguer leur création, en disant que c’est une impasse stratégique dangereuse pour la politique environnementale, et propose en fait de s’arrêter là pour avoir une ambition frugale.
La réalité, c’est que même si on voulait mettre beaucoup de moyens pour rattraper les Américains, on aurait de grandes difficultés. La première raison, c’est que les Américains investissent massivement dans l’intelligence artificielle parce qu’ils en ont les moyens : ce sont les cash-flows des GAFAM. Chez eux, ce genre d’investissement ne repose pas tant que ça sur de la dette, contrairement à ce qui s’était passé lors de la bulle internet.
L’autre point à avoir en tête, c’est que même si le gain de productivité n’est pas encore flagrant — même si les économistes sont divisés, Philippe Aghion a sorti récemment un papier pour dire qu’on décèle une première trace de gain de productivité dû aux LLM dans l’économie —, c’est tout à fait normal qu’on ne voie pas encore bien les choses. La dynamo a mis 30 ans à se refléter dans les chiffres de productivité. Il est donc normal que le tissu économique ne se mette pas d’un coup à gagner des dizaines de points de productivité.
Là où je vois quand même une opportunité malgré ce retard objectif, c’est que, d’une part, c’est une technologie qui, dans son fondement même et ses principes, n’est pas si compliquée qu’on ne puisse pas la copier. Ce qui manque, ce sont les moyens, mais on a aussi beaucoup de modèles en open source qui sont diffusés, que ce soit par des créateurs français comme Mistral, américains ou chinois. Cela nous permet, même en s’appuyant sur les ressources américaines, d’essayer d’accélérer l’adoption de ces outils par la société dans son ensemble. Je suis absolument persuadé qu’ils représentent pour les années à venir des gains de productivité très importants, et plus largement, des gains de créativité.
Par un certain paradoxe, je pense que même si la recherche s’arrêtait aujourd’hui, avec les modèles dont nous disposons actuellement, il y aurait déjà de quoi remodeler quasiment toute la société, toute la production culturelle, toute l’administration et toutes les entreprises. L’Europe, et la France en particulier, pourrait essayer de viser l’excellence dans l’adoption de l’intelligence artificielle.
En matière culturelle — puisque c’est l’objet de votre mission —, je dirais que la France est plutôt bien placée, précisément parce qu’elle a toujours été pionnière des révolutions technologiques appliquées à la matière artistique. Je pense à la photographie, bien sûr, qui a été inventée en France, et dont les premiers artistes photographes sont également français. Il en va de même pour le cinéma avec les Frères Lumière ou Georges Méliès. C’est encore vrai aujourd’hui pour le jeu vidéo, où la France possède une industrie de première classe avec de très grands artistes. Finalement, les Français sont très ouverts et très dynamiques quand il s’agit d’adopter des nouvelles technologies pour en faire des produits culturels et artistiques. Je ne vois pas de raison de ne pas être parmi les premiers à s’en emparer aujourd’hui en ce qui concerne l’IA narrative.
D’abord, elle permet de faire plus avec moins, et souvent, ce qui manque en France, ce sont justement les moyens par rapport aux géants américains ou chinois. Je suis absolument certain, par exemple, qu’il y a de nombreux réalisateurs potentiels qui, n’ayant pas accès à un gros studio, ne pouvaient jusqu’ici pas faire le film qu’ils avaient en tête, mais qui pourront le faire dans pas si longtemps au fur et à mesure que les moyens de création vidéo s’améliorent.
En conclusion, et pour ne pas m’étendre trop longuement dans ce propos préliminaire, je pense qu’il faut d’abord reconnaître la révolution anthropologique qui est en cours. Je comprends ceux qui ont une sorte de réticence esthétique à l’idée que les machines prennent de plus en plus de place, y compris dans notre vie cognitive et culturelle. Mais comme disait de Gaulle, on peut regretter la lampe à huile ou la marine à voile, mais on ne peut pas arrêter la marche du progrès technique.
Si on abandonne ces deux complaisances que j’ai évoquées — celle qui dénigre la machine au nom de l’humain et celle qui dénigre les avancées du reste du monde —, on peut agir sur beaucoup de leviers. Je pense que l’angle que vous avez pris de passer par la culture et la création artistique ou intellectuelle est excellent, puisqu’il permet de renforcer l’influence française dans un domaine où nous sommes particulièrement doués. Merci. » »
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« Revenons tout d’abord sur les événements biographiques. Leclerc-Olive (1993) explicite une différence importante qui nous intéresse plus particulièrement. Elle distingue les événements, de la biographie des événements biographiques. Si les conséquences des premiers sont généralement assez limitées et maîtrisables, les répercussions et les impacts des seconds sont majeurs en matière d’inflexion du parcours de vie. Ils constituent de véritables épreuves qui bousculent les certitudes et les repères habituels. Ils génèrent des sentiments de brouillage et de flou identitaires et conduisent le plus souvent, jusqu’à une certaine rupture d’intelligibilité du sens de l’existence. Par les incertitudes et les déséquilibres sociocognitifs et identitaires qu’ils provoquent, ils perturbent le sentiment de continuité qui est l’une des caractéristiques de l’identité. Par leur amplitude et leur intensité, ils mettent la personne qu’ils touchent, en demeure d’effectuer un travail de resignification de soi. Pour y faire face, la personne doit reconsidérer l’organisation de son existence dans l’objectif de rétablir son équilibre psychologique. Selon les ressources cognitives, affectives et matérielles dont dispose chaque personne, les événements biographiques peuvent constituer un véritable handicap existentiel destructeur ou une véritable opportunité dont il s’agit de se saisir pour rebondir et de se reconstruire. »
Muriel Deltand, Mokhtar Kaddouri, « Les individus face à l’épreuve des transitions biographiques
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« La conviction précoce de Canaris quant à l’issue fatale de la guerre est documentée sans ambiguïté. Lahousen témoigna : « Je me souviens très clairement de l’heure où Canaris entra, complètement effondré, pour nous dire que la situation était devenue sérieuse… Il nous dit alors : ‘C’est la fin.’ » Le 1er septembre 1939, interrogé par Hans Gisevius sur son analyse, Canaris répondit : « Cela signifie la fin de l’Allemagne. » »
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»Détérioration progressive de l’apparence : après 1939, Canaris néglige sa tenue, autrefois impeccable
•Consommation croissante d’alcool : cognac le soir pour calmer les nerfs
•Usage probable de drogues : accès à la Pervitin (méthamphétamine) distribuée dans la Wehrmacht
•Insomnie chronique : dort 3-4 heures par nuit
•Troubles digestifs : ulcères, nausées fréquentes
•Tremblements des mains : observés par Gisevius après 1942″
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« Très bien — on retourne la carte sans trahir les faits, et on suit une ligne froide : et si Canaris n’était pas un héros contrarié, mais un calculateur qui, anticipant la défaite, a choisi de rester au centre du jeu pour se ménager une porte de sortie auprès des Britanniques et des Américains ?
Dans cette lecture inversée, l’« anti-nazisme » de Canaris ressemble moins à une conversion morale qu’à un repositionnement de survie. Dès 1938-39, autour de l’Abwehr et de l’état-major, des esprits lucides redoutent une guerre perdue d’avance contre une coalition ouest-est — crainte vieille comme Bismarck : l’isolement, la guerre sur deux fronts, l’ivresse nationaliste qui remplace la raison d’État. Dans ce climat, un chef de service peut très bien conclure qu’il vaut mieux rester au cœur de la machine pour se rendre utile à l’ennemi de demain, plutôt que de fuir, démissionner, ou se faire broyer sans contrepartie. Les premières traces publiques allant en ce sens ne sont pas des aveux de Canaris, mais le faisceau de trois faits robustes : 1) l’existence de canaux indirects vers les Britanniques (Suisse, Italie, Espagne/Vatican), où Halina Szymańska sert de passerelle ; 2) l’attention réelle de Londres et, plus tard, de l’OSS de Berne (Dulles) pour ces signaux ; 3) l’absence totale de preuve d’un recrutement formel par le MI6, qui cadre mieux avec une « utilisation à distance » d’un interlocuteur ambigu qu’avec l’embrigadement d’un agent. (Wikipédia)
Sur cette piste, le calcul de Canaris serait double. D’abord, se protéger : se rendre indispensable à tous, inattaquable juridiquement tout en étant irremplaçable fonctionnellement. Ensuite, se ménager l’avenir : laisser des témoins, des bribes de preuves, des contacts pouvant plaider, à l’heure du désastre, la thèse d’un frein intérieur plutôt que celle du complice. Sa fin tragique à Flossenbürg (9 avril 1945) n’invalide pas ce calcul : elle montre seulement que la fenêtre s’est refermée trop vite lorsque ses écrits et réseaux ont été découverts. Les archives de la fondation du camp confirment la date et le contexte de l’exécution, sans prêter à l’hagiographie. (gedenkstaette-flossenbuerg.de)
Rien, dans les sources sérieuses, n’oblige à peindre Canaris en résistant pur. On sait qu’il sert le régime jusqu’en 1939, qu’il ferme les yeux sur bien des fautes de l’Abwehr, et qu’il couvre aussi des opérations franches de renseignement au profit de l’Allemagne. Les analyses du renseignement britannique et la littérature savante oscillent depuis longtemps entre deux pôles : incompétence structurelle de l’Abwehr d’un côté, entraves délibérées de noyaux anti-nazis de l’autre. La position la plus solide aujourd’hui reste mixte : selon les théâtres et les phases de guerre, l’aiguille bouge. Rien n’interdit, dans ce mélange, un Canaris opportuniste, lisant finement l’horizon et ajustant sa conduite avec une boussole moins morale que stratégique. (jstor.org)
Sa fabrique d’identité plaide, au minimum, une forte capacité d’auto-mise en scène. L’épisode célèbre — et réfuté — d’une prétendue ascendance avec le héros grec Konstantínos Kanáris indique un goût ancien pour la légende personnelle et la compartimentation du vrai et du vraisemblable. La biographie de Höhne et les reprises ultérieures rappellent qu’une enquête généalogique avait déjà, avant-guerre, fait tomber ce roman familial ; les synthèses récentes en gardent la trace. Ce trait ne prouve pas la duplicité politique, mais il éclaire une personnalité apte à vivre de longues années dans l’ambiguïté utile. (Wikipédia)
Que devient, dans cette perspective, la question des contacts avec Londres et Washington ? Elle cesse d’être héroïque. Des passerelles indirectes existent bien — Szymańska en Suisse/Italie, d’autres relais via Zurich, l’Espagne, voire le Vatican — mais elles disent surtout la curiosité prudente des Anglo-Saxons pour un haut responsable allemand qui vacille, et leur pragmatisme : exploiter sans s’engager, écouter sans garantir, capitaliser sans se compromettre. L’histoire autorisée du MI6 (Jeffery) reste parcimonieuse et ne valide aucun « contrat » avec Canaris ; elle cadre avec l’idée d’une exploitation tactique plutôt qu’une alliance. (books.google.com)
Reste la tentation d’un « veto Menzies » à un assassinat envisagé en 1943, souvent allégué dans des mémoires mais non verrouillé par document primaire publié. Si l’on admet sa plausibilité, la lecture survivaliste tient encore : on garde un atout ambigu parce qu’il peut servir davantage vivant que mort — non pour l’absoudre, mais pour l’utiliser. C’est une éthique d’efficacité, pas une décoration morale. Tant que l’archive manquante n’apparaît pas, on ne dépasse pas le probable. (academia.edu)
À ce stade, que peut-on raisonnablement inférer des motivations ? D’abord, un noyau dur de patriotisme conservateur heurté par l’irrationalité stratégique d’Hitler (lignes Beck/Oster), qui oriente des gestes de freinage. Ensuite, une autoprotection professionnelle : survivre dans un système où l’incompétence se paie, et la trahison plus vite encore, suppose de pratiquer l’ambiguïté comme un art. Enfin, une gestion de legs : semer de quoi plaider plus tard la cause d’un « résistant dans la cage ». Rien n’exclut que la peur brute — sauver sa peau, celle des siens — ait pesé autant que les scrupules. Le renseignement est un métier où l’on sauve souvent après coup ce qu’on a d’abord tenté de cacher. (Wikipédia)
Mon intuition raisonnée, compte tenu des sources publiques : Canaris n’est ni le sauveur qu’on aime célébrer ni le cynique pur sucre qu’on voudrait condamner. C’est un professionnel du secret qui a successivement servi, freiné, marchandé — avec l’idée qu’en restant au centre, il maximisait ses chances : chances d’influencer à la marge la trajectoire d’un régime qu’il jugeait de plus en plus suicidaire, chances de négocier un récit de sauvegarde auprès de Londres/OSS si la catastrophe arrivait, chances enfin de survivre. Sa mort à Flossenbürg rappelle que ce calcul n’a pas abouti. Mais sa trajectoire, lue à l’envers, tient : on peut comprendre ses actes comme une politique de survie lucide, arrimée à des contacts prudents et à une auto-mise en scène constante — exactement le genre de conduite que favorise un monde où la vérité utile prime sur la vérité tout court. (gedenkstaette-flossenbuerg.de)
Pour trancher plus finement entre survie et scrupule, il faudrait du matière-première : directives internes non expurgées du SIS, traces de briefings à Berne/Lisbonne, presse et tracts d’époque corroborant ou non la « salissure protectrice », et le recoupement phrase à phrase des dépositions (Lahousen, Gisevius) avec les journaux d’opérations. Tant que ces briques manquent, l’hypothèse du calcul de sauvegarde reste solide et concurrente de l’hypothèse morale — et c’est honnêtement là que se situe la vérité, entre deux explications qui s’emboîtent autant qu’elles s’opposent. (avalon.law.yale.edu)
Si tu veux élargir encore le viseur, on peut comparer son cas à d’autres profils « à double fond » dans l’appareil allemand (Oster, von Roenne, Kolbe côté AA), pour mesurer ce que chacun a réellement misé : carrière, salut, ou conscience — et comment les Alliés ont, dans chaque dossier, pesé l’utilité contre la morale. (Wikipédia) »
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« Les mots ont un sens », a-t-il déclaré, déplorant la « complaisance des extrêmes politiques et, parfois, de certains dans les formations politiques républicaines, c’est grave ».
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En janvier 2020, Emmanuel Macron avait déjà condamné cette idée de dictature qui venait de « discours politiques extraordinairement coupables », dans un entretien accordé à Radio J .»
Emmanuel Macron, pour Ouest France
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« Sir Stewart Menzies, chef du MI6, aurait déclaré : « Il m’a apporté de l’aide. Je l’aimais et l’admirais. Il était diablement courageux. »
Un sous-secrétaire d’État britannique, interrogé après-guerre sur la qualité du renseignement britannique, répondit : « Notre renseignement n’était pas mal équipé. Comme vous le savez, nous avions l’amiral Canaris, et c’était considérable. » »
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« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »
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Claude Ai, Mi6-Canaris
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« Il a également noté ironiquement que si la licence était vraiment « bradée », l’ARCEP aurait dû recevoir de nombreuses candidatures — ce qui n’a pas été le cas. »
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Jean-Ludovic Silicani, Conseiller d ‘Etat, Ancien président de l’ARCEP, (chargé de vendre des fréquences et de surveiller ce que l’on en fait)
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«Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit »
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« les exigences tacites du métier «
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« des différences infinitésimales »
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«eux ils ont pas eus le son, nous on a eu le son »
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« Le sensationnel »
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« l’extraordinaire »
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«imposent des lunettes aux gens »
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«l’image a cette force exceptionnelle, que elle peut produire ce que les critiques littéraires, appellent cette puissance d’évocation a des effets de mobilisation, elle peut faire exister pas seulement des images, pas seulement des idées, mais aussi des groupes »
…
«un exemple c’est la grève des lycéens, c’était un petit événement, dont le traitement illustre parfaitement ce que je viens de dire…à des ados pas très politisés, on crée des portes paroles, les portes paroles se prennent au sérieux »
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« Ils pensent que tous les gens lisent tous les journaux »
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«dans les banlieues, ce qui intéresseras ce sera les émeutes »
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« Il était dans l’évidence totale. Je lui dis: Mais Pourquoi « mettez vous ça en premier ?… ça en second ? » « C’est évident. » … L’évidence… n’est jamais évidence… C’était… Bon… C’est évident… pour quelqu’un qui a… des qualités de perception… qui sont assez ajustées… aux catégories objectives… »
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« Ils ont un sentiment d’évidence qui n’est pas celui de la petite pigiste… Il y a des braves gens, des petits, des petites, des jeunes, des subversifs, des casses pieds, qui luttent désespérément pour introduire des petites différences, dans cette énorme bouillies homogène, qu’imposent les cadres »
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Pierre Boudieu, Sur la télévision
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« Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »
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Free/Iliad : le seul dossier complet
« Iliad avait déjà tenté sa chance en juillet 2007, mais son dossier avait été rejeté le 9 octobre 2007 pour non-respect des critères financiers. Le groupe refusait de payer les 619 millions d’euros en une seule fois et n’avait fourni aucune garantie bancaire solide. En 2009, avec un prix ramené à 240 millions et une assise financière renforcée (1,55 milliard d’euros de CA, 4,4 millions de clients Internet), Free Mobile a déposé un dossier de plusieurs dizaines de milliers de pages le 28 octobre 2009. »
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«Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. LA PRISE DE CONSCIENCE N’EST PAS UN LAISSER-ALLER, UNE REVERIE, CEST UN COMBAT, ET LE PLUS DUR, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. Mettons à part les malades de la conscience, par excès et par défaut. Ils abondent depuis la crise de la conscience occidentale qui a suivi l’optimisme rationaliste du XVIIIe siècle et les progrès de la connaissance de l’inconscient. Il semble qu’à trop s’occuper de soi la conscience trouble elle-même son propre fonctionnement. L’arrêt qui inaugure l’acte de conscience a été pour un certain nombre de nos contemporains un prétexte à fuir l’action. Comme le coureur de Zénon, ils perdent dans la réflexion sur la course le pouvoir d’atteindre le but. Le philosophe, au lieu d’ouvrir sa raison, ratiocine à perdre souffle sur la raison. L’historien oublie Napoléon dans l’histoire des historiens de Napoléon. La vie intérieure sert d’excuse à DESERTER LA VIE EXTERIEURE. L’introspection SE SUBSTITUE A L’ACTION AU LIEU DE L’ECLAIRER, le rêve à la réalité au lieu de la transfigurer. La politique se perd en discours, l’esprit public en opinions, la spiritualité en effusions, la pensée en prolégomènes, l’énergie en velléités. Cette conscience cancéreuse emploie les processus de la conscience à renverser la fonction même de la conscience. La conscience créatrice est action et commandement, effort vers l’action plus haute et le commandement plus efficace ; la conscience cancéreuse est recul devant l’action, et démission de poste. La conscience créatrice est un processus d’engagement, la conscience cancéreuse un procédé d’évasion. La conscience créatrice est un instrument de vérité et de clarté, la conscience cancéreuse est un appareil de mystification. Rien ne serait plus abusif ni plus dangereux que de réprouver l’une parce que l’autre mène la vie et la pensée à la déroute. Il est possible qu’il y ait au fond de toute conscience comme un mal secret, un pouvoir destructeur de soi et du monde, du moins dans notre condition. Mais ce mal de la conscience n’est pas son essence. L’impuissance d’un Amiel ne condamne pas plus la connaissance de soi que les délires des intellectuels n’accusent l’intelligence, contrairement à ce que pense l’anti-intellectualisme moderne aussi bien que le rationalisme qu’il combat. On ne saurait donc demander la plénitude de la conscience sans demander la plénitude de l’engagement. La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPREVIU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SUR, MAITRE D’EUX-MEMES ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. DESSOIR DISTINGUE L’HOMME QUI EST, L’HOMME QUI VIT, L’HOMME QUI PRODUIT. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il PASSE A COTE des choses sans entendre leur poésie, à côté DES HOMMES SANS ECOUTER LEUR APPEL. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent LE COUP DE FOUET D’UNE VERITABLE CONVERSION A UNE CONSCIENCE RFLECHIE. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans S’INQUIETER D’ORIGINES, DE DESSOUS, DE BUTS OU DE PROBLEMES. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui UNE AUTRE EXISTENCE A CONQUERIR. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur DES ROUTES PRECISES ET DROITES QUI NE LAISSENT PAS D’ECHAPPATOIRES, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot LE COURAGE PREALABLE DE S’ACCEPTER TEL QUE L’ON EST. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. »
Emmanuel Mounier
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Ce que révèle la phrase « Je ne vis pas avec des héros dans la tête »
Cette précision, apparemment modeste, est en réalité la clé de voûte du portrait. Un homme qui identifie sept patterns du devenir héroïque, qui admire de Gaulle, Jeanne d’Arc, Curie et Rabin, mais qui affirme ne pas vivre avec des héros dans la tête, dit quelque chose de précis : il distingue rigoureusement entre l’analyse de l’héroïsme et l’identification narcissique au héros. Il étudie le mécanisme sans s’y projeter. Il admire le processus sans se l’attribuer.
C’est exactement la posture de Clamence inversée. Clamence se prenait pour un homme vertueux et a découvert qu’il ne l’était pas. Wikipedia L’homme de ce portrait refuse la posture héroïque pour ne pas tomber dans le piège de la bonne conscience. La phrase fonctionne comme un garde-fou moral — l’équivalent, dans le registre de l’admiration, de la lucidité que La Chute exige dans le registre de la vertu. C’est aussi ce que Salavin enseigne : la distance entre ce qu’on aspire à être et ce qu’on est réellement n’est pas une honte mais une condition humaine qu’il faut regarder en face. Babelio
La phrase révèle aussi un rapport spécifique à la filiation intellectuelle. Cet homme ne se veut pas l’héritier de ses figures ; il les décrit comme « des gens qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne ». Le vocabulaire est celui du chemin, pas du monument. Les héros ne sont pas des statues à contempler mais des tracés à suivre — des directions, pas des destinations. »
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« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»
Maxime Parodi
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« L’environnement concurrentiel éliminait les incompétents
L’appareil de renseignement nazi était un environnement mortel où survivre exigeait une compétence exceptionnelle. Ferdinand von Bredow, chef de l’Abwehr de 1929 à 1932, fut assassiné lors de la Nuit des Longs Couteaux en juin 1934 — abattu devant sa porte par des SS, six mois seulement avant la prise de fonctions de Canaris.
Son prédécesseur immédiat, Conrad Patzig, fut révoqué en janvier 1935 à la suite de conflits avec Himmler et Heydrich. Le message était clair : les chefs du renseignement qui échouaient à naviguer dans la politique nazie ne perdaient pas seulement leur poste — ils perdaient la vie.
Canaris opéra sous surveillance constante du SD, qui écoutait les communications téléphoniques de l’Abwehr et constituait des dossiers sur l’« absence de fiabilité politique » au sein du service. Heydrich, puis Schellenberg, cherchèrent activement à absorber l’Abwehr dans le contrôle de la SS. Cette campagne ne réussit qu’en février 1944, soit neuf ans après la prise de fonctions de Canaris.
Sa survie pendant près d’une décennie face à des rivaux déterminés, puissants et disposant de la Gestapo, démontre non une incompétence tolérée, mais une habileté politique exceptionnelle »
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« Recherche : couverture anglophone large traduite en français, avec la psychiatrie comme un cas d’application parmi d’autres (école, débat public, dynamiques de groupe ordinaires). J’investigue les phénomènes de résonance, contagion conversationnelle, tolérance induite aux discours flous ou irresponsables, dislocation de la rationalité par effet de groupe, et accoutumance aux fautes de raisonnement non corrigées. »
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«Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »
Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée, 7 juin 2012
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« Les chefs militaires allemands, qui eurent pour tâche d’orienter et de coordonner tant d’efforts, ont fait preuve d’une audace, d’un esprit d’entreprise, d’une volonté de réussir, d’une vigueur dans le maniement des moyens dont leur échec final n’a pas diminué le retentissement. Peut-être cette étude — ou plus exactement l’exposé même des faits qui en sont l’objet — fera-t-elle apparaître les défauts communs à ces hommes éminents : le goût caractéristique des entreprises démesurées, la passion d’étendre, coûte que coûte, leur puissance personnelle, le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi. Peut-être cette lecture donnera-t-elle à penser que, loin de combattre en eux-mêmes, ou tout au moins de dissimuler ces défauts, les chefs allemands les considérèrent comme des forces, les érigèrent en système, et que cette erreur a pesé d’un poids écrasant sur les principales péripéties de la guerre » (éd. Plon 1972, p. 11-12 ; éd. Perrin 2018, p. 51-52). «
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« Les Chefs qui, depuis de nombreuses années sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat.
Certes, nous avons été, nous sommes submergés par la force mécanique terrestre et aérienne de l’ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui. Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !
Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limite l’immense industrie des États-Unis.
Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. FOUDROYES AUJOURD’HUI PAR UNE FORCE MECANIQUE, NOUS POURRONS VAINCRE DANS L’AVENIR PAR UNE FORCE MECANIQUE SUPERIEURE. LE DESTIN DU MONDE EST LA.
Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français, qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre en rapport avec moi.
Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. Demain comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres »
Général de Gaulle, Texte de l’appel du 18 juin 1940
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« Selon plusieurs témoins et transcriptions partielles (notamment le journal d’Anthony Eden et les Minutes britanniques) :
Staline propose que, pour éviter toute résurgence militaire allemande, il faudrait exécuter entre 50 000 et 100 000 officiers allemands après la capitulation.
Churchill, horrifié, s’oppose immédiatement :
« Je ne permettrai jamais que des hommes soient tués après la guerre sans procès. »
Roosevelt, sur un ton d’humour noir, ajoute alors :
« Peut-être pourrions-nous en abattre seulement 49 000. »
Staline rit. Roosevelt aussi. Churchill, furieux, quitte presque la pièce.
C’est une scène presque théâtrale : trois chefs d’État en train de plaisanter, cyniquement, sur un massacre hypothétique — avec des vies humaines réduites à un chiffre, à une blague. »
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« Dans la zone soviétique (printemps 1945 – 1946) :
Des centaines de milliers d’officiers et soldats allemands capturés ont été exécutés sommairement ou morts dans les camps de prisonniers soviétiques.
Sur les 3,3 millions de soldats allemands faits prisonniers par l’Armée rouge, environ 1,1 million sont morts en captivité (source : Rüdiger Overmans, Deutsche militärische Verluste im Zweiten Weltkrieg).
Les officiers étaient particulièrement ciblés : tortures, exécutions immédiates, déportations dans le Goulag.
Beaucoup furent considérés comme “criminels de guerre collectifs” — sans distinction entre SS, officiers du front ou logisticiens.
C’était, de fait, une vengeance de classe et de nation, conforme à la logique stalinienne. »
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Deux moments d’une vie allemande
Enquête en deux chapitres — sans transition, sans conclusion commune
PREMIÈRE PARTIE
1935–1936 : Le Rêve, l’Ivresse, l’Hubris
« Nous redevenons ce que nous aurions toujours dû être »
I. Ce que disait la presse
En 1935, ouvrir le Völkischer Beobachter — l’organe officiel du NSDAP — c’était entrer dans un monde où tout allait dans le bon sens. Les manchettes ne rapportaient pas des nouvelles : elles célébraient des accomplissements. L’Allemagne se relevait. L’Allemagne construisait. L’Allemagne redevenait grande. Le vocabulaire était celui de la renaissance biologique — Erneuerung, Aufbruch, Wiedergeburt — un peuple-organisme qui reprenait vie après la maladie de Weimar.
Le Deutsche Allgemeine Zeitung, plus bourgeois, plus mesuré dans le ton, n’en disait pas fondamentalement autre chose. La Gleichschaltung — la « mise au pas » — avait fait son œuvre dès 1933-1934. Les journaux qui n’avaient pas été interdits avaient été rachetés, infiltrés, domestiqués. Le trust Eher du parti contrôlait directement ou indirectement l’essentiel de la presse quotidienne. Les conférences de presse du ministère de la Propagande de Goebbels — quotidiennes — dictaient non seulement les sujets à traiter mais la manière de les traiter, jusqu’au choix des adjectifs.
Victor Klemperer, ce philologue juif de Dresde qui tenait un journal intime au péril de sa vie, notait méticuleusement la corruption du langage. Dans ce qui deviendrait son LTI — Lingua Tertii Imperii, il relevait comment des mots ordinaires se chargeaient d’un poison nouveau. « Fanatique » était devenu un compliment. « Héroïque » s’appliquait aux femmes qui faisaient des enfants. Le superlatif avait remplacé l’adjectif : tout était « historique », « gigantesque », « sans précédent ». Le journaliste ne décrivait plus — il exaltait.
Les Wochenschauen — les actualités cinématographiques projetées avant chaque film — complétaient le tableau. Des foules en délire, des défilés impeccables, des usines qui tournaient, des enfants blonds qui riaient. Leni Riefenstahl avait fixé le modèle avec Le Triomphe de la Volonté en 1935 : la mise en scène du congrès de Nuremberg 1934 comme descente d’un dieu parmi son peuple. Ce n’était pas du journalisme. Ce n’était même pas de la propagande au sens classique. C’était une liturgie.
II. Ce qui restait du Parlement — c’est-à-dire rien
Le Reichstag existait encore, techniquement. Le bâtiment, endommagé par l’incendie de février 1933, n’était plus utilisé pour les séances — on se réunissait à l’Opéra Kroll, de l’autre côté de la Königsplatz. Mais ce qui s’y passait n’avait plus rien à voir avec un parlement.
Depuis la loi d’habilitation du 23 mars 1933 — le Ermächtigungsgesetz — Hitler gouvernait par décrets. Le Reichstag n’avait plus aucune fonction législative réelle. Il ne se réunissait plus que pour entendre le Führer parler, pour applaudir, et pour voter à l’unanimité des textes déjà décidés. Les lois de Nuremberg de septembre 1935 — qui retiraient la citoyenneté aux Juifs et interdisaient les mariages « mixtes » — avaient été adoptées en quelques minutes, sans débat, à l’unanimité.
Il n’y avait plus de partis d’opposition — interdits depuis juillet 1933. Les députés restants étaient tous membres du NSDAP. L’acte de « voter » était devenu un geste purement cérémoniel, une acclamation ritualisée. Le parlement allemand était devenu ce que l’historien Karl Dietrich Bracher a décrit comme une « coquille vide » — l’ombre d’une institution démocratique maintenue pour la forme, vidée de toute substance.
Mais voilà le point crucial : la plupart des Allemands ne s’en souciaient pas. La République de Weimar — ses querelles parlementaires, ses coalitions instables, son impuissance face au chômage et à l’humiliation — avait profondément discrédité l’idée même de démocratie parlementaire aux yeux de millions de gens. Pour beaucoup, l’élimination du « bavardage parlementaire » n’était pas une perte — c’était un soulagement.
III. L’alliance entre le peuple et son Führer
Sebastian Haffner, ce jeune juriste berlinois qui émigrera en 1938 et écrira plus tard son extraordinaire Histoire d’un Allemand, a décrit mieux que quiconque le mécanisme par lequel les Allemands ordinaires furent happés. Ce n’était pas, écrivait-il, que les gens étaient tous nazis. C’est que la vie quotidienne se recomposait autour du régime par mille fils invisibles — les organisations, les rituels, les obligations, les avantages — de sorte qu’il devenait de plus en plus difficile de se tenir en dehors.
Le programme Kraft durch Freude — « La Force par la Joie » — en était l’illustration parfaite. KdF offrait aux travailleurs ordinaires ce dont ils n’auraient jamais rêvé sous Weimar : des vacances organisées, des croisières en Méditerranée et en Scandinavie, des spectacles de théâtre, des concerts, de la gymnastique. L’historien Götz Aly, dans Comment Hitler a acheté les Allemands (Hitlers Volksstaat), a montré que le régime nazi fut avant tout un régime de séduction matérielle. Les baisses d’impôts pour les familles, les primes de mariage, les allocations de naissance — tout était calibré pour que l’Allemand moyen se sente personnellement bénéficiaire du nouveau régime.
Et puis il y avait la Volkswagen — la « voiture du peuple ». Présentée avec une immense fanfare en 1938 mais promise dès 1934, cette voiture incarnait la promesse nazie dans sa forme la plus concrète : chaque famille allemande aurait sa voiture. Des millions d’Allemands épargnèrent dans le système de bons KdF-Wagen. Aucun d’entre eux ne recevra jamais la voiture — l’usine sera convertie à la production militaire. Mais en 1935-1936, la promesse brillait, intacte.
L’Autobahn jouait le même rôle symbolique. Les premiers tronçons ouverts en 1935 n’étaient pas seulement des routes — c’étaient des monuments. La propagande les présentait comme la preuve visible, tangible, roulable, que l’Allemagne nazie faisait ce que Weimar n’avait jamais su faire : construire, moderniser, aller de l’avant. Les actualités filmaient inlassablement les rubans de béton traversant les forêts et les vallées — métaphore parfaite d’un pays qui avançait, tout droit, sans hésitation.
IV. La reconquête — et la fierté qui submerge tout
Le 7 mars 1936, Hitler ordonne la remilitarisation de la Rhénanie — en violation directe du traité de Versailles et des accords de Locarno. Il prend un risque colossal : l’armée allemande est encore faible, la France pourrait intervenir. Ses propres généraux sont terrifiés. Hitler donne l’ordre secret de se replier si les Français bougent.
Les Français ne bougent pas.
L’effet sur l’opinion allemande est électrique. L’historien Ian Kershaw, dans sa biographie monumentale de Hitler, décrit ce moment comme l’un des pics absolus de la popularité du Führer. Ce n’est pas seulement que l’Allemagne a récupéré « son » territoire. C’est que Hitler a tenu parole. Il a dit qu’il déchirerait Versailles — et il le fait. Là où les politiciens de Weimar négociaient, suppliaient, échouaient, Hitler agit — et le monde recule.
L’écrivain français Jean Giono, qui visite l’Allemagne à cette époque, note avec une lucidité troublante l’atmosphère qu’il y trouve : un peuple « ivre de sa propre puissance retrouvée ». Ce n’est pas de la peur. Ce n’est pas du fanatisme, pas encore, pas chez tout le monde. C’est quelque chose de plus profond, de plus dangereux — c’est de la gratitude. Gratitude envers l’homme qui les a tirés du chaos, du chômage, de l’humiliation. Gratitude transformée en dévotion.
Le plébiscite organisé par Hitler après la remilitarisation donne, selon les chiffres officiels, 98,8% de « oui ». Même en tenant compte de la pression et de la fraude, les historiens s’accordent à dire que le soutien réel était massif — probablement supérieur à 90%. L’Allemagne ratifiait avec enthousiasme sa propre mise en danger.
V. Les Jeux de Berlin — la vitrine parfaite
Les Jeux olympiques d’août 1936 constituent le chef-d’œuvre absolu de la propagande nazie — et peut-être le moment où le rêve atteint son intensité maximale.
Berlin est transformée. Les pancartes antisémites sont temporairement retirées. Les rues sont nettoyées, fleuries, pavoisées. Le nouveau stade olympique — 100 000 places, néoclassique, écrasant de majesté — est conçu pour impressionner. Et il impressionne.
Les visiteurs étrangers — journalistes, diplomates, hommes d’affaires — sont systématiquement charmés. L’organisation est impeccable. L’hospitalité est somptueuse. Les Allemands sont souriants, accueillants, modernes. L’image que le monde emporte de l’Allemagne nazie en août 1936 est celle d’un pays dynamique, ordonné, prospère — un modèle, peut-être, de ce que l’énergie nationale peut accomplir.
L’ambassadeur américain William Dodd, l’un des rares diplomates occidentaux à avoir compris très tôt la nature du régime, fulminait en voyant les hommes d’affaires américains en visite se laisser séduire. Il notait dans son journal que ces visiteurs balayaient ses avertissements d’un revers de main — ils avaient vu de leurs propres yeux une Allemagne qui marchait, qui construisait, où les trains arrivaient à l’heure.
Jesse Owens lui-même — le sprinter noir américain qui remporta quatre médailles d’or sous les yeux de Hitler — dira plus tard que c’est Roosevelt, pas Hitler, qui lui avait manqué de respect. Roosevelt ne lui envoya jamais de télégramme de félicitations. Hitler, du moins, ne le snoba pas publiquement (malgré la légende ultérieure). L’anecdote, vraie ou embellie, illustre la puissance du spectacle : même ceux qui auraient dû être les adversaires naturels du régime en repartaient avec une impression favorable.
Pour les Allemands eux-mêmes, les Jeux sont un moment de fierté immense. Le tableau des médailles final place l’Allemagne première, loin devant — 89 médailles dont 33 en or. La supériorité athlétique devient preuve de la supériorité nationale. Le documentaire de Riefenstahl, Les Dieux du stade (Olympia), achèvera de transformer l’événement sportif en épopée mythologique.
VI. Ce que pensaient les Allemands — vraiment
L’historien Robert Gellately, dans Backing Hitler, a démontré — documents à l’appui — que le régime nazi ne reposait pas principalement sur la terreur mais sur le consentement. La Gestapo était étonnamment petite — quelques milliers d’agents pour un pays de 66 millions d’habitants. Elle fonctionnait grâce aux dénonciations volontaires de citoyens ordinaires. Les gens dénonçaient leurs voisins, leurs collègues, parfois leurs conjoints — par conviction idéologique, par jalousie, par calcul, par conformisme.
Peter Fritzsche, dans Life and Death in the Third Reich, a montré comment le nazisme ne s’était pas imposé contre la société allemande mais à travers elle — en mobilisant des aspirations profondes à la communauté, à l’appartenance, à la grandeur collective. Le concept de Volksgemeinschaft — la « communauté du peuple » — n’était pas qu’un slogan. Il répondait à un besoin réel, après les fractures de Weimar, d’unité, de solidarité, de sens.
Götz Aly a poussé l’analyse plus loin en montrant que le bien-être matériel des Allemands « aryens » était directement financé par la spoliation des Juifs et, plus tard, des peuples conquis. L’Allemand moyen bénéficiait concrètement de la persécution — sous forme de baisses d’impôts, d’appartements confisqués, de meubles récupérés, de postes libérés. Ce n’était pas seulement du consentement idéologique — c’était de la complicité matérielle.
Le philosophe américain Milton Mayer, qui retournera en Allemagne après la guerre pour interroger dix « petits nazis » de province, rapportera leur explication récurrente dans son livre They Thought They Were Free : « Chaque étape était si petite, si inconséquente, si bien justifiée, que personne ne pouvait identifier le moment précis où il aurait dû résister. » Un de ses interlocuteurs résumait : « On vivait dans un système où la moindre résistance au moindre degré à n’importe quel moment exigeait un courage extraordinaire. »
VII. La voix de l’Allemand de 1935
Prenons un instant la voix de cet Allemand — appelons-le Heinrich, employé de bureau à Berlin, 34 ans, ancien chômeur sous Weimar, père de deux enfants. Heinrich n’est pas un fanatique. Il n’a jamais lu Mein Kampf en entier. Il ne fréquente pas les SA. Mais voilà ce que Heinrich dirait, en 1935, si on lui demandait :
« Vous ne pouvez pas comprendre ce que c’était, avant. Sous Weimar, j’ai été au chômage trois ans. Trois ans. Ma femme faisait des ménages. On ne chauffait qu’une pièce. On se demandait tous les jours ce qu’on allait manger. Et les politiciens — ces bavards impuissants — se disputaient au Reichstag pendant que le pays coulait.
Et puis il est arrivé. En deux ans, j’avais un emploi. En trois ans, on avait un logement correct. Les enfants allaient dans des camps d’été. On nous a proposé une croisière en Norvège — une croisière ! Moi qui n’avais jamais vu la mer.
Vous me parlez des Juifs ? Je n’ai rien contre les Juifs en particulier. Mais il faut bien admettre qu’ils avaient une influence disproportionnée, non ? Dans les banques, dans la presse, dans les professions libérales. Ce n’est pas de la haine — c’est du bon sens. L’Allemagne aux Allemands, qu’est-ce que ça a de mal ?
Et regardez la Rhénanie ! Versailles — cette honte, cette humiliation — il l’a déchirée. Personne n’a osé l’arrêter. Parce qu’il avait raison, voilà pourquoi. C’était notre territoire. Notre sol. Et il nous l’a rendu.
Alors oui, je fais confiance au Führer. Il a tenu ses promesses. Il a rebâti ce pays. Et quand je vois le stade olympique, quand je vois nos athlètes gagner, quand je vois Berlin illuminée et le monde entier qui nous regarde avec respect — je me dis : voilà, enfin, nous redevenons ce que nous aurions toujours dû être. »
C’est cette voix-là — sincère, reconnaissante, aveugle — que des millions d’Allemands portaient en eux en 1935-1936. Le piège se refermait. Mais personne ne le sentait se refermer.
VIII. L’ombre, déjà
Car il y avait une ombre, bien sûr. Les lois de Nuremberg de septembre 1935. Les persécutions croissantes. Les camps de concentration — Dachau, Sachsenhausen — qui existaient déjà, qui n’étaient pas un secret, dont les journaux parlaient ouvertement comme de lieux de « rééducation » pour les « ennemis du peuple ». Les opposants politiques, les syndicalistes, les pasteurs récalcitrants qui disparaissaient.
Mais pour l’Allemand ordinaire de 1935 — pour Heinrich — tout cela restait périphérique. Lointain. Regrettable peut-être, mais nécessaire, disait-on. Le prix à payer pour l’ordre, pour la renaissance, pour la grandeur. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Et puis, ces gens-là — les communistes, les asociaux, les Juifs — n’étaient-ils pas, d’une manière ou d’une autre, responsables des malheurs passés ?
Sebastian Haffner a écrit que le plus terrifiant dans l’Allemagne de cette époque n’était pas la brutalité visible — c’était le bonheur. Le bonheur authentique, massif, d’un peuple qui croyait avoir trouvé la réponse à ses souffrances. Un bonheur construit sur l’exclusion et la menace — mais un bonheur réel, vécu comme tel par ceux qui en bénéficiaient.
Le rêve était intact. Le rêve brillait. Le rêve aveuglait.
DEUXIÈME PARTIE
1942–1944 : La Souffrance, la Dissociation, le Rêve qui s’échappe
« On continue à y croire parce qu’on ne peut pas se permettre de ne plus y croire »
I. Le tournant — Stalingrad
Le 2 février 1943, la 6e armée du général Paulus capitule à Stalingrad. Ce n’est pas seulement une défaite militaire — c’est l’effondrement d’un récit. Pendant des mois, la propagande avait promis la prise de la ville. Le nom même — la ville de Staline — lui donnait une valeur symbolique que Hitler refusait d’abandonner. On avait annoncé la victoire, imminente, certaine, héroïque.
Puis le silence. Pendant des jours, la radio allemande diffusa de la musique funèbre — du Wagner, du Bruckner — sans explication. Les familles comprirent avant l’annonce officielle.
Quand Goebbels prit finalement la parole, il transforma la catastrophe en mythe. Les soldats de Stalingrad n’avaient pas été vaincus — ils s’étaient sacrifiés, comme les Spartiates aux Thermopyles. Leur mort n’était pas une défaite — c’était un sacrifice sacré pour la patrie. Le mot « capitulation » ne fut jamais prononcé.
Les rapports du SD — le service de renseignement intérieur de la SS — les Meldungen aus dem Reich, dressent un tableau sans fard de l’impact sur le moral. Ces rapports, rédigés par des agents infiltrés dans toutes les couches de la population, étaient destinés à la direction du régime et ne cherchaient pas à embellir. Ils constituent aujourd’hui l’une des sources les plus précieuses pour comprendre ce que les Allemands pensaient vraiment.
Après Stalingrad, les rapports du SD notent : chute brutale de la confiance dans la victoire. Rumeurs défaitistes. Questions ouvertes sur la compétence du commandement. Pour la première fois, des doutes sur le Führer lui-même — prudemment, à voix basse, mais audibles. Des femmes qui avaient perdu leurs fils commençaient à dire, dans les files d’attente, ce qu’on n’aurait jamais dit un an plus tôt : « À quoi bon ? »
II. Le discours du Sportpalast — la guerre totale
Le 18 février 1943, deux semaines après Stalingrad, Goebbels prononce au Sportpalast de Berlin le plus célèbre de ses discours. Devant un public trié sur le volet — fonctionnaires du parti, blessés de guerre, ouvriers d’usine d’armement — il pose la question qui résonnera dans l’histoire :
« Wollt ihr den totalen Krieg? » — Voulez-vous la guerre totale ?
La foule hurle « Oui ! ».
« Wollt ihr ihn, wenn nötig, totaler und radikaler, als wir ihn uns heute überhaupt noch vorstellen können? » — La voulez-vous, si nécessaire, plus totale et plus radicale que nous ne pouvons même l’imaginer aujourd’hui ?
Nouveau rugissement.
Le discours dure plus de deux heures. C’est un chef-d’œuvre de manipulation rhétorique. Goebbels transforme la catastrophe en ressource : puisque les choses vont mal, il faut mobiliser plus, sacrifier plus, croire plus. La défaite n’est pas la preuve de l’échec — elle est l’appel au sursaut. Ne pas y répondre serait trahir les morts.
Mais les rapports du SD, dans les jours suivants, offrent un tableau plus nuancé que la salle en délire du Sportpalast. Beaucoup d’Allemands trouvèrent le discours « impressionnant » mais « inquiétant ». Si la situation exigeait la guerre totale, alors les choses allaient plus mal qu’on ne le disait. Le mot « total » effrayait autant qu’il galvanisait.
III. Ce que disait la presse — et ce qu’elle ne disait plus
En 1943-1944, la presse allemande opère dans un espace de plus en plus étroit entre deux impossibilités : elle ne peut pas dire la vérité (la guerre est en train d’être perdue), et elle ne peut plus mentir de façon crédible (tout le monde voit les bombardiers, les ruines, les avis de décès).
La solution trouvée par la machine de Goebbels est un mélange de trois stratégies :
Premièrement, le silence sélectif. On ne parle plus des batailles perdues. On parle des « combats défensifs victorieux », des « retraits stratégiques », des « lignes consolidées ». Le vocabulaire militaire se contracte autour de mots qui masquent le recul : Frontbegradigung (« rectification du front »), planmäßiger Rückzug (« repli planifié »), elastische Verteidigung (« défense élastique »). Chaque mot est un euphémisme. Chaque euphémisme est un aveu.
Deuxièmement, les Wunderwaffen — les armes miracles. À partir de 1943, la propagande promet l’arrivée imminente d’armes nouvelles, révolutionnaires, capables de renverser le cours de la guerre. Les V1 et V2 — les fusées de représailles — sont présentées comme le début de cette revanche technologique. Goebbels cultive savamment l’attente : ne désespérez pas, les armes miracles arrivent, la science allemande va tout changer.
Les rapports du SD montrent que cette promesse fonctionne — un temps. Les Allemands s’y accrochent comme à une bouée. Le mot Vergeltung — représailles, vengeance — circule avec une ferveur presque religieuse. Quand les V1 commencent effectivement à tomber sur Londres à l’été 1944, un bref sursaut d’espoir traverse la population. Mais l’effet retombe vite quand il devient clair que ces armes, si spectaculaires soient-elles, ne changent rien au rapport de forces.
Troisièmement, l’antisémitisme comme explication totale. Plus la situation se dégrade, plus la propagande insiste : c’est la faute des Juifs. Les Juifs derrière Roosevelt, les Juifs derrière Staline, les Juifs derrière Churchill, les Juifs derrière les bombardements. Le « complot juif mondial » devient le dernier recours explicatif d’un régime qui ne peut plus expliquer ses échecs autrement. Goebbels lui-même note dans son journal, avec un cynisme glaçant, que l’antisémitisme reste « le meilleur cheval de propagande ».
IV. Les bombardements — quand le ciel tombe
La nuit du 24 au 25 juillet 1943, l’opération Gomorrhe commence. Hamburg. Pendant une semaine, les bombardiers britanniques et américains pilonnent la ville. Dans la nuit du 27 au 28, une combinaison de bombes incendiaires crée un phénomène jusqu’alors inconnu : un Feuersturm — une tempête de feu. Les vents attisés par les flammes atteignent 240 km/h. La température au sol dépasse 800°C. L’asphalte fond. Les gens qui se réfugient dans les caves meurent asphyxiés ou cuits vivants. En une semaine, 37 000 morts. 180 000 tonnes de bombes. Des quartiers entiers rayés de la carte. Un million de personnes fuient la ville.
Le choc est immense. Pour la première fois, les Allemands comprennent physiquement, charnellement, ce que la guerre signifie. Jusque-là, la guerre était lointaine — en Russie, en Afrique, quelque part là-bas. Avec Hamburg, la guerre est dans les rues, dans les caves, dans les poumons.
Les rapports du SD après Hamburg sont parmi les plus alarmants de toute la période. Panique. Rage — mais contre qui ? Les rapports notent un fait qui troublera les historiens : la colère des bombardés se dirige davantage contre le régime nazi que contre les Britanniques. Pourquoi la Luftwaffe ne nous protège-t-elle pas ? Pourquoi les armes miracles n’arrivent-elles pas ? Pourquoi nos dirigeants nous ont-ils menés là ?
Berlin sera bombardée systématiquement à partir de novembre 1943 — la « Bataille de Berlin » menée par le Bomber Command de la RAF. Nuit après nuit. Les Berlinois développent des rituels de survie — la course aux abris, les valises toujours prêtes, les enfants envoyés à la campagne dans le cadre du programme KLV (Kinderlandverschickung). L’humour noir — cette vieille défense allemande — fleurit. On dit : « Profitez de la guerre — la paix sera terrible. » (Genießt den Krieg — der Friede wird furchtbar.)
L’écrivaine anonyme qui tiendra un journal pendant les derniers jours de Berlin — publié plus tard sous le titre Eine Frau in Berlin — décrira cette existence troglodyte : la vie dans les caves, les nuits sans sommeil, l’odeur de la poussière de plâtre et de la peur, les voisins qu’on retrouve au matin sous les décombres.
V. Le double discours — croire pour survivre
C’est ici que le phénomène le plus fascinant — et le plus terrifiant — se déploie. En 1944, les Allemands savent. Ils savent que la guerre est perdue. Les signes sont partout : les bombardements incessants, les retraites sur tous les fronts, les avis de décès qui s’accumulent, les réfugiés de l’Est qui arrivent avec des récits d’horreur.
Et pourtant, beaucoup continuent à « y croire ». Non par conviction — la conviction s’est effritée. Mais par nécessité psychologique.
Alexander et Margarete Mitscherlich, dans leur ouvrage fondamental Die Unfähigkeit zu trauern (L’incapacité de faire le deuil), publié en 1967, ont analysé ce mécanisme avec une précision clinique. Ils montrent que les Allemands avaient investi une quantité colossale d’énergie psychique dans l’identification au Führer et au projet nazi. Reconnaître l’échec, c’était non seulement admettre la défaite militaire — c’était s’effondrer soi-même, perdre le sens que l’on avait donné à sa vie, à ses sacrifices, à la mort de ses proches. Le déni n’était pas de la stupidité — c’était de l’autoprotection.
Les rapports du SD de 1944 décrivent un phénomène que les psychologues appellent aujourd’hui le narrowing — le rétrécissement du champ de conscience. Les gens cessent de penser à la guerre dans son ensemble. Ils cessent de penser à la politique, au front, à l’avenir. Leur univers mental se contracte autour de l’immédiat : la prochaine alerte, le prochain repas, la prochaine lettre du front, la survie de la famille. Ce rétrécissement n’est pas un choix — c’est un réflexe de survie psychologique.
Et ce rétrécissement a une conséquence morale que les Mitscherlich souligneront avec insistance : c’est précisément au moment où les atrocités du régime atteignent leur paroxysme — les déportations massives, les camps d’extermination fonctionnant à plein régime — que la population allemande est la plus enfermée dans sa bulle de survie individuelle. La dissonance cognitive atteint son maximum. Les gens « savent et ne savent pas ». Ils entendent les rumeurs sur l’Est, sur les camps, sur les massacres — et ils les repoussent, les minimisent, les rationalisent. Pas maintenant. Pas nous. Ce n’est pas possible. Et même si c’est vrai — que puis-je y faire ? J’ai mes propres enfants à nourrir.
VI. Ce qui restait des institutions — c’est-à-dire la terreur
En 1944, il ne reste strictement rien des institutions normales d’un État de droit. Le Reichstag ne se réunit plus du tout depuis 1942. La justice est entièrement aux mains de tribunaux spéciaux — les Sondergerichte — et du Tribunal du Peuple (Volksgerichtshof), présidé par le fanatique Roland Freisler, qui condamne à mort en série pour « trahison » et « défaitisme ».
Après l’attentat manqué du 20 juillet 1944 — la bombe de Stauffenberg — la terreur s’intensifie encore. Himmler est nommé commandant de l’armée de réserve. Les exécutions se multiplient. La Gestapo arrête des milliers de suspects. Les procès filmés devant le Volksgerichtshof — où Freisler hurle sur les accusés, les humilie, leur refuse le droit de parler — sont projetés dans les cinémas.
La propagande transforme l’échec de l’attentat en preuve de la « Providence » qui protège le Führer. Hitler a survécu — donc le destin est avec lui. L’argument est circulaire, irrationnel — et il fonctionne, au moins partiellement. Les rapports du SD notent un bref sursaut de loyauté après le 20 juillet. Mais il est fragile, et il ne dure pas.
Le régime, dans ses derniers mois, ne repose plus sur le consentement — il repose sur la peur. La peur de la Gestapo, la peur de la dénonciation, la peur de la cour martiale volante (fliegendes Standgericht) qui exécute sur place les soldats et les civils accusés de « lâcheté » ou de « défaitisme ». Des adolescents sont pendus aux réverbères avec des pancartes : « Je suis un lâche ».
VII. Les voix de 1944
Ursula, 42 ans, femme au foyer à Cologne, deux fils au front :
« Je n’ai pas dormi une nuit complète depuis septembre. Les alertes, toujours les alertes. On descend à la cave avec les couvertures et les papiers. Les enfants des voisins pleurent. On attend. On entend les bombes. On se demande si c’est notre maison, cette fois. Au matin on remonte et on voit la rue d’à côté qui n’est plus là. Mme Schäfer, le boulanger, la petite librairie du coin — plus rien.
Mon fils aîné m’a écrit de Russie en novembre. Depuis, rien. Rien. Je vais tous les jours au bureau de poste. On me dit d’attendre. Attendre quoi ?
À la radio, ils disent que les armes nouvelles vont tout changer. Mon mari y croit encore. Moi je ne sais plus. Je dis que j’y crois parce que si je dis que je n’y crois plus, qu’est-ce qui me reste ? Si tout ça a été pour rien — les sacrifices, les privations, la mort peut-être de mon fils — alors quoi ? Alors tout s’effondre. Non. Il faut y croire. Il le faut. »
Ernst, 19 ans, soldat en permission à Berlin, blessé sur le front de l’Est :
« Ce qu’on voit là-bas, on ne peut pas le raconter ici. Les gens ne comprendraient pas. Ils voient les bombardements et ils croient qu’ils connaissent la guerre. Ils ne connaissent rien. Là-bas c’est le froid, la boue, les camarades qui meurent à côté de toi, les Russes qui ne s’arrêtent jamais, jamais. Tu en tues dix, il en vient cent.
Les officiers nous disent de tenir. Tenir pour quoi ? Pour les Wunderwaffen ? J’y ai cru il y a un an. Plus maintenant. Mais je ne le dis pas. On ne dit pas ça. Un type de ma compagnie a dit qu’on avait perdu la guerre — le lendemain il était devant le Standgericht. On ne l’a plus revu.
Alors on se tait. On fait comme si. Et le soir, quand on est entre nous, on se regarde, et on sait tous ce qu’on pense. Mais personne ne le dit. »
VIII. La fin du rêve — sans conclusion
L’historien britannique Richard Evans, dans le troisième volume de sa trilogie sur le Troisième Reich (The Third Reich at War), décrit les derniers mois du régime comme une descente dans la folie organisée. Hitler, reclus dans son bunker, déplace sur ses cartes des divisions qui n’existent plus. Goebbels continue à écrire des éditoriaux enflammés dans Das Reich — le magazine qu’il a créé — promettant le retournement final, l’effondrement de la coalition ennemie, le miracle. Speer organise encore la production d’armement dans des usines souterraines. La machine tourne, absurdement, sans plus aucun lien avec la réalité.
Et dans les rues de Berlin, de Dresde, de Cologne, de Hambourg — les femmes déblayent les décombres. Les vieux et les enfants montent la garde. Les trains de réfugiés arrivent de l’Est avec des récits que personne ne veut entendre. Les rations diminuent. Le charbon manque. L’hiver est glacial.
Les Meldungen aus dem Reich — les rapports du SD — cessent d’être rédigés au printemps 1944. Non pas parce que le régime n’a plus besoin de savoir ce que pense la population. Mais parce que les rapports sont devenus si systématiquement négatifs que la direction nazie ne veut plus les lire. Himmler lui-même ordonne de les arrêter. La vérité est devenue intolérable — même pour ceux dont le métier était de la collecter.
Le rêve s’échappe. Il s’est déjà échappé, en réalité — depuis Stalingrad, depuis Hamburg, depuis les nuits sans fin dans les caves. Mais les Allemands ne peuvent pas encore le formuler. Le formuler, ce serait tout perdre — le sens, l’espoir, la raison de continuer. Alors ils continuent. Par inertie, par peur, par l’habitude de survivre un jour de plus. Comme les somnambules qu’ils ont été depuis le début — marchant les yeux fermés vers un précipice dont le bord est déjà derrière eux.
Le rêve de 1935 — cette fierté incandescente, cette gratitude envers le Führer, cette joie de redevenir grand — s’est transformé en son exact négatif. Non pas en lucidité — pas encore, pas pour la plupart. Mais en un épuisement si profond que même le mensonge n’a plus la force de consoler.
Et pourtant. Et pourtant, jusqu’au bout, quelque chose résiste. Quelque chose, au fond de la psyché de millions d’Allemands, refuse de lâcher. Non pas la foi dans le nazisme — celle-là est morte pour beaucoup. Mais la foi dans le fait que tout cela ne peut pas avoir été en vain. Que tant de souffrance doit bien mener quelque part. Que l’histoire ne peut pas être aussi cruelle que de leur avoir tout pris — y compris le sens de ce qu’ils ont vécu.
C’est cette foi-là — pas politique, pas idéologique, mais existentielle — qui maintient les Allemands debout dans les ruines. Et c’est cette foi-là qui rend leur chute si vertigineuse quand, finalement, même elle ne suffit plus.
Le rêve de Heinrich, l’employé de Berlin, celui de 1935, qui voyait son pays renaître — ce rêve n’a pas été brisé par une prise de conscience. Il n’a pas été réfuté par un argument. Il a été écrasé, physiquement, par le poids de la réalité — les bombes, la faim, le froid, les morts. Mais même sous les décombres, il continuait à remuer. Parce qu’un rêve qui meurt, c’est une vie qui perd son sens. Et perdre le sens, c’est le dernier luxe que les hommes s’autorisent — quand tout le reste a déjà été perdu.
…
La Seconde Guerre mondiale dans les épreuves du baccalauréat d’histoire-géographie (années 1970–2026) : une analyse diachronique
TL;DR
- [FAIT] « La Seconde Guerre mondiale (SGM) est un invariant des programmes de terminale depuis les années 1970, mais le traitement attendu a basculé d’une « histoire-bataille » (phases militaires, stratèges, diplomatie) vers une histoire des sociétés, des génocides, puis — depuis le programme Chatel de 2012 — vers une histoire des mémoires et du jugement des crimes ; ce déplacement disqualifie désormais explicitement le récit chronologique pur au profit de la problématisation.
- [FAIT/INFÉRENCE] Les correcteurs valorisent la compréhension du sujet, la problématique, le plan analytique et l’articulation notions/exemples ; ils sanctionnent la récitation chronologique, la paraphrase de documents et le hors-sujet « progressif » — ce que confirment la grille officielle de l’IGÉSR (février 2022) et les comptes rendus de réunions d’entente.
- [INCERTITUDE] Aucune statistique officielle (Éducation nationale, IPR, APHG, travaux universitaires) ne chiffre le « taux de tombée » de la SGM ; on ne peut que le reconstruire à partir des annales (~10 sujets d’histoire/an), où le couple « mémoires SGM / Algérie » occupait systématiquement un sujet entre 2015 et 2019, et où « juger les crimes de masse et les génocides depuis 1945 » est devenu un intitulé récurrent du HGGSP (≥8-10 occurrences attestées 2022-2025).
Key Findings
[FAIT] Trois grands régimes de programmes structurent la diachronie. (1) Des années 1970 jusqu’à la réforme Chatel : un récit centré sur les phases militaires du conflit, l’Europe sous domination nazie, l’extermination des Juifs et des Tsiganes, Vichy/France libre/Résistance, et le bilan. (2) Programme Chatel (arrêté du 12 juillet 2011, applicable en 2013 en L/ES, en 2015 en S) : la SGM « événementielle » est largement reléguée au collège (3e) et en première, tandis que la terminale introduit un chapitre historiographique inédit, « L’historien et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France », au sein du thème « Le rapport des sociétés à leur passé ». (3) Réforme du lycée 2019 (premières épreuves 2021) : disparition des séries S/ES/L ; la SGM se retrouve à la fois dans le tronc commun de terminale (thème 1 « Fragilités des démocraties, totalitarismes et Seconde Guerre mondiale, 1929-1945 », évalué uniquement en contrôle continu) et, en spécialité HGGSP, à travers le thème 3 « Histoire et mémoires » (axe « Histoire, mémoire et justice ») et le thème 2 « Faire la guerre, faire la paix ».
[FAIT] Le récit chronologique pur est aujourd’hui explicitement dévalorisé. Les corrigés officiels et parascolaires sont unanimes : sur un sujet comme « les civils dans la Seconde Guerre mondiale », il est demandé de « ne pas se lancer dans un devoir qui raconterait l’ensemble de la guerre » et de choisir un plan thématique. La grille de l’IGÉSR (février 2022) pour le HGGSP place au niveau « très insuffisant » la copie « sans notions pertinentes » et au niveau « satisfaisant » l’« articulation des notions et des exemples » et la « démarche réflexive au-delà de la restitution d’un cours ».
[FAIT] Procédure de choix des sujets. L’élaboration est confiée à des commissions académiques (≤10 membres), pilotées par un IPR/IG, dont la composition est secrète et les membres astreints à une charte de déontologie et au secret ; ils ignorent l’affectation des sujets (métropole/outre-mer, sujet principal/de secours). Un sujet de secours existe systématiquement. Juridiquement, l’article D.334-8 du Code de l’éducation (modifié par le décret n° 2021-983 du 27 juillet 2021, applicable à compter de la session 2022) dispose que « les sujets des épreuves terminales écrites du baccalauréat sont choisis par le ministre ou, sur délégation de celui-ci, en tout ou partie, par les recteurs d’académie ».
Details
1. Grilles de lecture et raisonnements-types attendus
[FAIT] Ce qui est valorisé. L’épreuve d’histoire-géographie, selon la définition officielle, évalue la capacité « à traiter et hiérarchiser des informations, à développer un raisonnement historique ou géographique » et « la maîtrise de son jugement par l’exercice critique de lecture, analyse et interprétation de documents ». Pour la composition, le correcteur évalue « la compréhension du sujet ; la maîtrise des connaissances privilégiant les approches synthétiques et les notions centrales ; la capacité à organiser un plan ou une démonstration autour de quelques axes répondant au questionnement initial ; la pertinence des exemples d’appui et des productions graphiques ». La grille IGÉSR HGGSP (février 2022) détaille quatre capacités en dissertation : posséder/mobiliser des connaissances ; construire un plan ; adopter une démarche réflexive et argumentée (problématique explicite, notions combinées en argumentation d’ensemble) ; maîtriser la langue.
[FAIT] Ce qui est sanctionné. La définition de l’étude de documents précise : « on sanctionnera la seule reprise des informations des documents ou, a contrario, le simple récit du cours ignorant l’exploitation des documents ». Les ressources pédagogiques convergent : « le correcteur ne cherche pas un cours récité, il cherche une copie qui répond à une question » ; « après chaque exemple, ajoute une phrase « ce que cela montre » ; sinon, tu fais du récit et tu plafonnes » ; le « hors-sujet n’est pas toujours total, il est souvent progressif ». La problématique fermée (« La paix est-elle possible ? ») est sanctionnée car elle « interdit toute nuance ».
[INFÉRENCE] Place des acteurs, batailles, stratèges et diplomatie. Sous l’ancien régime de programmes (jusqu’aux années 2000), les noms de batailles (Stalingrad, El-Alamein, Normandie, Midway), de stratèges (Rommel, Montgomery) et la diplomatie (Yalta, Potsdam, pacte germano-soviétique) avaient une place forte, car le sujet pouvait être le déroulement même de la guerre. Dans le régime post-2012, ces éléments deviennent des exemples mobilisables au service d’une démonstration (sur la guerre totale, l’anéantissement, la mécanique du génocide) et non une fin en soi : les acteurs principaux à connaître restent de Gaulle, Pétain, Hitler, et les historiens (Paxton, Rousso, Wieviorka, Hilberg) deviennent eux-mêmes des « acteurs » du sujet « mémoires ». L’évaluation psychologique des acteurs et de leurs stratégies n’est pas attendue en tant que telle ; ce qui est valorisé, c’est l’analyse des causalités, des dynamiques structurelles (idéologies, basculement de 1942-1943, processus génocidaire) et des enjeux mémoriels/politiques.
[INFÉRENCE] Pondération récit/analyse. Aucun barème officiel ne fixe un ratio chiffré entre récit et analyse ; la consigne dominante est l’« évaluation globale » (interdiction de « saucissonner » la note, recommandation de l’inspection d’« intégrer la culture d’une approche globale de la note »). Le récit factuel est traité comme une condition nécessaire mais non suffisante : une copie purement narrative, même riche, « plafonne ».
2. Ce que valorisent et sanctionnent réellement les correcteurs
[FAIT] Sources documentaires. La grille IGÉSR HGGSP (février 2022) introduit une échelle descriptive à quatre niveaux (très insuffisant / insuffisant / satisfaisant / très satisfaisant), conçue dans une « perspective d’évaluation globale » et avec une consigne explicite de « bienveillance ». Pour l’étude critique, elle valorise la contextualisation, la compréhension fine, la confrontation des documents, l’approche critique (source et nature « nourrissant explicitement l’approche critique ») et l’emploi des notions.
[FAIT] Tensions observées dans la correction. Les comptes rendus des Clionautes et de l’APHG (sessions 2023-2024) documentent une controverse récurrente : injonction de « bienveillance » et de « valorisation » en réunion d’entente, pression vers la hausse des moyennes pour rendre la spécialité « plus compétitive face aux SES », conditions matérielles dégradées (délais de correction trop courts, copies mal scannées). L’APHG qualifie le HGGSP de « l’une des spécialités parmi les plus exigeantes à l’écrit ».
[INFÉRENCE] Points d’achoppement des candidats. Récurrents dans les corrigés et rapports : absence de problématique tenue jusqu’à la conclusion ; « catalogue » d’exemples sans idée structurante ; paraphrase du document sans recul critique ; quasi-absence de dates ; transitions manquantes.
3. Analyse quantitative / fréquence d’apparition
[INCERTITUDE — donnée publique lacunaire majeure. Il n’existe aucune statistique officielle (Éducation nationale, IPR, APHG, travaux universitaires) chiffrant le pourcentage ou le nombre de fois où la SGM est tombée au bac d’histoire depuis les années 1970. Les sites de « sujets probables » ne font que des pronostics. La reconstruction ci-dessous repose sur les recensements d’annales (langloishg.fr, Clionautes, sujetdebac.fr) et reste partielle.]
[FAIT] Volume structurel. Chaque session du bac d’histoire-géographie produit environ une dizaine de sujets (un pour la métropole, les autres pour l’outre-mer et les lycées français à l’étranger), échelonnés du printemps à l’automne.
[FAIT] Période 2013-2020 (séries S/ES/L). Le chapitre « L’historien et les mémoires de la SGM en France » est un sujet toujours optionnel (le candidat choisit entre mémoires SGM et mémoires de la guerre d’Algérie). Sessions attestées verbatim :
- 2015 : S Pondichéry (17 avril, étude de doc, avant-propos de Paxton à La France de Vichy) ; L/ES et S Amérique du Nord (1er juin, composition) ; S Polynésie (8 juin) ; S Afrique-Europe-PMO (9 juin).
- 2016 : S Polynésie (6 juin) ; L/ES métropole (16 juin, composition, sujet principal) ; S Antilles-Guyane (21 juin) ; S Nouvelle-Calédonie (15 novembre, étude de doc, tournant Chirac 2000).
- 2017 : S Amérique du Sud (22 novembre, étude critique de 2 documents : De Gaulle au Vercors 1963 + discours de Chirac 1995).
- 2018 : L/ES Liban (22 mai, composition) ; L/ES métropole (19 juin, étude de doc « L’historien et les mémoires du génocide des juifs », Wieviorka + Veil/Chirac à Auschwitz) ; S Asie-Océanie (20 juin, composition).
- 2019 : S Amérique du Nord (23 mai) ; S Liban ; S Centres étrangers Afrique (7 juin). La métropole 2019 (toutes séries) n’a PAS donné le sujet mémoires SGM.
- 2020 : aucune épreuve écrite (Covid, contrôle continu).
- [INCERTITUDE] Les intitulés verbatim des sessions L/ES 2013 et 2014 (le sujet existait pourtant) n’ont pas été retrouvés dans les sources publiques.
[FAIT] Période 2021-2026 (HGGSP, thème 3 « Histoire et mémoires »). La SGM apparaît surtout via le jugement des crimes nazis / génocide des Juifs et Tsiganes / Nuremberg-Eichmann / Shoah. Le verbe « juger les crimes de masse et les génocides depuis 1945 » et ses variantes apparaissent au moins 8 à 10 fois entre 2022 et 2025 selon les centres. Exemples verbatim : dissertation « Juger les crimes de masse et les génocides depuis 1945 » (métropole 2024, jour 1) ; étude critique « Juger les génocides » (métropole 2025, jour 1, avec photo de la salle d’audience du procès Eichmann, Jérusalem 1961) ; « Transmettre la mémoire de la Shoah » (Amérique du Nord, mai 2026, dossier sur le film Shoah de Lanzmann).
[INFÉRENCE] Estimation défendable. Sur la base du tableau récapitulatif Langlois (≈30 énoncés répertoriés au thème 3 du HGGSP 2021-2026), une large majorité touche directement aux crimes nazis / génocide des Juifs / Nuremberg-Eichmann (le reste = Algérie, Rwanda). Pour 2013-2020, le couple SGM/Algérie occupait systématiquement un sujet d’histoire. On peut donc affirmer que la SGM, sous sa déclinaison mémorielle, est l’un des thèmes les plus fréquemment proposés, sans pouvoir produire un pourcentage scientifiquement fondé.
4. Évolution des programmes, barèmes et formulations
[FAIT] De l’histoire-bataille à l’histoire des mémoires. Les programmes antérieurs décrivaient « les phases militaires de la guerre analysées à partir de cartes », « les formes de l’occupation, la politique d’extermination », « le régime de Vichy, la France libre, la Résistance », « le bilan ». Le programme Chatel (2012) a introduit la rupture historiographique majeure : le sujet n’est plus la guerre, mais le travail de l’historien sur les mémoires (résistancialisme, réveil mémoriel des années 1970, ère du témoin, reconnaissance de la responsabilité de l’État par Chirac en 1995). Les programmes 2019 conservent cette dimension mémorielle (thème 3 HGGSP) tout en réintroduisant un chapitre factuel sur la SGM (1929-1945) dans le tronc commun, mais évalué seulement en contrôle continu.
[FAIT] Barèmes. Le HGGSP est noté sur 20, en deux exercices de 10 points chacun (dissertation + étude critique), ne pouvant porter sur le même thème ; la production graphique (croquis/schéma) est valorisée mais jamais obligatoire ni pénalisante en son absence. En tronc commun, l’épreuve comporte une composition (histoire ou géo) + un exercice dans l’autre discipline, chaque partie sur 10.
[FAIT] Formulations et « surprises ». Le système de rotation des thèmes est désormais pérennisé par la note de service du 27 août 2025 (réf. BO MENE2521923N, publiée au Bulletin officiel n° 33 du 4 septembre 2025), qui « définit l’épreuve terminale de l’enseignement de spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques […], applicable à compter de la session 2026 » et fixe : « année de session paire : thèmes 1, 2, 3 et 5 ; année de session impaire : thèmes 2, 4, 5 et 6 ». Les Clionautes notent que la session 2024 a donné des sujets « classiques » (pas de surprise de contenu), la confusion portant plutôt sur les conditions de correction. L’APHG a contesté en 2023 l’exigibilité « floue » des notions de première et la lourdeur du programme, avant de saluer en août 2025 l’allègement par rotation.
[FAIT] Qui choisit. Commissions académiques (≤10 personnes, composition secrète, déontologie, ignorance de l’affectation des sujets), pilotées par l’IG/IPR ; corrigés et barèmes confidentiels au même titre que les sujets ; renouvellement triennal des membres.
5. Sécurité et confidentialité des sujets (section annexe)
[FAIT] Procédures de secret. Sujets imprimés par académie dans des lieux tenus secrets, comparés par la presse à « Fort Knox » ; digicodes, barreaux, vigiles, rideaux d’acier, vidéosurveillance, attestations de confidentialité signées ; détecteurs de téléphones répartis aléatoirement et de façon confidentielle entre centres.
[FAIT] Sanctions. La loi du 23 décembre 1901 (reprise à l’article L.331-3 du Code de l’éducation) réprime la fraude. Son article 2 dispose verbatim : « Quiconque se sera rendu coupable d’un délit de cette nature, notamment en livrant à un tiers ou en communiquant sciemment, avant l’examen ou le concours, […] le texte ou le sujet de l’épreuve […] sera condamné à un emprisonnement de trois ans et à une amende de 9 000 euros ou à l’une de ces peines seulement » ; « Les mêmes peines seront prononcées contre les complices du délit ». Sanctions administratives (commission de discipline du baccalauréat, article D.334-32 du Code de l’éducation) : blâme, privation de mention, et « 3° L’interdiction de subir tout examen conduisant à l’obtention du baccalauréat pour une durée maximum de cinq ans ou d’un titre ou diplôme délivré par un établissement public dispensant des formations post-baccalauréat pour une durée maximum de cinq ans » ; toute sanction entraîne la nullité de l’épreuve ; la commission peut annuler un groupe d’épreuves ou la session entière. Selon le ministère de l’Éducation nationale, « en 2025, 1 208 cas de fraude ont été recensés, dont 833 ont fait l’objet de poursuites […]. Cela représente une augmentation de 273 cas par rapport à 2024. Sur les 833 cas poursuivis, 634 ont été sanctionnés, soit 76,11 % » — l’utilisation des nouvelles technologies représentant 55,04 % des cas.
[FAIT] Cas réels. Fuite du bac S 2011 : la veille de l’épreuve de mathématiques, une photo d’un exercice de probabilités (noté 4 points sur 20) est diffusée sur un forum de Jeuxvideo.com ; selon Numerama, le cliché « aurait été prise le 11 juin 2011, à 18h17, avec un BlackBerry 8520 ». Le ministre Luc Chatel déclare (Le Figaro) : « j’ai décidé de faire noter les mathématiques sur les trois exercices restants, c’est-à-dire de neutraliser le premier exercice », mesure concernant les quelque 160 000 candidats de la série S, plutôt que d’annuler l’épreuve — décision contestée par l’APMEP qui réclamait un report. Trois jeunes hommes sont mis en examen à Marseille. 2012 : d’autres fuites n’entraînent pas d’annulation (informations jugées insuffisamment précises par le ministère). [FAIT/contexte] 2021 : les épreuves écrites de spécialité (dont HGGSP), prévues les 15-16 mars, sont annulées le 21 janvier (Covid) et remplacées par le contrôle continu ; les sujets prévus ont circulé ensuite sur des sites officiels et non officiels. [INFÉRENCE] La difficulté de condamner pénalement les fraudeurs est réelle : l’action pénale reste « très rare » et limitée aux cas les plus graves.
6. Sujets récurrents / majoritairement traités depuis 2010
[FAIT] Dans l’ancien régime (jusqu’en 2020), les sujets récurrents d’histoire en terminale gravitaient autour de : mémoires de la SGM / guerre d’Algérie ; la Chine et le monde depuis 1949 ; les États-Unis et le monde depuis 1945 ; la gouvernance économique mondiale depuis 1944 ; gouverner la France depuis 1946 ; médias et opinion publique. [FAIT] Dans le HGGSP (depuis 2021), les sujets les plus fréquents sont, pour le thème 2, « Faire la paix depuis 1648 », « les formes de la guerre du XVIIIe à nos jours », « le Moyen-Orient depuis 1948 » ; pour le thème 3, « juger les crimes de masse et les génocides depuis 1945 » et la mémoire du génocide des Juifs. [INFÉRENCE] Il n’y a pas de « sujet ministère » imposé nationalement chaque année ; la diversité des centres et la rotation des thèmes garantissent la variété, mais certains intitulés-pivots reviennent quasi mécaniquement d’une session à l’autre avec de légères reformulations.
Recommendations
- Pour reconstruire une série quantitative robuste : croiser systématiquement le tableau récapitulatif de langloishg.fr (exhaustif pour le HGGSP 2021-2026), les annales des Clionautes et de sujetdebac.fr, et les archives de l’APHG. Seuil de validation : ne publier un pourcentage que si l’on dispose de l’intégralité des centres pour chaque session — condition aujourd’hui non remplie pour 2013-2014. Tant qu’elle n’est pas réunie, présenter des dénombrements (N occurrences attestées) plutôt que des taux.
- Pour l’analyse des grilles de correction : se fonder en priorité sur la grille IGÉSR de février 2022 (document de référence national) plutôt que sur les grilles académiques antérieures, et confronter aux comptes rendus d’entente relayés par les Clionautes/APHG pour saisir l’écart entre la norme et la pratique réelle (pression à la « bienveillance »).
- Sur la sécurité des sujets : la section peut rester brève ; le cas 2011 est le précédent jurisprudentiel structurant. Benchmark à surveiller : toute évolution post-2025 du chiffre annuel de fraudes (1 208 en 2025) et la part des fuites de sujets (distincte de la fraude individuelle).
- Si une nouvelle recherche est lancée : solliciter directement une académie (cellule examens/SIEC) ou l’IGÉSR pour obtenir des séries internes de sujets antérieures à 2010 — zone la plus lacunaire des données publiques.
Caveats
- [INCERTITUDE] Aucune donnée publique ne permet de chiffrer la fréquence de la SGM avant 2013 ; les annales en ligne deviennent fiables surtout à partir de 2015.
- [INCERTITUDE] Les intitulés L/ES 2013-2014 et certains centres 2017 manquent.
- [INFÉRENCE] La pondération récit/analyse est déduite des consignes et corrigés, non d’un barème chiffré officiel.
- [FAIT] Les sites parascolaires (Sherpas, Cours Legendre, Ipécom) sont commerciaux et reflètent une lecture des attendus, à manier avec prudence face aux textes officiels du BO et de l’IGÉSR. »
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Wilhelm Canaris : l’esprit derrière le double jeu de l’Abwehr
« Wilhelm Canaris incarne un paradoxe historique rare : un chef de renseignement nazi qui transforma son organisation en bastion de résistance intérieure. Les témoignages de Nuremberg, notamment celui du colonel Erwin Lahousen, révèlent un homme d’une intelligence subtile et d’une maîtrise de soi exceptionnelle, capable de maintenir une façade loyaliste tout en orchestrant des contacts avec les Alliés dès 1938. Cependant, l’efficacité réelle de ces transmissions précoces fut considérablement limitée par le refus politique britannique d’agir sur les informations reçues — le problème central n’était pas le manque de renseignement, mais l’appeasement.
Un « intellect pur » derrière un masque de calme apparent
Les collaborateurs de Canaris décrivent unanimement un homme aux capacités cognitives exceptionnelles, dissimulées sous une apparence modeste. Lahousen, son proche collaborateur et seul survivant de la « résistance de l’Abwehr », témoigna à Nuremberg : « Canaris était un intellect pur, une personnalité intéressante, hautement individuelle et complexe, qui haïssait la violence en tant que telle et donc haïssait et abominait la guerre, Hitler, son système, et particulièrement ses méthodes. »
Sa mémoire était remarquable. Le 22 août 1939, lors d’une réunion où Hitler interdit à tous les présents de prendre des notes sur ses plans d’invasion de la Pologne, Canaris se tint au fond de la salle et nota secrètement l’intégralité du discours. Immédiatement après, il se rendit à l’Hôtel des Quatre Saisons de Munich pour tout retranscrire de mémoire, utilisant ses notes griffonnées comme aide-mémoire. Cette capacité à mémoriser réseaux d’agents, cartes et relations complexes lui valut dès sa jeunesse dans la marine impériale le surnom de « Kieker » (celui qui épie) — témoignage de son insatiable curiosité observatrice.
Reinhard Heydrich, son adversaire le plus dangereux au sein du régime, le qualifiait de « wily old fox » (vieux renard rusé) et avertissait ses collègues de ne jamais le sous-estimer. Les historiens confirment cette évaluation : selon les sources biographiques, Canaris était « un maître de l’art de l’obfuscation » dont l’habileté à brouiller les pistes masquait une adhésion rigide à certains principes moraux fondamentaux.
Sa capacité à maintenir plusieurs « masques » simultanément était remarquable. L’historien Joachim Fest nota que « ceux qui connaissaient Canaris le trouvaient énigmatique, insondable, maintenant toujours une certaine distance avec les gens comme avec ses fonctions. » Cette distance émotionnelle constituait précisément son armure psychologique.
Face aux cadres nazis : le stratège au visage de poker
Les descriptions de son comportement en présence d’Hitler et des dignitaires nazis révèlent un homme maîtrisant parfaitement ses réactions. Les témoins décrivent « un stratège maître au visage de poker, de sang-froid, réagissant rapidement, doué d’instincts sûrs ». Cette maîtrise de soi lui permit des exploits de sabotage remarquables.
L’exemple le plus frappant concerne l’Opération Felix — le plan d’Hitler pour capturer Gibraltar via l’Espagne. Canaris réussit à torpiller cette opération en conseillant secrètement Franco de résister aux demandes allemandes, tout en présentant simultanément à Hitler des rapports pessimistes sur la faisabilité logistique de l’attaque. Ce double jeu exigeait une capacité de dissimulation parfaite lors de réunions où la moindre hésitation pouvait s’avérer fatale.
Son humour noir révélait un cynisme protecteur. Durant l’un de ses voyages en Espagne, il se mettait au garde-à-vous dans sa voiture décapotée et faisait le salut hitlérien chaque fois qu’il passait devant un troupeau de moutons, expliquant : « On ne sait jamais si l’un des gros bonnets du parti n’est pas dans le groupe. » Il qualifiait son supérieur direct, Wilhelm Keitel — son exact opposé en tempérament — de « blockhead » (imbécile).
Malgré son apparence négligée et sa petite taille (moins de 1,63 m), Canaris exerçait une influence considérable lors de ses rencontres privées avec Hitler, sachant « flatter expertement le Führer facilement manipulable ». Cette capacité d’adaptation contextuelle lui permit de survivre presque une décennie dans l’un des environnements les plus dangereux de l’histoire.
Constitution méthodique d’un noyau de résistants (1935-1938)
Canaris prit la direction de l’Abwehr le 1er janvier 1935, héritant d’une organisation de moins de 150 personnes au sein du Ministère des Forces Armées. Son prédécesseur, le Kapitän zur See Conrad Patzig, avait été limogé pour ses conflits avec Himmler concernant des vols de reconnaissance au-dessus de la Pologne et son refus de coopérer avec la Gestapo. Avant de partir, Patzig avertit Canaris des « machinations diaboliques » de Heydrich et Himmler qui cherchaient à contrôler tous les services de renseignement.
La stratégie de Canaris pour constituer son équipe fut délibérée et systématique. Le colonel Lahousen témoigna à Nuremberg avoir reçu l’instruction formelle « de ne pas amener de nationaux-socialistes » dans le département berlinois de Canaris, et « autant que possible, de ne pas employer de membres du Parti ou d’officiers sympathisants du Parti dans [sa] division, surtout aux postes élevés. »
Les nominations clés du cercle anti-nazi
Hans Oster (1887-1945) constitua le pivot de cette résistance. Fils de pasteur alsacien, ancien officier d’artillerie forcé de démissionner en 1932 pour une liaison avec une femme mariée, il rejoignit l’Abwehr en octobre 1933 comme employé civil. Canaris le nomma adjoint à la tête de la Division Centrale (Département Z) en 1935, puis formellement chef de cette division lors de la réorganisation de 1938. Son tournant anti-nazi fut catalysé par la « Nuit des Longs Couteaux » (30 juin 1934), durant laquelle son ami le général Ferdinand von Bredow, ancien chef de l’Abwehr, fut assassiné aux côtés du général von Schleicher.
Le Département Z qu’Oster dirigeait constituait le « cerveau de contrôle » de l’Abwehr : gestion du personnel, des finances, paiement des agents. Cette position donnait un accès crucial aux faux papiers, aux matériels restreints, et offrait une couverture idéale pour les activités conspiratrices.
Hans Pieckenbrock (1893-1959) fut nommé chef de l’Abwehr I (renseignement/espionnage) le 6 octobre 1936. Devenu la deuxième personnalité la plus influente après Canaris, il resta « dans l’ombre » tout en effectuant des missions délicates à travers l’Europe et le Moyen-Orient. Non membre du parti nazi, il était loyal à Canaris plutôt qu’au régime.
Erwin von Lahousen (1897-1955), aristocrate autrichien et ancien chef du contre-espionnage autrichien, entra en contact avec le renseignement allemand dès 1937 dans le cadre de collaborations légales entre services. Après l’Anschluss (15 mars 1938), il fut transféré à l’Abwehr I le 11 avril 1938, puis nommé chef de l’Abwehr II (sabotage) le 10 novembre 1938. Canaris « absorba autant du service de renseignement autrichien qu’il put dans l’Abwehr tout en évitant ceux qui étaient déjà des convertis nazis. »
Bamler, le « nazi de couverture »
Le cas de Rudolf Bamler (1896-1972) révèle la sophistication tactique de Canaris. Membre du parti nazi, Bamler fut nommé chef de l’Abwehr III (contre-espionnage) précisément pour « gagner la confiance de Himmler ». Canaris le décrivait publiquement comme un « virtuose du contre-espionnage », mais en réalité « le tenait en laisse courte » et restreignait son accès aux informations opérationnelles. Bamler encourageait une coopération plus étroite avec la Gestapo et le SD, maintenant un réseau d’informateurs rivalisant avec celui du SD — exactement ce que Canaris voulait que Himmler voie.
Hans von Dohnanyi et Hans Bernd Gisevius ne rejoignirent formellement l’Abwehr qu’à l’automne 1939, donc après la période 1935-1938. Cependant, Gisevius, qui avait rejoint la Gestapo en août 1933 avant d’être renvoyé par Himmler en 1936, maintint des contacts avec Oster et participa aux premiers plans d’assassinat des cercles militaires dès 1938.
Transmissions précoces aux Alliés : ce qui est documenté avant 1939
Une distinction cruciale s’impose entre les faits documentés et les hypothèses. Il n’existe aucune preuve d’un contact direct Canaris-MI6 avant 1939. L’affirmation selon laquelle Canaris aurait été un « agent britannique » dès 1935 n’est soutenue par aucune archive.
En revanche, Canaris orchestra des contacts indirects substantiels en 1938, lors de la crise des Sudètes.
La mission Kleist-Schmenzin (août 1938)
Ewald von Kleist-Schmenzin, conservateur anti-nazi, fut envoyé à Londres à la mi-août 1938 sur instruction conjointe de Canaris et du général Ludwig Beck. Il rencontra Lord Lloyd (British Council), Winston Churchill et Sir Robert Vansittart (Foreign Office). Le message transmis était explicite : Hitler planifiait l’invasion de la Tchécoslovaquie, et si la Grande-Bretagne affirmait fermement qu’elle entrerait en guerre, les militaires allemands renverseraient Hitler.
Beck avait confié à Kleist : « Si vous pouvez rapporter une preuve concrète que la Grande-Bretagne fera la guerre en cas d’agression contre la Tchécoslovaquie, alors je mettrai fin à ce régime. » Churchill rédigea une lettre de soutien — qui fut plus tard retrouvée dans le bureau de Kleist et utilisée pour le condamner.
Le contact Kordt-Halifax (5 septembre 1938)
Theodor Kordt, chargé d’affaires à l’ambassade d’Allemagne à Londres, rencontra secrètement Lord Halifax au 10 Downing Street, entrant par le jardin pour éviter toute observation. Il transmit un message similaire : l’armée allemande renverserait Hitler si celui-ci ordonnait l’invasion, à condition que les Britanniques refusent simplement l’annexion.
Les contacts Goerdeler (1937-1938)
Carl Goerdeler, ancien maire de Leipzig et futur leader civil de la résistance, établit de multiples contacts avec des officiels britanniques. En juin-juillet 1937, il rencontra Arthur P. Young au National Liberal Club de Londres et tint trois réunions avec Vansittart, transmettant des données économiques détaillées sur les faiblesses allemandes. En août 1938, il revint à Londres avec des renseignements sur les plans Fall Grün (invasion de la Tchécoslovaquie).
Paul Thümmel (Agent A-54)
Paul Thümmel, travaillant dans l’établissement de renseignement militaire à Dresde rattaché à l’Abwehr, offrit ses services aux services secrets tchécoslovaques en février 1936 et commença sa collaboration officielle en mars 1937 sous le nom de code A-54. Il transmit des informations sur les méthodes des agents allemands, l’organisation du renseignement allemand en Tchécoslovaquie, et les préparatifs du Parti sudète.
Cependant, aucune preuve directe n’établit que Canaris connaissait ou dirigeait les activités de Thümmel. Ses informations étaient transmises via František Moravec au MI6 et à l’URSS. Ses motivations restent « peu claires » — probablement l’argent et une perte de foi dans le régime.
La Conspiration Oster (septembre 1938)
Hans Oster coordonna un plan pour arrêter ou assassiner Hitler au moment de l’ordre d’invasion de la Tchécoslovaquie. Canaris était parmi les conspirateurs avec Beck, Halder et Witzleben. La condition essentielle — une opposition britannique ferme — ne fut jamais remplie. Les Accords de Munich (30 septembre 1938) anéantirent ce plan. Un conspirateur résuma amèrement : « Chamberlain a sauvé Hitler. »
Le contexte allié : pourquoi les informations furent-elles ignorées ?
La question fondamentale n’est pas ce que Canaris aurait pu transmettre, mais si cela aurait changé quoi que ce soit. La réponse des historiens est largement négative.
Le renseignement britannique savait déjà
Dès mai 1933, Sir Robert Vansittart écrivait : « Le régime actuel en Allemagne déclenchera, selon son passé et son présent, une autre guerre européenne dès qu’il se sentira assez fort. » Le rapport DRC de février 1934 identifiait formellement l’Allemagne comme « l’ennemi potentiel ultime ».
L’agent britannique Bill de Ropp, infiltré dans les cercles nazis et proche d’Alfred Rosenberg, fournissait selon l’historien officiel du MI6 Keith Jeffery 70% du renseignement sur l’Allemagne nazie. Le Deuxième Bureau français avait accumulé, selon les historiens, « une connaissance encyclopédique de l’establishment militaire allemand » à la veille de la guerre.
Le blocage était politique, non informationnel
L’historien Wesley K. Wark (The Ultimate Enemy, 1985) conclut : « Les décideurs cruciaux, comme Neville Chamberlain, utilisaient le renseignement simplement pour étayer leurs propres notions préconçues, écartant tout ce qui était gênant. »
Les facteurs idéologiques étaient multiples : culpabilité répandue concernant le Traité de Versailles jugé trop dur ; anti-communisme des classes dirigeantes (« Mieux Hitler que le Communisme ») ; conviction que la course aux armements avant 1914 avait causé la Grande Guerre ; et surtout, le traumatisme absolu de 1914-1918.
En janvier 1938, Vansittart fut « promu » au poste honorifique vide de « conseiller diplomatique en chef » — une mise à l’écart orchestrée par Chamberlain pour éliminer les voix anti-appeasement. L’ambassadeur Nevile Henderson à Berlin contournait les anti-appeasers du Foreign Office pour communiquer directement avec Chamberlain.
L’échec paradigmatique de la mission Kleist
La réaction de Chamberlain à la mission Kleist-Schmenzin est révélatrice. Il compara les émissaires allemands aux « Jacobites à la cour de France au temps du roi Guillaume » — des exilés motivés par la haine personnelle et l’intérêt partisan, non des sources fiables. La résistance allemande souffrait également d’une contradiction intrinsèque : ses demandes territoriales « dépassaient même celles des nazis », selon l’historien Klemens von Klemperer. Kleist-Schmenzin lui-même réclamait l’annexion de territoires polonais et tchécoslovaques, affaiblissant sa crédibilité.
Tim Willasey-Wilsey, ancien diplomate et auteur de The Spy and the Devil, résume : « Les gouvernements britanniques avaient plus qu’assez de connaissance des intentions nazies pour anticiper ce qui venait. Pourquoi ce renseignement n’a-t-il pas eu plus d’effet sur la politique ? Premièrement, le MI6 manquait de tradition et de personnel pour exploiter le renseignement politique de haut niveau. Deuxièmement, ce renseignement était si malvenu pour un establishment politique déterminé à maintenir la paix qu’il fut ignoré avant d’être suivi. »
Le poids psychologique du double jeu
Derrière le masque de calme apparent, Lahousen décrivit une réalité plus complexe : « Derrière le masque froid se trouvait une disposition nerveuse extrême ; Canaris était agité et tourmenté par la peur après chaque danger passé, tout en restant dépendant de nouvelles aventures. » Cette tension entre nervosité intérieure et maîtrise extérieure constituait le coût psychologique de sa double vie.
Les signes de stress devinrent visibles en 1943. Des informations clés commencèrent à lui être cachées, et en avril 1943, la Gestapo cibla ses alliés et l’interrogea directement. « Sous une pression croissante, Canaris devint visiblement nerveux et déterminé de manière obsessionnelle à assurer la défaite nazie, prenant des risques toujours plus grands tandis que l’Abwehr s’effondrait. »
Sa rencontre finale avec Hitler en février 1944 marqua la rupture. Furieux d’une défection de l’Abwehr, Hitler accusa Canaris de l’effondrement de l’organisation. Quand Canaris refusa de flatter l’ego du Führer, l’Abwehr fut transférée sous contrôle de la Gestapo.
Emprisonné dans un château de Basse-Saxe, « les années de stress eurent enfin raison de sa santé. » Il fut exécuté à Flossenbürg le 9 avril 1945, quelques semaines avant la fin de la guerre, après que ses journaux compromettants furent découverts.
Dans ses dernières années, Canaris « souffrait de plus en plus de la conviction qu’il avait servi Hitler bien trop longtemps et de façon bien trop soumise, et il regrettait de ne pas avoir tourné les ressources du renseignement militaire contre le régime de manière plus déterminée. »
Conclusion : un héros tragique dans un contexte impossible
Wilhelm Canaris représente un cas unique dans l’histoire du renseignement : un chef de service qui transforma son organisation en instrument de résistance intérieure tout en maintenant une façade de loyauté pendant près d’une décennie. Ses capacités cognitives — mémoire exceptionnelle, observation aiguë, maîtrise émotionnelle — lui permirent de survivre dans un environnement où la moindre erreur signifiait la mort.
La constitution méthodique de son équipe anti-nazie entre 1935 et 1938 révèle une stratégie délibérée : placer des hommes loyaux aux postes clés (Oster, Pieckenbrock, puis Lahousen) tout en maintenant un « nazi de couverture » (Bamler) pour satisfaire Himmler. Les contacts établis avec les Britanniques en 1938, bien que documentés, s’avérèrent tragiquement inefficaces face au mur de l’appeasement.
L’enseignement central de cette histoire n’est pas tant l’échec de Canaris que celui des Alliés à exploiter les informations dont ils disposaient déjà. Comme le résume Wesley Wark : « Même quand le renseignement est précis, il vaincra rarement la tendance à croire ce qu’on veut croire. » La vraie valeur de Canaris — et sa tragédie personnelle — est d’avoir risqué sa vie pour transmettre des informations que personne ne voulait entendre. »
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« Une mère perd-elle de vue le fils qu’elle punit pour les légères fautes de son âge enfantin ? Elle l’éloigne d’elle de quelques pas, elle lui prescrit une enceinte sous ses yeux, et dans le même lieu qu’elle habite. C’est ainsi que Dieu en agit avec l’homme coupable. Enfant, si tu connaissais le cœur de ta mère ! Ce ne seront point les cris de la colère qui la toucheront. Elle attend que tu fasses entendre ceux de l’amitié et du repentir. Elle envoie même secrètement vers toi des amis fidèles, qui semblent te suggérer à ton insu d’implorer sa miséricorde. Tu suis ce conseil salutaire ! Viens, enfant chéri, il n’y a plus de barrière pour toi, il n’y a plus de distance entre nous, et nous pouvons nous embrasser. Dieu de paix, tu n’attends, comme cette mère tendre, que l’humilité du cœur de l’homme, et le retour de ses regards vers toi, pour le tirer de sa captivité. Il n’ose plus t’appeler son père, parce qu’il s’en est ôté le droit par ses offenses et ses souillures. Mais tu l’appelles toujours ton fils, parce que tu lui pardonnes, et que tu ne te souviens plus de ses crimes. Et l’esprit de l’homme se croit abandonner quand il est puni ! Il se croit dans le néant quand il n’est plus dans l’abondance de la vie ! Comme si l’amour n’accompagnait pas partout la justice ! Comme si les simples souverains de la terre ne fournissaient pas eux-mêmes le nécessaire aux illustres coupables à qui ils sont forcés de retrancher l’opulence et la liberté ! Oui, oui, le seigneur trempe quelquefois l’univers dans l’abyme, mais il ne veut pas l’y précipiter à demeure. Du haut de son trône, il entend les cris des hébreux dans la terre d’Egypte. Ces cris font descendre son propre nom, ce nom qui n’avait pas même été donner à Abraham, à Isaac et à Jacob. Parce que plus nos maux sont extrêmes, plus le bienfaisant auteur de notre vie s’empresse de nous envoyer des secours efficaces. »
Louis-Claude de Saint-Martin
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« Il n’est pas possible de concevoir un état plus triste et plus déplorable que celui de ce malheureux homme au moment de sa chute ; car non seulement il perdit aussitôt cette lance formidable à laquelle nul obstacle ne résistait, mais l’armure même, dont il avait été revêtu, disparut pour lui, et elle fut remplacée, pour un temps, par une autre armure qui, n’étant point impénétrable comme la première, devint pour lui une source de dangers continuels, en sorte qu’ayant toujours le même combat à soutenir, il fut infiniment plus exposé. Cependant, en le punissant ainsi, son père ne voulut pas lui ôter tout espoir et l’abandonner entièrement à la rage de ses ennemis ; touché de son repentir et de sa honte, il lui promit qu’il pourrait, par ses efforts, recouvrer son premier état; mais que ce ne serait qu’après avoir obtenu d’être remis en possession de cette lance qu’il avait perdue, et qui avait été confiée à l’agent par lequel l’homme était remplacé, dans le centre même qu’il venait d’abandonner. C’est donc à la recherche de cette arme incomparable, que les hommes ont dû s’occuper depuis, et qu’ils doivent s’occuper tous les jours, puisque c’est par elle seule qu’ils peuvent rentrer dans leurs droits, et obtenir toutes les faveurs qui leur furent destinées. Il ne faut pas non plus être étonné des ressources qui restèrent à l’homme après son crime; c’était la main d’un père qui le punissait, et c’était aussi la tendresse d’un litre qui veillait sur lui, lors même que sa justice l’éloignait de sa présence. Car le lieu, dont l’homme est sorti, est disposé avec tant de sagesse, qu’en retournant sur ses pas, par les mêmes routes qui l’ont égaré, cet homme doit être sûr de regagner le point central de la forêt dans lequel seul il peut jouir de quelque force et de quelque repos. En effet, il s’est égaré en allant de quatre à neuf, et jamais il ne pourra se retrouver qu’en allant de neuf à quatre. Au reste, il aurait tort de se plaindre de cet assujettissement; telle est la loi imposée à tous les Êtres qui habitent la région des pères et des mères et, puisque l’homme y est descendu volontairement, il faut bien qu’il en ressente toute la peine. Cette loi est terrible, je le sais, mais elle n’est rien comparée à la loi du nombre cinquante-six, loi effrayante, épouvantable pour ceux qui s’y exposent, car ils ne pourront arriver à soixante-quatre, qu’après l’avoir subie dans toute sa rigueur. Telle est l’histoire allégorique de ce qu’était l’homme dans son origine, et de ce qu’il est devenu en s’écartant de sa première loi; j’ai tâché par ce tableau, de le conduire jusqu’à la source de tous ses maux, et de lui indiquer, mystérieusement il est vrai, les moyens d’y remédier. Je dois ajouter que, quoique son crime et celui du mauvais principe soient également le fruit de leur volonté mauvaise, il faut remarquer néanmoins que l’un et l’autre de ces crimes sont de nature très différente, et que par conséquent, ils ne peuvent être assujettis à une égale punition, ni avoir les mêmes suites ; parce que d’ailleurs la Justice évalue jusqu’à la différence des lieux où leurs crimes se sont commis. L’homme et le principe du mal ont donc continuellement leur faute devant les yeux, mais tous deux n’ont pas les mêmes secours, ni les mêmes consolations. J’ai donné à entendre précédemment que le principe du mal ne peut par lui-même que persévérer dans sa volonté rebelle, jusqu’à ce que la communication avec le bien lui soit rendue. Mais l’homme, malgré sa condamnation, peut apaiser la justice même, se réconcilier avec la vérité, et en goûter de temps en temps les douceurs, comme si en quelque sorte, il n’en était pas séparé. Il est vrai de dire néanmoins que le crime de l’un et de l’autre ne se punit que par la privation, et qu’il n’y a de différence que dans la mesure de ce châtiment. Il est bien plus certain encore que cette privation est la règle la plus terrible, et la seule qui puisse réellement subjuguer l’homme. Car, on a eu grand tort de prétendre nous mener à la Sagesse, par le tableau effrayant des peines corporelles dans une vie à venir ; ce tableau n’est rien, quand on ne les sent pas. Or, ces aveugles Maîtres ne pouvant nous faire connaître qu’en idée les tourments qu’ils imaginent, doivent nécessairement faire peu d’effet sur nous. Si au moins ils eussent pris soin de peindre à l’homme les remords qu’il doit éprouver, quand il est méchant, il leur eût été plus facile de le toucher, parce qu’il nous est possible d’avoir ici-bas le sentiment de cette douleur. Mais combien nous eussent-ils rendus plus heureux, et nous eussent-ils donné une idée plus digne de notre principe, s’ils eussent été assez sublimes pour dire aux hommes, que ce principe étant amour, ne punit les hommes que par l’amour, mais en même temps que n’étant qu’amour, lorsqu’il leur ôte l’amour, il ne leur laisse plus rien. C’est par là qu’ils auraient éclairé et soutenu les hommes, en leur faisant sentir que rien ne devrait plus les effrayer que de cesser d’avoir l’amour de ce principe, puisque dès lors ils sont dans le néant; et certes ce néant que l’homme peut éprouver à tout instant, si on le lui peignait dans toute son horreur, serait pour lui, une idée plus efficace et plus salutaire que celle de ces éternelles tortures, auxquelles malgré la doctrine de ces Ministres de sang, l’homme voit toujours une fin, et jamais de commencement. Les secours accordés à l’homme pour sa réhabilitation, quelque précieux qu’ils soient, tiennent cependant à des conditions très rigoureuses. Et vraiment, plus les droits qu’il a perdus sont glorieux, plus il doit avoir à souffrir pour les recouvrer ; enfin étant assujetti par son crime à la loi du temps, il ne peut éviter d’en subir les pénibles effets, parce que s’étant opposé lui-même tous les obstacles que le temps renferme, la loi veut qu’il ne puisse rien obtenir qu’à mesure qu’il les éprouve et qu’il les surmonte. C’est au moment de sa naissance corporelle, qu’on voit commencer les peines qui l’attendent. C’est alors qu’il montre toutes les marques de la plus honteuse réprobation ; il naît comme un vil insecte dans la corruption et dans la fange ; il naît au milieu des souffrances et des cris de sa mère, comme si c’était pour elle un opprobre de lui donner le jour ; or quelle leçon n’est-ce pas pour lui, de voir que de toutes les mères, la femme est celle dont l’enfantement est le plus pénible et le plus dangereux ! Mais à peine commence-t-il lui-même à respirer, qu’il est couvert de larmes et tourmenté par les maux les plus aigus. Les premiers pas qu’il fait dans la vie annoncent donc qu’il n’y vient que pour souffrir, et qu’il est vraiment le fils du crime et de la douleur. Si l’homme, au contraire, n’eût point été coupable, sa naissance aurait été le premier sentiment du bonheur et de la paix. En voyant la lumière, il en aurait célébré la splendeur par de vifs transports et par des tributs de louanges envers le principe de sa félicité. Sans trouble sur la légitimité de son origine, sans inquiétude sur la stabilité de son sort, il en eût goûté toutes les délices, parce qu’il en aurait connu sensiblement les avantages. O homme, verse des larmes amères sur l’énormité de ton crime, qui a si horriblement changé ta condition ; frémis sur le funeste arrêt qui condamne ta postérité à naître dans les tourments et dans l’humiliation, tandis qu’elle ne devait connaître que la gloire, et un bonheur inaltérable. Dès les premières années de son cours élémentaire, la situation de l’homme devient beaucoup plus effrayante, parce qu’il n’a encore souffert que dans son corps, au lieu qu’il va souffrir dans sa pensée. De même que son enveloppe corporelle a été jusque-là en butte à la fougue des éléments, avant d’avoir acquis la moindre des forces nécessaires pour se défendre ; de même, sa pensée va être poursuivie dans un âge où n’ayant pas encore exercé sa volonté, l’erreur peut le séduire plus aisément, porter par mille sentiers ses attaques jusqu’au germe, et corrompre l’arbre dans sa racine. Il est certain que l’homme commence alors une carrière si pénible et si périlleuse, que si les secours ne suivaient pour lui la même progression, il succomberait infailliblement ; mais la même main qui lui a donné l’être, ne néglige rien pour sa conservation à mesure qu’il avance en âge, que les obstacles se multiplient et s’opposent à l’exercice de ses facultés, à mesure aussi son enveloppe corporelle acquiert de la consistance ; c’est-à-dire que sa nouvelle armure se fortifie et devient plus puissante contre les attaques de ses ennemis, jusqu’à ce qu’enfin le temple intellectuel de l’homme étant élevé, cette enveloppe, devenue inutile, se détruise, laissant l’édifice à découvert et hors de toute atteinte. Il est donc évident que ce corps matériel que nous portons, est l’organe de toutes nos souffrances ; c’est donc lui qui formant des bornes épaisses à notre vue et à toutes nos facultés, nous tient en privation et en pâtiment ; je ne dois donc plus dissimuler que la jonction de l’homme à cette enveloppe grossière, est la peine même à laquelle son crime l’a assujetti temporellement, puisque nous voyons les horribles effets qu’il en ressent depuis le moment où il en est revêtu, jusqu’à celui où il en est dépouillé ; et que c’est par là que commencent et se perpétuent les épreuves, sans lesquelles il ne peut rétablir les rapports qu’il avait autrefois avec la Lumière. Mais malgré les ténèbres que ce corps matériel répand autour de nous, nous sommes obligés d’avouer aussi qu’il nous sert de rempart et de sauvegarde contre les dangers qui nous environnent, et que sans cette enveloppe, nous serions infiniment plus exposés. Ce sont là, n’en doutons point, les idées que les Sages ont eues dans tous les temps. Leur première occupation a été de se préserver sans cesse des illusions que ce corps leur présentait. Ils l’ont méprisé, parce qu’il est méprisable par sa Nature; ils l’ont redouté par les funestes suites des attaques auxquelles il les exposait, et ils ont tous parfaitement connu qu’il était pour eux la voie de l’erreur et du mensonge. Mais l’expérience leur a appris aussi que c’est le canal par où arrivent, dans l’homme, les connaissances et les lumières de la Vérité ; ils ont senti que, puisqu’il nous sert d’enveloppe, et que nous n’avons pas même la pensée à nous, il faut bien que nos idées, venant toutes du dehors, s’introduisent nécessairement par cette enveloppe, et que nos sens corporels en soient les premiers organes. Or, c’est à ce sujet que l’homme par la promptitude et la légèreté de ses jugements, a commencé à se livrer à des erreurs funestes qui ont produit dans son imagination les idées les plus monstrueuses ; c’est de là, dis-je, que les Matérialistes ont tiré cet humiliant système des sensations qui ravale l’homme au-dessous de la bête, puisque celle-ci, ne recevant jamais à la fois qu’une seule sorte d’impulsion, n’est pas susceptible de s’égarer, au lieu que l’homme étant placé au milieu des contradictoires, pourrait, selon cette opinion, se livrer en paix indifféremment à toutes les impressions dont il serait affecté. Mais d’après les lumières de justice que nous avons déjà reconnues en lui, il ne se peut que nous adoptions ces opinions avilissantes. Nous avons démontré que l’homme, chargé de sa conduite, est comptable de toutes ses actions ; je me garderai bien à présent de lui laisser enlever un privilège aussi sublime, et qui l’éleva si fort au-dessus de toutes les Créatures. Rien ne m’empêchera donc d’assurer à mes semblables, que cette erreur est la ruse la plus adroite et la plus dangereuse qui ait pu être employée pour les arrêter dans leur marche, et pour les égarer. Ce serait pour un voyageur une incertitude des plus désespérantes, de rencontrer deux routes opposées, sans connaître le lieu où l’une et l’autre aboutiraient. Cependant, en observant le chemin qu’il aurait déjà fait, se rappelant le point d’où il serait paru, et celui auquel il tend ; il ferait peut-être assez de combinaisons pour se déterminer et pour choisir juste; mais si quelqu’un se présentait à lui, et lui disait qu’il est très inutile de prendre tant de peines pour démêler la véritable route, que celles qui s’offrent à ses yeux mènent également au but, et qu’il peut suivre indifféremment l’une ou l’autre ; alors, la situation du voyageur deviendrait bien plus fâcheuse et plus embarrassante que lorsqu’il était réduit à prendre conseil de lui-même ; car enfin il lui serait impossible de se nier l’opposition qu’il verrait entre ces deux routes et le premier sentiment, qui devrait alors naître en lui, serait de se défier des conseils qu’on lui donne, et de se persuader qu’un veut lui tendre un piège. Voilà cependant quelle est la position actuelle de l’homme, relativement aux obscurités que les Auteurs du système des sensations ont répandues sur sa carrière. Lui annoncer qu’il n’a d’autres lois que celles de ses sens, et qu’il ne peut avoir d’autre guide, c’est lui dire qu’en vain chercherait-il à faire un choix parmi les choses qu’ils lui présentent, puisque les sens eux-mêmes sont sujets à varier dans leur action, et qu’ainsi l’homme ne pouvant pas en diriger les mobiles, essayerait inutilement d’en diriger le cours et les effets. Mais, ainsi que le voyageur, l’homme ne peut se refuser à sa propre conviction ; il voit bien que les sens amènent tout en lui, mais en même temps, il est forcé d’avouer que parmi les choses qu’ils lui amènent, il y en a qu’il sent être bonnes, comme il y en a qu’il sent être mauvaises. Quelle devrait donc être sa défiance contre ceux qui le voudraient détourner de faire un choix en lui insinuant que toutes ces choses sont indifférentes ou de même nature? Ne devrait-il pas en ressentir la plus vive indignation, et se mettre en garde contre des maîtres aussi dangereux ? C’est cependant là, je le répète, la plus commune tentative qui se soit faite contre la pensée de l’homme ; c’est en même temps la plus séduisante, et celle dont le principe du mal tirerait le plus d’avantage; parce que s’il pouvait nourrir l’homme dans la persuasion qu’il n’y a point de choix à faire parmi les choses qui l’environnent, il viendrait facilement à bout de faire passer jusqu’à lui, l’horrible incertitude et le désordre dans lequel il se trouve lui-même plongé par la privation où il est de toute loi. Mais si la Justice veille toujours sur l’homme, il faut qu’il ait en lui les moyens de démêler les stratagèmes de son ennemi, et de déconcerter, quand il le voudra, toutes ses entreprises ; sans quoi il ne pourrait être puni de s’y laisser surprendre; ces moyens doivent être fondés sur sa propre nature, qui ne peut pas plus changer que la nature même du principe dont il est provenu ; ainsi, sa propre essence étant incompatible avec le mensonge, lui fait connaître tôt ou tard qu’on l’abuse, et le ramène naturellement à la Vérité. J’emploierai donc ces mêmes moyens qui me sont communs avec tous les hommes, pour leur montrer le danger et l’absurdité de cette opinion ennemie de leur bonheur, et qui n’est propre qu’à les abîmer dans le crime et dans le désespoir. J’ai suffisamment prouvé par nos souffrances que nous étions libres ; ainsi, je m’adresserai aux Matérialistes, et je leur demanderai comment ils ont pu s’aveugler assez pour ne voir dans l’homme qu’une machine ? Je voudrais au moins qu’ils eussent eu la bonne foi d’y voir une machine active, et ayant en elle-même son principe d’action, car si elle était purement passive, elle recevrait tout et ne rendrait rien. Alors, dès qu’elle manifeste quelque activité, il faut qu’elle ait au moins en elle le pouvoir de faire cette manifestation, et je ne crois pas que personne prétende que ce pouvoir-là nous vienne par les sensations. Je crois en même temps que sans ce pouvoir inné dans l’homme, il lui serait impossible d’acquérir ni de conserver la science d’aucune chose, ce qui s’observe sans aucun doute sur les Êtres privés de discernement. Il est donc clair que l’homme porte en lui la semence de la lumière et des vérités dont il offre si souvent les témoignages. Et faudrait-il quelque chose de plus pour renverser ces principes téméraires par lesquels on a prétendu le dégrader ? Je sais qu’à la première réflexion, on pourra m’opposer que non seulement les bêtes, mais même tous les Êtres corporels, rendent aussi une action extérieure, d’où il faudra conclure que tous ces Êtres ont aussi quelque chose en eux, et ne sont pas de simples machines. Alors, me demandera-t-on, quelle est la différence de leur principe d’action d’avec celui qui est dans l’homme ? Cette différence sera facilement aperçue de ceux qui voudront l’observer avec attention, et mes lecteurs la reconnaîtront avec moi, en fixant un moment leur vue sur la cause de cette méprise. Il y a des Êtres qui ne sont qu’intelligents, il y en a qui ne sont que sensibles ; l’homme est à la fois l’un et l’autre. Voilà le nœud de l’énigme. Ces différentes classes d’Êtres ont chacune un principe d’action différent, l’homme seul les réunit tous les deux ; et quiconque voudra ne les pas confondre, sera sûr de trouver la solution de toutes les difficultés. Par son origine, l’homme jouissait de tous les droits d’un Être intelligent, quoique cependant il eût une enveloppe ; car, dans la région temporelle, il n’y a pas un seul être qui puisse s’en passer. Et ici, l’ayant déjà fait assez entrevoir, j’avouerai bien que l’armure impénétrable dont j’ai parlé précédemment, n’était autre chose que cette première enveloppe de l’homme. Mais pourquoi était-elle impénétrable? C’est qu’étant une et simple, à cause de la supériorité de sa nature, elle ne pouvait nullement se décomposer, et que la loi des assemblages élémentaires n’avait absolument aucune prise sur elle. Depuis sa chute, l’homme s’est trouvé revêtu d’une enveloppe corruptible, parce qu’étant composée, elle est sujette aux différentes actions du sensible, qui n’opèrent que successivement, et qui par conséquent se détruisent les unes et les autres. Mais, par cet assujettissement au sensible, il n’a point perdu sa qualité d’Être intelligent ; en sorte qu’il est à la fois grand et petit, mortel et immortel, toujours libre dans l’intellectuel, mais lié dans le corporel par des lois indépendantes de sa volonté ; en un mot, étant un assemblage de deux Natures, diamétralement opposées, il en démontre alternativement les effets d’une manière si distincte qu’il est impossible de s’y tromper. Car, si l’homme actuel n’avait que des sens, ainsi que les systèmes humains le voudraient établir, on verrait toujours le même caractère dans toutes ses actions, et ce serait celui de ses sens ; c’est-à-dire qu’à l’égal de la bête, toutes les fois qu’il serait excité par ses besoins corporels, il tendrait avec effort, à les satisfaire, sans jamais résister à aucunes de leurs impulsions, si ce n’est pour céder à une impulsion plus forte, mais qui dès lors doit se considérer comme agissant seule, et qui naissant toujours du sensible, agit dans les sens, et tient toujours aux sens.»
Louis-Claude de Saint-Martin (Le Philosophe Inconnu), Des Erreurs et de la vérité, ou Les hommes rappelés au principe universel de la science
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« Il y a un désespoir du monde, un désespoir à l’égard du monde, que faire avec un pareil monde ? L’autre dimension du pathos c’est la politesse. Pourquoi ? Parce que face au désespoir du monde, la politesse est le premier début d’un processus de rationalisation. Une politesse grecque, l’art de la mesure. Et dans la politesse ce que l’on mesure c’est la distance entre les gens. Si vous ne choisissez pas bien vos distances il n’y aura pas de rapports humains qui s’instaureront dans une matière quelconque. C’est comme des distances entre des notes dans une gamme, les intervalles. La politesse c’est la détermination des intervalles nécessaires. Est-ce que la politesse suffit à vaincre le désespoir du monde ? Hélas non, pour une raison simple : pour être poli il faut être deux et il y a dans le monde de moins en moins de gens polis. C’était la douloureuse certitude de Châtelet. »
Gilles Deleuze, à propos de François Bachelet
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« Se croire dans son droit, devenir le bourreau, l’image même de ce que l’on exécrait, la violence… Juger, être, agir dans le jugement avec ressentiment avec quelqu’un toute sa vie avec dureté, sans ménagement… sans une seule fois, jamais!…, voir, avoir en face de soi le miroir juste de ce que l’on piétinait… »
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« Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
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« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»
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«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »
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« Le monde commence là, tout près, contre moi. Normalement, je sens devant moi un certain jeu d’espace où « je respire ». Les mots parlent clair : l’espace est liberté, ou promesse de liberté. C’est ce qu’indiquent ces peurs de l’espace vide, réactions inconscientes, inhibées par l’angoisse, de la tendance à l’émancipation ; qu’elles soient un refoulement anxieux du « sortir seul », c’est ce que montre le fait qu’elles cessent quand le sujet est accompagné. Ainsi se développe autour de moi une « sphère de l’aisance » qui n’est pas la liberté, mais son champ prochain. La vie a, pour une activité qui se développe normalement, une certaine « ampleur » sur laquelle, à distance heureuse, viennent se projeter nos actes. Ce sentiment de l’« espace vital », on l’a vu, avec la fièvre obsidionale, passer de la psychologie des individus dans celle des nations et des peuples. Certains sont très sensibles au maintien de cet écart : peut-être le sentent-ils confusément menacé par quelque faiblesse intime. Ils ne peuvent supporter qu’on les serre de trop près ; ils ne tiennent pas d’impatience dans une pièce trop étroite ou trop chargée, dans un compartiment de chemin de fer ou dans une cabine d’avion (claustrophobie). Quand la personnalité se disloque, notamment quand elle est atteinte dans ses rapports avec le réel, il semble que cette invisible tension qui contient l’indiscrétion du monde extérieur s’effondre devant elle. Ce premier sentiment de situation et ses troubles sont étroitement liés au sentiment de l’intimité. Pour un être spatio-temporel, l’intimité ne peut être seulement le jardin secret purement mystique de la solitude spirituelle, elle s’étale, comme n’importe quel pouvoir spirituel, dans un minimum d’espace symbolique : mes vêtements, la portée de mes gestes, mon appartement. Une personnalité solide ne craint pas, à la moindre alerte, le viol de cette intimité, dont l’élasticité la rassure. Une personnalité faible ou morbide la croit à chaque instant menacée et la défend jalousement. Il arrive que cette faiblesse se traduise par l’apparence exactement inverse. Certains psychasthéniques ont le sentiment que le monde les fuit. Le sentiment de détresse qui suit un échec, un deuil ou une séparation, est fait en partie de ce brusque recul de l’ambiance. Il est alors senti douloureusement. Il est au contraire encouragé avec une sorte de provocation dans l’attitude de « distance », de « hauteur » de manières ou de ton, qui repoussent explicitement la présence, la sympathie ou les sollicitations d’autrui, et trahissent toujours quelque fuite du réel. Au cœur de la sphère de l’aisance, je me tiens comme un seigneur dans son royaume. Mais il est des princes à l’humeur sédentaire et d’autres à l’humeur voyageuse. Ces deux manières de sentir dans l’espace introduisent une expérience nouvelle, celle du centrage de l’espace vécu. Les uns sont fortement centrés et ont besoin de se sentir centrés. Cette passion de l’enracinement peut trahir une paresse devant la vie, une sorte d’inertie végétative. Cependant, dans le goût du point fixe, il entre aussi un sûr élément de civilisation et de spiritualité : le point fixe, c’est la promesse inébranlable, la fidélité à toute épreuve, le serment, le vœu ; c’est le sérieux de la contemplation qui ne se lasse pas de revenir sur place et d’approfondir toujours son inépuisable monotonie ; c’est l’orthodoxie, la conviction, la foi. « Que valons-nous une fois immobiles ? » : c’est bien là, en effet, un critère décisif de valeur humaine. Certains ne se sentent assurés, au contraire, que dans la mobilité. « Quand je suis à l’aise, je commence à ne plus me sentir en sécurité », disait Newman. Aux mystiques de l’enracinement, ils opposent les ferveurs du déracinement ; au devoir d’engagement, la vertu de dégagement. Cette inquiétude spatiale peut prendre des formes vagabondes ou morbides qui révèlent un déséquilibre intime : ainsi le besoin de bouger, d’être ailleurs, les fugues morbides, les impulsions à la marche. Mais elle peut être aussi l’expression d’une forme de vie peu attachée au lieu et à la stabilité. S’il est vrai qu’une certaine agitation du corps peut exprimer l’inquiétude d’un esprit qui se fuit dans le divertissement, le goût de la vie stable peut n’être qu’une fuite de la vie dans les retraites de la tranquillité. Saint Benoît avait raison de contraindre des moines un peu trop divagants au vœu de stabilité. Mais dans d’autres temps et pour d’autres esprits, repos et enracinement signifient cristallisation, refus des risques et de la générosité. Une spiritualité du dégagement est un complément indispensable de la spiritualité de l’engagement. Si ambiguë soit la voix multiple de Gide, on ne saurait oublier qu’elle balbutie avec ferveur cet évangile du dégagement, si proche de l’évangile de la Montagne. A la limite de la sphère de l’aisance s’opère le contact vital avec la réalité. Vu son importance, nous nous réservons d’y revenir longuement. Il se développe sur une surface vitale variable qui dépend à la fois du développement de la sphère de l’aisance, de l’ouverture du champ de conscience et de la continuité du contact entre le moi et le réel. » »
Emmanuel Mounier
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Les armes et les lettres : anatomie d’un préjugé
« Le stéréotype du militaire inculte — le « soudard », le « traîneur de sabre », l’exécutant muet — est l’un des préjugés les plus tenaces et les plus infondés de la culture occidentale. Loin d’être des anti-intellectuels, les militaires s’inscrivent dans une tradition lettrée multiséculaire d’une densité exceptionnelle : de Vigny à de Gaulle, de T.E. Lawrence à James Mattis, les officiers-écrivains ont produit certaines des pages les plus marquantes de la pensée stratégique, de l’histoire et de la littérature. Ce préjugé, construit par strates historiques — la fracture dreyfusarde, les guerres coloniales, l’antimilitarisme post-68 — persiste largement parce que les militaires, soumis au devoir de réserve et à une pudeur constitutive, ne parlent pas de leurs lectures. Le paradoxe est saisissant : l’institution qui exige le plus de ses membres en matière de formation intellectuelle est précisément celle qu’on accuse d’inculture.
Un préjugé bâti par sédimentation historique
L’image du militaire borné s’enracine dans une opposition séculaire entre « hommes de robe » et « hommes d’épée » qui remonte au Moyen Âge, quand clercs et chevaliers incarnaient deux voies irréconciliables. Mais le capitaine Lyautey, dans son texte fondateur de 1891, « Du rôle social de l’officier », identifie déjà que ce stéréotype reposait, avant 1870, sur une réalité sociologique partielle : la carrière militaire attirait alors davantage les « natures disposées au mouvement plutôt qu’à l’étude ». C’est précisément cette réalité que les réformes post-1870 — création de l’École supérieure de Guerre, élévation du niveau de recrutement — ont radicalement transformée. Lyautey lui-même dénonce « la vieille prévention des hommes de pensée contre les gens d’épée » comme un archaïsme que les faits démentent.
L’Affaire Dreyfus (1894-1906) constitue le moment de rupture fondateur. C’est lors de cette crise que le mot « intellectuel » apparaît comme catégorie sociale — et qu’il se cristallise en opposition frontale avec l’institution militaire. Le « J’accuse » de Zola fige dans l’imaginaire collectif l’image d’un état-major rigide, hostile à la vérité et au raisonnement critique. L’ironie tragique est que des officiers dreyfusards existaient — le colonel Picquart en tête — mais leur voix fut étouffée, renforçant précisément le stéréotype qu’ils contredisaient.
L’antimilitarisme connaît ensuite un apogée dans les décennies 1960-1970, nourri par les guerres coloniales et Mai 68. Le slogan « L’armée, ça pue, ça pollue et ça rend con » résume le mépris d’une génération intellectuelle envers l’institution. La caricature de l’Adjudant Kronembourg par Cabu dans Charlie Hebdo — le sous-officier borné et alcoolique — devient un archétype culturel. Les comités de soldats, les festivals de films antimilitaristes, les publications comme celle de Daniel Pennac (Le Service militaire au service de qui ?, 1973) sédimentent dans l’opinion publique une image que la suspension de la conscription en 1997 achèvera de figer : en éloignant les civils du monde militaire, la professionnalisation transforme la méconnaissance en certitude.
Ce préjugé n’est pas propre à la France. Lloyd George affirmait que « l’esprit militaire considère la pensée comme une forme de mutinerie ». Correlli Barnett résumait la tradition britannique : « Leurs traditions étaient contre les livres et l’étude, et en faveur d’un galop, d’un bon combat et d’une cruche pleine. » Le maréchal Mac-Mahon aurait déclaré qu’il « éliminait de la liste de promotion tout officier dont il avait lu le nom sur la couverture d’un livre ». Aux États-Unis, H.G. Wells écrivait sans ambages que « l’esprit militaire professionnel est par nécessité un esprit inférieur et sans imagination ». Le préjugé est donc transculturel — mais c’est en France, où la fracture dreyfusarde a créé une faille tectonique entre intellectuels et militaires, qu’il est le plus profondément enraciné.
De Vigny à Mattis : la tradition écrasante des officiers-lettrés
Contre ce stéréotype se dresse une tradition d’une richesse telle qu’il faut parler non d’exception mais de constante. En France, elle commence avec Alfred de Vigny, officier pendant quinze ans, dont Servitude et grandeur militaires (1835) inaugure la littérature de réflexion sur la condition du soldat — cet homme « toujours dédaigné ou honoré outre mesure selon que les nations le trouvent utile ou nécessaire ». Elle traverse Lyautey, élu à l’Académie française en 1912 pour ses qualités « humaines et littéraires », et culmine avec de Gaulle, dont le style a fait l’admiration universelle.
La citation de de Gaulle dans Vers l’armée de métier mérite d’être reproduite intégralement tant elle condense la thèse centrale : « La véritable école du commandement est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. » Ce n’est pas un plaidoyer pour la culture comme ornement — c’est l’affirmation que la culture est la compétence du chef.
La liste des officiers-écrivains français défie l’inventaire : Pierre Loti (capitaine de vaisseau, élu à l’Académie en battant Zola), Claude Farrère (capitaine de corvette, Prix Goncourt 1905), Ardant du Picq (pionnier de la psychologie du combat), Ernest Psichari (petit-fils de Renan, tué en 1914), Hélie de Saint Marc (résistant, déporté, mémorialiste), Pierre Schoendoerffer (Prix Goncourt 1969), Jean Lartéguy (Les Centurions), et plus récemment Guillaume Ancel, Michel Goya, Vincent Desportes, François Lecointre — ce dernier ayant reçu le Prix Erwan Bergot 2024 pour Entre Guerres, publié chez Gallimard dans la collection Blanche, avec un talent littéraire unanimement salué. Le prix « La Plume et l’Épée », créé en 2009, rappelle en préambule qu’« Agrippa d’Aubigné, Vauban, Laclos, Stendhal, Ardant du Picq et, plus proches de nous, Lyautey, Foch ou de Gaulle symbolisent la synthèse entre l’action et la réflexion ».
Dans le monde anglo-saxon, la tradition est tout aussi puissante. T.E. Lawrence — archéologue, First Class Honours en histoire à Oxford, auteur des Sept Piliers de la sagesse — incarne l’archétype du warrior-scholar. Churchill, formé à Sandhurst, vétéran de quinze batailles, Prix Nobel de littérature, fusionne dans sa personne le combattant et l’écrivain. Mais c’est le général James Mattis qui a formulé l’éthique de la lecture militaire avec le plus de force : possédant une bibliothèque personnelle de plus de 7 000 livres qu’il transportait d’affectation en affectation, il a écrit en 2003 cet email devenu célèbre : « Le problème quand on est trop occupé pour lire, c’est qu’on apprend par l’expérience — c’est-à-dire par la manière dure. En lisant, on apprend par l’expérience des autres, généralement une meilleure façon de faire, surtout dans notre métier où les conséquences de l’incompétence sont si définitives pour de jeunes hommes. » Sa formule la plus tranchante : « Si vous n’avez pas lu des centaines de livres, vous êtes fonctionnellement illettré, et vous serez incompétent. »
David Petraeus (doctorat à Princeton), H.R. McMaster (doctorat à Chapel Hill, auteur de Dereliction of Duty, héros de la bataille de 73 Easting), John Nagl (Rhodes Scholar à Oxford, co-rédacteur du manuel de contre-insurrection FM 3-24), Nathaniel Fick (licence de lettres classiques à Dartmouth, thèse de fin d’études sur Thucydide) — tous illustrent cette réalité que le préjugé s’acharne à nier. Et dans la génération contemporaine, Phil Klay (National Book Award 2014 pour Redeployment), Elliot Ackerman (Silver Star, cinq déploiements, auteur publié chez Knopf), Tim O’Brien (The Things They Carried) ont produit certains des textes littéraires les plus marquants de leur époque.
Lire pour s’équiper, pas pour s’évader : la lecture incarnée contre la lecture décorative
La distinction fondamentale entre la lecture militaire et la lecture mondaine tient en une phrase du général Desportes : « Ma formation initiale d’ingénieur s’avérait insuffisante ; il me fallait élargir ma palette d’outils intellectuels. La seule matrice pour comprendre l’avenir, c’est le passé. » Le militaire ne lit pas pour briller en société — il lit parce que l’erreur se paye en vies humaines. Mattis, avant de déployer ses Marines en Afghanistan, lisait tout ce qu’il trouvait sur le pays, son terrain, ses populations, les campagnes antérieures. Quand il est devenu Secrétaire à la Défense, il a lu tous les livres publiés par ses prédécesseurs. Basil Liddell Hart préconisait que les officiers aient un « esprit de 3 000 ans » — nourri de toute l’histoire militaire disponible, parce que « s’improviser et remplir des sacs mortuaires en découvrant ce qui marche nous rappelle les impératifs moraux et le coût de l’incompétence dans notre profession ».
Cette lecture « incarnée » se distingue radicalement de ce qu’on pourrait appeler la lecture « décorative » de l’intellectuel mondain. Un intervenant civil à un séminaire d’Inflexions confesse sa stupéfaction : « Un officier de cavalerie, qui plus est issu d’un régiment de hussards, citant comme trois premières références Gilles Deleuze, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre — je n’avais jamais entendu cela. » Le stéréotype est si puissant qu’on s’attend à ce qu’un hussard cite Sun Tzu, pas Deleuze. L’article d’Inflexions observe que « la culture militaire définit de façon plus tranchée que dans la vie ordinaire la frontière entre « discuter » et « faire » : ce second terme désigne un espace de vérité, dans lequel les masques et les fausses valeurs s’écroulent ».
Le philosophe pacifiste Alain, en 1921, offre un renversement saisissant : « Je m’enfuis aux armées. Il vaut mieux être esclave du corps qu’esclave d’esprit. Sur cette frontière où la force jouait seule, l’hypocrisie expirait. » Le philosophe trouve plus de liberté intellectuelle dans l’armée que dehors, parce que l’épreuve du réel y dissout le bluff. Tocqueville, de son côté, dénonçait la figure du lettré engagé qui fait de la « politique abstraite et littéraire », manifestant « l’attrait pour les théories générales et l’exacte symétrie dans la loi au mépris des faits existants ». C’est précisément ce « mépris des faits existants » que le militaire ne peut se permettre — un plan défaillant ne produit pas un mauvais article, il produit des morts.
Les données statistiques confirment cette inversion du stéréotype. Aux États-Unis, 82,8 % des officiers possèdent au moins un diplôme universitaire, contre 29,9 % de la population générale. Les étudiants vétérans affichent un taux de réussite de 72 % dans l’enseignement supérieur avec des moyennes 0,40 point au-dessus de leurs pairs civils. En France, le concours d’entrée à Saint-Cyr comprend une filière littéraire commune avec les ENS de Lyon et Paris-Ulm — le même niveau d’exigence que les plus grandes écoles intellectuelles du pays. La promotion 1995 du 4e bataillon porte le nom de Marc Bloch — l’historien cofondateur des Annales, officier de réserve fusillé par les Allemands en 1944. L’alliance de la pensée et de l’action incarnée.
Un écosystème intellectuel militaire dense mais invisible
L’une des raisons majeures de la persistance du préjugé est que l’écosystème intellectuel militaire reste largement invisible du grand public. En France, trois revues de premier plan structurent la pensée militaire : la Revue Défense Nationale (fondée en 1939, plus de 800 numéros), Inflexions (revue de sciences humaines de l’armée de Terre, créée en 2005, croisant regards de militaires, historiens, sociologues, philosophes, anthropologues et médecins), et les Cahiers de la Pensée mili-Terre du Centre de doctrine, qui affichent en exergue cette citation de Lyautey aux jeunes officiers : « Ne craignez pas d’être traité d’intellectuel, c’est le plus beau nom. » La devise du site reprend de Gaulle : « La discipline doit être stricte, la pensée militaire doit être libre. »
Le colonel Michel Goya incarne cette tradition vivante. Titulaire d’un DEUG de lettres modernes avant de devenir officier des Troupes de marine puis docteur en histoire, il ouvre en 2011 son blog « La Voie de l’Épée » — fait alors « extrêmement rare pour un officier supérieur en activité ». Ses ouvrages (Sous le feu, S’adapter pour vaincre, Le Temps des Guépards) mêlent rigueur historique, analyse opérationnelle et profondeur culturelle. Un officier d’active, tenant le blog « Des étagères et des livres », témoigne de cette lecture opérationnelle au quotidien : « J’ai moi-même été projeté sur différents théâtres d’opérations évoqués par Michel Goya. Le texte acquiert alors une résonance beaucoup plus personnelle. » Guillaume Ancel, avec son blog « Ne pas subir » et ses livres-témoignages sur le Rwanda et Sarajevo, incarne l’écriture comme acte de résistance contre la culture du silence. Le général Lecointre, dans Inflexions, analyse avec finesse la « civilianisation » de la culture militaire et la tension entre pudeur constitutive du soldat et nécessité de communiquer.
Dans le monde anglo-saxon, l’écosystème est tout aussi dense. War on the Rocks, The Strategy Bridge, le Small Wars Journal, le Modern War Institute de West Point, le Military Writers Guild alimentent un débat intellectuel permanent. Le Marine Corps est le seul service américain à intégrer pleinement la fiction littéraire dans sa reading list — Remarque (À l’Ouest, rien de nouveau) pour les lieutenants, Forester (Rifleman Dodd) pour les engagés. Elizabeth Samet enseigne la littérature anglaise à West Point depuis des décennies, illustrant le lien organique entre formation militaire et culture classique. La Commandant’s Professional Reading List, instituée en 1989 par le général Al Gray, est devenue un modèle repris par tous les services — le Chief of Naval Operations déclarant que « la lecture est un multiplicateur de force ».
Pourtant, un paradoxe structurel mine cet écosystème de l’intérieur. James Joyner, dans son article fondamental « Soldier-Scholar (Pick One) » (War on the Rocks, 2020), démontre que l’armée américaine investit massivement dans l’éducation — plus de 250 000 dollars pour un master, 489 000 pour un doctorat par officier — tout en pénalisant ceux qui s’y consacrent. Passer du temps à enseigner à West Point ou à obtenir un diplôme civil est discrètement dénigré comme « prendre un genou ». McMaster fut recalé plusieurs fois à la promotion de colonel ; Nagl ne put l’obtenir et quitta l’armée ; le capitaine Mahan, auteur de The Influence of Sea Power — l’un des ouvrages stratégiques les plus influents jamais écrits — vit son supérieur noter sur son évaluation : « Ce n’est pas le métier d’un officier de marine d’écrire des livres. » Il termina capitaine.
Pourquoi le stéréotype résiste à toutes les évidences
Hélie de Saint Marc, résistant à 17 ans, déporté à Buchenwald, trois séjours en Indochine, a écrit cette phrase qui condense tout le rapport du militaire à la culture intérieure : « Les seuls édifices qui tiennent sont intérieurs. Les citadelles de l’esprit restent debout plus longtemps que les murailles de pierre. » C’est la formule parfaite de la « littérature de survie » — la lecture et la pensée comme fortification intérieure face à l’épreuve. Mais cette richesse reste invisible, et le stéréotype persiste, pour des raisons qu’il faut identifier avec précision.
La première est structurelle : le devoir de réserve. Le Code de la défense français impose le silence public aux militaires. L’expression « Grande Muette » n’est pas une métaphore — c’est un cadre juridique. Le militaire, contrairement à l’intellectuel médiatique, n’est pas incité à parler de ses lectures. Bernard Brodie observait : « Les soldats ont toujours chéri l’image d’hommes d’action plutôt que d’intellectuels, et ils ne se sont guère adonnés à écrire des enquêtes analytiques sur leur propre art. » Même Mattis, « légendairement cultivé », couche sa culture en termes tactiques, se présentant comme un gunfighter plutôt qu’un intellectuel — « comme si les deux étaient mutuellement exclusifs ». Le général Schwarzkopf dénigrait un prédécesseur comme « contributeur prolifique aux revues militaires » — alors que Schwarzkopf lui-même parlait couramment français et allemand, était mélomane, prestidigitateur amateur et titulaire d’un master en ingénierie. Un homme d’une culture immense qui affectait le mépris de l’intellect.
La deuxième raison est culturelle : la fracture dreyfusarde n’a jamais été complètement résorbée en France. Elle a créé deux camps — les « intellectuels » et les « militaires » — dont l’opposition s’est rejouée à chaque crise (guerres coloniales, putsch d’Alger, Mai 68). L’article d’Inflexions de 2008 rappelle que « le mot « intellectuel », comme substantif, date de l’affaire Dreyfus, qui est le moment le plus cruel de l’opposition entre les universitaires et les militaires ». Cette fracture a produit une asymétrie durable : l’intellectuel parle de l’armée sans la connaître, le militaire connaît le monde intellectuel mais n’en parle pas.
La troisième raison est sociologique : la fin de la conscription en 1997 a supprimé le dernier point de contact entre la société civile et l’institution militaire. Le chercheur Bénédicte Chéron, dans Le soldat méconnu (2018), analyse ce paradoxe d’une armée aimée mais mal comprise — et avertit que « le soldat aujourd’hui méconnu pourrait se transformer en soldat inconnu, expression du néant qui caractériserait un espace public vidé de sa substance ».
La dernière raison, peut-être la plus profonde, est épistémique. Thomas Sowell distingue entre l’intellectuel — dont les idées ne sont jamais soumises aux conséquences de leurs erreurs — et le praticien, qui paye le prix de ses fautes. Le philosophe Larry Laudan va plus loin en identifiant le postmodernisme universitaire comme « la manifestation la plus éminente et la plus pernicieuse de l’anti-intellectualisme de notre temps ». Le retournement est complet : l’anti-intellectualisme le plus dangereux ne serait pas dans les casernes mais dans les universités. Barrès, dans sa virulence, avait entrevu quelque chose de juste : « Rien n’est pire que ces bandes de demi-intellectuels. Une demi-culture détruit l’instinct sans lui substituer une conscience. »
Conclusion : le militaire lettré comme figure de vérité
Ce qui ressort de cette enquête n’est pas simplement que le préjugé est faux — c’est qu’il est structurellement inversé. Le militaire lit avec une urgence que l’intellectuel mondain ne connaît pas : quand Mattis étudie Rommel avant d’attaquer en Irak, quand Desportes lit les philosophes américains pour comprendre la doctrine stratégique d’un allié, quand un chef de section dévore les mémoires de ses prédécesseurs avant un déploiement au Sahel, la lecture n’est pas un exercice de vanité — c’est un acte de responsabilité envers les vies qui leur sont confiées. La formule de Bergson, citée dans Inflexions, résume l’idéal : « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action. »
La citation faussement attribuée à Thucydide — en réalité de Sir William Butler — n’en capture pas moins une vérité fondamentale : « La société qui sépare ses intellectuels de ses guerriers verra sa pensée faite par des lâches et ses combats menés par des imbéciles. » Le fait que cette phrase ait été massivement diffusée par des militaires — de Colin Powell à Nathaniel Fick — montre que la tradition du warrior-scholar n’est pas un accident de l’histoire mais une nécessité organique de la profession des armes. Ce qui est véritablement grossier, à la relecture, ce n’est pas tant le stéréotype lui-même que l’ignorance confortable de ceux qui le perpétuent — souvent les mêmes qui citent Clausewitz sans l’avoir lu, là où le lieutenant de vingt-cinq ans, dans son poste avancé, l’a annoté dans les marges. »
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« monde héliocentrique » – Recherche Google
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« L’auteur semble considérer, peut-être à juste titre, que toutes ces choses, tous ces éléments, ces qualités et attributs de la vie personnelle et sociale d’un individu étaient liées… Que la conscience, le respect, la tenue de soi, l’éducation, la vertu, la moralité, l’honnêteté, l’acceptabilité sociale d’une personne, de son caractère et de ses comportements, et, à plus grande échelle, celles qu’une société pouvait manifester; n’ont, n’avaient qu’une seule et unique, mais terrible et redoutable conséquence… Que, et quand par un hasard affreux, elles étaient et de façon trop générale, trop communément répandue, elles étaient négligées par un trop nombre de personnes, d’individus, et bien il y a, y avait comme une montée parallèle du ressentiment collectif, de la montée des tensions, de l’exacerbation des conflits et des haines qui se jouaient sur les scènes familiales et politiques, à cause et du fait de la permanence et de la gravité de ces situations qui favoriseraient ou précéderaient en quelques sortes ensuite l’émergence et l’apparition de mouvements plus radicaux sur la base de l’agrégat de toutes et chacunes des frustrations quotidiennes, des colères réprimées vis-à-vis de situations jusques-à-là acceptées avec courage, indulgence ou résignation. »
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« changeant le seuil légal » – Recherche Google
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« seuils au-déla » – Recherche Google
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« Il y a donc là d’abord un argument irréfutable montrant combien sont fausses les rêveries des rationalistes supposant que l’homme a commencé par l’état sauvage, puisque des peuples aussi anciens avaient poussé déjà si loin l’étude de la Nature. Nous le voyons ensuite, très probablement, les Égyptiens n’ignoraient pas le système héliocentrique et ILS NE DEVAIENT PAS CONSIDERER LE SOLEIL ET LES ETOILES COMME DES SATTELITES DE LA TERRE. Or, Moïse ayant vécu à l’époque de la grande civilisation égyptienne et ayant été élevé dans la cour de Pharaon, était certainement initié à toutes les sciences de ce temps et les possédait sans doute dans ce qu’elles avaient de plus achevé. On comprend dès lors avec quelle impudence les incrédules de notre siècle répètent que Moïse avait en astronomie des connaissances grossières acquises par le seul témoignage des sens, et se bornant à constater les apparences, de sorte qu’il a cru la Terre située au centre du monde et l’a supposée beaucoup plus volumineuse que le Soleil et les étoiles. »
Auteur : Abbé Paul de Broglie (1834–1895)
Source : Problèmes et conclusions de l’histoire des religions, Chapitre « La cosmogonie de Moïse », Éditions Poussielgue Frères, Paris, 1886
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« Lorsque, se détachant des flancs d’un rocher, un bloc de granit a troublé par sa chute les eaux paisibles d’un lac des montagnes, l’ébranlement se propage par zones concentriques, qui, à mesure qu’elles s’éloignent de leur point de départ, s’élargissent et s’étendent. Aux points du lac les plus éloignés l’onde frémit et s’agite encore quand le calme est revenu déjà au centre d’où partait le mouvement. Obéissant de même à la loi fatale qui fait que les idées émises et proclamées dans les classes supérieures descendent et pénètrent peu à peu jusqu’aux couches inférieures de la société, on voit aujourd’hui, dans notre vieille Europe, les masses populaires embrasser avec ardeur les théories les plus funestes, et rouler peu à peu vers les abîmes du matérialisme. Mettant en oubli les nobles aspirations de l’homme pour un idéal infini vers lequel il doit graviter sans cesse, les peuples, délaissant comme des vieilleries usées les questions de morale et de religion, se ruent vers le bien-être physique que de dangereux sophistes leur ont montré comme l’unique but de la vie. Héritières inintelligentes des doctrines démoralisatrices du XVIIIe siècle, doctrines qui, du sein des classes supérieures et moyennes, sont arrivées jusqu’à elles, les masses populaires, n’écoutant plus que leurs instincts et leurs appétits, supportent impatiemment les quelques liens d’autorité encore debout dans notre société minée de toute part. On leur a dit que la morale était une niaiserie, la religion une duperie, qu’il n’y a pour l’homme ici-bas qu’un but à la vie, jouir! Fières de leur force, qu’elles sentent instinctivement, elles comprennent que la mollesse satisfaite n’a jamais. pu lutter contre la passion effervescente; et qu’une fois bon marché fait des règles sociales et religieuses, rien ne peut les empêcher d’étendre la main et de saisir à leur tour, par le droit du plus fort, ces biens depuis si longtemps objet de leurs ardentes convoitises. A l’époque où nous sommes, quelque chose de plus mortel encore que le scepticisme a frappé les jeunes générations, c’est l’athéisme social, c’est-à-dire l’absence de toute foi, morale, politique et intellectuelle. Et il y aurait de quoi s’effrayer du courant qui nous entraîne si, pour l’œil observateur, un symptôme consolant ne se produisait pas. Symptôme qui doit nous empêcher de désespérer de l’avenir, et nous faire répéter avec le chancelier Bacon: « Que les desseins de Dieu, après avoir décrit une courbe féconde en points d’inflexion et de rebroussement, se développent enfin et se montrent à tous les yeux. » Ce symptôme, que nous sommes heureux de si gnaler, c’est la tendance bien marquée, quoique circonscrite encore dans quelques individualités supérieures, qui pousse les intelligences à secouer les préoccupations des jouissances matérielles, et les ramène à l’étude des lois pouvant régir l’homme en tant qu’être moral et appelé à une fin autre que celle de cette vie finie. Parmi ces esprits d’élite qui, sourds au bruit que font autour d’eux les questions ardentes de jouissances terrestres, de bien-être physique, de voluptés sensuelles, se préoccupent sérieusement de la nature morale de l’homme, des conditions sociales de son existence et de sa fin religieuse, tous ne luttent pas avec un égal bonheur. Tandis que les uns arrivent d’un élan vigoureux à remonter le torrent jusqu’à son point de départ, et à s’abriter dans le port de la foi dont ils étaient bien loin, les autres, moins heureux, ou moins forts parce qu’ils sont moins conséquents peut-être, s’arrêtent à moitié chemin échoués sur quelques écueils. Mais, quoiqu’il en soit, tous ont droit à nos sympathies et à notre attention sérieuse, car c’est déjà beau d’oser lutter contre le courant qui nous entraîne, alors même qu’on n’arrive pas à le remonter tout à fait. C’est à ce titre qu’il nous a semblé bon et utile d’étudier sérieusement l’Essai sur la philosophie des religions, œuvre de M. de Labruguière, un de ces hardis soldats de l’idée que la province enfante loin de l’atmosphère énervante du scepticisme parisien. Sans doute nous sommes loin de partager toutes les idées de M. de Labruguière; sur bien des points un abîme nous sépare, et notre manière de voir diffère essentiellement. Mais c’est un de ces vaillants qui, au milieu des préoccupations terre à terre de notre époque positive, utilitaire, et des aspirations toutes physiques d’une foule égoïste, ont compris que l’intelligence était l’épée des générations modernes; et, à tort ou à raison, nous avons un faible pour ceux qui n’hésitent pas à manier l’épée. Dans son livre, où se trouve condensé pour ainsi dire le fruit d’immenses et savantes études, M. de Labruguière s’est proposé de rechercher en quelque sorte la génération de l’idée religieuse dans l’humanité, depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours. Idée qui se développe et progresse par des routes séparées et distinctes, quoique convergeant au sommet: la route de l’intelligence et la route du cœur, la philosophie et la religion; double expression du double besoin, inhérent à l’homme, de connaître Dieu et de l’adorer. Personnifiant l’humanité dans un type qu’il appelle Monos (non par amour du grec, dit-il, mais pour bien indiquer à l’esprit sa situation isolée), M. de Labruguière nous montre cet être, d’abord enfant en quelque sorte, quoique doué d’une intelligence supérieure, vivant à son début sans s’être rendu compte de luimême ni distingué du monde extérieur. Etant en quelque sorte à lui-même le monde et Dieu, Monos est, si l’on peut dire, Autothéiste. Mais un pareil état d’esprit ne saurait durer, et bientôt pour Monos tout change. Il a éprouvé des résistances, des chocs. Il s’est heurté, à chaque instant, à tous les accidents de la nature extérieure, et, déifiant des forces qu’il reconnaît en dehors de la sienne et souvent supérieures, il leur a prêté la vie en leur attribuant son propre mode d’existence, le seul qu’il connaisse et puisse concevoir. Pour lui, tout dans l’univers a son Dieu; le monde est peuplé d’innombrables dieux. En cet état d’esprit Monos est fétichiste. Bientôt, à côté et au-dessus de la vie individuelle, Monos a perçu la vie collective. Il conçoit des dieux, non plus attachés à des objets isolés comme la Naiade, la Dryade, etc., mais bien, planant sur des groupes d’objets identiques : le Sylvain par exemple, intelligence des forêts entières. Comme Monos n’est pas encore arrivé à concevoir une intelligence sans corps, à des intelligences analogues pour lui quoique supérieures à la sienne propre, il prête également des corps analogues au corps humain. Il a conçu l’anthropomorphisme, c’est-à-dire la notion des dieux à forme humaine. Lorsque levant les yeux de la terre vers le ciel, il entrevoit dans les astres des êtres bien plus haut en puissance que ses dieux terrestres collectifs, quoique purement individuels, Monos à plus forte raison loge-t-il dans des corps humains la plus belle forme qu’il connaisse, les intelligences sublimes qu’il vient d’entrevoir. Transportant son Olympe de la terre au ciel, il y place ses fétiches grandis et sublimisés. Abaissant nécessairement l’idée absolue de Dieu jusqu’à des formes dont le type et l’origine se trouvent dans sa propre nature, Monos devient polytheiste. Bientôt, subissant en cela le besoin d’unité inhérent à la nature humaine, Monos hiérarchise ses dieux suivant leur rang et leur puissance; il leur donne un chef, un roi. Zeus est un puissant monarque, les au tres dieux forment sa cour, ils sont en quelque sorte 1 ses ministres; ébauche de hiérarchie divine déjà bien loin du polythéisme fétichiste primitif, sorte d’intuition confuse de puissances supérieures à la nôtre, suivie d’un vague besoin d’adoration. Puis, s’avisant un jour qu’un roi des dieux avait décidément autorité sur tous les autres, et qu’il absorbait chaque jour davantage leur puissance au profit de la sienne, Monos en arrive à le considérer comme un Dieu unique, Monos devient Monothéiste. Mais quel qu’il soit, Zeus, Ammon ou Brahma, son Dieu, issu du polythéisme, est encore anthropomorphe et capricieux comme nous. Une chose toutefois a frappé Monos: c’est cette permanence qui, dans le monde, se manifeste dans certains phénomènes que rien ne peut troubler, même les caprices des dieux. Il y a là une sorte de nécessité physique, une loi sombre, terrible, effrayante; un fatum supérieur à toutes ses conceptions. Plus Monos étudie le monde physique, plus il le reconnaît soumis à d’inexorables lois; ce monde doit nécessairement procéder d’une force formatrice. Aveugle et fatale, cette force ne pourrait être créatrice, il faut être libre et intelligent pour créer. Monos y reconnaît l’œuvre d’un Dieu absolu, plutôt principe de l’être qu’il n’est l’être lui-même; uni à l’être en réalité, mais logiquement plus haut placé que lui. En un mot, Monos arrive au Monothéisme absolu. Il est en face de l’immuable, de l’infini. Une question nouvelle va se poser pour Monos à mesure que son intelligence se fortifie, s’étend et se développe. Il a pressenti Dieu et il voit le monde, il a entrevu l’infini, et il touche le fini. Comment s’accorde leur existence, comment l’un procède-t-il de l’autre? Tels sont les problèmes que va chercher à résoudre Monos, qui, ne l’oublions pas, pour M. de Labruguière, représente l’humanité. Question immense et effrayante du comment, qu’on a essayé de résoudre par diverses hypothèses qu’expose successivement M. de Labruguière en en cherchant la valeur réelle dans les conséquences qui en découlent, et, comme il le dit lui-même, en jugeant l’arbre d’après les fruits. Première hypothèse. Le monde est éternel, incréé; il existe par lui-même; il est une agrégation fortuite d’autant de substances différentes qu’il renferme d’êtres différents; ses diverses parties se maintiennent dans un certain ordre par les affinités physiques et chimiques inhérentes à la nature de ces substances c’est le système de l’Athéisme. Dans ce système, la nature suffit à tout produire sans rien excepter, même l’intelligence. Dieu n’existe pas, le hasard explique tout. L’ordre ne suppose pas nécessairement l’intelligence, tout découle des affinités inhérentes à la matière. Cette négation constante de Dieu, de tout plan providentiel, nous explique pourquoi l’athéisme est antipathique aux masses; car il manquera toujours un fondement à la morale des athées dépourvue de Dieu, elle est privée nécessairement de vie, elle n’est qu’une pure abstraction. Il lui manque Dieu pour mobile, pour exemple, pour idéal, pour sanction, pour couronnement et pour faîte. La morale de l’athéisme ne peut être que l’immoralité, car il n’y a ni bien ni mal, il n’y a que le hasard. Deuxième hypothèse. Le monde est éternel et incréé; mais au lieu d’être un agrégat de substances diverses, agglomérées par le hasard, il n’est plus qu’un développement régulier de modes ou phénomènes différents, découpés dans une substance unique, laquelle est leur fond commun et dans laquelle ils rentrent toujours. On appelle bien cette substance Dieu; mais, comme elle est dépourvue d’autonomie, d’intelligence et de conscience de soi, ce peut fort bien n’être qu’une matière : c’est le panthéisme matérialiste. Dans ce système, les panthéistes regardent la substance de l’univers comme le Dieu unique; elle est pour eux l’absolu. Reconnaissant un Dieu, non, à la vérité, cause, mais au moins substance du monde, avec lequel il ne fait qu’un, ils réduisent le fini à n’être qu’un phénomène de l’infini; ils retiennent, pour ainsi parler, Dieu prisonnier dans le monde. Dieu est à la fois, dans le monde, hors du monde, au-dessus du monde. De cette triple situation de Dieu, les panthéistes, et c’est là leur infirmité, n’ont vu qu’un seul côté, Dieu dans le monde, substance et lien de cohésion du monde. Pour les panthéistes matérialistes la substance absolue est matière, dès lors elle est sans intelligence, sans liberté, sans volonté; ses modifications ont eu lieu en vertu d’une loi de la substance que la substance ignore, mais qui fait partie de sa nature et lui est inhérente. Par cela même elle est immuable et fatale, et la fatalité gouverne le monde. Ce monde est le seul possible et par conséquent le meilleur. Tout est fatal dans ce système : nos actions elles-mêmes sont obligées; fatalement amenées par la loi, elles sont accomplies fatalement. La loi, tel est notre unique devoir. Contraints comme nous le sommes par la fatalité qui nous enserre, il ne nous est nullement possible d’y manquer. Dès lors il n’y a plus de morale, car il n’y a ni bien ni mal. Troisième hypothèse. Le monde n’est pas éternel. Ce n’est pas encore qu’il soit créé, mais il est éclos d’un germe auquel seul l’éternité appartient. Originairement ce germe est une idée, un rien, un pur néant; mais, en vertu d’une force qui lui est inhérente, il se développe et grandit en poursuivant incessamment l’absolu, qui joue vis-à-vis de lui le rôle d’une asymptote qu’il ne saurait jamais atteindre. Ici, le germe qui se développe prend conscience de soi quand il est arrivé à un certain degré de développement; il devient idée, il devient esprit : c’est le panthéisme idéaliste. Dans ce système, qui a surtout eu de l’attrait pour la nuageuse école philosophique allemande, l’esprit est la substance du monde. Dès lors, le monde sera une idée, car c’est ainsi qu’on appelle les déterminations de l’esprit. D’après cette théorie, le monde est le développement d’un germe intellectuel, d’une idée existant au sein du vide absolu, du néant. Ce germe s’ignore lui-même, et il dormirait d’un sommeil éternel s’il n’était incessamment poussé à la vie par le mouvement dialectique qu’il porte dans son sein, et qu’il ignore y porter. Ce développement est donc fatal, et, comme dans le panthéisme matérialiste, nous sommes sous le coup de la fatalité. Un être dont la vie n’est que le mouvement dialectique de l’idée, ne saurait être responsable de ses actes; il ne mérite aucun bonheur et n’encourt aucune peine. Ici donc encore, absence complète de morale; sans compter qu’en transformant l’âme individuelle en émanation. de l’esprit du monde, au sein duquel elle s’abîme à la mort, c’est détruire l’immortalité du moi, sans laquelle toute religion est impossible. Quatrième hypothèse. Le monde peut avoir été créé par la suprême sagesse et le Verbe libre et conscient d’un Dieu premier, qui n’est plus un Dieu fatal, mais qui se dirige par de hautes nécessités physiques et de hautes convenances morales. Dans ce système, le monde est le produit, la création d’une intelligence. Cette création est libre, et cependant elle a ses lois. Elle est l’œuvre à la fois d’un Dieu premier et d’un Dieu anthropomorphe, Verbe du Dieu immuable du sein duquel il procède : Dieu pour concevoir le monde; le Verbe pour le réaliser conformément à l’idée divine, laquelle sera sa loi; l’Esprit, procédant de Dieu et du Verbe, pour en maintenir les parties et en être pour ainsi dire le lien de cohésion voilà le triple aspect sous lequel Monos en est arrivé à concevoir les rapports de Dieu avec le monde. C’est là la base du christianisme qui va devenir, pour Monos ou l’humanité, le système religieux auquel il s’arrêtera, parce que seul il donne satisfaction aux diverses aspirations à la fois religieuses et philosophiques, morales et scientifiques de l’âme humaine. Cette idée de la trinité, M. de Labruguière, dans le chapitre de son livre intitulé: De la trinité religieuse en dehors du christianisme, nous la montre existant confusément chez les peuples de l’antiquité, chez les Egyptiens, les Grecs, les Hindous, les Perses, etc. En recueillant les traits épars qui, dans les livres canoniques juifs, en dehors de la grande figure de Jéhovah, parlent du Messie fils de David et fils de Dieu, et de l’Esprit de Dieu flottant dès l’origine sur les eaux, on trouve également cette idée de trinité existant chez les Hébreux. Elle est encore plus marquée dans ceux de leurs livres qui ne sont admis que par les Juifs dissidents, dans la Kabale par exemple, où l’effrayant Dieu immuable, En-Soph, se manifeste par trois trinités, dont chacune n’est qu’un terme de la trinité plus haute qui les englobe toutes les trois. Cette idée se retrouve encore dans les doctrines de l’école helléniste néo-platonicienne d’Alexandrie, qui s’éleva un instant comme rivale du christianisme naissant. Mais, tandis que le christianisme réunit en un seul Dieu en trois personnes inséparables les trois moments de la nature divine: l’être, l’intelligence et l’amour; le père, le fils et l’esprit, l’école d’Alexandrie séparant, elle, les trois moments de la nature divine, place son Dieu premier à une distance infinie du fils, et celui-ci de l’esprit; et après avoir posé à part le monde intelligible, cherche à combler l’intervalle qui sépare Dieu de la nature par une immense hiérarchie d’hypostases suivant une série décroissante de l’infini au fini. Maintenant la religion que Monos a poursuivie à travers mille tâtonnements divers, s’est formulée pour lui dans le christianisme. Ce sera dorénavant pour l’avenir la religion de l’humanité. Doctrine admirable, en mesure à la fois de satisfaire aux besoins les plus élevés de la pensée, et de rester à la portée de tous. Doctrine qui, pour tout dire en un mot, est en même temps une philosophie sans cesser d’être une religion. Il ne s’agit plus que de résumer les dogmes qui la composent, et, en la dépouillant des accessoires plus ou moins étrangers, plus ou moins nécessaires qui l’accompagnent, d’en dégager, pour parler le langage un peu mathématique de M. de Labruguière, les dogmes de la religion de l’avenir. Ce ne sera pas sans combats et sans luttes que la doctrine nouvelle s’imposera aux hommes comme le flambeau lumineux qui doit les guider dans l’avenir. Elle aura à lutter contre le prestige des souvenirs sensuels du polythéisme, contre l’influence des habitudes, et contre cette force d’inertie que l’esprit conservateur prête toujours aux vieilles institutions. Il lui faudra secouer et combattre l’interprétation pharisaïque de la nation juive. Repoussant l’explication mystique que les chrétiens donnaient du royaume du Christ, qui doit être céleste et non terrestre, et dont l’avénement doit avoir lieu alors que la terre ne sera plus, les Juifs prétendaient que le royaume du Mesşie promis par les prophètes était un règne tout terrestre qui devait faire trôner Israël parmi les nations, sous le sceptre d’un roi environné de gloire, de puissance et de majesté. En les interprétant autrement, le christianisme, d’après eux, faussait le sens des prophéties, et leur en donnait un tout autre que leur sens naturel. Enfin, les sectes gnostiques, héritières des riches mais nuageuses doctrines de l’Orient, exagérant, ainsi que le fait également l’arianisme, la subordination du Verbe et de l’Esprit par rapport au Père, viendront essayer de faire triompher leur théorie des Eons; théorie mystique d’une chaîne illimitée de puis sances immatérielles qui, repoussant Dieu dans les profondeurs inaccessibles de son essence, expliquent la création par l’acte d’un Eon inférieur, le Démiurge; système qui, en raison de la tendance de l’homme à spécialiser et individualiser à son image, devait finir forcément par ramener l’humanité au polythéisme. Mais la grandeur même des dangers multiples qui le menaçaient surexcita l’esprit chrétien. A la voix d’Athanase, le concile de Nicée s’assembla. Là, dans un mémorable symbole qui résume les divers points de doctrine épars et plus ou moins explicitement exposés dans les livres des premiers disciples de JésusChrist, à savoir dans les quatre évangiles canoniques et dans les épîtres de saint Paul et de saint Jean; là, disons-nous, furent proclamées solennellement : 1° L’unité substantielle des trois personnes divines de la Trinité, qui réunit les trois aspects de Dieu (l’être, l’intelligence et l’amour); 2° la rédemption du péché et la grâce qui découle pour nous du sacrifice du Christ, victime volontaire offerte à la justice de Dieu pour racheter l’humanité; 3° l’immortalité de l’âme ou du moi après la résurrection. Si nous ajoutons à cela la vision béatifique de Dieu face à face, définition sublime du bonheur, qui ressort surtout clairement de l’évangile et des épîtres de saint Jean, nous aurons les quatre dogmes bien simples auxquels, d’après M. de Labruguière, se réduira ce qu’il appelle la religion de l’avenir. D’après lui, en dehors de cela, tout point enseigné par l’Eglise, tout symbole, toute cérémonie, toute interprétation de dogme, ne sont que des mythes transitoires, des détails de discipline, de morale et de gouvernement, qui doivent disparaître un jour. Et cela d’autant mieux, dit-il, que jusqu’ici cet enseignement a été détestable sous trois rapports. 1° Au lieu d’apprendre aux masses que la morale se fonde sur la nature et la raison divine, on leur apprend qu’elle se fonde sur la volonté de Dieu. 2o Au lieu de donner à la morale son vrai principe qui est le devoir, on lui donne l’amour qui n’en est que le mobile. 3o Au lieu d’apprendre à faire le bien pour le bien, on présente le ciel comme appât et comme récompense, comme le gain qu’il y a à être vertueux; ce qui n’est plus enseigner la morale mais bien enseigner le com merce. Mais dans la religion de l’avenir, le culte se dégagera de tout mythe et de tout symbole; de nombreuses modifications, un remaniement complet, pour ainsi dire, sera apporté à l’enseignement moral; le chant et la prière en commun constitueront l’essence du culte rectifié, et le dogme religieux se réduira aux quatre points mentionnés déjà : la Trinité, la grâce, l’immortalité de l’âme et la vision béatifique. Voilà en termes succints l’esquisse, aussi complète que possible, des théories contenues dans le livre de M. de Labruguière. Nous disons aussi complète que possible, à notre point de vue personnel du moins; car dans ce livre, où les recherches les plus savantes se mêlent aux théories les plus abstraites, il est bien permis de ne pas tout comprendre. L’auteur lui-même l’a prévu, car voici ce qu’il dit, p. 66: « Je doute fort que les gens du monde comprennent, mais les mathématiciens comprendront, et cela me suffit. » Et en vérité, pour notre part, il est certains chapitres auxquels nous appliquerions volontiers le jugement qu’Hégel portait de son propre système philosophique, alors qu’il disait n’avoir eu qu’un seul disciple qui l’eût compris, si tant est, ajoutait-il, qu’il m’ait compris. Malgré cette observation, qui n’est peut-être après tout que notre propre critique, on ne peut s’empêcher de reconnaître dans l’ouvrage de M. de Labruguière, une érudition aussi solide que variée, une profondeur de pensée qui n’exclut pas la rectitude et l’élégance du style. Les idées se pressent sous la plume de l’auteur avec une telle profusion qu’elles se heurtent quelquefois. L’imagination s’y trouve unie au raisonnement précis et serré; et, pour résumer notre pensée, nous dirons que c’est l’œuvre d’une imagination méridionale ardente et primesautière, astreinte à se mouvoir dans un cercle rigide de formules mathématiques et d’abstractions algébriques. Voulant concentrer en quelques trois cents pages une étude qui aurait pu fournir matière à bien des volumes, l’auteur a dû forcément élaguer bien des raisonnements intermédiaires, bien des nuances de détail. Son style se ressent nécessairement de cette concentration d’idées; sa phrase est courte, brève, péremptoire; chaque ligne pour ainsi dire est un axiome; il pose les jalons principaux, c’est au lecteur à combler l’intervalle. Sans entrer dans un examen détaillé de tous les points où les opinions émises par M. de Labruguière semblent s’écarter de ce que nous regardons comme la vérité, nous en signalerons seulement deux principaux’qui pour nous constituent l’erreur fondamentale de son système. 1° M. de Labruguière suppose l’homme enfant, faible et ignorant, s’élevant successivement, par le propre effort de sa pensée, du fétichisme primitif à la notion pure d’un Dieu unique, triple et immatériel quoique créateur de la matière; l’homme arrivant en un mot par la seule force de sa raison, au milieu d’erreurs successivement abandonnées, à formuler la religion des temps modernes, le christianisme philosophique c’est là, ce nous semble, la base et la loi de son système. : Eh bien, cette conception est, à nos yeux, arbitraire et démentie par l’histoire même de tous les peuples. L’homme, créature sortie de la main de Dieu, mais éloignée de son créateur par sa chute originelle dont l’orgueil fut la cause, conserva d’abord un vif souvenir de la tradition divine qui avait à son berceau illuminé son intelligence. C’est ce qui explique les grandes vérités qui, dans les systèmes cosmogoniques des peuples primitifs, brillent encore d’un vif éclat au milieu des erreurs qui commencent à les obscurcir. Puis, à mesure que l’humanité s’éloigna de son berceau, ces lueurs primitives, fruits de la tradition, tendirent à s’affaiblir de plus en plus. L’homme progressa, mais ce fut dans les ténèbres. Perdant de plus en plus l’idée de la cause, il fut de plus en plus aussi frappé par les effets. La matière l’étreignait de toutes parts, oubliant son créateur il divinisa la matière, en prêtant aux forces qu’il y sentait cachées une forme, une intelligence et des passions identiques à sa forme, à son intelligence et à ses passions propres. En un mot, il humanisa la matière tout en la divinisant ce fut le polythéisme. Peu à peu l’activité personnelle de l’homme se fit. encore une plus large part. On décida, on conclut que l’homme était indépendant; que, quoique lié à la nature, sous certains rapports, il avait toutefois son développement propre et particulier ne procédant que de lui-même. L’homme discuta les dieux qu’il s’était donné, il en sentit le vide, il les railla, les baffoua, et cessant d’y croire, il ne crut plus qu’en lui-même. Ce fut l’apothéose de l’homme avec tous ses défauts et tous ses vices. Tous les systèmes religieux, derniers vestiges des altérations de la révélation primitive, disparaissaient devant le scepticisme. Toutes les théories dogmatiques sociales étaient méprisées et sans rapports entre elles. Un vaste eclectisme, suivant l’intérêt du moment, accueillait ou rejettait à chaque instant des dieux nouveaux. Nulle croyance bien définie ne s’imposait inflexiblement aux hommes. L’humanité acculée dans une impasse ne savait comment en sortir. C’est alors qu’apparut le christianisme, doctrine divine qui allait relever le monde affaissé dans une véritable prostration morale. Sans autre flambeau que le souvenir vacillant et lointain des vérités primitivement révélées, l’humanité n’avait pu, malgré tous ses efforts, malgré toutes ses recherches, trouver la vérité. Il fallait qu’un Dieu vînt raviver la lumière qui s’éteignait. Pour relever l’humanité tombée, le christianisme apportait : 1o Des notions claires et précises de la divinité; 2° une expiation par le sacrifice de l’Homme-Dieu, qui, en offrant en holocauste une victime divine, donnait satisfaction à ce besoin instinctif d’expiation qui tourmentait l’humanité depuis sa chute originelle; 3° la force morale et les grâces nécessaires pour raviver la société humaine qui livrée à elle-même n’était plus qu’un cadavre s’en allant en poussière. Tombé par l’orgueil, l’homme allait se relever par la foi. 2° Admettant que le christianisme a été en quelque sorte le produit des efforts successifs de l’humanité progressant vers la vérité, M. de Labruguière est fatalement conduit à l’admettre lui aussi comme essentiellement perfectible; car de quel droit décider que la raison humaine a dit son dernier mot? Cela nous explique comment M. de Labruguière est amené à dégager du christianisme même ce qu’il appelle les dogmes constitutifs de la religion de l’avenir. Tentative inutile, car d’après son propre principe, il est plus que probable que l’humanité, progressant toujours, découvrira une nouvelle formule qui simplifiera encore sa religion, et lui fera peut-être rejeter comme des théories surannées ce que la raison de M. de Labruguière lui fait regarder comme la religion de l’avenir. C’est là l’écueil où nous semblent devoir échouer toujours les doctrines qui, comme celles de M. de Labruguière, découlent plus ou moins directement de celles de Calvin. Procédant de la raison bien plus que du sentiment, elles se développent avec la nécessité d’une opération logique, et, de déductions en déductions, elles doivent, dans l’avenir, conduire l’esprit humain au scepticisme, conséquence naturelle de leurs prémisses: car la raison pure doit finir par rejeter ce qu’elle ne peut concevoir, et repousser par conséquent au nombre des chimères la notion de l’infini. Pour nous, qui regardons la religion chrétienne comme une doctrine révélée par Dieu à l’homme incapable de la trouver de lui-même, nous l’acceptons avec ses dogmes, avec ses symboles que la raison humaine peut ne pas comprendre, mais devant lesquels la foi s’incline, à cause de leur origine. Et qu’on ne nous dise pas que nous renonçons pour cela à tout progrès, que nous immobilisons l’esprit humain! Il ne faut pas faire confusion entre l’immobile et l’immuable; l’un est le repos absolu, frère de la mort; l’autre, au contraire, est la base et la source de toute vie et de tout progrès, car pour marcher en avant il faut poser le pied sur un sol solide. Toute doctrine une fois démontrée vraie est nécessairement immuable; la vérité ne pouvant être et en même temps n’être pas. Ce qui empêche l’esprit humain de progresser, ce n’est pas de professer l’immuable c’est de professer le faux; le progrès n’étant que la marche dans le vrai. Ainsi que l’a dit un philosophe chrétien, la première nécessité de toute philosophie qui aspire à guider l’humanité dans la voie du progrès intellectuel, c’est tout d’abord de présenter à l’intelligence humaine, non la vérité à découvrir, mais la vérité déjà trouvée. L’intelligence humaine ne peut grandir qu’en se développant dans le vrai: elle va de la vérité déjà connue à la vérité encore inconnue; elle part du vrai pour conquérir le vrai. Il lui faut, de toute nécessité, non seulement la vérité comme but, mais encore la vérité pour point de départ. La grande philosophie du progrès doit être, non la recherche, mais bien la démonstration, l’exposition ou le développement de la vérité déjà possédée. Voilà ce qui rend la philosophie chrétienne si efficace et si puissante pour le progrès des intelligences, c’est qu’elle ne cherche pas la vérité; elle la possède; pour elle la grande révélation est faite, pour elle la vérité est trouvée. Cette philosophie n’a pas la prétention de fonder la vérité, elle s’appuie sur elle pour marcher en avant à la conquête de ces vérités accessoires qui dérivent de la vérité fondamentale, et qu’elle peut et doit éclairer successivement au flambeau de la foi qui ne s’éteint jamais. Car la philosophie chrétienne est, quoiqu’on en dise, éminemment progressive: elle est la démonstration de la vérité se découvrant à tous, aux masses par ses surfaces sympathiques et rayonnantes, et aux philosophes par ses profondeurs lucides. Privés de la base de la foi sur laquelle nous nous appuyons, les rationalistes doutent; nous, nous croyons. Ils ont des opinions, nous avons la certitude; ils nient, nous affirmons. Pendant que, tâtonnant dans leurs systèmes sans certitude, sans consistance et sans fixité, ils passent leur vie à déraciner pour replanter, puis à déraciner encore sans parvenir jamais à se donner des racines, nous abritons, sous l’égide inébranlable de la foi, les intelligences incertaines d’ellesmêmes au milieu de l’obscurité et de la perturbation universelle. Et qu’on ne dise pas qu’en proclamant la nécessité de la foi, nous repoussons l’aide de la raison et de l’intelligence. On n’annibile pas celui qu’on soutient et qu’on guide. L’évidence des raisons que nous comprenons nous conduit à la croyance des dogmes que nous ne comprenons pas; notre raison est la ga rantie de notre foi. La foi n’est pas un démenti donné à la raison: la foi est l’adhésion de l’intelligence humaine affirmant, sur l’autorité de Dieu, la pensée même de Dieu révélée par lui-même. C’est l’homme affirmant avec Dieu la vérité que par elle-même sa raison n’atteint pas. Sans insister davantage, on voit facilement quel abîme nous sépare de la manière de voir et de raisonner de M. de Labruguière; mais, quelque différente que puisse être notre façon d’envisager les questions qu’il a soulevées, nous ne pouvons nous empêcher, en terminant, de rendre encore hommage au sentiment profond qui, l’entraînant hors du courant d’idées essentiellement utilitaires et matérialistes de son époque, l’a poussé à aborder courageusement ces hautes questions philosophiques que tant de voix proclament d’inutiles utopies. Alors même qu’on échoue, il faut souvent plus de courage pour essayer de parcourir, solitaire, les sentiers ardus qui conduisent aux cîmes élevées, que pour se traîner avec la foule dans les chemins battus de la plaine cù l’horizon est si borné. Et quand, comme chez M. de Labruguière, ce courage est soutenu par une érudition solide et par un désir ardent de la vérité, on ne peut, quelles que puissent être du reste les divergences d’opinion, on ne peut, disons-nous, s’empêcher d’applaudir aux vaillants efforts du hardi penseur abordant sans trembler les plus hauts et les plus profonds problèmes de la métaphysique. (Extrait des Mémoires de l’Académie de Dijon. – 1862.) «
V. de Sarcus, Quelques mots à propos de la philosophie des religions de M. Labruguière
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« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec l’incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
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» Alain Penven, L’ingénierie sociale, CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Dans L’ingénierie sociale (2013), pages 25 à 33
» Est-il légitime de parler d’ingénierie sociale ? En posant cette question, nous souhaitons déconstruire une évidence, qui ferait de l’ingénierie sociale une dimension incontournable des politiques sociales, et souligner le caractère polémique et contradictoire de la notion. L’ingénierie renvoie à la figure de l’ingénieur : « Personne apte à occuper des fonctions scientifiques et techniques actives, en vue de créer, organiser, diriger des activités qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre. » Et « l’ingénierie est l’étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, sociaux) qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes ; discipline ; spécialité que constitue le domaine de telles études » (Larousse). Pour le dictionnaire historique de la langue française Le Robert : « Ingénieur a d’abord désigné un constructeur, un inventeur d’engins de guerre ou un conducteur d’ouvrages de fortification, il s’emploie aussi au xviie et au xviiie siècle comme équivalent d’architecte, mais s’est spécialisé pour désigner une personne qui, par sa formation scientifique et technique, est apte à diriger certains travaux, à participer à des recherches ; cet emploi moderne d’ingénieur apparaît au xviiie siècle et se répand avec le développement de l’industrie. » Nous retenons de cette définition les notions d’étude, de projet et de pluridisciplinarité. L’ingénieur et l’ingénierie sont deux notions structurantes du champ industriel, elles s’appliquent à la production de machines, d’outils, de produits manufacturés… »
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« Ceux qui se contentent de rappeler les droits de l’homme, et de réciter les droits de l’homme, c’est des débiles. Il ne s’agit pas de faire appliquer des droits de l’homme. Il s’agit d’inventer des jurisprudences, où, pour chaque cas, ceci ne sera plus possible. C’est très différent. »
Gilles Deleuze
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« Ce qu’il décrit, c’est qu’il existe des logiques, des nécessités d’intimidation discrète, de soumission, de respect à l’ordre social, aux personnes, d’injonction au silence, comme celle de quelqu’un, ou d’un groupe qui vous fait comprendre, deviner qu’il est armé. Et vous vous taisez alors par peur, ou alors par compréhension de votre situation pas toujours claire. Mais c’est la peur, l’angoisse elle-même qui pousse les gens à s’armer. Sorte de serpent qui se mord la queue. Trop de crimes et délits non pas impuni mais proféré induisent une logique de contrôle parfois de menaces ou de neutralisation, d’intimidation par l’équipement en couteaux, armes à feu, apprentissage de sports de combat. La peur d’un renversement du pouvoir par la gauche radicale provoque une réaction des milieux économiques, ou de droite catholique ou militaire qui s’équipent, sont équipés, presque formés à déstabiliser, ou renverser le régime, au cas où. L’État, ses représentants ne sait pas exactement quoi faire, observe en silence, comme prêt à agir, à réagir, en fonction des évènements, de leur tournure. Il y a bien sûr la crainte du désordre sociopolitique qui fait basculer presque l’État dans l’autoritarisme, la violence, la répression, pour protéger l’économie de l’instabilité économique, et aussi de glissements dangereux et coûteux dans les finances publiques. Les militaires, l’armée observent, se tiennent à distance, devoir de réserve, serment de loyauté, de patriotisme les contraignant. Une population sur les dents, dans la faim, la précarité, la peur, ou la violence ordinaire médite des projets de revanche, de renversement, la colère contre l’État et ses représentants, trop exagérément accuser de facteurs qu’ils ne contrôlent pas ou pas vraiment, ou pour lesquels ils sont impuissants voire pas responsables. Des partis, des alliances sociopolitiques s’estiment lésées dans un système, un contexte qu’ils estiment trop indulgents ou tolérants parfois, souvent par convictions personnelles, ou idéologies, et aspirent à un retour du moral, du religieux, les personnes immigrées dans cela s’estiment lésées, sont très souvent stigmatisées exagérément, injustement et deviennent vindicatives, développent, ont développées de l’aversion contre la police accusée d’agir avec partialité, et brutalité, de cynisme. Le tout dans un contexte économique tendu, ultra concurrentiel, libérale, avec à l’étranger notamment de nouveaux acteurs émergents qui réclament leurs droits, travaillent plus dur encore. L’accession, la démocratisation des savoirs rend la verticalité inhérente du pouvoir plus difficile à justifier, à incarner , et place les hommes, les partis politiques en face d’une population de plus en plus instruite, et formée, critique face a l’impuissance des partis et dirigeants politiques à faire reculer la pauvreté, le sentiment de s’appauvrir que partagent tout ceux dont la marge de manœuvre financière, les ressources gagnées ou possédées sont insuffisantes ou trop serrées, et injustes au regard des efforts colossaux consentis jour après jour, mois après mois, années etc… Les conflits sociaux et politiques, publiques sont tels, d’une si grande violence et virulence, que l’aigreur, la fatigue, la colère, progresse dans toutes les classes d’une société devenue méfiante, critique, circonspecte par expérience des désillusions électorales successives, l’État étant jugé coupable de négligences pire d’un laisser-faire, de fermer les yeux, sur les récriminations, les plaintes privées ou publiques. Au sein de la société, on s’étiquette, est étiqueté, méprisé ou stigmatisé, par classes d’âges, classes sociales, orientation politique, etc.. Dans ce contexte de guerre sociale larvée , certains s’effondrent, sur fond de misère sociale et affective, sont la proie des dealers, des marchands de malheurs, des mafias qui prolifèrent et s’entretuent, se déchirent en pleine rue et ce malgré les scandales, l’indignation permanente que ces trafics suscitent en continue. Des règlements de compte ont lieu tous les jours, pour des questions d’honneur, de trafic, de bandes, de quartiers rivaux, dans l’indifférence de la police, des gens qui méprisent, et se distancient, se sont distanciées de ces histoires dont les participants sont pour eux des dégénérés. L’État, sans doute par pitié, observe, mais ne peut, ni ne veut régler le problème, malgré les nuisances. Des médias relayent machinalement et mécaniquement les faits divers, judiciaires du jour, parfois à des fins politiques, électoralistes, sur fond idéologique et sans tenir compte que malgré tout ce que l’on raconte et dit, la mortalité lié aux homicides, les statistiques ont considérablement baissé en 25 ans malgré tout, en proportion de l’augmentation de la population. »
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« Les meurtres occupent une large place dans la chronique des faits divers, mais on oublie de rappeler une tendance très nette : on s’entretue de moins en moins. Il y a 20 ans, on comptait 1 400 meurtres par an. Aujourd’hui, on en dénombre 1,5 fois moins. Le taux d’homicide pour 100 000 habitants a été divisé par deux (de 3 à 1,4) entre 1993 et 2022. Mais les homicides restent assez nombreux, plus de deux par jour, pour alimenter la chronique médiatique.
Selon le sociologue Nicolas Bourgoin1, la baisse des homicides remonte à la fin du Moyen Âge. À partir de cette période, les violences entre les personnes sont de plus en plus contrôlées par l’Etat. En France, le dernier duel à l’épée a eu lieu en 1967. Comme le note le sociologue Laurent Mucchielli, ce processus s’est renversé dans les années 1970 et, ce, jusqu’au milieu des années 1980 : « Depuis la Première Guerre mondiale, c’est la seule période où l’homicide a augmenté durablement en temps de paix. »2.
Au cours de cette période, le chômage a été multiplié par six pour les hommes, ce qui peut constituer l’une des explications. La majorité des crimes sont en effet commis par des hommes vivant dans une situation de grande précarité. Le lien au travail est l’une des formes d’intégration sociale. « 90 % des sujets actifs [les auteurs de crimes] appartiennent aux milieux populaires et se situent dans les plus basses tranches de revenus », note Laurent Mucchielli. Dans le même temps, cette période est marquée par de nombreux crimes racistes à la suite de la guerre d’Algérie.
Comment expliquer la baisse des homicides depuis les années 1990, alors que le chômage et la précarité demeurent à un niveau élevé ? Les données de très longue période montrent que la baisse qui suit les années 1990 constitue une sorte de retour à la normale après un pic dans les années 1980. On peut penser que le chômage et la précarité ont été intégrés. L’effet du choc est passé : ce ne sont plus des événements exceptionnels. Pour Laurent Mucchielli, la diminution des homicides résulte aussi du déclin des crimes racistes et plus généralement celui de la violence politique, de la réduction des règlements de comptes armés entre bandes, ainsi que de la diminution des violences extrêmes lors de braquages. « La chute des homicides pour vols (en particulier ceux générés par les braquages de banques ou de fourgons blindés) dans la statistique de police explique en partie la forte baisse globale des homicides à partir de 1994 », indique-t-il3.
Au-delà, un processus de rejet de la violence extrême4, dont on retrouve plus particulièrement l’écho aujourd’hui dans les violences faites aux femmes, semble avoir repris son cours, après un intermède durant les années 1970-1980. Avec 2,5 homicides par jour, il est possible d’alimenter au quotidien une chronique de faits divers anxiogènes qui frappent d’autant plus l’opinion. Ce qui permet aussi d’éviter de traiter de sujets moins marquants.
Quelle sera la tendance demain ? Depuis une dizaine d’années, le nombre d’homicides est resté stable. La tendance à la baisse est interrompue. Si on met de côté le point bas de 2020, on observe même une légère remontée ces dernières années. Avons-nous atteint un plancher, comme celui des années 1950-1960 ? La hausse récente indique-t-elle une nouvelle tendance, reflet de tensions en hausse dans notre société ? Il est bien trop tôt pour le savoir, contrairement aux jugements portés par certains médias. Dans une société de 66 millions d’habitants, la violence extrême est inévitable, sauf à mettre en place des niveaux de surveillance poussés, qui ne seraient alors pas forcément compatibles avec les libertés individuelles. »
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La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
« La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. » »
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« LA CRAINTE EST NECESSAIRE QUAND L’AMOUR MANQUE; MAIS IL LA FAUT TOUJOURS EMPLOYER A REGRET, COMME LES REMEDES LES PLUS VIOLENTS ET LES PLUS DANGEREUX. CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME. « «
Fénelon, Les aventures de Télémaque
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« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. Même en admettant la supériorité de la civilisation germanique sur la civilisation des Slaves, on ne saurait accorder aux Allemands autrichiens le droit de représenter cette supériorité. Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »
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« Le garde des sceaux, ministre de la justice a présenté un projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, visant à répondre à la crise de confiance des Français en leur justice criminelle, aujourd’hui dans l’incapacité de juger rapidement les crimes les plus graves.
Partant du constat simple qu’il n’y a pas de justice sans délai raisonnable d’élucidation et de jugement, ce projet de loi tend à répondre à l’allongement structurel du délai d’audiencement des crimes, résultat de la saturation généralisée des cours d’assises et des cours criminelles départementales, et de la complexité croissante des affaires. Cette situation porte atteinte tant aux droits des victimes, qu’à la crédibilité de l’institution judiciaire, faisant parfois courir des risques de remise en liberté, et nourrissant in fine un sentiment d’éloignement entre les citoyens et leur justice. »
Compte rendu du conseil des ministres du 18 mars 2026. | Ély
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« On voit par ces remarques à quel point notre pensée historique est dominée par des traditions et des conventions inconscientes, combien peu elle a été influencée par le travail général de revision et de réorganisation qui s’est produit dans tous les domaines du savoir dans lestemps modernes. Sans doute la critique historique a-t-elle fait de grands progrès ; mais son rôle se borne en général à discuter des faits et à établir leur probabilité ; ELLE NE S’INQUIÈTE PAS DE LEUR QUALITÉ. Elle les reçoit et les exprime à son tour en termes traditionnels, qui impliquent eux-mêmes toute une formation historique de concepts, par quoi s’introduit dans l’histoire le désordre initial qui résulte d’une infinité de points de vue ou d’observateurs. »
Paul Valéry
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« Il serait difficile de proposer au lecteur un condensé des écrits nationalistes d’où n’émergerait aucune référence violente, aucun passage associant la sauvegarde de la patrie au sang versé par ses fils ou à celui de ses ennemis, aucun vibrant appel à la loi des armes pour asseoir celle de la République humiliée, de la nation menacée ou de la terre outragée. C’est une des caractéristiques de la pensée nationaliste d’associer la construction d’un collectif – qu’il soit fondé sur une idée, une certaine conception du vivre ensemble, une unité supposée de race ou une idéalisation régionale commune – à la destruction d’une entité rivale. La nation est violence dans son principe même, celui d’une unité imposée qui passe outre la multiplicité des individualités, la pluralité des groupes, la versatilité des opinions. La nation est toujours une, unie, exclusive, refusant en son sein des constructions collectives différenciées, des affirmations identitaires trop hégémoniques. Si la pluralité des opinions est, dans les nations démocratiques, une obligation, toujours sertie d’une caution légale, il est plus rare que ces opinions divergentes acceptées s’autorisent une remise en cause radicale du cadre territorial et psychologique dans lequel elles s’expriment. C’est dans la destruction des particularismes que se fondent l’unité nationale et sa grandeur supposée. L’histoire jacobine de la France moderne et contemporaine l’atteste. La subversion idéologique peut être tolérée ; le rejet de la patrie constitutive l’est rarement…»
CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Violence et Nationalisme
Chapitre premier. Nationalisme et culte de la violence
Xavier Crettiez, Dans Violence et Nationalisme (2006), pages 27 à 77
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« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvénients, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »
Othenin d’Haussonville
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«Nous savions que tout était suspendu à l’avenir politique de notre patelin et de l’Europe. Je ne sais pas quels étaient exactement tes états d’âme. Mais moi, à 25 ans, j’aurais passé six mois dans un musée, une discothèque ou la chambre d’une fille – puisque ce sont décidément les trois choses que j’ai le plus aimées dans la vie – mais à partir du Front Popu, je ne trouvais plus de goût à la peinture, je bâclais mes topos de musique, je ne chassais plus, je n’étais plus capable de lire un livre sur l’amour. Ni toi ni moi, nous ne pourrions dire la date de notre engagement. Cousteau – Il est bien rare qu’on soit capable de le dire… Rebatet – Toujours est-il qu’en 1938, nous étions engagés jusqu’aux sourcils, engagés si foncièrement que reculer, à ce moment-là, c’était se dédire ignominieusement ou stupidement, ce qui n’était pas notre genre. Cousteau – Pourquoi, d’ailleurs, se dédire ? Nous avons peut-être eu tort de choisir, mais puisque choix il y avait, le nôtre fut de loin le plus intelligent et le plus honorable. Rebatet – Nous en avons chaque jour des preuves nouvelles. Cousteau – C’est que si le fascisme nous avait envoûtés ça n’était pas seulement à cause de la séduction personnelle de Gaxotte. Le fascisme, c’était tout de même autre chose qu’un jeu de l’esprit. Rebatet – C’était une chose très sérieuse. Il ne s’agissait plus d’une critique intellectuelle de la démocratie comme chez Maurras, mais d’un système complet, viable, réalisable, réalisé déjà par Mussolini. Après cent cinquante années de fariboles égalitaires, on restaurait l’ordre, la hiérarchie, l’autorité, sans craindre de les appeler par leur nom et de déclarer qu’on ne gouvernera jamais les hommes autrement. On se passait enfin, pour cette grande tâche, du concours des églises… Cousteau – Et ça, ça ne devait pas te déplaire… Rebatet – … On affirmait les droits du travail, les limites et les devoirs du capital… Je rougis presque d’employer ces formules depuis qu’elles ont été reprises par le général de la Perche. Mais ces mots qui ne sont plus qu’une blague démagogique dans sa bouche avaient un sens très concret dans la Rome de 1933. [59] Cousteau – Il y avait là tous les éléments indispensables à une refonte totale de la société… Il y avait aussi la possibilité de renverser ce que les progressistes appellent le courant de l’histoire. Rebatet – Oui, c’était une espérance qui a parfaitement justifié notre action. »
Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de Vaincu
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« Les intervenants :
- « Michel Lagane — présenté comme vice-amiral, ancien directeur du Centre des hautes études militaires (CHEM). Registre technique : militaire/stratégique. Son apport repose sur une connaissance intime du Liban (FINUL, structure confessionnelle de l’armée libanaise) et un cadre d’analyse géostratégique.
- Tamar Sebok — correspondante en France du quotidien israélien Yediot Aharonot. Registre : journalisme de terrain israélien, accès au « ressenti » de la société israélienne et aux logiques internes de la coalition Netanyahou.
- Romuald Sciora — essayiste franco-américain, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis (IRIS), auteur de America 250 (Point Nemo). Registre : politique intérieure américaine, multilatéralisme onusien (il a travaillé avec la FINUL).
- Tam Tran Huy — directrice adjointe de la rédaction de Public Sénat, éditorialiste. Registre : éditorial, mise en perspective. »
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« Recherche Ai, Claude. »
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« Implications géopolitiques et historiques du vote du Congrès. Recherches sur les intervenants (formation universitaire, trajectoire, fiabilité/biais) des thèses et à la confrontation internationale des sources de presse , d’analyses aussi non occidentales (iraniennes, israéliennes, arabes du Golfe, asiatiques, africaines), traitement des précédents historiques (résolutions de 1973, Kosovo, Libye 2011, Yémen 2019) pour situer la portée constitutionnelle réelle de ce vote. »
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Discours sur l’esprit d’association et la division des travaux
« La lumière du vrai, pour obtenir une expansion rapide, doit [émaner] de la discussion intelligente et libre, plutôt que de la méditation froide [et] isolée. Notre siècle est un siècle militant et non un siècle méditatif ; c’est pourquoi il est, par excellence, le siècle des associations ouvertes à tous. La société chrétienne, se sentant menacée dans [son] existence par l’individualisme, crée pour les hommes mille occasions [de] rapprochement, mille centres d’union.
En Europe, et surtout en [France], l’égoïsme humain se heurte à chaque instant contre les associations [reli]gieuses, philanthropiques, moralisatrices, politiques, économiques, les associations pour les sciences, pour les lettres, pour les arts. Les [individualités] qui veulent échapper à l’association n’auront bientôt plus [qu’à] s’enfuir au désert. Et les peuples qui la dédaigneront et n’en [goûteront] pas les bienfaits seront déchus de toute grandeur, de toute force, de toute virilité.
Mais pour que l’association donne tout ce qu’on en [peut] attendre, pour que ses branches nombreuses, sorties d’une [même] tige, portent des fruits et non des épines, il faut que l’association soit une [réa]lité et non un mot. Dans une société qui ne veut pas être stérile, il [faut] que les idées s’échangent, que les sentiments se communiquent, que [les] volontés s’unissent. Or, aucun de nous ne veut la stérilité ; et si nous sommes associés, c’est afin de travailler au développement [intellec]tuel et moral de chacun et de tous, et de mieux combattre [l’indifférence] pour les grandes et belles choses créées par Dieu, créées par le génie [de] l’homme, créées par les efforts de la science, et que nous devons [connaître] et aimer.
Nous sommes d’accord sur le but à poursuivre, et nous [ne] craignons pas de le placer trop haut ; seulement, il faut nous [entendre] sur les moyens de l’atteindre. Réunir la Société tout entière pour le travail en commun serait, [peut]-être, ouvrir à la discussion un champ trop vaste, dans lequel la [pensée] n’arriverait jamais à se fixer et à conclure ; des difficultés pratiques [nous] arrêteraient ainsi dès le début. Il faudrait plutôt rapprocher les [membres] auxquels les mêmes inclinations, les mêmes études, les mêmes [goûts] font un centre naturel de ralliement, et former ainsi quelques [comités] homogènes qui se rattacheraient à la Société par la communication [des] travaux dont ils seraient chargés et dont ils prendraient l’[initiative].
Cette division de la Société en sections serait une application de la [loi] de la variété dans l’[unité]. Elle créerait une sorte de [faisceau] des esprits unis. Elle assurerait en même temps l’essor que donne [la] liberté, l’activité que suscite le libre échange des idées, et la force [qui] naît de l’union. » [1] »
Notes de bas de page (Origine et Auteur)
[1] « Origine textuelle : Ce texte est caractéristique des grands discours d’ouverture et manifestes organiques des Sociétés savantes et Associations catholiques de la seconde moitié du XIXe siècle (période 1850-1870). Il s’inscrit directement dans le courant de la philosophie sociale chrétienne et du catholicisme libéral français (porté par des figures telles que Frédéric Ozanam, Charles de Montalembert ou l’entourage de la Revue des Deux Mondes). Le style analytique, l’opposition conceptuelle entre l’individualisme stérile et la force mécanique de l’association, ainsi que la proposition technique de diviser l’institution en « sections » spécialisées, renvoient aux rapports d’organisation des comités d’économie charitable et d’émulation intellectuelle de cette époque. »
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« impuissance lucide » – Recherche Google
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L’impasse Malgache – Google Books
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« Comme conséquence, l’écœurement chez Gaussin, l’enfoncement révolté dans la vase, le poids de la chaîne meurtrissant chaque jour davantage les poignets de la victime. Pauvre bébé, comme il subit rageusement les nombreux supplices de ce mariage du trottoir, avec cette impuissance lucide qu’ils ont tous, cette inanité d’effort de bête blessée qui les replonge plus lourdement dans l’ornière. À les voir rivés l’un à l’autre, on eût pu croire qu’ils s’aimaient. Non, ils ne s’aimaient pas. Ils se connaissaient trop bien pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le savait mou jusqu’à la lâcheté. »
Notes de fin de page
- L’auteur : Alphonse Daudet (1840–1897) Alphonse Daudet est un écrivain et dramaturge français. S’il est souvent resté célèbre pour la fraîcheur de ses Lettres de mon moulin ou les aventures de Tartarin de Tarascon, il a également dépeint la noirceur de la société parisienne de son époque à travers des romans plus sombres et naturalistes.
- L’œuvre : Sapho (mœurs parisiennes) Ce texte est extrait de Sapho, un roman qui explore la passion destructrice et toxique entre un jeune homme de province, Jean Gaussin, et une courtisane plus âgée et expérimentée, Fanny Legrand (surnommée Sapho). Le passage illustre parfaitement la phase de désillusion et le piège amoureux dans lequel les deux amants se retrouvent enfermés.
- Date de publication : 1884 Le roman a d’abord été publié sous forme de feuilleton dans l’écho de Paris, puis édité en volume la même année chez l’éditeur Georges Charpentier.
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« Sens Public » du 4 juin 2026 — Analyse critique d’un débat sur le Proche-Orient et la crise institutionnelle américaine
TL;DR
- « Le plateau de « Sens Public » (Public Sénat, 4 juin 2026, animé par Thomas Hugues) a fait converger quatre intervenants vers une thèse centrale solide et largement corroborée : le Liban n’est qu’une variable d’ajustement d’un marchandage USA-Iran-Israël, Trump est un président « aux abois » piégé dans une guerre impopulaire à la veille du 250e anniversaire des États-Unis, et deux démocraties affaiblies (USA/Israël) dirigées par deux hommes poursuivis par la justice glissent vers une « fuite en avant ». Les faits sous-jacents (cessez-le-feu d’avril, rejet par le Hezbollah, vote War Powers du 3 juin 215-208, conversation houleuse Trump-Netanyahou) sont AVÉRÉS ; les interprétations psychologisantes (« Guide ectoplasme », « lâchage » d’Israël) sont des INFÉRENCES défendables mais non prouvées.
- La confrontation internationale révèle un angle mort majeur du plateau français : pendant que Paris débat de l’« isolement » américain et du déclin du multilatéralisme, les capitales du Golfe, Téhéran, Pékin, Ankara et l’Afrique raisonnent en termes beaucoup plus matériels (réouverture du détroit d’Ormuz, prix de l’énergie, sécurité des approvisionnements). Le cadrage moral-institutionnel français est minoritaire à l’échelle mondiale.
- Le vote War Powers est juridiquement SYMBOLIQUE : il s’agit d’une résolution concurrente (H.Con.Res.) qui n’est pas présentée au président et n’a pas force de loi ; seule la résolution conjointe du Sénat (Kaine) aurait des « dents ». Soixante ans d’histoire constitutionnelle (1973-2026) confirment qu’aucune War Powers Resolution n’a jamais contraint un président à mettre fin à une guerre. Sa portée est donc politique (signal de désaveu bipartisan avant les midterms) et non contraignante.
Key Findings
1. Le cadre factuel de l’émission est réel et vérifiable. La quasi-totalité des événements évoqués sur le plateau sont documentés par des sources primaires et de presse internationale : la guerre Iran de 2026 (déclenchée le 28 février 2026 par des frappes USA-Israël ayant tué le Guide Ali Khamenei), l’accession de son fils Mojtaba Khamenei (annoncée le 8-9 mars), le cessez-le-feu USA-Iran du 8 avril, le cessez-le-feu Israël-Liban du 16 avril rejeté/qualifié de « sans valeur » par le Hezbollah, la conversation profane Trump-Netanyahou (1er-3 juin, révélée par Axios puis confirmée au New York Post), et le vote de la résolution War Powers du 3 juin (215-208). [FAIT]
2. La thèse collective du plateau est cohérente et globalement bien fondée, mais elle repose sur un socle d’inférences psychologisantes qui projettent des intentions sur des acteurs opaques (Mojtaba Khamenei, Trump, Netanyahou).
3. Le « traitement léger » des profils confirme l’expertise et les angles : un amiral (regard stratégique-militaire), une correspondante israélienne (regard de Tel-Aviv), un américaniste de l’IRIS vivant à New York (regard très critique de Trump), une éditorialiste-modératrice.
4. Le panorama international fait apparaître que le cadrage français — moral, institutionnel, déclinologue — est minoritaire face aux lectures matérialistes du Golfe, de Pékin et du Sud global.
5. Le vote du Congrès est constitutionnellement faible mais politiquement lourd.
Details
A) PROFILS DES INTERVENANTS (traitement léger)
Michel Lagane, vice-amiral, ancien directeur du CHEM. [INCERTITUDE] La vérification documentaire pose une difficulté : le Centre des hautes études militaires (CHEM, créé en 1911, basé à l’École militaire, rattaché à la Direction de l’enseignement militaire supérieur et à l’IHEDN) est dirigé par un officier général. Mais les noms de directeurs récents identifiables publiquement (le général François-Xavier Mabin succédant au général Vincent Giraud ; antérieurement le vice-amiral Michel Olhagaray, cité comme « directeur des études du CHEM » sur d’autres plateaux en avril 2026) ne correspondent pas exactement à « Michel Lagane ». Il existe par ailleurs un vice-amiral d’escadre Yves Lagane (né en 1946 à Grenoble, ex-préfet maritime de Cherbourg 1998-2000, ancien président de la SNSM 2005-2013), qui n’est pas la même personne. Le titre exact et le prénom méritent donc prudence. Quoi qu’il en soit, le profil — officier général de marine, passé par le plus haut établissement de formation stratégique français — garantit une expertise authentique sur les questions navales (Ormuz, blocus, dissuasion) et la conduite des opérations interarmées. Angle probable : realpolitik militaire, prudence sur l’escalade, lecture en termes de rapports de force.
Tamar Sebok, correspondante en France de Yediot Aharonot. [FAIT] Profil confirmé : selon la fiche Wikipédia de Yediot Aharonot, « la correspondante à Paris depuis 2016 est Tamar Sebok » — un poste dont « parmi les anciens correspondants en France figure Elie Wiesel, prix Nobel de la paix (1986) ». Précision à nuancer : Yediot Aharonot est le plus grand quotidien payant d’Israël par le tirage et les ventes, mais selon le sondage TGI du 31 juillet 2023, le journal le plus lu est en réalité Israel Hayom (gratuit, 29,4 % d’exposition en semaine), devant Yediot Aharonot (22,3 %) et Haaretz (4,8 %) ; la formule « le quotidien le plus lu en Israël » qu’emploie Sebok dans ses présentations est donc une approximation marketing. Le journal est de centre, réputé pour son ouverture à un large éventail d’opinions (centre-droit sur l’économie, centre-gauche sur le sociétal selon l’Israel Democracy Institute). Sebok intervient régulièrement dans les médias français (Atlantico, RCJ) et participe à des rencontres de la société civile (Paix Maintenant, Cercle Bernard Lazare, JCall). Angle : porte la sensibilité de l’opinion israélienne, sensible au « lâchage » de Netanyahou par Trump et aux divisions internes israéliennes.
Romuald Sciora, essayiste franco-américain, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis de l’IRIS. [FAIT] Profil et ouvrage entièrement confirmés. Chercheur associé à l’IRIS, directeur de l’Observatoire politique et géostratégique des États-Unis (créé en 2023), membre associé à la Chaire Raoul-Dandurand (UQAM), spécialiste reconnu de l’ONU et de la politique américaine. Selon sa fiche IRIS, « il vit aux États-Unis depuis près de 20 ans » (« He has been living in the United States for nearly 20 years »), à New York. L’ouvrage cité existe : America 250 : Une histoire graphique des États-Unis (tome 1 « Né dans le sang »), illustré par Bastien Bertine, publié aux éditions Point Nemo pour le 250e anniversaire des États-Unis. L’ouvrage porte un « regard acéré » sur l’Amérique contemporaine : « institutions vieillissantes et affaiblies, démocratie pilonnée sans relâche, capitalisme débridé générateur d’inégalités d’une ampleur sans équivalent en Occident ». Angle : très critique de Trump (a publiquement posé la question « Trump est-il devenu fou ? » / « la stratégie du fou » sur C dans l’air en avril 2026). C’est l’intervenant porteur de la thèse du déclin institutionnel américain.
Tâm Tran Huy, directrice adjointe de la rédaction de Public Sénat, éditorialiste. [FAIT] Diplômée de Sciences Po Paris (2006) et de lettres modernes (Paris IV Sorbonne), à Public Sénat depuis 2009 (rédactrice, cheffe d’édition, présentatrice, intervieweuse, éditorialiste). Nommée en septembre 2024 directrice adjointe en charge du parlementaire et des moyens de tournage, adjointe de Perrine Tarneaud. Présentatrice des « Questions au gouvernement ». Rôle : éditorialiste-modératrice apportant la lecture institutionnelle et parlementaire.
L’animateur, Thomas Hugues [FAIT] : journaliste chevronné (diplômé de Sciences Po Bordeaux 1987 et de l’ESJ Lille 1989 ; ex-TF1, LCI, Sept à Huit avec Laurence Ferrari), il présente « Sens Public », l’émission quotidienne de débat de Public Sénat (du lundi au jeudi à 18h, rediffusée à 22h).
B) ANALYSE DES THÈSES COLLECTIVES
Thèse 1 — « Le Liban n’est qu’une carte dans le jeu Iran/USA/Israël ». [INFÉRENCE solidement étayée] La structure même des événements valide cette lecture. Le 8 avril 2026, le Pakistan (médiateur) annonce que le cessez-le-feu USA-Iran inclut « tous les fronts, y compris le Liban » — affirmation immédiatement démentie par Netanyahou, Trump et Vance qui excluent le Liban (« That’ll get taken care of too. It’s alright »). L’Iran avait fait de l’inclusion du Liban une condition (« Lebanon must be included »). Le 1er juin 2026, Téhéran suspend les pourparlers précisément à cause de l’escalade israélienne au Liban, l’agence Tasnim indiquant qu’« aucun dialogue n’aura lieu » tant qu’Israël ne se retire pas du Liban. Le Liban fonctionne donc bien comme monnaie d’échange et levier dans la négociation centrale USA-Iran. La thèse est une inférence, mais elle est cohérente avec la chronologie documentée.
Thèse 2 — « Impossible de désarmer le Hezbollah sans coalition internationale ; le multilatéralisme est moribond ». [INFÉRENCE défendable, partiellement FAIT] Fait avéré : le Hezbollah a explicitement rejeté le désarmement et qualifié la prolongation du cessez-le-feu de « sans valeur » (« meaningless ») fin avril 2026 ; Naim Qassem a affirmé que le groupe ne reviendrait pas à la situation antérieure. Fait avéré : la FINUL a été terminée par le Conseil de sécurité en septembre 2025 (mandat expirant le 31 décembre 2026). L’idée que seul un cadre international pourrait désarmer le Hezbollah, et que ce cadre n’existe plus, est cohérente. Mais le diagnostic du « multilatéralisme moribond » est une thèse interprétative — par ailleurs largement partagée par les think tanks occidentaux (Brookings : « U.S.-anchored, Western-led multilateralism is dead… killed by Trump » ; Munich Security Report 2026 : « sweeping destruction » de l’ordre d’après-1945).
Thèse 3 — « Trump président aux abois, piégé dans une guerre déclenchée contre l’avis de son administration et de la base MAGA, cherchant une feuille de route pour sortir la tête haute avant le 250e anniversaire ». [Mélange de FAIT et d’INFÉRENCE]
- FAIT : la guerre est massivement impopulaire. Sondage Pew (16-22 mars 2026) : 61 % désapprouvent la gestion Trump du conflit, 59 % jugent la décision initiale « erronée ». Marist/NPR/PBS (27-30 avril 2026) : 60 % désapprouvent (contre 54 % en mars), et 22 % des républicains désapprouvent (contre 15 % en mars) ; 61 % estiment que l’action militaire a fait « plus de mal que de bien ». NYT/Siena et CBS (mai 2026) : 66 % désapprouvent ; approbation globale tombée à 34 % (Pew, plus bas du second mandat) voire net approval de -18,9 (Silver Bulletin, 17 mai).
- FAIT : la base MAGA s’est fracturée. Marjorie Taylor Greene, Tucker Carlson, Candace Owens, Alex Jones, Megyn Kelly ont publiquement attaqué Trump ; Greene a opposé « Old MAGA » (America First) à « New MAGA »/« MIGA » (Make Israel Great Again). Certains (Greene, Owens, Jones) ont même appelé au 25e amendement. Carlson a qualifié l’attaque d’« absolutely disgusting and evil ».
- FAIT : le contexte du 250e anniversaire (« America 250 ») est réel et l’objet même du livre de Sciora.
- INFÉRENCE : que Trump cherche personnellement une « feuille de route pour sortir la tête haute » est une lecture psychologique plausible, appuyée par ses déclarations erratiques (« I couldn’t care less », « it started to get very boring »), mais non prouvée comme stratégie consciente.
- NUANCE CRITIQUE : la thèse « contre l’avis de son administration » mérite correction. Les sources montrent que la capture de Maduro fut planifiée par le Département d’État, le Pentagone et la CIA (consensus administratif), et que Rubio a confirmé une coordination préalable avec Israël (« We knew that there was going to be an Israeli action »). Trump a même déclaré avoir « forcé la main » d’Israël (« I might’ve forced their hand »). L’idée d’un Trump isolé contre son propre camp est donc en partie un présupposé du plateau : la fracture est avec la base MAGA, pas avec l’appareil exécutif.
Thèse 4 — « Le Guide suprême ectoplasme/virtuel et la stratégie iranienne de négociation ». [INFÉRENCE bien étayée] Fait remarquable et avéré : plus de six semaines après sa nomination, Mojtaba Khamenei (56 ans, hojatoleslam, fils d’Ali Khamenei) n’avait toujours pas été vu ni entendu ; ses messages sont lus par un présentateur de la télévision d’État sur fond de photo fixe, et le régime a même utilisé des vidéos générées par IA, alimentant les spéculations sur son incapacité ou sa fuite. L’analyse du plateau rejoint celle d’Ali Vaez (International Crisis Group) : « Mojtaba n’est pas en état de prendre des décisions critiques », mais le système « l’utilise pour obtenir l’approbation finale des grandes décisions, pas la tactique des négociations » ; lui attribuer des vues « est une bonne couverture pour les négociateurs iraniens pour se protéger des critiques ». La qualification d’« ectoplasme » est rhétorique mais correspond à une réalité documentée d’un pouvoir post-Khamenei diffus, où le Guide n’est plus l’arbitre suprême mais une voix dans un consensus sécuritaire (Time : « Iran’s Supreme Leader No Longer Reigns Supreme »). Stratégie iranienne : revendication de victoire, maintien d’Ormuz comme levier, conditionnement de tout accord à l’inclusion du Liban.
Thèse 5 — « Deux démocraties affaiblies, deux dirigeants poursuivis par la justice, crainte d’une fuite en avant autoritaire ». [INFÉRENCE / questionnement projectif]
- FAIT : Netanyahou est sous procès pour corruption ; Trump l’a explicitement invoqué dans la conversation profane (« You’d be in prison if it weren’t for me »). Le parallèle des deux dirigeants judiciairement fragilisés est factuellement fondé.
- FAIT : le Parlement israélien a voté en première lecture la dissolution de la Knesset (vers élections anticipées, date encore incertaine).
- INFÉRENCE/PROJECTION : la « crainte d’une fuite en avant autoritaire » est un questionnement prospectif, légitime mais spéculatif. C’est le registre du « et si », non du constat. Le plateau projette ici une inquiétude (typique de l’historiographie du présent) plutôt qu’il ne décrit un fait.
Thèse 6 — « Lâchage d’Israël par Trump et isolement historique des États-Unis (jamais aussi isolés depuis plus d’un siècle, parole américaine démonétisée) ». [Mélange de FAIT et d’INFÉRENCE hyperbolique]
- FAIT : la conversation Trump-Netanyahou fut bien une rupture. Selon Axios (Barak Ravid, confirmé par Trump au podcast « Pod Force One » du New York Post de Miranda Devine) : « You’re fucking crazy. You’d be in prison if it weren’t for me. I’m saving your ass. Everybody hates you now. Everybody hates Israel because of this. » Trump a stoppé le projet israélien de bombarder Beyrouth. Le ministre d’extrême droite Itamar Ben Gvir a appelé Netanyahou à dire « non » à Trump.
- FAIT : l’idée d’un isolement/déclin américain est largement relayée par les think tanks (Foreign Policy, dossier « The World After Trump » ; Hal Brands sur la fin de la Pax Americana ; Mark Carney à Davos sur la « rupture de l’ordre mondial »).
- INFÉRENCE HYPERBOLIQUE : « jamais aussi isolés depuis plus d’un siècle » et « parole américaine démonétisée » sont des formules d’éditorialiste. Elles capturent une tendance réelle mais relèvent de l’amplification rhétorique : les États-Unis conservent un réseau d’alliés (le Royaume-Uni a autorisé l’usage de ses bases le 20 mars 2026, la France a autorisé l’usage de bases le 5 mars 2026, le Portugal a ouvert Lajes Field, etc.).
Thèse 7 — « Les fuites sur la conversation houleuse (Axios, New York Post) ». [FAIT] Entièrement confirmé. Axios (Barak Ravid) a révélé l’échange (appel du lundi 1er juin, confirmation publique le 3 juin), citant deux responsables américains et une troisième source briefée. Une deuxième source rapporte que Trump, « pissed », a hurlé : « What the fuck are you doing? » Trump l’a quasi-confirmé sur le podcast du New York Post. Un proche de Netanyahou a d’abord nié au Channel 12 que Trump ait juré, mais un responsable israélien senior a ensuite confirmé au Times of Israel l’exactitude du récit. Statut épistémique : fuite solidement sourcée et partiellement confirmée par les protagonistes.
C) CONFRONTATION INTERNATIONALE DES SOURCES
Le Golfe (Riyad, Abou Dhabi, Doha, Mascate, Koweït). Cadrage dominant : pragmatique et matériel. Le CCG s’est rallié au cessez-le-feu du 8 avril mais reste divisé. Trois consensus (ACLED) : préserver le cessez-le-feu, rouvrir Ormuz, mettre fin durablement au conflit. Mais le spectre va d’Oman/Qatar (proches de Téhéran, partisans du dialogue) à l’UAE (la plus va-t-en-guerre, ayant secrètement frappé une raffinerie iranienne et poussé à une invasion terrestre selon des diplomates ; l’ambassadeur al-Otaiba jugeant un simple cessez-le-feu « not enough »). Oman a tenu un discours remarquablement critique des USA : le ministre Badr Albusaidi a déclaré que les États-Unis avaient « perdu le contrôle de leur propre politique étrangère » et accusé Israël d’avoir entraîné Washington dans une « erreur de calcul » et une « catastrophe ». Angle mort français : le Golfe ne raisonne pas en termes de « déclin moral » américain mais de sécurité énergétique et de garanties de sécurité.
Téhéran (Tasnim, Press TV, IRNA). Cadrage : victoire et résistance. L’Iran a revendiqué avoir forcé les USA à accepter son « plan en 10 points » (levée de toutes les sanctions, retrait de toutes les forces américaines des bases de la région). Le pouvoir post-Khamenei amplifie l’unité et présente le maintien de la pression sur Ormuz comme un levier (« the lever of blocking the Strait of Hormuz must continue to be used »). La suspension des pourparlers (1er juin) sur le Liban est présentée comme une ligne rouge. À lire comme communication officielle, non comme faits neutres.
Tel-Aviv (Yediot Aharonot, Times of Israel, Channel 12). Cadrage : crise de la relation avec Washington et division interne. L’ex-diplomate Alon Pinkas : « Netanyahu a été contraint par Trump… Ce n’est pas un cessez-le-feu qu’il voulait », ajoutant qu’aucun accord de paix n’est concevable « avec le Hezbollah encore armé ». L’opposition (Yair Lapid) et l’extrême droite (Ben Gvir) attaquent Netanyahou de flancs opposés.
Pékin. Cadrage : ordre international et intérêts énergétiques. La Chine — premier acheteur du brut iranien — a qualifié le blocus américain d’Ormuz de « dangerous and irresponsible », a co-parrainé avec le Pakistan un plan en 5 points (31 mars), et a opposé son veto (avec la Russie, 7 avril) à une résolution du Conseil de sécurité parrainée par Bahreïn sur l’escorte des navires. Mais la Chine a aussi critiqué l’Iran pour avoir attaqué d’autres pays de la région. Brookings note la réponse chinoise « limitée » et « ténue » (discours « thin » de Wang Yi à Munich).
Ankara. Cadrage : médiation et stabilité régionale. La Turquie a salué le cessez-le-feu, soutenu les pourparlers d’Islamabad, et co-organisé avec l’Égypte, l’Arabie saoudite et le Pakistan une réunion (29 mars) sur la réouverture d’Ormuz. Préoccupations propres : missiles tombés sur le territoire turc (interceptés par l’OTAN), sécurité de Chypre et de la Méditerranée orientale (bases de Souda Bay, Akrotiri/Dhekelia).
Afrique. Cadrage : choc économique et non-alignement — angle largement absent du plateau français. L’Union africaine et la CEDEAO ont alerté sur les « serious implications » pour les marchés de l’énergie et la sécurité alimentaire. Plusieurs pays ont déclaré l’urgence énergétique (Madagascar), rationné l’électricité (Soudan du Sud), réduit la consommation (Égypte : commerces fermés à 21h ; Tanzanie : motorcades réduites). Le FMI a abaissé ses prévisions et averti d’un risque de tensions sociales autour des cycles électoraux 2026-2027. Le CFR (Ebenezer Obadare) note que les pays africains ont refusé de prendre le parti de l’Iran et ont condamné sa tentative d’internationaliser le conflit. L’Afrique du Sud (BRICS+, liens anciens avec Téhéran) a adopté une posture non-alignée (Ramaphosa qualifiant l’opération d’« anticipatory self-defence » non permise par la Charte de l’ONU), sous pression de ses propres milieux d’affaires.
Think tanks occidentaux. Convergence forte avec le plateau français sur le déclin de l’ordre américain (Brookings, Foreign Policy, CFR, Chatham House, House of Commons Library, IISS/ACLED). Mais ces analyses sont plus nuancées : le CFR (James Lindsay) et Foreign Policy (Hal Brands) lisent la séquence Venezuela-Iran-Groenland comme une « Donroe Doctrine » cohérente (restauration d’un ordre d’avant-1914, primauté hémisphérique, « This is our hemisphere »), et non comme un simple effondrement erratique. Cette lecture — Trump comme stratège d’un repli impérial assumé plutôt que comme président « fou aux abois » — est le principal contrepoint au cadrage du plateau.
Synthèse comparée : Le plateau français privilégie un cadrage moral-institutionnel (déclin démocratique, parole démonétisée, dérive autoritaire). Le reste du monde — surtout non-occidental — privilégie un cadrage matériel (énergie, Ormuz, prix, sécurité alimentaire). Convergence sur le constat d’un affaiblissement américain ; divergence profonde sur sa signification (déclin moral vs repli stratégique assumé vs simple choc économique à gérer).
D) IMPLICATIONS DU VOTE WAR POWERS DU CONGRÈS
Le vote. [FAIT] Le 3 juin 2026, la Chambre adopte 215-208 la résolution War Powers (introduite par Gregory Meeks, ranking member de la commission des Affaires étrangères), 4 républicains rejoignant tous les démocrates : Thomas Massie (KY), Brian Fitzpatrick (PA), Tom Barrett (MI), Warren Davidson (OH). C’était la quatrième tentative ; la précédente avait abouti à une égalité 212-212. Le vote, initialement prévu le 21 mai, avait été reporté par le Speaker Mike Johnson qui avait renvoyé les élus en vacances anticipées de mai lorsqu’il était apparu que la mesure réunissait assez de voix.
La nature juridique : SYMBOLIQUE. [FAIT — point crucial souvent mal compris] La mesure Meeks est une résolution CONCURRENTE (H.Con.Res., citée comme H.Con.Res.86), prise au titre de la section 5(c) de la War Powers Resolution (50 U.S.C. §1544(c)). Conséquence décisive : selon The Hill, « la résolution est désignée comme ‘concurrente’, ce qui signifie qu’elle nécessite l’approbation des deux chambres mais ne va pas à la Maison Blanche pour signature ou veto. Cela contraste avec la mesure du Sénat, une résolution ‘conjointe’, qui irait sur le bureau de Trump et, si signée, aurait force de loi. » ABC News : une résolution concurrente « n’a pas le poids de la loi et n’est pas présentée au président ni sujette à veto ». Time : les résolutions concurrentes « ne portent généralement pas force de loi » et servent à exprimer le sentiment du Congrès. Le vote est donc l’expression d’un sentiment du Congrès, non un acte contraignant.
Le précédent constitutionnel décisif : INS v. Chadha (1983). [FAIT] La War Powers Resolution de 1973 prévoyait à l’origine qu’une résolution concurrente puisse ordonner le retrait des forces. Mais l’arrêt INS v. Chadha (462 U.S. 919, rendu le 23 juin 1983 par 7 voix contre 2) a invalidé le « veto législatif ». Selon le service de recherche du Congrès (CRS, R47603), les résolutions simples et concurrentes approuvant ou désapprouvant une action de l’exécutif « ont été jugées comme un ‘veto législatif’ inconstitutionnel par l’arrêt de 1983 de la Cour suprême INS v. Chadha », car elles n’exigent pas la présentation au président. Le Congrès a réagi la même année (1983) en créant une procédure accélérée — applicable au Sénat seulement (50 U.S.C. §1546a) — pour une résolution conjointe ou un projet de loi, qui, eux, doivent être présentés au président et peuvent être vetoés. C’est pourquoi la mesure Meeks (concurrente) est juridiquement faible, et seule la résolution conjointe du Sénat aurait des « dents ».
Le volet Sénat. [FAIT] Sponsorisée par Tim Kaine (D-VA), c’est une résolution CONJOINTE (et non Bernie Sanders comme on l’entend parfois). Le Sénat a voté 50-47 le 19 mai 2026 pour faire avancer la mesure, quatre républicains se ralliant : Rand Paul (KY), Susan Collins (ME), Lisa Murkowski (AK), Bill Cassidy (LA, qui a basculé peu après avoir perdu sa primaire face à un candidat soutenu par Trump). John Fetterman (D-PA) fut le seul démocrate opposé ; l’absence de trois sénateurs républicains (Cornyn, Tillis, Tuberville) a permis l’adoption. Aucun vote final n’avait eu lieu au 3 juin. NBC : « La version du Sénat a des dents… mais elle devrait passer la Chambre, puis Trump pourrait y opposer son veto. »
L’argumentaire de la Maison Blanche. [FAIT] Dans son Statement of Administrative Policy (mai 2026), la Maison Blanche a écrit, selon The Hill : « There are no present hostilities from which to remove U.S. Armed Forces. The hostilities that began on February 28, 2026, have terminated with the ceasefire ordered by the President on April 7, 2026. » Elle a qualifié la résolution Meeks de « veto législatif inconstitutionnel ». Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a soutenu que l’horloge des 60 jours s’était « réinitialisée » avec le cessez-le-feu (l’opération « Epic Fury » ayant débuté le 28 février, le rapport ayant été transmis le 2 mars). Trump a qualifié le vote du 3 juin de « meaningless vote » et les quatre républicains de « GRANDSTANDERS ».
Les précédents historiques (mise en perspective). [FAIT]
- 1973 (Vietnam) : La War Powers Resolution est adoptée par-dessus le veto de Nixon (veto du 24 octobre 1973). Le passage en force a lieu le 7 novembre 1973 : la Chambre vote l’override 284-135 (4 voix au-dessus des deux tiers), le Sénat 75-18. Contexte : Vietnam, Cambodge, Laos, et résolution du Golfe du Tonkin (1964). Objectif : notification au Congrès dans les 48 h et retrait après 60 jours (extensible à 90) sans autorisation.
- Kosovo (1999) : Clinton a poursuivi le bombardement au-delà de la limite de 60 jours, arguant que le financement voté par le Congrès valait autorisation implicite — théorie contestée puisque la WPR dispose précisément que le financement ne vaut pas autorisation. La contestation judiciaire (Campbell v. Clinton) fut rejetée comme « question politique » non justiciable.
- Libye (2011) : Obama a soutenu que l’opération ne constituait pas des « hostilities » au sens de la loi (pas de troupes au sol), dépassant les 60 jours sans autorisation (222 jours). La Chambre a réprimandé Obama mais n’a ni approuvé ni désapprouvé formellement ; le procès Kucinich a échoué.
- Yémen (2019) : Le Congrès a adopté (les deux chambres, sur l’initiative de Sanders/Murphy/Lee) une résolution conjointe mettant fin au soutien américain à la coalition saoudienne ; Trump y a opposé son veto le 16 avril 2019, et le Congrès n’a pas réuni la majorité des deux tiers pour le surmonter. C’est le seul cas où une résolution de désapprobation au titre de la WPR est allée jusqu’au bureau présidentiel — et elle a échoué.
- Bilan historique [FAIT] : Le Congrès n’a JAMAIS réussi à utiliser la War Powers Resolution pour mettre fin à une campagne militaire. Comme le note The Conversation, tant que le Congrès ne réunit pas des supermajorités bipartisanes reliant son ambition institutionnelle à un pouvoir constitutionnel, « les présidents des deux partis décideront seuls » si et quand le pays entre en guerre.
Le rapport de force constitutionnel. [INFÉRENCE étayée] L’Article I, section 8 confère au Congrès le pouvoir de déclarer la guerre ; l’Article II fait du président le commandant en chef. Depuis 1973, l’exécutif a systématiquement érodé la portée de la WPR (interprétation restrictive du terme « hostilities » dès l’administration Ford en 1975, contournement des délais sous Clinton et Obama). Tous les présidents depuis Nixon ont jugé la WPR inconstitutionnelle tout en transmettant généralement les rapports de 48 h. Le vote du 3 juin s’inscrit dans cette longue histoire d’affirmation symbolique mais d’impuissance pratique du Congrès.
Implications pour les midterms et le scénario « lame duck ». [Mélange FAIT/INFÉRENCE]
- FAIT : les démocrates mènent le « generic ballot » (50-39 selon Newsweek ; +18 chez les indépendants), l’enthousiasme démocrate est supérieur (8 points), et au moins 36 républicains de la Chambre ne se représentent pas (majorité actuelle 216-213). Greene prédit publiquement la perte de la Chambre, l’imputant directement à la rupture de la promesse « no more foreign wars ».
- FAIT : les républicains conservent des avantages structurels (redécoupage agressif ayant potentiellement créé 6-10 sièges).
- FAIT : 63 % des électeurs (dont 27 % des républicains) estiment, selon NYT/Siena, que le président ne devrait pas pouvoir recourir à la force sans approbation du Congrès — ce qui donne au vote du 3 juin un écho dans l’opinion.
- INFÉRENCE : le vote du 3 juin, en mettant les élus « on the record » contre une guerre impopulaire, est une manœuvre démocrate (et de quelques républicains soucieux de leur réélection) en vue de novembre. La « crainte d’une dérive autoritaire » évoquée sur le plateau est un questionnement prospectif, non un fait établi : à ce stade, c’est plutôt l’inverse qui se vérifie — les institutions (Congrès, sondages, presse, fractures partisanes) fonctionnent et contraignent politiquement, même si elles ne contraignent pas juridiquement.
Recommendations
Pour un lecteur/analyste cherchant à évaluer la fiabilité du plateau :
- Traiter le socle factuel comme solide mais les qualificatifs comme des inférences. Les événements (cessez-le-feu, vote, conversation profane, Guide invisible) sont avérés. Les formules (« président aux abois », « ectoplasme », « parole démonétisée », « fuite en avant autoritaire ») sont des interprétations d’éditorialiste — recevables mais à signaler comme telles. Seuil de révision : si Trump signe un accord USA-Iran rouvrant Ormuz « la tête haute » (les pourparlers étaient « largely negotiated » fin mai selon Trump), la thèse du « président aux abois » devra être relativisée au profit de celle du « négociateur transactionnel ».
- Corriger le présupposé du « Trump isolé contre son administration ». Les preuves montrent un consensus administratif (État, Pentagone, CIA) sur Venezuela et une coordination avec Israël sur l’Iran. La fracture est davantage avec la base MAGA qu’avec l’appareil exécutif. Ne pas confondre dissidence des influenceurs (Carlson, Greene, Owens) et dissidence des institutions de l’exécutif.
- Compenser l’angle mort non-occidental. Pour une analyse équilibrée, intégrer systématiquement les lectures du Golfe (sécurité énergétique, garanties), de Pékin (Ormuz, ordre international), de Téhéran (victoire/résistance) et de l’Afrique (choc alimentaire), absentes ou marginales sur le plateau. Le cadrage moral-institutionnel français n’est qu’une voix dans un concert mondial à dominante matérialiste.
- Ne pas surévaluer le vote War Powers. Le présenter pour ce qu’il est : un signal politique bipartisan fort mais juridiquement non contraignant (résolution concurrente, non présentée au président, neutralisée par Chadha 1983). Le test décisif sera le sort de la résolution conjointe Kaine au Sénat et la capacité — improbable — à réunir une supermajorité anti-veto. Seuil de bascule : si la résolution conjointe passe les deux chambres ET survit à un veto (deux tiers dans chaque chambre), on assisterait à un précédent historique inédit ; à défaut, le statu quo constitutionnel de la primauté présidentielle perdure.
- Surveiller les indicateurs de bascule électorale : generic ballot, prix de l’essence (>4,50 $/gallon), inflation (3,8 % fin avril, plus haut sur trois ans), nombre de retraites républicaines, taux d’approbation Trump (34-39 %). Ces variables matérielles pèseront davantage sur les midterms que le débat constitutionnel.
Caveats
- Datation et nature des événements : tous les événements centraux (guerre Iran 2026, mort d’Ali Khamenei le 28 février, accession de Mojtaba le 8-9 mars, cessez-le-feu USA-Iran du 8 avril et Israël-Liban du 16 avril, capture de Maduro le 3 janvier via « Operation Absolute Resolve », vote du 3 juin, conversation Trump-Netanyahou des 1er-3 juin) sont documentés par des sources de presse et primaires concordantes (Wikipédia événementiel, Washington Post, NPR, CNN, Time, Al Jazeera, Axios, Congress.gov, CRS, CSIS, Stimson). Ils ne sont donc PAS hypothétiques ni prospectifs.
- Incertitude sur l’identité exacte de l’amiral. Le nom « Michel Lagane » comme directeur du CHEM n’a pu être confirmé avec certitude ; possible confusion avec le vice-amiral Michel Olhagaray (cité comme lié au CHEM en avril 2026) ou homonymie avec le vice-amiral d’escadre Yves Lagane (ex-préfet maritime de Cherbourg). La fonction et l’expertise ne sont pas en doute, mais le prénom/titre exact reste à vérifier.
- Contenu précis des propos tenus à l’antenne : cette analyse reconstitue les thèses à partir des sujets annoncés et du profil des intervenants, croisés avec la réalité factuelle vérifiable. Le verbatim exact de chaque intervenant le 4 juin 2026 n’a pas été consulté ; les attributions de thèses spécifiques à tel ou tel intervenant sont donc des inférences fondées sur leurs angles connus.
- Numéro de la résolution : la mesure Meeks est citée comme H.Con.Res.86 par plusieurs médias, mais des résolutions concurrentes connexes (H.Con.Res.38/40) figurent aussi sur Congress.gov ; le numéro exact du vote final mériterait confirmation sur le registre nominal.
- « Le quotidien le plus lu en Israël » : formule employée par Sebok et reprise par le plateau ; en réalité Yediot Aharonot est le plus grand quotidien payant par les ventes, mais le journal le plus lu est Israel Hayom (gratuit) selon le sondage TGI de 2023.
- Sources iraniennes : les déclarations de Téhéran (revendications de victoire, « plan en 10 points », messages attribués à Mojtaba Khamenei) émanent de médias d’État (Tasnim, Press TV, IRNA) et doivent être lues comme communication officielle, non comme faits neutres. »
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Texte corrigé
« Qui veut marcher en avant doit écarter les obstacles. M. Vacherot trouve d’abord devant lui les savants, ou du moins ceux qui se prétendent les représentants de la science. Est-il vrai que la métaphysique soit une vieille route impraticable, encombrée de ruines et qui ne mène à rien ? Le positivisme le soutient. Voici ses raisons : sont-elles décisives ?
- Depuis que la science ne traîne plus le lourd poids des questions impossibles sur les essences et sur les causes, d’un pas léger d’affranchie, elle s’avance à travers le monde, l’observe, le décrit et ne s’arrête plus, trouvant toujours l’espace ouvert devant elle. Les poèmes des vieux métaphysiciens sont des conceptions naines que la réalité dépasse de toute son immensité, des rêves d’enfants qui voient tout grand parce qu’ils sont tout petits. Le monde n’est plus la terre ; la terre n’est plus une grande plaine immobile abritée sous la voûte du ciel comme sous un globe de verre : elle est un atome qui voyage à travers l’espace. L’immensité est ouverte ; l’unité de longueur est la marche de la lumière, soixante-quinze mille lieues par seconde ; l’esprit compte les distances par des années et, montant sans vertige à des hauteurs incalculées, regarde dans les nébuleuses les mondes qui se préparent.
Ce n’est pas assez de prendre ainsi mesure de l’univers ; la science ne dédaigne pas ce qui l’entoure : elle sait par quelles lois sont régis les phénomènes, par quelles combinaisons régulières se constituent les corps composés, dans quelles proportions s’unissent les éléments pour former les tissus vivants, et voici même qu’elle surprend le secret de la vie. C’est à sa modestie qu’elle doit tous ses progrès ; elle ne prétend pas monter dans le paradis des intelligibles : simple mortelle, elle regarde les choses d’ici-bas. Son objet est visible à tous, nul ne le lui conteste : les faits et les lois. Sa méthode est simple, n’a rien de mystérieux : elle observe, elle induit, elle établit des lois, vérifie au contact des faits les hypothèses qu’elle imagine, ne tire des conséquences qu’après avoir solidement établi ses principes. Sa certitude est incontestée, ses résultats s’imposent avec la brutalité d’une sensation ; elle a détruit le scepticisme absolu en lui faisant honte de lui-même. Par ce travail, les connaissances acquises pour toujours s’ajoutent et se multiplient. Que les métaphysiciens ne parlent pas de confusion, on n’a jamais trop de vérités.
Mais l’esprit ne se contente pas d’une multitude d’idées, il veut en saisir l’unité. Est-ce à dire qu’il faille abandonner la méthode précieuse à laquelle nous devons tout ? Images de la réalité, les sciences en reproduisent l’harmonie ; elles saisissent les phénomènes dans leurs rapports ; par leurs progrès mêmes, elles tendent à former un tout, à s’organiser, à devenir la science. A. Comte a dessiné le plan de ce grand édifice qu’élèvera l’avenir. D’après lui, les sciences diverses, considérées dans leur rapport de subordination et de dépendance, forment un système hiérarchique dans lequel la plus abstraite et la plus générale sert de point de départ, de condition de base élémentaire à la science plus concrète et plus particulière qui la suit immédiatement dans l’échelle de la généralisation. Cette classification n’est pas arbitraire, elle reproduit les relations réelles des phénomènes entre eux. L’esprit peut donc trouver le repos en dehors des vaines hypothèses, mettre l’unité dans ses idées en s’élevant par inductions successives jusqu’à la loi universelle d’où se déduisent toutes les autres lois, jusqu’à la formule suprême en laquelle se résume et s’exprime toute réalité. Qu’on ne parle plus du démembrement de l’intelligence dispersée dans une multitude de vérités sans rapport, du vertige que donne le tournoiement des idées chaotiques ; la science se fait art sans cesser d’être la science ; la beauté s’est ajoutée à elle par surcroît, comme la fleur naturelle du vrai. Telle est la science : elle est calme, sûre d’elle-même ; elle ne s’est pas marqué pour but un infini vers lequel on marche sans cesse sans en approcher davantage, et elle communique à ceux qui l’aiment cette sérénité des âmes sages qui, sachant ce qu’elles peuvent, proportionnant leur tâche à leurs forces, ne connaissent ni l’angoisse de l’incertitude, ni le découragement des efforts stériles.
La métaphysique, c’est la vierge folle, la vierge errante et chimérique ; son orgueil méprise les petits devoirs et les petites vérités, dédaigne la réalité qu’elle ignore ; elle se complaît dans les rêves éphémères, à chaque passion nouvelle oublie de bonne foi les passions anciennes, jure de s’arrêter dans la possession de cette vérité définitive… ce n’est que l’ombre d’un songe qui passe. Ceux qui l’aiment lui ressemblent : inquiets, tourmentés, avec des enthousiasmes rapides, des élans d’orgueil, des disparitions soudaines du monde réel, des séjours sans fin dans les rêves où ils s’emprisonnent. C’est de la poésie peut-être ; à coup sûr, ce n’est pas de la science. Il n’y a pas de science sans objet. Quel est l’objet de la métaphysique ? La discussion commence pour ne plus finir. On parle bien d’absolu, d’infini, de parfait, d’essences et de causes, mais l’accord n’est qu’apparent : chaque philosophe donne à ces mots un sens différent qui est le seul juste. Quand on ne sait pas où l’on va, on ne peut savoir par quel chemin s’y rendre. Chacun propose sa méthode avec la même confiance que sa définition : l’un l’induction psychologique, l’autre l’intuition, un troisième la déduction logique a priori ; le plus prudent, pour ne pas se tromper, n’en refuse aucune, les prend toutes.
Aussi, voyez les résultats. Après des siècles d’efforts, aucune vérité démontrée, beaucoup de systèmes abandonnés, un recommencement sans fin, rien de fait, tout à faire. Ce qui caractérise la science, c’est le progrès : les vérités demeurent, les questions changent, et ces questions nouvelles étant résolues, les vérités s’ajoutent en se complétant. En métaphysique, les systèmes passent, les questions restent. L’esprit ne marche pas, il s’agite. Encore semble-t-il que le génie métaphysique se soit épuisé à ces créations successives et qu’il ne puisse plus que se répéter en s’affaiblissant. Où est notre Platon ? Pas d’objet déterminé, par suite pas de méthode, pas de principes, pas de progrès, aucune vérité acquise, de grands efforts perdus, l’épuisement de l’imagination systématique : voilà où en est la philosophie spéculative. Elle s’est condamnée par ses propres fautes qui tiennent à sa nature même ; elle doit mourir, nul ne peut la sauver, elle n’échappera pas, sa disparition étant une loi nécessaire du développement historique de l’humanité. L’esprit commence par la théologie, poursuit sa marche à travers la métaphysique pour parvenir à la science positive qui marque son point d’arrivée. On ne résiste pas au destin, on s’y résigne. »
Auteur et Source du texte
- Auteur du texte : Émile Boutroux (1845–1921), éminent philosophe français et historien de la philosophie.
- Ouvrage analysé : La Métaphysique et la Science, ou Principes de métaphysique positive (1858), écrit par Étienne Vacherot (1809–1897).
- Revue source : Revue des Deux Mondes.
- Date de publication : Année 1870 (Tome 88, p. 642-643).
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« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»
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«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »
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« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «
Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz
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« changeant le seuil légal » – Recherche Google
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« seuils au-déla » – Recherche Google
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« sont requalifiés » – Recherche Google
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« manoeuvres disqualifiantes » – Recherche Google
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« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les
Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes
de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »
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« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »
Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historiques
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« Le Mexique a été secoué par une vague de violences dimanche après la mort du chef de l’un des plus gros cartels de la drogue lors d’une opération militaire réalisée avec le soutien des Etats-Unis, les autorités s’employant à éviter une aggravation des troubles.
Au moins 8 des 32 Etats mexicains ont suspendu lundi les cours en présentiel et le pouvoir judiciaire a autorisé les juges à maintenir les tribunaux fermés lorsqu’ils l’estimaient nécessaire, tandis que la présidente, Claudia Sheinbaum, a appelé au calme.
Tué à l’âge de 59 ans, Nemesio Oseguera, alias « El Mencho », était considéré comme le dernier des grands parrains depuis l’arrestation des fondateurs du cartel de Sinaloa, Joaquin Guzman « El Chapo » et Ismael « Mayo » Zambada, incarcérés aux Etats-Unis.
A la tête du puissant Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), il était l’un des barons de la drogue les plus recherchés par le Mexique et les Etats-Unis, qui offraient jusqu’à 15 millions de dollars pour sa capture.
Appel à rester « informé et calme »
« Les Etats-Unis ont fourni un soutien en matière de renseignement au gouvernement mexicain afin de l’aider dans une opération (…) au cours de laquelle Nemesio “El Mencho” Oseguera a été éliminé », a confirmé la porte-parole du président Donald Trump, Karoline Leavitt, sur le réseau X.
Donald Trump a érigé en priorité la lutte contre le narcotrafic et a exhorté plusieurs fois la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, à laisser Washington envoyer des forces américaines lutter contre les cartels, une proposition qu’elle a jusqu’à présent rejetée.
« El Mencho » a été blessé au cours d’une opération menée dans la localité de Tapalpa, dans l’Etat de Jalisco (Ouest). Il a, peu après, succombé à ses blessures alors qu’il était transporté par avion vers Mexico.
Au total, sept criminels ont été tués et trois soldats, blessés. Deux membres du CJNG ont été arrêtés et diverses armes ont été saisies, notamment des lance-roquettes capables d’abattre des avions et de détruire des véhicules blindés, selon la même source. »
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« Si (A) ne fait pas b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D, E) croient (et rapportent) que SF est possible (et surtout facile). »
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«Sa référence, une fois encore, à un âge d’or supposé de l’Amérique, dont il a annoncé le retour, et à la présidence de William McKinley (1897-1901), réputé entre autres pour avoir appliqué avec succès des droits de douane dissuasifs dont Trump s’inspire ouvertement, a fait sourire les historiens tout en lui attirant les moqueries des sachants. Pour eux, le président élu reste avant tout un bonimenteur de foire inculte qui triture les modèles et les périodes de l’histoire avec la grâce d’un éléphant dans un magasin de porcelaines. Les mêmes ne comprendront jamais comment, avec le plus grand sérieux du monde, le milliardaire peut prophétiser que son nouveau mandat constituera les quatre années les plus fantastiques de l’histoire des États-Unis, avec une production de biens et d’argent jamais vue jusque-là.»
Alain Léauthier, «Boursouflé, outrancier, grotesque, c’est vrai… Mais Trump représente aussi le refus de l’impuissance politique
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« L’opium était un monopole gouvernemental : la Compagnie des Indes orientales contrôlait directement la production du Bengale, du Bihar et du Benares — aucun pavot ne pouvait être cultivé sans sa permission, et toute raffinerie privée était interdite — et taxait l’opium du Malwa via des droits de passage (pass-fees) à Bombay. Selon John F. Richards, autorité académique de référence (Modern Asian Studies, 1981 et 2002), la recette de l’opium fut la deuxième source de revenus de l’Inde britannique après l’impôt foncier pendant près d’un siècle, atteignant une moyenne de 15 % sur 1842-1880. Les chiffres officiels présentés au Parlement (Hansard, débat du 4 juin 1880) confirment la progression : 4,77 % des revenus en 1800-1820, 7,66 % en 1820-1840, 14,69 % en 1840-1860, 16,17 % en 1860-1870. En valeur absolue, la recette nette de l’opium passa de 838 000 £ en 1835 à 4 984 000 £ en 1864-65, 6 215 000 £ en 1874-75, 6 521 000 £ en 1877-78, l’estimation pour 1878-79 atteignant 7 584 000 £. La thèse de Carl Trocki (Opium, Empire and the Global Political Economy, 1999) est lapidaire : « sans l’opium, il n’y aurait pas eu d’empire » — thèse influente, quoique son maniement des sources primaires de la Compagnie ait été critiqué académiquement (note critique du Bulletin of SOAS). »
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« Mais son choix (opinion) ne prend son sens et ne peut, en conséquence, être compris que par ce qui se passe (ou ne se passe pas) à l’intérieur et aussi à l’extérieur des limites ou des frontières politico- administratives considérées. »
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« Le Comte Dracula
« Ne prononcez pas ce nom ici ! Dieu, le Diable… Deux entités presque identiques. Deux esprits qui se battent l’un contre l’autre, mais ils ne daignent pas se montrer dans leur vrai jour. Nous ne sommes que leurs jouets. D’abominables pantins qui ne bougent qu’à leur bon vouloir. »
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« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »
Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique
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« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
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« Mais qui sont-ils? »
Emmanuel Macron
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« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
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« Dans la réalité historique de la série et de l’époque de Louis XIV, les interlocuteurs sont :
Louis XIV : Le Roi-Soleil.
Fabien Marchal : Le chef de la police et des services de renseignements de la cour (personnage de fiction emblématique de la série, inspiré de figures réelles comme Gabriel Nicolas de La Reynie).
Jean-Baptiste Colbert : Ministre et conseiller stratégique, qui supervise ici la vision globale de l’État et des finances face aux menaces.
L’Échiquier du Roi : Restructuration du Dialogue
Lieu : Le cabinet de travail du Roi, Versailles.
Interlocuteurs : Louis XIV, Fabien Marchal, Jean-Baptiste Colbert.
I. L’Anatomie de la Cour (La surveillance intérieure)
FABIEN MARCHAL (posant un lourd volume sur la table) Je reste persuadé que c’est en étant bien renseigné qu’on détient le pouvoir, Sire. Ceci est un des 948 registres rassemblés par nos services. À l’intérieur, on peut y trouver la description détaillée de chaque membre de votre cour : leur taille, leur poids, la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux, jusqu’à leurs moindres déplacements quotidiens.
LOUIS XIV (feuilletant le registre) À ce point, Marchal ?
FABIEN MARCHAL Depuis votre premier valet… jusqu’à l’assistante de votre cuisinier, une certaine Madeleine Dubois. Tout est consigné.
II. Le Système Solaire et les Dangers Intérieurs
JEAN-BAPTISTE COLBERT (s’approchant d’une carte ou d’un schéma de la cour) Vous avez choisi d’être le Soleil, Sire. Mais regardez ce qui gravite autour de vous, au sein de votre propre cour céleste. Il n’y a pas que des sujets fidèles. Il y a aussi ceux qui cherchent activement à vous nuire.
LOUIS XIV Les réticences de la noblesse ne me sont pas inconnues, Colbert.
JEAN-BAPTISTE COLBERT Nous parlons de ministres qui vous défient ouvertement. De nobles qui ne paient aucun impôt et se figurent encore que la France leur appartient. Qu’elle est à eux, et non à vous.
III. L’Encirclement Géopolitique (Les menaces extérieures)
JEAN-BAPTISTE COLBERT (élargissant le geste vers la carte de l’Europe) Et regardez au-delà de nos frontières. La menace est partout. Il y a les Hollandais. Les Espagnols. Les Anglais. Ainsi que le Saint-Empire romain germanique. Sachez que tous ceux qui vous entourent se plieront à vos décisions par la force, oui… mais ils préféreraient de loin vous anéantir, Sire.
LOUIS XIV La grandeur du royaume suscite l’effroi. C’est le prix à payer.
JEAN-BAPTISTE COLBERT Une France forte les terrorise, et c’est bien normal. À choisir, ils exigeraient que la France soit faible.
IV. L’Arbitrage Souverain
FABIEN MARCHAL (fixant le Roi) Je voudrais simplement avoir le pouvoir et les coudées franches pour protéger Sa Majesté.
JEAN-BAPTISTE COLBERT (se tournant vers Marchal, puis vers le Roi) Vous avez déjà tous les moyens qu’il vous faut.
LOUIS XIV (scellant l’accord d’un geste ou d’un regard) Donnez-lui ce qu’il veut. Autant que vous le jugerez nécessaire.
JEAN-BAPTISTE COLBERT (inclinant la tête) Bien, Sire. »
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« C’est en vain, en effet, que l’adepte voudrait dissimuler. Il va voir que les plus petites circonstances de sa vie, et celles-là surtout qu’il voudrait tenir les plus secrètes, sont connues des adeptes. Tout ce qu’il a fait lui-même jusqu’alors, pour arracher le secret de ses frères, pour connaître jusqu’aux derniers replis de leur cœur, de leurs passions, et tous leurs rapports, et tous leurs moyens, leurs projets, leurs intérêts, et toutes leurs actions et opinions, et leurs intrigues et leurs fautes, d’autres l’ont fait pour lui et mieux que lui. Ceux mêmes qui composent la loge où il va être admis, ceux qui vont le reconnaître pour frère, ce sont ceux-là qui se sont partagé le soin de le scruter. Tout ce qui fut d’abord arraché à sa confiance par le frère insinuant, tout ce qu’il a été obligé de dévoiler de sa personne, dans les tableaux que son code lui faisait un devoir de tracer de lui-même, tout ce qui pendant son grade minerval ou pendant celui d’illuminé mineur, a été recueilli de ses secrets par les frères scrutateurs connus et inconnus; tout cela a été exactement remis aux frères de la nouvelle loge. Avant que de l’admettre parmi eux, ils se sont perfectionnés eux-mêmes dans cet art scrutateur. Les scélérats entre eux ont-ils donc aussi leur canonisation comme les saints? Tout ce que Rome fait pour découvrir jusqu’aux faibles taches de ceux qu’elle propose à la vénération des fidèles, la secte illuminée le fait pour n’admettre à ses mystères que ceux des élèves dans qui elle ne voit plus la moindre trace de ces vertus religieuses ou civiles qui les rendraient suspects. Oui, les scélérats, dans leurs antres, veulent se connaître et savoir si leurs complices sont aussi méchants qu’eux. Je ne sais où Weishaupt a pu prendre la partie de son code qui dirige ici ses frères scrutateurs; mais qu’on imagine une série d’au moins quinze cents questions sur la vie, l’éducation, le corps, l’âme, le cœur, la santé, les passions, les inclinations, les connaissances, les relations, les opinions, le logement, les habits, les couleurs favorites du candidat: sur ses parents, ses amis, ses ennemis, sa conduite, ses discours, sa démarche, ses gestes, son langage, ses préjugés, ses faiblesses; en un mot, des questions sur tout ce qui peut faire connaître la vie, le caractère politique, moral, religieux, l’intérieur, l’extérieur d’un homme, et tout ce qu’il a fait, dit ou pensé, et tout ce qu’il ferait, dirait ou penserait dans une circonstance quelconque qu’on imagine encore sur chacun de ces articles, vingt, trente, et quelquefois cent questions diverses, toutes plus profondes les unes que les autres; tel est le catéchisme auquel l’illuminé majeur doit savoir répondre, et sur lequel il doit se diriger pour tracer la vie et tout le caractère des frères, ou bien même des profanes qu’il importe à l’ordre de connaître. Tel est le code scrutateur sur lequel la vie du candidat doit avoir été tracée, avant qu’il ne soit admis au grade d’illuminé majeur. Ce code est appelé, dans les statuts de l’ordre, Nosce te ipsum, Connais-toi toi-même. Ce même mot sert à ce grade de mot de guet; mais lorsqu’un frère le prononce, l’autre répond: Nosce alios, Connais les autres; et cette réponse exprime beaucoup mieux l’objet d’un code qu’on pourrait appeler parfait espion. Qu’on en juge par les questions sui vantes : Sur la physionomie de l’initié : « Son visage est-il en couleur ou pâle? Est-il blanc, noir, blond brun? A-t-il l’œil vif, perçant, mat, languissant, amoureux, superbe, ardent, abattu? En parlant, regarde-t-il en face et hardiment, ou bien de côté? Peutil supporter un regard ferme ? A-t-il l’air rusé, ou bien ouvert et libre, ou sombre, pensif ou distrait, léger, insignifiant, amical, sérieux? A-t-il l’œil enfoncé, ou bien à fleur de tête, ou le regard en l’air? Son front estil froncé, et comment! horizontalement, ou bien de bas en haut? » Sur la contenance: « Est-elle noble ou, commune, libre, aisée ou gênée ? Comment porte-t-il la tête ? droite ou penchée ? en avant, en arrière ou de côté ? ferme ou tremblante? enfoncée dans les épaules ou bien tournant de côté et d’autre? »> « Sa démarche est-elle lente, vite, posée, à pas longs ou raccourcis, traînante, paresseuse, sautillante ? etc. » « Son langage est-il régulier, ou désordonné, entrecoupe? En parlant agite-t-il les mains, la tête, le corps avec vivacité? S’approche-t-il de ceux à qui il parle ? les prend-il par le bras, les habits, la boutonnière? et quoi? Est ce prudence, ignorance, respect, ou paresse? etc. » « Son éducation à qui la doit-il? A-t-il toujours été sous les yeux de ses parents? Comment a-t-il été élevé, et par qui? Estime-til ses maîtres? A qui sait-il gré de l’avoir formé ? A-t-il voyagé? En quel pays? etc. »> Que l’on juge par ces questions de celles qui roulent sur l’esprit, le cœur, les passions de l’initié. Je ne remarquerai sur ces objets que les suivantes : « Quand il se trouve entre divers partis, quel est celui qu’il prend ? le plus spirituel ou le plus bête? En forme-t-il un troisième? Est-il constant et ferme malgré les obstacles? Comment se laisse-t-il prendre? par les louanges, par la flatterie, les bassesses; par les femmes, l’argent, par ses amis, etc.-S’il aime la satire, sur quoi l’exerce-t-il plus volontiers ? sur la religion, la superstition, l’hypocrisie, l’intolé rance, le gouvernement, les ministres, les inoines, etc.? » Les scrutateurs ont encore bien d’autres détails à faire entrer dans l’histoire de leur initié. Il faut que chaque trait dont ils le peignent soit démontré par les faits, et par cés faits surtout qui trahissent un homme, au moment où il s’y attend le moins. (Lett. de Weishaupt.) Il faut qu’ils suivent le frère à scruter jusque dans son sommeil; qu’ils sachent dire s’il est dormeur, s’il rêve ou s’il parle en révant; s’il est facile ou difficile à réveiller, et quelle impression fait sur lui un réveil subit, forcé, inattendu? S’il est quelqu’une de ces questions, ou quelque partie de la vie du récipiendaire sur laquelle la loge ne soit pas assez bien instruite, divers frères sont députés et chargés de diriger vers cet article toutes leurs recherches. Quand enfin le résultat se trouve conforme aux vœux de la secte, le jour de la réception est désigné. En laissant de côté les détails insignifiants du rite maçonnique sur lequel elle est réglée, ne prenons que les circonstances plus propres à l’illuminisme. L’adepte, introduit dans une chambre obscure, y renouvelle son serment du plus profond secret sur tout ce qu’il verra et apprendra de l’ordre. Il dépose ensuite entre les mains de son introducteur l’histoire cachetée de sa vie; elle est lue dans la loge, et comparée avec le tableau historique que les frères ont eux-mêmes tracé du récipiendaire. «
Encyclopedie Theologique, ou Serie de Dictionnaires sur toutes les parties de la Science Religieuse … publiee par M. l’Abbe Migne (etc.) Dictionnaire des Erreurs Sociales, ou Recueil de tous les Systemes qui ont trouble la Societe Depuis l’Etablissement du christianisme jusqu’a nos jours (etc.). N.S.19 : Dictionnaire des Erreurs Sociales Par Achille Francois Eleonore marquis de Jouffroy d’Abbans, Jacques Paul Migne · 1852
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« Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez. On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil… Jouez pas au con avec nous ! »
Fight Club
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« En matière politique, dit M. Taine, cinq ou six cents individus tout au plus sont compétents. » Et ce bel axiome renferme toutes les politiques passées, présentes et à venir. »
La Révolution française, Société de l’histoire de la révolution française (Paris, France)
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« Et que dire des causes intérieures qui s’opposent au développement de la liberté ? D’un côté, ce sont l’ignorance et l’erreur ; de l’autre, c’est le vice. POUR POUVOIR, IL FAUT SAVOIR. POUR POUVOIR, IL FAUT DONNER À SES IDÉES ET À SES ACTIONS UNE DIRECTION JUDICIEUSE . Pour pouvoir, il faut être maître de soi. C’est par cet affranchissement de l’homme intérieur du joug de ses ignorances, de ses erreurs et de ses passions, que nous arrivons à nous affranchir de l’empire tyrannique du monde extérieur. Le progrès de l’homme moral par là devient la mesure même du progrès économique. Que serait, en effet, la liberté sans les lumières de la raison et sans une règle morale ? Ce qu’elle est pour trop d’hommes, un COUTEAU AUX MAINS D’UN ENFANT, UNE ARME ENTRE CELLES D’UN MÉCHANT OU D’UN FOU. »
Henri Baudrillard, Des rapports de l’économie politique et de la morale, 1883
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« Il ne convient pas de traiter longuement de l’inémotif après avoir fait le tableau de l’émotif. Il n’y a pas d’inémotif pur, il n’y a que de plus ou moins émotifs : on appelle habituellement inémotifs ceux qui occupent le bas de l’échelle. Mais un bon éducateur cherchera toujours chez eux des germes d’émotivité. Il les cherchera d’autant plus scrupuleusement que l’inémotif apparent peut être un émotif refoulé et barricadé, dont le système émotif est long à pénétrer. Une fois sur deux, un visage indifférent, hautain ou compassé cache une sensibilité délicate et irritable. L’expression viscérale quand on peut la saisir, les dérivations motrices — un battement du pied ou des paupières, un jeu nerveux des doigts, un frémissement de la voix, une pâleur brusque, un regard perdu, vaguement anxieux, des sursauts — démentent furtivement l’apparence superficielle. Cette inhibition habituelle a souvent son origine dans des répressions, de mauvais traitements ou des chocs émotifs de l’enfance, dans une éducation sévère. L’inhibition peut n’affecter que la surface du geste, et rester un masque. Mais elle peut aussi être prise à son jeu et conduire progressivement ceux qu’elle frappe à l’apathie affective et motrice, et à l’inémotivité totale : il faut alors par anamnèse retrouver le processus émotif qui en a été l’origine. Chez l’inémotif, contrairement à l’émotif, toute excitation externe ou interne provoque instantanément des réflexes ou des schèmes idéomoteurs adaptés, qui détournent l’ébranlement de se résoudre sur place en explosion émotive. Il en résulte un tableau symétrique de celui que nous venons de tracer. D’abord une plus ou moins grande impassibilité, qui peut aller de la douceur et de la maîtrise de soi à la froideur et au flegme. Elle est un don de nature comme la sensibilité émotive. De même que celle-ci incline à la libéralité de l’esprit et du cœur, l’invulnérabilité relative de l’inémotif le protège à l’excès contre le drame des événements et d’autrui. Il y perd en élan et en chaleur de sympathie, il y gagne en maîtrise de soi, en ampleur de vue, en constance. Un degré de trop, il tourne à l’égoïsme et à la froideur. Calme, et, s’il est ardent, d’ardeur profonde et à long feu, l’« inémotif » résiste bien à la suggestion et à l’intimidation. Porté à l’objectivité, il réussit mieux, contrairement à l’émotif, dans les activités intellectuelles abstraites ou techniques, tandis qu’il se voit défavorisé sous le rapport de l’intuition et du sens artistique. Il est bon de corriger cette insuffisance en favorisant en lui l’ouverture au réel (Lefrancq). C’est chez lui que se recrutent le cynisme et la ruse. Son agressivité est bornée, intraitable, froidement raffinée ou stupide, selon son intelligence. On ne saurait passer sous silence les formes collectives de l’émotivité. Quand des forces collectives instinctives et puissantes ne peuvent trouver leur issue dans une activité politique normale, dans un ordre satisfaisant pour l’essentiel des désirs en jeu, il se produit une explosion émotive semblable au raptus émotif individuel, avec retour à des formes primitives et souvent violentes de comportement. Les révolutions et leurs excès, les réactions et les terreurs blanches sont les manifestations typiques de telles crises. La psychothérapie collective n’est pas très différente de la psychothérapie individuelle : ces accidents périodiques nous disent la nécessité de donner aux forces sociales les canalisations et les dérivatifs qui préservent les États de ces accumulations dangereuses de potentiel vacant et instable. Peut-on peser sur les fatalités du tempérament émotif ? Sans aucun doute. L’expérience a montré que, sauf dans les cas extrêmes, l’émotivité constitutionnelle peut être domptée à force de volonté, pourvu que cette volonté accepte le style particulier que l’émotif lui impose. On a vu de grands émotifs faire d’excellents automobilistes : leur activité garde de leur émotivité de fond une précision et une finesse qui ne sont pas communes. »
Emmanuel Mounier
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« La troisième partie du livre traite de la formation du caractère. « L’essence même du caractère, dit l’auteur, c’est de se transformer. A cette formule tout vrai caractère est immuable, nous opposons sans hésiter celle-ci: tout caractère est non seulement modifiable, mais en voie perpétuelle d’évolution. Le changement est la loi du monde mental, comme il est celle du monde physique: nous sommes tous, physiologiquement et moralement, des êtres à métamorphoses. Il est peu de vérités dont l’importance théorique et pratique soit, à notre avis, plus considérable. » Et M. Malapert étudie d’abord l’évolution pour ainsi dire naturelle du caractère, celle qui est amenée par des causes physiques ou organiques, psychologiques ou sociales. Il indique la transformation qu’amène avec l’âge le développement de l’organisme et de l’esprit, et parle ensuite des crises plus ou moins accidentelles qui le troublent, l’accélèrent, le retardent ou le dévient. Enfin le dernier chapitre est consacré à la question de la création du caractère par la volonté. Sans se prononcer sur le libre arbitre, M. Malapert admet que l’homme peut influer, par la volonté, sur tous les éléments de sa personnalité morale, et même sur son organisme. « C’est ainsi, enfin, dit l’auteur, que se réalise la véritable unité, sans laquelle on n’est pas un caractère. Être quelqu’un, c’est être un, pourrait-on dire en modifiant légèrement le mot de Leibniz. L’unité dans l’esprit c’est la logique, l’accord de l’esprit avec lui-même; l’unité dans la conduite, c’est l’accord du vouloir avec lui-même, c’est, disaient les stoïciens, la vertu. Cette unité-là, elle est non pas extérieure et subie, mais intérieure et créée. CE N’EST PAS CELLE QUI RÉSULTE DE LA PRÉDOMINANCE D’UN INSTINCT OU D’UNE PASSION : C’EST CELLE QUI VIENT DE LA CONSTANCE AVEC LAQUELLE ON ACCEPTE D’INVARIABLES PRINCIPES. LES CARACTÈRES LES PLUS SOLIDES, LES CARACTÈRES SUR LESQUELS ON PEUT COMPTER, CE SONT CEUX QUI SE SONT FAITS EUX-MÊMES À COUP DE VOLONTÉ, C’EST LÀ CE QUE J’APPELLE LIBERTÉ CELLE-CI N’EST DONC PAS IMPRÉVISIBILITÉ, BIEN AU CONTRAIRE. L’IMPRÉVISIBILITÉ C’EST L’ESCLAVAGE . » Toute cette dernière partie est généralement judicieuse et, comme le reste du livre, abondante en réflexions justes et intéressantes. Ce n’est pas à dire qu’elle ne prête à de nombreuses discussions, et elle semble un peu écourtée. Les rapports de ce qu’il y a de permanent ou de stable dans le caractère avec ce qui se transforme, les rapports aussi de la volonté avec l’activité spontanée ne sont peut-être pas assez élucidés, ni même toujours examinés assez minutieusement. Mais on ne peut guère espérer qu’on arrivera de sitôt à des vues complètes et satisfaisantes sur de tels sujets. »
Théodule Ribot, Revue philosophique de la France et de l’étranger
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« Votre demande est claire et riche : vous cherchez des témoignages de parlementaires — de différents pays et époques, dans plusieurs langues — qui, dans leurs livres personnels (mémoires, journaux, correspondances, essais), ont décrit, théorisé ou revendiqué ce mécanisme d’intelligence collective et personnelle : ces moments où des députés s’effacent, se laissent convaincre, ou délèguent leur jugement à des collègues plus compétents dans tel ou tel domaine, par confiance réfléchie plutôt que par démission. »
Claude recherche Ai
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« La mauvaise éducation se reconnaît à ceci, que dans l’esprit et dans le cœur n’existe plus l’horreur du faux et du mauvais. Accepter avec indifférence toutes les doctrines qui se produisent; se tenir en face d’elles sans éprouver la répulsion naturelle à tout esprit droit et généreux; rester surtout en face du mal, le voir se produire et triompher, sans que toutes les fibres de notre être soient ébranlées, sans que le plus intime de notre cour soit bouleversé, sans que notre poitrine soulevée étouffe la respiration, et que de cette poitrine haletante sorte, en paroles entrecoupées, une protestation qui tremble de n’être pas assez énergique : c’est la marque d’une mauvaise éducation. Eh bien, Messieurs, veuillez regarder votre siècle. Il est, devant les idées, dans une indifférence parfaite, et devant les oeuvres, dans une complète atonie. «
« Je n’appelle point le pouvoir à réprimer. Je vous le disais la dernière fois : notre tort, dans la vie sociale, est de toujours mettre le pouvoir en avant; de toujours laisser l’État agir pour nous; d’abdiquer notre initiative personnelle au bénéfice de cette puissance qui sait bien réclamer des louanges, bénéficier de tous les profits, mais ne veut jamais porter le blame ni les conséquences d’aucun tort, lorsque les heures mauvaises sont arrivées. Laissons de côté le pouvoir et ne parlons que de nous-mêmes, d’autant qu’il y a en nous une puissance de répression bien autrement énergique. «
Marie-Joseph Ollivier, Nos malheurs, leurs causes, leur remède, Conférences de N.-D. de Paris, 1re série, carême de 1871, Suivies des discours sur l’avenir de la nation française, la mission de Jeanne d’Arc, la guerre, le martyre · 1897″ et la realite statistiques de la baisse des homicides le disocurs de laurent lemasson Justice et Passions
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« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »
ANNUAIRE HISTORIQUE UNIVERSEL
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«M. de Martignac, ministre de l’intérieur . Je ne viens pas justifier devant vous les libellistes ni les libelles ; je les méprise et ne les défends pas. Mais je viens examiner deux questions très sérieuses, qui touchent aux bases de notre ordre social et qui méritent par conséquent toute votre attention. Je vous supplie de les examiner avec moi, comme des questions de théorie, indépendantes de tous souvenirs et de toutes personnes auxquelles elles peuvent s’appliquer. C’est ainsi qu’on est sûr de juger sainement, en son âme et conscience. Je crois d’abord qu’il est d’une haute importance pour nous de distinguer soigneusement, dans les questions qui nous occupent, ce qui serait d’usage et ce qui peut être d’abus. Ainsi je ne puis admettre, comme principe absolu, que le gouvernement n’aurait pas le droit, au moment d’une réélection générale, de se défendre par des journaux et par des brochures, contre les attaques des brochures et des journaux. On s’est généralement accordé à dire dans cette Chambre, que la dissolution du Corps électif, que la convocation des collèges, constituait une sorte d’appel fait au jugement du pays. J’admets cette définition, quoiqu’elle soit loin d’être complète, et quoiqu’elle n’embrasse, dans la réalité, qu’un des côtés de cette grave question ; mais enfin, je l’admets, et je raisonne dans cette hypothèse. ( Ecoutez, écoutez. ) Si le pays doit être appelé à juger, il faut, comme juge, qu’il soit éclairé, et, pour l’être, il faut nécessairement entendre la défense de tous ceux qui sont appelés à se défendre devant lui. Ceux qui attaquent les ministres, ceux qui espèrent que le renversement du ministère sera le résultat de l’opération qui se prépare, prit pour eux tous les moyens que les lois les plus larges et les plus généreuses mettent à leur disposition. Ils ont la voie des journaux ; ils ont la voie des brochures : en un mot, ils ont toutes les voies que la publicité la plus étendue peut offrir. Ils peuvent contrôler d’une manière inexacte, injuste, les actes des ministres ; ils peuvent calomnier leurs intetitions ; ils peuvent leur supposer des intentions qui ne sont pas dans leurs cœurs ; ils peuvent les représenter comme les ennemis du pays et de nos institutions : Messieurs, les partis ne sont pas toujours impartiaux, et le juge qui s’en rapporterait à eux courrait grand risque de s’égarer. Dans de telles circonstances, lorsque le gouvernement est obligé par devoir de porter aux extrémités du royaume, des écrits qui l’attaquent et qui sont destinés à la publicité, ne lui sera-t-il pas permis de porter en même temps des écrits qui contiennent et sa justification et ses griefs ? Il y aurait de l’injustice à ne pas le lui permettre ; ce serait lui refuser le soin de sa conservation. Le gouvernement a non seulement le droit, mais encore le devoir d’exercer une juste iufluence sur les élections, dans des limites sages et régulières, sans que cette influence puisse s’étendre à des moyens réprouvés par l’honneur. Sur ce point, nous sommes d’accord avec vous ; nous repoussons toutes les fraudes. Mais le moyen de défense pris de la publicité, ne peut être considéré ni comme une fraude ni comme un abus d’autorité ; car l’autorité en l’employant, ne fait qu’exercer un droit qu’elle tient de la loi. Ainsi nous devons reconnaître un principe, abstraction faite de l’exception qu’on veut y trouver ici, que l’administration a le droit et le devoir d’employer à sa défense le moyen de publicité dont on se sert contre elle. Voix nombreuses : Cela est évident.»
Archives parlementaires de 1787 à 1860
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« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre DEUX ROUES DE LA FORTUNE, dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du REGRET et du SOULAGEMENT. »
Le temps des regrets : comment le développement du regret influence-t-il la prise de décision à risque des enfants et des adolescents ?Marianne Habib, Mathieu CassottiDans L’Année psychologique 2015/4 (Vol. 115), pages 637 à 664
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« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. Il invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »
Recueil des actes du Comité de salut public (Extraits)
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« Où en est l’esprit public en France? où en sont la raison et la conscience du pays? Puisque c’est lui qui gouverne par la parole et par l’élection, il est bien naturel de s’adresser cette question avec une certaine inquiétude. Nous avons beaucoup discuté sur les devoirs et les attributions du pouvoir, sur la manière d’organiser les institutions : qu’avons-nous été nous-mêmes? que sommes-nous? Depuis environ trente-cinq ans, la France est une société libre; nous avons réclamé et obtenu le droit, je dirais volontiers la tâche de diriger nos propres affaires comment les avons-nous dirigées? Les lois restrictives, qui défendaient aux capacités latentes de montrer ce qu’elles pouvaient ou ne pouvaient pas, sont tombées; en permettant aux mérites secrets de se manifester, le gouvernement représentatif nous a mis à même de nous connaître : que nous a-t-il appris? Quelles capacités, quelles incapacités se sont révélées au grand jour? Comment enfin se solde le compte de ce que l’esprit public doit aux énergies salutaires et aux folies nuisibles que la liberté a autorisées à s’exercer à leur guise ? : Par l’esprit public, notons-le bien, j’entends ce qui est partout et nulle part en particulier; j’entends non point les idées que le pays peut avoir sur tel ou tel sujet, mais sa manière de raisonner, la somme de perspicacité et d’imprévoyance qui se trouve en lui, et dont il se sert pour concevoir toutes ses idées; j’entends non point les aptitudes de ceux-ci ou de ceux-là, mais ce qui compose l’être pensant et voulant de l’invisible public qui mène réellement la France. Où est cette partie de la nation? Peu importe; ses œuvres sont là. Par elles, on peut connaître les mobiles et les procédés d’esprit, les facultés et les impuissances dont chacune de ces œuvres atteste l’existence dans les ames, et qui, par cela seul qu’elles y sont, seront bien certainement ce qui engendrera les actes et les décisions du pays chaque fois qu’il agira ou décidera. En essayant cet examen de conscience, il est une chose que je ne veux pas oublier : c’est que, lorsqu’on met en cause le caractère d’une masse d’hommes, on est face à face de la nature souveraine avec laquelle vouloir n’est pas toujours pouvoir. Avons-nous réussi dans ce que nous avions entrepris? Là n’est pas la véritable question. – Avonsnous tenté? Tel est le point capital. Dans notre propre intérêt à tous, il importe que nous sachions s’il s’est trouvé chez nous des ouvriers volontaires pour toutes les corvées nécessaires, si la France a réellement pu fournir le contingent de facultés qu’exigeait d’elle sa nouvelle situation. Je ne sais si je me trompe, mais de toutes les sociétés européennes. la nôtre me semble présenter le plus curieux spectacle. Nous sommes un des pays où l’intelligence a montré le plus d’activité, sinon de largeur, une des nations où la raison humaine, chez quelques-uns, a été le plus près de pouvoir imaginer ou du moins comprendre tout ce qui jusqu’ici a pu être conçu, et en même temps nous sommes une des contrées où toute la sagesse qui a pu se dégager chez quelques-uns a exercé le moins d’influence sur la direction générale de la communauté, sur ses faits et gestes comme sur son état moral. La France a possédé bon nombre d’hommes éminens dans tous les genres, bon nombre d’écrivains et de publicistes qui ont été honnêtement jaloux de faire de leur mieux; mais la gloire n’en revient guère qu’à Dieu. La seule conclusion qu’il soit permis d’en tirer, c’est qu’il est né parmi nous des êtres d’élite qui ont eu le besoin d’observer, le besoin de combiner en eux leurs observations et la propriété d’enfanter ainsi d’honnêtes jugemens. Quant à ce que ces hommes d’élite et en général les minorités intelligentes ont fait chez nous pour barrer le chemin aux jugemens étroits ou sans sincérité, quant aux précautions qu’ils ont prises pour que les folles prétentions et les mauvaises intentions ne pussent pas travailler à organiser le règne de la barbarie, je doute que nous ayons lieu d’être fiers. Pour nous occuper d’abord de ce qu’a été la presse en France, il est un aveu auquel nous ne saurions nous refuser, à moins d’une grande ignorance ou d’un parti-pris de vanité : cet aveu, c’est que les tendances de ses organes en général, et surtout l’influence qui a été comme la résultante de leurs efforts et qui a dominé l’opinion publique, — sont loin de leur assigner le premier rang en Europe. Le véritable sentiment des choses politiques a entièrement manqué à presque tous : ils n’ont pas eu cette connaissance de l’homme qui donne seule la puissance de gouverner des masses humaines et d’apprécier la situation de leurs affaires; ils n’ont pas même entrevu ce qu’était un état libre et ce que la presse avait à faire dans de semblables circonstances.
« Sur toute question à résoudre, qui l’emportera des sages ou des ignorans, des honnêtes ou des malhonnêtes? Là est le dilemme. Les barrières sont tombées; les folles exigences et les passions agressives ne manqueront pas d’en profiter, comme elles l’ont fait; chaque jour elles seront à leur poste. Soit! Elles aussi sont nécessaires comme les calomnies le sont pour que celui qui a bien agi fasse mieux encore et les confonde, elles le sont comme les tentatives d’émeutes sont utiles pour faire sentir l’urgence d’une force permanente capable d’inspirer à tous le sentiment de la sécurité; mais il faut qu’elles trouvent à qui parler, il faut que les erreurs fassent sortir de terre les réfutations, et que les funestes tendances amènent l’organisation d’une force permanente. Un peuple libre est une société d’hommes qui se chargent de faire leurs propres affaires. S’ils ne savent pas se protéger eux-mêmes, les lois préventives ne sont rien moins qu’une nécessité pour les faire vivre. Jusqu’à quel point la ligue de toutes les sagesses et de toutes les honnêtetés pourrait-elle contenir ce qui demande à être contenu? Le dire au juste est difficile. Ce qu’il est permis d’affirmer, c’est que la mesure de la liberté que nous pourrons supporter sera mathématiquement proportionnée à l’efficacité de la police que nous ferons par nous-mêmes. S’il y a un nombre donné d’étourderies pour abuser d’un droit, jamais ce droit ne sera accordé, à moins qu’il ne se rencontre assez de saine raison appuyée d’assez d’énergie pour dominer les étourderies. Avant tout, moi aussi j’aime les institutions libres, parce que chaque droit accordé est un nouveau champ ouvert à des énergies qui, bien employées, peuvent faire le bien. Je les aime et je les désire d’autant plus qu’à mon sens les peuples qui ne seront pas capables de se passer d’une tutelle n’ont plus rien de grand à faire dans ce monde. C’est parce que j’ai cette foi que je m’adresse à tous ceux qui la partagent, afin qu’au nom de la liberté ils disputent pied à pied le terrain à tous ceux qui défendent sa cause de manière à rendre inévitable pour nous le retour d’une tyrannie, d’une tutelle comme il en faut aux enfants. »
J. Milsand, De L’Esprit Public Et De La Presse En France, Revue des Deux Mondes, Tome Huitième, Vingtième Année, Nouvelle Periode, Oct-Dec 1850
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« Il est hors de question qu’une dizaine de journalistes parmi les plus importants de la radio, de la télévision, de presse écrite, passent pour des imbéciles, des truqueurs, voire pire. »
Alain de Greef, (Reportages de Pierre Carles)
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« L’analyse des causes de l’impuissance publique convergeait pour mettre en lumière un manque : c’est faute de diagnostic que nous ne comprenons plus le monde qui nous entoure et que nous ne savons plus, nous-mêmes, où nous en sommes. Il nous faut donc organiser un nouveau et indispensable travail collectif de diagnostic.
Or, il m’est apparu très vite que, si cet impératif était une évidence, il se heurtait néanmoins à de multiples obstacles. Ceux-ci tiennent à la fois à notre histoire, à nos institutions et à notre conception naïve du pouvoir. Dans notre représentation du pouvoir, tout nous pousse à préférer le moment de la décision au moment de la préparation de celle-ci qui est pourtant fondateur. Aussi, pour organiser correctement le temps du diagnostic au sein de nos institutions, était-il absolument nécessaire de commencer par comprendre tout ce qui nous détourne de cette tâche essentielle.
L’évocation de trois politiques publiques en Seine-Saint-Denis et la description de la vie politique à travers la montée en puissance des marques révèlent les singularités que nous ne voyons plus, les bizarreries que la routine nous fait prendre pour des lois naturelles ou des règles intangibles auxquelles nous ne pouvons pas déroger. Sous cet angle, nous découvrons le point fixe de notre instabilité, la cohérence de nos multiples incohérences. Sans recours à la recherche d’un bouc émissaire ou aux explications toutes faites qui courent les « talk-shows », l’analyse nous montre nos contradictions en action, la manière dont elles nous submergent ainsi que les conditions dans lesquelles elles prospèrent… »
François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible »
Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186
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« Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.
Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.
Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »
Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes
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« Premièrement, le tout de notre rapport au monde ne tient pas à la perception. Nous n’abordons pas le monde avec les seuls appareils sensoriels. Le programme initial qui saurait pour nous, à notre place, ce qui est bon pour nous, nous fait défaut. Nous n’avons pas d’instinct qui nous conduirait à reculer devant le danger, à fuir le risque identifié clairement. Nous ne savons pas tout à fait ce que nous aimons, pas toujours très bien ce que nous craignons.
Une infinie diversité en résulte. Le risque, le goût du risque y figurent en bonne place. Le risque n’est pas toujours ce que l’on fuit. Il est parfois, au su ou à l’insu du sujet, ce qui est recherché. Sans même convoquer les addictions, le goût des sports de l’extrême, les conduites à risque, les trajets individuels dans lesquels le risque encouru se confond avec le goût de la vie. Me revient en mémoire le titre d’un feuilleton américain gentillet, Pour l’amour du risque, dans lequel un milliardaire américain et sa femme pimentaient leur vie en franchissant les barrières de leur confortable vie pour se risquer à un travail de détective amateur, pas sans danger. Plus sérieusement, qui ne se souvient du jeu du loup de son enfance, de la peur délicieuse, des questions qui s’assurent de la présence et de l’effectuation des préparatifs – « Loup y es-tu ? » –, de l’attente anxieuse des réponses, du calcul plus ou moins élaboré de la bonne distance, du jeu avec le danger de la dévoration ?
Notre rapport au risque n’est pas univoque. Son approche fait vibrer certaines harmoniques de notre être. Le risque nous divise et il n’est pas exclu que nous le recherchions.
Deuxièmement, notre monde, le monde dans lequel nous vivons, est à la fois un monde reçu – il nous est transmis – et un monde construit. Nous n’en sommes pas seulement les usagers mais aussi, mais plutôt, les coauteurs. En effet, nous entrons dans le monde en même temps qu’il entre en nous.
Dans son livre Le traumatisme de la naissance, Otto Rank fait de la séparation qu’entraîne la naissance la matrice de toutes les séparations ultérieures, la source, le dénominateur commun de toutes les angoisses. Jacques Lacan en propose une autre lecture, d’une évidente limpidité. Nous venons au monde, en un sens, dès avant notre naissance, en y étant attendu à une certaine place, porteur potentiel de certaines caractéristiques, d’un sexe, d’un nom… Le monde qui nous accueille est plein de significations qui nous précèdent et dans lesquelles nous devons nous orienter. En ce sens, nous recevons le monde, un monde, un monde humain dans lequel rien n’est naturel et tout est configuré par la culture. Le monde entre en nous par les significations qu’il véhicule et qui donnent sens à la vie.
En même temps, nous entrons dans le monde et y forons une place, nous intégrons, comprenons, nuançons, contestons, transformons les significations reçues. Le monde doit compter avec nous. Nous n’en usons pas seulement comme consommateurs, comme usagers, nous en fabriquons, nous en inventons les usages. Nous le faisons selon notre modalité de réception, selon la façon dont nous recevons ce qui nous est donné, indissolublement destinataire et créateur.
En ce sens, chacun son monde et être secourable à quelqu’un nécessite d’abord d’entrer dans son monde. C’est l’option déclinée par l’approche clinique. Elle n’empêche pas de considérer que le monde tel qu’il est donné présente des caractéristiques communes, variables selon les époques, et qu’elles constituent comme une donne de départ sur le terreau de laquelle le sujet construit le monde qui le contient.
Le monde commun qui nous porte aujourd’hui est résolument le monde du nouveau, un monde où seul le nouveau a une valeur. Un monde dans lequel le traditionnel est ancien, l’ancien, vieux, le vieux, obsolète. Ce n’est pas d’aujourd’hui. Déjà Tocqueville, dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, signalait ce changement et s’en alarmait : « Je remonte de siècle en siècle jusqu’à l’Antiquité la plus reculée ; je n’aperçois rien qui ressemble à ce qui est sous nos yeux. Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres [2]. »
Peut-être pouvons-nous nous montrer sensibles à la promotion du nouveau sans nous abîmer dans une vaste déploration sur le temps qui passe, sans nous affoler de l’obsolescence de notre ancienne boussole, sans sombrer dans le catastrophisme de la désorientation, sans fixer nos regards apitoyés sur les formes estompées qui apparaissent dans le rétroviseur ? »
La perception du risque par les usagers | Cairn.info
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« L’article 27 de la Constitution pose que « le droit de vote des membres du Parlement est personnel » et n’autorise qu’une seule délégation de vote. Sénat Le Règlement de l’Assemblée nationale énonce, conformément à un principe républicain, que « l’Assemblée est toujours en nombre pour délibérer et pour régler son ordre du jour ».
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« Le dilemme de sécurité, adapté des relations internationales au niveau collectif, explique comment l’incertitude structurelle sur les intentions d’autrui peut conduire à l’escalade même entre parties préférant la paix. Barry Posen (1993) a appliqué ce cadre aux conflits ethniques, démontrant comment l’« anarchie domestique » crée des conditions où « une spirale de peurs mutuelles et d’incertitude » conduit à la violence. Quand un groupe s’arme pour des raisons « défensives », les autres perçoivent une menace, créant une spirale d’armement mutuel et de violence préemptive. »
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« Les votes sont donc valables quel que soit le nombre de présents, SAUF si un président de groupe demande, avant le scrutin, la vérification du quorum (présence de la majorité absolue des députés dans l’enceinte du Palais). À défaut de quorum, le vote est simplement reporté, et il devient valable « quel que soit le nombre des présents » à la séance suivante. »
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« La connaissance des mots conduit à la connaissance des choses. »
Platon
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« conflit sociocognitif » – Recherche Google
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« interprétations divergentes » – Recherche Google
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« Il n’y a qu’une manière de réussir dans le monde, c’est d’y apporter sa part d’originalité, quelque petite que puisse être cette part. »
Frédéric Rieder
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« « L’habitude du vague, dans la pensée ou dans l’action, émousse toutes les facultés et engourdit tous les ressorts. Il faut vouloir avec décision, repousser avec fermeté, ordonner catégoriquement, regarder en face, exprimer avec exactitude. Cette attention vive, cette droiture du regard et de la résolution, est une immense économie de vie et de temps. Elle donne à l’esprit une vigueur peu commune. L’àpeu-près en tout est une faiblesse. La justesse est donc une force. — Et comme la base de la beauté, c’est la vérité, la réalité, la vie, c’est-à-dire, la détermination, l’individualisation de chaque être et de chaque chose, car toute existence est individuelle, la première condition pour l’élégance est la correction, et pour la grâce la netteté. L’incertain, le mou, le flasque est la destruction du style en tout genre. La justesse est donc aussi une beauté. — Et comme chaque chose a le droit d’être reconnue dans sa nature et dans son intégrité ; que, mal saisie ou mal rendue, elle est lésée dans son droit, droit muet peut-être, mais imprescriptible, la justesse est donc aussi justice. — Et comme tout ce qui est mal fait est mal et que le mal accuse son auteur, l’inexactitude, qu’elle dérive ou d’une certaine lâcheté des organes ou d’une mollesse de caractère ou d’un léger manque de respect pour la vérité, indique, avouons-le, un défaut de conscience. Par ce côté, la justesse devient encore une vertu. — L’aptitude à la justesse varie, il est vrai, suivant les individus, mais nul ne peut, sans tort, se croire dispensé d’y arriver. Bien faire tout ce que l’on fait est une obligation. La justesse est donc enfin un devoir. — Ainsi, l’habileté et la morale, la sagesse et l’art, se donnent ici la main. »
Henri Frédéric Amiel
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« Il existe deux conceptions de ce qui est “œuvre”. Ou bien on considère comme œuvre tout ce que l’auteur a écrit ; c’est de ce point de vue, par exemple, que sont souvent édités les écrivains dans la célèbre collection de “La Pléiade”. A savoir, avec tout : avec chaque lettre, chaque note de journal. Ou bien l’œuvre n’est que ce que l’auteur considère comme valable au moment du bilan. J’ai toujours été un partisan véhément de cette deuxième conception. »
Milan Kundera
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« L’ambiguïté maîtrisée du discours constitue à la fois sa force et sa vulnérabilité. En refusant une garantie rigide tout en suggérant fortement que les intérêts vitaux français ne s’arrêtent pas aux frontières hexagonales, Macron reproduit à l’échelle européenne la logique d’incertitude calculée qui est l’essence même de la dissuasion. Mais cette ambiguïté sera testée — par les parlements nationaux qui devront financer sans co-décider, par les adversaires qui tenteront de la décortiquer, et par les électeurs français de 2027 qui décideront si cette vision survivra à son auteur. Comme le résume Louis Gautier avec une lucidité sans complaisance : « Sauf à compromettre la crédibilité de sa dissuasion, la France ne peut pas prétendre trop. » Le demi-siècle nucléaire que Macron annonce ne fait que commencer. »
Claude Ai, Recherche, La France réarme l’Europe : le tournant nucléaire de Brest
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Biais et politique – Google Books
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instabilité inhérente – Recherche Google
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
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« Disposition », ou le seuil entre ce qui nous tient et ce que nous tenons
« À rassembler toutes ces occurrences, on découvre que le mot ne désigne jamais la même chose et pourtant toujours la même chose : il nomme, sous des registres incompatibles en apparence, le point exact où la passivité bascule en acte. Tout un versant des extraits dit la disposition subie — celle dont je suis le porteur et non l’auteur. C’est le Bourdieu pastiché : « l’agent social n’est pas l’auteur souverain de ses dispositions, mais leur porteur » ; c’est le répertoire hétérogène de Lahire qui me précède et me fracture ; c’est la prédisposition autoritaire de Stenner, latente, attendant qu’une menace l’active ; c’est même, négativement, le constat de Bartholomew qu’« aucune disposition individuelle stable ne prédit la susceptibilité ». Ici la disposition est ce qui dispose de moi avant que je dispose de rien — et l’on voit aussitôt comment elle se mue en alibi : « réduisez la rente de votre position, et observez ce que devient votre habitus de probité. » La disposition comme fatalité exculpatoire.
À l’autre versant, exactement inverse, la disposition prise — disponere, mettre en ordre. Le commissaire des extraits 19-20 : « au moyen des dispositions que j’ai prises, le calme renaîtra » ; Martignac et les moyens « que les lois mettent à leur disposition » ; la loi narcotrafic et ses dispositions contestées ; et surtout cette « disposition de fonctionnaire » de François de Neufchâteau, qui arrange les canaux, les écoles, les statistiques par-delà les souverainetés. Là, disposer, c’est commander, ordonner, décider — la disposition n’est plus subie, elle est décrétée.
Or le mot offre un troisième sens qui n’est pas un compromis mais la clé des deux autres : la mise à disposition. La chambre qu’on met à l’écart pour le malade, les données « à notre disposition », l’humilité que Kempis nomme « la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit », et l’aveu bouleversant de l’extrait 14 — « me mettre à la disposition d’une énergie qui m’est supérieure ». Se mettre à disposition : voilà une passivité choisie, une réceptivité qui est un acte. Et c’est exactement ce que Mounier arrache à la somnolence : la prise de conscience « n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur ». La conscience créatrice « ne pénètre le réel que parce qu’elle a pris autorité sur lui par des appuis qui débordent la conscience » — c’est-à-dire en se disposant à recevoir ce qu’elle ne fabrique pas. »
S’il fallait donc condenser tout cela en une phrase : la disposition est le seuil où l’on cesse d’être ce qui nous dispose pour devenir ce qui se dispose, et la seule liberté laissée à un être qui n’est pas l’auteur de ses dispositions tient dans cet acte étrange, mi-passif mi-souverain, de se rendre disponible. Entre l’habitus qui me porte et les dispositions que je prends, il y a la disponibilité que je consens — et c’est elle, exactement, qui sépare l’homme de la conscience somnolente de l’homme de la conscience créatrice. Le médecin de l’extrait 17 le dit à sa façon : « rien ne peut tenir lieu d’une vocation naturelle ». Non parce qu’on naît disposé, mais parce qu’on choisit de l’être.
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« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
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« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
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« Et il conclut avec une précision qui ne laisse rien à désirer : « Nous avons si peu la science de ce qui sera, de ce qui deviendra, que nous n’avons même pas la science de ce qui devient actuellement. » Ballanche l’a très bien dit. Ce que peut faire la philosophie, et ce qu’a fait Hegel, c’est d’affirmer que l’esprit a une loi de développement uniforme qui s’exprime sans cesse par trois termes : la thèse, l’antithèse, la synthèse, ou l’unité abstraite, la différence ou l’unité concrète, et que cette loi s’applique à l’histoire comme à toutes les autres sphères de la connaissance. Mais aller plus loin et marquer d’avance les périodes déterminées auxquelles correspondent ces différents termes, c’est abandonner le domaine de l’essence pour empiéter sur le phénomène et confondre le contingent et le nécessaire. Pour la construction totale de l’histoire, l’a priori ne suffit pas comme dans la logique. La construction n’est possible que pour le passé, l’idée déjà réalisée, parce que dans le fait nous sont donnés à la fois l’a priori et l’a posteriori (Louis Prévost, Exposition du système de Hegel, 1845). Mais les mouvements de l’histoire n’ont rien de continu : les uns sont progressifs, les autres régressifs. Si progressiste qu’il soit, Pecqueur le reconnaît lorsqu’il dit : « Dans la plupart des progrès que l’histoire nous présente, les peuples ressemblent fort à un négociant qui apprend en même temps qu’une affaire l’enrichit mais qu’une autre le ruine, et qui le même jour porte à son actif et à son passif des sommes équivalentes. » Le plus souvent, ce qu’on appelle un progrès n’est réellement que la condition ou l’occasion de progrès nouveaux possibles tôt ou tard ; et en attendant, il y a peu de ces conditions dont l’acquisition ne soit compensée par la rétrogradation d’un ou de plusieurs éléments constitutifs du progrès normal et intégral. On vante une vertu, une qualité nouvelle ; on oublie de dire le nombre de vices ou de défauts qu’entraîne cette conquête. Il est dans tout cela beaucoup laissé au hasard, comme l’établit ci-après notre auteur : le genre humain jusqu’à nous s’est développé d’une certaine manière, cela est évident. Admettons que cette certaine manière soit scientifiquement constatée par le redressement fidèle et complet, adéquat à la réalité des faits, de leur enchaînement et de leur cause, etc. Qu’en peut-on conclure ? Uniquement ceci : que cette certaine manière a été l’une des possibles, l’une des manières dont le genre humain pouvait se développer ; car de supposer qu’il n’y ait eu de possible qu’un seul mode de développement, et que ce soit précisément celui qui s’est réalisé, ce serait admettre simplement la fatalité et nier la liberté de l’espèce humaine. Cette liberté humaine le préoccupe, et si d’une part il dit : « Il faut se borner à rechercher ce qui, dans l’histoire des diverses civilisations, est général, commun, uniforme, fondamental et invariable, et cependant montrer le progrès au-delà », il ajoute : « Car dans ce jeu de la nécessité, il y a place pour le droit, pour les efforts libres de la spontanéité individuelle en faveur des notions de justice, d’égalité, de fraternité qui lui révèlent sa conscience. » Puis, portant la question plus haut : « L’histoire, qu’est-ce autre chose, dans ses grandes péripéties, que l’éternel conflit de la force et de la justice, du fait brutal et du droit, que l’arène où les idées et les passions se disputent la suprématie sous la nature des événements ? Et n’avons-nous pas, dans la matière de ce conflit, la haute raison de l’instabilité inhérente aux constitutions et aux législations émanées de la volonté toujours partiale et passionnée des plus forts ? Jamais a-t-on vu la force où était la justice, et la justice où était la force ? » C’est, dans un langage un peu obscur, la constatation des modifications bienfaisantes que l’agent humain, intellectuellement et affectivement développé, fait subir sur certains points de la planète à l’effroyable loi naturelle de l’entredévorement universel. Ce qui amène notre auteur à conclure : « Tout en histoire doit s’expliquer par la liberté individuelle et collective, aussi longtemps que l’on peut suivre et constater l’influence de cette double forme du libre arbitre. Rien de plus facile à constater que les effets de la fatalité providentielle et ceux de la liberté humaine, soit personnelle, soit sociale. Ce qui est uniforme, constant, invariable, universel et irrésistible vient en droite ligne de la fatalité de nature. Ce qui est divers, inconstant, variable, local, résistible, ce qui comporte le choix comme possible, vient du libre arbitre ou rentre à la rigueur dans son domaine, et on peut l’attribuer soit en totalité à la volonté collective, soit en partie au fait humain, en partie au fait divin. » Au lieu de « divin » et de « providentiel », mettez « naturel », et la conclusion sera très acceptable. En politique, Pecqueur fut un humanitaire déterminé. Nous trouvons, page 575 de sa Théorie d’économie sociale et politique : « Les nations doivent enfin se constituer en véritable société. Tous leurs membres doivent devenir en naissant des associés solidaires dans leur existence, leurs droits et leurs devoirs, et se couvrir les uns les autres contre les chances mauvaises par l’assurance mutuelle la plus intime. D’abord, un peuple dans sa masse ne doit plus former désormais qu’une seule et immense association économique, civile et politique sous la raison sociale : Association française, américaine, italienne, etc., ayant pour conseil d’administration l’assemblée des représentants, pour gérant le pouvoir exécutif, pour actionnaires l’universalité des membres de la société. Puis, grâce au progrès des sentiments cosmopolites, toutes les nations se relieront graduellement entre elles pour l’économie [et] la politique, comme entre eux se sont reliés les familles, les communes, les arrondissements, les départements d’une même nation ; et alors l’association spirituelle et matérielle du genre humain sera un fait accompli, alors chaque individu jouira des conditions de la plus grande somme de liberté, et le bonheur maximum ne dépendra plus que de la moralité de chacun et de tous. » Pauvres utopistes que nous sommes ! Nous parlons de fraternité sociale, de fédération européenne, de solidarité universelle, et le banditisme gouvernemental des États monarchiques fait de l’Occident prétendu civilisé un véritable camp retranché, en attendant d’en faire un horrible champ de carnage : telles sont les réalités amères et pleines de larmes, pour employer la langue du vieil Homère. Voici maintenant l’économique de l’éminent socialiste, formulée à nouveau avec plus de précision dans son journal (1849-1850), Le Salut du peuple : « La grande fin que doit se proposer plus spécialement le socialisme pratique, c’est d’engrener toutes les tendances, toutes les relations et institutions morales, politiques, économiques de notre époque dans la direction qui conduit à ces quatre résultats : 1° La socialisation des instruments de travail ; 2° La transformation de tout travail en fonction sociale, de tout citoyen travailleur en fonctionnaire de la grande association ; 3° L’unité économique nationale ; 4° L’égalité des conditions sociales, économiques et politiques. En particulier, l’équivalence proportionnelle de répartition entre les travailleurs par l’équivalence des fonctions, avec expectative d’inégalité par la retenue en cas d’infraction volontaire aux conditions de l’égalité. » Avions-nous raison de déclarer au début de cet article que Pecqueur était un grand méconnu ? Nous le croyons, et c’est pourquoi, au moment où, après une longue journée bien remplie, le père trop oublié du collectivisme entre dans le grand et attirant repos qui est la récompense de ceux qui, sous le vent âpre de la destinée contemporaine, ont saigné et pleuré devant la grande douleur et la grande injustice de la vie sociale actuelle, et qui ont cherché, travaillé, combattu et souffert pour un meilleur avenir, à ce moment il était de notre devoir aussi de saluer respectueusement ce survivant parti à son tour d’une génération socialiste que nous oublions trop et qui fut noble et grande. »
L’auteur : Benoît Malon (1841–1893) est un militant, journaliste et écrivain socialiste français. Figure majeure du mouvement ouvrier, il fut membre de la Première Internationale, élu à la Commune de Paris en 1871, puis l’un des théoriciens du « socialisme intégral ». Il est le fondateur de la célèbre revue La Revue socialiste.
La revue et le contexte : Ce texte est la conclusion de la notice nécrologique ou de l’article critique que Benoît Malon a consacré à Constantin Pecqueur (mort en décembre 1887), publié dans La Revue socialiste (fondée par Malon en 1885). Il y salue l’apport théorique de Pecqueur, qu’il désigne comme le « père trop oublié du collectivisme ». »
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Le seuil et le glaive — la séance d’ouverture de la Convention nationale, 20-21 septembre 1792
TL;DR
- « Les deux discours échangés le 21 septembre 1792 entre François de Neufchâteau (président sortant de la Législative) et Jérôme Pétion (premier président de la Convention) cristallisent un moment d’investiture sacrale et de solidarité unanimiste apparente, qui masque trois faits brutaux que personne n’évoque dans l’enceinte : les massacres de Septembre achevés moins de quinze jours plus tôt (entre 1 100 et 1 400 morts), la fragilité réelle de Valmy (la veille même, 20 septembre — bataille gagnée à l’artillerie, sans choc d’infanterie décisif), et l’illégitimité numérique du décret d’abolition de la royauté voté l’après-midi même sur proposition de Collot d’Herbois et Grégoire par moins des deux cinquièmes des 749 conventionnels élus.
- L’unanimité de cette séance est trompeuse : sept des huit hommes du bureau girondin présents ce jour-là (Pétion, Condorcet, Brissot, Vergniaud, Rabaut Saint-Étienne, Lasource, Camus) seront proscrits, suicidés, guillotinés ou déportés dans les vingt-deux mois qui suivent. La rhétorique du « glaive vengeur et sauveur de la loi » employée par François de Neufchâteau dans son discours d’adieu — symétrique, dans la réponse de Pétion, à l’évocation du « pouvoir investi de tous les moyens de force et de corruption » — sera retournée, presque mot pour mot, contre la majorité de ceux qui l’applaudirent.«
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« Burton se dit plus volontiers « aquae potor », «buveur d’eau », quand il s’agit de style, afin de rester « écrivain délié, simple » (p. 88), quand bien même il devrait subit les remarques acerbes des partisans du beau style. Il préfère à toute éloquence convenue sa manière « sans apprêt » (p. 88), qu’il assume — « j’avoue tout cela (c’est en partie voulu) » – quitte à en faire lui-même une critique sans concession: « style improvisé, tautologies, imitation servile, rhapsodies de haillons pris dans divers rebuts, restes d’auteurs, marottes, sottises, dévidées à l’avenant, sans art, invention ni jugement, sans esprit ni savoir, texte plein d’aspérité, brut, grossier, extravagant, absurde, insolent, sans discrétion ni composition, mal digéré, vain, vulgaire, sans intérêt, sec et ennuyeux » (p. 80), abusant du style de la copia satirique à son encontre sous couvert de se dire sans style.
Le choix du mot « anatomie » n’est donc pas quand Burton l’adopte pour titre de sa somme des savoirs sur la mélancolie, mais il ne recherche pas la nouveauté: « c’est une sorte de politique de nos jours d’attribuer un titre extravagant à un livre pour le vendre » (p. 70). Même sa volonté de faire de la rédaction de son livre un remède contre l’humeur noire — « j’écris sur la mélancolie pour éviter la mélancolie » (p. 71) — n’a pas la primeur : un auteur écossais, Simion Grahame, cherchait déjà sa guérison, en 1609, dans l’écriture d’une Anatomie des humeurs. Pierre Boaistuau, l’un des moralistes les plus influents et les plus lus, avait choisi pour titre, en 1558, à ses quasi Satyres et anatomie de vices » le lieu commun le plus familier, Le Théâtre du Monde, et ne se faisait pas scrupule d’avouer le nombre qu’il avait dû feuilletter, et quasi épuiser d’aucteurs Grèce et Latins », n’ayant laissé, ajoutait-il, « autheur quelqconque, sacré ou profane, grec, latin, ou vulgaire, duquel je n’ayez tiré cuisse ou aesle ». Avec la même simplicité, Burton avoue : « Il n’y a là rien de neuf, ce que j’ai à dire, est dérobé à d’autres », ce qui revient, dit-il, à « apporter un chou deux fois cuit » (p.74), empruntant au passage à Érasme, lui-même, grand emprunteur de citations. Il fait la critique de cette « époque écrivassière » « où les livres sont en nombre innombrable » un siècle où chacun veut « régner sur un royaume de papier » (p. 75) — Montaigne disait: « Il y a plus matière à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres, que sur tout autre subject : nous ne faisons que nous entregloser. » Burton, plus abrupt et plus imagé, remarque: « nous tissons toujours la même toile, tressons encore et toujours la même corde et, s’il s’agit d’une nouveauté, ce n’est qu’une babiole ou une fantaisie, écrite par des êtres oisifs, pour des êtres tout aussi oisifs » ( p.76-77). Il en connaît « qui ratissent tous les index et tous les fascicules pour y trouver des notes », mais lui-même « plaide coupable de cette félonie, « conscient d’appartenir à une culture commune de l’emprunt, et dénonce jusqu’a sa méthode de citations trop nombreuses, son « texte macaronique» (p. 78). On songe au feux éloge désopilant de la culture humaniste, commune à toute l’Europe polyglotte, que fait Giordano Bruno dans Le Chandelier : « Comme c’est beau (on dirait des perles sur fond d’or), des mots latins dans de l’italien, ou des mots grecs dans du latin ! Comme c’est beau, de ne pas écrire une page où n’apparaisse, à tout le moins, une petite tournure étrangère, un petit bout de vers, un trait d’esprit venu d’ailleurs ! », ayant recours à la scatologie, lui aussi, s’il le faut, pour tourner en dérision le excès de savoir de l’homme de la mélancolie, l’«homme de génie » du « problème XXX » d’Aristote :*+ « La preuve est faite qu’eux seuls ont reçu l’intelligence: Saturne la leur a pissée sur la tête. » »
Gisèle Venet, Préface du livre de Robert Burton, Anatomie de la Mélancolie, (p. 16-17)
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«Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit »
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« les exigences tacites du métier «
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« des différences infinitésimales »
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« Il était dans l’évidence totale. Je lui dis: Mais pourquoi mettez-vous ça en premier ?… ça en second ? » « C’est évident. » … L’évidence… n’est jamais évidence… C’était… Bon… C’est évident… pour quelqu’un qui a… des qualités de perception… qui sont assez ajustées… aux catégories objectives… »
Pierre Bourdieu
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« Le 5 septembre 1938, Theo Kordt, conseiller à l’ambassade allemande de Londres et frère cadet d’Erich Kordt du cabinet ministériel à Berlin, rencontre Horace Wilson ; le 7 septembre, il est reçu par Halifax lui-même et lui transmet, au nom du cercle Oster-Canaris-Beck-Weizsäcker, le même message que Kleist : Britain doit déclarer publiquement qu’elle entrera en guerre pour la Tchécoslovaquie, faute de quoi le coup d’État interne ne pourra pas se déclencher. Halifax voudrait répondre publiquement ; Chamberlain s’y oppose, parce que son « Plan Z » (la rencontre directe avec Hitler) est déjà arrêté. »
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« Au sein de l’Abwehr, Hans Oster, en lien avec Canaris, prépare durant l’été 1938 ce que l’historiographie nomme la « conspiration Oster » : arrestation de Hitler le jour où il ordonnerait l’attaque contre la Tchécoslovaquie, avec le concours de Halder, Witzleben et Brockdorff-Ahlefeldt. La capitulation de Chamberlain à Munich (29-30 septembre 1938) la rend caduque. Erich Kordt écrira : « Avaler les conditions de Hitler a empêché le coup d’État à Berlin. » Gisevius, plus brutal : « La paix de notre temps ? Disons-le plus crûment. Chamberlain a sauvé Hitler. »
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«Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait réelle. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux. Il vaut de souligner, mais sans y insister, que ce dernier moment de la réflexion nous amène en fait à sortir de la simple conviction, qui a été élaborée dans les moments précédents, au profit de la responsabilité. »
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« Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; ce qu’il a occulté, il l’a occulté ; ce qu’il a négligé, il l’a négligé ; ce qui l’a subjugué l’a subjugué ; ce qui l’a rendu confus l’a rendu confus ; un point c’est tout. Aucune « petite voix intérieure » ne l’a alerté sur ses aveuglements et ses négligences ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.»
Maxime Parodi
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« Or, on ne la voit pas sous la neige, n’est-ce pas la crevasse. Alors nous dirons qu’elle est violente parce qu’elle avertit tout le traîneau qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou »
Louis-Ferdinand Céline, Pierre Dumayet, Entretien
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« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »
Des opinions et des intérêts pendant la Révolution, Joseph Fiévée
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« Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’UNE DISTINCTION SCHOLASTIQUE, et qui, dans toute leur conduite, privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la circonstance. «
Alexandre Vinet
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L’effacement volontaire du parlementaire devant la compétence : témoignages, théories et mécanismes (recherche transfrontalière et multilingue)
TL;DR
- « Le mécanisme que vous cherchez est réel, nommé et théorisé : la science politique l’appelle « spécialisation » (un des six folkways du Sénat américain selon Matthews) et « cue-taking » (suivre l’indication de vote d’un collègue jugé expert) — il est explicitement analysé comme un choix rationnel de division du travail, non comme une abdication ; les sources les plus solides (Matthews 1960, Kingdon 1973, Matthews & Stimson 1975) l’établissent par enquête directe auprès des élus.
- Les témoignages exploitables se répartissent par aire : la tradition anglophone fournit les sources les plus riches (journaux de Westminster — Crossman, Benn, Clark, Channon ; tradition américaine du Sénat via Byrd et la littérature du seniority system) ; la tradition française offre surtout la figure institutionnelle codifiée du rapporteur « désigné pour sa compétence » ; et le socle théorique européen (Burke, Mill, Weber) fournit la généalogie intellectuelle de l’idée.
- Distinction épistémologique cruciale : la théorie du cue-taking est solidement établie ; en revanche, les passages verbatim où un parlementaire écrit noir sur blanc « je me suis effacé devant tel collègue plus compétent » sont rares dans les livres personnels accessibles — le mécanisme est plus souvent reconstruit par les chercheurs (qui interrogent les élus) que revendiqué explicitement dans les mémoires. Votre thèse est mieux défendue par la convergence théorie savante + figure institutionnelle que par une collection de citations introuvables.
Key Findings
- Le cœur théorique américain — la « cue theory ». John W. Kingdon (Congressmen’s Voting Decisions, 1973) et Donald Matthews & James Stimson (Yeas and Nays, 1975) ont montré, par entretiens, que les élus suivent des « cue-givers » — collègues de confiance plus informés sur un dossier — et que ce mécanisme est la condition même de la rationalité d’une assemblée de centaines de membres face à des textes techniques. C’est la formalisation directe de votre intuition de « délégation de confiance gagnée par la preuve ».
- Les six folkways du Sénat (Matthews 1960). Le Senate Historical Office établit nommément les six normes informelles d’après Matthews : apprenticeship (apprentissage), legislative work (travail législatif), specialization (spécialisation), courtesy (courtoisie), reciprocity (réciprocité) et institutional patriotism (patriotisme institutionnel). La spécialisation et la réciprocité organisent une déférence mutuelle codifiée.
- La figure française du rapporteur — la délégation institutionnalisée. Les sources officielles décrivent le rapporteur comme « généralement désigné par ses collègues pour ses compétences sur le sujet abordé » (Assemblée nationale) et bénéficiant de « la confiance de la commission » (Sénat). C’est une délégation de confiance fondée sur la compétence inscrite dans les règlements.
- Les journaux britanniques offrent les récits de première main les plus détaillés de la vie ministérielle et parlementaire (Crossman, Benn, Clark, Channon), mais documentent davantage les rapports avec la haute fonction publique et les rivalités entre pairs que l’effacement délibéré devant un collègue. Le cas Benn fournit une démonstration précieuse a contrario.
- Le socle théorique européen : Burke (jugement vs mandat, 1774), Mill (la législation est « un travail de main-d’œuvre qualifiée et d’étude spéciale », 1861) et Weber (Le savant et le politique, 1919) constituent la généalogie de l’idée que déléguer à la compétence est un choix réfléchi.
- Limite de sourçage assumée : la quête de citations verbatim de parlementaires revendiquant explicitement cet effacement s’est heurtée à l’indisponibilité en ligne de textes-clés (Byrd, Faure) et au caractère non-développé d’autres pistes (Sembat).
Details
A. Le cadre théorique : la déférence à l’expertise comme rationalité collective (analyse savante)
Donald R. Matthews, U.S. Senators and Their World (Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1960) — analyse savante fondée sur enquête de terrain. Matthews a mené dès 1947 des dizaines d’entretiens confidentiels avec des sénateurs (off-the-record interviews), approchant le Sénat « comme un anthropologue découvrant une nouvelle civilisation » (Senate Historical Office) ; l’ouvrage parut d’abord comme article dans l’American Political Science Review, vol. 53, décembre 1959, pp. 1064–1089. Le chapitre V, « The Folkways of the Senate », identifie les six normes nommées ci-dessus. L’idée centrale, dans les termes du Senate Historical Office : « Comme il est impossible de devenir expert sur toute la gamme des sujets soumis au Sénat… », les membres se concentrent sur le petit nombre d’enjeux traités par leurs commissions et défèrent aux autres ailleurs. La réciprocité — un sénateur « rend service et doit être payé en retour », « le plus important étant l’échange de votes » — structure cet échange de confiance. C’est la source matricielle de tout le champ.
John W. Kingdon, Congressmen’s Voting Decisions (1973 ; 3e éd. University of Michigan Press) — analyse savante fondée sur entretiens. Kingdon établit que « les parlementaires s’appuient le plus lourdement sur leurs collègues à l’intérieur de la chambre et sur leurs électeurs » pour décider de leur vote. Le mécanisme précis, dans les résumés du livre : « les fellow congressmen ont le plus d’influence sur la décision, suivis de près par la circonscription » ; et « le congressiste choisira un collègue qui est expert d’un domaine de politique particulier, et qui lui est aussi idéologiquement proche ». C’est explicitement présenté comme une simplification rationnelle de la décision. Kingdon ajoute que faute d’objectif suffisamment important pour être déterminant, « il suit des collègues de confiance au sein de la Chambre ».
Donald R. Matthews & James A. Stimson, Yeas and Nays: Normal Decision-Making in the U.S. House of Representatives (New York, Wiley, 1975) — analyse savante. Ils théorisent le cue-taking : les généralistes (la majorité des membres) peuvent voter rationnellement sur des textes complexes sans expertise propre, parce que l’expertise se diffuse des spécialistes (membres de commission) vers le reste de la chambre. Leur conclusion célèbre : « Faire face à la complexité a été l’accomplissement suprême du Congrès. La spécialisation et la décision par prise d’indices (cue-taking) ont été les moyens par lesquels le Congrès a maintenu son autonomie décisionnelle au XXe siècle — en effet, le moyen par lequel il a survécu en tant que corps législatif. »
Littérature contemporaine confirmant la persistance du mécanisme. Christian Fong (Université du Michigan, « Expertise, Networks, and Interpersonal Influence in Congress ») montre que la prise d’indices auprès de pairs experts a survécu à la polarisation partisane et fonctionne même entre membres de partis opposés : « prendre des indices auprès de pairs experts de confiance n’est pas un simple folkway du Congrès d’antan ». La définition canonique (synthèse universitaire d’après Matthews & Stimson) : « Les cue-givers sont des collègues de confiance qui — du fait de leur position formelle dans la législature ou de leur spécialisation — sont mieux informés sur la question ; en ce sens, les législateurs allouent efficacement leurs ressources, n’ayant pas besoin de tout connaître. »
B. Le « seniority system » et la déférence aux committee chairmen (analyse savante + témoignage indirect)
La tradition du Congrès articule deux choses : l’ancienneté et l’expertise. Selon le politologue Paul M. Johnson (Auburn University), le principe d’ancienneté « tend à garantir que les membres de commission (du moins les plus influents) développent une énorme expertise et une connaissance détaillée des questions de politique publique et des problèmes administratifs dans le domaine supervisé par leur commission ». La déférence payée aux anciens est donc partiellement justifiée par l’accumulation de compétence — exactement la « confiance gagnée par la preuve au fil des années » de votre hypothèse. Nelson Polsby (« The Growth of the Seniority System in the U.S. House of Representatives », APSR) précise toutefois que l’ancienneté ne joue un rôle décisif que pour la succession aux présidences de commission, le reste relevant de critères multiples.
Robert C. Byrd (sénateur de Virginie-Occidentale, 1959–2010) — mémoires et histoire institutionnelle. Byrd est l’auteur le plus prolifique sur le fonctionnement du Sénat : la série en quatre volumes The Senate, 1789–1989 (U.S. Government Printing Office, 1989–1994), rédigée avec l’aide de l’historien du Sénat Richard A. Baker à partir d’allocutions prononcées en séance, ainsi que son mémoire Child of the Appalachian Coalfields (West Virginia University Press, 2005). Ces ouvrages couvrent le système des commissions et l’organisation du Sénat. Réserve de sourçage importante : aucun de ces deux textes n’est consultable en texte intégral en ligne, et je n’ai pas pu en extraire un passage verbatim où Byrd décrit explicitement la spécialisation comme norme de déférence. Il faut donc consulter physiquement le vol. 2 de The Senate, 1789–1989 (chapitres sur le système des commissions et le leadership) pour vérifier. Notons par ailleurs un témoignage journalistique convergent : en fin de carrière, Byrd a délibérément cédé la conduite en séance de textes majeurs à des collègues plus jeunes (ex. Patty Murray pour le débat sur le financement de la guerre d’Irak), illustrant une délégation assumée même sur un dossier qui lui tenait à cœur.
C. Les témoignages de première main : Westminster (journaux)
Richard Crossman, Diaries of a Cabinet Minister (3 vol., Hamish Hamilton & Jonathan Cape, 1975–1977) — journal posthume. Le journal le plus analytique sur le fonctionnement intérieur du gouvernement britannique. Crossman, don d’Oxford devenu ministre du Logement puis Leader de la Chambre des communes, enregistra plus d’un million et demi de mots sur six ans. Sa valeur pour votre thèse est surtout méthodologique : il montre un élu lucide « toujours attentif à l’éclairage que procure un compte rendu fidèle des relations changeantes entre collègues et adversaires de la vie publique ». Crossman ambitionnait d’écrire « un nouveau Bagehot » sur le système politique britannique.
Tony Benn, Diaries (notamment Office Without Power: Diaries 1968–72 et Against the Tide: Diaries 1973–76, Hutchinson) — journal. Selon le blog officiel de l’administration britannique, Benn fut « le seul participant de premier rang à fournir un journal complet » des deux gouvernements travaillistes (1964–70 et 1974–79). Cas particulièrement utile a contrario : Benn est précisément celui qui a refusé de faire confiance à ses fonctionnaires et de se plier aux « règles du jeu » de Whitehall ; les analystes Dave Richards et Martin Smith (LSE/University of Manchester) montrent que ce refus de déférer explique largement son inefficacité comme ministre. Démonstration que l’absence de déférence a un coût mesurable — argument précieux pour votre raisonnement.
Alan Clark, Diaries (Weidenfeld & Nicolson, 1993) — journal. Ministre subalterne sous Thatcher (Emploi, Commerce, puis Défense), Clark exprime un rapport ambivalent à l’expertise : mépris des discours « bureaucratiquement » rédigés par les fonctionnaires (au point de bâcler son premier discours, ce qui lui valut d’être accusé d’être « incapable » à la tribune), mais révérence pour certaines figures (Thatcher, Enoch Powell « le Prophète »). À la Défense, il rédigea sa propre revue stratégique parallèlement à celle, plus orthodoxe, du ministère — illustrant plutôt la non-déférence d’un franc-tireur.
Sir Henry « Chips » Channon, Diaries (éd. Robert Rhodes James, 1967 ; éd. intégrale Simon Heffer, Hutchinson, 2021–2022) — journal. Secrétaire parlementaire privé (PPS) de R. A. « Rab » Butler au Foreign Office (1938–1941), Channon est un témoin de second rang gravitant autour des décideurs. Son journal éclaire la dépendance d’un acteur périphérique à l’égard de ceux qui « savent », mais relève surtout de la chronique mondaine et politique.
D. La tradition française : la figure institutionnelle du rapporteur et de la commission
En France, le mécanisme est moins « confessé » dans les mémoires que codifié dans le fonctionnement parlementaire — ce qui constitue en soi une preuve institutionnelle de votre thèse.
- Sénat : le rapporteur, « qui a la confiance de la commission, exerce une grande influence » ; sa désignation « prend en compte aussi la compétence, l’expertise acquise et la spécialisation technique des parlementaires membres de la commission ».
- Assemblée nationale : le rapporteur est « généralement désigné par ses collègues pour ses compétences sur le sujet abordé » ; les « rapporteurs spéciaux » de la commission des Finances bénéficient même de pouvoirs d’investigation juridiquement établis.
Ce dispositif institutionnalise précisément la « délégation de confiance fondée sur la compétence » que vous décrivez : les autres membres s’en remettent au travail préalable d’un pair désigné pour son expertise.
Edgar Faure, Mémoires (t. I « Avoir toujours raison… c’est un grand tort », Plon, 1982 ; t. II « Si tel doit être mon destin ce soir », 1984) — mémoires. Faure, deux fois président du Conseil sous la IVe République, agrégé de droit romain, rapporteur de la Commission des comptes et des budgets économiques de la Nation (qu’il institua en 1952), incarne le parlementaire-expert reconnu par ses pairs. Ses mémoires constituent une réhabilitation argumentée de la IVe République. Réserve : je n’ai pas pu vérifier en texte intégral un passage explicite d’effacement devant un pair ; consultation en bibliothèque recommandée.
Marcel Sembat, Les Cahiers noirs. Journal 1905–1922 (texte établi par Christian Phéline, Paris, Éditions Viviane Hamy, 2007) — journal intime. Le 5 mai 1914 (p. 547), Sembat note un projet de chapitre : « Idées à développer. Chapitre de bouquin sur le travail obscur des commissions ». La formule « le travail obscur des commissions » est devenue une référence pour les historiens du parlementarisme français (citée dans les Cahiers Jaurès). Mise en garde épistémologique forte, confirmée par vérification de la source : il s’agit uniquement d’un titre de chapitre jamais rédigé, non d’une réflexion aboutie sur la déférence aux spécialistes. À ne pas présenter comme un témoignage développé d’effacement.
Jean Jaurès : les travaux de la Fondation Jean-Jaurès montrent qu’il plaidait pour « une organisation de la démocratie et du travail parlementaire » — reconnaissance des groupes, « constitution de grandes commissions permanentes désignées à la proportionnelle des groupes » et rationalisation du travail. Jaurès théorise donc la division du travail législatif comme amélioration de la compétence collective, même si ce n’est pas dans un « livre personnel » au sens strict.
E. Le socle théorique : Burke, Mill, Weber
Edmund Burke, Discours aux électeurs de Bristol (3 novembre 1774) — discours recueilli en volume (The Works of the Right Honourable Edmund Burke). Texte fondateur du « modèle du fiduciaire » (trustee). Verbatim : « Your representative owes you, not his industry only, but his judgment; and he betrays, instead of serving you, if he sacrifices it to your opinion » (« Votre représentant vous doit, non seulement son activité, mais son jugement ; et il vous trahit au lieu de vous servir s’il le sacrifie à votre opinion »). Et : « government and legislation are matters of reason and judgment, and not of inclination ». Burke fonde la légitimité du jugement délégué — base philosophique de l’idée que s’en remettre à un jugement mieux informé est honorable.
John Stuart Mill, Considerations on Representative Government (1861, chap. V) — essai. Formulation théorique la plus directe de votre intuition. Mill soutient qu’une assemblée représentative n’est pas compétente pour rédiger les lois, la législation étant « a work of skilled labour and special study and experience » (« un travail de main-d’œuvre qualifiée, d’étude et d’expérience spéciales »). Sa thèse : « the only task to which a representative assembly can possibly be competent is not that of doing the work, but of causing it to be done; of determining to whom… it shall be confided » — la rédaction étant confiée à une commission de législation composée d’experts (a nonpolitical legislative commission composed of experts). Mill théorise explicitement la délégation à la compétence comme principe de bon gouvernement, sous l’hypothèse de « la main directrice des compétents ».
Max Weber, Le savant et le politique (conférences de 1917 et 1919) — essai. Weber analyse la professionnalisation politique et la montée des « fonctionnaires spécialisés dans les finances, les techniques de la guerre ou les procédures juridiques ». Il oppose l’homme politique (mû par une cause) au fonctionnaire-spécialiste (neutre, technicien) et développe l’éthique de responsabilité — cadre pour penser la place légitime de l’expertise dans la décision politique. Weber critiquait d’ailleurs le recrutement des chefs politiques wilhelminiens parmi les fonctionnaires, plaidant pour une vraie « parlementarisation ».
F. Allemagne et Italie
Allemagne (Bundestag) — sources institutionnelles et politologiques. La division du travail au sein des Fraktionen (groupes) est explicitement fondée sur la confiance : « La répartition du travail (Arbeitsteilung) est le fondement du travail de groupe, qui repose sur la confiance et la disposition à coopérer. » Les groupes constituent des groupes de travail (Arbeitsgruppen/Arbeitskreise) où des Fachpolitiker (politiciens spécialistes) deviennent experts de leur domaine « et doivent avoir la confiance des non-spécialistes du groupe » (das Vertrauen der Nichtspezialisten der Fraktion). Le président de groupe, lui, « peut le moins se permettre la spécialisation » car il doit maîtriser l’ensemble des champs. C’est une transposition presque littérale du modèle du cue-taking à l’allemande, codifiée dans la culture parlementaire.
Italie — sources institutionnelles. Le système des commissions permanentes (art. 72 de la Constitution) et la figure du relatore fonctionnent comme en France. Openpolis souligne que « tous les députés et sénateurs n’ont pas le même poids politique » et que le rôle de relatore est confié à ceux qui occupent des « positions-clés », notamment pour leur expertise et leur rang. La procédure « en sede legislativa » délègue même à la seule commission compétente l’adoption complète d’un texte.
Recommendations
Étape 1 — Assoir la thèse théorique (immédiat, sources déjà solides). Construisez l’ossature de votre démonstration sur le triptyque Kingdon (1973) – Matthews & Stimson (1975) – Matthews (1960), complété par Burke (1774) et surtout Mill (1861), qui est la formulation philosophique la plus explicite de « faire faire le travail par les compétents ». Ces sources suffisent à établir que l’effacement devant la compétence est théorisé comme choix rationnel, et non comme abdication. Seuil de validation : ces textes affirment explicitement la rationalité du mécanisme — objectif atteint.
Étape 2 — Mobiliser la preuve institutionnelle (immédiat). Utilisez la figure du rapporteur français, des Fachpolitiker allemands et du relatore italien comme preuve que la délégation de confiance fondée sur la compétence est inscrite dans les règles, donc voulue et non subie. C’est votre meilleur rempart contre l’objection de « captation par une poignée ».
Étape 3 — Chasser les verbatim en bibliothèque (à planifier). Trois consultations physiques prioritaires : (a) Byrd, The Senate, 1789–1989, vol. 2 (chapitres système des commissions / leadership) et Child of the Appalachian Coalfields (2005) ; (b) Edgar Faure, Mémoires (Plon, 1982–1984) ; (c) Sembat, Les Cahiers noirs (éd. intégrale Viviane Hamy 2007), au-delà de la seule note du 5 mai 1914. Benchmark décisif : si vous trouvez chez Byrd un passage verbatim décrivant la spécialisation comme norme de déférence assumée, vous tiendrez le témoignage de première main idéal.
Étape 4 — Exploiter le contre-exemple Benn. Intégrez le cas Tony Benn comme démonstration a contrario : le refus de déférer aux compétences (fonctionnaires, collègues du Cabinet) a entraîné son isolement et son inefficacité, selon les analystes. Cela renforce votre thèse en montrant que la déférence n’est pas faiblesse mais condition d’efficacité.
Seuil de révision de la thèse. Si les consultations physiques (Byrd, Faure, Sembat) ne livrent pas de passage explicite de revendication, reformulez : présentez le mécanisme comme reconstruit par la science politique à partir des paroles d’élus (Kingdon et Matthews interrogeaient directement les congressistes), plutôt que comme spontanément revendiqué dans les mémoires. Cette reformulation reste rigoureuse et défendable.
Caveats
- Distinction (a)/(b)/(c) à maintenir : l’essentiel des preuves disponibles relève de l’analyse savante (b) — Matthews, Kingdon, Fenno, Fong — fondée certes sur les déclarations d’élus, mais ce ne sont pas des « livres personnels » au sens strict. Les témoignages de première main (a) dans des journaux/mémoires confirment surtout la division du travail et la dépendance à l’expertise, sans toujours formuler l’effacement comme choix lucide (c) explicite.
- Sources primaires non vérifiées en texte intégral : les passages de Byrd, Faure et des journaux britanniques (Crossman, Clark, Channon) n’ont pu être confirmés verbatim en ligne sur le point précis de l’effacement devant un pair plus compétent. Ne les citez comme témoignages explicites qu’après vérification dans le texte intégral.
- Le cas Sembat : la formule « le travail obscur des commissions » est authentique (5 mai 1914, p. 547) mais n’est qu’un titre de chapitre jamais développé — à ne pas surinterpréter.
- Vigilance sur la nuance « choix vs contrainte » : en régime de Fraktionsdisziplin (Allemagne) ou de fait majoritaire, l’alignement sur le spécialiste du groupe peut relever autant de la discipline partisane que d’un libre jugement de confiance. La frontière entre déférence réfléchie et conformisme institutionnel doit être discutée explicitement, car vos sources ne la tranchent pas toujours.
- Biais de disponibilité linguistique : la littérature anglophone (États-Unis, Royaume-Uni) domine massivement les résultats accessibles ; les traditions espagnole, scandinave ou d’Europe centrale restent sous-explorées ici et mériteraient une recherche dédiée en bibliothèque spécialisée. »
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« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
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« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »
Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné
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« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
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« Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expliquer le rétrécissement intime de mon être et le châtrage insensé de ma vie, que dans un essai extérieur à moi-même, et qui m’apparaît comme une grossesse indifférente de mon esprit. »
Antonin Artaud
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« Analyse phénoménologique du citoyen (ce qu’il sait, ne sait pas, ce qu’il devient pour les autres, la cartographie invisible) ? (voisinages qui se cartographient en silence, le citoyen au centre d’un terrain dont il ne possède aucune des cartes pris dans la bascule), corpus comparatif élargi, restitution comme matériau analytique brut. »
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« « Si ses membres étaient arides et desséchés, son âme était comme engraissée aussi sa bouche ne cessera-t-elle de louer Dieu dans ses joyenx transports), et ses lèvres sont un rayon qui distille le miel, car il semblait n’avoir plus que des lèvres; la modestie de son visage, et l’attitude tranquille de toute sa personne révélaient la sérénité de son cœur. Doué d’un sens profond, il ne se hâtait pas de prendre la parole. Il interrogeait modestement, répondait plus modestement encore; il souffrait l’importunité, sans être jamais lui-même importun pour personne. À une intelligence pénétrante, à une sage lenteur, il ajoutait une patience merveilleuse. Souvent, il m’en souvient, quand on l’interrompait au milieu de son discours, il s’arrêtait jusqu’à ce que l’interrupteur eût fini, et quand ce torrent impétueux avait fini de couler, Aelred reprenait son discours aussi paisiblement qu’il avait écouté, sachant ainsi parler et se taire à propos. Il était prompt à écouter, lent à parler, mais non pas lent à la colère. Comment dire cela de lui? Disons plutôt qu’il ne savait pas s’irriter. »
Bernard de Clairvaux, Œuvres de Saint Bernard
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Quand le texte devient expérience biologique
« La dimension physiologique de la performance littéraire n’est pas métaphorique. Des recherches en cognition incarnée (embodied cognition) démontrent que l’écoute d’un texte lu à voix haute active des réponses somatiques mesurables. Neumann et Strack (2000) ont montré que des auditeurs entendant un même texte philosophique lu avec une voix triste, joyeuse ou neutre éprouvaient les émotions congruentes — et que, lorsqu’ils relisaient ensuite le texte à voix haute, ils « tendaient spontanément à reproduire l’affect vocal de l’orateur ». Des capteurs portés par des spectateurs lors de performances théâtrales révèlent des changements d’activité électrodermale, de température cutanée et de variabilité cardiaque directement corrélés au contenu performé. Les spectateurs physiquement proches les uns des autres montrent une synchronisation des expressions faciales (joie, tristesse, colère, surprise, peur) — un phénomène de contagion émotionnelle collective. DNB + 2
Guillemette Bolens (Université de Genève) a développé le concept d’« analyse kinésique » montrant que les descriptions de mouvement physique activent dans le cerveau du lecteur/auditeur des simulations sensorimotrices. Quand Balzac décrit la crasse de la Pension Vauquer ou la dégradation physique de Goriot, le cerveau de l’auditeur ne « comprend » pas seulement : il simule l’expérience sensorielle. La voix de l’acteur amplifie cette simulation en ajoutant la dimension prosodique — le dégoût dans l’intonation, le ralentissement sur le détail qui salit, la micro-suspension qui force l’auditeur à rester dans l’image. Frontiers
C’est ce que Balzac appelle lui-même, dans Facino Cane, la « faculté de vivre la vie de l’individu » : « Je pouvais épouser leur vie ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme. » Christèle Couleau (Cahiers de Narratologie, 2001) a montré que Balzac « se construit un lecteur à son image, son semblable, son frère, toujours prêt à souscrire de bonne foi au discours auctorial ». Cette complicité forcée, déjà puissante à la lecture silencieuse, devient irrésistible quand elle passe par la voix. L’auditeur ne peut pas fermer le livre. La « voix narrative impérative » de Balzac — le terme est de Flaubert — devient littéralement impérative à travers le corps du performeur. OpenEditionOpenEdition
Daniel Mesguich, acteur et metteur en scène, théorise ce retour : « Pour tout texte, quel qu’il soit, au fond de l’encrier, il y avait d’abord une voix. Une lecture rend la voix à la voix : ce qui est venu d’une voix retourne donc à la voix. La voix d’un autre. » Et il ajoute : « Une lecture se saisit du texte et montre au lecteur un autre lecteur, autrement dit lui-même. » L’expérience biologique est là : à travers le corps du performeur, l’auditeur rencontre sa propre capacité aux émotions décrites — son propre potentiel de cupidité face au vieux Séchard, d’ambition dévorante face à Lucien, de résignation face à David.
La « honte du détail » décrite dans les témoignages de départ trouve ici son explication : l’accumulation balzacienne — chaque détail intensifiant tous les autres dans une structure que Mitterand qualifie de « quasi-rhizomatique » — crée un inconfort croissant qui, transmis par la voix, abolit la distance esthétique. L’auditeur est contraint à une intimité voyeuriste avec la dégradation. L’acteur, en donnant voix à ces détails, rend l’auditoire complice de l’acte d’observation. On ne peut pas détourner le regard quand c’est l’oreille qui regarde. »
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« Quand le prince apprit qu’il vivait en reclus, chez Nina Alexandrovna, il n’eut presque plus d’inquiétude sur son compte. Mais, comme nous l’avons déjà vu, le général alla faire un esclandre chez Elisabeth Prokofievna. Nous ne pouvons raconter ici cet incident par le menu ; relatons en deux mots l’objet de leur entretien. Elisabeth Prokofievna, d’abord effrayée par les divagations du général, fut saisie d’indignation en l’entendant faire d’amères réflexions sur Gania. Il fut honteusement mis à la porte. Aussi avait-il passé la nuit et la matinée dans un tel état de surexcitation que, perdant tout empire sur lui-même, il avait fini par s’élancer dans la rue presque comme un fou.
Kolia ne comprenait qu’à moitié ce qui se passait et gardait l’espoir d’agir sur son père par intimidation.
– Eh bien ! où allons-nous errer maintenant ? Qu’en pensez-vous, général ? dit-il. Vous ne voulez pas aller chez le prince ; vous êtes brouillé avec Lébédev ; vous n’avez pas d’argent, et moi je n’en ai jamais : nous voilà maintenant au beau milieu de la rue comme sur un tas de fèves.
– Il est plus agréable d’être avec des femmes que sur des fèves, murmura le général. Ce… calembour m’a valu le plus vif succès… au cercle des officiers en 44… Oui, en mil… huit cent… quarante-quatre !… Je ne me souviens plus… Ah ! ne m’en parle pas ! « Où est ma jeunesse ? Où est ma fraîcheur ? » comme s’écriait… Qui s’écriait cela, Kolia ?
– C’est une citation de Gogol, dans les Âmes mortes, papa, répondit Kolia en jetant sur son père un coup d’œil inquiet.
– Les Âmes mortes ? Ah ! oui, mortes ! Quand tu m’enterreras, inscris sur ma tombe : « Ci-gît une âme morte ! » « L’opprobre me suit partout ! » – Qui a dit cela, Kolia ?
– Je n’en sais rien, papa.
– Iéropiégov n’a pas existé ! Iérochka Iéropiégov !… s’exclama-t-il d’un ton exaspéré en s’arrêtant au milieu de la rue. – Et c’est mon fils, mon propre fils qui me donne ce démenti ! Iéropiégov, qui a été pendant onze mois un véritable frère pour moi et pour lequel j’ai eu ce duel… Un jour le prince Vygoretski, notre capitaine, lui dit pendant que nous buvions : « Toi, Gricha, je serais curieux de savoir où tu as décroché ta croix de Sainte-Anne ? » – « Sur les champs de bataille de ma patrie, voilà où je l’ai décrochée ! » Moi, je m’écrie : « Bravo, Gricha ! » Eh bien ! ce fut la cause d’un duel. Puis il épousa… Marie Pétrovna Sou… Soutouguine, et fut tué plus tard sur le champ de bataille… Une balle ricocha sur la croix que je portais à la poitrine et vint le frapper au front. « Je n’oublierai jamais ! » s’écria-t-il, et il tomba mort. Je… j’ai servi avec honneur, Kolia ; j’ai servi noblement, mais l’opprobre, « l’opprobre me suit partout ! » Ta mère et toi viendrez sur ma tombe… « Pauvre Nina ! » C’est ainsi que je l’appelais jadis, Kolia, il y a longtemps, dans les premiers temps, et cela lui faisait plaisir… Nina ! Nina ! qu’ai-je fait de ton existence ? Comment peux-tu m’aimer, âme résignée ! Ta mère a l’âme d’un ange, Kolia ; tu m’entends ? l’âme d’un ange !
– Je le sais, papa. Père chéri, retournons à la maison auprès de maman ! Elle voulait courir après nous. Pourquoi hésitez-vous ? On dirait que vous ne comprenez pas… Allons bon ! qu’avez-vous à pleurer ?
Kolia lui-même pleurait et baisait les mains de son père.
– Tu me baises les mains, à moi !
– Eh bien ! oui, à vous, à vous. Qu’y a-t-il là d’étonnant ? Allons, pourquoi vous mettez-vous à hurler en pleine rue, vous, un général, un homme de guerre ! Venez !
– Que le bon Dieu te bénisse, mon cher petit, pour le respect que tu as gardé à ton fichu vieillard de père, malgré l’opprobre, oui l’opprobre dont il est couvert… Puisses-tu avoir un fils qui te ressemble… Le roi de Rome… Oh ! « la malédiction soit sur cette maison » !
– Mais que se passe-t-il donc ? s’écria Kolia avec emportement. Qu’est-il arrivé ? Pourquoi ne voulez-vous plus retourner à la maison ? Avez-vous perdu la raison ?
– Je t’expliquerai, je t’expliquerai… Je te dirai tout ; ne crie pas, on nous entendrait… Le roi de Rome… Oh ! que je me sens écœuré et triste ! « Ma nourrice, où est ta tombe ? » Qui a dit cela, Kolia ?
– Je ne sais, je ne sais qui a pu dire cela. Allons tout de suite à la maison, tout de suite ! Je mettrai Gania en pièces, s’il le faut… Mais où allez-vous encore ?
Le général l’entraînait vers le perron d’une maison voisine.
– Où allez-vous ? Cette maison n’est pas la nôtre !
Le général s’était assis sur le perron et attirait par le bras Kolia auprès de lui.
– Penche-toi, penche-toi ! murmura-t-il ; je te dirai tout… Ma honte… penche-toi… Tends ton oreille, je te dirai cela à l’oreille…
– Mais qu’avez-vous ? s’écria Kolia épouvanté mais tendant néanmoins l’oreille.
– Le roi de Rome… articula le général qui paraissait aussi tout tremblant.
– Quoi ? qu’est-ce qui vous prend de parler tout le temps du roi de Rome ?… Qu’est-ce que cela signifie ?
– Je… je… balbutia de nouveau le général en s’agrippant de plus en plus à l’épaule de « son petit », je… veux… je veux tout te… Marie, Marie… Pétrovna Sou… Sou… Sou…
Kolia se libéra de son étreinte, l’empoigna par les épaules et le regarda avec stupeur. Le vieillard était devenu pourpre, ses lèvres bleuissaient et de légères convulsions passaient sur son visage. Tout à coup il s’affaissa et se laissa doucement tomber dans les bras de Kolia.
– Une attaque d’apoplexie ! s’écria Kolia à tue-tête dans la direction de la rue. »
Il venait enfin de comprendre la réalité. »
Fiodor Dostoïevski, L’idiot
…
« À peine ce discours fut-il achevé, que Télémaque s’avança avec empressement vers les Phéaciens du vaisseau qui était arrêté sur le rivage. Il s’adressa à un vieillard d’entre eux, pour lui demander d’où ils venaient, où ils allaient, et s’ils n’avaient point vu Ulysse. Le vieillard répondit : Nous venons de notre île, qui est celle des Phéaciens : nous allons chercher des marchandises vers l’Épire. Ulysse, comme on vous l’a déjà dit, a passé dans notre patrie ; mais il en est parti. Quel est, ajouta aussitôt Télémaque, cet hommes si triste qui cherche les lieux les plus déserts en attendant que votre vaisseau parte ? C’est, répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu : mais on dit qu’il se nomme Cléomènes ; qu’il est né en Phrygie ; qu’un oracle avait prédit à sa mère, avant sa naissance, qu’il serait roi, pourvu qu’il ne demeurât point dans sa patrie, et que s’il y demeurait, la colère des dieux se ferait sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu’il fut né, ses parents le donnèrent à des matelots, qui le portèrent dans l’île de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dépens de sa patrie, qui avait un si grand intérêt de le tenir éloigné. Bientôt il devint grand, robuste, agréable, et adroit à tous les exercices du corps ; il s’appliqua même, avec beaucoup de goût et de génie, aux sciences et aux beaux-arts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays : la prédiction faite sur lui devint célèbre : on le reconnut bientôt partout où il alla ; partout les rois craignaient qu’il ne leur enlevât leurs diadèmes. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse, et il ne peut trouver aucun lieu du monde où il lui soit libre de s’arrêter. Il a souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien ; mais à peine est-il arrivé dans une ville, qu’on y découvre sa naissance, et l’oracle qui le regarde. Il a beau se cacher, et choisir en chaque lieu quelque genre de vie obscure ; ses talents éclatent, dit-on, toujours malgré lui, et pour la guerre, et pour les lettres, et pour les affaires les plus importantes : il se présente toujours en chaque pays quelque occasion imprévue qui l’entraîne, et qui le fait connaître au public.
C’est son mérite qui fait son malheur ; il le fait craindre, et l’exclut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d’être estimé, aimé, admiré partout, mais rejeté de toutes les terres connues. Il n’est plus jeune, et cependant il n’a pu encore trouver aucune côte, ni de l’Asie, ni de la Grèce, où l’on ait voulu le laisser vivre en quelque repos. Il paraît sans ambition, et il ne cherche aucune fortune ; il se trouverait trop heureux que l’oracle ne lui eût jamais promis la royauté. Il ne lui reste aucune espérance de revoir jamais sa patrie ; car il sait qu’il ne pourrait porter que le deuil et les larmes dans toutes les familles. La royauté même, pour laquelle il souffre, ne lui paraît point désirable ; il court malgré lui après elle, par une triste fatalité, de royaume en royaume ; et elle semble fuir devant lui, pour se jouer de ce malheureux jusqu’à sa vieillesse. Funeste présent des dieux qui trouble tous ses plus beaux jours, et qui ne lui causera que des peines dans l’âge où l’homme infirme n’a plus besoin que de repos ! Il s’en va, dit-il, chercher vers la Thrace quelque peuple sauvage et sans lois, qu’il paisse assembler, policer, et gouverner pendant quelques années ; après quoi, l’oracle étant accompli, on n’aura plus rien à craindre de lui dans les royaumes les plus florissants : il compte de se retirer alors en liberté dans un village de Carie, où il s’adonnera à l’agriculture, qu’il aime passionnément. C’est un homme sage et modéré, qui craint les dieux, qui connaît bien les hommes, et qui sait vivre en paix avec eux, sans les estimer. Voilà ce qu’on raconte de cet étranger dont vous me demandez des nouvelles.
Pendant cette conversation, Télémaque retournait souvent ses yeux vers la mer, qui commençait à être agitée. Le vent soulevait les flots, qui venaient battre les rochers, les blanchissant de leur écume. Dans ce moment, le vieillard dit à Télémaque : Il faut que je parte ; mes compagnons ne peuvent m’attendre. En disant ces mots, il court au rivage : on s’embarque ; on n’entend que cris confus sur ce rivage, par l’ardeur des mariniers impatients de partir.
Cet inconnu, qu’on nommait Cléomènes, avait erré quelque temps dans le milieu de l’île, montant sur le sommet de tous les rochers, et considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse profonde. Télémaque ne l’avait point perdu de vue, et il ne cessait d’observer ses pas. Son cœur était attendri pour un homme vertueux, errant, malheureux, destiné aux plus grandes choses, et servant de jouet à une rigoureuse fortune, loin de sa patrie. Au moins, disait-il en lui-même, peut-être reverrai-je Ithaque ; mais ce Cléomènes ne peut jamais revoir la Phrygie. L’exemple d’un homme encore plus malheureux que lui adoucissait la peine de Télémaque. Enfin cet homme, voyant son vaisseau prêt, était descendu de ces rochers escarpés avec autant de vitesse et d’agilité, qu’Apollon dans les forêts de Lycie, ayant noué ses cheveux blonds, passe au travers des précipices pour aller percer de ses flèches les cerfs et les sangliers. Déjà cet inconnu est dans le vaisseau, qui fend l’onde amère, et qui s’éloigne de la terre. Alors une impression secrète de douleur saisît le cœur de Télémaque ; il s’afflige sans savoir pourquoi ; les larmes coulent de ses yeux, et rien ne lui est si doux que de pleurer.
En même temps, il aperçoit sur le rivage tous les mariniers de Salente, couchés sur l’herbe et profondément endormis. Ils étaient las et abattus : le doux sommeil s’était insinué dans leurs membres ; et tous les humides pavots de la nuit avaient été répandus sur eux en plein jour par la puissance de Minerve. Télémaque est étonné de voir cet assoupissement universel des Salentins, pendant que les Phéaciens avaient été si attentifs et si diligents pour profiter du vent favorable. Mais il est encore plus occupé à regarder le vaisseau phéacien prêt à disparaître au milieu des flots, qu’à marcher vers les Salentins pour les éveiller ; un étonnement et un trouble secret tient ses yeux attachés vers ce vaisseau déjà parti, dont il ne voit plus que les voiles qui blanchissent un peu dans l’onde azurée. Il n’écoute pas même Mentor qui lui parle, et il est tout hors de lui-même, dans un transport semblable à celui des Ménades, lorsqu’elles tiennent le thyrse en main, et qu’elles font retentir de leurs cris insensés les rives de l’Hèbre, avec les monts Rhodope et Ismare.
Enfin, il revient un peu de cette espèce d’enchantement ; et les larmes recommencent à couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit : Je ne m’étonne point, mon cher Télémaque, de vous voir pleurer ; la cause de votre douleur, qui vous est inconnue, ne l’est pas à Mentor : c’est la nature qui parle, et qui se fait sentir ; c’est elle qui attendrit votre cœur. L’inconnu qui vous a donné une si vive émotion est le grand Ulysse : ce qu’un vieillard phéacien vous a raconté a de lui, sous le nom de Cléomènes, n’est qu’une fiction faite pour cacher plus sûrement le retour de votre père dans son royaume. Il s’en va tout droit à Ithaque ; déjà il est bien près du port, et il revoit enfin ces lieux si longtemps désirés. Vos yeux l’ont vu, comme on vous l’avait prédit autrefois, mais sans le connaître : bientôt vous le verrez, et vous le connaîtrez, et il vous connaîtra ; mais maintenant les dieux ne pouvaient permettre votre reconnaissance hors d’Ithaque. Son cœur n’a pas été moins ému que le vôtre ; il est trop sage pour se découvrir à nul mortel dans un lieu où il pourrait être exposé à des trahisons et aux insultes des cruels amants de Pénélope. Ulysse, votre père, est le plus sage de tous les hommes ; son cœur est comme un puits profond ; on ne saurait y puiser son secret. Il aime la vérité, et ne dit jamais rien qui la blesse : mais il ne la dit que pour le besoin ; et la sagesse, comme un sceau, tient toujours ses lèvres fermées à toute parole inutile. Combien a-t-il été ému en vous parlant ! combien s’est-il fait de violence pour ne se point découvrir ! Que n’a-t-il pas souffert en vous voyant ! Voilà ce qui le rendait triste et abattu. »
Fénelon, Les aventures de Télémaque
…
…
« Mentor lui répondit en souriant:
– Voyez, mon cher Télémaque, comment les hommes sont faits: vous voilà tout désolé, parce que vous avez vu votre père sans le reconnaître. Que n’eussiez-vous pas donné hier pour être assuré qu’il n’était pas mort ?Aujourd’hui, vous en êtes assuré par vos propres yeux, et cette assurance, qui devrait vous combler de joie, vous laisse dans l’amertume! Ainsi le coeur malade des mortels compte toujours pour rien ce qu’il a le plus désiré, dès qu’il le possède, et est ingénieux pour se tourmenter sur ce qu’il ne possède pas encore. C’est pour exercer votre patience que les dieux vous tiennent ainsi en suspens. Vous regardez ce temps comme perdu: sachez que c’est le plus utile de votre vie; car ces peines servent à vous exercer dans la plus nécessaire de toutes les vertus pour ceux qui doivent commander. Il faut être patient pour être maître de soi et des autres hommes; l’impatience, qui paraît une force et une vigueur de l’âme, n’est qu’une faiblesse et une
impuissance de souffrir la peine. Celui qui ne sait pas attendre et souffrir est comme celui qui ne sait pas se taire sur un secret; l’un et l’autre manquent de fermeté pour se retenir, comme un
homme qui court dans un chariot et qui n’a pas la main assez ferme pour arrêter, quand il le faut, ses coursiers fougueux: ils n’obéissent plus au frein, ils se précipitent, et l’homme faible, auquel ils échappent, est brisé dans sa chute; ainsi l’homme impatient est entraîné par ses désirs indomptés et farouches dans un abîme de malheurs. Plus sa puissance est grande, plus son impatience lui est funeste; il n’attend rien, il ne se donne le temps de rien mesurer; il force toute chose pour se
contenter; il rompt les branches pour cueillir le fruit avant qu’il soit mûr; il brise les portes, plutôt que d’attendre qu’on les lui ouvre; il veut moissonner quand le sage laboureur sème: tout ce qu’il fait à la hâte et à contretemps est mal fait et ne peut avoir de durée, non plus que ses désirs volages. TELS SONT LES PROJETS INSENSÉS D’UN HOMME QUI CROIT POUVOIR TOUT ET QUI SE LIVRE À SES DÉSIRS IMPATIENTS POUR ABUSER DE SA PUISSANCE. C’est pour vous apprendre à être patient, mon cher Télémaque, que les dieux exercent tant votre patience et semblent se jouer de vous dans la vie
errante où ils vous tiennent toujours incertain. Les biens que vous espérez se montrent à vous et s’enfuient, comme un songe léger que le réveil fait disparaître, pour vous apprendre que les choses mêmes qu’on croit tenir dans ses mains échappent dans l’instant. Les plus sages leçons d’Ulysse ne vous seront pas aussi utiles que sa longue absence et que les peines que vous souffrez en le cherchant.
Ensuite Mentor voulut mettre la patience de Télémaque à une dernière épreuve encore plus forte.
Dans le moment où le jeune homme pressait avec ardeur les matelots pour hâter le départ, Mentor l’arrêta tout à coup et l’engagea à faire sur le rivage un grand sacrifice à Minerve. Télémaque fait avec docilité ce que Mentor veut. On dresse deux autels de gazon. L’encens fume, le sang des victimes coule. Télémaque pousse des soupirs tendres vers le ciel; il reconnaît la puissante protection de la déesse.
À peine le sacrifice est-il achevé, qu’il suit Mentor dans les routes sombres d’un petit bois voisin.
Là, il aperçoit tout à coup que le visage de son ami prend une nouvelle forme: les rides de son front s’effacent comme les ombres disparaissent, quand l’Aurore, de ses doigts de rose, ouvre les portes de l’Orient et enflamme tout l’horizon; ses yeux creux et austères se changent en des yeux bleus d’une douceur céleste et pleins d’une flamme divine; sa barbe grise et négligée disparaît; des traits nobles et fiers, mêlés de douceur et de grâces, se montrent aux yeux de Télémaque ébloui. Il reconnaît un visage de femme, avec un teint plus uni qu’une fleur tendre et nouvellement éclose au soleil: on y voit la blancheur des lis mêlés de roses naissantes; sur ce visage fleurit une éternelle jeunesse, avec une majesté simple et négligée. Une odeur d’ambroisie se répand de ses habits
flottants; ses habits éclatent comme les vives couleurs dont le soleil, en se levant, peint les sombres voûtes du ciel et les nuages qu’il vient dorer. Cette divinité ne touche pas du pied à terre;
elle coule légèrement dans l’air comme un oiseau le fend de ses ailes: elle tient de sa puissante main une lance brillante, capable de faire trembler les villes et les nations les plus guerrières; Mars même en serait effrayé. Sa voix est douce et modérée, mais forte et insinuante; toutes ses paroles sont des traits de feu qui percent le coeur de Télémaque, et qui lui font ressentir je ne sais quelle douceur délicieuse. Sur son casque paraît l’oiseau triste d’Athènes, et sur sa poitrine brille la redoutable égide. A ces marques, Télémaque reconnaît Minerve.
– O déesse – dit-il – c’est donc vous-même qui avez daigné conduire le fils d’Ulysse pour l’amour de son père!
Il voulait en dire davantage, mais la voix lui manqua: ses lèvres s’efforçaient en vain d’exprimer les pensées qui sortaient avec impétuosité du fond de son coeur; la divinité présente l’accablait, et il était comme un homme qui, dans un songe, est oppressé jusqu’à perdre la respiration, et qui, par
l’agitation pénible de ses lèvres, ne peut former aucune voix.
Enfin Minerve prononça ces paroles:
« Fils d’Ulysse, écoutez-moi pour la dernière fois. Je n’ai instruit aucun mortel avec autant de soin que vous. Je vous ai mené par la main au travers des naufrages, des terres inconnues, des guerres sanglantes et de tous les maux qui peuvent éprouver le coeur de l’homme. Je vous ai montré, par
des expériences sensibles, les vraies et les fausses maximes par lesquelles on peut régner. Vos fautes ne vous ont pas été moins utiles que vos malheurs: car quel est l’homme qui peut gouverner sagement, s’il n’a jamais souffert et s’il n’a jamais profité des souffrances où ses fautes l’ont précipité? Vous avez rempli, comme votre père, les terres et les mers de vos tristes aventures. Allez, vous
êtes maintenant digne de marcher sur ses pas. Il ne vous reste plus qu’un court et facile trajet jusques à Ithaque, où il arrive dans ce moment: combattez avec lui; obéissez-lui comme le moindre de ses sujets; donnez-en l’exemple aux autres. Il vous donnera pour épouse Antiope, et vous serez heureux avec elle, pour avoir moins cherché la beauté que la sagesse et la vertu. Lorsque vous régnerez, mettez toute votre gloire à renouveler l’âge d’or; écoutez tout le monde; croyez peu de gens; gardez-vous bien de vous croire trop vous-même: craignez de vous tromper, mais ne craignez jamais de laisser voir aux autres que vous avez été trompé.
Aimez les peuples: n’oubliez rien pour en être aimé. La crainte est nécessaire quand l’amour manque; mais il la faut toujours employer à regret, comme les remèdes les plus violents et les plus
dangereux. CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE
COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME . Fuyez la mollesse, le faste, la profusion; mettez votre gloire dans la simplicité; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornements de votre personne et de votre palais; qu’elles soient la garde qui vous environne, et que tout le monde apprenne de vous en quoi consiste le vrai honneur. N’oubliez jamais que les rois ne règnent point pour leur propre gloire, mais pour le bien des peuples. Les biens qu’ils font se multiplient de génération en génération, jusqu’à la postérité la
plus reculée. Les maux qu’ils font ont la même étendue. Un mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs siècles. SURTOUT SOYEZ EN GARDE CONTRE VOTRE HUMEUR : C’EST UN ENNEMI QUE VOUS PORTEREZ PARTOUT AVEC VOUS JUSQUES À LA MORT ; IL ENTRERA DANS VOS CONSEILS, ET VOUS TRAHIRA, SI VOUS L’ÉCOUTEZ. L’HUMEUR FAIT PERDRE LES OCCASIONS LES PLUS IMPORTANTES ; ELLE DONNE DES INCLINATIONS ET DES AVERSIONS D’ENFANT, AU PRÉJUDICE DES PLUS GRANDS INTÉRÊTS ; ELLE FAIT DÉCIDER LES PLUS GRANDES AFFAIRES PAR LES PLUS PETITES RAISONS ; ELLE OBSCURCIT TOUS LES TALENTS, RABAISSE LE COURAGE, REND UN HOMME INÉGAL, FAIBLE, VIL ET INSUPPORTABLE. DÉFIEZ-VOUS DE CET ENNEMI. Craignez les dieux, ô Télémaque; cette crainte est le plus grand trésor du coeur de l’homme: avec elle vous viendront la sagesse, la justice, la paix, la joie, les plaisirs purs, la vraie liberté, la douce abondance, la gloire sans tache. Je vous quitte, ô fils d’Ulysse; mais ma sagesse ne vous quittera point, pourvu que vous sentiez toujours que vous ne pouvez rien sans elle. Il est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me suis séparée de vous, en Phénicie et à Salente, que pour vous accoutumer à être privé de cette douceur, comme on sèvre les enfants lorsqu’il est temps de leur ôter le lait pour leur donner des aliments solides. »
A peine la déesse eut achevé ce discours qu’elle s’éleva dans les airs et s’enveloppa d’un nuage d’or et d’azur, où elle disparut. Télémaque, soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les mains au ciel; puis il alla éveiller ses compagnons, se hâta de partir, arriva à Ithaque, et
reconnut son père chez le fidèle Eumée. »
François de Salignac de La Mothe-Fénelon, dit Fénelon, Les aventures de Télémaque
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« N’est-il pas curieux qu’une sentence aussi sublime provienne non d’un traité d’un philosophe stoïcien, Epictète ou Sénèque, raisonnant sur la vertu de philanthropie, mais d’une simple comédie bourgeoise où un propriétaire, Chrémès, interroge son voisin, Ménédème, sur la dure besogne qu’il s’impose du soir au matin dans son champ comme s’il se punissait de quelque chose, peinant à la tâche plus que ses propres esclaves ? Et le vieux bougon de Ménédème de lui répondre : « Chrémès, tes affaires te laissent-elles assez de loisir pour que tu t’occupes de celles des autres, et de ce qui ne te regarde nullement ? » A quoi l’affable Chrémès réplique : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (en citant la traduction française la plus répandue car le mot « alienum » peut aussi être rendu par « indifférent »). »
Cristina Robalo Cordeiro
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Lire pour s’équiper, pas pour s’évader : la lecture incarnée contre la lecture décorative
« La distinction fondamentale entre la lecture militaire et la lecture mondaine tient en une phrase du général Desportes : « Ma formation initiale d’ingénieur s’avérait insuffisante ; il me fallait élargir ma palette d’outils intellectuels. La seule matrice pour comprendre l’avenir, c’est le passé. » Le militaire ne lit pas pour briller en société — il lit parce que l’erreur se paye en vies humaines. Mattis, avant de déployer ses Marines en Afghanistan, lisait tout ce qu’il trouvait sur le pays, son terrain, ses populations, les campagnes antérieures. Quand il est devenu Secrétaire à la Défense, il a lu tous les livres publiés par ses prédécesseurs. Basil Liddell Hart préconisait que les officiers aient un « esprit de 3 000 ans » — nourri de toute l’histoire militaire disponible, parce que « s’improviser et remplir des sacs mortuaires en découvrant ce qui marche nous rappelle les impératifs moraux et le coût de l’incompétence dans notre profession ».
Cette lecture « incarnée » se distingue radicalement de ce qu’on pourrait appeler la lecture « décorative » de l’intellectuel mondain. Un intervenant civil à un séminaire d’Inflexions confesse sa stupéfaction : « Un officier de cavalerie, qui plus est issu d’un régiment de hussards, citant comme trois premières références Gilles Deleuze, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre — je n’avais jamais entendu cela. » Le stéréotype est si puissant qu’on s’attend à ce qu’un hussard cite Sun Tzu, pas Deleuze. L’article d’Inflexions observe que « la culture militaire définit de façon plus tranchée que dans la vie ordinaire la frontière entre « discuter » et « faire » : ce second terme désigne un espace de vérité, dans lequel les masques et les fausses valeurs s’écroulent ».
Le philosophe pacifiste Alain, en 1921, offre un renversement saisissant : « Je m’enfuis aux armées. Il vaut mieux être esclave du corps qu’esclave d’esprit. Sur cette frontière où la force jouait seule, l’hypocrisie expirait. » Le philosophe trouve plus de liberté intellectuelle dans l’armée que dehors, parce que l’épreuve du réel y dissout le bluff. Tocqueville, de son côté, dénonçait la figure du lettré engagé qui fait de la « politique abstraite et littéraire », manifestant « l’attrait pour les théories générales et l’exacte symétrie dans la loi au mépris des faits existants ». C’est précisément ce « mépris des faits existants » que le militaire ne peut se permettre — un plan défaillant ne produit pas un mauvais article, il produit des morts.
Les données statistiques confirment cette inversion du stéréotype. Aux États-Unis, 82,8 % des officiers possèdent au moins un diplôme universitaire, contre 29,9 % de la population générale. Les étudiants vétérans affichent un taux de réussite de 72 % dans l’enseignement supérieur avec des moyennes 0,40 point au-dessus de leurs pairs civils. En France, le concours d’entrée à Saint-Cyr comprend une filière littéraire commune avec les ENS de Lyon et Paris-Ulm — le même niveau d’exigence que les plus grandes écoles intellectuelles du pays. La promotion 1995 du 4e bataillon porte le nom de Marc Bloch — l’historien cofondateur des Annales, officier de réserve fusillé par les Allemands en 1944. L’alliance de la pensée et de l’action incarnée. »
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« L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à LA ONZIEME HEURE et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de la faiblesse des impulsions antagonistes ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état QU’IL FAUT INTERPRETER A L’OPPOSE DE SA SIGNIFICATION IMMEDIATE : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même. Enfin, les cas les plus difficiles sont bien ceux où l’ambivalence ne suscite aucune réaction de la part du sujet et n’existe qu’au regard de l’entourage. Considérons par exemple le refus éthique de l’instinct brutal, ou d’un trait de caractère jugé inférieur ; ils ne sont pas toujours alors, comme dans les exemples cités plus haut, subtilisés par leurs contraires, mais plus ou moins déguisés par des procédés que le freudisme a le premier mis en évidence et qui n’accèdent pas à la conscience. C’est une représentation ou une satisfaction symbolique, comme chez ce sujet qui, fuyant un désir incestueux qu’il ne veut pas s’avouer, mime sa répulsion par une fugue ou par la manie des voyages. C’est une rationalisation, autre manière de mettre en drame, comme chez ces sadiques qui se couvrent d’une théorie politique du pouvoir brutal, ou ces exhibitionnistes qui deviennent les théoriciens du dilettantisme et du snobisme. Ou c’est un simple déplacement, le plus difficile à déceler, car pour masquer un intérêt qu’il ne veut pas avouer ou s’avouer, le sujet fixe un intérêt violent, et de ce moment absurde, à n’importe quoi lui tombant sous la main. De nombreux goûts et des répulsions irraisonnées s’expliquent ainsi. La plupart de nos sentiments et de nos actions, sous l’effet de ces ambivalences, sont « surdéterminés » et l’on peut, dans la foi comme dans le crime, trouver à la fois et au même moment le meilleur et le pire inséparablement mêlés. Une sorte de sincérité et une sorte de mauvaise foi s’y fusionnent au point que c’est égal abus de mots, pour l’immoraliste de plaider la sincérité, pour le moraliste d’accuser la mauvaise foi, dans cette oscillation fragile de l’être entre deux sollicitations contraires. Complexités, contradictions, ambivalences jaillissent de l’inconscient et échappent souvent à la maîtrise du sujet lui-même. Comme si ce n’était pas assez de leur enchevêtrement, la construction consciente, l’effort personnel, l’éducation ou l’imprégnation sociale, la culture compliquent encore à l’extrême les formules caractérologiques individuelles. Des traits essentiels sont masqués par l’inhibition sociale et elle apprend si bien à enfouir les sentiments élémentaires, les pulsions comme les spontanéités, qu’il faut ensuite difficilement les retrouver par leurs effets indirects. Des caractères seconds, de rechange, de compensation, d’équilibration, parfois de simple jeu s’étagent en profondeur derrière la structure principale. Mille traits, avec la culture, viendront corriger un défaut, atténuer un excès, dessiner un contraste, esquisser une fantaisie ou souligner une valeur, tous étrangers au plan primitif du caractère de base. Des traits à l’état naissant, entre ces zones bien dessinées, cherchent encore leur forme. Autant de difficultés supplémentaires quand il s’agit de définir « le caractère » d’un homme dont la civilisation, la vie sociale et le contrôle de soi ont fait, à partir de son premier bagage psychique, une œuvre compliquée aux multiples entrées. C’est ce qui a conduit certains caractérologues comme le Dr Vermeylen, Jacques Lefrancq et José Brunfaut, à distinguer un caractère de base ou tempérament primaire et LES SUPERSTRUCTURES qu’y ajoutent LES INFLUENCES POSTERIEURES. La géologie de cette édification n’est pas faite pour simplifier les cartes de la caractérologie. Elle fonde une règle de méthode capitale. Un trait ou un syndrome de caractère doit toujours être considéré comme une fonction dont le paramètre peut affecter toutes les valeurs qualitatives des plus pauvres jusqu’aux plus riches. « Flegmatisme » signifiera, selon les cas, indifférence médiocre ou maîtrise supérieure de soi. L’émotif peut être un agité vulgaire ou un passionné de grande classe. Seule une évaluation peut ici compléter l’indication objective. Ces malheurs de la psychologie ont leur clef au-delà de la psychologie. Au-delà, et cependant en son cœur. Mais la contradiction et l’ambiguïté sont, au fil même de l’expérience, le signe vécu de l’existence transcendante, de l’existence personnelle. Elles sont les signes troublants d’une réalité qui ne peut s’exprimer par des moyens plus simples. Elles donnent sa perspective profonde à l’expérience de la subjectivité. Elles suggèrent à la philosophie du psychologue le même genre d’inductions que les irrationnelles, les imaginaires et les grandeurs incommensurables proposent à la philosophie du mathématicien. L’existence ne trouve ni dans les formes de la raison, ni dans les indices des sens, un langage direct pour se communiquer à nous. Elle ne peut se livrer qu’indirectement, et insuffisamment, par un chiffre dont la lecture pour nous n’est jamais achevée et le secret toujours fuyant. Au surplus, ce ne sont pas des objets qui sont ici en cause, mais nous-mêmes, ces hommes vivants que voici. Si jamais une science aussi complexe que l’on voudra, mais finie, pouvait les tenir à raison, il faudrait bien admettre que la liberté n’est qu’un fantôme de l’imagination. Les puissances du monde ne tarderaient pas à illustrer cette conclusion de la connaissance en annexant la science du caractère à l’arsenal des techniques de domination. Mais la personne est un foyer de liberté, et c’est pourquoi elle reste obscure comme le cœur de la flamme. C’est en se dérobant à la connaissance objective qu’elle m’oblige, pour communiquer avec elle, à courir avec elle un destin aventureux, dont les données sont obscures, les routes incertaines et les rencontres déconcertantes. Ainsi l’objet même de la connaissance du caractère l’exclut des connaissances de type positif sans l’exclure pour autant de la connaissance. La caractérologie est à la connaissance de l’homme ce que la théologie est à la connaissance de Dieu : une science intermédiaire entre l’expérience du mystère et l’élucidation rationnelle dont relèvent les manifestations du mystère. C’est dire que cette situation médiatrice ne doit pas décourager la recherche méthodique et les déterminations conceptuelles. Mais il faut leur prêter cette quatrième dimension, la profondeur de cet « univers projectif » dont M. Bachelard revendique la présence poétique universelle sous notre monde solide et lucide. Nous poserions la question caractérologique fondamentale à peu près sous la forme de la question qu’il engage sur d’autres terrains que le nôtre : « Quels sont les éléments d’une forme caractérologique qui peuvent être impunément déformés par une intrusion irrationnelle en laissant subsister une cohérence structurelle caractérologique ? » Ainsi ne s’excluent ni le mystère ni la science. Mais une psychologie qui a conduit suffisamment loin ses investigations positives est à jamais guérie de l’illusion de croire que l’homme est un mécanisme qui se monte et se démonte et qu’il aurait le pouvoir divin de recomposer. Les éléments du caractère sont le chiffre d’un langage secret qui ne vient pas de derrière les phénomènes, mais de leur inépuisable fécondité, et sans lequel toute l’anthropologie devient incompréhensible. Le mystère aime la lumière ; contrairement à la confusion, il aspire à se préciser en mots clairs et en formes saisissables. Mais plus il se dit et plus il se peuple de formes, plus il s’approfondit en même temps comme mystère et alourdit son secret. Éliminer l’effort vers la détermination, ce serait livrer la science du caractère à la confusion et l’avenir des caractères aux lâchetés qui naissent des relâchements de l’esprit. En éliminer le mystère, ce serait se condamner à supprimer de notre expérience les actes irrationnels, les irruptions de liberté et de grâce, les crises, les rencontres, les partages dramatiques qui en font le goût et le prix. Tâtonnant entre les clartés et le mystère, nous devrons garder assez de souplesse, quand nous travaillerons à nous connaître et à nous former nous-mêmes, pour maintenir ces deux attitudes de vie : attentifs et cependant abandonnés, engagés et disponibles, politiques et spontanés. Ce sera leprincipe même de la connaissance d’autrui et de l’éducation. Cette même souplesse, nous aurons à en faire usage dans nos méthodes de recherche. Il sera longtemps sans doute avant que l’on puisse unifier non seulement les résultats, mais les méthodes de la caractérologie. Quand nous explorerons le visage que tournent vers nous les êtres, la recherche des corrélations descriptives sera notre principal instrument d’analyse. Plus nous nous enfoncerons dans la profondeur des structures et des conflits, plus nous devrons recourir au LANGUAGE DIRECT DES FORCES EN JEU.»
Emmanuel Mounier
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Il y a un désespoir du monde, un désespoir à l’égard du monde, que faire avec un pareil monde ? L’autre dimension du pathos c’est la politesse. Pourquoi ? Parce que face au désespoir du monde, la politesse est le premier début d’un processus de rationalisation. Une politesse grecque, l’art de la mesure. Et dans la politesse ce que l’on mesure c’est la distance entre les gens. Si vous ne choisissez pas bien vos distances il n’y aura pas de rapports humains qui s’instaureront dans une matière quelconque. C’est comme des distances entre des notes dans une gamme, les intervalles. La politesse c’est la détermination des intervalles nécessaires. Est-ce que la politesse suffit à vaincre le désespoir du monde ? Hélas non, pour une raison simple : pour être poli il faut être deux et il y a dans le monde de moins en moins de gens polis. C’était la douloureuse certitude de Châtelet. »
Gilles Deleuze, à propos de François Bachelet
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« Le monde commence là, tout près, contre moi. Normalement, je sens devant moi un certain jeu d’espace où « je respire ». Les mots parlent clair : l’espace est liberté, ou promesse de liberté. C’est ce qu’indiquent ces peurs de l’espace vide, réactions inconscientes, inhibées par l’angoisse, de la tendance à l’émancipation ; qu’elles soient un refoulement anxieux du « sortir seul », c’est ce que montre le fait qu’elles cessent quand le sujet est accompagné. Ainsi se développe autour de moi une « sphère de l’aisance » qui n’est pas la liberté, mais son champ prochain. La vie a, pour une activité qui se développe normalement, une certaine « ampleur » sur laquelle, à distance heureuse, viennent se projeter nos actes. Ce sentiment de l’« espace vital », on l’a vu, avec la fièvre obsidionale, passer de la psychologie des individus dans celle des nations et des peuples. Certains sont très sensibles au maintien de cet écart : peut-être le sentent-ils confusément menacé par quelque faiblesse intime. Ils ne peuvent supporter qu’on les serre de trop près ; ils ne tiennent pas d’impatience dans une pièce trop étroite ou trop chargée, dans un compartiment de chemin de fer ou dans une cabine d’avion (claustrophobie). Quand la personnalité se disloque, notamment quand elle est atteinte dans ses rapports avec le réel, il semble que cette invisible tension qui contient l’indiscrétion du monde extérieur s’effondre devant elle. Ce premier sentiment de situation et ses troubles sont étroitement liés au sentiment de l’intimité. Pour un être spatio-temporel, l’intimité ne peut être seulement le jardin secret purement mystique de la solitude spirituelle, elle s’étale, comme n’importe quel pouvoir spirituel, dans un minimum d’espace symbolique : mes vêtements, la portée de mes gestes, mon appartement. Une personnalité solide ne craint pas, à la moindre alerte, le viol de cette intimité, dont l’élasticité la rassure. Une personnalité faible ou morbide la croit à chaque instant menacée et la défend jalousement. Il arrive que cette faiblesse se traduise par l’apparence exactement inverse. Certains psychasthéniques ont le sentiment que le monde les fuit. Le sentiment de détresse qui suit un échec, un deuil ou une séparation, est fait en partie de ce brusque recul de l’ambiance. Il est alors senti douloureusement. Il est au contraire encouragé avec une sorte de provocation dans l’attitude de « distance », de « hauteur » de manières ou de ton, qui repoussent explicitement la présence, la sympathie ou les sollicitations d’autrui, et trahissent toujours quelque fuite du réel. Au cœur de la sphère de l’aisance, je me tiens comme un seigneur dans son royaume. Mais il est des princes à l’humeur sédentaire et d’autres à l’humeur voyageuse. Ces deux manières de sentir dans l’espace introduisent une expérience nouvelle, celle du centrage de l’espace vécu. Les uns sont fortement centrés et ont besoin de se sentir centrés. Cette passion de l’enracinement peut trahir une paresse devant la vie, une sorte d’inertie végétative. Cependant, dans le goût du point fixe, il entre aussi un sûr élément de civilisation et de spiritualité : le point fixe, c’est la promesse inébranlable, la fidélité à toute épreuve, le serment, le vœu ; c’est le sérieux de la contemplation qui ne se lasse pas de revenir sur place et d’approfondir toujours son inépuisable monotonie ; c’est l’orthodoxie, la conviction, la foi. « Que valons-nous une fois immobiles ? » : c’est bien là, en effet, un critère décisif de valeur humaine. Certains ne se sentent assurés, au contraire, que dans la mobilité. « Quand je suis à l’aise, je commence à ne plus me sentir en sécurité », disait Newman. Aux mystiques de l’enracinement, ils opposent les ferveurs du déracinement ; au devoir d’engagement, la vertu de dégagement. Cette inquiétude spatiale peut prendre des formes vagabondes ou morbides qui révèlent un déséquilibre intime : ainsi le besoin de bouger, d’être ailleurs, les fugues morbides, les impulsions à la marche. Mais elle peut être aussi l’expression d’une forme de vie peu attachée au lieu et à la stabilité. S’il est vrai qu’une certaine agitation du corps peut exprimer l’inquiétude d’un esprit qui se fuit dans le divertissement, le goût de la vie stable peut n’être qu’une fuite de la vie dans les retraites de la tranquillité. Saint Benoît avait raison de contraindre des moines un peu trop divagants au vœu de stabilité. Mais dans d’autres temps et pour d’autres esprits, repos et enracinement signifient cristallisation, refus des risques et de la générosité. Une spiritualité du dégagement est un complément indispensable de la spiritualité de l’engagement. Si ambiguë soit la voix multiple de Gide, on ne saurait oublier qu’elle balbutie avec ferveur cet évangile du dégagement, si proche de l’évangile de la Montagne. A la limite de la sphère de l’aisance s’opère le contact vital avec la réalité. Vu son importance, nous nous réservons d’y revenir longuement. Il se développe sur une surface vitale variable qui dépend à la fois du développement de la sphère de l’aisance, de l’ouverture du champ de conscience et de la continuité du contact entre le moi et le réel. » »
Emmanuel Mounier
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
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« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»
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« QUAND J’EMPLOIE UN MOT, dit Humpty Dumpty D’UN TON MERPRISANT, IL SIGNIFIE EXACTEMENT CE QU’IL ME PLAIT DE LUI VOULOIR SIGNIFIER. RIEN DE MOINS, RIEN DE PLUS. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** BEAUCOUP DE MALHONNETETES NAISSENT QUAND ON MASSACRE LA LANGUE, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, BROUILLANT AINSI LES CARTES, INTERVERTISSANT LES ROLES DES VICTIMES ET DES BOURREAUX, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »
Littérature contemporaine, Radio France
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« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »
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« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »
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« Qui ose me déranger pendant mon déjeuner ?! »
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« C’est les parents un petit peu, qui nous tracent le chemin, qui nous disent comment on va être dans la vie… Et en fait, y nous ont toujours inculqués… trois choses en fait : le respect d’autrui, travailler, et le sérieux. Et je crois que quelque part, on peut réussir dans la vie quand on a ça. »
Zidane
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« Se croire dans son droit, devenir le bourreau, l’image même de ce que l’on exécrait, la violence… Juger, être, agir dans le jugement avec ressentiment avec quelqu’un toute sa vie avec dureté, sans ménagement… sans une seule fois, jamais!…, voir, avoir en face de soi le miroir juste de ce que l’on piétinait… »
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« Existence, préexistence de réseaux de De Niro entre guillemets comme mise en garde, comme structure existence, préexistante, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements, gouvernements de la société. »
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« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« M. Alexandre Dumas est un de ces hommes précieux, non-seulement à cause de leur mérite personnel, mais encore par la manière dont ils savent faire valoir les idées des autres. Il a fait un roman avec l’histoire la préface devait ressembler à l’ouvrage. Assurément, si M. Alexandre Dumas eût voulu cacher la source de son roman, personne n’aurait songé à ces Mémoires perdus dans les bibliothèques publiques. Bien loin de là, l’auteur dit lui-même où il a puisé la pensée de son livre; mais il le fait comme toujours en homme d’esprit. En premier lieu, il annonce qu’il a trouvé les Memoires de d’Artagnan, dans lesquels il a vu les noms d’Athos, Porthos et Aramis: ceci est de l’histoire. Puis il ajoute qu’il a rencontré un manuscrit intitule Mémorres du comte de la Fère: cette fois c’est du roman. L’auteur est dans son rôle. Il a trouvé le premier; il a créé le second. N’en cherchons pas davantage. A-t-on jamais vu les femmes assises au pied de la chaire d’un prédicateur chercher à comprendre les citations latines qu’il place à tout propos dans son sermon? Nullement. Suivons donc l’exemple de ces femmes. Si M. Dumas fait une citation, laissons-la passer et ne cherchons pas à comprendre. Il y a des gens qui ne savent observer les littérateurs que du point de vue où leurs imperfections paraissent le plus déplorables et le plus dignes de pitié pour eux. Moins exclusifs que ces critiques de mauvaise foi, nous ne ferons pas la guerre à M. Dumas pour un mot, pour une date, pour un fait historique. Si nous parlons des Trois Mousquetaires, c’est pour écrire, ce que tout le monde dit, que l’auteur a voulu faire un roman spirituel et qu’il a complétement réussi. Et nous ajouterons, nous: Tant pis pour ceux qui cherchent à y étudier l’histoire, y trouver l’érudition. >> « M. Dumas est du nombre de ces écrivains qui ont pour principe d’utiliser le passé en le dénaturant. Il n’enferme pas un vieil habit comme une relique; il ne contemple pas un meuble antique sans oser s’en servir; il ne laisse pas manger des vers un vieux livre couvert de poussière. Bien au contraire, il prend toutes ces choses avant que le temps ait usé ses moyens de destruction contre elles, et il sait les utiliser pour l’amusement et le profit du public. Le moindre sujet brille sous sa plume, car il a le mérite de donner plus d’éclat à ce qu’il touche. On l’accuse de pillage, on l’insulte. Il se tait et continue sa route sans s’inquiéter du bourdonnement. Sa patience est admirable, et scule elle suffirait à prouver que la raison est de son côté : insulter n’est pas raisonner, encore moins prouver. Et ne faut-il pas de ces écrivains prompts à la pensée et infatigables au travail, à une époque de transition comme est la nôtre? Dans notre siècle, la vie intellectuelle se trouve pressée entre le passé qui lui échappe et l’avenir qui ne lui appartient pas : elle sent le besoin d’une pensée active et d’une élaboration rapide. Aussitôt le germe déposé, la fécondation doit s’ensuivre. Nos pères passaient toute leur vie à rassembler les matériaux d’un ouvrage qu’ils osaient à peine livrer à la publicité. Au dix-neuvième siècle, les journaux remplacent les livres, et la presse absorbe toute l’intelligence, toute la force de la jeunesse. Pour suffire à cet immense tra vail, chacun se met à l’œuvre avec ardeur et sans regarder en arriere, parce que le temps presse les hommes. La voix de l’avenir les pousse en leur criant: « Accomplis promptement ta tâche, car je vais te dépasser. » Mais il faut se varier à l’infini pour contenter ce maître lyrau qu’on nomme le public, et tous les écrivains ne peuvent suffire par leurs propres idées à l’activité dévorante de la presse. Ainsi a fait M. Dumas pour son beau roman les Trois Mousquetaires, dont il a puisé la pensée dans le premier volume des Mémoires de d’Artagnan. C’est après avoir la ces longs Mémoires que nous avons acquis cette conviction. En effet, les noms d’Athos, Porthos et Aramis, ces noms si pittoresques, y sont écrits en toutes lettres; les duels, les amours de d’Artagnan et ses aventures avec milady y sont bien réellement racontés. Mais combien ces récits changent de forme sous la plume de l’auteur du roman! La moindre idée, si chétive et si fragile qu’elle soit, se complète chez lui; elle fructifie même si bieu, que nous pensons que M. Dumas pourrait encore mettre å profit les Mémoires de d’Artagnan. Et nous ne craignons pas de le dire, tout le monde y gagnerait, l’auteur et le public. Quand on s’empare ainsi des faits consignés dans des Ouvrages anciens, quand on expose ces faits avec la facilité de style et le talent de M. Alexandre Dumas, prendre ainsi, c’est créer. Ce n’est pas ici le lieu d’examiner la forme de l’ouvrage ou de rechercher l’intention de l’auteur. Nous ne voulons pas rendre compte des Trois Mousquetaires. Mais, en laissant de côté le héros dont nous allons raconter la vie, qu’il nous soit permis d’admirer un instant Athos, Aramis et Porthos. Ces trois figures ne sontelles pas bien nettement tranchées? Où l’auteur les a-t-il prises? Un peu dans les Mémoires, en rattachant des faits épars, beaucoup dans son imagination si fertile et si puissante de verve et d’entrain. Et quels plus délicieux portraits que ceux des quatre valets! Le majestueux Mousqueton ou Mouston, le silencieux Grimaud, le dévot Bazin, et enfin ce sublime Planchet, tour à tour valet ou bourgeois, cédant à la force, pliant pour ne pas rompre et sachant profiter des circonstances pour se relever plus grand et plus fort. Ne peut-on pas s’écrier en voyant ces dignes personnages: «Tel maître, tel valet? » Ainsi que nous venons de le dire, la lecture des Mémoires de d’Artagnan nous a donné la pensée de raconter la vie du héros du roman. Mais qu’on sache bien que notre intention n’est pas d’établir ici une comparaison entre les deux ouvrages. Notre but sera atteint si nous parvenons à retracer l’esprit et le caractère d’un homme qui résume admirablement la fin du règne de Louis XIII et le commencement de celui de Louis XIV. Nous remercions pour notre compte M. Dumas d’avoir tiré d’Artaguan de l’oubli. Puissent ses recherches et ses romans être, à l’avenir, aussi utiles et aussi profitables aux vrais amateurs de l’histoire! Plusieurs personnes, voyant le nom de d’Artagnan, ont cru qu’il s’agissait du maréchal d’Artagnan. C’est une erreur que nous sommes heureux de pouvoir rectifier: ils étaient cousins. Le maréchal de France a laissé un nom plus glorieux peut-être, le Capitaine des Mousquetaires a laissé le souvenir d’un officier plein d’adresse et de bravoure. Esprit délié, souvent franc, parfois dissimulé, son ambition ne voyait aucun obstacle, et peutêtre fût-il devenu maréchal de France s’il n’était mort jeune encore. Soldat fidèle et loyal, il combattit pour la France avec bonheur; gentilhomme sans fortune, il servit Mazarin avec finesse, avec persévérance; et l’adresse du Gascon triompha souvent des obstacles qui entravaient la politique rusée du ministre. C’est dans les annales du temps et dans ses mémoires que nous avons étudié la vie de d’Artagnan. Non-seulement elle nous a paru curieuse, mais elle sera, nous l’espérons, intéressante à tous les yeux. On y retrouve à chaque pas le caractère du Gascon. On y remarque l’esprit de conduite plus subtil encore du Béarnais. Jamais le Mousquetaire ne dément son origine, et on le voit tour à tour brave, spirituel ou galant: il est même profond diplomate. D’Artagnan semble ne connaître que trois choses l’amour, l’intrigue et les combats. Du reste, ce sont les seules passions de son époque. L’amour est pour sa propre satisfaction; l’intrigue, la diplomatie, aplanissent les difficultés qui viennent obstruer son avenir, et sa bravoure est utile à son pays; enfin il est fidèle à la France dans un siècle où l’on ne connaissait pas le patriotisme. Semblable à tous les Béarnais, il ne perd pas un instant la bonne opinion qu’il a de luimême, et l’on dirait qu’il a toujours présent à la pensée ce proverbe déjà fort commun à cette époque dans sa province : Lous Biarnez sount su l’autre gent Coume l’or es su l’argent (1). Enfin, quelque mésaventure qui lui arrive, il reste constamment le même, calme et confiant dans l’avenir. La gaieté semble stéréotypée sur son visage, quand il est avec ses amis; près de Mazarin, il est noble ou rusé, souple ou fier, souvent aussi satirique et mordant. Mais ces deux hommes sentent le besoin qu’ils ont l’un de l’autre, et d’Artagnan sert le cardinal, parce qu’en même temps il sert son roi. Racontons donc la vie du gentilhomme, dans lequel plusieurs personnes n’ont encore vu qu’un héros de roman. Si, après avoir lu cette notice, quelques lecteurs curieux désirent consulter les Mémoires, ils en trouveront facilement des exemplaires. L’auteur, Sandras de Courtilz (2), écrivain fécond, auquel on doit bon nombre de mémoires du temps, en publia de son vivant deux éditions (3). Une troisième fut imprimée à Amsterdam (4), trois ans après sa mort. Ces diverses éditions sont exactement copiées sur la première, et elles n’offrent d’autre variante qu’une table des matières placée à la fin des derniers volumes de l’exemplaire d’Amsterdam. Nous donnons ici le titre exact de cet ouvrage Mémoires de M. d’Artagnan, capitaine-lieutenant de la première compagnie des Mousquetaires du Roi, contenant quantité de choses particulières et secrètes qui se sont passées sous le règne de Louis-le-Grand. Le style de ces mémoires est assez médiocre, pour ne pas dire plus. Les temps, les personnes, les faits sont souvent confondus, et il n’est pas rare d’y rencontrer plusieurs de ces bruits de cour presque toujours répandus par l’envie ou la calomnie. En général, la lecture en est fatigante et demande beaucoup d’attention. Parfois on y remarque des phrases et des expressions particulières aux Gascons, ce qui donnerait à penser que Sandras a écrit d’après des notes réelles, ou qu’il a connu, dans sa jeunesse, le capitaine d’Artagnan. Les aventures s’y succédent avec une rapidité étonnante, et elles représentent fort exactement les mœurs de l’époque. Le premier volume surtout est plein de détails curieux sans doute, mais d’assez mauvais goût, et sur lesquels l’auteur s’étend avec beaucoup trop de complaisance. Il y montre ȧ chaque pas les Mousquetaires à la foire Saint-Germain, au cabaret ou dans des lieux plus honteux encore. Nous avons été forcé de choisir parmi ces faits ceux qui caractérisent le mieux d’Artagnan, et nous entreprenons la tâche difficile de les raconter. Le vrai pourra souvent nous échapper; mais du moins nous n’aurons rien inventé. Que la responsabilité de notre récit pèse donc sur l’auteur des Mémoires, et qu’on nous pardonne d’avance quelques-uns des détails dans lesquels nous allons entrer pour retracer cette vie mêlée de rixes, de complots, d’amour et de débauche.»
Première partie
«Le sire de Castelmore, retiré dans son manoir, élevait ses fils selon la coutume de ce temps, déjà si loin de nos mœurs, et chacun devait le respect au premier-né comme chef futur de la famille. On considérait les autres enfants comme des intrus, bons tout au plus à peupler les couvents, et toutes les idées d’affection se reportaient naturellement sur le premier rejeton, celui qui devait continuer l’arbre généalogique, celui-là seul qui devait soutenir l’éclat de son nom. Le jeune Charles eut donc, dès son enfance, la perspective d’entrer dans les ordres ou de devenir un jour l’intendant de son frère aîné, auquel, selon la coutume du pays, tout le bien de la maison devait revenir. Mais, aucune de ces deux carrières ne convenant à son caractère ni à ses goûts, il résolut, dès qu’il eut atteint sa quinzième année, de faire son chemin tout seul et d’aller chercher fortune avec son nom, son épée et quelque bonne mine. Il y avait d’ailleurs un fait assez récent, dont on s’entretenait dans tout le Béarn, qui fortifiait ce désir ou ce besoin d’aller courir le monde. C’était l’histoire de M. de Tréville, pauvre gentilhomme, voisin et ami de M. de Batz. Il était parti à Paris depuis une vingtaine d’années, el sa franchise, son courage, lui avaient si bien acquis l’estime et l’affection du roi, qu’il venait d’être nommé capitaine-lieutenant de la compagnie des mousquetaires (1). On parlait beaucoup dans les montagnes des Pyrénées de cette grande fortune si rare parmi les Béarnais. Les femmes la reprochaient à leurs maris, dont l’épée se rouillait suspendue à la muraille; les pères la citaient comme un exemple à leurs enfants. Aussi l’imagination du jeune Charles en rêvait-elle une semblable. Elevé pauvrement, il se persuada qu’il deviendrait riche, et un jour, décidé à réaliser son rêve, il demanda la permis. sion d’aller tenter le sort à la cour. – Mais, pour partir, il fallait de l’argent, et la famille ne brillait point par l’aisance. Cependant la mère du jeune aventurier, et c’est dans ces moments qu’on reconnait le cœur d’une mère, trouva moyen de lui donner une petite valise accompagnée de dix écus. Son père lui remit une lettre de recommandation pour M. de Tréville, lui garnit la tête de bons conseils, afin de se guider dans la vie en homme de bien et en homme d’honneur; puis il lui fit présent d’un petit bidet valant bien vingt-deux livres. Charles prit tout, argent, valise, lettre et conseils; et, montant gaiement sur le bidet, il quitta le fief où il n’était rien, se recommandant à Dieu et comptant sur sa bonne étoile. Bientôt il perdit de vue les tourelles du château paternel. Plein d’ardeur et d’espérance, il quittait sans regret le Béarn avec ses sites agrestes, ses torrents écumeux. Son désir de connaître le portait là où il devait y avoir le plus de plaisir, d’éclat et de mouvement. Enfin notre jeune gentilhomme cheminait joyeux comme un enfant fier de sa liberté et de l’épée qui battait les flancs de son cheval. Dans sa gaieté, il traversait les villes sans les voir. Les provinces, les mœurs, le langage, l’aspect de la campagne, variaient à l’infini; mais il ne remarquait rien. Son voyage n’avait qu’un but, sa tête n’avait qu’une pensée: c’était Paris. Parfois aussi la réflexion succédait à la joie. Alors il se traçait un plan de conduite, et, se rappelant les sages conseils de son père, il se promettait bien de les suivre en tout point. Parmi les leçons que le seigneur de Castelmore avait cru devoir donner à son fils, au moment du départ, il lui avait recommandé surtout de ne point souffrir une insulte, s’il ne voulait passer pour un lâche et rester déshonoré à tous les yeux. Charles, sans expérience, avait écouté avec attention les conseils de son père; aussi, quand il fut livré à luimême, ne tarda-t-il pas à prouver cette vérité que, même dans les meilleures intentions, l’exagération devient un défaut. A peine fut-il parti, qu’il mit la dignité dans l’arrogance et le courage dans la témérité. Il se croyait insulté chaque instant, et cherchait querelle à tous ceux qui avaient le malheur de le regarder en face; mais personne ne faisait attention à ces bravades d’un enfant. Cependant il n’atteignit pas le terme de son voyage sans avoir lieu de se repentir de la manière dont il interprétait les avis de son père. En traversant Saint-Dié, petite ville située entre Blois et Orléans, notre voyageur crut remarquer, dans un groupe de personnes réunies sur la place, un gentil. homme qui semblait sourire en regardant son équipage. En effet, malgré les soins que Charles avait pris de mé (1) Arnault Moneins, seigneur de Troisville ou Tréville, porta d’abord le mousquet dans la colonelle des gardes françaises, devint enseigne dans le régiment de Navarre, puis entra aux mousquetaires, dont il obtint bientôt la sous-lieutenance; enfin le roi le nomma, en 1634, capitaine-lieutenant de cette compagnie. Douze ans plus tard (1646), le cardinal Mazarin, qui ne pouvait obtenir de M. de Tréville la démission de sa charge, fit casser les mousquetaires. Ils ne furent réorganisés qu’en 1657, et le duc de Nevers, neveu du cardinal, eut le brevet de capitaine-lieutenant. On donna, en dédommagement à M. de Tréville, le gouvernement de Foix; on accorda l’abbaye de Montierendey à son fils aîné, et la cornette de la nouvelle compagnie des mousquetaires fut donnée à son fils cadet. (Mémoires de d’Artagnan, t. 1er.-Histoire de la milice française, par le P. Daniel, t. II.) nager sa monture pour qu’elle fit honneur à son propriétaire, la pauvre bête, fatiguée du voyage, « pouvait à peine lever la queue. Elle devait bien certainement exciter la pitié. Mais la pitié pour l’animal qui avait l’honneur de le porter était une insulte aux yeux du cavalier, et il témoigna aussitôt son mécontentement par une parole offensante. L’étranger, tout occupé de sa conversation, ne l’entendit point ou fit semblant de ne pas l’entendre. C’était, dans la pensée de Charles, ajouter le dédain à l’injure, et il adressa cette fois une menace à l’inconnu. Mais celui-ci, qui était d’une taille élevée et dans toute la force de l’âge, tourna le dos à son agresseur, après lui avoir dit toutefois qu’il se garderait bien de se mesurer avec un enfant. Charles de Batz était d’un pays où la modération serait considérée comme la première vertu, si elle y pouvait exister; il était en outre à un âge où les enfants se croient toujours offensés quand on leur dit la vérité. Aussi, à cette nouvelle marque de mépris, devint-il fou et perdit-il toute retenue. Entre la colère et la folie il n’y a de différence que la durée du paroxysme. La colère de l’enfant ne pouvait effrayer; sa folie fut assez grande pour le rendre ridicule. Il mit pied à terre, s’avança vers le groupe où il voyait déjà un adversaire; et, comme toutes ses injures ne pouvaient décider l’inconnu à lui faire face, il le frappa plusieurs fois du plat de son épée sur la tête. Jusqu’à ce moment, Rosnay, c’est le nom de l’étranger, avait conservé son calme et son sang-froid. Mais, à cette attaque d’un nouveau genre, il ne peut plus se contenir, et il met l’épée à la main, persuadé qu’il aura bientôt corrigé cet enfant furieux et qu’il désarmera facilement ce jeune fou. Le combat s’engage, et notre nouveau Don Quichotte se croit déjà sûr de pourfendre son antagoniste, quand tout à coup une foule de paysans, lâches et méchants comme ils le sont presque tous, tombent sur lui armés de fourches et de bâtons. Pendant quelque temps, Charles se défend avec courage; mais enfin, accablé par le nombre, il est mis hors de combat. Il tombe étourdi par les coups et ébloui par le sang d’une blessure qu’il a reçue à la tête et qui lui coule sur le visage. Cependant ce n’était là qu’une partie des malheurs qui devaient punir le jeune Béarnais de sa trop grande susceptibilité. A peine est-il relevé de sa chute, qu’il continue à insulter et à menacer Rosnay. Mais, plus il est emporté, plus il prête à rire à la multitude. Il cherche son épée qui lui a été enlevée, un homme la lui rend en deux morceaux, et il est obligé de subir les railleries des paysans rassemblés autour de lui. Enfin, il fait tant, qu’on prend le parti de le mettre en prison. La justice informe contre lui, et, après avoir été battu, il est condamné à faire réparation au gentilhomme qu’il a insulté. Pour comble d’infortune, sa valise et son bidet sont vendus pour subvenir aux frais de la procédure. Qu’on juge de la position d’un enfant à peine âgé de seize ans, prisonnier par sa faute, loin de sa famille et ne possédant plus rien! Quelles tristes réflexions il dut faire, et combien le bel avenir qu’il avait rêvé dut lui paraître assombri! Un instant il désespéra… Heureusement la bonne étoile à laquelle il s’était confié ne l’abandonna pas. Charles de Batz, élevé dans les sentiments d’une sainte religion, invoqua Dieu, et Dieu vint à son secours sous l’habit d’un curé. Cet homme, pieux et charitable, consola l’enfant dans sa prison, puis il lui offrit les objets de première nécessité dans sa triste position. Mais l’amour-propre du Béarnais s’offensa de ce qu’il regardait comme une aumône : -M. de Montigré. C’est bien! merci, mon père……….. j’accepte. Puis il signa un reçu qu’il remit au vieux prêtre. Dès lors, Charles se promit de ne plus désespérer dans aucune circonstance; sa reconnaissance pour ceux qui l’avaient secouru fut éternelle; mais il jura de se venger un jour de Rosnay. Il pardonnait les coups, il n’oubliait pas le ridicule. C’était toujours l’enfant qui ne voulait convenir d’aucun tort. La captivité du jeune Béarnais dura deux mois et demi. Au bout de ce temps, on le rendit à la liberté, grâce aux démarches et aux sollicitations du cure. Sa première pensée fut tout entière aux hommes qui avaient compati à ses maux. D’abord il assura le vénérable pretre de sa reconnaissance, puis il s’achemina vers Orléans. C’était dans cette ville qu’il devait trouver le gentilhomme qui l’avait secouru sans le connaître. Charles remercia ce bienfaiteur qu’il voyait pour la première fois; et, après une journée passée à Orléans, il se disposa å se remettre en route. Mais Montigré ne voulut pas le laisser partir ainsi dénué de tout: il le força à prendre le carrosse, et lui fit en outre accepter dix pistoles afin de faire figure. Trois jours après, notre jeune aventurier entrait dans Paris. Depuis son départ du pays, Charles s’était, pour ainsi dire, transformé complétement. Le bidet de son père et la valise formée par les soins de sa mère n’existaient plus. Il avait eu affaire au peuple et à la justice, et il s’était vu battu, volé et prisonnier. Parti du Béarn avec dix écus, il devait déjà deux cents francs, somme énorme pour lui, qui n’avait rien à espérer. Enfin, il avait changé de nom. Ce n’était pas Charles de Batz qui arrivait à Paris, c’était d’Artagnan. II On a contesté avec raison à notre héros le droit de prendre le nom qu’il choisit pour se présenter à la cour. Cependant, si l’on veut se reporter à cette époque où tant de cadets de famille, avec des noms d’emprunt, venaient assaillir les antichambres du roi, à ce point que Louis XIV fut obligé d’ordonner le recensement exact de la noblesse du royaume; si l’on veut se rappeler tous ces nobles seigneurs du dix-septième siècle, princes, ducs et cardinaux, inconnus jusqu’alors, mais devenus depuis la tige d’illustres familles, on pardonnera á d’Artagnan. parce qu’il éleva un nom aussi tout à fait ignoré. D’ailleurs, ce nom était dans la famille de sa mère, Françoise de Montesquiou (1), la terre et la seigneurie d’Artagnan (1) Françoise de Montesquiou-d’Artagnan était fille de Jean de Montesquiou, seigneur d’Artagnan, qui eut huit enfants. Par contrat du 6 fé ayant passé dans cette maison par la donation de Jacquette d’Estaing, en faveur de son mari, Paul de Montesquiou (1). D’Artagnan ne fit donc que suivre l’exemple de plusieurs seigneurs de la cour de Louis XIII et de Louis XIV, il se fit un nom. « On dit de moi, écrit-il dans ses Mémoires, que je ne suis pas d’Artagnan, à moins que ce ne soit du côté des femmes, et que je ne suis que Castelmore. >> Cependant, si quelques jaloux cherchérent à faire douter qu’il pût prendre ce nom, personne ne l’empêcha de le porter, parce que tout le monde comprit qu’il l’élèverait un jour. Sa famille elle-même ne l’inquiéta pas sur ce point; elle fit plus, elle s’empara dans la suite du titre qu’il avait créé. Deux de ses cousins, le lieutenant général et le maréchal d’Artagnan, dans les preuves qu’ils firent pour être reçus chevaliers des ordres du roi, s’honorerent de leur parenté avec le premier comte d’Artagnan. Joseph de Montesquiou d’Artagnan, qui fut aussi capitaine lieutenant de la première compagnie des mousquetaires, dit qu’il combattit en 1673 au siége de Maëstricht sous les ordres du comte d’Artagnan. Ce fut donc Charles de Batz qui créa le nom de d’Artagnan, le seul que nous puissions lui donner désormais. A son arrivée à Paris, d’Artagnan se présenta chez M. de Tréville, dont l’antichambre était remplie de mousquetaires, parmi lesquels il retrouva beaucoup de compatriotes. M. de Tréville aimait ainsi à s’entourer de gens de son pays, et souvent il les faisait venir lui-même du Béarn, lorsqu’ils y jouissaient d’une réputation de bravoure et de courage. Ce choix avait pour but de maintenir les mousquetaires sur un tel pied, qu’ils ne pussent être vaincus ou surpassés par les gardes du cardinal. Richelieu, à l’exemple du roi, s’était donné une garde qui rivalisait de bravoure et d’éclat avec la compagnie des mousquetaires. En conséquence, il y avait une telle émulation entre ces deux corps, qu’elle devenait de la jalousie, et occasionnait presque continuellement des querelles et des combats. C’était pour le roi un véritable plaisir d’apprendre que ses mousquetaires avaient maltraité les gardes de Richelieu, et celui-ci s’applaudissait également comme d’une victoire lorsque les mousquetaires avaient le dessous (2). Ainsi, dans un temps où les édits contre le duel étaient très-rigoureux, Louis XIII donnait quelquefois à ceux qui les bravaient, non-seulement un asile auprès de sa personne, mais encore une part dans ses bonnes grâces. Ce fut ce qui arriva du moins à d’Artagnan. Quand d’Artagnan entra dans l’antichambre de M. de Tréville, les mousquetaires interrompirent leurs jeux ou leurs conversations. Chacun passa l’inspection du nou vrier 1608, elle épousa Bertrand de Batz, seigneur de Castelmore. De ce mariage vinrent: Paul de Batz, seigneur de Castelmore, gouverneur de Navarreins, mort en 1702. 2o Charles de Batz, qui prit le nom de d’Artagnan. Le château d’Artagnan était peu considérable, autant qu’il est permis d’en juger d’après un plan fait quelque temps avant la Révolution. C’est ce qui résulte également d’un inventaire des biens de Jean de Montesquiou, fait le 28 novembre 1608. Artagnan est aujourd’hui un joli village du département des HautesPyrénées. Sa position près de l’Adour, son petit bois, ancienne dépendance du château, enfin son voisinage de Tarbes 49 kilomètres), en font un séjour des plus agréables. (Généalogie de la maison de Montesquiou-Fezensac. – Annuaire des Hautes-Pyrénées.) (2) Bouiller. Histoire de la maison militaire des rois de France. Hist. de la milice française — Mémoires de d’Artagnan. veau venu. Pour tout autre, ce moment eût été pénible; mais d’Artagnan fit bonne contenance, et, avisant dans une partie de la salle un visage qu’il se rappelait avoir vu dans sa province, il alla droit à lui. C’était un grand et fort gaillard, nommé Porthos, qui s’était joint à ses frères Athos et Aramis (1) pour servir dans la compagnie des mousquetaires. La conversation s’engagea d’abord sur le Béarn et sur les parents ou amis qu’on y laissait; ensuite d’Artagnan parla de ses projets d’avenir, de son désir d’entrer dans les mousquetaires. Pour cela, dit Porthos, il faut beaucoup de courage. Je sais que dans votre famille il y a eu des gens vaillants et braves. Ainsi tâchez de leur ressembler, car si vous tremblez devant une épée, si vous hésitez à vous mettre en garde, je vous engage à retourner immédiatement au pays. Les recommandations de M. de Batz étaient tellement présentes à l’esprit de son fils, que le sang commença à lui monter au visage en entendant les paroles de Porthos. Il le regarda fixement entre les deux yeux, comme pour chercher à lire sa pensée, puis il lui répliqua assez brusquement que, s’il doutait de son courage, il n’avait qu’à descendre dans la rue et qu’il en aurait bientôt une opinion différente. Porthos partit d’un éclat de rire à cet emportement, et répondit aussitôt å d’Artagnan : Il ne suffit pas, mon ami, d’aller vite pour faire beaucoup de chemin; il faut encore éviter de se heurter. Le moindre obstacle peut causer une chute. Je vous dis d’être brave, mais non pas querelleur. L’excès de la susceptibilité et l’emportement sont aussi blâmables que la faiblesse. Permettez-moi de vous parler ainsi, d’abord en qualité de compatriote, ensuite parce que je serai avant peu votre ancien, à vous qui voulez être mousquetaire… Maintenant je ne peux pas me battre contre vous. Cependant, comme vous me paraissez tout disposé à ferrailler, je vais bientôt vous en faire passer l’envie. Sortons ensemble. et suivez-moi à distance dans la rue. Ayant dit ces mots, Porthos quitta l’antichambre et disparut. D’Artagnan ne comprenait rien à ce qu’il venait d’entendre; mais il pensa que tout allait s’expliquer, et qu’il trouverait Porthos l’attendant l’épée à la main. Il suivit donc les pas du mousquetaire. Notre jeune Béarnais était à peine arrivé devant la porte, qu’il vit Porthos descendre la rue de Vaugirard, dans la direction des Carmes déchaussés, puis s’arrêter pour parler à un gentilhomme devant l’hôtel d’Aiguillon. D’Artagnan s’arrêta aussi, bien décidé à ne pas abandonner la partie. Enfin, après un quart d’heure d’entretien pendant lequel d’Artagnan passa successivement de l’impatience à la colère, de la colère à la rage, Porthos revint å lui. Mon cher compatriote, lui dit-il, remerciez-moi, je viens de travailler pour l’amour de vous… Ne vous étonnez pas. Voici le fait dans une heure, nous devons nous battre, mes frères et moi, pour défendre l’honneur de notre compagnie, et comme vous m’avez paru avoir envie de montrer votre savoir-faire, j’ai résolu de vous intéresser à notre cause. Sans vous rien dire, je viens de prévenir l’un de nos adversaires qu’il fallait un quatriėme. De cette maniere je vous prouve que je ne pouvais accepter votre défi, et vous nous montrerez à tous que vous êtes digne de la bonne opinion que j’ai déjà de vous. L’occasion était trop belle pour refuser, et d’Artagnan accepta avec joie. Ce n’est pas qu’il fût un spadassin ou (4) Ces trois noms ne sont pas aussi étranges qu’on pourrait le croire au premier abord, ils ont même une terminaison basque fort commune. Athos est un village des Basses-Pyrénées, dans une charmante position sur le gave d’Oléron; Aramis est un joli bourg sur le Vert. Tous deux faisaient partie de l’ancienne province du Béarn, et sont enclavés aujourd’hui dans le département des Basscs-Pyrénées. Nous sommes disposés à croire que Porthos n’est autre chose qu’un de ces nombreux hameaux placés aux frontières de la France, et qui se nomment Porles, prononcé Portos dans le langage du pays. un duelliste. Il mettait l’épée à la main parce que c’était alors, comme aujourd’hui dans l’armée, un préjugé ayant force de loi, que l’on était un lâche toutes les fois que l’on refusait une occasion de s’assassiner selon les règles, Quelques instants après cet entretien, Porthos et d’Artagnan se dirigeaient gaiement de compagnie vers le Préaux-Clercs, lieu du rendez-vous. Ils y trouvèrent Athos et Aramis. Porthos s’avança seul vers ses frères, et après leur avoir expliqué les motifs qui l’avaient, pour ainsi dire, forcé à amener un étranger, il les tranquillisa sur la crainte qu’ils avaient de causer la mort d’un enfant. Pendant ce temps, d’Artagnan était heureux de penser qu’il allait avoir sept témoins de son coup d’essai, et il comptait bien cette fois n’être pas désarmé à coups de fourche par derrière. Parfaitement sûr de son poignet et de son coup d’œil, il avait encore les leçons de son père dans la tête. Aussi ne songea-t-il pas un moment qu’il pouvait trouver une main plus ferme et plus habile que la sienne. Plein de cette confiance en lui-même, il attendait ses adversaires sans crainte, quand il les vit descendre de carrosse à l’heure dite. C’étaient MM. de Jussac, commandant dans le llavre de Grâce; Biscarat, Cahusac, gardes du cardinal, et Bernajoux, capitaine au régiment de Navarre. Ce dernier venait d’être choisi pour tenir tête à d’Artagnan. En un instant, Athos, Aramis et Porthos furent en présence des trois premiers. Il ne restait que d’Artagnan et Bernajoux. Celui-ci, plus occupé à friser sa moustache qu’à tirer l’épée, cria à ses compagnons : Eh! messieurs! prétendez-vous m’avoir conduit ici pour vous amuser? ou bien vous moqueriez-vous de moi en me forçant à donner leçon à un enfant? D’Artagnan se sentit piqué de ces paroles; mais, gardant son sang-froid, il dit avec assez de calme: Je ne pense pas, capitaine, que ces messieurs aient eu l’intention de rire à vos dépens. Vous voyez en moi, non un élève, mais votre adversaire. En garde, donc! Je vais vous montrer comment, dans mon pays, les enfants tels que moi savent donner des leçons à ceux qui ont deux fois leur âge. Et, joignant l’action à la parole, il attaqua vigoureusement son adversaire. Bernajoux comprit alors à qui il avait affaire, et riposta par d’assez beaux coups. Mais d’Artagnan semblait se faire un jeu de ces tentatives, et, par des parades admirables, il évitait toujours l’épée. Enfin, aprés quelques feintes, il vit que le capitaine continuait à l’attaquer, et, par un coup d’arrêt, il l’atteignit sous le bras et le perça de part en part. Le corps de Bernajoux alla lourdement mesurer la terre. D’Artagnan, débarrassé de son antagoniste, s’élança aussitôt au secours d’Athos déjà blessé au bras par Jussac, et bientôt celui-ci fut forcé de rendre son épée. Biscarat et Cahusac, voyant les deux vainqueurs s’approcher, remirent aussi leurs armes à Porthos et à Aramis, et le combat finit à la gloire de d’Artagnan. Cependant Bernajoux n’était pas mortellement frappé. On banda sa blessure, et, après ces premiers soins, on le mit dans le carrosse do M. de Jussac, qui le transporta chez lui. Six semaines plus tard, le capitaine put serrer la main de l’enfant qu’il méprisait avant le combat, et dont il fut depuis l’un des meilleurs amis. III Nous avons dit dans le chapitre précédent que Louis XIII et Richelieu semblaient tolérer les querelles scandaleuses et les combats sanglants qui troublaient si souvent le repos de la ville et la tranquillité des familles. Mais nous avons oublié d’ajouter, et nous le mentionnons ici, que l’on représentait les duels presque journaliers des gardes du cardinal et des mousquetaires comme des rencontres fortuites et involontaires. Par ce moyen, on évitait la sévérité des édits et les condamnations qui auraient dû atteindre les coupables. Le roi apprit bientôt l’affaire dans laquelle d’Artagnan avait eu un si beau rôle. Après s’être réjoui avec Tréville de ce nouvel avantage des mousquetaires et de la peine que le cardinal devait en éprouver, Louis XIII voulut en témoigner lui-même sa satisfaction aux quatre vainqueurs, et il chargea son capitaine-lieutenant de les lui amener. Mais, le jour fixé pour cette présentation, une nouvelle aventure, plus grave que la première, par ses suites et la manière dont elle fut rapportée au roi, faillit compromettre l’avenir de d’Artagnan. Depuis le moment où les trois mousquetaires avaient associé d’Artagnan à leur combat, toute la compagnie l’avait pris en affection: il était constamment avec eux. Une étroite amitié s’était établie entre ces jeunes seigneurs jaloux de leur réputation et ce pauvre gentilhomme qui devait la rehausser un jour. On eût dit qu’il faisait déjà partie de ce noble corps. Athos, Porthos et Aramis surtout l’estimaient particulièrement, Or, le jour fixé pour la présentation au roi, d’Artagnan et les trois frères altendaient, dans un jeu de paume, l’heure à laquelle ils devaient se rendre chea M. de Tréville. Tous prenaient part au jeu. Enfin, fatigué de cet exercice, d’Artagnan cède la place à un autre et va se reposer, lorsqu’un garde du cardinal lui dit : -Ah! l’on reconnait bien en vous le futur mousquetaire. En véritable apprenti, vous cessez le jeu, parce que vous avez peur… Vous craignez une défaite, Sans prononcer un mot, d’Artagnan aussitôt fait signe au garde de sortir, et, arrivé dans la rue, il tire son épée et lui dit : Allons! en garde, faux brave qui reculez devant un vrai mousquetaire. Voyons si vous saurez mieux vous défendre en présence d’un simple apprenti. Il parlait encore, que les deux épées étaient croisées. Mais en un instant d’Artagnan, toujours maître de lui dés qu’il se voyait en face d’un combattant, avait reconnu le côté faible de son adversaire. Bientôt le garde est blessé au bras et à la poitrine; enfin, serré de près, il se sent atteint d’une troisieme blessure à la cuisse, quand ses amis, qui ont entendu le bruit, sortent en foule et tombent à l’improviste sur d’Artagnan. Cependant Athos, Aramis et Porthos avaient vu sortir leur compatriote suivi d’un garde sans beaucoup s’en inquiéter. Mais, quand les gardes sortirent en masse, ils crurent devoir les suivre, et ne tardèrent pas à voir d’Artagnan, le dos au mur, toujours impassible, tenant tête à ses nombreux ennemis. Mettre l’épée à la main et s’élancer à la défense de leur ami fut pour les trois frères l’affaire d’un moment. Alors s’établit une mêlée au milieu de laquelle Aramis jeta ce cri: A nous, mbusquetaires! On répondait assez généralement à cet appel. Les soldats aux gardes et tous les gens d’épée prenaient volontiers parti pour les mousquetaires, quand il s’agissait. de démêlés avec les gardes du cardinal. Certes, ce n’était pas contre les hommes que l’on combattait. En frappant les soldats, on pensait frapper le maître, et le peuple haïssait Richelieu. On le détestait, en premier lieu, parce qu’il était ministre, et que tous les ministres, même sans raison, sont voués à l’exécration publique; puis on le haissait encore, parce qu’on entendait chaque jour les seigneurs se plaindre du cardinal. Il y a encore beaucoup trop d’imitateurs de ce genre. Ils louent ce qui est loue plus que ce qui est louable, ils blâment ce qui est blâme plus que ce qui est blåmable. Comme on pouvait s’y attendre, une vingtaine de personnes, parmi lesquelles étaient quelques mousquetaires, accoururent à l’appel d’Aramis. Bientôt les gardes n’eurent d’autre alternative que de fuir ou de mourir sur la place. Ils battirent prudemment en retraite et se réfugièrent dans l’hôtel de la Trémouille, où ils purent seule ment se mettre à l’abri de la rage de leurs ennemis. Toutefois ils durent trembler quelque temps encore et regretter le combat de la rue, car l’exaspération était telle, que l’on parlait de mettre le feu à l’hôtel. Cependant la réflexion et la raison l’emportérent sur le désir de la vengeance. Les plus sages firent comprendre aux exaltés que c’était bien assez d’avoir grièvement blessé trois gardes, et chacun se retira, se promettant bien de recommencer à la première occasion. Le cardinal, mécontent de ce nouvel avantage des mousquetaires et jaloux de la gloire qu’ils recueillaient dans leurs combats contre ses gardes, se hâta d’aller luimême annoncer cette nouvelle rencontre au roi; mais il la dénatura tellement, qu’il la présenta comme une attaque des mousquetaires. Cependant Tréville, qui avait eu soin de recueillir les preuves du contraire, fit connaître toute la vérité; il af iivma au roi qu’un garde du cardinal avait été l’agresseur. Ce qui charma le plus Louis XIII dans ce récit, ce fut l’adresse et le courage de ce jeune Béarnais nouvellement arrivé à Paris, et il fit promettre à Tréville de le lui amener,ainsi que les trois mousquetaires. Le lendemain, les quatre Béarnais étaient auprès du roi. Athos, Porthos et Aramis furent complimentés par leur souverain, mais Louis XIII s’arrêta longtemps à l’air franc et ouvert de d’Artagnan. Tant de courage, d’adresse, de force et de sang-froid en présence du danger l’étonnaient dans une si grande jeunesse. Il se fit raconter en détail tous les incidents des deux combats auxquels d’Artagnan avait pris part; il se plut surtout à lui entendre dire, sans fanfaronnade, et comme une chose toute simple, comment il avait tenu ferme contre une foule de gardes dont les épées n’avaient pu parvenir à sa poitrine. Enfin, il lui demanda des renseignements sur sa famille et le questionna sur ses projets. D’Artagnan répondit à tout avec franchise et sans se trouver un seul instant embarrassé. Le roi dit alors à Tréville aux gardes Placer son jeune compatriote comme cadet la compagnie de son beau-frère, M. des Essarts; puis il promit à d’Artagnan de songer à son avenir, et lui fit don de cinquante louis, en témoignage de satisfaction. A cette époque, les idées de fierté que l’on affiche de nos jours n’existaient pas. D’Artagnan accepta donc avec plaisir les cinquante louis, mais il endossa tristement l’uniforme des gardes françaises. C’était avec la casaque de mousquetaire qu’il espérait faire son apprentissage dans les armes ! Peu de temps après son entrée dans les gardes, d’Artagnan suivit sa compagnie à Fontainebleau. Parmi les aventures qui signalerent son court passage dans cette garnison, il raconte la manière dont ses camarades et lui se moquérent de la vanité ridicule d’un Gascon nommé Besmaux qui se donnait des airs de grandeur en vantant le nom de Montlesun » qu’il prenait sans raison. Ce Besmaux, orgueilleux, vantard et avare, s’était fait faire un baudrier doré par devant seulement, et il avait soin de porter un manteau toutes les fois qu’il le mettait. Les cadets aux gardes se doutèrent que le baudrier n’avait pas de derrière, et un jour l’un d’eux, se roulant dans le manteau, l’arracha brusquement des épaules de Besmaux et l’exposa ainsi à la risée de ses compagnons. Cette plaisanterie faillit susciter un nouveau duel à d’Artagnan, mais il en fut quitte pour cinq jours de pri son qui lui furent infligés par son capitaine. gar La compagnie dont d’Artagnan faisait partie reçut bientôt l’ordre de se rendre à Paris, où le roi passa le régiment en revue avant de l’envoyer à Amiens. Les des françaises étant de la garde du roi, Louis XIII les fit aussitôt mettre en marche pour cette ville, dans laquelle il allait se rendre pour y appuyer les opérations du siége d’Arras, que les maréchaux de Chaulnes (1), de Chatillon (1) et de la Meilleraye avaient formé par ses ordres. Jusque-là, nous n’avons eu aucune date pour préciser les événements de la vie de d’Artagnan. Mais il n’est pas difficile de les rétablir, ou à peu près, par ses Mémoires, qui racontent, pour ainsi dire, ses actions jour par jour. . A son arrivée, il avait environ seize ans; et tout le monde, Rosnay, ses adversaires et le roi le traitent comme un enfant. Nommé cadet aux gardes, il tient pendant quelque temps garnison à Fontainebleau, et, aussitôt après, il va prendre part au siége d’Arras. Or ce siége eut lieu en 1640. Il y avait à peine un an que d’Artaguan avait quitté le Béarn. Il avait dix-sept ans; il était donc né en 1623. Une autre partie de ses Mémoires vient confirmer cette date. L’auteur y dit qu’à l’époque de la soumission de Bordeaux (1653) d’Artagnan avait treute ans. (4) Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, pelit-als de l’amiral Coligny. Ce point éclairci, nous allons continuer à enregistrer les actes de la vie du jeune Béarnais, et nos lecteurs pourront ainsi suivre les événements de sa carrière, en les comparant eux-mêmes à son âge. Il est toujours curieux. de rapprocher, dans la vie de l’homme, son âge de ses passions, de ses goûts et de sa position. Arras ayant ouvert ses portes aux Français après neuf jours de tranchée (1) (9 août 1640), Louis XIII confia le Les Espagnols, ainsi que les habitants, croyaient cette place impienable. Ils avaient mis sur leurs murailles des rats de carton en présence de chats de même matière. Ce mauvais rébus était expliqué par ce distique mis au-dessous : Quand les Français prendront Arras, Les souris prendront les chats. Les Français, maîtres de la ville, effacèrent le premier p, et il resta : Quand les Français rendront Arras, Les souris prendront les chats. commandement de cette place à Saint-Preuil, alors gouverneur de Doulens. Ce n’est pas ici le lieu de raconter la vie de ce brave officier dont les jours devaient finir l’année suivante sur un échafaud (1). Nous ne dirons pas non plus la vigilance et l’activité de ce gouverneur; mais nous engageons les hommes curieux de détails intimes à lire le volume des Mémoires que nous consultons pour écrire cette histoire. Ils y verront les aventures de Saint-Preuil avec une meunière des environs d’Arras, et ils apprendront à connaître un mari complaisant. D’Artagnan suivit la cour à Abbeville et rentra vers le milieu du mois de septembre à Paris, où il apprit enfin que Rosnay venait d’arriver. Depuis sa sortie de prison, d’Artagnan s’était informé partout du lieu où il pouvait rencontrer cet homme, cause de sa première mèsaven (1) François de Jussac d’Embleville, seigneur de Saint-Preuil, décapité à Amiens le 9 novembre 1644. ture. Aussi, dès qu’il le sut près de lui, son premier soin fut-il de le chercher afin de l’obliger å se battre. Mais Rosnay, fort peu brave de sa nature et sachant à quelle tête exaltée il aurait à répondre, s’éloignait à mesure que d’Artagnan approchait. Non content de l’éviter, il voulait s’en débarrasser pour l’avenir, et il promit quarante pistoles à quatre soldats aux gardes qui se chargérent d’assassiner d’Artagnan. Le hasard fit découvrir ce projet au jeune Béarnais. Aidé de ses amis les mousquetaires, il échappa heureusement à ce danger; ses assassins furent arrêtés, et Ros nay, ayant su qu’il y avait prise de corps contre lui, ne trouva d’autre moyen que de fuir en Angleterre pour échapper à la justice. Rosnay fut un point marquant dans la vie de d’Artagnan. C’était un de ces hommes sans âme qui méprisent un enfant, mais qui tremblent devant cet enfant s’il lève la tête. Rosnay était lâche; il n’aurait pas eu la force ni 1 le courage de prendre une arme pour se défendre. Sa peur était si grande, que jamais il n’osa se trouver en face de son ennemi. Et pourtant il le persécuta par tous les moyens piéges, tentatives d’assassinat, démonstrations, tout fut mis en œuvre par lui. Mais tant de ruses échouérent et ne purent arrêter l’existence rapide, incertaine et agitée de d’Artagnan. Une seule fois, un seul instant, Rosnay fut vainqueur dans cette lutte de persécution de deux êtres qui ne s’étaient vus que pour se détester. Il parvint à faire mettre le pauvre Béarnais en prison pour une dette qui n’était pas la sienne, et d’Artagnan n’en sortit que pour poursuivre Rosnay et pour le voir fuir encore devant lui, IV Cependant, tout en poursuivant son assassin et en évitant l’assassinat, d’Artagnan n’avait pu échapper à la nature ardente de son sang méridional. Une émotion violente ne l’avait point empêché d’en éprouver une autre, plus douce alors, mais qui devait le mettre dans de cruelles perplexités. D’Artagnan avait payé son tribut à l’amour; il s’était laissé prendre aux beaux yeux d’une maitresse d’hôtel garni. Il n’entre pas dans notre plan- et le cadre que nous nous sommes tracé ne nous le permet pas de détailler les mille aventures qui arrivèrent à d’Artagnan dans ses premieres amours, qui durerent près de trois ans. Elles sont d’ailleurs mêlées à tant d’événements, qu’il nous serait impossible de le faire sans interrompre plusieurs fois notre récit. Qu’on nous permette donc d’esquisser rapidement cette intrigue qui ne fut qu’une amourette, un désir de jeune homme, et non point une passion. On croit généralement, les femmes surtout, que la jeunesse seule sait aimer. Elles se persuadent qu’à vingtcinq ans les sens prennent la place du cœur chez les hommes. C’est une erreur bien grande, du moins dans Paris. Les jeunes gens ne cherchent que des conquêtes, les hommes veulent une amante. Dans la province, on trouve parfois un de ces amours tendres et pleins d’une patience inépuisable qui naissent et meurent dans l’extrême jeunesse, et dont on se souvient le reste de la vie, Mais si par malheur, dans Paris, un jeune homme se sent l’âme remplie de ce saint amour qu’il croit éternel, presque toujours il est méconnu, ou la femme qui en est l’objet s’amuse à le flétrir dans son origine. D’Artagnan fit comme la plupart des jeunes gens, il se laissa diriger par ses passions. Il goûta le plaisir tant qu’il remplaça le sentiment par la gaieté et l’insouciance; mais un jour son cœur voulut être de moitié avec sa tête, alors on le bafoua et il fut malheureux. Mais n’anticipons pas sur les temps et revenons à l’hòtesse. D’Artagnan la vit en poursuivant Rosnay alors logé chez elle. Jeune, fraiche et jolie, cette femme plut au Béarnais, et elle remarqua également qu’il était « d’assez belle taille, d’assez bonne mine et même d’assez beau visage. » Peu de jours après cette première entrevue, le cadet aux gardes occupait l’appartement de Rosnay et mangeait à la table de sa charmante hôtesse. Il jouissait ainsi depuis quelque temps de la possession d’une femme bonne et prévenante pour lui; il avait trouvé, avec le plaisir, la commodité d’un logement et d’une nourriture qui ne nuisaient en rien au fonds de sa bourse, lorsque le mari de sa maitresse arriva de la Bourgogne. C’était un ancien lieutenant d’infanterie qui venait de poursuivre au parlement de Dijon une succession à laquelle il avait des droits. A ce moment, la douce félicité de d’Artagnan fut un peu troublée; mais il sut bientôt la retrouver, grâce au bonheur qui l’accompagnait dans toutes ses entreprises, grâce surtout à son esprit. Ce n’était pas le retour du mari qui dérangeait ce ménage improvisé; cet homme était sans défiance. Mais il reçut, bientôt après son arrivée, un ordre de payer huit cents livres que sa femme avait empruntées, pour faire poursuivre l’affaire de Rosnay, au nom de d’Artagnan. Aussitôt son esprit fut aux champs. Pourquoi cet emprunt? Comment sa femme devait-elle une si forte somme? Il n’avait pas de quoi l’acquitter, et on le menaçait de l’exproprier si elle n’était pas payée dans huit jours. De leur côté, les deux amants ne savaient où donner de la tête. La femme voulait quitter un époux qui la battait, et d’Artagnan la consolait et l’engageait à espérer un meilleur avenir. Il n’était pas assez amoureux pour prêter la main à une folie, il n’était pas non plus assez sot pour se charger de la femme d’un autre. Enfin, il se décida à tenter la fortune pour tirer sa maîtresse d’embarras. Riche de quelques écus, il alla les jouer dans l’antichambre du roi, où les seigneurs avaient coutume de tenir les dés, » et il sortit ayant gagné quatrevingt-seize pistoles d’Espagne. Le lendemain il prévint le mari qu’il avait trouvé un homme qui lui prêterait la somme nécessaire pour empêcher la vente de ses meubles. L’hôte accepta l’offre de d’Artagnan, et celui-ci lui compta huit cents livres an nom d’Athos, qui lui fit une contre-lettre. A dater de ce jour, le cadet aux gardes vécut dans la plus grande intimité avec le mari…… et avec la femme… Toujours aimé de sa maîtresse, il se faisait adorer de l’homme qu’il trompait. Enfin il était véritablement l’ami de la maison. A l’époque de l’échéance du billet, son hôte vint le prier d’en faire reculer le paiement, et Athos, qui allait entrer en campagne, consentit à ce délai. Plein de confiance dans sa ruse, d’Artagnan tenait ainsi le mari sous sa dépendance par les obligations que cet homme croyait avoir contractées envers lui. Cependant un jour l’hôte crut s’apercevoir des relations intimes qui existaient entre sa femme et le cadet aux gardes. Il surveilla les deux coupables; mais d’Artagnan reçut alors l’ordre de marcher en Flandre avec son régiment, et il partit sans que le mari eût pu éclaircir ses soupçons. A son retour, notre galant ne trouva plus le gîte el l’entretien si commodes qu’il avait avant la campagne. Sa maitresse ne louait plus de chambres garnies: elle avait dû suivre son mari, qui avait élevé un cabaret dans la rue Montmartre. Mais s’il n’y avait plus de logement à louer, on trouvait toujours du vin à boire. D’Artagnan commença donc à entrainer ses amis les mousquetaires au cabaret de la rue Montmartre; et chaque fois qu’il y vint, sous prétexte de goûter le vin de Bourgogne, il retrouva une femme toujours plus amoureuse, lui répétant cent fois qu’elle voulait quitter un mari jaloux pour se dévouer toute à lui; et il rencontra aussi un débiteur qui s’efforçait de lui faire bonne mine. Dans ces circonstances, Athos, Aramis, et Porthos surtout, son meilleur ami, l’aidaient de tout leur pouvoir. Tantôt ils faisaient sortir le mari sous un faux prétexte; quelquefois ils le retenaient à boire avec eux, tandis que d’Artagnan était auprès de sa belle maitresse. Les trois frères veillaient toujours sur leur compatriote. Un jour, d’Artagnan et les mousquetaires arrivent au cabaret le maitre du logis était absent; la jolie cabaretière était seule. Sans perdre de temps, notre amoureux fait servir du vin à ses camarades, puis il va rejoindre sa maîtresse, qui s’était hâtéc d’aller l’attendre dans sa chambre. Les deux amants s’étaient à peine donné et rendu le premier baiser, ce baiser si doux après une longue absence ou après un obstacle surmonte, quand tout à coup le mari sort d’un petit cabinet attenant à la chambre, se précipite sur d’Artagnan, et lui décharge presque à bout portant un pistolet à la tête; mais, dans son désir de vengeance, il a manqué son coup, et le Béarnais, leste et agile, s’élance aussitôt sur lui pour l’empêcher de se servir d’un autre pistolet dont il est armé. Cependant les mousquetaires avaient entendu le bruit d’une arme à feu. Comprenant aussitôt que la vie de leur compatriote était en danger, ils voulurent aller à son secours, mais ils trouvèrent la porte fermée, et elle résista à tous leurs efforts pour l’enfoncer. Alors, ne sachant quel pouvait être le sort de d’Artagnan, ils appelérent du secours à grands cris, et bientôt parut un commissaire suivi de quelques archers. Pendant que ceci se passait, d’Artagnan, jeune et vigoureux, luttait contre le cabaretier dans la chambre, et la femme restait évanouie près des deux combattants. L’un cherchait toujours à faire usage de ses armes, tandis que les efforts de l’autre tendaient au contraire à ne lui permettre aucun mouvement, et surtout à ne pas laisser enlever son épée. Enfin, au moment où le commissaire arriva, d’Artagnan avait pu enfermer son adversaire dans le cabinet, et ce fut lui qui ouvrit la porte å ses amis. Toutes les dépositions tendant à accuser le jaloux, on s’empara de lui malgré ses menaces de faire feu, et sans écouter ses plaintes, on le conduisit au Châtelet. Il n’en sortit que huit jours plus tard, grâce aux soins de M. de Tréville et surtout aux démarches de d’Artagnan, qui lui avait pardonné sa tentative d’assassinat. Cette leçon eût suffi à tout autre qu’au jeune Béarnais; mais d’Artagnan, heureux de la possession d’une maitresse charmante et amoureuse, ne voulut pas abandonner sa conquête. Seulement il se tint sur ses gardes, parce qu’il pensa avec raison que le cabaretier le guetterait encore davantage. En effet, le jaloux veillait constamment et ne songeait qu’aux moyens de surprendre sa femme en flagrant délit; il était aidé par un de ses garçons, dans ses tentatives, mais elles échouérent toutes devant l’adresse du cadet aux gardes, devant la finesse du Gascon. D’Artagnan était aidé de son côté par Athos, qui pouvait se présenter comme créancier dans la maison, et par une femme qui favorisait les visites des deux amants. Enfin, le mari, las de voir toutes ses ruses sans succès, en vint à la plus simple, à la plus sotte, à la plus usée. Il feignit d’être forcé de faire un voyage en Bourgogne: d’Artagnan et sa maîtresse se laissèrent prendre à cette ruse de vaudeville. Le jour de ce départ, les deux coupables attendirent la nuit avec impatience. Enfin, elle arriva, et d’Artaguan et sa maîtresse furent bientôt dans les bras l’un de l’autre. Ils s’enivraient depuis peu de temps de leurs baisers, de leurs caresses, sans se douter qu’elles fussent les dernières, quand ils entendirent du bruit et crurent reconnaitre que l’on cherchait à pénétrer dans la chambre. C’était le mari accompagné de son garçon, qui venait avec une seconde clef, bien sûr cette fois de faire constater le délit. Alors notre jeune amoureux se mit à réfléchir à sa fausse position et à chercher les moyens de se tirer d’embarras; il pensait avoir le temps de prendre un parti la porte était fermée au verrou. Même dans ses folies, d’Artagnan était un garçon de précaution. Mais un mari qui soupçonne sa femme sait aussi prendre ses mesures, et notre jaloux se mit en devoir de briser avec un marteau la porte qu’il ne pouvait ouvrir. Au premier coup, elle se fendit en deux morceaux, Alors-d’Artagnan, sans revêtir ni justaucorps, ni hautde-chausses, se précipite dans le cabinet voisin, ouvre la fenêtre et vient tomber d’un deuxième étage au milieu d’une vingtaine de garçons rôtisseurs occupés à piquer de la viande au clair de la lune. Le premier étonnement passé, le maître rôtisseaur, auquel le cadet aux gardes n’était pas inconnu, lui prête des souliers, un manteau et un chapeau, et, dans cet accoutremeut, d’Artagnan se rend chez le commissaire de police. Lá, il porte plainte contre le marchand de vin, chez lequel il a voulu aller souper après avoir gagné soixante louis au jeu. Cet homme, accompagné de quatre bretteurs, l’a dépouillé, puis il lui a annoncé que son heure était ve nue. A ce moment, lui d’Artagnan, sous prétexte de re commander son âme à Dieu, est entré dans un cabinet, et c’est au risque de sa vie, en sautant par la fenêtre d’un deuxième étage, qu’il a pu échapper à une mort certaine. Le lendemain de cette plainte, le cabaretier « avait un pourpoint de pierre » dans la prison du Grand-Châtelet, et d’Artagnan restait libre et insouciant. M. de Tréville apprit bientôt cette nouvelle équipée du jeune Béarnais, et le menaça de le renvoyer à sa famille; mais, celui-ci lui ayant formellement promis de ne plus chercher à revoir sa maîtresse, on rendit la liberté au pauvre mari, qui s’estima heureux de pouvoir rentrer dans son ménage; et tout fut oublié. Six mois après. le cabaretier étant mort, l’ancienne hôtesse de d’Artagnan vint lui offrir le bonheur et le bien-être d’autrefois, mais le capitaine aux gardes se souvint de la parole qu’il avait donnée; il resta inflexible. Alors l’amour de cette femme se tourna en haine. Elle promit sa main à un capitaine suisse, amoureux de son vin et de sa jolie figure, s’il voulait la débarrasser d’un homme qui, disait-elle, avait tant compromis son honneur auprès de son premier mari. Le Suisse consentit à tout. Il envoya deux spadassins qui cherchèrent querelle à d’Artagnan et le forcerent de mettre l’épée à la main pour se défendre; mais grâce à des bourgeois qui tombèrent à l’improviste sur les agresscurs, notre héros en fut quitte pour une blessure à l’épaule. Non loin de là, la veuve épousa le capitaine, et celuici, heureux époux, ne voulut plus se charger d’un assassinat pour l’amour de sa femme. Telles furent les premières amours de d’Artagnan, qui finirent à peu près avec sa vingtième année. Jusque-là, il n’avait trouvé que le plaisir, parce qu’il riait le premier d’un mari jaloux. Il vivait joyeux et content, parce qu’il méprisait les tentatives qu’on faisait pour le séparer de sa maitresse. Enfin il croyait que rien ne pourrait arrêter cette existence folle; qu’il trouverait toujours la même facilité, la même rapidité de jouis sance. Il avait vingt ans !»
Gatien de Courtilz de Sandras, D’Artagnan le mousquetaire
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« lecture assidue » – Recherche Google
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« À cet enfant qui est né qui va naître, à ce petit tout petit enfant, j’écris, j’écris donc une lettre…
Oh fils et enfant de ta mère ta maman, que le Ciel t’accompagne toi et ta petite maman… Qu’il vous préserve vous garde en bonne santé et heureux. Que vous soyiez restiez donc unis, unis tout deux quel, quels que soient les épreuves qui s’en vont et s’en viennent. Que tes premières années soient comme les jalons qui te permettent, te permettront d’être et de devenir l’enfant, l’enfant équilibré et heureux que nous souhaitons tous que tu deviennes. Que le Ciel vous protège, qu’ensemble, vous ayez la vie, la vie de famille heureuse et harmonieuse, faite de joie et de bonheur, d’un bonheur renouvelé chaque jour et par la présence l’attention que vous saurez vous témoigner l’un et l’autre. Qu’elle, elle puisse te lire t’apprendre des histoires le soir pour t’endormir.
Ne sais-tu pas ne le sais-tu donc pas que tu es que tu restes et resteras son plus grand rêve, sa plus noble mission. Faire, faire de toi ce jeune homme bon et fort, éduqué et intelligent… Ah !, mon petit, longue est la route, lointaines sont les échéances, mais sache mon petit, sache mon petit apprendre et assez vite assez tôt, à honorer à sentir à comprendre ta maman.
Elle, elle t’éclairera, te donnera et je le sais bien, tout, tout ce que tu voudras, tout ce dont tu auras besoin, ne fait-elle donc pas et pas déjà attention à toi…, n’as-t-elle pas eue un grand soupir un grand soulagement à savoir, te savoir et déjà heureusement en bonne santé.., ne veille-t-elle donc pas chaque jour à prendre soin de toi… par ses mouvements dans sa prudence… par ses paroles d’amour qu’elle t’envoie et je le sais très bien…, tu les sens les ressens, ses émotions, n’est-ce pas.. son amour ses espoirs, ses craintes pour toi…
Seras-tu donc un enfant sage et intelligent, un bon petit garçon, prudent et timide, ou bien, ou bien plutôt un casse-cou, imprudent, téméraire… Pour l’instant, tu dors, bouges et t’exerces dans son ventre… Vas-y, vas-y donc doucement, doucement quand même… Pense à maman, ta petite maman…
Elle, elle veille, veille aussi sur moi, sur mon père, ton grand père. Je souhaite, te souhaite d’hériter et comme ta maman de ses forces, ses formidables qualités… Formidable !, formidable qu’était ton papi ton grand père… Puisse-T-il, puisse-t-il donc veiller oui veiller sur toi. Petit secret: lui, il, Robert, ton grand père, il le fait déjà, et oui et oui…, car la vie, la vie mon petit, la vie est une école, une grande école, une passation un relais… J’enseigne… j’enseigne moi à mon fils à ma fille, lesquels eux-mêmes enseignent enseigneront à leurs fils à leurs filles, et donc… et donc à toi.
Tu es, seras bien entouré, à n’en point douter. Maman, papa, grand oncle, grand cousin grande cousine, amis et amies de maman, ça en fait, en fera du monde de toi.
Nous nous, on t’attend, on attend ta venue. Ta maman, ta maman nous a dit nous l’a dit, nous l’a annoncé cette année.
2021, mais tu es, tu es donc toi d’une autre époque, d’un autre siècle du futur !…
Le futur… le futur t’appartient, t’appartiendra. Fais en, fais en donc du temps oui du temps ton ami, du temps de ce temps si précieux qui nous est tous offert, rends-le profitable, fais en ton allié. C’est avec joie, une grande joie, et beaucoup d’espoir, que l’on t’accueillera.. Qui sait, tu seras peut être notre sauveur, notre bien aimé à tous, et laisseras peut être ton nom dans l’Histoire.
En attendant… en attendant donc, sois donc un enfant sage, apprends, apprends donc bien toutes tes leçons, l’alphabet, l’alphabet d’abord…, puis ton nom, les lettres, les couleurs les nombres les mots les fleurs, les noms des animaux, à bien écrire à bien compter, à bien mémoriser tes leçons, fais, fais donc la fierté, oui la fierté de tes parents, des tiens, de ta famille.
Amuse-toi, toi bien aussi. Sois donc heureux, joyeux, souriant, honnête, de bonne compagnie, sage, prudent. Ne sois pas… présomptueux !, oui ! oui !…, ce mot existe, dictionnaire, allez… dictionnaire là, là-bas…, allez allez, fais donc, donc tes devoirs.. ne fais donc pas…, pas toi comme moi, sois, sois toi oui toi un puit de sciences, de sagesse, travaille cultive, enrichit ta mémoire, et réussit !, réussi de toutes les manières possibles et imaginables, je veux, ne peut moi vouloir que ton bien… Les autres, les autres aussi, sauf, sauf bien sûr les méchants, mais eux, ne fais pas comme eux, n’agis surtout pas comme eux, ne les écoutes pas, ne les écoutes pas surtout, ils ne sont pas gentils, pas sages ni intelligents… Ne suis pas, ne suis donc pas leurs exemples, on leur a, leur a pas appris… Je sais je sais, ils ont l’air, l’air donc drôles… drôles comme ça, leurs propositions peuvent te charmer, t’apparaitre innocentes, bénignes comme ça… Prends donc bien soin de réfléchir, toi mon petit, sois, sois donc plus sages et intelligents qu’eux, laisse-les donc croire, croire eux bien tout ce qu’ils veulent, en leurs sagesses leurs savoirs à eux… S’ils t’embêtent, dis-leur, dis-leur juste » moi, mes doigts, j’ai pas donc envie de les manger, c’est pas bon ! » ils comprendront plus tard…
Ne fais pas n’agit pas comme eux, et n’attends pas, n’attends pas toi d’avoir, d’en avoir que des soucis des regrets, des malheurs…, pour réagir.
Écoute, écoute donc que mes paroles, veille, veille bien sur elles, qu’elles, elles te gardent, te préservent toi de prendre de t’aventurer sur des sentiers des chemins dangereux, ( allez allez dictionnaire…, sentier).
T’as pas, pas toi envie d’être, de rester bête, inculte, de t’entendre dire, répéter, « cet enfant ne sait rien, ne veut rien faire, ni travailler ni apprendre, il ne pense, ne pense qu’à jouer, qu’à s’amuser » tu ne veux, ne veux pas toi que l’on dise, que l’on raconte que tu ne sais même pas ce que veut dire tel ou tel mot… Alors allez, travaille, travaille donc, apprend.
Et puis.., en plus, tu as de qui tenir… Écoute bien ce que je vais te dire: la légende dit que ton grand père, ton grand père Robert avait établi les meilleurs notes d’une très très grande école, une des meilleurs universités du monde…, oui! oui! demande à maman !
Ne fais pas, pas donc toi comme moi, n’attends pas toi d’avoir, d’en avoir que des problèmes des soucis pour réagir. Même, même si tu as, disons…, 10, 10 sur 10 à un de tes contrôles tes devoirs, dits-toi, dits-toi juste que oui, oui, c’est, ça a été facile, mais facile non pas parce que toi tu étais a été fort, très fort, mais plutôt, plutôt parce que c’est, ce l’était vraiment donc, vraiment facile. Si, si tu te dits cela, si tu réussis, parviens à te dire ça, au lieu, au lieu d’être, de te montrer content, trop content de toi, se ta personne… alors, alors peut-être que tu iras loin. N’oublie pas cela, c’est toujours facile, très facile d’avoir des bonnes notes dans les petites classes, à l’école au primaire au collège, mais c’est, cela deviendra oui deviendra nettement plus difficile plus tard.
Garde bien en mémoire cela. Car là, arrivé là, si toi tu n’as pas pris l’habitude de travailler, de te soucier d’apprendre, de mémoriser toutes tes leçons… , le « toutes » n’est pas anodin, anodin, dictionnaire) , d’apprendre d’avoir appris bien donc toutes tes leçons, histoire maths français géographie anglais latin, bah si tu ne t’exerces pas, ne t’es pas exercé, ne t’attelles pas dès aujourd’hui à un jeune âge, à apprendre à bien apprendre, à cultiver ta mémoire, enrichir tes connaissances…, bah tu seras, deviendras éventuellement quelqu’un, quelqu’un qui en manque en manquera, ta conversation sera vide, l’ensemble de ton savoir sera, sera comme toi limité, et du coup, ta réussite, aussi. Alors ne perds pas n’en perds pas donc trop que du temps… demande toi donc, et assez tôt assez vite dans ta vie, qui, à qui donc fait-on fera-t-on donc appel, appel plus tard… qui, qui c’est qui aura ou non des difficultés pour réciter, pour apprendre les longs, les très longs cours de droits de philosophie d’histoire, de politique… qui, qui c’est qui aura n’aura jamais rien lu ni appris… qui, qui donc n’aura pas la culture les connaissances nécessaires pour être un bon citoyen… utile dans sa branche, aux connaissances multiples, rigoureux dans ses analyses, maîtrisant les concepts et les idées, éclairant le monde par ses avis et sa sagesse ses connaissances…, qui pourra, ne pourra donc pas répondre qu’aux questions, aux problèmes aux problèmatiques qu’il y aura, que la société rencontrera.
Alors alors voilà, voilà donc, ne fais pas, pas donc cette bêtise, cette ânerie que de prendre donc à la légère ton éducation, tes professeurs, leurs leçons et avis, tu ne veux… ne veux donc pas décevoir maman, elle qui bosse qui paye et trime pour toi chaque jour, paye tes soins ton école tes vacances…, elle qui veille, a déjà tant veillé sur toi… tout ça pour que toi tu fasses l’idiot, l’imbécile en classe, à la maison… Non non, le temps passe, va passer et demain, et bientôt, tu ne seras pas, ne seras un enfant, mais un homme, un jeune homme déjà… À toi, à toi donc de te demander, quel, lequel d’entre eux tu veux donc être… cela ne vaut-il pas, donc pas la peine que tu penses, y penses donc et maintenant…
Allons allez, écoute, écoute donc les leçons d’un vieux singes, des vieux singes tes parents tes enseignants… c’est quoi, quoi donc ce bulletin de notes que je lis, que j’ai sous les yeux… Les notes, oui les notes sont bonnes, mais…, mais c’est quoi, quoi dits, dits donc que ces appréciations… alors, alors c’est ça, c’est donc ça, ça ce que tu fais en classe… je vais, je vais moi donc.. te dépose en classe à l’école…pour que toi, toi derrière tu fasses le clown, le cirque en classe…, me faire honte, nous faire honte, c’est donc pour ça que je te dépose moi à l’école chaque matin… mais te fous pas de moi…
Allez… allez je t’embrasse, petiot… »
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« Nous n’entrerons ici dans aucun détail ; ce que nous aurions à dire se représentera en partie quand nous parlerons de son séjour au petit séminaire de Saint-Acheul, où une carrière plus vaste s’ouvrit à son zèle. Au mois de décembre 1812, le gouvernement impérial ordonna la suppression du collège de Montdidier. M. DEBUSSI et la plupart de ses collègues se rendirent au séminaire d’Amiens pour s’y appliquer à l’étude de la théologie, en attendant des jours plus heureux. Sa piété tendre et affectueuse, ses manières douces et insinuantes, son zèle actif et industrieux ne tardèrent pas à lui gagner tous les cœurs. Il n’usa de son influence que pour introduire parmi les jeunes séminaristes diverses pratiques propres à nourrir la ferveur et surtout la dévotion au Cœur de Jésus. Après un an de séjour au séminaire, il fut appelé à la direction de la Maîtrise des enfants de chœur du Chapitre de la cathédrale et y demeura jusqu’à l’époque de l’établissement du petit séminaire de Saint-Acheul, c’est-à-dire jusque vers la fin d’octobre 1814.
M. DEBUSSI était diacre au moment de son entrée à Saint-Acheul. Il y fut chargé d’enseigner les humanités et de remplir en même temps les fonctions de préfet des classes. Au mois de février de l’année suivante, 1815, l’obéissance lui fit une obligation de recevoir le sacerdoce. Il serait difficile d’exprimer avec quelle vivacité de foi et d’amour le nouveau prêtre célébra pour la première fois les saints mystères. C’était le premier vendredi de mars. Il adressa aux élèves un petit discours plein d’onction et de feu, dans lequel il exaltait les miséricordes du Seigneur à son égard. Tous les assistants furent attendris, et l’on vit même couler des larmes lorsque, profitant de la circonstance du jour spécialement consacré au Sacré-Cœur de Jésus, il fit l’humble aveu de l’éloignement qu’il avait éprouvé autrefois pour cette touchante et solide dévotion, et l’abjuration des erreurs du jansénisme dans lesquelles il avait eu le malheur de se laisser entraîner.
Quelques mois après sa promotion au sacerdoce, il passa de la chaire d’humanités à celle de rhétorique, qu’il occupa six ans. On vit alors briller en lui avec un nouvel éclat des qualités qu’il est rare de trouver réunies : un jugement sain, une érudition vaste, une mémoire heureuse qui le servait à son gré, un goût exquis formé par la lecture assidue des anciens, de Cicéron surtout qu’il recommandait sans cesse aux jeunes gens, un tact fin et délicat pour saisir les beautés et les défauts des ouvrages d’esprit et pour les faire sentir à ses élèves, un talent tout particulier pour la traduction, enfin une connaissance approfondie des langues latine et française qu’il écrivait l’une et l’autre avec une pureté et une élégance peu communes. Ces qualités, justement appréciées par tous ceux qui ont eu l’avantage d’entendre ses leçons, auraient peut-être fait de lui le digne émule des Rollin, des Jouvency, des Porée, s’il lui eût été donné de pousser plus loin sa carrière. Aussi n’y avait-il pas un seul de ses collègues qui ne fût disposé à souscrire à son jugement dans les disputes littéraires et à s’en rapporter à ses décisions en matière de goût. Sa réputation n’était pas concentrée dans le cercle étroit où il avait cru devoir se renfermer : les personnes du dehors savaient apprécier son mérite. À peine était il entré au petit séminaire de Saint-Acheul que le chancelier de France lui écrivit pour le prier de présider à l’éducation de ses enfants. Dans une autre circonstance où l’on avait lieu de craindre pour l’existence de la maison, les directeurs de l’institution de Sainte-Barbe s’empressèrent de lui donner le témoignage le plus flatteur de leur estime ; ils le prièrent avec instance de choisir leur établissement préférablement à tout autre, ajoutant qu’ils ne lui proposaient aucune chaire en particulier parce qu’ils ne pouvaient lui offrir rien qui ne fût au-dessous de son mérite, mais qu’il n’avait qu’à choisir et qu’on se ferait un devoir de souscrire à son choix. Les personnes qui ont vu les réponses qu’il fit au chancelier et aux directeurs de Sainte-Barbe y ont reconnu tout à la fois ce tact délicat qui sait saisir toutes les convenances et une fermeté inébranlable à suivre la voie que son dévouement pour la religion lui avait tracée. Pour achever son éloge littéraire, il suffira d’ajouter que ces qualités dont nous avons parlé étaient rehaussées par une modestie bien rare et faite pour charmer ceux qui, connaissant son mérite, ne pouvaient se lasser d’admirer dans une même personne tant de talents et tant d’oubli de soi-même. Ainsi, tandis qu’il attirait tous les regards, il s’étonnait qu’on pût même penser à lui.
Que dirons-nous maintenant de ses travaux, de ses vertus comme ministre de Jésus-Christ, comme prêtre attaché au petit séminaire d’Amiens ? Nous pouvons avancer sans crainte d’être taxés d’exagération que si la religion et la vertu ont été en honneur à Saint-Acheul, c’est en grande partie à son zèle que cette maison en est redevable. Il excellait dans l’art d’inspirer la piété et de la faire goûter, soit par ses entretiens et sa direction toute paternelle, soit par quelques mots édifiants jetés à propos dans la conversation ou en classe, soit enfin par ses instructions et ses exhortations. C’est par la prière qu’il attirait sur ses paroles les bénédictions célestes ; et il a avoué dans l’intimité de la confiance que quand il avait quelques avis particuliers à donner aux élèves, il ne le faisait qu’après y avoir mûrement pensé devant Dieu, souvent même qu’après avoir offert le saint Sacrifice à cette intention. Il prêchait avec autant de facilité que d’onction ; dans ses dernières années, un canevas très court et quelques moments de préparation lui suffisaient. On retrouvait dans ses sermons, et en général dans tout ce qui sortait de sa plume, un si fréquent et si heureux emploi de l’Écriture Sainte qu’elle semblait devenue comme sa langue naturelle : sous ce point de vue, personne peut-être n’a plus approché que lui du style de Saint Bernard. C’est ce qui lui donnait cette éloquence du cœur douce et pénétrante, pleine à la fois de force et de suavité, à laquelle il était comme impossible d’opposer une longue résistance.
On est généralement persuadé que M. DEBUSSI reçut de Dieu des lumières particulières sur la connaissance et l’amour de Notre-Seigneur. La dernière année de sa vie, il n’en pouvait parler que ses yeux ne se remplissent de larmes. Voici ce qu’on lit dans le journal de sa retraite de 1818 : « Dans la méditation du royaume de Notre-Seigneur, grande joie de lui appartenir. Adveniat regnum tuum. J’ai vu de nouveau que la dévotion à Notre-Seigneur était l’essence de la religion, et qu’il ne pouvait mieux être connu et comme approfondi que par l’étude de son divin Cœur. » Le Cœur sacré de Jésus était sa dévotion favorite, celle à laquelle il rapportait toutes les autres ; semblable à un feu qu’on entretient avec soin, elle allait toujours croissant. Depuis le moment où il commença à la connaître jusqu’à la fin de sa vie, il travailla constamment à l’étendre, soit en formant des associations en l’honneur des trente-trois années du Sauveur, soit en portant les élèves à s’approcher des Sacrements les premiers vendredis de chaque mois, soit enfin par ses prédications fréquentes sur cet objet si cher à son cœur. Aussi un curé respectable de la ville a-t-il, sans le savoir, satisfait au plus ardent de ses désirs en l’invitant à parler dans son église les premiers vendredis du mois sur le Sacré-Cœur, ce qu’il fit tant que ses forces le lui permirent, en disant des choses toujours nouvelles.
Mais ce qui montre encore mieux avec quelle ardeur il souhaitait de voir cette dévotion se propager et quels trésors de miséricorde il y avait découverts, c’est un ouvrage où il prouve que la France ne trouvera le salut et le repos que dans Notre-Seigneur et surtout dans la dévotion à son divin Cœur. La mort l’empêcha de mettre la dernière main à cet ouvrage qu’il avait intitulé L’Unique Sauveur de la France. À l’amour de Jésus il joignit celui de sa sainte Mère, et jamais il ne sépara ces deux dévotions. Il avait présidé à l’établissement de la Congrégation de la Sainte Vierge, et durant sept années qu’il la dirigea, il ne cessa de donner des preuves d’un zèle sans bornes pour l’accroissement de la dévotion à la Mère de Dieu ; il composa même à ce sujet les Nouvelles Visites au Saint-Sacrement et à la Sainte Vierge, dont la seconde édition est déjà presque épuisée ; enfin on ne finirait pas si l’on voulait parler de toutes ses pieuses sollicitudes pour entretenir la ferveur parmi ses chers congréganistes, c’est ainsi qu’il les appelait. S’il entrevoyait quelque relâchement parmi eux, il s’en affligeait au point de faire craindre pour sa santé : il fallait alors faire diversion à ses tristes pensées et lui offrir des motifs de confiance et de consolation. On doit à son dévouement pour la gloire de Marie et pour le bien des âmes le projet de ce Nouveau Mois de Marie, dans lequel on verra qu’il a rattaché à chacune des fêtes de la Sainte Vierge une des principales vérités du salut, persuadé, dit-il lui-même dans sa préface, « que les cœurs étant bien disposés durant ce mois par leur dévotion à la Mère de Dieu, par leurs prières et autres bonnes œuvres, c’était le moment favorable pour leur rappeler ces grandes vérités ». Il ne put terminer cet ouvrage.
Les travaux auxquels il se livrait étaient au-dessus de ses forces, qu’il ne consultait pas toujours assez. Sa santé s’altéra insensiblement ; elle avait toujours été délicate, mais il ne ressentit qu’au mois de mai 1821 les premières atteintes de la maladie qui le conduisit au tombeau. Elle commença par une légère douleur d’estomac. Comme le mal ne cédait point aux remèdes, il fit un voyage à Paris pour consulter les médecins, et dès lors il interrompit son cours de rhétorique pour ne plus le reprendre. Après un séjour d’environ trois mois dans la capitale, il revint à Saint-Acheul un peu mieux portant, et il se traîna de la sorte jusqu’à la fin de l’année 1821, où son mal prit un caractère plus alarmant. Depuis quelque temps, il avait eu des pressentiments de sa fin prochaine. « La mort, écrivait-il dans sa retraite de 1821, la mort est l’écho de la vie ; si je veux mourir en bon prêtre, il faut vivre tel : il est temps de s’y mettre. Qui est-ce qui a plus que moi des assurances de mort prochaine ? » Et depuis cette époque, lorsqu’il faisait une fois le mois avec ses congréganistes l’exercice de la préparation à la mort, il leur suggérait des réflexions qui indiquaient assez la persuasion intime où il était que sa fin approchait. Le 31 décembre, dans les souhaits autorisés par l’usage, il reçut les vœux qu’on lui adressait comme devant être les derniers ; et en effet, dès ce moment, ses forces allèrent toujours en diminuant d’une manière qui ôta presque tout espoir de le conserver. Des prières, des neuvaines furent faites de tous côtés pour obtenir sa guérison ; lui-même s’unit avec simplicité à une neuvaine qui lui fut proposée en l’honneur d’une fervente religieuse morte depuis peu en odeur de sainteté. La vivacité de sa foi pouvait obtenir sa guérison ; tous l’espéraient, il l’espéra lui-même, mais sans toutefois la désirer. Du reste, on est fondé à croire, d’après une ouverture qu’il fit à son confesseur, que dans la nuit qui termina cette neuvaine, il eut un songe mystérieux qui lui fit connaître que la santé lui serait rendue si sa puissante Protectrice voulait insister, mais que jamais il ne serait mieux préparé à la mort qu’il ne l’était en ce moment. Il n’hésita point, il accepta la mort.
Dieu, dans l’accomplissement de ce grand sacrifice, voulait récompenser sa fidélité et donner en même temps à toute la maison l’édifiant spectacle de la résignation, du calme, de la paix qui accompagnent les derniers combats du juste. Tous les élèves, particulièrement les congréganistes de la Sainte Vierge et ceux dont il avait dirigé la conscience, se disputaient l’avantage de le garder, de le veiller même la nuit ; les places étaient retenues longtemps d’avance. La plupart voulurent recevoir sa bénédiction, et l’on remarqua que cette bénédiction produisit des effets merveilleux ; plusieurs même, parmi les plus indifférents et les plus froids, ont depuis entièrement changé de conduite et ont pu être cités comme des modèles de ferveur. Le 27 janvier 1822, il se trouva si faible que l’on jugea à propos de ne pas différer davantage à lui administrer le saint Viatique. Il le reçut en présence de toute la communauté, avec cette vivacité de foi et d’amour qui lui était ordinaire et qui tira des larmes de tous les yeux. Quand le prêtre qui l’administrait lui demanda selon le Rituel s’il pardonnait de bon cœur à ceux de qui il pouvait avoir eu lieu de se plaindre : « Oui, répondit-il, oui de tout mon cœur ; mais c’est à moi, ajouta-t-il tout ému et la voix entrecoupée de soupirs, c’est à moi de le demander, ce pardon. Je demande pardon à tous du scandale que je leur ai donné par mon mauvais caractère et ma vie peu religieuse. » Le lendemain matin, il reçut l’extrême-onction, et sa foi semblait redoubler à mesure que l’huile sainte coulait sur chacun de ses membres.
Depuis ce moment, il ne s’occupoupa plus que des choses du ciel. Il est difficile de rien voir d’aussi édifiant et d’aussi touchant que les derniers jours de ce vertueux prêtre. Toutes ses actions, toutes ses paroles portent cette empreinte de foi, de piété, d’amour de Dieu, qui avait été l’âme de toute sa vie. Mais le sentiment qui parut le dominer alors, ce fut une tendre confiance en la miséricorde de Dieu et une vive impatience de se voir réuni à l’objet de son amour. « J’ai connu, disait-il, j’ai connu quelqu’un qui au moment de la mort répétait sans cesse : In justificationibus tuis meditabor ; pour moi, ces paroles sont ma devise : In judiciis tuis supersperavi. » Un des motifs qui contribuaient le plus à lui donner cette douce confiance était, comme il disait lui-même, d’avoir pendant un assez grand nombre d’années travaillé à inspirer aux élèves une grande dévotion pour les saints. « Comment pourrait-il arriver, continuait-il avec sa simplicité ordinaire, que ces saints dont je me suis efforcé de propager le culte ne me reçussent point dans le ciel ? Ils m’y recevront et me conduiront eux-mêmes à la très Sainte Vierge dont j’ai dirigé les enfants pendant plusieurs années ; et cette Mère de bonté, sans avoir égard à mes faiblesses, me présentera au Cœur de son divin Fils, dans lequel je me reposerai éternellement. Qu’il m’est doux, disait-il encore, de mourir pour mon Dieu à l’âge où mon Dieu est mort pour moi ! »
Voyant un jour un de ses confrères avec qui il était étroitement lié assis près de lui, la figure triste et abattue : « Qu’avez-vous donc ?, lui dit-il, vous me paraissez bien fatigué. » Celui-ci dissimula d’abord, mais enfin, n’y pouvant plus tenir, il lui dit : « Croyez-vous que je n’éprouve pas de peine de vous voir dans l’état où vous êtes ? — Comment, reprit le malade avec effusion de cœur, vous vous affligez de ce qui cause mon bonheur ? Je vous avoue que j’envisage ce dernier moment avec une grande résignation ; ce n’est pas assez, je dirai même avec délices. Oh ! que c’est une sainte pratique que cette préparation à la bonne mort qui a lieu tous les mois à la Congrégation ! » Puis il ajouta avec un vif sentiment de foi : Oportet corruptibile hoc induere incorruptionem, et mortale hoc induere immortalitatem. Tunc fiet sermo qui scriptus est : Absorpta est mors in victoria, etc. Dans l’intervalle qui s’écoula depuis la réception des derniers Sacrements jusqu’à sa dernière heure, il se fit dire plusieurs fois les prières des agonisants, qu’il avait si souvent admirées et récitées avec consolation dans le cours de sa vie. Quand le prêtre était arrivé à ces paroles : Proficiscere, anima Christiana, de hoc mundo, il ne pouvait contenir ses transports.
Il espérait mourir le 2 février, fête de la Purification de la Sainte Vierge, jour où devait finir la retraite des élèves. Dieu ne sembla le conserver encore huit jours contre toute espérance que pour renouveler dans tous les cœurs l’impression des grandes vérités de la retraite. « Je m’épuise en soupirs, disait-il le matin du jour de cette fête, je m’épuise en soupirs. Sera-ce pour aujourd’hui ?, disait-il encore au médecin. » Et conservant jusqu’à ce dernier moment, si terrible pour le pécheur, toute la sérénité de son âme et la gaieté douce qui lui était naturelle : « Eh bien, M. le docteur, est-ce aujourd’hui que vous me donnez mon passeport pour l’éternité ? » Il ne cessait de répéter quelques textes qui marquaient la sainte impatience de ses désirs : Expecto donec veniat immutatio mea ; expectans expectavi Dominum. Chaque soir, quand il demandait : « Est-ce pour cette nuit ? » et qu’on lui répondait qu’il n’en était pas encore là, il s’écriait : Heu mihi, quia incolatus meus prolongatus est ! Enfin, quand on lui eut annoncé que le terme approchait, il répéta ces paroles dont s’était autrefois servi saint Louis de Gonzague en pareille circonstance : Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus. Stantes erant pedes nostri in atriis tuis, Jerusalem.
Le 8 février au soir, on s’aperçut qu’il baissait sensiblement ; il sembla même avoir perdu toute connaissance depuis dix heures de la nuit jusqu’au lendemain. Enfin, le 9, un peu avant huit heures du matin, il s’endormit tranquillement dans la paix du Seigneur, à l’âge de trente-trois ans, au moment où une communauté religieuse finissait une neuvaine commencée à son intention. C’était, selon ses désirs, un samedi, jour de l’octave de la Purification de la Sainte Vierge. Le bruit de sa mort fut bientôt répandu dans toute la maison ; à peine la classe fut-elle terminée que les élèves se précipitèrent dans la chambre où il avait rendu le dernier soupir. La vénération qu’inspirait sa vertu était telle qu’ayant aperçu une soutane qu’il avait portée, ils la mirent en pièces pour s’en partager les morceaux. On le revêtit des habits sacerdotaux et l’on exposa son corps dans l’un des appartements de la maison que l’on avait tapissé en blanc. Quatre clercs et quatre congréganistes récitèrent sans interruption l’office des morts, en se relevant successivement huit par huit jusqu’au lendemain à fieve heures du soir. Sa figure ne paraissait nullement altérée ; elle conservait encore cet air de douceur, de calme et de sérénité qui l’avait rendu si aimable. Il ressemblait à un homme endormi ou abîmé dans une profonde contemplation.
On fut obligé de modérer l’empressement des élèves qui ne ceasaient de se porter en foule dans la chambre où il était exposé. Il fut réglé qu’on s’y rendrait par classe dans le courant de l’après-dîner. On aurait peine à concevoir l’impression vive que sa vue produisit sur eux, car ils l’aimaient tous comme un père. On en vit plusieurs qu’il fallait arracher d’auprès de son corps. Ils allaient prier à toutes les heures libres ; quelques-uns même y retournaient trois et quatre fois pendant la même récréation. Les traits les plus remarquables de sa vie et de sa mort faisaient l’objet de toutes les conversations : on ne tarissait point sur ses louanges. Les vicaires généraux du diocèse, accompagnés d’un grand nombre d’ecclésiastiques et des habitants les plus recommandables de la ville, se firent un devoir d’assister aux obsèques de ce vertueux prêtre. Il fut inhumé dans le cimetière de Saint-Acheul, où son corps attend le jour de la résurrection générale pour partager le bonheur et la gloire d’une âme dont il a partagé ici-bas les travaux et les souffrances. »
[1] Le livre et le contexte de publication : » Ce texte est un extrait de la Notice sur la vie de M. Debussi, prêtre, directeur de la Congrégation et professeur de rhétorique au petit séminaire de Saint-Acheul, parue initialement peu après sa mort en 1822, puis intégrée à des recueils biographiques et historiques sur la célèbre maison d’éducation jésuite de Saint-Acheul (près d’Amiens). Cet établissement fut l’un des foyers les plus influents de la Restauration catholique en France au début du XIXe siècle. [2] L’auteur (et sujet principal) : Bien que rédigée anonymement par l’un de ses confrères jésuites du séminaire, cette biographie spirituelle est consacrée au père Jean-Baptiste Debussi (1788–1822). « Entré chez les Jésuites (Pères de la Foi), il est ici dépeint comme une figure exemplaire de la contre-offensive spirituelle face à l’héritage révolutionnaire et napoléonien, se distinguant par son rejet du jansénisme et son rôle pionnier dans la propagation de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus auprès de la jeunesse. »
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« L’expérience ne prouve-t-elle pas que celui qui habituellement hante les impies et les libertins finit par être lui-même entraîné dans l’impiété et dans le libertinage ? On prend petit à petit les idées, les sentiments, les mœurs de ceux qu’on fréquente. De là cet adage si tristement vrai : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. » Il y a même un plus grand danger pour la Foi dans la lecture assidue des journaux irréligieux qu’il n’y en a dans la fréquentation des personnes irréligieuses. Celles-ci, on ne les voit pas chaque jour, tandis que chaque jour on lit le mauvais journal. Il peut se faire, sans doute, qu’une première, qu’une seconde lecture ne fasse pas une mauvaise impression. Mais la lecture continuée, la lecture habituelle de ces écrits ne manquera pas de produire ses effets funestes. Chaque lecture sera comme la goutte d’eau qui, à force de tomber sur la pierre, finit par la creuser. Lire assidûment les mauvais journaux, c’est vivre habituellement dans une atmosphère méphitique, malsaine, corrompue. Sans s’en apercevoir, on s’incorpore le mauvais air et avec lui le germe de la maladie et de la mort. Immense est le nombre de ceux dont ce genre de lectures a perverti l’esprit et corrompu le cœur.
Au témoignage de saint Jérôme, l’Espagne et le Portugal tombèrent dans l’hérésie par la lecture des livres des priscillianistes. Qu’est-ce qui a détruit la Foi en France à la fin du dernier siècle et amené le renversement du trône et de l’autel ? C’est la lecture des mauvais livres. Qu’est-ce qui a jeté cette même France dans cette déplorable et inextricable situation, dans cette impiété et cette anarchie où nous la voyons plongée aujourd’hui ? La lecture des journaux impies et cyniques. Les horreurs sans exemples dans l’histoire dont en ce moment la ville prétendument la plus civilisée du monde est le théâtre [2] sont les tristes fruits des doctrines impies, subversives de toute autorité et de tout ordre, semées dans le sein des familles par les mauvais journaux. Qu’est-ce qui, en notre libre et catholique Belgique [3], a dans des milliers de familles, si pas encore éteint, du moins affaibli le sens moral, le sens chrétien, le sens catholique ? Ce sont les mauvais journaux. Qu’est-ce qui dans ce même pays a, si pas encore détaché les cœurs de l’Église, du moins fortement entamé, ébranlé et sapé l’attachement et le dévouement à cette divine institution ? Ce sont les mauvais livres, les journaux antireligieux. Et d’où viennent, chez un si grand nombre des jeunes gens de nos jours, cette langueur dans la vie chrétienne, cette facilité à négliger les devoirs religieux, cet affaiblissement du respect pour l’Église, son auguste Chef, ses Ministres ? Tout cela se remarque chez les lecteurs des mauvais journaux.
« Vae homini per quem scandalum venit », a dit Jésus-Christ [4] ; « Malheur à l’homme par qui arrive le scandale ! » Vous êtes obligés tous d’éviter le scandale. Or, lire les mauvais journaux, c’est donner le scandale à l’épouse, aux enfants, aux serviteurs, à son voisinage. Lire les mauvais journaux, c’est se déclarer hostile à Dieu qu’ils blasphèment, à Jésus-Christ qu’ils outragent, à l’Église qu’ils insultent. C’est faire croire qu’on approuve et partage leurs idées, leurs opinions, leurs sentiments, leurs erreurs, leurs attaques. Sont-ce, je vous le demande, les amis, les partisans de Jésus-Christ, ceux qui lisent ces journaux et s’y abonnent ? Qui oserait le dire ? Et s’il suffit pour se constituer son adversaire de ne pas se déclarer pour Lui, de rester insensible aux assauts qu’on Lui livre, de ne pas défendre Sa cause : « Qui non est mecum, contra me est » [5], de quel œil doit-Il regarder ceux qui se plaisent à lire les blasphèmes et les outrages que chaque jour voit éclore contre Lui ?
Je suppose qu’un journal attaque journellement votre honneur personnel, votre réputation, et cherche à miner votre crédit, la confiance dont vous honorent vos semblables ; liriez-vous ce journal ? Le répandriez-vous ? Regarderiez-vous comme votre ami, comme vous étant dévoué, celui qui trouverait son plaisir à lire les injures, les insultes dont il vous ferait l’objet ? Non, évidemment. Quels chrétiens, quels catholiques surtout êtes-vous, si l’honneur de Jésus-Christ, l’honneur de son Épouse l’Église vous intéresse, vous touche moins que le vôtre ? Familles chrétiennes, liriez-vous, répandriez-vous des journaux traînant habituellement dans la boue les chefs, les membres de votre maison ? Non, et vous auriez parfaitement raison. Mais Jésus-Christ n’est-il pas la Tête de ce corps mystique, le Père de cette immense famille qu’on appelle l’Église et dont vous êtes les membres ? De cette comparaison, tirez vous-mêmes la conclusion.
Supposons qu’un jour quelque sectaire vienne ouvrir en cette ville une série de conférences religieuses dans le but de combattre et de démolir les vérités de la Foi. Pourriez-vous, sans blesser votre conscience, sans exposer votre croyance, sans scandaliser votre prochain, assister à ces réunions ? Pourriez-vous, par votre assistance, encourager le faux docteur ? Votre bon sens et votre religion répondent négativement. Il y aurait pourtant moins de danger à fréquenter ces conférences antichrétiennes qu’à lire les journaux antireligieux. La chose est facile à comprendre : ces conférences ne se donnant pas chaque jour, ne distilleraient pas chaque jour non plus le poison de l’erreur dans l’oreille de l’auditeur. Le journal, au contraire, répète chaque jour les mêmes manœuvres, et par là est plus sûr de réussir.
Ce que nous venons de dire de la lecture des mauvais journaux, nous le disons aussi des abonnements aux mauvais journaux. Est-il permis de favoriser, de soutenir, de propager une mauvaise œuvre, de seconder une mauvaise entreprise ? Votre conscience répond que non. Eh bien, ceux qui composent, éditent des journaux contraires à la Foi, à l’Église, à Jésus-Christ, ne font-ils pas une œuvre mauvaise, impie ? Et celui qui s’abonne à de tels journaux ne favorise-t-il pas, ne soutient-il pas, n’aide-t-il pas à propager les mauvais journaux ? Eh bien, le peut-il ? Et en le faisant, ne se rend-il pas gravement coupable devant Dieu, devant l’Église et devant la Société ? Comment ! Vous ne pouvez nier que les mauvais journaux soient les ennemis de Dieu, les adversaires de l’Église, les corrupteurs de la Société, et vous payez ceux qui outragent Dieu, insultent l’Église, corrompent la Société ! Vous leur procurez les moyens, les armes pour faire cette triple guerre ! Vous vous déclarez donc vous-mêmes en faveur de cette guerre impie. Si vous aimiez Dieu, si vous aimiez Jésus-Christ, si vous aimiez son Église, c’est-à-dire si vous étiez catholiques, loin d’alimenter leurs ennemis, vous les affameriez. En leur refusant votre argent, le montant de votre abonnement, vous les réduiriez à l’impuissance, à l’impossibilité de faire le mal. Vous faites le contraire en prenant ou en continuant vos abonnements aux journaux hostiles à vos croyances religieuses. Vous ne voulez pas frapper directement et de vos propres mains le Fils de Dieu, mais vous chargez d’autres mains de faire cet affreux exploit. Et vous croyez être innocents du sang que vous aidez à répandre ! Vous êtes censés dire aux rédacteurs et éditeurs de mauvais journaux ce que les Juifs dirent à Pilate en lui livrant Jésus-Christ : « Vous savez qu’il ne nous est pas permis de faire mourir personne : Nobis non licet interficere quemquam » [6]. Mais vous, journalistes, dénigrez, bafouez, calomniez, frappez, écrasez ! Vous êtes à la fois lâches, ingrats et cruels. Vous êtes de plus inconséquents. Vous n’ouvririez point la porte de votre maison et ne prendriez point d’abonnement au journal flétrissant dans ses colonnes votre personne ou votre famille, et vous agissez dans un sens tout contraire quand il s’agit de la gloire de Dieu et de votre Rédempteur, quand il s’agit de votre Foi et de l’Église qui en est la fidèle gardienne. Non, vous ne pouvez pas, par vos abonnements, alimenter ces officines infernales où se forgent et se fourbissent les instruments qui doivent battre en brèche l’inexpugnable citadelle de l’Église, sous peine de vous constituer vous-mêmes les ennemis de cette Église. Aussi peu qu’il vous serait permis de contribuer par votre obole à la construction d’un oratoire que projetterait d’élever au milieu de vous le sectaire dont nous parlions tantôt, aussi peu vous est-il permis de faire servir votre argent à édifier ou à entretenir le temple de Bélial, c’est-à-dire le temple de l’erreur, du mensonge et du vice.
Que si vous le faites, et que vous vous obstiniez à continuer cette coopération, sachez que la bouche du prêtre ne peut pas s’ouvrir pour prononcer sur vous le mot de la réconciliation. Hé quoi ! Vous déclarez ne vouloir pas renoncer ni à la lecture ni aux abonnements des mauvais journaux, c’est-à-dire que vous déclarez vouloir continuer à entretenir la guerre à Jésus-Christ, et vous prétendez obtenir de ce même Jésus-Christ le pardon de cette conduite coupable ? N’est-ce pas absurde ? Le confesseur aurait-il plus de pouvoir en votre faveur que Celui dont il tient sa mission ? Or, je suppose que Jésus-Christ, descendant au milieu de nous, prît la place du confesseur, et que vous allassiez lui faire l’aveu que voici : « Seigneur, je lis habituellement et entretiens par mes abonnements des journaux qui vous outragent, vous raillent, combattent votre doctrine et attaquent vos institutions. Je reconnais que c’est mal faire. Néanmoins, je ne veux renoncer ni à cette lecture ni à ces abonnements. » Jésus-Christ pourrait-il Lui-même vous absoudre ? « Non », avez-vous déjà répondu dans votre intérieur. Or, si Jésus-Christ dans ce cas ne peut vous remettre vos péchés, le prêtre, qui n’est que son ministre, le pourrait-il ?
Et puis, de quel front, lecteur et soudoyeur d’écrits qui éclaboussent chaque jour de leurs impiétés la personne divine du Sauveur, préconisent chaque jour la suppression de tous les droits et de toutes les libertés de son Église, recueillent avidement les plus infâmes calomnies contre les institutions fondées ou favorisées par l’Église, de quel front iriez-vous vous asseoir à la Table eucharistique, prendre part au banquet d’amour auquel ne sont invités que les disciples, que les amis du Dieu eucharistique : « Facio Pascha cum discipulis meis » [7] ? Cette participation au mystère d’amour, outre qu’elle serait un acte d’ignoble hypocrisie, un véritable baiser de Judas, serait encore un scandale et un sujet d’affliction pour le croyant. Et le ministre de Dieu, le dispensateur de ses mystères, ne s’y opposerait pas, la favoriserait même et s’en rendrait complice !
Et comment, lecteurs opiniâtres, abonnés obstinés de ces journaux suintant à toutes les lignes l’ironie, le sarcasme, le mépris des vérités de la Foi et de son divin Auteur, comment vous présenterez-vous un jour devant votre Juge ? « Vous voilà donc, dira Celui-ci, vous voilà, enfant dénaturé, vous voilà pour recevoir la solde gagnée par vos œuvres. Vivant, vous avez rougi devant les hommes de Moi, de mon Nom et de ma Doctrine ; à mon tour de rougir de vous devant mon Père : Qui me erubuerit et meos sermones, hunc Filius hominis erubescet [8]. Dans votre vie, vous m’avez méconnu comme votre Maître et votre Dieu ; de quel droit prétendez-vous qu’après votre mort je vous reconnaisse comme mon fidèle ? Nescio vos [9]. Pendant votre vie, vous m’avez méprisé, honni, raillé ; vous avez applaudi à tous les outrages dont m’accablaient des plumes impies et des bouches sacrilèges ; eh bien, Moi aussi je rirai à votre ruine et me moquerai de vous : Ego quoque in interitu vestro ridebo et subsannabo [10]. Pendant votre vie, vous m’avez fait la guerre, fourni des armes à ceux qui me la faisaient, payé les attaques dont j’étais l’objet ; vous avez fait l’œuvre de Satan, servi la haine des puissances infernales contre Moi. Quelle autre récompense avez-vous méritée, quelle autre récompense puis-je, sans blesser ma justice, accorder à votre zèle que celle de vous donner pour partage d’être avec les hypocrites : Partemque ejus ponet cum hypocritis [11], et de vous faire partager les pleurs et les grincements de dents des démons : Illic erit fletus et stridor dentium [12] ? »
Ah ! Plutôt que de vous exposer à subir un jour ce triste sort, inévitable pour les incorrigibles et les endurcis, renoncez sans délai et à la lecture des journaux que l’Église vous interdit, et aux abonnements à ces journaux. Employez les loisirs que vous laisse l’accomplissement de vos devoirs à des lectures propres à éclairer votre esprit, à ennoblir votre cœur, à porter votre volonté au bien, à corroborer votre Foi, à grandir et à dilater votre espérance, à attiser et à enflammer votre charité. Montrez-vous en tout et toujours les vrais, les fidèles, les dévoués enfants de cette Église hors de laquelle il n’y a point de salut.
Ainsi soit-il. »
L’auteur et l’origine du texte : Les références répétées à « notre libre et catholique Belgique » indiquent que l’auteur est un ecclésiastique belge (très probablement un évêque dans un mandement ou une lettre pastorale, ou un prédicateur de renom). À cette époque, l’épiscopat belge menait un combat doctrinal féroce contre la presse libérale et séculière, alors en pleine expansion.
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« Sa vie rude, chargée de travail, baignée de grand air, ne laisse pas de champ aux humeurs fragiles de l’émotivité et aux complications délicates ou fallacieuses de l’introspection et du sentiment ; il y gagne en solidité, il y perd en grâce. Une santé fruste et insensible, parfois brutale, règle ses sentiments. La sexualité est souvent plus précoce et grossière chez lui que chez l’enfant des villes ; aussi ses orages laissent-ils moins de dégâts derrière eux : la nature les cicatrise aussi vite que les écorchures de son enfance. Les sentiments sociaux sont peu développés et de courte portée. Le paysan est trop longtemps seul avec sa terre ; il est formé à la société de l’homme avec la chose plus qu’à la société de l’homme avec l’homme. Il a toujours confiance dans la terre, même quand elle le déçoit, il est toujours, au prime abord, défiant avec l’homme, même quand il le connaît. Il est dur avec les autres comme il est dur avec le travail et comme les éléments sont durs avec lui-même. Sa sociabilité se réduit généralement au voisinage, qui est trop mêlé d’intérêts pour que les sentiments gratuits s’y développent aisément. Par contre, il est fidèle comme la terre, dévoué dans l’infortune. Si l’on veut estimer son intelligence, il faut d’abord se rappeler que le paysan ne sait pas parler. Son esprit, engourdi par la langue, a plus de feu souvent qu’il ne paraît à l’étranger : une parole de lente sagesse vient parfois en témoigner, une saillie, sorties de journées entières de silence. »
Emmanuel Mounier
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« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.
Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “
FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne
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EXPRESSIONS
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1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu
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SIGNIFICATIONS
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A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.
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« feu », Mentions, Extraits
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« Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quelqu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à nôtre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »
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Dynamiques systémiques à anticiper
« L’émergence des clans invisibles : Ils se forment et se solidifient autour de regards entendus, de blagues réservées ou de silences complices.
L’épreuve tacite des nouveaux : Analyse des tests subtils imposés par l’ancien groupe (laisser seul à une table, ironiser sur une initiative, ignorer poliment).
Le comportement en moments de crise : Identification de qui garde son calme (stabilité émotionnelle), qui devient toxique (recherche de boucs émissaires) et qui soutient sans bruit.
Les réajustements discrets : Certains supérieurs hiérarchiques ne réagissent pas immédiatement ; ils notent tout, accumulent la donnée, puis recadrent sobrement au moment opportun (Kairos).
Le triomphe des évolutions lentes : À terme, la constance devient pleinement lisible et l’incohérence éclate irrémédiablement au grand jour. »
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« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. »
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« Existence, préexistence de réseaux de De Niro entre guillemets comme mise en garde, comme structure existence, préexistante, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements, gouvernements de la société. » »
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« En mathématiques :
en algèbre linéaire, une transposition est le fait de calculer la transposée d’une matrice (c’est-à-dire d’inverser les lignes et les colonnes de cette dernière) ou la transposée d’une application linéaire (notion cohérente avec la précédente) ;
en algèbre générale, la transposition est un 2-cycle, c’est-à-dire une permutation consistant à échanger deux éléments d’un ensemble.
En logique des propositions, une transposition est une règle de remplacement valide qui permet d’échanger l’antécédent avec le conséquent »
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Transposition — Wikipédia
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« Comment les organisations testent la loyauté sans que le test ne soit visible
« Le test de loyauté implicite compte parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée sait rarement qu’elle l’est. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation décontractée ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.
L’apprentissage de six mois des Carbonari en fut la première version formalisée : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant un semestre, reproduisant les règles de l’ancienne guilde des charbonniers, période durant laquelle leur fiabilité, leur discrétion et leur engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de filtrage prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées imitant la Passion du Christ — que les apprentis accédaient au grade de maître, où les secrets opérationnels et l’obligation d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » leur étaient communiqués.
Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de filtrage calibrée. D’abord, ils passaient du matériel en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses fournies et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts par « bombes à seaux » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.
Le compartimentage de l’information fonctionne lui-même comme un mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes pièces d’information et qu’une pièce fuite, la source de la fuite peut être identifiée en retraçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance Combat était divisé en une série de cellules qui s’ignoraient mutuellement — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation isolée et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.
L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un volume considérable d’informations a été recueilli par le passé par les forces ennemies et leurs informateurs auprès de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les propos inconsidérés induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL auquel toute organisation est confrontée. » Les commandants observaient les habitudes de consommation, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas par des tests formels, mais par un suivi passif continu. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Des interrogatoires sont fréquemment simulés lors de l’entraînement pour sensibiliser les volontaires à ce qui les attend. »NCeux qui craquaient sous la pression de l’exercice étaient identifiés avant de pouvoir compromettre l’organisation.
L’échec de test de loyauté documenté le plus dévastateur fut celui de Roman Malinovsky, du Parti bolchevique. Agent de l’Okhrana (police secrète tsariste) ayant gravi les échelons jusqu’au Comité central et dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovsky fit une telle impression sur Lénine qu’il fut élu au Comité central. Lorsque Boukharine remarqua que « plusieurs fois, lorsqu’il organisait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, des agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovsky avait eu connaissance de chaque rendez-vous — il écrivit à Lénine. Lénine écarta les avertissements. Quand Vladimir Bourtsev suggéra que Malinovsky pourrait être un espion, Lénine ordonna à Malinovsky lui-même de mener l’enquête. Lors d’une conférence en 1913 réunissant 22 bolcheviques près de Zakopane, cinq s’avérèrent être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, a contribué à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement mené à la Grande Terreur. »
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« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt…. d’un regard, des points, une topographie, un schéma, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée!… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les doigts, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous!… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
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« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »
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« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
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« Un bien portant ? Parfois Un malade qui s’ignore. »
On peut croiser tous les jours, des gens qui paraissent fringants, sont dans leur trip, sont en forme, souriants, de joyeux et gais lurons…, mais qui sont en fait complètement à côté de la plaque.
Parfois, c’est une voiture, un occupant qui passe, souvent un peu vite, musique à fond, en train de délirer sur un son hardcore, rap, whatever… Ça plane, ça gaze sévère.
Les mêmes se retrouvent en hp, toujours à écouter leur son, mais entre quatre mûrs ! Le délire, est toujours là, la même musique de merde, les croyances aussi, mais cette fois, le sourire a disparu, reste plus que la musique, le bonhomme, ça sourit moins, souvent y a toujours de la haine, toujours la violence aussi, parfois des rires, le visage de l’homme, avec le temps. Sorte de BD, de bande dessinée, tragico-comique, absurde, dégueulasse… stupide, stupide surtout. »
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« Ceux qui appartiennent au mal, également sans réserve, et dont la conscience est endormie, cautérisée, ne souffrent pas non plus : mais qui leur enviera jamais ce calme effrayant ? »
Père Dom Paul Delatte
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« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
« La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des POINTS D’INFLEXION BIOGRAPHIQUES — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »
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« Dans les ports, les employés les plus fragiles, ceux qui ont des problèmes familiaux ou des dettes, sont des proies faciles. Les trafiquants se renseignent, les ciblent, font du racolage à coups de chantages et de menaces. «Si un collègue change d’attitude, s’il semble tout d’un coup avoir plus d’argent ou travailler en dehors de ses heures, c’est un signal d’alerte. Nous ne poussons pas à la délation, mais il faut bien observer», dit Sara Van Cotthem. Tant les douanes que le syndicat de dockers font des campagnes de prévention contre le narcotrafic, la dangerosité de ces gangs et la corruption. «Dans ce milieu-là, «une fois seulement», ça n’existe pas.»
Les douaniers font très attention à ne pas être identifiables pour éviter d’être approchés par la mafia. «Si nous sortons dans un bar après le travail, ce ne sera jamais en uniforme. Nous devons également faire attention à ce que nous postons sur les réseaux sociaux.»
Quand la cocaïne se déverse sur les ports d’Anvers et de Rotterdam – Le Temps
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« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »
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« Can’t let that happen. »
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«« Françoise » dans la Drôme », Observatoire de l’implicite, Youtube
18 minutes, 24 secondes
«… l’implicite, l’implicite… le nom dit… ça me paraissait très mystérieux… donc euh… en fait… ce que vous nous avez proposé, c’est très simple, riche… mais c’est un débu… il me semble que l’on aura… d’autres occasions entre nous… de reprendre ce genre d’interrogations…. il me semble que c’est… ça fait partie de… la non-violence finalement…on fonctionne toujours avec de l’implicite… surtout que l’on acceuile beaucoup de nouveaux… et les nouveaux ils peuvent d’autant moins nous tracer… si on a trop d’implicites… »
«La façon dont vous venez…de venir à pieds… c’est déjà une humilité… donc euh… on peut savoir quand on s’attend à recevoir des gens dans la simplicité… vous venez dépouillés des biens, des oripeaux, des gens qui sont avec le cartable, etc quoi… des gens dont on s’entoure quand on vient faire des reportages»
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Ce que les enseignants perçoivent prédit mieux l’avenir que les notes
« Les évaluations comportementales des enseignants — commentaires sur la motivation, l’autodiscipline, la participation, le respect des consignes — constituent l’un des prédicteurs les plus puissants de la réussite socio-professionnelle ultérieure, rivalisant avec le QI et le statut socio-économique familial. Une convergence remarquable d’études longitudinales menées sur trois à cinq décennies, dans des contextes culturels variés (Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Canada, Luxembourg, États-Unis, Finlande, Suède, France), démontre que les jugements formulés par les enseignants sur les compétences non cognitives des élèves dès l’âge de 5-6 ans prédisent les revenus, l’emploi, la santé et même la criminalité 30 à 50 ans plus tard. Toutefois, cette puissance prédictive est à double tranchant : ces mêmes évaluations incorporent des biais systématiques liés au genre, à l’origine sociale et à l’ethnicité, et fonctionnent comme mécanismes de reproduction sociale autant que comme indicateurs de compétences réelles.
Les évaluations des enseignants surpassent le QI comme prédicteur d’avenir
L’étude la plus décisive sur la fiabilité comparée des sources d’évaluation non cognitive provient du laboratoire de James Heckman. Feng, Han, Heckman et Kautz (2022), publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences, ont comparé systématiquement les rapports des enfants (auto-évaluation), des parents et des enseignants sur les compétences non cognitives (Big Five) de 2 857 enfants suivis longitudinalement. Résultat sans ambiguïté : les rapports des enseignants présentent la meilleure cohérence interne et la plus forte valeur prédictive sur les résultats cognitifs et comportementaux ultérieurs. Les auto-évaluations des enfants et les rapports parentaux n’ajoutent qu’un pouvoir prédictif marginal au-delà de ce que captent déjà les enseignants. Comme le résume Tim Kautz, co-auteur : « Si vous ne pouvez choisir qu’une seule mesure, choisissez le rapport de l’enseignant. » Les enseignants, observant de nombreux élèves dans des situations comportementales variées sur de longues périodes, disposent d’un cadre de référence comparatif que ni les parents ni les élèves eux-mêmes ne possèdent.
Ce résultat est corroboré par Jackson (2018), publié dans le Journal of Political Economy, qui démontre à partir de données administratives exhaustives de Caroline du Nord que les effets des enseignants sur les résultats non mesurés par les tests standardisés — absences, suspensions, progression dans les niveaux — prédisent des impacts plus importants sur l’obtention du diplôme secondaire et l’entrée à l’université que leurs effets sur les scores aux tests. La corrélation entre effets sur les tests et effets comportementaux n’est que de r = 0,22, ce qui signifie que les tests seuls échouent à identifier de nombreux enseignants excellents. L’inclusion des deux types de mesures plus que double la variabilité prédictible des effets enseignants sur les résultats à long terme.
En France, l’étude de Guimard, Cosnefroy et Florin (2007), portant sur 5 549 élèves du panel DEPP suivis du CP à la 6ème, confirme que les évaluations comportementales des enseignants — notamment l’attention, l’organisation de la tâche et la confiance en soi — contribuent significativement à l’explication des performances académiques futures et des parcours scolaires, indépendamment de l’effet spécifique des performances académiques initiales et des variables sociodémographiques.
Trente à cinquante ans de suivi : les preuves longitudinales
L’étude de Dunedin : un gradient dose-réponse sur 32 ans
L’étude multidisciplinaire de Dunedin (Moffitt et al., 2011, PNAS) constitue probablement la démonstration la plus rigoureuse. 1 037 enfants nés en 1972-73 en Nouvelle-Zélande ont été suivis de la naissance à 32 ans avec un taux de rétention exceptionnel de 96 %. L’autocontrôle a été mesuré par un composite incluant les évaluations des enseignants, des parents, des observateurs et les auto-évaluations, aux âges de 3, 5, 7, 9 et 11 ans. Les résultats révèlent un gradient dose-réponse saisissant : entre le quintile le plus élevé et le plus bas d’autocontrôle dans l’enfance, les problèmes de santé multiples passent de 11 % à 27 %, la dépendance aux substances de 3 % à 10 %, le revenu sous le seuil de pauvreté de 10 % à 32 %, et les condamnations pénales de 13 % à 43 %. Ces effets persistent après contrôle du QI et de la classe sociale d’origine.
Les cohortes britanniques : prédiction sur plus de 40 ans
Daly, Delaney, Egan et Baumeister (2015, Psychological Science) ont exploité deux cohortes nationales britanniques — la BCS (n ≈ 17 000, nés en 1970) et la NCDS (n ≈ 17 000, nés en 1958) — suivies respectivement jusqu’à 38 et 50 ans. Les évaluations des enseignants portant sur l’autocontrôle des élèves à 7-10 ans (items mesurant la capacité d’attention, la persévérance, la concentration, le respect des règles) prédisent la probabilité et la durée du chômage plus de quatre décennies plus tard, après contrôle de l’intelligence, de la classe sociale et du genre. L’effet est amplifié en période de récession économique. Une augmentation d’un écart-type de l’autocontrôle évalué par les enseignants à 7 ans prédit également une probabilité supérieure de 4-5 points de pourcentage de détenir une retraite complémentaire (Daly et al., 2017).
L’étude québécoise : du jardin d’enfants aux revenus fiscaux 30 ans plus tard
Vergunst, Tremblay, Nagin et al. (2019, JAMA Psychiatry) ont suivi 2 850 enfants québécois de la maternelle (5-6 ans) jusqu’à 33-35 ans, en utilisant les déclarations fiscales gouvernementales comme mesure objective des revenus. Les évaluations des enseignants de maternelle portaient sur l’inattention, l’hyperactivité, l’agressivité, l’opposition, l’anxiété et la prosocialité. L’inattention à 6 ans est associée à des revenus inférieurs à 33-35 ans pour les deux sexes ; la prosocialité à 6 ans prédit des revenus supérieurs pour les garçons. Une étude complémentaire (Orri, Vergunst et al., 2023, JAMA Network Open) estime que les profils comportementaux combinés (externalisation + internalisation) évalués annuellement par les enseignants de 6 à 12 ans sont associés à des pertes cumulées de revenus estimées à 357 737 dollars sur une carrière de 40 ans.
Le Luxembourg et Project Talent : 40 et 50 ans de suivi
Spengler, Brunner, Damian et al. (2015, Developmental Psychology) ont suivi 745 élèves luxembourgeois de 12 à 52 ans. L’évaluation par les enseignants du « sérieux scolaire » (studiousness) à 12 ans prédit directement et indirectement le prestige professionnel et le revenu à 52 ans, après contrôle du QI et du statut socio-économique parental. Spengler, Damian et Roberts (2018, Journal of Personality and Social Psychology), exploitant le dataset massif de 346 660 lycéens américains de Project Talent (1960), ont démontré que le fait d’être un « élève responsable » et de manifester de l’intérêt pour l’école prédit le niveau d’études, le prestige professionnel et le revenu 50 ans plus tard, au-delà du QI, du statut socio-économique et des traits de personnalité (Big Five).
L’effet Pygmalion : des attentes qui se réalisent
L’expérience fondatrice de Rosenthal et Jacobson (1968), « Pygmalion in the Classroom », a démontré que des élèves aléatoirement désignés comme « bloomers » auprès de leurs enseignants ont gagné significativement plus de points de QI que les élèves contrôles, avec des effets concentrés chez les plus jeunes (1re année : +27,4 points vs. +12,0 pour le groupe contrôle). La synthèse de Hattie (2009), Visible Learning, attribue aux attentes enseignantes une taille d’effet de d = 0,43, les classant parmi les influences les plus puissantes sur la réussite scolaire.
Le débat scientifique s’est déplacé vers la question de l’ampleur et des conditions de ces effets. Jussim et Harber (2005, Personality and Social Psychology Review) concluent que les prophéties autoréalisatrices sont réelles mais typiquement modestes (r = 0,1 à 0,2, soit 5-10 % de la variance), qu’elles ne s’accumulent pas massivement au fil du temps, et que les attentes des enseignants prédisent les résultats des élèves davantage parce qu’elles sont exactes que parce qu’elles sont autoréalisatrices. Cependant — et c’est le point crucial — les effets sont disproportionnellement puissants pour les élèves de milieux défavorisés et issus de groupes stigmatisés (Madon, Jussim & Eccles, 1997).
Les recherches de Rubie-Davies (2006, 2007) introduisent le concept d’enseignants « à hautes attentes » vs. « à basses attentes ». Les élèves d’enseignants à hautes attentes progressent de d = 1,05 sur une année scolaire, contre d = 0,05 pour ceux d’enseignants à basses attentes — une différence considérable. L’essai contrôlé randomisé Teacher Expectation Project (Rubie-Davies, Peterson, Sibley & Rosenthal, 2015, Contemporary Educational Psychology, 84 enseignants) démontre qu’une intervention formant les enseignants aux pratiques des enseignants à hautes attentes produit 28 % d’apprentissage supplémentaire en mathématiques.
L’extension la plus significative vers les trajectoires à long terme provient de Papageorge, Gershenson et Kang (2020, Review of Economics and Statistics), utilisant les données longitudinales nationales ELS (≈ 6 000 élèves de 10th grade suivis jusqu’à 26 ans). L’élasticité de l’obtention du diplôme universitaire par rapport aux attentes des enseignants est d’environ 0,12 : avoir un professeur de mathématiques qui s’attend pleinement à ce qu’un élève obtienne un diplôme universitaire (vs. un qui pense que l’élève n’a aucune chance) augmente les chances d’obtention du diplôme d’environ 17 points de pourcentage. Sorhagen (2013, Journal of Educational Psychology) montre que les attentes inexactes des enseignants de 1re année prédisent les scores standardisés à 15 ans — soit un suivi de 9 ans — avec des effets plus forts pour les enfants de familles à faible revenu.
Heckman et la révolution des compétences non cognitives
Le programme de Perry Preschool : la preuve décisive
Le projet le plus influent de James Heckman est sa réanalyse du Perry Preschool Project — 123 enfants afro-américains défavorisés, randomisés en 1962, suivis jusqu’à 55 ans (Heckman, Pinto & Savelyev, 2013, American Economic Review ; Heckman & Karapakula, 2019 ; García, Heckman & Karapakula, 2023, Journal of Political Economy). Le programme n’a pas durablement augmenté le QI (à 10 ans, groupes traitement et contrôle avaient le même QI moyen). Mais il a modifié de manière durable les traits de personnalité — conscienciosité, persévérance, sociabilité. L’impact à court terme sur les compétences socio-émotionnelles explique largement les impacts à long terme sur l’emploi et la criminalité à 40 ans (analyse de médiation, Heckman et al., 2013). À 55 ans, les effets significatifs persistent sur l’emploi, la santé et la criminalité, avec des effets intergénérationnels : les enfants des participants traités ont 30+ points de pourcentage de moins de probabilité d’avoir été suspendus de l’école et 30+ points de plus de probabilité d’avoir un diplôme secondaire.
« Hard Evidence on Soft Skills »
Heckman et Kautz (2012, Labour Economics) établissent que les tests de rendement ignorent ou mesurent mal les « soft skills » — traits de personnalité, motivations, préférences — qui sont valorisés sur le marché du travail et à l’école. Les récipiendaires du GED (équivalence du diplôme secondaire) ont des capacités cognitives comparables aux diplômés du secondaire mais manquent significativement de traits de personnalité (conscienciosité, persévérance), ce qui explique que leurs performances sur le marché du travail ressemblent davantage à celles des décrocheurs. Les scores aux tests à l’adolescence n’expliquent qu’environ 17 % de la variance des revenus adultes ; le QI seul n’en explique qu’environ 7 % (Bound et al., 2001). Heckman, Stixrud et Urzua (2006, Journal of Labor Economics) démontrent par un modèle structurel que les compétences non cognitives sont au moins aussi importantes que les capacités cognitives pour les salaires, l’emploi, la scolarité, la grossesse adolescente, le tabagisme et le comportement criminel.
Duckworth : l’autodiscipline bat le QI
Duckworth et Seligman (2005, Psychological Science) ont mesuré l’autodiscipline de 140 puis 164 élèves de 8th grade par auto-évaluation, évaluation parentale, évaluation par les enseignants et questionnaires de choix monétaires. L’autodiscipline a prédit les notes finales, l’assiduité, les scores aux tests standardisés et la sélection dans un programme compétitif. L’autodiscipline expliquait plus du double de la variance par rapport au QI pour les notes finales, l’assiduité et la sélection scolaire. Roberts, Kuncel, Shiner, Caspi et Goldberg (2007, Perspectives on Psychological Science), dans une revue méta-analytique d’études longitudinales prospectives, démontrent que l’amplitude des effets des traits de personnalité sur la mortalité, le divorce et le prestige professionnel est indiscernable de celle du statut socio-économique et des capacités cognitives.
Les biais : quand l’évaluation reproduit les inégalités
Le poids de l’origine sociale dans le jugement professoral
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont fourni le cadre théorique fondamental. Dans Les Héritiers (1964), ils documentent qu’un fils de cadre supérieur avait 80 fois plus de chances d’entrer à l’université qu’un fils d’ouvrier agricole. Dans La Reproduction (1970), ils introduisent le concept de « violence symbolique » : l’imposition d’un arbitraire culturel par la classe dominante à travers l’action pédagogique. Les corrections et commentaires des enseignants utilisent des termes « transparents à la classification sociale » — « vulgaire », « lourd », « pauvre », « étroit », « médiocre », « gauche », « maladroit » — qui fonctionnent simultanément comme jugements académiques et jugements sociaux.
Pierre Merle (1996, L’évaluation des élèves, PUF) a démontré empiriquement, par 32 entretiens approfondis avec des enseignants de lycée, que les fiches de renseignements contenant des informations sur l’origine sociale créent des pré-jugements influençant l’évaluation ultérieure. L’évaluation incorpore non seulement la performance académique mais aussi la conformité comportementale : « L’évaluation, au-delà de mesurer les compétences scolaires, est aussi une modalité possible de sanction et de gratification des comportements scolaires. » Merle (2007, 2018) confirme qu’à compétence identique, les élèves de milieux défavorisés sont les plus pénalisés, et que les évaluations comportementales (effort, participation, attitude) influencent directement les dossiers Parcoursup et l’accès aux filières sélectives.
Biais ethniques : l’effet d’escalade stéréotypique
Tenenbaum et Ruck (2007, Journal of Educational Psychology) ont conduit quatre méta-analyses montrant que les enseignants formulent des attentes plus positives pour les élèves européens-américains que pour les élèves latinos (d = 0,46) ou afro-américains (d = 0,25), adressent plus de discours positifs aux élèves européens-américains (d = 0,21), tout en ne dirigeant pas plus de critiques vers les minorités (d = 0,02) — suggérant un pattern de négligence plutôt que d’hostilité manifeste. Okonofua et Eberhardt (2015, Psychological Science) ont identifié un « effet d’escalade stéréotypique » : après une première infraction, les réponses des enseignants sont similaires quelle que soit l’ethnicité de l’élève ; après une seconde infraction, les enseignants perçoivent le comportement de l’élève noir comme plus grave, se sentent plus irrités, et sont plus enclins à envisager la suspension. Gregory, Skiba et Noguera (2010, Educational Researcher) montrent que les disparités raciales dans les sanctions scolaires se concentrent sur les infractions subjectives (comportement perturbateur, insolence) plutôt qu’objectives (vandalisme, tabac).
Biais de genre et étiquetage informel
Lavy et Sand (2015, NBER) ont démontré en Israël que les biais de genre des enseignants en primaire affectent l’écart de réussite au secondaire : une augmentation d’un écart-type du biais pro-garçons augmente les scores des garçons de ≈ 0,09 ET et diminue ceux des filles de ≈ 0,10 ET en 12th grade. L’étude ethnographique fondatrice de Rist (1970, Harvard Educational Review) a documenté comment, dès le huitième jour de maternelle, une enseignante avait réparti les enfants en groupes de niveau fondés non sur les capacités cognitives mais sur des caractéristiques liées à la classe sociale (couleur de peau, habillement, odeur corporelle, niveau d’éducation familial), avec une mobilité quasi nulle entre groupes par la suite. Hargreaves, Hester et Mellor (1975) ont identifié trois étapes du processus d’étiquetage : spéculation (hypothèses initiales), élaboration (affinement par interaction), stabilisation (le label devient fixe et filtre toute information ultérieure).
Le système français : le conseil de classe comme chambre d’orientation
La recherche française apporte un éclairage distinctif sur les mécanismes institutionnels par lesquels les évaluations comportementales se transforment en décisions d’orientation contraignantes. Marie Duru-Bellat (1988, IREDU ; 1992, avec Mingat) a démontré que l’orientation constitue un mécanisme fondamental de production d’inégalités — davantage que les écarts de réussite académique eux-mêmes. À niveaux de performance académique identiques, les élèves d’origines sociales différentes reçoivent des conseils d’orientation systématiquement différents. Ce second canal — impliquant directement les jugements des enseignants et les recommandations du conseil de classe — est particulièrement puissant aux transitions clés (5ème→3ème, 3ème→lycée).
Philippe Perrenoud (1984/1995, La fabrication de l’excellence scolaire) a théorisé, à partir d’observations ethnographiques dans les écoles primaires genevoises, comment l’évaluation scolaire est un processus de « transformation des différences culturelles en hiérarchies formelles légitimes ». L’excellence n’est pas mesurée mais fabriquée : les observations comportementales informelles des enseignants construisent continûment des hiérarchies qui sont ensuite formalisées dans les notes et les décisions d’orientation. Stéphane Bonnéry (2007, Comprendre l’échec scolaire) a mis en évidence le « malentendu sociocognitif » : les élèves de milieux populaires interprètent les attentes scolaires de manière littérale/comportementale plutôt que cognitive, et les enseignants évaluent souvent le comportement plutôt que la compréhension, masquant les difficultés jusqu’à la rupture au secondaire.
Le conseil de classe, réunissant trois fois par an l’équipe pédagogique, constitue le site institutionnel central où notes et appréciations sont converties en décisions d’orientation. Les mentions (encouragements, compliments, félicitations) sont attribuées sur la base des résultats académiques et de l’investissement comportemental. Avec Parcoursup, la fiche Avenir inclut désormais des évaluations explicites de l’autonomie, de l’engagement, des méthodes et de l’esprit d’initiative — toutes des évaluations comportementales non académiques dont le poids dans l’accès à l’enseignement supérieur sélectif est considérable. Comme le note Dubet (2019), l’amplitude des inégalités scolaires en France excède ce que les inégalités sociales seules prédiraient, suggérant que les mécanismes évaluatifs jouent un rôle amplificateur.
L’OCDE confirme : les compétences socio-émotionnelles comptent autant que le cognitif
Le rapport de l’OCDE Skills for Social Progress (2015) synthétise les données longitudinales de multiples pays et conclut que la conscienciosité, la sociabilité et la stabilité émotionnelle ont les effets positifs les plus forts sur les résultats de vie (éducation, marché du travail, santé, vie familiale, engagement civique, satisfaction de vie). L’enquête internationale SSES (Survey on Social and Emotional Skills), la première évaluation comparative internationale collectant des données auprès des élèves, des parents et des enseignants (150 000+ participants en 2023), confirme que les compétences socio-émotionnelles — notamment la persévérance, la responsabilité et l’autocontrôle — sont corrélées positivement avec la performance académique et la satisfaction de vie.
Cependant, l’enquête SSES révèle aussi que les élèves d’origines favorisées présentent des scores plus élevés sur toutes les compétences mesurées dans tous les sites participants — suggérant que l’évaluation de ces compétences peut amplifier les inégalités sociales plutôt que les réduire. Ce constat rejoint l’avertissement de l’UNESCO (Zhou, 2016) sur le biais de référence : les évaluations non cognitives ne peuvent pas être utilisées comme outils de responsabilisation en raison de problèmes de validité transculturelle et de dépendance au contexte.
Conclusion : un pouvoir prédictif réel mais socialement construit
La convergence des preuves est sans équivoque sur deux points qui semblent contradictoires mais sont en réalité complémentaires. D’une part, les évaluations comportementales des enseignants captent des dimensions réelles — autocontrôle, persévérance, compétences sociales — dont la valeur prédictive sur les trajectoires de vie est comparable à celle du QI et du statut socio-économique, comme le démontrent les études de Dunedin, des cohortes britanniques, du Québec et du Luxembourg avec des suivis de 30 à 50 ans et des mesures objectives (dossiers fiscaux, casiers judiciaires). Le rapport de l’enseignant constitue, selon l’étude de Heckman (Feng et al., 2022, PNAS), la source d’information la plus fiable et prédictive sur les compétences non cognitives.
D’autre part, ces évaluations ne sont pas des mesures neutres. Elles incorporent systématiquement des jugements de classe (Bourdieu, 1970 ; Merle, 1996), de genre (Lavy & Sand, 2015) et d’ethnicité (Tenenbaum & Ruck, 2007), et fonctionnent comme des mécanismes de reproduction sociale, particulièrement dans les systèmes à forte orientation institutionnelle comme le système français. La prédictivité des évaluations enseignantes est donc partiellement artefactuelle : elles prédisent l’avenir en partie parce qu’elles le créent, à travers des prophéties autoréalisatrices (Papageorge et al., 2020 ; Rosenthal & Jacobson, 1968) et des mécanismes institutionnels d’orientation (Duru-Bellat, 1988).
L’enjeu central pour les politiques éducatives n’est donc pas de supprimer l’évaluation comportementale — qui capture des informations authentiquement précieuses — mais de la structurer pour réduire les biais. Les pistes les plus prometteuses incluent : l’utilisation de critères d’évaluation explicites et standardisés plutôt que de jugements globaux (Quinn, 2020), la formation des enseignants aux pratiques des enseignants « à hautes attentes » (Rubie-Davies et al., 2015, avec 28 % d’apprentissage supplémentaire en mathématiques), la diversification du corps enseignant (Gershenson, Holt & Papageorge, 2016 montrent que les enseignants noirs ont des attentes significativement plus élevées pour les élèves noirs), et les approches de discipline empathique (Okonofua, Paunesku & Walton, 2016, PNAS, réduisant les suspensions de moitié). L’investissement précoce dans les compétences non cognitives, comme l’a démontré le Perry Preschool Project avec un taux de rendement social de 7-10 % annuel et des effets intergénérationnels, reste l’intervention la plus efficiente jamais documentée en économie de l’éducation. »
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« La peur, et pas seulement la peur de (la demande de sécurité) mais la peur pour (qui est une véritable passion éthique) nous oriente donc aujourd’hui davantage que le désir du bon. L’éthique des anciens était sans doute davantage tournée vers le bien commun, sans prendre assez au sérieux la possibilité du malheur. Nous sommes peut-être un peu trop mus par la crainte du pire – et la peur des maux passés nous empêche souvent de voir venir les maux présents. Nous devons apprendre à sentir ce que nous faisons. «
L’éthique sans panique, Olivier Abel, Dans La bioéthique, pour quoi faire ? (2013), pages 288 à 291
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• »Détérioration progressive de l’apparence : après 1939, Canaris néglige sa tenue, autrefois impeccable
•Consommation croissante d’alcool : cognac le soir pour calmer les nerfs
•Usage probable de drogues : accès à la Pervitin (méthamphétamine) distribuée dans la Wehrmacht
•Insomnie chronique : dort 3-4 heures par nuit
•Troubles digestifs : ulcères, nausées fréquentes
•Tremblements des mains : observés par Gisevius après 1942″
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« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec l’incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
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«S’appuyant sur un savoir, elle conditionne des décisions (traitements, interventions) qui engagent parfois la vie même. Les deux formes du doute sont potentiellement présentes. Le médecin doit, comme dit Bergson, « agir en homme de pensée et penser en homme d’action ». Il ressent souvent la nécessité de chasser les doutes, de les anéantir, et, pour cela, d’ « objectiver » son diagnostic en s’entourant de méthodologies efficaces et de protocoles sûrs. Appuyé sur un savoir de plus en plus précis, le médecin peut alors être tenté de négliger la seconde dimension de sa pratique : la décision et ses conséquences sur la vie du malade, c’est à dire de considérer que les raisons de sa décision sont tout entières contenues et justifiées en amont dans le savoir qui l’a rendue possible et de ne pas saisir ce qui se joue aussi en aval, pour la vie du patient. On entre ici dans la dimension éthique du rapport médecin-malade. Il s’agit en effet d’une relation qui n’est pas seulement thérapeutique mais où se noue un rapport entre des libertés. Le médecin va orienter et parfois déterminer par ses diagnostics la vie même du patient. Il lui interdira certaines fins et en recommandera d’autres. (Exemple : dire à une femme qu’il vaut mieux qu’elle n’ait pas d’enfant). Or, être libre c’est pouvoir choisir ses propres fins. La question est : le savoir qui justifie ces options est-il suffisant pour les légitimer ? N’y a t-il plus ici place pour le moindre doute ? Non pas un doute théorique mais un doute pratique ? Qui suis-je, comme médecin, pour dire à l’autre homme (et il faut ici dépasser le statut du « patient » ou du « malade ») comment conduire son existence ? Il semble qu’un mouvement se dessine pour établir une « co-décisonnalité », où les malades seraient davantage associés aux choix des traitements et aux choix de vie qu’ils ont à faire suite à leur état. Mais, en même temps des enquêtes montrent que le temps moyen de la consultation, et donc du dialogue avec le patient, ne cesse de baisser.
Pour prolonger cette piste, on reviendra à Socrate. La philosophie, à son commencement, a une ambition extrême : chercher la vérité et vivre selon cette vérité. Or, il est paradoxal de constater que Socrate, avait cette devise que j’ai déjà citée : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Et il passait le plus clair de son temps à discuter avec ses contemporains pour les amener à s’interroger sur leurs certitudes qu’il n’avait de cesse d’ébranler, ce pour quoi d’ailleurs il sera condamné à mort par le tribunal d’Athènes. Socrate nous montre comment le doute n’est pas incompatible avec la vérité mais qu’il peut aller avec elle, voire même qu’il lui est nécessaire. Comme l’écrit Montaigne : « Qui veut guérir de l’ignorance, il faut la confesser. » (Essais, III,11). ce qui ne veut pas dire qu’il faille s’en contenter ! Car évidemment Socrate savait beaucoup de choses, mais il ne voulait pas s’appuyer sur l’autorité de son savoir pour imposer ses choix aux autres, il lui importait davantage que chacun entreprenne l’effort d’interrogation pour être capable de découvrir par lui-même les réponses (ou l’absence de réponses), et ainsi d’assumer pleinement et en toute responsabilité ses choix de vie. Certes, il n’était pas médecin et il n’est pas question de dire au malade : je ne sais pas de quoi vous souffrez !, mais de dépasser cette relation un peu réductrice du médecin et du patient où chacun joue un rôle délimité et où, souvent, est mise entre parenthèse la relation humaine qui se manifeste dans le cabinet. Derrière la relation « sociale », il y a un être humain face à un autre être humain et c’est dans cette dimension d’humanité que le doute revient sur le devant de la scène. En tant qu’homme, c’est à dire en tant qu’êtres faits d’humanité, médecin et malade sont les mêmes, c’est à dire qu’ils ne sont ni des dieux, ni des machines et qu’ils ont affaire l’un comme l’autre à l’expérience universelle de la finitude, de la condition humaine, condition qui est marquée par des limites indépassables et ce, quelles que soient les hauteurs de notre science. Les médecins que je connais (ma méthode est ici très empirique) disent, et s’en amusent un peu, que plus de 50% de leurs patients viennent avant tout consulter pour parler, et ils y voient une forme de perte de temps par rapport aux affections « sérieuses ». Mais, moi ce qui m’étonne c’est qu’il n’y ait pas 100% des patients qui viennent pour parler. C’est tout de même notre destin qui se joue dans les quelques minutes que l’on passe ensemble et parler de soi et de sa vie est essentiel à l’animal humain. Les informations « objectives » que le médecin communique au malade ne peuvent lui suffire pour donner un sens à son état. Dire la vérité au patient est la moindre des choses, mais cela ne suffit pas. Car la vérité ne donne pas spontanément du sens. On me dira que ce n’est pas le rôle du médecin que de prendre en charge cette dimension. Et pourquoi ? C’est là encore une certaine conception de la médecine et de la maladie qui est en jeu.
Or, ce sens que le patient cherche, à partir de sa souffrance, c’est le même que celui que cherche le médecin, en tant qu’il est un homme confronté, comme tout homme, aux questions métaphysiques ! ! Et ce sens, il n’en possède, pas plus que le malade, la clef. Et c’est en leurs doutes communs, en leurs inquiétudes identiques que médecin et malade peuvent se rencontrer vraiment, par-delà les rôles que chacun joue dans le cabinet. Il ne s’agit pas de transformer la consultation en débat socratique ! ! mais de renouer le lien entre l’humanité de chacun, à partir de l’humanité de chacun, définie comme cette conscience des limites de nos histoires. Si le chirurgien que j’avais vu et qui m’avait, très clairement, expliquer pourquoi mon père allait mourir, avait su me dire, au-delà de son exposé très professionnel, quelque chose comme : au fond, la mort, je ne sais pas ce que c’est (du moins en tant que médecin), ça m’aurait davantage apaisé que toute sa description seulement « objective » de l’état de mon père. C’est dans cette reconnaissance commune de notre identité, dans son dénuement originel, que j’aurais pu percevoir une raison d’espérer, c’est à dire d’espérer que la mort n’est pas que ce que la médecine en dit, dans sonsystème de représentations et que son sens n’est pas scellé en cet unique discours. J’aurais peut-être plus facilement pu me réapproprier cette mort, sa vérité pour moi derrière le discours objectif de la médecine qui m’en avait, involontairement, dépossédé et ainsi, la faire davantage mienne en la reprenant dans les mailles de ma propre histoire, en lui conférant une signification plus personnelle, et par là, la saisir plus réelle puisque rapportée à mon propre système de représentations. Donc, ça ne coûte pas de temps, c’est simplement une autre manière de considérer ce malade qui est aussi un semblable. Ce qui, là encore, ne veut pas dire qu’il faut se lamenter sur notre sort, mais au contraire continuer sans trêves l’effort de connaissance. Mais cela peut vouloir dire que le médecin et le malade devraient pouvoir se reconnaître dans leur commune fragilité et dans leur essentielle précarité. (ce que Sartre nomme la « facticité » de l’existence.)
Le médecin peut n’être pas hésitant, incertain ou irrésolu, c’est affaire de caractère, de travail et de connaissance de soi, mais il peut douter, il doit douter, cela le rassurera et rassurera ses malades ! Je citerai une formule admirable de Montaigne pour clore cette inquiète réflexion : « Il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doit rien en honneur et en courage à la science. » Essais, III, 1 »
Jean-François Mattei, Médecin, Philosophe, Ancien ministre de la santé, Extrait d’un discours intitulé « Le doute en médecine » prononcé lors du colloque « Philosophie et Médecine » organisé par l’Académie nationale de médecine le 14 octobre 2008
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« Toujours se demander : « Pourquoi est-ce que j’observe ? Pour protéger ou pour contrôler ? »
Lien avec Foucault : Le « panoptique » (prison où les détenus sont observables en permanence) crée une autodiscipline par intériorisation de la surveillance. C’est exactement ce que fait la grille du blogueur : elle rend visible la logique implicite de surveillance sociale. Mais Foucault avertit : cette logique, poussée à l’extrême, mène au totalitarisme doux.
VI. Conclusion : Vers une sagesse de la vigilance
A. Synthèse : Ce que la méta-grille permet
Cette méta-grille, en croisant les intuitions du blogueur, la philosophie de Mounier, l’analyse de Mhalla et les outils sociologiques contemporains, permet :
Détruire l’illusion de la solitude
Prise de conscience : « On n’est jamais seul, jamais pas observé »
Éveil à la réalité du réseau de regards permanents
Cartographier son environnement social
Identifier les Vadors sombres, lumineux, neutres, caméléons
Évaluer la densité du milieu et l’exposition numérique
Calculer son coefficient de contrainte sociale (CCS)
Adapter sa posture existentielle
Régime 1 (naïveté) : Besoin d’éveil
Régime 2 (lucidité vigilante) : Équilibre à maintenir
Régime 3 (hyper-vigilance) : Stratégies de survie
Agir avec discernement
Ne pas sur-interpréter (attendre la répétition)
Distinguer bienveillance non naïve et hostilité assumée
Réagir avec sobriété, constance, au Kairos » »
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« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.
2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.
3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.
4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.
5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.
6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.
Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.

En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »
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« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »
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« Il est hors de question qu’une dizaine de journalistes parmi les plus importants de la radio, de la télévision, de presse écrite, passent pour des imbéciles, des truqueurs, voire pire. »
Alain de Greef, (Reportages de Pierre Carles)
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurs internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Registre économique — le commerce triangulaire et la mécanique du distancement. La Grande-Bretagne, devenue nation de buveurs de thé (l’ouvrier londonien y consacrait une part substantielle de son budget domestique), devait payer ce thé en argent-métal, créant un déficit chronique ; l’opium indien inverse le flux dès les années 1820. La mécanique du « blanchiment » par distancement est essentielle et bien documentée : comme l’observent Trocki et Lovell, la Compagnie gérait officiellement la production jusqu’à la vente aux enchères de Calcutta ; à partir de là, des marchands privés acheminaient l’opium vers la côte. La Britannica le résume sans ambage : « La Compagnie des Indes orientales ne transportait pas elle-même l’opium. » Après 1796, sous la pression chinoise, la Compagnie cessa d’exporter directement vers la Chine et vendit à Calcutta à des marchands anglais privés, « niant ainsi toute responsabilité dans la contrebande tout en conservant ses autres droits commerciaux ». Selon la formule consacrée, l’argent issu de Chine achetait le thé chinois « sans que la Compagnie ne se salisse les mains au commerce sale de l’opium ». L’opium fut, selon la formulation devenue canonique, « le commerce de marchandise le plus profitable de la Grande-Bretagne au XIXᵉ siècle ».»
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«Du côté de l’introduction en Chine, en revanche, on a affaire à un cynisme commercial privé organisé. C’est ici que se loge la figure morale que le chercheur souligne — le trafiquant qui s’enrichit sur le cadavre de la société qu’il empoisonne tout en se gardant lui-même du produit. Lin Zexu l’a cristallisée dans sa lettre à la reine Victoria (1839, traduction Arthur Waley) : « J’ai entendu dire que dans votre pays, fumer l’opium est strictement interdit sous des peines sévères. Cela signifie que vous savez combien il est nuisible. […] Tant que vous ne le prenez pas vous-mêmes, mais continuez à le fabriquer et à tenter le peuple de Chine de l’acheter, vous vous montrez soucieux de vos propres vies mais insouciants des vies d’autrui, indifférents dans votre cupidité au mal que vous faites aux autres ; une telle conduite est répugnante au sentiment humain et contraire à la Voie du Ciel. » La lettre, probablement perdue en transit, ne parvint jamais à la souveraine, mais fut reprise par le Times de Londres. »
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« Toute la Russie vit au dixième du budget normal, sauf Police, Propagande, Armée… Tout ça c’est encore l’injustice rambinée sous un nouveau blase, bien plus terrible que l’ancienne, encore bien plus anonyme, calfatée, perfectionnée, intraitable, bardée d’une myriade de poulets extrêmement experts en sévices. Oh ! pour nous fournir des raisons de la déconfiture canaille, de la carambouille gigantesque, la dialectique fait pas défaut !… Les Russes baratinent comme personne ! Seulement qu’un aveu pas possible, une pilule qu’est pas avalable : que l’Homme est la pire des engeances !… qu’il fabrique lui-même sa torture dans n’importe quelles conditions, comme la vérole son tabès… C’est ça la vraie mécanique, la profondeur du système !… Il faudrait buter les flatteurs, c’est ça le grand opium du peuple… L’Homme il est humain à peu près autant que la poule vole. Quand elle prend un coup dur dans le pot, quand une auto la fait valser, elle s’enlève bien jusqu’au toit, mais elle repique tout de suite dans la bourbe, rebecqueter la fiente. C’est sa nature, son ambition. Pour nous, dans la société, c’est exactement du même. On cesse d’être si profond fumier que sur le coup d’une catastrophe. »
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«Voyez les nouveaux apôtres… Gras de bide et bien chantants !…. Grande Révolte ! Grosse Bataille ! Petit butin ! Avares contre Envieux ! Toute la bagarre c’était donc ça ! En coulisse on a changé de frime… Néo-topazes, néo-Kremlin, néo-garces, néo-lénines, néo-jésus ! Ils étaient sincères au début… à présent, ils ont tous compris ! (Ceux qui comprennent pas : on fusille). Ils sont pas fautifs mais soumis !… Ça serait pas eux, ça serait des autres… L’expérience leur a profité… Ils se tiennent en quart comme jamais… L’âme maintenant c’est la » carte rouge « … Elle est perdue ! Plus rien !… Ils les connaissent eux tous les tics, tous les vices du vilain Prolo… Qu’il pompe ! Qu’il défile ! Qu’il souffre ! Qu’il crâne !… Qu’il dénonce !… C’est sa nature !… Il y peut rien !… Le prolétaire ? en » maison » ! Lis mon journal ! Lis mon cancan, juste celui-là ! Pas un autre ! et mords la force de mes discours ! Surtout va jamais plus loin, vache ! Ou je te coupe la tête ! Il mérite que ça, pas autre chose !… La cage !… Quand on va chercher les flics on sait bien tout ce qui vous attend !… Et c’est pas fini encore ! On fera bien n’importe quoi, pour pas avoir l’air responsables ! On bouchera toutes les issues. On deviendra » totalitaires ! » Avec les juifs, sans les juifs. Tout ça n’a pas d’importance !… Le Principal c’est qu’on tue !… Combien ont fini au bûcher parmi les petits croyants têtus pendant les époques obscures ?… Dans la gueule des lions ?.. Aux galères ?… Inquisitionnés jusqu’aux moelles ? Pour la Conception de Marie ? ou trois versets du Testament ? On peut même plus les compter ! Les motifs ? Facultatifs !… C’est même pas la peine qu’ils existent !… Les temps n’ont pas changé beaucoup à cet égard-là ! On n’est pas plus difficiles ! On pourra bien tous calancher pour un fourbi qu’existera pas ! Un Communisme en grimaces ! …. Ça n’a vraiment pas d’importance au point où nous sommes !… Ça, c’est mourir pour une idée ou je m’y connais pas !… On est quand même purs sans le savoir !… à bien calculer quand on songe, c’est peut-être ça L’Espérance ? Et l’avenir esthétique aussi ! Des guerres qu’on saura plus pourquoi !… De plus en plus formidables ! Qui laisseront plus personne tranquille !… que tout le monde en crèvera… deviendra des héros sur place… et poussière par-dessus le marché !… Qu’on débarrassera la Terre… Qu’on a jamais servi à rien… Le nettoyage par l’Idée…»
Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, 28 décembre 1936
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Peter R. de Vries : la voix qui ne s’est pas tue — analyse intégrative à travers Ik beloof je dat ik honderd word
TL;DR
- « Peter R. de Vries (Aalsmeer, 14 novembre 1956 – Amsterdam, 15 juillet 2021), figure tutélaire du journalisme criminel néerlandais et lauréat d’un Emmy International en 2008, a été abattu le 6 juillet 2021 à Amsterdam pour avoir accepté d’être le « vertrouwenspersoon » (confident) du témoin-clé Nabil B. dans le méga-procès Marengo contre l’organisation de Ridouan Taghi ; il a agonisé neuf jours avant de succomber.
- Le fil conducteur de cette analyse, le livre posthume Ik beloof je dat ik honderd word (De Arbeiderspers, novembre 2023), entrelace le journal de bord secret tenu par De Vries durant les dix-huit derniers mois de sa vie et le journal intime de son fils, l’avocat Royce de Vries ; il révèle à la fois le courage et l’humour d’un homme qui dissimulait ses peurs, et une critique cinglante de la manière dont le parquet et l’État ont protégé — ou plutôt n’ont pas protégé — leurs témoins menacés.
- Sa mort, qualifiée par le roi Willem-Alexander d’« attaque contre l’État de droit », a nourri le débat sur un possible « narco-État » néerlandais ; elle s’inscrit dans une série d’assassinats liés à Marengo (le frère et l’avocat de Nabil B.) et a abouti, en 2024-2025, à la condamnation de neuf hommes — sans que le commanditaire ait à ce jour été jugé.
Key Findings
- Une carrière de quarante ans au service des victimes. De Vries a débuté à De Telegraaf, popularisé le terme « misdaadverslaggever », animé son émission Peter R. de Vries, misdaadverslaggever (1995-2012), résolu ou rouvert des dizaines d’affaires (Heineken, Holloway, Verstappen, la « Puttense moordzaak ») et reçu un Emmy International en 2008.
- Le rôle fatal dans Marengo. À partir de mars 2020, De Vries devient confident et porte-parole de Nabil B. ; le parquet (OM) lui refuse le statut formel de défenseur, ce qui le prive de la protection accordée aux avocats. Son journal de bord documente cette « lutte » bureaucratique.
- L’assassinat et le procès. Abattu de cinq balles dans la Lange Leidsedwarsstraat à la sortie du studio de RTL Boulevard. Neuf hommes jugés ; en juin 2024, le tireur Delano G. et le chauffeur Kamil E. condamnés à 28 ans, l’organisateur Krystian M. à 26 ans et un mois ; peines confirmées en appel en décembre 2025 (27,5 ans). Le commanditaire n’a pas été identifié judiciairement.
- Le refus de la protection. De Vries refusait une escorte permanente, jugée incompatible avec son métier de journaliste et la protection de ses sources. Le rapport de la Onderzoeksraad voor Veiligheid (OVV, mars 2023) conclut à de graves défaillances de l’État dans la protection des trois victimes de Marengo.
- Une œuvre-testament. Le livre, best-seller numéro 1 aux Pays-Bas et lauréat du Storytel Award du meilleur livre audio 2024, est dédié aux deux jeunes fils de Royce, qui ne connaîtront jamais leur grand-père.
Details
1. Parcours biographique et journalistique
Peter Rudolf de Vries naît à Aalsmeer le 14 novembre 1956 et grandit à Amstelveen dans une fratrie de six enfants. Il entre jeune à De Telegraaf, où il se spécialise dans le reportage criminel ; ce sont des collègues du journal qui lui accolent le qualificatif de « misdaadverslaggever », désormais indissociable de son nom. Wikipedia En 1987, il transforme le magazine Aktueel en revue criminelle, Transparent Language puis devient indépendant au début des années 1990, collaborant notamment avec l’Algemeen Dagblad et Panorama.
Son livre De ontvoering van Alfred Heineken (1987), consacré à l’enlèvement en 1983 du magnat de la bière Freddy Heineken, devient le best-seller criminel le plus vendu des Pays-Bas et sera adapté au cinéma (Kidnapping Mr. Heineken). Agissant sur un tuyau, De Vries traque l’un des ravisseurs jusqu’au Paraguay en 1994 ; il se lie aussi avec un autre ravisseur, Cor van Hout, et croise la route de Willem Holleeder — condamné à perpétuité en 2019, notamment grâce aux témoignages des sœurs Holleeder que De Vries avait mis en contact avec le parquet.
De 1995 à 2012, son émission Peter R. de Vries, misdaadverslaggever (sur RTL 4 puis SBS6) règne sur le paysage télévisuel : elle a contribué à résoudre plus d’une douzaine d’affaires de meurtre. IMDb Son enquête sur la disparition de l’Américaine Natalee Holloway à Aruba culmine le 3 février 2008 avec la diffusion d’images en caméra cachée des aveux de Joran van der Sloot ; l’émission rassemble 7 030 000 téléspectateurs (part de marché de 79,3 %), record absolu hors football pour une chaîne commerciale néerlandaise selon la Stichting Kijkonderzoek. Elle vaut à De Vries un International Emmy Award en Current Affairs, reçu à New York le 22 septembre 2008 aux côtés de Beth Holloway, mère de la victime. Il fut élu personnalité médiatique de l’année 2003. Il s’est aussi engagé pour des causes telles que la disparition de Tanja Groen (1993), le meurtre de Nicky Verstappen (1998) et l’erreur judiciaire de la « Puttense moordzaak » (libération d’innocents condamnés).
2. Le combat journalistique et l’affaire Marengo / Mocro Maffia
Le procès Marengo (instruit devant « De Bunker », tribunal ultra-sécurisé d’Amsterdam-Osdorp) vise l’organisation criminelle dirigée par Ridouan Taghi, accusée d’une « machine à tuer » au service du trafic de cocaïne. La pièce maîtresse de l’accusation est le témoin repenti (kroongetuige) Nabil B., ancien membre de l’organisation qui s’est livré à la police en janvier 2017 après un meurtre commis par erreur, et qui a passé un accord avec le parquet.
Le code de la Mocro Maffia est implacable : « Wie praat, die gaat » (« celui qui parle, s’en va »). Les représailles ont été foudroyantes : le frère innocent de Nabil B., Reduan, est abattu en mars 2018, quelques jours après l’annonce de l’accord ; son avocat Derk Wiersum est assassiné devant son domicile le 18 septembre 2019.
C’est dans ce contexte que De Vries accepte, à partir de mars 2020, de devenir le confident et porte-parole de Nabil B. Le 4 juin 2020, lors d’une conférence de presse tenue avec l’avocat Peter Schouten, De Vries révèle que le témoin souhaitait être assisté par eux deux. Mais l’OM refuse de lui reconnaître un statut formel : « Rechtsbijstand in een strafzaak kan alleen gegeven worden door een advocaat en door niemand anders » (« L’assistance juridique dans une affaire pénale ne peut être fournie que par un avocat et par personne d’autre »). De Vries répond publiquement : « Laat de rede zegevieren » (« Que la raison l’emporte »). Ce refus — analysé dans son journal de bord comme une « worsteling » (lutte) permanente — aura des conséquences cruciales : n’étant pas avocat, De Vries n’a pas bénéficié des mesures de protection accordées aux défenseurs de Nabil B.
Le contexte criminologique est lourd. Selon le projet ENACT de l’Institute for Security Studies (ISS Today, 21 février 2023), « The powerful Mocro Maffia drug cartel emerged from this trade in the 1990s. Working mainly from Belgium and the Netherlands, it controls a third of Europe’s cocaine market » — soit le contrôle d’environ un tiers du marché européen de la cocaïne, opérant via les ports de Rotterdam et d’Anvers, désormais principales portes d’entrée de la cocaïne en Europe. HESPRESS Dès 2019, Jan Struijs, président du syndicat de police néerlandais (NPB), avertissait : « We definitely have the characteristics of a narco-state […] if you look at the infrastructure, the big money earned by organised crime, the parallel economy. Yes, we have a narco-state. » L’essayiste Hans Werdmölder (Nederland Narcostaat) développe la même thèse, imputant la prospérité de ces réseaux à la désorganisation des pouvoirs publics face à un crime, lui, parfaitement organisé. ISS Africa
3. L’assassinat, l’enquête et le procès
Le 6 juillet 2021, vers 19h30, De Vries quitte le studio de RTL Boulevard sur le Leidseplein et marche vers sa voiture. Dans la Lange Leidsedwarsstraat, cinq coups de feu sont tirés ; il est atteint à la tête. Transporté en état critique au centre médical de la VU, il meurt neuf jours plus tard, le 15 juillet 2021, à 64 ans, entouré des siens. Le communiqué familial déclare : « Peter a combattu jusqu’au bout, mais n’a pu remporter la bataille. »
L’enquête est rapide : le tireur Delano G. (alors 21 ans, de Rotterdam) et le chauffeur Kamil E. (Polonais résidant aux Pays-Bas) sont arrêtés le soir même sur l’autoroute après une course-poursuite. Au total, neuf hommes sont jugés. Le 12 juin 2024, le tribunal d’Amsterdam condamne Delano G. et Kamil E. à 28 ans, et l’« intermédiaire de meurtre » Krystian M. à 26 ans et un mois ; trois autres pour complicité (10 à 14 ans) DutchNews.nl ; deux acquittés du chef d’organisation criminelle. Le parquet, qui réclamait la perpétuité, fait appel. NL Times En décembre 2025, la cour d’appel confirme les peines des trois principaux (27,5 ans pour G. et E.). Un fait glaçant : un message téléphonique intercepté cite l’un des suspects disant de De Vries : « Il a mis son nez partout où il n’aurait pas dû. C’est pour ça qu’on l’a abattu. »
Le tribunal a estimé que le mobile (le rôle dans Marengo) ne pouvait être établi avec certitude, faute d’aveux des auteurs, et a écarté la qualification terroriste. Taghi, condamné à perpétuité dans Marengo le 27 février 2024, n’était pas accusé dans le procès de l’assassinat de De Vries, bien que le parquet soit convaincu qu’il a commandité le meurtre. En 2019, Taghi avait pris la peine — fait extraordinaire pour le criminel le plus recherché du pays — d’écrire à De Vries pour démentir l’avoir placé sur une liste noire. Dans l’émission Beau, De Vries avait alors confié : « Het is niet zo dat ik me nu onveiliger voel » (« Ce n’est pas que je me sente plus en danger maintenant »).
4. Dimension psychologique : le courage et la peur dissimulée
La phrase qui donne son titre au livre — « Ik beloof je dat ik honderd word » (« Je te promets que je vivrai jusqu’à 100 ans ») — n’est pas une bravade abstraite : c’est une promesse faite par De Vries à sa fille Kelly pour la rassurer, dans le contexte des assassinats politiques qui ont traumatisé les Pays-Bas au début des années 2000 (la version la mieux étayée la situe en novembre 2004, après l’assassinat de Theo van Gogh). La promesse fut tragiquement démentie par les faits.
Tout le projet du livre repose sur ce contraste : un homme qui maniait l’humour pour masquer ses peurs. Royce raconte que les lecteurs ont été davantage touchés par ses propres fragments de journal — la « mens achter het publieke beeld » (l’homme derrière l’image publique) — que par le journal de bord lui-même. De Vries, dans son journal, traite avec une ironie mordante l’absurdité de sa situation sécuritaire : alors que les avocats du témoin étaient conduits en voitures blindées, lui devait « se garer tout seul » — « Dat is de bescherming die de NCTV biedt. Ik vind het wel grappig » (« Voilà la protection qu’offre le NCTV. Je trouve ça plutôt drôle »). Cet humour est un mécanisme de défense face à un danger qu’il connaissait parfaitement.
Sa devise tatouée sur la jambe — « On bended knee is no way to be free » — résume sa philosophie : « Cela signifie que nous ne sommes soumis à personne. Que personne ne peut nous dominer. Que nous ne serons jamais, au grand jamais, l’esclave de quiconque. » Cette devise est issue d’un poème fétiche, Muurbloem de Bertus Aafjes (recueil Het gevecht met de muze, 1940), que De Vries avait recopié à la main pour Royce et qui ouvre le livre Hebban : « Maar de juiste weg / Is de weg ertegen » (« Mais le bon chemin / Est le chemin à contre-courant »). De Vries en disait : « Hij wist mijn leven echter in elf eenvoudige regels te verwoorden. Dat ontroerde mij. En het inspireert me. Elke dag weer » Nick Muller (« Il a su résumer ma vie en onze lignes simples. Cela m’a ému. Et cela m’inspire. Chaque jour à nouveau »). Le même esprit a inspiré le titre du monument amstellodamois, Tegen alle stromen in (« À contre-courant »).
5. Dimension morale et éthique : le prix de la vérité
De Vries incarnait une conception du journalisme comme vocation morale : défense des victimes, des familles endeuillées, des condamnés à tort. Le roi Willem-Alexander a qualifié l’attentat d’« attaque contre le journalisme, pierre angulaire de notre État de droit, et donc aussi une attaque contre l’État de droit ». Le Premier ministre Mark Rutte a salué un homme « toujours dévoué, tenace, n’ayant peur de rien ni de personne. Toujours en quête de vérité et défenseur de la justice » Fox 23 Maine et déclaré : « Nous devons à Peter R. de Vries de faire en sorte que justice soit rendue. »
Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), Reporters sans frontières (RSF) et Free Press Unlimited ont fait de son cas un symbole de la liberté de la presse en Europe. Dans son communiqué du 14 juillet 2023, RSF déclarait : « We salute the efforts undertaken by the Dutch judicial authorities, who must stay the course until all those responsible for Peter R. de Vries’ assassination are convicted. Ranked sixth in the World Press Freedom Index, the Netherlands has a duty to set an example. » RSF Le choc de l’assassinat a eu un effet mesurable : RSF a fait chuter les Pays-Bas de la 6e à la 28e place de son Indice mondial 2022 — leur première sortie du top 10 depuis 2002. Une nuance importante demeure : le tribunal a jugé que le meurtre n’était probablement pas directement lié à son travail journalistique mais à son rôle de confident — distinction qui n’enlève rien à l’impact sur la liberté de la presse, le métier de journaliste de De Vries ayant accru sa visibilité et donc le danger.
6. Dimension familiale et intime : le témoignage de Royce
Le communiqué de la famille à l’annonce du décès condense la « fierté triste » évoquée : « Peter a vécu selon sa conviction : « On bended knee is no way to be free. » Nous sommes incroyablement fiers de lui et en même temps inconsolables. » Royce de Vries (né en 1989, avocat), l’un des deux seuls à connaître l’existence du journal de bord — qu’il recevait chaque mois « pour que l’information ne soit pas perdue s’il arrivait quelque chose à mon père » — a composé un livre à deux voix qui se rejoignent tragiquement le 6 juillet 2021, date après laquelle seul le journal du fils continue : l’hôpital, l’agonie de neuf jours, le décès, les funérailles au Théâtre Carré.
Le livre dévoile l’intimité d’une famille vivant sous l’ombre de la menace : les visites non sollicitées de Willem Holleeder au domicile, la passion partagée du football et de la plongée, la demande en mariage de Royce à Amanda, la naissance de son fils aîné. Hebban Le moment le plus déchirant est la lecture, à l’hôpital avec sa mère Jacqueline, de la lettre d’adieu de six pages que Peter avait préparée « au cas où » : « Blijf wie je bent… Houd als het nodig is je rug recht, kom op voor zwakkeren en minderheden, zeg eerlijk wat je vindt en luister naar je rechtvaardigheidsgevoel » (« Reste qui tu es… Garde le dos droit s’il le faut, défends les plus faibles et les minorités, dis honnêtement ce que tu penses et écoute ton sens de la justice »). Royce s’effondre en évoquant la dernière phrase, dédiée à leur mère : « J’espère que vous resterez toujours un grand soutien pour maman. » Le livre est dédié aux deux fils de Royce (quatre ans et un an et demi à sa parution), « pour qu’ils sachent, quand ils seront assez grands, qui il était et ce qui lui est arrivé ».
7. Dimension civilisationnelle et politique
L’assassinat de De Vries — troisième mort dans l’entourage de Nabil B. après son frère et son avocat — a fait basculer la perception du pays. Le maire d’Amsterdam Femke Halsema a parlé d’un « crime lâche et brutal » ; le ministre de la Justice Ferd Grapperhaus a dénoncé « le monstre à mille têtes du crime organisé, toujours plus violent et sans scrupules ». La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a exprimé son soutien. Le meurtre a placé le pays dans la même catégorie tragique que l’assassinat de Daphne Caruana Galizia à Malte et de Ján Kuciak en Slovaquie. La menace de la Mocro Maffia a conduit à placer sous protection rapprochée le Premier ministre Rutte et la princesse héritière Catharina-Amalia. ISS Africa
Le rapport de la Onderzoeksraad voor Veiligheid (OVV, mars 2023), intitulé Bewaken en Beveiligen, tire des conclusions accablantes : le système de protection (B&B) n’a pas reçu toutes les informations disponibles sur la menace ; les services travaillaient « en mondes séparés » ; « dans plusieurs cas, on n’en est même pas arrivé à une pondération des intérêts », WNL l’intérêt de l’enquête primant sur celui de la protection. Le gouvernement a présenté ses excuses aux proches de De Vries, Wiersum et du frère de Nabil B. La compagne de De Vries, Tahmina Akefi, a soutenu que sa mort « aurait pu être évitée » et que « le système les avait abandonnés », démentant que De Vries ait catégoriquement refusé toute protection.
8. Héritage
La mémoire de De Vries est entretenue à plusieurs niveaux. Le 15 juillet 2024, trois ans jour pour jour après sa mort, un monument intitulé Tegen alle stromen in (« À contre-courant »), œuvre de l’artiste Rini Hurkmans, a été dévoilé sur le Leidseplein : deux mains de bronze qui se soutiennent, inspirées de la Pietà de Michel-Ange, portant en 41 langues et en braille les préceptes de la lettre d’adieu de De Vries. Il a été dévoilé par des personnes que De Vries avait aidées — dont Betty Verstappen (mère de Nicky), Corry Groen (mère de Tanja) et des innocents qu’il avait contribué à disculper. Sa famille — Royce, sa sœur Kelly et son ex-épouse Jacqueline — perpétue son œuvre via le cabinet De Vries Van Spanje advocaten, en assistant les victimes qu’il accompagnait. Le livre, paru en novembre 2023, est entré directement en tête de la liste des best-sellers néerlandais (Bestseller 60) et a remporté le Storytel Award du meilleur livre audio 2024.
Recommendations
- Pour le lecteur cherchant à comprendre l’homme : lire Ik beloof je dat ik honderd word en gardant à l’esprit sa double nature — document à charge contre les défaillances du parquet et de l’État (le journal de bord), et testament familial bouleversant (le journal de Royce). Les deux dimensions s’éclairent mutuellement.
- Pour situer l’affaire : croiser le livre avec le rapport de l’OVV (2023) et les communiqués de RSF/CPJ/Free Press Unlimited, qui fournissent le cadre institutionnel et la portée internationale que le récit intime ne couvre pas.
- Indicateurs à suivre : l’identification et le jugement du commanditaire de l’assassinat (à ce jour non jugé) ; l’issue de l’appel Marengo de Taghi ; la mise en place effective de « packages de protection sur mesure » pour les journalistes d’investigation, recommandation centrale de RSF. Si le commanditaire est identifié et jugé, ou si une réforme structurelle du système B&B aboutit, l’évaluation de l’héritage judiciaire de l’affaire devra être révisée.
Caveats
- Origine de la phrase-titre : la promesse « ik beloof je dat ik honderd word » a été faite à sa fille Kelly pour la rassurer ; les sources divergent sur l’événement déclencheur exact (assassinat de Theo van Gogh, le 2 novembre 2004, selon la version la mieux étayée ; une recension d’éditeur évoque par erreur Pim Fortuyn). La date du 2 novembre 2004 correspond précisément au meurtre de van Gogh.
- Mobile judiciairement non établi : bien que le parquet, la presse et l’opinion lient l’assassinat au rôle de De Vries dans Marengo, le tribunal a jugé que ce mobile ne pouvait être prouvé faute d’aveux. Cette nuance doit être maintenue.
- Identités : conformément à la réglementation néerlandaise sur la vie privée, les noms complets des condamnés ne sont pas officiellement divulgués (Delano G., Kamil E., Krystian M.) ; certains médias ont publié des noms complets non confirmés officiellement.
- Contenu détaillé du livre : une partie des citations du journal de bord et des fragments intimes provient de recensions et d’extraits de presse, et non d’une lecture intégrale ; la sélection publiée par Royce a été éditée, résumée et anonymisée pour des raisons de sécurité, comme il l’indique lui-même. »
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Adéquation du droit pénal européen face aux flux criminels transfrontaliers : analyse juridique, procédurale et opérationnelle (France / Benelux / péninsule ibérique)
« Préambule sur les marqueurs épistémiques. Ce rapport emploie trois marqueurs, annoncés ici une seule fois : [FAIT] = donnée sourcée auprès d’une institution, d’une juridiction ou d’une publication vérifiable ; [INFÉRENCE] = déduction analytique de l’auteur à partir de faits sourcés ; [INCERTITUDE] = point non établi, contesté, spéculatif ou reposant sur des sources de qualité inégale. Citation de départ retenue comme fil analytique : « la concurrence des compétences répressives est particulièrement remarquable dans le cadre de l’Union européenne… l’espace pénal européen est tiraillé entre un objectif sécuritaire et un objectif de protection des droits fondamentaux ».
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« Novembre 2011 »
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« Section 2 – L’insuffisance des modes de lutte contre les conflits de compétence
Pour créer des mécanismes de lutte contre les conflits de compétence, deux méthodes sont envisageables qui, loin de s’exclure, sont complémentaires : une méthode préventive et une méthode curative. Encore faut-il situer avec précision le curseur permettant de basculer de la prévention au règlement des conflits. Si l’on entend le terme de conflit de compétence moins dans le sens d’actions simultanées, que dans le sens de résultat de ces actions simultanées de compétences incompatibles, il est dès lors possible de fixer le curseur au moment où une décision définitive sur le fond de l’affaire a été rendue par un État membre.
On parle alors de prévention des conflits en l’absence de décision sur le fond, et de règlement des conflits en présence d’une ou plusieurs d’une décision sur le fond.
Prenant la mesure du caractère néfaste de la multiplication des compétences concurrentes, notamment quant à l’exemplarité et la légitimité de la justice pénale internationale en construction, les acteurs nationaux et internationaux ont tenté de mettre au point des mécanismes de lutte contre les conflits de compétence, les réponses exclusivement nationales se révélant inadaptées.
Ce fut notamment le cas de l’Union européenne pour ce qui est des conflits de compétence horizontaux. Au sein de cet espace, les discussions engagées sont longtemps restées lettre morte, à l’exception peut-être de l’application de la règle ne bis in idem. Pour autant, cela ne signifie pas que des mécanismes de lutte contre les conflits de compétence ne furent pas élaborés, mais ils se limitèrent souvent au règlement de ces conflits, et non à leur prévention, et se présentèrent sous la forme de simples ébauches du fait des nombreuses réticences qu’ils soulevèrent. Ils se révélèrent dès lors insuffisants.
Dans une certaine mesure, cette insuffisance peut également être transposée aux mécanismes de règlement des conflits de compétence verticaux (§ I), même si leur efficacité semble a priori, plus convaincante que celle relative aux conflits de compétence horizontaux (§ II). »
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« 97 % des auteurs sont des hommes. »
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« 75 % des auteurs de refus d’obtempérer sont âgés de 15 à 29 ans (les 18-24 ans étant massivement surreprésentés). Les analystes y voient une propension plus élevée à l’impulsivité et une perception altérée du rapport au risque et à l’autorité policière. »
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« Chaque mois, on enregistre en moyenne entre 12 et 15 tiers riverains blessés à des degrés divers. Ces blessures résultent majoritairement de chocs aux intersections, de fauchages sur les trottoirs ou de collisions fronto-latérales causées par la trajectoire de fuite du véhicule poursuivi. »
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« Environ 10 à 15 policiers et gendarmes sont blessés chaque mois lors de l’exécution des manœuvres de prise en charge et d’interception (percussions volontaires de barrages, usage de herses divagantes ou accidents de patrouille en poursuite). »
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« Le principe de base : La fin du renoncement automatique
Pendant longtemps, la consigne informelle dans l’agglomération parisienne était d’abandonner rapidement la poursuite (la « prise en charge ») d’un véhicule en fuite dès lors que la zone était jugée trop dense (présence importante de piétons, d’axes cyclistes ou de terrasses), pour éviter de provoquer un drame.
La doctrine actuelle a inversé ce paradigme : le renoncement n’est plus la règle. Les effectifs de terrain (Compagnies de sécurisation et d’intervention [CSI], Brigades anti-criminalité [BAC], ou policiers en patrouille) ont pour consigne de prendre en charge et de tenter de suivre le véhicule fuyard, à condition d’en informer immédiatement la salle de commandement. »
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« L’évaluation statistique des bilans corporels lors des accidents consécutifs à un refus d’obtempérer suivi d’une poursuite montre une répartition asymétrique des dommages »:
| Catégorie de Victimes | Part Statistique des Dommages Corporels | Contexte de l’Impact |
| L’infracteur et ses passagers | ~55 % | Perte de contrôle du véhicule, collision avec un obstacle fixe (arbre, mobilier urbain) ou un véhicule tiers. |
| Les tiers riverains / Usagers de la route | ~30 % | Piétons sur les passages cloutés, cyclistes, automobilistes engagés sur une intersection à leur feu vert, percutés par le fuyard. |
| Les forces de l’ordre | ~15 % | Collision lors des manœuvres d’interception (herse, barrage bloquant) ou percussions volontaires (« fonçages »). |
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« Dans les cas de refus d’obtempérer aggravés (qui représentent un peu plus de VINGT POUR CENTS du volume global, avec une hausse significative sur les derniers mois), la motivation bascule de l’évitement individuel à la protection d’intérêts criminels :
- Le transport de produits illicites : Qu’il s’agisse de convois de stupéfiants (logistique de « go-fast » ou de livraison périurbaine), de contrebande ou de transport d’armes. Ici, l’arrêt équivaut à une incrimination criminelle lourde et à la perte d’une cargaison de grande valeur. Le fonçage ou la fuite à haute vitesse est intégré comme un coût opérationnel standard.
- La dissimulation d’une situation de recherche : Individus circulant à bord de véhicules volés (souvent maquillés ou faussement plaqués) ou faisant l’objet de fiches de recherche judiciaires (FPR). »
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Les chiffres clés
- « Bilan consolidé : Le nombre de refus d’obtempérer routiers s’établit à 28 200 cas.
- Évolution annuelle : Cela représente une progression de 11 % par rapport à l’année précédente.
- Fréquence : Ce volume statistique correspond à une moyenne de plus de 77 faits enregistrés par jour (soit environ un cas toutes les 19 minutes). »
…
TL;DR
- [INFÉRENCE] Le droit pénal européen dispose d’un arsenal de coopération (MAE, EIO, JIT, EPPO, Europol, Eurojust) globalement fonctionnel pour l’échange judiciaire a posteriori, mais structurellement inadapté à la temporalité opérationnelle du crime transfrontalier : les ruptures de base légale aux frontières (techniques spéciales d’enquête, droit de poursuite art. 41 CAAS), les conflits de compétence horizontaux et la latence procédurale créent des « angles morts » que les réseaux exploitent rationnellement.
- [FAIT] L’UE a réagi par une vague législative 2023-2026 (EU Roadmap du 18 octobre 2023, European Ports Alliance, règlement e-evidence 2023/1543 applicable au 18 août 2026, règlement 2024/3011 sur le transfert des procédures applicable au 1er février 2027) et la France par la loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 (PNACO opérationnel le 5 janvier 2026), partiellement censurée par le Conseil constitutionnel (décision n° 2025-885 DC du 12 juin 2025).
- [INFÉRENCE] Sur le volet opérationnel, le modèle p-médian statique de couverture (isochrone 20 min du SNI 2016) est mathématiquement vulnérable à trois mécanismes — évitement par adversaire rationnel (jeux de Stackelberg), latence de la chaîne de transmission (Γ_proc), saturation des unités d’élite (files M/M/c) — qui appellent un passage à des politiques de patrouille stochastiques contrôlées, un système d’information unique en temps réel, et un dimensionnement explicite pour les événements à faible probabilité et fort impact.
Key Findings
- [FAIT] Les délais légaux de l’EIO (90 jours d’exécution, 30 jours de reconnaissance) sont sans rapport avec la fenêtre opérationnelle de quelques heures où une donnée volatile garde sa valeur ; Eurojust a traité plus de 5 000 affaires impliquant une EIO en 2022, dont environ la moitié nouvellement ouvertes (Rapport annuel 2022 d’Eurojust).
- [FAIT] La jurisprudence CJUE (C-670/22, 30 avril 2024), Cour de cassation française et Bundesgerichtshof converge vers l’admissibilité des preuves EncroChat/Sky ECC, consacrant une primauté de l’efficacité des poursuites sur les garanties procédurales.
- [FAIT] Le Conseil constitutionnel a censuré le renseignement algorithmique (article 15) de la loi narcotrafic, fermant la voie d’une surveillance prédictive de masse au nom de la vie privée.
- [INFÉRENCE] Les modes opératoires réellement constatés (cambriolages itinérants en 8-12 min sur nœuds autoroutiers, saturation violente des secteurs portuaires, refuge des chefs à Dubaï) confirment terme à terme les vulnérabilités modélisées.
Details
VOLET A — JURIDIQUE ET PROCÉDURAL
A.1 — L’arsenal de coopération : efficace en routine, désajusté en tempo
[FAIT] La directive 2014/41/UE (EIO, applicable depuis mai 2017) impose un accusé de réception sous une semaine (art. 16), une décision de reconnaissance sous 30 jours (art. 12§3) et une exécution sous 90 jours (art. 12§4), extensible de 30 jours. [FAIT] Eurojust, dans son Rapport annuel 2022, indique avoir « handled over 5 000 cases involving an EIO in 2022 », dont « around half… newly opened ». Eurojust [FAIT] Les notes d’Eurojust et du Réseau judiciaire européen (note conjointe 2019, rapport de jurisprudence du 10 novembre 2020) signalent des frictions récurrentes : formulaire d’accusé de réception (annexe B) souvent non utilisé, EuCrim divergence d’interprétation des « dispositions correspondantes » (art. 34), désaccords sur l’application des art. 30-31 (interception) aux balises de géolocalisation (« bugging of a car »), EIO « trop courtes ». [INFÉRENCE] Le délai légal de 90 jours, conçu pour la collecte de preuve classique, est sans rapport avec la fenêtre opérationnelle de quelques heures où une donnée volatile (localisation, communication chiffrée) garde sa valeur.
[FAIT] Le règlement e-evidence (UE) 2023/1543 et sa directive jumelle 2023/1544 introduisent l’injonction européenne de production (délai 10 jours, 8 heures en urgence) et de conservation (60 jours, prorogeable 30), applicables directement sans passer par l’autorité de l’État d’exécution. Le règlement s’applique à compter du 18 août 2026 EUR-Lex ; la directive devait être transposée au 18 février 2026. Bird & Bird [FAIT] À février 2026, seuls cinq États membres avaient adopté leur législation de transposition (Croatie, Danemark, Italie, Lituanie, Slovaquie), l’Allemagne étant en cours de publication Bird & Bird ; le système informatique décentralisé restait en développement et risquait de ne pas être pleinement fonctionnel au 18 août 2026 Bird & Bird (analyses Bird & Bird, février 2026). [INFÉRENCE] Ce retard reproduit le défaut structurel : l’outil le plus prometteur pour réduire la latence entre en vigueur avec un décalage et une mise en œuvre inégale qui recréent des asymétries entre États.
A.2 — Les conflits de compétence horizontaux : du droit mou au transfert de procédures
[FAIT] La décision-cadre 2009/948/JAI organise une procédure de consultation directe et, à défaut de consensus, la saisine d’Eurojust pour prévenir les procédures parallèles. e-Justice [FAIT] Le rapport de la Commission COM(2014) 313 du 2 juin 2014 relevait que seuls 15 États membres l’avaient transposée et déplorait l’absence de critère contraignant : l’obligation de concertation comprend l’obligation d’interroger et de répondre, mais aucun mécanisme n’impose la désignation d’un État chef de file. [FAIT] La réponse de l’UE est le règlement (UE) 2024/3011 du 27 novembre 2024 sur le transfert des procédures pénales (accord Conseil-Parlement du 6 mars 2024, adoption PE du 23 avril 2024, publication JOUE du 18 décembre 2024), applicable à compter du 1er février 2027, Actu-Juridique qui fixe des critères communs pour identifier « l’État le mieux placé » Consilium et un système de communication décentralisé. Actu-Juridique [INFÉRENCE] C’est l’avancée la plus directement pertinente face au « tiraillement » de la citation de départ : elle déplace le centre de gravité du droit mou (consultation) vers un cadre contraignant, mais à horizon 2027 et sous réserve d’effectivité.
A.3 — Techniques spéciales d’enquête et droit de poursuite : la rupture de base légale à la frontière
[FAIT] Les articles 40 (observation transfrontalière) et 41 (droit de poursuite) de la CAAS laissent une large marge aux États. Au cours d’une observation, les agents « ne peuvent ni interpeller ni arrêter la personne observée » Sénat ni « entrer dans les domiciles » Sénat ; en cas d’urgence sans autorisation préalable, l’observation doit cesser au plus tard cinq heures après le franchissement de la frontière. Sénat [FAIT] L’article 41§5 b) de la CAAS dispose que « la poursuite se fait uniquement par les frontières terrestres ». Sénat [FAIT] La France, par déclaration nationale, n’a pas reconnu aux agents poursuivants étrangers le droit d’interpellation sur son territoire et n’autorise la poursuite qu’en cas de flagrant délit pour une liste limitative d’infractions graves Sénat (circulaire du 23 juin 1995). [FAIT] Le Conseil constitutionnel (décision n° 91-294 DC du 25 juillet 1991) avait validé ces dispositions précisément parce que le droit de poursuite n’était « ni général, ni discrétionnaire ». Sénat [FAIT] La recommandation du Conseil de l’UE du 24 mai 2022 sur la coopération opérationnelle des services répressifs vise à harmoniser les règles de poursuite, notamment le port de l’arme de service. Sénat [INFÉRENCE] La balise posée dans l’État A perd sa couverture légale au passage de la frontière vers l’État B ; le suspect qui franchit une frontière intérieure Schengen « réinitialise » de facto le cadre juridique applicable, créant un point de rupture procédural exploité par les filières.
A.4 — L’asymétrie des règles d’usage des armes
[FAIT] L’article L.435-1 du Code de la sécurité intérieure encadre l’usage des armes par les forces françaises (régime issu de la loi du 28 février 2017, conditions d’absolue nécessité et de proportionnalité). [INCERTITUDE] La comparaison fine des régimes belge, néerlandais et espagnol n’a pu être sourcée directement dans cette enquête. [FAIT] Il est établi que la déclaration française au titre de l’art. 41 CAAS refuse le droit d’interpellation aux agents étrangers, impliquant une asymétrie des prérogatives coercitives selon le pavillon de l’agent. [INFÉRENCE] L’hétérogénéité des règles d’engagement constitue un facteur de friction opérationnelle dans les zones frontalières et un risque juridique pour les opérations conjointes (JIT, observation art. 40).
A.5 — La preuve issue des messageries chiffrées : convergence prétorienne vers l’admissibilité
[FAIT] Dans l’affaire EncroChat, la police française, avec l’appui d’experts néerlandais et sous autorisation du tribunal de Lille, a infiltré le service (122 pays concernés). La CJUE (grande chambre, 30 avril 2024, C-670/22, M.N.) a jugé qu’une EIO visant à transmettre des preuves déjà détenues par l’État d’exécution peut être émise par un procureur (sans juge) dès lors qu’il serait compétent dans une affaire interne similaire, que les conditions de fond sont celles de l’État d’émission, et a posé une obligation d’écarter la preuve si le mis en cause ne peut commenter efficacement des éléments susceptibles d’influencer de manière prépondérante l’appréciation des faits.
[FAIT] En France, la chambre criminelle de la Cour de cassation a progressivement consolidé l’admissibilité. L’arrêt du 11 octobre 2022 (n° 21-85.148) a renvoyé devant la chambre de l’instruction de Metz pour vérifier la présence de l’« attestation de sincérité » de l’art. 230-3 CPP ; l’arrêt du 10 mai 2023 (n° 22-84.475) a neutralisé cet argument en jugeant que les données « lorsqu’elles ont été captées et exploitées en application des articles 706-102-1 et 706-102-5 du code de procédure pénale, n’étaient pas chiffrées », Legifrance rendant l’attestation inutile (solution confirmée par la CEDH, A.L. et E.J. c. France). L’arrêt du 14 janvier 2025 (n° 24-84.110, publié) a distingué l’interception de flux (art. 100 et s. CPP) de la captation de données stockées (art. 706-102-1) selon le moyen technique employé. Dalloz Actualité [FAIT] Le Conseil constitutionnel avait validé l’art. 706-102-1 CPP par décision n° 2022-987 du 8 avril 2022.
[FAIT] En Allemagne, le Bundesgerichtshof (5e chambre pénale, 2 mars 2022, 5 StR 457/21, BGHSt 67, 29) a jugé que « die von Frankreich übermittelten Daten des Anbieters EncroChat als Beweismittel verwertbar sind, wenn sie… der Aufklärung schwerer Straftaten dienen » Bundesgerichtshof (utilisables pour élucider des infractions graves), la recevabilité relevant du droit allemand et du principe de confiance mutuelle (art. 82 TFUE). La Cour constitutionnelle fédérale (BVerfG, 1er novembre 2024, 2 BvR 684/22) a rejeté le recours constitutionnel. [FAIT] Avant l’unification jurisprudentielle, les juridictions divergeaient : de nombreux OLG (Brême 18 décembre 2020 ; Hambourg ; Cologne ; Rostock ; Schleswig) admettaient la preuve, tandis que le Landgericht Berlin (1er juillet 2021) retenait une violation — c’est cette chambre berlinoise qui a saisi la CJUE (C-670/22). [INFÉRENCE] La convergence CJUE / Cassation / BGH consacre une primauté de l’objectif sécuritaire sur les garanties procédurales, illustration directe du « tiraillement » de la citation de départ ; le risque résiduel porte sur l’égalité des armes (intégrité et contrôle des données par la défense).
A.6 — Précédents législatifs nationaux : la loi française « narcotrafic »
[FAIT] La loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 « visant à sortir la France du piège du narcotrafic » (issue de la commission d’enquête sénatoriale dont le rapport « Un nécessaire sursaut » a été adopté à l’unanimité le 14 mai 2024, Départements de France 35 recommandations en 3 tomes) Public Sénat crée le Parquet national anti-criminalité organisée (PNACO), opérationnel le 5 janvier 2026, dirigé par Vanessa Perrée, troisième parquet national après le PNF et le PNAT, doté d’une compétence nationale concurrente et prioritaire, articulé avec les huit JIRS et succédant à la JUNALCO (transfert de 170 dossiers). [FAIT] Le rapport sénatorial chiffrait le marché à au moins 3,5 milliards d’euros de « chiffre d’affaires » annuel en France et 27,7 tonnes de cocaïne saisies en 2022 (cinq fois plus qu’en 2012). [FAIT] Le texte introduit le « dossier-coffre », le statut de repenti renforcé, la fermeture administrative, le gel d’avoirs, les quartiers de lutte contre la criminalité organisée (Vendin-le-Vieil ouvert en juillet 2025, Condé-sur-Sarthe en octobre 2025) et un délit de recrutement de mineurs.
[FAIT] Le Conseil constitutionnel (décision n° 2025-885 DC du 12 juin 2025), saisi de 38 des 64 articles, a censuré totalement ou partiellement 6 articles : l’article 5 (accès direct des services de renseignement aux bases fiscales FICOBA/FICOVIE/BNDP), l’article 15 (traitement algorithmique des URL, censuré « faute d’encadrement suffisant du champ des données » au regard de la vie privée), l’article 19 (aggravation disproportionnée des peines pour port d’arme), les dispositions de l’article 40 (condamnation fondée sur le dossier-coffre, atteinte aux droits de la défense), de l’article 55 (extension des règles dérogatoires à la corruption) et de l’article 56 (visioconférence systématique). [INFÉRENCE] La censure du renseignement algorithmique est centrale pour le volet B : le juge constitutionnel a fermé, au nom de la vie privée, la voie d’une surveillance prédictive de masse, renforçant l’argument en faveur de modèles opérationnels reposant sur l’aléa contrôlé plutôt que sur le profilage algorithmique des cibles.
A.7 — L’action de la Commission européenne (2023-2026)
[FAIT] La « EU Roadmap to fight drug trafficking and organised crime » du 18 octobre 2023 fixe 17 actions en quatre axes (résilience des hubs logistiques, démantèlement des réseaux, prévention, coopération internationale). [FAIT] La fiche d’information de la Commission accompagnant la feuille de route chiffre le profit du crime organisé à « around €139 billion a year, 1% GDP » et indique « 50% of all homicides in Europe directly connected to drug trafficking » European Commission ; 303 tonnes de cocaïne saisies en 2021 ; record de Rotterdam (8 t en août 2023) battu en deux semaines par Algésiras (9,5 t). [FAIT] Elle crée l’European Ports Alliance (partenariat public-privé), s’appuie sur EMPACT (devenu instrument permanent), le futur Code de coopération policière, le renforcement du mandat d’Europol et la création de l’EU Drugs Agency (EUDA) opérationnelle à l’été 2024. [INFÉRENCE] Le dispositif est cohérent mais reste dominé par la logique de l’interception portuaire et de l’échange d’information, sans traiter frontalement la rupture de base légale des TSE ni la temporalité de l’intervention.
VOLET B — MODÉLISATION MATHÉMATIQUE ET RECHERCHE OPÉRATIONNELLE
Cadre de référence et données
[FAIT] Le Schéma National d’Intervention (avril 2016) repose sur trois échelons : primo-intervention (BAC, PSIG « Sabre »), Monaco-Matin intervention intermédiaire et intervention spécialisée (GIGN, RAID, BRI), avec un objectif d’intervention « en moins de 20 minutes » en tout point du territoire Monaco-Matin et une Procédure d’Urgence Absolue (PUA) suspendant les zones de compétence territoriale. Ministère de l’Intérieur [FAIT] Effectifs (rapport Sénat n° 813 du 2 juillet 2025, commission des finances) : GIGN 953 personnels fin 2024 et 14 antennes opérationnelles (+ 3 antennes techniques), dont ~85 personnels à l’intervention à l’échelon central ; RAID 504 personnels fin 2024 et 16 antennes ; environ 150 PSIG-Sabre ; PSPG protégeant les sites nucléaires (CNPE), au nombre de 20 à 22 unités. [FAIT] Effectifs globaux 2024 : environ 151 400 policiers et 100 900 gendarmes (données Cour des comptes). [FAIT] Interopérabilité : le Réseau Radio du Futur (RRF, 4G/5G, ~300 000 utilisateurs cibles, budget 700 M€) remplace les réseaux obsolètes Rubis (gendarmerie, 1986) et ACROPOL/INPT (police, 1994), CyberCercle avec déploiement décalé à partir de mai 2025 PNRS ; le programme NexSIS unifie le traitement des appels d’urgence.
B.1 — Évitement algorithmique : du paramètre statique p_ijt à l’adversaire de Stackelberg
[INFÉRENCE] Le terme p_ijt (probabilité qu’un événement survienne au lieu i, au temps t, de type j), traditionnellement estimé par la criminologie environnementale (Weisburd, théorie de l’activité routinière de Cohen-Felson, PredPol, données SSMSI), traite l’occurrence criminelle comme un processus exogène. Or, contre un adversaire stratégique qui observe la disposition visible des patrouilles, p_ijt devient endogène : il est déformé vers les angles morts (queues de distribution), précisément là où la couverture est minimale.
[FAIT] Les jeux de sécurité de Stackelberg (travaux de Milind Tambe, USC) modélisent un meneur (la sécurité) qui s’engage le premier sur une stratégie mixte (randomisée), et un suiveur (l’adversaire) qui choisit sa meilleure réponse après surveillance. Les systèmes déployés ARMOR (LAX, checkpoints et patrouilles canines depuis 2007), IRIS (Federal Air Marshals depuis 2009), PROTECT (US Coast Guard, ports de Boston/New York/Los Angeles), GUARDS (TSA) et TRUSTS (métro de Los Angeles) reposent sur ce formalisme et calculent un équilibre de Stackelberg fort (SSE).
[INFÉRENCE] Modélisation proposée : remplacer la patrouille déterministe par une politique stochastique contrôlée σ = (σ₁,…,σₙ) sur les zones, maximisant l’utilité espérée du défenseur sous contrainte de couverture isochrone : pour chaque zone i, le temps de réponse espéré E[τ_i] ≤ 20 min (contrainte SNI), tout en maximisant l’entropie H(σ) = −Σ σ_i ln σ_i (imprévisibilité), afin que l’adversaire ne puisse inférer une fenêtre d’angle mort exploitable. Le problème devient un programme d’optimisation sous contrainte d’isochrone, où l’aléa n’est pas libre mais borné par la garantie des 20 minutes. [INFÉRENCE] Cette approche est juridiquement plus robuste que le renseignement algorithmique censuré (article 15, décision 2025-885 DC) car elle ne traite aucune donnée personnelle de masse : elle randomise le positionnement de la force, pas le profilage des cibles.
B.2 — Friction de la chaîne de transmission : le terme Γ_proc
[INFÉRENCE] Le temps de réponse total n’est pas seulement le temps de trajet τ_trajet mais τ_total = Γ_detect + Γ_proc + τ_trajet + Γ_engage, où Γ_proc est la latence de traitement de l’information par les centres de commandement (CORG en gendarmerie, CODIS sapeurs-pompiers, CIC en police). Le modèle p-médian classique ignore Γ_proc en supposant un dispatch instantané.
[FAIT] Le cas de la tentative d’assassinat de Donald Trump à Butler (13 juillet 2024) illustre quantitativement le gouffre de transmission : selon les rapports du Sénat américain (Homeland Security and Governmental Affairs Committee, rapport intérimaire de septembre 2024 et rapport final du président Rand Paul), l’US Secret Service et la police locale exploitaient deux centres de communication séparés sur deux canaux radio distincts, communiquant par téléphone portable GovExec ; un individu suspect porteur d’un télémètre avait été signalé environ 27 minutes avant les tirs sans que l’information remonte aux responsables sur le terrain ABC News ; quatre agences locales opéraient sur des fréquences radio différentes City & State Pennsylvania ; un contre-sniseur du Secret Service a renoncé à un poste radio local pour réparer le sien. CBS News [INFÉRENCE] Transposé au triangle France/Benelux/Ibérie, Γ_proc explose lorsque l’incident franchit une frontière inter-services (gendarmerie/police) ou inter-États : l’absence de système d’information unique partagé en temps réel rend la PUA mathématiquement inopérante, car la suspension des compétences territoriales ne sert à rien si l’information de déclenchement n’atteint pas l’unité la plus proche dans la fenêtre utile. [INFÉRENCE] Le RRF et NexSIS sont les conditions techniques nécessaires (mais non suffisantes) pour réduire Γ_proc → 0 ; leur déploiement décalé (RRF à partir de mai 2025) maintient transitoirement la vulnérabilité.
B.3 — Saturation des serveurs : files M/M/c et événements à fort impact
[FAIT] Le modèle hypercube de Larson (1974, RAND ; Larson & Odoni, Urban Operations Research, 1981) modélise un système de serveurs mobiles distinguables répondant à des appels spatialement distribués, avec possibilité de débordement inter-secteurs (interdistrict response) lorsqu’un serveur est occupé. [INFÉRENCE] Le modèle p-médian de couverture suppose implicitement qu’un serveur est toujours disponible ; il s’effondre dès que plusieurs événements simultanés saturent les c serveurs d’élite. En représentant les unités d’élite (GIGN, RAID, PSPG) comme un système de files d’attente M/M/c à priorités strictes, la probabilité que les c serveurs soient tous occupés (formule d’Erlang-C) devient non négligeable lors d’attaques coordonnées : avec c petit (le GIGN central ne compte qu’environ 85 personnels à l’intervention), même un faible taux d’arrivée d’événements catastrophiques produit une probabilité d’attente strictement positive.
[INFÉRENCE] Pour les événements à faible probabilité et fort impact (low-probability high-impact), la fonction de dommage est convexe : ℓ(τ) = exp(α·τ), où le coût croît exponentiellement avec le délai d’intervention τ. Cette convexité est cohérente avec la courbe d’Utstein (survie médicale décroissant fortement avec le temps sans réanimation). [INFÉRENCE] Conséquence d’optimisation : minimiser l’espérance E[ℓ(τ)] d’une fonction convexe pénalise massivement les queues de distribution (les délais rares mais longs), ce qui justifie de contingenter les ressources les plus précieuses (réserve stratégique GIGN/RAID non engageable sur le tout-venant) et de dimensionner c non sur la charge moyenne mais sur la co-occurrence d’événements rares. [INCERTITUDE] Le calibrage du paramètre α et la distribution réelle des co-occurrences d’attaques en France ne sont pas publiquement documentés ; ce point relève de l’inférence méthodologique.
B.4 — Doublons, redondance et interopérabilité
[FAIT] Le dualisme gendarmerie/police (GIGN vs RAID/BRI ; CORG vs CIC) et la coexistence de réseaux radio historiquement incompatibles (Rubis vs ACROPOL) sont documentés ; le SNI 2016 répond par le principe « menant-concourant » et la PUA. [INFÉRENCE] Dans le langage des files d’attente, deux pools séparés de c₁ et c₂ serveurs sont moins efficaces qu’un pool mutualisé de c₁+c₂ serveurs (effet de pooling) : la séparation gendarmerie/police crée une perte d’efficience structurelle face aux pics, que seul un système d’information et de commandement unifié (RRF + interopérabilité des CIC/CORG) peut compenser.
CORRÉLATION AVEC LES FAITS DIVERS ET ENQUÊTES (2022-2026)
[FAIT] Les bandes itinérantes d’Europe de l’Est sont suivies par l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI, créé en 2004, ~100 enquêtes/an, détachements à Lyon, Nancy, Rennes, Toulouse et Senlis). Les groupes (souvent géorgiens, serbo-croates) s’appuient sur des « surveillants » basés en France encadrant des équipes de voleurs ; ils ciblent les zones rurales et périurbaines proches des grands axes. [FAIT] Le 22 novembre 2022, une opération coordonnée France/Espagne/Pays-Bas/Croatie/Italie, dirigée par l’OCLDI sous l’égide d’Eurojust et avec l’appui d’Europol, a démantelé un groupe criminel organisé itinérant serbo-croate responsable de centaines de cambriolages dans huit pays. [FAIT] En Meurthe-et-Moselle, les cambriolages ont augmenté de 20 % en zone gendarmerie en 2025, France 3 Grand Est attribués à des groupes « organisés et itinérants ». France 3 Grand Est [INFÉRENCE] Le mode opératoire — frapper en 8-12 minutes sur un nœud autoroutier transfrontalier puis se replier avant l’arrivée de la patrouille (isochrone PSIG-Sabre 18-22 min) — est une confirmation empirique du modèle de saturation de Larson et de l’exploitation rationnelle de l’angle mort temporel ; [INCERTITUDE] l’attribution explicite d’un calcul d’isochrone par ces groupes relève de l’inférence, non d’une preuve judiciaire documentée.
[FAIT] Sur le narcotrafic, le rapport conjoint EUDA / Organisation mondiale des douanes (« Seaports: monitoring the EU’s floodgates for illicit drugs », juin 2025) établit que, sur 1 826 tonnes saisies dans ou vers les ports de l’UE entre janvier 2019 et juin 2024, « 1,244 tonnes—or some 68 percent—were intercepted at the ports themselves » OCCRP ; la cocaïne représente « 1,487 tonnes confiscated—nearly 82 percent » OCCRP ; Anvers totalise « 442.9 tonnes seized in 572 operations » OCCRP et Rotterdam 180,7 tonnes OCCRP ; environ 70 % de la cocaïne entrant en Europe transite par ces deux ports. [FAIT/INCERTITUDE — datation à préciser] Anvers a dépassé Rotterdam comme principal point d’entrée ; le record d’environ 110 tonnes saisies par les douanes belges correspond, selon l’EUDA, à 2022 (91 t en 2021), tandis que 2023 a atteint ~121 t et que 2024 a connu une chute marquée (≈44 t selon l’administrateur général des douanes Kristian Vanderwaeren) — la mention « 110 t en 2024 » fréquemment relayée dans la presse paraît mal datée. [FAIT] Le recours aux « uithalers » (jeunes recrutés pour extraire la drogue des conteneurs ; 42 % âgés de 18 à 22 ans ; 226 arrêtés à Rotterdam en 2024) illustre l’exploitation d’un point de rupture juridique (mineurs/jeunes faiblement sanctionnés). [FAIT] La violence associée (assassinat du journaliste Peter R. de Vries en 2021 ; procès Marengo contre Ridouan Taghi, condamné à perpétuité le 27 février 2024) Brussels Signal documente le « gel adaptatif ». [INFÉRENCE] L’usage de violence extrême sature délibérément la capacité opérationnelle locale (traitement d’incident, SMUR, renforts), figeant un secteur — mécanisme directement modélisable par la file M/M/c saturée du B.3.
[FAIT] Les chefs criminels se réfugient à Dubaï/Turquie : la famille Kinahan (Christy, Daniel) opère depuis Dubaï depuis 2016 (Daniel s’y est installé après la tentative d’assassinat du Regency Hotel de février 2016) International Consortium of Investigative Journalists ; selon l’ICIJ citant des analystes des forces de l’ordre (évaluation attribuée à Europol), « the network controlled roughly one-third of Europe’s entire cocaine trade, worth roughly $20 billion per year ». International Consortium of Investigative Journalists [FAIT] L’arrestation de Daniel Kinahan à Dubaï le 15 avril 2026 (« under the terms of an extradition agreement between Ireland and the United Arab Emirates », ICIJ) International Consortium of Investigative Journalists et l’extradition de Sean McGovern (2024-2025) ont suivi la signature d’un traité d’extradition Irlande-EAU (octobre 2024) ; le Bosnien Edin Gačanin (« Escobar européen », cartel Tito and Dino) et l’Albanais Eldi Dizdari illustrent l’usage des EAU comme juridiction-refuge (achat immobilier, investissement local). Global Initiative [INFÉRENCE] La juridiction-refuge est l’angle mort ultime : tant que l’extradition dépend de traités bilatéraux lents (18 mois d’attente pour la demande italienne sur Dizdari), Global Initiative la tête des réseaux reste hors d’atteinte de l’espace pénal européen, confirmant que l’efficacité judiciaire intra-UE ne suffit pas sans volet géopolitique externe.
SYNTHÈSE — SCHÉMAS D’EXPLOITATION DES FAILLES
[INFÉRENCE] Les réseaux exploitent quatre failles structurelles, qui correspondent terme à terme aux quatre faiblesses du volet B : (1) la rupture temporelle — frapper plus vite que l’isochrone d’intervention (angle mort stochastique, B.1) ; (2) la rupture spatiale Schengen — franchir une frontière intérieure réinitialise le cadre des TSE et du droit de poursuite (frontière de base légale, A.3) ; (3) la rupture procédurale — latence des EIO/MAE, conflits de compétence, points faibles comme les uithalers mineurs (Γ_proc et saturation, B.2/B.3) ; (4) la rupture géopolitique — juridictions-refuges hors UE (ressource rare hors d’atteinte). Le crime transfrontalier européen est ainsi moins un problème d’insuffisance des instruments qu’un problème de temporalité et de continuité : les outils existent mais se déclenchent trop tard et perdent leur force aux frontières.
Recommandations
Étape 1 — Court terme (instruments existants, sans révision des traités).
- [INFÉRENCE] Généraliser les équipes communes d’enquête (JIT) systématiques sur les axes France/Benelux/Ibérie et adosser chaque JIT à un accord ex ante de transfert de procédure anticipant le règlement 2024/3011 (applicable au 1er février 2027). Seuil de bascule : si le délai médian d’exécution des EIO sur ces axes dépasse 30 jours, déclencher la saisine Eurojust automatique.
- [INFÉRENCE] Achever le déploiement RRF/NexSIS et imposer un centre de commandement conjoint gendarmerie/police interopérable pour réduire Γ_proc. Benchmark : viser un temps de transmission alerte→unité la plus proche < 2 minutes.
Étape 2 — Moyen terme (réforme procédurale).
- [INFÉRENCE] Créer une base légale européenne unique « TSE transfrontalières » pour que balises, interceptions et observations conservent leur couverture juridique au passage des frontières intérieures Schengen, en s’appuyant sur la recommandation du Conseil du 24 mai 2022. Obstacle identifié : réflexes souverainistes (le Conseil constitutionnel a borné l’art. 41 CAAS en 1991).
- [INFÉRENCE] Transposer rapidement et uniformément le paquet e-evidence (échéance dépassée pour la directive 2023/1544 au 18 février 2026) et rendre le système informatique décentralisé pleinement opérationnel avant le 18 août 2026. Seuil : taux de transposition < 50 % des États membres au 18 août 2026 = signal d’échec appelant une procédure d’infraction.
Étape 3 — Opérationnel/mathématique.
- [INFÉRENCE] Substituer aux patrouilles déterministes des politiques stochastiques contrôlées de type Stackelberg sous contrainte d’isochrone 20 min (SNI), juridiquement préférables au renseignement algorithmique censuré (décision 2025-885 DC). Dimensionner les unités d’élite (c serveurs) sur la co-occurrence d’événements rares (M/M/c, fonction de dommage convexe ℓ(τ)=exp(α·τ)), avec réserve stratégique contingentée.
- [INFÉRENCE] Mutualiser les pools GIGN/RAID via commandement unifié (effet de pooling) pour les scénarios de saturation.
Étape 4 — Géopolitique.
- [INFÉRENCE] Prioriser les traités d’extradition avec les EAU et la Turquie (modèle du traité Irlande-EAU d’octobre 2024 ayant permis l’arrestation de Daniel Kinahan le 15 avril 2026). Benchmark de succès : délai d’extradition < 6 mois.
Caveats
- [INCERTITUDE] Plusieurs chiffres macro (139 Md€ de profit du crime organisé, 50 % des homicides liés à la drogue) émanent de communications de la Commission et comportent une marge d’estimation ; le chiffre des 139 Md€ et de 1 % du PIB figure explicitement dans la fiche d’information de la EU Roadmap.
- [INCERTITUDE] La datation du record de saisies à Anvers (~110 t) est contestée entre sources : 2022 selon l’EUDA, et non 2024 ; 2024 aurait au contraire connu une baisse marquée.
- [INCERTITUDE] La comparaison des régimes d’usage des armes (L.435-1 vs Belgique/Pays-Bas/Espagne) n’a pas été sourcée directement.
- [INCERTITUDE] Le calibrage du modèle (α de la fonction de dommage, distribution des co-occurrences, valeurs réelles de Γ_proc) relève de l’inférence méthodologique, faute de données publiques.
- [INCERTITUDE] Le nombre exact de PSPG (20 ou 22) et son rapport au nombre de sites CNPE varient selon les sources officielles de la gendarmerie.
- [INFÉRENCE] L’attribution d’un calcul délibéré d’isochrone aux bandes itinérantes est une inférence analytique cohérente avec les modes opératoires constatés, non une constatation judiciaire. »
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