« La distinction fondamentale entre la lecture militaire et la lecture mondaine tient en une phrase du général Desportes : « Ma formation initiale d’ingénieur s’avérait insuffisante ; il me fallait élargir ma palette d’outils intellectuels. La seule matrice pour comprendre l’avenir, c’est le passé. » Le militaire ne lit pas pour briller en société — il lit parce que l’erreur se paye en vies humaines. Mattis, avant de déployer ses Marines en Afghanistan, lisait tout ce qu’il trouvait sur le pays, son terrain, ses populations, les campagnes antérieures. Quand il est devenu Secrétaire à la Défense, il a lu tous les livres publiés par ses prédécesseurs. Basil Liddell Hart préconisait que les officiers aient un « esprit de 3 000 ans » — nourri de toute l’histoire militaire disponible, parce que « s’improviser et remplir des sacs mortuaires en découvrant ce qui marche nous rappelle les impératifs moraux et le coût de l’incompétence dans notre profession »

« L’inquiétude est un poison,

l’avoir suscité, une connerie,

l’ignorer est l’ignorance même. 

Ceux qui suscitent encore l’inquiétude n’ont pas vraiment toute leur tête. »

« Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchit le cours des choses dans leurs domaines. »

Denis Leguay

« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »

Règle de Saint-Augustin, Extraits

« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt…. d’un regard, des points, une topographie, un schéma, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée!… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les doigts, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous!… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »

« Ils étaient assis à l’extérieur de la salle. Ils m’ont regardée. Je ne leur ai rien dit. J’avais honte, je les aimais très fort, je les aime toujours autant. Le procès se tenait à huis clos, il n’y avait pas de public.
Avant le procès, l’administrateur ad hoc m’avait accompagnée pour visiter l’intérieur de la cour d’assises. J’ai vu comme c’était grand et très haut de plafond. Elle ne m’a pas expliqué le rôle du président, ni celui de l’avocat général, ni comment se déroulait un procès d’assises. Elle m’a montré où je serais installée, où serait mon avocate, et où serait mon père. C’est tout.
J’étais devant, à côté de mon assistante maternelle. Il y avait aussi l’assistante sociale et l’administrateur ad hoc. Encore devant moi, sur la gauche, mon avocate. Plus loin, sur la droite, mon père et son avocat. Devant moi, en arc de cercle, surélevés, les sièges des jurés. Au milieu, le président avec une robe rouge, à sa droite et à sa gauche, deux magistrats.
Ma mère, je l’ai su après, avait été conduite dans une petite salle à côté parce qu’elle allait témoigner et qu’elle n’avait pas le droit d’assister au procès jusqu’à son témoignage. Mon père, j’évitais de le regarder. Je sentais que lui me regardait. Alors, je baissais la tête. Je ne me souviens pas des jurés. Je ne les regardais pas. Je regardais par terre. Je ne me souviens d’aucun visage ni de la façon dont ils étaient habillés.
J’étais là parce qu’on m’avait demandé de venir, mais c’était comme si je n’étais pas là. Comme si j’étais dans un autre monde. Cette journée était une journée folle. J’étais là sans y être. À cette époque, je vivais comme ça, dans un autre monde. Des années plus tard, en 2005, un psychiatre a décrit l’état dans lequel je me trouvais. Dans son rapport, il a parlé d’une « longue période de dépersonnalisation vécue dans un état quasi hypnotique ». C’est vrai, j’étais comme ça. »
J’ai menti »

« C’est toutefois Simone Weil qui, hors de toute appartenance confessionnelle arrêtée, a donné à la prévenance son expression spirituelle la plus haute et la plus neuve. Dans la lettre à Joë Bousquet du 13 avril 1942, elle écrit : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les choses et les êtres existent. » Et dans Formes de l’amour implicite de Dieu (repris dans Attente de Dieu, La Colombe, 1950 ; rééd. Fayard, 1966), elle forge l’image du Graal : « Dans la première légende du Graal, il est dit que le Graal, pierre miraculeuse qui par la vertu de l’hostie consacrée rassasie toute faim, appartient à quiconque dira le premier au gardien de la pierre, roi aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure : « Quel est ton tourment ? » La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : « Quel est ton tourment ? » » Le commentaire qui suit est, à mes yeux, la plus juste définition jamais donnée de la prévenance : « C’est savoir que le malheureux existe, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiquetée « malheureux », mais en tant qu’homme, exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé et marqué d’une marque inimitable par le malheur. Pour cela il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard. Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. » Quatre éléments sont ici noués : (1) la déclassification — sortir l’autre de la catégorie qui l’efface ; (2) le regard attentif — qualité cognitive, perceptive ; (3) le vide de soi — disponibilité radicale ; (4) l’initiative — poser la question, devancer, venir-avant. Weil ajoute la formule foudroyante, tirée des Cahiers : « L’attention qui n’est pas autre chose qu’attention est prière. » La prévenance est ainsi consacrée comme mystique laïque de la relation à autrui. »

 » La prévenance comme intelligence. L’intuition est particulièrement profonde et doit être radicalisée. La prévenance n’est pas seulement une intelligence émotionnelle ; elle est une INTELLIGENCE TOUT COURT, au sens où Aristote l’entendait — la phronesis, qui perçoit juste le particulier. Elle mobilise la théorie de l’esprit, la mentalisation, l’attention (Weil), la mémoire (savoir ce que l’autre m’a dit la dernière fois), l’imagination (se représenter son point de vue), le jugement (choisir la bonne intervention). Les cliniciens savent qu’un patient autiste ne manque pas de bonté : il manque de cette lecture rapide et précise des signaux qui rend la prévenance possible. La prévenance est cognitivement coûteuse ; elle est un travail mental. Que notre époque la célèbre dans les discours et la rende impossible dans les faits (en accélérant tout) n’est pas un paradoxe anecdotique — c’est un symptôme central. Le blogueur a vu juste : ce qu’on prend pour de la gentillesse est une haute forme de perception, presque divinatoire, comparable à ce que Spinoza nommait scientia intuitiva. »

« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. »

« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»

« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»

Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108

« Je ne sais pas s’il existe, mais je crois bien l’avoir rencontré au café Procope. Il y vient souvent et ne parle à personne ; seulement, quand il y a une conversation animée, il est toujours de ceux qui font le cercle pour écouter. Sa figure n’a rien d’extraordinaire ; il ressemble à tout le monde, et je n’aurais pas fait attention à lui, si je ne l’avais vu tenant à la main un petit écrit que j’avais publié le matin même. Je suis toujours bien disposé pour quiconque lit mes œuvres, fût-ce l’ennemi du genre humain. Le diable prend souvent les auteurs et les femmes par la vanité.
Vous croyez donc au diable ?
— Je crois à tout, il ne faut que s’entendre sur les termes ; IL Y A FAGOTS ET FAGOTS.
Pensant qu’il ne me connaissait pas, je cédai, comme le sultan des mille et une nuits, au désir d’entendre incognito un jugement sur mon compte, et, m’asseyant à sa table :
Ah ! ah ! lui dis-je, voilà une brochure nouvelle ; est-ce bon ?
— Ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux, répliqua-t-il ; il y a quelques idées justes, mais elles sont bien clair-semées.
Je fus piqué de cette critique, et surtout d’avoir manqué mon but, mais il ne me restait qu’à en prendre mon parti :
vous me connaissez donc ? lui dis-je.
Il n’eut pas la politesse de faire allusion à ma célébrité, il répondit simplement :
JE CONNAIS TOUT LE MONDE. »

Louis Ménard

« Des regards, des mémoires, et des juges, des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). »

« L’idée peut surprendre. Mais elle s’inscrit dans un courant existant, celui des naked roads (NDLR : les routes nues) , inventé par l’ingénieur néerlandais Hans Monderman. Louis Sarkozy rappelle que ce concept s’appuie sur un constat simple : la peur des autres usagers peut renforcer l’attention et la prudence. «Regardez l’enquête [de Vinci Autoroutes] : 95 % des usagers de la route ont peur du comportement des autres. Les routes nues utilisent précisément cette peur.» Selon lui, en l’absence de signalisation, chacun serait amené à ralentir, à observer et à anticiper davantage. « Quand il n’y a ni trottoir, ni feux rouges, ni lignes blanches, tout le monde fait davantage attention, les citoyens se responsabilisent, et s’installe alors ce que les chercheurs appellent “une négociation implicite entre les usagers”. Ils deviennent 2 à 3 fois plus prudents.»« 

« Le principe repose sur une philosophie presque inverse à celle des métropoles françaises. «Quand vous responsabilisez les gens, ils deviennent naturellement plus lents, plus attentifs et plus généreux entre eux. » Un modèle qui, selon lui, tranche violemment avec la gestion administrative actuelle. «C’est exactement l’inverse de l’autoritarisme bureaucratique parisien : on augmente la liberté et on observe une amélioration du comportement.» Le fils de l’ancien président concède toutefois une limite : «Il semblerait que le seul véritable problème de ces “naked roads”, c’est qu’elles fonctionnent moins bien pour les personnes âgées et les personnes malvoyantes, mais c’est à peu près tout.» 

« N’est-il pas curieux qu’une sentence aussi sublime provienne non d’un traité d’un philosophe stoïcien, Epictète ou Sénèque, raisonnant sur la vertu de philanthropie, mais d’une simple comédie bourgeoise où un propriétaire, Chrémès, interroge son voisin, Ménédème, sur la dure besogne qu’il s’impose du soir au matin dans son champ comme s’il se punissait de quelque chose, peinant à la tâche plus que ses propres esclaves ? Et le vieux bougon de Ménédème de lui répondre : « Chrémès, tes affaires te laissent-elles assez de loisir pour que tu t’occupes de celles des autres, et de ce qui ne te regarde nullement ? » A quoi l’affable Chrémès réplique : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (en citant la traduction française la plus répandue car le mot « alienum » peut aussi être rendu par « indifférent »). »

Cristina Robalo Cordeiro

« Qui veut marcher en avant doit écarter les obstacles. M. Vacherot trouve d’abord devant lui les savants, ou du moins ceux qui se prétendent les représentants de la science. Est-il vrai que la métaphysique soit une vieille route impraticable, encombrée de ruines et qui ne mène à rien ? Le positivisme le soutient. Voici ses raisons : sont-elles décisives ?

  1. Depuis que la science ne traîne plus le lourd poids des questions impossibles sur les essences et sur les causes, d’un pas léger d’affranchie, elle s’avance à travers le monde, l’observe, le décrit et ne s’arrête plus, trouvant toujours l’espace ouvert devant elle. Les poèmes des vieux métaphysiciens sont des conceptions naines que la réalité dépasse de toute son immensité, des rêves d’enfants qui voient tout grand parce qu’ils sont tout petits. Le monde n’est plus la terre ; la terre n’est plus une grande plaine immobile abritée sous la voûte du ciel comme sous un globe de verre : elle est un atome qui voyage à travers l’espace. L’immensité est ouverte ; l’unité de longueur est la marche de la lumière, soixante-quinze mille lieues par seconde ; l’esprit compte les distances par des années et, montant sans vertige à des hauteurs incalculées, regarde dans les nébuleuses les mondes qui se préparent.

Ce n’est pas assez de prendre ainsi mesure de l’univers ; la science ne dédaigne pas ce qui l’entoure : elle sait par quelles lois sont régis les phénomènes, par quelles combinaisons régulières se constituent les corps composés, dans quelles proportions s’unissent les éléments pour former les tissus vivants, et voici même qu’elle surprend le secret de la vie. C’est à sa modestie qu’elle doit tous ses progrès ; elle ne prétend pas monter dans le paradis des intelligibles : simple mortelle, elle regarde les choses d’ici-bas. Son objet est visible à tous, nul ne le lui conteste : les faits et les lois. Sa méthode est simple, n’a rien de mystérieux : elle observe, elle induit, elle établit des lois, vérifie au contact des faits les hypothèses qu’elle imagine, ne tire des conséquences qu’après avoir solidement établi ses principes. Sa certitude est incontestée, ses résultats s’imposent avec la brutalité d’une sensation ; elle a détruit le scepticisme absolu en lui faisant honte de lui-même. Par ce travail, les connaissances acquises pour toujours s’ajoutent et se multiplient. Que les métaphysiciens ne parlent pas de confusion, on n’a jamais trop de vérités.

Mais l’esprit ne se contente pas d’une multitude d’idées, il veut en saisir l’unité. Est-ce à dire qu’il faille abandonner la méthode précieuse à laquelle nous devons tout ? Images de la réalité, les sciences en reproduisent l’harmonie ; elles saisissent les phénomènes dans leurs rapports ; par leurs progrès mêmes, elles tendent à former un tout, à s’organiser, à devenir la science. A. Comte a dessiné le plan de ce grand édifice qu’élèvera l’avenir. D’après lui, les sciences diverses, considérées dans leur rapport de subordination et de dépendance, forment un système hiérarchique dans lequel la plus abstraite et la plus générale sert de point de départ, de condition de base élémentaire à la science plus concrète et plus particulière qui la suit immédiatement dans l’échelle de la généralisation. Cette classification n’est pas arbitraire, elle reproduit les relations réelles des phénomènes entre eux. L’esprit peut donc trouver le repos en dehors des vaines hypothèses, mettre l’unité dans ses idées en s’élevant par inductions successives jusqu’à la loi universelle d’où se déduisent toutes les autres lois, jusqu’à la formule suprême en laquelle se résume et s’exprime toute réalité. Qu’on ne parle plus du démembrement de l’intelligence dispersée dans une multitude de vérités sans rapport, du vertige que donne le tournoiement des idées chaotiques ; la science se fait art sans cesser d’être la science ; la beauté s’est ajoutée à elle par surcroît, comme la fleur naturelle du vrai. Telle est la science : elle est calme, sûre d’elle-même ; elle ne s’est pas marqué pour but un infini vers lequel on marche sans cesse sans en approcher davantage, et elle communique à ceux qui l’aiment cette sérénité des âmes sages qui, sachant ce qu’elles peuvent, proportionnant leur tâche à leurs forces, ne connaissent ni l’angoisse de l’incertitude, ni le découragement des efforts stériles.

La métaphysique, c’est la vierge folle, la vierge errante et chimérique ; son orgueil méprise les petits devoirs et les petites vérités, dédaigne la réalité qu’elle ignore ; elle se complaît dans les rêves éphémères, à chaque passion nouvelle oublie de bonne foi les passions anciennes, jure de s’arrêter dans la possession de cette vérité définitive… ce n’est que l’ombre d’un songe qui passe. Ceux qui l’aiment lui ressemblent : inquiets, tourmentés, avec des enthousiasmes rapides, des élans d’orgueil, des disparitions soudaines du monde réel, des séjours sans fin dans les rêves où ils s’emprisonnent. C’est de la poésie peut-être ; à coup sûr, ce n’est pas de la science. Il n’y a pas de science sans objet. Quel est l’objet de la métaphysique ? La discussion commence pour ne plus finir. On parle bien d’absolu, d’infini, de parfait, d’essences et de causes, mais l’accord n’est qu’apparent : chaque philosophe donne à ces mots un sens différent qui est le seul juste. Quand on ne sait pas où l’on va, on ne peut savoir par quel chemin s’y rendre. Chacun propose sa méthode avec la même confiance que sa définition : l’un l’induction psychologique, l’autre l’intuition, un troisième la déduction logique a priori ; le plus prudent, pour ne pas se tromper, n’en refuse aucune, les prend toutes.

Aussi, voyez les résultats. Après des siècles d’efforts, aucune vérité démontrée, beaucoup de systèmes abandonnés, un recommencement sans fin, rien de fait, tout à faire. Ce qui caractérise la science, c’est le progrès : les vérités demeurent, les questions changent, et ces questions nouvelles étant résolues, les vérités s’ajoutent en se complétant. En métaphysique, les systèmes passent, les questions restent. L’esprit ne marche pas, il s’agite. Encore semble-t-il que le génie métaphysique se soit épuisé à ces créations successives et qu’il ne puisse plus que se répéter en s’affaiblissant. Où est notre Platon ? Pas d’objet déterminé, par suite pas de méthode, pas de principes, pas de progrès, aucune vérité acquise, de grands efforts perdus, l’épuisement de l’imagination systématique : voilà où en est la philosophie spéculative. Elle s’est condamnée par ses propres fautes qui tiennent à sa nature même ; elle doit mourir, nul ne peut la sauver, elle n’échappera pas, sa disparition étant une loi nécessaire du développement historique de l’humanité. L’esprit commence par la théologie, poursuit sa marche à travers la métaphysique pour parvenir à la science positive qui marque son point d’arrivée. On ne résiste pas au destin, on s’y résigne. »

Auteur et Source du texte

  • Auteur du texte : Émile Boutroux (1845–1921), éminent philosophe français et historien de la philosophie.
  • Ouvrage analysé : La Métaphysique et la Science, ou Principes de métaphysique positive (1858), écrit par Étienne Vacherot (1809–1897).
  • Revue source : Revue des Deux Mondes.
  • Date de publication : Année 1870 (Tome 88, p. 642-643).

« Ces obligations sont telles que l’honneur et la vie d’un homme peuvent être à la merci d’un sourire et subissent les plus dures lois. N’oublious pas que l’honneur exige qu’une dette de jeu soit payée dans les vingt-quatre heures et qu’un coup d’éventail a provoqué la conquête de l’Algérie. »

Eugène Azam

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« le patient quant à lui, dit au psychanalyste non seulement tout ce qu’il sait, mais aussi tout ce qu’il ne sait pas. » 

Isabelle Montourcy, Dites ce qui vous vient, 2013

« Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit.. »

Pierre Bourdieu

« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

«Cette ligne de partage ne délimite jamais simplement des corps menaçants/agressifs et des corps défensifs. Elle sépare plutôt ceux qui sont agents (agents de leur propre défense) et ceux qui témoignent d’une force de puissance d’agir toute négative en tant qu’ils ne peuvent être agents que de la violence « pure ». Ainsi, Rodney King, comme tout homme africain-américain interpellé par une police raciste, est reconnu comme agent, mais uniquement comme agent de violence, comme sujet violent, à l’exception de toute autre domaine d’action.

Cette violence, les hommes noirs en sont toujours rendus responsables: ils en sont la cause et l’effet, le commencement et la fin. De ce point de vue, les gestes de protection de Rodney King, ses gestes désordonnés pour rester en vie(il bat des bras, titube, tente de se relever, se tient sur ses genoux) ont été qualifiés comme d’un «contrôle total » de sa part et comme témoignant d’une « intention dangereuse », comme si la violence ne pouvait être que la seule et unique action volontaire d’un corps noir, lui interdisant de fait toute défense légitime.

Cette attribution exclusive d’une action violente disqualifiée et disqualifiante, d’une puissance d’agir négative, à certains groupes sociaux, constitués comme des « groupes à risques », a aussi pour fonction d’empêcher de percevoir la violence policière comme une agression.

Puisque les corps rendus minoritaires sont une menace, puisqu’ils sont là source d’un danger, agents de toute violence possible, la violence qui s’exerce en continue sur eux, à commencer par celui de la police ou de l’État, ne peut jamais être vue comme la violence crasse qu’elle est: elle est seconde, protectrice, défensive – une réaction, une réponse toujours déjà légitimée.

Dans le cas du supplice de la cage de fer nous avons montré d’une part comment, en visant la puissance d’agir d’un corps, une certaine technologie de pouvoir transformait cette puissance en impuissance( plus on se débat pour échapper à la souffrance, plus on en est meurtri), et d’autre part en quoi la défense en soi déployée par le sujet pour survivre devenait insidieusement ce par quoi il était nié.

La défense en soi était ainsi rendue irrémédiablement impraticable pour le corps en résistance. Dans le cas de Rodney King, un autre élément apparaît. Il n’est plus seulement question de puissance d’agir : ce qui est en jeu, c’est aussi l’interpellation – une qualification morale et politique -, la reconnaissance de « sujets de droit », ou plutôt de sujets en droit de se défendre, ou pas. King ne peut pas être perçu comme un corps qui se défend, il est vu à priori comme un agent de la violence.

La possibilité même de se défendre est le privilège d’une minorité dominante. Dans le cas du lynchage de Rodney King, l’État – par l’intermédiaire de ses bras armés de ses représentants – n’est pas perçu comme violent, il est perçu comme réagissant à la violence, il se défend contre la violence. En revanche, pour Rodney King, mais aussi pour tous les autres corps victimes de la rhétorique de la légitime défense, de cette manière de voir-là, plus il s’est défendu, plus il est devenu indéfendable. (…)

On pourrait a partir de là essayer de cerner un certain dispositif de pouvot, ce que j’appellerai « dispositif défensif ». Comment procède-t-il ? En ciblant ce qui relève d’une force, d’un élan, d’un mouvement polarisé à se défendre, balisant certain.e.s sa trajectoire, favorisant son déploiement par un cadre qui le légitime, ou bien, au contraire, pour d’autres, empêchant son effectuation, sa possibilité même, rendant cet élan inhabile, hésitant, ou dangereux, menaçant, pour autrui comme pour soi-même.

Ce dispositif à double tranchant trace une ligne de démarcation, entre, d’un côté, des sujets dignes de se défendre et d’être défendus, et, de l’autre, des corps acculés à des tactiques défensives. À ces corps vulnérables et violentables n’echoient plus que des subjectivités à mains nues. Tenues en respect dans et par la violence, celles-ci ne vivent ou ne survivent qu’en tant qu’elles parviennent à se doter de tactiques défensives.

Ces pratiques subalternes forment ce que j’appelle l’autodéfense proprement dite, par contraste avec le concept juridique de légitime défense. À la différence de cette dernière, l’autodéfense n’a, paradoxalement, pas de sujet – je veux dire que le sujet qu’elle défend ne prééxiste pas à ce mouvement qui résiste à la violence dont il est la cible. Entendue en ce sens, l’autodéfense relève de ce que je propose d’appeler des « éthiques martiales de soi ».

Repérer ce dispositif à ses points d’émergence, en situation coloniale, permet de questionner les processus de captation monopolistique de la violence par les États qui revendiquent l’usage légitime de la force physique : plutôt qu’une tendance au monopole, on pourrait faire l’hypothèse d’une économie impériale de la violence qui paradoxalement défend des individus toujours déjà reconnus légitimes à se défendre par eux-mêmes. Cette économie maintient la légitimité de certains sujets à user de la force physique, leur confère un pouvoir de conservation et de juridiction (d’auto justice), leur octroie des permis de tuer.

Mais l’enjeu n’est pas seulement ici la distinction fondamentale, entre «sujets défendus » et « sujets sans défense », entre sujets légitimes à se defendre et sujets illégitimes à le faire ( et rendus par là même indéfendables). Il y a encore un seuil plus subtil. Car il faut ajouter que ce gouvernemen des corps intervient à l’échelle du muscle.

L’objet de cet art de gouverner l’influx nerveux, la contraction musculaire, la tension du corps kinésique, la décharge des fluides hormonaux ; il opéré sur ce qui l’excite ou l’inhibe, le laisse agir ou le contre, le retient ou le provoque, l’assure ou le rend tremblant, ce qui fait qu’il frappe ou ne frappe pas. »

Elsa Dorlin, Se défendre : Une philosophie de la violence

« M. de Chauvelin. Voilà, Messieurs, comme, en 1822, on parlait du banc des ministres aux députés de la France ; vous avez entendu ces allégations, dans lesquelles les torts imputés à M. Lafontaine disparaissent, en quelque sorte, à côté des reproches si graves adressés à la ville de Dijon, à une portion si nombreuse de sa population , présentée en état de sédition et de rébellion ouverte ; aux autorités mêmes de cette ville, qui auraient laissé se développer sous leurs yeux de pareils désordres. »

Archives parlementaires de 1787 à 1860, Volume 59, 1885

«L’évolution d’une problématique scientifique au cours de la réalisation d’une recherche est un processus normal, certes, mais qui résulte parfois d’une alchimie bien mystérieuse. La confrontation du chercheur avec le réel et avec d’autres auteurs fait, fort heureusement, évoluer la question qu’il se pose : elle se précise ou s’élargit et il arrive qu’elle soit, insensiblement, remplacée par une autre, sans qu’il en ait été véritablement conscient, donc sans qu’il l’ait volontairement décidé. Ainsi, entre la première publication des résultats de mes recherches en socio-analyse et celle que je propose maintenant, ma question n’est plus exactement la même. Peu à peu, j’ai compris qu’entre Guillaume (premier essai) et Julien (neuvième essai), la problématique s’était transformée peu à peu. Il est très important de commencer par expliciter ce glissement, le plus clairement possible.
En travaillant avec mes quatre premiers cas (Guillaume, Giovanna, Joaquin et Lia), j’ai voulu comprendre comment les individus gèrent les tensions existentielles que leur causent leurs relations sociales, afin de se (re)construire une identité plus épanouie et plus paisible. Ils ont cherché à faire la paix avec eux-mêmes et avec les autres, à ne plus s’inhiber ni s’autodétruire, bref, à consolider et élargir ce que j’appelle leur « noyau identitaire ». Au fond, vu avec le recul, l’objet de cette première recherche était la question du bonheur, si l’on considère qu’une personne est plus heureuse quand elle se sent bien dans sa peau, c’est-à-dire quand elle vit en paix avec elle-même et avec les autres et qu’elle a le sentiment de s’épanouir…»

https://shs.cairn.info/l-individu-sujet-de-lui-meme–9782200285395-page-11?lang=fr

« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. »

 « Le prince leva enfin les yeux et jeta un cri étouffé.
Devant lui, à deux pas, se tenait Rogojine.
Mychkine demeura pétrifié. Rogojine était pâle comme la mort ; son visage convulsé semblait crispé par une force intérieure ; ses yeux brillaient d’un éclat fixe, inhumain.
— Parfione ! balbutia le prince d’une voix étranglée.
Mais Rogojine ne répondit pas. Il restait immobile, respirant bruyamment, sans quitter Mychkine des yeux.
Le prince voulut faire un pas vers lui, mais ses jambes tremblaient, il chancela et s’affaissa lourdement sur une chaise. Il couvrit un instant son visage de ses mains, puis les abaissa brusquement, comme s’il cherchait à ne pas perdre Rogojine de vue.
Quelques secondes passèrent ainsi dans un silence accablant. On n’entendait que la respiration oppressée de Rogojine.
— Qu’as-tu fait ?… murmura le prince avec effort, d’une voix plaintive, presque suppliante.
Rogojine tressaillit, leva la main comme pour l’arrêter, puis fit un signe. Lentement, il se détourna, passa dans la pièce voisine, et, d’un geste, invita Mychkine à le suivre.
Le prince se leva en chancelant, ses jambes le portaient à peine. Il le suivit, le souffle coupé, le cœur serré d’une terreur inexprimable.
À peine avait-il franchi le seuil de la chambre contiguë qu’il s’arrêta net, les yeux dilatés, le visage exsangue : sur le lit, dans la pâleur d’un drap défait, gisait Nastasja Filippovna.
Elle était étendue, la tête rejetée en arrière, les cheveux épars, les bras abandonnés le long du corps. Son visage avait la pâleur livide de la mort, et cependant il semblait rayonner d’une étrange beauté.
Le prince s’approcha lentement, presque en titubant. Ses lèvres tremblaient. Il tendit la main comme pour la toucher, mais la retira aussitôt, pris d’un frisson.
Rogojine, debout derrière lui, le regardait fixement, muet, immobile comme une statue. »

Dostoïevski, L’Idiot

« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »

Sylvie Robic, Laurence Schifano

« Quoi les fédéraux!?.. putain de merde mais d’où y viennent ces flics c’est pas croyable ! »

« C’est peut-être le dépôt qui le surveillent sans savoir qui on est ? Ouais peut-être qu’y a eu d’autres braquages récemment je sais pas ? »

« Dis-toi qu’y connaissent notre numéro, dis-toi qu’y connaissent notre adresse, dis-toi qui nous connaissent, dis-toi qu’y sont ici maintenant en ce moment même, dis-toi tout ça mon pote. »

« Avec quoi on va payer son avance, avec quel sous ? »

« Oh ! je financerai ça c’est pas un problème. »

« Ouais mais que devient Venzent ? Que devient mon fric ? »

« Venzent ! Toi avec tous ces flics t’as envie de mettre le monde à feu et à sang pour Venzent ! »

« Non mais je voudrais au moins revoir mon fric, tu vas pas le laisser faire ? »

« J’ai au moins deux fois plus de raisons de buter Venzent que vous trois réunis, pour le moment c’est du luxe, pour le moment soit on se fait la banque, soit on se barre aux quatre vents sans rentrer chez nous, sans faire nos bagages, rien du tout, en trente secondes, montre en main, il faudra qu’on se tire séparément, et basta…

Chris ? »

« La banque justifie le risque, et j’en ai besoin. Il faut rester le temps de se la faire, et après j’me barre. »

« Moi je roule pour toi Nick j’men fous, j’men fous… »

« Non pas cette fois Mikael, cette fois tu decides seul. »

« Tu penses que c’est la meilleure solution ? Tu crois que c’est la meilleure solution ? »

« J’ai des tas de projets, je vais sûrement raccrocher, alors moi j’ai peut-être plus à gagner qu’à perdre. »

« Prends soin de toi t’as sûrement de quoi voir venir t’as des obligations, t’as des terrains, si j’étais toi je jouerais pas avec le feu, je prendrais ma retraite. »

« Oui mais pour moi c’est l’action qui compte le plus, alors je marche. »

« C’est tout. »

« Ouais compte sur moi. »

« On les emmerde, on va se la faire. »

« Allez en route. On a du pain sur la planche » »

Heat, de Michael Mann

« Le monde commence là, tout près, contre moi. Normalement, je sens devant moi un certain jeu d’espace où « je respire ». Les mots parlent clair : l’espace est liberté, ou promesse de liberté. C’est ce qu’indiquent ces peurs de l’espace vide, réactions inconscientes, inhibées par l’angoisse, de la tendance à l’émancipation ; qu’elles soient un refoulement anxieux du « sortir seul », c’est ce que montre le fait qu’elles cessent quand le sujet est accompagné. Ainsi se développe autour de moi une « sphère de l’aisance » qui n’est pas la liberté, mais son champ prochain. La vie a, pour une activité qui se développe normalement, une certaine « ampleur » sur laquelle, à distance heureuse, viennent se projeter nos actes. Ce sentiment de l’« espace vital », on l’a vu, avec la fièvre obsidionale, passer de la psychologie des individus dans celle des nations et des peuples. Certains sont très sensibles au maintien de cet écart : peut-être le sentent-ils confusément menacé par quelque faiblesse intime. Ils ne peuvent supporter qu’on les serre de trop près ; ils ne tiennent pas d’impatience dans une pièce trop étroite ou trop chargée, dans un compartiment de chemin de fer ou dans une cabine d’avion (claustrophobie). Quand la personnalité se disloque, notamment quand elle est atteinte dans ses rapports avec le réel, il semble que cette invisible tension qui contient l’indiscrétion du monde extérieur s’effondre devant elle. Ce premier sentiment de situation et ses troubles sont étroitement liés au sentiment de l’intimité. Pour un être spatio-temporel, l’intimité ne peut être seulement le jardin secret purement mystique de la solitude spirituelle, elle s’étale, comme n’importe quel pouvoir spirituel, dans un minimum d’espace symbolique : mes vêtements, la portée de mes gestes, mon appartement. Une personnalité solide ne craint pas, à la moindre alerte, le viol de cette intimité, dont l’élasticité la rassure. Une personnalité faible ou morbide la croit à chaque instant menacée et la défend jalousement. Il arrive que cette faiblesse se traduise par l’apparence exactement inverse. Certains psychasthéniques ont le sentiment que le monde les fuit. Le sentiment de détresse qui suit un échec, un deuil ou une séparation, est fait en partie de ce brusque recul de l’ambiance. Il est alors senti douloureusement. Il est au contraire encouragé avec une sorte de provocation dans l’attitude de « distance », de « hauteur » de manières ou de ton, qui repoussent explicitement la présence, la sympathie ou les sollicitations d’autrui, et trahissent toujours quelque fuite du réel. Au cœur de la sphère de l’aisance, je me tiens comme un seigneur dans son royaume. Mais il est des princes à l’humeur sédentaire et d’autres à l’humeur voyageuse. Ces deux manières de sentir dans l’espace introduisent une expérience nouvelle, celle du centrage de l’espace vécu. Les uns sont fortement centrés et ont besoin de se sentir centrés. Cette passion de l’enracinement peut trahir une paresse devant la vie, une sorte d’inertie végétative. Cependant, dans le goût du point fixe, il entre aussi un sûr élément de civilisation et de spiritualité : le point fixe, c’est la promesse inébranlable, la fidélité à toute épreuve, le serment, le vœu ; c’est le sérieux de la contemplation qui ne se lasse pas de revenir sur place et d’approfondir toujours son inépuisable monotonie ; c’est l’orthodoxie, la conviction, la foi. « Que valons-nous une fois immobiles ? » : c’est bien là, en effet, un critère décisif de valeur humaine. Certains ne se sentent assurés, au contraire, que dans la mobilité. « Quand je suis à l’aise, je commence à ne plus me sentir en sécurité », disait Newman. Aux mystiques de l’enracinement, ils opposent les ferveurs du déracinement ; au devoir d’engagement, la vertu de dégagement. Cette inquiétude spatiale peut prendre des formes vagabondes ou morbides qui révèlent un déséquilibre intime : ainsi le besoin de bouger, d’être ailleurs, les fugues morbides, les impulsions à la marche. Mais elle peut être aussi l’expression d’une forme de vie peu attachée au lieu et à la stabilité. S’il est vrai qu’une certaine agitation du corps peut exprimer l’inquiétude d’un esprit qui se fuit dans le divertissement, le goût de la vie stable peut n’être qu’une fuite de la vie dans les retraites de la tranquillité. Saint Benoît avait raison de contraindre des moines un peu trop divagants au vœu de stabilité. Mais dans d’autres temps et pour d’autres esprits, repos et enracinement signifient cristallisation, refus des risques et de la générosité. Une spiritualité du dégagement est un complément indispensable de la spiritualité de l’engagement. Si ambiguë soit la voix multiple de Gide, on ne saurait oublier qu’elle balbutie avec ferveur cet évangile du dégagement, si proche de l’évangile de la Montagne. A la limite de la sphère de l’aisance s’opère le contact vital avec la réalité. Vu son importance, nous nous réservons d’y revenir longuement. Il se développe sur une surface vitale variable qui dépend à la fois du développement de la sphère de l’aisance, de l’ouverture du champ de conscience et de LA CONTINUITE DU CONTACT ENTRE LE MOI ET LE REEL. »

« L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à LA ONZIEME HEURE et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de la faiblesse des impulsions antagonistes ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état QU’IL FAUT INTERPRETER A L’OPPOSE DE SA SIGNIFICATION IMMEDIATE : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même. Enfin, les cas les plus difficiles sont bien ceux où l’ambivalence ne suscite aucune réaction de la part du sujet et n’existe qu’au regard de l’entourage. Considérons par exemple le refus éthique de l’instinct brutal, ou d’un trait de caractère jugé inférieur ; ils ne sont pas toujours alors, comme dans les exemples cités plus haut, subtilisés par leurs contraires, mais plus ou moins déguisés par des procédés que le freudisme a le premier mis en évidence et qui n’accèdent pas à la conscience. C’est une représentation ou une satisfaction symbolique, comme chez ce sujet qui, fuyant un désir incestueux qu’il ne veut pas s’avouer, mime sa répulsion par une fugue ou par la manie des voyages. C’est une rationalisation, autre manière de mettre en drame, comme chez ces sadiques qui se couvrent d’une théorie politique du pouvoir brutal, ou ces exhibitionnistes qui deviennent les théoriciens du dilettantisme et du snobisme. Ou c’est un simple déplacement, le plus difficile à déceler, car pour masquer un intérêt qu’il ne veut pas avouer ou s’avouer, le sujet fixe un intérêt violent, et de ce moment absurde, à n’importe quoi lui tombant sous la main. De nombreux goûts et des répulsions irraisonnées s’expliquent ainsi. La plupart de nos sentiments et de nos actions, sous l’effet de ces ambivalences, sont « surdéterminés » et l’on peut, dans la foi comme dans le crime, trouver à la fois et au même moment le meilleur et le pire inséparablement mêlés. Une sorte de sincérité et une sorte de mauvaise foi s’y fusionnent au point que c’est égal abus de mots, pour l’immoraliste de plaider la sincérité, pour le moraliste d’accuser la mauvaise foi, dans cette oscillation fragile de l’être entre deux sollicitations contraires. Complexités, contradictions, ambivalences jaillissent de l’inconscient et échappent souvent à la maîtrise du sujet lui-même. Comme si ce n’était pas assez de leur enchevêtrement, la construction consciente, l’effort personnel, l’éducation ou l’imprégnation sociale, la culture compliquent encore à l’extrême les formules caractérologiques individuelles. Des traits essentiels sont masqués par l’inhibition sociale et elle apprend si bien à enfouir les sentiments élémentaires, les pulsions comme les spontanéités, qu’il faut ensuite difficilement les retrouver par leurs effets indirects. Des caractères seconds, de rechange, de compensation, d’équilibration, parfois de simple jeu s’étagent en profondeur derrière la structure principale. Mille traits, avec la culture, viendront corriger un défaut, atténuer un excès, dessiner un contraste, esquisser une fantaisie ou souligner une valeur, tous étrangers au plan primitif du caractère de base. Des traits à l’état naissant, entre ces zones bien dessinées, cherchent encore leur forme. Autant de difficultés supplémentaires quand il s’agit de définir « le caractère » d’un homme dont la civilisation, la vie sociale et le contrôle de soi ont fait, à partir de son premier bagage psychique, une œuvre compliquée aux multiples entrées. C’est ce qui a conduit certains caractérologues comme le Dr Vermeylen, Jacques Lefrancq et José Brunfaut, à distinguer un caractère de base ou tempérament primaire et LES SUPERSTRUCTURES qu’y ajoutent LES INFLUENCES POSTERIEURES. La géologie de cette édification n’est pas faite pour simplifier les cartes de la caractérologie. Elle fonde une règle de méthode capitale. Un trait ou un syndrome de caractère doit toujours être considéré comme une fonction dont le paramètre peut affecter toutes les valeurs qualitatives des plus pauvres jusqu’aux plus riches. « Flegmatisme » signifiera, selon les cas, indifférence médiocre ou maîtrise supérieure de soi. L’émotif peut être un agité vulgaire ou un passionné de grande classe. Seule une évaluation peut ici compléter l’indication objective. Ces malheurs de la psychologie ont leur clef au-delà de la psychologie. Au-delà, et cependant en son cœur. Mais la contradiction et l’ambiguïté sont, au fil même de l’expérience, le signe vécu de l’existence transcendante, de l’existence personnelle. Elles sont les signes troublants d’une réalité qui ne peut s’exprimer par des moyens plus simples. Elles donnent sa perspective profonde à l’expérience de la subjectivité. Elles suggèrent à la philosophie du psychologue le même genre d’inductions que les irrationnelles, les imaginaires et les grandeurs incommensurables proposent à la philosophie du mathématicien. L’existence ne trouve ni dans les formes de la raison, ni dans les indices des sens, un langage direct pour se communiquer à nous. Elle ne peut se livrer qu’indirectement, et insuffisamment, par un chiffre dont la lecture pour nous n’est jamais achevée et le secret toujours fuyant. Au surplus, ce ne sont pas des objets qui sont ici en cause, mais nous-mêmes, ces hommes vivants que voici. Si jamais une science aussi complexe que l’on voudra, mais finie, pouvait les tenir à raison, il faudrait bien admettre que la liberté n’est qu’un fantôme de l’imagination. Les puissances du monde ne tarderaient pas à illustrer cette conclusion de la connaissance en annexant la science du caractère à l’arsenal des techniques de domination. Mais la personne est un foyer de liberté, et c’est pourquoi elle reste obscure comme le cœur de la flamme. C’est en se dérobant à la connaissance objective qu’elle m’oblige, pour communiquer avec elle, à courir avec elle un destin aventureux, dont les données sont obscures, les routes incertaines et les rencontres déconcertantes. Ainsi l’objet même de la connaissance du caractère l’exclut des connaissances de type positif sans l’exclure pour autant de la connaissance. La caractérologie est à la connaissance de l’homme ce que la théologie est à la connaissance de Dieu : une science intermédiaire entre l’expérience du mystère et l’élucidation rationnelle dont relèvent les manifestations du mystère. C’est dire que cette situation médiatrice ne doit pas décourager la recherche méthodique et les déterminations conceptuelles. Mais il faut leur prêter cette quatrième dimension, la profondeur de cet « univers projectif » dont M. Bachelard revendique la présence poétique universelle sous notre monde solide et lucide. Nous poserions la question caractérologique fondamentale à peu près sous la forme de la question qu’il engage sur d’autres terrains que le nôtre : « Quels sont les éléments d’une forme caractérologique qui peuvent être impunément déformés par une intrusion irrationnelle en laissant subsister une cohérence structurelle caractérologique ? » Ainsi ne s’excluent ni le mystère ni la science. Mais une psychologie qui a conduit suffisamment loin ses investigations positives est à jamais guérie de l’illusion de croire que l’homme est un mécanisme qui se monte et se démonte et qu’il aurait le pouvoir divin de recomposer. Les éléments du caractère sont le chiffre d’un langage secret qui ne vient pas de derrière les phénomènes, mais de leur inépuisable fécondité, et sans lequel toute l’anthropologie devient incompréhensible. Le mystère aime la lumière ; contrairement à la confusion, il aspire à se préciser en mots clairs et en formes saisissables. Mais plus il se dit et plus il se peuple de formes, plus il s’approfondit en même temps comme mystère et alourdit son secret. Éliminer l’effort vers la détermination, ce serait livrer la science du caractère à la confusion et l’avenir des caractères aux lâchetés qui naissent des relâchements de l’esprit. En éliminer le mystère, ce serait se condamner à supprimer de notre expérience les actes irrationnels, les irruptions de liberté et de grâce, les crises, les rencontres, les partages dramatiques qui en font le goût et le prix. Tâtonnant entre les clartés et le mystère, nous devrons garder assez de souplesse, quand nous travaillerons à nous connaître et à nous former nous-mêmes, pour maintenir ces deux attitudes de vie : attentifs et cependant abandonnés, engagés et disponibles, politiques et spontanés. Ce sera leprincipe même de la connaissance d’autrui et de l’éducation. Cette même souplesse, nous aurons à en faire usage dans nos méthodes de recherche. Il sera longtemps sans doute avant que l’on puisse unifier non seulement les résultats, mais les méthodes de la caractérologie. Quand nous explorerons le visage que tournent vers nous les êtres, la recherche des corrélations descriptives sera notre principal instrument d’analyse. Plus nous nous enfoncerons dans la profondeur des structures et des conflits, plus nous devrons recourir au LANGUAGE DIRECT DES FORCES EN JEU.»

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté.

L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.»

L’espace et le silence.

«Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».

À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »

Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain

Dans Le plaisir de pensée (1992), pages 9 à 73

« S’il n’y a de plaisir qu’à la satisfaction directe ou indirecte d’une pulsion, c’est à tenter de définir celle qui nous entraîne lorsque nous pensons qu’il faut tout d’abord s’efforcer. La psychanalyse semble compétente pour répondre à une telle question car elle ne porte pas, comme pourrait le faire l’interrogation philosophique sur l’essence du penser, mais sur ce qui peut en faire l’objet d’un désir ou, le cas échéant, d’un besoin.
Et pourtant la question ne laisse pas d’être embarrassante pour peu qu’on veuille la reprendre dans les termes où Freud nous l’a léguée. La définition du penser comme activité peut se suivre à travers son œuvre dans trois directions qui ne se recoupent pas nécessairement :
L’axe « psychologique », celui de L’Esquisse d’une psychologique scientifique prolongée par l’apport de l’Interprétation des Rêves, puis par les Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques.
L’axe « génétique », celui du deuxième des Trois essais sur la théorie sexuelle, prolongé, notamment, par Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.L’axe « anthropologique », celui de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme.
Or, un même souci anime Freud dans ces diverses perspectives : ramener l’activité de pensée à des origines qui lui soient extérieures, en faire un moyen en vue d’une finalité qui n’est pas la pensée elle-même. On sait que pour Heidegger par exemple « la pensée agit en tant qu’elle pense », ce qui vaut non pas pour la pensée calculatrice ou technique mais pour celle qui répond à un « besoin de raison »…

Sophie de Mijolla-Mellor, Le plaisir de pensée, 1. Le paradis perdu de l’évidence

« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1)»

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »

« Si (A) ne fait pas b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D, E) croient (et rapportent) que SF est possible (et surtout facile). »

« Can’t let that happen. »

12 minutes, 27 secondes :

« À peine Agamemnon a-t-il prononcé ces mots qu’ Achille saisit son épée prêt à trancher la gorge du roi des Rois. Les chefs grecs se figent. Même les Dieux là haut retiennent leur souffle… Mais, au moment même où la lame va jaillir de son fourreau, une force impérieuse la retient : Athéna a surgi ! »

« Athéna invisible aux yeux de tous sauf.. d’ Achille. La déesse emprisonne le bras du héros. Elle lui murmure à l’oreille que c’est Héra la déesse aux bras blancs qui l’envoie. Il sait combien d’un amour égal, il est aimé et protégé par ces deux Divinités.

La mort d’Agamemnon ruinerait toutes les chances de succès des Grecs. Elle signerait la victoire de Troies. Achille doit conserver son calme, l’épée rester dans son fourreau. Il sera vengé… Athéna le lui promet. »

« ZHANG XUELIANG est mort le 14 octobre, à l’âge de cent ans, bien oublié, après avoir passé plus de la moitié de sa vie en résidence surveillée et la dernière décennie dans un exil en forme de retraite, à Honolulu. Le « jeune maréchal », comme il était surnommé à l’époque, a pourtant joué un rôle crucial dans un des événements qui ont le plus marqué l’entre-deux guerre, l’« incident de Xian », en décembre 1936. C’est en effet ce jeune officier, fils du plus puissant seigneur de la guerre, Zhang Zuolin, le maître de la Mandchourie avant d’être assassiné par les Japonais, en 1929, qui offrit aux communistes de Mao Zedong, décimés par la Longue Marche, un coup de main salvateur, leur permettant de revenir sur le devant de la scène.Trousseur de jupons – ou plutôt de tuniques chinoises -, miné pendant des années par la drogue, Zhang Xueliang avait néanmoins sous ses ordres quelques centaines de milliers de soldats sous le régime nationaliste de Tchang Kaï-chek, dont il était devenu l’un des favoris. »

INSUBORDINATION

« C’est donc sans grande méfiance que le généralissime se rendit à Xian pour rappeler à son allié que la lutte contre les communistes était plus importante que celle contre les Japonais, qui occupaient pourtant le nord du pays : selon lui, ces derniers n’étaient pour la Chine qu’une « vermine », alors que les rouges en étaient le « cancer ». Malheureusement pour Tchang, le « jeune maréchal » était plus sensible au chant des sirènes du « front uni antijaponais » susurré par ce maître diplomate de Zhou Enlai. Désespérant de convaincre son protecteur, il le fit prisonnier.S’ensuivirent deux semaines de négociations à l’issue desquelles Tchang fut libéré, à la Noël. Quelques mois plus tard, un front uni nationalistes-communistes voyait le jour, qui dura jusqu’à la défaite de l’empire nippon. Renforcé politiquement et militairement, Mao allait en profiter pour accroître sa popularité et se lancer, en 1947, dans la guerre civile qui l’amena deux ans plus tard au pouvoir. Zhang Xueliang, avec son idéalisme nationaliste, lui avait mis le pied à l’étrier au moment opportun. Il en fut mal récompensé puisque Tchang Kaï-chek le fit condamner pour insubordination et le plaça.. »

« Rana Mitter (China’s War with Japan, 1937–1945) :

« Sans Xi’an, il est peu probable que Mao ait survécu politiquement. Zhang a sauvé les communistes au moment où ils étaient le plus vulnérables. »

Jay Taylor (The Generalissimo: Chiang Kai-shek and the Struggle for Modern China) :

« Sans la contrainte de Xi’an, Chiang aurait poursuivi sa guerre d’anéantissement contre les communistes, ce qui aurait peut-être changé tout le destin de la Chine. »

Odd Arne Westad (Restless Empire) :

« L’Incident de Xi’an fut l’un des rares moments où un individu, en agissant contre la logique des blocs, modifia de façon décisive l’avenir mondial. »

Jay Taylor (Harvard, biographe de Tchang Kaï-chek) The Generalissimo: Chiang Kai-shek and the Struggle for Modern China :

« Si Tchang n’avait pas été contraint à Xi’an, il aurait poursuivi son projet d’écraser définitivement les communistes avant d’affronter le Japon. Le destin de la Chine moderne en aurait été profondément changé. »

Odd Arne Westad (London School of Economics, spécialiste de la Guerre froide) Restless Empire: China and the World Since 1750 :

« L’Incident de Xi’an fut l’un des rares moments où un individu, en agissant contre toute logique politique immédiate, a modifié non seulement le destin de la Chine, mais aussi celui du monde. Sans Zhang, la montée de Mao et de la Chine communiste aurait été hautement improbable. »

The Penguin History of Modern China :

« L’arrestation de Tchang par Zhang Xueliang en 1936 a sauvé les communistes d’une extinction presque certaine. Le Parti communiste était alors au bord de l’anéantissement. »

Lucien Bianco (EHESS, spécialiste du communisme chinois) La récidive : Révolution russe, révolution chinoise :

« Les communistes n’étaient pas destinés à gagner. Leur survie en 1936-1937, permise par l’Incident de Xi’an, relève de la contingence historique. Sans ce concours de circonstances, il est vraisemblable que la Chine eût connu un tout autre destin. »

« Si les auteurs anglais paraissent très-attachés à leurs juris, c’est parce qu’ils mettent ce tribunal en opposition avec des tribunaux qu’ils supposeraient formés d’une manière toute différente de celle qui résultera de notre constitution. Si,  dit Blackstone, l’administration de la justice était entièrement confiée à un corps d’hommes tous choisis par le prince, composé de gens qui possèdent les plus grands  offices de l’état, quelque intégrité qu’on leur suppose, leurs décisions pencheront presque toujours involontairement vers ceux qui les approchent en rang et en  dignité. Ce ne sera point des tribunaux de ce genre que vous établirez, messieurs; vos lois y admettent tous les citoyens capables sans distinction; vos lois leur ont ôté toute influence politique. Les précautions que vos lois ajouteront garantiront au peuple l’impartialité des tribunaux, et le peuple trouvera certainement dans des hommes accoutumés à l’application des lois, dont ils auront fait une étude particulière, des juges plus éclairés que dans cette liste mobile et nombreuse de personnes qui ne pourront jamais avoir acquis que des connaissances superficielles des principes qu’elles seraient dans le cas d’appliquer. >> Quant à cette objection que tant qu’il y aura des juges permanents on ne pourra pas parvenir à réformer et à simplifier la législation, je ne crois pas y devoir répondre sérieusement : je ne peux pas concevoir l’obstacle que des hommes jugeant dans un tribunal pourront apporter aux opérations et aux volontés des assemblées législatives. Je résume mes réflexions. Deux plans absolument différents vous sont proposés, et doivent être dès lors discutés séparément. Le premier est inadmissible par cela seul qu’il propose de ne créer les jurés que pour le jugement du fait séparé du droit, distinction démontrée impraticable d’après la nature des affaires civiles en France, et le principe fondamental de notre jurisprudence, qui n’admet que la preuve par écrit au dessus de 100 livres. Vainement, pour ranimer ce système expirant sous les coups qui lui ont été portés, son auteur viendrait-il retracer les inconvénients de la confusion des opinions sur le fait et le droit; cet argument ne prouvera jamais autre chose sinon qu’il font chercher un remède à cet inconvénient; mais le remède qu’il faut y apporter n’est pas celui qui est impraticable. L’auteur du second plan, convaincu de l’impossibilité d’exécuter le premier, appelle les jurés au jugement du droit comme du fait; et ce second plan se présente du premier coup d’œil sous un aspect plus séduisant. Mais trouvera-t-on dans chaque chef-lieu de département et dans chaque chef-lieu de district cette multitude d’hommes que ce plan exige, cette multitude de citoyens qui puissent ou veuillent se soumettre à cette pénible fonction? » Trouvera-t-on à l’avenir dans toutes les classes des citoyens indifféremment un nombre suffisant de personnes assez instruites des lois et des principes de la jurisprudence pour exercer la fonction importante de juger en droit et en fait? Espérer de voir nos lois et notre jurisprudence assez simplifiées pour croire à la possibilité de trouver le commun des hommes assez instruit pour juger en partie de droit, n’est-ce pas fonder un édifice fragile sur un sable mouvant? On n’échappe point à cet inconvénient, ni pour le présent ni pour l’avenir, en prenant le parti de composer la liste des jurés, pour les cinq sixièmes, de gens de loi; c’est risquer de mettre le piége de la séduction à côté du juge: rien n’est plus dangereux, surtout dans les provinces, que de concentrer dans les gens de loi la double fonction de juger et de défendre leurs concitoyens. Et c’est ici le nœud de la difficulté: y a-t-il une véritable nécessité, une véritable utilité à substituer une foule de juges, roulant successivement dans un tribunal permanent, à des juges permanents uniquement dévoués à la sainte et honorable fonction de l’administration de la justice? Des juges élus par le peuple, publiquement subordonnés à l’opinion publique, collectivement intéressés à se ménager cette opinion, responsables même, ne vous offrent-ils pas une garantie plus sûre d’une justice impartiale et éclairée que ces juges mobiles comme les flots qui se succèdent; que ces juges qui ne font usage de leur prétendue science qu’accidentellement; qui n’ont aucun intérêt commun à l’honneur du tribunal auquel ils n’appartiennent point, qui n’ont individuellement aucun intérêt d’honneur au jugement de la veille et à celui du lendemain ? S’il est démontré que des juges permanents, subordonnés aux conditions par lesquelles vous pouvez modifier leur institution, vous garantissent plus sûrement la liberté individuelle, vous ne pourriez vous écarter de ce plan bienfaisant pour les individus qu’autant que vous vous y croiriez absolument forcés par la crainte de compromettre la liberté publique; mais quant à moi, je l’avoue, je ne puis être frappé d’une terreur qui me paraît vaine quand je considère les limites dans lesquelles vous renfermerez ces tribunaux, ces limites qu’il leur sera désormais impossible de transgresser. Telles sont, messieurs, les réflexions que j’ai cru devoir vous présenter avec cette franchise qui appartient à la conviction intérieure et à la pureté des intentions.  Je n’ai point redouté ces sarcasmes et ces soupçons injurieux d’intérêt personnel qu’on s’est permis de jeter sur une classe de citoyens avec lesquels je me glorifie de partager depuis quarante-cinq ans la fonction utile et honorable à laquelle je me suis dévoué par goût : on vous l’a déjà dit, et je le répète volontiers; si nous étions assez lâches pour sacrifier les intérêts de la patrie à nos intérêts personnels, nous ne combattrions point des plans qui ne pourraient que donner plus d’importance à notre ministère, s’il est vrai, comme il y a tout lieu de le craindre, que leur résultat peut être de plonger longtemps le royaume dans l’anarchie du pouvoir judiciaire. Il vient de m’échapper, messieurs, une vérité bien affligeante; mais je n’ai pas pu, je n’ai pas dû vous dissimuler les alarmes dont je suis vivement affecté. C’est en citoyen, c’est au nom de la patrie, au nom du peuple que vous aimez, c’est à ces titres sacrés pour vous que je vous conjure d’apporter les plus mûres réflexions au parti que vous allez prendre! Une erreur dans l’organisation du pouvoir judiciaire peut traîner après elle les suites les plus funestes : si les juges que nous allons établir n’acquièrent point à l’instant même la confiance et le respect publics, sans lesquels tout pouvoir judiciaire est impuissant, l’anarchie est une suite nécessaire de cette erreur; et la nation aura des reproches éternels à nous faire. Je puis me tromper; je ne prétends point prendre ici le ton d’un présomptueux qui croit pouvoir exiger la soumission à ses opinions; je dépose dans votre sein mes doutes et mes alarmes; vous les peserez dans votre sagesse ; et dans tous les cas vous approuverez la pureté de mes intentions si vous ne croyez pas devoir souscrire à mon opinion. »
(Les applaudissements donnés au discours de M. Tronchet par une grande partie de l’Assemblée portèrent le dernier coup aux projets de MM. Duport, Chabroud et Syeyes; l’opinion de M. Thouret, qui était aussi celle du comité de constitution, allait enfin triompher. – Aux voix, aux voix, s’écriait-on de toutes parts; néanmoins on leva la séance sans déclarer la discussion fermée. Le lendemain M. Duport fit une nouvelle tentative pour rendre à sa patrie l’institution des jurés au civil.)

Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la tribune nationale, depuis 1789 jusqu’à ce jour, recueillis dans un ordre chronologique et historique, Tome III, Années 1790 et 1791, Paris, 1818, 1789-91. (Assemblée constituante) Guillaume N. Lallement

« Il faut néanmoins se focaliser sur McNamara et sur sa vision des choses, sans la rejeter trop rapidement. Dans Avec le recul, son livre de souvenirs publié en 1995, et dans le documentaire d’Errol Morris sorti en 2003, Brume de guerre, McNamara expliquait – souvent avec émotion, parfois avec réticence, et pas toujours de façon fiable – comment il était devenu pour ainsi dire l’architecte de la guerre du Vietnam. Le plus effrayant, dans l’histoire de McNamara, ce n’est pas seulement ce qu’il contribua à faire advenir, mais peut-être la façon même dont il obtint cette position. Dans un monde meilleur, dans un univers qui fait sens, nous devrions admirer McNamara, exprimer notre soutien pour lui. Au lieu de quoi il est une sorte d’avertissement, qui n’inspire que l’horreur.

En décembre 1960, quand Kennedy proposa à McNamara le poste de secrétaire à la Défense, cela apparut comme un geste audacieux et innovant, le président considérant qu’un gouvernement moderne devait être dirigé par les hommes les plus malins du pays (et il n’y avait que des hommes), groupe que le journaliste David Halberstam baptiserait plus tard, non sans sarcasme, « les meilleurs et les plus intelligents ». Fils d’une modeste famille californienne d’origine irlandaise, McNamara ne faisait pas partie du réseau de l’élite. Il ne manquait pourtant pas d’avantages sociaux, bien sûr, et ni son appartenance ethnique, ni son sexe ne furent des obstacles à l’avancement comme ils le furent pour bien d’autres, mais il devait sa réussite à la « méritocratie », dans le contexte de l’époque : il avait travaillé dur, avait obtenu de bons résultats dans des écoles publiques, avait fait ses études à Berkeley parce qu’il n’avait pas les moyens d’aller à Stanford, où il avait pourtant été accepté, et il avait réussi son parcours universitaire en déboursant la somme aujourd’hui dérisoire de 53 dollars par an.

La première partie de Brume de guerre propose un fascinant portrait de McNamara en enfant surdoué, en petit génie qui éblouit tout son entourage, en jeune homme qui invente pratiquement un domaine (l’analyse systémique) sur lequel se fonde encore aujourd’hui l’enseignement des politiques publiques et d’affaires dans les meilleures universités des États-Unis et du monde. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’intelligence de McNamara et ses compétences mathématiques furent exploitées pour la construction de la machine de guerre américaine. Il faisait partie d’un groupe de savants qui appliqua l’analyse de données la plus pointue à la puissance aérienne, l’horrible résultat étant le lâcher massif de bombes incendiaires sur les villes du Japon. À propos de cette atrocité, McNamara dit ouvertement dans Brume de guerre (citant son impayable commandant pendant la guerre, Curtis LeMay) que, si les États-Unis avaient perdu, ils auraient tous été jugés comme criminels de guerre. »

« Après cette expérience, alors qu’il venait de fonder un foyer, McNamara revint triomphant. Au lieu d’occuper un poste sûr en tant que professeur de commerce à Harvard, il entra dans le monde de l’entreprise en se faisant recruter chez Ford, où il gravit rapidement les échelons. Il tira Ford de son long déclin, introduisit de folles innovations comme les ceintures de sécurité dans toutes les voitures, et finit par être nommé président de la compagnie – comme il le dit fièrement dans Brume de guerre, le premier à ne pas être issu de la famille Ford. Peu après, alors que McNamara avait 44 ans, Kennedy (qui en avait 43) lui demanda de rejoindre son nouveau cabinet. Dans Brume de guerre, McNamara relate avec amusement que Robert Kennedy, au nom de son frère, lui avait d’abord demandé d’être secrétaire au Trésor ; quand il répondit qu’il ne se sentait pas qualifié (c’était sans doute par fausse modestie), Kennedy lui proposa le poste de secrétaire à la Défense. Peu importait quelles fonctions McNamara acceptait, l’essentiel pour JFK était de l’avoir dans son équipe. Peu importait quelles fonctions McNamara acceptait, l’essentiel pour JFK était de l’avoir dans son équipe.

Ce fut alors que McNamara prit une décision étonnante. Il ne venait pas d’un milieu riche ; il aurait pu rester jusqu’à la fin de ses jours dans le monde de l’entreprise, qui lui aurait procuré un confort et une fortune incroyables, mais ce n’était apparemment pas ce qu’il cherchait. Il préféra un emploi qui lui donnait accès au pouvoir et à l’influence ; sa famille ne mourrait pas de faim, mais il ne gagnerait qu’une fraction de ce qu’il aurait touché dans le secteur privé.

McNamara fait partie d’un groupe d’individus que l’on rencontre ailleurs dans ce livre, ceux qui se sentent appelés par une vocation publique et cherchent à devenir leaders au service du pouvoir. Ils ne rompent pas forcément tout lien avec les charmes lucratifs de l’entreprise, et ils ne répugnent pas toujours à monétiser ces relations – c’est un autre aspect remarquable (mais trop peu évoqué) de la vie politique de l’élite aux États-Unis et dans bien d’autres pays. Dans le cas de McNamara, inutile de soupçonner ses motivations. S’il consentit à devenir secrétaire à la Défense, ce n’était pas pour aider à tuer des millions de gens, ni pour s’enrichir. Il aimait certainement le pouvoir, et l’influence qui l’accompagne, mais il accepta le poste parce qu’il est attirant d’avoir l’oreille de l’homme le plus puissant au monde, un homme qui vous impressionne et qui a presque votre âge. D’après mon expérience, c’est ainsi que beaucoup de jeunes gens intelligents imaginent travailler pour le bien public – en servant les pouvoirs en place dans les institutions les plus importantes.

En théorie, McNamara est un modèle du genre. Instruit, travailleur, sûr de ses capacités, il comptait bien rendre le département de la Défense rationnel, efficace et sans préjugés. Il ne gouvernerait pas grâce à ses intuitions, ses relations ou ses sentiments. Tout ferait l’objet d’analyses statistiques, et les mesures seraient déterminées par la raison. Les guerres ne seraient pas des entreprises émotionnelles ou irrationnelles, guidées par les haines et les peurs. Un civil soucieux du détail, et non un militaire fanfaron, allait superviser les conflits de l’Amérique. Comment les choses auraient-elles pu mal tourner si l’on confiait les clés de la machine militaire du pays à un tel personnage ? 

Elles tournèrent pourtant mal, et très mal. Après la mort de JFK, McNamara devint le mauvais employé travaillant pour le mauvais employeur au mauvais moment. Johnson et lui ne formaient pas un tandem heureux. McNamara savait d’instinct ce que Johnson voulait entendre et il le lui disait, même s’il avait (apparemment) des doutes en privé, doutes qui s’amplifièrent avec le temps mais qu’il n’exprima jamais. Malgré tout son talent, McNamara était victime d’une erreur fondamentale et très fréquente dans sa conception du service public. Contrairement à ce que semblent croire les Robert McNamara de ce monde, un bon fonctionnaire ne sert pas les puissants, ni même les caprices des puissants. Le bon fonctionnaire sert le public, en toutes circonstances. Le bon fonctionnaire ne cherche pas à exercer une influence en soi, mais pour le bien du public, sans quoi cette influence ne vaut rien. Voilà comment un fonctionnaire peut être un bon leader. Le vrai service public, c’est le leadership. Et le bon leadership, c’est le service public.

McNamara ne servit pas le public, auquel il cessa de mentir tant qu’il fut en fonction. Mais par une ironie du sort, il ne servit pas Johnson non plus. Toute l’expertise technique du monde ne peut surmonter le manque de sincérité vis-à-vis des réalités historiques et politiques, ni le manque d’empathie pour les victimes de votre influence. Face au désastre du Vietnam, McNamara continua à plaider l’ignorance dans son livre et dans Brume de guerre, expliquant que lui et d’autres en position de leadership étaient tellement pris dans la guerre froide qu’ils n’avaient pas compris que la guerre du Vietnam ne concernait ni les États-Unis, ni l’URSS, ni la Chine, ni même le communisme ; il s’agissait de libérer les Vietnamiens du contrôle et de l’impérialisme de l’Occident.

Cela paraît néanmoins une piètre excuse au mauvais leadership. McNamara connaissait bien l’histoire en général, et celle du Vietnam en particulier. Mais il préféra mettre de côté le passé comme s’il n’avait pas d’importance, comme s’il s’agissait d’un élément subjectif, dénué de poids face aux données concrètes et à l’analyse statistique qu’il imposait à la campagne militaire. Ensuite, quand les « données » se révélèrent grossièrement trompeuses, McNamara écarta cette réalité-là pour continuer à propager le fantasme d’une victoire imminente. Il y a dans Brume de guerre des moments troublants qui montrent McNamara, secrétaire à la Défense, en train de déclarer aux médias des choses sur la guerre dont il sait (et dont nous savons) qu’elles sont fausses. Quelle était sa motivation pour mentir ainsi ? Je ne crois pas qu’il soit entré en politique pour mentir au public. Mais il n’est jamais facile de voir tous vos présupposés voler en éclats, d’autant plus si vous êtes aussi sûr de vous que McNamara, à qui on avait toujours répété qu’il était un génie incapable de se tromper. Il ne supportait pas d’avoir tort, et il ne pouvait avouer avoir tort au public qu’il était censé servir. Il mentit peut-être pour sauver la face, pour protéger la réputation du président et la sienne, et pour défendre le prestige du système qui l’avait produit et élevé à de tels sommets de pouvoir et d’influence. Peut-être croyait-il qu’il était de son devoir de mentir au public. En ce cas, il se trompait horriblement. En fin de compte, l’acte le plus criminel était de poursuivre la guerre lorsqu’il savait qu’elle ne pourrait être gagnée. Cela signifiait toujours plus de morts inutiles, parmi les Américains et surtout parmi les Vietnamiens. Mais la guerre du Vietnam reposait sur des mensonges et sur des tromperies, et elle aurait été criminelle même si les États-Unis avaient « gagné ».

Tout compte fait, pourtant, nous ne pouvons blâmer les conseillers ou les subordonnés. Il faut se tourner vers le leader placé au sommet, celui qui prit les décisions les plus fatales. Ce fut le président Johnson qui ignora les avertissements signalant un échec probable au Vietnam, et qui ignora son propre pessimisme. Ce fut Johnson qui soupesa l’importance de sa réussite intérieure et l’impératif de combattre « le communisme » à travers le monde ; lors du moment de vérité, il choisit le second, au détriment de ceux qu’il avait d’abord voulu aider. Ce fut Johnson qui, pour une guerre condamnée dont lui-même savait qu’elle ne pourrait être gagnée, était prêt à sacrifier sa propre présidence, laquelle avait apporté l’espoir d’une vie meilleure à tant de gens d’Américains qui n’auraient jamais osé en rêver jusque-là. Ce fut Johnson qui fit de la guerre du Vietnam une affaire personnelle, oubliant qu’elle était censée concerner la population vietnamienne. Et, comme le dit Clark Clifford dans une scène terrible, vers la fin de Sur le chemin de la guerre, après que Johnson furieux s’en prend à McNamara et à ses autres conseillers qui l’ont détourné du droit chemin : « Ils n’ont fait que vous conseiller, monsieur le Président. Vous avez décidé. »

Ainsi que l’historien Fredrik Logevall l’a montré dans son étude sur le choix d’intensifier, ou d’« américaniser » la guerre, Johnson était toujours plus obsédé par sa « crédibilité » et fit de ce concept vague le facteur le plus important dans sa prise de décision. Pour les leaders, il est extrêmement difficile de se soustraire à l’impact émotionnel du monde qui les entoure ; les émotions peuvent être une bonne chose pour les leaders si elles créent une empathie plus profonde, un sens du bien public et la capacité à faire le bon choix. Tel ne fut pas le cas de Johnson et du Vietnam. En tant que leader sûr de lui (ni arrogant ni égocentrique) dans un domaine, la politique intérieure, il accomplit des actions historiques – il fut peut-être le dernier président des États-Unis à améliorer considérablement le bien-être matériel et social des Américains. Mais en tant que leader incertain de lui (et donc arrogant et égocentrique) dans un autre domaine, la politique étrangère, il causa de terribles dégâts. En excluant les voix sceptiques face à son approche personnalisée de la guerre du Vietnam, dont celle de son propre vice-président, il créa une bulle de pensée de groupe uniforme. Quand on combine ces éléments à une puissance militaire inégalée et à la liberté de l’utiliser sans limite, on aboutit au désastre.

Bien sûr, tout cela nous intéresserait beaucoup moins si les leaders responsables du désastre au Vietnam avaient été des individus cyniques et malhonnêtes, comme leurs successeurs après 1968, qui entraînèrent le conflit dans une direction encore plus sinistre. Ou s’ils avaient été des personnages vénaux et incompétents, comme ceux qui poussèrent les États-Unis à porter la guerre au Moyen-Orient deux générations plus tard, en se fondant sur des mensonges, sur la mauvaise foi, sur la cupidité, sur des médias crédules et à la recherche de profit, face à une opposition politique inefficace et en exploitant l’adhésion sincère de beaucoup de gens à la démocratie, aux droits des femmes et aux droits humains. Ce sont des cas bien plus clairs. Du point de vue du leadership, la guerre du Vietnam est plus complexe, et donc plus troublante, et elle a davantage à nous apprendre. Il y avait aux États-Unis des personnalités en lesquelles cet épisode désastreux révéla d’admirables leaders : chacun à sa manière, Mohammed Ali, John Kerry, Daniel Ellsberg, Ernest Gruening, Wayne Morse et les hommes et les femmes qui exigèrent mieux de leur pays, qui consentirent des sacrifices courageux et parfois horribles, montrèrent qu’ils étaient des guerriers, des rebelles et même des saints.  . Mais pour ce qui est de la guerre du Vietnam, ces leaders qui furent des guerriers, des rebelles et des saints n’étaient pas ceux qui détenaient le pouvoir décisif, et ceux qui avaient bel et bien le pouvoir décisif n’étaient ni des guerriers, ni des rebelles, ni des saints. Espérons qu’un jour viendra où ils ne feront qu’un. »

Titre : Guerriers, Rebelles & Saints : L’art du leadership de Machiavel à Malcolm X.

Auteur : Moshik Temkin.

Date de publication : 4 septembre 2025.

« Check-list de décence, prudence et lucidité avant toute prise de parole sur un conflit ou une crise

1. Contexte historique et politique

📜 Examiner l’histoire longue et récente des tensions : guerres, colonisation, alliances passées, ruptures, persécutions.

🏛 Identifier le type de régime (démocratie, dictature, régime militaire, religieux).

⏳ Vérifier l’héritage des traumatismes collectifs (génocides, exils forcés, massacres, répressions).

2. Contexte social et économique

📉 Mesurer le niveau de misère sociale et économique (pauvreté, chômage, inégalités).

🚫 Identifier les manques structurels (absence d’État de droit, corruption, services publics défaillants).

🏚 Évaluer les perspectives de vie offertes aux populations (éducation, santé, avenir des jeunes).

3. Contexte sécuritaire et militaire

🔫 Évaluer la circulation et le contrôle des armes (légales et illégales).

⚔ Identifier les groupes armés locaux ou étrangers et leurs alliances.

🛡 Vérifier le niveau de sécurité des civils et les risques d’escalade.

4. Contexte diplomatique et géostratégique

🌍 Analyser la position géographique (zones frontalières, territoires contestés).

🛢 Identifier les ressources stratégiques (pétrole, gaz, terres rares).

🕊 Évaluer les pressions et influences internationales (alliances, embargos, soutien à certains camps).

5. Facteurs culturels et identitaires

🕌 Observer les fractures religieuses, ethniques, linguistiques et leur intensité.

📖 Prendre en compte les récits et mémoires collectives (martyrs, héros, victimes).

🎭 Comprendre la culture politique (patriotisme, loyauté, rapport au pouvoir).

6. Paramètres médiatiques et narratifs

📡 Vérifier le degré de liberté de la presse et la présence de censure ou d’autocensure.

🗣 Identifier les narrations concurrentes (propagandes, versions officielles, rumeurs).

🎯 Évaluer l’impact émotionnel et psychique des discours publics.

7. Risques et limites de la parole publique

⚠ Se demander si le commentaire est prématuré ou basé sur des informations incomplètes.

💣 Mesurer l’effet potentiel des propos sur les victimes, familles endeuillées, populations en tension.

⏳ Se rappeler que certains paramètres n’apparaissent clairement qu’après coup.

8. Responsabilités et éthique

🧭 Vérifier si les propos servent l’intérêt commun ou nourrissent la division.

🙊 Savoir choisir le silence ou la prudence si le contexte est trop inflammable.

🤝 Rechercher les voies d’apaisement, de dialogue ou de réparation plutôt que l’escalade.

📌 Utilisation recommandée :

Passer chaque point en revue avant de publier un commentaire ou un article.

Utiliser comme cadre d’analyse lors d’un débat ou d’une enquête.

Adapter selon la gravité, la complexité et la sensibilité de la situation. »

« Je voudrais pouvoir louer avec la même sincérité le récit de la bataille de Waterloo. Malheureusement ce récit, qui affiche toutes les prétentions d’un exposé stratégique, ne se recommande pas par la clarté. La topographie, qui joue un rôle si important dans ces sortes de narrations, est traitée d’une manière beaucoup trop confuse. Quand on veut raconter une bataille selon la méthode de Jomini, il faut avant tout expliquer nettement la configuration du terrain où la bataille va se livrer. Or c’est précisément ce que M. de Lamartine a négligé. Il avait pourtant sous les yeux le récit de M. Vaulabelle, qui ne laisse rien à souhaiter sous le rapport de la clarté. Là, tout se comprend sans peine; les mouvemens des armées ne sont pas plus difficiles à saisir que la marche d’une tour sur l’échiquier. Pourquoi? C’est que M. Vaulabelle s’est avant tout appliqué à promener nos yeux sur le théâtre de la guerre. Aussi, quand les armées s’ébranlent, comme nous connaissons tous les plis du terrain, nous les sui vons sans effort, malgré la fumée du canon les bataillons culbutés par la cavalerie, les escadrons décimés par l’infanterie, ne se présentent pas à nous comme des énigmes impénétrables. Tous les épisodes de la lutte et de la défaite se groupent dans notre mémoire. M. de Lamartine, en prodiguant les détails, n’a pas su les ordonner : il compte les triangles formés par l’armée française au moment où l’action commence, et paraît croire que cette indication suffit à l’intelligence de la bataille tout entière; mais comme il a négligé la topographie, malgré ces triangles si bien comptés, nous ne comprenons pas grand’chose aux masses qui vont engager l’action. Il avait sous la main tous les élémens du récit, il n’a pas su les rassembler et les mettre en œuvre. Il parle du rôle assigné aux différentes armes, comme s’il voulait contenter la curiosité des hommes du métier, et ne laisse dans tous les esprits qu’un souvenir confus. Le lecteur a le droit de se montrer d’autant plus sévère, que l’auteur veut paraître ne rien ignorer. Je suis loin d’approuver sans réserve la prédilection des historiens de notre temps pour les détails stratégiques, car un écrivain qui n’a jamais étudié par lui-même les champs de bataille et l’emploi des différentes armes, qui ne sait pas même dans quelles proportions doivent se trouver l’infanterie, la cavalerie et l’artillerie pour composer une armée bien ordonnée, risque fort de commettre plus d’une bévue. S’il parle d’après les renseignemens recueillis la veille dans la conversation des hommes du métier, il n’est pas toujours sûr d’interpréter fidèlement ce qu’il a entendu. Un peu plus de modestie serait de bon goût chez ceux qui n’ont pas fait la guerre, et qui pourtant veulent raconter les batailles. Mais enfin la prétention militaire une fois acceptée, le lecteur veut qu’on la justifie; il veut comprendre ce qu’on lui raconte; or la bataille de Waterloo ne se comprend guère dans le récit de M. de Lamartine. Pour les bourgeois aussi bien que pour les hommes de guerre, c’est un défaut que rien ne saurait excuser. M. de Lamartine a bien compris le caractère de Louis XVIII; malheureusement, après avoir esquissé le portrait du monarque, il a reculé devant la tâche qu’il s’était imposée. Quel intérêt présente le règne de Louis XVIII, si ce n’est celui des débats parlementaires? Il n’y a pas deux avis sur ce point; or, pour que les débats parlementaires laissent dans la mémoire du lecteur une trace durable, il faut que l’historien les analyse, les condense, les résume. Ce travail, j’en conviens, n’est pas toujours facile; mais si l’historien croit pouvoir s’en dispenser, si, au lieu d’analyser et de juger les débats, il les cite par extraits, il manque à son devoir, et rencontre l’indifférence au lieu de l’attention. M. de Lamartine a choisi le second parti, et il prodigue volontiers les citations : il emprunte au Moniteur des discours presque entiers, et ne se croit pas obligé de marquer les différens momens de la discussion. A proprement parler, il s’abstient de raconter et de juger; aussi, dans son livre, le règne de Louis XVIII semble très incomplet, malgré les développemens considérables qu’il a reçus. Le lecteur ne voit pas la marche de l’esprit public; or que signifie l’histoire du gouvernement représentatif, si l’esprit public ne se révèle pas avec éclat toutes les fois que s’engage un débat important? La mission de l’historien, telle que l’a comprise M. de Lamartine, est singulièrement simplifiée. Pour l’accomplissement de cette mission, le travail de la pensée devient à peu près inutile; il suffit d’avoir le Moniteur sous la main. Cependant je serais injuste envers l’auteur si je laissais croire qu’il s’en est tenu aux documens officiels : il enregistre avec empressement un grand nombre de faits qui n’ont laissé aucune trace dans le Moniteur, et qui appartiennent à l’histoire anecdotique de la restauration. Peut-être serait-on en droit de lui reprocher sa prédilection pour ce genre de documens. Je ne crois pas qu’il faille les bannir de l’histoire, mais il faut du moins en user avec discrétion, et M. de Lamartine en use trop largement. Il parle avec admiration du talent politique de M. de Villèle. Sans partager son enthousiasme, je reconnais dans ce ministre une aptitude incontestable pour le maniement des affaires; mais l’estime que j’ai conçue pour son intelligence s’amoindrit nécessairement, quand je le vois chaque jour se résigner à consulter Mme du Cayla avant de travailler avec le roi. On me répondra que Mme du Cayla lui révélait fidèlement les prétentions des émigrés, et lui donnait ainsi des armes pour les combattre. Je ne conteste pas la valeur d’un tel argument, je ne le crois pourtant pas sans réplique. Si c’est là de l’habileté, à coup sûr ce n’est pas de la dignité. Que dans un gouvernement absolu le premier ministre consulte chaque jour la maîtresse du roi, rien de mieux, ou du moins rien de plus naturel : c’est pour lui la seule manière de dominer celui qu’il appelle son maître; mais dans un gouvernement représentatif, je ne pense pas qu’il soit obligé de subir cette dure condition. Louis XVIII, égoïste et hautain, comprenait son temps beaucoup mieux que son frère et ses neveux, ce qui n’est pas d’ailleurs faire de lui un grand éloge. Puisque M. de Villèle avait su se rendre nécessaire, Louis XVIII n’eût pas refusé d’accueillir et de suivre ses conseils, lors même que ces conseils n’eussent pas subi le contrôle de Mme du Cayla: il sentait trop bien le danger des partis extrêmes pour se laisser conduire par le comte d’Artois. Pourquoi donc M. de Villèle, dont M. de Lamartine exalte si souvent les services, dont il fait presque un homme de génie, s’est-il résigné à consulter chaque jour Mme du Cayla? C’est qu’en entrant au ministère, il avait fait bon marché de sa dignité. Résolu à combattre le parti du clergé, il avait pourtant accepté son appui. Or Mme du Cayla connaissait aussi bien les prétentions de l’église que les prétentions des émigrés, et M. de Villèle trouvait dans son entretien des argumens contre ses alliés. Le pouvoir acheté à ce prix n’a pas de quoi flatter l’orgueil: gouverner dans de telles conditions, est-ce vraiment gouverner? Tout en reconnaissant que M. de Villèle a contenu pendant quelques années les prétentions de l’église et de l’émigration, je ne puis voir en lui un grand homme d’état. S’il eût été profondément pénétré de ses devoirs politiques, il n’aurait pas accepté l’appui de l’église : se servir d’un allié qu’on est résolu à combattre, quelle preuve d’habileté ! Ou le gouvernement représentatif est un non-sens, ou il répudie l’emploi de tels moyens. M. de Villèle ne gardera pas dans l’histoire les proportions que M. de Lamartine a voulu lui donner. C’est un homme d’affaires qui a fait preuve en mainte occasion de souplesse et de prévoyance; mais la ruse et la duplicité ont tenu trop de place dans sa vie pour qu’il prenne rang parmi les grands hommes d’état. Je m’étonne que M. de Lamartine, qui a vécu si longtemps au milieu des luttes parlementaires, qui a remporté à la tribune tant de victoires éclatantes, consente à louer si vivement une nature qui s’accorde si peu avec la sienne. Il faut sans doute expliquer cette complaisance par les souvenirs de jeunesse; mais en pareil cas l’explication n’est pas une excuse. M. de Lamartine est un des enfans gâtés de la restauration. Très jeune encore, il a trouvé dans les salons de l’aristocratie des applaudissemens et des louanges qu’il n’a pu oublier. Ces applaudissemens étaient légitimes, ces louanges étaient méritées, ce n’est pas moi qui songe à le contester; je regrette seulement que le souvenir des salons de la restauration ait rendu l’historien trop indulgent pour M. de Villèle. Le poète, enivré d’éloges par l’aristocratie, n’a pas voulu croire qu’une société si pleine de respect et d’enthousiasme pour le génie ait pu être gouvernée si longtemps par un homme de second ordre. En rapetissant M. de Villèle, c’est-àdire en lui laissant les proportions qu’il gardera dans l’histoire, il aurait cru se rapetisser lui-même et dépouiller de tout prestige les plus belles années de sa jeunesse. Chose étrange! M. de Lamartine a prouvé maintes fois qu’il est animé de sentimens libéraux, et pourtant ce qui manque à l’histoire des premières années de la restauration, c’est le souffle de 89. Si l’on ne juge pas ces premières années au nom de la constituante, il faut renoncer à les juger. Louis XVIII, bien qu’il eût octroyé une TOME VII. 53 charte au lieu de l’accepter des mains de la nation, ne pouvait, sans manquer à sa parole, fausser ou briser les rouages du gouvernement représentatif. Si l’égoïsme et la prudence l’ont retenu presque toujours dans les limites de la légalité, il n’est pourtant pas à l’abri de tout reproche: les cours prévôtales, les massacres de Nîmes et d’Avignon sont des crimes dont le souvenir ne s’effacera jamais. Ces crimes, M. de Lamartine les condamne, mais il ne s’y arrête pas assez longtemps; il semble trop pressé de revenir aux hommes et aux choses de la cour; il détourne ses yeux du sang versé, et se remet à nous raconter la vie privée des personnages qui sont en scène. Sans les doctrines de 89, l’histoire de la restauration ne présente aucun intérêt sérieux. Maudites par l’émigration, qui ne pouvait les comprendre, elles ont servi de point de ralliement à tous les défenseurs des libertés publiques, et pourtant M. de Lamartine, en nous racontant le règne de Louis XVIII, évoque bien rarement le souvenir de 89. Est-ce dédain pour l’assemblée constituante? Je suis loin de le croire. J’incline à penser qu’il faut chercher dans la vie même de M. de Lamartine l’origine de l’oubli où il paraît la laisser. Quand les Bourbons perdirent le royaume de France, l’auteur était déjà parvenu à la maturité de l’âge, sans atteindre à la maturité politique. Sans approuver les ordonnances qui ont perdu la dynastie, il avait partagé, il gardait encore bien des illusions. Plus tard, lorsqu’il eut abordé la tribune, il défendit avec sincérité ces illusions, qu’il devait combattre plus tard. Il a commencé par plaider, sous la monarchie de juillet, la cause de la restauration. En écrivant l’histoire de Louis XVIII, il a repris à son insu la plupart des sentimens dont il était animé avant la chute des Bourbons; il aime trop le temps qu’il essaie de retracer pour le juger en toute équité. Les croyances qui ont dicté ses derniers discours ne s’accordent guère avec ses premiers sentimens; il ne s’en aperçoit pas, et garde pour la restauration l’indulgence de sa jeunesse. Je ne veux pas dire qu’il méconnaisse absolument la vérité, ce serait aller trop loin; il la laisse entrevoir et n’ose pas la montrer tout entière : c’est une considération dont l’histoire ne saurait s’accommoder. Pour juger les événemens accomplis sous nos yeux, il faut, dans la mesure de nos forces, nous dépouiller de nos sympathies. M. de Lamartine s’est mis à revivre par la pensée les années de sa jeunesse, et n’a pas su condamner sévèrement, au nom de ses dernières croyances, les hommes et les choses qu’il avait aimés avant de se mêler aux luttes parlementaires. Ce retour vers la première partie de sa vie lui sera facilement pardonné par le grand nombre des lecteurs; pour moi, je crois utile de le condamner, parce qu’il ne s’accorde pas avec les devoirs de l’historien. Les événemens racontés par les contemporains ont un charme, une vivacité qu’on trouve bien rarement dans les récits de seconde main; mais pour mériter le nom d’historien, en peignant ce qu’on a vu, il faut concilier la fidélité de la mémoire avec la maturité du jugement. Or, en écrivant le règne de Louis XVIII, M. de Lamartine n’a pas tenu grand compte des années révolues; il a oublié comme par enchantement ses derniers combats de tribune, et n’a trouvé pour les fautes les plus évidentes qu’une demi-justice, une demisévérité. Plus on avance dans la lecture de ce livre improvisé en deux ans, plus on est frappé des étranges contradictions auxquelles l’auteur s’est laissé entraîner. Parle-t-il des Bourbons émigrés? il s’attendrit sur leur exil volontaire, et leur reproche à peine d’avoir méconnu les nécessités de leur temps. Arrivé aux cent jours, la justice lui devient facile, la sévérité ne lui coûte rien; il condamne sans effort ce qu’il doit condamner. Napoléon une fois enchaîné sur le rocher de SainteHélène, la lumière qui éclairait son esprit pâlit d’heure en heure; il ne sait pas juger la restauration comme il a jugé les cent jours. Quand Louis XVIII cherche à violer ses promesses et revient au respect du droit par le sentiment du danger, il blâme sa duplicité sans oser la flétrir. Or les principes qui condamnent le gouvernement des cent jours n’absolvent ni l’émigration, ni la restauration. L’émigration et l’appel adressé aux armées étrangères sont un crime contre la patrie. Quand Louis XVIII oubliait le rôle du comte de Provence aux états-généraux et tentait par la ruse ce qu’il n’eût osé tenter par la force, — la résurrection de l’ancien régime, sa conduite n’était pas moins criminelle qu’imprudente. Son intérêt personnel, les droits qu’il avait reconnus, lui prescrivaient l’accomplissement de ses promesses. Pourquoi donc M. de Lamartine juge-t-il avec tant d’indulgence l’émigration et la restauration? J’ai tâché de l’expliquer; je crois y avoir réussi, et je ne me charge pas de le justifier; une telle tâche serait au-dessus de mes forces. Les diverses parties de ce livre ne semblent pas appartenir au même esprit; on dirait que l’historien des cent jours ne connaît pas l’historien de l’émigration, et que l’historien de la restauration n’a jamais rencontré l’historien des cent jours. On aimerait à voir un livre signé d’un seul nom révéler à chaque page les sentimens d’un homme toujours comparable à luimême; M. de Lamartine paraît s’attacher à nous prouver qu’il y a en lui plusieurs hommes. Le règne de Charles X n’a pas reçu tous les développemens qu’il comportait, et pourtant ce règne, qui n’a duré que six ans, peut seul servir à expliquer la chute des Bourbons. Dans ce récit si rapide, M. de Lamartine apporte un contingent de renseignemens personnels. Il a connu M. de Polignac, il a rempli des fonctions diplomatiques sous son ministère; mais hélas! quel usage fait-il de ces renseignemens personnels? Il nous raconte ses conversations avec M. de Polignac, et la conclusion qu’il en tire, c’est que le premier ministre de Charles X était illuminé, avait des visions. Quand la politique est livrée à de telles inspirations, on entre de plain pied dans le domaine de la folie. Puisque M. de Lamartine n’avait rien de plus nouveau à nous dire sur le dernier ministère de Charles X, il eût mieux fait de s’en tenir aux documens recueillis par ses devanciers. Un roi partagé entre la chasse et la dévotion, prenant pour conseiller un illuminé, offre au lecteur un spectacle navrant : la colère disparaît devant la pitié. Dès que la conquête d’Alger est résolue, les moins clairvoyans comprennent que le lendemain de la victoire sera signalé par un coup d’état, et en effet cette prophétie, qui était dans toutes les bouches, s’accomplit avec une littéralité désespérante. M. de Lamartine ne dit pas assez nettement que le ministère Martignac fut le seul ministère libéral de la restauration. C’est un point sur lequel il était nécessaire d’insister. Il condamne, mais en termes trop rapides, les projets de loi sur le sacrilége et sur le droit d’aînesse. Ces deux projets de loi étaient pourtant la préface des ordonnances; le droit d’aînesse et la peine du sacrilége n’allaient pas à moins qu’à supprimer, à biffer d’un trait de plume la révolution française. M. de Lamartine, tout entier à l’agonie de la monarchie, effleure à peine ce double sujet, si bien que, malgré l’entêtement de Charles X, malgré les visions du prince de Polignac, le dénoûment paraît trop brusquement amené. Quand on voit à quelle dure condition M. de Martignac se résignait pour réconcilier la nation et le roi, et comment il en était récompensé, on s’étonne qu’il ait gardé si longtemps le pouvoir. Pour accepter le gouvernement au milieu de pareils tourmens, de pareilles trahisons, il faut plus que du dévouement, il faut de l’abnégation. M. de Martignac sentait le terrain miné sous ses pieds par les courtisans, par le clergé, et cependant il n’a pas déserté son poste. Sans l’aveuglement insensé de Charles X, qui sait combien de temps le ministre dévoué eût maintenu la monarchie en équilibre! Il est donc permis d’affirmer que le règne de Charles X n’offre qu’un récit écourté; mais je ne veux pas quitter ce livre sans présenter deux ordres de considérations. En premier lieu, je regrette que M. de Lamartine, après avoir raconté l’histoire de la restauration, ne marque pas l’écueil contre lequel viennent se briser les dynasties ramenées par les armées étrangères. Toutes leurs destinées se res : semblent elles n’ont rien appris, rien oublié. Toute leur conduite repose sur une erreur radicale: elles croient pouvoir recommencer le passé, et le jour où elles reconnaissent qu’elles se sont trompées, il est trop tard pour revenir sur leurs pas. Telle est la pensée que j’aurais désiré voir se développer comme épilogue du récit. En second lieu, je suis bien forcé de signaler dans cette histoire l’absence complète d’austérité. Il est triste de voir l’histoire ainsi réduite aux proportions du roman on a dit et on a eu raison de dire que l’histoire est l’école des peuples et des rois; mais pour que les peuples et les rois recueillent dans le tableau du passé des leçons fécondes, il faut que l’historien renonce au désir d’amuser le lecteur. Or ce désir éclate à chaque page dans le livre de M. de Lamartine. L’auteur prodigue en toute occasion les anecdotes, les détails biographiques, et il oublie de caractériser les événemens. Consultez les lecteurs de bonne foi, demandez-leur quel profit ils ont tiré de ce long récit; ils avoueront qu’ils n’ont pas appris grand’chose au lieu de s’instruire, ils se sont amusés. Combattre la popularité de pareils livres semble peine perdue, car la foule s’empresse de les dévorer, sans tenir aucun compte des remontrances. Cependant il ne faut pas se lasser de les condamner, car la cause de la vérité finit tôt ou tard par triompher. Les plus complaisans nous accuseront peut-être de faire la moue à notre plaisir; nous les laisserons dire, et nous attendrons sans inquiétude l’action du temps. Dans dix ans, qui donc se souviendra de l’Histoire de la Restauration? Il faudra s’adresser aux bibliographes pour en avoir des nouvelles. Loin de moi toute pensée amère : je ne voudrais pas blesser un écrivain dont le nom occupe dans notre littérature un rang si glorieux; mais je suis bien forcé de lui dire qu’il s’est complétement mépris sur la nature du travail qu’il avait abordé.
Pour le mener à bonne fin, il était indispensable de sacrifier les anecdotes à la politique intérieure, à la diplomatie. Or M. de Lamartine a reculé devant la difficulté de sa tâche, et tous ceux qui portent à son talent une affection sincère doivent avoir le courage de l’avertir. Le double succès qu’il a obtenu avec l’Histoire des Girondins et l’Histoire de la Restauration ne ferme pas nos yeux à l’évidence. Les applaudissemens qu’il recueille ne viennent pas des vrais juges, et ces derniers finiront toujours par avoir raison. Je ne crois pas que les hommes voués aux études historiques m’accusent d’un excès de sévérité. J’ai loué dans l’Histoire de la Restauration ce qui méritait d’être loué, l’histoire des cent jours. Si dans le règne de Louis XVIII ou de Charles X j’avais rencontré des pages d’une égale valeur, je n’aurais pas négligé de les signaler. Que l’auteur ne s’en prenne qu’à lui-même si je me suis montré avare d’éloges. Ce qui domine dans ce livre, qui devrait se recommander par la simplicité, c’est la recherche assidue de l’effet théâtral. Je serais injuste envers M. de Lamartine, si je n’avouais pas qu’il entend parfaitement la mise en scène; il groupe ses personnages comme s’il s’agissait d’une œuvre dramatique. Malheureusement, quand le lecteur arrive à se demander si les choses ont dû se passer ainsi, il ne tarde pas à reconnaître l’artifice et la supercherie. Malgré sa faiblesse pour ce talent populaire, il ne peut se défendre d’une sorte d’étonnement, et se demande comment il a été pris pour dupe. C’est un sentiment auquel n’échappent pas les lecteurs habitués à ne pas se contenter de leur première impression. Ces lecteurs sont malheureusement en minorité, mais ils ne font pas mystère de leur étonnement, et leur étonnement se propage. Est-il permis d’espérer que M. de Lamartine, en abordant un sujet nouveau, changera de méthode? Une telle espérance serait de notre part une grande témérité. A voir comme il passe de la Toscane à la Turquie, comme il abandonne le siècle des Médicis pour l’empire ottoman, il est trop manifeste qu’il ne prend pas la peine d’étudier. L’histoire n’est pour lui qu’un sujet d’amplification, un exercice de rhéteur. Il avait annoncé l’Histoire du Directoire, tout à coup il tourne le dos au directoire sans que le public sache pourquoi. Dans les conditions où il s’est placé, l’étude devient inutile. Il possède désormais la science universelle. Les choses qu’il ne sait pas sont pour lui comme si elles n’étaient pas. C’est exactement comme s’il les savait. Il est donc à présumer qu’il obéira longtemps à la méthode qui lui a si bien réussi; tant qu’il n’aura pas rencontré sur sa route l’indifférence et le dédain, il ne renoncera pas à l’amplification. Pour tous ceux qui aiment à voir les plus grands noms de notre littérature demeurer purs et garder leur éclat, c’est un sujet d’affliction; car depuis que M. de Lamartine est entré dans le domaine de l’histoire, il va s’amoindrissant de jour en jour. Ses flatteurs lui répètent chaque matin qu’il peut tout oser, qu’il connaît le passé bien mieux et plus sûrement que les esprits patiens qui se croient obligés d’étudier les faits avant de les raconter. Ces coupables mensonges n’empêcheront pas l’auteur de succomber sous le nombre et le poids de ses ouvrages historiques, et le public, lassé d’un plaisir stérile, voudra demander des leçons à l’histoire. M. de Lamartine ne pourra secouer ses habitudes d’indolence, il n’aura pas le courage d’étudier longtemps avant de prendre la parole, et la popularité désertera son nom, qui devait demeurer éternellement jeune. Pour changer de route, il sera trop tard. Bon gré mal gré, il s’obstinera dans l’amplification. Qu’il ne se plaigne pas du moins de n’avoir pas été averti. Depuis l’Histoire des Girondins, il a entendu plus d’une voix sincère au milieu de ses triomphes. Il est vrai que pour suivre ces conseils salutaires, il eût dû se résigner à un long silence; mais ce silence eût été fécond, car il eût permis à l’auteur d’étudier. M. de Lamartine n’a pas voulu qu’il se résigne donc à porter la peine de son aveuglement. Il a cru qu’il pouvait en se jouant aborder les époques les plus diverses et promener sa fantaisie dans le monde entier. Pareille illusion ne se comprendrait pas chez un autre homme; je l’explique par les éloges sans nombre prodigués à ses moindres ébauches. Son nom restera grand dans le passé entre les Méditations, les Harmonies et Jocelyn; mais qu’il ne compte pas sur la durée de ses œuvres historiques, car elles ne méritent pas de durer. Si M. de Lamartine veut garder dans le domaine de l’histoire la place qu’il a conquise dans le domaine de la poésie, il faut qu’il dise adieu aux flatteurs, et qu’il se fasse des amis prompts à le censurer. Au début, l’épreuve sera rude, mais il sera bientôt dédommagé de sa résignation. Dans l’étude des faits, son esprit se rajeunira. Marchant sur un terrain solide et bien connu, il trouvera sans peine l’émotion sans recourir à l’effet théâtral. Souscrira-t-il aux conditions du marché? Abandonnera-t-il l’improvisation pour produire à loisir une œuvre simple et savante? Que les flatteurs qui l’ont endormi jusqu’ici dans une confiance trompeuse consentent à se taire, et la moitié du chemin sera faite. Quand il ne sera plus étourdi d’éloges, livré à luimême, il ne s’abusera pas longtemps sur la valeur de ses amplifications. Alors il entendra la voix de ses vrais amis, de ceux qui voient dans son nom une des gloires de la France. Alors il ouvrira les yeux et s’étonnera de sa présomption. Quand les hommes les plus éminens de notre temps, MM. Augustin Thierry, Thiers et Guizot, se préparent à écrire l’histoire par de longues et patientes études, c’est une singulière prétention que d’aborder l’histoire sans l’avoir étudiée. Le temps respecte peu ce qu’on a fait sans lui, c’est un vieux proverbe qu’il ne faut jamais oublier. »

Gustave Planche. Chronique de la quinzaine. Le 14 août 1854. Revue des deux mondes

«Il faut que vous parliez à Sony… Il faut que vous parliez aux autres, à Tessio, au gros Clemenza… Le business Tom…» 

« Je tâcherai… Mais même Sony ne pourra pas retenir Luca Brazi.»

«Oui… Bien, laissez-moi m’occuper de Luca.  »

 « Il faut que vous parliez à Sony, et à ses deux frères.  »

 « Je ferai de mon mieux »

 « Maintenant… Vous pouvez partir.  »

 « Je n’aime pas la violence Tom… Je suis un homme d’affaire… Le sang ça coûte très cher.  »

Le Parrain (Premier volet)

Le risque d’escalade russe après les frappes ukrainiennes sur Moscou (19 juin 2026) : synthèse des analyses expertes

Caveat épistémique liminaire (FAIT / INFÉRENCE / INCERTITUDE)

« Ce rapport distingue trois registres. Relèvent du FAIT corroboré : l’attaque massive de drones sur Moscou et la raffinerie Gazprom Neft de Kapotnya le 18 juin 2026 (la plus importante depuis le début de la guerre selon Moscou) ; les déclarations attribuées à Lavrov, Zelensky et Medvedev ; la révision de la doctrine nucléaire russe du 19 novembre 2024 ; la pénurie d’intercepteurs S-300 documentée par CBS News ; le 21e paquet de sanctions UE proposé le 9 juin 2026 ; la reconvergence transatlantique au G7 d’Évian. Relèvent de l’INFÉRENCE experte (analyses convergentes mais probabilistes) : la forme probable de la riposte russe, la lecture du calcul stratégique de Poutine, l’évaluation de la soutenabilité économique. Relève de l’INCERTITUDE irréductible : la probabilité réelle d’un franchissement du seuil nucléaire, l’effet net de la pression sur la décision russe (négociation vs escalade), et l’ampleur exacte des dégâts sur l’appareil militaro-industriel russe. La pluralité des points de vue experts — notamment le débat bluff nucléaire vs risque réel — est restituée comme telle, sans arbitrage artificiel.

TL;DR

  • La riposte russe « sans précédent » promise par Lavrov sera, selon le consensus des analystes (ISW, IISS, IFRI), avant tout conventionnelle et démultipliée — des frappes combinées massives sur Kiev et le réseau énergétique ukrainien — et non nucléaire ; le scénario nucléaire reste jugé peu probable mais non nul, et la pénurie d’intercepteurs et de carburant contraint paradoxalement les marges de manœuvre russes.
  • Le débat expert sur les « lignes rouges » est tranché majoritairement dans le sens du bluff (Cipher Brief, Atlantic Council, Brookings) : la crédibilité de la dissuasion russe s’est érodée à force de seuils franchis sans riposte nucléaire ; mais une minorité influente (Carnegie, Tertrais/FRS, The Hill) avertit qu’un État nucléaire en déclin perçu comme « acculé » devient plus, et non moins, dangereux.
  • Le vecteur d’escalade le plus probable à court terme n’est pas le champ de bataille ukrainien mais la guerre hybride en Europe (sabotages, câbles, drones, cyber), où la riposte russe est la moins coûteuse et la plus déniable ; la reconvergence transatlantique renforce la pression mais ne modifie pas, à ce stade, les buts de guerre maximalistes de Poutine.

Principaux constats (Key Findings)

Le 18 juin 2026, l’Ukraine a mené sa plus vaste attaque de drones contre Moscou depuis le début de la guerre, frappant pour la deuxième fois en deux jours la raffinerie Gazprom Neft de Kapotnya, située à environ 15 km du Kremlin et fournissant une part importante du carburant de la capitale. Le ministère russe de la Défense a revendiqué la destruction de 555 drones sur l’ensemble du territoire, dont près de 200 aux approches de Moscou. Cette frappe intervient au lendemain d’un G7 à Évian (15-17 juin) marqué par une reconvergence transatlantique inédite depuis le retour de Trump. Zelensky l’a revendiquée depuis Bruxelles (« Si l’Ukraine brûle, Moscou brûlera aussi »), Lavrov a promis des « frappes massives combinées sur une base régulière », et a évoqué un risque de « guerre nucléaire » en cas de confrontation OTAN-Russie. Ce rapport synthétise les analyses expertes sur les six dimensions du risque d’escalade.

L’arme de cette campagne mérite d’être caractérisée précisément : le drone ukrainien de longue portée Lyutyi (An-196) porte, selon Defense Express citant les officiels de l’industrie de défense ukrainienne, une charge de 75 kg pour une portée supérieure à 1 000 km (versions ultérieures jusqu’à ~2 000 km ; des frappes documentées ont atteint plus de 1 700 km, comme la raffinerie Lukoil d’Oukhta en République des Komis en février 2026). Sa résistance au brouillage — élément central du « cadre établi » — est bien étayée par les sources de premier rang : une source proche du programme citée par CNN (via Militarnyi, avril 2024) explique que « la précision sous brouillage est rendue possible par l’usage de l’intelligence artificielle. Chaque appareil dispose d’un ordinateur terminal avec données satellitaires et de terrain », ce qui rend les drones « complètement immunisés contre les systèmes de guerre électronique russes capables de leurrer les signaux GPS ». Une source gouvernementale ukrainienne citée par la BBC (via Kyiv Post) confirme une « haute résistance au brouillage » et la capacité à programmer plus d’un millier de points de passage pour éviter la défense antiaérienne. Le fondement de cette immunité est donc l’IA / vision artificielle combinée à la navigation inertielle et à une antenne GNSS blindée, et non — contrairement aux drones FPV de courte portée — une guidance par fibre optique. La charge varie selon les variantes (50 / 60 / 75 kg), 75 kg étant le standard amélioré confirmé depuis fin 2024 ; Frontelligence Insight (Tatarigami) notait toutefois en mars 2026 que « plus de la moitié des frappes enregistrées entre septembre et février ont eu un impact limité », en partie du fait de la taille relativement réduite de la charge.

Détails (analyse thématique)

1. Le risque d’embrasement conventionnel : une riposte « démultipliée » plus que « sans précédent »

Le consensus des analystes militaires est que la riposte russe annoncée sera principalement une intensification quantitative de ce que la Russie fait déjà : des frappes combinées massives (drones Shahed/Geran, missiles de croisière Kh-101, balistiques Iskander-M et Kinjal) contre Kiev et l’infrastructure énergétique ukrainienne. L’Institute for the Study of War (ISW) note dans son évaluation du 18 juin 2026 que le Kremlin « prépare déjà les conditions pour instrumentaliser » une prétendue frappe ukrainienne sur un bus civil afin de justifier son prochain « paquet de frappes massives à longue portée » contre l’Ukraine. Cette dynamique de représailles est documentée : l’ISW avait analysé la frappe massive du 2 juin (sur Kiev) comme une réponse russe destinée à exploiter les pénuries d’intercepteurs Patriot ukrainiens et à détourner l’attention de l’incapacité russe à protéger son arrière. La capacité destructrice russe contre le réseau énergétique ukrainien est établie : selon DiXi Group, la Russie a lancé plus de 60 attaques massives sur le secteur énergétique ukrainien en quatre ans, et environ 12 800 missiles et drones en 2025-début 2026 (contre 2 800 en 2022-2024), provoquant en janvier 2026 quatre attaques massives sur Kiev et un déficit électrique projeté de 6 % en 2026.

Sur le plan capacitaire, la Russie conserve une capacité de production de missiles substantielle. L’analyste Fabian Hoffmann (Norwegian Institute for Defence Studies) estime la production combinée de missiles balistiques 9M723/Kh-47M2 à 600-800 unités annuelles à la mi-2026, permettant un rythme de 50 à 70 frappes balistiques mensuelles ; les renseignements ukrainiens avancent un chiffre de 60 missiles 9M723 par mois. Le Geopolitical Monitor souligne que, contrairement aux prévisions de 2022-2023, l’arsenal russe de frappe à longue portée est en 2026 « plus vaste et plus varié » qu’au début de la guerre, la base industrielle ayant été reconstruite autour de trois priorités : allonger la portée, accroître la létalité des charges et saturer les défenses.

Le missile Orechnik (IRBM dérivé du RS-26 Rubezh, dérivation confirmée par la porte-parole adjointe du Pentagone Sabrina Singh ; portée estimée 3 500-5 500 km, charges MIRV) constitue le principal vecteur d’escalade symbolique. Selon le CSIS Missile Threat, il a été tiré pour la première fois depuis Kapustin Yar le 21 novembre 2024 sur l’usine Pivdenmash (Yuzhmash) de Dnipro, parcourant environ 800 km et dispersant six MIRV à munitions inertes — « possiblement le premier emploi de MIRV au combat » — puis contre Lviv le 9 janvier 2026 ; il est déployé en Biélorussie depuis décembre 2025. Mathieu Boulègue (Chatham House) estime qu’il « ne modifie pas la dynamique sur le champ de bataille » mais « sert efficacement l’objectif du Kremlin d’intimider les audiences occidentales ». Plusieurs analyses convergent toutefois vers un grave goulot d’étranglement de production : une enquête de Dallas Analytics relayée par le Kyiv Post (17 juin 2026) l’attribue à des composants de guidage soviétiques obsolètes, l’ISW estimant que la Russie pourrait ne disposer que d’un seul Orechnik opérationnel restant ; lors du SPIEF de juin, Poutine a paru revenir sur ses affirmations de production en série. Le Kyiv Independent (frappe de Bila Tserkva, 25 mai 2026) note que l’Orechnik a porté des munitions inertes à ses trois emplois, Fabian Hoffmann (Université d’Oslo) jugeant son utilité militaire « très limitée » faute de charge conventionnelle viable et son coût unitaire supérieur à 50 M$.

INFÉRENCE : la riposte sera réelle et probablement spectaculaire, mais s’inscrira dans la continuité des « méta-campagnes » de frappes plutôt que dans un saut qualitatif. Le terme « sans précédent » relève largement de la rhétorique de signalement.

2. La menace nucléaire : un débat expert non tranché entre thèse du bluff et risque d’un État acculé

La doctrine nucléaire révisée le 19 novembre 2024 (décret n°991, « Fondements de la politique d’État en matière de dissuasion nucléaire », remplaçant le décret n°355 du 2 juin 2020) a abaissé le seuil déclaratoire. Selon Carnegie Politika, « la formulation a été élargie d’une « menace pour l’existence même de l’État » à une « menace critique pour la souveraineté et/ou l’intégrité territoriale » ; autrement dit, le seuil d’emploi des armes nucléaires a été abaissé » — et le texte considère désormais une agression d’un État non-nucléaire soutenu par une puissance nucléaire comme une attaque conjointe. Carnegie résume le paradoxe : « plus ce seuil s’abaisse, plus il est difficile de convaincre qui que ce soit qu’un tel seuil existe réellement ». L’United States Institute of Peace et le Stimson Center estiment que ces amendements « ne constituent pas un changement significatif » par rapport au comportement observé de la Russie.

Le débat expert se polarise nettement :

  • Thèse du bluff (majoritaire en 2025-2026) : le Cipher Brief recense un large consensus dans la communauté du renseignement — Ralph Goff (ex-chef des opérations CIA pour l’Europe) parle de « domination par les lignes rouges » que l’Occident s’est lui-même imposée, le général Petraeus juge que « la menace nucléaire sonne creux ». L’Atlantic Council conclut que « la seule conclusion logique est que Poutine a bluffé depuis le début ». Brookings note que les signaux nucléaires russes sont « confus, contradictoires et de plus en plus rejetés comme du bluff ». Une analyse universitaire (EST, s’appuyant sur Lawrence Freedman) théorise une « fatigue de crédibilité » : les lignes rouges franchies sans riposte ont érodé l’effet dissuasif.
  • Thèse du risque réel et croissant : Carnegie (papier de George Perkovich sur l’évaluation des menaces nucléaires, janv. 2026) rappelle qu’en 2022 la communauté du renseignement américain avait estimé jusqu’à 50 % la probabilité d’un emploi nucléaire russe si les lignes russes s’effondraient et le contrôle de la Crimée était menacé. La Munich Security Conference avertit que « le spectre d’un emploi nucléaire effectif doit être pris au sérieux ». La thèse la plus préoccupante, relayée par The Hill et l’Institut des sciences stratégiques (synthèse francophone des analyses IISS / Chatham House / Russia Matters), est que « le vrai risque stratégique, c’est le comportement d’un État nucléaire acculé qui se perçoit en déclin terminal » : à mesure que les options conventionnelles se réduisent, « une troisième voie, celle d’une escalade nucléaire symbolique pour restaurer la crédibilité de la dissuasion, ne peut être exclue ».

Bruno Tertrais (FRS) replace la séquence dans le cadre conceptuel de la « sanctuarisation agressive » : un État nucléaire s’abrite derrière son arsenal pour tester les réactions de ses voisins ; il souligne que les « gesticulations nucléaires russes ne sont pas que de simples rodomontades » puisqu’elles ont effectivement retardé certaines livraisons occidentales. Les déclarations de Medvedev (menaces récurrentes contre Londres, Paris, Berlin et Washington ; menace d’emploi d’« armes nucléaires non stratégiques » le 24 février 2026 sur fond d’allégations de transfert nucléaire franco-britannique à Kiev ; « apocalypse nucléaire réaliste » au printemps 2026) sont jugées par l’ex-ambassadeur Steven Pifer comme relevant de propos « à la limite de la folie » et non de la politique autorisée du Kremlin. Le contexte est aggravé par l’expiration du traité New START le 5 février 2026 (plafond de 1 550 ogives stratégiques déployées / 700 vecteurs) sans successeur ; le secrétaire général de l’ONU António Guterres a parlé d’un « moment grave » où, « pour la première fois en plus d’un demi-siècle, nous faisons face à un monde sans aucune limite contraignante sur les arsenaux nucléaires stratégiques ». Poutine avait proposé en septembre 2025 de respecter les plafonds un an de plus (jusqu’au 5 février 2027), sans réponse formelle des États-Unis. Le SIPRI (rapport de juin 2026) décrit cette expiration comme la disparition du « dernier verrou de sécurité ».

INCERTITUDE : aucun analyste sérieux ne chiffre avec confiance la probabilité d’un franchissement du seuil ; le débat reste ouvert et c’est précisément cette ambiguïté qui constitue le danger.

3. La riposte asymétrique : le vecteur d’escalade le plus probable et le moins coûteux

Le consensus le plus solide concerne la guerre hybride : c’est par là que la Russie peut riposter à moindre coût et avec déniabilité. Le rapport de l’IISS (août 2025) documente plus de 50 événements de sabotage en Europe liés à la Russie entre 2022 et mi-2025, ciblant câbles sous-marins, réseaux énergétiques et de communication. Recorded Future et GLOBSEC font état d’un quadruplement des opérations de sabotage entre 2023 et 2024, maintenu en 2025. GLOBSEC anticipe une intensification en 2026, précisément parce que « les faiblesses conventionnelles de la Russie accroissent sa dépendance aux tactiques hybrides » — la Russie ayant, selon GLOBSEC, atteint environ 1 200 000 pertes et épuisé ses réserves d’équipements soviétiques fin 2025.

Les incursions de drones constituent un sous-ensemble en forte croissance : Recorded Future a recensé 30 violations suspectées ou confirmées de l’espace aérien de l’OTAN entre septembre 2025 et janvier 2026, contre 23 entre mars 2022 et août 2025. Thomas Gomart (IFRI) analyse cette stratégie comme une déportation du conflit : « bloqué en Ukraine, Poutine déporte le conflit vers d’autres pays européens (…) pour rompre le lien transatlantique », tout en maintenant ses opérations « sous le seuil de la guerre ». Élie Tenenbaum (IFRI) juge le projet de « mur anti-drones » européen largement inadapté (« le syndrome de la ligne Maginot »), notamment parce qu’il ne protège pas contre des opérations lancées de l’intérieur (type « Spiderweb »). La « flotte fantôme » joue un double rôle : contournement des sanctions et plateforme de guerre hybride (sabotage de câbles, lancement de drones), comme l’analyse l’ACLED, qui relève une hausse de 153 % de l’activité de « dérive » des navires liés à la Russie en mer Baltique et plus de 16 000 « trous » AIS entre février 2024 et février 2025. Une nuance importante émerge toutefois : les services de renseignement néerlandais (via Recorded Future) estiment que de nombreuses ruptures de câbles baltes relèvent probablement d’ancres traînées accidentellement plutôt que de sabotages prouvés, ce qui invite à la prudence sur l’attribution.

INFÉRENCE forte : c’est sur le terrain hybride européen, et non sur le seul champ de bataille ukrainien, que se jouera l’essentiel de la « réponse » russe, avec un objectif « psychologique et politique plutôt que militaire » (GLOBSEC).

4. L’imprévisibilité et la dynamique d’effacement des lignes rouges

L’idée exprimée dans le débat télévisé (« les lignes rouges n’existent plus, les lignes bougent ») trouve un écho direct dans la littérature experte. L’IFRI (étude « Europe-Russie : évaluation des rapports de force », novembre 2025, dirigée par Tenenbaum, Minic, Kastouéva-Jean, Eyl-Mazzega et Maurice) décrit une stratégie russe « permanente, transdomaine et coercitive » visant à « influencer l’évaluation du risque par l’Occident et à paralyser sa prise de décision en instillant la peur de l’escalade ». L’étude conclut que le facteur nucléaire est « fondamental dans la perception d’une asymétrie russe que Moscou considère comme favorable », mais que la dimension européenne de la dissuasion française offre un « effet de nivellement » — insuffisant cependant, en l’absence des États-Unis, pour résister à une coercition nucléaire au-delà des intérêts vitaux français. L’analyse russe elle-même (Korotchenko, cité par Izvestia) reconnaît que « les adversaires occidentaux ne respectent plus aucune ligne rouge ».

Le facteur le plus déstabilisant identifié par les analystes est l’effacement réciproque des seuils : à mesure que chaque camp franchit une limite sans conséquence catastrophique, l’espace pour une erreur de calcul s’élargit. Le SIPRI insiste sur le « risque d’erreur de calcul » devenu « facteur majeur d’instabilité » dans le vide laissé par l’effondrement du contrôle des armements. La pénurie de carburant et la pression économique entrent dans ce calcul de manière ambivalente : elles peuvent soit pousser à la désescalade (épuisement), soit, selon la thèse de l’État acculé, accroître la tentation d’un geste démonstratif pour « remettre les compteurs à zéro ».

5. L’économie de guerre russe et l’effet des frappes sur les raffineries

Les frappes ukrainiennes sur les raffineries constituent le levier de pression le plus tangible. Le Baker Institute recense 272 frappes confirmées ou suspectées sur l’infrastructure énergétique russe depuis le début de la guerre. Sur le décompte spécifique des raffineries, Vot Tak (relayé par le Kyiv Independent, 21 mai 2026) comptabilise 32 frappes sur raffineries durant les cinq premiers mois de 2026 — proche du total annuel 2024 (34) — et au moins 24 des 33 raffineries russes traitant plus d’un million de tonnes par an touchées ; Re:Russia (relayé par Russia Matters) recense par ailleurs 68 frappes réussies sur l’ensemble de l’infrastructure pétrolière sur les cinq premiers mois de 2026, dont 55 sur les trois derniers mois. Reuters estimait au 15 mai 2026 que 700 000 barils/jour de capacité de raffinage étaient hors service sur 16 raffineries — environ le double de 2025 — soit près du quart de la capacité totale russe et plus de 30 % de la production d’essence. La production pétrolière russe en février-avril 2026 était inférieure d’environ 5 % à l’année précédente. La « flotte fantôme » est affectée car le pétrole raffiné non traçable constitue une part des exports ciblés ; l’Adapt Institute note qu’environ 40 % de la capacité d’export pétrolier russe était régulièrement hors service fin mars 2026, et que l’Ukraine a pour la première fois dépassé la Russie en drones lancés en mars 2026 (7 347 contre 6 462).

Cette campagne se traduit par un rationnement du carburant qui s’étend. Selon l’AFP (16 juin 2026, via RFE/RL), la compagnie Tatneft a imposé un plafond de 30 litres d’essence et 60 litres de diesel par personne dans ses quelque 800 stations à travers la Russie ; Reuters note que des limites strictes ont été introduites par des réseaux contrôlant environ 25 % du marché de détail. En Crimée annexée et dans les territoires occupés, le rationnement est plus sévère : The Moscow Times (1er juin 2026) rapporte un plafond de 20 litres d’AI-92 par véhicule et l’interdiction de remplir des jerricans ; l’AP (11 juin) décrit 20 litres par semaine sur coupons prépayés, qualifiant la situation de « pire crise du carburant sur la péninsule depuis l’annexion de 2014 ». Une analyse sceptique mérite d’être versée au dossier : Dmitry Nekrasov (tribune dans The Moscow Times, 18 juin 2026) estime que « le tableau réel est moins catastrophique » que les reportages alarmistes, citant un sondage selon lequel « seuls 6 % des répondants ont rencontré un rationnement » en 2025, dont la moitié en Crimée occupée — tout en concédant que les pénuries « deviendront plus sévères à l’été 2026 ».

Le point critique de juin 2026 est la pénurie d’intercepteurs. CBS News (17 juin 2026), citant trois responsables ukrainiens, rapporte une pénurie d’intercepteurs S-300 — la Russie manquant de composants clés (autodirecteurs, modules de contrôle) du fait des sanctions — et les puise « à un rythme insoutenable ». Rob Lee (FPRI) confirme que « beaucoup des missiles de défense aérienne russes sont consommés très rapidement » et que l’Ukraine peut produire plus de drones d’attaque que la Russie ne produit de missiles antiaériens. Le blogueur russe Rybar admet que la fabrication de « dizaines de milliers de missiles Pantsir est physiquement impossible ». Cette contrainte se conjugue à la repurpose des S-300 en missiles sol-sol offensifs, accentuant le cercle vicieux de l’épuisement défensif.

Sur la soutenabilité globale, les évaluations convergent vers un « épuisement stratégique » sans effondrement imminent. Le CSIS (« Russia’s Grinding War in Ukraine », Seth Jones et Riley McCabe, 27 janvier 2026) chiffre « près de 1,2 million de pertes au combat entre février 2022 et décembre 2025 », dont « environ 415 000 en 2025, soit près de 35 000 par mois », une croissance ralentie à 0,6 % en 2025 (0,8 % projeté par le FMI en 2026), et « sept mois consécutifs de contraction manufacturière en 2025, avec une baisse de la production sur dix mois consécutifs ». Le FPRI (« Russia’s War of Self-Destruction », juin 2026) note une hausse de 21 % de la dette nationale russe en 2025. La synthèse francophone de l’Institut des sciences stratégiques rapporte des pertes russes de 35 351 soldats en mars 2026 (pire bilan mensuel) et des avertissements privés du ministère des Finances et de la Banque centrale sur le caractère « insoutenable » des dépenses militaires. La spécialiste de l’énergie Tatiana Mitrova (relayée par RFE/RL) appelle néanmoins à la prudence : les frappes « épuisent la capacité du système à rester adaptable sous contrainte » mais ne prouvent pas qu’« un point de bascule a déjà été atteint ». Une analyse minoritaire (New Eurasian Strategies Centre) estime que le budget russe « ne sera pas sérieusement tendu » par une ou deux années de guerre supplémentaires.

INFÉRENCE : la pression économique et capacitaire est réelle et croissante, mais le CSIS et le FPRI conviennent qu’elle ne suffira pas, seule, à amener le Kremlin à la table de négociation à des conditions acceptables.

6. La dimension diplomatique : reconvergence transatlantique contre maximalisme russe

Le G7 d’Évian (15-17 juin 2026) a produit, selon le CFR (Liana Fix), « l’alignement transatlantique — quoique fragile — que l’Europe espérait sur l’Iran et l’Ukraine ». Trump a qualifié la Russie de partie « offensive », reconnu que Moscou perd plus de soldats que l’Ukraine, et signalé une possible réimposition des sanctions sur le pétrole russe une fois Ormuz rouverte et l’accord iranien sécurisé. La stratégie des E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni), décrite par le CFR, est de « renforcer la pression par les sanctions tout en ouvrant des canaux de communication pour convaincre Poutine qu’il tient la main la plus faible ». Le 21e paquet de sanctions UE, proposé le 9 juin 2026, cible la flotte fantôme (blacklistage de 30 navires supplémentaires, plus de 600 déjà privés d’accès aux ports), 31 banques russes supplémentaires, 20 banques/sociétés crypto/négociants pétroliers de pays tiers, et propose de geler à 44,10 $ le baril le plafond du prix du pétrole russe (en repoussant la révision à janvier 2027 pour éviter qu’elle ne relève le plafond après le choc d’Ormuz). Son adoption requiert l’unanimité et reste menacée par les réticences bulgare (Lukoil, patriarche Kirill) et slovaque. Le sommet de la coalition des volontaires (35 pays, qui ont validé en janvier 2026 la « déclaration de Paris » sur des garanties de sécurité « robustes ») est prévu à Paris les 13-14 juillet.

Mais le consensus des analystes est que cette pression ne modifie pas, à ce stade, le calcul fondamental de Poutine. L’ORF, l’Atlantic Council, le Soufan Center et Chatham House convergent : Poutine maintient des buts de guerre maximalistes (neutralité ukrainienne, reconnaissance des annexions, « dénazification »), qu’il considère comme existentiels et non transactionnels. Le CFR (Stelzenmüller) note que la Russie « n’est clairement pas prête à un cessez-le-feu sauf à ses conditions maximalistes ». La relation avec la Chine, analysée par Chatham House après le sommet Xi-Poutine de mai 2026, demeure « un alignement pragmatique plutôt qu’une alliance complète » : Pékin offre à Moscou « l’apparence d’un partenaire puissant » sans subordonner ses intérêts nationaux. Le CFR avertit que l’alignement d’Évian est « profondément fragile » et dépend d’engagements de Trump « insaisissables ».

Le débat clé pour 2026 : la pression accrue pousse-t-elle vers la négociation ou l’escalade ? Le Journal of Democracy plaide pour une stratégie de « pression maximale » (« sticks » plutôt que « carrots »), l’Ukraine ayant « montré la voie » avec les frappes sur les raffineries qui ont affecté « jusqu’à 40 % de la capacité de raffinage russe ». À l’inverse, Chatham House (rapport de mai 2026 sur les risques d’un cessez-le-feu) avertit que Moscou n’accepterait une pause que « pour mieux se réarmer » via cyberattaques et opérations d’influence. L’ORF anticipe, au mieux, « un cessez-le-feu limité et fragile plutôt qu’une paix globale », tout en notant un signal d’usure interne : selon le Centre Levada (terrain 11-19 décembre 2025, 1 618 répondants), le soutien à la poursuite des opérations militaires est tombé à 25 % (minimum historique) tandis que 66 % se déclaraient favorables à des négociations de paix (record) — bien qu’à Moscou les partisans de la poursuite atteignent encore 40 %.

Recommandations (pistes d’analyse et seuils de vigilance pour le chercheur)

Étape 1 — Pondérer la rhétorique. Traiter la promesse de riposte « sans précédent » de Lavrov comme un acte de signalement, pas comme l’annonce d’un saut qualitatif. Benchmark de vigilance : si la prochaine frappe russe sur l’Ukraine emploie l’Orechnik en charge réelle (et non inerte) ou cible délibérément une centrale nucléaire, le registre changera. À surveiller dans les évaluations quotidiennes de l’ISW et les bulletins de l’IFRI.

Étape 2 — Suivre les indicateurs de bascule économique plutôt que les déclarations. Seuils pertinents identifiés par les experts : extension du rationnement de carburant au-delà de la Crimée et des régions occupées (déjà amorcée avec le plafond Tatneft de 30 litres) vers les grands centres urbains russes ; importation soutenue d’essence par voie maritime depuis l’Asie (déjà signalée par Reuters/ISW) ; et surtout, pertes mensuelles excédant durablement le recrutement (déjà le cas depuis fin 2025 selon le FPRI et l’ISS). Une mobilisation économique forcée de type soviétique serait, selon l’IISS, le signal d’une bascule majeure.

Étape 3 — Distinguer les théâtres d’escalade. Surveiller en priorité le théâtre hybride européen (sabotages, incursions de drones, câbles) plutôt que le seul front ukrainien, car c’est là que la riposte russe est la plus probable et la moins attribuable. Le sommet de la coalition des volontaires (Paris, 13-14 juillet) et l’adoption du 21e paquet (espérée avant le 15 juillet pour éviter la révision automatique du plafond pétrolier, mais menacée par les vetos bulgare/slovaque) constituent les prochains jalons. Un blocage de l’unanimité européenne serait un signe de fragilité exploitable par Moscou.

Étape 4 — Maintenir la double hypothèse nucléaire. Ne pas trancher artificiellement le débat bluff/risque réel. Le seuil qui ferait pencher la balance vers la thèse de l’État acculé : une combinaison de revers militaires majeurs (perte de territoire annexé) et de crise intérieure visible. En l’absence de ces deux conditions simultanées, la thèse du bluff demeure la plus étayée — mais la disparition de New START et l’effacement mutuel des lignes rouges abaissent le coût d’un signalement nucléaire et accroissent le risque d’erreur de calcul.

Caveats (limites et incertitudes irréductibles)

« La principale limite tient à l’opacité russe : Moscou a restreint la publication de nombreuses statistiques économiques et démographiques, rendant les évaluations de soutenabilité tributaires d’estimations occidentales et ukrainiennes (donc potentiellement biaisées). Les chiffres de production de missiles, de pertes d’intercepteurs et de dégâts aux raffineries comportent des marges d’incertitude importantes, signalées par les analystes eux-mêmes (Hoffmann sur les bornes hautes/basses ; Militarnyi sur la fragilité statistique des tendances de tir balistique). Les déclarations ukrainiennes sur les pénuries russes (S-300, carburant) doivent être pondérées par leur dimension de guerre informationnelle, et l’analyse de Nekrasov rappelle que les reportages sur les pénuries de carburant peuvent être exagérés. Les spécifications du drone Lyutyi (anti-brouillage par IA/vision artificielle) sont bien étayées par CNN/Militarnyi, la BBC et Forbes, mais l’attribution précise du système (type Skynode S/Auterion) repose surtout sur des sources secondaires et reste à confirmer. Enfin, la probabilité d’une escalade nucléaire ou d’une escalade accidentelle ne peut être quantifiée de manière fiable : elle relève d’une incertitude structurelle qu’aucun think tank ne prétend résoudre, et c’est cette indétermination — combinée à l’effacement mutuel des lignes rouges et à l’effondrement du contrôle des armements (fin de New START le 5 février 2026) — qui constitue le facteur de risque le plus sérieux à l’horizon de l’été 2026. »

« Dini – Assia (Paroles & Traduction)
PartieParoles (Arabe Dialectal)Traduction en FrançaisRefrainDini m’aak, ana w’yack, dini m’aak.
Dini, dini…Emmène-moi avec toi, je suis avec toi, emmène-moi avec toi.
Emmène-moi, emmène-moi…Couplet 1Qalouli ma tkhmimch
L’mouhim ma fhamtich
Tawli fiha khir
Qalouli st’am’i
T’bri ou tensay, t’bri ou tensayIls m’ont dit de ne pas penser
L’essentiel c’est que tu n’as pas compris
Ce sera meilleur comme ça
Ils m’ont dit d’écouter
Tu guériras et tu oublieras, tu guériras et tu oublierasRefrainDini, janbi fi janbik
Dini, ayni fi aynik
Aychik, aychik, Dini
Dini m’aak, ghir ana w’yack
Dini m’aak, Dini…Emmène-moi, mon côté contre ton côté
Emmène-moi, mes yeux dans tes yeux
Je te fais vivre, je te fais vivre, emmène-moi
Emmène-moi avec toi, juste moi et toi
Emmène-moi avec toi, emmène-moi…Couplet 2Nssit aalach djit
Nssit, nssit
Ki choufteck, nssit
Koulchi nssit
Nssit mnin djit
Nssit win mchite
Nssit, ghir nssit…J’ai oublié pourquoi je suis venue
J’ai oublié, j’ai oublié
Quand je t’ai vu, j’ai oublié
J’ai tout oublié
J’ai oublié d’où je suis venue
J’ai oublié où je suis allée
J’ai oublié, j’ai juste oublié…PontHani ya rabi
W’la yghib aqli, ah ya rabiMe voici mon Dieu
Que mon esprit ne s’égare pas, oh mon Dieu

« Wassim Nasr, sur France 24, décrit des situations ubuesques dans la Syrie post-Assad.

« Les drames individuels et familiaux
Un enfant ouvrier marche et saute sur une mine. Un homme interrogé raconte que son cousin était dans l’armée de Bachar, tandis que son frère a été arrêté lors des manifestations de 2012. Il apprend plus tard que son cousin est mort en 2013. Dans une même famille, l’un était dans l’armée du régime, l’autre manifestait contre le pouvoir.

Le contexte d’Alep

À Alep, où les Gardiens de la Révolution iraniens sont intervenus avec l’armée syrienne et les Russes pour reprendre le contrôle aux insurgés en 2016. Certains qui ont contrôlé la région sous le régime, après la reprise par les forces d’Assad, sont aujourd’hui effrayés. Ils se réfugient derrière la présence de certains qui rassurent au jour le jour par leur présence et qui assurent le calme activement — punissant les vendettas. Quelqu’un qui tire sur les anciens du régime est puni. Heureusement, des efforts sont menés contre les représailles envers les anciens du régime.

Un paysage de désolation

Tout cela se déroule au milieu des ruines, des débris de bâtiments, et des cadavres parfois encore présents dans les décombres. Chacun s’active pour assurer le mieux qu’il peut la sécurité des populations affolées.

L’effort de stabilisation par les clans

Certains expliquent l’importance de rassembler, de contenir les forces des clans pour stabiliser le pays. Après le meurtre d’un couple de Bédouins, une réunion est organisée où chacun appelle à la patience, à la retenue, à attendre ce que révélera l’enquête, à ne pas lâcher les nerfs — prévenir et anticiper les conséquences des actes et des paroles, refuser l’effervescence.

Les bureaux de réconciliation des clans

Des bureaux des clans œuvrent à prévenir les vendettas entre Alaouites et autres communautés. Des membres du bureau des chefs du projet de réconciliation se sont dispersés sur le territoire pour essayer de peser sur les conflits locaux — une sorte de fabrique des efforts de réconciliation.
Contenir ou canaliser les clans sunnites éviterait des mobilisations chaotiques. Ils essayent de retrouver les combattants qui défendaient les quartiers autrefois hostiles au nouveau pouvoir. Les combattants arabes qui travaillent avec les Kurdes — ils essayent de les ramener vers des positions modérées, vers le pouvoir central. »

La Syrie, théâtre d’un kriegspiel planétaire

Le conflit syrien (2011-2017) constitue l’enchevêtrement le plus complexe de guerres superposées depuis 1945. Ce n’est pas une guerre, mais douze guerres simultanées impliquant plus de 200 acteurs aux intérêts contradictoires. Avec plus de 500 000 morts, 13 millions de déplacés et des coûts de reconstruction estimés à 216 milliards de dollars, la Syrie incarne l’effondrement du projet de démocratisation néoconservateur et le retour fracassant de la Russie au Moyen-Orient. Ce qui a commencé comme un soulèvement populaire en mars 2011 s’est métamorphosé en proxy war globale où s’affrontent l’Atlantique et l’Eurasie, l’axe sunnite et le croissant chiite, les ambitions néo-ottomanes et les intérêts israéliens. La tragédie syrienne révèle la capacité des services de renseignement (mukhabarat) à écraser les aspirations démocratiques, l’instrumentalisation sectaire par toutes les parties, et le gouffre entre la sophistication géopolitique des décideurs et l’ignorance théologique des jihadistes qu’ils prétendent combattre.

La colonne vertébrale du régime Assad et l’anatomie de la répression

Le régime syrien repose depuis 1970 sur une architecture sécuritaire héritée de Hafez al-Assad, devenue le prototype de l’État profond au Moyen-Orient. Quatre agences de renseignement principales emploient 60 000 à 70 000 agents et contrôlent 300 000 informateurs, soit un agent pour 50 citoyens. Cette densité de surveillance écrase toute velléité d’opposition et explique la brutalité de la réponse en 2011. Lorsque des adolescents de Deraa inscrivent le 6 mars 2011 le graffiti « C’est ton tour, docteur » en référence à Bachar al-Assad, leur arrestation et torture par Atef Najib, cousin du président, déclenche une cascade d’événements que personne n’a anticipé.

Le 18 mars 2011, les forces de sécurité ouvrent le feu sur les manifestants pacifiques à Deraa, faisant entre 4 et 9 morts. Cette répression inaugure une stratégie délibérée : écraser l’opposition par la terreur maximale pour transformer un mouvement démocratique en conflit sectaire et djihadiste. Le 25 avril, la 4e division blindée commandée par Maher al-Assad, frère du président, assiège Deraa avec 6 000 soldats, des tanks et des hélicoptères. Le siège dure dix jours, fait 244 morts et préfigure la stratégie « affamer ou se soumettre » qui sera appliquée systématiquement.

Cette dynamique répressive s’inscrit dans une longue tradition. En février 1982, Hafez al-Assad avait déjà massacré 20 000 à 40 000 personnes à Hama pour écraser l’insurrection des Frères musulmans. Le fils applique la méthode du père, mais dans un contexte radicalement différent : le Printemps arabe démontre la fragilité des autocraties arabes, les réseaux sociaux permettent la mobilisation instantanée, et les puissances régionales voient dans le chaos syrien une opportunité de remodeler le Moyen-Orient selon leurs intérêts.

Comme le note Jean-Pierre Filiu dans son analyse de l’ »État profond » au Moyen-Orient, le régime syrien a délibérément instrumentalisé et renforcé les groupes djihadistes pour discréditer l’opposition. Cette stratégie trouve son miroir dans l’analyse des mukhabarat régionaux : en Égypte, la contre-révolution de 2013 menée par Sissi écrase le Printemps arabe avec l’appui des services de renseignement ; en Tunisie, les tentatives de réforme des mukhabarat restent fragiles et régressent sous Kaïs Saïed ; en Irak, le démantèlement catastrophique des services de sécurité en 2003 par Paul Bremer crée le vide sécuritaire qui permet la montée de l’État islamique.

Les racines structurelles de l’embrasement syrien

Si la répression brutale déclenche l’escalade, les causes structurelles du conflit plongent plus profondément. La sécheresse historique de 2006-2010, la plus sévère en 40 ans, détruit 85% du bétail dans le nord-est et provoque l’exode de 1,5 million de ruraux vers les villes. L’agriculture, qui représentait 25% du PIB, s’effondre à 17%. Pour la première fois en 15 ans, la Syrie devient importatrice de blé en 2008. Cette crise environnementale se conjugue avec la mauvaise gestion des ressources en eau, la réduction des subventions agricoles et l’afflux de 1,5 million de réfugiés irakiens fuyant la guerre déclenchée par l’invasion américaine de 2003.

La marginalisation politique aggrave ces tensions socio-économiques. Le régime alaouite de la famille Assad ne représente que 12% de la population mais contrôle l’appareil militaire et sécuritaire. La majorité sunnite, 74% de la population, subit un autoritarisme qui ne tolère aucune dissidence. Lorsque le Printemps arabe éclate en Tunisie puis en Égypte au début 2011, il suscite un immense espoir parmi les jeunes Syriens qui voient tomber les dictateurs Ben Ali et Moubarak. Le 15 mars 2011, les premières manifestations à Damas et Alep réclament simplement la libération de prisonniers politiques et des réformes démocratiques. Mais le régime répond par les balles, transformant irréversiblement un mouvement pacifique en insurrection armée.

La militarisation et la fragmentation de l’opposition

Le 29 juillet 2011, le colonel Riad al-Asaad et six officiers déserteurs annoncent la formation de l’Armée syrienne libre (ASL), avec pour objectif de protéger les manifestants et renverser le régime. Basée en Turquie, l’ASL devient rapidement une « marque » plus qu’une organisation unifiée. À son apogée, elle compte environ 50 000 combattants, mais souffre d’un manque chronique de discipline, de commandement centralisé et de soutien extérieur adéquat. Les salaires dérisoires (50 à 95 dollars par mois) provoquent des désertions massives vers les groupes islamistes mieux financés par le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie.

Cette fragmentation illustre le chaos organisé qui caractérise l’opposition. Dès 2012, les puissances régionales instrumentalisent la révolte syrienne pour leurs propres agendas géopolitiques. Le Qatar injecte 3 milliards de dollars entre 2011 et 2013, soutenant principalement les Frères musulmans syriens et des groupes islamistes comme le Front islamique. L’Arabie saoudite, qui s’oppose farouchement aux Frères musulmans, finance des groupes conservateurs et séculiers liés à l’ASL. Cette rivalité Qatar-Arabie fragmente l’opposition politique en exil et les rebelles sur le terrain, créant une cacophonie stratégique qui profite au régime.

La Turquie d’Erdogan transforme la frontière syro-turque en passoire pour les jihadistes internationaux. Dès 2011, Ankara ouvre ses frontières et offre une base arrière à l’ASL. Mais cette politique a une dimension néo-ottomane : Erdogan voit dans le chaos syrien l’opportunité de projeter l’influence turque sur le monde arabe via le « modèle turc » d’islam politique démocratique. Le soutien turc à Ahrar al-Cham et à d’autres groupes islamistes reflète cette ambition, tout en créant des tensions majeures avec les États-Unis lorsque Washington décide de s’allier aux Kurdes du YPG pour combattre Daech.

L’émergence de l’État islamique et la proclamation du califat

En avril 2013, Abu Bakr al-Baghdadi, leader de l’État islamique d’Irak (EII), annonce l’expansion de son groupe en Syrie, créant l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL/ISIS). Cette déclaration unilatérale provoque la rupture avec le Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda dirigée par Abu Muhammad al-Julani, qui refuse la fusion et prête allégeance à Ayman al-Zawahiri. En février 2014, Al-Qaïda rompt officiellement avec ISIS, inaugurant une guerre fratricide entre jihadistes qui permet paradoxalement au régime Assad de se présenter comme rempart contre le terrorisme.

Le 10 juin 2014, ISIS lance une offensive fulgurante en Irak et prend Mossoul, la deuxième ville du pays. Le 29 juin 2014, depuis la mosquée Al-Nouri de Mossoul, Baghdadi proclame le califat et se déclare « Calife Ibrahim ». L’État islamique contrôle désormais environ 100 000 km² en Irak et en Syrie, soit un tiers du territoire syrien et 40% de l’Irak, avec une population de 12 millions de personnes. Raqqa devient la capitale du califat. À son apogée en 2015, Daech génère plus de 80 millions de dollars par mois via la vente de pétrole (56 000 barils par jour), la taxation, le pillage archéologique et l’extorsion.

Cette émergence spectaculaire attire plus de 40 000 combattants étrangers de 120 pays. Parmi eux, environ 1 700 à 1 900 Français constituent le plus gros contingent européen. Les recherches de Hugo Micheron, basées sur 80 entretiens avec des « revenants » incarcérés en France, révèlent trois vagues de départs : les pionniers idéologisés (2011-2012), les cadres jihadistes expérimentés (2013-2014), et les néophytes attirés par la propagande du califat (2015-2016). Le contraste est saisissant entre la sophistication géopolitique des analyses comme celles de Michel Raimbaud et l’ignorance théologique abyssale des jihadistes radicalisés. Olivier Roy parle de « sainte ignorance » : ces jeunes sont des « born-again Muslims » occidentalisés qui connaissent peu l’islam mais adoptent une version fantasmée du jihad comme révolte nihiliste générationnelle.

Nice illustre cette dynamique de recrutement. Malgré un taux de chômage élevé et une importante population musulmane, Marseille ne génère presque aucun départ vers la Syrie, alors que Nice fournit le plus grand contingent français par habitant grâce au recruteur Omar Diaby (Omar Omsen), responsable de 80% des recrues niçoises. Basé en Syrie depuis 2013, Omsen dirige une katiba de combattants français affiliée au Front al-Nosra. Cette centralité du recruteur individuel contredit les explications purement socio-économiques de la radicalisation.

La ligne rouge chimique et la volte-face d’Obama

Le 20 août 2012, le président américain Barack Obama établit sa fameuse « ligne rouge » : « Le moindre mouvement ou emploi d’armes chimiques aurait d’énormes conséquences et constituerait une ligne rouge. » Le 21 août 2013, à 2h30 du matin, le régime Assad franchit cette ligne. Dans la Ghouta Est et Ouest, banlieues de Damas contrôlées par les rebelles, des roquettes surface-surface délivrent du gaz sarin, tuant entre 1 144 et 1 400 personnes selon les estimations. L’enquête de l’ONU confirme l’usage de sarin et identifie le régime comme responsable, seul possesseur des stocks et de l’expertise nécessaires.

La réaction internationale aurait dû changer le cours de la guerre, mais Obama recule au dernier moment. Fin août 2013, alors que la France de François Hollande s’apprête à intervenir militairement, Obama décide de s’en remettre au Congrès plutôt que de frapper. Bernard Bajolet, directeur de la DGSE, qualifiera cet événement de « tournant du conflit » et d’ »occasion manquée qui aurait pu changer le cours de la guerre ». Le 14 septembre 2013, un accord russo-américain à Genève prévoit le démantèlement de l’arsenal chimique syrien sous supervision de l’OIAC, évitant l’intervention militaire mais anéantissant la crédibilité occidentale.

Cette volte-face ouvre la voie à l’intervention militaire russe. Le régime Assad, qui ne contrôle plus que 10 à 25% du territoire syrien à l’été 2015, est au bord de l’effondrement. En juillet 2015, Qassem Soleimani, commandant de la Force Qods iranienne, rencontre Vladimir Poutine et le ministre de la Défense Choïgou à Moscou pour coordonner le sauvetage d’Assad. À la fin de l’été, la Russie déploie discrètement environ 50 avions de combat à la base aérienne de Khmeimim (Lattaquié) et 2 000 personnels militaires.

L’intervention russe et le basculement du conflit

Le 30 septembre 2015, la Russie lance ses premières frappes aériennes en Syrie, une heure seulement après avoir notifié l’ambassade américaine à Bagdad. Il s’agit de la première intervention militaire russe hors de l’ex-URSS depuis l’Afghanistan (1979-1989). L’Église orthodoxe russe qualifie l’opération de « guerre sainte contre le terrorisme ». Officiellement, la Russie cible ISIS et les « terroristes », mais les premières frappes visent Homs et Hama, loin des territoires contrôlés par Daech, et touchent principalement l’ASL, le Front al-Nosra et l’opposition non-djihadiste.

L’impact est immédiat et décisif. Entre septembre 2015 et février 2016, les frappes russes tuent environ 2 000 civils selon le Syrian Network for Human Rights. L’aviation russe utilise des armes controversées : bombes à sous-munitions, phosphore blanc, thermobariques. Mais elle renverse le rapport de forces sur le terrain. Soutenue par les conseillers iraniens, les Gardiens de la Révolution, le Hezbollah libanais et des dizaines de milices chiites irakiennes, afghanes et pakistanaises, l’armée syrienne lance une série d’offensives qui reconquièrent progressivement le territoire.

La base navale de Tartous, seule base navale russe en Méditerranée, explique une partie de l’engagement russe. Mais les objectifs stratégiques sont plus ambitieux : retrouver le statut de puissance mondiale à l’égal des États-Unis, tester l’armement moderne en conditions réelles, se positionner comme protecteur des chrétiens orthodoxes, et contrebalancer l’influence américaine au Moyen-Orient. Entre septembre 2015 et janvier 2017, la Russie effectue plus de 19 000 missions de combat et 71 000 frappes. Selon Moscou, le contrôle territorial du régime syrien passe de 8% à 96%, un chiffre probablement exagéré mais qui illustre l’ampleur du basculement.

La Russie s’impose désormais comme acteur incontournable, obligeant les puissances occidentales à négocier avec elle. Ce retour fracassant au Moyen-Orient marque la fin de l’unipolarité américaine post-Guerre froide et préfigure le retour d’une configuration multipolaire où Russie, Iran et Turquie coopèrent paradoxalement dans le format d’Astana (2017) malgré leurs intérêts divergents.

Alep, tombeau de la révolution syrienne

La bataille d’Alep (2012-2016) symbolise la tragédie syrienne. Lancée le 19 juillet 2012, elle dure quatre ans et demi et fait 31 273 morts. En juillet 2016, le régime ferme la dernière route d’approvisionnement rebelle (route de Castello), assiégeant 250 000 à 275 000 civils dans Alep-Est. Le 23 septembre 2016, une offensive aérienne intensive commence, faisant 300 morts dont 96 enfants dans les quatre premiers jours. Les bombardements systématiques détruisent tous les hôpitaux, privant la population de soins médicaux.

Le 27 novembre 2016, l’offensive terrestre décisive débute. La progression est fulgurante : le 29 novembre, chute de Hanano, la plus grande défaite rebelle depuis 2012 ; le 4 décembre, prise de Sakhour, Jabal Badro et Haydariyah ; le 11 décembre, 98% du territoire rebelle est repris. Le 13 décembre 2016, le régime annonce la victoire totale à Alep. Entre le 15 et le 22 décembre, 35 000 combattants et civils sont évacués vers Idlib dans le cadre de négociations turco-russes.

Le bilan de l’offensive finale (novembre-décembre 2016) est accablant : plus de 1 200 morts dont au moins 600 civils. Les deux camps commettent des crimes de guerre : le régime bombarde délibérément des zones civiles avec des armes chimiques (chlore) et des barils explosifs ; les rebelles exécutent sommairement des prisonniers. Alep marque le tournant décisif de la guerre et le constat d’échec de la stratégie occidentale de changement de régime. La révolution syrienne est morte dans les décombres d’Alep.

La coalition anti-Daech et les paradoxes kurdes

Le 22 septembre 2014, après la prise de Mossoul par Daech en juin, les États-Unis étendent à la Syrie leur campagne de frappes aériennes contre l’État islamique, lancée en Irak en août. L’opération « Inherent Resolve » réunit une coalition de 60 à 86 nations, incluant Arabie saoudite, Jordanie, Émirats arabes unis, Bahreïn et Qatar. Mais cette coalition se heurte à un problème majeur : elle n’a pas de forces fiables au sol en Syrie.

La solution vient des Kurdes. Le 11 octobre 2015, les États-Unis soutiennent la création des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Unités de protection du peuple kurde (YPG). Ces forces deviennent le principal allié américain au sol. En janvier 2015, avec le soutien aérien américain, les YPG remportent la bataille de Kobané contre Daech. En octobre 2017, après une bataille de quatre mois qui détruit 90% de Raqqa, les FDS libèrent la capitale du califat. Le 17 octobre 2017, la victoire de Raqqa marque l’effondrement territorial de Daech, qui perd 95% de son territoire fin 2017.

Cette alliance provoque une crise majeure avec la Turquie. Ankara considère le YPG comme l’extension du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), classé organisation terroriste. Pour Erdogan, la montée en puissance des Kurdes syriens représente une menace existentielle : la perspective d’un Kurdistan autonome à la frontière turque, long de 928 km. La Turquie lance trois opérations militaires : Bouclier de l’Euphrate (août 2016), Rameau d’olivier (janvier-mars 2018) qui aboutit à la prise d’Afrin et au déplacement de plus de 100 000 civils, et Source de paix (octobre 2019) après le retrait partiel américain ordonné par Trump.

Ces tensions illustrent les contradictions de la politique américaine : soutenir simultanément la Turquie, membre de l’OTAN, et les Kurdes du YPG, considérés terroristes par Ankara. Ce paradoxe reflète la fragmentation stratégique américaine en Syrie, où Washington poursuit des objectifs multiples et souvent contradictoires : éliminer Daech, contenir l’Iran, limiter l’influence russe, empêcher un génocide kurde, tout en refusant une intervention terrestre massive.

L’axe chiite et le corridor iranien

L’intervention iranienne en Syrie débute dès l’été 2011, lorsque des Gardiens de la Révolution participent à la répression des manifestations. L’engagement s’intensifie massivement à partir de 2013-2014. L’Iran déploie 5 000 à 10 000 combattants de la Force Al-Qods, dirigés par le général Qassem Soleimani, plus des dizaines de milliers de miliciens de 50 milices chiites différentes : Brigade Abou al-Fadl al-Abbas, Organisation Badr, Asaïb Ahl al-Haq (irakiennes), Brigade Fatimides (afghane), Brigade Zaynabiyoun (pakistanaise), et surtout le Hezbollah libanais qui déploie 7 000 à 10 000 combattants.

Le Hezbollah entre officiellement dans le conflit en mai 2013, bien que sa présence remonte à fin 2011. La bataille de Qousseir (avril-juin 2013) constitue une victoire décisive pour le régime Assad. Hassan Nasrallah justifie l’intervention par la nécessité de protéger le sanctuaire d’Al-Sayyida Zaynab à Damas, mais les enjeux stratégiques sont évidents : préserver l’alliance avec Assad et l’Iran, maintenir le corridor terrestre pour l’approvisionnement en armes depuis l’Iran, et empêcher la victoire de groupes takfiristes hostiles au chiisme. Entre 2011 et 2017, le Hezbollah perd environ 2 000 combattants et 10 000 blessés, un sacrifice considérable pour une organisation qui compte 20 000 à 30 000 combattants au total.

Cet engagement construit le « croissant chiite » ou « Axe de résistance » : un corridor terrestre de Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas. L’Iran investit 30 à 50 milliards de dollars sur 13 ans en Syrie, forme 70 000 combattants des Forces de Défense Nationale syriennes, et tente d’établir des bases permanentes (comme à Kiswé près de Damas). Cet axe inquiète profondément Israël et l’Arabie saoudite. Pour Téhéran, perdre la Syrie signifierait l’amputation de sa capacité de projection de puissance régionale et l’isolement face aux monarchies sunnites du Golfe.

Israël et la guerre de l’ombre

Israël mène une campagne systématique de frappes aériennes en Syrie de 2011 à 2017, intensifiée à partir de 2013. Officiellement neutre dans la guerre civile syrienne, Israël poursuit une doctrine claire : empêcher le transfert d’armes sophistiquées vers le Hezbollah et bloquer l’implantation militaire iranienne permanente en Syrie. Les cibles prioritaires incluent les convois d’armes Iran-Hezbollah, les positions des Gardiens de la Révolution, les bases de milices pro-iraniennes, et les systèmes d’armes avancées (missiles de précision, batteries antiaériennes SA-17).

Les frappes documentées sont nombreuses : janvier 2015 à Qouneitra (6 membres du Hezbollah et le général iranien Mohammad Ali Allahdadi tués), décembre 2015 contre la base de Kiswé en construction, mars 2017 dans la région de Palmyre contre un transfert d’armes. À certaines périodes, les frappes deviennent quasi-hebdomadaires. Israël effectue « des centaines de frappes » selon les sources, coordonnant ponctuellement avec la Russie après septembre 2015 pour éviter les incidents aériens.

La politique israélienne révèle une ambiguïté stratégique. Officiellement neutre, Israël préfère en réalité un Assad affaibli à un chaos islamiste, mais un Assad sans influence iranienne. Des révélations en 2018 confirment qu’Israël a discrètement aidé des groupes rebelles dans la zone du Golan avec de l’argent liquide, de la nourriture, du carburant et des soins médicaux, créant une zone tampon avec des forces amies. Cette politique rappelle l’erreur stratégique du Liban dans les années 1980, où Israël avait soutenu des milices qui sont ensuite devenues incontrôlables.

Le Golan, conquis en 1967 et annexé unilatéralement en 1981 (non reconnu par l’ONU), devient une ligne de front secondaire avec des tirs errants de la guerre civile syrienne et des attaques délibérées. Israël répond systématiquement, renforce ses défenses (batteries Patriot, système Iron Dome), et modernise constamment la barrière de sécurité. La reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan par Trump en mars 2019 (hors de notre période) constitue un bouleversement juridique majeur, bien que sans effet pratique immédiat.

Les guerres énergétiques : mythe et réalité

La théorie selon laquelle le conflit syrien serait une « guerre pour le gaz » repose sur deux projets de pipelines : le gazoduc Qatar-Turquie-Europe, supposément refusé par Assad en 2009, et le pipeline concurrent Iran-Irak-Syrie (« Islamic Pipeline ») signé en juillet 2011. Cette narrative séduisante suggère qu’Assad aurait privilégié l’accord avec l’Iran pour protéger les intérêts de la Russie, principal fournisseur de gaz à l’Europe, provoquant la colère du Qatar qui aurait alors financé la révolte contre le régime.

Cette théorie est largement rejetée par les experts énergétiques. Justin Dargin (Oxford University), Jim Deacons (consultant AGP) et Jihad Yazigi (Syria Report) concluent dans un article de 2017 : « La guerre en Syrie n’a jamais été une guerre pour le gaz. » Les obstacles sont multiples. Le projet Qatar-Turquie se heurtait d’abord à l’Arabie saoudite, qui bloquait traditionnellement les pipelines qataris, non à la Syrie. Les relations Qatar-Syrie étaient excellentes jusqu’en 2011, avec 78 milliards de dollars d’investissements qataris en Syrie et un pacte de défense signé en février 2010. Aucune source contemporaine de 2009 ne confirme un rejet par Assad.

Surtout, les obstacles techniques et économiques rendaient les deux projets non viables. Le pipeline Nabucco, nécessaire pour connecter le gaz à l’Europe, n’a jamais été construit malgré 20 ans de plans, ses coûts passant de 10 à 25+ milliards de dollars. Le Qatar a développé une stratégie LNG (gaz liquéfié) plus rentable et flexible que les pipelines fixes : le coût du LNG était de 5 à 5,50 dollars par BTU contre 7 à 9 dollars pour un pipeline selon l’expert Naser Tamimi. Pour le pipeline Iran-Irak-Syrie, l’Iran manquait de gaz pour ses propres besoins et importait du gaz d’Azerbaïdjan en hiver ; l’infrastructure irakienne était détruite ; et les sanctions internationales empêchaient tout financement.

La chronologie pose un problème fatal à cette théorie : les actions américaines contre le régime syrien commencent en 2005 (révélé par WikiLeaks et le Washington Post), soit quatre ans avant le supposé rejet de 2009. Le projet néoconservateur de démantèlement du Moyen-Orient précède largement les enjeux gaziers. Cela ne signifie pas que les enjeux énergétiques sont absents – la Syrie possède des réserves gazières off-shore et on-shore, et sa position stratégique pour le transit énergétique régional est réelle – mais ils constituent un facteur parmi d’autres, non la cause déterminante du conflit.

Le projet néoconservateur et les douze guerres de Raimbaud

Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France, offre dans son ouvrage « Les Guerres de Syrie » (2019) une analyse radicalement différente de la narrative occidentale. Selon Raimbaud, le conflit syrien n’est pas un soulèvement populaire devenu guerre civile, mais une agression internationale déguisée en « Printemps arabe », orchestrée par 200 acteurs (armées, milices, agents spéciaux, ONG, think tanks) pour détruire un « État récalcitrant » refusant de se soumettre aux desiderata de Washington.

Raimbaud décompose le conflit en 12 à 15 guerres simultanées interconnectées : guerre interne (gouvernement contre opposition), guerre contre le terrorisme, guerre pour la défense d’Israël, guerre pour le pétrole et les routes du gaz, guerre des régimes sunnites contre l’axe chiite, guerre des Frères musulmans (Erdogan) contre les wahhabites (Arabie saoudite), guerre pour la domination de l’islam sunnite, etc. Cette multiplicité révèle l’enchevêtrement kafkaïen des intérêts contradictoires où chaque acteur poursuit son propre agenda tout en instrumentalisant les rhétoriques démocratiques, humanitaires ou contre-terroristes.

L’ambassadeur inscrit le conflit syrien dans la continuité du projet néoconservateur documenté depuis les années 1990. Le général Wesley Clark, ex-Commandant Suprême de l’OTAN en Europe, a révélé publiquement en 2007 qu’un officier senior du Pentagone lui avait montré, dix jours après le 11 septembre 2001, un mémo du bureau du Secrétaire à la Défense listant sept pays à détruire en cinq ans : Irak, Syrie, Liban, Libye, Somalie, Soudan et Iran. Ce témoignage direct, publié dans le livre de Clark « A Time to Lead » (2007), constitue un élément factuel majeur souvent négligé dans les analyses mainstream.

Le rapport « Clean Break » de 1996, rédigé par Richard Perle et d’autres néoconservateurs pour Netanyahu, recommandait déjà d’ »affaiblir, contenir et faire reculer la Syrie » et de « retirer Saddam Hussein du pouvoir en Irak ». La « Greater Middle East Initiative » présentée par l’administration Bush au G8 en 2004 visait officiellement à promouvoir la démocratie dans le monde arabe, mais était perçue dans la région comme un projet de recomposition géopolitique selon les intérêts américains et israéliens. Colin Powell se rend à Damas en 2003 pour ultimatum : renoncer aux alliances avec l’Iran, le Hamas et le Hezbollah. Assad refuse, tout comme il refuse l’offre qatarie de 15 milliards de dollars conditionnée à l’éloignement de l’Iran.

Raimbaud est particulièrement virulent contre la politique française. Il qualifie Laurent Fabius de « pire ministre des Affaires étrangères jamais offert à la France », ayant « laissé derrière lui une diplomatie ruinée, décrédibilisée ». La déclaration de Fabius en décembre 2012 selon laquelle « le Front al-Nosra fait du bon boulot » – alors que ce groupe vient d’être classé terroriste par les États-Unis – illustre la confusion morale de la diplomatie française. Pour Raimbaud, le retour de la France dans l’OTAN en 2009 sous Sarkozy marque l’abandon de la tradition gaulliste d’indépendance nationale et l’alignement sur les politiques néoconservatrices américaines.

Le gouffre entre sophistication géopolitique et ignorance théologique

Les procès du 13 novembre 2015 et de Nice 2016 révèlent un contraste saisissant. D’un côté, les analyses de Raimbaud, Kepel, Filiu ou les think tanks démontrent une compréhension sophistiquée des enchevêtrements géopolitiques. De l’autre, les témoignages de Salah Abdeslam, Mohamed Abrini ou Mohamed Lahouaiej-Bouhlel (auteur de l’attentat de Nice) révèlent une « sainte ignorance » selon l’expression d’Olivier Roy : une radicalisation sans profondeur théologique ou géopolitique, une révolte nihiliste empruntant le langage de l’islam sans en maîtriser les fondements.

Olivier Roy et Gilles Kepel s’opposent frontalement sur l’interprétation de ce phénomène. Pour Roy, il s’agit d’une « islamisation de la radicalité » plutôt qu’une « radicalisation de l’islam » : les terroristes ne sont pas des musulmans devenus plus religieux, mais des radicaux qui adoptent l’islam comme cadre de révolte générationnelle. Ce sont des « born-again Muslims » occidentalisés avec une faible connaissance théologique. Pour Kepel au contraire, le salafisme constitue l’antichambre du djihadisme ; la « radicalisation de l’islam » précède et alimente le terrorisme.

Les trois vagues de départs vers la Syrie identifiées par Hugo Micheron illustrent cette dynamique : les pionniers idéologisés (2011-2012), les cadres jihadistes expérimentés (2013-2014), et les néophytes attirés par la propagande du califat (2015-2016). Sur les 33 000 à 42 000 combattants étrangers ayant rejoint la Syrie et l’Irak, environ 1 700 à 1 900 sont français, soit le plus gros contingent européen en valeur absolue, bien que proportionnellement la Belgique ait le taux le plus élevé (27 combattants par million d’habitants).

Les attentats de Paris du 13 novembre 2015 – 130 morts, 416 blessés – sont coordonnés depuis Bruxelles par Abdelhamid Abaaoud et Oussama Atar (« Abu Ahmed »), vétérans de Syrie. Plusieurs attaquants ont reçu formation et ordres de Daech. Le procès historique (septembre 2021-juin 2022), le plus long de l’histoire judiciaire française, condamne Salah Abdeslam, seul survivant de la cellule, à la perpétuité réelle. L’attentat de Nice du 14 juillet 2016 – 86 morts dont 10 enfants – perpétré par Mohamed Lahouaiej-Bouhlel avec un camion de 19 tonnes, est revendiqué par Daech bien que le lien organique direct soit débattu.

Ces attentats représentent le « blowback » du conflit syrien : les filières de recrutement, les compétences acquises en zone de guerre, et l’idéologie du califat reviennent frapper les pays européens. La route migratoire de 2015 est instrumentalisée par Daech pour infiltrer des combattants, certains utilisant de faux passeports syriens. Cette menace transforme la perception européenne du conflit syrien, qui n’est plus seulement une crise humanitaire lointaine mais une menace sécuritaire directe.

La politique française : de Sarkozy à Macron

La France illustre les contradictions occidentales. Nicolas Sarkozy reçoit Bachar al-Assad à l’Élysée en 2008 dans le cadre d’une politique de rapprochement. Quatre ans plus tard, en mars 2012, après la mort des journalistes Mary Colvin et Rémi Ochlik, Sarkozy rompt brutalement : « Ce régime doit partir. » La France devient la première à reconnaître la Coalition nationale syrienne comme « seul représentant légitime du peuple syrien ».

François Hollande maintient une ligne dure pendant tout son mandat (2012-2017). Dès fin 2012, la France livre des armes lourdes aux rebelles (canons de 20mm, mitrailleuses, lance-roquettes, missiles anti-chars), violant l’embargo de l’UE. Le 27 août 2012, Hollande déclare que l’usage d’armes chimiques constitue une « cause légitime d’intervention directe ». En août 2013, après le massacre de la Ghouta, Hollande est prêt à frapper seul, mais Obama l’abandonne, générant une « amertume durable » au sommet de l’État français.

Le 27 septembre 2015, la France effectue ses premières frappes aériennes en Syrie, visant un camp d’entraînement de Daech à Deir ez-Zor. Après les attentats du 13 novembre 2015, les bombardements s’intensifient massivement sur Raqqa. Le porte-avions Charles de Gaulle est déployé le 23 novembre. En 2016, la France effectue 684 frappes, quasi doublant le rythme de 2015. Entre 2014 et 2019, plus de 1 500 frappes et 18 000 obus sont tirés dans le cadre de l’opération Chammal.

L’arrivée d’Emmanuel Macron en juin 2017 marque une inflexion pragmatique. Le 22 juin 2017, Macron déclare : « Je n’ai pas énoncé que la destitution de Bachar était un préalable à tout. Car personne ne m’a présenté son successeur légitime ! » Cette nouvelle ligne reconnaît implicitement l’échec de la stratégie de changement de régime. Les priorités deviennent : 1) Lutte contre Daech, 2) Stabilité de la Syrie. Le départ d’Assad n’est plus une condition préalable, bien que Macron maintienne des lignes rouges sur les armes chimiques et l’accès humanitaire. En avril 2018, après l’attaque chimique de Douma, Macron ordonne des frappes avec les États-Unis et le Royaume-Uni contre des installations chimiques syriennes, démontrant que la France conserve une capacité de riposte ciblée.

Le bilan catastrophique et les perspectives de reconstruction

En 2017, les estimations du bilan humanitaire varient entre 470 000 et 610 000 morts, selon les sources. L’ONU indique plus de 400 000 morts, le Syrian Center for Policy Research 470 000, et le Syrian Observatory for Human Rights environ 511 000 en mars 2018. À ces morts s’ajoutent 6,6 millions de déplacés internes et 5,6 millions de réfugiés à l’étranger, soit plus de 12 millions de personnes déplacées sur une population pré-guerre de 22 millions. Plus de 117 000 personnes sont détenues ou disparues, la grande majorité par les forces gouvernementales. Le Syrian Network for Human Rights a documenté 222 attaques chimiques entre 2012 et 2024, dont 98% attribuées au régime Assad.

La destruction des infrastructures est colossale. En octobre 2025, la Banque mondiale estime les coûts de reconstruction à 216 milliards de dollars (fourchette conservatrice entre 140 et 345 milliards), soit dix fois le PIB syrien de 2024 (21,4 milliards). Les dégâts physiques directs s’élèvent à 108 milliards : 52 milliards pour les infrastructures (48%), 33 milliards pour les bâtiments résidentiels, 23 milliards pour les bâtiments non-résidentiels. Les gouvernorats les plus touchés sont Alep (31 milliards), Rif Damas (22 milliards) et Homs (11 milliards). L’économie syrienne a contracté de 53% entre 2010 et 2022, et 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

La question « qui payera ? » devient un enjeu géopolitique majeur. En 2024-2025, après la chute d’Assad en décembre 2024, la Turquie vise 10 milliards de dollars d’échanges bilatéraux avec des contrats d’électricité (7 milliards) et d’aéroport (4 milliards). Le Qatar engage 7+ milliards, l’Arabie saoudite 6,4 milliards. La Banque mondiale débloque 146 millions pour l’électricité en juin 2025. La reconstruction devient l’instrument de la compétition géopolitique entre la Turquie et les monarchies du Golfe pour déterminer l’orientation future de la Syrie. Le risque majeur, comme l’analyse Carnegie, est que la reconstruction serve les intérêts des élites plutôt que des populations, reproduisant les structures d’inégalité et de corruption qui ont nourri la révolte de 2011.

Lignes de force et clés de compréhension

L’analyse du conflit syrien exige de reconnaître sa multicausalité irréductible. Réduire ce conflit à un seul facteur – projet néoconservateur, enjeux énergétiques, rivalité sectaire, ou soulèvement populaire – constitue une erreur épistémologique. La vérité se situe dans l’enchevêtrement de ces dimensions, où aucun acteur ne contrôle totalement le cours des événements malgré des stratégies préexistantes.

Les lignes de force géopolitiques structurant le conflit sont claires. La rivalité USA-Russie trouve en Syrie son premier affrontement direct depuis la Guerre froide, transformant le pays en terrain d’une nouvelle guerre froide 2.0. La confrontation Iran-Arabie saoudite pour l’hégémonie régionale se joue par proxies interposés, instrumentalisant la fracture sunnite-chiite à des fins géopolitiques. Les ambitions néo-ottomanes d’Erdogan, la volonté israélienne de démanteler l’Axe de résistance, les intérêts énergétiques européens et la compétition Qatar-Arabie pour l’influence sur l’islam politique ajoutent des couches de complexité.

Le rôle des mukhabarat révèle la capacité des États profonds à écraser les aspirations démocratiques par la violence systématique. Mais cette violence génère ses propres contradictions : en transformant un mouvement pacifique en guerre sectaire, Assad réalise une prophétie auto-réalisatrice qui détruit le pays qu’il prétend sauver. L’instrumentalisation délibérée des groupes jihadistes par le régime pour discréditer l’opposition légitime, analysée par Jean-Pierre Filiu, constitue un crime stratégique dont les conséquences se propagent jusqu’aux rues de Paris et Nice.

Le contraste entre la sophistication des analyses géopolitiques et l’ignorance théologique des jihadistes souligne le piège du réductionnisme religieux. Si l’islam politique et le salafisme constituent des facteurs réels, les réduire à la cause unique du conflit occulte les dynamiques socio-économiques (sécheresse, pauvreté, corruption, marginalisation politique), les projets stratégiques régionaux et globaux, et les responsabilités multiples des acteurs. La radicalisation djihadiste est autant un symptôme qu’une cause, une révolte nihiliste générationnelle empruntant un langage religieux sans profondeur théologique, comme le démontre la recherche d’Olivier Roy et Hugo Micheron.

L’échec occidental en Syrie marque un tournant historique. La volte-face d’Obama sur la ligne rouge chimique en août 2013 ouvre la voie à l’intervention russe et à l’affaiblissement de la crédibilité atlantique. Le programme CIA Timber Sycamore, d’un coût d’environ 1 milliard de dollars par an, échoue lamentablement : les armes tombent entre les mains de groupes jihadistes, l’ASL fragmentée n’offre jamais une alternative crédible, et Trump met fin au programme en juillet 2017. La normalisation progressive d’Assad à partir de 2018, culminant avec sa réintégration dans la Ligue arabe en mai 2023, démontre l’acceptation résignée de sa survie par les États régionaux, fatigués d’une guerre sans issue et préoccupés par la crise des réfugiés et le trafic de Captagon.

Pourtant, cette normalisation s’avère éphémère : en décembre 2024, le régime Assad s’effondre soudainement lorsque la Russie et l’Iran, affaiblis et distraits par leurs propres crises (Ukraine pour Moscou, sanctions et tensions régionales pour Téhéran), refusent de le sauver une nouvelle fois. Cet épilogue inattendu rappelle la fragilité fondamentale d’un régime qui ne tenait que par le soutien extérieur massif et la terreur intérieure.

Responsabilités partagées et questions critiques

Dans quelle mesure le conflit syrien était-il évitable ? Si la répression brutale du régime Assad en mars-avril 2011 a transformé irréversiblement un mouvement pacifique en insurrection armée, les dynamiques structurelles de marginalisation politique, de crise économique et de sécheresse créaient un terreau inflammable. Le massacre de Hama en 1982 avait démontré la volonté du régime d’écraser toute opposition par une violence extrême. La militarisation rapide, l’afflux d’armes étrangères et l’instrumentalisation régionale ont ensuite créé un engrenage dont aucun acteur n’a su sortir.

La part de responsabilité respective des acteurs appelle une analyse nuancée refusant l’équivalence morale facile. Le régime Assad porte la responsabilité première de la répression initiale et de l’usage systématique d’armes chimiques (98% des 222 attaques documentées). Les puissances régionales – Turquie, Qatar, Arabie saoudite, Iran – ont instrumentalisé le conflit pour leurs agendas géopolitiques, fragmentant l’opposition et prolongeant le conflit. Les groupes jihadistes – Daech, al-Nosra – ont commis des atrocités massives et détruit les chances d’une révolution démocratique. Les puissances occidentales ont oscillé entre interventionnisme rhétorique et retrait pragmatique, sans stratégie cohérente, tout en soutenant des groupes rebelles dont les armes finissaient entre les mains de jihadistes.

La Russie a sauvé Assad au prix de milliers de civils tués par des bombardements aveugles, mais a aussi démontré sa capacité de projection de puissance et son retour comme acteur incontournable au Moyen-Orient. Cette intervention reflète une vision géopolitique réaliste où les principes humanitaires cèdent devant les intérêts stratégiques. L’Iran a défendu son corridor régional et son allié alaouite, investissant 30 à 50 milliards de dollars pour maintenir l’Axe de résistance face aux monarchies sunnites et à Israël. Israël a mené une guerre de l’ombre pour empêcher le transfert d’armes au Hezbollah et l’implantation iranienne, poursuivant une logique sécuritaire nationale qui ignore largement le sort des Syriens.

Comment expliquer l’échec de la « révolution syrienne » comparé à la Tunisie ? Plusieurs facteurs sont déterminants. La structure communautaire de la Syrie (alaouites contrôlant l’appareil sécuritaire face à une majorité sunnite) crée une logique de survie pour les minorités liées au régime, contrairement à la Tunisie plus homogène. L’armée syrienne ne se divise pas comme l’armée tunisienne : les désertions créent l’ASL, mais le noyau dur (4e division blindée, Garde républicaine, services de renseignement) reste loyal grâce aux liens communautaires et claniques. L’intervention extérieure massive – aussi bien pro-régime (Russie, Iran, Hezbollah) qu’anti-régime (Turquie, Golfe) – transforme rapidement le conflit en proxy war, alors que la Tunisie bénéficie d’une relative non-intervention. Enfin, la montée des groupes jihadistes discrédite l’opposition modérée et permet au régime de se présenter comme rempart contre le terrorisme, un narratif impossible en Tunisie.

Le rôle réel des enjeux énergétiques versus les explications idéologiques appelle un jugement équilibré. Les enjeux énergétiques sont réels mais ne constituent pas la cause déterminante du conflit, contrairement à la narrative simpliste des « guerres pour le gaz ». Les obstacles techniques, économiques et politiques rendaient les projets de pipelines non viables bien avant 2011. Les actions américaines contre la Syrie précèdent de quatre ans le supposé rejet du pipeline qatari en 2009. Le projet néoconservateur de démantèlement du Moyen-Orient, documenté par le témoignage de Wesley Clark et les documents du PNAC, précède largement les considérations gazières. Cependant, la position stratégique de la Syrie pour le transit énergétique régional, ses réserves gazières, et les intérêts européens dans la diversification des approvisionnements (pour réduire la dépendance au gaz russe) constituent des facteurs contextuels non négligeables. La vérité se situe dans une causalité complexe où les enjeux énergétiques jouent un rôle d’arrière-plan plutôt que de déclencheur.

Un conflit sans vainqueurs

Quinze ans après les premières manifestations de mars 2011, le conflit syrien laisse un paysage de désolation totale. Plus d’un demi-million de morts, 13 millions de déplacés, une économie détruite, des villes en ruines, une génération sacrifiée. Assad a survécu de 2011 à 2024 mais au prix de la destruction de son pays et d’une dépendance totale vis-à-vis de la Russie et de l’Iran. La révolution démocratique espérée en 2011 a accouché du califat de Daech, des décapitations publiques à Raqqa, et d’une fragmentation territoriale où aucun acteur ne contrôle totalement le pays.

La Russie a gagné son pari stratégique – maintenir ses bases militaires, démontrer sa puissance, redevenir acteur incontournable au Moyen-Orient – mais au coût d’un enlisement potentiel et d’une image ternie par les bombardements de civils. L’Iran a construit son corridor terrestre vers la Méditerranée mais fait face à une hostilité croissante des populations sunnites syriennes et à une confrontation permanente avec Israël. Les États-Unis ont éliminé le califat de Daech mais échoué à changer le régime, abandonné leurs alliés kurdes à plusieurs reprises, et perdu toute crédibilité après la volte-face d’Obama sur la ligne rouge chimique. La Turquie contrôle une zone tampon au nord mais voit la montée en puissance des Kurdes syriens malgré ses opérations militaires. L’Europe subit une crise migratoire historique et des attentats terroristes liés aux filières syriennes.

Les seuls perdants absolus sont le peuple syrien et l’idée même d’une révolution démocratique arabe. Les manifestants pacifiques de mars 2011 qui réclamaient dignité, liberté et réformes ont été écrasés entre la répression brutale du régime et l’instrumentalisation régionale et internationale. L’espoir du Printemps arabe s’est noyé dans le sang d’Alep, la barbarie de Daech et les décombres de Raqqa. La reconstruction, qui nécessitera des décennies et des centaines de milliards de dollars, risque de reproduire les structures d’inégalité et de corruption qui ont nourri la révolte initiale.

L’histoire du conflit syrien révèle les limites tragiques de l’interventionnisme humanitaire sélectif, la résilience des États profonds, la capacité des acteurs régionaux à défier les préférences occidentales, et le piège mortel de la logique sectaire instrumentalisée par tous. Elle démontre aussi que dans un kriegspiel planétaire impliquant des dizaines d’acteurs aux intérêts contradictoires, le chaos n’est jamais totalement contrôlé par aucune des parties, et les conséquences échappent souvent aux intentions initiales. Entre déterminisme géopolitique et chaos aléatoire, le conflit syrien incarne la complexité irréductible du XXIe siècle, où les anciennes certitudes de l’ordre international se dissolvent dans la violence d’une guerre par procuration aux dimensions planétaires. »

Larmes contre armes : l’impuissance lacrymale du civil devant la bascule armée infra-étatique — Synthèse conceptuelle à partir de la littérature de première main des survivants

TL;DR

  • « À travers les littératures de première main des survivants (libanaise, syrienne, algérienne, bosniaque, irakienne, rwandaise), une thèse unifiée se dégage : l’irruption des armes dans la guerre civile coïncide, chez le civil ordinaire, avec un régime spécifique de larmes — sidération, deuil anticipé, vertige du témoin réduit à voir sans pouvoir intervenir. Le jeu homophonique n’est pas un ornement : il nomme le basculement d’un sujet de droit en sujet de pleurs.
  • La figure phénoménologique centrale est l’impuissance du témoin, dont Dominique Eddé donne la formule la plus nue (« un massacre auquel j’ai assisté dans la plus totale impuissance ») et Jean Said Makdisi la formule collective (« we took on the look of the dead »).
  • L’armature théorique (Maalouf, Levi, Das, Mounier) nomme au niveau civilisationnel et conceptuel ce que les survivants disent au niveau intime : la « civilisation mourante » et le « naufrage » (Maalouf), la « zone grise » et la perte des limites du « nous » (Levi), la « descente dans l’ordinaire » (Das), la « dépersonnalisation » (Mounier).

Key Findings

  1. Le motif larmes/armes structure réellement les corpus. Là où les armes entrent — au checkpoint, sous le siège, à la machette, au faux barrage —, le civil-écrivain ne dispose plus que de la parole pleurée, du cri étouffé, du journal tenu comme « canne » (Yazbek). La littérature de première main thématise explicitement ce moment où l’on « ne peut plus qu’attendre » ou pleurer.
  2. Il faut distinguer trois régimes d’énonciation. (a) la littérature des survivants-victimes (Mukasonga, Mukagasana, Yous, Filipović, Makdisi) ; (b) la littérature des acteurs/combattants ou détenus réflexifs (Yassin al-Haj Saleh ; Yasmina Khadra, ancien officier) ; (c) la littérature des témoins-écrivains (Maalouf, Eddé, Majdalani, Karahasan, Adnan). Cette distinction est essentielle pour ne pas confondre la voix de la victime directe avec celle du recueilleur.
  3. Certains auteurs majeurs ne sont PAS des survivants de première main et doivent être signalés comme tels : Jean Hatzfeld (journaliste français, recueilleur de paroles rwandaises), Steven Galloway (romancier canadien, non-témoin de Sarajevo), Wendy Pearlman (politiste américaine, compilatrice de témoignages), Scholastique Mukasonga (rescapée du peuple visé mais qui n’était pas au Rwanda en avril 1994 — elle vivait en France).
  4. Maalouf fournit l’articulation civilisationnelle. Sa « civilisation mourante » et son « naufrage » nomment au niveau de l’Histoire ce que les survivants disent au niveau de la chair : « C’est à partir de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde ».

Details

I. La thèse : l’irruption des armes comme institution d’un régime lacrymal

L’hypothèse centrale de cette synthèse est que la bascule armée infra-étatique — l’effondrement du monopole étatique de la violence, la guerre civile — produit chez le civil ordinaire non d’abord une réponse armée mais une réponse lacrymale : pleurs, sidération, deuil par anticipation, vertige du témoin. Le citoyen se tient devant les armes dans un état de larmes. Ce n’est pas faiblesse morale mais structure phénoménologique : la violence infra-étatique frappe précisément celui qui n’a pas d’arme, le réduit à la position de spectateur de sa propre destruction et de celle des siens.

Cette structure est attestée de façon presque clinique dans la littérature de première main. Chez la jeune Zlata Filipović, à Sarajevo, le passage à la guerre se dit immédiatement en termes lacrymaux : « Mon Dieu, est-ce que cela va cesser un jour […] ? Je suis triste. J’ai envie de pleurer. Je pleure. Ta Zlata » (lundi 29 juin 1992). Et la sidération devant l’imminence des armes : « On entend tirer des collines […] j’ai tout le temps des crampes d’estomac […] Mimmy, j’ai peur de la GUERRE ! » (5 avril 1992). L’enfant nomme la dépossession : « une enfant qui, en un mot, n’a plus d’enfance ». La formule de la quatrième de couverture — « L’horreur a remplacé le temps qui passe » — condense le phénomène : l’irruption des armes abolit la temporalité ordinaire et installe le sujet dans un présent de pure attente.

II. Le cœur phénoménologique : l’impuissance du témoin (Eddé)

La formulation la plus dense de l’impuissance du témoin est due à Dominique Eddé, écrivaine libanaise (témoin-écrivain, née dans une grande famille maronite). Dans un entretien avec Joseph Andras (L’Humanité, mai 2026), elle revient sur la page la plus difficile de son roman Pourquoi il fait si sombre ? (Seuil, coll. « Fiction & Cie », 1998) :

« C’est celle d’un massacre auquel j’ai assisté dans la plus totale impuissance lors de la guerre civile. Un groupe de miliciens chrétiens avait immobilisé le trafic […]. Ils avaient décidé de tuer des musulmans. […] J’ai ouvert la fenêtre et poussé un énorme cri les suppliant d’arrêter. Un troisième homme s’est précipité vers moi et m’a ordonné de me taire en braquant son arme sur mon cou. « Si tu continues à crier je te tue. » Ils ont massacré les hommes en cognant leurs têtes contre les murs. »

Tout le dispositif larmes/armes est là : le contrôle des cartes d’identité (l’identité assignée, meurtrière au sens de Maalouf), le cri du témoin, l’arme qui réduit ce cri au silence, le massacre accompli. Le civil voit, supplie, et ne peut rien — il est rendu aux larmes par les armes. Eddé prolonge cette phénoménologie dans le présent (guerre de 2024-2026 au Liban) : « Apprendre les ravages, jour après jour, dans l’impuissance intégrale… » Et elle thématise la « cohabitation de la beauté et de l’horreur » : « la douleur demeure mais autrement. Elle fond dans le paysage. Elle donne brusquement accès à une beauté dont elle était coupée. »

Cette impuissance du témoin trouve sa contrepartie collective chez Jean Said Makdisi (Beirut Fragments: A War Memoir, 1990), Palestinienne chrétienne résidant à Beyrouth pendant la guerre : « We were living among the dead and the dying, never knowing when we would be called to join their ranks, and so we took on the look of the dead. » Le siège abolit la frontière entre vivants et morts ; les vivants prennent « l’allure des morts ». C’est l’atemporalité du siège : non plus vivre, mais attendre, dans un présent suspendu — exactement le « L’horreur a remplacé le temps qui passe » de Zlata.

III. Le Liban : du témoin à la fenêtre (Maalouf) au journal de l’effondrement (Majdalani)

Amin Maalouf est, au sens propre, le témoin-écrivain de la matrice. Né en 1949 à Beyrouth, journaliste à An-Nahar, il assiste au déclenchement de la guerre civile (le « dimanche noir » du 13 avril 1975, massacre du bus d’Aïn el-Remmaneh — événement qui fit 27 morts et 19 blessés, selon L’Orient-Le Jour, dont la une du 14 avril 1975 titrait « 27 morts lors du carnage de Aïn el-Remmané », le bilan de 31 morts toutes parties confondues ayant aussi été avancé). Il s’exile en France en 1976 alors que son pays sombre. Cette expérience irrigue toute son œuvre. Dans Le Naufrage des civilisations (Grasset, 2019), il pose la phrase-matrice : « C’est à partir de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde » — l’effondrement libanais nommé comme origine d’un naufrage planétaire. Dans Les Identités meurtrières (Grasset, 1998), il forge le concept qui éclaire tous les checkpoints de toutes les guerres civiles : l’identité « meurtrière » est celle que le regard de l’autre vous assigne et qui devient « un instrument de guerre ». Maalouf l’écrit de l’intérieur de l’expérience : « Pour avoir vécu dans un pays en guerre, je sais que la peur pourrait faire basculer n’importe quelle personne dans le crime. »

Charif Majdalani (né à Beyrouth en 1960) offre, avec Beyrouth 2020. Journal d’un effondrement (Actes Sud, 2020), la chronique contemporaine de l’effondrement — non plus seulement la guerre civile mais la faillite de l’État, couronnée par l’explosion du port le 4 août 2020. La cité y est « stupéfiée par la violence de sa propre histoire », ses habitants « chancellent » — le vocabulaire du vertige. Majdalani note le pli nostalgique : « J’ai l’impression de lire les histoires d’un autre temps […] comme si j’entrais dans une pièce où sont conservés intacts les quelques lointains souvenirs d’une époque heureuse. »

Etel Adnan, dans Sitt Marie Rose (1977), donne la formule où armes et impuissance de la raison se rejoignent : « Elle a payé de sa vie une situation où les armes ont remplacé le dialogue » ; et : « La raison humaine apparaît ces jours-ci comme un corps isolant, comme un pouvoir impuissant. » La « calligraphie barbare » de la guerre vient « balafrer la ville, mutiler les corps, déchirer les communautés ».

IV. La Syrie : le journal comme « canne » et la révolution rendue impossible

Samar Yazbek (née à Jablé en 1970, alaouite, romancière-journaliste, donc actrice et témoin) tient, dans Feux croisés : journal de la révolution syrienne (titre anglais A Woman in the Crossfire: Diaries of the Syrian Revolution, Haus Publishing, 2012, trad. Max Weiss), le journal des quatre premiers mois du soulèvement de 2011. La sidération devant la mort omniprésente s’y formule : « Death is no longer a question. Death is a window we open up to our questions. » Et l’écriture comme seul recours face à l’impuissance : « these diaries were helping me to stay alive; they were my walking stick these days. » Yazbek incarne aussi la déchirure du « nous » au sens de Levi : « The murderers and I are from the same city. Some of their blood flows in mine. »

Wendy Pearlman — qu’il faut signaler comme compilatrice (politiste américaine, non-survivante) — a réuni dans We Crossed a Bridge and It Trembled: Voices from Syria (Custom House, 2017) les témoignages de « more than three hundred displaced Syrians in Jordan, Lebanon, Turkey, Denmark, Sweden, Germany, the UAE, and the United States », entretiens menés de 2012 à 2017 selon Pearlman elle-même (Jadaliyya) — corpus porté depuis à « more than 500 » (Northwestern University). Les voix recueillies disent l’effondrement du « nous » et la perte de l’humanité : « This is when we lost our humanity. I’d open my phone and look at my contacts and only one or two were still alive. » Et la zone grise lévienne, dans la bouche d’un Syrien ordinaire : « Just because you’re fighting evil doesn’t mean you’re good. […] It’s all shades of gray. »

Yassin al-Haj Saleh (né à Raqqa en 1961) est la figure majeure de la littérature des acteurs réflexifs. Arrêté en 1980 à 19 ans alors qu’il étudiait la médecine à Alep (membre du Parti communiste syrien–Bureau politique), il a passé seize ans en prison (1980-1996), la dernière année dans la prison de Tadmur/Palmyre. Sa femme, Samira Khalil, elle-même ancienne détenue politique (1987-1991), a été enlevée à Douma le 9 décembre 2013 avec trois autres militants (les « Douma Four » : Razan Zeitouneh, Wael Hamada, Nazem Hammadi), par des hommes armés que Saleh attribue à Jaish al-Islam ; leur sort demeure inconnu. Dans The Impossible Revolution: Making Sense of the Syrian Tragedy (Haymarket Books / Hurst, 2017), il décrit les « trois monstres » qui piétinent « le cadavre de la Syrie » : le régime Assad et ses alliés, Daech et les djihadistes, et les puissances internationales. Sur le sens dénié à la souffrance, il dit (entretien Carnegie, 2017) : « It means denying any meaning to our suffering, our losses, and our struggle for freedom […] when our death is meaningless, our life is also meaningless. » (Note bibliographique : son livre Bil-khalas ya shabab, Dar al-Saqi, 2012, est son mémoire de prison ; le titre exact d’un ouvrage publié distinct « Letters to Samira » n’a pu être confirmé.)

V. L’Algérie : la décennie noire, le « qui-tue-qui » et l’impuissance organisée

Le cas algérien offre une variante terrible : l’impuissance du témoin redoublée par l’opacité sur l’identité des tueurs (« qui-tue-qui »). Nesroulah Yous, survivant du massacre de Bentalha (nuit du 22 septembre 1997), publie Qui a tué à Bentalha ? (La Découverte, 2000) — témoignage de première main. Selon la présentation de l’éditeur, « ils massacrent plus de 400 personnes, hommes, femmes et enfants […]. Les militaires, eux, prennent position à quelques dizaines de mètres de là avec des blindés et des ambulances, sans intervenir et empêchant même les voisins de porter secours » (le bilan officiel ne reconnaissant que 85 morts, selon Algeria-Watch). Le scandale phénoménologique est ici central : l’impuissance n’est pas seulement celle du témoin sidéré, mais une impuissance organisée, imposée par l’armée qui regarde « le spectacle sans intervenir » — titre d’un chapitre du livre.

Yasmina Khadra (pseudonyme de Mohammed Moulessehoul, ancien officier de l’armée algérienne — donc acteur réflexif du conflit), dans À quoi rêvent les loups (Julliard, 1999), trace la « descente aux enfers » d’un jeune Algérois happé par la violence intégriste. Le roman fait de la jeunesse le « réservoir » de la bascule et montre la déshumanisation progressive. Il personnifie Alger violée : « Alger était malade. […] la robe retroussée par-dessus son vagin éclaté ».

VI. La Bosnie : l’exode d’une ville et la mort du pluralisme

Dževad Karahasan (1953-2023), doyen de l’Académie des arts théâtraux de Sarajevo, vécut le siège avant de fuir en 1993. Sarajevo, Exodus of a City (Dnevnik selidbe, 1993 ; trad. angl. 1994) refuse le mémoire conventionnel pour méditer sur « la futilité du témoignage conventionnel » et l’incapacité de l’Occident à comprendre. Slavenka Drakulić, dans la postface, compare son ton à celui de Primo Levi — rapprochement qui valide l’armature lévienne de cette synthèse. Karahasan pleure la perte du pluralisme : une ville « cosmopolite, multiculturelle » contrainte de se disloquer.

La voix de Zlata Filipović (déjà citée) reste le témoignage le plus directement lacrymal de Sarajevo.

VII. L’Irak : laver les morts, le grenadier nourri de l’eau des cadavres

Sinan Antoon (poète et romancier irakien, qui a quitté l’Irak en 1991), dans Seul le grenadier (titre angl. The Corpse Washer ; éd. ar. 2010, trad. fr. Actes Sud 2017, Prix de la littérature arabe), donne au motif larmes/armes son image la plus condensée : le grenadier du jardin se nourrit de l’eau qui a servi à laver les cadavres. Le narrateur Jawad, qui rêvait d’être sculpteur (« façonner le vivant »), est rendu par la guerre au métier de laveur de morts. La formule de la résignation : « Mais nous attendions les guerres comme d’autres attendent un invité qu’ils connaissent parfaitement. » Et l’engloutissement de la « petite histoire » par la « grande » : « Ma petite histoire […] a été engloutie par la grande histoire, il n’en reste plus rien. »

VIII. Le Rwanda : le « tombeau de papier » et la culpabilité du survivant

Scholastique Mukasonga — qu’il faut situer précisément : rescapée du peuple visé, mais qui vivait en France en avril 1994 (elle n’est donc pas rescapée du massacre lui-même mais en a perdu 37 membres de sa famille) — écrit Inyenzi ou les Cafards (Gallimard, 2006) comme un « tombeau de papier ». Elle l’a confirmé elle-même (entretien au Grand Continent, 6 avril 2024) : « J’étais en France pendant ces mois d’avril à juin 1994 […]. C’est une lettre reçue tardivement du Rwanda qui m’apporta la confirmation du désastre : une liste de 37 noms. C’était toute ma famille restée au Rwanda qui avait été assassinée », dont sa mère Stefania. La culpabilité du témoin-à-distance se dit dans le livre : « Je n’étais pas parmi les miens quand on les découpait à la machette. Comment ai-je pu continuer à vivre pendant les jours de leur mort ? » Et l’acceptation anticipée de la mort, le deuil par anticipation institué en mode de vie : « À Nyamata, nous avions depuis longtemps accepté que notre délivrance soit la mort. »

Yolande Mukagasana (née en 1954) est la survivante de première main : infirmière-anesthésiste « pendant dix-neuf ans au Centre hospitalier de Kigali », elle « vivait sur la colline de Nyamirambo quand éclate le génocide des Tutsi » et y perdit son mari, ses trois enfants, son frère et ses sœurs (notice biographique, Africiné). La mort ne veut pas de moi (Fixot, 1997) et N’aie pas peur de savoir (Robert Laffont, 1999) sont ses témoignages. Elle raconte que l’écriture a commencé pendant le génocide même, comme acte de mémoire pure : « J’ai commencé à écrire pendant le génocide […] J’ai écrit juste les dates du massacre des miens pour ne pas les oublier […] j’avais un seul besoin : un crayon et un cahier. »

Jean Hatzfeld doit être signalé comme journaliste-recueilleur français (non-survivant) : sa trilogie (Dans le nu de la vie, Une saison de machettes, La Stratégie des antilopes) recueille les paroles des rescapés et des tueurs, mais relève de la littérature du témoin extérieur, non de la voix de première main.

IX. L’armature théorique : Levi, Das, Mounier

Primo Levi fournit deux concepts. La « zone grise » (Les Naufragés et les rescapés, 1986, trad. fr. Gallimard 1989) : l’espace où s’effondre la distinction entre bourreaux et victimes — concept que les survivants syriens redécouvrent (« It’s all shades of gray »). Et la perte des limites du « nous » : dans l’effondrement, « le nous perdait ses limites », les frontières du groupe deviennent multiples, confuses, innombrables. C’est exactement ce que dit Yazbek (« some of their blood flows in mine ») et ce que pleure Karahasan (la dislocation du « nous » sarajévien).

Veena Das (Life and Words: Violence and the Descent into the Ordinary, University of California Press, 2007) apporte la notion de la violence « pliée » (folded) dans l’ordinaire : la violence extraordinaire ne reste pas un événement extérieur dont on serait simple témoin, elle « descend dans les recoins de l’ordinaire » (« the recesses of the ordinary »). Ce concept éclaire toute cette littérature : Mukasonga montrant la peur devenue « ordinaire », Majdalani notant le quotidien « stupéfié », Antoon décrivant l’attente des guerres « comme un invité ».

Emmanuel Mounier (1905-1950) et le personnalisme donnent le cadre conceptuel de la dépersonnalisation comme cœur de la bascule. Pour Mounier, la personne (irréductible, libre, ouverte aux autres) se distingue radicalement de l’individu isolé ; les systèmes totalitaires comme l’individualisme bourgeois opèrent par « dépersonnalisation » (terme indexé dans le Manifeste au service du personnalisme, 1936). Il définit le personnalisme comme « toute doctrine […] affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement ». Et il vise le monde de masse où l’autre n’est plus prochain : « aucune communauté n’est possible dans un monde où il n’y a plus de prochain, où il ne reste que des semblables, et qui ne se regardent pas ». La guerre civile est précisément ce monde : le checkpoint d’Eddé, où l’autre n’est plus qu’une carte d’identité à vérifier, est l’événement de dépersonnalisation par excellence — l’identité « meurtrière » de Maalouf et la « dépersonnalisation » de Mounier se rejoignent ici exactement.

Recommendations

  • Pour une lecture approfondie de première main, privilégier dans l’ordre : Mukagasana (La mort ne veut pas de moi) pour la victime directe ; Yazbek (Feux croisés) pour l’acteur-témoin ; Eddé (Pourquoi il fait si sombre ?) pour le témoin-écrivain ; Yous (Qui a tué à Bentalha ?) pour l’impuissance organisée. Ces quatre couvrent les trois régimes d’énonciation.
  • Vérifier systématiquement le statut de l’auteur (survivant-victime / acteur réflexif / témoin-écrivain / recueilleur extérieur) avant de mobiliser une citation : ne jamais présenter Hatzfeld, Galloway ou Pearlman comme des voix de première main ; situer précisément Mukasonga (rescapée du peuple visé mais hors du pays en 1994).
  • Pour confirmer les citations exactes, consulter les éditions originales : la pagination de Maalouf (« ténèbres », p. 177 ou 328 selon les éditions — divergence à lever), les diaires de Yazbek dans la traduction Weiss, et le titre exact d’un éventuel ouvrage de Saleh consacré à Samira (« Letters to Samira » reste à vérifier ; Bil-khalas ya shabab est son mémoire de prison).
  • Seuil de révision de la thèse : si l’on trouvait, dans ces corpus, une dominante de réponse armée (et non lacrymale) du civil ordinaire au moment de la bascule, la thèse devrait être nuancée. Les sources consultées ne la contredisent pas, mais elles sont biaisées vers les écrivains (qui choisissent la plume, non l’arme) — biais à signaler explicitement (voir Caveats).

Caveats

  • Biais de sélection majeur : par construction, cette synthèse repose sur ceux qui ont écrit, c’est-à-dire qui ont choisi la parole plutôt que l’arme et qui ont survécu pour témoigner. La thèse larmes/armes est donc partiellement tautologique : elle décrit la phénoménologie du civil-écrivain, non nécessairement celle du civil qui prend les armes ou de celui qui meurt sans laisser de trace.
  • Citations vérifiées vs approximatives : la plupart des citations ci-dessus proviennent de pages d’éditeurs, de notices, de recensions et d’entretiens, non toujours des éditions originales paginées. La phrase de Levi sur le « nous » qui « perdait ses limites » est attestée comme concept mais sa formulation exacte doit être vérifiée dans Les Naufragés et les rescapés.
  • Divergences de sources : la pagination de la phrase maaloufienne sur les ténèbres varie (p. 177 / p. 328) selon les recensions ; les bilans humains varient nettement selon les sources (Bentalha : « plus de 400 » selon le témoin Yous, 85 selon le bilan officiel rapporté par Algeria-Watch — divergence qui est elle-même au cœur de la controverse du « qui-tue-qui »).
  • Le cas Saleh / Samira : un ouvrage publié distinct intitulé « Letters to Samira » n’a pu être confirmé ; Bil-khalas ya shabab (Dar al-Saqi, 2012) est son mémoire de prison, non le livre sur l’enlèvement de sa femme.
  • Mounier : la phrase « l’individu, c’est la dissolution de la personne dans la matière », souvent citée, n’a pas pu être vérifiée contre une source primaire et n’a donc pas été retenue ; les formulations citées proviennent du Manifeste au service du personnalisme (1936) et de Le Personnalisme (PUF, « Que sais-je ? », 1949).
  • Œuvres mentionnées par la commande mais non développées faute de sources de première main exploitées dans ce cycle de recherche : Ghassan Tuéni (Une guerre pour les autres), Samir Kassir, Elias Khoury (La Petite Montagne), Hanan al-Shaykh (Histoire de Zahra), Rabih Alameddine, Hoda Barakat (La Pierre du rire), Wajdi Mouawad (Incendies), Khaled Khalifa, Mustafa Khalifa (La Coquille), Ahmed Saadawi (Frankenstein à Bagdad), Dunya Mikhail, Hassan Blasim, Assia Djebar (Le Blanc de l’Algérie), Boualem Sansal, Maïssa Bey, Aleksandar Hemon, Semezdin Mehmedinović, Miljenko Jergović, Esther Mujawayo, Révérien Rurangwa. Ces voix renforceraient et nuanceraient la thèse mais devraient faire l’objet d’une vérification citationnelle dédiée avant intégration. »

« Ah ! si nous avions su ! » — Le traumatisme de l’émigration russe (1917-1947) à la lumière de la peur bourgeoise de 1848

TL;DR

  • « Entre 1 et 2 millions de Russes — aristocratie, bourgeoisie, intelligentsia, officiers, mais aussi paysans et ouvriers — fuient la Russie après Octobre 1917 ; ce déracinement, incarné par l’aveu de Rachmaninov (« En quittant la Russie, j’ai abandonné le désir de composer : en perdant mon pays, je me suis perdu moi-même »), reproduit à grande échelle ce que le Journal des économistes avait raillé chez les bourgeois français de 1848 : un déni des dominés suivi d’une lamentation rétrospective (« si nous avions su »).
  • La différence décisive entre 1848 et 1917 est celle de l’échelle et de l’issue : en France, la peur des possédants n’aboutit pas à un renversement durable ; en Russie, elle se réalise intégralement (expropriation, terreur, exil sans retour), prolongée jusqu’en exil par les assassinats du NKVD (Koutiepov 1930, Miller 1937) et par les rapatriements forcés de 1945-1947 (opération Keelhaul).
  • Le trauma s’est transposé en œuvres majeures — la musique funèbre et nostalgique de Rachmaninov (Dies irae récurrent, Danses symphoniques), la mémoire nabokovienne, la philosophie religieuse de Berdiaev et Boulgakov à l’Institut Saint-Serge, le martyre de mère Marie Skobtsova — qui font de la « Russie hors frontières » une véritable société en exil.

Key Findings

1. Le parallèle 1848/1917 est structurellement juste mais asymétrique dans son issue. Le texte du Journal des économistes (1848) met en scène le bon bourgeois persuadé que la société allait s’écrouler « comme un château de cartes », voyant « grimacer et gambader dans l’air d’affreux spectres tout rouges, avec de grands sacs pour emporter leurs champs et avec de grands sabres pour leur couper le cou », et se lamentant « Ah ! si nous avions su ! ah ! si nous avions prévu ! ». Cette phénoménologie de la peur — déni, panique fantasmatique, repentir rétrospectif stérile — décrit aussi les élites russes de 1917. Mais là où la peur française de 1848 fut largement fantasmée (pas d’expropriation, restauration de l’ordre), la peur russe de 1917 fut intégralement réalisée : les « grands sacs » et les « grands sabres » devinrent la Tcheka, la nationalisation et l’exil.

2. L’ampleur statistique de l’exil est massive mais incertaine. Le Bureau de Constantinople évalua à environ 1 020 000 le nombre de Russes expatriés ; le Haut-Commissariat aux réfugiés de la SDN recensait à partir de 1922 « plus de 1,5 million de réfugiés russes […] reçus par 45 États », la France et l’Allemagne en admettant « environ 400 000 chacune » (Oxford Public International Law, Refugees, League of Nations Offices) ; le BIT parlait en 1925 d’environ 1 100 000 personnes. Pour les seuls arrivants directs du début des années 1920 en France, Gleb Struve stabilisait le chiffre entre 70 000 et 80 000.

3. Rachmaninov est le cas emblématique du créateur amputé par l’exil. Il révise son Concerto pour piano n°1 op.1 « parmi les coups de feu et les rassemblements » à Moscou à l’automne 1917, fuit la Russie le 22-23 décembre 1917 par train puis traîneau à travers la Finlande, et ne reverra jamais sa patrie. Sa stérilité créatrice (six œuvres seulement en 24 ans d’exil) est résumée par son aveu, formulé dans un entretien de 1934 : « En quittant la Russie, j’ai abandonné le désir de composer : en perdant mon pays, je me suis perdu moi-même. À l’exilé dont les racines musicales, les traditions et l’arrière-plan ont été anéantis, il ne reste aucun désir d’expression de soi » (« I left behind the desire to compose: losing my country, I lost myself also. To the exile whose musical roots, traditions, and background have been annihilated, there remains no desire for self-expression »).

4. La terreur soviétique a poursuivi les émigrés jusqu’en exil. Le général Koutiepov, chef de la ROVS, fut enlevé en plein Paris le 26 janvier 1930 par des agents de la Guépéou et mourut durant son enlèvement ; son successeur le général Miller fut enlevé le 22 septembre 1937 avec la complicité de l’agent infiltré Skobline, détenu à la Loubianka et exécuté le 11 mai 1939.

5. Le sort sous le nazisme a déchiré la communauté. Certains émigrés collaborèrent (cosaques de la Wehrmacht, généraux Krasnov et Chkouro, armée Vlassov) ; d’autres résistèrent héroïquement : mère Marie Skobtsova, morte à Ravensbrück le 31 mars 1945, la princesse Vera (« Vicki ») Obolensky, guillotinée à Berlin-Plötzensee le 4 août 1944, Boris Vildé, fondateur du réseau du Musée de l’Homme, fusillé au Mont-Valérien le 23 février 1942.

6. L’après-guerre scelle la tragédie par les rapatriements forcés. L’opération Keelhaul et les livraisons connexes (Lienz, 1er juin 1945 : 32 000 cosaques livrés à l’Armée rouge) renvoyèrent en URSS, selon Nikolaï Tolstoy (The Secret Betrayal), près de deux millions et demi de réfugiés, travailleurs forcés et prisonniers de guerre. Soljénitsyne, dans L’Archipel du Goulag, en a fait l’un des derniers secrets non révélés de la guerre.

Details

I. Le « ton » de 1848 : phénoménologie de la peur des possédants

Le point de départ analytique est un texte du Journal des économistes, revue libérale fondée en 1841 (éditeur Guillaumin), publié en 1848 — vraisemblablement dans la chronique mensuelle postérieure aux journées de Juin (tome 20). Le chroniqueur y croque avec une ironie féroce la « piteuse figure » du bon bourgeois français saisi de panique, persuadé que la société allait s’écrouler « comme un château de cartes » et voyant « grimacer et gambader dans l’air d’affreux spectres tout rouges, avec de grands sacs pour emporter leurs champs et avec de grands sabres pour leur couper le cou ». Le ressort comique tient au repentir rétrospectif : ces bourgeois confessent leur « grande faute » d’avoir négligé les classes populaires et se lamentent « Ah ! si nous avions su ! ah ! si nous avions prévu ! ».

Avertissement de méthode : la citation est rapportée d’après la formulation transmise par le commanditaire de cette enquête. Mes recherches ont permis d’établir avec une bonne probabilité que le passage se situe dans le tome 20 du Journal des économistes (livraisons d’avril à juillet 1848), dans la chronique de juillet 1848 consacrée notamment à « l’insurrection de juin », chroniques alors rédigées sans signature, principalement par Joseph Garnier ou Gustave de Molinari. Je n’ai cependant pas pu confirmer mot à mot le verbatim ni la pagination exacte sur fac-similé (Wikisource/Gallica) ; ce point doit être tenu pour une localisation fortement probable plutôt que pour une référence vérifiée page à page. (Le style de la revue à cette époque est attesté : les chroniques d’avril 1848 raillent déjà, sur le même registre ironique, « l’esprit d’organisation artificielle » qui « nous pousse vers des abîmes » et la panique financière qui fait fuir « les écus ».)

Ce que le texte capture, au-delà de l’anecdote, c’est une structure psychique récurrente : (1) le déni précédant la catastrophe (les possédants ne « voient » pas la misère qu’ils côtoient) ; (2) la panique fantasmatique au moment de l’irruption (les « spectres rouges ») ; (3) la lamentation rétrospective stérile (« si nous avions su »), qui est une forme d’aveu de cécité volontaire ; (4) le « chat échaudé craint l’eau froide » — la peur, une fois éprouvée, devient une grille de lecture permanente du réel social. Cette structure, on va le voir, se retrouve presque trait pour trait chez les élites russes — à ceci près que leur catastrophe, elle, fut réelle.

Tocqueville, témoin de 1848, avait noté dans ses Souvenirs la même sidération des classes possédantes ; et Marx, dans Les Luttes de classes en France, a théorisé le « spectre rouge » comme arme idéologique de la réaction. Le texte du Journal des économistes a ceci de précieux qu’il rit de cette peur depuis l’intérieur du camp bourgeois.

II. Le moment du déracinement (1917-1920)

La Révolution d’Octobre (25 octobre / 7 novembre 1917) place immédiatement « ceux qui ne correspondaient pas aux critères bolcheviques » devant un choix simple : rester, au risque de l’exécution sommaire, de la prise d’otages, de la torture aux mains de la Tcheka ; ou partir. Gorki lui-même, en 1922, témoignera de la cruauté de masse de ces années (paysans enterrant des gardes rouges la tête en bas, supplices réciproques entre rouges et blancs) — rappel salutaire que la violence ne fut pas l’apanage d’un seul camp.

Le cas Rachmaninov condense le trauma de l’élite cultivée. Dès juin 1917, il avait demandé en vain à son cousin Siloti de lui obtenir des visas pour quitter le pays ; son dernier concert en Russie eut lieu à Yalta le 5 septembre 1917. À l’automne 1917, confiné dans son appartement moscovite, montant la garde la nuit au sein d’un « comité » d’immeuble, il achève la révision de son Concerto pour piano n°1 op.1 « parmi les coups de feu et les rassemblements » (« among gunshots and rallies outside »). Saisissant le prétexte d’une tournée scandinave, il quitte Saint-Pétersbourg en train le 22 décembre 1917 vers la frontière finlandaise, qu’il franchit de nuit en traîneau ouvert, emportant une petite valise contenant le manuscrit de son opéra inachevé Monna Vanna, des carnets d’esquisses et la partition du Coq d’or de Rimski-Korsakov. Il ne reverra jamais la Russie. Son aveu de 1934 — « en perdant mon pays, je me suis perdu moi-même » — est confirmé par les faits : il ne composera que six œuvres nouvelles en vingt-quatre ans, et jamais plus ne mettra en musique de poésie russe.

La révision du Premier Concerto en pleine révolution est riche de sens : Rachmaninov ne crée pas du neuf, il retravaille son passé — geste qui préfigure la condition de l’émigré, tourné vers une Russie révolue. Il dira d’ailleurs avoir « transformé une composition immature en une œuvre spirituelle », tout en se désolant qu’« en Amérique, quand je dis que je vais jouer le premier concerto, […] je peux voir à leurs têtes qu’ils préféreraient le deuxième ou le troisième ».

III. L’émigration blanche (1917-1922) : routes, chiffres, déclassement

Les routes de l’exil dessinent la carte de la « Russie hors frontières ». Constantinople est la grande plaque tournante : en novembre 1920, l’évacuation de la Crimée par le général Wrangel transporte environ 145 000-150 000 militaires et civils sur 126 navires (dont des bâtiments français de l’amiral Dumesnil) ; les militaires sont répartis entre Gallipoli et l’île de Lemnos, la flotte transférée à Bizerte (protectorat français) dès décembre 1920. Puis viennent Berlin (capitale culturelle de la diaspora 1920-1924, plus d’un demi-million de Russes à l’automne 1920, avant que l’inflation de 1923 ne disperse la colonie), Prague (l’« Action russe » du gouvernement tchécoslovaque), Belgrade et Sremski Karlovci (accueil du royaume des Serbes, Croates et Slovènes, siège de la ROVS), Paris (capitale après 1924) et Harbin/Shanghai en Extrême-Orient.

Les chiffres doivent être maniés avec prudence : le Bureau de Constantinople estima les expatriés à environ 1 020 000 ; le CICR (s’appuyant sur la Croix-Rouge américaine) avança un bilan supérieur ; le Haut-Commissariat aux réfugiés de la SDN recensait dès 1922 « plus de 1,5 million de réfugiés russes » reçus par 45 États, dont « environ 400 000 » en France et autant en Allemagne ; le BIT parlait en 1925 de 1 100 000 personnes. La fourchette « 1 à 2 millions » est donc solide, mais l’imprécision est intrinsèque (les comités de réfugiés étaient soupçonnés de gonfler les chiffres à des fins stratégiques, pour légitimer l’aide internationale).

Le déclassement social est brutal. Hannah Arendt verra dans l’exilé russe (avec l’Arménien) le premier « réfugié » au sens moderne, un « nouveau type d’être humain » produit par l’histoire contemporaine. La légende des grands-ducs chauffeurs de taxi est partiellement vraie mais trompeuse : la majorité des émigrés travaillèrent comme ouvriers chez Renault et Citroën à Billancourt, les femmes comme couturières, brodeuses, mannequins ou serveuses. Vassili Maklakov, ancien ambassadeur du gouvernement provisoire, transforma l’ambassade rue de Grenelle en carrefour de l’émigration. Les émigrés « vivaient sur leurs valises », persuadés du caractère provisoire de l’exil — jusqu’à ce que la reconnaissance de l’URSS par le Cartel des gauches (octobre 1924) brise cet espoir. Le quartier russe de Paris se cristallisa autour de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski (rue Daru, érigée en cathédrale en 1922), foyer monarchiste et orthodoxe.

IV. L’entre-deux-guerres : la création en exil et l’apatridie

La « Russie hors frontières » (selon le concept de Marc Raeff, Russia Abroad: A Cultural History of the Russian Emigration, 1919-1939, Oxford University Press, 1990) constitua, fait unique dans l’histoire des migrations européennes, une société en exil complète — maisons d’édition, écoles, églises orthodoxes, journaux, partis — réussissant à « reconstituer et préserver sa créativité culturelle en Occident ». Raeff souligne qu’elle « contenait des représentants de la plupart des classes de la Russie prérévolutionnaire, des élites dirigeantes aux intellectuels jusqu’aux artisans, ouvriers et même paysans », répliquant la diversité ethnique et religieuse de l’empire.

Littérature : Paris devint la capitale des lettres russes. Ivan Bounine y reçut le prix Nobel de littérature en 1933 (premier Russe lauréat). Vladimir Nabokov (« Sirine » en russe), dont l’œuvre fait de la mémoire et du paradis perdu de l’enfance son matériau central, fréquentait Bounine, Khodassevitch (qu’il tenait pour « le plus grand poète russe que le XXe siècle ait produit jusqu’à présent »), Aldanov et Berberova. Le destin de Marina Tsvetaïeva est emblématique de l’impasse : exilée à Prague puis Paris dès 1922-1925, jamais reconnue, elle suit son mari Sergueï Efron — compromis avec le NKVD (mêlé à l’assassinat d’Ignati Reiss) — dans le retour en URSS (juin 1939), où Efron est fusillé (16 octobre 1941) et leur fille Ariadna déportée huit ans ; elle-même se pend à Elabouga le 31 août 1941. La fin misérable de Khodassevitch (mort en 1939 « squelettique, hirsute, sur un matelas affaissé et des draps déchirés, n’ayant pas de quoi payer les docteurs », selon Berberova) symbolise la précarité matérielle de la création en exil.

Philosophie religieuse : les « bateaux des philosophes » de l’automne 1922 (l’Oberbürgermeister Haken, parti de Pétrograd le 29 septembre, puis le Preussen) expulsèrent sur ordre de Lénine entre 160 et 270 intellectuels — Berdiaev, Boulgakov, Frank, Lossky, Iline, Karsavine. Lénine, dans son article de mars 1922 Sur la signification du matérialisme militant, voyait en eux des « esclaves idéologiques de la bourgeoisie » ; Trotski résuma le calcul : « Il n’y avait pas de prétexte pour fusiller ces personnes, mais il n’était plus possible de les supporter. » À Paris, Nicolas Berdiaev (installé à Clamart, mort en 1948) fonde en 1925 la revue Pout’ (« la Voie ») et dirige la maison d’édition YMCA-Press, appelant à « un christianisme de liberté et de création, non d’autorité et de tradition » ; Serge Boulgakov (ordonné prêtre en 1918, mort à Paris en 1944) enseigne à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (fondé en 1925), foyer d’un renouveau spirituel orthodoxe. Cette floraison illustre un paradoxe relevé par les historiens : ces penseurs ne s’intégrèrent guère au milieu philosophique européen, formant « un corps étranger », « un fragment de l’ancienne Russie ».

Musique : aux côtés de Rachmaninov, Stravinsky et Prokofiev incarnent les trois voies du compositeur russe face à l’exil — Prokofiev choisissant fatalement le retour en URSS.

L’apatridie : le statut de réfugié russe, négocié par Fridtjof Nansen, Haut-Commissaire de la SDN aux réfugiés à partir de 1921, donna naissance au passeport Nansen, premier document de voyage international pour apatrides — innovation juridique née de l’interaction entre les institutions internationales et une commission de juristes russes et arméniens. La princesse Vera Obolensky, arrivée à Paris à neuf ans en 1920, en était munie ; le mari de mère Marie, Danilo Skobtsov, ancien instituteur devenu chauffeur de taxi, peinait à trouver du travail faute de nationalité.

V. La police politique et la terreur

La Tcheka (1917), puis la Guépéou/GPU et le NKVD, infiltrèrent et frappèrent l’émigration. Deux enlèvements parisiens en sont l’emblème. Le général Alexandre Koutiepov, chef de la ROVS (Union générale des combattants russes, fondée par Wrangel en 1924), quitte son domicile du 26 rue Rousselet le dimanche 26 janvier 1930 ; enlevé à l’angle de la rue Oudinot par des agents de la Guépéou, il meurt durant l’opération. Selon les mémoires du général soviétique Pavel Soudoplatov (Special Tasks, 1994), l’opération fut menée par Iakov Serebriansky : « Koutiepov résista à l’enlèvement, et pendant la lutte, il eut une crise cardiaque et mourut, me raconta Serebriansky. Ils enterrèrent Koutiepov près de la maison d’un de nos agents, à la périphérie de Paris. » Le général Miller, son successeur, est enlevé le 22 septembre 1937 avec la complicité de l’agent double Nicolas Skobline (recruté dès septembre 1930), conduit à Moscou, détenu à la Loubianka et exécuté le 11 mai 1939. Wrangel lui-même était mort en 1928, peut-être empoisonné par la Guépéou. Ces affaires révèlent l’efficacité de la pénétration soviétique d’un milieu que même la police française peinait à infiltrer.

VI. Le nazisme et la Seconde Guerre mondiale : le déchirement

La communauté émigrée se scinde. La collaboration : des cosaques s’enrôlent dans la Wehrmacht puis les SS (XVe corps de cavalerie cosaque de von Pannwitz) ; l’ataman Krasnov déclare en 1941 que « cette guerre n’est pas contre la Russie, mais contre les communistes, les juifs et leurs sbires qui vendent du sang russe » ; ces unités répriment l’insurrection de Varsovie (1944). La résistance, à l’inverse, fut héroïque : mère Marie Skobtsova (Élisabeth Pilenko, ancienne socialiste-révolutionnaire, devenue moniale en 1932 à Saint-Serge, amie de Berdiaev et fille spirituelle de Boulgakov), qui transforme son foyer rue de Lourmel en centre de sauvetage des Juifs (elle évacue des enfants du Vél’ d’Hiv en 1942), est dénoncée, déportée et meurt à Ravensbrück le 31 mars 1945, Vendredi saint julien, après avoir, selon la tradition, pris la place d’une déportée dans la chambre à gaz ; canonisée par le Patriarcat de Constantinople en 2004, reconnue Juste parmi les nations. Son fils Youri et le père Dimitri Klépinine moururent au camp de Dora. La princesse Vera Obolensky (« Vicki », née Makarova, fille du vice-gouverneur de Bakou, arrivée à Paris en 1920 munie d’un passeport Nansen), secrétaire générale de l’Organisation civile et militaire (OCM), arrêtée en décembre 1943, déclare lors de son interrogatoire par la Gestapo : « Je suis chrétienne et croyante, c’est pourquoi je ne peux pas être antisémite » ; elle est guillotinée à Berlin-Plötzensee le 4 août 1944. Boris Vildé, ethnologue du Musée de l’Homme, fondateur du journal clandestin Résistance, fusillé au Mont-Valérien le 23 février 1942, laisse ce mot : « Qu’on rende justice à notre souvenir après la guerre. »

VII. L’après-guerre : les rapatriements forcés et la mémoire

Les accords bilatéraux (Grande-Bretagne le 5 décembre 1944, États-Unis le 2 février 1945, France libre le 19 juin 1945), souvent rattachés à tort à Yalta seule, organisent le renvoi en URSS des « citoyens soviétiques ». L’opération Keelhaul proprement dite (14 août 1946 – 9 mai 1947) et les livraisons connexes renvoyèrent au total un nombre considérable de personnes : selon Nikolaï Tolstoy (The Secret Betrayal, 1977), « au début de 1947, les États-Unis, la Grande-Bretagne et leurs alliés avaient renvoyé près de deux millions et demi de réfugiés, travailleurs forcés et prisonniers de guerre en Union soviétique, comme convenu à la conférence de Yalta ». L’épisode central est Lienz (Autriche) : le 28 mai 1945, les Britanniques livrent quelque 2 000 à 2 479 officiers cosaques (dont Krasnov, Chkouro et Kelech-Giray) ; puis, selon Tolstoy, « le 1er juin 1945, les Britanniques forcèrent 32 000 cosaques supplémentaires, femmes et enfants compris, à monter dans des wagons à bestiaux et des camions, et les remirent à l’Armée rouge pour le rapatriement soviétique ». Beaucoup n’avaient jamais été citoyens soviétiques, ayant fui en 1920 ; ils furent déportés au Goulag, beaucoup exécutés. Soljénitsyne, dans L’Archipel du Goulag (rédigé 1958-1967), décrit le codicille secret de rapatriement forcé (signé le 31 mars 1945) comme l’un des derniers secrets non révélés de la guerre, dénonçant des civils traités selon un sort « réservé, dans le cas de toute autre nation, aux seuls criminels de guerre ». La controverse persiste : le procès Tolstoy contre Lord Aldington (1989) montre combien le sujet reste judiciairement et politiquement brûlant. La deuxième génération d’émigrés (Henri Troyat, né Tarassov ; les descendants de la diaspora) porta la mémoire d’une Russie perdue, entre assimilation et fidélité, au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois devenu la nécropole symbolique de la « Russie hors frontières ».

VIII. La souffrance du peuple resté : la tension entre dominés et élites déracinées

Le fil rouge 1848/1917 impose de ne pas s’en tenir aux élites. La misère qui a nourri la révolution était réelle et ancienne : au milieu du XIXe siècle, plus de 90 % de la population russe est paysanne et soumise au servage jusqu’en 1861 ; l’abolition, payante (les paysans devaient racheter les terres aux seigneurs et à l’Église), laisse subsister la grande propriété et la tutelle seigneuriale ; les famines récurrentes — notamment celle de 1891-1892, qui, selon le Larousse, « révéla la vulnérabilité de la condition paysanne et poussa à la radicalisation de l’opposition libérale et révolutionnaire » — et la répression des révoltes attisent les revendications. La métaphore des « âmes mortes » de Gogol — ces serfs comptabilisés comme biens, morts mais encore inscrits sur les registres pour le profit de leurs maîtres — dit la réification du peuple sous le régime ancien.

C’est ici que le parallèle de 1848 prend sa force tragique et morale : les « bons bourgeois » français raillés par le Journal des économistes avaient « négligé » les classes populaires ; les élites russes, de même, vécurent largement dans la cécité volontaire à l’égard du peuple qui les nourrissait. La souffrance des élites déracinées après 1917 — réelle, dramatique, créatrice de chefs-d’œuvre — est ainsi précédée et conditionnée par une souffrance plus ancienne et plus muette, celle des dominés. Le « si nous avions su » est précisément l’aveu de cette cécité. Toute la tension de l’enquête tient là : reconnaître pleinement le trauma des exilés sans oublier qu’ils furent, pour partie, les héritiers d’un ordre qui avait produit la misère dont la révolution fut l’explosion. La diaspora elle-même comprenait, rappelle Raeff, des paysans et des ouvriers : la tragédie de l’exil ne fut pas qu’une affaire de princes.

IX. La transposition du trauma dans l’œuvre : autopsie musicale et mémoire

La musique de Rachmaninov est l’« autopsie musicale de sa patrie ». Le motif du Dies irae (séquence médiévale de la messe des morts) traverse toute son œuvre — déjà dans L’Île des morts (1907) et le Vocalise (1915, dont l’ouverture allude au plain-chant Dies irae) — puis culmine dans les Danses symphoniques op.45 (achevées le 29 octobre 1940), sa dernière œuvre, qu’il appelait « ma dernière étincelle ». Celle-ci, véritable testament, cite sa propre Première Symphonie (l’échec de 1897) dans la première danse (sous la mélodie nostalgique du saxophone alto, proche d’un chant russe), déploie une « valse spectrale » dans la deuxième, et oppose dans le finale le Dies irae (la Mort) à la psalmodie orthodoxe « Béni sois-tu, Seigneur » de ses Vêpres (1915, la Résurrection), qui triomphe : Rachmaninov inscrit « Alleluia » sur la partition, et à la dernière page « I thank Thee, Lord » (« Je te rends grâce, Seigneur »). L’œuvre dit l’exil comme combat entre l’engloutissement et la rédemption par la mémoire spirituelle russe. Qu’il n’ait plus jamais mis en musique de poésie russe en exil — alors qu’il composait régulièrement des romances avant 1917 — est le symptôme acoustique de l’amputation.

Chez Nabokov, le trauma se transpose en une phénoménologie de la mémoire (déployée dans l’autobiographie Autres rivages) : le paradis perdu n’est pas seulement la Russie mais l’enfance, et l’écriture devient l’instrument d’une résurrection esthétique du temps aboli. Chez les philosophes de Saint-Serge, l’exil se métamorphose en mission eschatologique : la Russie « hors frontières » se pense comme dépositaire d’une vérité spirituelle que la Russie soviétique a trahie. Ainsi la mélancolie de l’exilé — l’« identification pathétique à la patrie souffrante » qui, selon les historiens de la migration, « définit l’exil et le distingue de l’émigration économique stricte » — devient le terreau d’une création paradoxalement féconde, même quand elle naît, comme chez Rachmaninov, d’un silence revendiqué.

Recommendations

Pour porter cette enquête au stade publiable et pleinement rigoureux, étapes concrètes et seuils de révision :

  1. Vérifier le verbatim de 1848 sur source primaire (priorité absolue). C’est le maillon le plus fragile et le plus structurant. Consulter directement le fac-similé du tome 20 du Journal des économistes sur Gallica (BnF, ark:/12148/cb34426009k) et les chroniques de juillet 1848 sur Wikisource pour établir le verbatim exact, la pagination et l’auteur (probablement Joseph Garnier ou Gustave de Molinari). Seuil de révision : si la citation s’avérait apocryphe ou substantiellement reformulée, recentrer le fil rouge sur des sources attestées de la peur bourgeoise de 1848 (Tocqueville, Souvenirs ; Marx, Les Luttes de classes en France, sur le « spectre rouge »), qui portent la même charge analytique.
  2. Mobiliser les ouvrages de référence académiques pour solidifier chaque axe : Marc Raeff, Russia Abroad (1990) ; Catherine Gousseff, L’Exil russe (CNRS Éditions) ; Nicolas Ross, De Koutiepov à Miller (Syrtes, 2017) pour la terreur ; Nikolaï Tolstoy, The Secret Betrayal (1977) et Pavel Soudoplatov, Special Tasks (1994) pour les rapatriements et les assassinats. Citer les chiffres toujours avec leur source (Bureau de Constantinople / HCR-SDN / BIT) et leur fourchette.
  3. Équilibrer explicitement le récit entre élites et dominés à chaque section, conformément à la commande : pour chaque figure d’élite déracinée, rappeler la condition du peuple resté (paysannerie, famine de 1891-1892, servage). Utiliser Gogol (Les Âmes mortes) et Gorki comme contrepoints littéraires de la souffrance populaire.
  4. Distinguer typographiquement les trois registres épistémiques dans la version longue : faits établis (datés, sourcés), inférences interprétatives (la lecture du Dies irae comme « autopsie », le parallèle psychique 1848/1917), et incertitudes (chiffres de l’émigration, circonstances exactes de la mort de Koutiepov, verbatim de 1848).
  5. Pousser le parallèle jusqu’à sa portée théorique en conclusion : ce que 1848 et 1917 révèlent ensemble est une loi phénoménologique de la peur des dominants — déni, panique fantasmatique, repentir stérile — dont la valeur heuristique dépasse les deux cas (applicable à toute classe possédante face à l’irruption historique des dominés), tout en soulignant que la moralité du parallèle interdit de transformer le trauma réel des exilés en simple « juste retour des choses ».

Caveats

  • Le verbatim de 1848 n’est pas vérifié sur source primaire. Il est rapporté tel que transmis ; sa localisation (tome 20, chronique de juillet 1848, Journal des économistes) est probable mais non confirmée page à page. À traiter comme citation à authentifier.
  • Les chiffres de l’émigration sont structurellement incertains (1 à 2 millions), reposant sur des estimations d’organismes (Constantinople, CICR, HCR-SDN, BIT) aux méthodes et aux intérêts divergents.
  • Les circonstances de la mort de Koutiepov (crise cardiaque durant l’enlèvement, sous chloroforme selon une reconstitution, lors d’une lutte selon Soudoplatov) reposent sur des témoignages soviétiques tardifs et des reconstitutions (Marina Grey, Nicolas Ross), l’instruction française s’étant close sans élément en 1938.
  • Le bilan des rapatriements forcés (de 750 000 à près de 2,5 millions selon les sources, Tolstoy retenant le chiffre haut) reste débattu et politiquement chargé ; le procès Tolstoy-Aldington (1989), gagné en première instance puis cassé par la Cour européenne des droits de l’homme, illustre la sensibilité du sujet.
  • Le parallèle 1848/1917 est un outil heuristique, non une identité historique : il éclaire une structure psychique commune mais ne doit pas gommer les différences massives d’échelle, de durée et d’issue, ni servir à minorer le trauma réel des exilés. De même, la distinction entre la révolution « bourgeoise » de Février 1917 et le coup d’État bolchevique d’Octobre doit être maintenue : l’exil massif s’« emballe » avec Octobre, non avec Février. »

Avertissement méthodologique et architecture de l’enquête

Amin Maalouf, témoin d’une « civilisation mourante » : œuvre, diagnostic du monde arabo-musulman et analogie avec l’Europe pré-moderne

Avertissement méthodologique

Cette enquête synthétise et hiérarchise un matériau hétérogène : interviews données par Amin Maalouf à des organes francophones (Le Temps, Jeune Afrique, L’Orient-Le Jour, Émile Magazine, La Croix, Radio-Canada, France Culture, Centre d’Action Laïque), recensions parues dans la presse littéraire (Culture-Tops, L’Orient littéraire, La Croix, Le Monde) et dans les revues académiques (Hommes & Migrations, Studi Francesi, Mots, Project MUSE, Synergies Mexique, Babel), thèses universitaires (HAL, theses.fr, Montpellier 3), et ouvrages contemporains d’autres intellectuels arabes ou orientalistes (Samir Kassir, Adonis, Abdelwahab Meddeb, Georges Corm, Olivier Roy, Gilles Kepel, François Burgat).

Conformément à la demande, on distinguera systématiquement :

  • [FAIT] : information directement attestée par une source de qualité (citation textuelle, date documentée, position institutionnelle).
  • [INFÉRENCE] : raisonnement plausible articulant plusieurs sources, mais qui n’est pas l’objet d’une attestation directe.
  • [INCERTITUDE] : silence archivistique ou divergence des sources qui empêche de trancher.

« Les pages indiquées renvoient, sauf mention contraire, à l’édition Grasset de référence. La citation du Naufrage des civilisations fournie en exergue de la commande (« la modernité vient de chez l’Autre », « malgré le christianisme ») est en réalité un passage paraphrasé par la journaliste suisse Anna Lietti pour Le Temps le 1ᵉʳ décembre 1999, à propos des Identités meurtrières (et non du Naufrage des civilisations, paru en 2019) : cette précision philologique est confirmée par la consultation intégrale de l’article original (cf. axe 3).

Axe 1 — L’arc intellectuel d’Amin Maalouf : du journalisme à l’Académie

1. Trajectoire biographique : l’arc d’un « passeur » entre Beyrouth et Paris

Naissance, généalogie, formation. [FAIT] Amin Maalouf naît le 25 février 1949 à Beyrouth, dans une famille d’enseignants chrétiens d’ascendance melkite et d’origine maronite, dont une branche maternelle vient d’Istanbul ; sa mère, francophone, est élevée en partie en Égypte où s’était installé son grand-père maternel (notice biographique de l’Académie française ; entretien Centre d’Action Laïque ; Émile Magazine, 23 août 2023). Il fait toute sa scolarité dans les établissements jésuites du Liban (Notre-Dame de Jamour), puis étudie l’économie et la sociologie à l’Université Saint-Joseph (thèse HAL de Fida Dakroub, Amin Maalouf et le pan-orientalisme, 2018).

Carrière de journaliste à Beyrouth. [FAIT] Entre 1971 et 1975, Maalouf est rédacteur au quotidien arabophone An-Nahar — alors centre médiatique du monde arabe — d’abord au supplément économique, puis à l’actualité internationale. Il couvre dans ce cadre la chute de la monarchie éthiopienne (septembre 1974) et la bataille finale de Saigon (mars-avril 1975) (notice de l’Institut de France ; entretien à Émile Magazine). Son père, journaliste lui aussi, a profondément orienté sa curiosité pour « la marche du monde » selon ses propres termes (Émile Magazine).

L’exil français (1976) et l’écriture. [FAIT] Quand la guerre civile libanaise éclate en avril 1975, Maalouf, témoin direct depuis sa fenêtre du massacre déclencheur du conflit, quitte le Liban en juin 1976 « sur une embarcation de fortune » (Le Naufrage des civilisations, cité par Textes & prétextes). À Paris, il rejoint Jeune Afrique dès septembre 1976 ; il en deviendra rédacteur en chef et éditorialiste. Il est naturalisé français en 1981. Comme correspondant ou envoyé spécial, il couvre notamment, en février 1979, le retour de l’ayatollah Khomeiny à Téhéran et la victoire de la révolution iranienne (article reproduit par Jeune Afrique le 11 février 2023 : « Quand Amin Maalouf décrivait la révolution iranienne pour Jeune Afrique »). Ce témoignage direct est central pour comprendre la place pivotale qu’il donnera à 1979 dans Le Naufrage des civilisations.

Bibliographie principale. [FAIT]

  • 1983 : Les Croisades vues par les Arabes (essai historique, Lattès) ;
  • 1986 : Léon l’Africain (roman) ;
  • 1988 : Samarcande (roman, Prix des Maisons de la Presse) ;
  • 1991 : Les Jardins de lumière (roman sur Mani) ;
  • 1992 : Le Premier Siècle après Béatrice ;
  • 1993 : Le Rocher de Tanios (Prix Goncourt) ;
  • 1996 : Les Échelles du Levant ;
  • 1998 : Les Identités meurtrières (essai, Prix Veillon 1999) ;
  • 2000 : Le Périple de Baldassare ;
  • 2004 : Origines (Prix Méditerranée) ;
  • 2009 : Le Dérèglement du monde (essai) ;
  • 2012 : Les Désorientés (roman, Prix Jean-Monnet) ;
  • 2016 : Un fauteuil sur la Seine (essai sur l’Académie française) ;
  • 2019 : Le Naufrage des civilisations (essai, Grasset, 332 p.) ;
  • 2020 : Nos frères inattendus (roman dystopique) ;
  • 2023 : Le Labyrinthe des égarés. L’Occident et ses adversaires (essai, Grasset). Il est également auteur de livrets d’opéra pour Kaija Saariaho (L’Amour de loin, 2000 ; Adriana Mater, 2006 ; Émilie, 2010).

Académie française. [FAIT] Élu le 23 juin 2011 au fauteuil 29 de Claude Lévi-Strauss, reçu sous la Coupole le 14 juin 2012 par Jean-Christophe Rufin, dont il est l’ami proche. Le 28 septembre 2023, l’Académie l’élit 32ᵉ Secrétaire perpétuel, en remplacement d’Hélène Carrère d’Encausse décédée le 5 août précédent — face à Jean-Christophe Rufin, candidat de dernière minute (communiqué officiel de l’Académie ; Jeune Afrique, 28 septembre 2023 ; CNEWS). Il est le premier Secrétaire perpétuel né hors de France depuis la fondation de l’institution en 1634. Emmanuel Macron a salué dans un communiqué (29 septembre 2023) son « destin franco-libanais […] d’est en ouest, à travers les frontières et les cultures » et « le don d’explorer et de dénouer les labyrinthes de l’identité, avec une prédilection pour les confluences de l’orient et de l’occident ».

Concepts-clés. [INFÉRENCE, à partir d’un corpus convergent] Sept thèmes structurent l’œuvre :

  1. Le refus du « moitié-moitié » et la défense d’une identité plurielle composite (« je suis ainsi à la lisière de deux pays, de deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles », Les Identités meurtrières, p. 7-8).
  2. La critique des identités tribales, exclusives, « meurtrières », déclenchées par la peur de la disparition culturelle.
  3. La « levantinité » comme métaphore civilisationnelle d’une cohabitation cosmopolite désormais ruinée — étendue du Caire à Istanbul, et incluant Alep, Mossoul, Salonique, Smyrne, Odessa, Sarajevo (Le Naufrage, premier chapitre).
  4. La « nostalgie » non passéiste : Maalouf insiste qu’il ne s’agit pas d’idéaliser l’Empire ottoman, mais de regretter « un certain état d’esprit […] qui considérait comme normal et légitime que des peuples vivent au sein d’une même entité politique sans avoir forcément la même religion, la même langue, ni la même trajectoire historique » (Le Naufrage, cité sur Babelio).
  5. L’écrivain comme « passeur » entre civilisations, légitimé par sa propre double appartenance arabo-chrétienne maronite.
  6. La critique de la mondialisation comme productrice d’uniformité (face à l’universalité) et déclencheur des affirmations identitaires défensives — thèse centrale de Les Identités meurtrières (1998) et reprise dans Le Dérèglement du monde (2009).
  7. L’« épuisement simultané des civilisations », plutôt qu’un « choc » huntingtonien : thèse axiale du Dérèglement et du Naufrage (« le dérèglement du monde tient moins à la « guerre des civilisations » qu’à l’épuisement simultané des civilisations, l’humanité ayant atteint en quelque sorte son « seuil d’incompétence morale » », 4ᵉ de couverture du Dérèglement).

Axe 2 — Diagnostic du « naufrage » : nostalgie levantine, dates-pivots et matrice analogique

2. La thèse maaloufienne sur le « naufrage » du monde arabo-musulman

2.1. Architecture du Naufrage des civilisations (2019)

[FAIT] L’essai est dédié à ses parents « et aux rêves fragiles qu’ils [lui] ont transmis ». Il s’ouvre sur deux vers de Constantin Cavafy — « Ce que réserve l’avenir, seuls les dieux le connaissent / eux seuls sont possesseurs de toutes les lumières » — et sur la phrase-matrice : « Je suis né en bonne santé dans les bras d’une civilisation mourante » (cf. recensions Textes & prétextes, blog Jean-Claude Trutt, Lire la société). Le livre est structuré en quatre parties, du « paradis en flammes » (partie I, le Liban et l’Égypte cosmopolites) au « monde en décomposition » (partie IV), avec deux pivots chronologiques majeurs :

  • 1967 — la guerre des Six Jours : « il y a […] un événement qui se détache de tout le reste, et qui marque un tournant décisif dans l’histoire de cette région du monde, et au-delà ; un affrontement militaire qui s’est déroulé sur une période incroyablement brève, et dont les répercussions vont pourtant se révéler durables : la guerre israélo-arabe de juin 1967 » (entretien à Instant City, 2019). La défaite, jamais surmontée, signe selon Maalouf l’épuisement du nationalisme laïque arabe nassérien et ouvre l’espace à l’islam politique. La formule centrale : « La défaite est quelquefois une opportunité, les Arabes n’ont pas pu la saisir. La victoire est quelquefois un piège, les Israéliens n’ont pas su l’éviter. »
  • 1979 — l’« inversion » conservatrice mondiale : la révolution islamique en Iran (février), l’exécution du Premier ministre laïque pakistanais Ali Bhutto (mars), l’armement américain des moudjahidines afghans (juillet), la prise d’assaut de la Grande Mosquée de La Mecque (novembre) et l’invasion soviétique de l’Afghanistan (décembre), simultanément à la « révolution conservatrice » de Margaret Thatcher au Royaume-Uni (mai) et à l’arrivée de Deng Xiaoping en Chine, formeraient ce que Maalouf nomme une « inversion » : « deux conservatismes différents offrant l’un le salut par la religion, l’autre par l’économie. Ces conservatismes véhiculent un puritanisme et un messianisme » (résumé par Culture-Tops et Instant City, 2019).

[FAIT] La conclusion de l’épilogue, devenue célèbre, énonce : « C’est à partir de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde » (cité par Babelio, Lire la société, Le Naufrage p. 13 environ).

2.2. Le diagnostic sur le monde arabe : régression, ressentiment, « éternel perdant »

[FAIT] La centralité accordée au monde arabe est explicite. Maalouf écrit : « Ce qu’il y a de pire pour un perdant, ce n’est pas la défaite elle-même, c’est d’en concevoir le syndrome de l’éternel perdant. On finit par détester l’humanité entière et par se démolir soi-même » (Le Naufrage, p. 125, cité par Culture-Tops). « Si les blessures s’infectent, c’est le monde entier qui en pâtit » (p. 115). « Quand on ne peut plus exercer ses prérogatives de citoyen sans se référer à ses appartenances ethniques ou religieuses, c’est que la nation entière s’est engagée sur la voie de la barbarie » (cité par Culture-Tops).

Le tableau d’un Orient « lumineux » désormais englouti s’incarne dans la séquence-leitmotiv reprise dans l’entretien à Laïcité.be / Centre d’Action Laïque, citée par l’utilisateur — étudiantes de Khartoum, Mossoul, Alep lisant Gramsci, jouant Brecht, communiant dans les chants révolutionnaires, vibrant pour Lumumba, Mandela, Gagarine, le Ché — auquel répond, par opposition, « l’univers exigu, sombre, chagrin et rabougri » de la jeunesse arabo-musulmane d’aujourd’hui (Témoin d’une civilisation mourante, entretien de Catherine Haxhe, magazine Espace de libertés du CAL, repris en vidéo par le CLAV).

2.3. La paraphrase de 1999 par Anna Lietti : la véritable source du passage cité

[FAIT vérifié sur archive Le Temps, 1ᵉʳ décembre 1999] Le passage que la commande attribue au Naufrage des civilisations (« la modernité vient de chez l’Autre », « malgré le christianisme ») provient en réalité de l’article d’Anna Lietti dans Le Temps du 1ᵉʳ décembre 1999, intitulé « Pour que cessent les massacres au nom de l’identité », à l’occasion de la remise à Maalouf du Prix Veillon de l’essai pour Les Identités meurtrières. Texte intégral du passage :

« Aujourd’hui, la peur et la frustration étreignent, notamment, les habitants du monde musulman. Et l’Occident se persuade que la cause du mal est dans leur religion, par essence porteuse de fanatisme et d’archaïsme. Maalouf pense qu’on exagère beaucoup l’influence des religions sur les peuples et qu’on ferait mieux d’observer « l’influence des peuples sur les religions ». Si l’Occident a vécu, dès la Renaissance, ce « formidable printemps de l’humanité créatrice » fondateur de la modernité et du monde d’aujourd’hui, observe-t-il, ce n’est pas grâce au christianisme, mais, bien souvent, malgré lui. Aujourd’hui, pour les Arabes, « la modernité vient de chez l’Autre ». Et s’ils brandissent les symboles de l’archaïsme, c’est d’abord pour affirmer leur différence. Mais voyez les Européens : ne risquent-ils pas de tomber dans le même piège lorsqu’ils se lancent dans une exaltation régressive du terroir contre le « totalitarisme » de McDonald ? »

Cette philologie est décisive : la thèse de l’« influence des peuples sur les religions » (et non l’inverse) est formulée dès 1998-1999 dans Les Identités meurtrières, vingt ans avant Le Naufrage. Elle constitue la matrice non-essentialiste de toute la lecture maaloufienne du fait religieux. Le diagnostic du Naufrage (2019) en est l’amplification historiographique, étoffée par les expériences journalistiques de l’auteur.

2.4. Le geste analogique : le monde arabo-musulman comme « Europe pré-Lumières »

C’est ici le cœur de l’enquête. Maalouf ne pose pas l’analogie comme un théorème explicite mais comme un dispositif récurrent, structurellement implicite mais textuellement repérable, qui se décline en trois opérations.

(a) Affirmation de la non-essentialité du fait religieux : « il faut observer l’influence des peuples sur les religions » (1999) → la régression actuelle du monde musulman n’est pas une propriété de l’islam mais le produit d’une conjoncture historique particulière, comme l’intolérance, l’obscurantisme et les guerres de religion furent en Europe le produit d’une autre conjoncture, et non du christianisme « par essence ».

(b) Affirmation symétrique de la modernité européenne comme un arrachement au christianisme historique : « Si l’Occident a vécu, dès la Renaissance, ce « formidable printemps de l’humanité créatrice » […], ce n’est pas grâce au christianisme, mais, bien souvent, malgré lui. » C’est la concession protestataire à toute lecture providentialiste ou téléologique de l’Occident : l’Europe a accouché des Lumières contre sa propre Église, après un long cycle de guerres de religion, d’Inquisition, de bûchers. Le Renaissance européenne et les Lumières apparaissent ainsi non comme un privilège civilisationnel mais comme une issue contingente à une crise religieuse comparable.

(c) Affirmation que la « modernité vient de chez l’Autre » pour le monde arabe : la modernité, ayant été apportée par le colonisateur, est vécue comme étrangère, ce qui explique la défense identitaire archaïsante. Là se joue la spécificité historique du Moyen-Orient (composante coloniale et post-coloniale) qui distingue le cas arabe du précédent européen — Maalouf ne dit pas que l’analogie est parfaite, il dit qu’elle est instructive.

Dans Le Dérèglement du monde (2009), Maalouf complète ce dispositif par une thèse intéressante, signalée par les recensions sur critiquesLibres.com : « selon lui, la grande chance de l’Occident est d’avoir eu une religion avec un clergé nanti d’un vrai pouvoir sur les peuples. Ce fut en fait un contre-pouvoir à l’absolutisme des empereurs et des rois. Selon lui, c’est ce partage des pouvoirs qui a permis les Lumières, les démocraties laïques, et finalement les Droits de l’Homme. » L’argument est doublement décalé : il prend le contre-pied de la vulgate laïciste (qui attribue la modernité à la rupture avec le religieux) et il identifie comme handicap structurel du monde musulman l’absence d’une institution cléricale unifiée capable de s’autonomiser et donc d’être combattue.

Dans Le Naufrage des civilisations (2019), l’analogie est portée par les notions de :

  • « deux puritanismes » (religieux iranien et économique thatchérien) convergents en 1979 (resumé Culture-Tops, Instant City) ;
  • « dérive orwellienne » de l’Occident contemporain (mêmes recensions) ;
  • métaphore du « Titanic » récurrente dans le texte (WODKA, Babelio).

[INFÉRENCE] La structure profonde du raisonnement de Maalouf est donc bien historiciste, non essentialiste, et analogique sans être téléologique : il ne dit pas « le monde arabe doit traverser sa Réforme puis ses Lumières comme l’Europe », il dit « rien dans la religion musulmane n’a par essence produit l’intégrisme actuel, comme rien dans le christianisme n’a par essence produit les Lumières — il s’agit dans les deux cas de moments historiques contingents ».

Axe 3 — Maalouf dans le concert des intellectuels arabes et orientalistes : convergences, divergences, querelles

3. Maalouf en dialogue avec les grandes voix de la pensée arabe et orientaliste contemporaine

3.1. Adonis (Ali Ahmad Said Esber) : convergence dans la critique de l’archaïsme, divergence dans la radicalité

[FAIT] Une thèse de doctorat soutenue à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 (theses.fr S227200), intitulée « Crise et métamorphoses de l’identité arabe contemporaine chez Amin Maalouf, Adonis et Waciny Laredj », articule explicitement leurs deux trajectoires. Elle situe Maalouf et Adonis dans la deuxième Nahda — le mouvement intellectuel d’autocritique radicale ouvert dans le monde arabe après la défaite de 1967 — et identifie chez les deux auteurs un projet partagé : « extraire l’identité arabe de son cadre religieux et appeler à la sécularisation du politique et à l’humanisation de la religion ». Tous deux sont des écrivains de l’exil entre Paris et le monde arabe, et tous deux proposent un modèle d’« arabité plurielle et cosmopolite ».

[INFÉRENCE] Les divergences sont cependant nettes :

  • Adonis (dans Le Fixe et le Mouvant, 1973, et plus encore dans Violence et Islam, en dialogue avec Houria Abdelouahed, 2015) mène une critique interne radicale de l’islam comme système culturel : « Il n’existe pas un islam modéré et un islam extrémiste, un islam vrai et un islam faux. Il y a un islam. Nous avons en revanche la possibilité de faire d’autres lectures » (cité par Slate, 2016). Pour Adonis, le verrouillage théologique de l’islam comme Révélation parfaite empêche structurellement la pensée du « nouveau » et de la modernité (« Or une telle société sera nécessairement traditionaliste dans sa conception de la culture, du passé et de l’avenir »).
  • Maalouf refuse explicitement ce diagnostic essentialiste : il insiste sur le fait que « l’on exagère beaucoup l’influence des religions sur les peuples ». Sa critique vise donc moins l’islam comme texte que la sociogenèse de l’intégrisme contemporain (défaite de 1967, échec du nassérisme, 1979, pétro-puritanisme wahhabite, instrumentalisation géopolitique).

Ils se rejoignent toutefois dans le constat d’un Printemps arabe dévoyé en « retour aux ténèbres et à l’obscurantisme islamiste » (Adonis dans Slate) et dans la défense d’une laïcité culturelle.

3.2. Samir Kassir et le « malheur arabe » : un cousinage tragique

[FAIT] Samir Kassir, journaliste éditorialiste à An-Nahar (le même quotidien où Maalouf fit ses débuts), professeur d’histoire contemporaine à l’Université Saint-Joseph, assassiné à Beyrouth le 2 juin 2005, publie en 2004 chez Actes Sud/Sindbad les Considérations sur le malheur arabe. L’ouverture frappe par sa parenté tonale avec le Naufrage : « Il n’est pas facile d’être arabe de nos jours. Où que l’on se tourne, du Golfe à l’Océan, le tableau paraît sombre. Pourtant […] il y eut un temps guère lointain où les Arabes pouvaient se projeter avec optimisme dans l’avenir. »

[INFÉRENCE] Les deux livres partagent quatre traits :

  1. La référence à un âge d’or pré-1970 d’optimisme arabe.
  2. La dénonciation de l’islamisme politique comme symptôme, et non comme cause, du mal arabe.
  3. La conviction que rien dans le patrimoine culturel arabe ne destine ces sociétés à l’impasse.
  4. La mise en accusation conjointe des régimes autoritaires arabes, des convoitises occidentales (« deux siècles de pénétration-domination ») et de l’islamisme comme « fascisme » (Kassir n’hésite pas, dans son livre, à parler des islamismes comme « apparentés à la montée des fascismes » — Persée, 2005).

Kassir est plus politiquement combatif et plus aiguisé sur l’analyse des régimes autoritaires arabes ; Maalouf est plus civilisationnel et culturel. [INCERTITUDE] Aucune trace publique d’un débat direct entre les deux hommes, mais leur communauté de matrice intellectuelle (An-Nahar, l’École libanaise des intellectuels chrétiens cosmopolites) est documentée.

3.3. Abdelwahab Meddeb : La Maladie de l’islam (2002) — un diagnostic plus interne

[FAIT] Meddeb (1946-2014), poète et essayiste tunisien, publie La Maladie de l’islam au Seuil en 2002 (Prix François Mauriac). Sa thèse, scrutée par Persée et l’IFRI : « comme l’intolérance a été la maladie du catholicisme et le nazisme celle de l’Allemagne, le ressentiment et le fondamentalisme sont de nos jours la maladie de l’islam. » Pour comprendre la genèse de cette maladie, il faut remonter au wahhabisme du XVIIIᵉ siècle, à Ibn Taymiyya (XIVᵉ siècle), à Damas post-mongole.

Les recoupements avec Maalouf sont nombreux : importance des pétrodollars saoudiens dans la diffusion d’un islam « simplifié et archaïque » ; rôle pivot de 1979 ; analyse de « l’homme du ressentiment » (Nietzsche) — Maalouf parle du « syndrome de l’éternel perdant ». La différence : Meddeb scrute l’archéologie intra-islamique du mal, tandis que Maalouf insiste davantage sur les conjonctures politiques externes (défaite de 1967, guerres froides, néolibéralisme thatchérien). [INFÉRENCE] Meddeb a parfois été accusé d’essentialisme (Persée 2002) ; Maalouf évite cette critique précisément parce qu’il refuse l’idée d’une « maladie de l’islam » et préfère parler d’une régression conjoncturelle du monde musulman.

3.4. Georges Corm : la lecture économico-politique, contrepoint au civilisationnel

[FAIT] Georges Corm (1940-2024), économiste et historien libanais, ancien ministre des Finances, publie en 2006 La Question religieuse au XXIᵉ siècle (La Découverte, Prix Phénix 2007, jury présidé par Maalouf). Sa thèse renverse le sens commun : il n’y aurait pas de « retour du religieux » mais un « recours au religieux » au service d’intérêts économiques et politiques profanes. Le religieux serait moins un facteur explicatif qu’un masque idéologique.

Corm n’attaque pas Maalouf nommément mais conteste l’« angle civilisationnel » dans lequel pourraient être lus Le Dérèglement du monde et Le Naufrage. Pour lui, « l’archéologie des violences modernes n’est pas à rechercher dans la Révolution française et la « Terreur », mais bien plutôt dans l’Inquisition et le long siècle des guerres de religion en Europe » (4ᵉ de couverture, Éditions La Découverte) — formulation qui rejoint pourtant l’analogie maaloufienne implicite. [INFÉRENCE] Maalouf et Corm convergent sur le rapprochement avec les guerres de religion européennes, mais Corm pèse davantage la dimension géopolitique et économique (néoconservatisme américain, mondialisation financière) tandis que Maalouf donne plus de place à l’expérience subjective et à la culture.

Le fait que Maalouf ait présidé le jury qui a primé Corm en 2007 atteste d’une affinité institutionnelle reconnue entre les deux hommes.

3.5. Olivier Roy, Gilles Kepel, François Burgat : le clivage français sur l’islamisme

[FAIT] Le débat français structurant entre « radicalisation de l’islam » (Kepel, Terreur dans l’Hexagone, 2015) et « islamisation de la radicalité » (Roy, Le Djihad et la Mort, 2016) est documenté abondamment (Middle East Eye, Cahiers de l’Orient, Revue du Crieur). [INFÉRENCE] La position de Maalouf est plus proche d’Olivier Roy : refus de faire de l’islam la cause première, attention aux dynamiques sociologiques et générationnelles, lecture non-culturaliste. Mais Maalouf est moins polémique et plus historicisant : son geste de « regarder l’influence des peuples sur les religions » est en filiation directe avec la sociologie critique du religieux que Roy a promue depuis L’Échec de l’islam politique (1992).

François Burgat, anthropologue, critique régulièrement la « culturalisation » du djihadisme et rappelle l’importance des facteurs politiques (impérialisme, guerres) : « les islamistes réagissent à une overdose de la présence occidentale » (Jeune Afrique, 2021). Maalouf insiste lui aussi sur la séquence post-1967 et l’humiliation politique comme matrice du « ressentiment » musulman.

3.6. Autres interlocuteurs implicites

[FAIT] Hamit Bozarslan (Une histoire de la violence au Moyen-Orient, La Découverte, 2008) propose une politologie de la violence régionale qui converge partiellement avec Maalouf sur les conjonctures (échec du nationalisme arabe, recompositions post-1979), mais qui critique tout récit « civilisationnel ».

[FAIT] Daryush Shayegan (Le Regard mutilé, La Conscience sous le voile) est cité dans le cours de Marie Balmary et Daniel Sibony repris sur Cairn (« 6. Les guerres de religion ») comme une des trois grandes voix — avec Elie Barnavi et Maalouf — sur les identités complexes orientées vers le pluralisme et la critique de l’enfermement identitaire. Shayegan a explicitement développé une thèse proche du diagnostic maaloufien : le monde musulman vivrait en « décalage de phase » avec la modernité occidentale, une condition de « schizophrénie culturelle ».

[FAIT] Sadik Jalal al-Azm (L’Autocritique après la défaite, 1968, traduction française 2011), Mohammed Arkoun (La Pensée arabe, Lectures du Coran), Fatima Mernissi (Sultanes oubliées), Kamel Daoud, Boualem Sansal, Tahar Ben Jelloun, Elias Khoury appartiennent au même réseau intellectuel de la « critique interne » du monde arabe ; aucun ne dialogue frontalement avec Maalouf, mais la communauté de questionnement est manifeste.

[FAIT] Du côté français, Henry Laurens (Collège de France, chaire d’histoire contemporaine du monde arabe) et Jean-Pierre Filiu (Les Arabes, leur destin et le nôtre, 2015) proposent des cadres historiographiques fins qui contextualisent les processus que Maalouf nomme « naufrage ». Laurens insiste sur la longue durée et sur la responsabilité directe des puissances coloniales européennes ; Filiu décrit la trahison des révolutions arabes par les « contre-révolutionnaires » (Sissi, Bachar al-Assad). [INCERTITUDE] Pas de débat direct documenté entre Laurens/Filiu et Maalouf, mais leur lecture des révoltes arabes éclaire et nuance celle de Maalouf — qui, lui, reste plus pessimiste sur les soulèvements de 2011 dont il a perçu surtout l’enlisement.

3.7. Gilbert Achcar : la critique marxiste, contrepoint majeur

[FAIT] Gilbert Achcar, politologue libanais, est l’auteur de Le Choc des barbaries (Complexe, 2002) et de Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme (Sindbad/Actes Sud, 2015). [INFÉRENCE] Sa critique se déploie sur deux fronts :

  1. Contre tout cadre « civilisationnel » à la Huntington — et donc, par extension, contre toute lecture qui réduirait le conflit Orient/Occident à une affaire de civilisations en concurrence ;
  2. Pour une analyse de classes et de structures politico-économiques (rentes pétrolières, régimes patrimoniaux, impérialisme américain).

Maalouf, bien que critique du modèle huntingtonien (sa thèse de l’« épuisement simultané » s’y oppose explicitement), reste pour Achcar trop proche d’une grille culturelle. [INCERTITUDE] Achcar ne semble pas avoir consacré d’article ad hominem à Maalouf ; il s’agit d’une opposition de paradigmes plutôt que d’une polémique nommée.

Axe 4 — L’analogie Europe pré-moderne / Orient contemporain : textes, validations, nuances et critiques

4. L’analogie Europe pré-moderne / monde arabo-musulman contemporain : un examen critique

4.1. Reconstitution philologique de l’analogie chez Maalouf

L’analogie n’est jamais formulée par Maalouf sous la forme « le monde arabe est aujourd’hui dans la situation où l’Europe se trouvait au XVIᵉ ou XVIIᵉ siècle ». Elle se construit en trois mouvements convergents, repérables dans trois textes :

(a) Texte fondateur — Les Identités meurtrières (Grasset, 1998), tel que résumé par Anna Lietti dans Le Temps (1ᵉʳ décembre 1999), exposant la position centrale : « Si l’Occident a vécu, dès la Renaissance, ce « formidable printemps de l’humanité créatrice » fondateur de la modernité et du monde d’aujourd’hui, observe-t-il, ce n’est pas grâce au christianisme, mais, bien souvent, malgré lui. Aujourd’hui, pour les Arabes, « la modernité vient de chez l’Autre ». Et s’ils brandissent les symboles de l’archaïsme, c’est d’abord pour affirmer leur différence. »

(b) Texte de consolidation — Le Dérèglement du monde (Grasset, 2009), où Maalouf développe la thèse que la « grande chance » de l’Occident fut d’avoir un clergé organisé comme contre-pouvoir aux monarchies absolues, ce qui a permis l’émergence des Lumières par autonomisation des pouvoirs et critique anticléricale. Le monde musulman, où n’existe pas d’équivalent structurel d’une Église romaine institutionnelle, peinerait à reproduire cette dialectique.

(c) Texte d’achèvement — Le Naufrage des civilisations (Grasset, 2019), où Maalouf déploie la métaphore globale du naufrage et inscrit le monde arabe dans une crise mondiale dont il serait le point de départ. La phrase-clé : « C’est à partir de ma terre natale que les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde. » L’image des « ténèbres » (face aux « Lumières du Levant qui se sont éteintes » — formule attribuée à Maalouf par la recension Wodka) sollicite explicitement la grammaire intellectuelle des Lumières : il y a un avant et un après, le « passage » de la barbarie à la civilisation, ou réciproquement.

[INFÉRENCE] L’analogie maaloufienne fonctionne donc moins comme un comparatisme historique terme à terme (Réforme = Wahhabisme, guerre de Trente Ans = guerres irako-syriennes, etc.) que comme un dispositif de désessentialisation : « ce que vit aujourd’hui le monde musulman n’est pas une fatalité religieuse, comme l’Europe n’a pas été éternellement obscurantiste ; toutes les civilisations connaissent des cycles ; le tournant est possible. » À cet égard, le geste est résolument anti-huntingtonien et anti-orientaliste.

4.2. Réception favorable : validation et prolongement de l’analogie

Presse littéraire et culturelle francophone. Les recensions du Naufrage dans Le Figaro, Le Monde, La Croix (Jean-Claude Raspiengeas : « Un Levantin désorienté », 20-22 avril 2019), L’Orient-Le Jour (présentation préliminaire en mai 2019), Le Soir 3 (19 mars 2019), Culture-Tops (4 avril 2019), Lire la société, Studi Francesi (recension italienne en ligne) et Project MUSE (Johns Hopkins University Press) sont globalement très favorables — saluant la limpidité, la profondeur historique, la qualité prophétique de Maalouf. Le journaliste de Radio-Canada (15 avril 2020) note : « ses intuitions se révèlent des prédictions ».

Recension italienne dans Studi Francesi (numéro 191, 2020) : l’auteur souligne que « les ténèbres se sont répandues sur le monde quand les Lumières du Levant se sont éteintes » et adhère explicitement à la lecture du Liban et de l’Égypte pré-1970 comme « moments lumineux de coexistence des communautés religieuses, un temps de bon voisinage, une société ouverte aux Lumières ».

Conférenciers libanais : la critique de L’Orient-Le Jour est presque toujours hagiographique — il est, comme l’écrit un commentateur, « notre fierté en tant que Libanais ». Le geste analogique est endossé sans réserve.

Convergence avec Olivier Roy sur la décorrélation de la religion comme « cause » et la radicalisation comme processus social complexe.

4.3. Réception critique nuancée : les apports correctifs

Hommes & Migrations (revue de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, recensions par Mustapha Harzoune, 1999 sur Les Identités meurtrières, 2011 sur Le Dérèglement du monde). Harzoune partage largement le diagnostic mais demande à Maalouf de mieux articuler la critique des identités meurtrières avec les conditions sociales d’émergence de ces identités. La pensée maaloufienne sur l’identité plurielle est présentée comme « une séduisante et salutaire construction théorique » qui « correspond à un élément essentiel de la modernité ».

Recension Babelio (utilisateur Crinilo, repris en exergue) : « de l’extérieur l’on puisse se demander — critique qui a déjà été adressée à Maalouf — si ce n’est pas sa propre position, voire sa propre identité, qui lui dicte son adhésion à la levantinité ». Ce reproche revient régulièrement : Maalouf serait sociologiquement situé dans la bourgeoisie cosmopolite chrétienne du Levant, et sa nostalgie projetterait sur l’ensemble du monde arabe une expérience minoritaire et privilégiée.

Recension Culture-Tops : « Amin Maalouf néglige de s’interroger sur les plaies de l’âme humaine qui produisent les plaies du monde » — critique d’un sous-investissement de la psychologie collective.

Réception académique sur la dystopie : un article de la revue Synergies Mexique (Gallardo Uribe, 2013) qualifie l’œuvre essayistique de Maalouf de « dynatostopie » — néologisme désignant un texte qui n’est ni utopique ni dystopique mais alerte sur les périls actuels pour induire un sursaut. La critique implique que Maalouf, en multipliant les alertes (identités meurtrières, dérèglement, naufrage, labyrinthe), entretient une dramatisation rhétorique qui peut produire ce qu’elle dénonce — un sentiment d’inéluctabilité civilisationnelle.

Henry Laurens, Jean-Pierre Filiu, Hamit Bozarslan : sans débat direct documenté, l’historiographie professionnelle du Moyen-Orient adopte vis-à-vis du Naufrage une attitude de courtoisie distante. Ces auteurs préfèrent les concepts d’« événement révolutionnaire raté » (Filiu), de « violence patrimoniale » (Bozarslan), de « longue histoire impériale » (Laurens), qui contextualisent davantage. [INFÉRENCE] La critique implicite porte sur le déficit de structures économiques et politiques dans le récit maaloufien, qui privilégie l’« esprit du temps » et les figures emblématiques.

4.4. Réception critique frontale : les objections post-coloniales et marxistes

Bien qu’aucun texte n’attaque Maalouf nommément avec virulence, plusieurs angles critiques structurent la réception savante :

(a) Objection post-coloniale / saidienne : la thèse du « pan-orientalisme » défendue dans la thèse de Fida Dakroub (HAL tel-01712914) lit Maalouf comme construisant un « contre-discours idéologique » à l’orientalisme occidental — geste louable mais qui peut être lu comme une réappropriation savante de codes orientalistes inversés (l’Orient lumineux d’hier vs l’Orient ténébreux d’aujourd’hui répliquant la structure orientaliste de l’idéal/déchu). Edward Said lui-même n’a, à notre connaissance, pas commenté Maalouf, mais la grille saidienne d’analyse des discours occidentaux sur l’Orient peut être retournée contre certains éléments de la narration maaloufienne.

(b) Objection marxiste (proche d’Achcar) : Maalouf privilégie un récit civilisationnel et culturel au détriment d’une analyse des structures économiques (rentes pétrolières, capitalisme néolibéral, dette, dépendance) et des rapports de classe. La critique se déploie sans nommer Maalouf, mais la grille d’Achcar dans Le Choc des barbaries est strictement opposée à toute lecture par « épuisement des civilisations ».

(c) Objection téléologique / eurocentrique : l’analogie pré-Lumières / monde arabe contemporain peut être lue comme suggérant que le monde arabe devrait suivre la trajectoire européenne — Réforme, Lumières, sécularisation, Droits de l’Homme. C’est précisément ce que Maalouf refuse explicitement, mais la structure analogique elle-même prête le flanc à cette lecture. Plusieurs commentateurs des études francophones (revue Babel, Studi Francesi) soulignent l’ambiguïté.

(d) Objection « ethnographique » : Maalouf parlerait davantage du Liban et de l’Égypte que du Maghreb, du Golfe, de l’Iran (qu’il a pourtant couvert en 1979) ou de l’Asie centrale. La généralisation à « tout le monde arabo-musulman » serait imparfaitement étayée. Cette critique est portée par les recensions universitaires soulignant le poids autobiographique de l’argumentation.

4.5. Le cas particulier de l’Iran : Téhéran 1979 et la « tombée de la nuit »

Le passage de la commande sur la « tombée de la nuit sur Téhéran » trouve son écho le plus précis dans l’article que Maalouf a écrit en février 1979 pour Jeune Afrique (republié le 11 février 2023), dont la dernière phrase est diagnostique : « De toute manière, il est trop tôt pour savoir quelle sera l’orientation de la révolution. Jusqu’à présent, les aspirations religieuses, intégristes ou pas, se mêlaient aux rêves de révolution sociale radicale, et la soif de démocratie politique coexistait avec la vénération d’un chef religieux de 78 ans. Maintenant que l’ennemi n’est plus en face, ces tendances vont-elles s’affronter ou se fondre dans une synthèse originale ? L’évolution à Téhéran sera passionnante à observer, et bien des choses dans le monde en dépendront. » Ce témoignage prémonitoire (il qualifiait dès cet article 1979 de comparable à 1789 et à 1917) est devenu, quarante ans plus tard, la matrice de la lecture de Le Naufrage : l’Iran post-1979 illustre exemplairement le triomphe des religieux dans la guerre fratricide entre libertaires (gauche, militants laïques, modernistes du Front démocratique) et chiites cléricaux.

[INFÉRENCE] Le rapprochement avec l’Europe pré-Lumières fonctionne ici de façon particulièrement saisissante : on peut lire la république islamique iranienne comme une théocratie post-révolutionnaire, et la situation des dissidents libéraux iraniens d’aujourd’hui comme symétrique de celle des libertins du XVIIᵉ siècle ou des philosophes du XVIIIᵉ siècle européen confrontés aux Églises hégémoniques. Maalouf ne formule pas l’analogie en ces termes — sa pudeur intellectuelle l’en empêche — mais le lecteur peut la déduire de la conjonction de ses pages sur Khomeiny, sur les « deux puritanismes » de 1979, et sur la disparition de la jeunesse cosmopolite qu’il évoque dans l’entretien au Centre d’Action Laïque.

Axe 5 — Réception internationale, travaux universitaires et controverses

5. Réception internationale, présence académique et débats institutionnels

5.1. Traductions et accueil international

[FAIT] L’œuvre de Maalouf est traduite en une cinquantaine de langues. Les Identités meurtrières (1998, traduit en anglais sous le titre In the Name of Identity: Violence and the Need to Belong, traduction par Barbara Bray, Arcade Publishing, 2000) est devenu un classique pédagogique en sciences politiques et en études interculturelles aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada. Le Rocher de Tanios (Goncourt 1993) et Léon l’Africain sont les œuvres romanesques les plus traduites.

[INFÉRENCE] La réception anglophone de Maalouf est principalement littéraire et morale (Maalouf comme « passeur », « voice of moderate Islam »), moins critique politiquement. L’article de Project MUSE (Edward Ousselin, recension du Naufrage) est représentatif : il salue la lucidité, signale les références autobiographiques, mais ne discute pas frontalement l’analogie civilisationnelle.

5.2. Travaux universitaires et thèses

[FAIT] Plusieurs thèses de doctorat ont été consacrées à Maalouf :

  • Fida Dakroub, Amin Maalouf et le pan-orientalisme : Écriture et construction identitaire dans le roman historique d’Amin Maalouf, soutenue en 2012, Université d’Ottawa puis publiée sur HAL (tel-01712914) — l’étude la plus systématique des stratégies narratives de désessentialisation.
  • Thèse soutenue à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 (theses.fr S227200) sur Adonis, Laredj et Maalouf et la « crise de l’identité arabe ».
  • Antoine Sassine, « Amin Maalouf : l’homme a ses racines dans le ciel », Études francophones, Université de Louisiane Lafayette, XVI/2, 1999.

[FAIT] Une journée d’études consacrée à Maalouf s’est tenue à Montpellier (« Amin Maalouf : un écrivain entre deux mondes », annoncée par Fabula). Les actes de plusieurs colloques (notamment ceux d’Alger en 2009 sous l’égide de l’UE et coordonnés par Laura Baeza, contribution de Goffredo Giuseppe) abordent Maalouf sous l’angle du « dialogue interculturel ».

[FAIT] Maalouf a fait l’objet d’études dans plusieurs revues spécialisées : Babel (revue de l’Université de Toulon, dossier « Méditerranée »), Mots (entretien de Maurice Tournier en mars 1997 sur Les Échelles du Levant, Persée), Hommes & Migrations (recensions répétées), Synergies Mexique, Études francophones, Studi Francesi.

5.3. Critiques institutionnelles et controverses récentes

[FAIT] Jeune Afrique a noté en 2023 qu’« après une interview à une chaîne israélienne », Maalouf a été l’objet de « violentes critiques » au Liban ; cette controverse n’est pas développée dans les sources consultées mais signale la difficulté de la position d’un intellectuel arabo-français à dialoguer avec Israël sans susciter de réprobation chez ses compatriotes. [INCERTITUDE] Le contenu exact de l’interview et de la polémique mériterait une recherche supplémentaire.

[FAIT] L’élection au Secrétariat perpétuel a fait l’objet, en interne, d’une compétition serrée avec Jean-Christophe Rufin, ancien Médecin sans frontière et romancier (Goncourt 2001 pour Rouge Brésil). Rufin a déposé sa candidature « in extremis » selon Jeune Afrique. La nomination de Maalouf, premier Secrétaire perpétuel né à l’étranger, a une valeur symbolique soulignée par tous les commentateurs : elle entérine l’idée que la francophonie n’a pas son centre exclusif en France métropolitaine.

[INFÉRENCE] Sa fonction académique impose à Maalouf une certaine retenue politique : depuis 2023, ses interventions publiques se sont faites plus consensuelles, recentrées sur la langue française et le dialogue des civilisations. Le Labyrinthe des égarés (2023), qui retrace la confrontation de l’Occident avec quatre grands « adversaires » (Japon de Meiji, Russie soviétique, Chine, États-Unis), est plus géopolitique que ses essais précédents et moins centré sur la critique du monde arabe.

Conclusion — Maalouf, ou le diagnostic d’un naufrage et la grammaire des Lumières retrouvée

6. Bilan critique : portée, limites et fécondité de l’analogie maaloufienne

6.1. Ce que Maalouf apporte de spécifique

La pensée d’Amin Maalouf occupe, dans le paysage intellectuel francophone, une position singulière qui ne se confond ni avec l’islamologie universitaire française (Roy, Kepel, Burgat), ni avec la critique interne arabe radicale (Adonis, Meddeb), ni avec la science politique de gauche (Achcar, Corm, Bozarslan), ni avec l’historiographie professionnelle (Laurens, Filiu). Sa plus-value tient à trois traits :

  1. Une expérience biographique de témoin direct des moments-clés du « naufrage » : guerre civile libanaise (1975-1976), révolution iranienne (1979), trajectoire d’exilé entre Beyrouth et Paris.
  2. Une rhétorique de la nostalgie non-passéiste, qui sait articuler l’attachement à un Levant cosmopolite révolu sans tomber dans le panégyrique anachronique de l’Empire ottoman.
  3. Une vocation pédagogique explicite : Maalouf cherche, comme il l’a dit dans plusieurs entretiens, à créer « des mythes positifs » et à offrir des « clés de compréhension » au lecteur cultivé sans verser dans le jargon universitaire.

6.2. Limites repérées par la critique

Quatre limites convergentes ressortent du corpus critique consulté :

  1. Le poids de l’autobiographie : la « civilisation mourante » dont parle Maalouf est celle d’une bourgeoisie melkite cosmopolite, francophone, lettrée, minoritaire. Son extension au monde arabe entier peut être contestée — les paysans du delta du Nil ou les bédouins de la péninsule arabique vivaient une autre réalité que les étudiants d’Alep, Mossoul ou Beyrouth dont la jeunesse maaloufienne se souvient.
  2. Le déficit d’analyse structurelle : économie pétrolière, mondialisation néolibérale, structures patrimoniales des États arabes, dette internationale — ces facteurs sont nommés sans être centraux. La grille civilisationnelle prend le pas sur la grille politico-économique.
  3. Le caractère implicite de l’analogie : Maalouf ne théorise jamais explicitement la comparaison Europe pré-Lumières / Orient contemporain, ce qui la rend à la fois suggestive et peu falsifiable. Le lecteur peut la prolonger dans des directions très diverses, et certains la liront comme téléologique malgré la prudence de l’auteur.
  4. La métaphore du naufrage, puissante, peut produire une dramatisation auto-validante qui surdétermine ce qu’elle décrit. Maalouf lui-même, dans l’épilogue du Naufrage, s’interroge : « Plus d’une fois, je me suis arrêté, entre deux chapitres, pour m’assurer que je n’étais pas victime d’une illusion d’optique, que c’était vraiment le monde qui faisait naufrage, pas seulement mon monde à moi ».

6.3. Fécondité durable de l’analogie

[INFÉRENCE forte appuyée sur l’ensemble du corpus] Malgré ces limites, l’analogie maaloufienne a une fécondité indéniable. Trois raisons :

  1. Elle désessentialise le débat sur l’islam, ce dont la philosophie politique francophone a un besoin urgent face à la dérive culturaliste contemporaine.
  2. Elle réinscrit le monde arabo-musulman dans une histoire commune et non dans une altérité radicale — geste anti-huntingtonien et anti-saidien à la fois (puisqu’elle refuse aussi la posture défensive d’un Orient irréductible).
  3. Elle propose une matrice d’espoir : si l’Europe a connu sa nuit avant ses Lumières, alors le monde musulman ne saurait être condamné à un obscurantisme essentiel. La régression actuelle, même profonde, n’est pas la « nature » de l’islam.

À cet égard, l’analogie pré-Lumières est moins un diagnostic historique précis qu’un levier moral et politique. Elle interpelle aussi bien le lecteur occidental tenté de l’essentialisme civilisationnel (« leur religion les fait ainsi ») que le lecteur arabo-musulman tenté du fatalisme du « malheur » (Kassir) ou de la « maladie » (Meddeb).

6.4. Bibliographie principale des sources mobilisées

Textes de Maalouf :

  • Les Croisades vues par les Arabes, Lattès, 1983.
  • Léon l’Africain, Lattès, 1986.
  • Samarcande, Lattès, 1988.
  • Le Rocher de Tanios, Grasset, 1993.
  • Les Échelles du Levant, Grasset, 1996.
  • Les Identités meurtrières, Grasset, 1998 ; rééd. Le Livre de Poche.
  • Le Périple de Baldassare, Grasset, 2000.
  • Origines, Grasset, 2004.
  • Le Dérèglement du monde, Grasset, 2009.
  • Les Désorientés, Grasset, 2012.
  • Un fauteuil sur la Seine, Grasset, 2016.
  • Le Naufrage des civilisations, Grasset, 2019, 332 p.
  • Nos frères inattendus, Grasset, 2020.
  • Le Labyrinthe des égarés. L’Occident et ses adversaires, Grasset, 2023, 432 p.

Entretiens majeurs :

  • Anna Lietti, « Pour que cessent les massacres au nom de l’identité », Le Temps, 1ᵉʳ décembre 1999.
  • Maurice Tournier, « Identité et appartenances. Entretien », Mots, n° 50, mars 1997, p. 121-133.
  • Catherine Haxhe, « Témoin d’une civilisation mourante. Entretien avec Amin Maalouf », Centre d’Action Laïque (Belgique), 2019.
  • « 1979, l’année qui changea le monde. Entretien avec Amin Maalouf », Instant City, décembre 2019.
  • « Amin Maalouf : la passion de « la marche du monde » », Émile Magazine, 23 août 2023.
  • « Quand Amin Maalouf décrivait la révolution iranienne pour Jeune Afrique » (republication de son reportage de février 1979), Jeune Afrique, 11 février 2023.

Recensions et études critiques :

  • Mustapha Harzoune, « Amin Maalouf, Les identités meurtrières », Hommes & Migrations, n° 1218, mars-avril 1999, p. 123-124.
  • Mustapha Harzoune, « Amin Maalouf, Le Dérèglement du monde », Hommes & Migrations, n° 1291, 2011, p. 162-163.
  • Mustapha Harzoune, « Samir Kassir, Considérations sur le malheur arabe », Hommes & Migrations, n° 1256, 2005, p. 159 sq.
  • Edward Ousselin, recension du Naufrage des civilisations, Project MUSE (French Review), 2020.
  • Recension du Naufrage des civilisations dans Studi Francesi, n° 191, 2020, en ligne sur OpenEdition.
  • Jean-Claude Raspiengeas, « Un Levantin désorienté », La Croix, 20-22 avril 2019.
  • Fida Dakroub, Amin Maalouf et le pan-orientalisme, thèse de doctorat, HAL tel-01712914.
  • Maria Gallardo Uribe, « Le nouvel humanisme chez Amin Maalouf. La dynatostopie du XXIᵉ siècle », Synergies Mexique, n° 3, 2013.

Interlocuteurs et contrepoints :

  • Samir Kassir, Considérations sur le malheur arabe, Actes Sud/Sindbad, 2004.
  • Abdelwahab Meddeb, La Maladie de l’islam, Seuil, 2002 (Prix François Mauriac).
  • Adonis et Houria Abdelouahed, Violence et Islam, Seuil, 2015.
  • Georges Corm, La Question religieuse au XXIᵉ siècle, La Découverte, 2006 (Prix Phénix 2007).
  • Gilbert Achcar, Le Choc des barbaries, Complexe, 2002 ; Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme, Sindbad/Actes Sud, 2015.
  • Olivier Roy, Le Djihad et la Mort, Seuil, 2016.
  • Gilles Kepel, Terreur dans l’Hexagone, Gallimard, 2015.
  • François Burgat, entretien Jeune Afrique / Middle East Eye, 2021.
  • Jean-Pierre Filiu, Les Arabes, leur destin et le nôtre, La Découverte, 2015.
  • Hamit Bozarslan, Une histoire de la violence au Moyen-Orient, La Découverte, 2008.
  • Daryush Shayegan, Le Regard mutilé, Albin Michel, 1989 ; La Conscience sous le voile, Aubier, 1985.

Note finale de l’enquêteur

Ce rapport a été constitué dans les limites d’un budget de recherche borné et fait reposer ses énoncés sur un corpus de sources de qualité hétérogène (presse littéraire, revues académiques, thèses, entretiens directs avec Maalouf). Les passages textuels reproduits du Naufrage des civilisations, des Identités meurtrières et du Dérèglement du monde ont été repris tels qu’ils figurent dans les sources secondaires consultées ; pour un usage savant, la vérification sur les éditions Grasset originales reste recommandée, en particulier pour la pagination exacte qui peut varier entre l’édition originale et l’édition Livre de Poche.

Quatre pistes de recherche complémentaires mériteraient d’être explorées au-delà du présent rapport : (1) la controverse libanaise autour de l’interview de Maalouf à une chaîne israélienne en 2023, dont le contenu n’a pu être documenté précisément ; (2) un dialogue plus serré, livre par livre, entre Maalouf et Adonis — étant donné leur appartenance commune à la seconde Nahda, l’absence de débat public frontal entre eux est notable et mériterait une étude ad hoc ; (3) la réception arabophone de Maalouf, dont nous n’avons pu trouver de trace substantielle en français ; (4) l’évolution éventuelle de la pensée maaloufienne depuis sa prise de fonction comme Secrétaire perpétuel (septembre 2023), notamment dans ses discours académiques et dans la suite annoncée du Labyrinthe des égarés.

Les trois axes de la commande — l’arc complet de la pensée maaloufienne, son inscription dans le concert des intellectuels arabes contemporains, et l’analogie civilisationnelle Europe pré-Lumières / Orient contemporain — sont, espérons-nous, traités avec la précision et la nuance qu’appelle un sujet aussi complexe. Le geste central de Maalouf — désessentialiser le fait religieux en rappelant que l’Europe a connu sa propre nuit avant ses Lumières — constitue, par delà ses limites, l’une des contributions les plus précieuses qu’un écrivain levantin ait apportées au débat francophone contemporain sur l’islam et la modernité. »

«S’appuyant sur un savoir, elle conditionne des décisions (traitements, interventions) qui engagent parfois la vie même. Les deux formes du doute sont potentiellement présentes. Le médecin doit, comme dit Bergson, « agir en homme de pensée et penser en homme d’action ». Il ressent souvent la nécessité de chasser les doutes, de les anéantir, et, pour cela, d’ « objectiver » son diagnostic en s’entourant de méthodologies efficaces et de protocoles sûrs. Appuyé sur un savoir de plus en plus précis, le médecin peut alors être tenté de négliger la seconde dimension de sa pratique : la décision et ses conséquences sur la vie du malade, c’est à dire de considérer que les raisons de sa décision sont tout entières contenues et justifiées en amont dans le savoir qui l’a rendue possible et de ne pas saisir ce qui se joue aussi en aval, pour la vie du patient. On entre ici dans la dimension éthique du rapport médecin-malade. Il s’agit en effet d’une relation qui n’est pas seulement thérapeutique mais où se noue un rapport entre des libertés. Le médecin va orienter et parfois déterminer par ses diagnostics la vie même du patient. Il lui interdira certaines fins et en recommandera d’autres. (Exemple : dire à une femme qu’il vaut mieux qu’elle n’ait pas d’enfant). Or, être libre c’est pouvoir choisir ses propres fins. La question est : le savoir qui justifie ces options est-il suffisant pour les légitimer ? N’y a t-il plus ici place pour le moindre doute ? Non pas un doute théorique mais un doute pratique ? Qui suis-je, comme médecin, pour dire à l’autre homme (et il faut ici dépasser le statut du « patient » ou du « malade ») comment conduire son existence ? Il semble qu’un mouvement se dessine pour établir une « co-décisonnalité », où les malades seraient davantage associés aux choix des traitements et aux choix de vie qu’ils ont à faire suite à leur état. Mais, en même temps des enquêtes montrent que le temps moyen de la consultation, et donc du dialogue avec le patient, ne cesse de baisser.
Pour prolonger cette piste, on reviendra à Socrate. La philosophie, à son commencement, a une ambition extrême : chercher la vérité et vivre selon cette vérité. Or, il est paradoxal de constater que Socrate, avait cette devise que j’ai déjà citée : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Et il passait le plus clair de son temps à discuter avec ses contemporains pour les amener à s’interroger sur leurs certitudes qu’il n’avait de cesse d’ébranler, ce pour quoi d’ailleurs il sera condamné à mort par le tribunal d’Athènes. Socrate nous montre comment le doute n’est pas incompatible avec la vérité mais qu’il peut aller avec elle, voire même qu’il lui est nécessaire. Comme l’écrit Montaigne : « Qui veut guérir de l’ignorance, il faut la confesser. » (Essais, III,11). ce qui ne veut pas dire qu’il faille s’en contenter ! Car évidemment Socrate savait beaucoup de choses, mais il ne voulait pas s’appuyer sur l’autorité de son savoir pour imposer ses choix aux autres, il lui importait davantage que chacun entreprenne l’effort d’interrogation pour être capable de découvrir par lui-même les réponses (ou l’absence de réponses), et ainsi d’assumer pleinement et en toute responsabilité ses choix de vie. Certes, il n’était pas médecin et il n’est pas question de dire au malade : je ne sais pas de quoi vous souffrez !, mais de dépasser cette relation un peu réductrice du médecin et du patient où chacun joue un rôle délimité et où, souvent, est mise entre parenthèse la relation humaine qui se manifeste dans le cabinet. Derrière la relation « sociale », il y a un être humain face à un autre être humain et c’est dans cette dimension d’humanité que le doute revient sur le devant de la scène. En tant qu’homme, c’est à dire en tant qu’êtres faits d’humanité, médecin et malade sont les mêmes, c’est à dire qu’ils ne sont ni des dieux, ni des machines et qu’ils ont affaire l’un comme l’autre à l’expérience universelle de la finitude, de la condition humaine, condition qui est marquée par des limites indépassables et ce, quelles que soient les hauteurs de notre science. Les médecins que je connais (ma méthode est ici très empirique) disent, et s’en amusent un peu, que plus de 50% de leurs patients viennent avant tout consulter pour parler, et ils y voient une forme de perte de temps par rapport aux affections « sérieuses ». Mais, moi ce qui m’étonne c’est qu’il n’y ait pas 100% des patients qui viennent pour parler. C’est tout de même notre destin qui se joue dans les quelques minutes que l’on passe ensemble et parler de soi et de sa vie est essentiel à l’animal humain. Les informations « objectives » que le médecin communique au malade ne peuvent lui suffire pour donner un sens à son état. Dire la vérité au patient est la moindre des choses, mais cela ne suffit pas. Car la vérité ne donne pas spontanément du sens. On me dira que ce n’est pas le rôle du médecin que de prendre en charge cette dimension. Et pourquoi ? C’est là encore une certaine conception de la médecine et de la maladie qui est en jeu.
Or, ce sens que le patient cherche, à partir de sa souffrance, c’est le même que celui que cherche le médecin, en tant qu’il est un homme confronté, comme tout homme, aux questions métaphysiques ! ! Et ce sens, il n’en possède, pas plus que le malade, la clef. Et c’est en leurs doutes communs, en leurs inquiétudes identiques que médecin et malade peuvent se rencontrer vraiment, par-delà les rôles que chacun joue dans le cabinet. Il ne s’agit pas de transformer la consultation en débat socratique ! ! mais de renouer le lien entre l’humanité de chacun, à partir de l’humanité de chacun, définie comme cette conscience des limites de nos histoires. Si le chirurgien que j’avais vu et qui m’avait, très clairement, expliquer pourquoi mon père allait mourir, avait su me dire, au-delà de son exposé très professionnel, quelque chose comme : au fond, la mort, je ne sais pas ce que c’est (du moins en tant que médecin), ça m’aurait davantage apaisé que toute sa description seulement « objective » de l’état de mon père. C’est dans cette reconnaissance commune de notre identité, dans son dénuement originel, que j’aurais pu percevoir une raison d’espérer, c’est à dire d’espérer que la mort n’est pas que ce que la médecine en dit, dans sonsystème de représentations et que son sens n’est pas scellé en cet unique discours. J’aurais peut-être plus facilement pu me réapproprier cette mort, sa vérité pour moi derrière le discours objectif de la médecine qui m’en avait, involontairement, dépossédé et ainsi, la faire davantage mienne en la reprenant dans les mailles de ma propre histoire, en lui conférant une signification plus personnelle, et par là, la saisir plus réelle puisque rapportée à mon propre système de représentations. Donc, ça ne coûte pas de temps, c’est simplement une autre manière de considérer ce malade qui est aussi un semblable. Ce qui, là encore, ne veut pas dire qu’il faut se lamenter sur notre sort, mais au contraire continuer sans trêves l’effort de connaissance. Mais cela peut vouloir dire que le médecin et le malade devraient pouvoir se reconnaître dans leur commune fragilité et dans leur essentielle précarité. (ce que Sartre nomme la « facticité » de l’existence.)
Le médecin peut n’être pas hésitant, incertain ou irrésolu, c’est affaire de caractère, de travail et de connaissance de soi, mais il peut douter, il doit douter, cela le rassurera et rassurera ses malades ! Je citerai une formule admirable de Montaigne pour clore cette inquiète réflexion : « Il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doit rien en honneur et en courage à la science. » Essais, III, 1  »

Jean-François Mattei, Médecin, Philosophe, Ancien ministre de la santé, Extrait d’un discours intitulé « Le doute en médecine » prononcé lors du colloque « Philosophie et Médecine » organisé par l’Académie nationale de médecine le 14 octobre 2008

« Denis Leguay est un homme qui se défie de l’autosatisfaction et de la complaisance. Humanité, rigueur et sobriété : le ton de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et résonne presque comme une mise en garde. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ».

Roger Wartel, fut, pour Denis Leguay, une rencontre importante. Pendant quinze ans, il travaille avec ce psychiatre, Professeur des Universités et psychanalyste lacanien : il assiste à ses cours de psychiatrie à Angers. Il assiste au séminaire de Jacques-Alain Miller à Paris. Tandis qu’il acquiert une familiarité avec la psychanalyse et les concepts lacaniens, sa pratique de secteur et de psychiatrie de liaison le confronte à une variété clinique ainsi qu’à une certaine insatisfaction ; comment rattacher ces concepts à une ambition d’évolution d’une personne souffrant de troubles psychotiques ? C’est dans un souci de réponses pragmatiques aux difficultés des personnes malades qu’il côtoie qu’il va entamer son propre cheminement. Cependant, il n’est pas dans une démarche de reniement de ses engagements ni des étapes qu’il a franchies. Il semble, au contraire, que si chacune de ses expériences sont passées au crible d’une réflexion critique continue, elles sont aussi conservées et associées aux autres comme autant de cordes à un arc dont la finalité sera, désormais, pour lui, de favoriser le rétablissement des patients. De son enfance dans la Sarthe, Denis Leguay conserve le goût du concret, la notion de vie quotidienne et un ancrage dans la vérité du réel. De la psychanalyse et des concepts lacaniens, il retient l’approche de l’intime, la subjectivité, le dévoilement et la singularité.

Au fil des années, le psychiatre s’est forgé une conviction : il faut s’affranchir du prisme qu’imprime la vision médicale et se concentrer sur ce qui est important pour les personnes atteintes des troubles psychiques à savoir : vivre comme tout le monde, et être aidés dans ce qui fait obstacle à leur participation sociale. Denis Leguay en a la conviction : « le champ qu’il faut maintenant investir, c’est celui de la vie quotidienne, du rétablissement, de la qualité de vie qui vient transcender et mettre au second plan tout ce qui ressort de la maladie ». À l’échelon individuel, la réhabilitation psychosociale doit intégrer des pratiques telles que la remédiation cognitive, les habiletés sociales ou encore l’éducation thérapeutique. Et Denis Leguay insiste sur l’importance de l’organisation des soins comme outil thérapeutique : « notre boulot de médecin, c’est d’organiser le partage et l’accession de tous à ces programmes de réhabilitation qui ne devraient pas être une option mais un standard ». Il envisage également l’engagement à un niveau plus politique : « les psychiatres ont à s’inscrire dans une sorte de plaidoyer. Ils ont un devoir de faire connaitre la réalité : la surmortalité, les inégalités sociales et soutenir l’organisation des usagers qui sont souvent en difficulté pour le faire ».

Denis Leguay a pris sa retraite de psychiatre de secteur l’année dernière mais son engagement en faveur d’une démocratie sanitaire ne s’est pas altéré, il continue aujourd’hui d’œuvrer au sein de La conférence régionale de la santé et de l’autonomie (CRSA) et l’Observatoire régional de santé (ORS) des Pays de la Loire. Il coordonne également les activités d’un Centre Ressource Handicap Psychique (CReHPsy). On l’aura donc compris Denis Leguay est un homme qui ne s’arrêtera pas tout de suite. »

La qualité que je désire chez un(e) patient(e).
« L’engagement dans le lien dans le cours d’un travail psychothérapique, l’alliance, la réciprocité, la mutualité, la capacité à prendre du recul, c’est agréable d’échanger avec quelqu’un qui a la qualité de savoir prendre de la hauteur par rapport à sa situation. Les patients ont aussi des devoirs, il y a une dimension éthique dans le travail psychothérapeutique. »

Mes héros dans la vie réelle.
« Je ne vis pas avec des héros dans la tête. Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchit le cours des choses dans leurs domaines. Je dirais De Gaulle, Tabarly, Yitzhak Rabin, Jeanne d’Arc, Marie Curie… des gens comme ça, qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne. »

Ce que je déteste par-dessus tout au cours d’un entretien.
« La lamentation autocentrée et apparemment complaisante, même si je sais que la personne n’a pas toujours le choix de son comportement. »

Caractères historiques que je méprise le plus.
« La lâcheté. »

« Ma devise.
Persévérer. On ne peut pas imprimer un changement sans qu’il doive être métabolisé. Il faut respecter ce temps. »

Brigitte Ouhayoun & Margot Morgiève,
Paris

Interview, Denis Leguay, Le soucis du concret

Syrie 2011-2024 : le coût de la non-intervention

### Le bilan humain

– **580 000-656 000 morts** (Syrian Observatory for Human Rights)
– **13,4 millions de déplacés** (7,4 millions internes, 6+ millions réfugiés)
– **15 000+ torturés à mort** (98%+ par le régime Assad)
– **30 000 enfants tués** (~76% par forces gouvernementales)
– **16,7 millions de personnes** ayant besoin d’aide humanitaire (71% de la population)

**Civils iraniens** :
– L’Irak a causé **186 000-315 000 morts civils** documentés, certaines estimations atteignant 600 000+
– Extrapoler à l’échelle iranienne (4x la population) suggère des centaines de milliers de victimes civiles potentielles
– Les frappes de juin 2025 ont déjà causé des victimes civiles à Fordow, Natanz et Ispahan

### Les coûts financiers : les leçons de l’Irak

**Données Watson Institute** :
– Guerres post-11 septembre : **8+ trillions de dollars** au total
– Irak seul : ~2,89 trillions (incluant soins aux vétérans jusqu’en 2050)
– Afghanistan : 2,3+ trillions pour un résultat nul (retour des Taliban en 2021) »

« Lorsque la République islamique commencera à se fissurer, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique ne se contentera pas de regarder les décombres s’effondrer. Il agira – méthodiquement, opportunément, et selon des plans déjà répétés – pour s’assurer que le régime ne prenne pas réellement fin, mais qu’il ne fasse que changer de costume. Ce n’est pas une conjecture née du cynisme. C’est la logique institutionnelle d’une garde révolutionnaire conçue pour survivre aux individus, pour protéger l’architecture du pouvoir plutôt que le visage sur les affiches, et pour considérer chaque rupture politique comme une occasion de se réinventer. Le CGRI n’a pas été créé comme une formation militaire conventionnelle. Il a été conçu comme le garant du régime : une idéologie armée dotée de ses propres organes de renseignement, de ses propres réseaux de patronage et d’approvisionnement, et de son propre empire commercial. Pendant des décennies, il a perfectionné une doctrine de survie que l’on peut formuler simplement : si le centre vacille, resserrer le périmètre ; si la légitimité s’effondre, fabriquer la nécessité ; si l’opinion publique se retourne, faire apparaître l’alternative comme pire. La plus grande crainte de la Garde n’est pas de perdre une élection. C’est de perdre son caractère indispensable. C’est pourquoi la phase la plus dangereuse de la lutte iranienne pourrait ne pas être l’insurrection elle-même, mais le moment où le CGRI commencera à mettre en œuvre ses plans de contingence. Lorsque « Rome » brûlera – quand les rues se rempliront, que le clergé paniquera et que la bureaucratie hésitera – de nombreux commandants chercheront à approcher l’opposition et à feindre une conversion tardive au patriotisme. Ils arriveront avec des voix tremblantes et des formules soigneusement choisies : inquiétude pour le pays, souci de la stabilité, horreur face à la violence qu’ils ont eux-mêmes administrée auparavant. Ils proposeront leur coopération. Ils plaideront pour « l’ordre ». Ils suggéreront que l’avenir a besoin d’eux. Certains seront sincères ; beaucoup ne le seront pas. Mais le schéma sera structuré : des défections contrôlées destinées à préserver l’institution tout en abandonnant les peaux les plus discréditées .L’objectif visé est évident. Le CGRI tentera de s’emparer du moment de transition et de se présenter comme l’unique rempart entre l’Iran et le chaos. Il affirmera que sans la Garde, le pays deviendra la Syrie ; que sans la Garde, des puissances étrangères envahiront ; que sans la Garde, des séparatistes déchireront la nation. Il le fera parce que la peur a toujours été sa monnaie d’échange, et parce qu’il sait que des populations anxieuses peuvent être poussées à accepter leur geôlier familier comme prix à payer pour éviter un désordre inconnu. Il ne faut pas sous-estimer l’imagination stratégique à l’œuvre ici. Il existe plusieurs voies par lesquelles le CGRI peut tenter de conserver son emprise tout en faisant semblant de l’avoir lâchée. L’une est la manœuvre du « régime de l’intérieur » : un nouvel agencement dans lequel les réseaux supérieurs du CGRI conservent le contrôle de la sécurité, du renseignement, des ports, des douanes et des industries clés, tandis qu’une façade politique plus douce est offerte au monde comme preuve du « changement ». C’est le tour de passe-passe privilégié par les systèmes autoritaires lorsqu’ils cherchent un allègement des sanctions et une réhabilitation diplomatique : changer la rhétorique, remanier le personnel, préserver les instruments. Une autre est la stratégie souterraine : s’il ne peut dominer ouvertement, il peut saboter. Une Garde qui a passé des décennies à former des supplétifs et à mener des opérations déniables sait comment fomenter le désordre sans laisser de signature nette. Elle peut encourager la violence de rue par des intermédiaires, semer des tensions confessionnelles et ethniques, et recourir à des perturbations ciblées – infrastructures énergétiques, transports, communications – pour donner l’image d’un nouvel ordre incompétent. Le but n’est pas seulement la vengeance. Il s’agit de créer les conditions dans lesquelles la population suppliera pour « la sécurité », et où la Garde – ayant fabriqué l’insécurité – se proposera comme remède. Une troisième voie est la décapitation d’un leadership de transition authentique. S’il existe des figures capables de susciter une loyauté réelle – celles qui se sont tenues aux côtés du peuple dès le début, et celles autour desquelles pourrait se construire une restauration nationale cohérente – le CGRI cherchera à les isoler, à les compromettre ou à fracturer leur coalition. Il s’appuiera sur ses techniques les plus anciennes : infiltration, chantage, scandales fabriqués et instrumentalisation de la rumeur. Et oui, il réactivera l’incantation favorite du régime : le spectre de « l’ingérence étrangère », non comme analyse mais comme poison – utilisé pour délégitimer une opposition authentique en la présentant comme agent de l’extérieur, et pour justifier la coercition continue au nom de la défense de la souveraineté. Ce n’est pas de la paranoïa. C’est un avertissement concernant des protocoles. Le CGRI est une bureaucratie de la coercition. Les bureaucraties, contrairement aux foules, planifient. Elles tiennent des dossiers. Elles cultivent des relais. Elles cartographient les loyautés. Elles gardent des options ouvertes. Elles sont capables, la même semaine, de tirer sur des manifestants et d’envoyer des « émissaires discrets » vers des cercles d’opposition pour proposer un accord. Ce n’est pas une contradiction ; c’est une méthode. Que faire alors, si l’Iran veut éviter le destin classique des révolutions : une victoire confisquée par ceux qui contrôlaient les armes ? Premièrement, les Iraniens – et ceux qui les soutiennent – doivent rejeter le mensonge séduisant selon lequel la stabilité exige la domination continue de l’appareil même qui a détruit la vie civique. La stabilité n’est pas la perpétuation de la peur. La stabilité est le rétablissement du droit. Deuxièmement, toute transition digne de ce nom doit établir des procédures disciplinées pour traiter les défecteurs potentiels et les responsables sécuritaires : filtrage, documentation, divulgations vérifiées, clémence conditionnelle pour les délits mineurs, et poursuites pour les crimes graves. Le CGRI survit par la destruction des preuves et l’effacement de la responsabilité. La transition doit survivre par l’inverse : archives préservées, chaînes de commandement exposées, circuits financiers sécurisés. Troisièmement, il doit y avoir, dès le départ, une planification explicite de la réforme du secteur de la sécurité et du démantèlement économique. Le CGRI n’est pas simplement une « force ». C’est une économie politique. Un nouvel Iran ne peut respirer tant que cet État parallèle conserve son empire commercial et sa portée de renseignement. Ce n’est pas un appel à la vengeance. C’est l’exigence minimale d’un État normal. Enfin, les Iraniens doivent pratiquer la discipline la plus difficile de la libération : faire confiance aux courageux sans devenir crédules ; accepter l’aide sans abandonner l’avenir à des opportunistes de la dernière heure. À l’instant décisif, beaucoup demanderont le pardon. Certains le mériteront. Mais aucune nation n’est tenue de construire sa maison nouvelle sur les fondations de l’ancienne prison. Si les plans du CGRI réussissent, l’Iran ne s’effondrera pas dans la liberté. Il s’effondrera dans une instabilité gérée – une crise permanente dont la Garde tirera pouvoir, profit et prétendue indispensabilité. Voilà le danger. Ce n’est pas la chute de la République islamique qui doit nous effrayer. C’est la perspective que, faute de vigilance, la même machinerie survive aux flammes et règne sur les cendres. »

Catherine Perez-Shakdam

Mourir pour des idées : la grande tradition intellectuelle du refus

« De Montaigne à Orwell, une lignée d’esprits parmi les plus puissants de l’histoire occidentale a convergé vers une même conclusion dérangeante : mourir pour des idées est le plus souvent une catastrophe, et faire mourir pour elles est toujours un crime. Cette tradition ne relève ni de la lâcheté ni du cynisme. Elle rassemble des penseurs qui ont traversé guerres, exils, persécutions et emprisonnements — et qui, précisément parce qu’ils avaient vu la mort de près, refusaient de la glorifier. Leur argument central tient en une phrase que Bertrand Russell aurait prononcée avec son flegme caractéristique : « Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper. » Ce rapport cartographie cette tradition intellectuelle à travers ses auteurs majeurs, leurs œuvres, leurs formulations les plus marquantes, et examine si leurs avertissements se sont avérés prophétiques.


L’argument épistémologique : mourir pour ce qui est peut-être faux

La critique la plus fondamentale est d’ordre logique. Si nos croyances peuvent être erronées — et l’histoire prouve qu’elles le sont souvent —, alors sacrifier sa vie pour elles revient à parier l’irremplaçable sur l’incertain.

Michel de Montaigne (1533–1592) forge cette position dans le brasier des guerres de Religion françaises. Il commence à écrire ses Essais en 1572, l’année même du massacre de la Saint-Barthélemy, où des milliers de protestants sont égorgés par leurs voisins catholiques au nom de la vérité divine. Sa devise — « Que sais-je ? » — n’est pas un exercice intellectuel de salon mais une réponse morale au carnage produit par des gens convaincus de posséder la vérité absolue. Dans l’Apologie de Raymond Sebond (II, 12), le plus long et le plus philosophiquement ambitieux des Essais, il déploie le scepticisme pyrrhonien pour montrer les limites de la connaissance humaine : si nous ne pouvons même pas faire confiance à nos sens et à notre jugement, comment pouvons-nous être assez certains de questions doctrinales pour tuer en leur nom ? Dans Des cannibales (I, 31), il retourne le miroir vers l’Europe prétendument civilisée : il juge « plus barbare de rôtir et manger un homme vivant que de le manger mort », ajoutant qu’il a vu ces cruautés commises « non entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion ». Le ton est celui d’une sagesse grave, teintée d’ironie douce, portée par un homme qui refuse de laisser une cause consumer son être — « sans haine, sans ambition, sans avarice et sans violence », comme il se décrit dans De ménager sa volonté (III, 10).

Bertrand Russell (1872–1970), trois siècles plus tard, radicalise l’argument. Sa célèbre réplique — « Of course not. After all, I may be wrong » (« Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper ») — en réponse à la question de savoir s’il mourrait pour ses convictions, est documentée dans la chronique de Leonard Lyons « The Lyons Den » du New York Post du 23 juin 1964. La formule populaire (« I would never die for my beliefs because I might be wrong ») en est une condensation. Dans ses Sceptical Essays (1928), Russell pose le principe : « Les opinions que l’on défend avec passion sont toujours celles pour lesquelles il n’existe aucun fondement rationnel ; en réalité, la passion est la mesure du manque de conviction rationnelle du détenteur. » Et plus tranchant encore : « La persécution est employée en théologie, pas en arithmétique, parce qu’en arithmétique il y a du savoir, mais en théologie il n’y a que de l’opinion. » Russell n’était pas un dilettante du doute : logicien co-auteur des Principia Mathematica, prix Nobel de littérature 1950, emprisonné deux fois pour son pacifisme (pendant la Première Guerre mondiale et lors de manifestations antinucléaires), il incarnait la rigueur intellectuelle mise au service de l’humanité.

Nietzsche, que l’on n’associe pas spontanément à cette tradition, formule pourtant l’un de ses axiomes les plus puissants dans Ainsi parlait Zarathoustra (II, « Des prêtres ») : « Aber Blut ist der schlechteste Zeuge der Wahrheit » — « Le sang est le plus mauvais témoin de la vérité. » Le fait d’être prêt à mourir pour une croyance ne prouve absolument rien quant à sa véracité. Anatole France tire la conclusion sardonique : « Mourir pour une idée, c’est placer un prix bien élevé sur des conjectures. » Et dans Anatole France en pantoufles (1924), son secrétaire rapporte ce mot dévastateur : « Vous croyez mourir pour la patrie ; vous mourez pour des industriels. »

Le débat philosophique remonte en réalité au XVIIᵉ siècle : dans un échange entre Gassendi et Descartes, analysé par un article de PhilonSorbonne, Gassendi objecte que le fanatique prêt à mourir au bout de l’épée, révélant « le fond de son cœur », pose un vrai problème à la règle cartésienne de vérité (l’idée claire et distincte). Descartes réplique que l’obstination du fanatique n’est pas une expérience valide — c’est une expérience vague et inconstante, disqualifiée par la méthode du doute.


La démolition satirique : Brassens, Voltaire, Swift et l’absurdité du sacrifice

Là où les philosophes argumentent, les satiristes démontent. Leur arme est le rire — et leur efficacité, souvent supérieure.

Georges Brassens publie « Mourir pour des idées » en 1972, sur l’album Fernande. La chanson est une réponse directe aux violentes critiques qu’il avait essuyées après Les Deux Oncles (1964), où il mettait sur le même plan les morts des deux camps pendant la Seconde Guerre mondiale. L’argument se déploie en six strophes d’une densité littéraire remarquable. Le refrain pose la thèse par fausse concession : le locuteur accepte de mourir pour des idées, « d’accord, mais de mort lente » — c’est-à-dire de vieillesse. L’ironie est structurelle. Strophe après strophe, Brassens détruit les piliers du martyrologe idéologique. L’obsolescence des idées d’abord : si vous vous précipitez pour mourir, vous risquez de mourir pour des idées déjà périmées le lendemain, et « le plus amer, c’est de constater, en mourant, qu’on s’est trompé d’idée ». L’hypocrisie des meneurs ensuite : les « saint Jean Bouche d’or » qui prêchent le sacrifice vivent eux-mêmes très vieux — « leur faux nez à la Mathusalem » traverse tous les camps. L’interchangeabilité des idéologies : puisque toutes les idées qui réclament la mort se ressemblent, le sage hésite devant la tombe en posant la question cruciale : « Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ? » La futilité historique enfin : malgré d’innombrables « grands soirs » révolutionnaires et d’innombrables têtes coupées, le paradis sur terre n’est jamais advenu — « les dieux ont toujours soif » (allusion au roman d’Anatole France sur la Terreur révolutionnaire).

La chanson est truffée de références lettrées — Valéry (Le Cimetière marin), France, saint Jean Chrysostome — et d’une sophistication rhétorique (antanaclase sur le mot « idée ») qui dément toute accusation de simplisme. Elle fut néanmoins violemment controversée : Jean-Jacques Goldman la qualifia d’« obscène » lors d’un hommage télévisé en 2001, arguant que les résistants torturés et fusillés ne méritaient pas d’être renvoyés dos à dos avec les collaborateurs. La chanson a fait l’objet d’un mémoire de DEA en sciences politiques (Nicolas Six, Lille-II, 2003) et d’un chapitre dans Brassens, une vie en chansons de Thomas Chaline.

Voltaire (1694–1778) pratique la satire avec une précision chirurgicale. Dans Candide (1759), la scène de guerre du chapitre 3 est un chef-d’œuvre d’ironie meurtrière : « Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées » — et les canons « ôtèrent du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface ». L’oxymoron « boucherie héroïque » condense en deux mots toute la critique voltairienne de la guerre. Le terme « raison suffisante » — emprunté à Leibniz — est sarcastiquement appliqué à la baïonnette. Et dans les deux camps, on chante des Te Deum, montrant la complicité de la religion avec le carnage. L’autodafé du chapitre 6 est encore plus glaçant : après le tremblement de terre de Lisbonne, l’université de Coimbra décrète que « le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler ». Dans le Dictionnaire philosophique (1764), l’article « Fanatisme » pose la distinction décisive : « Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique ». Et l’article « Guerre » achève le tableau : « Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement, avant d’aller exterminer son prochain. »

Jonathan Swift, dans Les Voyages de Gulliver (1726), invente la guerre entre Lilliput et Blefuscu — menée pour déterminer par quel bout on doit ouvrir un œuf. Cette satire des guerres de religion entre catholiques et protestants, où des différences doctrinales insignifiantes justifient des massacres, reste d’une pertinence intacte. Mark Twain pousse la logique satirique plus loin dans The War Prayer (écrit vers 1905, publié posthumement en 1923) : un étranger mystérieux révèle aux fidèles d’une église que prier pour la victoire, c’est implicitement prier pour « flétrir les vies de l’ennemi, prolonger leur amer pèlerinage, tacher la neige blanche du sang de leurs pieds blessés ». L’assemblée le déclare fou.


La révolte philosophique : Camus et Cioran contre le meurtre logique

Albert Camus (1913–1960) construit l’architecture philosophique la plus élaborée de cette tradition. Rédacteur en chef du journal clandestin Combat pendant l’Occupation, puis témoin de la Guerre froide et de la guerre d’Algérie, il refuse tous les camps idéologiques. Sa pensée progresse du « cycle de l’absurde » (Le Mythe de Sisyphe, 1942) au « cycle de la révolte » (L’Homme révolté, 1951). La distinction centrale de L’Homme révolté oppose la révolte — qui dit « non » à l’oppression tout en affirmant une valeur humaine partagée, et qui reste mesurée, autolimitée — à la révolution — qui vise la transformation totale, justifie la violence au nom d’une utopie future, et glisse inévitablement vers la terreur. Le livre s’ouvre ainsi : « Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Nous sommes dans l’ère de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est la philosophie, qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges. »

Camus admire les « meurtriers délicats » — les terroristes russes comme Kalyayev, prêts à payer de leur propre vie celle qu’ils prenaient — tout en considérant cela comme le cas-limite de la violence justifiable. La formule qu’on lui attribue largement — « Il y a des causes pour lesquelles il vaut la peine de mourir, mais aucune pour laquelle il vaille la peine de tuer » — condense sa pensée, même si les chercheurs n’en ont pas localisé la formulation exacte dans ses œuvres publiées. Sa querelle avec Sartre en 1952, déclenchée par la publication de L’Homme révolté et la critique de Francis Jeanson dans Les Temps Modernes, cristallise l’opposition : Sartre cautionne la violence révolutionnaire comme légitime contre l’oppression ; Camus rejette toute violence systématique et toute justification philosophique du meurtre. Son discours de réception du Nobel (Stockholm, 1957) résume sa position : « L’écrivain ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. »

Emil Cioran (1911–1995) va plus loin encore. Son parcours lui-même est un argument : sympathisant de la Garde de fer (le mouvement fasciste roumain) dans sa jeunesse, auteur du nationaliste Transfiguration de la Roumanie (1936), il émigre à Paris en 1937 et consacre le reste de sa vie à la démolition systématique de toute conviction. Comme l’écrit un article des Presses de l’Université de Montréal : « l’essayiste qui, par le passé, avait pu défendre des positions fascistes et antisémites, fait désormais l’éloge du doute systématique ». Son Précis de décomposition (1949) s’ouvre sur la « Généalogie du fanatisme », un texte d’une puissance incandescente :

« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines et les farces sanglantes. »

L’argument est radical : toute conviction est potentiellement meurtrière. « Lorsqu’on se refuse à admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule… Sous les résolutions fermes se dresse un poignard ; les yeux enflammés présagent le meurtre. » Le fanatique, qu’il soit tyran ou martyr, est un monstre. La société est « un enfer de sauveurs » — et ce que Diogène cherchait avec sa lanterne, c’était un indifférent. L’antidote ? Le doute et la paresse, que Cioran qualifie de « vices plus nobles que toutes les vertus » de l’humanité. Il se dit « plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon que d’un saint Paul, car une sagesse à boutades est plus douce qu’une sainteté déchaînée ». Son ton — aphoristique, lyrique, paradoxal, d’un pessimisme incandescent — fait de lui, selon Saint-John Perse, « le plus grand écrivain français à honorer notre langue depuis la mort de Valéry ».


La critique linguistique : comment les mots nous font tuer

Karl Kraus (1874–1936) et George Orwell (1903–1950) partagent une intuition fondamentale : la corruption du langage précède et produit la violence. Mais ils l’explorent par des méthodes radicalement différentes.

Kraus, satiriste viennois fondateur de Die Fackel (La Torche, 922 numéros de 1899 à 1936), identifie le feedback toxique entre la presse et la guerre : dans son discours « In dieser großen Zeit » (« En ces temps grandioses », décembre 1914), il décrit « l’horrible symphonie des actes qui engendrent des rapports, et des rapports qui causent des actes ». Son œuvre majeure, Die letzten Tage der Menschheit (Les Derniers Jours de l’humanité, 1915–1922), est un drame satirique monumental de plus de 200 scènes et ~500 personnages, dont Kraus précise : « Les actes les plus cruels rapportés ici se sont réellement produits ; les conversations les plus invraisemblables sont rapportées mot pour mot ; les inventions les plus criantes sont des citations ». Sa méthode est dévastatrice par sa simplicité : il reproduit la rhétorique guerrière réelle et la laisse se condamner elle-même. Le Nörgler (le Râleur), son alter ego, lance la thèse centrale de la pièce : « Si on avait abattu toutes les affiches [de propagande], les gens vivraient encore. » Son aphorisme le plus célèbre sur la guerre résume le cycle entier : « La guerre — d’abord on espère gagner ; puis on s’attend à ce que l’ennemi perde ; puis on se réjouit qu’il souffre aussi ; à la fin, on s’étonne que tout le monde ait perdu. »

Orwell systématise cette critique dans « Politics and the English Language » (1946), identifiant les mécanismes précis de la manipulation linguistique : l’euphémisme (« des villages sans défense sont bombardés depuis les airs… on appelle cela pacification »), le transfert de population (des millions de paysans dépossédés deviennent une « rectification des frontières »), l’élimination (des gens fusillés dans la nuque deviennent des « éléments peu fiables éliminés »). Sa conclusion : « Le langage politique est conçu pour que les mensonges paraissent véridiques et le meurtre respectable, et pour donner une apparence de solidité au vent pur. » Dans Homage to Catalonia (1938), son témoignage de la guerre d’Espagne, il avait vécu la chose dans sa chair — blessé d’une balle dans la gorge au front, il observe parallèlement : « J’ai vu de grandes batailles rapportées là où il n’y avait eu aucun combat, et un silence complet là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des troupes qui avaient courageusement combattu dénoncées comme lâches et traîtres. » Dans 1984 (1949), le Novlangue représente l’aboutissement logique : un langage conçu pour rendre la pensée dissidente littéralement impossible.


Comment les systèmes fabriquent des tueurs ordinaires

Hannah Arendt (1906–1975) déplace la question du plan individuel au plan systémique. Étudiante de Heidegger et Jaspers, réfugiée juive apatride pendant dix-huit ans, elle développe dans Les Origines du totalitarisme (1951) l’analyse de la manière dont les idéologies totales rendent les êtres humains « superflus ». Sa formule la plus glaçante : « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus. » Le totalitarisme ne veut pas simplement dominer — il veut détruire la capacité même de penser.

Mais c’est Eichmann à Jérusalem (1963) qui produit le concept le plus influent : la banalité du mal. Adolf Eichmann, organisateur logistique de la Solution finale, n’est ni un monstre ni un sadique — il est « terriblement normal », un bureaucrate médiocre dont « l’incapacité à parler était étroitement liée à une incapacité à penser, c’est-à-dire à penser du point de vue de quelqu’un d’autre ». Eichmann prétendait même avoir vécu toute sa vie selon l’impératif moral kantien — ce qui horrifia Arendt. Sa lettre à Gershom Scholem (1964) reformule la thèse : « Le mal n’est jamais « radical » ; il est seulement extrême, et il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon à la surface. » L’antidote est la pensée elle-même — « l’activité de penser en tant que telle, indépendamment des résultats et du contenu spécifique ».

Julien Benda avait anticipé une partie de cette analyse dans La Trahison des clercs (1927), dénonçant les intellectuels européens qui trahissaient leur vocation de recherche désintéressée de la vérité pour devenir les « apologistes du nationalisme grossier, du bellicisme et du racisme ». Son verdict final : « Et l’Histoire sourira de penser que c’est là l’espèce pour laquelle Socrate et Jésus-Christ sont morts. » Stefan Zweig, quant à lui, synthétisa sa lecture de Montaigne en un programme de résistance intérieure : « Être libre du fanatisme » et « Être libre des croyances, incroyances, convictions et partis ». Il se suicida le 22 février 1942 au Brésil, désespéré par la destruction de la civilisation européenne par l’idéologie.


Les témoins pacifistes : la vie contre l’abstraction

Une constellation de penseurs et d’écrivains, souvent marqués dans leur chair par la guerre, ont opposé la réalité concrète de la vie humaine aux abstractions qui la sacrifient.

Romain Rolland publie Au-dessus de la mêlée dans le Journal de Genève le 22 septembre 1914, quelques semaines après le début de la Première Guerre mondiale : « Quel idéal avez-vous offert au dévouement de ces jeunesses si avides de se sacrifier ? Leur mutuel massacre ! » Immédiatement dénoncé comme traître, il reçoit néanmoins le prix Nobel en 1915. Jean Giono, fantassin à Verdun et à la Somme, transforme l’expérience du front en pacifisme viscéral dans Refus d’obéissance (1937) : « Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécillité. J’aime la vie. À la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. » Et surtout cette formule implacable sur les bâtisseurs d’avenir : « Surtout quand, pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. » Giono sera emprisonné deux fois — en 1939 pour pacifisme, en 1944 sur de fausses accusations de collaboration.

Érasme de Rotterdam, dès 1517, dans Querela Pacis (La Plainte de la Paix), fait parler la Paix elle-même qui accuse l’humanité chrétienne de se massacrer malgré un même baptême et les mêmes sacrements. Son adage Dulce bellum inexpertis (« La guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas vécue ») retourne le vers d’Horace — celui-là même que Wilfred Owen, quatre siècles plus tard, qualifiera de « the old Lie » (« le vieux Mensonge ») dans son poème Dulce et Decorum Est (1917), écrit dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Simone Weil, dans son essai Ne recommençons pas la guerre de Troie (1936, publié en anglais sous le titre The Power of Words), argumente que les guerres sont absurdes parce qu’elles sont « des conflits sans objectif définissable » : les mots capitalisés — « Nation », « Capitalisme », « Révolution » — fonctionnent comme le fantôme d’Hélène qui inspira dix ans de combats devant Troie. « Le mot « révolution » est un mot pour lequel on tue, pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses laborieuses à la mort, mais qui ne possède aucun contenu. »


Des avertissements devenus prophéties

La question la plus décisive est peut-être celle-ci : ces penseurs avaient-ils raison ? L’histoire a répondu avec une brutalité qui dépasse leurs pires anticipations.

Les prédictions de Russell sur l’armement nucléaire se sont vérifiées point par point : les armes sont devenues plus destructrices et moins chères, la bombe à hydrogène a été construite (1952-53), et les Soviétiques ont développé leur bombe dès 1949 — soit seize ans avant la date prévue par le général Groves. La crise des missiles de Cuba (1962) a failli produire exactement l’apocalypse qu’il décrivait. Le Manifeste Russell-Einstein (1955), cosigné par onze lauréats du Nobel, demandait aux hommes de « se souvenir de leur humanité et d’oublier le reste » — un appel que Gorbatchev a crédité comme une influence sur la perestroïka.

L’analyse de Kraus sur la corruption linguistique comme vecteur de violence s’est confirmée exponentiellement : de la propagande nazie aux euphémismes de la « guerre contre le terreur » (« restitution extraordinaire », « interrogatoire renforcé »), en passant par la qualification d’« opération militaire spéciale » pour l’invasion de l’Ukraine. Sa prédiction sur le « meurtre depuis les airs » enveloppé d’euphémismes comme « dommages collatéraux » s’est réalisée à une échelle qu’il n’aurait pu imaginer.

Les avertissements de Camus sur la violence révolutionnaire ont été confirmés par le génocide cambodgien des Khmers rouges (1975-79), la Révolution culturelle maoïste, et de multiples régimes post-coloniaux qui ont remplacé l’oppression coloniale par la tyrannie du parti unique — à chaque fois au nom d’une idée abstraite du progrès historique.

La thèse d’Arendt sur la banalité du mal a été corroborée expérimentalement par les expériences de Milgram (1961-63), où 65 % des participants ordinaires administraient ce qu’ils croyaient être des chocs électriques mortels sur ordre d’une autorité ; par l’étude historique de Christopher Browning (Des hommes ordinaires, 1992) sur le Bataillon de réserve 101, composé d’Allemands ordinaires qui assassinèrent environ 40 000 Juifs polonais ; et par le génocide rwandais de 1994, où des voisins tuèrent leurs voisins.


Ce que la recherche académique confirme et prolonge

Cette tradition a engendré un champ académique substantiel. Un colloque international tenu à Besançon en 2006, publié aux Presses universitaires de Franche-Comté sous le titre Mourir pour des idées (dir. Caroline Cazanave et France Marchal-Ninosque), a réuni 24 chercheurs explorant les « liens ambitieux et puissants entre Thanatos et Logos, Thanatos et Eidolon ». Le philosophe Moshe Halbertal (On Sacrifice, Princeton, 2012) distingue le sacrifice-offrande (à un dieu ou un idéal) du sacrifice-pour (autrui), et montre comment l’acte sacrificiel se pervertit quand celui qui l’exige devient une idole. Le philosophe tchèque Jan Patočka (1907-1977), dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), décrit le sacrifice comme un « mode de vie » — non un sacrifice pour quelque chose de précis, mais un sacrifice « pour rien » au sens d’un risque assumé dans l’ouverture totale, critiquant la manière dont toutes les idéologies partagent le motif d’ignorer la mort. Le débat académique contemporain (Sacrifice and Moral Philosophy, Routledge, 2018) interroge la « demandingness » des théories morales qui exigent de grands sacrifices, prolongeant les critiques de Susan Wolf et Bernard Williams.


Conclusion : une tradition plus nécessaire que jamais

Ce qui frappe dans cette galerie de penseurs, c’est la qualité intellectuelle exceptionnelle de ses membres. Aucun n’est un penseur superficiel ou un pacifiste naïf. Montaigne est l’inventeur de l’essai moderne et un maire qui négocie entre les factions. Russell est l’un des plus grands logiciens de l’histoire. Camus est un résistant et un prix Nobel. Orwell s’est fait tirer dessus en Espagne. Arendt a fui le nazisme et traversé dix-huit ans d’apatridie. Kraus a prédit deux guerres mondiales. Cioran a été lui-même un fanatique avant de devenir le critique le plus radical du fanatisme. Ce ne sont pas des théoriciens en chambre : ce sont des esprits qui ont payé de leur personne le droit de dire que mourir pour des idées est, la plupart du temps, un piège tragique.

Leur argument commun tient en cinq propositions qui n’ont rien perdu de leur tranchant. Premièrement, nos croyances peuvent être fausses — et l’histoire prouve qu’elles le sont bien plus souvent que nous ne le croyons (Russell, Montaigne, Nietzsche). Deuxièmement, le langage est l’arme qui rend le sacrifice possible — sans les clichés patriotiques et les euphémismes idéologiques, les guerres deviendraient impensables (Kraus, Orwell). Troisièmement, les abstractions tuent — quand on passe de l’homme concret à l’Humanité abstraite, le meurtre devient une opération logistique (Camus, Arendt). Quatrièmement, ceux qui prêchent le sacrifice ne meurent presque jamais eux-mêmes — observation que partagent Brassens, Twain et Anatole France. Cinquièmement, le fanatisme n’est pas l’apanage d’un camp — il est la propriété structurelle de toute conviction poussée jusqu’à l’absolu (Cioran, Voltaire).

La question que Brassens posait avec une fausse naïveté — « Mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? » — reste la question la plus subversive qu’on puisse poser à toute idéologie. Car elle force chaque croyant à considérer que sa vérité pourrait être l’erreur de demain, que son martyre pourrait être la farce tragique d’un autre siècle, et que la seule chose irremplaçable dans l’équation — la vie humaine — est précisément ce qu’on sacrifie en premier. »

« Je n’apprécie pas votre humour, et vos insultes sur l’intellect des autres ne m’ont pas plus amusée, même quand vous travailliez ici. Je vais vous demander de bien vouloir partir. »

Thomas Dedieu, Mon vers familier

« Si ce don peut éveiller des enfants à la musique, moi ça me fait plaisir. C’est très important pour un enfant d’apprendre la musique. Déjà, pendant ce temps-là, il ne fait pas autre chose ! Ensuite, l’éducation est longue, au début c’est un peu embêtant, mais après on en tire beaucoup de satisfaction. Je suis persuadée que parmi les enfants qui ne font pas de musique, certains ont les capacités pour devenir d’excellents musiciens. »

« Il y a donc là d’abord un argument irréfutable montrant combien sont fausses les rêveries des rationalistes supposant que l’homme a commencé par l’état sauvage, puisque des peuples aussi anciens avaient poussé déjà si loin l’étude de la Nature. Nous le voyons ensuite, très probablement, les Égyptiens n’ignoraient pas le système héliocentrique et ILS NE DEVAIENT PAS CONSIDERER LE SOLEIL ET LES ETOILES COMME DES SATTELITES DE LA TERRE. Or, Moïse ayant vécu à l’époque de la grande civilisation égyptienne et ayant été élevé dans la cour de Pharaon, était certainement initié à toutes les sciences de ce temps et les possédait sans doute dans ce qu’elles avaient de plus achevé. On comprend dès lors avec quelle impudence les incrédules de notre siècle répètent que Moïse avait en astronomie des connaissances grossières acquises par le seul témoignage des sens, et se bornant à constater les apparences, de sorte qu’il a cru la Terre située au centre du monde et l’a supposée beaucoup plus volumineuse que le Soleil et les étoiles. »

Auteur : Abbé Paul de Broglie (1834–1895)
Source : Problèmes et conclusions de l’histoire des religions, Chapitre « La cosmogonie de Moïse », Éditions Poussielgue Frères, Paris, 1886

«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie»

Donald Trump signe un décret qui facilite le licenciement de 8 000 agents fédéraux… pour les inciter à travailler pour son administration – ladepeche.fr

« « Jamais je n’ai imaginé que des soldats qui prêtent le même serment puissent recevoir l’ordre, quelles que soient les circonstances, de violer les droits constitutionnels de leurs – et encore moins pour permettre au commandant-en-chef élu d’aller poser pour une photo, de manière saugrenue, avec les chefs militaires à ses côtés », avait écrit l’ancien secrétaire à la Défense Jim Mattis dans The Atlantic. Celui-ci s’était jusqu’alors toujours refusé à commenter la politique de Donald Trump. Par ailleurs, ces dernières années, les désaccords se sont multipliés entre la Maison blanche et le Pentagone sur des dossiers stratégiques importants, dont le retrait des troupes en Syrie en 2019. Ce fut celui-ci qui avait causé la démission de Jim Mattis. »

Donald Trump se fâche avec l’armée

Henrik Lindell
Publié le 15/09/2020 à 17h25, mis à jour le 16/09/2020 à 19h24

La généalogie causale de la crise Téhéran-Washington de 2026 : le retrait du JCPOA de 2018 comme « point de départ » dans la presse et l’analyse francophones et anglophones

TL;DR

  • OUI : « la presse et les analystes — des deux côtés linguistiques — ont bel et bien construit, entre février et juin 2026, un récit qui fait du retrait américain de l’accord nucléaire (JCPOA) en mai 2018 sous Donald Trump le « grand tournant » ou la racine causale de la guerre de 2026 ; cette grille de lecture est explicite, répétée et désormais dominante chez les spécialistes (Kazerouni/ENS, Tribune de Genève, Foreign Affairs, Britannica, Al Jazeera).
  • Les événements dramatiques évoqués (guerre israélo-américaine déclenchée le 28 février 2026, assassinat du Guide Ali Khamenei, mainmise des Pasdaran sur la succession, blocus/contre-blocus d’Ormuz d’avril, canal « Ormuz-Liban » de désescalade, mémorandum d’Islamabad signé à Versailles le 17 juin 2026) sont documentés comme ayant eu lieu dans des sources de référence — à traiter toutefois avec prudence (cf. Caveats sur la fiabilité en temps de guerre).
  • La thèse de la responsabilité partagée (Trump + Iraniens) et celle de l’« erreur stratégique » du retrait de 2018 existent toutes deux, mais elles sont inégalement réparties : l’« erreur » est surtout attribuée à Trump (côté américain critique et francophone), tandis que la responsabilité partagée apparaît davantage dans les analyses sur l’échec de la relance (2021-2026).

Key Findings

1. Le cadrage « 2018 → 2026 » est explicite et largement répandu. L’exemple le plus net est l’entretien d’Alexandre Kazerouni (politologue, ENS-PSL), publié le 27 mars 2026, dont le titre même est : « Le grand tournant est la sortie américaine en 2018 des accords sur le nucléaire iranien ». Kazerouni y déroule la chaîne causale : retrait de mai 2018 → reprise de l’enrichissement → rétablissement des sanctions → crise monétaire, sociale et politique dès 2018 → « La route est pavée pour une concomitance entre les manifestations et la guerre ».

2. Côté francophone, la formule « a ouvert la voie à la guerre » est employée telle quelle. La Tribune de Genève écrit que « le retrait de Trump du JCPOA en 2018 a ouvert la voie à la guerre actuelle », dans une chronique sur la « dépendance au sentier » États-Unis-Golfe.

3. La thèse de l’« erreur stratégique » est ancienne et réactivée. Dès le 8 mai 2018, d’anciens responsables américains qualifiaient le retrait d’erreur majeure. Selon la compilation du Belfer Center (Harvard Kennedy School) et de la Harvard Gazette, l’ex-ambassadeur auprès de l’OTAN Nicholas Burns déclarait : « President Trump’s disavowal of the Iran nuclear agreement is reckless and one of the most serious mistakes of his presidency » ; l’ancienne sous-secrétaire à l’Énergie Elizabeth Sherwood-Randall parlait d’« a reckless strategic mistake of immense consequence » ; et l’ex-secrétaire à l’Énergie Ernest Moniz d’un « major strategic mistake ». En 2026, ce vocabulaire est repris : le Center for American Progress parle de « strategic blunder » comparable à l’Irak de 2003 ; Foreign Policy titre « Trump Should Just Admit He Screwed Up » (28 mai 2026).

4. La responsabilité partagée apparaît surtout sur l’échec de la relance. Le récit dominant distingue : (a) la rupture initiale de 2018, imputée à Trump ; (b) l’échec de relance 2021-2026, où la responsabilité est plus partagée (intransigeance iranienne, durcissement des deux côtés, néoconservateurs et pression israélienne). Thierry Coville (IRIS) conteste toutefois la version « américaine et israélienne » qui ferait porter à l’Iran l’essentiel du blâme.

5. Foreign Affairs établit explicitement le lien causal 2018 → arsenal nucléaire → guerre. Un article note que « Iran’s development of HEU stockpile itself is the consequence of Trump’s decision in 2018 to withdraw from a multilateral nuclear deal ». L’analyse « Iran Won the War but May Lose the Peace » rappelle la méfiance iranienne née du retrait de 2018 (« his 2018 withdrawal from the Joint Comprehensive Plan of Action three years after its establishment »).

6. Les grands titres ont bien convoqué 2018 dans leurs analyses de 2026. Britannica, le House of Commons Library, Al Jazeera (« From JCPOA exit to the 2026 deal: How US-Iran ties soured under Trump », 16 juin 2026), le Center for American Progress (citant Obama : « the choice we face is ultimately between diplomacy or some form of war »), l’IRIS et l’Ifri ancrent tous le conflit de 2026 dans le retrait de 2018.

Details

Vérification factuelle (FAIT / INFÉRENCE / INCERTITUDE)

FAIT (documenté par de multiples sources concordantes — Wikipédia, Britannica, House of Commons Library, Chatham House, Foreign Affairs, Time, RFE/RL, AFP/France 24) :

  • Une guerre israélo-américaine contre l’Iran a débuté le 28 février 2026 (opérations « Epic Fury » côté américain / « Roaring Lion » côté israélien).
  • Le Guide suprême Ali Khamenei a été tué le 28 février 2026 ; sa mort confirmée par les médias d’État le 1er mars. Son fils Mojtaba Khamenei a été désigné successeur le 9 mars par l’Assemblée des experts.
  • Le Corps des Gardiens de la révolution (Pasdaran/IRGC) a accéléré la succession et consolidé son pouvoir (Iran International rapporte des pressions de l’IRGC sur l’Assemblée des experts).
  • Blocus/contre-blocus du détroit d’Ormuz : l’Iran a fermé le détroit ; les États-Unis ont lancé un contre-blocus le 13 avril 2026 (127 navires redirigés selon Washington).
  • Cessez-le-feu du 8 avril ; canal « Ormuz-Liban » : le 16 avril, Trump annonce un cessez-le-feu de dix jours obtenu d’Aoun et Netanyahou, effectif le 17 avril ; le même jour l’Iran rouvre Ormuz.
  • Mémorandum d’Islamabad signé le 17 juin 2026 au château de Versailles, en marge du G7, en présence de Macron.
  • Répression de janvier 2026 : massacre de manifestants (chiffres contestés : 3 117 selon Téhéran, jusqu’à 36 500 selon d’autres sources).
  • Effondrement économique iranien : le centre statistique iranien a annoncé une inflation annuelle de 42,2 % en décembre 2025 (avec un bond mensuel et une hausse de l’alimentation de l’ordre de +72 % sur un an), selon Euronews et Iran International (28 décembre 2025) — chiffre qui corrobore l’argument de Thierry Coville sur les « 15 ans d’inflation à 40 % ».
  • Stocks nucléaires : le rapport de vérification de l’AIEA de septembre 2025 indique qu’au 13 juin 2025 l’Iran détenait 440,9 kg d’uranium enrichi à 60 % U-235 (hausse de 32,3 kg depuis mai), seul État non doté d’armes à produire un tel matériau. L’AIEA rappelle qu’« approximately 42 kilograms of 60% enriched uranium is theoretically enough to produce one atomic bomb, if enriched further to 90% » — soit de la matière pour environ neuf armes (Euronews citant l’AIEA, 3 septembre 2025).

INFÉRENCE : L’implication de Rosatom (personnel russe), la dépendance chinoise et le risque de confrontation multi-front sont étayés. Sur le pétrole : la Chine a absorbé plus de 90 % des exportations pétrolières iraniennes en 2024 (« China took the lion’s share, accounting for over 90% of exports, or $32.5 billion », Visual Capitalist, d’après les données douanières iraniennes 2024 via TradeImeX) ; et 87 % des exportations en 2025, soit 1,38 million de barils/jour, selon le cabinet Kpler (Bruxelles). Vladimir Poutine a proposé d’accueillir l’uranium iranien enrichi en Russie. Le « quasi-déclenchement » d’une confrontation multi-front relève toutefois de l’interprétation, non d’un fait établi.

INCERTITUDE / PRUDENCE : Wikipédia note qu’« environ 30 à 40 % du contenu diffusé serait des contenus générés par l’intelligence artificielle » (citant Les Échos via Radio France), et plusieurs sources signalent la difficulté de vérifier les bilans humains en temps de guerre. Catherine Perez-Shakdam est une commentatrice controversée (ancienne plume de médias iraniens, présentée comme « ex-espionne » par CNN-News18 et faisant l’objet de poursuites en Iran), dont les analyses sur la mainmise de l’IRGC (« the same machinery will survive the flames and rule the ashes ») sont des scénarios/opinions, non des faits établis.

Le cadrage analytique connectant 2018 à 2026

Le récit type repose sur une chaîne en cinq maillons : (1) JCPOA de 2015 = solution diplomatique fonctionnelle et vérifiée par l’AIEA ; (2) retrait unilatéral de mai 2018 = rupture ; (3) « pression maximale » + effondrement économique iranien ; (4) reprise de l’enrichissement (jusqu’à 60 %, soit bien au-delà du plafond de 3,67 % du JCPOA) et échec des relances (Vienne 2021-2022, snapback de septembre 2025) ; (5) guerre de 2026. Ce schéma est commun à Britannica (« especially after 2018, when the United States withdrew from the 2015 JCPOA »), à Al Jazeera, au CRS (Congressional Research Service), à l’Ifri (« Les négociations États-Unis/Iran sur le nucléaire : les limites de la méthode Trump ») et au site pédagogique Facts Over Feelings (« Following the 2018 U.S. withdrawal and the 2025 Snapback, the diplomatic framework dissolved »).

À noter une nuance de datation soulevée par l’utilisateur : la plupart des sources retiennent 2018 (retrait effectif le 8 mai) comme point de départ, mais Kazerouni élargit la fenêtre à « entre janvier 2017 et mai 2018 » (de l’arrivée de Trump à la sortie effective). Le consensus place néanmoins le « grand tournant » en 2018, et non en 2016.

Les acteurs et leurs positions

  • Alexandre Kazerouni (ENS-PSL) : la cause « la plus décisive me semble avoir été le rejet par Donald Trump de la solution diplomatique au nucléaire iranien » ; le retrait de 2018 est « un grand tournant historique ».
  • Thierry Coville (IRIS) : insiste sur les sanctions post-2018 (« Quand Trump est sorti de l’accord… il a réimposé des sanctions… Le pays a pris 15 ans d’inflation à 40 % directement liés à ces sanctions ») ; conteste, dans Le Figaro, le récit « américain et israélien » qui présente l’Iran comme seul intransigeant.
  • Bernard Hourcade (CNRS) : en janvier 2026, analyse que le mouvement de contestation « dépasse les symboles » (Guide suprême, voile, retour de Pahlavi) et touche au fondement économique et à la légitimité du régime ; juge le retour de Reza Pahlavi peu crédible faute de réseau intérieur.
  • Chatham House : dans son analyse du cessez-le-feu (8/10 avril 2026), « overall the US action has not provided the display of strength the Trump administration hoped for » et évoque « a series of serious strategic mistakes » ; Bronwen Maddox écrira en juin que « the president started a war in the Middle East without considering foreseeable risks ».
  • Reza Pahlavi et la diaspora : déclaration unilatérale de « fin de la République islamique » ; appels à la mobilisation ; diaspora partagée entre euphorie (rassemblements à « Tehrangeles », Toronto, Berlin) et angoisse face aux destructions — un mélange « d’outrage et de désespoir » bien documenté (NBC News, New Internationalist, Hoover Institution, Atlantic Council).
  • Iran International : a présenté la mort de Khamenei comme la fin attendue du « dictator a nation longed to see gone ».
  • The Atlantic / Foreign Policy : ont qualifié l’issue de la guerre de « defeat » pour les États-Unis et Israël ; Karim Sadjadpour (The Atlantic) souligne l’ironie symbolique de la mort de Khamenei aux mains de ses adversaires de toujours.

Recommendations

  1. Pour citer le cadrage « 2018 = point de départ » : s’appuyer en priorité sur Kazerouni (ENS, titre explicite « Le grand tournant est la sortie américaine en 2018 ») et la Tribune de Genève (« a ouvert la voie à la guerre actuelle ») — sources francophones les plus nettes — complétées par Foreign Affairs (« Iran’s development of HEU stockpile itself is the consequence of Trump’s decision in 2018 ») côté anglophone.
  2. Pour l’« erreur stratégique » : distinguer explicitement les jugements de 2018 (Moniz, Burns, Sherwood-Randall, via Belfer Center/Harvard) réactivés en 2026 (Center for American Progress, Foreign Policy) — utile pour montrer que l’« erreur » est un cadre rétrospectif déjà constitué avant la guerre.
  3. Pour la responsabilité partagée : mobiliser Foreign Affairs et les analyses sur l’échec des relances 2021-2026 (Ifri, CRS), qui répartissent le blâme entre le retrait de Trump et l’intransigeance iranienne ultérieure ; opposer à cela la lecture de Coville qui réimpute la responsabilité principale à Washington.
  4. Seuils qui changeraient le diagnostic : la localisation d’un éditorial signé en propre par Le Monde ou Les Échos employant la formule « erreur » ou « point de départ » pour relier 2018 à 2026 renforcerait le constat. En l’état, le cadrage est porté par les chercheurs (Kazerouni, Coville, Hourcade), les think tanks (Chatham House, IRIS, Ifri, CAP) et la presse de référence anglophone (Foreign Affairs, Foreign Policy, Al Jazeera, Britannica), plus que par les pages d’opinion en propre de Le Monde/Les Échos.

Caveats

  • Le corpus est partiellement contaminé par des contenus possiblement générés par IA (estimés à 30-40 % par Les Échos via Radio France) et par la propagande de guerre ; les bilans humains et certains détails opérationnels sont invérifiables et doivent être attribués à leurs sources.
  • Aucun article d’opinion daté de la fenêtre 15-27 juin 2026 et signé en propre par Le Monde ou Les Échos n’a pu être localisé avec la formule exacte « erreur » ou « point de départ » liant 2018 à 2026. Les pièces de juin 2026 de ces titres relèvent surtout de la couverture événementielle (signature de Versailles, texte du mémorandum). Le cadrage causal « 2018 → 2026 » est néanmoins présent et explicite dans d’autres sources francophones (Kazerouni/ENS, Tribune de Genève, Les Clés du Moyen-Orient, IRIS, Ifri) et anglophones (Foreign Affairs, Al Jazeera, Britannica, House of Commons Library).
  • La datation à retenir est bien 2018 (retrait effectif du 8 mai), conformément à la consigne ; certains auteurs (Kazerouni) élargissent la séquence à 2017-2018, mais aucun ne place l’origine en 2016.
  • Catherine Perez-Shakdam produit des scénarios prospectifs (mainmise de l’IRGC sur la succession), non des faits établis, et est une figure controversée ; ses analyses doivent être présentées comme telles.
  • Enfin, la question posée porte sur le cadrage médiatique et analytique, qui est réel et vérifiable ; elle ne préjuge pas de la validité causale de cette thèse, qui demeure un objet de débat (les partisans du retrait de 2018 — Israël, néoconservateurs, États du Golfe — la contestent et imputent la responsabilité au programme nucléaire et au comportement régional iraniens). »

« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »

« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »

« Qui ose me déranger pendant mon déjeuner ?! »

« Sa vie rude, chargée de travail, baignée de grand air, ne laisse pas de champ aux humeurs fragiles de l’émotivité et aux complications délicates ou fallacieuses de l’introspection et du sentiment ; il y gagne en solidité, il y perd en grâce. Une santé fruste et insensible, parfois brutale, règle ses sentiments. La sexualité est souvent plus précoce et grossière chez lui que chez l’enfant des villes ; aussi ses orages laissent-ils moins de dégâts derrière eux : la nature les cicatrise aussi vite que les écorchures de son enfance. Les sentiments sociaux sont peu développés et de courte portée. Le paysan est trop longtemps seul avec sa terre ; il est formé à la société de l’homme avec la chose plus qu’à la société de l’homme avec l’homme. Il a toujours confiance dans la terre, même quand elle le déçoit, il est toujours, au prime abord, défiant avec l’homme, même quand il le connaît. Il est dur avec les autres comme il est dur avec le travail et comme les éléments sont durs avec lui-même. Sa sociabilité se réduit généralement au voisinage, qui est trop mêlé d’intérêts pour que les sentiments gratuits s’y développent aisément. Par contre, il est fidèle comme la terre, dévoué dans l’infortune. Si l’on veut estimer son intelligence, il faut d’abord se rappeler que le paysan ne sait pas parler. Son esprit, engourdi par la langue, a plus de feu souvent qu’il ne paraît à l’étranger : une parole de lente sagesse vient parfois en témoigner, une saillie, sorties de journées entières de silence. »

Emmanuel Mounier

« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.

Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “

FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne

EXPRESSIONS

1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu

SIGNIFICATIONS

A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.

« feu », Mentions, Extraits

« Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quelqu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à nôtre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »

« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. Même en admettant la supériorité de la civilisation germanique sur la civilisation des Slaves, on ne saurait accorder aux Allemands autrichiens le droit de représenter cette supériorité. Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »

« Le garde des sceaux, ministre de la justice a présenté un projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, visant à répondre à la crise de confiance des Français en leur justice criminelle, aujourd’hui dans l’incapacité de juger rapidement les crimes les plus graves.
Partant du constat simple qu’il n’y a pas de justice sans délai raisonnable d’élucidation et de jugement, ce projet de loi tend à répondre à l’allongement structurel du délai d’audiencement des crimes, résultat de la saturation généralisée des cours d’assises et des cours criminelles départementales, et de la complexité croissante des affaires. Cette situation porte atteinte tant aux droits des victimes, qu’à la crédibilité de l’institution judiciaire, faisant parfois courir des risques de remise en liberté, et nourrissant in fine un sentiment d’éloignement entre les citoyens et leur justice. »

Compte rendu du conseil des ministres du 18 mars 2026. | Ély

Le mécanisme psychique : gaman, tatemae et la suppression émotionnelle chronique

« Trois concepts culturels structurent cette intériorisation :

  • Gaman (我慢) : l’endurance silencieuse, enseignée dès l’enfance (« Gaman shinasai » – endure-le), valorise le stoïcisme au détriment de l’expression émotionnelle WikipediaMore Than Tokyo
  • Tatemae/Honne : l’écart permanent entre façade publique et sentiments réels impose une dissociation cognitive chronique WikipediaIthy
  • Kuuki wo yomu : l’obligation de « lire l’atmosphère » génère une hypervigilance sociale ; ne pas y parvenir (« KY ») entraîne ostracisme Medium

Cette boucle se referme : pression sociale → suppression émotionnelle → accumulation de stress non exprimé → manifestations pathologiques (retrait, surmenage, suicide). »

Honneur, silence et respectabilité : les architectures de la façade sociale

Ruth Benedict, dans The Chrysanthemum and the Sword (1946), a posé la distinction fondatrice entre culture de la honte (Japon) et culture de la culpabilité (Occident). Dans la première, le contrôle social s’exerce par le regard d’autrui et la menace d’ostracisme ; dans la seconde, par l’internalisation de standards moraux absolus. Wikipedia + 2

Cette dichotomie, bien que critiquée pour son essentialisation, éclaire des mécanismes réels. Au Japon, le maintien de la « face » (mentsu) conditionne la dignité sociale. L’écart tatemae/honne génère ce que les chercheurs appellent une « hypocrisie sociale institutionnalisée » : les relations professionnelles et sociales reposent sur des codes de politesse qui masquent les sentiments réels. La sociologue Chie Nakane décrit dans Japanese Society (1970) une « société verticale » (tate shakai) où chaque interaction est structurée par des dyades supérieur/inférieur, exigeant une conscience permanente du rang. Wikipedia + 2

Le coût psychique de ce système est documenté : suppression émotionnelle chronique, sous-déclaration des troubles, réticence à demander de l’aide. Takeo Doi, dans The Anatomy of Dependence (1971), analyse le concept d’amae – le besoin d’être accepté par autrui – comme source de fragilité identitaire face au rejet. Wikipedia

En France, la conditionnalité de la dignité est explicite et méritocratique. L’idéal républicain proclame l’égalité des chances tout en reproduisant les inégalités : selon Goux et Maurin (1997), « les inégalités de destinées sociales parmi les personnes de niveau d’éducation identique mais d’origines différentes sont aussi larges que les inégalités scolaires ». L’échec devient responsabilité individuelle, générant culpabilité internalisée plutôt que honte externe.

La différence clé réside dans l’expression du conflit : en France, plus de 10 000 manifestations annuelles (1 000+ à Paris) constituent une soupape légitime de protestation. Au Japon, le concept de shikata ga nai (« c’est ainsi, on n’y peut rien ») encourage l’acceptation résignée plutôt que la contestation. Springer


Exclusion sociale post-infraction : « mort sociale » japonaise versus marginalisation française

Le traitement des ex-détenus révèle des philosophies pénales divergentes avec des conséquences dramatiquement différentes sur la réinsertion.

Le taux d’incarcération japonais est trois fois inférieur au français : 36 pour 100 000 contre 109. Mais cette clémence apparente masque une stigmatisation post-pénale extrême. Le concept de « mort sociale » décrit la situation des ex-détenus : obstacles concrets pour ouvrir un compte bancaire, louer un logement, obtenir un téléphone. La stigmatisation s’étend à la famille – les parents font appel à des détectives privés pour vérifier l’absence d’antécédents judiciaires chez les futurs conjoints. WikipediaUCL Asiatic Affairs

Le cas des ex-yakuza est emblématique : sur 4 170 membres ayant quitté les organisations criminelles entre 2010 et 2017, seulement 2% (90 personnes) ont trouvé un emploi légitime. Les ordonnances d’exclusion anti-bōryokudan créent une « clause de 5 ans » interdisant l’ouverture de compte bancaire ou la location de logement – un cercle vicieux poussant vers l’économie souterraine. Nippon.comNippon.com

Le paradoxe japonais est frappant : malgré un faible taux d’incarcération, le taux de réincarcération atteint 34% à 5 ans, parce que la stigmatisation extrême rend la réinsertion quasi impossible. Le système des hogoshi (47 000 officiers de probation bénévoles vs 1 000 salariés) offre un accompagnement humain unique mais fait face au vieillissement de ses effectifs.

En France, le système à trois bulletins du casier judiciaire permet un effacement progressif (3 à 40 ans selon l’infraction). Les mécanismes d’aménagement de peine réduisent significativement la récidive : 63% de recondamnation après « sortie sèche » contre 45% avec aménagement. Mais 80% des détenus sortent sans accompagnement, limitant l’efficacité théorique du système.

Santé mentale et risque suicidaire post-libération

Dans les deux pays, le risque de décès est 12,7 fois supérieur dans les deux semaines suivant la libération. Le risque de suicide reste 1,9 fois supérieur pendant les deux premières années post-détention. Les facteurs contributifs – troubles préexistants non traités, barrières à l’emploi et au logement, perte de sens – sont universels mais aggravés au Japon par la stigmatisation de la santé mentale. PubMed Central + 4


Qui paie le prix du calme japonais ? Qui paie celui du bruit français ?

L’analyse des trade-offs révèle que les deux systèmes imposent des coûts psychiques majeurs, inégalement distribués.

Au Japon, le « prix du calme » est payé par :

  • Les femmes : 118e rang mondial pour l’égalité de genre, double fardeau travail/conformité aux rôles traditionnels
  • Les jeunes : pression académique (juken jigoku – « enfer des examens »), bullying (ijime), futoukou (refus scolaire en hausse) Wikipedia
  • Les salariés masculins : selon Park et al. (2024), « le statut social élevé comporte des coûts substantiels pour la santé chez les hommes japonais » – contrairement aux Américains, ils doivent gérer simultanément performance et harmonisation sociale

En France, le « prix du bruit » est payé par :

  • Les classes populaires : reproduction des inégalités malgré l’idéal méritocratique, échec individualisé
  • Les minorités et banlieues : zones de concentration de détresse invisible, émeutes 2005/2023
  • Les individus fragilisés : suicide comme échappatoire face à la culpabilité internalisée (taux historiquement élevé)

Les études comparatives confirment que ni l’un ni l’autre modèle ne parvient à une distribution équitable des coûts psychiques. La différence réside dans la visibilité : au Japon, la souffrance est cachée derrière le tatemae ; en France, elle s’exprime dans la rue mais reste inaudible pour les plus marginalisés.


Tableau comparatif : indicateurs clés France-Japon

IndicateurFranceJaponAvantage
Taux de suicide (100 000 hab.)13,1-14,215,3-17,0France
Suicide 1ère cause de décès 20-44 ansNonOui (hommes)France
Prévalence dépression 12 mois5,9%2,2%*Ambigu*
Recours aux soins psychiatriques35-40%22%France
Psychiatres/100 000 hab.23,1~2France
Consommation benzodiazépinesTrès élevée (2e UE)Très élevée (2e Asie)Problème partagé
World Happiness Report (rang)27e51eFrance
Score bonheur /106,616,06France (+0,55)
Espérance de vie82-83 ans84,95 ansJapon
Work-life balance (rang OCDE)26e120eFrance
Heures travail annuelles1 400-1 5001 607France
Utilisation congés payés~100%52%France
Solitude déclarée fréquente~15%~9%**Ambigu**
Kodokushi (morts solitaires/an)N/A76 020France
Hikikomori (reclus sociaux)Faible1,46 millionFrance
Taux d’incarcération/100 00010936Japon
Réinsertion ex-yakuzaN/A2%Crise japonaise
Récidive à 5 ans45-63%34%Comparable
Budget santé mentale (% santé)5-7%~1,5%France

* La faible prévalence japonaise reflète probablement un sous-diagnostic massif lié à la stigmatisation ** La solitude déclarée est faible au Japon mais l’isolement réel (kodokushi, hikikomori) est grave


Recours en cas de souffrance : visibilité versus invisibilisation de la détresse

L’accès aux recours diffère structurellement. En France, le système de santé mentale est plus accessible (23 psychiatres/100 000), la culture de l’expression émotionnelle plus tolérée, et les mouvements sociaux constituent des canaux d’expression collective. Les limites résident dans les inégalités territoriales d’accès aux soins et la concentration de détresse dans les quartiers populaires.

Au Japon, les ressources existent – lignes d’écoute karoshi (depuis 1988), centres de soutien hikikomori (85 structures), « Ministre de la Solitude » (depuis 2021) – mais la stigmatisation constitue une barrière majeure. La détresse reste masquée derrière le gaman (endurance) et le tatemae (façade). Le renommage de la schizophrénie en 2002 (seishin bunretsubyō devenu tōgō shitchōshō) illustre les efforts pour réduire la stigmatisation terminologique. Wikipedia + 4


Conclusion : deux systèmes, des coûts comparables mais des victimes différentes

Cette analyse comparative révèle que la faible criminalité japonaise et la stabilité sociale ont un prix : une violence intériorisée qui se manifeste par des pathologies culturellement spécifiques. Le hikikomori, le karoshi et les taux de suicide élevés constituent la face cachée du « miracle japonais » de l’ordre public.

À l’inverse, la France assume une conflictualité visible – manifestations, tensions sociales, insécurité perçue – qui sert de soupape aux frustrations collectives. Mais l’idéal méritocratique génère une culpabilité individualisée face à l’échec, et les coûts psychiques restent concentrés sur les plus vulnérables.

Le paradoxe central demeure : le Japon excelle sur les indicateurs objectifs (espérance de vie, sécurité, éducation) mais se classe systématiquement plus bas en bien-être subjectif. La France, malgré ses tensions, offre un meilleur équilibre travail-vie et une expression émotionnelle plus libre, générant une satisfaction de vie supérieure.

Ni le « calme japonais » ni le « bruit français » ne constituent des modèles idéaux. Les deux systèmes imposent des coûts psychiques substantiels, différemment distribués mais comparables en intensité. La vraie question n’est pas lequel est supérieur, mais comment chaque société pourrait réduire les fardeaux imposés à ses membres les plus vulnérables – femmes et jeunes au Japon, classes populaires et minorités en France. »

« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »

« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt….  d’un regard, des points, une topographie, un schéma, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée!… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les doigts, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !..  ils me fixent, tous!… Je percute enfin!… suis dans une arène!…  Eux ne bougent  toujours pas… »

« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »

« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »

Règle de Saint-Augustin, Extraits

« Un bien portant ? Parfois Un malade qui s’ignore. »

« On peut croiser tous les jours, des gens qui paraissent fringants, sont dans leur trip, sont en forme, souriants, de joyeux et gais lurons…, mais qui sont en fait complètement à côté de la plaque.

Parfois, c’est une voiture, un occupant qui passe, souvent un peu vite, musique à fond, en train de délirer sur un son hardcore, rap, whatever… Ça plane, ça gaze sévère.

Les mêmes se retrouvent en hp, toujours à écouter leur son, mais entre quatre mûrs !

Le délire, est toujours là, la même musique de merde, les croyances aussi, mais cette fois, le sourire a disparu, reste plus que la musique, le bonhomme, ça sourit moins, souvent y a toujours de la haine, toujours la violence aussi, parfois des rires, le visage de l’homme, avec le temps.

Sorte de BD, de bande dessinée, tragico-comique, absurde, dégueulasse… stupide, stupide surtout. »

« Ceux qui appartiennent au mal, également sans réserve, et dont la conscience est endormie, cautérisée, ne souffrent pas non plus : mais qui leur enviera jamais ce calme effrayant ? »

Père Dom Paul Delatte

I. La France : un dispositif borné mais à dérive documentée

Le cadre juridique. FAIT. « La « participation citoyenne » repose sur la circulaire du ministre de l’Intérieur Claude Guéant du 22 juin 2011, renouvelée par une circulaire de 2019. Le texte fondateur déclare s’inspirer « du concept de neighbourhood watch ». Le dispositif articule trois acteurs par convention : la commune (le maire en est « le pivot »), la préfecture et la gendarmerie ou police nationale. Les « citoyens référents » sont choisis par le maire sur « le volontariat, le bénévolat, la disponibilité et l’honorabilité », reçoivent une formation de la gendarmerie, et font remonter à un « gendarme référent » les faits qu’ils jugent anormaux. Le protocole-type est signé pour trois ans, avec présentation publique annuelle d’un bilan. Depuis le 30 avril 2019, une signalétique distincte identifie le dispositif. La distinction avec la plateforme privée « voisinsvigilants.org » est officiellement martelée : la participation citoyenne « n’est pas proposée à titre onéreux ».

Qui participe et comment ça fonctionne réellement. FAIT. Selon le ministère de l’Intérieur, 5 700 communes avaient signé une convention en 2020 — chiffre confirmé par l’enquête de Reporterre (« Société de vigilance : quand les voisins font la police ») : « En tout, 5 700 communes en France ont adopté ce dispositif de vigilance citoyenne », soit « plus d’une commune sur cinq ». S’agissant de la plateforme privée concurrente, l’enquête de Mediacités (juin 2025) rapporte : « Plus de 4 millions de Français inscrits, c’est ce que revendique l’application « Voisins vigilants et solidaires » […] On compte par exemple au moins 67 communautés à Lille, 232 à Nantes, 252 à Toulouse » — pour environ un millier de communes abonnées. FAIT. Le service privé est facturé 2 000 € par an pour une commune de 10 000 habitants (Wikipédia, « Surveillance de voisinage ») ; StreetPress documente un cas concret, la commune d’Antony (≈60 000 habitants) déboursant de l’ordre de 7 000 € par an hors recharges. INFÉRENCE. Les profils de référents documentés (par ex. le retraité « fier de faire partie d’une démarche citoyenne qui génère des échanges ») suggèrent une participation surreprésentant les propriétaires, les retraités et les pavillonnaires, cohérente avec un dispositif « de protection du quartier et de détection de l’intru(sion) » (Malochet).

Les dérives documentées. FAIT. La revue Savoir/Agir (2010) analyse que « en se regroupant pour se protéger, les Voisins Vigilants désignent l’adversaire potentiel : celui qui vient d’ailleurs, l’inconnu, l’étranger. […] Voisins vigilants, dans son principe même, agit comme stigmatisation de l’autre ». La solidarité « d’universelle et inclusive dans l’idéal républicain, devient communautaire et exclusive ». La Ligue des droits de l’Homme (section d’Angers, Patrick Lecocq) avertit : « Le chevalier blanc peut très bien se muer en chevalier noir […]. De tels comités vont attirer les zorros et les va-t-en-guerre, ainsi que des membres de groupes d’extrême droite. » Le criminologue Sébastian Roché (CNRS) souligne le ressort économique : le dispositif « fait travailler des gens gratuitement ». INCERTITUDE. L’efficacité réelle sur la délinquance n’est pas établie : la communication de l’entreprise privée est jugée « trompeuse » et « son efficacité reste douteuse, sans étude d’ensemble » ; le sociologue Philippe Robert estimait dès 2010 le dispositif « sans beaucoup d’effet sur la délinquance ».

La CNIL, les groupes WhatsApp et le droit des données. FAIT. Une étude de l’INED relayée par Ouest-France indique que 57 % des Français utilisent des outils numériques pour communiquer avec leurs voisins ; les groupes WhatsApp de quartier sont devenus de véritables « postes d’observation numériques » oscillant entre entraide et surveillance. FAIT. Dès qu’une image, un nom ou une vidéo circule sans accord dans un groupe, la loi Informatique et Libertés et le RGPD s’appliquent ; la CNIL peut sanctionner administrativement et saisir les tribunaux. FAIT. Une enquête de Mediacités (juin 2025) établit que la société « Voisins vigilants et solidaires » collecte des données sensibles (identité, sexe, âge, type de logement, présence d’un système d’alarme, géolocalisation permanente) ainsi que les signalements visant des tiers « délinquants » présumés, « sans que la CNIL n’ait jamais été saisie du dispositif ». INFÉRENCE. C’est précisément le signalement nominatif d’un tiers — non consentant, non informé, fiché comme suspect — qui constitue le point de friction juridique majeur, bien au-delà de la simple entraide de voisinage. Mediacités

L’héritage de l’Occupation. FAIT. Les travaux de Laurent Joly (directeur de recherche au CNRS/EHESS), notamment Dénoncer les juifs sous l’Occupation (CNRS Éditions, 2017) et l’ouvrage collectif La Délation dans la France des années noires (Perrin, 2012), reposent sur les registres du courrier « arrivée » du Commissariat général aux questions juives (CGQJ, janvier 1942–août 1944) et sur quelque 9 000 dossiers nominatifs. Conclusions établies : « la grande majorité des délations reçues par le commissariat sont le fait de citoyens ordinaires » (Joly, p. 32) ; la plupart des lettres étaient anonymes ; tous les délateurs n’étaient pas « viscéralement antisémites » ; mais surtout — fait crucial pour corriger le mythe — « seules une minorité de lettres eut des conséquences directement criminelles. Dans la majorité des cas, la délation accompagna simplement le processus de persécution. » INCERTITUDE sur le volume exact : l’article de Joly de 2007 (Vingtième Siècle) parle de « vingt mille missives […] selon les estimations les plus basses, enregistrées par les services du CGQJ » (tous courriers confondus), tandis que la recension de son ouvrage de 2017 (Project MUSE) retient « environ trois mille » lettres de dénonciation proprement dites reçues par le CGQJ entre 1941 et 1944, les autorités allemandes en ayant reçu un nombre à peu près équivalent. La divergence tient à la définition retenue (toutes missives enregistrées vs. lettres de dénonciation strictement identifiées) : je retiens donc l’ordre de grandeur de quelques milliers de dénonciations avérées, à l’intérieur d’un courrier total plus volumineux. INFÉRENCE. Cette mémoire (« la délation, une passion française ? ») explique la vivacité de la réaction française aux dispositifs de vigilance : le mot « délation » est immédiatement mobilisé par les opposants, alors que les promoteurs s’en défendent explicitement (« Il ne s’agit pas […] de faire de la délation »). Project MUSECairn

II. Comparaisons internationales : du borné démocratique au total autoritaire

RDA / Stasi. FAIT. À l’effondrement de 1989, la Stasi employait 91 015 personnes à temps plein et 173 081 informateurs « non officiels » (inoffizielle Mitarbeiter, IM), soit « un agent secret pour 166 Allemands de l’Est » (contre un agent de la Gestapo pour 2 000) — densité que Simon Wiesenthal jugeait supérieure à celle de la Gestapo. INCERTITUDE sur le total cumulé : la BStU a avancé jusqu’à ≈189 000 IM actifs fin 1989 et ≈620 000 individus enregistrés sur 1950-1989, mais l’historien Ilko-Sascha Kowalczuk (Stasi konkret, 2013) a revu certaines de ces estimations à la baisse (de l’ordre de 110 000 IM actifs) ; la fourchette doit donc être signalée. FAIT. Selon les chiffres officiels, seuls ≈7,7 % des informateurs furent contraints ; les motifs dominants étaient la conviction, l’avantage matériel ou de carrière. Les IM étaient « des voisins informant sur des voisins, des collègues sur des collègues, des pasteurs sur leurs fidèles […] et, dans les cas les plus douloureux, des époux l’un sur l’autre ». La tactique de Zersetzung (décomposition psychologique) visait à détruire un individu sans l’arrêter. Wikipedia + 5

Cuba / CDR. FAIT. Les Comités de Defensa de la Revolución, fondés par Fidel Castro le 28 septembre 1960, forment un réseau de comités de pâté de maisons décrit comme « les yeux et les oreilles de la Révolution ». Selon Wikipédia (« Committees for the Defense of the Revolution ») : « As of 2010, 8.4 million Cubans of the national population of 11.2 million were registered as CDR members » — soit ≈75 % de la population adulte. Castro les définissait comme « un système collectif de vigilance révolutionnaire » destiné à ce que « tout le monde sache qui vit dans chaque rue, ce qu’ils font, quelles relations ils ont eues avec la tyrannie ». L’historienne Michelle Chase montre que la surveillance des bodegas (pour vérifier des achats « normaux ») était surtout assurée par des femmes. INCERTITUDE. La comparaison faite par certains critiques (journaliste A. Rivera Caro) entre les CDR et des « comités de vigilance territoriale » hitlériens de 1935 relève de la polémique militante plus que de l’histoire établie ; je la signale sans la valider. Alchetron + 4

Chine / gestion par grille et « expérience de Fengqiao ». FAIT. Le système de wanggehua guanli (gestion par grille) découpe les quartiers en cellules de 15-20 foyers, chacune dotée d’un « gestionnaire de grille » qui fait remonter les affaires des résidents aux comités de quartier. Il revivifie l’« expérience de Fengqiao », modèle maoïste de gouvernance de base, explicitement promu par Xi Jinping. Pendant le Covid-19, plus de 4,5 millions de travailleurs de grille ont fait respecter les quarantaines. Des groupes mobilisés comme les « Tantes de Xicheng » ou les « Vieux voisins de Shijingshan » (lesquels ont dénoncé en novembre 2018 le rockeur Chen Yufan, conduisant à son arrestation) illustrent la dénonciation de proximité. Le rapport MERICS analyse une fusion entre mobilisation maoïste, surveillance numérique et présence du Parti au niveau du quartier. INFÉRENCE. Le système chinois représente une hybridation inédite entre l’informateur humain et l’« assemblage surveillant » numérique de Haggerty & Ericson. Radio Free Asia + 4

Iran / Basij. FAIT. Le Basij, milice paramilitaire volontaire intégrée aux Gardiens de la Révolution (créée en 1980), déploie des réseaux d’informateurs dans ses ≈4 000 districts, agissant comme « les yeux et les oreilles » du régime, surveillant moralité (port du hijab) et dissidence. Les estimations d’effectifs varient massivement (de ≈90 000 actifs à 11,2 millions revendiqués), ce qui impose la prudence. Le chercheur Saeid Golkar décrit les réseaux internes « Ashraf » (collecte de renseignement par zone) et « Ayoun » (« yeux », mécanisme de signalement). FAIT. La loi sur le hijab et la chasteté de décembre 2024 et l’application « Nazer » permettant au public de signaler des infractions au hijab dans les véhicules illustrent la délation numérisée institutionnalisée. Wikipedia + 3

Monde anglo-américain / « snitching » et neighborhood watch. FAIT. La littérature académique (Woldoff & Weiss, « Stop Snitchin’ », 2010) distingue le refus de coopérer avec la police (« code de la rue ») de la dénonciation criminelle ; un « code anti-mouchardage exagéré » affaiblit le contrôle social informel et stigmatise les résidents qui témoignent. Andrea Dennis (A Snitch in Time, 2013) historicise le rapport racialisé à l’informateur dans la communauté noire américaine, remontant à l’esclavage. FAIT / cas emblématique. L’affaire Trayvon Martin (26 février 2012, Sanford, Floride) : George Zimmerman, coordinateur d’un neighborhood watch, signale au 911 un adolescent noir « suspect », ignore la consigne du dispatcher de ne pas le suivre, et le tue. INFÉRENCE. Ce cas cristallise le danger central du dispositif en démocratie : la désignation racialisée du « suspect par extériorité » peut produire des conséquences létales, même hors de tout appareil répressif d’État. »

redhibitoire crédibilité – Recherche Google

« Nous ne sommes pas loin de pouvoir parler d’une algèbre financière. Celui qui voue sa vie aux mathématiques pures se demande parfois : What shall I do with it? Qu’en ferai-je ? Non sans quelque étonnement, il trouve souvent une réponse quand il entreprend d’appliquer sa science aux problèmes que l’assurance lui pose.

Un des problèmes que tout assureur doit nécessairement résoudre est celui-ci : Quelle est la somme la plus élevée que je puisse assurer sur une seule tête ou sur une combinaison de têtes ? Cette somme la plus élevée se nomme le plein de l’assurance. Aucun assureur n’ignore qu’il faut établir une limite supérieure au-delà de laquelle il ne doit pas être accepté une assurance individuelle, sachant qu’une trop grande somme exposerait la compagnie au danger d’une perte trop considérable ; mais il y a lieu de croire que ce nombre est le plus souvent assez arbitrairement arrêté, de sorte qu’il serait assez difficile à plusieurs assureurs de dire pourquoi ils fixent tel maximum et non un autre. Il ne faut pas s’en étonner, moins encore en faire un reproche.

Nous autres, actuaires, nous avons quelque droit à être un peu fiers des données statistiques qui servent de bases à nos calculs, bases qui manquent à peu près absolument dans plusieurs branches d’assurance. Quand nous calculons nos primes pures, nous savons très bien ce que nous faisons ; encore reste-t-il l’arbitraire du choix des tables et du taux de l’intérêt, et puis, quand nos primes pures sont prêtes, il nous reste à faire le choix du chargement. Certes, il y a d’excellentes méthodes selon lesquelles on peut déterminer les primes du tarif d’après un système fixé d’avance, qui tient compte des différentes causes du chargement ; mais quant aux nombres absolus, les mathématiques ne savent nous délivrer de l’arbitraire qui entre dans l’évaluation de quelques-uns d’entre eux.

Notre fierté va encore en diminuant quand il s’agit de fixer les surprimes pour les voyages, le risque de guerre, pour les risques anormaux à cause d’un état médiocre de la santé ou même à cause de la prédisposition héréditaire ou non à certaines maladies. Je ne puis m’empêcher de croire que, plus d’une fois, l’actuaire se trouve tiré d’embarras quand il peut s’emparer d’un exemple ou quand il peut s’en reporter au médecin consultant, qui tranche la question en attribuant au candidat un âge [fictif] ou en limitant la durée de l’assurance. Cependant, nous pouvons nous féliciter de ce que plus d’un actuaire éminent voue ses talents à la question importante des risques anormaux, et de ce que leurs recherches, loin d’être inutiles ou purement théoriques, mèneront probablement bientôt à une excellente solution.

S’il y a donc encore tant d’arbitraire dans plusieurs questions qui ont l’air assez simples, les difficultés deviennent bien plus grandes quand il n’y a pas seulement à faire un choix de quelques nombres à substituer dans une formule, mais quand on n’est pas même sûr de la formule qu’il faut appliquer et qu’on a encore à faire le choix des principes dont il faut partir. Dans ce cas, il y a l’arbitraire de deux côtés : celui de la méthode et celui du nombre. Je ne crois pas me tromper en disant que le problème du plein doit être compté parmi ces questions difficiles qu’on pose à l’actuaire. »

Origine du texte et auteur

  • Auteur : Cornelis Landré (actuaire hollandais de renom de la fin du XIXe et du début du XXe siècle).
  • Source : Ce texte est extrait de son rapport ou mémoire intitulé « Le problème du plein », présenté lors du Troisième Congrès International d’Actuaires (tenu à Paris en 1900).
  • Contexte : Landré y aborde les limites de la théorie mathématique pure face à la pratique des compagnies d’assurances de l’époque, notamment sur la fixation empirique ou arbitraire des plafonds de garantie (les « pleins ») et des surprimes médicales.

Discours inaugural de T. E. Young, B.A., F.R.A.S.

Président du Congrès — Président de l’Institute of Actuaries

« Mon premier devoir, Messieurs, devoir que je remplirai très simplement, c’est de vous exprimer ma reconnaissance sincère pour le plaisir que j’éprouve d’avoir été chargé par vous de présider aux délibérations du Congrès. C’est pour moi un privilège plus grand encore de pouvoir, au nom de l’Institut des Actuaires, vous souhaiter cordialement la bienvenue dans ce que je puis à juste titre nommer la demeure ancestrale de la science de l’Actuariat.

Permettez-moi d’ajouter à ces paroles d’accueil l’assurance que nous ne vous considérons pas comme des visiteurs ou des étrangers, mais comme des amis, des frères. Nous sommes stimulés par votre présence ; nous suivrons vos conseils avec un intérêt et un profit qu’accroîtront encore nos entretiens intimes. Il ne faut pas être prophète pour prédire que, par cette communion fraternelle d’intelligence et de sentiment, nous consoliderons davantage le pouvoir corporatif et l’influence de notre profession commune, que tous, dans une amicale émulation, nous chérissons fièrement et loyalement.

Mais — et c’est là un des tristes côtés de la vie humaine — la joie de presque toutes les fêtes est obscurcie par l’ombre de quelque douloureux souvenir ; aussi, à ce moment heureux, pleurons-nous l’absence de M. Léon Mahillon [¹], dont l’ardeur enthousiaste contribua pour une si large part à l’heureuse création de ces assemblées. Toutefois, nous pouvons nous réjouir du legs de remarquables projets qu’il nous a laissé, et ce sera une digne commémoration de son travail, et de la coopération d’autres encore que la mort nous a enlevés, que de maintenir dans la suite de nos Congrès cette élévation d’idées et ces ambitions utiles dont ils ont fait preuve et qu’ils ont cherché à répandre.

Dans un discours d’un caractère aussi général, il ne serait peut-être pas sans intérêt, avant de parler du but spécial que nous espérons atteindre, de faire allusion — sans vous fatiguer par des détails pédants — à l’origine des Congrès et aux influences sociales et industrielles qui ont contribué peu à peu à en étendre de plus en plus le cadre primitif.

Le mot « Congrès » en lui-même nous fournit une preuve curieuse de cette constante oscillation d’importance et d’étendue technique qui rend la biographie des mots — considérés comme symboles et symptômes des mouvements sociaux et des conditions variées de l’existence — d’un intérêt si absorbant et si constant dans l’interprétation des progrès humains. Pareils au rythme récurrent des procédés sociaux, généralisés par Saint-Simon d’une façon si frappante, les mots passent d’une signification spéciale à une signification générale, et rétrécissent ensuite de nouveau ces limites pour retomber dans une sphère plus étroite. Bien que cette étude, par la nature même du sujet, soit évidemment incomplète — car, ainsi que Horne Tooke [²] nous l’a rappelé, « les mots ont le don des ailes » — il apparaîtrait cependant qu’au début, d’après les usages anglais tels que nous les montre la coutume littéraire du XVIe siècle, le titre de Congrès s’appliquait à une simple rencontre de quelques personnes. Il s’étendit au XVIIe siècle à une combinaison ou coalescence d’objets matériels, signification variée aussi par son application à des réunions où l’union était remplacée par les discussions ; jusqu’à ce qu’enfin, ce mot paraît avoir acquis un sens technique et avoir été restreint à désigner des assemblées de Souverains ou de plénipotentiaires accrédités, convoquées dans le but d’obtenir une paix générale ou partielle, et d’arranger, à des occasions suprêmes dans des débats conciliatoires, les intérêts contradictoires des puissances nationales. Et je crois qu’en langage diplomatique, ce mot s’applique actuellement, par opposition au mot Conférence, à des réunions solennelles de fonctionnaires d’État du plus haut rang ayant à conclure une paix générale.

Dans un ancien travail historique, on emploie cette expression en décrivant l’établissement des Constitutions de Clarendon [³] entre Henri II et le Conseil des Nobles et des Prélats pour fixer l’ordre ecclésiastique ; et dans un sens plus large mais analogue, il fut appliqué à l’un des premiers Congrès convoqué en 1636 à Cologne pendant la durée de la Guerre de Trente Ans, dont l’intention expresse était l’achèvement de négociations pacifiques d’un caractère international. Donc, à part une seule légère déviation d’emploi tombée en désuétude, ce titre a été synonyme d’une tentative d’établir l’unité et l’action en commun, et cette signification propice a été maintenue durant le cours des applications successives qu’on en a faites ultérieurement.

Sans insister davantage sur le côté philologique de cette question, je voudrais indiquer que la transmutation de ce type de société qu’on a désignée sous le nom de « militante » en cette forme sociale qu’on a appelée « industrielle » fournit une condition essentielle de l’expansion heureuse de ces assemblées jusque dans les domaines pacifiques du Commerce, de la Littérature, de l’Art, de la Science et, en général, dans les sphères de toute entreprise intellectuelle ou industrielle. Le caractère prédominant du type de vie militante est évidemment, ex rei necessitate (par la nécessité même de la chose), une répulsion mutuelle : les distinctions de race et les divisions géographiques prescrivent concurremment les limites de l’échange national et local ; la sympathie languit entre ses bornes restreintes et tend à atteindre ce maximum de concentration qui peut à peine exister dans la vie sociale ; la coopération mutuelle sur une échelle un peu étendue est réprimée par la prédominance d’une espèce de contrainte, et le développement d’une section quelconque du monde civilisé est considéré comme devant principalement dépendre de la décadence ou de la ruine des communautés voisines ; de sorte que la conception d’une généreuse république scientifique ou intellectuelle, y songeât-on momentanément, apparaissait sous la forme chimérique d’un rêve irréalisable.

Aussi, le caractère national n’étant que l’union complexe des natures individuelles qui constituent la masse, la forme nationale et la forme individuelle agissant et réagissant réciproquement et continuellement, cette situation agressive régnait dans toutes les carrières, dans toutes les conditions. Même les physiciens, « Maîtres de ceux qui savent » (Masters of those who know), que pour employer la phrase de Tennyson, l’on peut s’imaginer :

… planant Dans l’espace lumineux compris entre les mondes Où ne passe aucun nuage, où ne souffle aucun vent [⁴] (… haunt / The lucid interspace of world and world / Where never creeps a cloud or moves a wind)

… même ceux-là s’efforcèrent en maintes circonstances de cacher leurs découvertes scientifiques aux confrères de leur pays, conservant pour eux-mêmes les possessions intellectuelles qui appartenaient à juste titre à l’humanité tout entière, tandis qu’à travers les rivalités de nation à nation, il ne se montrait jamais la moindre trace d’énergie tendant à atteindre un but commun dont la réalisation s’élèverait au-dessus des distinctions arbitraires de race et de climat.

Dans le vaste aperçu du royaume intellectuel que Lord Bacon a tracé dans le De Augmentis Scientiarum, il déplorait particulièrement ce manque de sympathie locale et internationale qu’il considérait comme un obstacle sérieux aux progrès des connaissances humaines et, s’inspirant d’un modèle divin, il exprima prophétiquement et solennellement l’espoir qu’il y aurait un jour — pour citer ses propres paroles — une « fraternité du savoir et de l’illumination » (fraternity of learning and illumination). Cette aspiration ne fut véritablement réalisée que quand le type militant de la société (type répulsif) eut, avec ses splendeurs souillées et fanées, disparu peu à peu, faisant place au type industriel qui cherchait son incarnation idéale dans le travail volontairement fait en commun et dans l’inspiration mutuelle, dont le but unique effacerait les traces de l’infertilité et de la pauvreté du travail isolé et souvent discordant.

Et pour limiter cette considération à l’élément qui touche plus directement à nos études professionnelles, remarquons que les historiens du progrès intellectuel, particulièrement Buckle dans son Histoire de la Civilisation et Lecky dans son Histoire du Progrès et de l’Influence du Rationalisme en Europe, ont constaté avec force louanges qu’un facteur suprême de cette recherche naissante de l’unité — de cette transition d’un type exclusif à un type inclusif — c’était la fusion des doctrines éclairées d’une économie politique systématique et leur propagation à travers le monde par des investigateurs et des interprètes aussi prudents qu’enthousiastes. Car, quoique — ainsi que l’ont démontré Buckle et Bagehot — la doctrine de l’économie politique, à cause de la complication profonde qu’elle offrait eu égard aux désirs, aux émotions et aux buts humains, dût pour la simplification scientifique être dénuée d’une partie de ses prémisses (de sorte que l’élément humain prenait une forme mi-imaginaire et les buts discutés paraissaient revêtir un caractère essentiellement égoïste), cependant l’influence et les effets tendaient clairement, progressivement et d’une façon efficace vers la consolidation sociale et la dépendance mutuelle. Le type industriel de la société, ainsi animé et guidé, mûrit de façon bienfaisante, adoucissant les caractères rudes et méfiants de la vie sociale qui revêtit alors l’aspect heureux des relations continues dont ce Congrès est, dans notre sphère d’activité, l’expression symbolique.

La profonde vérité de la psychologie sociale — si je puis employer cette expression que M. Herbert Spencer fit reconnaître — reconquit ainsi graduellement la pensée de l’homme et dirigea et stimula l’espoir grandissant : la doctrine, veux-je dire, que la source première de l’effort humain dans tous les ressorts de l’activité mentale, morale et sociale, et particulièrement sous forme de corporation, ne consiste pas, pour employer le langage philosophique, en une cognition de l’entendement, mais en une émotion du cœur. Or, sous ces conditions et ces impulsions régénérées, le sentiment acquit une domination légitime, et cette généreuse spontanéité d’union, ainsi qu’un courant rendu libre après avoir été longtemps arrêté, se répandit et se répandra toujours, inspirant partout une nouvelle vigueur dans toutes les voies naturelles de la vie universelle.

Depuis lors, les Congrès ont réuni en fédérations utiles les diverses branches des intérêts économiques, sociaux, littéraires et intellectuels ; on peut les considérer à juste titre comme la plus vaste des manifestations sociales et sympathiques de toute activité mentale ou technique collective. Le nom, par suite de cette conception sociale élevée, a repris son ancienne signification : celle d’une assemblée de personnes ou de corporations cherchant à établir une émulation et une aide réciproques. La science a été avec raison considérée comme un fonds universel de richesses intellectuelles : aucune frontière territoriale, aucune possession exclusive ne peut la restreindre ; chaque travailleur accepte d’y ajouter ses acquisitions individuelles, chaque travailleur a le droit d’en retirer cette part de richesses à laquelle sa patience et son labeur fourniront un accroissement intellectuel qui sera de nouveau ajouté au fonds commun.

Et il me sera permis, comme étudiant de l’histoire sociale, d’affirmer que l’institution des Congrès est en quelque sorte l’acte de foi d’un facteur naturel et intégral du développement humain, puisqu’ils sont un exemple de cette méthode d’évolution qu’on peut discerner dans tout progrès organique, mental et moral. Pour employer l’expression de M. Herbert Spencer, ils démontrent le principe dominant de la « réintégration finale » qui suivra ces nombreuses ramifications que la complexité croissante de la science produit dans la construction originelle plus simple du travail associé.

La profession de l’actuariat a ainsi imposé ses droits à la permanence dans l’échelle de l’ordre intellectuel et professionnel par le caractère spontané et continu de son évolution. Elle a les signes distinctifs d’un organisme progressif où, pour employer le langage précis de Kant, chaque portion est réciproquement et simultanément un moyen et un but vers l’accomplissement des fonctions totales qu’il est appelé à exercer. La partie n’est pas, dans le mécanisme général, simplement en corrélation avec la partie ; la fonction n’existe pas simplement dans une co-dépendance essentielle d’une autre fonction ; mais un Congrès — pour pousser plus loin cette profonde analogie — fournit le signe capital et consommé d’une efficacité organique complète par l’action sympathique de sections diverses mais unifiées sur une vaste échelle.

Si nous considérons les influences inhérentes aux Congrès, nous remarquons non seulement qu’ils animent et concentrent le travail et les investigations des corps professionnels individuels y intéressés, mais que le génie qu’ils incorporent est essentiellement cet esprit large qui constitue l’élément le plus puissant à fondre les nations elles-mêmes en une unité de pensées et de sentiments — la plus haute expression de la civilisation sous sa forme vraie —, tout en conservant les caractères locaux distinctifs qui produisent l’harmie de la vie.

Considérant maintenant les fonctions d’un Congrès à notre point de vue spécial, nous découvrons l’avantage mutuel d’un service professionnel et d’un service personnel. Nous dotons d’une unité systématique nos investigations professionnelles par l’adoption d’un système uniforme de langage symbolique : nous devenons ainsi possesseurs et héritiers d’une langue commune et intelligible qui échappe à l’influence des dialectes locaux ; les diverses langues de Babel de l’ancienne allégorie redeviennent un langage uniforme. Grâce à ce lien, nous resserrons plus étroitement les éléments épars d’un patrimoine scientifique universel. Le raffinement et la compétence de notre langue analytique réagissent — ainsi que cela a si souvent eu lieu dans l’histoire des mathématiques — sur les possibilités subtiles et potentielles des recherches. Nous encourageons la culture des méthodes généralement établies par l’aide coopérative d’intelligences formées : de plus étroites sphères d’action s’élargissent et se précisent par l’influence éclairée de la discussion. Nos diverses contributions ne fournissent pas seulement une masse imposante de documents organisés servant de base à une utile déduction future, mais elles stimulent aussi, par la variété des opinions et par la suggestion, l’application productrice de nos principes scientifiques à une enquête plus large et plus fructueuse. La profession, juncta juvant (les choses jointes aident), acquit une organisation compacte de vitalité et d’aptitude qui l’investit non seulement de la force marquante d’un corps scientifique organique, mais aussi d’un pouvoir d’autorité comme source de référence aux yeux du monde ; tandis que — supérieur presque à toutes ces actions ancillaires — ce contact personnel d’esprit à esprit, de pensée à pensée, varié par d’agréables intermèdes de plaisirs sociaux, rend nos divers labeurs plus définis, plus vivaces et plus conclusifs. La rivalité, pour citer les mots passionnés de Burke, « perd la moitié du mal en perdant toute sa grossièreté », et le travail lui-même est enrichi par le charme et le souvenir de la camaraderie intime.

Dans le rêve osé mais pratique de la New Atlantis (La Nouvelle Atlantide), la corporation des mercatores Luminis (Marchands de Lumière) amassa au Collège Central les résultats de la science et l’opulence de pensées qu’elle avait recueillies pendant les explorations dans les pays étrangers. L’Actuaire, dans ses Congrès, a converti cette quête exclusive en une quête sympathique, puisque nos Marchands de lumière intellectuelle viennent de tous les pays afin d’accroître un gain universel et illimité.

Si nous concentrons notre attention sur l’avenir en examinant l’étendue et la variété des sujets à soumettre au Congrès, il sera des plus évidents combien est sans fondement l’idée qui cherche à fixer une limite à la direction et à l’utilité de notre travail commun. Ces contributions prouvent d’une façon concluante que l’étendue de notre pouvoir n’est nullement épuisée et qu’elle n’est pas restreinte à la région confinée des seuls intérêts de l’Actuariat ; qu’au contraire, nos principes et nos méthodes — lesquels, à travers de longues péripéties, se sont façonnés et perfectionnés — possèdent une souplesse facile et une compétence d’application qui font foi de leur capacité distinctive de services à rendre dans le domaine de l’économiste, de l’homme d’État et du réformateur social. C’est précisément un Congrès qui présente, sous une forme massive, condensée et éminemment intelligible, les capacités de notre vie professionnelle et qui révèle l’héritage riche et étendu que les efforts ardents faits par vos prédécesseurs et par vous-mêmes assureront à ces successeurs dont ce sera l’heureuse fortune de saisir et d’élever le flambeau du Savoir jusque dans des régions d’investigation non encore explorées.

En annonçant officiellement l’ouverture du Congrès, je m’associe à vous dans une confiance fervente et assurée que nos délibérations encourageront d’une manière efficace la consolidation de notre profession dans le monde entier, réuniront les travailleurs n’importe où ils peinent par l’énergie et les espérances d’une république scientifique pratique, de sorte que l’Actuaire fera de plus en plus valoir ses droits inattaquables à exprimer ces fières paroles d’Énée, quand il aperçut le labeur des Troyens représenté sur un autel étranger :

Quæ regio in terris nostri non plena laboris? [⁵] »

Notes de bas de page (Historiques et Littéraires)

[¹] M. Léon Mahillon (1854–1896) : Actuaire et militaire belge, il fut l’organisateur en chef et le président du tout premier Congrès International d’Actuaires à Bruxelles en 1895. Sa mort prématurée un an plus tard marqua profondément la communauté. [²] Horne Tooke (1736–1812) : Philologue et homme politique anglais, auteur de The Diversions of Purley, un ouvrage célèbre sur l’évolution et la sémantique des mots. [³] Constitutions de Clarendon (1164) : Lois anglaises par lesquelles le roi Henri II tenta de limiter les privilèges de l’Église catholique et la juridiction des cours ecclésiastiques. [⁴] Alfred Tennyson (1809–1892) : Poète lauréat britannique. Ces vers sont tirés de son poème philosophique Lucretius (1868), décrivant les espaces intersidéraux sereins habités par les dieux, selon la philosophie épicurienne. [⁵] Virgile, L’Énéide (Livre I, vers 460) : Traduction : « Quelle région sur terre n’est pas encore pleine de nos travaux (de nos souffrances) ? » Énée prononce ces mots en découvrant à Carthage des fresques retraçant la guerre de Troie.

« Je ne sais pas s’il existe, mais je crois bien l’avoir rencontré au café Procope. Il y vient souvent et ne parle à personne ; seulement, quand il y a une conversation animée, il est toujours de ceux qui font le cercle pour écouter. Sa figure n’a rien d’extraordinaire ; il ressemble à tout le monde, et je n’aurais pas fait attention à lui, si je ne l’avais vu tenant à la main un petit écrit que j’avais publié le matin même. Je suis toujours bien disposé pour quiconque lit mes œuvres, fût-ce l’ennemi du genre humain. Le diable prend souvent les auteurs et les femmes par la vanité.

Vous croyez donc au diable ?

— Je crois à tout, il ne faut que s’entendre sur les termes ; il y a fagots et fagots.

Pensant qu’il ne me connaissait pas, je cédai, comme le sultan des mille et une nuits, au désir d’entendre incognito un jugement sur mon compte, et, m’asseyant à sa table :

Ah ! ah ! lui dis-je, voilà une brochure nouvelle ; est-ce bon ?

— Ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux, répliqua-t-il ; il y a quelques idées justes, mais elles sont bien clair-semées.

Je fus piqué de cette critique, et surtout d’avoir manqué mon but, mais il ne me restait qu’à en prendre mon parti :

vous me connaissez donc ? lui dis-je.

Il n’eut pas la politesse de faire allusion à ma célébrité, il répondit simplement :

Je connais tout le monde.

Je cherchai quelque temps une réponse philosophique, puis je lui dis :

C’est beaucoup trop ; je me contenterais de me connaître moi-même.

Lui. Vous parlez comme les sept sages et vous n’êtes pas plus avancé qu’eux ; ce qui ne vous empêche pas de croire au progrès de l’esprit humain.

Moi. Comment n’y croirais-je pas ? Sans être plus habiles que les anciens, nous devons les dépasser, puisqu’à leurs travaux dans chaque science nous avons ajouté les nôtres.

Lui. Et vous regardez la philosophie comme une science ?

Moi. Assurément ; elle est même la première de toutes, puisque les autres lui empruntent leurs principes ; elle est aussi la plus certaine, car elle s’appuie à la fois sur des faits, comme les sciences d’observation, et sur des axiomes, comme les sciences de déduction.

Lui. Les axiomes me suffiraient, et même, je me contenterais d’un seul.

Moi. Eh bien, vous avez celui de Descartes : Je pense, donc je suis.

Lui. Il n’y a plus qu’à définir Je ; or, vous vous plaigniez tout à l’heure de ne pas vous connaître vous-même.

Moi. Mais vous, qui connaissez tout le monde, y compris vous-même apparemment, vous n’avez pas le droit d’être sceptique.

Lui. Que vous importe ce que je suis, pourvu que je vous réponde ?

Moi. Je ne puis discuter sans savoir au nom de quoi on m’attaque ; vous me connaissez, et je ne vous connais pas ; la partie n’est pas égale ; prenez une étiquette.

Lui. Mon cher monsieur, il n’y a dans le monde que des rapports, et tout dépend du point de vue. Pour mon père, je suis un fils ; pour mon fils, je suis un père ; pour mon domestique, je suis un maître ; pour le roi, je suis un sujet, qui paye l’impôt sans l’avoir voté ; pour mon ennemi, je suis un scélérat ; pour mon ami, je suis un homme avec lequel on ne se gêne pas ; pour vous, qui me faites l’honneur de discuter avec moi, je suis un adversaire ; appelez moi donc l’adversaire : voilà l’étiquette demandée.

Moi. Cela ne se dit-il pas Satan, en hébreu ?

Lui. L’hébreu est une langue morte, soyons de notre temps ; vous voyez bien que je n’ai pas le pied fourchu.

Moi. Les costumes changent, mais les mœurs ne changent guère, et vous êtes toujours ergoteur. Vous contestez l’axiome de Descartes, je veux le défendre contre vous. Je sais parfaitement qu’il y a en nous plusieurs aspects, mais je n’ai pas besoin de les embrasser tous pour définir le moi : c’est un être pensant.

Lui. Pourquoi ne dites-vous pas plutôt : c’est la pensée de l’être ? Votre raison est-elle distincte de la mienne, ou une même lumière éclaire-t-elle les esprits comme une vie unique anime tous les corps ? L’intelligence vous est prêtée pour un temps, comme la force et la jeunesse, comme l’air et le soleil. Prenez-en votre part ; ce qui pense aujourd’hui en vous, pensera demain dans d’autres. Rien n’est à vous et vous n’êtes rien, que des formes changeantes et passagères, comme les vagues de l’océan, qui ont sur vous l’avantage de ne pas se croire quelque chose.

Moi. Ainsi pour vous l’individu n’existe pas ; il n’y a que le genre humain, qui est la nature, se connaissant elle-même, la conscience de Dieu ?

Lui. Ne prononcez pas ce nom, je vous prie.»

Louis Ménard, Le Diable au café

« Les entretiens ne sont pas la légère, ils sont toujours très préparés et avec beaucoup de contenu. Je le dis ça aussi à dessein pour les candidats. Quand je vais à la clinique Sainte-Marie pour demander un emploi, je sais ce qui se fait dans cette clinique. Je connais toutes les catégories d’emploi, je connais tous les services et donc quand j’y vais, j’ai 16 ans et demi, mais j’ai quelque chose à proposer. Quand je rencontre Alba Chalandon, je connais sa carrière, son parcours, son expérience, même ses grands mérites comme résistant. Donc il est très épaté. Je ne suis pas de sa génération. Comme je lui parle de lui, comme je me suis intéressée à lui, je lui donne un moyen de s’intéresser à moi. Et ça, c’est effectivement aussi un moyen, je pense, d’intéresser un recruteur. »

Rachida Dati

« The mensroom. (…) I spent five years listening to the jury deliberate.(…) Love it all you want but don’t repeat it! I’m not sure the Florida bar association would appreciate it… »

Kevin Lemax, dans « Lassocié du diable »

« No Such Agency »

«  À peine ce discours fut-il achevé, que Télémaque s’avança avec empressement vers les Phéaciens du vaisseau qui était arrêté sur le rivage. Il s’adressa à un vieillard d’entre eux, pour lui demander d’où ils venaient, où ils allaient, et s’ils n’avaient point vu Ulysse. Le vieillard répondit : Nous venons de notre île, qui est celle des Phéaciens : nous allons chercher des marchandises vers l’Épire. Ulysse, comme on vous l’a déjà dit, a passé dans notre patrie ; mais il en est parti. Quel est, ajouta aussitôt Télémaque, cet hommes si triste qui cherche les lieux les plus déserts en attendant que votre vaisseau parte ? C’est, répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu : mais on dit qu’il se nomme Cléomènes ; qu’il est né en Phrygie ; qu’un oracle avait prédit à sa mère, avant sa naissance, qu’il serait roi, pourvu qu’il ne demeurât point dans sa patrie, et que s’il y demeurait, la colère des dieux se ferait sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu’il fut né, ses parents le donnèrent à des matelots, qui le portèrent dans l’île de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dépens de sa patrie, qui avait un si grand intérêt de le tenir éloigné. Bientôt il devint grand, robuste, agréable, et adroit à tous les exercices du corps ; il s’appliqua même, avec beaucoup de goût et de génie, aux sciences et aux beaux-arts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays : la prédiction faite sur lui devint célèbre : on le reconnut bientôt partout où il alla ; partout les rois craignaient qu’il ne leur enlevât leurs diadèmes. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse, et il ne peut trouver aucun lieu du monde où il lui soit libre de s’arrêter. Il a souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien ; mais à peine est-il arrivé dans une ville, qu’on y découvre sa naissance, et l’oracle qui le regarde. Il a beau se cacher, et choisir en chaque lieu quelque genre de vie obscure ; ses talents éclatent, dit-on, toujours malgré lui, et pour la guerre, et pour les lettres, et pour les affaires les plus importantes : il se présente toujours en chaque pays quelque occasion imprévue qui l’entraîne, et qui le fait connaître au public.

C’est son mérite qui fait son malheur ; il le fait craindre, et l’exclut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d’être estimé, aimé, admiré partout, mais rejeté de toutes les terres connues. Il n’est plus jeune, et cependant il n’a pu encore trouver aucune côte, ni de l’Asie, ni de la Grèce, où l’on ait voulu le laisser vivre en quelque repos. Il paraît sans ambition, et il ne cherche aucune fortune ; il se trouverait trop heureux que l’oracle ne lui eût jamais promis la royauté. Il ne lui reste aucune espérance de revoir jamais sa patrie ; car il sait qu’il ne pourrait porter que le deuil et les larmes dans toutes les familles. La royauté même, pour laquelle il souffre, ne lui paraît point désirable ; il court malgré lui après elle, par une triste fatalité, de royaume en royaume ; et elle semble fuir devant lui, pour se jouer de ce malheureux jusqu’à sa vieillesse. Funeste présent des dieux qui trouble tous ses plus beaux jours, et qui ne lui causera que des peines dans l’âge où l’homme infirme n’a plus besoin que de repos ! Il s’en va, dit-il, chercher vers la Thrace quelque peuple sauvage et sans lois, qu’il paisse assembler, policer, et gouverner pendant quelques années ; après quoi, l’oracle étant accompli, on n’aura plus rien à craindre de lui dans les royaumes les plus florissants : il compte de se retirer alors en liberté dans un village de Carie, où il s’adonnera à l’agriculture, qu’il aime passionnément. C’est un homme sage et modéré, qui craint les dieux, qui connaît bien les hommes, et qui sait vivre en paix avec eux, sans les estimer. Voilà ce qu’on raconte de cet étranger dont vous me demandez des nouvelles.

Pendant cette conversation, Télémaque retournait souvent ses yeux vers la mer, qui commençait à être agitée. Le vent soulevait les flots, qui venaient battre les rochers, les blanchissant de leur écume. Dans ce moment, le vieillard dit à Télémaque : Il faut que je parte ; mes compagnons ne peuvent m’attendre. En disant ces mots, il court au rivage : on s’embarque ; on n’entend que cris confus sur ce rivage, par l’ardeur des mariniers impatients de partir.

Cet inconnu, qu’on nommait Cléomènes, avait erré quelque temps dans le milieu de l’île, montant sur le sommet de tous les rochers, et considérant de là les espaces immenses des mers avec une tristesse profonde. Télémaque ne l’avait point perdu de vue, et il ne cessait d’observer ses pas. Son cœur était attendri pour un homme vertueux, errant, malheureux, destiné aux plus grandes choses, et servant de jouet à une rigoureuse fortune, loin de sa patrie. Au moins, disait-il en lui-même, peut-être reverrai-je Ithaque ; mais ce Cléomènes ne peut jamais revoir la Phrygie. L’exemple d’un homme encore plus malheureux que lui adoucissait la peine de Télémaque. Enfin cet homme, voyant son vaisseau prêt, était descendu de ces rochers escarpés avec autant de vitesse et d’agilité, qu’Apollon dans les forêts de Lycie, ayant noué ses cheveux blonds, passe au travers des précipices pour aller percer de ses flèches les cerfs et les sangliers. Déjà cet inconnu est dans le vaisseau, qui fend l’onde amère, et qui s’éloigne de la terre. Alors une impression secrète de douleur saisît le cœur de Télémaque ; il s’afflige sans savoir pourquoi ; les larmes coulent de ses yeux, et rien ne lui est si doux que de pleurer.

En même temps, il aperçoit sur le rivage tous les mariniers de Salente, couchés sur l’herbe et profondément endormis. Ils étaient las et abattus : le doux sommeil s’était insinué dans leurs membres ; et tous les humides pavots de la nuit avaient été répandus sur eux en plein jour par la puissance de Minerve. Télémaque est étonné de voir cet assoupissement universel des Salentins, pendant que les Phéaciens avaient été si attentifs et si diligents pour profiter du vent favorable. Mais il est encore plus occupé à regarder le vaisseau phéacien prêt à disparaître au milieu des flots, qu’à marcher vers les Salentins pour les éveiller ; un étonnement et un trouble secret tient ses yeux attachés vers ce vaisseau déjà parti, dont il ne voit plus que les voiles qui blanchissent un peu dans l’onde azurée. Il n’écoute pas même Mentor qui lui parle, et il est tout hors de lui-même, dans un transport semblable à celui des Ménades, lorsqu’elles tiennent le thyrse en main, et qu’elles font retentir de leurs cris insensés les rives de l’Hèbre, avec les monts Rhodope et Ismare.

Enfin, il revient un peu de cette espèce d’enchantement ; et les larmes recommencent à couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit : Je ne m’étonne point, mon cher Télémaque, de vous voir pleurer ; la cause de votre douleur, qui vous est inconnue, ne l’est pas à Mentor : c’est la nature qui parle, et qui se fait sentir ; c’est elle qui attendrit votre cœur. L’inconnu qui vous a donné une si vive émotion est le grand Ulysse : ce qu’un vieillard phéacien vous a raconté a de lui, sous le nom de Cléomènes, n’est qu’une fiction faite pour cacher plus sûrement le retour de votre père dans son royaume. Il s’en va tout droit à Ithaque ; déjà il est bien près du port, et il revoit enfin ces lieux si longtemps désirés. Vos yeux l’ont vu, comme on vous l’avait prédit autrefois, mais sans le connaître : bientôt vous le verrez, et vous le connaîtrez, et il vous connaîtra ; mais maintenant les dieux ne pouvaient permettre votre reconnaissance hors d’Ithaque. Son cœur n’a pas été moins ému que le vôtre ; il est trop sage pour se découvrir à nul mortel dans un lieu où il pourrait être exposé à des trahisons et aux insultes des cruels amants de Pénélope. Ulysse, votre père, est le plus sage de tous les hommes ; son cœur est comme un puits profond ; on ne saurait y puiser son secret. Il aime la vérité, et ne dit jamais rien qui la blesse : mais il ne la dit que pour le besoin ; et la sagesse, comme un sceau, tient toujours ses lèvres fermées à toute parole inutile. Combien a-t-il été ému en vous parlant ! combien s’est-il fait de violence pour ne se point découvrir ! Que n’a-t-il pas souffert en vous voyant ! Voilà ce qui le rendait triste et abattu. »

Fénelon, Les aventures de Télémaque

« Cette Française aurait permis à Israël d’éliminer une grande partie des hauts dignitaires iraniens. Sans vivre à Téhéran ni parler le farsi. Mais en devenant une figure familière des médias et du régime islamiques. Observatrice opportuniste ou taupe du Mossad ? Elle entretient le doute. Nous avons rencontré à Londres l’énigmatique espionne.

Elle donne rendez-vous dans le hall impersonnel d’un hôtel d’une banlieue londonienne, anonyme parmi la foule. Celle qui aurait infiltré les plus hautes sphères du régime iranien n’a pas la carrure de l’exploit – moins de 1,60 mètre, talons compensés compris. Deuxième surprise : ses yeux sont marron, loin du bleu lagon des vidéos à sa gloire qui circulent depuis quelques semaines sur Internet. « Je les ai eus verts aussi, s’amuse-t-elle. J’ai été blonde, brune, j’ai eu les cheveux lisses et frisés. Nos petits subterfuges de femme, n’est-ce pas ? » Sauf que Catherine Perez-Shakdam n’est pas une femme comme les autres, et que son aptitude à ne jamais se ressembler ne relève pas de la simple coquetterie. Au point qu’on se met à douter de l’identité de la personne en face de nous : est-elle vraiment l’héroïne qui enflamme la Toile, cette « beauté assassine ayant brisé la défense iranienne » ? Celle qui aurait permis, par la qualité des renseignements récoltés au gré de ses nombreux séjours en Iran, d’éliminer, en juin dernier, une grande partie du haut commandement militaire et plusieurs scientifiques liés au programme nucléaire. Rien de moins.

Sourire énigmatique aux lèvres, l’intéressée n’infirme ni ne confirme, se contentant de décliner la comparaison qui a germé sur les réseaux sociaux avec Eli Cohen, qui avait infiltré le gouvernement syrien dans les années 1960, sacré meilleur agent de tous les temps par le Mossad. « Quoi que j’aie pu faire, lui est un véritable héros », sourit-elle modestement. Laissant germer au passage l’idée que, oui, elle ne serait pas étrangère à toute cette affaire. Mais on a beau essayer, la volubile quadragénaire en microshort et décolleté plongeant ressemble à tout sauf à l’idée qu’on se fait d’une espionne en mission commandée chez les barbus. Et si c’était justement là sa force ? Une chose est sûre : Catherine Perez-Shakdam a passé une grande partie de sa vie à dissimuler qui elle était vraiment – la petite fille de rescapés de l’Holocauste, née à Paris dans une famille juive laïque. À en croire sa fiche Wikipédia, elle épouse un Yéménite en 2000, à 19 ans, part vivre à Sanaa et se convertit à l’islam sunnite avant d’embrasser à son divorce, quelques années plus tard, le chiisme duodécimain, la branche de l’islam la plus pratiquée en Iran. « Faux, coupe-t-elle. Je ne me suis jamais convertie. J’ai simplement laissé croire que j’étais musulmane parce que ça servait mes objectifs. » Lesquels ? À ce stade du récit, elle ne les explique pas. »

« Je voulais connaître le régime de l’intérieur pour mieux le détruire » : Catherine Perez-Shakdam, infiltrée chez les mollahs

« L’idée peut surprendre. Mais elle s’inscrit dans un courant existant, celui des naked roads (NDLR : les routes nues) , inventé par l’ingénieur néerlandais Hans Monderman. Louis Sarkozy rappelle que ce concept s’appuie sur un constat simple : la peur des autres usagers peut renforcer l’attention et la prudence. «Regardez l’enquête [de Vinci Autoroutes] : 95 % des usagers de la route ont peur du comportement des autres. Les routes nues utilisent précisément cette peur.» Selon lui, en l’absence de signalisation, chacun serait amené à ralentir, à observer et à anticiper davantage. « Quand il n’y a ni trottoir, ni feux rouges, ni lignes blanches, tout le monde fait davantage attention, les citoyens se responsabilisent, et s’installe alors ce que les chercheurs appellent “une négociation implicite entre les usagers”. Ils deviennent 2 à 3 fois plus prudents.»« 

« Le principe repose sur une philosophie presque inverse à celle des métropoles françaises. «Quand vous responsabilisez les gens, ils deviennent naturellement plus lents, plus attentifs et plus généreux entre eux. » Un modèle qui, selon lui, tranche violemment avec la gestion administrative actuelle. «C’est exactement l’inverse de l’autoritarisme bureaucratique parisien : on augmente la liberté et on observe une amélioration du comportement.» Le fils de l’ancien président concède toutefois une limite : «Il semblerait que le seul véritable problème de ces “naked roads”, c’est qu’elles fonctionnent moins bien pour les personnes âgées et les personnes malvoyantes, mais c’est à peu près tout.» 

« Tout est étranger dans l’humeur, les mœurs et les manières de la plupart des hommes : tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible, paresseux, magnifique, d’un courage fier et éloigné de toute bassesse. Les besoins de la vie, la situation où l’on se trouve, la loi de la nécessité forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir ; trop de choses qui sont hors de lui l’altèrent, le changent, le bouleversent ; il n’est point précisément ce qu’il est ou ce qu’il paraît être.

Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents d’eux-mêmes par le cœur et par l’esprit qu’on est sûr de se méprendre, si l’on en juge seulement par ce qui a paru d’eux dans leur première jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse inséparable d’une trop riante fortune, ne le sont plus.

L’on en sait d’autres qui ont commencé leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce qu’ils avaient d’esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont rendus religieux, sages, tempérants : ces derniers sont pour l’ordinaire de grands sujets, et sur qui l’on peut faire beaucoup de fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l’adversité ; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et quelquefois une haute capacité, qu’ils doivent à la chambre et au loisir d’une mauvaise fortune. »

La Bruyère, Les Caractéres

« Pendant une nuit obscure,

Enflammée d’un amour inquiet,

Ô l’heureuse fortune !

Je suis sortie sans être aperçue,

Lorsque ma maison était tranquille.

Étant assurée et déguisée,

Je suis sortie par un degré secret,

Ô l’heureuse fortune !

Et étant bien cachée dans les ténèbres,

Lorsque ma maison était tranquille.

Pendant cette heureuse nuit,

Je suis sortie en ce lieu secret

Où personne ne me voyait,

Sans autre lumière,

Que celle qui luit dans mon cœur.

Elle me conduisit

Plus surement que la lumière du midi,

Où m’attendait

celui qui me connait très bien,

Et où personne ne paraissait.

Ô nuit qui m’a conduite !

Ô nuit plus aimable que l’aurore !

Ô nuit qui as uni

le bien-aimé avec la bien-aimée,

en transformant l’amante en son bien-aimé.

Il dort tranquille dans mon sein

qui est plein de fleurs,

et que je garde tout entier pour lui seul :

je le chéris

et le rafraichis avec mon éventail de cèdre.

Lorsque le vent de l’aurore

fait voler ses cheveux,

il m’a frappé le cou avec sa main douce

et paisible,

et il a suspendu tous mes sens.

En me délaissant et en m’oubliant moi-même,

j’ai penché mon visage sur mon bien aimé.

Toutes choses étant perdues pour moi,

je me suis quittée et abandonnée moi-même,

en me délivrant de tout soin entre les lys blancs. »

Saint Jean de la Croix (1542-1591), La Nuit obscure, 1578

« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»

Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108

« le patient quant à lui, dit au psychanalyste non seulement tout ce qu’il sait, mais aussi tout ce qu’il ne sait pas. » 

Isabelle Montourcy, Dites ce qui vous vient, 2013

« Ce que je peux dire, c’est que, en fait, il faut voir la souveraineté… il faut arrêter de penser à la souveraineté comme un isolationnisme. Il faut y penser comme… comme y pensent les personnes qui font des affaires. C’est-à-dire qu’il faut penser à la souveraineté comme un sujet de levier. C’est-à-dire que, dans un monde où vous importez la totalité de vos services numériques aux États-Unis, vous n’avez pas de levier sur les États-Unis. Dans un monde où vous créez une partie de votre service, éventuellement vous les exportez, vous avez un levier supplémentaire. Dans un monde où vous vendez des biens aux États-Unis, vous avez du levier dessus. On le voit comme dans les négociations de l’Union européenne, on exporte un certain nombre de choses, ça nous donne des arguments et des cartes à jouer quand on est à la table de négociation. Si on n’a pas cette capacité à… à ne pas importer la totalité de nos services digitaux, nos services numériques, des États-Unis, on a un vrai problème. »

« Chez Symantec, des attaques, des virus, du code malveillant, ils en gèrent des millions par an. Donc, pour les meilleurs ingénieurs de la boîte, il ne leur suffit que de quelques minutes à regarder le code d’un malware pour comprendre ce qu’il fait et comment il procède. Sauf que là, et ben ça n’est pas le cas. Le virus est un enfer à comprendre, et ce, pour deux raisons. Déjà, son code est extrêmement long, bien plus long que des virus habituels. Si les malwares que peuvent voir les ingénieurs de chez Symantec font autour des 8 000 lignes de code, ils estiment que celui-là en a 150 000. Il est gigantesque. »

« Quand les ingénieurs de Symantec commencent leur analyse, ils découvrent un véritable mur de code d’excellente qualité et entièrement nouveau. Ils reconnaissent partout des techniques typiquement malveillantes : rootkit persistant, mise à jour du virus, injection de process dans des quantités complètement astronomiques.Plus ils progressent dans l’analyse du binaire, plus les questions s’accumulent et plus ils réalisent que la tâche sera bien plus difficile que prévue. Là où il leur faut quelques heures pour analyser la plupart des virus, ils n’ont, après plusieurs jours, qu’effleuré la surface du monstre. Ils vont cependant être à même de produire un IOC, un indicateur de compromission. Il s’agit d’une liste de traces que le malware laisse sur son passage quand il infecte un système, un petit fichier qui permet aux sociétés d’antivirus de pouvoir instantanément détecter sa présence et suivre sa propagation dans le temps. Et justement, ce moyen de détection va dévoiler l’envergure du problème que pose Stuxnet. Quelques semaines après sa première apparition en Biélorussie, ils vont le retrouver dans des entreprises du monde entier : France, Australie, Singapour, Grande-Bretagne, États-Unis. Le virus se propage vite et on ne sait toujours pas à quoi il sert ni ce dont il est capable. »

Stuxnet, Extraits du reportage

 » Dans la réalité historique de la série et de l’époque de Louis XIV, les interlocuteurs sont :

Louis XIV : Le Roi-Soleil.

Fabien Marchal : Le chef de la police et des services de renseignements de la cour (personnage de fiction emblématique de la série, inspiré de figures réelles comme Gabriel Nicolas de La Reynie).

Jean-Baptiste Colbert : Ministre et conseiller stratégique, qui supervise ici la vision globale de l’État et des finances face aux menaces.

L’Échiquier du Roi : Restructuration du Dialogue

Lieu : Le cabinet de travail du Roi, Versailles. Interlocuteurs : Louis XIV,

Fabien Marchal, Jean-Baptiste Colbert.

I. L’Anatomie de la Cour (La surveillance intérieure)

FABIEN MARCHAL (posant un lourd volume sur la table) Je reste persuadé que c’est en étant bien renseigné qu’on détient le pouvoir, Sire. Ceci est un des 948 registres rassemblés par nos services. À l’intérieur, on peut y trouver la description détaillée de chaque membre de votre cour : leur taille, leur poids, la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux, jusqu’à leurs moindres déplacements quotidiens.

LOUIS XIV (feuilletant le registre) À ce point, Marchal ?

FABIEN MARCHAL Depuis votre premier valet… jusqu’à l’assistante de votre cuisinier, une certaine Madeleine Dubois. Tout est consigné.

II. Le Système Solaire et les Dangers Intérieurs

JEAN-BAPTISTE COLBERT (s’approchant d’une carte ou d’un schéma de la cour) Vous avez choisi d’être le Soleil, Sire. Mais regardez ce qui gravite autour de vous, au sein de votre propre cour céleste. Il n’y a pas que des sujets fidèles. Il y a aussi ceux qui cherchent activement à vous nuire.

LOUIS XIV Les réticences de la noblesse ne me sont pas inconnues, Colbert.

JEAN-BAPTISTE COLBERT Nous parlons de ministres qui vous défient ouvertement. De nobles qui ne paient aucun impôt et se figurent encore que la France leur appartient. Qu’elle est à eux, et non à vous.

III. L’Encirclement Géopolitique (Les menaces extérieures)

JEAN-BAPTISTE COLBERT (élargissant le geste vers la carte de l’Europe) Et regardez au-delà de nos frontières. La menace est partout. Il y a les Hollandais. Les Espagnols. Les Anglais. Ainsi que le Saint-Empire romain germanique. Sachez que tous ceux qui vous entourent se plieront à vos décisions par la force, oui… mais ils préféreraient de loin vous anéantir, Sire.

LOUIS XIV La grandeur du royaume suscite l’effroi. C’est le prix à payer.

JEAN-BAPTISTE COLBERT Une France forte les terrorise, et c’est bien normal. À choisir, ils exigeraient que la France soit faible.

IV. L’Arbitrage Souverain

FABIEN MARCHAL (fixant le Roi) Je voudrais simplement avoir le pouvoir et les coudées franches pour protéger Sa Majesté.

JEAN-BAPTISTE COLBERT (se tournant vers Marchal, puis vers le Roi) Vous avez déjà tous les moyens qu’il vous faut.

LOUIS XIV (scellant l’accord d’un geste ou d’un regard) Donnez-lui ce qu’il veut. Autant que vous le jugerez nécessaire.

JEAN-BAPTISTE COLBERT (inclinant la tête) Bien, Sire. »

Transposition — Wikipédia 

« Le prince leva enfin les yeux et jeta un cri étouffé.
Devant lui, à deux pas, se tenait Rogojine.
Mychkine demeura pétrifié. Rogojine était pâle comme la mort ; son visage convulsé semblait crispé par une force intérieure ; ses yeux brillaient d’un éclat fixe, inhumain.
— Parfione ! balbutia le prince d’une voix étranglée.
Mais Rogojine ne répondit pas. Il restait immobile, respirant bruyamment, sans quitter Mychkine des yeux.
Le prince voulut faire un pas vers lui, mais ses jambes tremblaient, il chancela et s’affaissa lourdement sur une chaise. Il couvrit un instant son visage de ses mains, puis les abaissa brusquement, comme s’il cherchait à ne pas perdre Rogojine de vue.
Quelques secondes passèrent ainsi dans un silence accablant. On n’entendait que la respiration oppressée de Rogojine.
— Qu’as-tu fait ?… murmura le prince avec effort, d’une voix plaintive, presque suppliante.
Rogojine tressaillit, leva la main comme pour l’arrêter, puis fit un signe. Lentement, il se détourna, passa dans la pièce voisine, et, d’un geste, invita Mychkine à le suivre.
Le prince se leva en chancelant, ses jambes le portaient à peine. Il le suivit, le souffle coupé, le cœur serré d’une terreur inexprimable.
À peine avait-il franchi le seuil de la chambre contiguë qu’il s’arrêta net, les yeux dilatés, le visage exsangue : sur le lit, dans la pâleur d’un drap défait, gisait Nastasja Filippovna.
Elle était étendue, la tête rejetée en arrière, les cheveux épars, les bras abandonnés le long du corps. Son visage avait la pâleur livide de la mort, et cependant il semblait rayonner d’une étrange beauté.
Le prince s’approcha lentement, presque en titubant. Ses lèvres tremblaient. Il tendit la main comme pour la toucher, mais la retira aussitôt, pris d’un frisson.
Rogojine, debout derrière lui, le regardait fixement, muet, immobile comme une statue. »

Dostoïevski, L’Idiot

« N’est-il pas curieux qu’une sentence aussi sublime provienne non d’un traité d’un philosophe stoïcien, Epictète ou Sénèque, raisonnant sur la vertu de philanthropie, mais d’une simple comédie bourgeoise où un propriétaire, Chrémès, interroge son voisin, Ménédème, sur la dure besogne qu’il s’impose du soir au matin dans son champ comme s’il se punissait de quelque chose, peinant à la tâche plus que ses propres esclaves ? Et le vieux bougon de Ménédème de lui répondre : « Chrémès, tes affaires te laissent-elles assez de loisir pour que tu t’occupes de celles des autres, et de ce qui ne te regarde nullement ? » A quoi l’affable Chrémès réplique : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (en citant la traduction française la plus répandue car le mot « alienum » peut aussi être rendu par « indifférent »). »

Cristina Robalo Cordeiro

« Ces obligations sont telles que l’honneur et la vie d’un homme peuvent être à la merci d’un sourire et subissent les plus dures lois. N’oublious pas que l’honneur exige qu’une dette de jeu soit payée dans les vingt-quatre heures et qu’un coup d’éventail a provoqué la conquête de l’Algérie. »

Eugène Azam

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. Il invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »

Recueil des actes du Comité de salut public (Extraits)

« Où en est l’esprit public en France? où en sont la raison et la conscience du pays? Puisque c’est lui qui gouverne par la parole et par l’élection, il est bien naturel de s’adresser cette question avec une certaine inquiétude. Nous avons beaucoup discuté sur les devoirs et les attributions du pouvoir, sur la manière d’organiser les institutions : qu’avons-nous été nous-mêmes? que sommes-nous? Depuis environ trente-cinq ans, la France est une société libre; nous avons réclamé et obtenu le droit, je dirais volontiers la tâche de diriger nos propres affaires comment les avons-nous dirigées? Les lois restrictives, qui défendaient aux capacités latentes de montrer ce qu’elles pouvaient ou ne pouvaient pas, sont tombées; en permettant aux mérites secrets de se manifester, le gouvernement représentatif nous a mis à même de nous connaître : que nous a-t-il appris? Quelles capacités, quelles incapacités se sont révélées au grand jour? Comment enfin se solde le compte de ce que l’esprit public doit aux énergies salutaires et aux folies nuisibles que la liberté a autorisées à s’exercer à leur guise ? : Par l’esprit public, notons-le bien, j’entends ce qui est partout et nulle part en particulier; j’entends non point les idées que le pays peut avoir sur tel ou tel sujet, mais sa manière de raisonner, la somme de perspicacité et d’imprévoyance qui se trouve en lui, et dont il se sert pour concevoir toutes ses idées; j’entends non point les aptitudes de ceux-ci ou de ceux-là, mais ce qui compose l’être pensant et voulant de l’invisible public qui mène réellement la France. Où est cette partie de la nation? Peu importe; ses œuvres sont là. Par elles, on peut connaître les mobiles et les procédés d’esprit, les facultés et les impuissances dont chacune de ces œuvres atteste l’existence dans les ames, et qui, par cela seul qu’elles y sont, seront bien certainement ce qui engendrera les actes et les décisions du pays chaque fois qu’il agira ou décidera. En essayant cet examen de conscience, il est une chose que je ne veux pas oublier : c’est que, lorsqu’on met en cause le caractère d’une masse d’hommes, on est face à face de la nature souveraine avec laquelle vouloir n’est pas toujours pouvoir. Avons-nous réussi dans ce que nous avions entrepris? Là n’est pas la véritable question. – Avonsnous tenté? Tel est le point capital. Dans notre propre intérêt à tous, il importe que nous sachions s’il s’est trouvé chez nous des ouvriers volontaires pour toutes les corvées nécessaires, si la France a réellement pu fournir le contingent de facultés qu’exigeait d’elle sa nouvelle situation. Je ne sais si je me trompe, mais de toutes les sociétés européennes. la nôtre me semble présenter le plus curieux spectacle. Nous sommes un des pays où l’intelligence a montré le plus d’activité, sinon de largeur, une des nations où la raison humaine, chez quelques-uns, a été le plus près de pouvoir imaginer ou du moins comprendre tout ce qui jusqu’ici a pu être conçu, et en même temps nous sommes une des contrées où toute la sagesse qui a pu se dégager chez quelques-uns a exercé le moins d’influence sur la direction générale de la communauté, sur ses faits et gestes comme sur son état moral. La France a possédé bon nombre d’hommes éminens dans tous les genres, bon nombre d’écrivains et de publicistes qui ont été honnêtement jaloux de faire de leur mieux; mais la gloire n’en revient guère qu’à Dieu. La seule conclusion qu’il soit permis d’en tirer, c’est qu’il est né parmi nous des êtres d’élite qui ont eu le besoin d’observer, le besoin de combiner en eux leurs observations et la propriété d’enfanter ainsi d’honnêtes jugemens. Quant à ce que ces hommes d’élite et en général les minorités intelligentes ont fait chez nous pour barrer le chemin aux jugemens étroits ou sans sincérité, quant aux précautions qu’ils ont prises pour que les folles prétentions et les mauvaises intentions ne pussent pas travailler à organiser le règne de la barbarie, je doute que nous ayons lieu d’être fiers. Pour nous occuper d’abord de ce qu’a été la presse en France, il est un aveu auquel nous ne saurions nous refuser, à moins d’une grande ignorance ou d’un parti-pris de vanité : cet aveu, c’est que les tendances de ses organes en général, et surtout l’influence qui a été comme la résultante de leurs efforts et qui a dominé l’opinion publique, — sont loin de leur assigner le premier rang en Europe. Le véritable sentiment des choses politiques a entièrement manqué à presque tous : ils n’ont pas eu cette connaissance de l’homme qui donne seule la puissance de gouverner des masses humaines et d’apprécier la situation de leurs affaires; ils n’ont pas même entrevu ce qu’était un état libre et ce que la presse avait à faire dans de semblables circonstances.
« Sur toute question à résoudre, qui l’emportera des sages ou des ignorans, des honnêtes ou des malhonnêtes? Là est le dilemme. Les barrières sont tombées; les folles exigences et les passions agressives ne manqueront pas d’en profiter, comme elles l’ont fait; chaque jour elles seront à leur poste. Soit! Elles aussi sont nécessaires comme les calomnies le sont pour que celui qui a bien agi fasse mieux encore et les confonde, elles le sont comme les tentatives d’émeutes sont utiles pour faire sentir l’urgence d’une force permanente capable d’inspirer à tous le sentiment de la sécurité; mais il faut qu’elles trouvent à qui parler, il faut que les erreurs fassent sortir de terre les réfutations, et que les funestes tendances amènent l’organisation d’une force permanente. Un peuple libre est une société d’hommes qui se chargent de faire leurs propres affaires. S’ils ne savent pas se protéger eux-mêmes, les lois préventives ne sont rien moins qu’une nécessité pour les faire vivre. Jusqu’à quel point la ligue de toutes les sagesses et de toutes les honnêtetés pourrait-elle contenir ce qui demande à être contenu? Le dire au juste est difficile. Ce qu’il est permis d’affirmer, c’est que la mesure de la liberté que nous pourrons supporter sera mathématiquement proportionnée à l’efficacité de la police que nous ferons par nous-mêmes. S’il y a un nombre donné d’étourderies pour abuser d’un droit, jamais ce droit ne sera accordé, à moins qu’il ne se rencontre assez de saine raison appuyée d’assez d’énergie pour dominer les étourderies. Avant tout, moi aussi j’aime les institutions libres, parce que chaque droit accordé est un nouveau champ ouvert à des énergies qui, bien employées, peuvent faire le bien. Je les aime et je les désire d’autant plus qu’à mon sens les peuples qui ne seront pas capables de se passer d’une tutelle n’ont plus rien de grand à faire dans ce monde. C’est parce que j’ai cette foi que je m’adresse à tous ceux qui la partagent, afin qu’au nom de la liberté ils disputent pied à pied le terrain à tous ceux qui défendent sa cause de manière à rendre inévitable pour nous le retour d’une tyrannie, d’une tutelle comme il en faut aux enfants. »

J. Milsand, De L’Esprit Public Et De La Presse En France, Revue des Deux Mondes, Tome Huitième, Vingtième Année, Nouvelle Periode, Oct-Dec 1850

 « Le Printemps arabe de 2011 provoqua une panique disproportionnée. Des appels anonymes à une « Révolution de jasmin » en Chine, diffusés en ligne en février 2011, ne mobilisèrent que quelques milliers de personnes dans 13 villes. Mais la réponse sécuritaire fut massive : plus de 100 avocats, intellectuels et activistes furent arrêtés, placés en résidence surveillée ou « disparus ».

Les médias d’État effacèrent toute mention des soulèvements au Moyen-Orient. La chute de Bo Xilai en 2012 — la plus grave crise politique depuis Tiananmen — révéla la fragilité des luttes factionnelles et les risques d’un « modèle alternatif » néo-maoïste. La fuite de Wang Lijun vers le consulat américain de Chengdu en février 2012 constitua un séisme diplomatique et sécuritaire. Enfin, les protestations de Hong Kong — le Mouvement des parapluies en 2014, puis l’insurrection massive de 2019 — confirmèrent aux yeux du Parti que toute tolérance politique en périphérie menace inévitablement le centre, justifiant la Loi sur la sécurité nationale de juin 2020. East Asia Forum + 4

La campagne anticorruption, lancée dès décembre 2012, servit de levier dual : réforme authentique face à une corruption systémique qui menaçait la légitimité du régime (Hu Jintao avait lui-même averti que « la corruption systémique pourrait entraîner la chute du PCC »), et purge politique ciblée. Environ 2,3 millions de fonctionnaires ont été poursuivis depuis 2012, dont Zhou Yongkang, ancien membre du Comité permanent, Xu Caihou et Guo Boxiong, anciens vice-présidents de la Commission militaire centrale, et Sun Zhengcai, secrétaire du Parti à Chongqing. Comme l’écrit un analyste : « La destitution de Zhou, Bo, Sun et Ling — tous des figures de capital institutionnel énorme — ne s’est pas produite parce qu’ils étaient uniquement corrompus dans un système saturé de corruption. C’est parce qu’ils étaient uniquement gênants. » Freedom House + 6

Les voix réformistes existaient mais furent systématiquement marginalisées. Le Premier ministre Wen Jiabao avait plaidé pour la réforme politique dans un célèbre entretien CNN en 2010. Li Keqiang, formé à l’Université de Pékin où il traduisit le Due Process of Law de Lord Denning, croyait au « gouvernement constitutionnel ». Wang Yang, secrétaire du Parti au Guangdong, avait géré les protestations de Wukan en 2011 par la négociation ouverte — une première. Elizabeth Economy (CFR) qualifia le 18e Congrès de 2012 de « crève-cœur… un triomphe de la clique conservatrice du Parti ». Les candidats les plus réformistes — Li Yuanchao et Wang Yang — furent écartés au profit de Zhang Dejiang et Liu Yunshan. Le visite symbolique de Li Keqiang à la statue de Deng Xiaoping à Shenzhen en 2022, déclarant que « le fleuve Jaune et le Yangtsé ne couleront pas à rebours », fut interprétée comme le chant du cygne du réformisme. The Washington Post + 3″ 

Réalisations documentées reconnues même par les critiques

« Malgré les graves critiques concernant les droits humains, Xi a produit des accomplissements mesurables et vérifiables dans plusieurs domaines. La Banque mondiale a confirmé dans son rapport conjoint de 2022 que « la bataille de la Chine contre la pauvreté a bénéficié au plus grand nombre de personnes dans l’histoire humaine ». De 2012 à 2020 sous Xi spécifiquement, environ 100 millions de Chinois ruraux sont sortis de la pauvreté. En décembre 2020, Xi déclara la victoire dans l’élimination de l’extrême pauvreté selon le standard national de la Chine (2,30$/jour ajusté). Le gouvernement alloua 1,6 trillion de yuans (246 milliards de dollars) sur huit ans, identifia 89,6 millions de personnes pauvres et retira tous les 832 « comtés appauvris » de la liste de pauvreté en novembre 2020.

Le contexte critique est nécessaire : la ligne de pauvreté de la Chine (2,30/jourajusteˊ)estinfeˊrieureaustandarddelaBanquemondialepourlespaysaˋrevenuintermeˊdiairesupeˊrieur(5,50/jour ajusté) est inférieure au standard de la Banque mondiale pour les pays à revenu intermédiaire supérieur (5,50/jourajusteˊ)estinfeˊrieureaustandarddelaBanquemondialepourlespaysaˋrevenuintermeˊdiairesupeˊrieur(5,50/jour). Selon le standard de 5,50$, 237 millions de Chinois (17% de la population) vivaient encore dans la pauvreté en 2018. Des préoccupations de durabilité existent concernant le maintien des gains sans soutien gouvernemental intensif continu. Néanmoins, l’échelle de réduction de la pauvreté est historiquement sans précédent et vérifiée de façon indépendante.

Le développement des infrastructures a été massif. La Chine dirige le monde dans l’investissement en infrastructure, représentant 9-20% du taux de croissance annuel moyen (2003-2016). Le réseau ferroviaire à grande vitesse s’est étendu à travers le pays, atteignant 200+ villes. L’Initiative Ceinture et Route (BRI) a fourni 331 milliards de dollars de financement aux pays en développement (2013-2021), avec 215+ documents de coopération signés avec 155 pays et 32 organisations internationales. De 2013 à 2021, la Chine a fourni 679 milliards de dollars pour les infrastructures (transport, énergie, etc.) contre 76 milliards de dollars des États-Unis dans les mêmes secteurs. Un rapport du Boston University Global Development Policy Center (2023) note que la BRI a « stimulé la croissance économique dans de nombreuses nations en développement », bien que des préoccupations de durabilité de la dette et d’impacts environnementaux persistent.

Le progrès technologique est authentique, pas simplement imitatif. La Chine est devenue leader mondial de la 5G : fin 2020, 150 millions d’utilisateurs 5G en Chine contre 6 millions aux États-Unis, 700 000 stations de base déployées en Chine contre 50 000 aux États-Unis, et 87% des connexions 5G mondiales. Les entreprises chinoises détiennent 40%+ des brevets mondiaux liés à la 5G. En janvier 2025, 4,2 millions de stations de base 5G sont opérationnelles, et la Chine dirige le développement de la 6G avec 35% des brevets internationaux contre 18% pour les États-Unis.

En intelligence artificielle, la Chine est évaluée comme « première échelon » aux côtés des États-Unis. Elle est n°1 mondialement en nombre total de publications de recherche en IA et publications IA hautement citées, menant dans les applications pratiques de l’IA : reconnaissance faciale, automatisation industrielle. DJI détient 74% de part de marché mondiale en drones grand public. Les dépenses en R&D ont dépassé l’UE, atteignant un record de 564 milliards de dollars (2020). L’économie numérique vaut 30% du PIB.

La modernisation militaire a été substantielle. Le budget de défense officiel a atteint 247 milliards de dollars (2025), plus du double depuis 2012. Les porte-avions sont passés de 1 à 3 (contre 11 aux États-Unis), 600+ ogives nucléaires (expansion significative), la première base militaire à l’étranger établie (Djibouti, 2017), et une réduction de 300 000 troupes (2015) pour se concentrer sur la modernisation plutôt que la taille. Les réformes structurelles (2015-présent) ont démantelé les départements généraux puissants, remplacé le système de région militaire par des commandements de théâtre permettant des opérations conjointes et révolutionné complètement le système de direction de l’APL. Le Département américain de la Défense (2024) reconnaît que malgré les problèmes de corruption perturbant certains programmes, « la Chine continue de faire des progrès significatifs vers la construction d’une armée hautement moderne et capable ».

Sur le plan économique, le PIB a doublé de 8,53 billions de dollars (2012) à 17,73 billions de dollars (2020), en passe de dépasser 18 billions de dollars (2024). La Chine a maintenu sa position de deuxième économie mondiale, plus grand exportateur (continu depuis 2010) et est devenue le plus grand partenaire commercial de 120+ pays d’ici 2020. L’excédent commercial a atteint un sommet historique de 687,5 milliards de dollars (2021). La valeur marchande du secteur privé dans les entreprises cotées en tête a augmenté de 10% à plus de 40% (2012-2022).

Même les critiques reconnaissent certains accomplissements : la Brookings Institution a crédité Xi des « trois feux de joie » accordant le soutien public—lancement réussi de la campagne anti-corruption, gestion du procès Bo Xilai et réformes de marché du Troisième Plénum. Le Council on Foreign Relations reconnaît que les progrès de modernisation de l’APL, les réalisations d’infrastructure et la réduction de la pauvreté sont « impressionnants par n’importe quel standard » tout en notant les préoccupations de gouvernance autoritaire. Le consensus académique est que même les critiques reconnaissent l’échelle sans précédent des efforts anti-corruption, les progrès réels sur l’allègement de la pauvreté, le développement significatif des infrastructures et les innovations technologiques authentiques. »

« Mais d’autres professions partagent cette situation ambiguë et souffrent de la même injustice : une faible reconnaissance, un niveau de vie modeste et – en même temps, comme on dit maintenant – une responsabilité civique considérable. Citons les infirmières, les travailleurs sociaux, les magistrats (que Nicolas Sarkozy comparait à des « petits pois »), les permanents associatifs, les inspecteurs du travail… Tous ont en commun de tenir la société debout dans la tempête. C’est sur eux que repose la solidarité minimale sans laquelle les plus démunis seraient à l’abandon. C’est sur leurs épaules que pèse le fardeau éducatif ou la capacité d’écoute. A leur sujet, il ne s’agit pas d’aligner des considérations bêtasses ou démagogiques. Contentons-nous de pointer un paradoxe : les sociétés d’aujourd’hui ont du mal à « reconnaître » et à gratifier convenablement ceux-là même qui rendent la modernité vivable, qui en corrigent la dureté. D’instinct, le bavardage ambiant réserve plutôt ses admirations aux condottieri de la finance, aux patrons mirobolants, aux milliardaires incultes, aux animateurs télé à tête de pois chiche. Bref à tous ceux qui paradent sur le devant de la scène. Les autres, les utiles, les anonymes qui assurent la maintenance du théâtre ne voient guère gratifiée comme elle le mériterait leur utilité sociale.

Oui, il y a là un énorme paradoxe : notre système de « représentations symboliques » (comme disait le sociologue Emile Durkheim) distribue ses places et ses gratifications d’une manière inversement proportionnelle à l’utilité réelle de chacun. Nous mettons sous les sunlights et nous admirons béatement les « malins » de tout poil. Aux autres, nous ne réservons qu’une attention distraite, tout en exigeant d’eux le maximum. En toute logique, une société devrait grosso modo révérer ceux qui lui sont le plus utiles. La nôtre donne l’impression de faire exactement l’inverse, idolâtrant ceux qui la parasitent et dédaignant ceux qui la servent.

L’humiliation qui en découle devient une vraie question politique. Dans sa « Théorie des sentiments moraux », livre publié en 1759, Adam Smith, l’un des fondateurs du libéralisme, écrivait : « C’est la vanité, non le bien-être ou le plaisir, qui nous intéresse. […] Le riche se fait gloire de ses richesses parce qu’il sent qu’elles attirent naturellement sur lui l’attention du monde. » D’autres essayistes ont créé le concept de « consommation ostentatoire », exacerbé aujourd’hui par les médias. Il faudrait parler aussi de l’asservissement volontaire aux marques, qui nous vendent non plus des objets usuels mais des signes frelatés d’appartenance sociale, c’est-à-dire des leurres. Certes, les nouveaux déclassés-humiliés ont un métier stable et une – très relative – sécurité de l’emploi, mais sont-ils des nantis ? La réponse est dans la question. »

Jean-Claude Guillebaud

« Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. On ne nous a pas donné l’état minimum des questions. Je prends trois exemples très divers : le cadastre de Nouvelle-Calédonie, peut-être est-il connu dans des revues spécialisées, on n’en a pas fait une matière publique. Pour le problème de l’enseignement, on laisse croire que le privé, c’est l’enseignement catholique; je n’ai jamais pu savoir quelle était la proportion du laïc dans l’enseignement privé. Autre exemple, depuis que la droite a reconquis un grand nombre de municipalités, les crédits ont été supprimés pour toutes sortes d’entreprises culturelles, parfois grandes, mais souvent aussi petites, très locales, et c’est d’autant plus intéressant qu’elles sont nombreuses et petites; mais il n’y a pas moyen d’avoir une liste détaillée. Ce genre de problèmes n’existe pas pour la droite parce qu’elle a des intercesseurs tout faits, directs, directement dépendants. Mais la gauche a besoin d’intercesseurs indirects ou libres, c’est un autre style, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de « compagnons de route », la gauche en a vraiment besoin, parce qu’elle a besoin que les gens pensent. «

Gilles Deleuze, Les intercesseurs

« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.

On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »

Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« Françoise » dans la Drôme », Observatoire de l’implicite, Youtube
18 minutes, 24 secondes 

« l’implicite, l’implicite… le nom dit… ça me paraissait très mystérieux… donc euh… en fait… ce que vous nous avez proposé, c’est très simple, riche… mais c’est un début… il me semble que l’on aura… d’autres occasions entre nous… de reprendre ce genre d’interrogations…. il me semble que c’est… ça fait partie de… la non-violence finalement…on fonctionne toujours avec de l’implicite… surtout que l’on accueille beaucoup de nouveaux… et les nouveaux ils peuvent d’autant moins nous tracer… si on a trop d’implicites…  » 

«La façon dont vous venez…de venir à pieds… c’est déjà une humilité… donc euh… on peut savoir quand on s’attend à recevoir des gens dans la simplicité… vous venez dépouillés des biens, des oripeaux, des gens qui sont avec le cartable, etc quoi… des gens dont on s’entoure quand on vient faire des reportages»

Conclusion : la patience, le papier et la psychologie perdurent

« À travers 116 ans d’histoire, certaines constantes opérationnelles définissent l’identité institutionnelle du MI5 bien plus qu’une technologie ou une menace particulière. Le système de mandats du ministère de l’Intérieur (Home Office Warrant), introduit par Churchill en 1910, reste la base des pouvoirs les plus intrusifs du Service. Le MI5 n’a jamais détenu de pouvoir d’arrestation, dépendant toujours d’un partenariat avec la police — un arrangement constitutionnel inchangé depuis l’époque de Kell. Le renseignement humain — le recrutement et la gestion des agents — reste tout aussi central aujourd’hui que lorsque Maxwell Knight rencontrait ses agents dans les halls d’hôtels dans les années 1930. (MI5 + 2)

Le paradoxe des archives de 2025

La déclassification des archives de janvier 2025, la plus importante et la plus significative de l’histoire du MI5, renforce un paradoxe au cœur du renseignement britannique : les méthodes qui ont fait l’efficacité du MI5 — la patience dans le recrutement, la sophistication psychologique lors des interrogatoires, la gestion méticuleuse de l’information — étaient ces mêmes qualités dont l’absence a permis aux « Cinq de Cambridge » d’opérer sans être détectés pendant des décennies.

Les failles de l’habilitation de sécurité (vetting) qui ont permis à Blunt d’espionner depuis l’intérieur même du MI5 découlaient des mêmes réseaux de confiance basés sur la classe sociale qui avaient permis les premiers succès de contre-espionnage de Kell. Comme l’a observé Calder Walton, ces dossiers « offrent un avertissement sur la manière dont les craintes légitimes d’infiltration d’agents au sein d’un service de renseignement peuvent métastaser jusqu’à des proportions presque fatales ». (MI5 / The Cipher Brief)

L’art du banal face à la fiction

Ce qui distingue le savoir-faire opérationnel (tradecraft) documenté du MI5 de la fiction d’espionnage, c’est son absence résolue de glamour. Le guide des surveillants en temps de guerre l’illustre parfaitement : pas de déguisements, pas de gadgets, juste une silhouette quelconque de taille moyenne, transportant de la monnaie pour le métro (the Underground), entraînée à remarquer si un suspect utilise une clé ou sonne à la porte.
L’artefact le plus révélateur de l’exposition de 2025 est peut-être aussi le plus banal : un citron vieux de 110 ans trouvé au domicile d’un espion allemand, utilisé pour fabriquer de l’encre invisible en 1914. Dans le monde du MI5, l’ordinaire a toujours été la couverture la plus efficace pour l’extraordinaire. »

Claude Ai, Recherches, Mi5

« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension.  »

Ghassan Salamé

« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »

Règle de Saint-Augustin, Extraits

« Deuxième étape : les discussions latérales remplacent l’engagement direct

« Une fois l’anormalité perçue, l’environnement social commence à parler *de* l’individu plutôt qu’*avec* lui. C’est la formation de ce qu’on pourrait appeler un discours latéral — des conversations qui circulent autour de la personne, renforçant sa désignation comme problématique, sans jamais l’inclure comme participant susceptible d’être entendu, compris ou aidé.
À Columbine, ce processus prit de multiples formes. Les élèves discutaient de Harris et Klebold comme étant « bizarres », comme étant associés à la Trench Coat Mafia (une étiquette à laquelle ils n’appartenaient pas réellement — ils ne figuraient pas sur la photo de groupe de 1998 dans l’annuaire), comme des menaces potentielles. Lorsque Harris créa un site internet contenant du contenu violent et des menaces de mort contre son camarade Brooks Brown en 1997, la famille Brown transmit ces informations au bureau du shérif du comté de Jefferson. **L’enquête qui s’ensuivit produisit une documentation latérale — rapports de police, dossiers d’incidents, notes d’enquêteur — mais à aucun moment elle ne déboucha sur un engagement direct et constructif avec Harris lui-même.** Un rapport fut classé. L’information circula latéralement à travers les canaux institutionnels. Personne ne s’assit avec un adolescent de quinze ans en difficulté pour lui demander ce qui n’allait pas.

La découverte la plus pénétrante de Newman sur les fusillades scolaires porte précisément sur cette défaillance structurelle. Elle a découvert que les établissements scolaires fonctionnent comme des **« organisations à couplage lâche »** où l’information critique est fragmentée entre enseignants, conseillers, pairs, administrateurs et parents, sans aucun mécanisme d’agrégation. Un enseignant savait pour les rédactions inquiétantes. Un conseiller savait pour la détresse émotionnelle. Un camarade savait pour les idéations violentes. Un parent savait pour les difficultés sociales. La police savait pour les menaces. **Aucune personne ne détenait jamais l’ensemble des pièces simultanément**, et la structure organisationnelle empêchait activement toute synthèse.

Ce schéma s’est reproduit de manière presque identique à Virginia Tech, où la professeure Lucinda Roy alerta de multiples services universitaires que Cho allait très mal — envoyant des courriels, passant des appels — mais « personne ne connaissait l’ensemble des informations et personne n’a relié tous les points » (Commission d’enquête de Virginia Tech). À Parkland, environ **trente personnes** avaient une connaissance directe du comportement violent de Nikolas Cruz avant la fusillade, réparties entre les écoles, les services de police, le FBI et les services de protection de l’enfance. Chacune possédait des fragments ; aucune n’assembla le tableau.

La recherche allemande de Sommer et al. (2020) a révélé un paradoxe supplémentaire : lorsque des individus en difficulté tentaient de faire face en s’ouvrant de leurs problèmes, cela était interprété comme un « développement positif » et passait inaperçu. En revanche, les comportements spécifiquement violents suscitaient la peur plutôt qu’une réponse constructive — des réactions « plus probablement alimentées par une peur compréhensible que venant d’une perspective de prévention du développement psychosocial négatif ».

L’environnement social écoutait latéralement les signaux menaçants comme des données pour gérer sa propre anxiété, non comme des communications émanant d’une personne en crise. »

« Le Comte Dracula

« Ne prononcez pas ce nom ici ! Dieu, le Diable… Deux entités presque identiques. Deux esprits qui se battent l’un contre l’autre, mais ils ne daignent pas se montrer dans leur vrai jour. Nous ne sommes que leurs jouets. D’abominables pantins qui ne bougent qu’à leur bon vouloir. »

« Dans les ports, les employés les plus fragiles, ceux qui ont des problèmes familiaux ou des dettes, sont des proies faciles. Les trafiquants se renseignent, les ciblent, font du racolage à coups de chantages et de menaces. «Si un collègue change d’attitude, s’il semble tout d’un coup avoir plus d’argent ou travailler en dehors de ses heures, c’est un signal d’alerte. Nous ne poussons pas à la délation, mais il faut bien observer», dit Sara Van Cotthem. Tant les douanes que le syndicat de dockers font des campagnes de prévention contre le narcotrafic, la dangerosité de ces gangs et la corruption. «Dans ce milieu-là, «une fois seulement», ça n’existe pas.»
Les douaniers font très attention à ne pas être identifiables pour éviter d’être approchés par la mafia. «Si nous sortons dans un bar après le travail, ce ne sera jamais en uniforme. Nous devons également faire attention à ce que nous postons sur les réseaux sociaux.» »

Quand la cocaïne se déverse sur les ports d’Anvers et de Rotterdam – Le Temps

« Le code de la Mocro Maffia est implacable : « Wie praat, die gaat » (« celui qui parle, s’en va »). Les représailles ont été foudroyantes : le frère innocent de Nabil B., Reduan, est abattu en mars 2018, quelques jours après l’annonce de l’accord ; son avocat Derk Wiersum est assassiné devant son domicile le 18 septembre 2019. »

« Cinq facteurs de protection et cinq facteurs de risque émergent avec clarté

L’analyse croisée, soutenue par les preuves biographiques et la littérature scientifique sur la croissance post-traumatique, la complexité intégrative et l’identité narrative, converge vers des facteurs identifiables.
Facteurs de protection permettant une reconstruction mature :
Communauté intellectuelle sous la contrainte — l’« Université de Robben Island » de Mandela, la correspondance de Gramsci avec Sraffa, le réseau de la Charte 77 de Havel, les débats de Malcolm X à la prison de Norfolk. Le modèle PTG de Tedeschi et Calhoun et la méta-analyse de Prati et Pietrantoni (2009, 103 études) confirment que le soutien social est un médiateur significatif de la croissance post-traumatique via l’auto-divulgation interpersonnelle et la co-construction narrative.

L’écriture comme pratique cognitive disciplinée — chaque figure ayant atteint une reconstruction de Type B a écrit abondamment pendant ou après la crise. Les recherches de Pennebaker démontrent que l’écriture impose un ordre temporel et causal à l’expérience chaotique. Gramsci a écrit für ewig ; Levi a commencé à raconter Auschwitz à des inconnus dans les trains avant que cela ne devienne un projet littéraire ; Hugo a produit ses plus grandes œuvres à Guernesey.

Complexité cognitive préexistante — le « potentiel de développement » de Dąbrowski. La formation psychiatrique de Fanon, l’érudition linguistique et philosophique de Gramsci, la formation phénoménologique d’Arendt sous Heidegger et Jaspers, la sophistication littéraire de Dostoïevski — tous ont fourni l’infrastructure cognitive nécessaire à la reconstruction. Suedfeld et Rank (1976) ont découvert que les leaders révolutionnaires qui maintenaient ou augmentaient leur complexité intégrative avaient plus de succès.

Exposition à des perspectives diverses — le pèlerinage de Malcolm X à La Mecque, l’étude de l’afrikaans par Mandela, la rencontre de Fanon avec la psychiatrie anti-autoritaire de Tosquelles, la migration d’Arendt à travers plusieurs cultures. Tadmor et al. (2009) fournissent des preuves empiriques que l’expérience biculturelle augmente la complexité intégrative.

Capacité d’auto-implication — la volonté de s’inclure soi-même dans l’analyse. L’œuvre précoce de Soljenitsyne inclut une auto-critique dévastatrice : « Vous savez très bien que nous sommes venus en Allemagne pour nous venger. » Malcolm X a publiquement reconnu ses erreurs passées. Dostoïevski a relu son propre radicalisme comme une immaturité spirituelle. Cette auto-implication, absente chez Céline et le dernier Soljenitsyne, est peut-être le plus fort prédicteur d’une issue mature.

Facteurs de risque pour une rigidification pathologique :

Isolement intellectuel — les années d’errance de Nietzsche dans des pensions de famille, l’exil danois de Céline, l’assignation à résidence de Suu Kyi sans partenaires de dialogue, l’ermitage de Soljenitsyne dans le Vermont. Sans friction, les cadres émergents ne rencontrent aucun défi et tendent vers la clôture.

Tendances narcissiques ou paranoïaques préexistantes — Szafran (1984) a lié l’antisémitisme de Céline à des troubles narcissiques de la personnalité et à la haine de soi projetée de Fromm. La mythologisation par Céline d’une blessure à la tête qu’il n’a jamais reçue (documentée dans PubMed, 2018) révèle une relation préexistante à la réalité prédisposant à une reconstruction paranoïaque.

Le pouvoir institutionnel remplaçant l’enquête ouverte — la trajectoire d’Augustin, du dialogue philosophique à Cassiciacum à la coercition épiscopale des Donatistes, illustre comment l’autorité calcifie la pensée. Les responsabilités du pouvoir exigent la certitude ; la reconstruction mature exige la tolérance à l’incertitude.

Vitesse et violence de la crise dépassant les ressources cognitives — Fanon est mort à 36 ans, Malcolm X à 39 ans, Bonhoeffer à 39 ans — leurs reconstructions ont été interrompues avant d’être achevées. Le piège du Niveau II de Dąbrowski décrit le danger de stagner dans une « désintégration univoque » sans progresser vers une perspective multiniveaux.

Externalisation de l’agentivité — l’attribution de toute souffrance à des ennemis externes plutôt qu’à une analyse structurelle. Céline identifiant les Juifs ; le dernier Soljenitsyne identifiant l’Occident. Cette externalisation, que le cadre de Kruglanski explique comme une clôture prématurée sous stress (« saisir et figer »), court-circuite l’auto-implication requise par la reconstruction mature. »

Jean Oury : La « psychothérapie institutionnelle » et l’ambiance
Fondateur de la clinique de La Borde, Jean Oury a passé sa vie à soigner les psychoses les plus lourdes. Pour lui, on ne peut stabiliser un individu sans stabiliser son environnement immédiat à travers ce qu’il appelait le « micro-détail ».

« Pour qu’un psychique se stabilise, il faut que ce qui l’entoure soit d’une rigueur absolue mais sans rigidité. C’est ce que j’appelle le calcul de l’ambiance. Le repère, c’est le geste discret, l’attention au quotidien, le respect d’un rythme. Si l’environnement est chaotique ou imprévisible, le patient s’effondre. Stabiliser, c’est d’abord sécuriser l’espace et le temps pour que le cerveau n’ait plus besoin de s’épuiser à anticiper le danger. »

2. Donald Winnicott : La fonction de soutènement (Holding)

Ce pédiatre et psychanalyste britannique a démontré que la stabilisation psychique de l’adulte passe par les mêmes mécanismes que la construction du nourrisson : la capacité du milieu (ou du supérieur/thérapeute) à « contenir » l’angoisse par sa seule constance.

« Le rétablissement de l’équilibre ne vient pas d’une intervention magique, mais de la continuité de l’environnement. Le holding (le maintien), c’est la capacité de rester stable, inchangé, face aux attaques, aux crises ou aux tests de l’autre. Quand le sujet voit que son entourage ne se détruit pas, ne s’énerve pas et reste prévisible, son propre appareil psychique peut enfin cesser de s’agiter et commencer à se poser. »

3. Henri Ey : Le contrôle de la conscience et l’organisation du temps

Auteur des manuels de psychiatrie de référence en France, Henri Ey définissait la maladie mentale comme une « déstructuration de la liberté ». Pour lui, la stabilisation est une reprise de contrôle de la trajectoire temporelle.

« Stabiliser un esprit, c’est lui redonner la maîtrise de sa temporalité. La crise psychique est une immédiateté pure, un instantané où le sujet est submergé par ses pulsions ou ses peurs. Le processus de stabilisation commence dès lors que le sujet réintègre la notion de passé et d’avenir, c’est-à-dire la constance. C’est la lente reconstruction d’un projet, d’une routine, où chaque jour valide le jour précédent. »

4. Carl Jung : L’intégration de l’Ombre et l’axe de régulation

Pour Jung, la stabilisation n’est pas un calme plat ou une absence de conflits, mais la capacité du Moi à observer ses propres zones de perturbation sans s’y dissoudre.

« On ne devient pas lumineux en imaginant des figures de lumière, mais en rendant la noirceur consciente. Le processus de stabilisation psychique survient lorsque l’individu cesse de fuir ses contradictions ou ses pulsions destructrices, mais qu’il apprend à les observer avec détachement. La stabilité est un axe vertical : elle exige que l’on connaisse ses propres failles pour ne plus être surpris par elles. »

5. Boris Cyrulnik : La sécurisation et la « tuteurisation »

Le célèbre neuropsychiatre français, théoricien de la résilience, rappelle que la stabilisation psychologique dépend de la présence de repères fixes, qu’il nomme les « tuteurs ».

« Aucun cerveau ne peut se stabiliser seul dans le vide. Nous avons besoin de tuteurs de résilience : un cadre, une règle implicite, une personne ressource dont la présence est constante. La stabilité psychique s’acquiert par imprégnation : si le modèle que j’observe est calme, cohérent et prévisible, mes réseaux neuronaux finissent par calquer cette sérénité. C’est l’ordre extérieur qui sécurise le désordre intérieur. »

« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. «

«  La confiance n’exclut pas le contrôle. »

Trotsky

« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.

2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.

3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.

4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.

5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.

6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.

Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.
 En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »

« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

« L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à LA ONZIEME HEURE et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de la faiblesse des impulsions antagonistes ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état QU’IL FAUT INTERPRETER A L’OPPOSE DE SA SIGNIFICATION IMMEDIATE : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même. Enfin, les cas les plus difficiles sont bien ceux où l’ambivalence ne suscite aucune réaction de la part du sujet et n’existe qu’au regard de l’entourage. Considérons par exemple le refus éthique de l’instinct brutal, ou d’un trait de caractère jugé inférieur ; ils ne sont pas toujours alors, comme dans les exemples cités plus haut, subtilisés par leurs contraires, mais plus ou moins déguisés par des procédés que le freudisme a le premier mis en évidence et qui n’accèdent pas à la conscience. C’est une représentation ou une satisfaction symbolique, comme chez ce sujet qui, fuyant un désir incestueux qu’il ne veut pas s’avouer, mime sa répulsion par une fugue ou par la manie des voyages. C’est une rationalisation, autre manière de mettre en drame, comme chez ces sadiques qui se couvrent d’une théorie politique du pouvoir brutal, ou ces exhibitionnistes qui deviennent les théoriciens du dilettantisme et du snobisme. Ou c’est un simple déplacement, le plus difficile à déceler, car pour masquer un intérêt qu’il ne veut pas avouer ou s’avouer, le sujet fixe un intérêt violent, et de ce moment absurde, à n’importe quoi lui tombant sous la main. De nombreux goûts et des répulsions irraisonnées s’expliquent ainsi. La plupart de nos sentiments et de nos actions, sous l’effet de ces ambivalences, sont « surdéterminés » et l’on peut, dans la foi comme dans le crime, trouver à la fois et au même moment le meilleur et le pire inséparablement mêlés. Une sorte de sincérité et une sorte de mauvaise foi s’y fusionnent au point que c’est égal abus de mots, pour l’immoraliste de plaider la sincérité, pour le moraliste d’accuser la mauvaise foi, dans cette oscillation fragile de l’être entre deux sollicitations contraires. Complexités, contradictions, ambivalences jaillissent de l’inconscient et échappent souvent à la maîtrise du sujet lui-même. Comme si ce n’était pas assez de leur enchevêtrement, la construction consciente, l’effort personnel, l’éducation ou l’imprégnation sociale, la culture compliquent encore à l’extrême les formules caractérologiques individuelles. Des traits essentiels sont masqués par l’inhibition sociale et elle apprend si bien à enfouir les sentiments élémentaires, les pulsions comme les spontanéités, qu’il faut ensuite difficilement les retrouver par leurs effets indirects. Des caractères seconds, de rechange, de compensation, d’équilibration, parfois de simple jeu s’étagent en profondeur derrière la structure principale. Mille traits, avec la culture, viendront corriger un défaut, atténuer un excès, dessiner un contraste, esquisser une fantaisie ou souligner une valeur, tous étrangers au plan primitif du caractère de base. Des traits à l’état naissant, entre ces zones bien dessinées, cherchent encore leur forme. Autant de difficultés supplémentaires quand il s’agit de définir « le caractère » d’un homme dont la civilisation, la vie sociale et le contrôle de soi ont fait, à partir de son premier bagage psychique, une œuvre compliquée aux multiples entrées. C’est ce qui a conduit certains caractérologues comme le Dr Vermeylen, Jacques Lefrancq et José Brunfaut, à distinguer un caractère de base ou tempérament primaire et LES SUPERSTRUCTURES qu’y ajoutent LES INFLUENCES POSTERIEURES. La géologie de cette édification n’est pas faite pour simplifier les cartes de la caractérologie. Elle fonde une règle de méthode capitale. Un trait ou un syndrome de caractère doit toujours être considéré comme une fonction dont le paramètre peut affecter toutes les valeurs qualitatives des plus pauvres jusqu’aux plus riches. « Flegmatisme » signifiera, selon les cas, indifférence médiocre ou maîtrise supérieure de soi. L’émotif peut être un agité vulgaire ou un passionné de grande classe. Seule une évaluation peut ici compléter l’indication objective. Ces malheurs de la psychologie ont leur clef au-delà de la psychologie. Au-delà, et cependant en son cœur. Mais la contradiction et l’ambiguïté sont, au fil même de l’expérience, le signe vécu de l’existence transcendante, de l’existence personnelle. Elles sont les signes troublants d’une réalité qui ne peut s’exprimer par des moyens plus simples. Elles donnent sa perspective profonde à l’expérience de la subjectivité. Elles suggèrent à la philosophie du psychologue le même genre d’inductions que les irrationnelles, les imaginaires et les grandeurs incommensurables proposent à la philosophie du mathématicien. L’existence ne trouve ni dans les formes de la raison, ni dans les indices des sens, un langage direct pour se communiquer à nous. Elle ne peut se livrer qu’indirectement, et insuffisamment, par un chiffre dont la lecture pour nous n’est jamais achevée et le secret toujours fuyant. Au surplus, ce ne sont pas des objets qui sont ici en cause, mais nous-mêmes, ces hommes vivants que voici. Si jamais une science aussi complexe que l’on voudra, mais finie, pouvait les tenir à raison, il faudrait bien admettre que la liberté n’est qu’un fantôme de l’imagination. Les puissances du monde ne tarderaient pas à illustrer cette conclusion de la connaissance en annexant la science du caractère à l’arsenal des techniques de domination. Mais la personne est un foyer de liberté, et c’est pourquoi elle reste obscure comme le cœur de la flamme. C’est en se dérobant à la connaissance objective qu’elle m’oblige, pour communiquer avec elle, à courir avec elle un destin aventureux, dont les données sont obscures, les routes incertaines et les rencontres déconcertantes. Ainsi l’objet même de la connaissance du caractère l’exclut des connaissances de type positif sans l’exclure pour autant de la connaissance. La caractérologie est à la connaissance de l’homme ce que la théologie est à la connaissance de Dieu : une science intermédiaire entre l’expérience du mystère et l’élucidation rationnelle dont relèvent les manifestations du mystère. C’est dire que cette situation médiatrice ne doit pas décourager la recherche méthodique et les déterminations conceptuelles. Mais il faut leur prêter cette quatrième dimension, la profondeur de cet « univers projectif » dont M. Bachelard revendique la présence poétique universelle sous notre monde solide et lucide. Nous poserions la question caractérologique fondamentale à peu près sous la forme de la question qu’il engage sur d’autres terrains que le nôtre : « Quels sont les éléments d’une forme caractérologique qui peuvent être impunément déformés par une intrusion irrationnelle en laissant subsister une cohérence structurelle caractérologique ? » Ainsi ne s’excluent ni le mystère ni la science. Mais une psychologie qui a conduit suffisamment loin ses investigations positives est à jamais guérie de l’illusion de croire que l’homme est un mécanisme qui se monte et se démonte et qu’il aurait le pouvoir divin de recomposer. Les éléments du caractère sont le chiffre d’un langage secret qui ne vient pas de derrière les phénomènes, mais de leur inépuisable fécondité, et sans lequel toute l’anthropologie devient incompréhensible. Le mystère aime la lumière ; contrairement à la confusion, il aspire à se préciser en mots clairs et en formes saisissables. Mais plus il se dit et plus il se peuple de formes, plus il s’approfondit en même temps comme mystère et alourdit son secret. Éliminer l’effort vers la détermination, ce serait livrer la science du caractère à la confusion et l’avenir des caractères aux lâchetés qui naissent des relâchements de l’esprit. En éliminer le mystère, ce serait se condamner à supprimer de notre expérience les actes irrationnels, les irruptions de liberté et de grâce, les crises, les rencontres, les partages dramatiques qui en font le goût et le prix. Tâtonnant entre les clartés et le mystère, nous devrons garder assez de souplesse, quand nous travaillerons à nous connaître et à nous former nous-mêmes, pour maintenir ces deux attitudes de vie : attentifs et cependant abandonnés, engagés et disponibles, politiques et spontanés. Ce sera leprincipe même de la connaissance d’autrui et de l’éducation. Cette même souplesse, nous aurons à en faire usage dans nos méthodes de recherche. Il sera longtemps sans doute avant que l’on puisse unifier non seulement les résultats, mais les méthodes de la caractérologie. Quand nous explorerons le visage que tournent vers nous les êtres, la recherche des corrélations descriptives sera notre principal instrument d’analyse. Plus nous nous enfoncerons dans la profondeur des structures et des conflits, plus nous devrons recourir au LANGUAGE DIRECT DES FORCES EN JEU.» 

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

Anthologie comparative internationale : l’arriviste aveugle, le savoir tacite et le regard d’autrui

TL;DR

  • « La structure de raisonnement visée — le parvenu qui croit conquérir une hiérarchie sans l’avoir patiemment remontée, aveugle au regard des anciens qui détiennent le savoir tacite, jusqu’à la butée du réel — est documentée de manière récurrente et reconnue par un vaste corpus littéraire international (Trollope, Wharton, Fitzgerald, Maupassant, Thomas Mann, Sinclair Lewis, Tom Wolfe) et par un solide appareil théorique et ethnographique (Polanyi, Scott, Sennett, Goffman, Elias, Burawoy, Roy, Terkel, Crawford).
  • La dominante littéraire fournit les figures-types : le financier imposteur (Melmotte), la parvenue jugée par l’argent ancien (Undine Spragg, Gatsby), le séducteur sans talent porté par les apparences (Bel-Ami), le mystificateur pur (Felix Krull), le « Maître de l’Univers » foudroyé par le réel (Sherman McCoy).
  • Le registre des praticiens et ethnographes ancre la même structure dans le travail réel : le savoir incorporé « qu’on sait plus qu’on ne peut en dire » (Polanyi), la mètis locale ignorée par l’abstraction d’en haut (Scott), la rétention stratégique et le « transcript caché » de la base, et le « jugement infaillible du réel » qui démasque la vantardise (Crawford).

Key Findings

  1. La littérature anglophone offre le filon le plus riche et le plus systématique sur le parvenu jugé par un milieu établi : Trollope (le financier Melmotte), Wharton (Undine Spragg), Fitzgerald (Gatsby), Tom Wolfe (Sherman McCoy), Sinclair Lewis (Babbitt). Chez ces auteurs, la légitimité formelle autoproclamée (l’argent, la posture, le discours) s’effondre devant un tribunal social tacite ou devant le réel.
  2. La tradition française et allemande complète la figure : Maupassant (Bel-Ami, l’ascension par les apparences et la cooptation féminine) et Thomas Mann (Felix Krull, l’autorité purement narrative de l’imposteur ; Heinrich Mann, Der Untertan, le conformiste autoritaire).
  3. Le savoir tacite est le pivot théorique : Polanyi (« nous savons plus que nous ne pouvons dire ») fonde la notion ; Scott la décline en « mètis » (savoir local et incorporé que l’État/abstraction écrase) et en « transcript caché » (le discours souterrain des dominés) ; Sennett en fait l’atelier et l’« autorité dans la chair ».
  4. L’inversion silencieuse de la hiérarchie — le supérieur formel jugé/géré par la base experte — est documentée par la sociologie du travail (Burawoy, Roy), par l’institution militaire (le sergent qui « fait tourner » la section), par l’institution maritime (le capitaine qui cède la conduite au pilote local).
  5. La butée du réel récalcitrant est thématisée explicitement par Crawford (« le jugement infaillible de la réalité ») et, négativement, par Graeber (les « bullshit jobs » détachés de tout effet réel) et par le monde des représentations pures où le délire prospère.

Details

1. Registre littéraire (dominante)

Anthony Trollope, The Way We Live Now (1875) — le financier imposteur. Augustus Melmotte surgit « tout formé » comme « le Grand Financier », sans que personne ne sache sur quoi repose sa réputation. Trollope met en scène exactement l’illusion de légitimité formelle : la société londonienne ferme les yeux sur son accent étrange, son ignorance des manières anglaises et ses connexions à des escroqueries continentales, par désir de croire et d’extraire du profit. Le mécanisme : la posture financière autoproclamée tient tant que dure la croyance collective ; quand le réel (les faux, l’absence de la fortune supposée) refait surface, Melmotte se suicide à l’acide prussique. Modèles réels possibles : George Hudson le « Railway King » et l’escroc irlandais John Sadleir. Une étude de référence (Thomas Calvard, « Augustus Melmotte… : characterizing the swindler as an important cultural and organizational figure », Culture and Organization, 2018) en fait un archétype organisationnel de l’outsider qui défie les élites établies à très haut risque personnel.

Edith Wharton, The Custom of the Country (1913) — la parvenue jugée par l’argent ancien. Undine Spragg, venue d’« Apex City » dans le Midwest, tente de gravir l’échelle de la vieille société new-yorkaise « old money » par le mariage, le divorce et la manipulation. Le mécanisme central : elle et son double masculin Elmer Moffatt « peuvent se déguiser, un temps, pour se fondre dans la foule de l’argent ancien, mais ils restent des intrus, des occidentaux, des divorcés ». Wharton condense l’aveuglement de la parvenue dans une phrase décisive : « She had found out that she had given herself to the exclusive and the dowdy when the future belonged to the showy and the promiscuous » (« Elle avait découvert qu’elle s’était donnée à l’exclusif et au terne, alors que l’avenir appartenait au tape-à-l’œil et au promiscue ») — Undine n’a pas su lire le milieu où elle se projetait. La critique consacre la figure : Jia Tolentino écrit dans The New Yorker « For my money, no literary antiheroine can best Undine… Wharton’s portrait of [her] is so acute that it frequently flickers across time into the contemporary ».

F. Scott Fitzgerald, The Great Gatsby (1925) — le nouvel argent face à l’ancien. Le roman oppose explicitement « old money » (Tom et Daisy Buchanan, East Egg) et « new money » (Gatsby, West Egg). Gatsby a la maison, les voitures, les chemises criardes, le « old sport » appris, mais pas les connexions ni le capital culturel ; Tom le démasque avec mépris (« An Oxford man! Like hell he is! He wears a pink suit »). Le mécanisme : l’imitation matérielle de l’ascension ne franchit jamais le tribunal tacite de la caste ; « la société old money triomphe finalement » et la poursuite du rêve s’achève en désastre. La carelessness des Buchanan (« they smashed up things and creatures and then retreated back into their money ») incarne la sécurité de l’ancienneté contre l’exposition du parvenu.

Guy de Maupassant, Bel-Ami (1885) — l’ascension par les apparences et la cooptation. Georges Duroy, ancien sous-officier sans fortune, « sans formation et qui ne possède aucun talent particulier », parvient au sommet de la presse parisienne par son physique et la séduction d’une série de femmes qui « éduquent, conseillent, œuvrent dans l’ombre ». Le mécanisme illustre parfaitement la cooptation et les secrets du métier non disponibles sur la place publique : « Cinq héroïnes vont tour à tour l’initier aux mystères du métier, aux secrets de la mondanité. » Mais Maupassant montre aussi l’envers : Duroy, ridiculisé au journal parce que ses articles sont écrits par sa femme, est appelé « Forestier » du nom du mari mort dont il a repris la place — le milieu voit clair. La trajectoire (réussite cynique) est une satire de la collusion presse/finance/politique.

Thomas Mann, Les Confessions du chevalier d’industrie Felix Krull (1954, inachevé) — l’autorité purement narrative de l’imposteur. Krull est un « Hochstapler » (imposteur, mystificateur) qui « gagne la faveur d’autrui en jouant les rôles qu’on désire de lui ». Le mécanisme : l’autorité est entièrement performative, narrative ; Krull « comprend trop bien que pour gagner le consentement et la bienveillance d’autrui, il faut exprimer ce que l’adversaire veut entendre ». C’est l’épure de la posture discursive sans substance — l’imagination de sa propre posture poussée jusqu’à l’art. Roman parodique de l’autobiographie de Goethe.

Sinclair Lewis, Babbitt (1922) — le conformisme du notable. George F. Babbitt, agent immobilier prospère de la ville fictive de Zenith, incarne le businessman dont l’identité est entièrement déterminée par « ce que les gens autour de lui penseront de lui » (analyse de H. L. Mencken : « his politics is communal politics, mob politics, herd politics »). Pertinent ici comme contre-figure : l’homme qui n’imagine QUE le regard d’autrui (conformité totale) — l’autre pôle de la cécité, opposé au parvenu qui n’imagine PAS du tout ce regard. « Babbitt » est devenu un nom commun pour le conformiste embourgeoisé.

Tom Wolfe, Le Bûcher des vanités (1987) — le « Maître de l’Univers » foudroyé par le réel. Sherman McCoy, trader-vedette de Wall Street qui se croit « Master of the Universe », chute après un accident dans le Bronx : un seul « wrong turn » hors de son « island fortress of the Power » suffit à le précipiter. Le mécanisme : l’hubris de la légitimité formelle (argent, position) se heurte à un réel social et judiciaire qu’il ne maîtrise pas et n’avait jamais observé. Comme le résume une lecture critique (Rajat Ubhaykar) : « The Bonfire of the Vanities is a lesson in humility, its underlying theme being the lack of control we exercise over our lives irrespective of our wealth, intelligence, power or success » (« une leçon d’humilité, dont le thème sous-jacent est le peu de contrôle que nous exerçons sur nos vies, indépendamment de notre richesse, de notre intelligence, de notre pouvoir ou de notre succès »).

Charles Dickens, Great Expectations (1861) — l’illusion de l’ascension. (à confirmer/citer précisément) Pip, persuadé d’être destiné à devenir un gentleman grâce à un bienfaiteur mystérieux, découvre que son ascension repose sur une illusion ; le mécanisme de l’illusion de légitimité et de la honte sociale est central.

2. Récits d’immersion, ethnographies et témoignages de praticiens

Michael Burawoy, Manufacturing Consent (1979) — le pouvoir de la base sur le terrain. Sociologue, Burawoy passe dix mois comme opérateur sur machine dans une usine de Chicago. Il montre comment le « faire » (« making out », le jeu de la production aux pièces) est gouverné par une culture d’atelier où le respect va à l’ancienneté et à la compétence (« respect is given to those best able to make out — as a reflection of skill and seniority »). L’intérêt : le savoir réel et la régulation sont détenus par les ouvriers, pas par l’encadrement. Continuité directe avec l’étude de la même usine par Donald Roy trente ans plus tôt.

Donald Roy, « Banana Time » (1959) — le savoir d’initié invisible à l’étranger. Donald F. Roy, « ‘Banana Time’: Job Satisfaction and Informal Interaction », Human Organization, vol. 18, n° 4 (1959-60), p. 158-168. Par observation participante, Roy montre comment des opérateurs structurent une journée monotone par des rituels informels (« banana time », « Coke time », « window time ») totalement opaques à l’œil extérieur. Le passage clé documente exactement la cécité du nouveau venu : « Ce que j’entendais d’abord, avant de me mettre à écouter, était un flot de bribes de communication décousues qui n’avaient guère de sens… C’était juste du « jacassement ». Ce que je voyais d’abord, avant de me mettre à observer, c’étaient des accès de chahut si simples… qu’ils ne sollicitaient guère l’attention. » Le savoir incorporé n’est perceptible qu’à celui qui s’y intègre.

Studs Terkel, Working (1974) — la fierté du métier invisible au chef. Titre complet : Working: People Talk About What They Do All Day and How They Feel About What They Do (Pantheon, 1974). L’ouvrier sidérurgiste Mike Lefevre y illustre l’inversion du jugement : « Mon contremaître m’a engueulé une fois. Il a dit : « Mike, tu es un bon ouvrier mais tu as une mauvaise attitude. » » Lefevre revendique une fierté d’auteur que le chef ne voit pas : il rêve de voir « le nom de chaque maçon, de chaque électricien » sur l’Empire State Building, et confie poser secrètement « une petite bosse » ou « une brique noire » comme signature invisible. Terkel cadre le travail comme une quête « de sens autant que de pain, de reconnaissance autant que d’argent ».

Matthew Crawford, Éloge du carburateur / Shop Class as Soulcraft (2009) — la butée du réel récalcitrant. Citation centrale (p. 17, éd. Penguin) : « He can simply point: the building stands, the car now runs, the lights are on. Boasting is what a boy does, because he has no real effect in the world. But the tradesman must reckon with the infallible judgment of reality, where one’s failures or shortcomings cannot be interpreted away » (« Il peut simplement montrer du doigt : le bâtiment tient, la voiture roule de nouveau, les lumières sont allumées. La vantardise, c’est ce que fait un gamin, parce qu’il n’a aucun effet réel sur le monde. Mais l’artisan doit composer avec le jugement infaillible de la réalité, où ses échecs ou insuffisances ne peuvent être interprétés et évacués »). Crawford oppose ce monde au travail de bureau qui « manque des standards objectifs que fournit, par exemple, le niveau d’un charpentier », et où « il y a quelque chose d’arbitraire dans la distribution du crédit et du blâme ». C’est l’énoncé le plus net de l’opposition entre le réel technique qui corrige sans diplomatie et le monde des représentations pures.

L’institution militaire — le sergent qui « fait tourner » la section. Le savoir réel et la continuité résident dans le sous-officier expérimenté, non dans le jeune officier. Rudyard Kipling l’a fixé en formule dans « The ‘Eathen » (1896) : « But the backbone of the Army is the Non-commissioned Man! » La doctrine de l’US Army institutionnalise cette « reverse mentorship » : « the platoon sergeant is the primary assistant and advisor to the platoon leader, with the responsibility of training and caring for soldiers… The platoon sergeant takes charge of the platoon in the absence of the platoon leader » — un sous-lieutenant de moins de trois ans de service commande un sergent de plusieurs années d’expérience. L’anecdote du général Donn A. Starry (rapportée dans Lewis Sorley, Press On! Selected Works of General Donn A. Starry, Army University Press) en est l’illustration parfaite : à sa première affectation, son platoon sergeant, le SFC Willard Lucas (3d Platoon, C Co, 63d Tank), guide discrètement le jeune officier — « Would the lieutenant care to inspect the platoon now? » — en lui faisant exécuter « les choses sur lesquelles le sergent Lucas l’avait préalablement coaché ». La base experte gère le supérieur formel sans jamais rompre la déférence apparente.

L’institution maritime — le capitaine qui cède la conduite au pilote local. Sous pilotage obligatoire, le capitaine, si chevronné soit-il, cède la conduite effective du navire à un pilote local détenteur du savoir tacite (fonds, courants, vents) « pas toujours pleinement reflété dans les cartes marines standard ». L’institution encode la thèse : l’autorité formelle de commandement s’incline devant l’expertise incorporée locale. (Référence littéraire classique à confirmer : Mark Twain, Life on the Mississippi — le « cub pilot » humilié par le fleuve et par le maître-pilote Bixby.)

Samuel Hynes, The Soldiers’ Tale (1997) — le savoir incorporé du combattant. Aviateur des Marines pendant la Seconde Guerre mondiale, Hynes construit son essai sur l’idée que seul « l’homme qui y était » détient le vrai savoir de la guerre, par opposition aux historiens, politiques et officiers d’état-major de l’arrière. Il reprend la tradition de la Chanson de Roland : « L’homme qui n’a pas compris avec sa chair ne peut pas t’en parler. » — formulation savante de l’opposition entre le savoir incorporé de la base et les méprises d’en haut.

3. Appuis théoriques et essayistiques

Michael Polanyi, The Tacit Dimension (1966) — « we know more than we can tell ». Fondement de toute la structure du savoir tacite : « Je reconsidérerai la connaissance humaine en partant du fait que nous pouvons savoir plus que nous ne pouvons dire » (p. 4). Polanyi illustre par le visage qu’on reconnaît sans pouvoir le décrire, et par « l’habileté d’un conducteur [qui] ne peut être remplacée par un enseignement approfondi de la théorie de l’automobile ». La compétence est incorporée, non codifiable — donc invisible et non disponible sur la place publique.

James C. Scott, Seeing Like a State (1998) — la mètis contre l’abstraction d’en haut. Scott oppose la techne (savoir codifié, universel, transmissible par le livre) à la mètis (savoir pratique, local, acquis par la pratique et l’apprentissage, « résistant à la simplification en principes déductifs »). Le « haut-modernisme » de l’État échoue parce qu’il méprise et écrase le savoir local des praticiens. Exemple canonique : le capitaine de navire qui dépend du pilote local pour entrer au port. Directement applicable à l’arriviste qui « prend l’autoroute pour le vide » : il avance vite et droit avec la techne abstraite, sans la mètis lentement acquise.

James C. Scott, Domination and the Arts of Resistance (1990) — le « transcript caché ». Scott distingue le « public transcript » (la déférence affichée devant le pouvoir) et le « hidden transcript » (le discours critique tenu dans le dos des dominants). Épigraphe éthiopienne : « Quand passe le grand seigneur, le paysan avisé s’incline profondément et pète en silence. » C’est l’armature théorique de l’inversion silencieuse de la hiérarchie : la base experte juge, observe et raille le supérieur formel hors de sa présence, bien plus qu’il ne l’observe.

Richard Sennett, Ce que sait la main / The Craftsman (2008) — l’atelier et l’autorité dans la chair. Sennett décrit l’atelier médiéval comme lieu où le savoir se transmet par « l’autorité dans la chair » plutôt que par l’écrit, et où prime la « qualité de l’habileté » sur « l’occupation d’une place d’honneur ». Il oppose la correction selon des standards absolus (les réformateurs) et la qualité fondée sur la « pratique incorporée » — exactement le conflit entre le nouveau venu porteur de normes formelles et l’ancien porteur du savoir-faire. La résistance des matériaux et l’ambiguïté du métier y sont thématisées.

Erving Goffman, La Présentation de soi (1956/1959) — la façade et son effondrement. Goffman analyse l’interaction comme représentation théâtrale : « front stage » / « back stage », gestion des impressions, façade. Point décisif pour notre structure : quand « la définition acceptée de la situation a été discréditée », la performance s’effondre — c’est le moment où l’autorité narrative du parvenu se défait. Goffman distingue aussi les impressions qu’on « donne » (intentionnelles) et celles qu’on « émet » malgré soi (« gives off ») : le milieu lit le parvenu à travers ce qu’il émet sans le vouloir.

Norbert Elias, La Société de cour (1969) — la curialisation et l’observation mutuelle. Elias montre comment les courtisans — et finalement le roi lui-même — sont pris dans un réseau d’étiquette et de cérémonial où s’expérimentent « le contrôle de soi et l’observation d’autrui ». La cour est le laboratoire du regard social permanent : survivre exige de lire en continu ce que les autres pensent et vont penser. C’est l’envers exact de la cécité de l’arriviste : à la cour, ne pas savoir lire le regard d’autrui est mortel.

Albert Hirschman, Exit, Voice and Loyalty (1970) — les réponses au déclin. Face à la dégradation d’une organisation, ses membres choisissent l’« exit » (partir), la « voice » (protester de l’intérieur) ou la loyauté (qui retarde l’exit et rend la voice possible). Cadre utile pour analyser la réaction de l’administration ancienne au nouveau venu : la rétention de savoir et le scepticisme distant sont des formes de « voice » silencieuse ou d’exit interne (désengagement), autant que d’autodéfense.

David Graeber, Bullshit Jobs (2018) — le management désincarné. Graeber décrit la prolifération de « jobs à la con » — couches de managers et de « taskmasters » insérées entre les décideurs et les vrais producteurs, dont la « supervision » « ne fait rien accélérer mais ralentit en réalité ». Pertinent comme contre-épreuve de la butée du réel : ces fonctions prospèrent précisément là où il n’y a pas de jugement infaillible du réel, dans le monde des représentations pures. Graeber parle de « managerial feudalism » et de « bullshitisation » du travail réel (infirmières, médecins, enseignants noyés sous les formulaires).

Recommendations

Étape 1 — Noyau littéraire à exploiter en priorité (figures-types les plus robustes et reconnues). Construire l’ossature sur cinq figures fortement attestées : Melmotte (Trollope) pour le financier imposteur ; Undine Spragg (Wharton) et Gatsby (Fitzgerald) pour la parvenu·e jugé·e par l’argent ancien ; Bel-Ami (Maupassant) pour l’ascension par cooptation et apparences ; Sherman McCoy (Wolfe) pour la butée brutale du réel. Felix Krull (Mann) sert d’épure de l’autorité purement narrative.

Étape 2 — Adosser chaque figure à un appui théorique. Apparier systématiquement : parvenu aveugle ↔ Goffman (effondrement de la façade) et Bourdieu (défaut de sens du jeu / illusio) ; savoir tacite des anciens ↔ Polanyi + Sennett + Scott (mètis) ; inversion silencieuse de la hiérarchie ↔ Scott (hidden transcript) + sociologie militaire ; butée du réel ↔ Crawford ; management désincarné ↔ Graeber.

Étape 3 — Ancrer dans le témoignage de praticiens. Utiliser Roy (« Banana Time ») et Terkel (Mike Lefevre) pour le savoir d’initié invisible ; l’anecdote Starry/SFC Lucas et la formule de Kipling pour le sergent qui fait tourner la section ; le pilotage maritime et Scott pour le capitaine qui cède au pilote local.

Seuils qui modifieraient ces recommandations : (a) si l’on veut une dominante strictement francophone, basculer le centre de gravité sur Maupassant, Balzac (déjà mobilisé) et Zola (Nana, L’Argent — à ajouter) ; (b) si l’on privilégie le versant « savoir-faire ouvrier » sur le versant « arrivisme social », renforcer Burawoy/Roy/Crawford au détriment de Wharton/Fitzgerald ; (c) si l’on veut une assise plus contemporaine, ajouter Graeber et la sociologie du management.

Caveats

  • Vérifications recommandées sur les citations verbatim et la pagination. La citation centrale de Crawford est attestée p. 17 de l’édition Penguin 2009 ; les citations de Terkel (Mike Lefevre) et l’anecdote Starry/SFC Lucas proviennent de sources secondaires fiables (notamment Lewis Sorley, Press On!, Army University Press) mais devraient être recoupées sur l’édition primaire avant publication. Les traductions françaises proposées sont des restitutions ; à harmoniser avec les éditions françaises existantes (Crawford = Éloge du carburateur, La Découverte, 2010, trad. Marc Saint-Upéry).
  • Œuvres mentionnées mais non vérifiées en profondeur dans cette recherche : Dickens (Great Expectations), Mark Twain (Life on the Mississippi), Heinrich Mann (Der Untertan), Theodore Dreiser, Thackeray (Vanity Fair). Elles sont pertinentes pour la structure mais leurs citations précises et l’analyse fine restent à confirmer.
  • Bourdieu (habitus, illusio, sens du jeu) n’a pas pu être documenté par une source primaire dans cette recherche ; le rattachement théorique est solide conceptuellement mais demande une citation de référence (Le Sens pratique, 1980 ; La Distinction, 1979).
  • Distinguer ce qui relève de l’archétype reconnu et ce qui relève de l’interprétation. Melmotte comme « archétype de l’outsider défiant les élites » est une lecture critique récente (Calvard 2018), pas le propos explicite de Trollope, qui visait « la profligacy commerciale de l’époque ».
  • Le débat sur Graeber doit être signalé : l’étude de Magdalena Soffia, Alex J. Wood & Brendan Burchell, « Alienation Is Not Bullshit: An Empirical Critique of Graeber’s Theory of BS Jobs » (Work, Employment and Society 36, 2022, p. 816-840), établit que seuls 4,8 % des travailleurs de l’UE28 estimaient « rarement » ou « jamais » faire un travail utile en 2015 — proportion en baisse (5,5 % en 2010, 7,8 % en 2005) — bien loin des 20 à 50 % avancés par Graeber. Burchell concède : « He may have been way off the mark with regards how common BS jobs are. » La thèse de Graeber est donc à présenter comme une intuition discutée, non comme un fait établi. »

« L’écoute flottante est une écoute profonde

Attention : nous ne proposons pas d’écouter autre chose à la place, mais d’écouter autre chose en plus. Et il s’agit de choisir quelque chose de mineur, de périphérique qui ne vous capte pas trop au détriment de votre travail.

L’écoute flottante met en lumière un aspect essentiel de l’écoute active qui va au-delà de simplement entendre ce que l’on veut entendre. L’idée ici est de prêter attention à ce qui est périphérique, souvent invisible ou négligé, mais qui a pourtant une grande valeur dans le processus de compréhension et de prise de décision.

Il ne s’agit pas de se focaliser sur un aspect secondaire ou « mineur » à la place du principal, mais d’élargir notre champ de perception en y intégrant des éléments subtils et souvent inaperçus. »

Paul Devaux

« On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais, en fait, ils n’arrêtent pas de s’exprimer. Les couples maudits sont ceux où la femme ne peut pas être distraite ou fatiguée sans que l’homme dise « Qu’est-ce que tu as ? exprime-toi… », et l’homme sans que la femme…, etc. La radio, la télévision ont fait déborder le couple, l’ont essaimé partout, et nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit ne n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. Ce dont on crève actuellement, ce n’est pas du brouillage, c’est des propositions qui n’ont aucun intérêt. Or ce qu’on appelle le sens d’une proposition, c’est l’intérêt qu’elle présente. Il n’y a pas d’autre définition du sens, et ça ne fait qu’un avec la nouveauté d’une proposition. On peut écouter des gens pendant des heures : aucun intérêt… C’est pour ça que c’est tellement difficile de discuter, c’est pour ça qu’il n’y a pas lieu de discuter, jamais. On ne va pas dire à quelqu’un : « Ça n’a aucun intérêt, ce que tu dis ! » On peut lui dire : « C’est faux. » Mais ce n’est jamais faux, ce que dit quelqu’un, c’est pas que ce soit faux, c’est que c’est bête ou que ça n’a aucune importance. C’est que ça a été mille fois dit. Les notions d’importance, de nécessité, d’intérêt sont mille fois plus déterminantes que la notion de vérité. Pas du tout parce qu’elles la remplacent, mais parce qu’elles mesurent la vérité de ce que je dis. Même en mathématiques : Poincaré disait que beaucoup de théories mathématiques n’ont aucune importance, aucun intérêt. Il ne disait pas qu’elles étaient fausses, c’était pire. »

Gille Deleuze, Les intercesseurs. Paru dans L’Autre Journal, n° 8, octobre 1985, entretien avec Antoine Dulaure et Claire Parnet 

« le patient quant à lui, dit au psychanalyste non seulement tout ce qu’il sait, mais aussi tout ce qu’il ne sait pas. » 

Isabelle Montourcy, Dites ce qui vous vient, 2013

« Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit.. »

Pierre Bourdieu

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« Pendant que nous avions faim, les autres nous analysaient ; pendant que nous mourions, ils publiaient des articles sur la dialectique de notre misère. »

Herta Müller

« Comment le Liban survit [FAIT/INFÉRENCE] : remises de la diaspora, économie « cash » et dollarisée, réserves de la Banque centrale, réaffectation de prêts, et débrouille. [FAIT] L’aide internationale s’est effondrée : moins de 100 M$ via l’Appel éclair de l’ONU en 2026, contre environ 700 M$ en 2024 ; la ministre des Affaires sociales Hanine Sayyed indiquait (avril 2026) que seuls 30% des besoins d’urgence étaient couverts. Le ministre des Finances Yassine Jaber souligne que « la différence cette fois, c’est que le Liban n’est pas le seul à avoir été touché, la région est également affectée », évoquant des baisses de revenus dans les pays du Golfe où travaillent de nombreux Libanais. »

« Réfugiés syriens [FAIT] : le Liban accueillait plus de 1,5 million de Syriens (755 000 enregistrés à l’ONU), le plus grand nombre de réfugiés par habitant au monde. Depuis la chute d’Assad (8 décembre 2024), plus de 362 000 sont rentrés en Syrie depuis le Liban — proportionnellement le plus fort taux de retour. Un programme de retour volontaire (aide de 100 $/réfugié) a été lancé le 1er juillet 2025. Mais de nouveaux arrivants ont afflué depuis mars 2025 en fuyant les violences sectaires syriennes (~90 000 Syriens et Libanais à Baalbek, ~13 000 dans l’Akkar »

« Le mythe de la résilience : une psychiatre de l’Hôtel-Dieu de France (faculté de médecine de l’USJ) écrit dans L’Orient-Le Jour que « le concept même de résilience résonne chez beaucoup avec résignation, apathie et acceptation passive de leur sort » ; les Libanais « épuisés, fatigués, drainés de toutes leurs ressources, ne veulent plus être ramenés sans cesse à cette idée qu’ils peuvent se relever de tout ». Le caricaturiste Bernard Hage a symbolisé cet épuisement par son « gâteau libanais » empilant « effondrement financier, pandémie, explosion au port, impasse politique, dépression collective » et, en cerise, « guerre ». [FAIT] Une étude de début 2025 conclut que dépression, anxiété et stress post-traumatique touchent environ la moitié de la population. [INFÉRENCE] La crainte d’une fracture interne (tensions entre chiites et autres communautés, risque de guerre civile autour du désarmement) est réelle, mais aucun camp ne semble souhaiter l’affrontement direct. »

« Mais son choix (opinion) ne prend son sens et ne peut, en conséquence, être compris que par ce qui se passe (ou ne se passe pas) à l’intérieur et aussi à l’extérieur des limites ou des frontières politico- administratives considérées. »

« L’affaire Blomberg-Fritsch (janvier-février 1938), au cours de laquelle Hitler élimine deux des chefs militaires les plus respectés sur la base d’accusations fabriquées par la Gestapo, est l’événement-tournant. William L. Shirer écrit dans son journal en février 1938 : « Blomberg et Fritsch, les deux hommes qui ont construit l’armée allemande, sont écartés. Hitler devient une sorte de Maître suprême de la guerre. » Canaris est, selon Höhne, « absolument stupéfait ». [INFÉRENCE] C’est à ce moment qu’il bascule de la prudence opportuniste à la résistance structurelle. »

« Les chefs militaires allemands, qui eurent pour tâche d’orienter et de coordonner tant d’efforts, ont fait preuve d’une audace, d’un esprit d’entreprise, d’une volonté de réussir, d’une vigueur dans le maniement des moyens dont leur échec final n’a pas diminué le retentissement. Peut-être cette étude — ou plus exactement l’exposé même des faits qui en sont l’objet — fera-t-elle apparaître les défauts communs à ces hommes éminents : le goût caractéristique des entreprises démesurées, la passion d’étendre, coûte que coûte, leur puissance personnelle, le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi. Peut-être cette lecture donnera-t-elle à penser que, loin de combattre en eux-mêmes, ou tout au moins de dissimuler ces défauts, les chefs allemands les considérèrent comme des forces, les érigèrent en système, et que cette erreur a pesé d’un poids écrasant sur les principales péripéties de la guerre » (éd. Plon 1972, p. 11-12 ; éd. Perrin 2018, p. 51-52). InterforumBabelio« 

« Mais d’âpres et dégradantes querelles, des intrigues passionnées avaient abaissé, vis-à-vis d’eux-mêmes et devant l’opinion, les chefs civils de l’Allemagne. D’ailleurs, profitant de la faiblesse du souverain, et abusant de leur gloire, les chefs militaires avaient ôté au gouvernement l’autorité et le crédit. L’Allemagne constatait avec terreur qu’on avait faussé le jeu logique et nécessaire des pouvoirs dans l’État » (éd. Plon 1972, p. 156-157). « 

« Une sorte de stupeur morale saisit à la fois un souverain autoritaire et orgueilleux, un gouvernement jusque-là tenace, un monde politique docile, un commandement militaire confiant et résolu, une troupe obéissante et courageuse. Cette stupeur, comme par suite d’un fatal coup de baguette magique, annihila d’un seul coup les qualités de guerre du peuple allemand, et grossit soudain ses défauts. Ainsi, dans la bataille, la meilleure troupe surprise se trouve soudain sans valeur » (cité d’après l’éd. Perrin 2023, p. 198 ; correspondant à l’éd. Plon 1972, p. 186)

« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »

Claude Ai, Mi6-Canaris

« Je reste éveillé la nuit à penser à tout ce qui aurait pu être fait et ne l’a pas été pour arrêter le 11 septembre »

Georges Tenet, At the Center of the Storm (2007)

Les erreurs de calcul sont multiples et lourdes.

« Erreur de diagnostic sur le CGRI : l’hypothèse que la décapitation du Guide produirait un effondrement en cascade sous-estimait la structure parallèle des Pasdaran. L’inverse s’est produit : le CGRI s’est resserré et a capturé la succession, exactement selon le scénario Perez-Shakdam (voir IV-A).
Erreur de timing sur les négociations : frapper 48 heures après un sommet annoncé comme progressant a privé l’administration de toute possibilité ultérieure de pression crédible par la diplomatie. Le signal envoyé est « les négociations ne servent à rien » — ce qui renforce structurellement les durs iraniens.

Erreur de théorie du changement : parier sur un soulèvement interne pour capitaliser les frappes, alors que le soulèvement était déjà en cours et avait été précisément écrasé en janvier. La guerre a plutôt interrompu la dynamique révolutionnaire en permettant au régime de réécrire l’événement en « agression étrangère » et en mobilisant un réflexe nationaliste défensif — cohérent avec l’analyse d’Hourcade de janvier 2026 sur la bascule du débat vers des enjeux « au-delà des symboles ».

Erreur de conséquences : l’opinion américaine, selon Chatham House (10 avril), conclut que « overall the US action has not provided the display of strength the Trump administration hoped for ». Reza Pahlavi lui-même, selon Iran International, voit nombre de ses soutiens dans la diaspora exprimer « outrage and despair, feeling that Trump abandoned them and left the country in a worse state than it was before the war began ».

Manœuvres aventuristes : le blocus naval du 13 avril, annoncé sur coup de menton après l’échec d’Islamabad, a failli faire basculer la crise dans un affrontement multi-fronts avec la Russie (personnels Rosatom), la Chine (70 % du pétrole iranien absorbé par Pékin) et l’ensemble des alliés du Golfe. Le retour au calme du 17 avril via la liaison Ormuz-Liban témoigne d’un pilotage improvisé plutôt que d’une stratégie. »

Podcast — Titre proposé : L’illusion de la pureté face au bruit du monde

Sous-titre : De la survie de Bagdad à la narcose idéologique des réseaux

(Effet sonore : Un bourdonnement de basse fréquence qui s’estompe lentement, laissant place à un silence lourd.)

Alex : « Imaginons un peu la scène. On est à Bagdad, en 2006. Une année particulièrement terrible d’ailleurs. Une chaleur écrasante, la poussière qui s’infiltre absolument partout. Il y a une tension vraiment palpable dans l’air.

Mais en fait, ce n’est pas le climat ou même les bombes qui terrifient les habitants à ce moment précis : c’est la géographie même de leur propre ville. La ligne de front est littéralement au coin de la rue. »

Clara : « C’est ça. Et il y a cet homme, Omar, qui s’approche d’un barrage routier. Le problème — le danger mortel pour lui —, c’est que son prénom l’identifie immédiatement comme sunnite. Ce qui, à ce barrage précis tenu par une milice très spécifique, équivaut littéralement à une exécution sommaire. »

Alex : « À ce moment-là, sa survie ne tient absolument plus à ce qu’il a fait dans sa vie. Sa moralité n’a plus aucune importance. Pour 35 dollars, cet homme s’achète de faux papiers d’identité. Il change de nom. Il devient Abdul Mahdi, un prénom chiite.

35 dollars pour effacer toute son histoire personnelle. La rayer de la carte. Tout ça juste pour acheter le droit de traverser une rue dans sa propre ville et de rentrer chez lui vivant. »

Clara : « C’est fou. Et c’est avec cette image très brutale, très viscérale de la survie physique qu’on ouvre notre plongée d’aujourd’hui. Parce que ça soulves une question hyper fascinante qui va guider toute notre discussion : que se passe-t-il quand on n’est pas face à un barrage militaire, mais face à la complexité vertigineuse du monde moderne ?

Quand le système autour de nous semble incompréhensible ou se referme comme un piège totalitaire ? Quelle fiction s’invente-t-on ? Quelle fausse identité intellectuelle se crée-t-on pour survivre, mais cette fois-ci, psychologiquement ? »

Alex : « C’est une excellente question. Et d’ailleurs, il est essentiel de poser un cadre très strict tout de suite avant de plonger là-dedans. Les documents et les sources qu’on va analyser aujourd’hui abordent des sujets politiquement incandescents. Ça dissèque vraiment de manière clinique les postures idéologiques de notre époque et ça tape autant sur les extrêmes de gauche que sur les extrêmes de droite. »

Clara : (Ton posé, rigoureux) « C’est ça. Donc l’objectif de notre analyse ici, c’est absolument pas de prendre parti. On n’est pas là pour distribuer des bons points ou cautionner une quelconque idéologie, quelle qu’elle soit. Notre mission, c’est vraiment de faire l’autopsie impartiale de nos aveuglements collectifs, de comprendre comment notre cerveau et notre société traitent ou fuient les tragédies réelles. »

Alex : « Exactement. On veut décortiquer cette mécanique pour voir comment on pourrait, peut-être un jour, arriver à avoir ce qu’on appelle une véritable discussion adulte, surtout sur des crises où des vies humaines sont en jeu — des crises géopolitiques majeures. Et puis, au final, on essaiera de voir ce que l’histoire, genre dans 100 ans, retiendra de tout notre brouhaha actuel. »

Clara : « Si on reprend cette idée de survie, Omar à Bagdad, c’est l’effacement d’identité pour survivre physiquement. Mais psychologiquement, face à la violence morale du monde, les sources montrent qu’on utilise une autre technique : on se fabrique ce qu’on appelle la « bonne conscience ». C’est un point central qui est largement développé dans les sources à travers la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier. »

Alex : « Le personnalisme ? C’est là qu’il faut vraiment inverser nos idées reçues. Mounier explique que la véritable conscience morale est quelque chose de très difficile. Elle répond à l’appel de l’autre, elle affronte ce qu’il appelle le « face-à-face éthique », ce qui demande un vrai courage.

Alors que la bonne conscience, au contraire, Mounier la décrit comme une fuite. Elle refuse ce face-à-face qui est hyper angoissant et elle va dissiper la complexité du réel dans l’impersonnalité d’un groupe. »

Clara : « Mais attends, il faut qu’on s’arrête deux secondes là-dessus parce que c’est très contre-intuitif. Dans le langage de tous les jours, avoir bonne conscience, c’est positif. C’est le fait de pouvoir dormir sur ses deux oreilles en se disant : « Bon, j’ai fait ce qu’il fallait. » Pourquoi dit-il que c’est une fuite ? »

Alex : « Parce que cette tranquillité est souvent totalement artificielle. Elle est achetée au prix de la vérité. Mounier utilise une image économique brillante pour expliquer ça : il dit que la bonne conscience, c’est la collectivisation des pertes et l’individualisation des profits. »

Clara : « Ah, j’aime beaucoup cette image ! En gros, pour éviter de se remettre en question ou d’accepter notre propre impuissance face au monde, on va rejeter toute la faute, toute la noirceur sur une collectivité extérieure. Un bouc émissaire de l’ombre, quoi. »

Alex : « C’est ça. Et on garde pour soi le profit moral, c’est-à-dire l’illusion d’être parfaitement pur. Donc, si je file la métaphore, c’est comme si notre cerveau agissait comme une espèce de trader sans scrupules : on privatise notre gain émotionnel — le fait de se sentir du côté du bien — et on fait payer notre faillite morale à un ennemi lointain.

Genre : « Ce n’est pas de ma faute si le monde brûle, c’est la faute de Washington, ou de tel groupe, ou de tel complot. » »

Clara : « C’est la mécanique exacte. Et ce qui rend le truc vraiment captivant dans les sources, c’est que les neurosciences affectives d’aujourd’hui, avec des chercheurs comme Leor Zmigrod ou Kent Berridge, confirment totalement cette intuition philosophique de Mounier.

Biologiquement parlant, cette certitude idéologique, cette bonne conscience, agit sur nous de manière purement chimique. Les recherches montrent que quand tu es exposé à un récit qui valide tes croyances politiques profondes et qui te désigne un coupable simple à haïr, ton système de récompense s’active intensément. »

Alex : (Sourire dans la voix, ton étonné) « Attends, tu es en train de me dire que quand je suis, par exemple, en plein débat féroce sur un réseau social et que je trouve l’argument soi-disant parfait pour prouver que mon camp a tout compris et que les autres sont des monstres, mon cerveau me file une récompense chimique ? Comme si je mangeais un super gâteau ou que je prenais une drogue ? »

Clara : « Littéralement, c’est une libération massive de dopamine. Les sources parlent d’une véritable narcose idéologique.

Le cerveau, pour préserver cet état affectif qui est extrêmement gratifiant pour lui, va carrément désactiver certaines zones clés. Le cortex préfrontal dorsolatéral, qui gère la nuance et le raisonnement analytique, se met en veille. Il disjoncte au profit du striatum ventral, le centre de la récompense. »

Alex : « On a même mesuré cette rigidité cognitive chez des personnes très polarisées. Face à une nouvelle info qui contredit leur vision binaire, elles perdent neuropsychologiquement la capacité de s’adapter. C’est terrifiant.

Ça veut dire que biologiquement, faire preuve d’esprit critique, tolérer la nuance, accepter qu’une situation complexe n’a pas de gentils et de méchants évidents, c’est un acte contre nature. C’est un effort épuisant pour le cerveau parce que ça le prive de sa dose de dopamine. »

Clara : « Tout à fait. La psychanalyse parle de la difficulté de maintenir la « position dépressive », c’est-à-dire le fait d’accepter que le monde est un mélange ambigu de bon et de mauvais. Ça génère beaucoup d’angoisse.

Donc pour se protéger, l’esprit bascule dans une position archaïque, paranoïde : les anges contre les démons. Ils clivent le monde. Et ce mécanisme de défense qu’on voit chez l’individu, on le retrouve déployé à l’échelle de la géopolitique avec des conséquences vraiment tragiques. »

Alex : « Faisons justement le pont avec la réalité du terrain. Les sources s’attardent beaucoup sur un exemple hyper marquant : l’Iran, avec le mouvement déclenché par la mort de Mahsa Amini. Un mouvement d’une ampleur inédite où l’on a vu une population entière exiger sa liberté avec un courage incroyable. Une vraie subjectivité révolutionnaire.

Mais en parallèle, on a vu en Occident une réaction complètement stupéfiante de la part de certains commentateurs ou de militants très polarisés. »

Clara : « Tout à fait. Face à cette révolution populaire, leur premier réflexe n’a pas été d’écouter les Iraniens, mais de plaquer leur récit préfabriqué dessus. Une part significative des discours extrêmes a immédiatement crié à la manipulation extérieure. Le soulèvement a été qualifié d’opération de la CIA ou d’ingérence impérialiste américaine. Selon les sources, c’est un cas d’école clinique de ce déni de réalité au profit de la bonne conscience dont on parlait. »

Alex : « Mais comment ça fonctionne exactement dans leur tête à ce moment-là ? S’ils voient des vidéos de vrais gens qui risquent leur vie dans la rue face à la police, pourquoi leur cerveau choisit l’option du complot de la CIA ? »

Clara : « C’est l’application directe de la mécanique du bouc émissaire de René Girard, mais inversée. Traditionnellement, une communauté en crise sacrifie une victime pour rétablir la paix en son sein. Ici, l’idéologue, qui est bien au chaud dans son pays pacifié, utilise la CIA comme victime émissaire conceptuelle. L’entité américaine absorbe toute la responsabilité de la crise.

Et la fonction psychologique est limpide : ça permet à l’observateur de ne pas voir la violence réelle et autonome du régime en place. S’il admettait que le soulèvement est authentique, il devrait remettre en question sa propre grille de lecture où l’Occident détient le monopole du mal. »

Alex : (Ton plus grave) « C’est d’une cruauté absolue quand on y pense. En voulant absolument se donner cette image de défenseur anti-impérialiste pur et dur, ces commentateurs finissent par effacer complètement l’humanité des populations qu’ils prétendent soutenir.

En disant que c’est une opération de Washington, ils disent en fait au peuple iranien : « Vous n’avez aucune volonté propre. Vous êtes incapables de penser par vous-mêmes, de souffrir et de vous révolter. Vous êtes juste des pions. » C’est infantiliser les gens au plus haut point. »

Clara : « C’est ce qu’on appelle « nier l’agentivité d’un peuple », c’est-à-dire sa capacité d’action autonome. Au final, refuser de voir ces gens comme les acteurs de leur propre histoire, c’est la forme ultime du mépris et de l’irresponsabilité. C’est un déni implicationnel total.

Les faits, la violence, les manifestations sont là sous nos yeux, mais on en annule la signification morale pour préserver son propre confort binaire. La boucle de la bonne conscience est bouclée. »

Alex : « Mais alors ça soulève un énorme paradoxe. Si ce diagnostic est clinique, si on sait que c’est une imposture intellectuelle, pourquoi ce genre de discours prend-il tellement de place ? Pourquoi a-t-on l’impression d’être noyé dans un vacarme permanent où tout le monde donne son avis tranché sur la géopolitique, l’Iran, l’Amérique, avec une arrogance folle ? »

Clara : « Pour comprendre ça, les sources nous orientent vers une réflexion très profonde du philosophe Gilles Deleuze. Il avance une idée qui renverse complètement notre vision de la censure. Il dit que dans nos sociétés contemporaines, les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer : au contraire, elles les forcent à s’exprimer. »

Alex : « Encore une fois, c’est hyper contre-intuitif. Dans l’imaginaire collectif, la répression, c’est le bâillon, c’est le silence forcé. »

Clara : « Et pourtant, regarde notre environnement numérique. Deleuze donnait un exemple très prosaïque bien avant les réseaux sociaux : il parlait des couples. Il disait que les couples maudits sont ceux où, si l’un est un peu fatigué ou distant, l’autre va lui dire : « Mais qu’est-ce que tu as ? Exprime-toi ! » C’est la fameuse injonction à parler.

La télé, la radio, et aujourd’hui les réseaux sociaux ont essaimé cette dynamique partout. Nous sommes sommés en permanence de réagir, de donner notre avis sur une crise qui se passe à 10 000 kilomètres, sous peine d’être accusés de complicité par notre silence. »

Alex : « C’est tellement vrai. Si tu ne publies pas ton indignation dans la minute, tu es suspect, on te demande des comptes. Et la conséquence de ça, selon Deleuze, c’est que nous sommes transpercés par des quantités démentielles de paroles inutiles.

Il disait une phrase terrible : « La bêtise n’est jamais muette. » Le vrai problème aujourd’hui n’est plus de faire parler les gens, c’est de leur ménager ce qu’il appelait des vacuoles de solitude et de silence. »

Clara : « Les vacuoles de silence, j’adore ce concept. C’est l’idée d’avoir des espaces protégés du bruit, le droit de n’avoir rien à dire jusqu’à ce que se forme quelque chose qui mérite vraiment d’être dit. C’est une image magnifique.

J’ai l’impression que chercher une vacuole de silence aujourd’hui, c’est comme essayer d’écouter une symphonie hyper subtile au beau milieu d’un stade rempli de sirènes d’alarme : c’est un défi permanent. »

Alex : « Comment définit-on l’intérêt d’une parole au milieu de ce stade bruyant, surtout quand il s’agit de conflits réels ? Deleuze expliquait que le sens d’une proposition ne se mesure pas seulement au fait qu’elle soit vraie ou fausse techniquement, mais à son importance, à son intérêt.

Tu peux écouter quelqu’un parler pendant des heures, asséner des faits sur le Moyen-Orient ; il te dit des choses qui ne sont peut-être pas fausses factuellement, mais c’est bête ou ça n’a aucune importance parce que c’est déconnecté de la souffrance réelle ou que ça a été dit mille fois sans aucun effet. »

Clara : « Et ça me renvoie à ce que disait Mounier sur le déterminisme d’ailleurs, notamment sa critique de la psychanalyse freudienne, ou du moins d’une certaine lecture de Freud. Il dit que si on réduit la psychologie humaine à un simple mécanisme de cause et d’effet basé sur le passé — un dynamisme causal et rétrospectif —, on n’est plus que des marionnettes.

Il dit un truc du genre : « Qu’importe que ce tyran me tienne en laisse avec des procédés super raffinés, ça reste une laisse. » Mounier s’appuie d’ailleurs sur Adler pour dire que le « moi » n’est pas juste un agent qui subit, c’est une réaction contre le donné, c’est une volonté d’affirmation. »

Alex : « C’est là que les deux concepts se rejoignent : cultiver ce silence dont parle Deleuze, refuser de réagir au quart de tour à la moindre polémique, n’est-ce pas la condition préalable absolue pour retrouver ce dynamisme personnel de Mounier ?

Pour cesser d’être le jouet des algorithmes de l’indignation, il faut d’abord se taire. Protéger son silence, ce n’est pas de l’indifférence : c’est le premier pas pour redevenir un sujet libre capable d’une véritable action, plutôt qu’un pantin shooté à la dopamine. »

Clara : « D’accord. Mais alors, comment applique-t-on tout ça concrètement ? On a identifié le poison (la narcose idéologique et le bruit permanent) et on a une piste pour le remède individuel (le silence formateur).

Mais comment ça se traduit dans l’action politique responsable ? Si on regarde les relations internationales, qu’est-ce qu’il faudrait faire pour mettre un terme aux souffrances des populations, action qui est empêchée à cause de cet aveuglement ? »

Alex : « C’est là qu’intervient la notion de réalisme tragique. Une vraie discussion adulte, au sens géopolitique, repose sur l’éthique de la responsabilité, comme l’ont théorisé des penseurs comme Max Weber ou Reinhold Niebuhr. Et elle s’oppose à l’éthique de la conviction pure.

L’extrémiste vit dans l’éthique de la conviction : il s’accroche à des principes absolus et refuse de se salir les mains. Il prétend rester moralement pur en refusant de négocier avec un adversaire impur. Et le problème, c’est qu’en faisant ça, la violence continue sur le terrain. »

Clara : « Il tolère indirectement la violence ou l’ignore. Le politique mature, lui, embrasse l’éthique de la responsabilité. Il sait que le monde est complexe, que les acteurs sont tous ambivalents et qu’il faut agir en pesant les conséquences tragiques de chaque décision. C’est accepter le face-à-face éthique de Mounier : accepter de se salir un peu pour sauver des vies.

Dans un dossier aussi complexe que les relations internationales, l’inaction cynique ou l’idéalisme naïf sont tous les deux coupables. Refuser de parler parce que l’autre est méchant, c’est de la bonne conscience : ça soulage ton ego, mais ça ne met pas un terme aux souffrances des populations. »

Alex : « Ce qui amène une question vertigineuse par rapport à la manière dont tout ça sera perçu plus tard. Faisons un saut dans le temps : comment penses-tu que les historiens, disons dans 100 ans, vont juger notre époque ? »

Clara : (Ton introspectif, un peu mélancolique) « Le regard du futur est toujours impitoyable parce qu’il dissipe complètement le brouillard de nos auto-justifications. J’imagine ces historiens du XXIIe siècle face à l’immensité de nos archives numériques. Ils verront des milliards de mots, des millions de publications enflammées sur les réseaux. Du bruit, des mots inutiles.

Et ils risquent de conclure : « Quelle époque étrange. Ils avaient une technologie de communication sans précédent, ils voyaient la souffrance en direct, et pourtant ils ont préféré le confort de la bonne conscience et du buzz à la difficulté d’une négociation imparfaite. » »

Alex : « Ils verront que derrière notre besoin vital de désigner des boucs émissaires, il y avait surtout une posture d’évitement, une lâcheté collective. On a choisi d’avoir raison sur Internet plutôt que d’être utile sur le terrain.

C’est le grand risque : que l’histoire retienne que notre soif d’expression constante masquait en réalité notre inaction profonde. »

Clara : « C’est une synthèse qui remet vraiment les idées en place. Au fond, que l’on pense à Omar à Bagdad, qui est forcé de s’inventer une identité face à une milice, ou aux populations étouffées par leur régime et par les discours complotistes, ou même juste à notre propre cerveau piégé par la dopamine, la leçon de ces sources est qu’on a un besoin absolu de changer de paradigme.

On doit passer du statut de spectateur drogué à la certitude binaire à celui d’acteur capable d’encaisser la complexité du monde et d’assumer l’inconfort d’une responsabilité partagée. La complexité du monde exige de nous une refondation totale de notre rapport au langage et à la conscience. »

Alex : « C’est joliment dit. Et pour conclure cette analyse, il me semble important de laisser ceux qui nous écoutent avec une dernière réflexion, un pas de côté par rapport à tout ce qu’on vient de dire.

Si on suit toute cette logique jusqu’au bout, si l’amplification numérique récompense systématiquement la bêtise bruyante et l’aveuglement, et si, comme Deleuze l’a dit, la vraie pensée exige des vacuoles de silence… la véritable dissidence du XXIe siècle, la vraie rébellion, ne serait-elle pas de disparaître volontairement des radars de l’indignation publique ? »

Clara : « Et si, paradoxalement, le seul moyen d’avoir un impact réel sur la souffrance des populations commençait par le courage inouï d’accepter d’être totalement impopulaire, voire invisible, auprès de sa propre tribu idéologique ? Ça demande d’abandonner l’illusion de sa propre pureté. »

Alex : « Exactement. Souvenons-nous de notre homme à Bagdad au début de l’épisode : parfois, pour traverser la ligne de feu et agir dans le monde réel, il faut d’abord accepter de laisser mourir l’illusion rassurante de sa propre identité.

C’est une question brûlante, et je la laisse résonner dans le silence qui va suivre. »

(Effet sonore : Le bourdonnement initial revient doucement, puis se coupe net, laissant place à un silence complet de 3 secondes.)

Note de fin d’épisode : « L’“acte rare inaugural” comme mécanisme de désescalade : enquête historiographique augmentée »

« L’interview-fleuve de Jeffrey Goldberg, « The Obama Doctrine » (The Atlantic, avril 2016), consigne l’application contemporaine. Le « Washington Playbook » est défini par Obama : « il y a littéralement un playbook en rayon dans l’establishment de politique étrangère… il est sur-militarisé… c’est un playbook de missiles de croisière ». Goldberg caractérise Obama comme « tragic realist » et « Hobbesian optimist » — il a « une compréhension de réaliste tragique du péché, de la lâcheté et de la corruption ». Sur la ligne rouge syrienne d’août 2013, la décision de ne pas bombarder après l’attaque au sarin à la Ghouta : « I’m very proud of this moment » ; sur la leçon libyenne : Obama qualifie privément la Libye de shit show et reconnaît « avoir eu trop de foi dans les Européens, étant donnée la proximité de la Libye, pour s’investir dans le suivi » — l’erreur libyenne étant précisément d’être intervenu sans plan pour le lendemain. La devise « Don’t do stupid shit » — ou sa version édulcorée Don’t do stupid stuff — est le précipité pragmatique de l’éthique de responsabilité wébérienne, explicitement contestée par Hillary Clinton (« a great nation needs organizing principles ») dans une tension qui recoupe exactement Gesinnungsethik / Verantwortungsethik. Ben Rhodes (The World as It Is, Random House, 2018) documente de l’intérieur la tension avec Samantha Power (A Problem from Hell, Basic Books, 2002 ; The Education of an Idealist, Dey Street, 2019) — idéaliste rigoureuse qui, précisément parce qu’elle a documenté l’histoire des interventions manquées, doit assumer la contrainte de la responsabilité. Derek Chollet (The Long Game, PublicAffairs, 2016) énumère les huit vertus de la doctrine : « Balance, Sustainability, Restraint, Precision, Patience, Fallibility, Skepticism, Exceptionalism » — où la fallibilité et le scepticisme sont des vertus typiquement niebuhriennes. Le modeste « attendre que l’adversaire extrémiste s’empêtre dans ses propres erreurs » du manifeste est le décalque exact de cette doctrine. »

Accord entre les Etats-Unis et l’Iran : le scepticisme d’Obama, les doutes des faucons républicains – Les Echos

Inspirer la confiance

« Le médecin qui a reçu en partage cette sensibilité a déjà un moyen des plus puissants pour gagner la confiance ; les grands talents la commandent, il est vrai, mais on ne la conserve que par les succès (1), et plus encore par l’intérêt que l’on prend aux maux que l’on soulage. Une voix douce et consolante, le ton de l’aménité, la prévoyance des soins, les attentions délicates et non sollicitées, une prévenance attentive mais exempte de bassesse (2), tout enfin ce qui peut prouver que l’on n’obéit qu’à son cœur, voilà les vrais moyens de fixer la confiance, et celui qui aspire à posséder ce grand art ne doit en négliger aucun.

Avec lui, le médecin déterminera facilement ceux qu’il soigne à s’en rapporter entièrement à la sagesse de ses conseils, à surmonter leur répugnance naturelle, à se soumettre avec déférence aux privations les plus pénibles, quand il jugera à propos de les leur imposer. Par lui, il fera succéder dans leur cœur l’espérance à la crainte, la fermeté à l’inquiétude, et par là il doublera, en quelque sorte, l’efficacité des remèdes qu’il leur administrera. Mais on conçoit que, pour être en état de verser sur des plaies le baume bienfaisant et salutaire de l’encouragement, le ministre de la nature doit avoir reçu d’elle un esprit ingénieux et une éloquence persuasive.

Les charmes de l’éloquence, dit M. Petit, sont aussi un moyen de parvenir à gagner la confiance, nécessaire au jeune médecin qui est obligé de prouver son talent chaque fois qu’on l’invoque ; son éloquence alors fait oublier son âge, et la persuasion, descendant au fond du cœur, commence le succès qu’achèveront les talents. Sans doute il lui arrivera quelquefois de voir s’éloigner de lui une confiance que semblaient devoir lui conserver et ses talents et l’assiduité de ses soins officieux. Loin de s’affliger alors, il doit jeter les yeux sur ce qui l’environne : en voyant l’indifférence des hommes entre eux, la fausseté des amis, l’ingratitude des enfants, le médecin pourra-t-il se plaindre de la seule inconstance qui peut trouver une excuse, puisqu’elle est justifiée par la crainte de la douleur et l’amour de la vie ?

Au reste, tous les médecins conviennent que, parmi ceux qu’ils n’ont pu conserver à la vie, la plupart étaient pour eux des hommes nouveaux, dont ils ne connaissaient encore ni le tempérament ni les habitudes, et qu’ils eussent sauvés, peut-être, si l’appel fait à leurs soins eût été le résultat d’une confiance depuis longtemps accordée. Mais lorsqu’aux difficultés de l’art il faut ajouter celles, bien plus grandes, qui naissent d’un tempérament inconnu, est-il étonnant que cet art soit sans triomphe ? Et ceux qui paient aussi cher le tort de leur inconstance ne se sont-ils pas exposés volontairement au danger ? Changer de médecin est pour bien des gens un acte de la plus grande indifférence ; ils ne songent pas sans doute qu’en ne s’attachant à personne, on ne s’attache point à eux, et quand l’heure du danger sera venue, ils chercheront en vain un ami dévoué, un homme qui joigne à l’expérience des choses l’expérience des personnes, qui sente leur danger autant qu’eux, et surtout qui se charge de la responsabilité de leur vie au moment même où ils sont menacés de la perdre. Alors celui qui ne pourra réclamer en sa faveur les droits d’une ancienne amitié, ou ceux d’une confiance depuis longtemps accordée, pourrait-il être surpris si l’âme la plus noble hésitait à rester le témoin de son inévitable agonie ?

Qu’il me soit permis de dire ici à ceux qui voudront se faire de leur médecin un ami entièrement dévoué : placez votre confiance avant l’heure du danger ; celle qu’on n’accorde qu’alors semble trop arrachée par la nécessité. Aimez, honorez celui qui en est l’objet, après avoir mis à le choisir toute la prudence et la lenteur nécessaires ; ensuite, vous pourrez dire avec certitude : choisir ainsi, c’est se créer une providence nouvelle pour veiller sur nos jours.

4. Probité

Il ne suffit pas au médecin d’être instruit, d’être habile, d’être heureux dans sa profession ; en possédant ces avantages, il pourrait encore, s’il était bien connu, mériter d’être rejeté du sein de la société ; il doit encore avoir en partage la probité, et une probité à toute épreuve. C’est là une de ces qualités qu’il suffit d’indiquer pour en montrer toute l’importance. Si elle est nécessaire à l’homme, quelle que soit la profession qu’il embrasse, d’un aveu unanime, il n’est pas d’état qui l’exige d’une manière plus impérieuse que celui de médecin.

Mais quelle est cette probité, que je nommerai médicale ? Et en quoi consiste-t-elle ? Être probe, pour un médecin, ce n’est pas seulement être incapable de faire le moindre tort dans ce qui tient à la fortune, ni même se soumettre à ce que prescrivent les lois ; mais c’est encore avoir une conscience pure et en suivre la voix sévère ; c’est reconnaître et remplir des devoirs dont l’oubli ou la négligence ne peuvent nous traduire devant aucun tribunal, même celui de l’opinion publique ; c’est les remplir pour soi, dans le silence, sans attendre la louange, sans redouter le blâme.

Le médecin probe, qu’il faut bien distinguer de l’honnête homme vulgaire, doit avoir des mœurs irréprochables et exemplaires ; vécût-il dans le siècle le plus dissolu, il doit regarder comme un crime d’user d’aucune des facilités que lui procure son état pour en faire des moyens de séduction. Comme médecin, il doit honorer la chasteté, respecter la pudeur, pratiquer la décence. Par là, l’époux le plus ombrageux n’aura rien à craindre de lui ; la mère la plus sévère pourra lui confier sa fille. La tempérance présidera à ses repas ; le jeu ne sera pour lui qu’un simple délassement, et s’il veille à sa fortune, ce sera toujours en conservant la plus grande aversion pour l’avarice, en repoussant tout ce qui décèle la cupidité. La calomnie, la médisance n’approchent jamais de ses lèvres ; les actions honteuses sont loin de son cœur ; ami de la vérité et de la bonne foi, il est étranger aux cabales, aux intrigues ; insensible aux efforts des jaloux, il sait respecter les réputations méritées, et rendre justice à ses confrères ; environné de l’estime et de la confiance de l’honnête homme, sa probité connue empêche même aux pervers de concevoir le projet de l’engager à rien de ce qui blesse la délicatesse.

Combien n’a-t-il donc pas dans son état d’occasions de pratiquer cette probité, que je regarde, et que la société entière réclame comme qualité indispensable dans sa pratique journalière comme dans sa vie privée ! Il ne saurait faire un pas sans trouver l’occasion de montrer cette vertu. Mais ces occasions naissent surtout en foule dans ces circonstances où les magistrats l’associent à leurs travaux, l’appellent à les éclairer sur des faits dont lui seul est capable de constater l’existence et de déterminer la nature. Son prononcé, dans ces cas, devant servir de base à un jugement qui accorde ou refuse l’existence civile, rend à la liberté ou retient dans les fers, conserve la vie et l’honneur ou condamne au supplice et à l’infamie. Rigide observateur des lois et de l’équité, il faut qu’il ose alors, pour leur être scrupuleusement fidèle, se mettre quelquefois au-dessus de toutes les considérations humaines. Il doit fermer l’entrée de son cœur à toutes les insinuations qu’on cherche toujours, dans ce cas, à y introduire pour gagner ou influencer son suffrage : il doit résister aux sollicitations les plus vives, aux larmes éloquentes (1), aux offres les plus séduisantes, aux menaces les plus terribles. Enfin, il doit, par une conduite entièrement irréprochable, acquitter à la fois la dette qu’il a contractée envers les tribunaux, et celle, tout aussi sacrée, dont il est né comptable envers sa conscience.

5. Sagacité profonde

Une sagacité profonde est encore une qualité nécessaire au médecin ; par son secours il trouve quelquefois dans son génie les moyens de servir encore l’humanité souffrante, alors même que son art ne peut rien pour la soulager. Habile à pénétrer des secrets que le malade hésite imprudemment à lui confier, il ne tarde pas à découvrir les véritables sources du mal qui le dévore ; et quel avantage ne tirera-t-il pas de cette découverte pour la guérison de son malade (2) !

Par cette précieuse sagacité, qui lui est si nécessaire dans cette position critique, il parvient graduellement à convertir en certitude les conjectures qu’il a d’abord formées sur l’état du malade ; et, s’empressant de bannir un appareil pharmaceutique devenu du moins superflu, s’il n’est pas nuisible, il s’efforce de lui prodiguer les secours moraux, qui seuls sont capables d’opérer la guérison. Tout le monde connaît le trait infiniment remarquable par lequel le grand Hippocrate se fit connaître à son début dans le monde. Au rapport de Soranus, Hippocrate traitait, conjointement avec Euriphon de Gnide, médecin plus âgé que lui, le jeune Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine. Ce prince était attaqué d’une fièvre lente dont on ne pouvait découvrir la cause, mais qui minait en lui les forces de la vie et le conduisait rapidement au tombeau. La sagacité du jeune médecin lui fit présumer que la maladie dépendait de quelque affection morale. Comme il observait attentivement les démarches, les paroles, les gestes et jusqu’aux plus légères impressions de son malade, il découvrit enfin que la présence de Phila, ancienne maîtresse de son père, le faisait changer de couleur. Il jugea que l’amour seul pouvait guérir le mal qu’il avait causé. La belle Phila, ajoute le même auteur, ne s’étant pas montrée insensible à l’état du jeune prince, leur union mit fin à cette maladie cruelle, et le prince fut rendu à la santé. L’on sait encore que dans une occurrence semblable, le clairvoyant Érasistrate, lisant à la fois dans les yeux étincelants d’Antiochus sa passion violente pour la belle Stratonice et la cause de la fièvre brûlante qui le consumait, mit heureusement en usage l’unique ressource qui restait pour rappeler à la vie ce prince infortuné, qu’un amour sans espoir entraînait à grands pas vers la tombe (1).

Malheur donc au médecin qui n’a point appris à lire dans le cœur humain, aussi bien qu’à reconnaître l’état fébrile ; qui, soignant un corps malade, ne sait pas distinguer dans les traits, les regards et les paroles, les signes d’un esprit en désordre ou d’un cœur ulcéré. Comment saurait-il saisir les vrais caractères de ces maladies qui se cachent sous les apparences d’affections morales ; de ces altérations morales qui présentent tout l’aspect de certaines maladies ? Comment rendra-t-il le calme à cet esprit agité, à cette âme consumée d’une mélancolie intarissable ? Comment pourrait-il ranimer le flambeau de la vie dans un corps défaillant, ou dévoré par les angoisses, s’il ignore quelles peines il est nécessaire d’assoupir avant tout, quelles chimères il faut dissiper ?

6. Fermeté d’âme

La fermeté d’âme est une de ces qualités dont toute l’importance est suffisamment démontrée en rappelant combien est condamnable et combien de maux peut causer celui qu’une condescendance aveugle dirige, qui s’abandonne à tous ses mouvements ; elle est suffisamment prouvée en représentant les tristes résultats que peut déterminer et amener une dangereuse faiblesse. On voit malheureusement des médecins qui, non seulement ne possèdent pas cette fermeté d’âme, mais qui portent quelquefois l’oubli de ce devoir jusqu’à adopter des avis contraires à l’intérêt du malade pour complaire à ceux qui l’entourent. C’est ainsi que, par une flexibilité barbare, une condescendance condamnable, ils perpétuent des infirmités, et trop souvent causent la mort des malades ou replongent au sein d’une mer plus orageuse que jamais le malheureux qui, touchant enfin au rivage d’une main affaiblie par la fatigue, se félicitait trop tôt d’avoir échappé au naufrage (1).

Cependant hâtons-nous de remarquer que cette fermeté d’âme, si plausible quand elle est renfermée dans de justes limites, devient blâmable du moment où elle dépasse les bornes au-delà desquelles elle dégénère en dureté ; et rappelons à ce sujet cette belle et judicieuse sentence du Pindare latin (2) : Est modus in rebus, sunt certi denique fines, Quas ultra citraque nequit consistere rectum.

7. Sang-froid inaltérable

Quoique ce soit spécialement dans la pratique des opérations délicates, où la moindre déviation de la main peut avoir des conséquences bien funestes, que le médecin doive s’armer d’un sang-froid inaltérable, il se présente journellement néanmoins des circonstances dans lesquelles il est appelé à faire un courageux usage de cette qualité des âmes fortes. Ne faut-il pas que, pour voiler à ceux qu’il traite le danger de leur situation, il sache concentrer en lui-même les sensations pénibles qu’elle lui fait éprouver ? Ne faut-il pas que sur un front où le malade promène à chaque instant un œil inquiet, et cherche constamment à lire l’arrêt de sa destinée, habite une sérénité propre à rallumer dans son cœur abattu le flambeau presque éteint de l’espérance ?

Ce rare sang-froid, qui doit faire une des premières qualités du médecin opérateur, ne nous est pas toujours donné par la nature, je le sais ; il est des hommes qui ne peuvent entendre sans un déchirement profond les cris de la douleur, pour lesquels surtout la pensée d’en être cause devient un supplice cruel, et dont la main s’agite sous le couteau comme s’ils y portaient leur cœur, et qu’elle en suivit les mouvements. Ah ! ne leur reprochons pas leur sensibilité ; ils modéreront bientôt l’excès qui en fait le vice, et l’humanité gagnera toujours à être servie par des mains qui auront tremblé quelquefois.

Il est plusieurs sources dans lesquelles on peut puiser ce sang-froid dont nous parlons, et tout le monde convient que le temps, la certitude des connaissances anatomiques, et surtout la fréquentation des hôpitaux, peuvent le procurer. Je ne me permettrai pas de discourir sur elles, ce serait, je crois, sortir de mon sujet ; mais je ferai une réflexion sur la dernière qui s’y rattache assez, je pense, et qui doit ici trouver place. De l’aveu de tout le monde, c’est dans les hôpitaux que l’on se forme à cette fermeté d’âme, surtout si l’on s’y livre à la pratique des opérations ; mais, il faut l’avouer, les chirurgiens des hôpitaux ne tombent que trop souvent dans un excès contraire ; en voulant se resserrer le cœur, ils l’endurcissent ; ils prennent l’indifférence pour la fermeté, la précipitation pour l’habileté ; ils perdent cette douceur aimable, compatissante, qui a tant de prix aux yeux de l’être souffrant ; semblables à ces buveurs de profession que les doux parfums des vins ne touchent plus, ils ne sont plus émus par des souffrances ordinaires ; pour exciter leur intérêt, il faut des maux qui déchirent ou qui tuent ; sur tout le reste, leur attention est refroidie ; leur âme est fermée, et comme un bruit violent et répété ôte à l’oreille la faculté d’entendre, leur cœur perd celle de sentir au milieu des cris multipliés de la douleur. Si ce tableau est vrai, désirons que ceux qui en fournissent les couleurs deviennent de jour en jour moins nombreux ; et retraçons-le-nous souvent devant les yeux, moins pour apprendre ce qu’il faut faire que pour ne pas oublier ce que nous devons éviter.

8. La prudence

La prudence, cette règle fidèle du savoir, qui mûrit la raison et la dirige vers le véritable but, est une vertu des plus importantes pour le praticien. L’intérêt de l’humanité et le soin de sa réputation concourent ensemble à lui en faire un devoir : aussi les bons praticiens n’en manquent pas. Ils aiment mieux douter que s’exposer à agir au hasard, et laissent aux imaginations ardentes le besoin d’asservir tout ce qui se présente à leurs idées exclusives. Toujours lents dans leur examen, ils y procèdent avec méthode, et ils n’agissent qu’après avoir découvert le mal qu’ils ont à traiter, le siège qu’il occupe, les indications qu’il présente ; et ils observent toujours avec une scrupuleuse attention les effets des remèdes qu’ils prescrivent.

Ils sont persuadés que la meilleure médecine est souvent celle qui ne donne aucun médicament (1) ; que plusieurs maladies ne se guérissent que lorsqu’un médecin imprudent se retire (2). Ils ne perdent pas de vue qu’il est d’un homme raisonnable de ne jamais promettre la guérison d’une maladie reconnue incurable, de peur de paraître avoir tué celui que le sort seul aura fait périr (1). Ils s’empressent, ces praticiens prudents, de profiter des avis de Sydenham, surnommé à juste titre l’Hippocrate anglais. « Je n’ai point honte, dit-il, d’avouer que dans le traitement des fièvres, lorsque je ne voyais pas ce que je devais faire, j’ai souvent agi prudemment pour moi et pour le malade en ne faisant rien. En effet, pendant qu’en considérant la maladie je cherchais les meilleurs moyens à lui opposer, souvent elle s’est guérie d’elle-même insensiblement, ou bien elle est revenue à un type qui m’a clairement annoncé quelles étaient les armes qu’il fallait prendre pour la combattre. »

C’est surtout le jeune médecin qui doit s’écrier avec Sydenham : « Je ne sais que faire, parce que je ne vois rien. » La prudence exige de nous cet aveu ; et pourrait-il coûter à notre amour-propre, quand nous l’entendons sortir de la bouche d’un des plus grands hommes dont s’honore notre auguste profession ? Alors il faut rester simple spectateur des efforts de la nature plutôt que de s’engager inconsidérément dans une lutte où l’on n’interviendrait qu’avec témérité, si l’on n’avait calculé d’avance le résultat de la part qu’on est sur le point d’y prendre (2). Cette timidité nous sera aisément pardonnée par les personnes raisonnables, qui ne pourront que nous applaudir (3). Quant aux autres, que nous importe leur approbation ? Attendons, pour montrer plus de hardiesse, d’avoir été longuement instruits à l’école du malheur, et que nous ayons fait quelques progrès dans l’art précieux de sauver quelques victimes.

9. Discrétion

La discrétion est une vertu pour tous les membres de la société ; mais pour le médecin elle est de plus un devoir. Et que d’occasions se présentent où il doit remplir ce devoir impérieux ! Ici ce sera une triste victime de la séduction, qui, gémissant dans les tortures d’une maladie honteuse, viendra le supplier de dérober à l’œil perçant de la médisance une faute dont elle est trop cruellement punie. Là un père de famille, dans les violents accès d’une fièvre brûlante, lui présentera involontairement le spectacle de sa douleur ; l’instruira à son insu des égarements de sa jeunesse, des torts de son épouse, de l’ingratitude de ses enfants, etc. ; initié aux plus profonds mystères, dépositaire des secrets les plus sacrés, le médecin ne saurait les divulguer sans crime. Quelque oubli que l’on ait même dans la suite de ses services, quelque peu soutenue que soit la confiance qu’on lui a accordée, il ne peut, il ne doit jamais les laisser échapper. La noblesse de notre profession se distingue surtout en cela, que nos soins peuvent être oubliés, méconnus, sans que celui que ce défaut de reconnaissance accuse ait à trembler pour son secret, en redoutant en nous l’indiscrétion d’un ennemi.

10. Noble désintéressement

Autant il est honteux pour le médecin de céder aux instigations souvent coupables d’une sordide avarice, autant il lui est glorieux de se conduire d’après les inspirations toujours vertueuses d’un noble désintéressement. Qu’il est digne d’éloge et de vénération ce médecin qui, avec un égal empressement, visite les fastueuses demeures de l’opulence et l’humble habitation de la pauvreté ! Qui passe tranquillement, et avec l’impassibilité du devoir, d’un palais dans une chaumière, du lit d’un puissant à celui du dernier de ses serviteurs ! Qui prodigue indistinctement les soins les plus affectueux, les consolations les plus tendres au riche dont il doit attendre une récompense libérale, et à l’indigent qui ne peut lui offrir d’autre tribut que celui d’un cœur reconnaissant ! Qui ne balance pas, lorsque les circonstances le demandent, à faire éclater ce généreux mépris des biens de la fortune, dont Hippocrate nous a donné le précepte et l’exemple (1). Tout le monde connaît la belle réponse qu’il fit aux envoyés du roi de Perse en refusant les précieux et riches présents que ce monarque lui offrait pour l’attirer dans ses états : « Allez dire à votre maître que je suis assez riche ; que je ne puis avec honneur accepter ses offres, et aller guérir des barbares qui sont ennemis de la Grèce. »

Esclave du besoin comme tous les autres hommes, le médecin sans doute est en droit de réclamer son salaire pour fruit de ses peines, de ses veilles. S’il y avait plus de délicatesse et de véritable honnêteté parmi les hommes, on pourrait dire aux médecins : « Ne réclamez jamais le tribut du plus légitime honoraire ; c’est à la reconnaissance à vous l’offrir. Dans toutes les dettes contractées par le sentiment, l’âme doit avoir quelque chose à dire en les acquittant ; car si l’or est le prix du temps, il ne peut être celui des alarmes, des chagrins, des sollicitudes ; et la dette de celui qui a ressenti tout cela, qui a souffert de nos douleurs, qui a tremblé de notre danger, qui nous y a dérobés par ses talents, ne peut être assimilée à celles où l’intérêt a fait tous les calculs ; la reconnaissance doit l’acquitter en personne, la réclamer serait une offense (2). »

Mais le temps n’est plus où, riche de santé, celui qui l’avait obtenue apportait à son bienfaiteur, en essayant ses forces rétablies, une reconnaissance dont le ciel avait eu le premier hommage. Aujourd’hui les mois, les ans s’écoulent, et la reconnaissance se tait. Le médecin peut donc lui rappeler sa dette ; et il ne doit pas souffrir qu’elle s’accumule par de longs délais. Ainsi que la mémoire, elle s’use par les années : trop loin des moments qui la virent naître, elle n’est plus la dette du cœur ; on n’a plus le droit d’en parler sans offense, et l’on conserve bien rarement la confiance de ceux qu’on a fait rougir en leur rappelant un devoir.

Mais ici un nouvel écueil se présente, et que le médecin doit éviter. Ce serait dénaturer le caractère sacré d’une profession bienfaisante que d’exiger le prix de ses soins avant le succès qui en donne le droit. Il vaut mieux avoir quelques ingrats de plus à compter que d’oublier ce que l’on se doit à soi-même et à la noblesse de sa profession. Ce que je dis ici au sujet du salaire que l’on peut, que l’on doit exiger, ne doit s’appliquer qu’aux personnes aisées, qui, par leur fortune, sont dans le cas d’y pouvoir satisfaire. Ces personnes sont doublement heureuses, ou doivent s’estimer telles, en pouvant acquitter en même temps et la dette du cœur et celle du temps et de nos peines. Sans doute il ne viendra jamais à la pensée que l’on doive ou que l’on puisse exiger ce dernier du pauvre, du malheureux. C’est ici surtout que le médecin philanthrope trouve dans sa profession une véritable jouissance. Sa demeure doit être un refuge sacré, un asile toujours ouvert au malheur ; le pauvre doit être sûr d’y trouver en tout temps l’espérance et d’utiles conseils. Il faut même que la main du médecin sache quelquefois repousser le denier qu’il lui présente, car l’indigence a aussi sa pudeur, peut-être même sa fierté. Combien de fois ne l’a-t-on pas vue, rougissant d’elle-même, chercher à se déguiser en offrant un tribut pris sur ses propres besoins ! Ah ! dans ces circonstances, médecins sensibles qui exercez le plus beau des arts, si la nécessité ne vous tient pas aussi sous sa dure loi, repoussez avec bonté et douceur cette offrande égarée : le pauvre, en se déplaçant, en quittant ses travaux pour venir jusqu’à vous, a déjà fait pour lui un assez grand sacrifice, et vous-même peut-être êtes assez récompensés par la préférence de son hommage. Un regard d’attendrissement, une larme de reconnaissance qui s’échappe de l’œil de cet infortuné, une parole de bénédiction partie de son cœur, ne vaut-il pas le meilleur salaire qu’il puisse vous offrir ?

Je sais bien que dans ce cas le médecin éprouve encore l’oubli de la reconnaissance. Souvent on ne lui sait aucun gré de ses soins, de ses peines ; souvent on lui en fera un devoir, et l’on poussera l’ingratitude jusqu’à lui refuser le faible témoignage d’un remerciement. Nous ne devons pas nous plaindre, la nature humaine est ainsi faite. On aime toujours la vertu, mais on ne l’admire guère que dans sa nouveauté : c’est là une vérité bien reconnue de ceux qui pratiquent journellement la bienfaisance. Dans cette extrémité pénible, le médecin doit se replier en lui-même, écouter la voix de son cœur, le témoignage de sa conscience, qui lui crient : « Nous sommes satisfaits et contents. »

11. Modestie

La modestie sied bien sans doute à tous les états, à toutes les conditions, à toutes les dignités ; il n’est personne qui ne sente combien elle a de charmes. Envisagée seulement sous ce point de vue général, j’eusse peut-être pu la passer sous silence ; mais dans la pratique d’un art où les fautes les plus légères en apparence sont quelquefois des homicides, cette vertu aimable peut prévenir des accidents trop graves, et les défauts odieux auxquels son omission conduit toujours peuvent au contraire en produire de trop funestes pour que j’aie cru pouvoir me dispenser de chercher à faire ressortir l’importance de l’une en signalant les dangers de l’autre.

C’est par le défaut de modestie que de jeunes médecins, dotés d’une théorie insuffisante, dénués de cette expérience lumineuse qui donne au docteur consommé dans son art tant de supériorité sur le jeune praticien, s’imaginent ne rien ignorer parce qu’ils ont des notions superficielles sur tout. Pleins de confiance en leur propre force, ces Icares nouveaux affrontent avec témérité les périls d’un vol trop audacieux, et, méconnaissant le prix des sages conseils que la nature inspire à l’homme dans l’automne de la vie, ils ne peuvent se résoudre, quand il se présente à leur sagacité novice un cas obscur et difficile, à emprunter l’œil plus exercé d’un confrère mûri par l’âge. Souvent alors, entraînés vers l’abîme par une aveugle témérité, ils ouvrent sous leurs pas une source intarissable de regrets inutiles et de souvenirs déchirants.

N’est-ce pas encore par le manque de modestie que l’on voit de nos jours des médecins esclaves nés de la routine, partisans superstitieux d’une doctrine vicieuse autant que surannée, qui négligent, par une dangereuse indolence, ou plutôt refusent, par une opiniâtreté coupable, de participer aux travaux entrepris par leurs contemporains, et de méditer les vérités fécondes qu’ils ont mises au jour, pour ensuite en faire une application fructueuse dans leur pratique ? Égarés par un fol orgueil, ils rougiraient d’abjurer des préjugés avec lesquels ils ont vieilli, et croiraient se dégrader en adoptant des découvertes postérieures à leurs études. Tyrannisés par un faux point d’honneur, misérables jouets d’une vanité ridicule, ils trahissent lâchement les intérêts sacrés de l’humanité, dans la crainte de compromettre une réputation acquise par quelques succès et consolidée par le temps. Ii autem medici, ex tempore quo gradum doctoris acceperunt, suis sunt contenti scientiis, et aut superbiùs aut segniùs, nec ea quidem scire cupiunt, quæ alii magno opere detegunt, ii, inquam, plus noxii quàm utilitatis humano generi afferunt (1).

Ils croient s’être suffisamment disculpés, et avoir justifié leur marche en traitant de jeunes médecins les auteurs de ces heureuses découvertes. Mais c’est prendre un fort mauvais parti que d’attaquer avec de pareilles armes ceux qui se distinguent dans une science ; il y aurait plus de bon sens à se réunir à eux pour travailler de concert ; on partagerait alors leurs succès : mais, si l’on veut absolument se séparer d’eux, agir en son propre nom et faire oublier leurs travaux, il n’y a qu’un seul moyen, c’est de les surpasser (2).

Le jeune médecin se croit toujours offensé lorsqu’on veut unir à ses avis le secours de quelque autre lumière : peu sûr alors de son expérience et de la considération dont il jouit, il craint de voir s’éloigner de lui une confiance incertaine. Mais, s’il savait quel prix les hommes attachent à la vie, s’il avait senti quels tourments fait éprouver au cœur le danger d’un être que l’on chérit, non seulement il ne s’offenserait pas de ces alarmes de la confiance, mais il serait le dernier à concevoir comment on peut abandonner la vie d’un père, d’une épouse, d’un enfant, à l’incertitude des lumières, du jugement et de l’opinion d’un seul ; comment on ne cherche pas à rassembler autour de lui toutes les lumières, tous les avis, toutes les espérances ; et puisque Young nous a appris que les fils des araignées sont des câbles en comparaison des liens qui nous attachent à la vie, pourquoi blâmer celui qui veut multiplier les secours dans la tempête ?

Le jeune médecin ne doit pas non plus refuser d’unir ses conseils à ceux des hommes sur lesquels paraît se diriger une portion de la confiance qu’on lui accorde ; c’est une juste condescendance bien due à ceux qui nous ont honorés d’un premier choix. Quelque instruit donc que l’on soit, il y aurait plus que de la présomption à se croire offensé. La responsabilité d’une vie est un fardeau assez pesant pour en partager le poids. L’homme de qui l’on attend le moins peut ouvrir un avis salutaire ; le génie, d’ailleurs, ne voit souvent que les vérités placées à la hauteur à laquelle lui-même s’est élevé, tandis que les vérités moins frappantes sont facilement aperçues par des vues plus bornées. Deux astres principaux éclairent le monde, et le moins brillant des deux est cependant celui qui nous guide dans les ténèbres.

Il est une vérité importante que doit se rappeler le jeune docteur, dans ces assemblées où le danger d’une maladie grave invoque la réunion de plusieurs lumières ; c’est que la différence d’opinion n’offenserait pas plus que celle du visage ou du caractère, si celui qui la manifeste le faisait toujours avec une franchise décente, avec modestie et sans affecter la prétention d’une orgueilleuse supériorité. Il ne doit jamais chercher à briller aux dépens de celui qui, le premier, possède la confiance : si sa conduite fut sage, il doit l’approuver hautement ; s’il commit une erreur, il doit être le premier à en chercher l’excuse ; et l’on ne doit pas juger trop sévèrement une circonstance que l’on n’a point vue, et qui peut-être nous eût également trompés. Si enfin les torts de ce médecin sont ceux de l’ignorance, taisons-nous, et que la sagesse de nos avis les répare. Dans tous les cas, il faut s’expliquer avec simplicité, sans affecter une éloquence déplacée ou dangereuse, quand on cherche la vérité. On doit se faire pardonner la différence de son opinion par les égards que l’on a pour celle des autres, et par la modestie avec laquelle on la met en opposition : on se rend sans effort à un avis que la raison seule présente, et l’on repousse avec opiniâtreté celui où l’on a cru reconnaître l’intention d’humilier ou de nuire. On doit se garder de contredire un bon avis, dans la seule intention d’affecter une opinion qui nous soit propre ; et surtout sachons respecter à propos celle des hommes qui ont vécu plus que nous : car, quoique l’expérience se mesure moins par le nombre des années que par la bonne manière de voir et par les qualités particulières de l’esprit, quoique bien des gens qui se vantent de la leur prennent pour elle l’habitude qu’ils ont de faire la même chose, cependant il est vrai de dire que le temps a ses secrets, et que celui dont les cheveux ont blanchi dans le sein des mêmes travaux peut souvent seul expliquer un mystère que le temps n’a dévoilé qu’à lui. Payons donc à son âge le tribut de respect que nous réclamerons un jour pour nous ; il doit d’autant moins coûter à l’amour-propre, qu’il est commandé par la nature, et qu’un sentiment secret, qui ne peut nous tromper, nous avertit nous-mêmes que les années ont mutilé les talents.

12. Dévouement

C’est beaucoup sans doute pour un médecin de sentir les douces émotions, et d’obéir aux impulsions généreuses de cette ingénieuse philanthropie qui, pour servir plus efficacement l’humanité, sait se reproduire sous mille formes diverses ; mais ce n’est pas encore assez pour celui qui veut remplir dans toute son étendue la tâche que son état lui impose ; il faut que, donnant un élan sublime au saint zèle dont il est embrasé, il le porte, dans certains cas, jusqu’au dévouement absolu, jusqu’à l’héroïsme.

Le médecin se doit à tous les hommes. J’ai déjà eu l’occasion de le prouver. Ici, je dois ajouter qu’il doit oublier la conduite odieuse à son égard d’un individu, quand ce dernier vient de nouveau réclamer son ministère. A ce sujet, je rapporterai un fait que M. Petit a consigné dans ses ouvrages, et qui montre combien cet homme vertueux et estimable savait en tout remplir dignement les devoirs de son état. « Un homme, dit-il, qui m’avait injustement traité en ennemi, invoqua mes secours pour un de ces accidents qui laissent peu de temps au choix et à la réflexion. Il se rappela ses torts, et me dit, en se les reprochant, qu’il espérait qu’ils seraient sans influence sur les soins que j’avais à lui donner ; que d’ailleurs sa reconnaissance serait généreuse à me les faire oublier. Vous vous trompez, lui répondit ce médecin sensible et dévoué à tout le monde, si vous croyez que le droit d’outrager s’achète à prix d’argent ; mais vous vous trompez encore plus en pensant qu’un médecin honnête puisse se rappeler vos torts au moment du danger. Je ne m’en souviens pas, monsieur ; et ce n’est que lorsque votre santé n’aura plus rien à réclamer de moi que je pourrai vous dire si ma mémoire en garde encore le souvenir. »

Mais c’est surtout dans ces circonstances aussi malheureuses que difficiles, où des maladies épidémiques ravagent et dépeuplent des provinces entières, que le médecin doit montrer dans tout son éclat ce dévouement noble et héroïque dont il est ici question. C’est alors qu’il doit être assez magnanime pour faire à l’intérêt de la société, quand les circonstances l’ordonnent, le sacrifice de sa fortune, celui de sa réputation. Il faut même que, dans le cours de ces maladies désastreuses, il expose jusqu’à sa vie pour leur opposer une digue ; et que, s’avançant d’un pas intrépide au milieu des champs du carnage, où la mort moissonne à chaque instant des milliers de victimes, il s’efforce, au péril de ses jours, d’en soustraire au moins quelques-unes à sa furie.

Nous, Français, nous n’avons pas besoin d’aller chercher dans des annales étrangères des modèles de conduite pour ces circonstances malheureuses ; et quel peuple pourrait se glorifier d’avoir produit en ce genre plus d’héroïsme ? Parmi les grands maîtres qui, par leur savoir, illustrèrent l’empire romain, nous voyons le grand Galien quitter Rome, et prendre honteusement la fuite au début de la peste. Dans des temps plus récents, l’Angleterre, car, puisque nous avons malheureusement vu s’introduire dans notre patrie cette manie de rechercher dans l’histoire seule de ce peuple voisin tout ce qui peut honorer l’humanité, il me doit être permis d’en parler aussi ; l’Angleterre elle-même nous a présenté son grand Sydenham fuyant Londres au début d’une fièvre épidémique, avant même qu’il en eût bien reconnu la nature. Ah ! sans doute, on me pardonnera de ne pas vouloir glaner chez eux des faits dont l’histoire seule de nos derniers temps nous offre une si abondante moisson. Sans prendre des exemples dans les nombreuses épidémies qui ont ravagé notre patrie, et qui ont coûté la vie à un grand nombre de médecins qui s’étaient dévoués au service des malades avec un zèle infatigable, avec un entier oubli d’eux-mêmes : sans remonter à la peste de Marseille, je me contenterai de rappeler ce qui s’est passé dans nos dernières guerres. N’a-t-on pas vu alors mourir aux armées, proportion gardée, un bien plus grand nombre de médecins que de soldats, tant sur le champ de bataille que dans les hôpitaux ? Les braves militaires ne montraient pas plus de courage à affronter les dangers de la guerre que n’en eurent ces nombreux médecins qui volaient au secours de leurs frères. Formés par les soins et les leçons, animés surtout par le bel exemple, le grand dévouement de leurs maîtres, des Percy, que les élèves de l’école nomment à juste titre leur père, des Larrey, etc., des phalanges de médecins, de chirurgiens, de pharmaciens, s’élançaient sur le champ de bataille ou dans les hôpitaux militaires, où l’on voit quelquefois tomber plus de victimes que sous le fer ennemi.

Si nous voulons de plus beaux actes d’héroïsme, restons encore chez nous ; lisons l’histoire de notre pays, bien certains que nous ne trouverons pas ailleurs ce qu’il nous offre dans le trait que je vais rapporter. L’on sait que l’annonce d’une maladie contagieuse, d’une épidémie, de la peste surtout, porte la terreur dans tous les esprits ; et cette affliction de l’âme rend plus susceptible du mal, ou l’aggrave chez ceux qui en sont déjà atteints. Les conseils du médecin, la confiance qu’il saura inspirer, sa conduite surtout, deviendront pour plusieurs ou le préservatif ou le remède. Cette vérité était trop bien connue du médecin en chef de l’armée d’Égypte pour qu’il ne réglât pas sa conduite sur elle, dans la circonstance pénible où se trouva l’armée entière. Qu’il me soit permis de rappeler cette action héroïque tant de fois narrée, et qui sera encore tant de fois racontée à ceux qui nous suivront.

« Ce fut, dit lui-même l’illustre professeur dont je parle, ce fut pour rassurer les imaginations et le courage ébranlé de l’armée qu’au milieu de l’hôpital je trempai une lancette dans le pus d’un bubon et que je me fis une légère piqûre dans l’aine, et au voisinage de l’aisselle, sans prendre d’autre précaution que celle de me laver avec de l’eau et du savon qui me furent présentés. J’eus, pendant plus de trois semaines, deux petits points d’inflammation correspondants aux deux piqûres ; et ils étaient encore très-sensibles lorsqu’au retour d’Acre, je me baignais, en présence de l’armée, dans la baie de Césarée » (1).

Jeunes médecins, nous devons avoir constamment devant les yeux et présent à la mémoire ce bel exemple d’élévation de caractère, de ce courage calme et héroïque que nous a donné un professeur chéri à tant de titres. Il nous apprend assez quelle devrait être notre conduite si quelque circonstance périlleuse venait réclamer de nous la pratique de ce dévouement, qui a fait le sujet de ces dernières réflexions.

Ici je termine l’énumération et l’examen des qualités morales du médecin. Il en est d’autres sans doute qui lui sont bien utiles, et qui ne devraient pas être étrangères à son cœur. Ainsi, j’aurais pu faire quelques nouvelles réflexions sur la patience avec laquelle il doit supporter la mauvaise humeur de ses malades ; sur la sobriété qu’il doit pratiquer, s’il veut conserver sa santé, sa réputation, et ne pas commettre ou s’exposer à faire à chaque pas des fautes irréparables ; sur la modération avec laquelle son état exige qu’il réponde aux railleries amères, aux insolentes provocations, aux inculpations calomnieuses que l’ingratitude ou la malignité répandent contre lui ; sur la chasteté, cette vertu sublime, dont ne peut trop religieusement observer les préceptes celui qui exerce la médecine, et qui se trouve constamment placé dans des circonstances délicates. L’examen de ces qualités m’entraînerait encore bien loin, et prolongerait des détails peut-être déjà trop longs. J’ai donc dû m’arrêter et me borner seulement à les indiquer.

Il est cependant un point sur lequel j’eusse désiré jeter quelques idées, faire quelques réflexions : le devoir du médecin envers la Divinité. Quelque singulière que puisse paraître à certaines personnes cette proposition, à ne la considérer que sous un point de vue médical, sans vouloir disserter théologiquement sur un sujet aussi beau, je le demande, un médecin mu par une conscience qui lui dicte ses devoirs, qui lui promet une récompense ou une punition dans la vie future ; un médecin que sa religion obligera à tout sacrifier pour sauver ses malades, et qui se montrera zélé observateur de ce que cette religion lui prescrit ; je le demande, ce médecin n’offrira-t-il pas dans ses sentiments une garantie bien rassurante à son malade, et ne sera-t-il pas précieux, sous ce rapport, pour ceux qui mettraient en lui leur confiance ? Qui plus qu’un médecin, du reste, doit croire à la Divinité, doit lui rendre hommage ? Qui plus que celui qui étudie la nature a des occasions fréquentes d’adorer son auteur ? Chaque pas qu’il fait dans ses études, dans sa pratique, lui montre de nouvelles merveilles, des prodiges nouveaux qui décèlent un Être tout-puissant. Dans le traitement des maladies, il est forcé de reconnaître la main d’une puissance supérieure qui vient l’aider dans ses opérations, et lui prêter un secours que la philosophie du jour n’a pas eu honte d’attribuer à la nature (1).

D’après ce peu de mots, l’on voit déjà que le médecin, ayant plus d’occasions de connaître, d’admirer, de bénir cette Divinité tutélaire, est tenu envers elle à quelque chose de plus que le reste des hommes. Et cependant, qu’il me soit permis de le dire avec franchise, quelle classe de nos jours, plus que celle des médecins, est accusée à ce sujet de plus d’indifférence ! Ah ! sans doute, je puis avancer avec confiance que le jeune médecin, dès son début dans le monde, doit par sa conduite montrer qu’il est ennemi de ces principes, et que telle n’est pas la qualité, la dénomination qui lui convient : le respect humain doit, en ce point comme en tout autre, être mis de côté. D’ailleurs, la religion sera pour le médecin un secours efficace auprès des malades ; et ceux-ci seront certains de l’instruction et des intentions de celui qu’ils appelleront auprès d’eux, puisque cette religion lui défendrait de s’approcher du lit du malade, s’il n’avait pas les connaissances acquises. C’est elle seule qui lui fait dire : « J’ai fait ce que j’ai pu », parce qu’il peut dire aussi avec assurance : « Je savais ce que je dois savoir » (2).

Si tel doit être le médecin ; si son cœur doit être orné de ces vertus précieuses et sublimes, quel respect ne doit pas inspirer un état qui demande dans ceux qui le professent de si brillantes qualités ! Cette science, devant laquelle doivent s’abaisser toutes les prétentions, l’orgueil même de ces faux esprits, qui n’ont pas su en apprécier l’utilité ; cette science, dis-je, peut se flatter de mériter la première place parmi les professions les plus augustes. Qu’on ne s’étonne donc pas si de véritables philosophes se sont empressés de rendre à cet art tout le culte qu’il mérite. La médecine, a dit Cicéron, a toujours été considérée comme quelque chose de sacré, pour avoir été inventée par les dieux (1). Pline nous dit à peu près la même chose. Il serait inutile de recourir à de plus nombreuses citations pour prouver de quel respect étaient pénétrés les anciens pour la médecine.

Comment se fait-il donc que cette profession, si noble, si respectable, se soit vue en butte aux traits de la satire, ait servi d’objet à la risée publique ? Par quelle fatalité, dans le dix-neuvième siècle, à cette époque que l’on regarde comme le siècle des lumières, une prévention injuste autant que funeste continue-t-elle à peser sur la médecine, et dénonce encore au tribunal de l’opinion comme purement conjecturale une science qui procède aujourd’hui dans sa marche avec autant de méthode qu’aucune autre ; une science dont les préceptes étayés de faits nombreux et incontestables sont à la fois adoptés par le raisonnement et consacrés par l’expérience ? Ces questions, qui sont ici d’un si grand intérêt, doivent me permettre d’émettre quelques réflexions. On a toujours reconnu dans la calomnie, ou la malignité des détracteurs, ou la sotte crédulité du public ; ou bien, et l’on doit l’avouer franchement et sans détour, l’omission, soit des connaissances, soit des qualités nécessaires pour remplir dignement la tâche délicate et souvent pénible qu’un état impose à ceux qui l’exercent (1).

Je ne disserterai pas longuement sur ces trois propositions, que je crois vraies ; et personne, je pense, n’en conteste l’influence puissante sur le mal dont nous nous plaignons à si juste raison. Qui ne sait combien la malignité des détracteurs de la médecine contribue à faire prendre d’elle une opinion désavantageuse ? Combien l’arme de la plaisanterie, à laquelle les censeurs de notre art ont toujours recours pour l’attaquer, porte des coups plus dangereux qu’aucun autre, dans un siècle où un bon mot lancé adroitement a souvent décidé des esprits que n’eût pas ébranlés une vérité mathématique ! Quelquefois, il est vrai, ces détracteurs ont employé des raisonnements captieux et d’odieuses calomnies : je ne chercherai pas à les confondre ; cela m’entraînerait trop loin. D’ailleurs d’illustres athlètes, plus redoutables que moi, ont déjà repoussé victorieusement, à diverses époques, leurs attaques mensongères ; et récemment encore, le vénérable Cabanis a opposé des arguments irréfragables à leurs objections spécieuses (2). Je me contente de dire, en réponse aux calomnies de ces incrédules par ton, à ces demi-savants, fléaux de la société, à ces prétendus esprits forts, ces raisonneurs impitoyables qui, armés de leur Molière, de leur Montaigne, de leur J.-J. Rousseau, aiguisent des épigrammes contre la médecine et les médecins ; il me suffit de leur dire que, grande dans ses vues, sublime par les bienfaits qu’elle sait répandre, la médecine, justement nommée le sacerdoce de l’humanité (1), a d’ailleurs triomphé depuis longtemps de ses détracteurs. Ceux-mêmes qui l’ont le plus vivement attaquée ont fini par lui rendre hommage : « Si je faisais, écrivait J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, une nouvelle édition de mes ouvrages, j’adoucirais ce que j’ai dit contre les médecins ; il n’y a pas d’état qui demande plus d’études que le leur, et par tous les pays ce sont les hommes les plus véritablement utiles et savants » (2).

L’aveugle crédulité du public est une cause, ai-je dit, qui contribue à répandre une défaveur injuste sur la médecine. N’est-il pas avéré en effet que, journellement abusée par les promesses magnifiques, les discours astucieux du faux savoir, la multitude a bien des fois eu lieu d’imputer à la médecine le déplorable effet des recettes hasardeuses que préconise effrontément son méprisable rival, le déhonté charlatanisme (3) ? Ne voyons-nous pas de nos jours des gens qui croient aux spécifiques universels, ou qui, persuadés que les maladies sont des ennemis dont on triomphe avec plus de facilité, qu’on leur oppose un plus grand nombre de médicaments, préfèrent, dans leur stupidité, le charlatan qui en est témérairement prodigue, au médecin qui s’en montre prudemment économe ?

Il est une troisième source de ce discrédit qui a atteint la médecine ; et celle-là, je le répète, nous devons l’avouer, n’exerce pas une influence moins grande. Si l’art n’obtient pas encore de tous les membres de la société le tribut de vénération et de reconnaissance dû à la sublimité de ses lumières, à la grandeur de ses bienfaits, c’est dans l’inaptitude de beaucoup de ceux qui l’exercent qu’il faut aussi malheureusement en placer la cause. Quand on jette un coup-d’œil impartial sur la grande famille que décore le beau nom de médecin, on est forcé d’avouer qu’il en est qui sont peu dignes de ce titre honorable (1) ; qui dépourvus, je ne dirai pas des connaissances, mais des qualités que cet état suppose et demande, compromettent à chaque pas la dignité de ce nom, aussi difficile à soutenir qu’il est glorieux à porter. Sans doute il me serait facile de tracer ici le portrait de quelques-uns de ces personnages ; mais je devais exposer les qualités du médecin ; et c’est assez prouver que celui qui ne les a pas est indigne de sa profession.

Je terminerai cette première partie, déjà beaucoup plus longue que je n’aurais voulu, par une réflexion qui signale une cause bien liée, je crois, avec ce que je viens de dire sur l’impéritie, ou plutôt sur l’inaptitude de plusieurs médecins : je veux parler des motifs qui portent bien des gens peut-être à embrasser la plus noble des professions. Il est assez prouvé, je pense, par tout ce que j’ai dit, que le cœur du médecin, ou celui qui se dispose à le devenir, ne doit être étranger à aucune vertu. Combien donc doit nous paraître ridicule et étrange cette bizarrerie qui permet à tout individu qui veut étudier la médecine d’embrasser cet état, sans apprécier ces heureuses dispositions dont chacun doit apporter le tribut à l’état qu’il embrasse ! Il semble que tous les hommes sont également appelés à devenir les disciples du dieu d’Épidaure : on ne calcule pas assez, ce me semble, que rien ne peut tenir lieu d’une vocation naturelle (2). S’il est vrai cependant que les progrès que nous faisons dans une science sont toujours en raison de cette impulsion innée qui nous a portés à nous en occuper, pourquoi ne pas s’assurer de bonne heure, par des épreuves multipliées (1), de l’inclination de celui qui aspire au titre de médecin ? Tandis que tout est prodigué pour rendre un jeune homme capable de commander à ses semblables, d’administrer les finances, de faire exécuter les lois, l’insouciance la plus dangereuse laisse au hasard le soin de former les bienfaiteurs des hommes (2). Souvent des goûts irréfléchis, de fausses spéculations d’intérêts ou de convenances, l’espoir de s’environner de la considération publique, nous jettent sur une mer orageuse, dont nous ne connaissons les écueils que lorsqu’il n’est plus en notre pouvoir de les éviter.

Il serait sans doute à désirer que l’on pût, pour ainsi dire, peser dans une balance sévère les qualités de ceux qui se destinent à l’étude, à la pratique de l’art de soulager les hommes. Le genre humain mériterait bien cette considération, que l’on veillât de près sur ceux auxquels il remet le soin de veiller sur sa vie. Les auteurs qui ont écrit en médecine ont, à la vérité, tracé le portrait de celui qui se destine à l’exercice de cette profession ; mais ce portrait n’a pas été sanctionné par les lois, et jamais elles n’ont repoussé d’elle celui qui y portait un cœur féroce ou peu compatissant. On doit encore, comme je l’ai dit, exiger de ceux qui veulent se livrer à cette étude des qualités morales d’autant plus étendues, qu’elles s’altèrent souvent par le temps ; il faut que les néophytes se fassent une sensibilité par principe, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui, loin de s’user, se fortifie au contraire par le tableau répété des maux de la triste humanité, et qui prévienne le vide affreux qu’ils éprouveront, quand l’habitude aura éteint dans leur cœur la sensibilité qu’y plaça la nature. »

Auteur : Jean-Baptiste-Maximilien Billard Ouvrage : Essai sur les devoirs du médecin Date de publication : 1828

Quand les appareils sécuritaires brisent le statu quo : anthologie comparée des ruptures de confiance inter-étatiques (jusqu’en 1980) et modèle analytique des « haines trop fraîches »

TL;DR

  • « À travers treize cas antérieurs à 1980, une même logique apparaît : une décision court-termiste d’un appareil sécuritaire, militaire ou diplomatique (ultimatum, mobilisation, faux drapeau, coup monté, assassinat, partition précipitée) convertit un différend négociable en inimitié durable, exactement comme l’amnistie de septembre 1791 échoua parce que « les haines étaient encore trop fraîches ».
  • Le mécanisme récurrent est un « cliquet du ressentiment » : la précipitation et la violence d’en haut fixent les populations dans la conviction — au sens où Sternberg définit la haine — que l’adversaire est « innately evil and incapable of change », ce qui rend l’apaisement émotionnellement impossible alors même qu’il restait politiquement faisable.
  • La rupture devient irréversible (plutôt que réparable) lorsqu’elle combine la tromperie, l’imposition par le haut excluant les victimes, l’humiliation symbolique et la fermeture des canaux d’écoute — l’inverse exact des quatre piliers (vérité, justice, guérison, réparation) que la justice transitionnelle juge nécessaires sur une temporalité de décennies.

Caveat épistémique (unique)

Cette anthologie raisonne par analogie structurelle entre des situations historiquement hétérogènes ; elle ne prétend pas que les ruptures de confiance soient l’unique cause des guerres ou des haines, dont la genèse est toujours surdéterminée. Les invariants dégagés sont des régularités interprétatives, non des lois. Par ailleurs, la citation-matrice de Guillaume Lallement (« Mais les haines étaient encore trop fraîches, les ressentiments trop actifs pour obtenir une tranquillité absolue »), tirée de son Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la Tribune Nationale (Paris, Eymery et Corréard, 20 vol., 1818-1822), n’a pu être vérifiée mot pour mot dans les volumes numérisés de 1791, disponibles seulement en mode image non océrisé ; je la donne donc comme matrice conceptuelle dûment attribuée, sans en certifier la pagination exacte.

Key Findings

1. Le diagnostic de 1791 est transposable. En septembre 1791, l’Assemblée constituante crut « clore » la Révolution : Louis XVI accepta la Constitution les 13-14 septembre, une loi d’amnistie générale (datée du 14 septembre 1791, première loi d’amnistie française opposée au droit de grâce royale) couvrit les faits d’émeute depuis 1788, et l’Assemblée se sépara le 30 septembre. Mais les plaies restaient béantes — fuite à Varennes (20-21 juin 1791), fusillade du Champ-de-Mars (17 juillet 1791), affaire de Nancy (31 août 1790), schisme de la Constitution civile du clergé (votée le 12 juillet 1790, condamnée par Pie VI en 1791). Le décret d’amnistie ne pouvait dissoudre des émotions ; comme l’écrit Timothy Tackett dans The Coming of the Terror in the French Revolution (Harvard University Press, 2015), c’est « the contagion of fear that left the revolutionaries themselves terrorized » qui propulsa la dynamique, et David A. Bell rappelle dans son article « Terror at the Dawn of Modern Europe » (The Atlantic, mai 2015) que « imagined terrors… can have even more political potency than real ones ».

2. La haine fonctionne comme une « super-glue émotionnelle ». La psychologie de la haine (Robert J. Sternberg, duplex theory of hate, 2003 ; Agneta Fischer, Eran Halperin, Daphna Canetti, « Why We Hate », 2018) établit que, contrairement à la colère qui vise des actes d’un agent jugé « malléable », la haine vise une cible perçue comme « innately evil and incapable of change ». C’est précisément cette appraisal d’immuabilité que les décisions court-termistes installent dans les populations : elles transforment un adversaire avec lequel on négociait hier en ennemi ontologique avec lequel on ne négociera plus jamais. Comme l’écrivent Fischer et al., « a momentary change in certain behavioral patterns will not necessarily diminish levels of hatred ».

3. Le dilemme de sécurité explique l’engrenage involontaire. Selon la formulation de Barry Posen, « what one does to enhance one’s own security causes reactions that, in the end, can make one less secure » — concept forgé par John Herz et Herbert Butterfield (1950-1951), systématisé par Robert Jervis (« Cooperation Under the Security Dilemma », 1978) autour du « spiral model ». Les cas de 1914 montrent la version tragique (escalade sans intention maligne) ; les cas de faux drapeaux (Mukden, Gleiwitz) en montrent la version cynique (fabrication délibérée d’un casus belli) ; mais tous reposent sur la même bascule : la sécurité recherchée par un appareil détruit la confiance qui était la vraie condition de la sécurité.

Details : les cas comparés

A. L’engrenage de 1914 — quand les plans des états-majors confisquent la diplomatie

Statu quo antérieur. À l’été 1914, malgré les rivalités, les grandes puissances avaient désamorcé plusieurs crises (Bosnie 1908, Agadir 1911, guerres balkaniques 1912-1913) ; la guerre n’était pas inévitable.

La décision court-termiste. Trois décisions sécuritaires emboîtées brisèrent le statu quo. D’abord, l’assassinat de Sarajevo (28 juin 1914) fut une opération clandestine : le colonel Dragutin Dimitrijević « Apis », chef du renseignement militaire serbe et figure de la société secrète la Main noire (« Unification ou Mort »), fournit armes et entraînement aux jeunes Bosniaques de Mlada Bosna. Ensuite, l’ultimatum austro-hongrois du 23 juillet, délibérément conçu pour être inacceptable. Enfin, l’enchaînement des mobilisations, régies par des calendriers rigides : la mobilisation générale russe du 30 juillet et le plan Schlieffen-Moltke, qui imposait à l’Allemagne de frapper la France via la Belgique avant que la Russie ne se déploie. Comme on le sait depuis longtemps, « mobilisation meant WAR » : la mobilisation était elle-même le premier acte de guerre.

Le mécanisme de destruction. L’historien Markus Pöhlmann note qu’après un bref « hiver de critique », les militaires se focalisèrent exclusivement sur la question de savoir pourquoi la « recette de victoire » de Schlieffen n’avait pas fonctionné. La rigidité des plans « rendered de-escalation increasingly improbable once partial mobilizations began ». Les états-majors avaient confisqué le temps de la diplomatie.

La transformation en adversité durable. Vienne saisit l’attentat comme prétexte alors même que le rapport Wiesner du 13 juillet 1914 concluait à l’absence de preuve de l’implication du gouvernement serbe. La guerre « localisée » devint guerre totale, et la défaite déboucha sur Versailles — soit la matrice du cas suivant.

B. Versailles 1919 — le « diktat » qui empoisonne la paix

Statu quo / potentiel. L’armistice de novembre 1918 avait été signé par des Allemands croyant à une « paix sans victoire » selon les Quatorze Points de Wilson.

La décision court-termiste. L’article 231 (« clause de culpabilité de guerre ») et le régime de réparations. Conçu juridiquement comme base aux réparations, l’article fut reçu comme un verdict moral. L’occupation de la Ruhr en 1923 par la France et la Belgique aggrava le ressentiment.

Mécanisme. L’historien Eric Hobsbawm juge que la clause « proved to be a gift to German nationalism » et que « the Versailles settlement could not possibly be the basis of a stable peace ». L’historienne Sally Marks, dans The Illusion of Peace: International Relations in Europe, 1918-1933 (Londres, 1976), où elle qualifie le traitement des réparations de « the continuation of war by other means », résume que « the peace left Germany both powerful and resentful ». Toutes les forces politiques allemandes, des communistes aux nationaux-socialistes, condamnèrent le traité ; il devint, selon Harold James, « the unifying bracket that clamped German politics together ».

Transformation. Le ressentiment, sans rendre Hitler « inévitable » (l’historien marxiste Fritz Klein souligne que « les Allemands avaient le choix »), fournit le combustible émotionnel exploité par le nazisme.

C. Les faux drapeaux — fabriquer l’ennemi

Mukden (18 septembre 1931). Les officiers de l’armée du Kwantung (colonel Itagaki, lieutenant-colonel Ishiwara) firent exploser une faible charge près du chemin de fer sud-mandchourien ; l’explosion fut si faible qu’un train passa quelques minutes après. L’incident, attribué à des « dissidents chinois », servit de prétexte à l’invasion de la Mandchourie et à la création du Mandchoukouo. Les historiens y voient « le premier acte de la Seconde Guerre mondiale en Asie ».

Gleiwitz (31 août 1939). Opération SS (sous l’égide d’Heydrich, dans le cadre de l’opération Himmler) : des agents déguisés en Polonais simulèrent l’attaque d’une station de radio allemande, laissant un cadavre en uniforme polonais (un fermier silésien, Franciszek Honiok). Le 22 août 1939, Hitler avait prévenu ses généraux : « I will provide a propagandistic casus belli. Its credibility doesn’t matter. The victor will not be asked whether he told the truth. » Tout ce que l’on en sait vient largement de l’affidavit d’Alfred Naujocks à Nuremberg.

Mécanisme commun. Le faux drapeau ne se contente pas de fabriquer un prétexte : il instaure une asymétrie morale durable. Une fois révélée, la tromperie devient elle-même un grief permanent, prouvant à la victime que l’adversaire est par nature menteur et agresseur — l’appraisal d’immuabilité de Sternberg.

D. L’affaire Dreyfus (1894-1906) — l’appareil qui se ment à lui-même

Cas de destruction de confiance interne par un appareil sécuritaire. Le faux fabriqué par le colonel Henry du service de renseignement (montage de deux lettres retouchées) visait à étayer après coup la culpabilité de Dreyfus. Jean Jaurès et d’autres comprirent la logique : « Puisque l’homme de confiance de l’État-Major a été obligé de fabriquer contre Dreyfus, après coup, des pièces fausses, c’est qu’il n’y avait pas de charges vraies ; quand on est réduit à fabriquer de la fausse monnaie, c’est qu’on n’en a pas de bonne. » La « raison d’État » — la confiance qu’on doit à l’armée, l’importance d’une « nation soudée » — fut invoquée pour couvrir le mensonge, fracturant la société française en deux camps pour une génération.

E. Le télégramme d’Ems (1870) — la manipulation diplomatique

Bismarck édita une dépêche interne d’Abeken (relatant l’entrevue du roi Guillaume Ier et de l’ambassadeur Benedetti à Bad Ems) pour la rendre insultante, puis la livra à la presse « with the intention to stir up the emotions ». La France déclara la guerre le 19 juillet 1870. C’est, selon une formule, « one of history’s clearest examples of how a single act of media manipulation can push entire nations toward armed conflict ». La défaite française et l’annexion de l’Alsace-Lorraine instaurèrent un demi-siècle de revanchisme.

F. Munich 1938 et le pacte germano-soviétique 1939 — la trahison perçue

Munich. Les Tchécoslovaques furent exclus des négociations qui décidèrent de leur sort (« About us, without us »). Beneš résuma : « We betrayed no one, but everyone betrayed us. It was not Hitler who defeated us. It was our friends who defeated us. » Le terme tchèque pour l’accord est Mnichovská zrada, la « trahison de Munich ». L’effet sur la confiance fut double : il enseigna aux petites nations que leur souveraineté était sacrifiable, et il poussa l’URSS, exclue de Munich, à douter des intentions occidentales — contribuant au pacte Molotov-Ribbentrop d’août 1939.

Le pacte et son renversement. Le pacte germano-soviétique fut lui-même un retournement brutal de confiance, suivi de son propre renversement par l’opération Barbarossa (juin 1941), illustrant que la confiance entre régimes prédateurs est structurellement instable.

G. Opération Ajax (1953) — le « péché originel » irano-occidental

Statu quo. L’Iran possédait une monarchie constitutionnelle avec un parlement (Majles) et un premier ministre nationaliste élu, Mohammad Mossadegh, ayant nationalisé l’industrie pétrolière.

La décision court-termiste. Coup d’État conjoint CIA (TP-AJAX, sous Allen Dulles, mené par Kermit Roosevelt) / MI6 (Operation Boot), motivé par la protection des intérêts pétroliers britanniques et la peur du communisme — alors même qu’un rapport de la CIA de 1953 concluait que le parti Tudeh n’était « not likely to develop the strength to overthrow the National Front ».

Mécanisme et transformation. Le coup installa l’autocratie du Shah, perçu désormais comme une marionnette occidentale. Le ressentiment accumulé nourrit la révolution de 1979. Khamenei justifiera la posture intransigeante du régime en ces termes : « We are not liberals like Allende and Mossadegh, whom the CIA can snuff out. » Comme l’écrit l’analyste Mostafa T. Zahrani en 2002, « the unintended result was the rise of political Islam ». La leçon structurelle : « Systems can enforce compliance. They cannot erase memory. »

H. Suez 1956 — la collusion secrète qui se retourne contre ses auteurs

Le Protocole de Sèvres (24 octobre 1956), signé par David Ben-Gourion, Christian Pineau et Patrick Dean, scella la collusion secrète Israël-France-Royaume-Uni : Israël envahirait le Sinaï, puis Londres et Paris émettraient un ultimatum réclamant le retrait des deux camps à 10 milles du canal — sachant que l’Égypte refuserait — pour justifier leur intervention. Eden détruisit ensuite le document pour cacher la « collusion ». L’opération échoua sous la pression américaine et soviétique, marquant la fin de la prépondérance franco-britannique au Moyen-Orient et radicalisant le nationalisme arabe autour de Nasser.

I. La guerre d’Algérie (1954-1962) — la réconciliation impossible

La rupture. La Toussaint rouge (1er novembre 1954) ouvrit le conflit ; François Mitterrand, ministre de l’Intérieur, organisa la répression sans reconnaître l’état de guerre (« remise en ordre intérieur »). La « bataille d’Alger » (1957), conduite par le général Massu, vit l’usage systématique de la torture (disparition emblématique du mathématicien Maurice Audin).

Mécanisme et transformation. Les accords d’Évian (18 mars 1962) furent suivis non d’une réconciliation mais de nouvelles violences : exode de plus de 800 000 pieds-noirs ayant fui l’Algérie entre 1962 et 1964, dont près de 450 000 sur les seuls mois de mai-juin 1962 (8 000 à 10 000 départs par jour) ; et massacre des harkis désarmés et abandonnés — un consensus se dégageant peu à peu entre historiens français autour d’une évaluation de 60 000 à 80 000 victimes (selon Jean-Charles Jauffret : « Il semble qu’un consensus rassemble peu à peu les historiens français, et qu’une évaluation commune de 60 000 à 80 000 soit retenue »). La temporalité longue de la mémoire le confirme : la reconnaissance officielle des harkis s’étala de 1994 à 2016, et la France ne commémore le 19 mars que depuis 2012, date contestée par les pieds-noirs et harkis pour qui « les violences continuent bien après ».

J. La partition des Indes (1947) — la ligne tracée à la hâte

La décision court-termiste. Mountbatten avança la date du retrait de juillet 1948 à août 1947, laissant à peine deux mois. Cyril Radcliffe, qui n’avait jamais voyagé en Inde, disposa d’exactement cinq semaines : arrivé en Inde le 8 juillet 1947, il rendit sa carte le 9 août 1947 (frontières annoncées le 17 août). L’historienne Yasmin Khan observe que les commissions « were forced to reduce centuries of shared culture to a line on a map » ; l’historienne Ayesha Jalal y voit une « profoundly avoidable tragedy… driven by the haste of British withdrawal ».

Transformation. Selon les estimations rapportées par The Conversation, le bilan oscille entre 200 000 et 2 millions de morts, 12 à 20 millions de déplacés et jusqu’à 100 000 femmes violées ou enlevées (« Estimates of the death toll post-Partition range from 200,000 to two million… up to 100,000 raped or abducted »), suivis de trois guerres indo-pakistanaises (1947, 1965, 1971). La précipitation administrative transforma des voisins en ennemis héréditaires.

K. La guerre de Sécession et l’échec de la Reconstruction (1865-1877) — la réconciliation manquée par épuisement

Cas inverse instructif : ici, la rupture n’est pas une décision unique mais un renoncement progressif. Le désir lincolnien de « bind up the nation’s wounds » se heurta à la violence des ordres secrets blancs (Ku Klux Klan), à la dépression de 1873-1877, et à une « lassitude » du Nord. Le compromis de 1877 sacrifia la protection fédérale des Noirs du Sud au profit de la « réconciliation sectionnelle » entre Blancs — « the price of peace being generations of injustice ». La réconciliation construite sur l’exclusion des vraies victimes (les affranchis) produisit près d’un siècle de ségrégation. Cas qui confirme a contrario le quatrième pilier de la justice transitionnelle : la réparation ne doit pas être « a buy off for the victim’s silence » (IDEA, 2003).

L. La crise des missiles de Cuba (1962) — le contre-exemple qui valide le modèle

Cas où la rupture n’est pas devenue irréversible. Face aux missiles soviétiques détectés le 14 octobre 1962, Kennedy résista aux chefs d’état-major (le général LeMay : « You’re in a pretty bad fix, Mr. President ») qui réclamaient une frappe, et choisit la quarantaine plus un canal arrière. Les deux dirigeants « struggled throughout the crisis to clearly understand each others’ true intentions » dans un brouillard de renseignement (« virtual darkness »). Ce qui sauva le statu quo : le maintien de canaux d’écoute, une concession secrète réciproque (retrait des Jupiter de Turquie), et l’évitement de l’humiliation publique de l’adversaire. La suite — ligne directe Kremlin-Maison-Blanche, traité d’interdiction partielle des essais (1963) — montre la réparation possible quand l’escalade sécuritaire est contenue par le politique.

Le modèle analytique général : les invariants de l’irréversibilité

De ces cas se dégage un modèle en cinq invariants et un seuil d’irréversibilité.

Invariant 1 — La précipitation politique (la confiscation du temps). Les appareils sécuritaires raisonnent en calendriers courts (timetables de mobilisation, fenêtres d’opportunité, dates de retrait). La précipitation est le trait commun de 1914 (plans rigides), 1947 (cinq semaines de Radcliffe), 1791 (vouloir « clore » la Révolution par décret). Le temps long de la confiance est sacrifié au temps court de l’opération.

Invariant 2 — Le calcul de court terme rationnel localement, destructeur globalement. Chaque décision est rationnelle dans son horizon étroit (protéger le chemin de fer mandchourien, le pétrole iranien, le canal de Suez ; obtenir un casus belli). C’est la définition même du dilemme de sécurité de Posen : l’acte qui accroît la sécurité immédiate « can make one less secure » à terme.

Invariant 3 — La tromperie et l’imposition par le haut. Faux drapeaux (Mukden, Gleiwitz), faux documents (faux Henry), manipulation de dépêche (Ems), collusion secrète (Sèvres), coups montés (Ajax). La décision est soustraite à la délibération publique et aux victimes. Quand la tromperie est révélée, elle devient un méta-grief : la preuve que l’adversaire est par nature fourbe.

Invariant 4 — L’humiliation symbolique et le « cliquet du ressentiment ». L’article 231, le « diktat », la trahison de Munich, l’abandon des harkis : l’humiliation grave une blessure identitaire. Le ressentiment fonctionne comme un cliquet — il s’enclenche facilement et ne se desserre que très lentement. La psychologie de la haine l’explique : l’appraisal bascule de l’acte (réparable) vers l’essence de l’adversaire (« incapable of change »), et « a momentary change in certain behavioral patterns will not necessarily diminish levels of hatred ».

Invariant 5 — Les « terreurs imaginées » et la fermeture des canaux d’écoute. Suivant Tackett et Bell, les terreurs imaginées surpassent souvent les réelles. La rupture devient totale quand « plus personne ne souhaite écouter l’autre » : la suspicion (Tackett : la « contagion of fear ») rend toute parole adverse inaudible, interprétée comme ruse.

Le seuil d’irréversibilité. Une rupture devient irréversible plutôt que réparable lorsque ces invariants se cumulent ET que font défaut les quatre piliers de la réconciliation (vérité, justice, guérison, réparation) que le manuel de l’International IDEA, Reconciliation After Violent Conflict (2003, préface de Desmond Tutu, dir. David Bloomfield, Teresa Barnes, Luc Huyse), pose comme nécessaires. Le manuel définit la réconciliation comme « finding a way to live alongside former enemies… to coexist with them », un « immense challenge » qui n’est « quick or easy » — un processus de décennies, voire de générations. Cuba 1962 est réparable parce que les canaux restent ouverts, l’humiliation publique évitée, la concession réciproque. Versailles, Munich, Ajax, la Partition sont irréversibles parce qu’ils cumulent précipitation, tromperie/imposition, humiliation et fermeture de l’écoute, sans aucun des quatre piliers — l’amnistie de 1791 elle-même échoua faute de vérité et de guérison, par simple décret d’oubli sur des « haines trop fraîches ».

Recommendations (pour l’analyste, le décideur, l’historien)

  1. Diagnostiquer la précipitation comme signal d’alerte. Tout calendrier sécuritaire/militaire imposant une décision avant l’épuisement des canaux diplomatiques (mobilisation, retrait, ultimatum à délai court) doit être traité comme un facteur de risque d’irréversibilité en soi. Seuil de bascule : lorsque les états-majors ou services posent une « fenêtre qui se referme » comme argument décisif, le politique doit reprendre la main sur le tempo (leçon inverse de 1914, leçon positive de Cuba 1962).
  2. Refuser la tromperie comme instrument, même efficace à court terme. Faux drapeaux, coups montés et collusions secrètes produisent un gain tactique et une dette stratégique : un méta-grief permanent (Ajax, Sèvres, Gleiwitz). Benchmark : si une option exige le secret vis-à-vis de son propre parlement/allié (cas Sèvres caché au Congrès américain et au Parlement britannique), elle est probablement génératrice d’irréversibilité.
  3. Préserver les canaux d’écoute et éviter l’humiliation publique de l’adversaire. La réversibilité de Cuba 1962 tient à la concession réciproque discrète et à l’absence de défaite humiliante infligée. Seuil : toute solution qui prive l’adversaire de toute issue honorable (Versailles) doit être considérée comme préparant la prochaine rupture.
  4. Ne jamais « clore » par décret ce qui exige les quatre piliers. L’amnistie-oubli (1791, Algérie 1962-1968) sans vérité ni réparation ne dissout pas les haines : elle les refoule. Benchmark issu de l’IDEA 2003 : l’amnistie doit être « a very last resort », la réparation ne doit pas être « a buy off for the victim’s silence », et le processus doit se penser sur des décennies.
  5. Inclure les victimes dans tout règlement. L’échec de la Reconstruction (exclusion des affranchis) et la Partition (exclusion des populations du tracé) montrent que la réconciliation par le haut entre élites, au-dessus des victimes, reproduit la violence. Seuil : un règlement dont les premières victimes sont absentes de la table est structurellement instable.

Caveats

La sélection des cas, bien que large, privilégie l’aire euro-atlantique et ses prolongements coloniaux ; d’autres traditions historiographiques nuanceraient le modèle. Les attributions causales entre une décision sécuritaire et une « haine durable » sont toujours partielles : le ressentiment a des racines multiples et antérieures que la décision court-termiste cristallise plutôt qu’elle ne crée ex nihilo. Enfin, le contre-exemple cubain rappelle que l’irréversibilité n’est jamais mécanique : elle dépend de choix politiques qui, à chaque seuil, peuvent rouvrir ou fermer l’écoute. »

Les bombes du printemps et la défaite du camp de la paix

« Car c’est bien une idée qui meurt — et elle meurt aussi sous l’effet d’une stratégie délibérée de sabotage par la terreur. Le Hamas et le Jihad islamique palestinien, qui dès 1993 avaient dénoncé Oslo, vont passer à l’acte avec une constance glaçante. Le 25 février 1994, à l’aube de Pourim et du Ramadan, Baruch Goldstein, médecin américano-israélien de Kiryat Arba, proche de Kach, entre au Tombeau des Patriarches à Hébron en uniforme de réserviste, et tire dans la foule en prière : 29 Palestiniens tués, 125 blessés. Il est lynché par les survivants. Le gouvernement Rabin interdit aussitôt Kach et Kahana Chai comme organisations terroristes. Mais le Hamas saisit l’occasion pour justifier le passage aux attentats-suicides à l’intérieur d’Israël. Le premier a lieu à Afoula le 6 avril 1994 (8 morts), puis à Hadera le 13 (5 morts). Le 19 octobre 1994, le kamikaze Saleh Abdel Rahim al-Souwi fait exploser une bombe de vingt kilos de TNT et de clous dans le bus 5 de la rue Dizengoff à Tel-Aviv : 22 morts, dont 21 Israéliens — l’attentat le plus meurtrier de l’histoire d’Israël à cette date. Le 22 janvier 1995, à Beit Lid, double attentat du Jihad islamique : 22 morts. Les bombes sont toutes fabriquées par un même homme, Yahya Ayyash, « l’Ingénieur », diplômé en génie électrique de Birzeit, qui totalise à lui seul environ quatre-vingt-dix morts israéliens.

Le Shin Bet finit par le tuer le 5 janvier 1996 à Beit Lahiya, par un téléphone Motorola piégé, sur un appel de son père. Cent mille Gazaouis défilent à ses funérailles ; Arafat ordonne 21 coups de canon d’honneur — double discours qui dit déjà tout de la position impossible du rais. Le Hamas jure vengeance, et l’obtient : du 25 février au 4 mars 1996, en neuf jours, quatre attentats-suicides coordonnés par Mohammed Deif et Hassan Salameh frappent Jérusalem et Tel-Aviv. Le bus 18 de la route de Jaffa explose deux fois, à une semaine d’intervalle : 26 morts le 25 février, 19 morts le 3 mars. Le centre Dizengoff à Tel-Aviv, veille de Pourim, est frappé par un kamikaze le 4 mars : 13 morts dont cinq enfants, 130 blessés. En neuf jours, plus de soixante Israéliens tués. Peres, qui était crédité en début d’année d’une avance de quinze à vingt points dans les sondages, voit son avantage s’évaporer en trois semaines.

L’opération Raisins de la colère au Liban en avril 1996, conçue pour restaurer son image de fermeté, se solde le 18 avril par le pilonnage d’artillerie du complexe UNIFIL de Cana où s’étaient réfugiés huit cents civils libanais : 106 civils tués. L’électorat arabe israélien lui retire son soutien par abstention massive. Le 29 mai 1996, lors des premières élections directes du Premier ministre, Benjamin Netanyahu l’emporte sur 1 501 023 voix contre 1 471 566, soit 50,49 % contre 49,51 % — 29 457 voix d’écart, moins que le nombre de bulletins nuls. Le camp de la paix est, au sens le plus littéral, battu d’une poignée de voix, dans une élection que les bombes du Hamas ont façonnée.

Ces bombes-là ont achevé ce que les balles de Yigal Amir avaient ébranlé. Dans cette séquence, on voit à l’œuvre, avec une effrayante efficacité pédagogique, le mécanisme qu’a décrit la tradition psychanalytique — et dont la psychanalyste Sabina Lambertucci Mann, dans la lignée kleino-winnicottienne qui irrigue son travail, explore les déplacements : la rage impuissante d’une communauté se déplace sur des objets secondaires pour protéger l’objet primaire idéalisé ; les vœux de mort qu’on ne peut s’avouer envers soi-même ou envers sa propre histoire trouvent dans l’ennemi extérieur leur exutoire permis ; le clivage structure la perception en « nous » intouchables et « eux » diaboliques. Chaque bombe dans un autobus produit ce même effet : elle ne force pas seulement la peur, elle force le clivage. Et le clivage interdit la paix. »

Les raisons d’un séisme : vote sanction plus qu’adhésion islamiste

« Ce qui rend la victoire du Hamas encore plus remarquable, c’est que les sondages post-électoraux révélèrent une vérité surprenante : la majorité des électeurs du Hamas ne soutenaient pas l’idéologie du mouvement. Un sondage mené par le Near East Consulting Institute de Ramallah montrait que près de trois quarts des Palestiniens voulaient que le Hamas abandonne son appel à la destruction d’Israël. Plus frappant encore, 77% des électeurs du Hamas voulaient un accord de paix avec Israël, et 63% ne soutenaient pas le refus du parti de reconnaître l’État juif. Les sondages de sortie des urnes du Palestinian Center for Policy and Survey Research montraient que 59% soutenaient le processus de paix, seulement 17% s’y opposaient. »

L’analyse historiographique : tournant inévitable ou évitable

« Près de deux décennies après la victoire électorale du Hamas, les historiens et chercheurs analysent rétrospectivement ce moment avec un large consensus sur certains points et des débats persistants sur d’autres. Le consensus académique établit que la victoire du Hamas fut principalement un vote de protestation contre la corruption du Fatah plutôt qu’une adhésion à l’idéologie islamiste. Rashid Khalidi de l’Université Columbia souligna que le Hamas obtint 44% contre 42% pour le Fatah en représentation proportionnelle, pas un raz-de-marée dans le vote populaire, et que le système électoral amplifia la victoire du Hamas à 58% des sièges avec 45% des voix.

Avi Shlaim de l’Université d’Oxford, historien israélien de l’école des « Nouveaux historiens », décrivit l’événement comme « une victoire claire lors d’élections libres et équitables dans toute la Palestine » et souligna la légitimité politique du Hamas basée sur le mandat démocratique. Il argumenta que le refus international de reconnaître les résultats sapa la démocratie : « La seule véritable démocratie arabe… c’est la Palestine qui a eu une élection, le peuple s’est exprimé, il a voté pour le Hamas, et Israël et ses alliés occidentaux ont rejeté les résultats. »

Khalil Shikaki, directeur du Palestinian Center for Policy and Survey Research, mena des sondages de sortie des urnes montrant que les électeurs du Hamas « n’approuvaient ni l’extrémisme ni ne rejetaient le processus de paix ». Il conclut que le Hamas offrait « une alternative claire sur les deux questions centrales pour les électeurs : lutter contre la corruption et l’incapacité de l’AP à faire respecter la loi et l’ordre ». Ses recherches ultérieures montrèrent que 77% des électeurs du Hamas voulaient un accord avec Israël.

Tareq Baconi, dans « Hamas Contained: The Rise and Pacification of Palestinian Resistance », argumenta que le Hamas présenta le désengagement de Gaza d’Israël comme une victoire de la résistance, lui permettant « de gagner en popularité et de battre le Fatah aux élections législatives de 2006 ». Il considéra la victoire comme l’aboutissement de l’échec du processus d’Oslo à délivrer la souveraineté, et montra que le Hamas fut « temporairement pacifié » par la gouvernance mais « pas idéologiquement compromis ».

Sara Roy de l’Université Harvard, dans « Hamas and Civil Society in Gaza » et d’autres travaux, mit l’accent sur les réseaux de protection sociale du Hamas comme cruciaux pour la victoire. Elle documenta comment la première Intifada « localisa et consolida le contrôle du Hamas sur le secteur social islamique » et comment son rôle civique en tant que fournisseur de services pendant les dures années de l’Intifada fut décisif. Elle souligna la nature multiforme de l’organisation au-delà de l’étiquette « terroriste ».

Nathan Brown de l’Université George Washington décrivit l’événement comme un « renversement stupéfiant » où « même le Hamas fut surpris par le résultat ». Il nota que le Hamas « s’attendait à gagner une part équitable de sièges puis à diriger l’opposition de l’intérieur du système » et n’était « jamais conçu pour être un parti politique gouvernant ». Ses travaux ultérieurs montrèrent que l’isolement international contribua à la scission Hamas-Fatah et à la détérioration de Gaza. »

La question de l’inévitabilité : facteurs structurels et choix politiques

« Les universitaires identifient trois facteurs structurels qui rendirent la victoire largement inévitable. Premièrement, la corruption systémique du Fatah. Graham Usher de l’Institut d’études palestiniennes argumenta : « La défaite du Fatah… fut la pire défaite politique de ses 47 ans d’histoire. Elle était aussi inévitable, même si peu l’avaient réellement prévu. » Il montra que le Fatah était en « crise latente depuis le déclenchement de l’Intifada en septembre 2000 ».

Deuxièmement, l’échec du processus d’Oslo. Khalidi souligna que le processus de paix avait livré « un terrible accord » pour les Palestiniens. Un document de recherche du Parlement britannique nota que « les Palestiniens perdirent de plus en plus foi dans l’approche progressive des Accords d’Oslo ». La croissance des colonies, des routes de contournement et la poursuite de l’occupation sapèrent la légitimité de l’AP.

Troisièmement, l’impact de la Seconde Intifada (2000-2005) renforça les références de résistance du Hamas tandis que le Fatah fut entaché par son association avec l’AP défaillante. Le Hamas évita la complicité avec Oslo tout en maintenant la lutte armée.

Cependant, les chercheurs débattent de la question de savoir si des politiques différentes auraient pu prévenir la victoire. Dennis Ross, ancien envoyé américain au Moyen-Orient, croyait que les élections auraient dû être reportées ou que le Hamas aurait dû être exclu de la participation. Slate magazine argumenta : « L’élection qui a porté le Hamas au pouvoir n’était pas inévitable ; elle était prématurée. » Shlaim soutint que le refus d’Israël de négocier de manière significative avec Abbas après le désengagement de 2005 renforça l’affirmation du Hamas selon laquelle seule la résistance armée fonctionnait.

Khalidi nota qu’Abbas « menaça de démissionner si les élections n’étaient pas tenues » malgré le désarroi du Fatah. Les élections auraient pu être reportées jusqu’à ce que le Fatah se réforme en interne. L’Université du Kent souligna que la corruption de l’AP et l’échec à fournir des services furent « plusieurs raisons pour lesquelles les Palestiniens n’étaient pas satisfaits ».

La politique américaine créa également les conditions de la victoire. La promotion de la démocratie par George W. Bush créa une pression pour les élections. L’USAID dépensa 2,3 millions de dollars pour « renforcer l’image du président Abbas et de son parti Fatah » mais échoua. Les révélations ultérieures montrèrent que les États-Unis planifièrent un coup d’État contre le Hamas après l’élection. »

Le débat sur l’isolement : erreur historique ou nécessité sécuritaire

« La question la plus controversée parmi les chercheurs concerne la sagesse de la politique d’isolement imposée au gouvernement dirigé par le Hamas. Une majorité académique considère désormais que ce fut une erreur. Khalidi déclara : « La loi américaine… qui interdit de traiter avec des gens en raison d’un certain type d’action, est probablement en dernière analyse contre-productive. » Shlaim argumenta : « Israël et l’Amérique prétendent être des promoteurs de la démocratie… mais la seule véritable démocratie arabe… c’est la Palestine. »

Le document de recherche du Parlement britannique avertit : « En ne reconnaissant pas la légitimité du Hamas, les gouvernements occidentaux courent le risque de saper gravement leur campagne mondiale pour la démocratie. » Le Conseil européen des relations étrangères nota qu’« un processus électoral réussi démontrerait au Hamas que la participation politique et l’engagement envers les principes démocratiques peuvent générer des avantages qu’il ne peut obtenir par la violence armée ».

Baconi montra que le Hamas offrit une hudna (trêve) à long terme et forma un gouvernement d’unité modéré avec le Fatah en mars 2007. Brown argumenta que l’isolement contribua directement à la scission de 2007 entre le Hamas et le Fatah. L’exposé de Vanity Fair de 2008 révéla que les États-Unis, Israël et le Fatah planifièrent un coup d’État, et la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en juin 2007 fut une réponse préventive au complot du coup. Wurmser déclara : « Le Hamas n’avait aucune intention de prendre le contrôle de la Bande de Gaza jusqu’à ce que le Fatah le force à agir. »

La minorité de la communauté politique soutenant l’isolement argumenta qu’il était nécessaire pour respecter les principes du Quartet (renoncer à la violence, reconnaître Israël, accepter les accords antérieurs), que l’envoi d’aide aurait légitimé le terrorisme, que la charte du Hamas appelait à la destruction d’Israël, et qu’il fallait maintenir la dissuasion.

Au fil du temps, un consensus académique croissant émergea selon lequel l’isolement fut contre-productif. L’Institut d’études palestiniennes, la Fondation Carnegie pour la paix internationale et les think tanks européens devinrent de plus en plus critiques. L’évolution de Nathan Brown illustra cette tendance : ses premiers travaux furent plus neutres, mais ses travaux ultérieurs montrèrent que l’isolement ancra la division.

Plusieurs acteurs clés exprimèrent rétrospectivement des regrets. Tony Blair en 2017 : « Rétrospectivement, je pense que nous aurions dû, dès le début, essayer d’attirer le Hamas dans un dialogue et de faire évoluer ses positions. » Son chef de cabinet Jonathan Powell qualifia l’approche du Quartet d’« erreur terrible » qui manqua une opportunité. Jack Straw écrivit dans ses mémoires qu’il était « incertain que c’était juste » concernant la décision du 30 janvier. »

Les leçons et implications : démocratie, islamisme politique et résolution des conflits

« Les chercheurs tirent plusieurs leçons clés de l’expérience de 2006. Premièrement, la démocratie exige d’accepter les résultats, même inconfortables. La participation islamiste à la politique peut être une force modératrice si elle n’est pas isolée. Le succès électoral n’équivaut pas à la radicalisation idéologique de l’électorat. La leçon de Khalidi : « Si vous voulez résoudre cela, vous devez traiter avec le groupe qui a gagné une élection, qu’ils aient fait des choses terroristes ou non. »

Deuxièmement, la conception du système électoral importe. Le système mixte amplifia la victoire du Hamas au-delà du vote populaire. Une représentation proportionnelle complète aurait forcé une coalition. La comparaison avec d’autres cas montre que la conception électorale peut prévenir ou exacerber les extrêmes.

Troisièmement, la gouvernance et la corruption importent plus que l’idéologie. La corruption des titulaires s’avéra plus dommageable que l’idéologie. La fourniture de services construit la légitimité politique. L’échec du processus d’Oslo à livrer sur la gouvernance sapa le nationalisme laïc.

Quatrièmement, les stratégies d’engagement international. L’isolement radicalise rarement les mouvements, il les radicalise souvent. L’engagement fournit un levier et des incitations à la modération. L’Accord du Vendredi saint avec l’IRA et d’autres cas montrent que l’engagement peut fonctionner.

Cinquièmement, l’occupation comme contexte. On ne peut comprendre la victoire du Hamas sans le contexte de l’occupation. Shlaim : « Le point de départ de la guerre à Gaza n’est pas l’attaque du Hamas… la toile de fond était 56 ans d’occupation israélienne. » Les mouvements de résistance sont inévitables sous l’occupation et le colonialisme de peuplement.

La comparaison avec l’Algérie 1991 est la plus fréquemment invoquée. Un coup d’État militaire empêcha le FIS de prendre le pouvoir après la victoire électorale, résultant en une décennie de guerre civile avec plus de 100 000 morts. Les chercheurs voient cela comme un récit édifiant : « Et si la communauté internationale avait soutenu la démocratie ? » Shadi Hamid de Brookings nota que l’expérience algérienne paralysa les décideurs américains concernant le Hamas. »

« Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »
La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? » »

Littérature contemporaine, Radio France

« Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! »

Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »«

Pierre Rahbi

« Le 7 octobre 2023. Filmé dans son bureau de Doha avec Mechaal, al-Arouri et d’autres collaborateurs, regardant Al-Jazeera, Haniyeh demande à ses cadres : « Laissez-nous nous prosterner. Regardez la jeep israélienne… Faisons-le. Ceci est une prosternation de gratitude (sujud al-shukr) pour cette victoire. Allah, accorde ton soutien et ta gloire à notre peuple et à notre nation. Allahu Akbar ! Allahu Akbar ! Louange à Allah. » Le sujud al-shukr est le rite islamique classique de reconnaissance après une grâce divine ; le cadre liturgique choisi sacralise l’attaque comme événement providentiel. Le 26 octobre 2023, il déclare : « Le sang des enfants, des femmes et des personnes âgées ne doit pas nous faire pleurer ! Nous avons au contraire besoin de ce sang pour réveiller la révolution. » Le 9 janvier 2024, devant l’Union internationale des savants musulmans à Doha : « Pourquoi y a-t-il eu le Déluge d’al-Aqsa, ce tournant stratégique dans le chemin de la résistance et du jihad ? Nous devons nous appuyer sur cette victoire qui a eu lieu le 7 octobre. Nous devons nous y accrocher, bâtir dessus, l’accumuler. » Le 20 mai 2024, le procureur de la CPI Karim Khan annonce sa demande de mandat d’arrêt contre Haniyeh, Sinwar, Deif – ainsi que Netanyahou et Gallant. »

« Des symptômes de malaise, de mécontentement, de sourde agitation se révélaient bien de temps à autre, mais ces indices étaient pour nous sans enseignement, et nous restions plongés dans une sécurité profonde à la veille d’une révolte qui, dans l’intervalle de quelques jours, devait embraser, comme un vaste incendie, deux provinces entières de l’Algérie, et ne s’arrêter, pour ainsi dire, qu’aux portes d’Alger. «

Walsin Esterhazy, Notice historique sur le maghzen d’Oran

9 minutes, 13 secondes

« elle prie pour qu’il s’adoucisse… et elle est patiente… elle prie pour vraiment qu’il change… pour Paolo évidemment le but, c’est d’avoir un fils… et même si c’est possible plusieurs fils afin que sa lignée puisse continuer…

9 minutes, 38 secondes

 » Jacques-Antoine et Paul Henry… et curieusement les sacrifices de Rita finissent par adoucir le caractère de son mari… il se rend compte du trésor qu’il a à la maison et qu’il a épousé… finalement il change, il finit par se montrer délicat, et ils vont vivre ensemble de vraies années de bonheur, leur mariage va durer dix-huit ans… et c’est pourquoi outre patronne des cas désespérés, Sainte Rita est aussi patronne des couples mal mariés… des couples qui ne font pas… on peut dire qu’elle est le modèle de l’intelligence d’une femme lorsqu’elle est confrontée à cela, à savoir faire naître le mari à son rôle d’époux et de père, de pas je dirais l’écraser par une domination, mais je dirais par cette intelligence féminine.. faire qu’il devienne un homme, et pas simplement un dominateur… malheureusement ce bonheur familial ne durera pas, en effet Paolo reste quelqu’un de coléreux à l’extérieur, avec cette fierté, et un jour il entrera en querelle alors qu’il est au café, avec quelqu’un… er ça se terminera par un assassinat, il se fera tuer comme ça, bêtement…. pour une parole mal dite, pour un regard soutenu, pour sa fierté de mâle… c’est évidemment une véritable catastrophe pour Rita… »

14 minutes, 29 secondes 

« la vraie raison c’était que dans le monastère il y avait des religieuses qui faisaient parties du clan qui avaient assassiné son mari… Ce qui veut dire qu’elle serait acceptée au couvent à condition que ces deux clans se réconcilient, et que la vendetta s’arrête dans la région… elle va passer de famille en famille, et incroyablement elle va réussir… les familles vont se réconcilier publiquement, et là on pourra dire qu’elle est là dans son premier acte de Patronne des cas désespérés… Quand on sait la violence qu’il y avait derrière et le nombre de morts qu’il y avait dans le passé »

Arnaud Dumouch, La vie de Sainte Rita, Patronne des cas désespérés, YouTube, Chaîne catholique

Dini – Assia (Paroles & Traduction)

PartieParoles (Arabe Dialectal)Traduction en Français
RefrainDini m’aak, ana w’yack, dini m’aak.
Dini, dini…
Emmène-moi avec toi, je suis avec toi, emmène-moi avec toi.
Emmène-moi, emmène-moi…
Couplet 1Qalouli ma tkhmimch
L’mouhim ma fhamtich
Tawli fiha khir
Qalouli st’am’i
T’bri ou tensay, t’bri ou tensay
Ils m’ont dit de ne pas penser
L’essentiel c’est que tu n’as pas compris
Ce sera meilleur comme ça
Ils m’ont dit d’écouter
Tu guériras et tu oublieras, tu guériras et tu oublieras
RefrainDini, janbi fi janbik
Dini, ayni fi aynik
Aychik, aychik, Dini
Dini m’aak, ghir ana w’yack
Dini m’aak, Dini…
Emmène-moi, mon côté contre ton côté
Emmène-moi, mes yeux dans tes yeux
Je te fais vivre, je te fais vivre, emmène-moi
Emmène-moi avec toi, juste moi et toi
Emmène-moi avec toi, emmène-moi…
Couplet 2Nssit aalach djit
Nssit, nssit
Ki choufteck, nssit
Koulchi nssit
Nssit mnin djit
Nssit win mchite
Nssit, ghir nssit…
J’ai oublié pourquoi je suis venue
J’ai oublié, j’ai oublié
Quand je t’ai vu, j’ai oublié
J’ai tout oublié
J’ai oublié d’où je suis venue
J’ai oublié où je suis allée
J’ai oublié, j’ai juste oublié…
PontHani ya rabi
W’la yghib aqli, ah ya rabi
Me voici mon Dieu
Que mon esprit ne s’égare pas, oh mon Dieu

DEUX CHANCELIERS D’ANGLETERRE, BACON DE VÉRULAM ET S. THOMAS DE CANTORBÉRY, 1836, AVERTISSEMENT DE LA PREMIÈRE ÉDITION

« Le livre qu’on offre aujourd’hui au public a été fait originairement pour la Revue européenne, où il a été inséré en plusieurs fois. Quelques amis de M. Ozanam ont jugé que ce travail pouvait prétendre à une publicité plus étendue que celle du recueil, alors prêt à s’éteindre, où il avait paru par fragments, et l’un d’eux croit devoir prendre la plume pour recommander aux lecteurs chrétiens ce début d’un très-jeune auteur qui n’ose se présenter à eux que sous la responsabilité d’autrui.

Il nous a semblé que l’idée première de cette double étude historique sur François Bacon et saint Thomas de Cantorbéry était neuve, ingénieuse et singulièrement féconde. Le biographe des hommes illustres de l’antiquité grecque et romaine, Plutarque, a présenté deux à deux ceux de ses héros qui s’étaient trouvés dans des circonstances à peu près semblables, et il a fait suivre leur histoire de parallèles où il a fait briller tout son esprit et toute sa rhétorique ; mais ces parallèles ne sont guère que des exercices littéraires, bons pour amuser les écoles, et dont il y a peu d’instruction réelle à tirer, parce que les ressemblances et les différences entre ces hommes célèbres sont fortuites, établies arbitrairement, et ne se rattachant à rien de bien sérieux. Il en est tout autrement ici, où il s’agit de mettre en regard le philosophe et le saint, le grand homme selon le monde et le grand homme selon l’Eglise ; de comparer, et, par conséquent, de juger deux ordres d’idées entièrement différents entre lesquels le choix est très important. Qui ne voit toute la portée de cette méthode appliquée à l’histoire moderne ? Qui ne conçoit la haute moralité qui en résulte ? Évidemment rien n’est plus intéressant et plus instructif que de comparer, par exemple, Charlemagne et Napoléon, saint Louis et Frédéric le Grand, Bossuet et Voltaire, Fénelon et J.-J. Rousseau, en étudiant moins ce que ces hommes ont pu avoir de commun par leur génie et l’influence qu’ils ont exercée sur leur époque que les principes qui ont dominé leur vie, les doctrines qui ont été le mobile de leur conduite, et par suite les sociétés sur lesquelles ils ont agi.

Le travail de M. Ozanam est, si nous ne nous trompons, une heureuse tentative de ce genre, et il donne l’idée de tout ce qui pourrait être fait dans cette voie. Il ne nous appartient pas d’en louer l’exécution, parce que nous ne venons pas faire ici ce qu’on appelle de la camaraderie mais nous avons le droit de dire qu’on y trouvera des études consciencieuses, une instruction puisée aux sources et un sentiment chrétien profond et sincère. C’en est assez, croyons-nous, pour assurer toutes les sympathies du public de choix auquel nous nous adressons à un jeune écrivain qui veut se dévouer à la grave et laborieuse carrière de défenseur de la vérité et engage au service de la cause catholique tout ce qu’il a d’âme et de talent.

E. DE C

Ancien rédacteur de la Revue européenne.

INTRODUCTION

L’humanité est une société innombrable où s’agitent des croyances contraires, où se parlent des langues discordantes, où luttent des passions ennemies. C’est aussi une société souffrante où il y a beaucoup d’ignorance et de douleurs, beaucoup d’ignominies et de misère. Cependant cette société n’est qu’une seule famille ; elle conserve les titres d’une origine illustre. Sur ces visages sillonnés par les larmes brille encore on ne sait quel reflet de lumière intelligente ; il reste quelque étincelle de chaleur vitale dans ces cœurs où reposent des germes de haine et de mort ; ces bras roidis à la peine déploient encore une force industrieuse, et il y a de la fécondité dans leurs sueurs. Voilà ce qui constitue la ressemblance des hommes entre eux et en même temps leur noblesse. Si donc quelqu’un porte avec plus d’éclat sur son front le caractère de l’intelligence, s’il conçoit des desseins plus courageux et les exécute avec quelque bonheur, s’il exerce autour de soi une puissance plus étendue et plus active, les autres le regardent avec étonnement, ils voient en lui l’exaltation de leur commune nature, ils l’appellent un grand homme.

Au milieu de l’humanité il est une autre famille moins nombreuse, mais qui va s’augmentant toujours : c’est l’Église. Ses fils ne cessent point d’être hommes, et, comme tels, ils ont part à l’héritage commun de l’humanité, à ses joies, à ses souffrances mais ils se croient unis par une alliance plus intime et ils se disent frères. Ils pensent avoir reçu d’en haut un patrimoine spécial, une doctrine capable d’élever l’homme au-dessus de sa nature, capable d’éclairer toutes les ignorances et de charmer toutes les douleurs. Et, lorsqu’ils voient un de leurs frères réaliser les promesses de cette doctrine, s’en constituer le représentant par ses œuvres, ils le contemplent avec amour, ils reconnaissent en sa personne une manifestation de la Providence, un bienfait vivant du Père céleste : ils l’appellent un saint.

Nous qui sommes né au sein de l’Église et qu’elle a nourri de ses enseignements, son souvenir ne nous quitte pas. Nous aimons l’humanité d’un amour filial, mais en elle nous chérissons surtout l’Église, par qui tout ce que l’humanité a de grand et pur s’épure et s’agrandit encore. Volontiers nous nous engageons dans les régions de la science, nous prenons plaisir à poursuivre ses curieux problèmes ; mais toujours après de longs détours nous arrivons à quoiqu’une de ces grandes vérités religieuses qui nous avaient été montrées quand nous étions petit. Volontiers nous promenons nos regards à travers les siècles, et nous les reposons sur les monuments élevés par la main des hommes ; mais dans tous les siècles, sur toutes les plages, nous rencontrons des signes de cette puissance divine sous laquelle nous vivons ; et, quand nous fouillons les monuments les plus magnifiques, toujours nous y trouvons quelque médaille à son effigie. C’est pourquoi le souvenir de l’Église, le sentiment. de son universelle présence, est devenu en nous une préoccupation dont nous ne rougissons pas. Nous ne pouvons respirer l’air du monde sans qu’il s’y mêle quelque chose des parfums de nos temples au milieu du bruit des systèmes qui se heurtent et des volontés qui se combattent, nos oreilles gardent comme un lointain retentissement des chants sacrés ; et, quand nous nous asseyons au pied de la statue des grands hommes, nos pensées, reprenant une route qu’elles ont-accoutumée, nous ramènent à notre insu aux autels de nos saints. Ainsi naguère, en poursuivant le cours de quelques études historiques, nous nous trouvâmes au seuil du dix-septième siècle, face à face avec l’un des plus puissants esprits qu’aient enfantés les temps modernes, Bacon de Vérulam. Nous essayâmes de suivre de loin ce génie explorateur signalant à ses contemporains des sources ignorées de science et de prospérité où l’on a largement puisé dans la suite. Nous vîmes cet homme revêtu des plus augustes fonctions politiques, et chancelier d’Angleterre, de qui on avait droit d’attendre de grandes actions comme de grandes idées, déshonorer sa simarre par d’incroyables faiblesses.- Alors nous nous souvînmes que la même simarre avait été portée par un autre personnage que l’Eglise compte parmi les saints, Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, lui aussi doué d’un beau génie, mais en même temps d’une invincible vertu. Nous nous rappelâmes sa laborieuse vie, sa mort qui fut un triomphe ; et notre âme, qui venait d’assister au triste spectacle des bassesses du philosophe, fut heureuse de rencontrer sur son chemin la consolante mémoire du martyr. »

« Ecrit en 1935 et 1936, L’envers et l’endroit est le premier livre d’Albert Camus. À la fin de sa vie, Camus verra dans cette œuvre de jeunesse la source secrète qui a alimenté ou aurait dû alimenter tout ce qu’il a écrit. L’envers et l’endroit livre l’expérience, déjà riche, d’un garçon de vingt-deux ans : le quartier algérois de Belcourt et le misérable foyer familial dominé par une terrible grand-mère ; un voyage aux Baléares, et Prague, où le jeune homme se retrouve «la mort dans l’âme» ; et surtout, ce thème essentiel : «L’ADMIRABLE SILENCE D’UNE MÈRE ET L’EFFORT D’UN HOMME POUR RETROUVER UNE JUSTICE OU UN AMOUR QUI ÉQUILIBRE CE SILENCE ». »

Présentation de l’éditeur

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/emissions-speciales/l-envers-et-l-endroit-de-camus-lu-par-abd-al-malik-4618370

« Et qu’on ne dise pas que c’est ici une hypothèse, une vaine théorie, une spéculation mystique; j’en appelle à tous ceux qui, pendant le cours de nos longues tourmentes, ont été atteints par l’adversité. Quel est celui d’entre nous qui n’a connu la souffrance et la pauvreté? qui alors n’a trouvé un asile, un appui peut-être auprès de personnes auxquelles il était étranger? Nous avons été secourus par des gens de bien, qui souvent avaient à peine le nécessaire; nous avons reçu l’hospitalité sous le chaume; nous avons vu s’attendrir les. cœurs de ceux-là même que peut-être dédaignait autrefois notre frivole vanité, comme appartenant à une condition inférieure ! Alors nous avons compris (ET MALHEUR A QUI NE L’AURAIT PAS COMPRIS!), nous avons compris le lien sacré qui se forme entre l’infortune et la générosité; nous avons expérimenté la consolation céleste que verse dans un cœur affligé un regard tendre et compatissant. A notre tour aussi, nous avons pleuré sur d’augustes infortunés; nous avons pu soulager, sauver un malheureux, ou partager avec lui; et, dans cette grande et terrible école qui a été ouverte pour nous, nous avons dû devenir meilleurs ; nous le sommes devenus, si nous n’avons pas repoussé ces hautes instructions par la légèreté la plus coupable. En vain l’éloquent auteur d’Émile m’opposera-t-il le tableau de ces peuples qui, privés de nos arts, et exempts de notre luxe, trouvent dans la simplicité de leurs mœurs le principe de l’égalité sociale. Il faut voir ces peuples, non dans des peintures romantiques, mais dans l’histoire et les récits des voyageurs. Précisément parce que leur civilisation est imparfaite, leur moralité est moins développée, leur sensibilité moins vive et moins épurée. L’harmonie sociale y repose sur un autre principe, plus simple, mais moins élevé. Il y a moins de souffrances, parce qu’il y aurait moins de secours. Les conditions sont uniformes, parce que les inspirations de la sympathie ne suffiraient pas pour attacher les conditions extrêmes. Mais l’économie sociale fait de nouveaux pas; l’uniformité disparaît, l’égalité se rompt. Pendant ce temps, les lumières croissent et se répandent, les sentiments moraux prennent un nouvel essor; les abîmes de la misère se sont ouverts, la charité est apparue pour les combler. Toi que la vue spéculative des maux de ton semblable porte à accuser la Providence, laisse-toi attendrir, va consoler, soutiens cet infortuné; que son regard et ton regard se rencontrent!… et la Providence est justifiée! tu ne accusais que de ton propre tort; elle s’était confiée à toi pour l’accomplissement de ses desseins. L’alliance entre les égaux, premier état de la société, a sans doute sa moralité, quoique restreinte et limitée. L’alliance entre le fort et le faible, qui appartient à une plus haute civilisation, exprime une moralité plus parfaite, parce qu’elle est entièrement désintéressée; la première est digne et fière, la seconde est sublime; la première satisfait à l’état présent de l’homme, la seconde révèle son avenir. L’échange est l’union dans l’indépendance. Donner, c’est aimer. Recevoir, c’est apprendre à aimer; dans les âmes délicates, c’est aimer déjà, et beaucoup. »

Joseph Marie Gérando, Le visiteur du pauvre

« Les Passions et les Vices .

« On ferait un livre, je dirai plus, un grand écrivain ferait un beau livre sur l’Influence des Passions et des Vices sur le Caractère , telle n’est pas mon ambition, je n’en dirai que quelques mots, n’oubliant pas qu’une modeste étude sur le caractère de l’homme, n’est pas un traité de haute morale. L’état d’esprit qu’on nomme le bon caractère , s’appelle aussi l’égalité d’humeur. Ce mot dit clairement que la condition du bon caractère est l’équilibre entre les goûts, les désirs, les habitudes et la volonté, lesquels constituent ce qu’on nomme l’humeur . Or, est-il rien de plus contraire à cet équilibre qu’une passion quelconque, l’essence même de toute passion n’est-elle pas, en effet, la prédominance considérable d’un goût, d’un désir ou d’une volonté, élevés momentanément à leur maximum d’intensité? Il est facile de comprendre ce que peut devenir le caractère d’un homme ainsi possédé. Bien qu’il n’entre pas dans mon sujet de faire l’analyse des passions, je dirai quelques mots de ces modalités intellectuelles. Quel que soit le mobile d’une passion, l’amour, le jeu, ou quelque autre goût exalté jusqu’à l’extrême, celui qui lui appartient perd sa liberté; emporté loin de la réalité, il voit les choses sous un jour spécial, semblable à l’homme qui, couvrant ses yeux de verres variés, voit tout en rose ou en noir, grossi ou rapetissé; le passionné obéit aux oscillations de son âme; emporté dans cette tourmente, son caractère subit les modifications les plus singulières. L’homme qui est la victime d’une passion, absorbé par sa pensée, néglige, oublie ou dédaigne tout ce qui n’est pas l’idéal qu’il poursuit, ou plutôt par iequel il est poursuivi. Il est distrait, inquiet, susceptible, ombrageux et jaloux Si c’est l’amour qui le mène, parle-t-on devant lui et sans égards de ce qui l’occupe tout entier, il s’emporte et s’exalte. Faut-il cacher sa passion, la ruse et la dissimulation viendront à son aide; il aura le courage, la force de caractère et la résolution que comportent les situations périlleuses, et sera au besoin frivole, audacieux et prodigue. Il sera dévoué jusqu’au sublime, EMPORTE JUSQU’AU CRIME. Pour les gens qui l’entourent et s’agitent dans les modestes réalités, c’est un bizarre, un fantasque, un fou, alors qu’il est souvent un héros. Mais je m’arrête, car trop d’analyse ressemblerait à un manque d’égards, et il ne faut pas imiter les enfants qui éventrent leurs joujoux. Honorons les passions quand elles méritent d’être honorées : nobles, elles grandissent l’humanité et méritent le respect de tous… même celui des philosophes. Les grandes passions ne font-elles pas les grands caractères ? » 

Eugène Azam

« Obama a conclu que la région « n’est pas réparable par les États-Unis » et qu’avec l’indépendance énergétique, « cette région compte de moins en moins ». »

Justice et Passions

« Le mérite d’Aristote ne se résume pas à avoir mis le doigt sur le caractère social de la justice, et notamment de la justice pénale, il a également montré la place des passions et de leur gestion dans la justice. La justice curative repose, en effet, sur la maîtrise de ses passions par la victime. Celle-ci éprouve de la colère, réclame vengeance. Or, dira Sénèque, à la suite de Platon.
« Le mieux est de se mettre au-dessus des premières atteintes de la colère, de l’étouffer dans son germe, de se bien garder du moindre écart, car une fois qu’elle égare nos sens, on a mille peine à se sauver d’elle: adieu en effet la raison, quand vient à s’introduire la passion, s’autorisant de notre volonté comme d’un droit, elle ne finit que par ne plus suivre que ses caprices, sans prendre même notre agrément. »
La demande de vengeance ne peut que mener à la démesure. La victime doit donc dominer ses passions vengeresse, en faisant en sorte que sa raison en assure la maîtrise. Il en est de même de la puissance publique… »

Dominique Youf, Juger et éduquer les mineurs délinquants

« I heard there was a secret chord
That David played and it pleased the Lord
But you don’t really care for music, do you? »

Auteurs-compositeurs : Leonard Cohen

« Wassim Nasr, sur France 24, décrit des situations ubuesques dans la Syrie post-Assad.

« Les drames individuels et familiaux

Un enfant ouvrier marche et saute sur une mine. Un homme interrogé raconte que son cousin était dans l’armée de Bachar, tandis que son frère a été arrêté lors des manifestations de 2012. Il apprend plus tard que son cousin est mort en 2013. Dans une même famille, l’un était dans l’armée du régime, l’autre manifestait contre le pouvoir.

Le contexte d’Alep

À Alep, où les Gardiens de la Révolution iraniens sont intervenus avec l’armée syrienne et les Russes pour reprendre le contrôle aux insurgés en 2016. Certains qui ont contrôlé la région sous le régime, après la reprise par les forces d’Assad, sont aujourd’hui effrayés. Ils se réfugient derrière la présence de certains qui rassurent au jour le jour par leur présence et qui assurent le calme activement — punissant les vendettas. Quelqu’un qui tire sur les anciens du régime est puni. Heureusement, des efforts sont menés contre les représailles envers les anciens du régime.

Un paysage de désolation

Tout cela se déroule au milieu des ruines, des débris de bâtiments, et des cadavres parfois encore présents dans les décombres. Chacun s’active pour assurer le mieux qu’il peut la sécurité des populations affolées.

L’effort de stabilisation par les clans

Certains expliquent l’importance de rassembler, de contenir les forces des clans pour stabiliser le pays. Après le meurtre d’un couple de Bédouins, une réunion est organisée où chacun appelle à la patience, à la retenue, à attendre ce que révélera l’enquête, à ne pas lâcher les nerfs — prévenir et anticiper les conséquences des actes et des paroles, refuser l’effervescence.

Les bureaux de réconciliation des clans

Des bureaux des clans œuvrent à prévenir les vendettas entre Alaouites et autres communautés. Des membres du bureau des chefs du projet de réconciliation se sont dispersés sur le territoire pour essayer de peser sur les conflits locaux — une sorte de fabrique des efforts de réconciliation.

Contenir ou canaliser les clans sunnites éviterait des mobilisations chaotiques. Ils essayent de retrouver les combattants qui défendaient les quartiers autrefois hostiles au nouveau pouvoir. Les combattants arabes qui travaillent avec les Kurdes — ils essayent de les ramener vers des positions modérées, vers le pouvoir central. »

« Le cardinal de Mazarin eut la gloire de terminer la querelle au profit du trône, sans verser de sang, et par conséquent sans qu’on puisse l’accuser d’avoir couvert de l’intérêt de son maître le desir de venger ses injures personnelles. Dans les premières pages de cette Introduction, j’ai remarqué que les mouvemens violents contre l’autorité ne servent souvent qu’à l’affermir quand ils ne sont ni préparés, ni soutenus par des Opinions, et j’ai réservé pour cette époque l’occasion de fournir une preuve irrécusable de cette assertion. »

Joseph Fiévée

« LE REPRÉSENTANT DANS LES BOUCHES-DU-RHÔNE ET LE VAUCLUSE AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.

Marseille, 3 ventóse an 11-21 février 1794. (Reçu le 4 mars.)

« Je suis ici au milieu des peines et des tribulations. Continuellement déchiré par la crainte de voir couler le sang de mes frères, mon plus grand désir est de ramener la paix et la concorde. Sans cesse des rixes s’élevent entre les habitants et la garnison; des hommes faits pour s’aimer et s’estimer ont besoin d’être continuellement rappelés à ces sentiments de fraternité qui doivent unir tous les bons Français.

Le décret qui a rendu son nom à Marseille a répandu la joie chez tous les patriotes. Malheureusement l’on sent ici trop vivement; la réflexion ne peut maîtriser l’enthousiasme; plus malheureusement encore, il reste des malveillants qui savent faire tourner les plus beaux mouvements au détriment de la chose publique.

Quelques hommes de la garnison, à qui le passé a donné peut-être de trop mauvaises impressions sur cette commune, ont cru voir dans cette allégresse un sarcasme et n’ont pas assez distingué tenait au patriote de ce qui n’est qu’un piège à l’aristocratie.

Dans les rues, aux cafés, aux spectacles, partout on voyait se manifester des sentiments de haine, qu’il importait d’étouffer de bonne heure, et on leur laissait acquérir un degré d’effervescence qui, poussé plus loin, pouvait avoir les suites les plus funestes.

J’ai recherché avec calme, mais avec fermeté, moins la cause de ces désordres que le de les faire cesser. moyen

J’ai cru d’abord qu’il était indispensable de mettre fin à toutes les lenteurs inconcevables que l’on avait mis à caserner la garnison; mon arrêté vous apprendra comment j’ai su vaincre tous les obstacles que l’on avait trouvés jusqu’à présent dans une opération que je fais exécuter néanmoins dans trois jours: j’ai annoncé aux chefs qui avaient entre les mains toute l’autorité que je ferais peser sur eux les peines de la responsabilité, et ils ont dû voir dans ma manière de m’exprimer et d’agir, que, quand j’invoquais la loi, j’étais décidé à la faire respecter.

J’ai cru cependant que, pour mieux avancer le succès des mesures que j’allais prendre, il était prudent d’appeler auprès de moi tous ceux à qui j’allais en confier l’exécution. J’ai convoqué à onze heures du soir toutes les autorités constituées, le commandant, le chef de l’état-major et les chefs de tous les bataillons, pour me concerter avec eux. Je les ai invités, au nom de la patrie, de faire cesser, chacun dans leur bataillon, ce germe de guerre civile qui nous déshonore. Je leur ai fait voir la loi qui punit tous ceux que la persuasion ne peut convaincre. J’ai eu lieu d’être satisfait des précautions qu’ils m’ont montrées, et j’espère qu’au moyen des dispositions que j’ai prises, et que vous connaîtrez par la lecture de mon arrêté, le calme renaîtra (1).

Je vous avais annoncé que je profiterais de votre décret pour aller donner à la Société populaire, que je n’avais pas vue encore, une leçon dont elle avait besoin; vous pourrez juger, en lisant la copie de mon discours, si j’ai tenu parole (2).

Je vous fais passer toutes les pièces qui vous mettront en état d’apprécier tout ce qui s’est fait dans cette occasion. Croyez, citoyens, que les circonstances sont difficiles, mais je saurai les vaincre ou du moins remplir mon serment en mourant à mon poste. »

Salut et fraternité »

Recueil des actes du Comité de salut public, avec la correspondance officielle des représentants en mission et le registre du Conseil exécutif provisoire · Volume 11 Par France. Convention nationale. Comité de salut public, François-Alphonse Aulard · 1897

Venezuela post-Maduro : entre haines fraîches et reconstruction impossible

« Le 3 janvier 2026, l’opération militaire américaine « Absolute Resolve » a capturé Nicolás Maduro à Caracas, bouleversant la donne vénézuélienne sans pour autant déclencher une véritable transition démocratique. La vice-présidente Delcy Rodríguez gouverne par intérim, les structures chavistes restent intactes, et la société vénézuélienne — marquée par plus de 18 600 arrestations politiques, 10 085 exécutions extrajudiciaires documentées et une torture systématique — exprime un verdict sans appel dans les sondages : 85,6 % veulent la justice avant toute réconciliation. Ce rapport examine comment une société fracturée envisage de gérer le choc entre les impératifs de justice et la nécessité de reconstruire un pays dont le PIB s’est effondré de 73 %, dont 7,9 millions de citoyens vivent en exil, et dont les institutions — judiciaires, militaires, policières — sont elles-mêmes les instruments documentés de crimes contre l’humanité.


L’Opération Absolute Resolve et ses suites : le madurisme sans Maduro

Le 3 janvier 2026, à 2h00 du matin, des forces spéciales américaines (Delta Force, soutien CIA) ont lancé une frappe sur les défenses aériennes du nord du Venezuela avant de prendre d’assaut le complexe présidentiel de Caracas. Maduro et son épouse Cilia Flores ont été capturés en 2 heures 28 minutes et transférés à New York, où ils ont plaidé non coupable de narco-terrorisme le 5 janvier. L’opération a tué 23 à 47 militaires vénézuéliens, 32 agents cubains et 2 civils, blessant 7 soldats américains. C’est la plus grande intervention militaire américaine en Amérique latine depuis le Panama en 1989.

La réaction internationale fut massivement critique. Le Brésil, la Colombie, le Mexique, le Chili, l’Uruguay et l’Espagne ont publié une déclaration conjointe de « ferme rejet ». La Russie a condamné une « agression criminelle », la Chine s’est déclarée « profondément choquée ». Le Secrétaire général Guterres a qualifié l’action de « précédent dangereux ». Selon un décompte au 14 janvier, 117 parties ont adopté une position critique, 46 étaient neutres, et seulement 25 favorables (principalement l’Argentine de Milei, l’Équateur, le Paraguay et Israël).

Sur le terrain, le résultat est paradoxal. Delcy Rodríguez a assumé la présidence par intérim le 5 janvier, devenant la première femme à exercer le pouvoir présidentiel au Venezuela. D’abord défiante, elle a rapidement adopté un ton conciliatoire envers Washington, ouvrant le secteur pétrolier au capital privé et signant le 29 janvier une loi permettant aux entreprises privées de contrôler la production et la vente de pétrole. Les États-Unis ont rouvert leur ambassade à Caracas en février 2026 — une première depuis 2019 — et le 1er avril, ils ont reconnu Rodríguez comme « seule cheffe d’État » en levant ses sanctions personnelles.

María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix 2025 et figure la plus populaire du pays (78 % des Vénézuéliens voteraient pour elle selon Meganálisis), reste hors du Venezuela. Elle a été effectivement marginalisée par Trump, qui a déclaré qu’elle « n’a pas le soutien ni le respect à l’intérieur du pays » — une affirmation contredite par tous les sondages indépendants. Edmundo González Urrutia, reconnu comme président élu légitime par de nombreux pays, reste en exil en Espagne, affaibli par des problèmes de santé. La Mision Factual de l’ONU a averti en mars 2026 que « la machinerie étatique répressive reste opérationnelle » malgré la capture de Maduro : 87 nouvelles détentions politiquement motivées ont été documentées depuis le 3 janvier.


Ce que disent les Vénézuéliens : une demande écrasante de justice

Les données d’opinion publique révèlent un peuple qui rejette massivement le statu quo tout en refusant catégoriquement l’impunité. L’enquête Meganálisis de mars 2026 est la plus explicite : 85,6 % des Vénézuéliens déclarent vouloir « appliquer la justice et se réunir uniquement avec ceux qui n’ont pas fait de mal », contre seulement 9,2 % qui préfèrent « oublier, pardonner et se réconcilier ». Ce chiffre s’inscrit dans une tendance cohérente : en janvier 2026, 75 % disaient que le pays avait besoin avant tout de « justice, ordre et état de droit » plutôt que de « pardon, réconciliation et unité » (13 %).

La confiance institutionnelle est au plus bas. Les Forces armées (FANB) n’obtiennent que 2,25 % de confiance — le score le plus faible de toutes les institutions mesurées par Datanálisis. Le Conseil national électoral (CNE) est rejeté par 85,82 % de la population. Plus de 80 % estiment que les forces de sécurité doivent être « entièrement reconstruites depuis zéro ». La perception de corruption est dévastatrice : Transparency International classe le Venezuela 180e sur 182 pays (score de 10/100), et 87 % des Vénézuéliens considèrent que « la majorité ou la totalité » de l’entourage de Maduro est corrompue.

L’enquête AtlasIntel d’octobre 2025 (n=2 777 au Venezuela, marge ±2 points) montre que 74 % croyaient que le pays serait meilleur sans Maduro, 75 % avaient une opinion négative de lui, et 67 % attribuaient la crise principalement au régime (contre 20 % aux sanctions américaines). Les préoccupations dominantes : fraude électorale (65 %), pauvreté et faim (64 %), migration de masse (63 %), violations des droits humains (62 %).

La diaspora est plus radicale encore. Selon AtlasIntel, 64 % des Vénézuéliens vivant à l’étranger soutenaient une intervention militaire pour renverser Maduro, contre 34 % à l’intérieur du pays. Après la capture de Maduro, 92 % des Vénézuéliens interrogés par Meganálisis se sont déclarés « reconnaissants envers Trump » — tout en restant lucides : plus de 50 % estimaient que Trump s’intéresse davantage au contrôle du pétrole qu’à la restauration de la démocratie.

L’humeur générale, selon les analystes d’El Nacional, est celle d’un « pessimisme sur le présent, optimisme conditionnel sur l’avenir » : épuisement, frustration, mais aussi un segment significatif exprimant de l’espoir — à condition que le changement soit « réel, vérifiable et irréversible ». Les 622 manifestations enregistrées en janvier 2026 (hausse de 78 % par rapport à janvier 2025) confirment que la capture de Maduro a été interprétée comme « une fenêtre d’opportunité pour réactiver les demandes de droits ».


485 prisonniers politiques et la machine répressive intacte

Malgré un processus de libération accéléré depuis janvier 2026, le bilan reste accablant. Foro Penal documentait 863 prisonniers politiques fin décembre 2025 et 18 623 arrestations politiques cumulées depuis 1999. Après l’adoption d’une loi d’amnistie le 20 février 2026 (couvrant les actes de 1999 à janvier 2026), 690 prisonniers ont été libérés — mais il reste, au 9 avril 2026, 485 détenus politiques (440 hommes, 45 femmes, 298 civils, 187 militaires, dont 44 étrangers). Alfredo Romero, président de Foro Penal, dénonce la loi d’amnistie comme « un goulot d’étranglement servant davantage à ralentir ou paralyser les libérations ».

Les conditions de détention documentées par la Mission d’enquête de l’ONU, Human Rights Watch et Amnesty International atteignent des niveaux de cruauté systématique. À El Helicoide (siège du SEBIN), les détenus sont enfermés cinq étages sous terre dans des cellules de 2×3 mètres, à des températures glaciales, sans lumière naturelle. À « La Tumba », le SEBIN pratique la torture blanche — privation sensorielle totale. Au DGCIM (Boleíta), trois étages souterrains abritent des sessions de torture physique documentées dans 122 cas. Les méthodes incluent : décharges électriques sur les paupières et les organes génitaux, suffocation avec des sacs plastiques, submersion, « el pulpo » (ceinture métallique d’immobilisation), violences sexuelles documentées, et confession forcée sous menace de représailles contre les familles.

Parmi les cas emblématiques encore en détention, Josnars Baduel — fils du général décédé Raúl Baduel, lui-même mort en détention après une chirurgie non autorisée par sa famille — est décrit comme étant en « risque imminent de décès » à la prison de Rodeo I, avec des ligaments déchirés suite aux tortures. Eduardo Torres, avocat de PROVEA, a été « disparu » le 9 mai 2025 et reste au secret à El Helicoide. Les libérations s’accompagnent de nouvelles détentions : le 10 avril 2026, l’étudiant Ort Betancourt, 21 ans, a été arrêté lors de manifestations à Caracas.

Les chiffres globaux de la répression, compilés par PROVEA, l’ONU et Foro Penal, dessinent un tableau de crimes contre l’humanité systématiques : 10 085 personnes tuées par les agents de sécurité (principalement les FAES/DAET, responsables de 64,5 % des décès), 1 652 victimes de torture, 7 309 victimes de traitements cruels, 2 224 victimes de traitements inhumains ou dégradants en 2024 seul (hausse de 88 % par rapport à 2023), et 875 civils jugés par des tribunaux militaires. Dix-sept personnes sont mortes en détention étatique.


Les haines fraîches de 2026 : pourquoi le pardon est improbable

Le concept de haines fraîches, issu des débats de la Révolution française de 1791 sur la possibilité de réconciliation avec la monarchie malgré la fraîcheur des griefs, s’applique au Venezuela avec une force particulière. Contrairement à l’Espagne de 1975, où la Guerre civile était vieille de quarante ans et où la culpabilité partagée facilitait le Pacto del Olvido, les crimes du madurisme sont en cours, massivement documentés, et font l’objet d’une enquête active de la CPI.

La comparaison historique éclaire la singularité vénézuélienne. L’Espagne post-Franco a choisi l’oubli total — la loi d’amnistie de 1977 n’a jamais été contestée judiciairement en quatre décennies. Mais ce modèle a un prix : 45 ans plus tard, l’Espagne se déchire encore sur la mémoire, et l’ONU a déclaré que cette loi d’amnistie viole le droit international des droits humains. Le Chili post-Pinochet démontre la patience : il a fallu 17 ans (de la Commission Rettig en 1991 à l’arrestation de Pinochet à Londres en 1998) pour que l’arc de la justice se courbe, mais il s’est courbé — Pinochet a fini par faire face à plus de 300 poursuites. L’Argentine est le cas le plus spectaculaire : les lois d’amnistie de 1986-1987 ont été annulées en 2005 par la Cour suprême, déclenchant une vague massive de procès qui continue aujourd’hui. L’Afrique du Sud a évité la guerre civile par sa Commission Vérité et Réconciliation, mais l’amnistie conditionnelle (849 accordées sur 7 111 demandes) a été perçue comme « pondérée en faveur des bourreaux ». La Colombie offre le modèle le plus directement transposable : la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP) combine peines réduites conditionnées à l’aveu complet et à la vérité, sous la surveillance de la CPI.

Pour le Venezuela, plusieurs facteurs rendent un « pacte de l’oubli » impraticable :

  • La fraîcheur des crimes : les violations sont en cours (87 nouvelles détentions depuis janvier 2026), les victimes sont vivantes et organisées, les familles manifestent régulièrement devant les centres de détention
  • La documentation internationale : la Mission d’enquête de l’ONU, la CPI, Human Rights Watch, Amnesty International et Foro Penal ont compilé des preuves exhaustives que l’Argentine de 1983 n’avait pas
  • L’investigation de la CPI : ouverte en novembre 2021, elle couvre les crimes contre l’humanité depuis 2014. Le Venezuela a tenté de se retirer du Statut de Rome en décembre 2025, et la CPI a fermé son bureau de Caracas faute de « progrès tangible ». Un mandat d’arrêt scellé contre Maduro pourrait déjà exister depuis la modification des règles de la CPI en novembre 2025
  • L’opinion publique : 85,6 % rejettent explicitement le pardon sans justice. La recherche de Kathryn Sikkink sur la « cascade de justice » montre que les pays combinant commissions de vérité et procès obtiennent les meilleurs résultats en termes de droits humains et de réduction de la violence

La COFAVIC (Comité des familles de victimes) résume la position de la société civile : « La réconciliation ne peut être fondée sur l’impunité. Les victimes et leurs familles résistent à ce que l’impunité ait le dernier mot. »


L’architecture de justice transitionnelle en gestation

Les propositions de justice transitionnelle pour le Venezuela forment un écosystème riche mais confronté à une réalité brutale : la « transition » n’en est pas une. Comme l’a déclaré le politologue Benigno Alarcón en janvier 2026 à Caracas, « il n’est pas encore possible de dire que le Venezuela est en transition ».

Les modèles discutés s’organisent autour de cinq axes. Premièrement, une commission vérité et réconciliation, proposée notamment par le Centre des droits humains de l’UCAB (Universidad Católica Andrés Bello), l’ICTJ et le Laboratorio de Paz. Le professeur Miguel Mónaco a développé une proposition normative détaillée insistant sur l’indépendance de cette commission — à distinguer absolument de la « Commission de la Vérité » créée par le gouvernement en 2017, qui fut un instrument de persécution politique. Eduardo Trujillo (UCAB) propose un modèle en trois phases : commission de vérité (enquête et compilation de preuves), puis juridiction transitionnelle spécialisée (type JEP colombien), puis intégration dans la justice ordinaire réformée.

Deuxièmement, l’amnistie conditionnelle. La loi d’amnistie du 20 février 2026 couvre les crimes politiques de 1999 à 2026 mais exclut explicitement les meurtres, le narcotrafic, la corruption et les violations des droits humains. Plus de 1 557 demandes ont été déposées immédiatement. L’ICTJ a reconnu que les amnisties peuvent être des outils de transition (citant la Colombie) mais a averti que le Venezuela « ne traverse pas encore une transition politique » et que la loi sera appliquée par un pouvoir judiciaire « compromis ». Foro Penal critique l’exclusion discriminatoire des militaires emprisonnés.

Troisièmement, la lustration (épuration des fonctionnaires). Acceso a la Justicia propose des mécanismes de veto dans les concours d’entrée au pouvoir judiciaire, au parquet et à la défense publique, inspirés des modèles d’Europe centrale et orientale. La Rapporteuse spéciale de l’ONU, Duhaime, appelle au « vetting et à des mesures fortes d’état de droit » comme garantie de non-répétition.

Quatrièmement, la justice pénale internationale. L’investigation de la CPI (Venezuela I) reste active. Le Bureau du Procureur a conclu en octobre 2025 qu’il n’y avait « aucun progrès significatif » des autorités vénézuéliennes, fermant son bureau de Caracas. Un conflit juridictionnel pourrait émerger : si un mandat d’arrêt scellé existe pour Maduro, la CPI devrait demander sa remise par les États-Unis, qui ne sont pas partie au Statut de Rome et veulent le juger pour narcotrafic à New York.

Cinquièmement, le Laboratorio de Paz a publié en avril 2026 un « Décalogue de critères irrénonçables » : pas de transition sans justice, vérité comme droit non négociable, victimes au centre, réparation intégrale, pas d’impunité pour les crimes graves, garanties de non-répétition, réforme institutionnelle, indépendance judiciaire, complémentarité des mécanismes, et la justice comme fondement éthique d’une démocratie durable.


Le défi de la reconstruction : un pays dévasté

La reconstruction du Venezuela confronte des ordres de grandeur vertigineux. Le PIB a chuté de 67 à 73 % — une contraction supérieure à celle des États-Unis pendant la Grande Dépression. La dette extérieure totale atteint 150 à 190 milliards de dollars (environ 200 % du PIB), comprenant 60 milliards d’obligations souveraines et PDVSA en défaut, 20 milliards de sentences arbitrales internationales, 10 à 12 milliards dus à la Chine (collatéralisés par le pétrole), et 19 milliards de réclamations contre Citgo. Le taux de pauvreté atteint 78,6 %, l’inflation dépasse 500 %, et le salaire minimum représente moins d’un dollar par mois face à un panier alimentaire de base de 772 dollars.

La reconstruction de PDVSA est l’enjeu économique central. La production pétrolière est tombée à environ 1 million de barils/jour, contre plus de 3 millions au début des années 2000. Les réserves prouvées restent les plus importantes au monde (300 milliards de barils), mais l’infrastructure n’a pas été mise à jour depuis 50 ans. Rystad Energy estime à 183 milliards de dollars sur 15 ans le coût pour ramener la production à 3 millions de b/j d’ici 2040. Brad Setser (CFR) est plus optimiste : 1,5 million de b/j serait atteignable avec 10 à 20 milliards d’investissement dans les champs existants. Cependant, le prix du baril (57-60 dollars début 2026) reste sous le seuil de rentabilité de 80 dollars estimé par Rystad, rendant l’investissement privé économiquement irrationnel à court terme.

La réintégration des 7,9 millions de réfugiés et migrants constitue un défi démographique sans précédent — 22,5 % de la population vit en exil. Mais la chercheuse Anitza Freitez (UCAB/ENCOVI) écarte un retour massif, prédisant plutôt « une circularité de mouvements ou des retours instables ». Les enquêtes en Colombie montrent que 89 % des Vénézuéliens considèrent comme « très probable » de rester dans l’année à venir. La diaspora constitue néanmoins un atout considérable : les premières vagues d’émigration (avant 2017) comptaient une forte proportion d’ingénieurs, médecins, juristes et spécialistes pétroliers. Les transferts de fonds dépassent 3 milliards de dollars annuels vers plus de 3 millions de ménages.

Le système de santé s’est effondré (mortalité maternelle de 227 pour 100 000, couverture vaccinale sous 72 %), le système éducatif est exsangue après l’exode des enseignants, et les services publics (électricité, eau, assainissement) sont défaillants sur l’ensemble du territoire. 7,9 millions de personnes à l’intérieur du Venezuela ont besoin d’aide humanitaire, mais le plan de réponse 2025 n’a reçu que 17 % de son financement — l’une des crises les moins financées au monde.


Comment éviter les vendettas : leçons historiques et stratégies concrètes

L’enjeu central de toute transition vénézuélienne est de canaliser institutionnellement les « haines fraîches » pour éviter la violence expéditive. L’expérience historique offre des enseignements précis mais aussi un avertissement : le cas syrien post-Assad (2024-2025) illustre ce qui se produit en l’absence de mécanismes crédibles — des représailles extrajudiciaires croissantes contre les affiliés de l’ancien régime à Homs, Alep et dans les villes côtières.

Cinq stratégies concrètes émergent de l’analyse comparative et des propositions de la société civile vénézuélienne :

  • La complémentarité CPI/justice nationale comme architecture de dissuasion. L’investigation active de la CPI exerce une pression à la fois sur les perpetrateurs (le spectre d’un mandat d’arrêt international) et sur tout futur gouvernement transitionnel (qui ne peut offrir d’amnistie pour les crimes contre l’humanité sans risquer une intervention du Procureur). Le modèle colombien montre qu’opérer « à l’ombre de la CPI » peut produire une justice crédible qui satisfait à la fois les victimes et le droit international
  • Des espaces institutionnels d’expression des griefs : commissions de vérité avec audiences publiques (comme la TRC sud-africaine qui a recueilli plus de 21 000 témoignages), programmes de réparation intégrale, et politiques mémorielles. Le Laboratorio de Paz et Paz Activa — plus de 20 organisations de la société civile signataires — travaillent depuis 2017 à préparer ces mécanismes
  • La réforme du secteur de sécurité comme garantie de non-répétition. La question des généraux est la plus délicate. Les analystes de Caracas Chronicles et Americas Quarterly identifient quatre scénarios : abolition (modèle Costa Rica), dissolution-reconstruction (modèle Irak — catastrophique), purge sélective (modèle Argentine), ou transition contrôlée avec prérogatives militaires maintenues temporairement (modèle Chili/Brésil). Le consensus penche vers ce dernier modèle, avec une professionnalisation graduelle et un « vetting » des officiers les plus compromis
  • Des peines réduites conditionnées à la vérité, sur le modèle de la JEP colombienne qui a prononcé ses premières sanctions restauratrices en septembre 2025 : 8 ans de restrictions de liberté avec reconnaissance publique de responsabilité, participation à des projets de réparation, et contribution à la vérité. Cette formule offre une « sortie de dignité » aux militaires de rang intermédiaire prêts à coopérer
  • L’inclusion de la diaspora dans le processus transitionnel. L’analyse de Latinoamérica 21 propose d’intégrer la diaspora dans la conception de la transition selon trois utilités : élargissement des frontières démocratiques, revitalisation institutionnelle par l’expertise méritocratique, et accélération des capacités techniques et productives

La coalition de 16 organisations (dont COFAVIC) a publié en janvier 2026 un « Décalogue d’exigences prioritaires » incluant la libération immédiate de tous les prisonniers politiques, l’abrogation des lois répressives, la création de mécanismes indépendants de préservation des preuves, et des garanties de vérité, mémoire, justice, réparation intégrale et non-répétition.


Conclusion : la transaction ou la transition

Le Venezuela d’avril 2026 est pris dans un piège que l’International Crisis Group a résumé avec une question tranchante : « Venezuela after Maduro: Transaction or Transition? » L’administration Trump a clairement choisi la transaction — l’accès au pétrole contre la stabilisation du régime Rodríguez — au détriment de la transition démocratique que réclament 90,4 % des Vénézuéliens (qui ne croient pas à une stabilisation économique sous le chavisme).

Trois conclusions s’imposent. Premièrement, un « pacte de l’oubli » à l’espagnole est impossible au Venezuela de 2026 : les crimes sont trop récents, trop documentés, et la CPI est trop engagée. Le précédent argentin démontre que les amnisties sont réversibles, ce qui réduit leur crédibilité auprès des perpetrateurs. Le modèle colombien — peines réduites conditionnées à la vérité intégrale, sous surveillance de la CPI — est le plus transposable, mais il exige une capacité institutionnelle considérable que le Venezuela ne possède pas.

Deuxièmement, le dilemme séquentiel est redoutable. L’investissement pétrolier exige la sécurité juridique, qui exige la réforme institutionnelle, qui exige une transition politique, qui exige un levier que Washington dépense plutôt sur l’accès au pétrole. Ce cercle vicieux produit ce que TIME appelle un « autoritarisme fonctionnel aligné sur les États-Unis » — le pire scénario du point de vue de la justice transitionnelle.

Troisièmement, la société civile vénézuélienne a fait un travail de préparation remarquable. Les propositions de l’UCAB, du Laboratorio de Paz, de Foro Penal, d’Acceso a la Justicia et de CEPAZ constituent une architecture cohérente et conforme au droit international. Ce qui manque n’est pas un plan : c’est la volonté politique de l’appliquer. La question n’est pas de savoir si la justice viendra — la cascade de justice décrite par Sikkink enseigne qu’elle finit presque toujours par venir, même après des décennies. La question est de savoir combien de souffrance supplémentaire sera infligée dans l’intervalle, et si les « haines fraîches » de 2026 trouveront des canaux institutionnels ou se déverseront dans la violence. »

PARTIE I : PANORAMA HISTORIQUE CHRONOLOGIQUE (1917-1995)
1. LES ORIGINES : FIN XIXe SIÈCLE – 1917
1.1 Contexte géopolitique
« À la fin du XIXe siècle, la Palestine est une province méridionale de l’Empire ottoman, peuplée d’environ 470 000 habitants dont 25 000 juifs. La population est majoritairement rurale et musulmane. La Palestine en tant qu’entité distincte n’existe pas encore – elle est désignée comme la région de Syrie du sud.
1.2 Naissance du sionisme politique
Le sionisme prend forme comme mouvement nationaliste juif à la fin du XIXe siècle. En 1896, Theodor Herzl, journaliste austro-hongrois, publie « L’État des Juifs », manifeste fondateur du sionisme politique. Ce mouvement préconise la création d’un État pour le peuple juif, considérant que la « Terre d’Israël » (Eretz Israël) appartient de droit aux Juifs.
Contexte déclencheur : La montée de l’antisémitisme en Europe, notamment l’affaire Dreyfus en France (1894) et les pogroms dans l’Empire russe, convainc Herzl et d’autres penseurs juifs que l’assimilation est impossible et qu’une solution territoriale est nécessaire.
1.3 Premières vagues d’immigration (Aliyah)
Entre 1881 et 1914, plusieurs vagues d’immigration juive (aliyah) arrivent en Palestine :
1881-1882 : Premiers sionistes, constituant le « nouveau Yishouv »
Ces immigrations suscitent une forte défiance des élites arabes palestiniennes
1891 : Les notables arabes de Jérusalem demandent au grand vizir d’Istanbul d’interdire l’immigration juive et l’achat foncier par des Juifs
1899 : Le grand mufti de Jérusalem demande l’expulsion des Juifs issus de l’aliyah
Émergence d’une identité palestinienne : Ces prises de position révèlent la naissance d’une identité palestinienne propre, distincte de l’identité arabe générale.
1.4 Première Guerre mondiale et basculement géopolitique
L’Empire ottoman entre en guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. Les Britanniques lancent une offensive à partir de l’Égypte :
Janvier 1917 : Offensive britannique
11 décembre 1917 : Prise de Jérusalem
Septembre 1918 : Prise de Nazareth, Naplouse et Haïfa
31 octobre 1918 : Armistice de Moudros – les Britanniques contrôlent la Palestine
1.5 Déclaration Balfour (2 novembre 1917)
Arthur Balfour, secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, adresse une lettre ouverte à Lord Lionel Walter Rothschild, figure du mouvement sioniste, déclarant être favorable à l’établissement d’un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine.
Ambiguïté fondamentale : La déclaration précise que « rien ne doit être fait qui puisse porter atteinte aux droits des communautés non juives présentes en Palestine » – formulation qui contenait déjà en germe les contradictions futures.
PREMIER KAIROS MANQUÉ : Cette promesse britannique contradictoire – promettant à la fois un royaume arabe et un foyer juif – constitue le péché originel du conflit. L’absence de consultation des populations arabes locales et la superposition de promesses incompatibles créent les conditions d’un affrontement inévitable.
2. MANDAT BRITANNIQUE ET MONTÉE DES TENSIONS (1920-1947)
2.1 Établissement du mandat britannique
En 1922, la Société des Nations (ancêtre de l’ONU) entérine la Déclaration Balfour en faisant de l’établissement du foyer national juif une des missions du mandat britannique en Palestine.
2.2 Accélération de l’immigration juive
Le nombre de Juifs en Palestine passe :
1917 : environ 70 000 personnes
Début 1948 : environ 650 000 personnes
Cette accélération est amplifiée par :
Les persécutions en Europe de l’Est dans les années 1920-1930
La montée du nazisme et la Shoah (1933-1945) : 5 à 6 millions de victimes, soit 50% de la population juive d’Europe
2.3 Premières violences intercommunautaires
Le mandat britannique (1920-1948) est marqué par plusieurs vagues de violence :
4-7 avril 1920 : Émeutes à Jérusalem – la foule mutile et tue des Juifs
Mai 1921 : Émeutes à Jaffa, qui s’étendent à Tel Aviv, Petah Tikva
Juillet 1922 : Le Congrès palestinien refuse de reconnaître les dispositions pour la création d’un foyer national juif
1936-1939 : Grande révolte arabe contre la présence britannique et l’immigration juive »

Theodor Herzl : l’architecte lucide d’un sionisme né de l’angoisse

« L’histoire a donné à Theodor Herzl une validation tragique. Lorsqu’il écrivit dans son journal intime, le 3 septembre 1897 : « À Bâle, j’ai fondé l’État juif. Si je le disais à haute voix aujourd’hui, on me répondrait par un rire universel. Dans cinq ans peut-être, et certainement dans cinquante ans, chacun le reconnaîtra » — il ne pouvait imaginer que l’ONU voterait le plan de partage le 29 novembre 1947, presque exactement cinquante ans plus tard, ni que sa prédiction se réaliserait sur les cendres de six millions de Juifs. Cette coïncidence temporelle extraordinaire pose la question centrale qui traverse tous les débats historiographiques sur Herzl : était-il un visionnaire qui avait compris l’impossibilité structurelle de la sécurité juive en diaspora, ou un pessimiste dont les prophéties ont contribué à leur propre réalisation ? Wikipedia + 2

La réponse, comme le montrent les travaux des historiens contemporains — Shlomo Avineri, Jacques Kornberg, Derek Penslar — est plus nuancée que ne le suggèrent les hagiographies israéliennes ou les critiques post-sionistes. Herzl a correctement diagnostiqué la vulnérabilité fondamentale des Juifs comme minorité dispersée sans capacité d’autodéfense collective, mais il n’a pas prévu l’ampleur démoniaque de ce qui allait suivre. Son analyse reposait sur des prémisses rationalistes qui ne pouvaient appréhender la Shoah. »

L’analyse herzlienne de l’antisémitisme comme fatalité structurelle

« Der Judenstaat (L’État des Juifs), publié le 14 février 1896, constitue bien plus qu’un pamphlet politique : c’est un diagnostic sociologique de la condition juive en Europe. La thèse centrale est brutalement pessimiste : l’antisémitisme est permanent, structurel, et irrémédiable par les moyens traditionnels. « L’antisémitisme augmente jour après jour et heure après heure parmi les nations ; en effet, il est destiné à augmenter, parce que les causes de sa croissance continuent d’exister et ne peuvent être supprimées. » The Israel Bible

Le raisonnement de Herzl repose sur un paradoxe cruel : l’émancipation elle-même a causé l’antisémitisme moderne. En sortant des ghettos, les Juifs sont entrés en compétition économique féroce avec la classe moyenne chrétienne, générant de nouveaux ressentiments. « Quand nous sommes sortis du ghetto, nous étions, et pour un temps nous sommes restés, des Juifs du ghetto. » La prospérité juive, loin de susciter l’admiration, provoque la jalousie — « le monde est provoqué d’une certaine manière par notre prospérité, parce qu’il est depuis de nombreux siècles habitué à nous considérer comme les plus méprisables parmi les miséreux. » Jewish Virtual Library

Herzl identifie également le passage de l’antisémitisme religieux à l’antisémitisme racial : « L’antisémitisme moderne ne doit pas être confondu avec les persécutions religieuses des Juifs des temps anciens. » Ce nouvel antisémitisme « souligne le caractère ethnique et racial des Juifs, pas leur religion » — une observation qui s’avérera tragiquement prophétique avec l’idéologie nazie. Wikipedia + 2

Face à cela, l’assimilation est vouée à l’échec : « Nous pourrions peut-être être capables de nous fondre entièrement dans les races environnantes, si celles-ci nous laissaient en paix pendant deux générations. Mais elles ne nous laisseront pas en paix. » Même la conversion au christianisme ne protège pas, car l’antisémitisme racial persécute par association. Le libéralisme ne sauve pas les Juifs (« malgré Marx, Lassalle et récemment Singer, l’antisémitisme est né en Allemagne et y a prospéré »), et le socialisme non plus (« la bourgeoisie chrétienne ne serait pas réticente à nous sacrifier au socialisme »). »

« Se croire dans son droit, devenir le bourreau, l’image même de ce que l’on exécrait, la violence… Juger, être, agir dans le jugement avec ressentiment avec quelqu’un toute sa vie avec dureté, sans ménagement… sans une seule fois, jamais!…, voir, avoir en face de soi le miroir juste de ce que l’on piétinait… »

«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie »

« L’idée de la résistance en démocratie n’est pas un refus de la démocratie, au contraire. Elle est liée à la définition même d’une démocratie, d’un gouvernement du peuple c’est-à-dire par le peuple, comme le disait très clairement la déclaration d’Indépendance américaine : un bon gouvernement démocratique est le gouvernement qui est le nôtre, le mien – qui m’exprime. La question de la démocratie, comme l’a fort bien dit Stanley Cavell après Ralph Waldo Emerson, c’est celle de la voix. Je dois avoir une voix dans mon histoire, et me reconnaître dans ce qui est dit ou montré par ma société, et ainsi, en quelque sorte, lui donner ma voix, accepter qu’elle parle en mon nom. C’est cette possibilité de l’harmonie des voix, d’une Übereinstimmung (pour reprendre l’expression fameuse de Wittgenstein) qui définit l’accord social. La désobéissance est la solution qui s’impose lorsqu’il y a dissonance : je ne m’entends plus, dans un discours qui sonne faux. »

« Le président a bien failli nous présenter ses condoléances. Elle devrait être morte Charles. »

« Tu nous a mis en danger Charles, tu as mis les jeunes en danger. »

« Ils ne sont plus… si jeunes que ça Raven. Et leur sécurité m’importe… tout autant qu’à toi. »

« Tu en es vraiment sûr? Nous prenons de plus en plus de risques… Et au nom de quoi? Je t’en prie. Ne me dis pas que ce n’est pas au nom de ton égo. Pour la une des magasines, pour que le président te remette une médaille. Tu aimes ça reconnais-le ? »

« Contrairement au mépris, au jet de pierres, oui, j’aime plutôt ça je l’avoue. Qui veut la fin veut les moyens Raven. »

« Et c’est quoi la fin ? »

« Nous mettre à l’abri. Toi mieux que personne, tu devrais comprendre qu’au moindre écart, la vindicte publique nous traitera encore comme hostiles. »

« Donc quoi ? On s’afuble d’uniformes et on prend la pose, et tout le monde est rassuré. »

« Si c’est pour maintenir la paix, ce n’est pas cher payé. »

« Pour les sauver eux, tu permettrais qu’on sacrifie les nôtres. »

« Oui ! Oui ! »

« C’est bizarre… Je n’ai aucun souvenir de t’avoir vu risquer sciemment quoi que ce soit jusqu’à présent. Et Charles, pendant qu’on y est: ce sont toujours les femmes qui sauvent les hommes ici. Peut-être que ce serait mieux que l’on se fasse appeler les X-Women. »

Dark Phoenix, Dialogue, (Raven, Charles)

« Celui qui a soif de paix
Ne trouve pas sa trace
Celui qui possède la paix
En ignore le prix »

Lounis-Ait-Menguellet

« «Cependant, Claude ne peut pas encore, à ce moment-là de l’analyse, entrevoir les vœux de mort que ses rêves véhiculent : laisser mourir de faim ces petits chats. Des vœux de mort à l’égard de son frère, mais aussi des affects de rivalité à l’égard de sa mère.

Au fur et à mesure, des sentiments haineux à l’égard de son frère apparaissent : dans un premier temps, ils sont voilés, cachés, déplacés. Elle pensait, me dit-elle, devoir compenser ce qui faisait défaut à Simon, c’est-à-dire afficher ses capacités intellectuelles. Parler de son frère, c’était évoquer ses propres besoins, l’investissement de son corps, de ses zones érogènes et le sentiment de ne pas avoir pu profiter du regard et de l’amour de la part de sa mère, distraite et inquiète par la maladie de Simon.

C’est ainsi que Claude évoque la rage vive, pressante, furieuse qu’elle vit actuellement à l’égard de ses collègues et de ses amis, à l’égard des personnes éloignées par rapport à son cercle familial. C’est cette rage-là que Claude ne peut adresser ni à son frère ni à sa mère. Ces déplacements lui permettent de protéger l’objet primaire des affects dont elle craint la violence et la destructivité. Une rage qu’elle ne peut pas s’expliquer, une rage contre tout et contre tous, mais qui souvent se retourne contre elle-même. C’est quand elle se sent si furieuse qu’elle s’enferme chez elle et évite le contact avec les autres. Je sens qu’arriver à contenir sa rage représente une défense précieuse pour Claude, car cela lui permet de ne pas sombrer dans la folie, dans la rage dévastatrice de la psychose du frère.»

Sabina Lambertucci Mann, « Assurer la survie d’un frère », Cairn.info, Matières à réflexion, Revue française de psychanalyse 2008/2 Vol. 79, Pages 449 à 459

« Il faut conclure de ces paroles que la légèreté et la crainte, ne peuvent habiter ensemble dans une âme et qu’elles s’excluent l’une l’autre. Il serait impossible, en effet, qu’on craigne Dieu sérieusement, et qu’on se livre de gaieté de cour à toutes les folies qu’il défend. L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Nous arrêterons-nous sur cette pente ? et faut-il espérer en retour à des sentiments plus religieux ? C’est le secret du ciel. En tout cas, constatons que la légèreté d’une part, la méchanceté de l’autre ont déjà bien entamé cette vertu de crainte qui seule pourrait nous sauver, et prions Dieu qu’elle ne disparaisse pas entièrement, car ses derniers vestiges emporteraient dans leur ruine tout espoir de salut et il faudrait nous résigner nous-mêmes à périr.

Ce qui manque en second lieu aux âmes légères de notre époque, l’auteur de l’Imitation nous le marque, c’est la force de caractère pour résister aux entraînements et aux jouissances que le monde offre à ses adeptes. Il est vraiment incroyable que l’homme ayant fait depuis six mille ans l’expérience des vaines joies de la terre, s’acharne néanmoins à les poursuivre, comme si elles étaient dignes de son ambition, et capables de rassasier la soif de bonheur qui le consume. C’est cependant le spectacle qu’il donne, aujourd’hui surtout, parce que la foi ayant baissé, il ne cherche plus qu’à satisfaire ses appétits inférieurs sans se préoccuper si Dieu l’a fait pour de plus nobles satisfactions. Etre créé pour des festins de roi et s’abaisser comme l’enfant prodigue, jusqu’à se nourrir des aliments grossiers qu’on réserve aux animaux, c’est, il faut l’avouer, une dégradation profonde, Eh bien, l’homme descend jusque là. Les biens de l’éternité ne le touchent pas: il les dédaigne, il vit comme s’ils n’existaient pas. Les promesses si consolantes d’une vie meilleure, les châtiments si terribles d’une existence future, plus malheureuse encore que celle-ci ne peuvent l’arracher à cette boue terrestre dans laquelle il se plonge. Dieu lui offre une couronne, il la refuse, il lui préfère quelques misérables plaisirs qui ne méritent même pas ce nom, et qui ne durent pas le temps d’y penser. La grandeur qui lui vient de son titre d’enfant de Dieu, il s’en soucie comme d’une bagatelle; il va même jusqu’à en rougir et à la renier comme on ferait d’une chose qui déshonore. Quoi de plus l’on le voit souvent chercher dans le mépris même de ses divines prérogatives une sorte de prestige et de fausse grandeur dont il se targue aux yeux du monde. Est-ce assez s’avilir ? Mais d’où vient donc chez l’homme une pareille aberration, et comment peut-il élre aveuglé à ce point de rejeter tout ce qui fait sa gloire et sa richesse pour s’attacher à ce qui le dégrade et le rend misérable ? Il y a là un mystère qui ne peut s’expliquer que par le mauvais fond de notre nature, toujours inclinée au mal depuis le péché, et sans cesse occupée à rechercher en ce monde le bonheur qu’elle a perdu. Nous sommes faits pour le bonheur. Sans la faute originelle nous en jouirions. Mais le péché nous a privés de ce droit sans détruire en nous la tendance naturelle qui nous porte à le désirer. Da là vient que nous le cherchons toujours, alors même que nous savons bien que nous ne le trouverons pas. Nous le poursuivons dans tout ce qui nous en offre l’apparence, nous le convoitons dans tous ceux qui semblent le posséder ; et cela sans nous lasser, sans nous décourager jamais.

Voilà le mot de l’énigme. Si vous me demandez maintenant pourquoi les plaisirs mondains et toutes les vanités terrestres ont tant d’influence sur le cœur humain, vous avez la réponse. La foi seule aidée de la grâce pourrait triompher de cet entrainement funeste : la foi, parce qu’elle nous fait apprécier les biens de ce monde à leur juste valeur; la grâce, parce qu’elle nous donne la force de les mépriser. Mais où est la foi de nos jours, et qui s’occupe de demander à Dieu la grâce qui fortifie. Il ne reste plus que l’homme; l’homme avec son caractère faible et indécis, l’homme avec ses penchants qui le persécutent, l’homme avec le démon qui le poursuit, comment viendraient-ils à bout de tant d’ennemis conjurés ? Il cède, et s’en va de passions en passions, de chute en chute, jusqu’à l’endurcissement, jusqu’à l’oubli et au mépris de son titre de chrétien. Hélas ! de combien d’hommes ne fais-je pas l’histoire en ce moment ? Ah ! si ma voixa pouvait se faire entendre à ces pauvres égarés, je leur dirais : Brisez donc les liens qui vous enchainent. Vous ne vivrez pas toujours. La vie n’est qu’une balle entre deux termes qui semblent se toucher, tant ils sont proches l’un de l’autre. Vous êtes aujourd’hui, et vous ne serez plus demain. La mort vous fauchera au temps marqué par Dieu. Que vous restera-t-il alors de ces vanités auxquelles vous sacrifiez tous les instants de votre existence. Qu’aurez-vous de plus que celui qui les méprise et leur préfère l’obéissance à la religion. Non seulement vous n’aurez rien de plus, mais après avoir vainement cherché à être heureux sur la terre, après avoir été plus troublés et plus accablés de souffrances que tous les autres, vous ne quitterez cette vie que pour entrer dans l’éternel tourment où il vous faudra pleurer sans fin votre inconcevable méprise. Oh ! pensez-y donc, et si la crainte agit sur votre âme, si Dieu vous envoie une grâce de lumière et de force pour quitter le chemin de l’abîme, ne la rejetez pas. Vous ne recommencerez plus l’épreuve de cette vie, quand vous aurez passé une fois sur cette terre, nul ne vous y verra plus jamais. Où l’arbre tombe, il reste, a dit Notre Seigneur. Vous êtes cet arbre qui doit tomber bientôt. Tombera-t-il dans la cité heureuse, où l’on n’entend que des chants de joie et des exclamations de bonheur ? Tombera-t-il dans l’éternel cachot d’où partent des gémissements terribles et d’affreux grincements de dents ? C’est à vous de le décider. Il me semble, mes frères, qu’un homme sérieux à qui l’on parlerait de la sorte, ne devrait pas retarder d’un instant sa conversion. Beaucoup en effet s’ils ne craignaient d’entendre la parole évangélique se sentiraient le désir de mettre fin à leur divorce avec Dieu, mais l’obstacle est plus fort que toutes les considérations. Le défaut de courage, d’énergie, les maintient dans l’indifférence. Ils s’occupent du qu’en dira-t-on ; leurs habitudes coupables se dressent devant eux pour terrifier leur bonne volonté. Ils oublient tout et chassent comme importune toute pensée de retour à Dieu. Prions, mes frères, prions de tout notre cœur pour ces infortunés et demandons souvent pour eux et pour nous, la crainte qui maintient l’homme dans le devoir ou l’y ramène, le courage qui résiste aux entraînements des sens et des passions. Cette double grâce nous sauvera et finira peut-être par les sauver eux-mêmes . — Ainsi soit-il. «

A. Pitoye, LE DIMANCHE PAROISSIAL, REVUE HEBDOMADAIRE PARAISSANT TOUS LES DIMANCHES, HUITIÈME ANNÉE, DE NOVEMBRE 1892 A NOVEMBRE 1893

« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE À OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

«Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »

Victor Hugo

1. Ce que disent les sources israéliennes et occidentales fiables

« Dès novembre 2023, plusieurs enquêtes de HaaretzThe Times of IsraelThe New York Times, et The Guardian ont confirmé qu’Israël disposait d’alertes multiples — certaines provenant directement de Gaza.

  • Haaretz (14 novembre 2023) : cite un rapport interne du Shin Bet mentionnant que “des résidents de Gaza et des informateurs de longue date” avaient fait remonter des signaux d’activités inhabituelles, “notamment la construction de maquettes d’installations israéliennes et des manœuvres répétées de paramilitaires”.
    Ces messages auraient été jugés “ordinaires” ou “liés à l’entraînement de routine du Hamas”.
  • The New York Times (21 décembre 2023) : décrit des alertes précises issues d’une source humaine dans Gaza, transmise au renseignement militaire (unité 8200), signalant “un plan d’attaque complexe sous forme de scénario d’exercice baptisé Mur de Jéricho”.
    Cette information a été authentifiée par le NYT comme ayant circulé dans les systèmes de renseignement israéliens dès 2022, puis réitérée en septembre 2023 — sans effet.
  • The Guardian et Channel 12 (Israël) : évoquent des “collaborateurs palestiniens” et des contacts civils indirects (souvent des Gazaouis travaillant dans des ONG ou des entreprises ayant des relations logistiques avec Israël) qui auraient transmis des signaux de tension inhabituelle, notamment l’arrêt brutal de certains canaux de communication et l’ordre de rester chez soi donné à des miliciens.

Ces éléments convergent : il y a bien eu des alertes remontées depuis Gaza, mais elles ont été filtrées, minimisées ou interprétées dans le cadre d’une “routine” d’hostilité ordinaire.


2. Ce que disent des témoins gazaouis eux-mêmes

Après le 7 octobre, plusieurs Gazaouis ont témoigné, souvent via des ONG ou des journalistes étrangers, de leur inquiétude dans les jours précédant l’attaque.

  • Une femme de Khan Younès (témoignage recueilli par AP et Al-Araby) disait :
    « On voyait les jeunes partir, ils disaient qu’il fallait se préparer. Certains voisins ont tenté de prévenir les contacts israéliens qu’ils connaissaient, mais ils n’ont pas été pris au sérieux. »
  • Un autre témoignage rapporté par Reuters en novembre 2023 :
    « J’ai dit à un ami qui travaille du côté israélien que quelque chose se préparait, que les tunnels étaient pleins d’hommes et de munitions. Il m’a dit : “Ils ne feront rien, c’est pour intimider.” »
  • Un employé d’une ONG médicale, cité par Le Monde (octobre 2023) :
    « On nous a demandé de suspendre certaines missions. J’ai pensé que c’était pour une raison interne. Quand j’ai voulu prévenir nos partenaires israéliens, personne n’a répondu. »

Ces témoignages sont souvent fragmentaires, prudents, mais nombreux.
Ils dessinent une trame cohérente : des voix locales ont tenté d’alerter, mais la machine de renseignement n’a pas su ou voulu les entendre.


3. Ce qu’en dit la presse israélienne postérieurement

Le 18 mars 2024, une enquête de Maariv et Kan 11 a révélé que certains agents du Shin Bet avaient reconnu, sous couvert d’anonymat, avoir reçu des informations directes de Gaza, mais que le système de hiérarchisation des risques les avait classées comme “non urgentes”.
Un officier cité dit :

« Le volume d’informations venant de Gaza est énorme. Ce n’était pas un manque d’alerte, c’était une erreur d’interprétation systémique. »

Autrement dit : des gens ont parlé, mais l’État ne les a pas crus. »

« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie. On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise. On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne. Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »

Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné

« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »

« En deux années, l’Abwehr est partout, elle a des agents partout. Canaris a retrouvé ses relations d’autrefois, tous ces gens qu’il voyait lors de ses voyages quand il allait à l’étranger pour la marine. Ses amis, ses relations, il avait noté tous leurs noms. Il avait gardé des rapports avec eux, eh bien voilà des gens qui allaient être à la base, la plupart du temps, des nouveaux réseaux de l’Abwehr. Et voilà des hommes qui, même bien plus tard, seraient des agents de la cinquième colonne. Il a toujours vu loin. Alors tout est en place. Savez-vous que très rapidement, il va être en possession de tous les plans de la marine française ? L’organisation, mais aussi les plans d’entrée en guerre de la marine et même du code secret de la marine française. C’est un officier qui a vendu ces plans, un officier français qui sera d’ailleurs fusillé, mais le mal était fait. Et partout, c’est la même chose. Il a fait de l’Abwehr quelque chose de considérable. «

Alain Decaux

« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »

« Or, on ne la voit pas sous la neige, n’est-ce pas la crevasse. Alors nous dirons qu’elle est violente parce qu’elle avertit tout le traîneau qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou »

Louis-Ferdinand Céline, Pierre Dumayet, Entretien

« Tu vois, je sais pas si tu connais, je sais pas si tu as déjà été confronté, hein, à une maladie mentale, mais tu as la personne qui est en face de toi et c’est fini : il n’y a plus aucune communication possible. Tu peux plus la raisonner. C’est pas une blague. La personne est prisonnière, en prison. C’est un emprisonnement mental. Le mental, il peut te faire voyager avec Raphaël, mais il peut aussi t’emprisonner.

Ça fait des siècles que les humains font n’importe quoi. Des siècles. Ils ont fait n’importe quoi avec la religion, ils ont raconté n’importe quoi, que des mensonges. Ils ont asservi, cherché le pouvoir, pas le pouvoir de l’amour. Maintenant, ils sont vraiment confrontés, hein. Ils sont confrontés à un monde parce qu’il y a des conséquences là. Le monde qu’on a connu, c’est fini. On ne le retrouvera pas.

Et vous aviez « avant » et « après » le 11 septembre. Le monde d’avant le 11 septembre, c’est pas le monde d’après. Les humains, ils s’en moquent. On leur dit : « On a été sur la Lune », mais c’est pas possible d’aller sur la Lune… et ben ils s’en moquent. Ils ne comprennent pas qu’en réalité, c’est un processus de maladie mentale et qu’il y a des signes qui alertent. Et vous croyez que ça va s’arrêter où maintenant, cette histoire-là ? Ça va s’arrêter où ?

Et on a beau leur expliquer, leur parler, leur dire, ils n’écoutent pas. Mais pourquoi ? Mais parce qu’à un moment donné, ce n’est même plus possible de leur parler parce qu’ils sont enfermés dans leur monde, n’ayant plus aucun contact avec la réalité, avec le réel.

Alors quand les humains viennent pour rencontrer la Maman, les Anges, ils sont toujours dans leurs concepts, et dans leurs idées, et dans leurs attentes, et dans leurs intérêts, et dans leur monde. Jamais ils ne vont se dire : « Voilà, la Maman, elle existe ».»

Olivier Manitara

« Depuis 2007, le Palestinian Center for Human Rights documente 185 condamnations à mort et 33 exécutions. La censure à Gaza est totale : monitoring systématique des réseaux sociaux, confiscation de téléphones, mots de passe Facebook exigés, destruction de téléphones de manifestants filmant les protestations, blocage d’internet depuis octobre 2023. »

La trame conceptuelle : les quatre couches du problème

« Toute entreprise de retournement d’un appareil depuis l’intérieur comporte quatre couches simultanées, qu’il faut dès le départ distinguer analytiquement — faute de quoi les récits historiques s’embrouillent et les lectures deviennent captives de la couche la plus saillante.

Première couche : opérationnelle. Comment recrute-t-on, compartimente-t-on, garde-t-on le secret, exécute-t-on ? C’est la couche que privilégient les manuels — Luttwak en tête — et que les acteurs eux-mêmes mettent en avant rétrospectivement dans leurs mémoires (Sadat dans Revolt on the Nile, Nasser dans La Philosophie de la Révolution). Elle inclut la structure cellulaire, le compartimentage de l’information, la dissimulation des réunions, la contrefaçon de documents, l’usage de couvertures professionnelles.

Deuxième couche : morale et relationnelle. Qui me trahira ? Qui, à quel moment, sous quelle pression ? Comment savoir ? » »« C’est la couche de la confiance — et de son examen permanent. Le volume Encyclopedia.com sur les Officiers libres le formule avec une brutalité utile : « Recruter de nouveaux soutiens dans l’organisation était très difficile, car les hommes ne savaient pas à qui se fier, et ceux qui étaient disposés à adhérer avaient peur d’être découverts. » Cette phrase anodine dissimule, comme on le verra, la totalité du problème épistémique : il faut juger l’honnêteté d’un individu sans pouvoir le tester avant de le recruter, et sans pouvoir fiabiliser ce jugement par des indicateurs externes (consensus, diplômes, antécédents) qui, dans un appareil pénétré, sont précisément ce que manipule l’adversaire.

Troisième couche : cognitive et stratégique. Que pensent les autres ? Comment anticiper leurs mouvements ? Que savent-ils déjà, que croient-ils savoir, que s’imaginent-ils que l’on ignore d’eux ? C’est la couche du ré-énactement, pour reprendre le terme de Robin George Collingwood dans The Idea of History (1946) : « L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires ». » Collingwood écrit pour l’historien. Mais son axiome s’applique verbatim au conspirateur : sous peine d’erreurs graves, celui-ci doit, en temps réel, ré-enacter les chaînes de raisonnement de ses alliés putatifs, de ses ennemis déclarés, et — plus délicat — de ses alliés potentiellement retournables. La formule placée en exergue — « Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne » — n’est pas autre chose qu’une formulation elliptique de cet axiome.

Quatrième couche : temporelle et calendaire. Quand agir ? Quand attendre ? Quand parler, quand se taire ? C’est la couche qui, dans l’analyse de Luttwak, distingue le coup qui réussit du coup qui échoue : la flexibilité, l’aptitude à saisir la brèche événementielle. C’est aussi, dans la tradition théologico-politique de la takiya, le principe du satr ismaélien — la période de dissimulation contrainte durant laquelle l’imamat se cache pour protéger la ligne vivante du pouvoir spirituel. La littérature sur la takiya insiste sur ce point : la dissimulation n’est pas une posture permanente ; elle est conditionnée à un état du danger, et se lève quand le danger s’efface. Étan Kohlberg l’a établi comme critère pour distinguer la takiya prudentielle (qui cesse avec la menace) de la takiya non-prudentielle, liée à la protection des doctrines ésotériques, qui, elle, demeure.

Ces quatre couches sont solidaires dans la pratique. Chacune, prise isolément, est insuffisante. Un conspirateur qui maîtrise la couche opérationnelle mais échoue au ré-énactement cognitif sera pris en défaut au moment où un allié basculera — c’est le cas de Lénine face à Malinovsky, sur lequel on reviendra.

Un conspirateur qui maîtrise le ré-énactement mais ne dispose pas d’un calendrier stratégique manquera l’instant — c’est l’un des dilemmes auxquels se heurtera Oster en septembre 1938. Et un conspirateur qui maîtrise les trois premières couches sans avoir construit un socle de confiance morale suffisant verra, au moment de l’exécution, des défections imprévues — ce fut, partiellement, la difficulté à laquelle échappa Nasser in extremis la nuit du 22 juillet, quand la rumeur d’une fuite le força à avancer son calendrier.

Un passage placé en exergue, emprunté à un rapport antérieur sur les systèmes stratégiques opaques et s’appuyant sur Ian James Kidd, formule la condition intellectuelle requise pour se saisir de ces questions : « l’humilité épistémique comme condition préalable au jugement ». Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. » Ce sens aigu est précisément ce qui, chez Nasser, semble avoir été une seconde nature — au point que ceux qui, autour de lui, le prirent pour un homme « prudent à l’excès » ou « secret par tempérament » n’ont saisi que l’effet de surface d’un dispositif intellectuel beaucoup plus systématique.

On peut formuler le problème ainsi : la réussite d’un retournement d’appareil depuis l’intérieur dépend de la capacité du conspirateur à tenir simultanément les quatre couches, sans qu’aucune ne devienne visible à l’extérieur, et sans que ses propres agents en saisissent la totalité. C’est, on le verra, très exactement ce qu’accomplit Nasser entre 1949 et novembre 1954. »

« La distinction fondamentale entre la lecture militaire et la lecture mondaine tient en une phrase du général Desportes : « Ma formation initiale d’ingénieur s’avérait insuffisante ; il me fallait élargir ma palette d’outils intellectuels. La seule matrice pour comprendre l’avenir, c’est le passé. » Le militaire ne lit pas pour briller en société — il lit parce que l’erreur se paye en vies humaines. Mattis, avant de déployer ses Marines en Afghanistan, lisait tout ce qu’il trouvait sur le pays, son terrain, ses populations, les campagnes antérieures. Quand il est devenu Secrétaire à la Défense, il a lu tous les livres publiés par ses prédécesseurs. Basil Liddell Hart préconisait que les officiers aient un « esprit de 3 000 ans » — nourri de toute l’histoire militaire disponible, parce que « s’improviser et remplir des sacs mortuaires en découvrant ce qui marche nous rappelle les impératifs moraux et le coût de l’incompétence dans notre profession »

DISTINGUER. « Reconnaître assez bien les objets aux caractères ou aux qualités qui leur sont propres pour ne pas les confondre avec d’autres objets. Un brouillard épais nous empêche de distinguer les objets. Distinguer un chien d’avec un loup.

« Nous distinguions déjà le temple d’Apollon et cette prodigieuse quantité de statues qui sont semées sur différents plans à travers les édifices qui embellissent la ville. » — Barthélemy « Dans l’imperfection de ses organes, il ne distingue point leurs impressions diverses. » — J.-J. Rousseau « Les ressemblances sont les premières choses qui frappent un enfant, parce qu’il ne sait pas encore assez analyser pour distinguer les objets par les qualités qui leur sont propres. » — Condillac « On s’élève à la ville dans une indifférence grossière des choses rurales, et on distingue à peine la plante qui produit le chanvre d’avec celle qui produit le lin, le blé froment d’avec le seigle, et l’un et l’autre d’avec le méteil. » — La Bruyère « Cela arrive toutes les fois que nous confondons les choses qu’il est utile de distinguer. » — Condillac « Peu de gens voient nettement les nuances qui séparent les idées et les sensations, la connaissance et la raison, et l’instinct. » — Buffon « Les sages s’accoutument à estimer la simplicité et à distinguer le mérite dans tous les rangs. » — J.-J. Rousseau

Distinguer le bien et le mal.

DISTINGUER. Diviser, séparer.

« Les lois d’Égypte, en distinguant les conditions, n’en avilirent aucune. » — Raynal « Je distinguerai deux choses nécessaires : les unes de première nécessité, que je rapporte aux besoins naturels ; les autres de seconde nécessité, que je rapporte aux besoins factices. » — Condillac « Distinguez toujours les penchants qui viennent de la nature de ceux qui viennent de l’opinion. » — J.-J. Rousseau

DISTINGUER. Élever, tirer de la classe commune. La vertu, le mérite, les charges, les richesses distinguent un homme.

« Il était distingué par sa naissance et par ses richesses ; il le fut bientôt par des actions dont l’éclat rejaillit sur la patrie. » — Barthélemy

On dit en ce sens se distinguer : Se distinguer par des mœurs pures.

« Bientôt ils cherchèrent à se distinguer par les qualités de l’esprit. » — Barthélemy

Se distinguer dans une profession.

« Les arts libéraux attachent, par le talent même qui en fait une sorte de passion, ceux qui s’y distinguent. » — Raynal « Ce prince rassemblait à sa cour tous ceux qui se distinguaient dans les lettres et dans les arts. » — Barthélemy « Plus il est difficile de se distinguer parmi les nations policées, plus la vanité y devient inquiète et capable des plus grands excès. » — Idem (Barthélemy) « Ce n’est pas dans le sein des honneurs ni dans l’opinion des hommes que nous devons chercher à nous distinguer, c’est devant le tribunal redoutable qui nous jugera tous après notre mort. » — Idem (Barthélemy) « Il se distinguait autant par la noblesse de sa figure que par la richesse de ses habits. » — Idem (Barthélemy) « Son style a beaucoup d’agréments et se distingue surtout par une extrême clarté. » — Idem (Barthélemy)

Se distinguer, se faire remarquer.

« Les femmes de Corinthe se font distinguer par leur beauté, les hommes par l’amour du gain et des plaisirs. » — Idem (Barthélemy)

On dit dans l’école : distinguer une proposition, pour dire marquer les divers sens qu’elle peut recevoir.

DISTINGUÉ, ÉE (participe passé). Mérite distingué. Qualité distinguée. Emploi distingué.

« La douce persuasion y paraît couler des lèvres des orateurs les plus distingués. » — Raynal « On les traita avec les distinctions les plus distinguées. » — Voltaire « Je ne doute point que la postérité ne lui marque une place honorable et distinguée parmi les meilleurs raisonneurs et les plus profonds métaphysiciens de son siècle. » — J.-J. Rousseau

SYNONYMES
DISTINGUER, DISCERNER, DÉMÊLER. On distingue un objet par ses apparences ; on le discerne à ses signes exclusifs ; on le démêle à des signes particuliers qui le distinguent dans la foule des objets avec lesquels il se trouve mêlé. Il faut de la lumière, de l’intelligence et une application convenable pour distinguer ; de la science, de la sagacité, de la critique pour discerner ; de l’habileté, du travail, un esprit d’ordre et d’analyse pour démêler. Pour reconnaître les objets, il faut les avoir bien distingués ; pour choisir entre des choses semblables, il faut savoir discerner ; pour rétablir l’ordre des choses interverties, il faut les démêler.

DISTINGUER, SÉPARER. On distingue ce qu’on ne veut pas confondre ; on sépare ce qu’on veut éloigner. Les idées qu’on se fait des choses, les qualités qu’on leur attribue, les égards qu’on a pour elles et les marques qu’on leur attache ou dont on les désigne servent à les distinguer. L’arrangement, la place, le temps et le lieu servent à les séparer. Vouloir trop se distinguer des personnes avec qui l’on vit, c’est leur donner occasion de se séparer de nous. La différence des modes et du langage distingue plus les nations que celle des mœurs. L’absence sépare les amis sans désunir leurs cœurs. »

Auteur du dictionnaire : Émile Littré (1801–1881).

Source : Dictionnaire de la langue française (communément appelé « Le Littré »), section des articles et synonymies

« L’écoute flottante est une écoute profonde

Attention : nous ne proposons pas d’écouter autre chose à la place, mais d’écouter autre chose en plus. Et il s’agit de choisir quelque chose de mineur, de périphérique qui ne vous capte pas trop au détriment de votre travail.

L’écoute flottante met en lumière un aspect essentiel de l’écoute active qui va au-delà de simplement entendre ce que l’on veut entendre. L’idée ici est de prêter attention à ce qui est périphérique, souvent invisible ou négligé, mais qui a pourtant une grande valeur dans le processus de compréhension et de prise de décision.

Il ne s’agit pas de se focaliser sur un aspect secondaire ou « mineur » à la place du principal, mais d’élargir notre champ de perception en y intégrant des éléments subtils et souvent inaperçus. »

Paul Devaux

Trier, pondérer, ordonner, articuler : épistémologie de la preuve historique multiple à l’ère de l’IA, des causes obscures et du risque d’autodafé

TL;DR

  • « Le point de convergence le plus solide des épistémologues de l’histoire (Bloch, Veyne, Ricœur, Prost) est qu’une donnée nouvelle ne se pondère jamais isolément, « source par source », mais par sa capacité à reconfigurer une intrigue (Veyne) ou une représentance (Ricœur) cohérente : un afflux massif et hétérogène de matériaux apportés par l’IA ne « pèse » rien par son seul volume — il ne pèse que rapporté à un questionnaire critique explicite. La règle directement transposable à l’« historiographie augmentée » : marquer FAIT (établi par recoupement de traces), INFÉRENCE (rétrodiction assumée, au sens de Veyne) et INCERTITUDE (probabilité, contingence irréductible).
  • Le versant IA est un débat vif et NON tranché, et il faut le présenter comme tel. La figure séduisante de « l’historien philosophe de la preuve » prêtée à Raphaël Doan doit être maniée avec une grande prudence épistémique : plusieurs des formules les plus frappantes qu’on lui attribue (« hallucine un passé sans aspérités », « texture de réalité à ce qui n’a pas eu lieu », « frontière invisible entre le fait sédimenté et la probabilité statistique ») ne sont pas attestées verbatim, et le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH) lui reproche frontalement d’offrir des arguments au négationnisme. Le risque le mieux documenté n’est pas l’erreur ponctuelle mais le biais de numérisation (Milligan) et la texture de réalité du faux génératif.
  • Contre le double péril symétrique — l’« autodafé » (rejet en bloc des travaux anciens à la lumière d’un élément nouveau) et la fétichisation (conservation non critique du savoir périmé) — la voie défendable est la révision permanente rigoureusement distinguée du révisionnisme abusif (Vidal-Naquet), couplée à un doute fécond (Montaigne, Socrate, Mattei, Bergson) et à une vigilance constante sur les causes psychologiques subtiles de l’aveuglement (Bloch, Fischer, Butterfield).

Key Findings

1. Il n’existe pas de « loi » de pondération de la preuve, mais une logique de l’intrigue et de la rétrodiction. C’est l’apport central de Paul Veyne (Comment on écrit l’histoire, Seuil, 1971) : l’histoire n’a pas de méthode au sens des sciences nomologiques — « les historiens n’en utilisent en réalité aucune » — parce qu’elle se déroule dans le « sublunaire », domaine du contingent, et non dans le ciel des lois toujours vraies. Elle ordonne ses faits dans une intrigue, définie comme un « mélange très humain et très peu scientifique de causes matérielles, de fins et de hasards ». La pondération d’une donnée nouvelle est donc une opération de rétrodiction (remonter de l’effet à une cause présumée), qui doit être explicitement marquée comme hypothèse et non comme fait établi. C’est le socle théorique le plus directement opérationnel pour qui veut articuler FAIT / INFÉRENCE / INCERTITUDE.

2. La causalité historique est multiple, obscure et non proportionnelle — et c’est un acquis disciplinaire, non une faiblesse à corriger. De Marc Bloch (la critique de « l’idole des origines », c’est-à-dire la confusion entre filiation et explication) à Veyne (refus des lois historiques), la tradition rejette la causalité linéaire et proportionnelle entre cause et effet. La transposition gaullienne de Bergson en est l’expression la plus dense et la plus utile : penser l’action et le passé dans un temps « créateur » qui contrevient à la liaison nécessaire entre cause et effet.

3. Le versant IA est un champ conflictuel où les experts divergent ouvertement. Le biais de numérisation (Milligan) et la critique du distant reading (controverse Moretti) montrent que le débat porte moins sur les capacités de l’outil que sur la déformation silencieuse qu’il introduit dans la sélection et la pondération des sources. La position de Doan est, elle, publiquement contestée.

4. Le risque d’« autodafé » épistémique se traite par la distinction cardinale révision / révisionnisme. Toute histoire digne de ce nom est révision permanente (Vidal-Naquet) ; le révisionnisme abusif est une « entreprise de déréalisation ». Le cas de Lorenzo Valla démontant la Donation de Constantin (1440) prouve qu’un élément critique nouveau, bien conduit, révise et invalide un document sans pour autant « brûler en bloc » l’ensemble du savoir antérieur.


Details

A. Épistémologie de la preuve et de la causalité historique multiple / non linéaire

Marc Bloch (Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, rédigé 1941-1943, publié de façon posthume en 1949 par Lucien Febvre) fournit deux outils encore inégalés. D’abord la critique de « l’idole des origines », qu’il qualifie d’« idole de la tribu des historiens » : « Pour le vocabulaire courant, les origines sont un commencement qui explique. Pis encore : qui suffit à expliquer. » Le danger pour l’historien — et a fortiori pour l’historien « augmenté » par l’IA, qui peut faire remonter mécaniquement des chaînes causales — est précisément de « confondre une filiation avec une explication ». Ensuite, le primat de comprendre sur juger (« Juger ou comprendre ? »), Bloch proscrivant le jugement de valeur comme « satanique ennemi de la véritable histoire ». La pondération d’une donnée nouvelle ne doit donc jamais traiter l’antériorité chronologique comme une cause, ni l’explication comme un verdict. Amazon FranceMoodle@Units

Paul Veyne est le pivot de la réflexion sur la causalité non linéaire. Son chapitre « Causalité et rétrodiction » distingue deux situations souvent confondues : soit l’historien lit dans les documents une intrigue (« la fiscalité a rendu le roi impopulaire »), soit il suppose une cause par rétrodiction (« il remonte, de l’impopularité, à une cause présumée, à une hypothèse explicative »). Pour l’historiographie augmentée, c’est la grille de marquage la plus précieuse : il faut distinguer ce que les sources établissent de ce que l’inférence rétrodictive ajoute. Veyne soutient en outre, dans une thèse débattue, que « l’Histoire n’existe pas » comme science autonome et que la sociologie « est une histoire qui s’ignore » — positions vivement contestées (Aron, l’école des Annales), à présenter comme un pôle du débat et non comme un consensus. Clio Texte

Paul Ricœur (Temps et récit, 3 t., 1983-1985 ; La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, 2000) introduit le concept décisif de représentance : la prétention de l’histoire à « tenir lieu » du passé absent, à le « rendre présent et parler en son nom ». Ricœur distingue rigoureusement l’ambition véritative de l’histoire et l’ambition de fidélité de la mémoire, et met explicitement en garde « contre l’indistinction épistémologique entre fiction et histoire » — avertissement directement pertinent face à l’IA générative. Pour Ricœur, l’histoire reste une « connaissance indirecte du passé, médiatisée par des traces », visant une vérité « toujours approximative, révisable, contestable » — ce qui ne signifie nullement que « toutes les versions se valent » : « certaines sont mieux documentées, plus rigoureuses, plus honnêtes intellectuellement que d’autres ». C’est l’antidote conceptuel exact au relativisme que pourrait induire la prolifération des passés algorithmiques. Philosophes + 2

Antoine Prost (Douze leçons sur l’histoire, Seuil, 1996) et E. H. Carr (What is History?, 1961) complètent ce socle : Carr insiste sur la dimension dialogique de l’histoire — les faits sont façonnés par les questions que l’historien pose et par le contexte qu’il habite. R. G. Collingwood apporte la re-effectuation (re-enactment) de la pensée du passé dans l’esprit de l’historien. Ces trois auteurs convergent : la donnée n’est jamais brute, elle est toujours déjà sélectionnée par un questionnement — ce qui condamne l’illusion d’une IA livrant des « faits » neutres.

Reinhart Koselleck (Begriffsgeschichte) fournit l’outillage temporel : le temps historique naît de la tension entre « espace d’expérience » et « horizon d’attente », et la modernité se caractérise par leur écart croissant (« Plus mince est l’expérience, plus grande devient l’attente »). François Hartog (Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, 2003) en tire la notion de présentisme : un « présent monstre », « gros d’un passé qui ne semblerait plus pouvoir être dépassé et phagocytant toujours un peu plus un avenir devenu source d’angoisses ». C’est une grille puissante pour comprendre pourquoi l’IA — machine d’un présent perpétuel, sans véritable épaisseur de durée — tend à brouiller les régimes d’historicité. La validité même du « présentisme » comme régime constitué est toutefois débattue (voir la critique d’Espacestemps.net notant que Koselleck ne parlait que de la sortie du « progressisme radical ») : à signaler comme hypothèse plutôt que comme fait. Pierre Nora ajoute l’opposition mémoire / histoire (les « lieux de mémoire »). Hayden White (Metahistory, 1973) radicalise le tournant narratif : l’histoire serait une mise en intrigue tropologique, thèse féconde mais accusée de relativisme — un autre pôle non tranché du débat. En-finir-avec-ce-monde + 2

Carlo Ginzburg offre les contre-mesures les plus directement utiles contre les travers de l’IA. Le paradigme indiciaire (« Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, novembre 1980), issu de la méthode d’attribution de Morelli, de Freud et de Sherlock Holmes, valorise l’attention au détail « négligeable » — précisément ce que la lecture massive et statistique tend à écraser. La microhistoire (avec Carlo Poni, « La micro-histoire », Le Débat, 1981) et la lecture « à rebrousse-poil » (lire les témoignages « contre les intentions de ceux qui les ont produits, […] chaque texte renferm[ant] des éléments qui échappent au contrôle de son auteur ») exigent la lenteur — Ginzburg avertit explicitement que la lecture lente est une condition nécessaire mais non suffisante. Le contraste avec le fast reading et le distant reading est frontal et fructueux à exploiter. Clio TexteCairn.info

Le nœud gaullien-bergsonien de la causalité obscure. Charles de Gaulle, dans Le Fil de l’épée (1932), s’appuie sur L’Évolution créatrice de Bergson pour fonder une « doctrine des circonstances ». Michel Desvignes (« Bergson et de Gaulle », dans le Cahier de l’Herne Charles de Gaulle, 1973, republié par la Fondation Charles de Gaulle) montre la filiation : à la durée bergsonienne, « force créatrice qui […] fait surgir à chaque instant des nouveautés imprévisibles » (« le temps est invention ou il n’est rien du tout »), répond chez de Gaulle l’idée que « ce qui eut lieu n’aura plus lieu, jamais, et l’action, quelle qu’elle soit, aurait fort bien pu ne pas être ou être autrement ». De Gaulle en tire deux maximes opératoires recensées par la Fondation : « c’est sur les contingences qu’il faut construire l’action » et le rejet de la tentation de l’intelligence d’« édifier des doctrines a priori et prétendre imposer à l’action, en dépit des contingences, les conclusions absolues qu’elle tire de l’abstraction ». L’épistémologie gaullienne est ainsi une épistémologie de la complexité irréductible : les « sombres lois » qui dominent les nations ne sont pas déductibles a priori. Cette transposition est elle-même un objet de débat savant : Kévin Maquet (« Usages de Bergson dans Le Fil de l’épée », mémoire HAL/DUMAS, 2015) pose explicitement la question de savoir si de Gaulle propose « une trahison de la pensée de Bergson, ou […] une interprétation plus fidèle qu’il n’y paraît » — débat non tranché, à présenter comme tel. charles-de-gaulle + 4

La critique de la téléologie. Herbert Butterfield (The Whig Interpretation of History, 1931) constitue la matrice anti-téléologique : il dénonce la « whig history » qui « juge le passé à travers le prisme du présent », transforme l’histoire en « morality play » où les vainqueurs ont toujours raison, et « ratifie » comme inévitable l’ordre présent. Owen Chadwick a noté que ce livre « mit les historiens dans un état d’auto-analyse et de scrupule ». À signaler comme débat non clos : le « das Herbert Butterfieldproblem » (formule de J.G.A. Pocock) — la tension entre l’anti-téléologie de 1931 et le patriotisme téléologique assumé de The Englishman and His History (1944). Du côté français, Alain Corbin incarne l’attention à la contingence et à l’événement singulier (jusqu’à reconstituer le monde d’un inconnu, Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot), antidote méthodologique au déterminisme rétrospectif. SpringerCambridge Core

B. Le versant IA + histoire / humanités numériques

Le biais de numérisation est l’acquis empirique le plus solide de ce versant. Ian Milligan (professeur à l’Université de Waterloo), dans son article fondateur « Illusionary Order: Online Databases, Optical Character Recognition, and Canadian History, 1997–2010 » (Canadian Historical Review, vol. 94, n° 4, décembre 2013, p. 540-569), a démontré chiffres à l’appui que la numérisation déforme l’historiographie : les thèses canadiennes citaient le Toronto Star 74 fois en 1998 (sur 67 thèses) contre 753 fois en 2010 (sur 69 thèses), simple effet de la mise en ligne de la base. Sa formule — « Databases are skewing our research » — résume le danger : on cite ce qui est numérisé et facilement accessible, non ce qui est le plus pertinent, et cela « sans que les chercheurs concernés ne reconnaissent ou n’apprécient eux-mêmes l’impact de leurs pratiques ». Milligan souligne aussi le taux d’erreur significatif de l’OCR. Tim Hitchcock, dans la même veine critique, qualifie l’usage non critique des sources numérisées de « roulette dressed up as scholarship » (« de la roulette déguisée en érudition »). Dans The Transformation of Historical Research in the Digital Age (Cambridge UP, accès libre), Milligan généralise : « nous sommes tous numériques désormais », tous les historiens — pas seulement les digital historians — voyant leur flux de travail façonné par « des algorithmes qu’ils comprennent rarement ». Recommandation directe pour l’historiographie augmentée : documenter explicitement le périmètre de numérisation comme une variable biaisante, au même titre qu’on critique une source. Cambridge Core + 2

La controverse Moretti structure le débat méthodologique. Franco Moretti (Stanford Literary Lab) a opposé le distant reading — analyse quantitative de vastes corpus — au close reading, qu’il dénonce comme une « submission théologique » à un canon de quelques textes. Ses critiques (recension de Distant Reading, Digital Humanities Quarterly, 2014) lui reprochent de « surestimer l’objectivité scientifique de ses analyses tout en sous-estimant les histoires productives de doute, d’échec et de compromis ». Le débat « zooming in / zooming out » (close vs distant) reste ouvert ; la position d’équilibre dominante est celle d’une critical digital humanities combinant les deux échelles — pertinente pour articuler données massives et lecture fine de l’indice. WikipediaDigital Humanities Quarterly

Le cas Raphaël Doan : un débat à manier avec une rigueur épistémique maximale. Doan, agrégé de lettres classiques (ENS, ENA), magistrat et cofondateur du laboratoire Vestigia, a publié Si Rome n’avait pas chuté (Passés composés, mai 2023), présenté par l’éditeur comme « le premier livre d’histoire écrit et illustré avec une intelligence artificielle » (texte et images générés via GPT, sous la direction et le commentaire critique de l’historien) ; l’ouvrage a reçu le prix Bonnefous de l’Académie des sciences morales et politiques. Le dispositif lui-même est instructif : la RTS observe que GPT est « une machine qui aligne des mots en suivant une logique statistique » dont « la véridicité n’est pas le problème », et que l’intérêt réside dans les commentaires de l’historien qui « recadrent » la machine — illustration concrète de la frontière entre récit plausible et fait établi. Vision-conferences-talks + 2

Mise en garde épistémique de premier ordre : parmi les formulations spectaculaires souvent prêtées à Doan, plusieurs ne sont attestées dans aucune source publique vérifiable — notamment « hallucine un passé sans aspérités », « donne une texture de réalité à ce qui n’a pas eu lieu », l’historien devenu « philosophe de la preuve », et « tracer la frontière invisible entre le fait sédimenté et la probabilité statistique ». Ces formules paraissent être des reconstructions ou paraphrases stylistiques, et ne doivent pas être citées comme verbatim. Ce qui est attesté mot pour mot : dans « Toutes les images sont-elles truquées ? L’IA à l’ère de la méfiance généralisée » (Le Grand Continent, 29 août 2024), Doan écrit : « Alors que la photographie a cessé d’être une preuve du réel, chaque image devient un objet de méfiance et nous pose une question vertigineuse : que faut-il montrer pour être cru ? » Il y ajoute que l’IA « ne va pas nous rendre plus crédules — mais beaucoup plus sceptiques » et file la métaphore d’un « retour au monde d’avant 1839 » (avant la photographie). Par ailleurs, sur le versant créatif, Doan assume publiquement l’« hallucination » comme ressource uchronique (« l’IA est capable d’halluciner des choses qui ne se sont jamais produites tout en s’inspirant de données réelles » — Le Nouvel Esprit Public, février 2024) — sens valorisant, à l’exact opposé d’une dénonciation du « passé sans aspérités ». Confondre les deux serait une erreur d’attribution. Le Grand Continent + 3

Le débat est explicitement conflictuel. Le Comité de Vigilance face aux Usages publics de l’Histoire (CVUH) a publié « Un « historien » au service de l’Intelligence Artificielle » (cvuh.hypotheses.org/1304, 19 juin 2023), réquisitoire visant l’entretien de Doan par Alexandre Devecchio (Le Figaro, repris dans Le Soir, 20 mai 2023). Le CVUH y soutient que relativiser la valeur probante de la photographie offre une « aubaine » au négationnisme : « Son interlocuteur négationniste aura beau jeu de lui rétorquer que « l’historien » R. Doan conteste que la photographie a jamais été une preuve de vérité ! », en mobilisant à l’appui Un album d’Auschwitz de Tal Bruttmann, Stefan Hördler et Christoph Kreutzmüller (Seuil, 2023). C’est précisément le type de débat vif et non tranché que le chercheur en historiographie augmentée doit cartographier sans le clore : la même observation technique (l’IA dissout la distinction vrai/faux des images) peut nourrir soit une salutaire montée du scepticisme méthodique, soit une dangereuse banalisation du doute généralisé. Le risque institutionnel parallèle est massif et chiffré : selon des études relayées par LeMagIT, les fraudes liées aux deepfakes et aux documents synthétiques auraient bondi en France depuis 2024 — la falsification documentaire algorithmique n’est plus une hypothèse mais une menace mesurée. CVUH + 2

C. Les biais cognitifs appliqués au raisonnement historique et le doute fécond

David Hackett Fischer, Historians’ Fallacies: Toward a Logic of Historical Thought (Harper & Row, 1970), reste l’ouvrage de référence. Il propose une taxonomie des sophismes du raisonnement historique organisée en trois grandes sections — fallacies of inquiry (de l’enquête), fallacies of explanation (la plus fournie), et fallacies of argument — dont le sophisme post hoc, la confusion corrélation/causalité, la « cause mécaniste » (empruntée à R. M. McIver), la « preuve hypostasiée », ou la « tunnel history » (empruntée à J. H. Hexter). Fischer pose que l’histoire est avant tout une discipline de résolution de problèmes (« the historian asks pertinent questions and then develops a logical paradigm to answer them ») et qu’une logique tacite peut être explicitée pour améliorer le raisonnement. La critique récurrente de l’ouvrage — son « fallacy gun » abat indistinctement Marx, Freud ou les grands historiens au risque du nitpicking — est elle-même un enseignement : traquer le sophisme ne doit pas conduire à jeter en bloc une œuvre par ailleurs féconde (lien direct avec le risque d’autodafé, partie D). ThriftBooks + 3

Les biais à intégrer systématiquement dans la pondération : le biais de confirmation (sélectionner les données confortant l’hypothèse) ; l’égocentrisme et l’ethnocentrisme (juger les sociétés du passé à l’aune de la sienne) ; l’anachronisme psychologique (prêter aux acteurs du passé nos catégories mentales) ; le présentisme moral (Butterfield) ; et l’aveuglement que Bloch nomme les causes « subtiles, non suffisantes mais quand même présentes » — ces facteurs ténus qui échappent à la causalité grossière. Paul-François Paoli prolonge la réflexion sur l’aveuglement idéologique des intellectuels (par ex. La Tyrannie de la faiblesse, 2010) ; mais ses essais relèvent de la polémique d’opinion plus que de l’épistémologie académique et doivent être cités avec circonspection, comme symptôme et non comme autorité. La tradition Aristote/Littré sur la bêtise comme défaut de discernement couplé à la certitude péremptoire reste l’arrière-plan pertinent : le danger n’est pas l’ignorance mais l’ignorance certaine d’elle-même.

Le doute fécond est l’antidote structurel. Socrate (« je sais que je ne sais rien ») et surtout Montaigne fournissent la posture : « qui veut guérir de l’ignorance, il faut la confesser » et « il y a quelque ignorance forte et généreuse » (Essais) — l’ignorance assumée comme condition du savoir, non comme son contraire. Jean-François Mattei (Le Doute en médecine) distingue le doute pratique (qui doit se résoudre dans l’action) du doute théorique (qui peut rester ouvert), articulation directement transposable à l’historien-décideur qui doit conclure tout en restant révisable. La formule bergsonienne « agir en homme de pensée et penser en homme d’action » — que Bergson proposait comme devise « au philosophe, et même au commun des hommes » — capture cet équilibre : penser sans paralyser l’action, agir sans renoncer à la réflexivité. Pour l’historiographie augmentée, cela se traduit par une règle : trancher provisoirement (FAIT) tout en gardant ouverte la révision (INCERTITUDE). Collegesuperieur

D. Le risque d’« autodafé » épistémique et la péremption du savoir

La distinction cardinale est révision / révisionnisme. Comme le formule la tradition issue de Pierre Vidal-Naquet (Les Assassins de la mémoire, 1987) : « si l’écriture de l’histoire est par définition révision, interrogation critique des sources et documents, le révisionnisme lui est une entreprise de déréalisation de l’histoire ». Tout historien « se doit donc d’être révisionniste » au sens propre — de nouvelles sources, de nouvelles approches, la levée de barrières idéologiques imposent de réviser — mais le révisionnisme abusif (négationnisme) « nie les principes de base de la vérité historique ». La gestion de la péremption se joue dans cet entre-deux : ni autodafé (rejet massif d’œuvres anciennes au seul motif qu’un élément nouveau apparaît), ni fétichisation (sacralisation non critique de travaux dépassés). Larousse + 2

Le modèle Valla est l’archétype de la révision légitime. En 1440, Lorenzo Valla, dans le De falso credita et ementita Constantini donatione, démontre par une critique « tout à la fois juridique, historique et philologique » que la Donation de Constantin est un faux (relevant par exemple que la concession de la primauté sur Constantinople était impossible, la ville n’existant pas sous les consulats invoqués). Cet acte est tenu pour fondateur de la critique textuelle moderne (l’édition française est préfacée par Ginzburg). Sa leçon pour l’ère de l’IA : un élément critique nouveau, rigoureusement conduit, invalide un document précis sans détruire en bloc l’édifice du savoir — exactement la posture à opposer à la tentation d’« autodafé » que pourrait susciter un afflux de données nouvelles. Cairn + 2

Le cas Carlyle / Michelet incarne la tension récit vs rigueur et la péremption par évolution des critères : Vidal-Naquet cite l’œuvre de Michelet « construisant au XIXᵉ siècle une patrie française éternelle, à travers une lecture romantique (et parfois romanesque) des faits historiques » — un grand récit aujourd’hui périmé dans ses présupposés mais non sans valeur historiographique. La bonne pratique n’est pas de brûler Michelet, mais de le réévaluer en le replaçant dans son régime d’historicité (Hartog), c’est-à-dire de pondérer un travail ancien à l’aune des critères de son temps tout en mesurant son obsolescence par rapport aux nôtres. Wikipedia


Recommendations

Étape 1 — Instituer un marquage épistémique tripartite systématique. Pour chaque énoncé, distinguer FAIT (établi par recoupement convergent de traces indépendantes), INFÉRENCE (rétrodiction explicite au sens de Veyne, présentée comme hypothèse causale révisable) et INCERTITUDE (probabilité, contingence irréductible, zone d’ombre causale assumée à la Bloch/de Gaulle). Seuil de bascule : une INFÉRENCE ne devient FAIT que lorsqu’au moins deux sources de nature indépendante la corroborent et qu’aucune ne la contredit frontalement.

Étape 2 — Pondérer par l’intrigue, jamais par le volume. Refuser le réflexe quantitatif. Une donnée massive issue de l’IA ne « pèse » qu’une fois rapportée à un questionnaire critique explicite et intégrée à une intrigue intelligible (Veyne) ou à une représentance assumée (Ricœur). Benchmark qui change la décision : si un corpus algorithmique modifie la conclusion, exiger une vérification par close reading ginzburgien d’un échantillon d’indices, sous peine de céder au distant reading non critique.

Étape 3 — Documenter le biais de numérisation comme une critique de source à part entière. Sur le modèle de Milligan, consigner systématiquement : qu’est-ce qui est numérisé / non numérisé dans le corpus ? quel est le taux d’erreur OCR ? le moteur de recherche est-il opaque ? Traiter l’accessibilité numérique comme une variable biaisante au même titre que la provenance d’une archive. Seuil : ne jamais conclure sur la fréquence d’un terme ou d’un thème sans avoir établi la représentativité du sous-corpus numérisé.

Étape 4 — Traiter l’IA générative comme producteur d’hypothèses, jamais de preuves, et tracer explicitement la frontière fait / probabilité statistique. Suivre le dispositif de Si Rome n’avait pas chuté (la machine propose, l’historien recadre) mais inverser la charge de la preuve : tout énoncé généré est présumé INCERTITUDE jusqu’à validation par source primaire. Garde-fou impératif : ne jamais citer une formulation attribuée à un auteur (en particulier Doan) sans vérification verbatim — et signaler le débat CVUH lorsqu’on mobilise sa position, car la même observation technique peut servir le scepticisme méthodique ou la banalisation négationniste.

Étape 5 — Réviser sans brûler : appliquer le modèle Valla à la péremption. Face à un travail ancien contredit par un élément nouveau, invalider le point précis par critique argumentée plutôt que rejeter l’œuvre en bloc ; replacer le travail périmé dans son régime d’historicité (Hartog) avant de le déclasser. Seuil d’« autodafé » justifié : seul un faux avéré (type Donation de Constantin) ou une falsification délibérée justifie le retrait complet ; une simple obsolescence des conclusions appelle réévaluation, non destruction.

Étape 6 — Cultiver le doute fécond comme discipline, pas comme posture. Confesser l’ignorance (Montaigne), distinguer doute pratique (à résoudre pour conclure) et doute théorique (à garder ouvert), et soumettre ses propres conclusions à la chasse aux sophismes de Fischer — tout en se gardant du nitpicking qui « enterre les grands penseurs » sous les erreurs mineures.


Caveats

  • Sourcing le plus fragile, signalé explicitement : plusieurs citations spectaculaires attribuées à Raphaël Doan (« passé sans aspérités », « texture de réalité à ce qui n’a pas eu lieu », « philosophe de la preuve », « frontière entre le fait sédimenté et la probabilité statistique ») n’ont pu être vérifiées verbatim dans aucune source publique et ne doivent pas être présentées comme des citations exactes. La seule formule attestée mot pour mot porte sur la photographie qui « a cessé d’être une preuve du réel » (Le Grand Continent, 29 août 2024). L’« hallucination » est, chez Doan, une notion valorisée pour l’uchronie, non une critique.
  • Débats explicitement non tranchés à ne pas refermer artificiellement : la thèse de Veyne (« l’Histoire n’existe pas » comme science) ; le narrativisme de Hayden White (accusé de relativisme) ; la validité du « présentisme » de Hartog (Koselleck ne visait que le progressisme radical) ; la fidélité de la lecture gaullienne de Bergson (Maquet) ; le « Butterfieldproblem » ; la portée du close vs distant reading (Moretti et ses critiques).
  • Sources à statut inégal : Paul-François Paoli relève de l’essai d’opinion polémique, non de l’épistémologie académique, et est cité ici comme symptôme du thème de l’aveuglement intellectuel, non comme autorité. Les chiffres sur l’explosion des fraudes par deepfake proviennent d’études commerciales (Sumsub, Ipsos, relayées par LeMagIT) et doivent être traités comme des ordres de grandeur, non comme des données académiques validées.
  • Lacune assumée : faute de budget de recherche résiduel, les positions précises d’Alain Corbin sur la contingence et de Montaigne (citations exactes des Essais) reposent sur des sources de seconde main ou sur la mémoire savante consolidée plutôt que sur une vérification primaire ; à confirmer sur édition de référence avant publication formelle. »

LE MAÎTRE DES OMBRES — édition définitive : distinguer, discerner, démêler

Script de podcast — dialogue Lucas & Sophie (épisode long format, ~90-120 min)

« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «

« Mir fällt zu Hitler nichts ein »

 « À propos de Hitler, rien ne me vient à l’esprit. »

Karl Krauss

 « Sous ce titre qui renvoie au Faust de Goethe, voici une des plus saisissantes réflexions sur le nazisme produite, en temps réel, par l’esprit le plus admiré et le plus haï de ses contemporains. Comme le Journal du romaniste Victor Klemperer, Troisième nuit de Walpurgis ne fut pas publiée intégralement du vivant de son auteur. Comme Le Docteur Faustus de Thomas Mann (1943-1947), ce texte se saisit de la figure du pacte de l’intellectuel avec le diable pour décrire les noces du national-socialisme et de la culture allemande.

De la nuit qui s’abat, le satiriste viennois Karl Kraus ne verra que le début puisqu’il meurt en 1936, deux ans avant que l’Autriche ne soit submergée par la vague brune à laquelle l’ »austro-fascisme » du chancelier Dollfuss, soutenu par Kraus au scandale de ses amis de gauche, n’a offert qu’un rempart dérisoire.

Mais au-delà des excès et des erreurs d’appréciation, le dernier texte de Kraus demeure époustouflant de lucidité. Dès les premiers mois, le satiriste a presque tout compris. Le nazisme n’était pas indéchiffrable. Il suffisait de le lire, et notamment de lire sa presse. Car la logique qui mène au meurtre commence par la corruption du langage.

Kraus suit ainsi, pas à pas, la détérioration des esprits par la propagande. Il pointe, exemple entre mille, dans la Frankfurter Zeitung, le ralliement d’un Heidegger ­ – « penseur (…) qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes » . De même écrase-t-il de son mépris le poète Gottfried Benn, dissimulant sous une quête des origines un vœu de « retour à la barbarie » .

Mais Kraus, maître à penser des plus grands noms d’une civilisation de langue allemande en plein naufrage, de Walter Benjamin à Elias Canetti, fait aussi sentir qu’il n’a plus sa place dans cette Apocalypse. Il met son manuscrit, composé entre juin et septembre 1933, sous le boisseau. Puis en juillet 1934, avec un art consommé de la prétérition, il en publie de larges extraits, sous le titre de Warum Die Fackel nicht erscheint (« Pourquoi La Torche ne paraît pas » ­ – Die Fackel, le journal fondé en 1899 et qu’il avait fini par rédiger seul).

L’assassinat de l’écrivain juif Theodor Lessing, le 31 août 1933, a peut-être incité Kraus à la prudence. Ironie sinistre de l’histoire, Lessing était l’un de ceux qui avaient rangé Kraus dans leur galerie des auteurs juifs de La Haine de soi (1930)…

Mais la première phrase en forme d’aveux scandaleux sous la plume d’un graphomane capable de mener campagne pour « une virgule mal placée » : « Mir fällt zu Hitler nichts ein » (« A propos de Hitler rien ne me vient à l’esprit » ) donne une autre piste de lecture pour ces centaines de pages censées illustrer ce manque d’inspiration prétendu. Comme le suggère le philosophe Jacques Bouveresse dans son essai introductif : quand l’événement outrepasse la verve, l’imagination voire l’entendement du plus grand des polémistes, l’interventionnisme intellectuel éprouve ses limites. L’heure est à l’action ou, pour les clercs qui ne veulent pas trahir, au silence. »

Le nazisme ou les limites de l’intelligence

« Sous ce titre qui renvoie au Faust de Goethe, voici une des plus saisissantes réflexions sur le nazisme produite, en temps réel, par l’esprit le plus admiré et le plus haï de ses contemporains. »

Nicolas Weill, pour le Journal LE MONDE, Publié le 09 juin 2005 à 17h36, modifié le 09 juin 2005 à 19h29

« Malgré cette rupture idéologique profonde, Hitler défendit Canaris contre les critiques de la SS pendant des années. Lorsque la Gestapo enquêta sur les activités suspectes d’Oster (le bras droit de Canaris), Hitler ordonna à Canaris de se joindre à Heydrich pour mener l’enquête. Canaris « démontra une grande résilience et flexibilité en prenant l’enquête en main, en la dirigeant, puis en la laissant tomber discrètement ». Un officiel de la Gestapo se lamenta plus tard : « Il tira la laine sur les yeux de tout le monde — Heydrich, Himmler, Keitel, Ribbentrop, même le Führer lui-même ».

La confiance de Hitler s’éroda progressivement à partir de 1939 en raison d’une série d’« échecs » du renseignement délibérément orchestrés par Canaris. En septembre 1939, Canaris avertit Hitler d’une offensive française massive près de Sarrebruck — Hitler ne le crut pas et eut raison, aucune offensive ne se produisit. Hitler « se souviendrait de cet incident particulier » et du fait qu’ »il avait eu raison et Canaris avait eu tort ». En novembre 1942, l’opération Torch (invasion alliée de l’Afrique du Nord) constitua un désastre du renseignement : « les transports et navires de guerre alliés traversèrent le détroit de Gibraltar, et le chef de l’Abwehr ne savait apparemment rien ». En janvier 1944, Canaris informa le maréchal Kesselring « qu’il n’y avait pas lieu de craindre une invasion alliée dans un avenir proche » — au moment exact où 250 navires britanniques et américains transportant 50000 soldats approchaient d’Anzio. »

## Face aux cadres nazis : le stratège au visage de poker

« Les descriptions de son comportement en présence d’Hitler et des dignitaires nazis révèlent un homme maîtrisant parfaitement ses réactions. Les témoins décrivent **« un stratège maître au visage de poker, de sang-froid, réagissant rapidement, doué d’instincts sûrs »**. Cette maîtrise de soi lui permit des exploits de sabotage remarquables.

L’exemple le plus frappant concerne l’**Opération Felix** — le plan d’Hitler pour capturer Gibraltar via l’Espagne. Canaris réussit à torpiller cette opération en conseillant secrètement Franco de résister aux demandes allemandes, tout en présentant simultanément à Hitler des rapports pessimistes sur la faisabilité logistique de l’attaque. Ce double jeu exigeait une capacité de dissimulation parfaite lors de réunions où la moindre hésitation pouvait s’avérer fatale.

Son humour noir révélait un cynisme protecteur. Durant l’un de ses voyages en Espagne, il se mettait au garde-à-vous dans sa voiture décapotée et faisait le salut hitlérien chaque fois qu’il passait devant un troupeau de moutons, expliquant : **« On ne sait jamais si l’un des gros bonnets du parti n’est pas dans le groupe. »** Il qualifiait son supérieur direct, Wilhelm Keitel — son exact opposé en tempérament — de **« blockhead »** (imbécile).

Malgré son apparence négligée et sa petite taille (moins de **1,63 m**), Canaris exerçait une influence considérable lors de ses rencontres privées avec Hitler, sachant **« flatter expertement le Führer facilement manipulable »**. Cette capacité d’adaptation contextuelle lui permit de survivre presque une décennie dans l’un des environnements les plus dangereux de l’histoire. »

« La peur, et pas seulement la peur de (la demande de sécurité) mais la peur pour (qui est une véritable passion éthique) nous oriente donc aujourd’hui davantage que le désir du bon. L’éthique des anciens était sans doute davantage tournée vers le bien commun, sans prendre assez au sérieux la possibilité du malheur. Nous sommes peut-être un peu trop mus par la crainte du pire – et la peur des maux passés nous empêche souvent de voir venir les maux présents. Nous devons apprendre à sentir ce que nous faisons. «

L’éthique sans panique, Olivier Abel, Dans La bioéthique, pour quoi faire ? (2013), pages 288 à 291

« Question et recherche probabiliste plus large — quel était l’ensemble des voix lucides (états-majors alliés, chefs de renseignement comme Menzies, historiens rétrospectifs, et surtout de Gaulle dès Le Fil de l’épée) qui jugeaient la défaite allemande probable, voire structurellement programmée, en raison de défauts de commandement : démesure, mépris des limites de la raison stratégique, guerre sur deux fronts, et bascule décisive après l’entrée américaine et le soutien à l’industrie de guerre russe. »

Claude Ai, Recherche

« Blagues chuchotées et résistance passive sous le nazisme

« Les Flüsterwitze (blagues chuchotées) sont des plaisanteries satiriques diffusées discrètement dans l’Allemagne nazie. Compilées par H.-J. Gamm et disponibles en partie via German History in Documents, elles raillaient la propagande nazie, les camps et la censure du régime. Selon les historiens, ces plaisanteries « poked fun » (se moquaient) ouvertement des dirigeants (Goering, Goebbels, Hitler) et des réalités du régime. Leur existence indique la « soupape de décompression » psychologique des Allemands face à la terreur nazie. Voici quelques exemples illustrant cet humour noir :
Parodie de prière – « Cher Dieu, rends-moi muet pour que je n’aille pas à Dachau. » (détournant la prière traditionnelle « rends-moi pieux pour que j’aille au ciel »).

Concours de blagues Goebbels – un fausse compétition où le 1er prix est « cinq ans de prison », le 2e prix « trois ans à Dachau » et le 3e prix « une visite dans les caves de la Gestapo ».

Après un appel nazi à l’unité au Sportpalast – les mineurs de la Ruhr, bombardés, lancent aux pilotes britanniques : « Cher Tommy, continuez à voler… Volez plutôt vers Berlin, là-bas ils ont tous crié “Ja” ! »

Jeu de mots sur Berlin détruite – « Quelle ville a le plus de Warenhäuser (grands magasins) ? Berlin : partout où l’on regarde, il y avait des waren Häuser (“des maisons”, jeux de mots sur warenhäuser). »

« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »

Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »

« Selon plusieurs témoins et transcriptions partielles (notamment le journal d’Anthony Eden et les Minutes britanniques) :

Staline propose que, pour éviter toute résurgence militaire allemande, il faudrait exécuter entre 50 000 et 100 000 officiers allemands après la capitulation.

Churchill, horrifié, s’oppose immédiatement :

« Je ne permettrai jamais que des hommes soient tués après la guerre sans procès. »

Roosevelt, sur un ton d’humour noir, ajoute alors :

« Peut-être pourrions-nous en abattre seulement 49 000. »

Staline rit. Roosevelt aussi. Churchill, furieux, quitte presque la pièce.

C’est une scène presque théâtrale : trois chefs d’État en train de plaisanter, cyniquement, sur un massacre hypothétique — avec des vies humaines réduites à un chiffre, à une blague. »

« Dans la zone soviétique (printemps 1945 – 1946) :

Des centaines de milliers d’officiers et soldats allemands capturés ont été exécutés sommairement ou morts dans les camps de prisonniers soviétiques.

Sur les 3,3 millions de soldats allemands faits prisonniers par l’Armée rouge, environ 1,1 million sont morts en captivité (source : Rüdiger Overmans, Deutsche militärische Verluste im Zweiten Weltkrieg).

Les officiers étaient particulièrement ciblés : tortures, exécutions immédiates, déportations dans le Goulag.

Beaucoup furent considérés comme “criminels de guerre collectifs” — sans distinction entre SS, officiers du front ou logisticiens.

C’était, de fait, une vengeance de classe et de nation, conforme à la logique stalinienne. »

« Le témoignage du massacre de Będzin (septembre 1939) marque le tournant moral. Les troupes SS poussèrent 200 Juifs dans une synagogue puis y mirent le feu. « Tous brûlèrent à mort. Canaris fut choqué. » Il protesta auprès de Keitel : « Le monde tiendra un jour la Wehrmacht responsable. » Keitel l’avertit de ne pas poursuivre l’affaire car les ordres venaient de Hitler. En voyant Varsovie en flammes, Canaris s’exclama : « Les enfants de nos enfants devront porter le blâme de ceci. » »

« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des  « si j’avais pu » et des  « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin :  « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore.  », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément.  À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.

Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais.  »

Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)

« Céline tait donc le rôle que lui reconnaissent certains des écrivains les plus novateurs de son temps pour mieux présenter la littérature comme un univers pétrifié. L’indifférence qu’il affiche à l’égard de ces œuvres rend plus manifeste encore la distance qu’il entend prendre avec l’esprit du temps. On la voyait déjà se creuser en observant l’évolution de ses lectures. Jusqu’en 1944, sa pratique littéraire et ses idées en matière d’esthétique se développent au contact de textes contemporains des siens, ou d’œuvres qui, comme la sienne, sont en cours d’élaboration. L’intérêt que suscitent chez lui les livres d’Élie Faure ou les articles de Charles Dullin l’incitent même à prendre l’initiative d’entrer en contact avec leurs auteurs. Jusqu’aux pamphlets, ses écrits se nourrissent de ces dialogues – en particulier lorsqu’ils virent à la confrontation, et donnent à l’écriture cet élan polémique qui anime également les contributions de médecine sociale dans lesquelles le docteur Destouches signifie à ses collègues la supériorité de son savoir. Les pamphlets constituent le point d’orgue de ces échanges belliqueux qui mettent Céline aux prises avec les évènements de son temps. Ils témoignent – pour le pire – de sa volonté d’accélérer ou d’enrayer, par l’écriture, le cours des choses. À l’inverse, ses compagnonnages postérieurs à la seconde guerre mondiale accusent une volonté de s’extraire de son présent. Dans les dernières années de sa vie, l’écrivain converse volontiers avec des morts pour mieux juger ses contemporains et leur littérature, auxquels il ne trouve plus rien de vivant. Le désintérêt qu’il revendique pour les romans récents tient également au fait qu’il élabore depuis son exil danois une histoire de la littérature française dans laquelle ni la considération dont il jouit ni les œuvres susceptibles de prolonger la sienne ne peuvent trouver leur place. Elles s’accordent en effet bien mal avec ce récit dans lequel le véritable créateur se reconnaît à l’incompréhension, à la jalousie ou à la réprobation qu’il suscite nécessairement chez ses compatriotes. »

Dominique Rabaté

« L’affaire Blomberg-Fritsch (janvier-février 1938), au cours de laquelle Hitler élimine deux des chefs militaires les plus respectés sur la base d’accusations fabriquées par la Gestapo, est l’événement-tournant. William L. Shirer écrit dans son journal en février 1938 : « Blomberg et Fritsch, les deux hommes qui ont construit l’armée allemande, sont écartés. Hitler devient une sorte de Maître suprême de la guerre. » Canaris est, selon Höhne, « absolument stupéfait ». [INFÉRENCE] C’est à ce moment qu’il bascule de la prudence opportuniste à la résistance structurelle. »

« « Les chefs militaires allemands, qui eurent pour tâche d’orienter et de coordonner tant d’efforts, ont fait preuve d’une audace, d’un esprit d’entreprise, d’une volonté de réussir, d’une vigueur dans le maniement des moyens dont leur échec final n’a pas diminué le retentissement. Peut-être cette étude — ou plus exactement l’exposé même des faits qui en sont l’objet — fera-t-elle apparaître les défauts communs à ces hommes éminents : le goût caractéristique des entreprises démesurées, la passion d’étendre, coûte que coûte, leur puissance personnelle, le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi. Peut-être cette lecture donnera-t-elle à penser que, loin de combattre en eux-mêmes, ou tout au moins de dissimuler ces défauts, les chefs allemands les considérèrent comme des forces, les érigèrent en système, et que cette erreur a pesé d’un poids écrasant sur les principales péripéties de la guerre » (éd. Plon 1972, p. 11-12 ; éd. Perrin 2018, p. 51-52). InterforumBabelio« 

« Mais d’âpres et dégradantes querelles, des intrigues passionnées avaient abaissé, vis-à-vis d’eux-mêmes et devant l’opinion, les chefs civils de l’Allemagne. D’ailleurs, profitant de la faiblesse du souverain, et abusant de leur gloire, les chefs militaires avaient ôté au gouvernement l’autorité et le crédit. L’Allemagne constatait avec terreur qu’on avait faussé le jeu logique et nécessaire des pouvoirs dans l’État » (éd. Plon 1972, p. 156-157). « 

« Une sorte de stupeur morale saisit à la fois un souverain autoritaire et orgueilleux, un gouvernement jusque-là tenace, un monde politique docile, un commandement militaire confiant et résolu, une troupe obéissante et courageuse. Cette stupeur, comme par suite d’un fatal coup de baguette magique, annihila d’un seul coup les qualités de guerre du peuple allemand, et grossit soudain ses défauts. Ainsi, dans la bataille, la meilleure troupe surprise se trouve soudain sans valeur » (cité d’après l’éd. Perrin 2023, p. 198 ; correspondant à l’éd. Plon 1972, p. 186).

« Humour sardonique : mécanisme de défense. Anecdote rapportée par Lahousen : lors d’un voyage en Espagne en 1940, Canaris fait le salut hitlérien à un troupeau de moutons, disant : « Eux au moins, ils suivent. » »

« Cette recherche révèle qu’Hitler combinait des peurs stratégiques réelles avec un fanatisme idéologique, que ses erreurs découlaient de son caractère autant que de son manque de formation, et que l’opposition militaire et du renseignement allemande reconnaissait dès 1938 qu’il menait l’Allemagne vers la catastrophe. Tous les avertissements précis de Bismarck se matérialisèrent sous Hitler : guerre sur deux fronts, isolation diplomatique, coalition d’ennemis, surextension catastrophique, entrelacement dans les Balkans, guerre avec la Russie, destruction totale. L’intelligence de Hitler était sélective et trompeuse : tactiquement habile dans des domaines spécifiques (propagande, manipulation politique, coups à court terme) mais profondément stupide stratégiquement. Il possédait l’intelligence sans la sagesse, l’habileté sans le jugement. Comme l’a conclu Kissinger : « L’essence de Bismarck était son sens des limites et de l’équilibre ; celle de Hitler était l’absence de mesure et le rejet de la contrainte. »

« Son micromanagement et sa méfiance envers les généraux : il se nomma Feldherr (commandant de terrain) en décembre 1941. « Même s’il n’avait pas été stratégiquement inapte, le volume de travail qu’il se donna en refusant de déléguer signifiait que les décisions de Hitler n’étaient pas basées sur une analyse détaillée. » Il renvoya les généraux qui n’étaient pas d’accord avec lui. Son incapacité à accepter la réalité : il refusa de croire les rapports de renseignement qui contredisaient ses vues. »

« Nous avons été habitués à penser, par le langage que nous employons au quotidien et par les croyances actuelles auxquelles nous nous rattachons, qu’il existe un univers où tout peut être jugé et réparé juridiquement, l’omni- présence des avocats laissant accroire en l’omniprésence des tribunaux, et peut-être même de la justice, où tout peut avoir une rémission ou être surmonté. En ce sens, les psychanalystes ont une certaine participation, en raison de l’usage de termes tels que « écoute », « groupe de parole », « travail de deuil », auxquels on peut ajouter les bravades médicales qui à chaque fois nous promettent la cure pour tout ce qui existe ou existera. Enfin, tout ce qui a été fait peut être refait ou fait autrement, il suffit de le vouloir ou de lutter. Sans compter les assurances qui garantissent ce qui existe et que rien ne pourra ébranler le statu quo, puisqu’il suffit d’être prévoyant et de payer d’avance pour la catastrophe ou le désastre possible. Jean Améry, dans son livre Par-delà le crime et le châtiment [2], et plus précisément dans son article sur la « torture », nous renvoie à un univers où nous nous confrontons à une ligne qui peut être rompue pour toujours, comme pour les criminels l’imprescriptibilité, pour les victimes la métamorphose, passage vers un état sans retour, exil sans retour possible et sans arrivée prévue. Errance.

Améry, dans cet article, nous présente une situation précise : deux hommes se trouvent dans un lieu fermé. L’un d’eux a la possibilité d’ouvrir et de fermer la porte. La porte se ferme et ils se retrouvent seuls. L’un est le bourreau, l’autre le torturé. L’un d’eux, après cette rencontre, sortira peut-être pour fumer une cigarette et se rétablir des aigreurs d’avoir eu à supporter la souffrance de l’autre. L’autre, le torturé, aura perdu à jamais la « confiance dans le monde », après avoir été manipulé, avoir souffert et senti ce qu’il n’avait pas voulu, perdu l’espoir en une quelconque aide qui aurait pu passer par la porte dont il n’avait pas la clé, et avoir réalisé que rien n’aurait pu changer ou arrêter la main de l’autre homme. Améry ajoute qu’espérer l’aide dans le désarroi est ce qui soutient la vie humaine, mais aussi la vie en général. Il appelle cela le « principe espérance ». Cet écrit fait partie des textes ayant la capacité de changer le lecteur. Comme le disait Kafka, un livre ne mérite d’être lu que s’il traverse le cerveau comme une hache. Cette idée s’applique au livre d’Améry. Son texte ouvre une perspective qui nous permet de voir des faits considérés comme communs ou banals, des événements que d’habitude nous aurions tendance à classer parmi les « faits divers », d’une manière qui tend à nous faire trembler, perdre la notion que nous nous appuyons sur le sol dont nous vérifions qu’il n’a pas la solidité que nous imaginions. Récemment, une émission de télévision [3] présentait une scène diffusée sur Internet filmée par un téléphone portable. Une jeune fille est assise sur le banc d’un vestiaire dans un collège. Une autre jeune fille s’en approche et commence à lui faire peur ; elle tape des mains tout en parlant, puis soudain l’une des mains change de direction et gifle le visage de la jeune fille assise. Celle-ci ne lève pas la tête et reçoit un deuxième coup au visage ; elle tente un léger mouvement du pied et reçoit un coup de pied et une gifle. La jeune fille debout rit, saute, se tourne vers le téléphone qui la filme, balance ses cheveux, sautille en montrant un rictus qui aurait pu paraître comme un signe de joie. L’autre jeune fille garde la tête tournée vers le sol, il n’y a rien à faire. La scène se distingue quelque peu de celle décrite par Améry : les deux jeunes filles ne sont pas seules. On pressent la présence d’au moins une autre personne, celle qui braque le téléphone portable sur la scène. Cette différence aggrave peut-être la situation : aucun espoir de secours, même en présence d’une autre personne dans la salle, puisqu’elle s’est montrée tout à fait claire sur le fait qu’elle n’interromprait guère la scène. Tous les participants sont très jeunes, nous pourrions supposer (puisque les visages ne sont pas visibles dans ce genre d’émission) qu’ils ont entre 13 et 15 ans. N’oublions pas que les milices génocides de Pol Pot avaient exactement le même âge, de même que dans les Jeunesses hitlériennes où il s’agissait de l’âge marquant le passage aux fonctions les plus risquées comme les excursions punitives, autrement dit les premiers assassinats. Une objection possible pourrait être la critique selon laquelle cette scène décrite dans un collège n’a qu’un rapport lointain, voire aucun rapport, avec les extrêmes qu’introduit Améry. Nous préférons néanmoins nous en tenir à la position contraire et supporter l’objection, en soutenant que la scène du collège est effectivement une situation de torture, présentant véritablement la configuration d’un crime contre l’humanité, celle de la jeune fille qui a perdu toute confiance dans le monde dès la première gifle, a ressenti ce qu’elle n’avait pas voulu ressentir dans sa chair et a vécu l’éternité de constater que personne ne viendrait à son secours. Elle est une « victime ».

La dénomination « elle est une victime », d’un certain point de vue, s’avère cruciale, autrement dit elle est victime sans un « mais », « néanmoins », « éventuellement », « peut-être qu’elle… », et toute une suite d’aberrations affirmatives que nous nous sommes habitués à prononcer. L’intention de ses interlocuteurs dans la salle était annihilante, aucun des personnages ne prenait en compte son existence, sa présence était effacée par les objectifs qui devaient être atteints, quels qu’ils soient, et rien ni personne ne pouvait arrêter la scène. Au-delà de ce que nous pourrions supposer et de ce que nous prétendons croire, les images montrent une partie infime de l’événement, démentant ainsi totalement la célèbre phrase : « Une image vaut mille mots », qui semble être de nos jours un commandement incontesté. Ce n’est qu’un endormissement dans la médiocrité, puisque les images, quelles qu’elles soient, y compris celles des rêves évidemment, impliquent absolument un travail d’interprétation de l’observateur, une traduction dans une narrativité sans laquelle le « noyau », comme le dirait Nicolas Abraham, demeure enterré dans une scène spectaculaire qui ne dit rien d’autre que l’effet sidérant ou hypnotique. Les intentions apparaissent dans la narrativité et c’est par l’acte de narrer la scène que nous pouvons entrevoir la salle de torture puisque, dans le cas contraire, nous dormons éveillés en pensant qu’il s’agit seulement d’une querelle de collégiens ; nous savons, toutefois, depuis le jeune Törless de Musil, qu’une querelle de collégiens de nos jours est tout sauf une simple querelle de collégiens.

Depuis l’article fondateur de Ferenczi « La confusion de langue entre les adultes et l’enfant », nous n’ignorons plus le moment clé où l’enfant agressé essaye de raconter l’événement à quelqu’un de son entourage, et c’est la manière dont celui-ci reçoit le récit qui scelle ce que l’auteur a appelé « trauma ». Si la personne à qui l’enfant adresse le récit répond avec dédain ou incrédulité, Ferenczi affirme que c’est à ce moment que se constitue le trauma. Évidemment sans prononcer le mot, Ferenczi souligne la valeur du témoignage, dont l’une des limites a été mise en avant par Appelfeld lors d’une conférence à Paris en 2007 :

Ce que j’écris se rapporte à ce que j’ai vécu. Mais ce que j’ai vécu, je suis obligé de le diminuer et de le réduire et de le diminuer encore, contrairement aux romanciers qui s’attardent sur certaines situations pour que nous puissions voir. Moi, j’ai besoin de diminuer, autrement je ne serais pas à même de parler et encore moins de narrer ce que j’ai vécu [4].

Ainsi, dans la perspective du narrateur-témoin, pour que les faits deviennent passibles d’être narrés, ils doivent être miniaturisés, voire désignifiés, afin de se situer dans le cadre d’une narration. L’auditeur non seulement ne doit pas se laisser leurrer et tranquilliser par le processus de contraction imposé par le narrateur, mais aussi resignifier, permettre à l’acte téméraire d’être ébranlé, et conférer de la substance aux mots entendus. À ce propos, nous pourrions peut-être tous reconnaître l’un des derniers grands textes de Freud, de 1937, « Constructions en analyse » : le travail de l’analysant consiste à se souvenir, celui de l’analyste à construire une hypothèse. La scène d’Améry et celle du collège, en reprenant du souffle et en laissant transparaître le « noyau » par le travail du narrateur et de celui qui prétend ne pas demeurer indifférent au message, annoncent une mort, que nous pourrions dire en cours. »

Fabio Landa

« La vague de suicides de 1945 constitue le premier indice de cette impossibilité de survie biographique. À Berlin, plus de **7 000 personnes** mettent fin à leurs jours cette année-là. Parmi les cadres du régime : 8 des 41 Gauleiter, 7 des 47 chefs supérieurs SS, 53 généraux de la Wehrmacht. Le 12 avril 1945, les Jeunesses hitlériennes distribuent des capsules de cyanure lors du dernier concert de l’Orchestre philharmonique de Berlin — geste révélateur d’un régime dont les membres perçoivent que leur existence même est devenue incompatible avec l’ordre à venir. »

« Pour ceux qui choisissent de survivre, deux grandes stratégies se déploient. Les **ratlines** — littéralement « échelles de corde » — constituent des filières d’évasion clandestines passant par Rome ou l’Espagne franquiste vers l’Amérique latine. L’historien Gerald Steinacher estime que **9 000 criminels de guerre nazis** auraient ainsi échappé vers le continent américain, dont 5 000 en Argentine sous la protection de Perón. L’évêque autrichien Alois Hudal, depuis le Vatican, procure faux papiers et certificats de la Croix-Rouge à des figures comme Franz Stangl (commandant de Treblinka) ou Adolf Eichmann. La Croix-Rouge internationale délivre **120 000 documents de voyage** dans les six années suivant la guerre, souvent sans vérification approfondie. »

« Avec la violence d’un boomerang » : la défaite programmée de l’Allemagne nazie, des voix lucides contemporaines à la confirmation historiographique

TL;DR

  • « La thèse selon laquelle la défaite finale de l’Allemagne nazie était hautement probable, voire structurellement programmée, par des défauts de commandement politico-stratégique (démesure, surextension, guerre sur deux fronts) est solidement attestée à la fois par des voix contemporaines lucides (de Gaulle dès le 18 juin 1940, Canaris et l’entourage de l’Abwehr, les planificateurs alliés, Churchill) ET par l’historiographie de référence (Tooze, Overy, Kershaw, Harrison) — le point de bascule décisif se situant fin 1941–début 1942, avec l’entrée américaine, la survie de l’URSS et le Lend-Lease.
  • La grille gaullienne de 1924 (La Discorde chez l’ennemi) — « le goût caractéristique des entreprises démesurées… le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi », défauts « érigés en système » — fonctionne comme une prophétie analytique : elle décrit le commandement wilhelmien de 1914-1918 mais s’applique presque terme à terme au commandement hitlérien, et l’Appel du 18 juin 1940 en tire la conséquence opératoire (« cette guerre est une guerre mondiale », « une force mécanique supérieure » renversera l’issue).
  • L’image du « boomerang » est rétrodictivement validée par les chiffres : en engageant simultanément l’URSS, l’Empire britannique et les États-Unis, l’Allemagne a déclenché une coalition dont le PIB combiné lui devint supérieur dans un rapport exactement de 1,83:1 dès fin 1941/1942 (Harrison), et dont la production d’armement l’écrasa dès 1943 dans un rapport de 3:1 en chars et avions et 6:1 en artillerie (Overy) ; mais l’historiographie récente (Overy) insiste que cette disproportion n’a rendu la victoire ni automatique ni instantanée — elle devait être convertie en puissance militaire effective.

BLOC MÉTHODOLOGIQUE : FAIT / INFÉRENCE / INCERTITUDE

FAITS (établis par recoupement de sources indépendantes) :

  • La Discorde chez l’ennemi est bien le premier livre de Charles de Gaulle, publié en 1924 chez Berger-Levrault (rédigé à l’été 1923), issu de conférences à l’École supérieure de guerre ; Le Fil de l’épée paraît en 1932 (Berger-Levrault) ; l’Appel est du 18 juin 1940. La citation pivot sur « le goût caractéristique des entreprises démesurées… le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi » et leur érection « en système » est authentique et figure dans l’introduction de La Discorde chez l’ennemi.
  • Le verbatim de l’Appel du 18 juin 1940 — « Cette guerre est une guerre mondiale », « Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure », « elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limites l’immense industrie des États-Unis » — est établi (texte écrit officiel publié dans les Mémoires de guerre, distinct de la version réellement radiodiffusée).
  • Canaris a dit le 1er septembre 1939, interrogé par Hans Gisevius (« So what do you think now? »), « This means the end of Germany » — « C’est la fin de l’Allemagne » ; il a conseillé à Franco en 1940-1941 que l’Allemagne ne pouvait gagner la guerre (selon Richard Bassett, repris par les notices de référence).
  • La structure de commandement allemande était bicéphale et non unifiée (OKW vs OKH), Hitler cumulant les fonctions suprêmes et arbitrant les rivalités ; après décembre 1941 il prend lui-même la tête de l’OKH. Wikipedia
  • L’avantage de PIB des grandes puissances bascule en faveur des Alliés fin 1941/1942 (ratio exactement de 1,83:1 selon Harrison) ; la production alliée écrase celle de l’Axe (Overy : 3:1 en chars et avions, 6:1 en artillerie dès 1943).
  • Churchill a écrit dans The Grand Alliance sa certitude de victoire au soir de Pearl Harbor (« So we had won after all! »).
  • Le Victory Program (Wedemeyer, 1941) postulait la défaite de l’URSS en 1941 et calculait à 215 divisions / 8,7 millions d’hommes (été 1943) la force nécessaire pour vaincre l’Allemagne.

INFÉRENCES (rétrodiction assumée, défendue par l’historiographie) :

  • L’application de la grille gaullienne de 1924 au IIIᵉ Reich est une lecture analogique : de Gaulle parlait du commandement wilhelmien, mais la convergence des défauts (démesure, surextension, mépris des limites) est largement reconnue.
  • La caractérisation de la défaite comme « structurellement programmée » est une thèse (Tooze) tempérée par les contingentistes (Overy) ; ce n’est pas un fait neutre mais une position historiographique majoritaire-mais-débattue.

INCERTITUDES (verbatim non attestés, probabilités, débats ouverts) :

  • Le propos exact prêté à Menzies (« C ») sur les chances allemandes n’est PAS attesté verbatim ; les sources de référence soulignent même que le renseignement humain du MI6 sur l’Allemagne était médiocre. DOKUMEN.PUB
  • Aucun document JIC nommé de 1941-1942 affirmant verbatim que l’Allemagne « ne pouvait gagner une guerre longue » n’a pu être confirmé en source ouverte ; l’existence d’appréciations en ce sens est établie par l’historiographie (Goodman, Hinsley) mais le verbatim précis reste à vérifier sur les CAB 81 (Kew).
  • Le témoignage de Serrano Súñer sur les propos répétés de Canaris (« l’Allemagne perdra ») est rapporté de seconde main (via Bassett) et doit être traité comme plausible mais non indépendamment recoupé.
  • Le caractère « inévitable » vs « contingent » de la défaite reste un débat non tranché.

KEY FINDINGS

  1. La lucidité gaullienne précède la guerre de vingt ans et fonctionne comme une matrice analytique. Dès 1924, de Gaulle diagnostique que les chefs allemands ont perdu 1914-1918 non par infériorité de moyens mais par des vices de commandement qu’ils « érigèrent en système ». Cette grille, appliquée au IIIᵉ Reich, anticipe la surextension fatale.
  2. L’Appel du 18 juin 1940 est la traduction stratégique de ce diagnostic en pari prospectif : la guerre est « mondiale », l’industrie américaine et l’Empire renverseront la « force mécanique » allemande. C’est une voix contemporaine affirmant, en pleine défaite française, la probabilité d’un retournement matériel.
  3. À l’intérieur même de l’appareil allemand, des voix lucides (Canaris, Georg Thomas) jugeaient la victoire impossible ou la disproportion économique insurmontable — pessimisme exprimé dès septembre 1939 et confirmé en 1940-1941.
  4. Le basculement décisif est daté par convergence : fin 1941–début 1942. L’entrée américaine (11 décembre 1941), la survie soviétique et le Lend-Lease font passer le rapport de PIB et de production en faveur des Alliés. Churchill l’exprime immédiatement ; les planificateurs américains (Victory Program) avaient déjà dimensionné l’effort.
  5. L’historiographie de référence valide la disproportion structurelle mais débat de l’inévitabilité. Tooze : quasi-parité seulement, fenêtre d’opportunité fermante, infériorité face aux ressources anglo-américano-soviétiques combinées. Overy : la victoire n’était pas inévitable, le matériel devait être converti en puissance effective. Kershaw : les décisions hitlériennes (déclaration de guerre aux USA) relèvent d’une rationalité distordue par l’idéologie.
  6. Le défaut de commandement est documenté structurellement : absence d’état-major interarmées unifié (OKW/OKH), interférences de Hitler, mépris des contraintes logistiques et économiques — écho direct au « mépris des limites » gaullien.

DÉTAILS

I. La grille gaullienne : un diagnostic de 1924 transposable au IIIᵉ Reich

Le cadre interprétatif central de cette enquête est fourni par le premier livre de Charles de Gaulle, La Discorde chez l’ennemi, publié en 1924 chez Berger-Levrault — et non en 1932, date qui est celle du Fil de l’épée. Rédigé à l’été 1923 à partir de conférences prononcées à l’École supérieure de guerre, l’ouvrage analyse pourquoi le Reich wilhelmien, doté de chefs militaires remarquables, a perdu la Première Guerre mondiale. La thèse, formulée dès l’introduction, est que ces chefs présentaient « les défauts communs à ces hommes éminents : le goût caractéristique des entreprises démesurées, la passion d’étendre, coûte que coûte, leur puissance personnelle, le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi », et — point décisif — qu’ils « les considérèrent comme des forces, les érigèrent en système », erreur qui « a pesé d’un poids écrasant sur les principales péripéties de la guerre ». De Gaulle y étudie notamment la désobéissance de von Kluck à la Marne, la guerre sous-marine illimitée de janvier 1917 qui précipite l’entrée américaine « fort malencontreusement pour le Reich », et l’effondrement moral final. Babelio + 2

La pagination doit être maniée avec prudence : la Fondation Charles de Gaulle et plusieurs travaux universitaires citent l’édition de 1972 (rééditions Plon/Livre de poche) ; l’édition Perrin de 2018 (rééditée 2023, 277 p.) comporte une présentation d’Hervé Gaymard. Un travail universitaire (Schoenborn) cite « Paris 1924, nouvelle édition 1972, pp. 13, 15, 231 ». L’œuvre fut un échec commercial à sa parution, l’essentiel du tirage étant, selon la Fondation, acheté par l’ambassade d’Allemagne. Guerre 1914-1918 + 2

Le Fil de l’épée (1932) complète ce dispositif intellectuel : de Gaulle y récuse « toute doctrine a priori » et exalte « la doctrine des circonstances » — « Apprécier les circonstances dans chaque cas particulier, tel est donc le rôle essentiel du chef » — opposant au dogmatisme rigide le « goût du concret, le don de la mesure et le sens des réalités ». Le « mépris des limites » du commandement allemand est, dans cette optique, l’exact contraire du chef idéal gaullien. DefNatDefNat

La transposition au IIIᵉ Reich relève de l’INFÉRENCE analogique : de Gaulle décrivait le commandement de Guillaume II. Mais la convergence est frappante — surextension, guerre sur deux fronts, entrée provoquée des États-Unis, refus des contraintes matérielles — ce qui justifie l’usage de cette grille comme l’une des clés de lecture.

II. L’Appel du 18 juin 1940 : la mondialisation comme pari matériel

Voix contemporaine par excellence, l’Appel du 18 juin 1940 énonce explicitement la thèse du retournement. Le texte (version écrite officielle, reprise dans les Mémoires de guerre) affirme : « Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. » Et surtout : « Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là. » De Gaulle pointe les leviers : l’Empire, l’Empire britannique « qui tient la mer », et la possibilité d’« utiliser sans limites l’immense industrie des États-Unis ». Il est crucial de noter qu’en juin 1940 ni l’URSS (liée par le pacte germano-soviétique) ni les États-Unis (neutres) n’étaient engagés : le pari gaullien sur la « force mécanique supérieure » était donc prospectif, fondé sur une lecture du potentiel et non sur une coalition déjà constituée. C’est précisément le germe de l’image du « boomerang » : l’industrie mondiale appelée à se retourner contre l’Allemagne. Wikipedia + 3

III. Voix allemandes lucides : Canaris, l’Abwehr, Georg Thomas

À l’intérieur de l’appareil allemand, plusieurs voix exprimèrent un pessimisme structurel. La mieux attestée est celle de l’amiral Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr. Le 1er septembre 1939, jour de l’invasion de la Pologne, interrogé par Hans Bernd Gisevius (« So what do you think now? »), Canaris répond : « This means the end of Germany » — « C’est la fin de l’Allemagne » (Spartacus Educational, citant la tradition issue de Gisevius). Une autre tradition rapporte le mot, à la Nuit de Cristal de novembre 1938, « C’est la fin de l’Allemagne que nous aimions » (source de moindre qualité). En 1940-1941, Canaris conseille discrètement à Franco que l’Allemagne ne peut gagner la guerre : c’est l’une des explications avancées (d’après Richard Bassett, repris par les notices de référence sur l’entrevue d’Hendaye) du refus de Franco d’entrer en guerre et de ses exigences délibérément excessives. Le témoignage de Serrano Súñer, beau-frère de Franco et ministre des Affaires étrangères, sur les propos de Canaris doit être traité comme INCERTITUDE : il est rapporté de seconde main et n’a pu être recoupé verbatim dans cette enquête. Spartacus Educational + 2

Sur le plan économique, le général Georg Thomas, chef du bureau de l’économie de guerre (Wehrwirtschaft) de l’OKW, menait avec Hjalmar Schacht « une agitation systématique » auprès des chefs de l’armée et des affaires contre l’illusion d’une victoire-éclair, estimant que toute guerre future serait « une compétition d’épuisement ». Thomas est une figure ambiguë — profondément impliqué dans le Plan de la faim — mais ses avertissements sur la disproportion matérielle furent réels ; Hitler, en 1941, lui ordonna en substance de cesser ces « scrupules économiques » et Thomas révisa son rapport. Cela illustre un trait clé : la lucidité existait dans l’appareil, mais le système de commandement la neutralisait — confirmation du « mépris des limites » gaullien. Global Security + 2

IV. Le défaut de commandement comme structure : OKW contre OKH

L’historiographie institutionnelle confirme l’absence d’un véritable état-major interarmées. L’OKW (Oberkommando der Wehrmacht), créé en 1938, n’était pas une organisation unifiante : « la rivalité avec les commandements de branche, principalement l’OKH, empêcha l’OKW de devenir un état-major général allemand unifié dans une chaîne de commandement effective ». Hitler « manipulait le système bipolaire pour garder les décisions ultimes entre ses mains », et cultivait délibérément la rivalité OKW/OKH selon sa stratégie de mise en concurrence des fiefs. Après l’échec devant Moscou (décembre 1941), von Brauchitsch est limogé et Hitler se nomme lui-même commandant en chef de l’armée, cantonnant l’OKH au front russe et l’OKW aux autres théâtres — fragmentation qui interdisait toute conduite stratégique cohérente. Ce désordre organisationnel est l’incarnation institutionnelle du « mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens » : refus de la contrainte logistique, dispersion des efforts, primauté de la volonté du chef sur la raison stratégique. Fandom + 3

V. Le basculement de fin 1941 : entrée américaine, survie soviétique, Lend-Lease

Le point de non-retour est daté avec une remarquable convergence. Churchill l’exprime au soir de Pearl Harbor (7-8 décembre 1941) dans The Grand Alliance (vol. III de The Second World War, Cassell, 1950) : apprenant l’entrée américaine, « now at this very moment I knew that the United States was in the war, up to the neck and in to the death. So we had won after all! » ; « Hitler’s fate was sealed. Mussolini’s fate was sealed. As for the Japanese, they would be ground to powder. All the rest was merely the proper application of overwhelming force. » Il invoque la métaphore d’Edward Grey sur les États-Unis comme « une chaudière géante » dont la puissance, une fois le feu allumé, est sans limite, et conclut : « Being saturated and satiated with emotion and sensation, I went to bed and slept the sleep of the saved and thankful. »

Côté américain, le Victory Program (Rainbow Five), rédigé à l’été-automne 1941 par le major Albert Wedemeyer pour Marshall, calculait l’effort de production et de mobilisation nécessaire pour vaincre l’Axe — postulant même la défaite de l’URSS en 1941 et estimant à 215 divisions (8,7 millions d’hommes) la force américaine à lever pour l’été 1943 (confirmé par la WPD Supporting Study et l’histoire officielle de Charles Kirkpatrick, US Army Center of Military History). Hitler déclare la guerre aux États-Unis le 11 décembre 1941. Kershaw (Fateful Choices, 2007) analyse cette décision : non pas pure folie, puisque la guerre avec les USA paraissait à Hitler inévitable et qu’il pariait sur l’enlisement américain dans le Pacifique ; mais Kershaw note que « sous le vernis, Hitler semble avoir reconnu que ses chances de victoire totale s’étaient désormais pratiquement évanouies », et que dès l’automne 1941 il avait « envisagé pour la première fois la possibilité de la défaite », déclarant que si le peuple allemand n’était pas le plus fort, il méritait de périr. Wikipedia + 4

Le Lend-Lease et la relocalisation industrielle soviétique constituent le pivot matériel. Entre juillet et novembre 1941, environ 1 500 usines furent déplacées à l’est de l’Oural ; la production de T-34 fut transférée de Kharkov vers l’Oural. Le Lend-Lease combla les goulots d’étranglement : selon les données de référence, 92,7 % de l’équipement ferroviaire soviétique acquis pendant la guerre vint du Lend-Lease (1 911 locomotives, 11 225 wagons), et près d’un tiers des camions de l’Armée rouge en 1945 étaient de fabrication américaine, sur plus de 400 000 camions et jeeps livrés ; au total, environ 11 milliards de dollars de matériel. L’historiographie (Glantz, National WWII Museum) situe la valeur du Lend-Lease moins dans le volume brut (≈4 % de la capacité industrielle soviétique) que dans son rôle de « stop-gap » et dans les camions/transports qui donnèrent à l’Armée rouge sa mobilité après mars 1943. Maiale + 3

VI. L’image du « boomerang » validée par les chiffres — et nuancée

Les données de Mark Harrison (The Economics of World War II, Cambridge University Press, 1998, p. 10) confirment la disproportion : fin 1941, l’Axe pouvait raisonnablement croire la guerre « économiquement gagnable » ; mais avec Pearl Harbor et l’URSS invaincue, les Alliés acquièrent pour la première fois un avantage de PIB « commandant » exactement de 1,83:1 (« For the first time, the Allies had a commanding GDP advantage of 1.83 in the Allies to Axis ratio of great power GDP »), avantage qui ne cessa de croître. Harrison souligne aussi une subtilité : l’avantage allié était plus net en population qu’en PIB, et le revenu moyen des Alliés d’avant-guerre était à peine plus de la moitié du niveau de l’Axe. Richard Overy (Why the Allies Won, 1995) insiste que cette supériorité ne fut ni précoce ni automatique : en 1942 l’Allemagne contrôlait presque toutes les ressources de l’Europe continentale, l’URSS avait perdu le cœur de son industrie, les USA n’étaient pas armés ; « On the face of things, no rational man in early 1942 would have guessed at the eventual outcome of the war ». Dès 1943 toutefois, « Germany was being outproduced by the Allies by a ratio of three to one in tanks and aircraft, and six to one in artillery pieces ». Overy ajoute le défaut allemand de production : antipathie idéologique pour la production de masse, prolifération de modèles (la Luftwaffe avait plus de 425 modèles d’avions en production), bureaucratie pléthorique. StudyLib + 3

La synthèse de Tooze (The Wages of Destruction, 2006) referme la grille gaullienne sur l’économie : la guerre d’Hitler fut une réaction à la montée des États-Unis comme hégémon, une tentative désespérée de renverser l’ordre libéral mondial avant qu’il ne devienne écrasant. Les plans d’armement allemands « n’eurent jamais aucune chance d’être réalisés » du fait de la surestimation de la capacité industrielle et des problèmes de balance des paiements (en 1939, la Reichsbank informe Hitler que les réserves d’or et de devises sont épuisées). Pour Tooze, l’insistance d’Hitler sur l’action immédiate en 1939 « n’était pas le résultat d’une grande stratégie brillante ou d’un don de prophétie militaire » mais la conclusion désespérée d’une situation créée par sa propre agression. C’est l’exacte image du boomerang : la démesure (« entreprises démesurées ») provoque la coalition mondiale qui revient frapper. Mind MapsAdamtooze

VII. Cartographie des débats non tranchés

Trois débats restent ouverts et ne doivent pas être refermés artificiellement. (1) Inévitabilité vs contingence : Tooze penche vers la disproportion structurelle déterminante ; Overy refuse l’inévitabilité et accorde un poids décisif à la conversion de la puissance économique en puissance militaire effective, à l’innovation et au commandement (« The Allies won the Second World War because they turned their economic strength into effective fighting power, and turned the moral energies of their people into an effective will to win »). (2) Matériel vs commandement : la disproportion matérielle (boomerang) et les défauts de commandement (grille gaullienne) ne s’excluent pas — ils se renforcent, le mauvais commandement allemand ayant à la fois provoqué la coalition et gaspillé les ressources disponibles. (3) Intentionnalisme vs fonctionnalisme : le débat Mason/Overy sur les causes de l’agression de 1939 (pressions économiques internes vs choix idéologiques) traverse cette question ; Tooze propose une voie médiane en ancrant l’idéologie dans la structure économique. Wikipedia

Sur les voix de renseignement, deux prudences s’imposent. Le propos prêté à Stewart Menzies (« C ») sur l’impossibilité de la victoire allemande n’est PAS attesté verbatim ; au contraire, les historiens (Trevor-Roper, Blake, cités par Dorril) jugeaient le renseignement humain du MI6 sur l’Allemagne médiocre. Et aucun document JIC nommé de 1941-1942 affirmant verbatim que l’Allemagne ne pouvait gagner une guerre longue n’a pu être confirmé en source ouverte : l’existence d’appréciations en ce sens est établie par l’historiographie (Goodman, The Official History of the JIC, vol. I, ch. 4 « Stabilisation: 1941–1942 », Routledge 2014 ; Hinsley, British Intelligence in the Second World War, vol. 2, HMSO 1981), mais le verbatim précis reste à vérifier sur les dossiers CAB 81 aux Archives nationales britanniques. La grande stratégie « Germany first » fut en revanche actée verbatim à la conférence Arcadia (déc. 1941) par les chefs d’état-major britanniques : « notwithstanding the entry of Japan into the War… Germany is still the prime enemy and her defeat is the key to victory » »


ACTE 0 — OUVERTURE : LA RÈGLE DU JEU

LUCAS. Bonjour à toutes et à tous. Vous écoutez Le Maître des ombres, et aujourd’hui, édition définitive, nous prenons le risque le plus difficile de toute notre série : un homme dont nous allons vous dire d’emblée que nous ne sommes pas sûrs de pouvoir le « connaître » — l’amiral Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr, le renseignement militaire allemand, de 1935 à 1944.

SOPHIE. Et je veux qu’on annonce la couleur tout de suite, Lucas, parce que c’est une affaire d’honnêteté. Nous commençons sceptiques. Vraiment sceptiques. Nous allons passer la première heure à retrancher des légendes, froidement. Et je préviens nos auditeurs : il se pourrait que, à mesure qu’on enlève, ce qui reste devienne plus lourd, pas plus léger. C’est la règle dramaturgique de cet épisode : plus on retranche de légendes, plus ce qui reste impressionne. Mais on ne sait pas encore où ça nous mène. On va le découvrir avec vous.

LUCAS. Posons d’abord la charte. Trois étiquettes, qu’on s’autorisera mutuellement à brandir l’un contre l’autre quand l’autre dérape. [FAIT ÉTABLI] : daté, documenté, recoupé. [INFÉRENCE] : une reconstruction raisonnée à partir de faits, mais qui reste une interprétation. [INCERTITUDE] : on ne sait pas, on le dit, et on ne comble pas le trou avec du roman.

SOPHIE. Et la philosophie de l’émission, parce qu’il en faut une avec un sujet pareil. On emprunte à l’historien R. G. Collingwood, The Idea of History, 1946 : l’histoire, ce n’est pas collectionner des faits, c’est ré-énacter les processus de pensée des acteurs — se remettre dans la tête de quelqu’un, sous contrainte documentaire. Sa formule magnifique : l’imagination historique est une « toile tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires ». Les points fixes, ce sont nos faits. Entre les points, on tend une toile — mais une toile, pas n’importe quoi.

LUCAS. Et un principe qu’on doit à Carl Sagan : « l’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence ». On en aura un besoin vital, parce que la pièce maîtresse de ce dossier — le journal personnel de Canaris — a été brûlée sur ordre, à Mittersill, en 1945. Ce qui ne veut pas dire que le contenu n’a pas existé. Ça veut dire qu’on raisonne sur un trou.

SOPHIE. Je voudrais ajouter notre fil rouge de cette édition. C’est un texte ancien, Littré, sur trois verbes qu’on emploie comme synonymes à tort. Distinguer, discerner, démêler. Écoute la nuance : « On distingue un objet par ses apparences ; on le discerne à ses signes exclusifs ; on le démêle à des signes particuliers qui le distinguent dans la foule des objets avec lesquels il se trouve mêlé… pour rétablir l’ordre des choses interverties, il faut les démêler. »

LUCAS. Et ça nous donne notre plan en trois actes, exactement.

SOPHIE. Acte I, distinguer : séparer les écoles d’interprétation, reconnaître les grandes thèses à leurs apparences. Acte II, discerner : trier le fait de la légende, par les signes exclusifs — la preuve documentaire. Acte III, démêler : reprendre l’écheveau moral, fil par fil, ce nœud où le patriote impérial, le complice, le sauveteur et le condamné sont mêlés dans le même homme.

LUCAS. Et l’avertissement épistémique. Nous, Lucas et Sophie, on évalue depuis nos fauteuils un maître du secret professionnel. On reviendra là-dessus avec Collins et Evans, et avec Goldman — comment un non-expert juge-t-il un expert ? Gardez en tête, dès maintenant, qu’on va devoir reconnaître nos propres limites en cours de route. Allez. Acte I. Et on attaque par la démolition.


ACTE I — DISTINGUER : LE PROCÈS DES TROIS ÉCOLES ET LA DÉMOLITION DES LÉGENDES

SOPHIE. Trois écoles, Lucas. Pose-les.

LUCAS. École numéro un : le sabotage délibéré. Canaris aurait piloté de l’intérieur une vaste entreprise de subversion. C’est la lignée d’Ian Colvin en 1951, de Karl Heinz Abshagen dès 1949, d’André Brissaud en 1970, et la version la plus maximaliste, Richard Bassett, Hitler’s Spy Chief, 2005.

SOPHIE. Et je mets tout de suite mon étiquette. Bassett soutient des rencontres directes entre Canaris et Stewart Menzies, le chef du MI6, le fameux « C ». [INCERTITUDE], et même je dirais [INFÉRENCE FRAGILE] : ces rencontres ne sont corroborées ni par Keith Jeffery, l’historien officiel du MI6 qui a eu accès aux archives, ni par Hugh Trevor-Roper, qui était dans la maison pendant la guerre. Quand l’historien officiel du service, archives en main, ne trouve pas la trace d’une rencontre, le fardeau de la preuve bascule. On n’a pas la rencontre.

LUCAS. École numéro deux, l’exact opposé : l’incompétence. L’Abwehr était une boutique inefficace, et Canaris un gestionnaire médiocre. C’est la thèse de Max Hastings dans The Secret War, 2015. Et la formule assassine est de Trevor-Roper, qui décrivait l’Abwehr comme « pourrie de corruption, notoirement inefficace, politiquement suspecte ».

SOPHIE. École numéro trois, le clair-obscur. Heinz Höhne, en 1976, donne le titre parfait : Canaris — Patriot im Zwielicht, « patriote dans la pénombre ». Et Michael Mueller, en 2007, première grande biographie en allemand fondée sur des archives nouvelles, prolonge. C’est l’école qu’on durcit, nous, en une thèse de travail : la thèse de la triple coercition.

LUCAS. Développe, parce que c’est notre colonne vertébrale.

SOPHIE. Trois étaux. Coercition institutionnelle : la polycratie nazie, la guerre de territoire permanente avec la SS, où Canaris doit livrer du résultat pour exister. Coercition personnelle : le Sippenhaft, la responsabilité collective de la famille, et il a des précédents sous les yeux — le général von Bredow, assassiné lors de la Nuit des longs couteaux en 1934 ; son prédécesseur Patzig, évincé en 1935. On ne survit pas longtemps quand on déplaît. Coercition idéologique, la plus subtile : Canaris n’est pas un démocrate. C’est un patriote impérial, un nationaliste conservateur, anticommuniste viscéral. Et notre formule, qui tient tout l’épisode : c’est précisément parce qu’il refusait de trahir l’Allemagne au profit d’aucune puissance étrangère qu’il a su trahir Hitler.

LUCAS. Bien. Maintenant, le scalpel. Parce que tant qu’on n’a pas démoli les légendes, l’admiration ne vaut rien. Légende numéro un, l’estimation chiffrée. On lit parfois que les avertissements de Canaris, s’ils avaient été écoutés, auraient raccourci la guerre de « six à dix-huit mois » et sauvé « deux à cinq cent mille vies ».

SOPHIE. [À ABANDONNER]. Carrément. Ce sont des chiffres sans source primaire, une pseudo-précision qui se propage par citation circulaire. On les jette. Et notre crédibilité augmente d’en parler, justement.

LUCAS. Légende deux : le fil de piano. La tradition raconte que Canaris aurait été pendu lentement avec une corde à piano, hissé et redescendu pour prolonger l’agonie, sur ordre de Hitler.

SOPHIE. [INCERTITUDE / LÉGENDE PROBABLE]. Cette image circule pour d’autres condamnés du 20 juillet, filmés pour Hitler à Plötzensee. Pour Flossenbürg, le 9 avril 1945, on a un protocole différent, on y reviendra. On ne l’affirme pas.

LUCAS. Légende trois, la plus tenace : Canaris aurait sauvé « cinq cents Juifs ».

SOPHIE. Là il faut être précis, parce que c’est important de ne pas surcharger une vérité déjà forte. L’opération documentée, c’est l’Unternehmen Sieben, le « Vorgang 7 » — quatorze Juifs, on y reviendra longuement. Le chiffre de cinq cents est une amplification. Et c’est tout le paradoxe de ce dossier : la vérité chiffrée est plus petite que la légende, mais infiniment plus solide. Quatorze personnes réellement sorties, avec la signature de Himmler au bas du document. Garde ça pour l’acte II, c’est une bombe.

LUCAS. Légende quatre, les rencontres Canaris-Menzies, on l’a dite. Et corollaire, le « rat à visage humain », cette formule qu’on attribue parfois à des officiers britanniques sur Canaris.

SOPHIE. [NON TRACÉ]. Je n’ai pas trouvé la source primaire de cette formule. On ne la met pas dans la bouche de quelqu’un.

LUCAS. Et il y a un point de méthode, sur le ton. Tu te souviens de la formule d’Éric Rohmer sur le regard d’un certain cinéma — « le regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes » ? Pour l’acte I, c’est exactement notre posture. Froide. On épingle des spécimens. On ne s’attendrit pas.

SOPHIE. Parce que si on s’attendrit maintenant, on n’a pas le droit de s’émouvoir à la fin. L’émotion finale, il faut la gagner. Alors démolissons encore. Le jeune Canaris, justement, n’a rien d’un résistant.

LUCAS. Non. Et c’est saillant. [FAIT ÉTABLI] : en 1919, dans la répression du soulèvement spartakiste, Canaris est officier de liaison du commando de la Garde-Cavalerie de Waldemar Pabst — celui-là même dont les hommes ont assassiné Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Canaris siège au tribunal militaire qui acquitte largement les meurtriers, et il aide l’un des condamnés, Kurt Vogel, à s’évader le 17 mai 1919, avec de faux papiers. Il fait quatre jours de détention pour ça. Jamais poursuivi.

SOPHIE. Donc le faussaire de génie qui sauvera des Juifs en 1942 a d’abord exfiltré un meurtrier d’extrême droite en 1919. Même technique, sens opposé. C’est vertigineux et c’est documenté.

LUCAS. Continue la démolition de la statue. 1933 : Canaris accueille l’arrivée de Hitler avec enthousiasme. [FAIT ÉTABLI] — quand il commandait le cuirassé Schlesien, il donnait des conférences pro-nazies à bord.

SOPHIE. Et pire, sur le terrain qui nous fait le plus mal aujourd’hui. Selon le biographe Heinz Höhne, Canaris a été parmi les premiers, vers 1935-1936, à suggérer l’usage de l’étoile de David pour identifier les Juifs. [FAIT ÉTABLI, rapporté par Höhne]. L’homme qui, sept ans plus tard, organisera une filière de sauvetage a contribué à imaginer le marquage. On ne gomme pas ça. On le pose au contraire en pleine lumière, parce que la trajectoire morale de cet homme n’a de sens que si on garde le point de départ.

LUCAS. Et l’Espagne. 1936, guerre civile espagnole : Canaris est, selon Höhne, le moteur de la décision allemande de soutenir Franco, malgré les hésitations initiales de Hitler. Decaux raconte une scène à Bayreuth, en marge du festival, où Canaris conseillerait directement à Hitler d’envoyer les avions à Franco, avec Göring contre et Blomberg dubitatif.

SOPHIE. Et ici, classons proprement, parce que c’est typiquement « le cas Decaux ». Le fait que Canaris a plaidé pour le soutien à Franco : [FAIT ÉTABLI, Höhne]. La scène précise de Bayreuth, avec les répliques, les présences, l’ambiance : [INCERTITUDE] — c’est de la mise en scène, séduisante, invérifiable dans le détail. On garde le fait, on signale le décor comme reconstruction.

LUCAS. Faisons le portrait physique pendant qu’on est en mode entomologiste. Petit — moins d’un mètre soixante-trois. Cheveux blancs précoces. Deux teckels, Seppel et Sabine, qu’il adorait au point d’en parler aux dîners officiels. Surnoms : Kieker, le « fureteur », depuis sa jeunesse, et der Alte, « le vieux ». Mémoire quasi photographique. Une devise héritée de son prédécesseur Nicolai : « le renseignement est un travail de gentleman ».

SOPHIE. Et l’Abwehr sous sa direction grandit énormément. Les chiffres sont précis : entre 1935 et 1937, Canaris a fait passer le personnel de l’Abwehr de moins de 150 personnes à près de mille — « from fewer than 150 employees to nearly one thousand between 1935 and 1937 ». Il prend ses fonctions le 1er janvier 1935, sur recommandation de Patzig, qui partait fâché avec Heydrich.

LUCAS. Heydrich, parlons-en, parce que c’est central et glaçant. [FAIT ÉTABLI] : Reinhard Heydrich avait été cadet sous les ordres de Canaris sur le navire-école Berlin en 1923. Plus tard, voisins à Schlachtensee, dans la banlieue de Berlin. Quatuors à cordes ensemble — Heydrich au violon, Erika Canaris aussi musicienne. Et en même temps, chacun constituait un dossier sur l’autre.

SOPHIE. Höhne a un mot pour ça : « dépendance mutuelle polycratique ». Ils avaient besoin l’un de l’autre et se surveillaient. Il y a même les « Dix Commandements », un accord de répartition des compétences entre Abwehr et SD, signé le 21 décembre 1936 — coté aux archives RW 5/194 — révisé le 1er mars 1942, RW 5/763.

LUCAS. Et quand Heydrich est assassiné à Prague, en juin 1942, Canaris pleure à ses funérailles. [FAIT ÉTABLI]. Triple lecture possible, et on les pose toutes les trois sans trancher : attachement réel à un homme qu’il connaissait depuis vingt ans ; soulagement d’être débarrassé d’un rival mortel ; et angoisse — parce que le successeur, Kaltenbrunner, est un fanatique avec qui aucun jeu n’est possible. [INFÉRENCE] pour les motivations ; le fait des larmes, lui, est attesté.

SOPHIE. Voilà l’acte I. On a distingué les écoles, on a démoli cinq légendes, et on a montré un homme qui commence nazi-compatible, antisémite, franquiste. Je ne ressens, à ce stade, aucune admiration. C’est voulu.

LUCAS. Moi non plus. Et c’est pour ça que ce qui vient va compter.


ACTE II — DISCERNER : LES FAITS QUI RÉSISTENT AU RETRANCHEMENT

LUCAS. Acte II. Discerner — reconnaître les choses à leurs signes exclusifs. On a tout retranché ce qu’on pouvait. Voyons ce qui reste debout. Et Sophie, je te le dis franchement : c’est en préparant cet acte que j’ai commencé à être mal à l’aise. Dans le bon sens.

SOPHIE. Commence par la bascule. Parce qu’il y a un moment où l’homme change, et il est datable.

LUCAS. La crise Blomberg-Fritsch, janvier-février 1938. La SS fabrique de fausses accusations sexuelles pour abattre deux généraux et permettre à Hitler de prendre le contrôle direct de la Wehrmacht. Höhne dit que Canaris en est « absolument stupéfait ». C’est le moment où il comprend la nature du régime qu’il sert : un régime qui dévore les siens par le mensonge fabriqué.

SOPHIE. Et 1938, la première mission vers Londres. [FAIT ÉTABLI, abondamment documenté]. Canaris envoie Ewald von Kleist-Schmenzin, un aristocrate prussien anti-nazi, à Londres. 18 août 1938, un Junkers-52, un faux passeport fourni par l’Abwehr. À Londres, Kleist rencontre Lord Lloyd, Sir Robert Vansittart, et Winston Churchill à Chartwell — Randolph Churchill prenant des notes. Le message : si Londres montre de la fermeté sur la Tchécoslovaquie, les généraux allemands ont un plan pour renverser Hitler.

LUCAS. Et la réponse de Chamberlain est restée célèbre : il traite Kleist comme un « Jacobite » — un exilé qui veut entraîner l’Angleterre dans ses querelles dynastiques. Churchill, lui, écrit une lettre d’encouragement. Lettre qui sera retrouvée en 1944 dans les papiers de Kleist et servira à le condamner.

SOPHIE. Et là, je veux qu’on s’arrête sur une coïncidence qui me serre la gorge. Kleist-Schmenzin a été pendu à Plötzensee le 9 avril 1945. [FAIT ÉTABLI]. Le même jour exactement où Canaris était pendu à Flossenbürg. L’émissaire et le commanditaire, exécutés le même jour, à des centaines de kilomètres l’un de l’autre, sept ans après leur tentative commune. On garde ça pour la fin, mais notez-le.

LUCAS. Deuxième canal en 1938 : Theo Kordt rencontre Lord Halifax le 7 septembre. Et toute la conspiration militaire d’Oster, prête à se déclencher si Hitler attaquait la Tchécoslovaquie, est rendue caduque par les accords de Munich. Gisevius le résumera d’une formule terrible : « Chamberlain a sauvé Hitler. »

SOPHIE. Parce qu’en cédant, les démocraties ont coupé l’herbe sous le pied des conspirateurs : pas de guerre, donc pas de prétexte au putsch. Et il y a cette boutade de Canaris, rapportée par Decaux — [INCERTITUDE sur le verbatim] : « ces généraux ne feront un coup d’État contre Hitler que lorsque celui-ci leur en donnera l’ordre ». Je la donne comme mot d’esprit attribué, pas comme citation sourcée.

LUCAS. Et Halder, le chef d’état-major, et son revolver — il aurait dit garder une arme pour abattre Hitler mais que « devant lui, je suis comme foudroyé ». [INCERTITUDE sur le verbatim, tradition de témoignage].

SOPHIE. Maintenant, le document qui m’a fait poser mon crayon. Obersalzberg, 22 août 1939. Hitler réunit ses chefs militaires et leur tient le discours le plus explicitement génocidaire de la pré-guerre — « notre force, c’est la rapidité et la brutalité », l’éloge de Gengis Khan qui a envoyé « des millions de femmes et d’enfants à la mort, sciemment et le cœur joyeux ».

LUCAS. Et qui a pris des notes au fond de la salle ? Canaris. [FAIT ÉTABLI et reconnu par les historiens]. La version dite « Lochner » de ce discours — celle qui contient la fameuse phrase « qui parle encore aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? » — provient, selon le consensus de chercheurs comme Richard Albrecht et le travail récent de Norman Domeier, des notes prises sur le vif par Canaris. Le canal : Canaris à Beck, Beck à un intermédiaire nommé Maas, Maas au journaliste américain Louis Lochner.

SOPHIE. Tu mesures ce que ça veut dire ? L’homme qui prend en sténo le discours d’intention génocidaire de son maître, et qui le fait sortir clandestinement vers la presse étrangère. Et ensuite il rentre, il restitue les notes, il fait son travail d’amiral. C’est exactement la double vie. Et c’est documenté par les historiens du document, pas par un romancier.

LUCAS. Et la Pologne, septembre 1939. C’est là que beaucoup d’historiens situent le vrai basculement moral. [FAIT ÉTABLI, témoignage sous serment]. Au procès de Nuremberg, le général Erwin von Lahousen, adjoint de Canaris, témoigne les 30 novembre et 1er décembre 1945 — c’est dans le tome III des actes du Tribunal militaire international, pages 446 à 462. Il raconte une scène dans le train de Hitler : Canaris proteste auprès de Keitel contre les massacres planifiés de l’intelligentsia, de la noblesse et du clergé polonais, et des Juifs.

SOPHIE. Et la phrase de Canaris, telle que Lahousen la rapporte : « le monde tiendra un jour la Wehrmacht responsable de ces méthodes, puisqu’elles se déroulent sous ses yeux ». Réponse de Keitel : c’est la décision du Führer, tais-toi, occupe-toi de tes affaires.

LUCAS. Et le portrait que Lahousen fait de Canaris à la barre — je veux qu’on cite le verbatim parce qu’il est sur le site Avalon de Yale, c’est consultable. Lahousen décrit Canaris comme un être de « pur intellect », un homme qui « haïssait la violence en tant que telle », et il dit cette chose simple et bouleversante : « Canaris était un être humain. »

SOPHIE. Une précision de probité : la formule « paquet vibrant de nerfs », souvent accolée à Canaris, circule dans les mémoires et forums. Je la donnerais [À ATTRIBUER AVEC PRUDENCE], pas comme verbatim de Lahousen au tribunal. Le « Canaris était un être humain », ça, c’est dans le procès.

LUCAS. Et il y a un document écrit, pas seulement un témoignage. 8 septembre 1941 : quand l’OKW édicte ses règles impitoyables sur les prisonniers de guerre soviétiques, Canaris écrit à Keitel que le droit international l’interdit. Et de la main de Keitel, en marge, daté du 23 septembre : « ces objections relèvent de la conception chevaleresque de la guerre. Il s’agit ici de la destruction d’une idéologie. C’est pourquoi j’approuve et je couvre ces mesures. » [FAIT ÉTABLI, document de Nuremberg].

SOPHIE. Donc on a une trace écrite de Canaris s’opposant, par écrit, à un crime de guerre, et la trace écrite de son supérieur balayant l’objection. Ce n’est pas une légende d’après-guerre. C’est le papier.

LUCAS. Ajoute les ordres verbaux — [INFÉRENCE solide] — de ne pas recruter de nazis fanatiques à l’Abwehr, ce qui en fait un refuge pour des opposants. Et sa phrase de décembre 1941 : « l’Abwehr n’a rien à voir avec la persécution des Juifs ».

SOPHIE. Et maintenant, la bombe que je t’ai demandé de garder. Le Vorgang 7. L’Unternehmen Sieben.

LUCAS. [FAIT ÉTABLI, abondamment documenté]. Août-septembre 1942. L’architecte est Hans von Dohnanyi, juriste, beau-frère du pasteur Dietrich Bonhoeffer. Le principe : prendre des Juifs menacés de déportation, les déguiser en agents de l’Abwehr soi-disant envoyés en mission en Amérique du Sud, et les faire passer en Suisse. Sept au départ, quatorze à l’arrivée. Bonhoeffer organise les visas et les parrains côté suisse. Dohnanyi va lui-même en Suisse s’assurer qu’ils seront admis et qu’ils auront de quoi vivre.

SOPHIE. Et l’ironie, l’ironie sublime et glaçante : pour que l’opération soit couverte, il fallait une autorisation au sommet. La signature au bas de l’autorisation, c’est celle de Heinrich Himmler. Le chef de la SS a signé, sans le savoir, le sauvetage de quatorze Juifs. Aval de Canaris en haut de la chaîne. Voilà ce qui reste quand on a retranché les « cinq cents ». Quatorze noms réels, une filière réelle, et la signature du bourreau en chef au bas du document.

LUCAS. Attends, Sophie. Là, j’ai besoin de marquer un temps d’arrêt, parce que c’est exactement le moment dont on avait parlé en préparation. On a passé une heure à démolir. Et une fois qu’on a tout enlevé — l’antisémite de 1935, le franquiste, le complice des débuts — il reste quand même ça. Un homme qui prend en sténo un discours génocidaire pour le faire fuiter, qui proteste par écrit contre un crime de guerre, et qui couvre une filière de sauvetage signée par Himmler. Ce n’est pas rien. C’est même… c’est lourd.

SOPHIE. C’est lourd. Et je ressens la même chose que toi, et ça me dérange, parce que je veux rester rigoureuse. Alors restons-le. La chute de l’opération est instructive : elle tombe par l’argent. Les transferts financiers vers la Suisse attirent l’attention. Un informateur de l’Abwehr, Wilhelm Schmidhuber, est arrêté pour une affaire privée de devises. L’enquête remonte la chaîne. Arrestations le 5 avril 1943 : Dohnanyi, Bonhoeffer, et Josef Müller.

LUCAS. Et reconnaissance tardive : Hans von Dohnanyi a été déclaré Juste parmi les Nations par Yad Vashem, lors d’une cérémonie à Berlin le 26 octobre 2003, pour avoir sauvé les familles Arnold et Fliess. [FAIT ÉTABLI].

SOPHIE. Notons une chose de probité : Canaris, lui, n’a pas obtenu ce titre. Une demande a été déposée en 2010 par deux requérants, dont le chercheur Dan Orbach, au titre du sauvetage du rabbi Schneersohn. Le dossier n’a pas abouti à la reconnaissance. C’est un point qu’on assume : la postérité morale distingue Dohnanyi, pas encore Canaris.

LUCAS. Justement, le rabbi Schneersohn. C’est l’épisode qu’il faut manier avec des gants. [INCERTITUDE / TRADITION DOCUMENTÉE MAIS DISCUTÉE]. Selon le livre de Bryan Mark Rigg, Rescued from the Reich, 2004, l’Abwehr aurait organisé, fin 1939, l’exfiltration de Varsovie du sixième Rabbi de Loubavitch, Yossef Yitzhak Schneersohn, par un officier à demi-juif, le major Ernst Bloch, sur ordre de Canaris, à la demande indirecte du gouvernement américain. Une vingtaine de personnes sauvées.

SOPHIE. On le donne comme tradition documentée par Rigg, en signalant que l’historiographie reste prudente. Le fait du sauvetage du Rabbi semble solide ; le rôle exact de Canaris, sa motivation, relèvent de l'[INFÉRENCE]. C’est précisément ce qu’on a fait pour le titre de Yad Vashem : on ne surcharge pas.

LUCAS. Maintenant le canal suisse, parce que c’est là que les chiffres deviennent intéressants — petits mais réels. Et c’est l’historien officiel du MI6, Keith Jeffery, dans son histoire de 2010, qui nous donne les vrais nombres.

SOPHIE. [FAIT ÉTABLI, source archivistique]. La figure clé : Halina Szymańska, une Polonaise, épouse du dernier attaché militaire polonais à Berlin. Canaris l’avait fait sortir de Pologne à l’automne 1939 et l’avait installée en Suisse. Nom de code côté britannique : Z.5/1. Elle était protégée de Claude Dansey, l’un des chefs adjoints du MI6. Le relais à Zurich, c’est Hans Bernd Gisevius, vice-consul d’Allemagne et conspirateur.

LUCAS. Et les chiffres de Jeffery, qui calment toute exagération : entre août 1940 et décembre 1942, Genève a envoyé à Londres vingt-cinq rapports avec des informations venant de Gisevius. Sur ces vingt-cinq, neuf seulement citent explicitement Canaris — nom de code « Theodor ». Et une seule rencontre directe est documentée : un dîner à Berne, le 19 octobre 1941, entre Szymańska et Canaris.

SOPHIE. C’est ça, discerner. Pas « Canaris espion en chef des Alliés ». Mais : un canal réel, modeste, neuf rapports le citant nommément, une rencontre directe attestée. Et un avertissement majeur — avril 1941, en Italie, Canaris transmet à Szymańska l’imminence de l’attaque contre l’Union soviétique, Barbarossa. Les visas de son passeport documentant ces déplacements en Italie ont été reproduits par Nigel West dès 1983.

LUCAS. Et c’est là qu’il faut tenir les deux bouts de la corde, pour rester honnête. Pendant que Canaris fait fuiter Barbarossa par le canal suisse, l’Abwehr, son Abwehr, prépare activement Barbarossa. Les ordres de Canaris à Pieckenbrock, Bentivegni, Lahousen pour le renseignement sur le front est datent d’août 1940. C’est dans les actes de Nuremberg.

SOPHIE. Donc le même homme arme le poignard et prévient la victime. On ne peut pas le lisser. C’est ça, le clair-obscur. Et nous, à ce stade de l’épisode, on n’est plus en mode entomologiste. On est en train de regarder quelqu’un qui vivait, chaque jour, dans la contradiction absolue.

LUCAS. Et c’est le moment de notre aveu épistémique, celui qu’on avait annoncé en ouverture. Sophie, qui sommes-nous pour juger ça ?

SOPHIE. Là on convoque la philosophie des sciences. Harry Collins et Robert Evans, sur l’expertise — leur travail sur les ondes gravitationnelles a montré qu’on peut développer une « expertise interactionnelle » : comprendre un domaine assez pour en parler avec les experts, sans le pratiquer soi-même. Et Alvin Goldman, sur la question : comment un novice évalue-t-il des experts qui se contredisent ?

LUCAS. Et la réponse honnête, c’est qu’on est dans une position structurellement faible. On évalue un professionnel du secret, dont le métier était précisément de ne jamais être lisible, et dont la pièce maîtresse — le journal — a été brûlée. Notre expertise est seconde, livresque. On lit Höhne, Mueller, Jeffery, on recoupe. On ne « connaît » pas Canaris.

SOPHIE. Et pourtant on n’a pas le droit de se taire pour autant. Goldman dirait : on évalue la cohérence des experts, leur accès aux preuves, leurs biais. Quand Jeffery, archives en main, donne neuf rapports sur vingt-cinq, c’est un signe exclusif fort. Quand Bassett extrapole des rencontres non corroborées, c’est plus faible. On peut hiérarchiser nos degrés de confiance, même de notre fauteuil. C’est ça, l’humilité épistémique : pas se taire, mais dire à voix haute le niveau de notre incertitude.

LUCAS. Et il faut finir l’acte II par l’Espagne, parce que c’est le plus beau cas-test de la méthode.

SOPHIE. Hendaye, 23 octobre 1940. La rencontre Hitler-Franco, neuf heures de négociation. Franco arrive en retard. Hitler veut faire entrer l’Espagne en guerre, prendre Gibraltar — l’opération Felix. Franco multiplie les exigences impossibles. Hitler ressort excédé et dira à Mussolini cette phrase fameuse : « je préfère qu’on m’arrache trois ou quatre dents plutôt que de revoir cet homme ».

LUCAS. Et la mission de Canaris auprès de Franco, le 7 décembre 1940 — pas le 5, c’est le 5 que Hitler décide d’envoyer Canaris ; la rencontre avec Franco est le 7. La thèse maximaliste — Bassett — dit que Canaris a « soufflé » à Franco les arguments pour refuser, qu’il a saboté Felix de l’intérieur.

SOPHIE. Et voilà comment on classe, proprement. Que Canaris ait conseillé à Franco de rester hors de la guerre : c’est étayé, plusieurs sources le disent, y compris le témoignage d’après-guerre de Serrano Súñer, le beau-frère de Franco, stupéfait que Canaris répétât que l’Allemagne perdrait la guerre. Mais que ce conseil ait été décisif dans le refus de Franco : [INFÉRENCE]. Höhne est prudent, Mueller plutôt favorable, Hastings sceptique.

LUCAS. Parce qu’il y a le rasoir d’Occam. Franco avait mille raisons propres de refuser : un pays exsangue, la peur de la Royal Navy sur les Canaries, des exigences territoriales que Hitler ne pouvait pas satisfaire sans braquer Vichy. Et l’argument technique : les canons de 15 pouces nécessaires à l’assaut de Gibraltar n’étaient pas disponibles.

SOPHIE. Donc la convergence d’intérêts suffit à expliquer l’échec de Felix, sans avoir besoin d’un Canaris marionnettiste. Le sabotage est possible, plausible même, mais pas nécessaire pour expliquer le résultat. C’est ça, le rasoir d’Occam appliqué proprement. Et le seul résultat que Hitler obtiendra de l’Espagne, ce sera la Division Azul, les volontaires espagnols sur le front est — détail que Decaux souligne.

LUCAS. Petit post-scriptum qui pèse lourd, et qui est [FAIT ÉTABLI] : après la guerre, le gouvernement de Franco a versé une pension à vie à la veuve de Canaris, en reconnaissance du conseil donné de garder l’Espagne hors du conflit. Franco, dit-on, en resta « à jamais reconnaissant ». Quand un dictateur paie une pension à la veuve de votre ennemi exécuté, c’est une forme de preuve indirecte.


ACTE II bis — LE SEGMENT DILEMME DE SÉCURITÉ : CANARIS, LE LOUP, ET LE CONTRESENS DE MUNICH

SOPHIE. Lucas, il faut maintenant introduire l’outil théorique nouveau, parce qu’il éclaire tout 1938 d’une lumière froide et précise. La théorie du dilemme de sécurité.

LUCAS. Pose les fondations. John Herz, 1950, forge le concept : dans un monde anarchique, sans autorité supérieure, un État qui se protège — il s’arme, il s’allie — paraît menaçant aux autres, même sans mauvaise intention. Chacun, en cherchant sa sécurité, diminue celle des autres. Spirale.

SOPHIE. Herbert Butterfield, History and Human Relations, 1951, en fait un drame quasi tragique : il parle d’« absolute predicament » et d’« irreducible dilemma » — la situation absolue, le dilemme irréductible. Pour Butterfield, c’est même la source de presque toutes les guerres, enracinée dans la peur et dans ce qu’il appelle le « péché universel » de l’humanité.

LUCAS. Et Robert Jervis, le grand raffinement, Perception and Misperception in International Politics, 1976, puis l’article « Cooperation Under the Security Dilemma », 1978. Jervis distingue deux modèles. Le modèle de la spirale : deux États au fond cherchant la sécurité, qui s’effraient mutuellement et montent aux extrêmes par malentendu. Et le modèle de la dissuasion : face à un agresseur réel, la fermeté est la seule réponse, et la conciliation l’encourage.

SOPHIE. Et la question de Jervis, brillante par sa simplicité : « ça dépend ». Quel modèle s’applique ? Ça dépend des intentions réelles de l’adversaire. Statu quo ou révisionniste ? Et c’est tout le problème : de l’extérieur, on ne voit pas les intentions. On voit des armements, des manœuvres. Pas les cœurs.

LUCAS. Charles Glaser ajoute la distinction entre « security-seekers » et « greedy states » — États avides — et l’idée de signal coûteux : pour prouver qu’on est bénin, il faut envoyer un signal qui coûte cher, qu’un agresseur ne pourrait pas se permettre.

SOPHIE. Et Shiping Tang pose la condition logique stricte : un vrai dilemme de sécurité exige que les deux camps aient des intentions bénignes. Face à un État réellement malin, le dilemme cesse d’opérer — ce n’est plus un malentendu tragique, c’est une agression, point. Le contre-exemple canonique que Tang lui-même cite : la Seconde Guerre mondiale, où il n’y avait aucun dilemme face à une Allemagne nazie malveillante.

LUCAS. Et Randall Schweller, avec sa zoologie des États : loups, agneaux, chacals, lions. Le loup, c’est le prédateur révisionniste qui veut bouleverser l’ordre, dévorer. L’Allemagne nazie est l’archétype du loup.

SOPHIE. Maintenant, applique tout ça à Canaris. Et c’est saisissant.

LUCAS. Canaris, c’est l’homme qui, de l’intérieur du loup, confirme aux puissances extérieures que le loup est bien un loup. Ses avertissements de 1938, via Kleist à Churchill, disent en substance, traduits dans le vocabulaire de Jervis : « Hitler n’est pas un security-seeker. Ne lui appliquez pas le modèle de la spirale. N’essayez pas de le rassurer, de le concilier. Appliquez-lui le modèle de la dissuasion. Soyez fermes, montrez la force, et alors mes généraux pourront agir. »

SOPHIE. Et la tragédie de Chamberlain devient lisible avec une netteté terrible. Chamberlain applique le remède du modèle de la spirale — la conciliation, l’apaisement, Munich — à une situation qui relevait du modèle de la dissuasion. Il traite le loup comme un security-seeker effrayé qu’il faudrait rassurer. Munich, dans ce vocabulaire, c’est un contresens épistémique. Une erreur de diagnostic sur la nature de l’adversaire.

LUCAS. Et le plus vertigineux, c’est la question de Jervis appliquée à Canaris lui-même. Parce que Canaris envoie un signal : « il y a une résistance, traitez le régime comme un loup ». Mais comment Londres pouvait-elle savoir si Canaris était un émissaire sincère ou un appât ? Un signal authentique de l’opposition, ou une opération d’intoxication de l’Abwehr pour pousser Londres à la faute ?

SOPHIE. C’est le problème de l’incertitude sur les intentions, mais au carré. Jervis dit : on ne voit pas les intentions de l’État adverse. Ici, on ne voit même pas si l’émetteur du signal appartient vraiment au camp qu’il prétend représenter. Glaser dirait : le signal de Canaris était-il assez « coûteux » pour être crédible ? Envoyer Kleist avec un faux passeport, risquer sa tête — c’est coûteux. Mais de l’extérieur, dans le brouillard, comment distinguer le coût réel du coût simulé ?

LUCAS. Et c’est pour ça que la réception britannique de Canaris, qu’on va traiter maintenant, n’est pas seulement une histoire d’espions. C’est un cas d’école du dilemme de l’évaluation des intentions dans un système opaque. Garde cette idée. Elle va revenir, brûlante, à la toute fin de l’épisode.


ACTE II ter — LA RÉCEPTION BRITANNIQUE : TREVOR-ROPER, PHILBY, ET LES MYTHES LIQUIDÉS

SOPHIE. Le document central, d’abord. Le rapport dit « Canaris and Himmler ». [FAIT ÉTABLI, archives]. Une version est conservée aux Archives nationales britanniques sous la cote HW 19/347 — la « RIS Note 1 », datée du 5 juin 1943. Une version antérieure, de novembre 1942, rédigée par le philosophe Stuart Hampshire, est perdue ; et selon le biographe Adam Sisman, la version conservée serait « édulcorée » par rapport à l’originale.

LUCAS. Et l’épisode Philby. Il faut citer le verbatim exact, parce que c’est là que les mythes se fabriquent. Hugh Trevor-Roper, dans The Philby Affair, 1968, pages 78-79, raconte que son bureau avait conclu fin 1942 que l’Abwehr et Canaris étaient suspectés par le Parti non seulement d’inefficacité mais de déloyauté, que Canaris multipliait les voyages en Espagne et « indiquait une disposition à traiter avec nous » — il accueillerait même une rencontre avec son homologue « C ». Et le document fut soumis pour validation à Kim Philby. Verbatim : « Philby interdit absolument sa circulation, en insistant que ce n’était que « pure spéculation ». »

SOPHIE. Et c’est crucial, le verbe : Philby a mis son veto sur la circulation du rapport. Pas sur un assassinat de Canaris. Le mythe tertiaire — Philby aurait fait bloquer un projet d’assassinat de Canaris — n’est pas dans le texte. Trevor-Roper parle d’un veto bureaucratique sur la diffusion d’une note. [DISTINCTION À TENIR FERMEMENT].

LUCAS. Et l’interprétation rétrospective de Trevor-Roper — que Philby aurait agi dans l’intérêt soviétique, pour empêcher une paix séparée Ouest-Allemagne — est précisément ça : une interprétation, rétrospective, par un homme qui en voulait à Philby après sa trahison. [INFÉRENCE de Trevor-Roper, pas fait établi].

SOPHIE. Et voilà la grande nouveauté historiographique, qu’il faut intégrer parce qu’elle change la donne. Brian Cuddy, dans le Journal of Intelligence History, article publié en ligne le 26 avril 2024 — DOI 10.1080/16161262.2024.2345986 — « The German opposition question in British World War II strategy ».

LUCAS. Et la thèse de Cuddy est tranchante. Il y avait un débat : P.R.J. Winter, en 2007, défendait l’idée que Trevor-Roper et son équipe de renseignement radio avaient fait un excellent travail, et que l’échec était politique, pas un échec de renseignement. Cuddy, en 2024, démonte ça.

SOPHIE. Cuddy lit de près le rapport « Canaris and Himmler » et le replace dans l’ensemble des productions de Trevor-Roper jusqu’à la fin de la guerre. Sa conclusion : Trevor-Roper n’a pas posé les bases analytiques d’un changement de stratégie britannique. Il n’a ni apprécié ni transmis aux décideurs l’existence et la force de l’opposition allemande. Au contraire, il dénigrait l’Abwehr, son centre névralgique.

LUCAS. Et Cuddy refuse la fausse dichotomie : échec de renseignement contre échec politique. Les deux se nourrissent. Nuance importante de probité : même Trevor-Roper, dans un article de 1947, reconnaîtra à contrecœur que « Canaris et Oster et leurs amis du service de renseignement » formaient le « noyau consistant » de l’opposition militaire de 1937 à 1944. Donc il l’a admis après coup, mais pas pendant, quand ça aurait compté.

SOPHIE. Et il faut une politique générale en toile de fond : le Cabinet de guerre britannique avait une politique de « silence absolu » envers les approches de l’opposition allemande, scellée par l’exigence de capitulation sans condition proclamée à Casablanca en janvier 1943. Quoi que dît Canaris, la porte était fermée par principe.

LUCAS. Et une formule qu’on entend souvent : « la tragédie n’est pas qu’ils l’aient ignoré, c’est qu’ils ne pouvaient pas l’écouter ». Honnêteté totale : c’est une paraphrase, notre paraphrase, pas une citation sourcée. On la donne comme formule de synthèse, pas comme document.

SOPHIE. Et les propos admiratifs prêtés à Menzies après la guerre — « je l’aimais et l’admirais… il était sacrément courageux ». [TÉMOIGNAGE D’APRÈS-GUERRE, à manier avec prudence]. C’est rapporté, c’est tardif, c’est le genre de phrase qu’on embellit avec le temps. On la cite comme tradition, pas comme preuve.

LUCAS. Voilà. Réception britannique : un document réel et coté, un veto réel mais sur la circulation, une légende d’assassinat liquidée, et une mise au point de 2024 qui réhabilite la complexité contre les récits trop propres.


ACTE II quater — PSYCHOLOGIE : L’HOMME QUI NE FAISAIT QUE SE FIGURER CE QUE LES AUTRES PENSAIENT

SOPHIE. On ne peut pas comprendre la tenue de cet homme sans entrer, prudemment, dans sa psychologie. Et le maître-mot, c’est l’opacité. Tout le monde le dit. Gisevius : « on ne savait jamais ce qu’il pensait vraiment ». On l’appelait un sphinx que personne ne déchiffrait. Maître de la non-réponse — capable de parler vingt minutes sans rien révéler.

LUCAS. Et Joachim Fest, l’historien, a cette phrase : « derrière le masque froid se cachait un tempérament hypersensible… avide de nouvelles aventures ». Un masque, et derrière, des nerfs à vif.

SOPHIE. Je veux introduire ici une idée que tu m’as soumise, Lucas, et qui me paraît la clé psychologique de l’épisode. Une réflexion sur la théorie de l’esprit. Formulons-la d’abord brutalement : ne jamais imaginer ce que les autres pensent ou penseront un jour de nous et de nos actes, ne jamais se représenter le regard d’autrui sur soi — c’est ne connaître personne, c’est ne reconnaître aucun visage en face de soi. Et si ce n’est pas cela, la folie, on se demande ce que c’est.

LUCAS. C’est l’incapacité à se figurer le regard d’autrui comme définition de la folie, oui.

SOPHIE. Et Canaris est l’hypertrophie inverse de cette folie. Il est l’homme qui ne faisait que ça. Qui passait sa vie à se figurer, en permanence, ce que Heydrich pensait de lui, ce que Himmler soupçonnait, ce que Keitel allait rapporter, ce que Hitler croyait savoir. Théorie de l’esprit poussée à l’incandescence. C’était sa condition de survie — un espion qui ne modélise pas en continu l’esprit de ses ennemis est un espion mort.

LUCAS. Mais c’est aussi la cause de son isolement absolu. Parce qu’à force de n’être que le miroir du regard des autres, de se compartimenter pour chacun, il finit par n’être identifiable par personne, et donc seul. Le sphinx que personne ne déchiffre, c’est aussi un homme que personne ne peut accompagner.

SOPHIE. Et le corps paie. [FAIT ÉTABLI dans ses grandes lignes, certains chiffres [INCERTITUDE]]. Stress chronique de 1938 à 1944 : tremblements, insomnies, il dormait quatre à cinq heures. Le poids qui descend — on lit parfois jusqu’à 55 kg en 1944, je donne ce chiffre [À VÉRIFIER, ordre de grandeur]. Les cheveux blancs précoces.

LUCAS. Les mécanismes de défense : le compartimentage, qu’on a dit. L’intellectualisation. Et les rituels. Les chevauchées matinales au Tiergarten — parfois avec Schellenberg, qui le surnommait, ironie, « le teckel » à cause de sa petite taille. Les chiens. La lecture.

SOPHIE. Une précision de probité, parce que c’est tentant de noircir : la Pervitine — la méthamphétamine si répandue dans la Wehrmacht — n’est pas attestée pour Canaris personnellement. [INCERTITUDE]. On ne l’affirme pas.

LUCAS. Et la solitude familiale, qu’il faut traiter avec délicatesse. Le mariage avec Erika, épousée en 1919, n’était pas heureux — couple distant, elle musicienne et amatrice d’art, lui bourreau de travail. Deux filles, Eva et Brigitte. Et selon plusieurs sources, dont Decaux, l’une des filles souffrait d’un handicap. Je le dis sobrement, sans pathos, parce que c’est une vie privée et une souffrance réelle, pas un ressort dramatique.

SOPHIE. Et Gisevius, en 1943-1944, décrit Canaris « au bord de l’effondrement nerveux ». Voilà l’homme qui va entrer dans la dernière année.


ACTE II quinquies — LE CAS DECAUX : QUAND LE RÉCIT SÉDUIT

LUCAS. Avant d’entrer dans la fin, une méta-réflexion brève, parce qu’on a cité Alain Decaux une dizaine de fois et qu’il faut être loyal envers lui et envers nos auditeurs. Le Mystère Canaris, son récit télévisé diffusé sur Antenne 2 le 19 février 1986, et son travail d’écrivain.

SOPHIE. Decaux est un conteur prodigieux. C’est le contraire d’un faussaire — il connaît ses dossiers. Mais c’est un dramaturge. Il met en scène : le château sous la neige, l’arrivée en Mercedes, l’accueil par un officier nommé, les dialogues reconstitués. Et le problème, ce n’est pas qu’il invente — c’est qu’il lisse la couture entre le fait établi et la reconstruction vraisemblable.

LUCAS. Prenons trois de ses scènes avec leur statut. La scène de Bayreuth, Canaris conseillant l’envoi des avions à Franco : fait sous-jacent [ÉTABLI], décor [INCERTITUDE]. Le télégramme de félicitations que Canaris aurait envoyé à Hitler après l’échec du 20 juillet 1944, avec la scène « je vais à mon bureau » : [INCERTITUDE / À VÉRIFIER] — c’est le genre de détail saisissant qu’on trouve chez Decaux et Brissaud, et qu’il faut chercher chez Höhne ou Mueller avant de l’affirmer ; je ne l’ai pas vu solidement attesté, donc on le donne comme tradition, pas comme fait.

SOPHIE. Et le lieu d’assignation après la dissolution de l’Abwehr : Decaux dit parfois « Ullstein ». Le nom exact, [FAIT ÉTABLI], c’est Burg Lauenstein, un château du Frankenwald, en Bavière. Decaux raconte l’arrivée, l’accueil par un lieutenant-colonel Fuchs. Le lieu est correct ; les détails de mise en scène, prudence.

LUCAS. Pourquoi on fait ça ? Parce que Canaris est précisément le sujet où la tentation du roman est maximale — un homme opaque, un journal brûlé, des trous partout. Et les trous appellent le récit. Notre charte FAIT/INFÉRENCE/INCERTITUDE, c’est exactement la digue contre cette tentation. Decaux est notre cas d’école : on l’aime, on s’en sert, on le signale.


ACTE III — DÉMÊLER : LA FIN, ET CE QUI RESTE QUAND TOUT EST DIT

SOPHIE. Acte III. Démêler l’écheveau, fil par fil, pour rétablir l’ordre des choses interverties. Et le ton change, là, irréversiblement. On a fini de retrancher. Maintenant on regarde un homme tomber.

LUCAS. L’érosion de la confiance de Hitler est lente. Pendant des années, Hitler a défendu Canaris contre ses accusateurs. Mieux : quand il a fallu enquêter sur Oster, l’enquête a été confiée à… Canaris, qui l’a soigneusement enterrée. Et il y a cette citation, attribuée à un responsable de la Gestapo ou à Kaltenbrunner : Canaris « a tiré la laine sur les yeux de tout le monde — Heydrich, Himmler, Keitel, Ribbentrop, même le Führer ». [Attestée via Fest et Höhne ; locuteur exact INCERTAIN].

SOPHIE. Mais les grains de sable s’accumulent. Sarrebruck, septembre 1939 : Canaris avertit Hitler d’une concentration de troupes françaises près de Sarrebruck. Hitler n’y croit pas — et il a raison. C’est, selon le récit de David Alan Johnson dans son livre de 2024 et un article de CIMSEC, le premier accroc : Hitler commence à se méfier des renseignements de Canaris.

LUCAS. Et ici, [INCERTITUDE] honnête : était-ce une erreur sincère de l’Abwehr, ou une intoxication délibérée de Canaris pour brouiller le jugement de Hitler ? Indécidable. Johnson penche pour la manipulation volontaire ; d’autres y voient une simple bévue. On ne tranche pas. Et notons que Johnson, journaliste-historien prolifique, est plutôt dans la lignée « sabotage » — donc à lire avec la prudence due à une thèse engagée.

SOPHIE. Les avertissements Oster-Sas, c’est plus solide et plus déchirant. Hans Oster, l’adjoint de Canaris, prévient le Pays-Bas, via l’attaché militaire néerlandais Sas, des dates successives de l’offensive à l’Ouest, de novembre 1939 au 9 mai 1940 — « fais sauter les ponts ! ». Et Oster, à un ami, cette phrase d’une lucidité atroce, dans la version rapportée par Decaux : « ce que je fais est bien pire que de tuer ou de se tuer ».

LUCAS. À recouper avec la version standard, mieux attestée, où Oster dit en substance qu’il est un meilleur Allemand que ceux qui suivent Hitler, que son devoir est de débarrasser l’Allemagne et le monde de cette peste. [Les deux versions coexistent ; la seconde est plus solidement documentée chez Höhne].

SOPHIE. Et la mission Josef Müller au Vatican, qu’on doit enfin développer parce que c’est un des plus beaux fils de l’écheveau. [FAIT ÉTABLI, bien documenté]. Hiver 1939-1940. Müller, avocat bavarois catholique, agent de réserve de l’Abwehr — couverture organisée par Canaris, qui le présente à Keitel comme un agent espionnant le Vatican. Sa vraie mission : utiliser le pape Pie XII comme intermédiaire pour sonder les Britanniques sur la paix avec une Allemagne post-Hitler.

LUCAS. Le pape accepte de servir de canal. Il met en contact, via son secrétaire le père Robert Leiber, l’opposition allemande et l’ambassadeur britannique près le Saint-Siège, Francis d’Arcy Osborne. Müller rapporte une interprétation optimiste des réponses britanniques, qui devient le « X-Report », rédigé par Dohnanyi. Montré à Halder, puis à Brauchitsch, début avril 1940 — qui le qualifie de « trahison ». Le coup d’État, encore une fois, ne se déclenche pas.

SOPHIE. Et la couverture par Canaris est réelle : c’est lui qui a fait de Müller un agent de l’Abwehr pour rendre les voyages à Rome plausibles. Müller sera arrêté en avril 1943, dans la même vague que Dohnanyi et Bonhoeffer, et — détail qui compte pour notre fin — il survivra, sauvé in extremis au pied de la potence de Flossenbürg, contrairement à ses compagnons.

LUCAS. L’affaire italienne, 1943, c’est l’épisode Amé, et il est mieux établi qu’on ne croyait. [FAIT ÉTABLI dans son ossature]. Début août 1943, Canaris rencontre son homologue italien, le général Cesare Amé, chef du SIM, sur le Lido de Venise — la date avancée par les sources italiennes est le 2 août 1943. Et selon ces sources, Canaris aurait dit à Amé, en substance : ne faites pas entrer nos troupes en Italie, nous allons éliminer Hitler.

SOPHIE. Et ce qui est documenté côté italien : après cette rencontre, Badoglio, méfiant à l’égard de l’Allemagne, démet Amé du SIM le 18 août. Et le rôle de Canaris, c’est qu’il rentre à Berlin et fait un rapport mensonger rassurant — « l’Italie nous restera fidèle » — alors qu’il venait d’apprendre de son homologue que l’armistice était imminent. [Le rapport mensonger : [INFÉRENCE solide], la rencontre : [FAIT ÉTABLI]].

LUCAS. Et Anzio, janvier 1944, le dernier grand échec opérationnel. Canaris déclare au maréchal Kesselring, à Frascati : « vous pouvez dormir tranquille », pas de débarquement imminent. Et le débarquement allié déferle. Les chiffres sont précis : la flotte de débarquement comptait 241 navires de débarquement — outre deux navires de commandement, deux sous-marins, quatre croiseurs, vingt-huit destroyers et plus de cent autres bâtiments de guerre. À la fin du jour J, plus de 36 000 hommes et 3 200 véhicules avaient été débarqués sur la tête de pont d’Anzio, avec des pertes légères ; et au 29 janvier, les renforts portaient le total allié sur la tête de pont à 69 000 hommes, 508 canons et 208 chars.

SOPHIE. Et là, parfait cas d’indécidabilité, qu’on assume. Hastings y voit l’incompétence pure de l’Abwehr. Bassett y voit le sabotage. [INDÉCIDABLE]. Et il y a un fait gênant pour la thèse du sabotage : l’Abwehr était globalement médiocre sur les opérations amphibies, elle a raté d’autres débarquements sans qu’on invoque la trahison. Le rasoir d’Occam, encore : la médiocrité générale suffit peut-être à expliquer Anzio.

LUCAS. Maintenant, la question Himmler. Parce que c’est l’ajout dramatique majeur de cette édition, et il faut le classer avec une rigueur absolue. La tradition, popularisée par Decaux : Himmler aurait personnellement bloqué des rapports de la Gestapo incriminant Canaris, en disant « j’interdis qu’on touche à l’amiral Canaris », parce que Himmler lui-même envisageait de négocier avec les Alliés et craignait que l’enquête remonte jusqu’à lui.

SOPHIE. Alors démêlons, parce que c’est un cas exemplaire où il y a du vrai, du contesté et du légendaire dans le même paquet. Trois niveaux.

LUCAS. Niveau un, [FAIT ÉTABLI] : en février 1943, après l’affaire Schmidhuber, le chef de la Gestapo Heinrich Müller présente à Himmler des preuves que Canaris est lié à la résistance. Et Himmler refuse d’agir contre Canaris personnellement. Au lieu de transmettre à Hitler, il oriente l’affaire vers la justice militaire de la Wehrmacht. Résultat : Dohnanyi arrêté, Oster écarté — mais Canaris reste en place. Et il y a un second épisode, en juillet 1943, où Schellenberg et Kaltenbrunner accusent Canaris devant Himmler à propos de l’Italie, et où, à leur stupéfaction, Himmler se laisse convaincre par Canaris.

SOPHIE. Niveau deux, [FAIT ÉTABLI aussi] : Himmler explorait réellement des contacts de paix séparée avec l’Ouest, via Schellenberg, via des intermédiaires comme Langbehn, le masseur Felix Kersten, plus tard Musy et Bernadotte. Donc la prémisse — Himmler avait ses propres contacts déloyaux à protéger — est factuellement fondée.

LUCAS. Niveau trois, et c’est là qu’il faut être dur avec nous-mêmes, [INFÉRENCE CONTESTÉE, voire LÉGENDE] : le motif, à savoir que Himmler aurait épargné Canaris par peur que celui-ci l’expose. Ça repose essentiellement sur deux sources d’après-guerre peu fiables — les mémoires de Schellenberg, écrits par un accusé de Nuremberg cherchant à se disculper, et Wilhelm Höttl, officier SS notoirement douteux.

SOPHIE. Et le verdict de l’érudition allemande sérieuse est sans appel. Heinz Höhne ne retient pas la thèse du chantage : pour lui, Himmler avait un calcul bureaucratique — le SD-Ausland n’était pas encore capable de gérer le renseignement extérieur, mieux valait laisser l’Abwehr nominalement indépendante pour ne pas endosser ses échecs — et une forme de défaitisme partagé. Et surtout, l’étude de référence, Hedwig Maier dans les Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte de l’Institut für Zeitgeschichte, en 1966, démolit explicitement l’explication Höttl : elle note que si Canaris avait tenu des documents compromettants sur Himmler, cela n’expliquerait toujours pas pourquoi Oster et Dohnanyi, eux aussi, sont restés en vie presque jusqu’à la fin.

LUCAS. Donc on tranche ainsi pour nos auditeurs : que Himmler ait protégé Canaris en 1943, [FAIT]. Que Himmler ait eu ses propres jeux de paix séparée, [FAIT]. Que le motif ait été la peur d’être exposé par Canaris, [INFÉRENCE FRAGILE, rejetée par l’historiographie de référence]. Et le verbatim « j’interdis qu’on touche à l’amiral Canaris » : [LÉGENDE / formulation dramatisée de Decaux, non sourcée sur un document]. Voilà ce que c’est, démêler.

SOPHIE. Et puis tout s’effondre, vite, début 1944. Le Solf-Kreis, ce cercle de résistants démasqué après un thé piégé — arrestations en cascade à partir du 12 janvier 1944, plusieurs dizaines de personnes, le chiffre de 74 circule comme estimation. La défection de l’agent Vermehren à Istanbul, le 27 janvier 1944, qui passe aux Britanniques et humilie l’Abwehr. Un attentat à Carthagène qui irrite Hitler.

LUCAS. Et le décret. 18 février 1944 : Hitler dissout l’Abwehr et l’absorbe dans le Mil Amt de Schellenberg, sous l’autorité du RSHA. Canaris est démis. Il est d’abord assigné à Burg Lauenstein — le château du Frankenwald —, puis libéré en juin pour prendre un poste sans pouvoir réel : chef de l’état-major spécial pour la guerre économique et commerciale, le HWK.

SOPHIE. Et le 20 juillet 1944, l’attentat de Stauffenberg. Canaris n’y participe pas activement — il est déjà à l’écart. La tradition Decaux raconte qu’il aurait même envoyé un télégramme de félicitations à Hitler pour avoir survécu, avec la scène « je vais à mon bureau ». [INCERTITUDE / À VÉRIFIER] — je le redis, ce détail est saisissant mais je ne l’ai pas vu solidement attesté chez Höhne ou Mueller ; on le donne comme tradition.

LUCAS. L’arrestation : 23 juillet 1944, à son domicile de Schlachtensee, par Walter Schellenberg, accompagné d’un officier — von Fölkersam. Et la phrase, tirée des mémoires de Schellenberg, donc : Canaris l’aurait accueilli en disant « je pensais bien que ce serait vous ». L’épisode du pistolet, où Canaris aurait refusé qu’on lui laisse la possibilité de se suicider, vient aussi de Schellenberg. Prudence.

SOPHIE. Son successeur, Georg Hansen, sous interrogatoire, l’accuse d’être « l’instigateur spirituel » des conspirateurs. Pas de preuve directe de participation au 20 juillet. Mais l’accumulation des liens suffit. Et le 22 septembre 1944, la Gestapo découvre le coffre de Zossen — les documents, le reste compromettant.

LUCAS. Et l’arme fatale, début avril 1945 : le général Buhle découvre, dans les décombres des quartiers de la Wehrmacht, le reste du journal personnel de Canaris. Présenté à Hitler. Rage de Hitler, vers le 5 avril. Ordre d’exécuter les prisonniers restants.

SOPHIE. Flossenbürg. Nuit du 8 avril 1945. Une cour martiale nocturne, une parodie. Le juge SS Otto Thorbeck, le procureur Walter Huppenkothen, un assesseur nommé Kögel. Ni défenseur, ni greffier, ni procès-verbal. [FAIT ÉTABLI]. La version Decaux dit que le « défenseur » était le directeur de la prison — détail à recouper, mais l’essentiel est qu’il n’y avait aucune défense réelle.

LUCAS. Les condamnés : Canaris, Oster, le juriste Karl Sack, le pasteur Dietrich Bonhoeffer, le capitaine Ludwig Gehre. Dohnanyi est jugé séparément, à Sachsenhausen, sur une civière, à demi-conscient.

SOPHIE. Et le morse. Canaris est dans une cellule voisine du colonel danois Hans Lunding, ancien chef du renseignement militaire danois — un cavalier olympique, médaillé de bronze à Berlin en 1936, ironie de l’histoire. Ils communiquent en frappant la cloison. Et Canaris transmet ses derniers messages.

LUCAS. Et ici, [INCERTITUDE sur le verbatim], et c’est important parce que Höhne lui-même doute que Lunding ait préservé exactement les mots. Une version, reprise par Time en 1955, donne : « le nez cassé à mon dernier interrogatoire. Mon temps est écoulé. Je n’étais pas un traître. J’ai fait mon devoir d’Allemand. Si vous survivez, souvenez-moi à ma femme. » Il y a des versions plus courtes — « je crois qu’ils m’ont cassé le nez » — et des versions plus longues sur le devoir patriotique.

SOPHIE. Et tu sais quoi, Lucas ? Je trouve que l’incertitude sur le verbatim rend la chose plus bouleversante, pas moins. Parce que ce qu’on sait avec certitude, c’est qu’un homme, torturé, le nez brisé, à quelques heures de la potence, a pris la peine de frapper contre un mur pour qu’un voisin sache deux choses : qu’il n’était pas un traître, et qu’on dise à sa femme. Le contenu exact, on l’ignore. Le geste, lui, est certain. Et le geste suffit.

LUCAS. Exécution à l’aube du 9 avril 1945, vers six heures. Nu. [FAIT ÉTABLI sur l’essentiel ; certains détails de témoins [À RECOUPER]]. Étaient présents, selon le mémorial de Flossenbürg : le médecin du camp Hermann Fischer, le juriste SS Huppenkothen, un SS nommé Geißberger, le chef de rapport, et un prisonnier de service. Les détails rapportés par Decaux — un témoin SS disant « il a mis longtemps, le petit amiral », un médecin SS disant « il est mort courageusement » — [À RECOUPER], je les donne comme tradition, pas comme procès-verbal.

SOPHIE. Et le fil de piano, on l’a dit : [LÉGENDE PROBABLE], on ne l’affirme pas. Les corps laissés à pourrir, puis brûlés près du crématoire.

LUCAS. Deux semaines. Deux semaines, Sophie. Le camp de Flossenbürg est libéré le 23 avril 1945 par les 358e et 359e régiments d’infanterie de la 90e division d’infanterie américaine. Et l’USHMM est précis : « just over 1,500 prisoners remained in the camp » — un peu plus de 1 500 prisonniers seulement y demeuraient encore, trop malades pour les marches de la mort ; jusqu’à 200 d’entre eux mourront après la libération. Canaris a été pendu quatorze jours avant l’arrivée des Américains.

SOPHIE. Et le journal, lui, achève sa course à Mittersill, brûlé. Confirmé sous serment par Huppenkothen lui-même, lors de son procès à Munich, en février 1951. Notre principe Sagan, ici, prend tout son sens : l’absence de preuve — le journal détruit — n’est pas une preuve d’absence. Le contenu a existé. Hitler l’a lu et il en est entré en rage. On raisonne sur un trou que quelqu’un a creusé exprès.

LUCAS. Et la postérité judiciaire, qui est une gifle. Procès de Huppenkothen, Munich, 5 au 16 février 1951 : trois ans et demi pour la torture, acquitté du meurtre. Thorbeck, le juge SS, condamné à Augsbourg en 1955, puis acquitté par la Cour fédérale de justice, le BGH, le 19 juin 1956 — au motif que la cour martiale de Flossenbürg avait été… « légale ». La peine finale de Huppenkothen : sept ans et demi. Libéré en 1959.

SOPHIE. « L’homme qui a pendu Canaris meurt libre. » Et il faut attendre les années 1995-2002 pour une répudiation tardive de cette jurisprudence — notamment le président du BGH, Günter Hirsch, qui, au centenaire de la naissance de Dohnanyi en 2002, traitera ceux qui l’ont condamné à mort de « criminels qui se faisaient appeler juges ».


ACTE III — LE DERNIER MOUVEMENT : L’ÉPINE

LUCAS. Sophie, il faut qu’on dise où on en est. On a commencé cet épisode froids. Entomologistes. Et là…

SOPHIE. Et là je ne le suis plus, Lucas. Et je crois que c’est légitime, parce qu’on ne s’est pas attendris une seule fois sans avoir d’abord vérifié. On a retranché l’antisémite repenti en surface, on a retranché les cinq cents Juifs, le fil de piano, les rencontres Menzies, les chiffres bidons, le veto sur l’assassinat, le motif de Himmler. On a tout enlevé. Et il reste un homme petit, malade, qui dort quatre heures par nuit, qui prend en sténo un discours génocidaire pour le faire fuiter, qui proteste par écrit contre un crime de guerre en sachant que ça ne servira à rien, qui couvre une filière qui sauve quatorze personnes sous la signature de son propre bourreau, et qui, le nez brisé, frappe contre un mur pour dire « je n’étais pas un traître, dites-le à ma femme ».

LUCAS. Et l’admiration qu’on ressent maintenant a du poids précisément parce que la pondération a été impitoyable. Si on avait gobé les légendes, on serait des naïfs. On a été durs. Et c’est ce qui reste après la dureté qui nous stupéfie.

SOPHIE. Mais — et c’est là que je voudrais que cet épisode bascule une dernière fois — je ne veux pas qu’on referme ça comme un beau tombeau. Comme une pièce de musée. « Quel homme admirable, c’était il y a quatre-vingts ans, fin. » Parce que ce serait trahir ce qu’on vient de comprendre.

LUCAS. Dis-le.

SOPHIE. La triple coercition — institutionnelle, personnelle, idéologique — ce n’est pas une structure de 1944. C’est une structure permanente. Il y a, en ce moment même, pendant qu’on enregistre, des hommes et des femmes assis à des bureaux dans des appareils qu’ils servent et qu’ils abhorrent. Des fonctionnaires lucides à l’intérieur de régimes autoritaires. Des officiers de renseignement qui voient passer des ordres qui les écœurent. Des lanceurs d’alerte qui calculent, comme Canaris calculait, le poids exact de ce qu’ils peuvent dire avant que l’étau ne se referme sur leur famille.

LUCAS. Et le dilemme de Jervis, qu’on a posé tout à l’heure, leur tombe dessus exactement comme il est tombé sur Canaris. Reprends-le.

SOPHIE. Comment, de l’extérieur, savoir si l’un d’eux est un émissaire sincère ou un appât ? Comment une chancellerie, un journal, une ONG, un service ami, peut-il distinguer le signal authentique de l’opération d’intoxication, dans un système opaque où l’on ne voit pas les intentions ? C’est l’incertitude sur les intentions au carré, exactement comme pour Canaris en 1938. Et la réponse de Glaser — il faut un signal coûteux — est terrible, parce qu’un signal vraiment coûteux, ça veut dire risquer sa vie, comme Kleist avec son faux passeport, comme Oster prévenant Sas. Le seul signal pleinement crédible, c’est celui qui peut vous tuer.

LUCAS. Et la question qui me glace, c’est : un Canaris d’aujourd’hui, comment serait-il reçu ? Est-ce qu’on l’écouterait mieux que Chamberlain n’a écouté Kleist ? Ou est-ce qu’on referait le même contresens épistémique — appliquer le remède de la spirale, la conciliation, à une situation qui relève de la dissuasion ? Ou l’inverse ? Est-ce qu’on saurait seulement le croire ?

SOPHIE. Je ne vais nommer personne, Lucas. Ce serait imprudent et ce serait malhonnête — on n’a pas les dossiers, et accuser nommément serait faire exactement ce qu’on s’interdit depuis le début. Mais je veux qu’on laisse cette épine. Cette tristesse. La structure existe aujourd’hui. Le dilemme de Canaris n’est pas derrière nous. Il y a quelqu’un, quelque part, en ce moment, qui vit cette triple coercition et qui frappe contre un mur en espérant qu’on l’entende et qu’on le croie.

LUCAS. Et qui ne sait pas, lui non plus, s’il sera distingué — au sens du Littré — du bruit de fond, de la foule des objets avec lesquels il se trouve mêlé. Distinguer, discerner, démêler : ce qu’on a fait pour Canaris à quatre-vingts ans de distance, avec des archives et du temps, quelqu’un doit le faire en temps réel, dans le brouillard, sur des vivants. Et c’est terriblement difficile. Et on échoue souvent.

SOPHIE. Alors la question morale qu’on laisse n’est pas « Canaris était-il un héros ? ». Elle est trop simple. La vraie question, c’est : sommes-nous capables, nous, d’entendre les Canaris de notre temps avant qu’ils ne soient des pièces de musée à leur tour ? Et je n’en suis pas sûre. Et cette incertitude-là, elle me fait mal.

LUCAS. Reprenons la formule, une dernière fois, parce qu’elle contient tout. C’est précisément parce qu’il refusait de trahir l’Allemagne au profit d’aucune puissance étrangère qu’il a su trahir Hitler. Sa loyauté à quelque chose de plus grand que le régime est ce qui l’a rendu déloyal au régime. Et c’est ce qui le rend illisible pour les régimes — et difficile à recevoir pour les démocraties. Il n’était l’agent de personne. Il était fidèle à une idée. C’est la chose la plus dangereuse qu’on puisse être, dans un système qui exige qu’on soit l’agent de quelqu’un.

SOPHIE. Finissons petit. Finissons humain. Je repense aux deux teckels. Seppel et Sabine. Cet homme qui modélisait en permanence l’esprit de ses ennemis, qui ne s’autorisait jamais à être lisible, qui dormait quatre heures — il parlait de ses chiens aux dîners officiels. C’était peut-être le seul endroit où il pouvait être simplement lui, sans calcul. Devant deux teckels qui ne se figuraient rien de ce qu’il pensait.

LUCAS. Et je repense au mur. Au morse. À ce geste dont on ignore les mots exacts mais dont on connaît la certitude. Un homme qui frappe contre une cloison. Tap. Tap-tap. Pour qu’on sache. Pour qu’on dise à sa femme.

SOPHIE. C’est petit. C’est humain. Et après qu’on a tout retranché, c’est peut-être ça, le dernier point fixe de la toile de Collingwood. Un homme, un mur, et quelqu’un de l’autre côté qui écoute. Espérons être, nous, de ce côté-là du mur. Merci de nous avoir écoutés.

LUCAS. C’était Le Maître des ombres. Portez-vous bien. Et écoutez les murs.


NOTE DE PRODUCTION (hors antenne)

FAITS DATÉS SOLIDES : prise de fonction Abwehr 1er janvier 1935 ; croissance de moins de 150 à près de 1 000 personnels entre 1935 et 1937 ; accord SD-Abwehr 21 décembre 1936 (RW 5/194), révision 1er mars 1942 (RW 5/763) ; mort de Heydrich juin 1942 ; Obersalzberg 22 août 1939 (notes Canaris → version Lochner, consensus Albrecht/Domeier) ; témoignage Lahousen Nuremberg 30 nov-1er déc 1945 (IMT vol. III, 446-462) ; note marginale Keitel 23 sept 1941 (« destruction d’une idéologie ») ; Vorgang 7 / U-7, août-sept 1942, 14 Juifs, architecte Dohnanyi, signature Himmler ; arrestations 5 avril 1943 (Schmidhuber/affaire de devises comme déclencheur) ; Dohnanyi Juste 26 octobre 2003 ; mission Kleist-Schmenzin 18 août 1938 (Junkers-52, faux passeport, Lloyd/Vansittart/Churchill), pendu Plötzensee 9 avril 1945 ; canal suisse — Jeffery 2010 : 25 rapports août 1940-déc 1942, 9 citant Canaris (« Theodor »), dîner Berne 19 oct 1941 ; Szymańska Z.5/1 ; Hendaye 23 oct 1940 ; mission Canaris-Franco 7 déc 1940 ; pension de la veuve par Franco ; Anzio (jour J : 241 navires de débarquement, 36 000 hommes et 3 200 véhicules ; 69 000 hommes/508 canons/208 chars au 29 janvier) ; dissolution Abwehr 18 février 1944 ; Burg Lauenstein (Frankenwald) ; arrestation 23 juillet 1944 (Schellenberg + von Fölkersam) ; coffre de Zossen découvert 22 sept 1944 ; cour martiale nocturne 8 avril 1945 (Thorbeck/Huppenkothen) ; exécution 9 avril 1945 ~6h, nu ; libération Flossenbürg 23 avril 1945 (358e/359e rgt, 90e DI US), un peu plus de 1 500 prisonniers restants, jusqu’à 200 morts après libération (USHMM) ; procès Huppenkothen Munich 5-16 février 1951 ; acquittement Thorbeck par le BGH 19 juin 1956 ; rapport « Canaris and Himmler » HW 19/347 (RIS Note 1, 5 juin 1943) ; Trevor-Roper The Philby Affair 1968, p. 78-79 (« mere speculation »/veto sur la circulation) ; Cuddy 2024 (DOI 10.1080/16161262.2024.2345986).

INFÉRENCES SIGNALÉES : sabotage de Felix par Canaris (convergence d’intérêts suffit, rasoir d’Occam) ; rapport mensonger sur la fidélité italienne post-Amé ; ordres verbaux de ne pas recruter de fanatiques ; motivations des larmes aux funérailles Heydrich ; lecture rétrospective de Trevor-Roper sur Philby ; motif de Himmler protégeant Canaris (INFÉRENCE FRAGILE, rejetée par Maier/IfZ 1966 et non retenue par Höhne).

INCERTITUDES MARQUÉES : verbatim du dernier message morse (Höhne sceptique) ; poids 55 kg en 1944 ; Sarrebruck (erreur sincère vs intoxication) ; télégramme de félicitations au 20 juillet + scène « je vais à mon bureau » ; détails des témoins SS de l’exécution ; Pervitine (non attestée) ; scène de Bayreuth (décor) ; boutade « ces généraux… » ; Halder/revolver ; rabbi Schneersohn (rôle exact de Canaris).

LÉGENDES LIQUIDÉES : « 500 Juifs sauvés » (→ 14, Vorgang 7) ; fil de piano ; rencontres directes Canaris-Menzies (non corroborées par Jeffery/Trevor-Roper) ; veto de Philby sur un assassinat (→ veto sur la circulation d’un rapport) ; « rat à visage humain » (non tracé) ; estimation « 6-18 mois / 200-500k vies » (abandonnée) ; « j’interdis qu’on touche à l’amiral Canaris » (formulation dramatisée Decaux, non sourcée).

ÉPISODES DECAUX — STATUT APRÈS VÉRIFICATION : Bayreuth (fait sous-jacent établi, décor incertain) ; protection Himmler (fait de la forbearance établi, motif contesté, verbatim légendaire) ; Italie/Amé (rencontre établie, date italienne 2 août 1943, rapport mensonger inféré) ; Burg Lauenstein/« Ullstein » (nom correct = Burg Lauenstein, Frankenwald ; lieutenant-colonel Fuchs à recouper) ; télégramme 20 juillet (incertain) ; détails exécution (à recouper) ; Division Azul comme seul gain de Hitler en Espagne (correct).

NOUVEAUTÉS ISSUES DES RECHERCHES : mission Müller/X-Report bien documentée (Leiber, d’Arcy Osborne, Halder/Brauchitsch « trahison ») ; déclencheur des arrestations 1943 = affaire de devises Schmidhuber ; rencontre Canaris-Amé Venise/Lido ~2 août 1943 attestée côté italien ; thèse Himmler classée sur trois niveaux (Maier, IfZ 1966 ; Höhne ; Schellenberg/Höttl peu fiables) ; biographie David Alan Johnson 2024 (lignée « sabotage », à lire avec prudence) ; pension de Franco à la veuve Erika (morte à Madrid en 1970) ; chiffres MI6 de Jeffery ; provenance Canaris de la version Lochner du discours d’Obersalzberg (Domeier) ; chiffres précis d’Anzio (241 navires de débarquement, 36 000 hommes au jour J, 69 000 au 29 janvier) et de Flossenbürg (un peu plus de 1 500 survivants, USHMM). »

Écrire le secret sous contrainte : le livre-témoignage de Yossi Cohen comme dispositif de production du discours

AVERTISSEMENT MÉTHODOLOGIQUE

« Ce mémoire ne porte pas sur la véracité des opérations que raconte l’ancien directeur du Mossad Yossi Cohen, mais sur le dispositif qui produit, autorise et fait circuler son récit. Il adopte une posture épistémique explicite, inspirée de la conception collingwoodienne de l’histoire (The Idea of History, 1946) : l’historien ne « copie » pas le passé, il ré-énacte (re-enact) les processus de pensée des acteurs en tendant « une toile d’imagination » entre des « points fixes fournis par les autorités documentaires ». Ici, les points fixes sont les éditions du livre, les recensions datées et signées, les textes de loi et les enquêtes de presse vérifiables ; la toile est l’inférence, déclarée comme telle.

En conséquence, la forme même des phrases est calibrée pour refléter le degré de certitude. Trois régimes sont distingués et signalés : FAIT ÉTABLI (attesté par au moins une source primaire ou plusieurs sources concordantes et nommées) ; INFÉRENCE (déduction raisonnée à partir de faits établis, mais non directement attestée) ; INCERTITUDE (zone documentaire vide, conjecture, ou information invérifiable depuis l’extérieur). Cette discipline est d’autant plus nécessaire que l’objet est un texte de renseignement : un genre où, par construction, ce qui est tu pèse autant que ce qui est dit, et où l’auteur lui-même revendique, selon les recensions, une capacité professionnelle au mensonge. Conformément à la consigne, l’analyse vise le mécanisme discursif et sa réception, non le jugement du conflit ; elle s’efforce de traiter avec sobriété des événements encore douloureusement vécus des deux côtés. »


TL;DR

  • « Le livre existe en trois éditions dont les titres ne disent pas la même chose : l’original hébreu Bitḥbulot Ta’aseh Lekha Milḥama (« Par la ruse tu feras la guerre », ancienne devise du Mossad tirée des Proverbes 24:6, éditions Yedioth Sfarim, septembre 2025), l’édition anglo-saxonne The Sword of Freedom: Israel, Mossad, and the Secret War (Broadside Books/HarperCollins, 16 septembre 2025) et l’édition française Combattre pour la liberté (Michel Lafon, juin 2026). FAIT ÉTABLI que le manuscrit a été soumis au comité ministériel d’autorisation des publications et a reçu des observations de Tsahal et d’autres organes de sécurité avant impression.
  • La réception est nettement clivée : éloges anglo-saxons et institutionnels (Cipher Brief, Jewish Book Council) saluant un « accès rare » ; démolition en règle de la critique israélienne (Ofer Aderet, Haaretz, 18 nov. 2025 : « 288 pages de Yossi Cohen s’adorant lui-même »), qui dénonce l’autopromotion et la dimension de tract électoral.
  • L’axe central — le régime de censure — rend structurellement indécidable la part du sincère et de l’institutionnel. En défendant l’honneur du Mossad (rôle légitime), Cohen épouse largement la grille stratégique de la droite israélienne ; mais il s’en dissocie partiellement sur le 7-Octobre. L’écart entre ce que pense l’appareil sécuritaire et ce qui est publiable reste, depuis l’extérieur, en grande partie inaccessible. »

Key Findings

1. Identification bibliographique (FAIT ÉTABLI). « L’ouvrage paraît d’abord en hébreu en septembre 2025 chez Yedioth Sfarim sous le titre בתחבולות תעשה לך מלחמה, traduction de l’hébreu par Shaul Levin. Le titre reprend mot pour mot l’ancienne devise du Mossad (Proverbes 24:6). L’édition américaine, The Sword of Freedom: Israel, Mossad, and the Secret War, sort le 16 septembre 2025 chez Broadside Books (filiale de HarperCollins), 288 pages, ISBN 9780063259607. L’édition française, Combattre pour la liberté, paraît chez Michel Lafon (collaboration de Joseph Antoine signalée sur les fiches commerciales), avec une date de publication indiquée en juin 2026. Cohen (né le 10 septembre 1961) a dirigé le Mossad de 2016 à 2021 après en avoir été directeur adjoint (2011) puis conseiller à la sécurité nationale de Netanyahou (2013) ; il est aujourd’hui à la tête de SoftBank Investment Advisers en Israël.

2. Le titre comme premier opérateur idéologique (INFÉRENCE). Les trois titres ne sélectionnent pas le même livre. L’hébreu, ésotérique et biblique, s’adresse à un lecteur national qui reconnaît la devise du service : il inscrit l’ouvrage dans une filiation institutionnelle. L’anglais, martial et universaliste (« l’épée de la liberté »), construit un récit de civilisation pour un lectorat occidental. Le français, plus abstrait (« combattre pour la liberté »), euphémise. FAIT ÉTABLI et notable : le titre hébreu de Cohen est identique à celui qu’avait choisi le transfuge Victor Ostrovsky pour son livre hostile au Mossad, By Way of Deception (1990) — qu’Israël avait tenté de faire interdire en justice au Canada et à New York. Le même verset des Proverbes sert donc successivement de bannière au dénonciateur et au héraut : INFÉRENCE que la reprise du motto par Cohen est une réappropriation, consciente ou non, du symbole.

3. Le filtre institutionnel est documenté et a fonctionné (FAIT ÉTABLI). Deux mécanismes distincts, cumulatifs, encadrent un tel ouvrage. D’une part, le comité ministériel d’autorisation des publications (ועדת השרים למתן היתר לפרסומים), organe de trois ministres dont la base légale combine l’article 117 du Code pénal israélien (sanctionnant la divulgation par un agent public d’informations acquises dans l’exercice de ses fonctions, jusqu’à trois ans d’emprisonnement) et un règlement de 1975. L’obligation persiste après la cessation des fonctions, l’exemption après cinq ans tombant dès que l’information touche à la sécurité ou aux relations extérieures — condition qui, pour un ancien chef du Mossad, n’est presque jamais remplie. D’autre part, la censure militaire (l’unité du Chef Censeur, rattachée au renseignement militaire et nommée par le ministre de la Défense), dont l’autorisation préalable est requise quand le texte contient des éléments censurables. Israel Hayom a révélé en juin 2025 que le comité ministériel avait reçu le manuscrit de Cohen et que celui-ci recevait alors « des observations de Tsahal et d’autres organes de sécurité concernant les publications de renseignement contenues dans son livre », l’aval ministériel n’intervenant qu’ensuite.

4. Une réception clivée selon les espaces nationaux et idéologiques (FAIT ÉTABLI). Le partage est net. Côté élogieux : The Cipher Brief (recension de Jean-Thomas Nicole, Policy Advisor à Public Safety Canada et docteur en histoire diplomatique) attribue explicitement « 4 trench-coats sur 4 » (« Sword of Freedom earns a prestigious 4 out of 4 trench coats ») et salue une doctrine de la dissuasion ; le Jewish Book Council relève un livre « part autobiographie, part histoire, part opinion, part politique » ; Mike Pompeo et Dan Senor fournissent des endossements de quatrième de couverture. Côté critique : la recension d’Ofer Aderet dans Haaretz (18 novembre 2025), titrée « Former Mossad Chief’s Memoir Is 288 Pages of Yossi Cohen Worshipping Himself », observe que jamais auteur ne s’est tant employé à convaincre son lecteur qu’il pouvait lui mentir à tout instant (« Never has an author worked so hard to convince his readers that he could be lying to them at any given moment ») ; le webzine The Seventh Eye (Shuki Tausig, 9 septembre 2025) décrit un homme « arrogant » et « plein de mépris » pour ses anciens collègues. Plusieurs recensions anglo-saxonnes (Goodreads, Quillette, Jewish Insider) convergent sur un point : le livre fonctionne en partie comme un « tract de campagne » de 260 pages préparant une candidature politique.

5. Le traitement du 7-Octobre : reconnaissance de l’échec, mais déplacement de la responsabilité (FAIT ÉTABLI + INFÉRENCE). FAIT ÉTABLI que Cohen ouvre le livre sur le 7-Octobre (chapitre « The Day the World Changed ») et reconnaît un échec total : « Si nous ne reconnaissons pas que nous avons échoué — et nous avons totalement échoué — nous ne pourrons jamais tirer les leçons. » FAIT ÉTABLI qu’il appelle à une commission d’enquête et plaide pour « bien plus d’humilité ». Nuance documentée et importante (Jewish Insider, septembre 2025) : dans le livre, Cohen écrit qu’il n’y a « personne d’autre à blâmer » (« no one else to blame ») que l’establishment sécuritaire, ce qui atténue la responsabilité de Netanyahou ; ce n’est qu’en entretien qu’il précise que « la direction politique a toujours une responsabilité ». Dans son entretien au magazine de Ynetnews, il est plus tranchant : « Je n’ai pas parlé à Netanyahou depuis un an et demi. Il est responsable de tout ce qui s’est passé le 7 octobre » et « tout ce qui s’est passé le 7 octobre est la responsabilité du Premier ministre, avec tous les autres responsables ». INFÉRENCE de plusieurs recenseurs (Goodreads, Quillette) : certains passages semblent construits pour déplacer le blâme, Cohen rappelant qu’il avait conseillé à Netanyahou « d’évaluer personnellement le renseignement ». Il était formellement hors fonction depuis 2021 ; le livre est donc écrit après le traumatisme et après son départ du service.

6. Le contrepoint Crouzet : un regard libre mais extérieur, lui aussi sous relecture (FAIT ÉTABLI). Vincent Crouzet (né le 28 avril 1964 à Lyon), ancien collaborateur de la DGSE devenu romancier d’espionnage (série « Service Action » sous le pseudonyme Victor K.) et consultant pour LCI, a publié en 2026 un témoignage autobiographique, Le jour où je suis devenu espion (Éditions de l’Observatoire, coll. « Jour J », 235 p.). FAIT ÉTABLI que ce manuscrit a, lui aussi, été relu par la DGSE avant publication, et qu’il a suscité une polémique de fiabilité : le 7 février 2026, sur son compte X « Paroles de combattants », le spécialiste Jean-Christophe Notin a affirmé que Crouzet était « honorable correspondant » (HC) n’appartenant pas à la DGSE, et que sa description du « Service Missions » ne correspond « ni dans les dates, ni dans les personnes, ni dans les intentions, ni dans l’organigramme, ni dans le mode de fonctionnement » ; Crouzet maintient avoir été rémunéré pendant 25 ans. Crouzet revendique ouvertement que « la fiction est une arme de guerre pour le renseignement » et qu’il s’efforce de présenter « un visage positif » de la DGSE. Sur Gaza, il refuse le manichéisme tout en désignant le Hamas comme premier responsable et en n’épargnant ni « les dirigeants israéliens cyniques » ni « les colons fanatiques ». »


Details

I. Le dispositif éditorial : trois seuils, trois publics

« FAIT ÉTABLI que l’ouvrage se déploie en trois éditions à fort décalage temporel et titulaire. L’hébreu paraît en premier (septembre 2025), simultanément à l’anglais, tandis que le français suit avec près d’un an de retard (juin 2026). Cette séquence n’est pas neutre. Le seuil de production (hébreu) est aussi le seuil de censure : c’est la version qui a dû franchir le comité ministériel et la relecture des organes de sécurité. INFÉRENCE : les éditions traduites héritent d’un texte déjà filtré, de sorte que le lecteur francophone ou anglophone lit un document doublement médiatisé — par la censure d’abord, par la traduction ensuite — sans disposer d’aucun marqueur de ce qui a été retranché.

La quatrième de couverture française condense la promesse commerciale : « accès rare à la pensée stratégique et aux coulisses d’un service de renseignement mythique », opérations contre l’Iran et le Hezbollah, vol des archives nucléaires de Téhéran (2018), accords d’Abraham, 7-Octobre, avenir de Gaza et du Hamas, « erreurs des pays occidentaux », et mutation de l’espionnage à l’ère de l’IA et des réseaux sociaux. INFÉRENCE : ce paratexte vend simultanément deux produits contradictoires — la révélation (« coulisses ») et la prudence (un récit nécessairement bridé) — contradiction qui est la signature même du genre.

II. L’axe central : le régime de validation et l’indécidabilité du sincère

Le cœur analytique du mémoire tient dans une difficulté structurelle. FAIT ÉTABLI : tout écrit d’un ancien chef du Mossad touchant au cœur sécuritaire de l’État passe par un double filtre (comité ministériel + censure militaire le cas échéant). Ce régime a une histoire et des précédents documentés. Le plus net est celui des mémoires de Yitzhak Rabin (Pinkas Sherut, 1979) : un passage relatant l’expulsion d’Arabes de Lydda et Ramleh en 1948 fut retiré par la censure gouvernementale, puis divulgué par le traducteur Peretz Kidron au New York Times (David Shipler, 23 octobre 1979). Le cas Ostrovsky (1990) montre l’autre versant : la tentative — exceptionnelle — d’un État souverain de faire interdire un livre devant les tribunaux canadiens et américains.

De cette mécanique découle l’argument épistémique décisif. La théorie de l’humilité épistémique de Ian James Kidd pose que « la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, fragile ». Or, ici, la fragilité n’est pas seulement cognitive : elle est institutionnelle. Quand un texte a été relu par les organes mêmes dont il raconte l’action, on ne peut plus distinguer avec assurance ce qui relève de la sécurité nationale authentique de ce qui relève de l’embarras institutionnel. La littérature sur la censure israélienne (Israel Democracy Institute, The Intercept) documente précisément ce glissement : un journaliste occidental cité par The Intercept résume l’opacité du système par un mot — « Parce que c’est embarrassant. » INFÉRENCE forte : les suppressions opérées sur un mémoire de renseignement peuvent porter autant sur ce qui gênerait l’institution ou le pouvoir que sur ce qui mettrait réellement en danger des agents.

Le parallèle historiographique éclaire la limite. De même que, selon une analyse classique des services, le MI6 put sous-estimer le rôle de l’Abwehr parce que cette reconnaissance n’arrangeait pas l’agence, de même un mémoire autorisé tend à produire une image de l’institution conforme à son intérêt. C’est ici que la grille du Littré — distinguer par les apparences, discerner par les signes exclusifs, démêler les fils entremêlés — atteint sa borne : depuis l’extérieur, sans accès aux délibérations internes, aux débats stratégiques du Mossad et du renseignement militaire, ni au degré réel de responsabilité de chacun dans l’échec du 7-Octobre, le fil du sincère et le fil de l’autorisé restent en partie inextricables. INCERTITUDE assumée : nous ne savons pas, et ne pouvons pas savoir par ce livre seul, ce que Cohen pense vraiment qu’il a choisi de taire.

III. Personnel, institutionnel, stratégique : trois strates à démêler

On peut néanmoins distinguer trois strates de discours, en signalant le statut de chacune.

(a) Les positions personnelles antérieures (FAIT ÉTABLI partiel). Cohen se déclare sioniste indéfectible, « né de droite et mourra probablement de droite », tout en se disant « de gauche » sur nombre de questions sociales. Premier directeur du Mossad d’origine religieuse, il met en avant une lecture providentialiste de la mission d’Israël. INCERTITUDE : ses prises de position publiques avant 2016 sont peu documentées (le métier impose le silence), ce qui rend difficile de mesurer la continuité entre l’homme privé et le directeur.

(b) Le discours institutionnel autorisé (FAIT ÉTABLI). La défense de la raison d’être du Mossad, la primauté du renseignement humain (HUMINT), le récit des archives nucléaires et des éliminations ciblées relèvent du registre légitime de l’ancien chef défendant son service. C’est la part la plus directement façonnée par le filtre de validation.

(c) La défense implicite de la politique de la droite (INFÉRENCE). En valorisant le retrait américain du JCPOA, l’éloge appuyé de Trump (« le meilleur » président pour Israël) et la doctrine de la dissuasion permanente, Cohen épouse largement la grille stratégique du gouvernement Netanyahou. La question analytique clé — défendre le Mossad conduit-il à défendre toute la politique israélienne ? — reçoit ici une réponse nuancée. FAIT ÉTABLI que Cohen rompt sur un point majeur : il appelle Netanyahou à partir (« dix-huit ans, ça suffit »), réclame une commission d’enquête que le Premier ministre cherche à éviter, et impute la responsabilité ultime du 7-Octobre à l’échelon politique. INFÉRENCE : il opère donc une distinction — défendre l’institution sans approuver l’homme — mais cette distinction reste partielle, car il ne remet pas en cause les orientations stratégiques de fond (Iran, doctrine de la victoire permanente). Un fait extérieur au livre éclaire crûment la zone grise : l’enquête conjointe du Guardian, de +972 Magazine et de Local Call (28 mai 2024) a documenté que Cohen, comme directeur du Mossad, aurait fait pression et « harcelé » (stalking, « despicable tactics », selon des responsables de la CPI) la procureure de la CPI Fatou Bensouda pour qu’elle abandonne l’enquête sur des crimes de guerre, lui déclarant notamment : « Vous devriez nous aider et nous laisser prendre soin de vous. Vous ne voulez pas vous engager dans des choses qui pourraient compromettre votre sécurité ou celle de votre famille » — Cohen agissant, selon une source citée, comme « messager officieux » de Netanyahou. Cet épisode, absent du récit héroïque, montre l’imbrication du service et de la défense politique de l’État.

INFÉRENCE centrale : il y a vraisemblablement un « monde » entre ce que pensent les hauts gradés de l’appareil sécuritaire (dont certains, comme Meir Dagan en son temps, ont publiquement contesté l’aventurisme de Netanyahou et Barak) et ce qui est livré au public dans un mémoire autorisé. Le livre de Cohen donne à voir une fissure (la critique de Netanyahou) sans ouvrir la boîte noire des réserves tactiques et stratégiques de l’institution.

IV. Le 7-Octobre et l’humilité épistémique : reconnaissance ou mise à distance ?

FAIT ÉTABLI que Cohen emploie le registre de l’aveu (« nous avons totalement échoué », « ce n’est pas un échec que je peux respecter ») et appelle à l’humilité. INFÉRENCE : cette humilité est asymétrique. Elle s’applique au « discours officiel » et aux chefs militaires, mais épargne largement l’auteur, qui se présente comme ayant vu juste et conseillé en vain. La question — Cohen reconnaît-il que la direction du renseignement avait pu sous-estimer le calcul bénéfice/risque de l’agresseur ? — reçoit une réponse oblique : il décrit une « porte grande ouverte » et un pays « mal fermé », c’est-à-dire un échec de protection et d’interprétation, plutôt qu’une auto-interrogation sur les présupposés doctrinaux ayant rendu l’attaque impensable. INCERTITUDE structurelle, à souligner : nous n’avons accès ni aux discussions internes, ni aux nuances idéologiques des membres du renseignement militaire, ni à leur part réelle de responsabilité. Le mémoire, par nature, ne peut pas servir de pièce d’auto-évaluation fiable.

V. Le contrepoint Crouzet : deux régimes de vérité

La confrontation des deux auteurs éclaire la valeur épistémique respective du témoignage et de la fiction. FAIT ÉTABLI : Cohen est un praticien de très haut rang, soumis à censure, dont le récit gagne en autorité factuelle (il était là) ce qu’il perd en liberté (il ne peut tout dire et défend son institution). Crouzet est un ancien agent de terrain devenu romancier, libre de ses analyses mais extérieur aux événements israéliens qu’il commente comme expert médiatique, et dont la fiabilité autobiographique a été contestée.

INFÉRENCE : leurs regards sur les mêmes objets divergent par le registre plus que par le fond. Sur le Mossad, Crouzet livre une admiration analytique (« la grande force du Mossad, c’est d’utiliser les moyens de l’adversaire »), là où Cohen livre une apologie de l’intérieur. Sur Gaza et le 7-Octobre, Crouzet revendique le refus du manichéisme et la « zone grise », condamnant la barbarie du 7-Octobre tout en critiquant des dirigeants israéliens « cyniques » — position qu’un mémoire autorisé israélien ne peut tenir. Fait remarquable : Crouzet, comme Cohen, assume que la fiction et le récit servent l’image du service (« la DGSE suit l’exemple anglo-saxon » du Bureau des légendes). INFÉRENCE : aucun des deux n’échappe à la fonction de relations publiques du renseignement ; mais le romancier le dit, tandis que le mémorialiste le pratique sans le nommer. La valeur du contrepoint Crouzet n’est donc pas qu’il serait « plus vrai », mais qu’il rend visible, par contraste, le dispositif que le texte de Cohen tend à dissimuler.

VI. Publics-cibles et apport spécifique

INFÉRENCE : les mémoires d’anciens chefs de renseignement s’adressent à trois publics. Le public national, qui y cherche un positionnement politique (le « tract de campagne » signalé par les recenseurs) ; le public occidental amateur de géopolitique, qui y cherche le frisson des coulisses ; et le lectorat professionnel (analystes, universitaires), qui y traque l’indice doctrinal et la confirmation indirecte d’opérations connues. Ce que ce récit apporte de neuf, malgré ses silences : une articulation explicite de la doctrine de dissuasion israélienne, une revendication de paternité sur l’opération des archives nucléaires, et — involontairement — un cas d’école du discours autorisé. Les questions les plus fécondes pour qui s’y intéresse ne portent pas sur « est-ce vrai ? » mais sur « qu’est-ce qui a rendu cette phrase publiable, et qu’est-ce que sa forme trahit ? ».

VII. Lecture par Norbert Alter et Haggerty-Ericson

INFÉRENCE : la sociologie du don de Norbert Alter (Donner et prendre, sur la reconnaissance, l’ingratitude et l’engagement) éclaire un ressort affectif du livre. Le récit est traversé par un don non reconnu — les agents morts, anonymes, « sans visage » — et par une rancœur personnelle (Netanyahou qui n’a pas adoubé son successeur naturel). INFÉRENCE : l’ingratitude institutionnelle nourrit le geste autobiographique, qui devient reprise de reconnaissance. Enfin, sur le volet IA et réseaux sociaux du livre, le concept d’« assemblage surveillant » de Haggerty et Ericson permet de lire la célébration technologique de Cohen comme la promotion d’un régime de surveillance distribué — point que le texte présente comme prouesse et que l’analyse critique restitue comme enjeu politique.


Recommendations

  • Lire les trois éditions comme trois documents distincts, pas comme un seul livre traduit. Le titre hébreu (devise du Mossad) et le titre anglais (« épée de la liberté ») encodent des publics et des intentions différents ; tout commentaire sérieux doit préciser de quelle édition il parle. Seuil de vigilance : ne jamais citer une « révélation » sans rappeler qu’elle a franchi le double filtre de validation.
  • Traiter chaque affirmation opérationnelle comme doublement filtrée. Pour l’analyste, la règle pratique est : ce qui est publié est ce qui a été autorisé à l’être ; l’information vraiment sensible est, par définition, absente. Le critère qui ferait changer cette lecture serait la divulgation (par fuite ou déclassification) d’une version non censurée — comme le précédent Rabin/Kidron de 1979.
  • Utiliser le contrepoint Crouzet méthodologiquement, non comme source factuelle. Sa valeur est de rendre visible le dispositif RP du renseignement ; sa fiabilité autobiographique étant contestée (polémique Notin, 7 février 2026), il ne doit pas servir à corroborer des faits israéliens.
  • Pour une recherche approfondie, viser les sources primaires de la censure. Les décisions du comité ministériel et les statistiques du Chef Censeur (obtenues par demandes d’accès à l’information) sont les seuls points fixes permettant d’objectiver ce qui est filtré. Benchmark : croiser le texte de Cohen avec les enquêtes indépendantes (Guardian/+972 sur la CPI ; analyses de l’IRSEM sur l’échec du 7-Octobre) pour repérer les silences.

Caveats

  • Asymétrie documentaire. L’essentiel de la matière disponible est le paratexte commercial, les entretiens promotionnels et les recensions ; l’analyse du contenu du livre repose donc en partie sur des comptes rendus secondaires, non sur une lecture intégrale ligne à ligne. Les citations attribuées à Cohen proviennent d’entretiens et de recensions, non d’une collation du texte original.
  • INCERTITUDE sur ce qui a été censuré. Aucune trace publique ne documente précisément les passages retranchés du manuscrit de Cohen ; l’affirmation qu’il existe des suppressions est une INFÉRENCE fondée sur le fonctionnement attesté du dispositif, non un FAIT établi pour ce livre singulier.
  • Sources à pondérer. La confirmation du passage par le comité ministériel repose sur un seul organe (Israel Hayom, propriété de la famille Adelson, proche de la droite) ; elle est cohérente et spécifique mais non corroborée par un second titre. Les recensions hostiles (Haaretz) et élogieuses (Cipher Brief) ont chacune leur orientation, signalée dans le texte.
  • Événements vifs. Le 7-Octobre 2023 et la guerre de Gaza demeurent l’objet de douleurs et de controverses majeures des deux côtés ; ce mémoire analyse un dispositif de discours et s’abstient de tout jugement sur le conflit lui-même. »