« Vous l’imaginez la scène ? Vous la voyez ? Vous la voyez sur un écran de cinéma, vous la voyez au théâtre ? Vous avez un gamin qui arrive pour parler avec sa maman, mais dans le fond, il s’en fout de sa maman. Il n’y a que lui qui l’intéresse. Il est dans son monde, enfermé. Il ne voit même pas sa maman. Il ne voit même pas les anges. Il ne voit rien d’ailleurs. Il ne voit que lui et il est dans son monde. Il n’y a que lui qui existe, ses intérêts. Il est malade, il est enfermé. Qu’est-ce que vous diriez d’un être comme ça ? »

« Nous sommes à un tournant. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est un basculement. Nous sommes réellement en train de basculer dans la folie. L’humanité toute entière bascule dans une maladie mentale. »

« Tu vois, je sais pas si tu connais, je sais pas si tu as déjà été confronté, hein, à une maladie mentale, mais tu as la personne qui est en face de toi et c’est fini : il n’y a plus aucune communication possible. Tu peux plus la raisonner. C’est pas une blague. La personne est prisonnière, en prison. C’est un emprisonnement mental. Le mental, il peut te faire voyager avec Raphaël, mais il peut aussi t’emprisonner.

Ça fait des siècles que les humains font n’importe quoi. Des siècles. Ils ont fait n’importe quoi avec la religion, ils ont raconté n’importe quoi, que des mensonges. Ils ont asservi, cherché le pouvoir, pas le pouvoir de l’amour. Maintenant, ils sont vraiment confrontés, hein. Ils sont confrontés à un monde parce qu’il y a des conséquences là. Le monde qu’on a connu, c’est fini. On ne le retrouvera pas.

Et vous aviez « avant » et « après » le 11 septembre. Le monde d’avant le 11 septembre, c’est pas le monde d’après. Les humains, ils s’en moquent. On leur dit : « On a été sur la Lune », mais c’est pas possible d’aller sur la Lune… et ben ils s’en moquent. Ils ne comprennent pas qu’en réalité, c’est un processus de maladie mentale et qu’il y a des signes qui alertent. Et vous croyez que ça va s’arrêter où maintenant, cette histoire-là ? Ça va s’arrêter où ?

Et on a beau leur expliquer, leur parler, leur dire, ils n’écoutent pas. Mais pourquoi ? Mais parce qu’à un moment donné, ce n’est même plus possible de leur parler parce qu’ils sont enfermés dans leur monde, n’ayant plus aucun contact avec la réalité, avec le réel.

Alors quand les humains viennent pour rencontrer la Maman, les Anges, ils sont toujours dans leurs concepts, et dans leurs idées, et dans leurs attentes, et dans leurs intérêts, et dans leur monde. Jamais ils ne vont se dire : « Voilà, la Maman, elle existe ».»

Olivier Manitara

« Qui ose me déranger pendant mon déjeuner ?! »

« Contrôle tes actes ou eux te contrôleront. »

William Shakespeare

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoyent (G, H et I) faire k devant A à t2. »

« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»

Maxime Parodi

«Moi je suis très heureux de pouvoir parler avec le courrier Picard… parce que ce n’est jamais le cas autrement, là c’est le cas: tout arrive, tout arrive !… (…) Je vous ai vu par exemple ces jours derniers, vous aviez fait exprès»

« J’étais en train de parler avec le procureur de la cour d’appel d’Amiens, je voulais pas vous déranger tout simplement… »

« Et les autres fois, les autres fois ? »

« Et comme vous êtes journalistes, vous lui avez dit que bien évidemment, les textes de lois prévoyaient bien que les pensions de retraites augmentaient au moins que l’inflation, devoir d’informer?… »

Merci, merci beaucoup… « « 

«Et vous me posez cette question ?… Écoutez… je pensais quand même que vous aviez une autre conception de la décence ? Votre fonction ça c’est votre choix ? Mais enfin ça c’est dans la droite ligne… de ce que vous écrivez vous dans votre journal. »

Xavier bertrand, LCP

«Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets,  « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »

Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton

« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»

Yuri Bezmenov

« Damoclès était un lâche flatteur, qui faisait bassement sa cour à Denys le tyran. Pour se rendre plus agréable à cet usurpateur, il affectait de l’élever au-dessus de tous les monarques de l’univers, et lui répétait sans cesse qu’il les surpassait en mérite, en richesse, en gloire, en puissance, et même en bonheur. Le tyran, qui vivait dans des frayeurs continuelles qu’on attentât à ses jours, n’ajoutait pas foi à ce dernier trait de son éloge. Il ne sentait que trop qu’il n’était pas le plus heureux prince de la terre, et il voulut le faire sentir pareillement à son flatteur. Il ordonna donc un jour qu’ou le revêtit de pourpreset de toutes les marques de la royauté. Il le fit asseoir à sa table, et servir comme s’il eût été en effet le maître du royaume. Le festin fut de la plus grande magnificence; et pendant que les mets les plus délicats flattaient son goût, une musique délicieuse charmait ses oreilles. Il jouissait avec ravissement d’une situation si charmante. Mais tandis qu’il en savourait la douceur, quelqu’un l’avertit de lever les yeux. Que deviņt-il, lorsqu’il aperçut au-dessus de sa tête une épée nue qui n’était attachée au lambris, qu’avec un crin de cheval il pålit, il frémit, il voulut quitter sa place, mais le roi le lui défendit. On continua de lui servir tout ce qui pouvait exciter son appétit ; les musiciens redoublèrent leurs efforts, et deployèrent toutes les richesses de l’harmonie; mais il ne goûtait plus rien, n’entendait plus rien; il n’était occupé que de cette fatale épée, qui pouvait à tout moment se détacher et le percer; sans cesse il avait les yeux sur elle. Le reste du temps qu’il passa à table lui parut un siècle, et il ne respira que lorsqu’enfin il lui fut permis de sortir de cette cruelle position. Cette cruelle position de Damoclès est la nôtre. La mort tient continuellement la faux levée sur nos têtes, il n’y a pas d’instant où elle ne puisse nous porter le coup fatal. Comment donc pouvons-nous boire, manger, dormir, rire, nous amuser tranquillement? Damoclès se montra bien plus sage que nous. Du moment qu’il eut aperçu le glaive menaçant, insensible à tout autre objet il ne le perdit plus de vue, il se tint continuellement sur ses gardes. Telle devrait être notre conduite. Toutes les richesses, tous les honneurs, tous les plaisirs du monde devraient nous être indifférents; nous ne devrions penser qu’à prendre de sages mesures, non pas pour éviter la mort qui est inévitable, mais pour n’en être pas surpris dans un état où elle aurait pour nous des suites fuuestes. Damoclès voyait, à la vérité, l’épée suspendue sur sa tête, et nous ne voyons pas la mort prête à nous frapper: mais la raison et la religion ne suppléent-elles pas à cette vue corporelle? et le danger continuel où nous sommes d’être surpris par la mort, n’est-il pas aussi évident que si nous voyions de nos yeux sa faux redoutable menacer nos têtes. »

Bonaventure, Histoires et parabole

 « Ce soir dans tout est possible !…»

….

« Cette émission existe !…»

….

«La !… Ferme !…»

….

« Mais pourquoi tu parles si fort !?… »

« Je sais pas !… »

….

« Tu me fais peur qu’est-ce qu’y se passe qu’est-ce qui t’arrive…»

« Il faut comprendre… Il faut comprendre…»

«Dit Camus, dans L’étranger. »

« Quoi qu’est-ce que tu dis !… Je comprends rien…. »

….

« Je vois ça. »

….

« Et ça parle de quoi ce livre ?… »

….

« De guillotine. »

….

« Ça a pas l’air marrant. »

« Une des définitions du nom de Dieu… »

….

«Me parle pas de lui…»

….

« C’est celui qui parle de règles. »

« Sûrement pas de toi !…»

….

« Attends !… Je m’étouffe…. »

« Je sais. »

« On dirait pas. »

« La ferme. »

« Non mais tu plaisantes !… »

« On dirait pas. »

« T’as vu ma tête ?… »

….

« J’ai vu ta gueule !….»

….

« Tu devrais voir la mienne !… »

«Mais c’est qui ces gens ?!…»

« Des fous. »

« Et c’est dangereux les fous. »

« Oui, et non. Ça dépend du jour, du lieu, de l’heure… »

« Pas rassurant ton truc. »

« Maman pourquoi tu dis rien. »

….

« Le lieu, le jour, l’heure.»

….

« C’est un mantra ?»

«Une épitaphe. »

« Mais c’est qui ce taré !?…»

« Moi il me rend folle»

« T’es pas la seule !…»

« On fait quoi ?!.. »

« On se retire. »

« Hé dit vous êtes où ?! »

« Elle est pas drôle ct’histoire. »

« « Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quelqu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à tre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »

« Saint-Simon était doué d’un double génie qu’on unit rarement à ce degré. Il avait reçu de la nature ce don de pénétration et presque d’intuition, ce don de lire dans les esprits et dans les cours, à travers les physionomies et les visages, et d’y saisir le jeu caché des motifs et des intentions ; il portait, dans cette observation perçante des masques et des acteurs sans nombre qui se pressaient autour de lui, une verve, une ardeur de curiosité qui semble par moment insatiable et presque cruelle: l’anatomiste avide n’est pas plus prompt à ouvrir la poitrine encore palpitante et à y fouiller en tout sens pour y étaler la plaie cachée. A ce premier don de pénétration instinctive et irrésistible, Saint-Simon en joignait une autre qui ne se trouve pas souvent non plus à ce degré de puissance, et dont le tour hardi le constitue unique en son genre: ce qu’il avait comme arraché avec celle curiosité acharnée, il le rendait par écrit avec le même feu, avec la même ardeur, et presque la même fureur de pinceau. La Bruyère aussi a la faculté de l’observation pénétrante et sagace; il remarque, il découvre toute chose et tout homme autour de lui; il lit avec finesse leurs secrets sur tous ces fronts qui l’environnent; puis, rentré chez lui, à loisir, avec délices, avec tendresse, avec lenteur, il trace ses portraits, les recommence, les retouche, les caresse, y ajoute trait sur trait jusqu’à ce qu’il les trouve exactement ressemblants. Mais il n’en est pas ainsi de Saint-Simon qui , après ces journées de Versailles ou de Marly, que j’appellerai des débauches d’observations ( tant il en avait amassé de copieuses, de contraires et de diverses), rentre chez lui tout échauffé et là, plume en main, à bride abattue, sans se reposer, sans se relire, et bien avant dans la nuit, couche tout vifs sur le papier dans leur plénitude et leur confusion naturelles, et à la fois avec une netteté de relief incomparable, les mille personnages qu’il a traversés, les mille originaux qu’il a saisis au passage, qu’il emporte tout palpitants encore, et dont la plupart sont devenus par lui d’immortelles victimes. »

CAUSERIES DU LUNDI PAR Charles-Augustin. SAINTE-BEUVE, de l’Académie française. Tomes 1er et 2ème. Paris, 1851

« Ainsi il y a là une loi. Toutes les fois que je rougis, que ce soit confusion, timidité, pudeur ou modestie, mon état moral est identique : j’ai le sentiment qu’on voit en moi ce que je veux cacher. Voilà le fait spécial qui est toujours lié à la rougeur, qui fait couple avec elle : la crainte qu’un plaisir, une souffrance, un trouble, une pensée intime ne se dévoilent ; la crainte de ne pas échapper aux regards qui nous observent ou même à l’esprit qui nous sonde ; la crainte d’être deviné, démasqué ; le sentiment qu’on lit au fond de nous à livre ouvert ; le sentiment qu’on pénètre en nous malgré nous ; le sentiment d’une sorte de viol moral. — Le vrai symbole de la rougeur, c’est la vierge dont on écarte les voiles, l’homme dont on arrache le masque, l’anonyme à qui l’on crie son nom. Imaginons un moyen de démasquer réellement l’âme : supposons qu’on puisse, en faisant jouer un ressort, exposer aux regards tous nos sentimens secrets, nos convoitises inavouées, nos rancunes sourdes, nos remords obscurs, nos ambitions furtives ; alors nous rougirions plus qu’aucune vierge n’a jamais rougi, nous ne serions plus que rougeur. »

Camille Mélinand

« Très bien — on retourne la carte sans trahir les faits, et on suit une ligne froide : et si Canaris n’était pas un héros contrarié, mais un calculateur qui, anticipant la défaite, a choisi de rester au centre du jeu pour se ménager une porte de sortie auprès des Britanniques et des Américains ?

Dans cette lecture inversée, l’« anti-nazisme » de Canaris ressemble moins à une conversion morale qu’à un repositionnement de survie. Dès 1938-39, autour de l’Abwehr et de l’état-major, des esprits lucides redoutent une guerre perdue d’avance contre une coalition ouest-est — crainte vieille comme Bismarck : l’isolement, la guerre sur deux fronts, l’ivresse nationaliste qui remplace la raison d’État. Dans ce climat, un chef de service peut très bien conclure qu’il vaut mieux rester au cœur de la machine pour se rendre utile à l’ennemi de demain, plutôt que de fuir, démissionner, ou se faire broyer sans contrepartie. Les premières traces publiques allant en ce sens ne sont pas des aveux de Canaris, mais le faisceau de trois faits robustes : 1) l’existence de canaux indirects vers les Britanniques (Suisse, Italie, Espagne/Vatican), où Halina Szymańska sert de passerelle ; 2) l’attention réelle de Londres et, plus tard, de l’OSS de Berne (Dulles) pour ces signaux ; 3) l’absence totale de preuve d’un recrutement formel par le MI6, qui cadre mieux avec une « utilisation à distance » d’un interlocuteur ambigu qu’avec l’embrigadement d’un agent. (Wikipédia)

Sur cette piste, le calcul de Canaris serait double. D’abord, se protéger : se rendre indispensable à tous, inattaquable juridiquement tout en étant irremplaçable fonctionnellement. Ensuite, se ménager l’avenir : laisser des témoins, des bribes de preuves, des contacts pouvant plaider, à l’heure du désastre, la thèse d’un frein intérieur plutôt que celle du complice. Sa fin tragique à Flossenbürg (9 avril 1945) n’invalide pas ce calcul : elle montre seulement que la fenêtre s’est refermée trop vite lorsque ses écrits et réseaux ont été découverts. Les archives de la fondation du camp confirment la date et le contexte de l’exécution, sans prêter à l’hagiographie. (gedenkstaette-flossenbuerg.de)

Rien, dans les sources sérieuses, n’oblige à peindre Canaris en résistant pur. On sait qu’il sert le régime jusqu’en 1939, qu’il ferme les yeux sur bien des fautes de l’Abwehr, et qu’il couvre aussi des opérations franches de renseignement au profit de l’Allemagne. Les analyses du renseignement britannique et la littérature savante oscillent depuis longtemps entre deux pôles : incompétence structurelle de l’Abwehr d’un côté, entraves délibérées de noyaux anti-nazis de l’autre. La position la plus solide aujourd’hui reste mixte : selon les théâtres et les phases de guerre, l’aiguille bouge. Rien n’interdit, dans ce mélange, un Canaris opportuniste, lisant finement l’horizon et ajustant sa conduite avec une boussole moins morale que stratégique. (jstor.org)

Sa fabrique d’identité plaide, au minimum, une forte capacité d’auto-mise en scène. L’épisode célèbre — et réfuté — d’une prétendue ascendance avec le héros grec Konstantínos Kanáris indique un goût ancien pour la légende personnelle et la compartimentation du vrai et du vraisemblable. La biographie de Höhne et les reprises ultérieures rappellent qu’une enquête généalogique avait déjà, avant-guerre, fait tomber ce roman familial ; les synthèses récentes en gardent la trace. Ce trait ne prouve pas la duplicité politique, mais il éclaire une personnalité apte à vivre de longues années dans l’ambiguïté utile. (Wikipédia)

Que devient, dans cette perspective, la question des contacts avec Londres et Washington ? Elle cesse d’être héroïque. Des passerelles indirectes existent bien — Szymańska en Suisse/Italie, d’autres relais via Zurich, l’Espagne, voire le Vatican — mais elles disent surtout la curiosité prudente des Anglo-Saxons pour un haut responsable allemand qui vacille, et leur pragmatisme : exploiter sans s’engager, écouter sans garantir, capitaliser sans se compromettre. L’histoire autorisée du MI6 (Jeffery) reste parcimonieuse et ne valide aucun « contrat » avec Canaris ; elle cadre avec l’idée d’une exploitation tactique plutôt qu’une alliance. (books.google.com)

Reste la tentation d’un « veto Menzies » à un assassinat envisagé en 1943, souvent allégué dans des mémoires mais non verrouillé par document primaire publié. Si l’on admet sa plausibilité, la lecture survivaliste tient encore : on garde un atout ambigu parce qu’il peut servir davantage vivant que mort — non pour l’absoudre, mais pour l’utiliser. C’est une éthique d’efficacité, pas une décoration morale. Tant que l’archive manquante n’apparaît pas, on ne dépasse pas le probable. (academia.edu)

À ce stade, que peut-on raisonnablement inférer des motivations ? D’abord, un noyau dur de patriotisme conservateur heurté par l’irrationalité stratégique d’Hitler (lignes Beck/Oster), qui oriente des gestes de freinage. Ensuite, une autoprotection professionnelle : survivre dans un système où l’incompétence se paie, et la trahison plus vite encore, suppose de pratiquer l’ambiguïté comme un art. Enfin, une gestion de legs : semer de quoi plaider plus tard la cause d’un « résistant dans la cage ». Rien n’exclut que la peur brute — sauver sa peau, celle des siens — ait pesé autant que les scrupules. Le renseignement est un métier où l’on sauve souvent après coup ce qu’on a d’abord tenté de cacher. (Wikipédia)

Mon intuition raisonnée, compte tenu des sources publiques : Canaris n’est ni le sauveur qu’on aime célébrer ni le cynique pur sucre qu’on voudrait condamner. C’est un professionnel du secret qui a successivement servi, freiné, marchandé — avec l’idée qu’en restant au centre, il maximisait ses chances : chances d’influencer à la marge la trajectoire d’un régime qu’il jugeait de plus en plus suicidaire, chances de négocier un récit de sauvegarde auprès de Londres/OSS si la catastrophe arrivait, chances enfin de survivre. Sa mort à Flossenbürg rappelle que ce calcul n’a pas abouti. Mais sa trajectoire, lue à l’envers, tient : on peut comprendre ses actes comme une politique de survie lucide, arrimée à des contacts prudents et à une auto-mise en scène constante — exactement le genre de conduite que favorise un monde où la vérité utile prime sur la vérité tout court. (gedenkstaette-flossenbuerg.de)

Pour trancher plus finement entre survie et scrupule, il faudrait du matière-première : directives internes non expurgées du SIS, traces de briefings à Berne/Lisbonne, presse et tracts d’époque corroborant ou non la « salissure protectrice », et le recoupement phrase à phrase des dépositions (Lahousen, Gisevius) avec les journaux d’opérations. Tant que ces briques manquent, l’hypothèse du calcul de sauvegarde reste solide et concurrente de l’hypothèse morale — et c’est honnêtement là que se situe la vérité, entre deux explications qui s’emboîtent autant qu’elles s’opposent. (avalon.law.yale.edu)

Si tu veux élargir encore le viseur, on peut comparer son cas à d’autres profils « à double fond » dans l’appareil allemand (Oster, von Roenne, Kolbe côté AA), pour mesurer ce que chacun a réellement misé : carrière, salut, ou conscience — et comment les Alliés ont, dans chaque dossier, pesé l’utilité contre la morale. (Wikipédia) »

« LA VITESSE (OU LENTEUR) AVEC LAQUELLE L’ ON AGIT ET REAGIT, ( RESEAUX SOCIAUX INCLUS), LA VIRULENCE, LE TON QUE L’ON EMPLOIE EST UN INDICATEUR (IN)VOLONTAIRE DE CE QUE L’ON AURAIT FAIT DANS SA SITUATION. »

« Les mots ont un sens », a-t-il déclaré, déplorant la « complaisance des extrêmes politiques et, parfois, de certains dans les formations politiques républicaines, c’est grave ».

En janvier 2020, Emmanuel Macron avait déjà condamné cette idée de dictature qui venait de « discours politiques extraordinairement coupables », dans un entretien accordé à Radio J .»

Emmanuel Macron, pour Ouest France

« Pierre Lévy a été ambassadeur de France à Moscou entre 2020 et 2024, au moment de la pandémie de coronavirus et de l’invasion russe de l’Ukraine. »

Dans son livre Au cœur de la Russie en guerre, il décrit une Russie qui se referme progressivement et où la surveillance est omniprésente, en particulier pour les diplomates.

Dans un pays où la France a été déclarée « pays inamical », le diplomate a dû s’adapter pour continuer, avec ses équipes, à travailler et à conserver un lien franco-russe plus fragile que jamais.

« Entre 2020 et 2024, Pierre Lévy a été ambassadeur en Russie. Durant ces années, le diplomate aguerri a affronté la pandémie de Covid-19, mais aussi l’invasion de l’Ukraine. Dans Au cœur de la Russie en guerre (Ed. Tallandier), l’ancien ambassadeur dévoile son travail et celui de ses collaborateurs « valeureux », dans un pays qui s’isole de plus en plus.

Jeudi, Vladimir Poutine a appelé son homologue américain Donald Trump pour le convaincre de ne pas céder de missiles Tomahawk à l’Ukraine. Alors que les dirigeants doivent se rencontrer « dans les deux prochaines semaines », Pierre Lévy a accepté de répondre aux questions de 20 Minutes.

À la lumière de l’actualité, le président russe est-il toujours dans la même logique selon vous ?

« La ligne russe ne dévie pas ces derniers mois, Vladimir Poutine maintient le cap. Le 8 octobre, un vice-ministre des Affaires étrangères Ryabkov a estimé que la dynamique d’Anchorage en Alaska [où Donald Trump et le président russe s’étaient rencontrés] était largement épuisée. Il faut rester extrêmement attentif au développement des discussions, mais je ne cache pas mon scepticisme. Le président américain nous a habitués à beaucoup de déclarations et à de nombreux coups de théâtre. Ce qui est important, ce sont les actes.

Vous êtes arrivé en poste seulement deux mois avant le début de la pandémie de coronavirus. En quoi le Covid-19 a-t-il joué sur le déroulement des évènements selon vous ?

Le Covid a sans doute renforcé chez Vladimir Poutine le sentiment d’enfermement, de coupure de la réalité, mais aussi de fragilité de la vie. Il existe encore en Russie des précautions que l’on ne prend plus chez nous. Ainsi, en mai 2024, je me suis rendu à l’investiture du président russe et les milliers de participants ont été testés au coronavirus. Les mesures de sécurité sanitaires restent drastiques autour de lui.

Justement, en septembre, Vladimir Poutine a discuté d’immortalité avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un et le président chinois Xi Jinping. Pensez-vous que le dirigeant russe aspire à l’immortalité ?

Sur le plan historique, c’est sans doute l’un de ses objectifs. Vladimir Poutine aspire à rester dans l’histoire. En 2020, lorsque la Constitution a été modifiée afin de lui permettre de faire encore deux mandats jusqu’en 2036, je pense qu’il s’est dit : « Je veux que mon nom soit celui de l’homme qui a restauré une Russie forte, respectée, crainte. »

Sur le plan physique, il y a eu beaucoup de recherche sur le transhumanisme en Russie, c’est un désir assez ancien dans la psyché russe ou soviétique que de viser à améliorer l’espèce humaine. La maison Igoumnov où je résidais à Moscou abritait d’ailleurs à une époque l’Institut du cerveau où de nombreux cerveaux ont été analysés [notamment celui de Lénine]. Il ne faut pas trop y penser quotidiennement !

Le 24 février 2022, un gendarme vient vous secouer dans votre lit pour vous informer du début de l’invasion russe en Ukraine. Que s’est-il passé dans les heures qui ont suivi ?

Une fois le moment de sidération passé – passager car nous nous attendions à une action militaire, nous avons tout de suite été pris dans l’action. Nous rendions compte à Paris, en temps réel, des évolutions. Nous avons notamment analysé le discours matinal et très agressif de Vladimir Poutine annonçant « l’opération militaire spéciale ».

La concertation entre les Européens et les alliées de l’Otan s’est très vite organisée sur place. Nous étions en liaison constante avec le Quai d’Orsay ainsi que l’ambassade de France à Kiev. Lorsque nos collègues ont quitté la capitale ukrainienne pour Lviv, tout début mars 2022, nous avons fourni les coordonnées GPS aux ministères russes des Affaires étrangères et de la Défense afin de prévenir toute frappe. Enfin, nous avons évidemment passé de nombreux messages à la communauté française en Russie pour la tenir au courant de la situation.

Comment s’est manifestée la guerre au quotidien pour vous ?

Quand vous vivez dans une grande ville russe comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, vous sentez à peine la guerre. Le pouvoir cherche à préserver les apparences de la normalité, même s’il y a des affiches de propagande et de recrutement et des perturbations aériennes liées aux drones ukrainiens.

Ce qui a beaucoup changé, c’est que la France a été déclarée « pays inamical ». Ce n’est pas une catégorie juridique, mais nous avons été confrontés à un certain nombre de restrictions, un dialogue de plus en plus difficile et en mai 2022, de nombreux membres de l’ambassade ont été déclarés persona non grata et expulsés, en réponse à nos mesures visant des diplomates russes qui avaient une autre activité pas vraiment diplomatique. C’était un moment déchirant pour moi de me séparer ainsi de mes collaborateurs.

Étiez-vous surveillés de près ?

Bien sûr, il faut faire attention en permanence, même si je ne me suis jamais senti menacé physiquement. Un incident très révélateur du climat dans lequel on était, c’est celui qui a eu lieu autour des travaux d’étanchéité et de réfection du toit de l’ambassade. De gros sacs de gravats étaient entreposés là en attendant d’être redescendus mais des réseaux sociaux russes ont publié des photographies, accusant l’ambassade de se fortifier ou d’installer des défenses antiaériennes. Lorsque certains collaborateurs partaient en mission en province, des publications les accusaient d’être en mission secrète.

Vous expliquez qu’au fil du temps, votre personne devient « radioactive » ?

Lorsqu’un visiteur venait à l’ambassade, un policier en faction prenait son identité. Certaines personnes ont décidé de ne plus venir et, vous savez, en Russie, les gens ne parlent pas, ils se protègent. Comme à l’époque soviétique, on parle dans la cuisine. J’ai été marqué de voir que les chauffeurs de taxi, qui sont généralement un bon indicateur de l’ambiance, ne parlaient plus. J’ai aussi eu la sensation que les blagues se faisaient plus rares, un signal inquiétant.

Comment est-ce que vous décririez la Russie que vous avez laissée derrière vous ?

Comme une Russie qui se referme. Elle a, à beaucoup d’égards, coupé les ponts avec l’Europe. Quand je suis partie en Russie, j’ai pris un vol classique de quatre heures, mais à mon retour, le voyage a duré une douzaine d’heures en passant par Istanbul. C’est assez révélateur. L’économie est en surchauffe, avec de gros problèmes structurels, et des questions lourdes, comme celles des relations avec la Chine et du retour des combattants dans la vie civile, pèseront sur son avenir. Je pense que la Russie sortira très affaiblie de cette épreuve de la guerre. »

Pierre Lévy, Diane Regny, Guerre en Ukraine : « Même les taxis ne parlent plus »… L’ex-ambassadeur de France raconte la Russie de l’intérieur,Vingt minutes, le 19/10/2025

Dietrich Bonhoeffer : théologien, résistant, martyr

« Dietrich Bonhoeffer (1906–1945) fut l’un des rares théologiens protestants allemands à payer de sa vie son opposition au nazisme, pendu à l’aube du 9 avril 1945 au camp de Flossenbürg, quatorze jours avant la libération du camp par l’armée américaine. Docteur en théologie à 21 ans, agent double de l’Abwehr, conspirateur contre Hitler, pasteur clandestin et poète en prison, son parcours concentre en trente-neuf années une trajectoire intellectuelle et spirituelle d’une densité exceptionnelle. Né dans la grande bourgeoisie intellectuelle berlinoise, formé dans les plus hautes sphères de la théologie allemande, transformé par la rencontre avec l’Église noire américaine à Harlem, il passa de la théologie académique à la foi incarnée, puis du pacifisme chrétien à la participation active à un complot d’assassinat — acceptant librement la culpabilité que cet acte impliquait. Son œuvre, de Sanctorum Communio aux Lettres et écrits de prison, continue d’irriguer la théologie contemporaine, la pensée éthique et les mouvements de libération dans le monde entier.


Un enfant de la grande bourgeoisie intellectuelle berlinoise

Dietrich Bonhoeffer naît le 4 février 1906 à Breslau (aujourd’hui Wrocław, Pologne), au 9 Birkenwäldchen Strasse, dans le quartier aisé de Scheitnig. Il arrive au monde dix minutes avant sa sœur jumelle Sabine — sixième des huit enfants de Karl et Paula Bonhoeffer.

Son père, Karl Ludwig Bonhoeffer (1868–1948), est l’un des psychiatres et neurologues les plus éminents d’Allemagne. Formé à Tübingen, Berlin et Munich, il dirige la clinique psychiatrique de Breslau avant d’être appelé en 1912 à la chaire de neurologie et de psychiatrie de la Friedrich-Wilhelms-Universität de Berlin, succédant à Theodor Ziehen à la Charité. Disciple d’Emil Kraepelin, hostile aux théories de Freud et Jung, il incarne un rationalisme scientifique rigoureux. Il inculque à ses enfants « l’autonomie, le contrôle de soi, l’indépendance et l’objectivité » (Bethge). Sa mère, Paula née von Hase (1876–1951), est la fille de Karl-Alfred von Hase, aumônier de la cour du Kaiser Guillaume II, et la petite-fille du célèbre historien de l’Église Karl August von Hase. Sa grand-mère maternelle, la comtesse Clara von Kalckreuth, avait pris des leçons de piano avec Franz Liszt et Clara Schumann. Paula, institutrice de formation — fait rare pour une femme de son rang —, éduque elle-même ses enfants dans les premières années, assistée de gouvernantes issues de la tradition morave de Herrnhut. C’est elle qui enseigne les hymnes, la prière et la Bible aux enfants.

La fratrie dessine un réseau familial d’une densité remarquable, et d’un destin tragique. Karl-Friedrich (1899–1957), l’aîné, devient physicien-chimiste et co-découvre les isomères de spin de l’hydrogène. Walter (1899–1918), blessé par un éclat d’obus le 23 avril 1918, meurt le 28 avril — sa disparition plonge Paula dans un deuil dévastateur et marque profondément Dietrich, alors âgé de douze ans, qui commencera peu après à envisager la théologie. Klaus (1901–1945), juriste marié à Emmi Delbrück, sera fusillé par la Gestapo dans la nuit du 22 au 23 avril 1945. Ursula (1902–1983) épouse l’avocat Rüdiger Schleicher, lui aussi fusillé cette même nuit. Christine (1903–1965) épouse Hans von Dohnanyi, le brillant juriste que la Gestapo qualifiera de « cerveau du mouvement visant à renverser le Führer » — exécuté à Sachsenhausen le même jour que Dietrich. Sabine (1906–1999), jumelle de Dietrich, épouse le juriste Gerhard Leibholz, d’ascendance juive, et fuit en Angleterre en 1938. Susanne (1909–1991) épouse le théologien Walter Dress. Au total, deux fils et deux gendres seront exécutés par les nazis, ainsi que le cousin de Paula, le général Paul von Hase, commandant militaire de Berlin.

La famille déménage à Berlin en 1912, d’abord Brückenallee près du Tiergarten, puis dans une imposante villa de trois étages au 14 Wangenheimstrasse, dans le quartier de Grunewald — ce que Christopher Isherwood appelait ironiquement un « bidonville de millionnaires ». La maison compte cinq domestiques, un jardin profond, une véranda et un cabinet de consultation pour Karl. Le voisinage est un concentré de l’élite intellectuelle allemande : Adolf von Harnack, le plus grand historien de l’Église et théologien libéral, est voisin et ami de la famille ; Hans Delbrück, historien, est le père d’Emmi qui épousera Klaus ; Ernst Troeltsch fréquente la maison. Emmi Bonhoeffer se souviendra : « Chez les Bonhoeffer, on apprenait à réfléchir avant de poser une question ou de faire une remarque. »

La famille est protestante mais peu pratiquante. Karl ne fréquente pas l’église, préférant lire de la littérature à la famille le dimanche. Bethge avertit cependant : « Il serait faux de les décrire comme non-chrétiens. Le contraire était vrai, du moins pour la mère de Dietrich. » Le christianisme imprègne la culture familiale comme héritage culturel et moral plutôt que comme dévotion ecclésiale. Ce sont les gouvernantes moraves qui introduisent une note piétiste dans l’éducation des enfants.

La mort de Walter en 1918 constitue un tournant. Paula passe des semaines alitées. Dietrich, à douze ans, fait face pour la première fois à la mort violente et aux questions existentielles qu’elle soulève. Au moment de sa confirmation, Paula lui offre la Bible de Walter — Dietrich l’utilisera pour ses dévotions personnelles jusqu’à la fin de sa vie.


Une personnalité forgée entre assurance intellectuelle et profondeur musicale

Les témoignages convergent pour décrire un enfant puis un jeune homme d’une précocité intellectuelle remarquable, doublée d’une assurance qui pouvait confiner à l’arrogance. Emmi Bonhoeffer décrit le Dietrich de treize ans comme quelqu’un « incapable de supporter les bavardages vides ». L’étudiant Helmuth Goes se souvient d’un « jeune homme blond contredisant le vénéré historien Son Excellence von Harnack — poliment mais fermement, sur des bases théologiques positives. Harnack répondit, mais l’étudiant le contredit encore et encore. » Metaxas note que « son intégrité intellectuelle autocritique et sa confiance pouvaient parfois le faire passer pour arrogant ». À Union Theological Seminary, il demandera à Reinhold Niebuhr : « Est-ce une école de théologie ou un centre de formation pour politiciens ? »

Sa passion pour la musique est un trait fondamental. Commençant le piano à huit ans, il progresse si rapidement que ses parents et lui-même envisagent un temps une carrière de concertiste — Bethge rapporte que « Dietrich fit de tels progrès musicaux et techniques au piano que pendant un temps, lui et ses parents pensèrent qu’il pourrait devenir musicien professionnel ». Il joue Mozart, Beethoven, Schubert, Brahms, mais voue une dévotion particulière à Jean-Sébastien Bach, notamment la Messe en si mineur et la Passion selon saint Matthieu. Les soirées musicales familiales incluent des cantates entières. Wolf-Dieter Zimmermann se souviendra qu’à Londres, Bonhoeffer « jouait du piano à la perfection ». En prison, il chantera à voix basse la Passion selon saint Matthieu et inscrira de mémoire les notations musicales de chants sacrés. En mai 1944, dans une lettre à Bethge, il utilisera la métaphore du cantus firmus et de la polyphonie pour décrire la relation entre l’amour de Dieu et les amours terrestres.

Son charisme pastoral se manifeste très tôt. Son supérieur à Barcelone note qu’il « s’est montré des plus compétents à tous égards… il a su en particulier attirer les enfants, qui l’aiment beaucoup ». À Berlin, entre 1932 et 1933, il attire un « public considérable » malgré sa jeunesse. Bethge le décrit comme « un maître de la conversation sérieuse, du badinage enjoué et de l’écriture épistolaire ».

Mais le poème « Wer bin ich ? » (« Qui suis-je ? »), écrit en prison en juin 1944, révèle la tension entre l’homme public et l’homme intérieur. Les autres le voient « calme, joyeux et ferme, comme un hobereau sortant de son manoir », parlant à ses gardiens « librement, amicalement et clairement, comme s’il était chez lui pour commander ». Mais en lui-même, il est « agité, languissant et malade, comme un oiseau en cage, cherchant l’air comme si des mains comprimaient sa gorge ».

Physiquement, Bonhoeffer est blond aux yeux bleus (héritant de sa mère, tandis que Sabine, sa jumelle, a les cheveux bruns et les yeux marron de leur père). Bethge décrit « une tête plutôt ronde que longue, qui ne semblait pas disproportionnée sur ses épaules larges » et « un nez court qui mettait en valeur son front et sa bouche proéminents ». Sa stature est solide et trapue — l’image du « hobereau » revient souvent. Ses cheveux commencent à s’éclaircir tôt, et il porte des lunettes sans monture en raison de sa myopie. En prison à Tegel, il maintient son apparence grâce aux colis familiaux. Mais les conditions se dégradent considérablement après son transfert à la prison de la Gestapo (octobre 1944), puis à Buchenwald et Flossenbürg.


Le choix de la théologie contre l’esprit scientifique familial

À quatorze ans, Dietrich annonce sa décision de devenir théologien. La réaction familiale est éloquente : ses frères Karl-Friedrich et Klaus tentent de l’en dissuader. Selon Charles Marsh, ils lui disent : « Regarde l’Église. On peut difficilement imaginer institution plus pitoyable. » Dietrich rétorque avec une assurance caractéristique : « Dans ce cas, je la réformerai ! » Son père, homme de science peu porté sur la religion, sera surpris mais n’opposera pas de résistance — il écrira plus tard à Dietrich : « Quand tu as décidé de te consacrer à la théologie, j’ai parfois pensé qu’une vie tranquille et sans histoires de pasteur serait vraiment presque dommage pour toi. »

Bonhoeffer entre à l’Université de Tübingen en 1923 (à dix-sept ans), où il découvre Karl Heim et lit pour la première fois les essais de Karl Barth. Il se transfère à l’Université de Berlin à l’automne 1924. C’est là qu’il étudie sous la direction d’Adolf von Harnack — dont Martin Rumscheidt dira que Bonhoeffer fut « l’étudiant le plus original » — et de Reinhold Seeberg, son directeur de thèse. Malgré la proximité personnelle avec Harnack (ils marchaient ensemble jusqu’à la gare), Bonhoeffer diverge théologiquement du libéralisme de son maître pour embrasser la néo-orthodoxie barthienne. Quand Harnack meurt en 1930, Bonhoeffer prononce l’éloge funèbre, louant « le champion de la libre expression d’une vérité une fois reconnue ».

Sa thèse de doctorat, Sanctorum Communio, est soutenue le 17 décembre 1927 — il a vingt et un ans. Écrite sous la direction de Seeberg, elle développe une théologie de l’Église comme « Christ existant en tant que communauté » (Christus als Gemeinde existierend), croisant sociologie et dogmatique. Karl Barth la qualifiera plus tard de « miracle théologique » (ein theologisches Wunder), ajoutant : « Je confesse ouvertement que je doute de pouvoir maintenir le haut niveau atteint par Bonhoeffer. » Son habilitation, Akt und Sein (Acte et Être), est soutenue le 12 juillet 1930 — il a vingt-quatre ans. Paul Althaus, évaluant le manuscrit, la juge « une réalisation extraordinairement significative qui doit absolument être publiée au plus vite ». Deux thèses majeures achevées avant vingt-cinq ans : la précocité est sans précédent dans le système universitaire allemand.

Bonhoeffer rencontre enfin Karl Barth en personne en juillet 1931 à Bonn, après son retour d’Amérique. « J’ai été encore plus impressionné par ses discussions que par ses écrits et ses cours », écrit-il. Malgré une admiration profonde, il gardera son indépendance intellectuelle, reprochant à Barth de concevoir la liberté de Dieu davantage comme une liberté vis-à-vis du monde que comme une liberté pour le monde.


Harlem, 1930 : la conversion d’un théologien académique en chrétien engagé

Le 5 septembre 1930, Bonhoeffer débarque à New York comme boursier Sloane (Sloane Fellow) à Union Theological Seminary. Il a vingt-quatre ans et ne peut encore être ordonné dans l’Église luthérienne (l’âge minimum est vingt-cinq ans). Il y restera jusqu’en juin 1931.

Sa déception vis-à-vis de la théologie américaine est cinglante et immédiate. À son superintendant Max Diestel, il écrit : « Il n’y a pas de théologie ici… Ils parlent à n’en plus finir sans le moindre fondement substantiel et sans aucun critère apparent. » Sur les étudiants d’Union : « Ils sont complètement ignorants de ce dont traite véritablement la dogmatique. Ils ne connaissent même pas les questions les plus élémentaires. Ils s’enivrent de phrases libérales et humanistes, s’amusent des fondamentalistes, et pourtant ne sont même pas à leur niveau. » Et cette observation assassine : « Un séminaire dans lequel de nombreux étudiants rient ouvertement lors d’un cours public parce qu’ils trouvent amusant qu’on cite un passage de Luther sur le péché et le pardon a manifestement oublié ce que la théologie chrétienne représente dans son essence même. »

C’est paradoxalement dans cette Amérique théologiquement décevante que se produit la transformation la plus décisive de sa vie. Albert Franklin Fisher (1906–1960), étudiant afro-américain originaire de Birmingham, Alabama, diplômé de Howard University, est affecté à l’Abyssinian Baptist Church de Harlem pour son stage pastoral. Il invite Bonhoeffer à l’y accompagner. L’Église, fondée sous la présidence de Jefferson par des fidèles ayant quitté la First Baptist Church de New York en raison de ses places ségrégées, compte alors plus de 14 000 membres sous la direction du Révérend Adam Clayton Powell Sr., dont les parents avaient été esclaves.

Bonhoeffer y assiste presque tous les dimanches pendant le reste de l’année, enseigne à l’école du dimanche pour les garçons, anime un groupe biblique du mercredi soir pour les femmes, et prêche même depuis la chaire. Il est saisi par la puissance de la prédication noire : « En contraste avec le caractère souvent magistral du sermon « blanc », le « Christ noir » est prêché avec une passion captivante et une vivacité saisissante. Quiconque a entendu et compris les Negro spirituals connaît cet étrange mélange de mélancolie retenue et de joie éruptive. » Il achète des disques de spirituals qu’il rapportera en Allemagne, les faisant découvrir plus tard à ses séminaristes de Finkenwalde — probablement l’un des premiers lieux en Europe où résonne cette musique.

Lors de Thanksgiving 1930, il voyage dans le Sud américain avec Fisher et deux autres étudiants, confronté directement aux lois Jim Crow — tramways ségrégués, restaurants refusant de servir Fisher. Dans un restaurant, constatant qu’on ne sert pas Fisher, Bonhoeffer quitte l’établissement en signe de protestation. Fisher lui dira en le quittant : « Fais connaître nos souffrances en Allemagne, dis-leur ce qui nous arrive, et montre-leur qui nous sommes. »

L’autre rencontre transformatrice est celle de Jean Lasserre, pasteur réformé français et pacifiste convaincu. Lasserre défend une lecture littérale du Sermon sur la montagne comme instruction éthique — position radicale pour un luthérien allemand. Un épisode cristallise cette influence : en automne 1930, ils voient ensemble le film À l’Ouest, rien de nouveau. Les enfants américains rient et applaudissent quand les Allemands tuent les Français. Pour Bonhoeffer, c’est « insupportable ». Selon Lasserre, « c’est cet après-midi-là que Bonhoeffer est devenu pacifiste ». Au printemps 1931, lors d’un voyage au Mexique, un Allemand et un Français prêchent ensemble sur la paix.

Bonhoeffer dira plus tard, regardant cette période en arrière : « Il me manquait l’humilité… j’étais terriblement ambitieux… seul… puis quelque chose est arrivé… pour la première fois, j’ai découvert la Bible… Alors la Bible m’a libéré de cela, en particulier le Sermon sur la montagne. Depuis, tout a changé. » Schlingensiepen parle de sa « transition de théologien à chrétien ». Le passage « de la phraséologie au réel » s’est opéré.


Face à la montée du nazisme : du sermon radiodiffusé à l’exil londonien

La famille Bonhoeffer n’est pas prise au dépourvu par la montée du nazisme. Karl Bonhoeffer écrira dans ses mémoires : « Dès le départ, nous avons considéré la victoire du national-socialisme en 1933 et la nomination de Hitler comme chancelier du Reich comme un malheur. » Hans von Dohnanyi, gendre de la famille depuis 1925, compile dès 1934 une « Chronique de la honte » documentant les crimes nazis. Dès 1932, Bonhoeffer avertit dans un sermon : « Le sang des martyrs pourrait à nouveau être exigé, mais ce sang, si nous avons vraiment le courage et la fidélité de le verser, ne sera pas innocent. »

Le 1er février 1933 — deux jours après la nomination de Hitler comme chancelier — Bonhoeffer prononce à la radio de Berlin une conférence intitulée « La conception modifiée du Führer chez la jeune génération ». L’invitation avait été arrangée des semaines avant, rendant la coïncidence temporelle extraordinaire. Il analyse comment la jeunesse allemande, désorientée par la guerre, a transformé un mouvement politique en culte de la personnalité, avertissant que « si le Führer tente de devenir l’idole que ses suiveurs recherchent, alors l’image du chef se transforme en celle d’un Verführer, un séducteur-trompeur ». La diffusion est interrompue avant la fin. Contrairement au récit romantique popularisé notamment par Metaxas — les censeurs nazis auraient coupé le micro —, les recherches des Dietrich Bonhoeffer Works (vol. 12, p. 91, n. 3) « suggèrent que la notion répandue selon laquelle Bonhoeffer fut censuré pour son contenu est erronée ». Le texte intégral sera publié trois semaines plus tard dans deux journaux berlinois, ce qui aurait été impensable si Goebbels l’avait jugé subversif. L’explication la plus probable est un dépassement du temps alloué — prosaïque mais véridique.

En avril 1933, après le boycott des commerces juifs et l’adoption du « paragraphe aryen », Bonhoeffer rédige « L’Église et la question juive » — que le Holocaust Memorial Museum qualifie de « l’une des plus précoces et des plus claires répudiations du national-socialisme ». Il y définit trois niveaux d’action de l’Église face à l’État : questionner la légitimité de ses actes, aider toutes les victimes de l’injustice « qu’elles soient chrétiennes ou non », et ultimement « mettre un bâton dans les roues » de la machine d’injustice. Le texte n’est pas exempt de supersessionnisme chrétien traditionnel — Yad Vashem lui refusera en 2003 le titre de Juste parmi les nations pour cette raison — mais sa lucidité politique est exceptionnelle. Ses prises de position l’isolent progressivement. En septembre 1933, avec Martin Niemöller, il fonde la Ligue d’urgence des pasteurs contre la clause aryenne dans l’Église.

En octobre 1933, Bonhoeffer part pour Londres comme pasteur de deux paroisses germanophones. Il écrit à Karl Barth qu’il s’est « soudain retrouvé en opposition avec tous ses amis et a décidé qu’il était temps d’aller dans le désert ». Barth le rabroue, lui enjoignant de revenir. À Londres, il approfondit sa relation avec l’évêque George Bell de Chichester, rencontré à Genève en août 1932, qui devient le principal allié international de l’Église confessante. En août 1934, à la conférence œcuménique de Fanø au Danemark, Bonhoeffer prononce un discours mémorable sur la paix.


Finkenwalde : le séminaire clandestin et la naissance d’une amitié décisive

En avril 1935, Bonhoeffer ouvre un séminaire de l’Église confessante, d’abord à Zingsthof sur la Baltique, puis à Finkenwalde (faubourg de Stettin, aujourd’hui Szczecin) à partir du 24 juin 1935. Sa vision : « Le renouvellement de l’Église viendra d’un nouveau type de monachisme qui n’a en commun avec l’ancien qu’une allégeance sans compromis au Sermon sur la montagne. » La vie quotidienne combine offices matinaux et vespéraux, méditation prolongée sur l’Écriture, enseignement théologique (homilétique, catéchèse, pastorale), lecture à haute voix pendant les repas, confession entre frères et chant communautaire — y compris les spirituals afro-américains que Bonhoeffer fait entendre sur ses disques rapportés de Harlem.

C’est à Finkenwalde que se forme l’amitié qui marquera le reste de sa vie. Eberhard Bethge (1909–2000), fils d’un pasteur rural, arrive dans la première promotion au printemps 1935. Il devient rapidement le confident, le confesseur et l’assistant de Bonhoeffer. Ils partagent un compte en banque, signent ensemble les cartes de Noël « Dietrich et Eberhard », jouent du piano à toute heure, se lisent des livres mutuellement. Bonhoeffer, issu de la grande bourgeoisie, veille à ce que Bethge soit « équipé des meilleures chemises, cravates, costumes et fourrures » (Marsh). Charles Marsh, dans Strange Glory (2014), avance que l’amour de Bonhoeffer pour Bethge « tendait vers l’accomplissement d’un amour romantique, toujours chaste mais complet dans ses aspirations complexes ». Certains séminaristes se demandaient si Bonhoeffer n’était pas amoureux du « jeune pasteur campagnard ». Bethge lui-même aborda la question lors d’une conférence en 1957 : « On a estimé que la correspondance devait être entre homosexuels. Sinon, une correspondance aussi intense était difficilement imaginable. Non, nous étions tous parfaitement ordinaires. Nous savons aujourd’hui qu’aucune amitié entre personnes du même sexe n’est dépourvue de degrés variables d’homoérotisme. » La relation était inégale — Bonhoeffer demandait constamment plus que Bethge ne donnait : plus d’attention, plus de lettres, plus de visites.

La Gestapo ferme le séminaire en septembre 1937 (après le décret de Himmler rendant illégale la formation de l’Église confessante). Vingt-sept pasteurs et anciens étudiants sont arrêtés. Bonhoeffer organise immédiatement des « pastorats collectifs » clandestins dans les villages de Poméranie, poursuivant la formation jusqu’à leur fermeture en mars 1940. De cette expérience naîtra Gemeinsames Leben (De la vie communautaire), rédigé en septembre 1938.

Les restrictions s’accumulent : autorisation d’enseigner révoquée le 5 août 1936 ; interdit de séjour à Berlin le 11 janvier 1938 ; interdit de parole publique le 9 septembre 1940 ; interdit de publier le 19 mars 1941.


Le retour impossible : vingt-six jours en Amérique, été 1939

Le 2 juin 1939, sous la pression de ses amis — notamment Reinhold Niebuhr qui a arrangé une invitation de l’Union Theological Seminary — et face à la menace de la conscription, Bonhoeffer s’embarque pour les États-Unis. Il a trente-trois ans. Presque aussitôt, l’angoisse le saisit. Le 9 juin, il note dans son journal : « Les grands projets nous mènent simplement là où nous nous trouvons nous-mêmes. Mais nous ne devrions être trouvés que là où Il est… Ou ai-je fui loin de Lui après tout, loin du lieu où Il m’attend ? »

Le 20 juin, il prend la décision de rentrer. Sa lettre à Niebuhr est devenue l’un des documents les plus cités de la théologie chrétienne moderne :

« J’ai eu le temps de réfléchir et de prier sur ma situation et celle de ma nation, et de voir la volonté de Dieu pour moi se clarifier. J’en suis venu à la conclusion que j’ai commis une erreur en venant en Amérique. Je dois traverser cette période difficile de notre histoire nationale avec le peuple chrétien d’Allemagne. Je n’aurai aucun droit de participer à la reconstruction de la vie chrétienne en Allemagne après la guerre si je ne partage pas les épreuves de ce temps avec mon peuple… Les chrétiens d’Allemagne affronteront la terrible alternative de souhaiter la défaite de leur nation pour que la civilisation chrétienne survive, ou de souhaiter sa victoire et de détruire ainsi notre civilisation. Je sais laquelle de ces alternatives je dois choisir ; mais je ne peux pas faire ce choix en sécurité. »

Le 27 juillet 1939, il est de retour à Berlin. Il n’y aura pas de carrière académique paisible en Amérique. Dohnanyi l’a déjà introduit dans les cercles de la résistance dès février 1938.


Agent double de l’Abwehr : l’homme d’Église dans les arcanes du complot

En octobre 1940, Hans von Dohnanyi, devenu adjoint du général Hans Oster à la division centrale de l’Abwehr (service de renseignement militaire dirigé par l’amiral Wilhelm Canaris), fait officiellement recruter Bonhoeffer comme agent civil. La couverture est habile : Bonhoeffer, grâce à son vaste réseau de contacts œcuméniques internationaux, est censé espionner pour le compte de l’Allemagne auprès des Églises étrangères et des organisations liées aux Alliés. En réalité, c’est exactement l’inverse. Le statut d’agent le protège de la conscription et lui permet de voyager en Suisse, en Suède, en Norvège, en Italie — officiellement pour l’Abwehr, véritablement pour informer les Alliés de l’existence d’une résistance allemande.

Les sources ne permettent pas d’établir avec certitude que Bonhoeffer ait rencontré Canaris en personne, bien qu’ils aient été « certainement très conscients l’un de l’autre » (Providence Magazine). Ils seront jugés et exécutés ensemble le 9 avril 1945.

L’épisode le plus audacieux est la rencontre avec l’évêque Bell en Suède, fin mai-début juin 1942, organisée par le général Beck, Oster et Dohnanyi. Bonhoeffer fournit à Bell les détails les plus complets possible sur le complot contre Hitler, y compris les noms des conspirateurs, et demande aux Alliés de garantir des négociations avec un nouveau gouvernement allemand. Bell dira dans son éloge funèbre que Bonhoeffer « a voyagé au péril de sa vie pour me donner des informations de la plus haute importance sur le mouvement d’opposition en Allemagne visant à éliminer Hitler ». Mais Anthony Eden, ministre des Affaires étrangères britannique, rejette tout : « Je ne vois aucune raison d’encourager ce prêtre pestilentiel ! » Churchill avait déjà ordonné le silence absolu face à toute ouverture de l’opposition allemande.

L’Opération 7 (Unternehmen 7), conçue par Dohnanyi et Canaris, est une opération de sauvetage de Juifs via la Suisse. Initialement prévue pour sept personnes (d’où le nom), elle en sauvera finalement quatorze — onze converties au christianisme, trois non. Bonhoeffer utilise ses contacts œcuméniques pour arranger visas et parrainages. L’opération, exécutée en août-septembre 1942 après plus d’un an de préparation, implique de retirer les personnes des listes de déportation, de leur fournir de faux papiers d’agents de l’Abwehr et de les faire passer en Suisse. C’est précisément cette opération — et les irrégularités financières (transactions en devises étrangères) qu’elle implique — qui alertera la Gestapo et conduira à l’arrestation de Bonhoeffer et Dohnanyi.


La libre acceptation de la culpabilité : un théologien face au tyrannicide

Comment un homme d’Église, ancien pacifiste convaincu, en vient-il à participer à un complot d’assassinat ? C’est le nœud de l’existence de Bonhoeffer, et il s’en est expliqué principalement dans son Éthique, rédigée entre 1940 et 1943 au monastère bénédictin d’Ettal, ouvrage qu’il considérait comme son opus magnum et qu’il n’achèvera jamais.

Le concept central est celui de Schuldübernahme — la libre acceptation de la culpabilité. Bonhoeffer argumente que l’action responsable en situation extrême implique nécessairement d’endosser une culpabilité, et que la personne responsable doit l’assumer plutôt que se réfugier dans la pureté morale. « Si quelqu’un tente d’échapper à la culpabilité dans la responsabilité, il se détache de la réalité ultime de l’existence humaine et, qui plus est, il se coupe du mystère rédempteur du Christ portant la culpabilité sans péché », écrit-il. Et encore : « Aucun homme vivant en ce monde ne peut rester dégagé, moralement pur et libre de culpabilité. » L’action responsable est une « libre entreprise » ; elle n’est justifiée par aucune loi ; elle s’accomplit sans prétention à une auto-justification valide. La notion de Stellvertretung (action représentative vicaire), modelée sur le Christ portant le péché de l’humanité sur la croix, sous-tend cette réflexion.

Un article de la Harvard Theological Review (2019) nuance toutefois en qualifiant la Schuldübernahme d’« expérience de pensée éphémère » plutôt que de thème organisateur de l’Éthique. Bonhoeffer refusait délibérément que ses actes soient moralement auto-justifiés : seul Dieu pouvait juger. Comme le note Bethge : « Bonhoeffer aurait accepté l’accusation que ce qu’il avait fait n’était pas une « bonne réponse » au défi de l’époque, mais plutôt une réponse très tardive. »

Dans le texte « Après dix ans » (Nach zehn Jahren), mémorandum de Noël 1942 adressé à ses compagnons de conspiration, il écrit : « Qui tient bon ? Seulement celui pour qui la norme ultime n’est ni sa raison, ni ses principes, ni sa conscience, ni sa liberté, ni sa vertu, mais qui est prêt à sacrifier tout cela lorsque, dans la foi et l’allégeance exclusive à Dieu, il est appelé à l’action obéissante et responsable. »

Bonhoeffer était extrêmement secret sur le complot — la nature même de l’opération l’exigeait. Son implication n’était pas connue même au sein de l’Église confessante. Après son arrestation, il trompera ses interrogateurs pendant plus de quinze mois, empêchant la Gestapo de découvrir l’étendue de la conspiration. Ce n’est qu’en septembre 1944, après l’échec de l’attentat du 20 juillet de Stauffenberg, que les dossiers de Zossen (la Chronique de la honte de Dohnanyi) sont découverts, révélant tout.

Ses fiançailles avec Maria von Wedemeyer (née le 23 avril 1924), en janvier 1943 — moins de trois mois avant l’arrestation — s’inscrivent dans un contexte complexe. Maria, petite-fille de Ruth von Kleist-Retzow, amie proche de Bonhoeffer, a dix-huit ans ; il en a trente-six. Ils se sont à peine connus seuls. Marsh suggère que ces fiançailles sont une « imitation réticente de Bethge », qui venait de se fiancer avec la nièce de Bonhoeffer, Renate Schleicher. La mère de Maria exige d’abord une année de séparation pour éprouver les sentiments, mais Maria la convainc. Ils ne se reverront jamais seuls après l’arrestation.


Tegel, Prinz-Albrecht-Strasse, Flossenbürg : les derniers actes

Le 5 avril 1943, vers midi, Bonhoeffer appelle la maison de sa sœur Christine. Une voix inconnue répond — il comprend instantanément que la Gestapo a arrêté Dohnanyi. Il raccroche, met ses papiers en ordre, déjeune avec son père. Vers 16 heures, Karl vient lui dire que « deux hommes en haut souhaitent lui parler ». Il emporte sa Bible et un volume de Plutarque. On lui passe les menottes. Il ne reviendra jamais.

À la prison militaire de Tegel, les premières conditions sont sévères : cellule de réception glaciale, pain sec glissé sous la porte, douze jours de confinement solitaire enchaîné pieds et poings. Le gardien-chef le traite de « canaille ». Quatre mois passeront avant qu’il voie son mandat d’arrêt. Mais lorsque le personnel découvre qu’il est le fils du Dr. Karl Bonhoeffer et le neveu du général Paul von Hase, commandant de Berlin, les conditions s’améliorent considérablement : meilleure nourriture, café chaud, cigarettes, excuses de certains gardiens. Le commandant de Tegel se promène parfois avec lui ; son oncle vient un jour boire du champagne pendant cinq heures.

Bonhoeffer écrit sans relâche : lettres, poèmes, prières, ébauches de roman, sermons pour des mariages et baptêmes de proches, acheminés clandestinement par des gardiens complaisants, notamment le caporal Knobloch. La correspondance avec Bethge — qui a épousé sa nièce Renate — constitue le cœur des futures Lettres et écrits de prison. Knobloch propose même un plan d’évasion que Bonhoeffer refuse, craignant les représailles contre sa famille — son frère Klaus et ses beaux-frères sont également emprisonnés.

Le poème « Wer bin ich ? » (juin 1944) cristallise le combat intérieur entre deux identités : l’homme que voient les autres — « calme, joyeux et ferme, comme un hobereau sortant de son manoir » — et celui qu’il connaît — « agité et languissant et malade, comme un oiseau en cage… las et vide de prier, de penser, de créer… faible, et prêt à faire ses adieux à tout ». La résolution ne vient pas d’une réponse psychologique mais d’un acte de foi : « Qui que je sois, Tu le sais, ô Dieu, je suis Tien ! »

En décembre 1944, depuis la cave de la Gestapo à la Prinz-Albrecht-Strasse où il a été transféré en octobre, il écrit son dernier texte théologique : « Von guten Mächten » (« Par de bonnes puissances »), envoyé à Maria comme vœux de Noël. Ce poème, mis en musique plus de soixante-dix fois, est devenu l’un des hymnes les plus aimés du protestantisme allemand.

Le 7 février 1945, il est transféré à Buchenwald. Le 3 avril, seize prisonniers sont chargés dans un fourgon à gazogène qui tombe en panne, puis dans un bus, pour être finalement déposés dans une école du village de Schönberg. Le dimanche 8 avril, Bonhoeffer est prié de conduire un office. Il prêche sur Ésaïe 53, 5 (« Par ses blessures, nous sommes guéris ») et 1 Pierre 1, 3. Il a à peine achevé la prière finale que deux hommes en civil entrent : « Prisonnier Bonhoeffer, préparez-vous, venez avec nous. » Tout le monde comprend la signification de ces mots. Se tournant vers le capitaine britannique Payne Best, Bonhoeffer lui demande de transmettre un message à l’évêque Bell : « C’est la fin — pour moi, le commencement de la vie. » Et aussi : « Dites-lui que je crois toujours au principe de notre fraternité chrétienne universelle qui s’élève au-dessus de tous les intérêts nationaux, et que notre victoire est certaine. »

Dans la nuit du 8 au 9 avril, à Flossenbürg, un tribunal militaire sommaire présidé par le juge SS Otto Thorbeck et le fonctionnaire de la Gestapo Walter Huppenkothen condamne tous les accusés à mort pour haute trahison — sans témoins, sans preuves présentées, sans défense. L’ordre vient directement de Hitler, transmis par Himmler, après la découverte des journaux de Canaris.

Le 9 avril 1945, à l’aube, entre cinq et six heures, Bonhoeffer est exécuté par pendaison avec six autres condamnés, dont l’amiral Canaris, le général Oster et le général Sack. Le témoignage du médecin du camp, le Dr. Hermann Fischer-Hüllstrung, est devenu célèbre : « À travers la porte entrouverte, j’ai vu le pasteur Bonhoeffer, avant d’ôter ses vêtements de prisonnier, agenouillé sur le sol priant avec ferveur son Dieu… À la place d’exécution, il a dit une brève prière puis a gravi les quelques marches de l’échafaud, brave et composé. Sa mort est survenue en quelques secondes. En presque cinquante ans de pratique médicale, je n’ai presque jamais vu un homme mourir aussi entièrement soumis à la volonté de Dieu. »

Ce témoignage est controversé. Fischer-Hüllstrung était un médecin SS dont les motivations d’auto-exculpation sont évidentes. Les prisonniers étaient déshabillés, privés de toute dignité, et certains historiens suggèrent que Bonhoeffer fut pendu à un crochet plutôt qu’à un gibet conventionnel, que l’exécution fut bien plus brutale qu’on ne l’a longtemps cru. J.L.F. Mogensen, ancien prisonnier de Flossenbürg, évoque une durée de presque six heures pour l’ensemble du processus d’exécution. Les corps furent brûlés en plein air, le crématorium étant hors service. Toutefois, le témoignage de Payne Best — « Bonhoeffer était tout humilité et douceur ; il semblait toujours diffuser une atmosphère de bonheur, de joie dans les plus petits événements de la vie… Il était, sans exception, l’homme le plus noble et le plus aimable que j’aie jamais rencontré » — confirme la dignité extraordinaire que Bonhoeffer maintint jusqu’au bout.

Flossenbürg sera libéré le 23 avril 1945 par la 90e division d’infanterie américaine — quatorze jours après l’exécution. La famille n’apprendra sa mort qu’en août 1945, lors d’un service commémoratif diffusé par la BBC depuis Londres et organisé par l’évêque Bell. La condamnation ne sera juridiquement annulée qu’en 1996.


L’héritage théologique : de la grâce coûteuse au christianisme sans religion

L’œuvre de Bonhoeffer se déploie en six textes majeurs, chacun marquant une étape de son évolution. Sanctorum Communio (1927/1930) pose le fondement : l’Église comme « Christ existant en tant que communauté », croisant théologie et sociologie. Akt und Sein (1930/1931) dialogue avec Kant et la phénoménologie pour dégager une pensée théologique libérée de l’idéalisme philosophique.

Nachfolge (Le Prix de la grâce, 1937), méditation soutenue sur le Sermon sur la montagne née de l’expérience de Finkenwalde, introduit la distinction devenue classique entre grâce à bon marché et grâce qui coûte. La grâce à bon marché est « la prédication du pardon sans repentance, le baptême sans discipline ecclésiale, la communion sans confession… la grâce sans la croix, la grâce sans Jésus Christ vivant et incarné » — « l’ennemi mortel de notre Église ». La grâce coûteuse est « l’Évangile qu’il faut chercher encore et encore… elle coûte à un homme sa vie et elle lui donne la seule vie véritable ». Et cette phrase devenue devise : « Lorsque le Christ appelle un homme, il lui ordonne de venir et de mourir. »

Gemeinsames Leben (De la vie communautaire, 1939) distille l’expérience de Finkenwalde en réflexion universelle sur la nature de la communauté chrétienne. Ethik (inachevée, 1940–1943, publiée en 1949) est le magnum opus interrompu — radicalement christocentrique, elle récuse la connaissance du bien et du mal comme fondement de l’éthique pour poser la seule question : « Quelle est la volonté de Dieu ? » C’est là que s’élabore la réflexion sur la Schuldübernahme et l’action responsable.

Widerstand und Ergebung (Résistance et soumission / Lettres et écrits de prison, posthume, 1951), compilé par Bethge, électrise le monde théologique d’après-guerre. C’est là qu’apparaissent les concepts les plus radicaux de Bonhoeffer. Le « christianisme sans religion » (religionsloses Christentum) n’est employé qu’une seule fois, dans la lettre du 30 avril 1944 : « Que signifient une Église, une communauté, une prédication, une liturgie, une vie chrétienne dans un monde sans religion ? Comment parlons-nous de Dieu — sans religion, c’est-à-dire sans les présupposés temporellement conditionnés de la métaphysique, de l’intériorité, etc. ? » Il ne s’agit pas d’athéisme mais d’un christianisme dépouillé du « vêtement » de la religion — métaphysique, intériorité, fuite du monde. Le mystère de l’Incarnation en est le cœur. La notion de « monde devenu adulte » (mündig gewordene Welt), exposée dans la lettre du 8 juin 1944, retrace le mouvement d’autonomie humaine depuis le XIIIe siècle : « Dieu est de plus en plus repoussé hors d’un monde devenu adulte. » Mais pour Bonhoeffer, c’est potentiellement une bonne nouvelle : le « faux Dieu » chassé du monde n’est pas le Dieu des Évangiles.

À son filleul, il écrit en mai 1944 que le christianisme se réduira un jour à deux choses : « la prière et l’action juste parmi les hommes ».

Le martyr disputé et son rayonnement planétaire

L’héritage de Bonhoeffer a été revendiqué par des courants théologiques radicalement opposés. Les théologiens de la « mort de Dieu » des années 1960 s’emparèrent du « christianisme sans religion » pour en faire un précurseur de la théologie séculière — Paul Lehmann qualifia cela de « déformation grave de sa pensée et de son esprit ». Les théologies de la libération latino-américaine et sud-africaine (Desmond Tutu cita Bonhoeffer) retinrent son appel à voir l’histoire « d’en bas, du point de vue des exclus, des maltraités, des impuissants ». Les évangéliques américains, séduits par sa piété christocentrique et le Prix de la grâce, l’adoptèrent à partir des années 1970. Eric Metaxas, dans sa biographie bestseller de 2010, le présenta comme un « évangélique théologiquement conservateur » — provoquant la réplique dévastatrice de Clifford Green, éditeur des Dietrich Bonhoeffer Works : « En fin de compte, le Bonhoeffer de Metaxas ne ressemble à personne autant qu’à Metaxas lui-même. »

En octobre 2024, 86 des 100 descendants adultes de la fratrie Bonhoeffer publièrent une lettre : « Nous sommes horrifiés de voir comment l’héritage de Dietrich Bonhoeffer est de plus en plus déformé et instrumentalisé par les extrémistes de droite, les xénophobes et les agitateurs religieux. » Plus de 800 spécialistes de Bonhoeffer signèrent une déclaration séparée.

Sa statue se dresse parmi les dix martyrs du XXe siècle à l’abbaye de Westminster, aux côtés de Martin Luther King Jr. et d’Oscar Romero. Les Dietrich Bonhoeffer Works, édition critique en seize volumes publiée par Fortress Press sous la direction de Victoria Barnett, constituent le point de référence définitif. Dorothy Sölle avait prophétisé : « Dietrich Bonhoeffer est le seul théologien allemand qui nous conduira dans le troisième millénaire. »

Karl Bonhoeffer, à l’annonce de la mort de ses fils et gendres, dit simplement : « Nous sommes tristes, mais aussi fiers. »« 

Trump suscite une fronde inédite de la droite religieuse MAGA avec ce portrait de lui sous les traits de Jésus

«Fut-il jamais un pareil délire? Jusques à quand ces scandales dureront-ils? Jusques à quand sera-t-il donc permis au premier misérable qui voudra se donner de la célébrité, de se faire de Dieu et de la Religion, un affreux passetemps? Voudrions-nous devenir l’opprobre des nations et l’effroi de la terre? Et qu’on nous en montre une seule, depuis la création, qui jamais ait séparé sa cause de celle de la Divinité, et qui ne se soit crue attaquée et déshonorée elle-même, dans les attaques qu’on portoit à la religion reçue. Oui, N. T. C. F., parcourons tous les siècles; compulsons les archives des peuples les plus anciens; interrogeons toutes les lois des plus grands fondateurs des empires, toutes celles de Numa, de Lycurgue et de Solon, et nous verrons les attentats, ou par actions ou par écrits, contre le culte de l’Etat, punis comme les plus grands crimes. Telle fut surtout la morale et la politique de Rome, aux beaux jours de sa gloire, et sa gloire ne s’éclipsa que quand l’impiété prévalut, et qu’avec la liberté de tout écrire, maquit celle de tout oser. Alors la ville éternelle tomba. Elle avoit résisté aux plus formidables armées, elle ne put résister aux assauts des novateurs et des sophistes. L’inondation des livres prépara celle des barbares : le Capitole s’écroula, miné par l’athéïsme impuni et hardi; et la maîtresse des nations, qui après avoir tout vaincu ne put plus se vaincre elle-même, disparut de dessus la terre. » Ailleurs, l’éloquent Evêque s’écrie encore : « Les zélateurs des OEuvres complètes ne se croient pas sans doute eux-mêmes, quand ils nous disent que l’on a abusé des principes de leurs patrons, et que c’est l’ignorance qui les a mal compris. Mais est-ce donc merveille qu’on abuse, lorsqu’il est impossible de ne pas abuser? Quand on exalte les passions, ne faut-il pas que les passions s’enflamment? Quand on échauffe les esprits, ne faut-il pas que les têtes se dérangent? Quand on rompt toutes les digues, ne faut-il pas que les torrens se débordent? Et quand on lâche la bride à un coursier fougueux, ne faut-il pas qu’il s’emporte, et qu’il renverse tout ce qui s’oppose à son passage. Qui donc avoit pu promettre à ces sages par excellence, qu’ils dirigeroient à leur gré les orages et les tempêtes après les avoir déchaînés? Et comment des hommes qui n’écrivoient qu’avec leurs passions, leurs haines et leur fanatisme, pouvoient-ils se flatter que leurs adeptes n’agiroient qu’avec prudence, discrétion, retenue et sagesse? Qu’a-t-on d’ailleurs, N. T. C. F., mal entendu dans leurs écrits? Et comment l’ignorance a-t-elle donc pu s’y méprendre? Sont-ce donc leurs paroles ou leurs intentions que l’on a mal comprises? »

La France Chrétienne, Journal Religieux, Politique, et Littéraire, Tome troisième, 1821

«« Et pourtant! Ce sont les prédicateurs du carême qui, les premiers, à Paris, ont transformé les églises en salles de réunions publiques; ce sont eux qui, au lieu de s’en tenir à leurs sermons ordinaires, ont imaginé ces conférences sur l’économie sociale qui touchent de si près à la politique; ce sont eux qui, au mépris des lois du pays comme de leur état, se transforment en prédicants fanatiques, poussent l’une contre l’autre les deux fractions de la société toujours prêtes à se jeter l’une à l’autre des regards d’envie et de haine, excitent, passionnent, enflamment les esprits et les cœurs, en faisant entendre des paroles de revendication et d’excitation dont on peut malheureusement trouver des exemples dans les Pères de l’Église; ce sont eux enfin qui, se ressouvenant des temps de la Ligue, prétendent, sous prétexte de défendre leur foi, se mettre à la tête d’un nouveau parti qui s’appellera le parti catholique, parti qui a pour doctrine la politique de l’excès du mal d’où le bien doit sortir un jour, parti qui a pour tactique de jeter la République et les républicains dans les résolutions extrêmes, dans les complications violentes, dans les luttes désespérées, afin de préparer la venue de quelque sauveur, prétendant dynastique ou général ambitieux qui se présentera le drapeau de l’ordre et de la pacification à la main et confisquera la liberté sous prétexte de défendre l’ordre. M. d’Hulst sait tout cela, mais il n’en a rien dit. Pourquoi? Eh! tout simplement, parce que M. d’Hulst est le véritable, le digne porte-parole de ce parti détestable. Si M. d’Hulst n’était pas, avant d’être chrétien et prêtre, un sectaire politique des plus ardents, il ne chercherait pas, comme il le fait, à multiplier les questions à seule fin d’embarrasser le gouvernement. Un prêtre, un chrétien véritable n’aime ni les querelles ni la guerre, surtout les querelles sans cesse renaissantes, surtout la guerre acharnée, sans trêve ni merci, juste ou injuste, comme semble les aimer M. d’Hulst. A l’en croire, les curés de Paris et d’ailleurs n’ont aucun tort. Ceux qu’il poursuit de sa haine, ce ne sont même pas les perturbateurs, qu’il avait certes le droit de condamner, c’est le gouvernement. Pour lui, s’il y a eu des troubles, c’est parce que le gouvernement n’a rien fait pour les empêcher, et s’il n’a rien fait, c’est qu’il y avait intérêt. Quel intérêt? M. d’Hulst ne le dit pas; et cette réticence l’accuse. M. d’Hulst ne veut pas, ne demande pas, ne cherche pas l’apaisement. Cet état de malaise, d’agitation, de lutte commençante ne lui déplaît pas, en attendant mieux. Il sait bien où il veut aller, n’en doutez pas. Avec un tel adversaire car ici M. d’Hulst représente toute cette partie du clergé qui ne veut pas se soumettre il faudrait, ce semble, redoubler de sang-froid, ne pas donner tète baissée dans tous les pièges qu’il tend, comprendre que ces discussions irritantes qu’il soutient avec tant de calme et de désinvolture, lui profitent plus qu’elles ne lui nuisent, par tout ce qu’elles ajoutent à la confusion des esprits, à l’excitation si naturelle des passions. Que l’on ne s’imagine pas au moins que M. d’Hulst se plaigne de voir les scènes qui se produisent dans les églises! Il les ferait plutôt naître, ces scènes déplorables et scandaleuses; il les susciterait, il les développerait, ne fût-ce que pour avoir l’occasion de monter à la tribune, de prendre à partie le gouvernement de la République, de jeter dans le débat, du haut de la tribune, quelques-unes de ces paroles à double entente qui achèvent de tout perdre, en tout exagérant. Ah! que la politique est difficile, surtout la politique religieuse! C’est celle qui exigerait les plus grands ménagements, le plus de souplesse et de dextérité, la plus savante comme la plus opiniâtre patience, et c’est celle que l’on traite avec le plus de passion, d’emportement et de précipitation! A M. d’Hulst, sur la question des échauffourées de sacristie, M. Loubet, président du conseil, a fait une réponse très courte, mais très ferme et d’ailleurs suffisante. Il fallait s’en tenir là. Quand donc la majorité républicaine comprendra-t-elle que la politique religieuse est, comme la diplomatie, une affaire qui ne peut se traiter ainsi à la tribune, au pied levé; qu’il y faut apporter toutes sortes de moyens essentiellement variables, passer tour à tour de l’emploi de celui-ci à celui-là, suivant les hommes et les faits; que tel procédé qui réussit dans un cas ne réussit pas dans un autre, et qu’enfin ce qui importe, dans ce genre d’affaires, c’est avant tout d’avoir confiance dans ceux qui ont à les suivre et à les résoudre et de leur beaucoup accorder, afin de leur donner, avec toutes les faciltés, toute la force possible? Au lieu de cela, on aime mieux déclamer quelque peu. Eh! il s’agit bien de déclamer! Ce qu’il faut, c’est réduire les prêtres rebelles à l’obéissance : voilà le point cherché, voilà le point à atteindre.»

Eugène Spuller, L’évolution politique et sociale de l’église 

« – Les puissants de la terre veulent être souverains partout. On diroit que la vérité est de leur ressort: il faut qu’elle se trouye, quelque part qu’ils veuil lent la placer. Ils ne savent pas avoir tort; et leur opposer la raison, c’est presque se rendre coupable du crime de félonie. L’air même qu’on respire au près d’eux, a je ne sais quoi de malin qui dérange toute la constitution de l’esprit. Tel qui, loin de la grandeur, et dans l’obscurité de la province, s’ap plaudit en secret de son désintéressement, ne re trouve plus cette même force et ce même courage, dès qu’il est une fois exposé au grand jour. On plie la loi, on l’ajuste au temps, à l’humeur, au be soin ; on n’a point de sentiments propres; on n’a que les sentiments de ceux auxquels il est avanta geux de plaire. ( Panég. de Saint Thomas-d’Aquin. ) On ne mérite les réponses de la vérité, que lors que c’est le desir de la connoître qui l’interroge; et c’est dans le cœur de ceux qui parlent et disputent le plus sur la vérité, qu’elle est d’ordinaire plus effacée. On l’a déja trouvée, quand on la cherche de bonne foi. Il ne faut, pour la trouver, ni creuser dans les abîmes, ni s’élever au-dessus des airs; il ne faut que l’écouter au dedans de nous-mêmes ; un cœur innocent et docile entendd’abord sa voix. Les doutes et les recherches que forme l’orgueil, loin de la rapprocher de nous, ferment les yeux à sa lumière : elle aveugle les sages et les juges orgueilleux de ses mystères, et ne se communique qu’à ceux qui font gloire d’en être les disciples. La soumission est la source des lumières; plus on veut raisonner, plus on s’égare ; la raison une fois sor tie des règles, ne trouve plus rien qui l’arrête : plus elle avance, plus elle se creuse de précipices. (Pe tit Carême, Sermon du Vendredi Saint.) Un prince véritablement grand n’aime que la vé rité dans les autres, et nul intérêt n’entre jamais dans son ame en concurrence avec elle; elle luipa roît le premier devoir de l’homme, et le titre le plus glorieux du prince. Il laissé aux ames vulgaires les déguisements et les finesses utiles, ou pour nous parer d’une gloire que nous n’avons pas, ou pour cacher nos défauts véritables : toutes ses paroles sont dictées par la vérité même ;il ne trouve de beau dans les hommes que la vérité. Il ne cher che point ses amis parmi les flatteurs : son rang même lui est souvent à charge, par les ménagements qu’on s’impose devant lui; et tout son plai sir est d’entendre parler les hommes naturellement et se montrer tels qu’ils sont : plaisir assez in connu aux grands, qui ne voient des hommes que la surface, et qui n’en aiment souvent que le faux. ( Oraison funèbre du prince de Conti.) L’esprit du monde est un esprit de souplesse et de ménagement : comme l’amour-propre en est le principe, il ne cherche la vérité qu’autant que la vérité lui peut plaire : nous n’avons qu’à nous ju ger de bonne foi, pour convenir que c’est là notre caractère. Toute notre vie n’est qu’une suite de mé nagements et de complaisances; partout nous sacri fions les lumières de notre conscience aux erreurs et aux préjugés de ceux avec qui nous vivons. Nous connoissons la vérité, et cependant nous la retenons dans l’injustice; nous applaudissons aux maximes qui la combattent; nous n’osons résister à ceux qui la condamnent; nous donnons tous les jours à la flatterie et au desir de ne pas déplaire, mille choses que notre conscience nous reproche, et d’où notre goût même nous éloigne; en un mot, nous ne vivons pas pour nous-mêmes et pour la vérité, nous vivons pour les autres et pour la va nité : et de là vient que, dès que la vérité est en concurrence avec quelques-unes de nos passions, et qu’il faut leur donner atteinte en se déclarant pour elle, nous l’abandonnons, nous nous ména geons, nous dissimulons; ainsi, toute notre vie se passe à déférer aux autres, à nous accommoder à leurs passions, à suivre leurs exemples. La com plaisance est le grand ressort de toute notre con duite; et, n’ayant peut-être point de vice à nous, nous devenons coupables de ceux de tous les autres. (Mysteres, Sermon de la Pentecote.) Plus on aime la vérité, plus tout ce qui se couvre de ses apparences peut nous séduire. La vertusim ple et sincère juge des autres par elle-même. C’est presque toujours notre obliquité qui nous instruit à la défiance. On est moins en garde contre la fraude et l’artifice, quand on n’a jamais fait usage que de la droiture et de la simplicité; et les gens de bien sont plus exposés à être surpris, parce qu’ils ignorent eux-mêmes l’art de surprendre. Ce sont les grands, surtout, qui doivent craindre les préjugés et la surprise : outre que les suites en sont plus dangereuses, c’est qu’ils sont plus suscepti bles de préjugés, qu’ils aiment moins la peine de l’examen et l’embarras de la défiance, et qu’ils trouvent plus court et plus aisé dejuger sur ce qu’on leur dit, que de l’approfondir et des’enconvaincre. Mais c’est l’obstination dans les préjugés qui rend le mal plus incurable. Il ne leur est pas hon teux d’avoir pu être surpris : comment pourroient ils s’en défendre ? Tout ce qui les environne, presque, s’étudie à les tromper. Est-il étonnant quel’attention se relâche quelquefois, et qu’ils puis sent se laisser séduire ? L’artifice est plus habile et plus persévérant que la défiance; il prend toutes les formes, et met à profit tous les moments; et quand tous ceux, presque, qui nous approchent ont intérêt que nous nous trompions, nos précau tions elles-mêmes les aident souvent à nous conduire au piége. (Petit Caréme, Sermon du Di manche des Rameaux.) »

Massillon, Sermons, Extraits 

« La mauvaise éducation se reconnaît à ceci, que dans l’esprit et dans le cæur n’existe plus l’horreur du faux et du mauvais. Accepter avec indifférence toutes les doctrines qui se produisent; se tenir en face d’elles sans éprouver la répulsion naturelle à tout esprit droit et généreux; rester surtout en face du mal, le voir se produire et triompher, sans que toutes les fibres de notre être soient ébranlées, sans que le plus intime de notre cour soit bouleversé, sans que notre poitrine soulevée étouffe la respiration, et que de cette poitrine haletante sorte, en paroles entrecoupées, une protestation qui tremble de n’être pas assez énergique : c’est la marque d’une mauvaise éducation. Eh bien, Messieurs, veuillez regarder votre siècle. Il est, devant les idées, dans une indifférence parfaite, et devant les oeuvres, dans une complète atonie. «
« Je n’appelle point le pouvoir à réprimer. Je vous le disais la dernière fois : notre tort, dans la vie sociale, est de toujours mettre le pouvoir en avant; de toujours laisser l’État agir pour nous; d’abdiquer notre initiative personnelle au bénéfice de cette puissance qui sait bien réclamer des louanges, bénéficier de tous les profits, mais ne veut jamais porter le blame ni les conséquences d’aucun tort, lorsque les heures mauvaises sont arrivées. Laissons de côté le pouvoir et ne parlons que de nous-mêmes, d’autant qu’il y a en nous une puissance de répression bien autrement énergique. «

Marie-Joseph Ollivier, Nos malheurs, leurs causes, leur remède, Conférences de N.-D. de Paris, 1re série, carême de 1871, Suivies des discours sur l’avenir de la nation française, la mission de Jeanne d’Arc, la guerre, le martyre · 1897

« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. » 

ANNUAIRE HISTORIQUE UNIVERSEL

«M. de Martignac, ministre de l’intérieur . Je ne viens pas justifier devant vous les libellistes ni les libelles ; je les méprise et ne les défends pas. Mais je viens examiner deux questions très sérieuses, qui touchent aux bases de notre ordre social et qui méritent par conséquent toute votre attention. Je vous supplie de les examiner avec moi, comme des questions de théorie, indépendantes de tous souvenirs et de toutes personnes auxquelles elles peuvent s’appliquer. C’est ainsi qu’on est sûr de juger sainement, en son âme et conscience. Je crois d’abord qu’il est d’une haute importance pour nous de distinguer soigneusement, dans les questions qui nous occupent, ce qui serait d’usage et ce qui peut être d’abus. Ainsi je ne puis admettre, comme principe absolu, que le gouvernement n’aurait pas le droit, au moment d’une réélection générale, de se défendre par des journaux et par des brochures, contre les attaques des brochures et des journaux. On s’est généralement accordé à dire dans cette Chambre, que la dissolution du Corps électif, que la convocation des collèges, constituait une sorte d’appel fait au jugement du pays. J’admets cette définition, quoiqu’elle soit loin d’être complète, et quoiqu’elle n’embrasse, dans la réalité, qu’un des côtés de cette grave question ; mais enfin, je l’admets, et je raisonne dans cette hypothèse. ( Ecoutez, écoutez. ) Si le pays doit être appelé à juger, il faut, comme juge, qu’il soit éclairé, et, pour l’être, il faut nécessairement entendre la défense de tous ceux qui sont appelés à se défendre devant lui. Ceux qui attaquent les ministres, ceux qui espèrent que le renversement du ministère sera le résultat de l’opération qui se prépare, prit pour eux tous les moyens que les lois les plus larges et les plus généreuses mettent à leur disposition. Ils ont la voie des journaux ; ils ont la voie des brochures : en un mot, ils ont toutes les voies que la publicité la plus étendue peut offrir. Ils peuvent contrôler d’une manière inexacte, injuste, les actes des ministres ; ils peuvent calomnier leurs intetitions ; ils peuvent leur supposer des intentions qui ne sont pas dans leurs cœurs ; ils peuvent les représenter comme les ennemis du pays et de nos institutions : Messieurs, les partis ne sont pas toujours impartiaux, et le juge qui s’en rapporterait à eux courrait grand risque de s’égarer. Dans de telles circonstances, lorsque le gouvernement est obligé par devoir de porter aux extrémités du royaume, des écrits qui l’attaquent et qui sont destinés à la publicité, ne lui sera-t-il pas permis de porter en même temps des écrits qui contiennent et sa justification et ses griefs ? Il y aurait de l’injustice à ne pas le lui permettre ; ce serait lui refuser le soin de sa conservation. Le gouvernement a non seulement le droit, mais encore le devoir d’exercer une juste iufluence sur les élections, dans des limites sages et régulières, sans que cette influence puisse s’étendre à des moyens réprouvés par l’honneur. Sur ce point, nous sommes d’accord avec vous ; nous repoussons toutes les fraudes. Mais le moyen de défense pris de la publicité, ne peut être considéré ni comme une fraude ni comme un abus d’autorité ; car l’autorité en l’employant, ne fait qu’exercer un droit qu’elle tient de la loi. Ainsi nous devons reconnaître un principe, abstraction faite de l’exception qu’on veut y trouver ici, que l’administration a le droit et le devoir d’employer à sa défense le moyen de publicité dont on se sert contre elle. Voix nombreuses : Cela est évident.»

Archives parlementaires de 1787 à 1860 

« Encore une fois, l’école fait ce qu’elle peut, mais elle est bien démunie pour plusieurs raisons, d’abord parce que ce ne sont pas encore les collégiens qui sont responsables de ces casses, et plus particulièrement de ces vols à grande échelle dus à des bandes organisées, mais surtout parce que les enseignants ne sont pas des agents de la force publique et n’ont en aucun cas se substituer à eux.

Autrefois, il y avait un consensus général entre les parents, l’école, les forces de police et la justice. Ce consensus était fondé sur une idée simple – que nous n’existons pas à taxer de simpliste à notre époque : toute contravention à la règle établie, ou à la loi, doit être sanctionnée. Grâce à la conquête de nouveaux droits et particulièrement le droit au respect, un autre point de vue s’est substitué au premier. Nous cherchons à appliquer à la lettre l’article 9 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 :  « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable… toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne… doit être sévèrement réprimée par la loi. Cependant un grand nombre de Français ce que l’on classe dans le camp des réacs ou des conservateurs de droite estime qu’il s’agit d’une lecture pervertie de la loi.  » Ils ne décolèrent pas contre les excès qu’elle induit et contre les représentants de la police et de la justice, ces Dupont et Dupond qui n’arrivent plus à nous protéger efficacement. Pour eux, les ministères de la police et de la justice ne sont pas à la hauteur de la mission qui leur incombe, ils mènent une politique de gribouille dont on constate les résultats sur le terrain.

C’est un comble de devoir avouer que dans la France de l’an 2000 on craint encore parfois pour sa liberté, souvent pour sa sécurité, mais pire encore, on doit apprendre à résister à l’oppression ! En effet, ces fonctionnaires ne sont guère à la hauteur. Chacun se plaint amèrement de la police.   »

Marie-Joseph Chalvin, Ne comptez plus sur l’école : Pour faire de vos enfants de bons citoyens, 1999 

«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise.  »

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/06/23/legislatives-2024-le-vote-des-catholiques-s-est-eparpille-et-radicalise_6242776_6038514.html

«L’une des choses les plus pénibles est d’avoir à parler de quelques – uns de ses compatriotes autrement que pour en dire du bien . Si je me suis décidé à cet écrit sur trois personnages polonais , il ne fallait rien moins qu’un devoir impérieux , la conscience du mal qu’ils ont fait, et qu’ils font à la patrie. S’il s’adresse aux étrangers, c’est que ceux contre lesquels il est dirigé compromettent la Pologne devant les étrangers ; s’il paraît dans une période aussi grave, c’est que dans cette période leur action est le plus nuisible. On ne saurait d’ailleurs en tirer équitablement prétexte pour crier à la division et à l’anarchie polonaise. Il y a dans toutes les limites de l’ancienne Pologne unanimité pour exécrer la domination étrangère, russe, autrichienne et prussienne. Et quelle est la nation qui n’a pas au moins trois mauvais hommes dans son sein ? Où trouver un peuple meilleur , plus héroïque et plus homogène que le nôtre, uni sans distinction de classes ni de cultes dans la volonté insurrectionnelle, comme il le fut dans la souffrance et dans la prière ? Si nos paroles contristent quelques – uns, nous leur redi rons ce que M. Lamennais répondait à l’archevêque de Paris, qui essayait de le détourner de publier les Paroles d’un Croyant: Je résume des faits et je ne les crée pas. Le mal n’est pas dans le cri de la conscience et de l’humanité, il est dans les choses; et tant mieux si elles sont reconnues et sen ties comme mal, Ce que nous disons tout haut , l’immense majorité des Po lonais le pense tout bas. La divergence n’existe que sur l’opportunité de le dire . Il y a des hommes et des partis qu’à ce compte – là on ne pourrait jamais attaquer : tantôt on vous retient parce qu’ils n’ont encore rien fait, tantôt parce qu’il ne faut point troubler leur action ; il est toujours ou trop tôt ou trop tard . Notons enfin que les défenseurs de ceux que nous jugeons ici , sans l’ombre d’une animosité personnelle, mais en toute conscience , n’invoquent pour eux que le bénéfice de l’habileté. C’est le cas de répéter , avec notre célèbre évêque Soltyk, à l’origine de la Confédération de Bar : ‹ La plupart des États ont été perdus par ces citoyens équivoques qui veulent s’accommoder au temps ; qui, dans les affaires publiques , au lieu de considérer ce que leur devoir exige d’eux, cherchent à tirer des plus fàcheuses circonstances le meilleur parti, ou du moins le moins mauvais possible , et n’opposent par là aux événements que les ressources de leur esprit, de leur sagacité et de la faible prévoyance humaine , et non l’inflexible raideur , la fermeté inébranlable du devoir. Nous ne verrons la Pologne concevoir quelques espérances de salut que quand le plus grand nombre des Polonais cessera de calculer ce qu’il peut, pour considérer uniquement ce qu’il doit. Les règles éternelles sont au-dessus des plus sublimes efforts du génie et du talent. »

«Comment un Polonais peut-il serrer la main des représentants du gouvernement qui organisa les effroyables massacres de Galicie! – L’Autriche n’a pas changé, seulement elle se recueille depuis Solferino, comme la Russie après Sébastopol. Lorsque, après la prise de Varsovie et la capitulation de Praga, l’armée aux ordres de Malachowski arriva à Modlin, et que voulant rendre hommage à ses cheveux blancs, on le priait de garder le commandement : « Non, messieurs, dit-il alors avec dignité, un général qui a signé la capitulation de la capitale ne peut commander une armée polonaise, je dépose le commandement et ne veux plus le reprendre; que mes paroles servent de leçon à ceux qui me succéderont, et qu’ils apprennent, par mon exemple, ce qu’il en coûte pour transiger avec les Moscovites. » La famille Czartoryski, dont l’existence fut une perpétuelle capitulation avec chacun de nos ennemis, eût pu, depuis longtemps tenir ce langage: en ne le tenant pas, elle a donné à penser que ses fautes étaient non une erreur de patriotisme, mais le calcul d’une ambition aussi tenace qu’injustifiable. On nous a dit durant des mois et des années: Il est si inoffensif! -Mais la nullité du comte de Chambord ou du comte de Paris les empêche-t-elle d’être dangereux? Les Czartoryski sont en Pologne l’incarnation de l’égoïsme d’une certaine classe, comme l’étaient en France les d’Orléans. Ce seraient nos d’Orléans polonais. Que nous parlez-vous de vertus privées? Louis-Philippe n’était-il pas bon père et bon époux? Or, qui fut plus servile envers l’étranger, plus docile aux intérêts exclusifs d’une seule classe? Et quel régime fut plus dégradant pour la France? Omnia serviliter pro dominatione. Que nous parlez-vous de leurs promesses? Si le premier des Bourbons a dit: Paris vaut bien une messe, le prince Czartoryski n’appartiendrait-il pas à cette école qui croit que le pouvoir vaut bien un serment? Il y en a qui sont charmés de lui faire signer telle ou telle déclaration, à peu près conforme aux principes démocratiques. Mais cela le sert, et ne l’engage pas plus que le programme de l’Hôtel-de-Ville et ses captieuses promesses à Lafayette n’engagèrent LouisPhilippe. Les Czartoryski redisent assez volontiers l’une de ces paroles dont M. le prince de Talleyrand, sur la fin de ses jours, mystifia l’Académie : « La politique est la vertu.. Mais dans la pratique, ils connaissent la valeur de cette autre formule: • La parole a été donnée à l’homme pour déguiser sa pensée. Un de leurs intimes disait tout dernièrement à Léopol: Vous ne me croyez sans doute pas assez naïf pour tenir ma parole en politique. • Ce qui rendit leur faction puissante et redoutable, disait Rulhières, c’est que dans une nation inconstante et divisée, ils suivirent toujours le même système, et demeurèrent toujours unis.. Autrefois dans le pays, pour désigner les Czartoryski, on disait simplement: la famille. Ils étaient arrivés, en effet, à constituer fortement leur famille, formant des alliances de province à province, comme les souverains en forment de royaume à royaume. Dans un temps où la dissipation était grande, et les têtes un peu folles, ils surent être économes et prudents, toujours en garde contre l’enthousiasme et l’exaltation. Dédaignant les projets aventureux de leurs compatriotes, ils conservèrent, au milieu de la légèreté du xvIIe siècle, une même ligne. Ils sont demeurés fidèles à leur tradition, leurs liens de famille se sont accrus et leur union n’a pas diminué. Au travers des vicissitudes de la patrie, tous les membres ont constamment travaillé à la réalisation de l’idée fixe: c’est une famille en marche vers la royauté. Quelques-uns se réjouissent et d’autres s’étonnent que le prince Czartoryski ait représenté un gouvernement qui décrète des mises hors la loi. Mais les d’Orléans en ont fait bien d’autres. Le duc de Chartres, qui devint Louis-Philippe, ne recevait-il point les cartes à la porte des Jacobins, et ne le vit-on pas, le lendemain des journées de Juillet, selon l’expression de Chateaubriand, gueusant des poignées de mains, depuis le Palais-Royal jusqu’à l’Hôtel-de-Ville. Au temps de la république de Pologne, chacun pouvait aspirer à la couronne; elle était au plus digne et elle n’était pas héréditaire. La couronne de Pologne, si un jour couronne il y a, ne saurait être le prix de l’intrigue, mais de grands et réels services rendus à la patrie. Ce n’est point le vote d’une faction qui en décidera, mais le suffrage de tous. Les Czartoryski sentent leur impopularité: l’exil même ne les en a pas relevés, car cet exil n’est venu qu’après les plus étonnantes faveurs et après une série ininterrompue de fautes et de crimes politiques. Et c’est pourquoi ils cherchent avant tout leur point d’appui à l’étranger. Or, le pire des gouvernements est celui qui est imposé par l’étranger. L’élévation de Czartoryski pourrait être dans les convenances de l’Autriche, comme celle de Stanislas-Auguste fut dans celles de la Russie. Mais quand les Czartoryski pensent que l’Empereur Napoléon pourrait faire d’eux des rois de Pologne, parce qu’ils sont parents de Joseph Poniatowski, de qui Napoléon Ier a dit à Saint-Hélène : « C’était le vrai roi de Pologne, c’est à peu près aussi sensé que si des petits-fils de Soult, qui se flatta, on le sait, de régner à Lisbonne, demandaient que l’Empereur les fit rois de Portugal. Aux yeux de gens comme les Czartoryski, l’insurrection est toujours un mal, ce qui n’exclut point l’idée d’en tirer parti, ne fût-ce que comme prétexte à diplomatie. Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. Si l’intervention s’effectue, tous leurs échos rediront que cela a été dû à leurs profondes combinaisons. Meme adsum qui feci, répétera le prince Ladislas. Et de plus il le croira. Ils sont moins préoccupés de faire, que d’empêcher les autres de faire; ils tiennent à ne laisser se constituer aucune force matérielle ni morale qui ne dépende d’eux. L’important est de prendre position eux seuls, et nul autre. Quand ils sollicitent des pleins pouvoirs, ce n’est point pour attiser l’insurrection, pour trouver chez les peuples un aliment qui la nourrisse, mais pour la mettre à la discrétion des chancelleries. N’étant pas en situation de signer une convention de Plombières, du moins essaieront-ils de se faufiler dans l’état-major impérial: complaisants et dociles, ayant principalement en vue de désigner comme chef des volontaires un homme à eux, et qui au moment opportun fit un pronunciamento pour eux. Les Czartoryski sont diplomatiquement commodes en ce sens qu’ils se déclareraient satisfaits de toute paix, ne donnât-elle comme résultat qu’une Pologne grande comme la main, pourvu qu’ils eussent l’espoir de régner sur elle. Mais en temps de guerre, ils seraient les pires des auxiliaires. Quand il s’agit d’élan, à quoi peuvent servir des gens de réaction? Toute faveur accordée aux Czartoryski par les amis de la Pologne ne ferait que refroidir le pays, car il y sentirait une arrière-pensée d’abandon. En attendant, les Czartoryski se disent : « Les puissances alliées se donneront, comme pour la Grèce, une exclusion réciproque. Les Polonais ne supporteraient plus un Allemand. Il faudra bien alors que ce soit un Polonais. Attachonsnous donc à plaire également aux puissances étrangères, de qui seules le salut peut venir, et par la grâce de qui Fon régnera. tantes qu’on a peine à y croire. Et cependant nous avons dej Il y a des prétentions paraissent tellement exorbi eu des ballons d’essai. Les journaux anglais oft inséré, dans les premiers jours d’août, une dépêche de Stettin, disant que le parti Czartoryski travaillait en vue de faire proclamer le prince Ladislas roi de Pologne, au moment même où la France déclarerait la guerre. Déjà un journal de Paris, dans les derniers jours de juillet, avait dit : Il est question que le gouvernement national de Pologne, pour répondre à l’accusation de révolutionnarisme, proclame roi le prince Czartoryski. Il n’est pas plus permis d’espérer le rétablissement de la Pologne par ceux qui y ont appelé l’ennemi et la lui ont livrée, que des ennemis meines qui l’ont démembrée.»

«Le reproche capital que l’on puisse adresser aux Czartoryski, c’est d’avoir cherché le salut de la patrie dans des procédés antipolonais, non dans l’enthousiasme, l’élan ou l’héroïsme de la nation, mais dans une série de petits moyens politiques, de ruses diplomatiques et de combinaisons artificielles. Assurément le prince Auguste Czartoryski et son petit-fils le prince Adam-Georges, ont eu de grands caractères, des facultés éminentes et une persévérance à toutes épreuves. Mais à quoi tout cela nous a-t-il servi? Cela n’a pas même retardé nos malheurs. Ah! si au lieu d’avoir toujours les regards tournés vers l’étranger, en employant à implorer ou à essayer de tromper l’ennemi, les dons que leur avait départis la Providence, ils eussent cherché leur point d’appui dans les profondeurs du peuple polonais, peut-être eût-il été accordé à la Pologne de ne point tomber ou de s’être déjà relevée. Nous lisons dans l’Histoire de Pologne de Rulhières : • Les princes Czartoryski, accusant en toute rencontre les vices de leurs concitoyens, ne les croyant plus dignes de se gouverner eux-mêmes, avaient le projet de changer le gouvernement en une véritable monarchie… Ils en suivaient l’exécution avec d’autant plus d’artifice qu’ils avaient conçu l’espérance de former cette monarchie pour eux-mêmes ; qu’un pareil changement devait être en horreur à une nation si éperdüment éprise de sa liberté, et qu’ils osaient se flatter d’employer pour l’y contraindre le concours même de la Russie…»

Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz

La paranoïa en miroir : quand toutes les religions craignent la même inondation

« La rhétorique apocalyptique de la submersion — un camp religieux qui se dit noyé par la modernité, un camp laïque qui se dit submergé par le fanatisme — n’est pas un phénomène français. Elle constitue une structure mentale universelle, identique dans le catholicisme militant de 1821, l’islam politique de Qutb, l’hindutva de Golwalkar et le messianisme polonais de Mickiewicz. Cette recherche comparative, articulée autour de six axes, démontre que le combat entre La France Chrétienne (1821) et Eugène Spuller (1894) reproduit un schéma que l’on retrouve dans chaque civilisation où le religieux et le politique fusionnent — et que chaque tentative de fusion produit les mêmes pathologies, les mêmes réseaux clandestins, les mêmes figures de résistance, et le même débat sur la séparation. Le contexte français n’est pas un cas particulier : c’est un cas paradigmatique d’une logique universelle. Comprendre cette logique exige de traverser l’islam, l’hindouisme, l’orthodoxie russe, le messianisme polonais et les modèles comparés de laïcité.


AXE 1 — Quand les deux camps se disent victimes de la même noyade

Le « profiler » qui lirait simultanément La France Chrétienne de 1821 et les discours républicains de la même époque constaterait une symétrie troublante. L’évêque dénonce le « flot montant » de l’irréligion ; le républicain dénonce le « flot montant du cléricalisme ». Eugène Spuller, dans L’Évolution politique et sociale de l’Église (1893), décrivait le cléricalisme comme « un vrai parti politique, le centre et le lien de tous les partis qui menacent la République ». Le vocabulaire républicain de la Troisième République — « digues », « flot montant », « torrent » — est structurellement identique à celui du catholicisme militant qu’il combat. Les deux camps utilisent la même architecture rhétorique de la catastrophe hydraulique, chacun se percevant comme le barrage qui retient l’inondation de l’autre.

Cette « paranoïa en miroir » se retrouve, mot pour mot, dans l’islam politique. Sayyid Qutb, dans Ma’alim fi al-Tariq (Jalons sur la route, 1964), écrit que le croyant doit « marcher à travers le vaste océan de la jâhiliyya qui a englouti le monde entier ». L’image est explicite : la modernité occidentale est un océan dans lequel la communauté musulmane se noie. Qutb ajoute : « Nous sommes entourés par la jâhiliyya aujourd’hui, qui est de même nature que celle de la première période de l’islam, peut-être un peu plus profonde. » L’environnement tout entier — croyances, idées, habitudes, art, lois — est jâhiliyya. Le croyant authentique doit constituer une « avant-garde » (talî’a) qui fonctionne comme un barrage humain contre cette submersion. Abul Ala Maududi, avant Qutb, parlait du « raz-de-marée satanique de la liberté féminine qui menace de détruire la civilisation humaine en Occident ». Malise Ruthven observe que l’établissement d’institutions non religieuses « opened the floodgates to secular forces which threatened Islam’s intellectual foundations ».

L’hindutva reproduit la même structure avec une précision frappante. M.S. Golwalkar, dans We, or Our Nationhood Defined (1939) et Bunch of Thoughts (1966), décrit la civilisation hindoue comme ayant survécu à « l’influence corrosive millénaire des étrangers » — le vocabulaire de la corrosion invoque directement la dissolution par un liquide envahissant. Martha Nussbaum, dans The Clash Within (2007), identifie explicitement la métaphore de l’inondation dans le discours hindutva : « Muslims symbolize sexuality run rampant, a flood or tide of sex and birth that threatens to drown the nation. » La peur démographique — les musulmans qui se reproduisent et « submergent » la nation hindoue — est la version indienne exacte de la peur du « flot montant » qui hantait simultanément les catholiques et les républicains français.

Les travaux des chercheurs internationaux confirment cette homologie structurelle. Olivier Roy, dans La Sainte Ignorance (2008), démontre que le fondamentalisme n’est pas une réaction contre la sécularisation mais un produit de celle-ci : la « déculturation » de la religion crée des mouvements qui positionnent la foi comme marqueur identitaire pur, en opposition apocalyptique à un « autre » menaçant. Le fondamentaliste et le laïciste se reflètent : chacun voit l’autre comme une contamination. Gilles Kepel, dans La Revanche de Dieu (1991), fut le premier à comparer systématiquement les mouvements de « reconquête » chrétiens, juifs et islamiques, montrant leur simultanéité structurelle depuis les années 1975. Mark Juergensmeyer, dans Terror in the Mind of God (2000), théorise le concept de « guerre cosmique » : lorsque le conflit politique est perçu comme un affrontement entre le bien et le mal cosmiques, l’adversaire cesse d’être un opposant politique pour devenir une force satanique — un torrent d’impureté qu’il faut endiguer à tout prix. Hamit Bozarslan, dans Crise, violence, dé-civilisation (2019), identifie le passage de la violence politique à la violence eschatologique : les générations sont projetées « tantôt dans le culte de la lutte armée tantôt dans une fuite en avant autosacrificielle et eschatologique ».

La synthèse est frappante. Un tableau comparatif le résume :

ÉlémentCatholiques militants françaisRépublicains laïques françaisIslam politique (Qutb/Maududi)Hindutva (Golwalkar/Savarkar)
Métaphore de l’inondation« Flot montant » de l’irréligion« Flot montant » du cléricalisme« Vaste océan de jâhiliyya »« Flood or tide » démographique musulmane
Barrage/rempartL’Église contre la sécularisationLa République contre le cléricalismeL’avant-garde islamique contre la jâhiliyyaL’hindouisme contre la contamination étrangère
ContaminationLes valeurs modernes corrompentL’influence cléricale empoisonneLa modernité occidentale comme « nouvelle jâhiliyya »La présence musulmane comme « corrosion »

AXE 2 — L’idée change de mode de transport quand le canal officiel est fermé

Lorsque le système de cautionnement de la Restauration exigeait des dépôts de 200 000 francs pour publier un journal politique, les idées ne mouraient pas : elles migraient vers les colporteurs et les mandements épiscopaux. Les « lois de Serre » de 1819 avaient créé une censure financière plutôt que juridique, mais le réseau capillaire des paroisses offrait un canal alternatif que nulle loi ne pouvait fermer. Les mandements de Carême, lus dans chaque église de France, atteignaient un public bien supérieur à celui des journaux. L’évêque Dupanloup d’Orléans utilisait ce réseau avec une efficacité redoutable : quarante-six évêques signèrent une déclaration affirmant que « les actes épiscopaux n’étaient pas justiciables des journaux ». Le message de La France Chrétienne pouvait ainsi circuler par le réseau paroissial sans jamais passer par la presse.

Ce principe — que l’idée change de véhicule quand son transport habituel est détruit — se vérifie dans chaque contexte étudié. Quand la Gestapo ferma le séminaire de Finkenwalde en septembre 1937 et arrêta 27 pasteurs, Dietrich Bonhoeffer inventa le système des « vicariats collectifs » (Sammelvikariat) : les étudiants étaient dispersés comme apprentis chez des pasteurs de l’Église confessante dans des villages de Poméranie, et Bonhoeffer voyageait secrètement de village en village. Le séminaire fixe devint un séminaire itinérant. Bonhoeffer maintint la communauté par des lettres circulaires à ses anciens étudiants, nommant les tombés et offrant des réflexions pastorales — prolongeant Finkenwalde sous forme épistolaire.

En Russie soviétique, l’Église orthodoxe développa une structure catacombaire d’une sophistication remarquable. Après la déclaration de loyauté du métropolite Serge en 1927, les réfractaires formèrent la « Vraie Église orthodoxe » (Katakombnaya tserkov’), avec des chapelles clandestines, des monastères souterrains et une strict compartimentalisation cellulaire : « Les vrais chrétiens orthodoxes vivant dans une maison ignoraient souvent l’existence d’une autre « cellule » dans la maison voisine. » L’opération « Hermitage » du NKVD en 1947 découvrit 4 monastères souterrains, 10 églises clandestines et 25 maisons de prière, arrêtant 367 membres. Aleksei Beglov utilise la métaphore de l’iceberg : « La vie ecclésiale pendant la période soviétique était un iceberg submergé sous la ligne de flottaison. » La trajectoire ultérieure est saisissante : cette même Église est passée de la clandestinité à l’instrument de puissance sous Poutine. Kathy Rousselet, dans La Sainte Russie contre l’Occident (2023), montre comment le patriarche Kirill a qualifié le règne de Poutine de « miracle de Dieu » et béni l’invasion de l’Ukraine comme un « combat sacré » — alors que seulement 9 % des Russes assistent à un service religieux au moins une fois par mois.

Les Frères musulmans en Égypte illustrent le même schéma avec une architecture cellulaire formalisée dès 1943 : le système de l’usra (famille), cellule de base de 4 à 5 membres se réunissant hebdomadairement sous un naqib, agrégées en branches (shu’ba), districts (manatiq), gouvernorats (muhafazat), jusqu’au Conseil de la Choura et au Bureau de la Guidance. Quand Nasser interdit l’organisation en 1954, cette architecture résista : Eric Trager (Washington Institute) la décrit comme « l’unité la plus basique mais sans doute la plus essentielle de la hiérarchie des Frères ». Le système de filtrage multi-étapes (muhib → mu’ayyad → muntasib → muntazim → ach’amal) garantissait l’imperméabilité à l’infiltration. En Algérie, le passage des mosquées officielles aux « mosquées de garage » — espaces informels de prière dans des garages et des sous-sols — permit au FIS de se constituer hors du contrôle étatique. François Burgat, dans L’islamisme en face (1995), théorise ce phénomène : « Dans le contexte postcolonial, les activités religieuses ont permis aux activistes de s’organiser sous le radar de l’État. »

Le RSS en Inde développa ses shakhas (cellules locales) selon une logique identique. En 2019, le RSS comptait 84 877 shakhas (dont 59 266 quotidiennes). Christophe Jaffrelot décrit le fonctionnement : « Chaque matin avant le lever du soleil, chaque soir après le coucher, des hindous jeunes ou moins jeunes se réunissent en uniforme pour des sessions idéologiques et des exercices physiques. » Les pracharaks (organisateurs à temps plein) parcourent le pays pour implanter des shakhas — exactement comme les colporteurs parcouraient la France pour distribuer les brochures religieuses. La comparaison structurelle est frappante :

TraitShakhas RSSParoisses catholiques (XIXe s.)
Unité de baseShakha localeParoisse
Réunion régulièreQuotidienne (matin/soir)Messe dominicale + catéchisme
ContenuSessions idéologiques + entraînement physiqueSermon + catéchisme + mandements
Agents itinérantsPracharaksColporteurs et prédicateurs
Communication descendanteCirculaires du SarsanghchalakMandements épiscopaux lus dans chaque paroisse
Survie sous interdictionA survécu aux interdictions de 1948 et 1975-77A survécu à la Révolution et à l’Empire

Le paradoxe universel : la répression fonctionne comme une forge idéologique. Les Jalons de Qutb furent écrits en prison. Le prix de la grâce de Bonhoeffer fut publié au moment même où le séminaire fermait. Le concept de mihna (épreuve divine) des Frères musulmans transforme la persécution en légitimation théologique. Et trois des cinq cas étudiés montrent une trajectoire complète de la clandestinité au pouvoir d’État : l’Église orthodoxe russe (des catacombes à l’instrument du Kremlin), les Frères musulmans (de la prison à la présidence sous Morsi en 2012, puis retour en prison en 2013), et le RSS (de l’interdiction en 1948 au parti au pouvoir depuis 2014).


AXE 3 — L’État qui veut créer l’homme nouveau produit toujours les mêmes pathologies

Le point crucial de Spuller tient en une phrase : l’État qui ne se contente plus de faire des lois mais veut « créer un homme nouveau » franchit le seuil du totalitarisme. Son discours du 3 mars 1894 à la Chambre des députés articule un « esprit nouveau » qui distingue clairement l’éducation civique (former des citoyens autonomes) de l’endoctrinement (fabriquer des sujets idéologiquement programmés). Nathalie Bayon, dans sa monographie Eugène Spuller (1835-1896) (Presses universitaires du Septentrion, 2006), montre que Spuller insistait sur l’enseignement de la philosophie morale et de la lecture pour « élever l’esprit et le rendre libre » — non pour le soumettre. L’État fait des lois ; il ne fait pas des âmes.

Les théoriciens des « religions politiques » ont montré que chaque fusion du religieux et du politique reproduit les mêmes structures pathologiques. Eric Voegelin, dans Die politischen Religionen (1938), forgea le concept d’« immanentisation de l’eschaton » : le processus par lequel des espérances transcendantes de salut final sont effondrées dans des projets politiques terrestres. Les mouvements totalitaires tentent de réaliser le paradis sur terre par l’action politique — ce qui exige la fabrication d’un homme nouveau conforme au projet. Hannah Arendt, dans Les origines du totalitarisme (1951), montra que les camps de concentration étaient « la véritable institution centrale » du totalitarisme, dont le but était de réduire « la pluralité infinie » des êtres humains en « faisceaux de réactions » interchangeables — c’est-à-dire de défaire l’homme pour le refaire. Emilio Gentile, dans Les religions de la politique (2005), théorisa la « sacralisation de la politique » : « La sacralisation de la politique se produit chaque fois qu’une entité politique — la nation, la démocratie, l’État, le parti, la classe — se transforme en entité sacrée. » Il insiste : « On peut aussi bien sacraliser la démocratie que l’autocratie, l’égalité que l’inégalité, la nation que l’humanité. » Raymond Aron, dans L’opium des intellectuels (1955), identifia dès 1944 les « religions séculières » et montra que le marxisme fonctionne « à l’instar d’un dogme, d’une Église » — textes sacrés, sacerdoce intellectuel, promesse de salut séculier.

L’argument de Spuller trouve des échos remarquables chez les intellectuels musulmans réformateurs. Mohamed Arkoun, dans Pour une critique de la raison islamique (1984), identifie ce qu’il appelle le système « État-Orthodoxie-Vérité » : un double pouvoir théocratique où le pouvoir politique prétend garder l’orthodoxie et le pouvoir religieux contrôle le savoir. Il démontre que la charia comme loi totale « est d’abord une construction humaine qui s’est cristallisée près de deux siècles après la mort du Prophète ». Abdolkarim Soroush, intellectuel iranien, distingue la religion (divine, immuable) de la connaissance religieuse (humaine, évolutive, faillible) : « Aucune forme de gouvernement n’est capable de rendre un peuple religieux par la force ; c’est quelque chose que les individus choisissent par eux-mêmes. » Cette phrase pourrait être signée par Spuller. Abdennour Bidar, dans L’Islam sans soumission (2008), propose un « existentialisme musulman » fondé sur la liberté de conscience : « Des siècles de traditions idéologiques ont enfermé l’islam, l’assimilant à la seule soumission à un Dieu dont les hommes ne seraient que les serviteurs — créatures dénuées de tout libre arbitre. »

En Inde, B.R. Ambedkar, architecte principal de la Constitution, inscrivit la laïcité de manière implicite à travers les articles 25 à 28, garantissant la liberté religieuse et interdisant l’instruction religieuse dans les établissements publics. Amartya Sen, dans The Argumentative Indian (2005), défend le sécularisme indien comme pluralisme : « Secularism is, in fact, a part of a more comprehensive idea — that of India as an integrally pluralist country. » Il identifie trois menaces : le fascisme communautaire, le nationalisme et l’obscurantisme militant. L’hindutva de Modi, avec la loi sur la citoyenneté de 2019 excluant explicitement les musulmans, illustre précisément le basculement que redoutait Spuller : un État qui ne fait plus seulement des lois mais définit qui mérite d’être citoyen sur la base de l’identité religieuse.

En Russie, le concept de « symphonie » (simfoniya), formulé par Justinien Ier dans la Novelle 6 de 535, propose une harmonie organique entre pouvoir impérial et pouvoir ecclésiastique. Le Concept social de l’Église orthodoxe russe (2000) le réaffirme : « Dans leur totalité, ces principes furent décrits comme symphonie entre l’Église et l’État. » Alexandre Soljenitsyne, dans sa Lettre aux dirigeants soviétiques (1973), appelait au « retour de la Russie à ses racines chrétiennes orthodoxes » tout en admettant que l’Église avait été « brisée » par le communisme et « minée de l’intérieur par ses trois siècles de soumission au pouvoir d’État ». La loi de 1997 sur la liberté de conscience reconnaît « le rôle particulier de l’orthodoxie dans l’histoire de la Russie » et discrimine les organisations religieuses de moins de quinze ans d’existence — ciblant les mouvements étrangers. Sous Poutine et le patriarche Kirill, la fusion État-Église a atteint un degré inégalé depuis l’Empire : aumôniers militaires orthodoxes, restitution des biens ecclésiastiques, composante orthodoxe dans les programmes scolaires, et la « Cathédrale principale des Forces armées » inaugurée en 2020 dans le parc Patriot.


AXE 4 — Du bruit fanatique au silence du témoin, le cycle complet du langage religieux

Les Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris illustrent parfaitement la liturgie comme arme politique. Fondées en 1835 à l’initiative de Frédéric Ozanam (22 ans), elles furent inaugurées par Henri-Dominique Lacordaire, dominicain, cofondateur de L’Avenir avec Lamennais sous la devise « Dieu et la Liberté ! ». Lacordaire prononça 73 conférences à Notre-Dame entre 1835 et 1852, transformant la chaire en une tribune quasi parlementaire où les positions catholiques sur la liberté, la modernité et les questions sociales étaient débattues devant des audiences considérables. Sa formule de la 52e conférence est devenue célèbre : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » Mgr d’Hulst (1891-1896) puis le père Ollivier (1897) continuèrent cette tradition. Le choix même du terme « conférences » plutôt que « sermons » signalait un engagement délibéré avec le monde séculier — un format dialogique, pas une prédication descendante.

Le prêche du vendredi (khutba) dans l’islam remplit une fonction structurellement identique. La khutba est politique depuis ses origines : les premiers califes y adressaient des « ordres directs » et des questions de gouvernement. L’obligation d’inclure le nom du souverain en faisait « le moment pour signaler un changement de régime, un glissement de loyauté, ou un appel à la rébellion ». En Turquie, le Diyanet (Présidence des affaires religieuses) rédige des sermons centralisés lus dans des milliers de mosquées. L’analyse par apprentissage automatique d’Ozan Aksoy (2023) a montré que le contenu des sermons répond fortement aux événements politiques nationaux, notamment le nationalisme après la tentative de coup d’État de 2016. En Iran, les imams du vendredi sont nommés par le Guide suprême et servent de porte-voix politiques directs.

La Rath Yatra de L.K. Advani en 1990 représente la weaponisation la plus spectaculaire d’un rituel hindou. Cette procession de 10 000 km, de Somnath à Ayodhya, utilisait un camion Toyota décoré pour ressembler au char de Rama dans la série télévisée à succès Ramayan. Advani lui-même « ressemblait à Arun Govil » (l’acteur jouant Rama) ; les fidèles « touchaient ses pieds et jetaient des pièces sur son char, exactement comme ils le feraient dans un temple ». Six rassemblements par jour, kirtans et bhajans diffusés par haut-parleurs. Les sièges du BJP passèrent de 85 à 120 aux élections suivantes. La destruction de la mosquée Babri Masjid en décembre 1992, conséquence directe, provoqua des émeutes faisant 2 000 morts. Jaffrelot analyse cette instrumentalisation dans Nations and Nationalism (2009) : le mot sanskrit yatra (pèlerinage) a été systématiquement « harnaché par les nationalistes hindous pour mobiliser leur base ».

Face à cette instrumentalisation, les figures de résistance religieuse forment une constellation universelle. Bonhoeffer (protestantisme, exécuté en 1945) inventa le concept de « christianisme sans religion » (religionsloses Christentum) dans ses lettres de prison : « Le temps où l’on pouvait tout dire aux hommes par des mots, qu’ils soient théologiques ou pieux, est révolu. Nous allons vers un temps complètement sans religion. » Maximilien Kolbe (catholicisme, mort à Auschwitz en 1941) offrit sa vie à la place d’un père de famille : « Je suis un prêtre catholique. » Son sacrifice, selon Jessica Keating (Notre Dame), « expose le mensonge du mal en brisant la chaîne de sa transmission, non en la transmettant ». Desmond Tutu (anglicanisme sud-africain) fonda sa résistance à l’apartheid sur la théologie de l’ubuntu : « Dieu prend parti. Il n’est pas un Dieu neutre. » Ali Shariati (islam chiite, mort en 1977) distingua le « chiisme rouge » (religion du martyre et de la justice) du « chiisme noir » (religion du deuil et de la passivité) : « Le chiisme commence par un « Non ». » Abraham Joshua Heschel (judaïsme) marcha au premier rang avec Martin Luther King à Selma en 1965 : « J’ai senti que mes jambes priaient. Même sans mots, notre marche était un culte. » Thich Nhat Hanh (bouddhisme) inventa le « bouddhisme engagé » contre la guerre du Vietnam, nommé par King pour le prix Nobel : « Vous n’êtes pas un observateur, vous êtes un participant. »

Le concept bonhoefférien de « religion sans religion » trouve des échos dans chaque tradition. Le soufisme oppose l’expérience mystique intérieure au légalisme du faqih : Rabi’a al-Adawiya (VIIIe siècle) voulait « mettre le feu au Paradis et éteindre le feu de l’Enfer, pour que les deux voiles disparaissent devant les pèlerins ». Le mouvement bhakti (VIIe-XVIIe siècles) opposa la dévotion directe au ritualisme brahmanique : Kabir proclamait que « Dieu n’est ni dans le temple ni dans la mosquée ». Le judaïsme prophétique d’Amos, d’Isaïe et de Jérémie contesta le culte sacrificiel du Temple — Heschel le récupéra pour l’action politique moderne. Le bouddhisme zen iconoclaste (« Si tu rencontres le Bouddha sur la route, tue-le ») parallèle le rejet bonhoefférien des formes institutionnelles. Dans chaque cas, un noyau spirituel intérieur de compassion, de justice et de rencontre directe avec le divin érupte périodiquement contre les formes institutionnelles accumulées — et les renouvelle.


AXE 5 — La Pologne comme Christ des nations, ou le messianisme en guise de survie

Le messianisme polonais occupe une position intermédiaire entre le catholicisme militant français et les autres formes de fusion religieux-politique. Adam Mickiewicz, dans les Księgi narodu polskiego i pielgrzymstwa polskiego (1832), construisit l’une des plus puissantes métaphores politico-religieuses de l’histoire moderne : la Pologne comme « Christ des nations ». Le texte, écrit en prose biblique délibérée, proclame : « Et la Pologne dit : « Quiconque viendra à moi sera libre et égal, car JE SUIS LIBERTÉ. » Mais les Rois, quand ils l’entendirent, furent effrayés dans leurs cœurs, et ils crucifièrent la nation polonaise et la placèrent dans son tombeau […] Car au Troisième Jour, l’Âme retournera dans le Corps ; et la Nation ressuscitera et libérera tous les peuples d’Europe de l’Esclavage. »

Les trois « bardes » du romantisme polonais — Mickiewicz, Juliusz Słowacki et Zygmunt Krasiński — offrirent des visions messianiques concurrentes. Mickiewicz incarnait le messianisme révolutionnaire ; Słowacki, dans Kordian (1834), glorifiait le sacrifice individuel actif ; Krasiński, dans les Psalmes de l’avenir (1845), défendait un providentialisme conservateur sous autorité pontificale. L’influence d’Andrzej Towiański, mystique lituanien qui fonda le « Cercle de la Cause de Dieu » à Paris en 1841, transforma le messianisme de Mickiewicz d’un nationalisme exclusivement polonais en un universalisme « franco-slave ». Mickiewicz fut démis de sa chaire au Collège de France en 1844 parce que ses cours étaient devenus « un mélange de religion et de politique, ponctué d’attaques controversées contre l’Église catholique ».

Le parallèle entre les Czartoryski et les Orléans est structurellement saisissant — et physiquement incarné par le mariage de Władysław Czartoryski avec la princesse Marguerite Adélaïde d’Orléans, petite-fille de Louis-Philippe. Les deux dynasties utilisaient le catholicisme et le nationalisme à des fins politiques, depuis des salons diplomatiques (l’Hôtel Lambert à Paris pour les Czartoryski, les réseaux orléanistes pour les Orléans), en faveur d’un constitutionnalisme monarchique modéré. Toutes deux étaient accusées d’élitisme et de déconnexion avec le mouvement populaire. L’évêque Kajetan Sołtyk, évêque de Cracovie, qui en 1767 refusa tout compromis avec les réformes religieuses imposées par l’ambassadeur russe Repnine et fut emprisonné à Kalouga pendant cinq ans, incarne cette tension entre résistance principielle et accommodation pragmatique. Sa dénonciation des « citoyens équivoques qui veulent s’accommoder au temps » fait écho, depuis le pôle opposé du spectre, à la critique radicale de l’« esprit nouveau » de Spuller — dans les deux cas, l’accommodement est perçu comme une trahison existentielle.

L’identité « Polak-katolik » (Polonais-catholique), que Brian Porter-Szűcs (Sprawy Narodowościowe, 2017) démontre n’avoir émergé comme construction politique qu’à la fin du XIXe siècle, s’est avérée bien plus durable que le catholicisme national français. Sous le PiS (2015-2023), elle atteignit une instrumentalisation étatique que le Ralliement français n’avait jamais accomplie : interdiction quasi totale de l’avortement, opposition aux droits LGBTQ+, « Rosaire aux frontières » (2017) — une prière collective de masse liant dévotion catholique et défense des frontières contre l’immigration musulmane perçue. Jean-Paul II, que Czesław Miłosz qualifia de « dernier romantique polonais », cita les bardes romantiques 38 fois dans ses voyages en Pologne — bien plus que saint Thomas d’Aquin (2 mentions).


AXE 6 — La laïcité française est-elle exportable ? Sept modèles et une réponse nuancée

L’argument de La France Chrétienne de 1821 — « quelle nation a jamais séparé sa cause de celle de la Divinité ? » — exige une réponse empirique comparative. Jean Baubérot, dans Les sept laïcités françaises (2015), démontre qu’il n’existe même pas de modèle français unique : il identifie sept idéaux-types selon les critères de liberté de conscience, d’égalité des droits, de séparation et de neutralité. La laïcité antireligieuse (Maurice Allard), la laïcité gallicane (Combes), la laïcité séparatiste stricte (Buisson), la laïcité séparatiste inclusive (Briand — celle qui fut effectivement votée en 1905), la laïcité ouverte (Ricœur), la laïcité identitaire (récupérée par le FN/RN), et la laïcité concordataire (Alsace-Moselle) coexistent dans le même pays. Si la France n’a pas un modèle de laïcité, comment pourrait-elle l’exporter ?

Philippe Portier, dans L’État et les religions en France (2016), identifie trois « nœuds » historiques : le modèle juridictionaliste (le Concordat napoléonien), le modèle séparatiste (1880-1960, culminant dans la loi de 1905), et le modèle partenarial-recognitif (depuis les années 1960, avec la loi Debré de 1959 finançant les écoles confessionnelles). Portier observe qu’au XXIe siècle, la laïcité française a pris une « inflexion sécuritaire » où elle devient un outil de contrôle étatique et d’unification comportementale, ciblant principalement l’islam. « Là où la République libérale de la Troisième République avait créé un système de préservation des libertés, l’État instituteur du XXIe siècle a créé un système d’unification des comportements. »

Ahmet Kuru, dans Secularism and State Policies toward Religion (Cambridge, 2009), propose la distinction entre « sécularisme passif » (les États-Unis, où l’État tolère la visibilité publique de la religion) et « sécularisme assertif » (la France et la Turquie, où l’État exclut activement la religion de la sphère publique). L’explication causale est historique : le sécularisme assertif émerge là où un ancien régime fondé sur le mariage de la monarchie et d’une religion hégémonique a existé — ce qui est le cas de la France (monarchie catholique) et de la Turquie (sultanat-califat ottoman), mais pas des États-Unis. Le modèle turc — la laiklik kémaliste, inspirée de la laïcité jacobine française mais imposée par le haut — a « échoué » pour trois raisons : trop autoritaire (imposée par un parti unique), trop superficielle (elle violait les « tolérances jumelles » de Stepan en policiant les pratiques religieuses des citoyens), et elle a créé sa propre opposition (Erdogan mobilisa le ressentiment de la majorité pieuse marginalisée).

Alfred Stepan, dans « The Multiple Secularisms of Modern Democratic and Non-Democratic Regimes » (2011), propose le concept de « tolérances jumelles » (twin tolerations) : les institutions religieuses doivent respecter la souveraineté démocratique ; les institutions démocratiques doivent garantir la liberté de culte et la participation démocratique des citoyens croyants. Stepan démontre que l’islam, le confucianisme et l’orthodoxie orientale ne sont pas intrinsèquement plus autoritaires que le christianisme occidental : toutes les religions sont « multivocales », contenant des brins pro-autoritaires et pro-démocratiques. Le Sénégal illustre ce point de manière éclatante : pays à 94 % musulman, il a adopté une constitution laïque inspirée du modèle français sous Léopold Sédar Senghor — un président catholique dans un pays musulman. Le modèle fonctionne grâce à la symbiose entre l’État et les confréries soufies (Tidjaniyya, Mourides, Qadiriyya), ce que Stepan appelle des « rituels de respect ». Comme Seulgie Lim l’argue (2023), « le sécularisme est sans signification et impraticable au Sénégal » — le modèle fonctionne précisément parce qu’il n’est pas strictement séculier au sens français, mais opère par « interprétation, ajustement et inclusion ».

Rajeev Bhargava théorise le sécularisme indien comme « distance principielle » (principled distance) : non pas un mur strict de séparation, mais un engagement/désengagement flexible selon le contexte. L’État peut interférer davantage dans une religion que dans une autre selon les conditions historiques et sociales (par exemple, réformer les hiérarchies de caste dans l’hindouisme). Cette approche traite simultanément la domination inter-religieuse (entre communautés) et la domination intra-religieuse (à l’intérieur des communautés). Bhargava insiste : le sécularisme doit être « dé-christianisé, dé-occidentalisé, dé-privatisé et dé-individualisé » pour fonctionner globalement.

La réponse à la question de 1821 est donc empiriquement nuancée. La séparation peut fonctionner durablement : la France l’a maintenue pendant plus de 120 ans, les États-Unis depuis plus de 230 ans, le Japon depuis 1947. Mais elle est fragile quand elle est imposée contre une société profondément religieuse (la Turquie sous Erdogan en témoigne), et elle n’est pas le seul modèle viable : l’Inde, le Sénégal et l’Indonésie ont inventé des formes alternatives. Ce qui est exportable n’est pas le mécanisme spécifique français, mais le principe des tolérances jumelles de Stepan : le minimum démocratique n’est pas un modèle précis de séparation, mais le respect mutuel entre sphères religieuse et politique, permettant la participation démocratique de tous.


Conclusion : cinq leçons transversales qui émergent de la comparaison

Première leçon : la « paranoïa en miroir » est une constante universelle. Chaque camp — qu’il soit catholique militant, républicain laïque, islamiste, hindutva ou messianiste polonais — utilise la même architecture rhétorique de l’inondation et de la digue, se percevant comme le barrage qui retient le torrent de l’autre. Olivier Roy a raison : cette symétrie n’est pas accidentelle mais structurelle, produite par la « déculturation » qui transforme la foi en marqueur identitaire pur.

Deuxième leçon : les idées ne meurent jamais quand leur canal est fermé ; elles changent de mode de transport. Du colporteur français à la usra des Frères musulmans, du séminaire itinérant de Bonhoeffer à la shakha du RSS, la même logique capillaire est à l’œuvre. La compétence organisationnelle acquise dans la clandestinité devient un avantage décisif quand les conditions changent — le RSS, les Frères musulmans et l’Église orthodoxe russe l’ont tous démontré en passant de la clandestinité au pouvoir d’État.

Troisième leçon : la fusion du religieux et du politique produit, dans chaque tradition, les mêmes pathologies identifiées par Voegelin, Arendt, Gentile et Aron — sacralisation d’une entité politique, monopole sur la vérité, projet de « l’homme nouveau », destruction du pluralisme, contrainte comme ciment. Les intellectuels musulmans réformateurs (Arkoun, Soroush, Bidar), les défenseurs du sécularisme indien (Ambedkar, Sen, Bhargava) et les critiques de la « symphonie » russe arrivent, par des voies différentes, à la même conclusion que Spuller : l’État qui veut créer un homme nouveau franchit le seuil de la tyrannie.

Quatrième leçon : dans chaque tradition existe un noyau spirituel — le soufisme contre le légalisme, la bhakti contre le brahmanisme, le prophétisme contre le sacerdoce, le « christianisme sans religion » de Bonhoeffer — qui résiste à l’instrumentalisation politique de la foi. Les figures de résistance religieuse (Bonhoeffer, Kolbe, Tutu, Shariati, Heschel, Thich Nhat Hanh) partagent une structure commune : un enracinement profond dans leur tradition, une transformation de cette tradition de l’intérieur, et un « Non » prophétique qui fait du corps même du résistant un énoncé théologique.

Cinquième leçon : la laïcité française n’est pas un modèle universel, mais un cas particulier produit par des conditions historiques spécifiques — l’existence d’un ancien régime fondé sur le mariage de la monarchie et du catholicisme hégémonique. Ce qui est universel, c’est le problème que la laïcité tente de résoudre : comment organiser la coexistence entre la souveraineté politique et la liberté religieuse. Les solutions sont plurielles — séparation assertive (France), sécularisme passif (États-Unis), distance principielle (Inde), rituels de respect (Sénégal), symphonie (Russie) — et leur succès dépend de leur adéquation aux conditions locales. L’argument de La France Chrétienne de 1821 — « quelle nation a jamais séparé sa cause de celle de la Divinité ? » — n’est ni réfuté ni confirmé : il est dépassé par la multiplicité des réponses que l’histoire mondiale a inventées. »

« L’ESPION DE DIEU — TRANSCRIPTION RESTRUCTURÉE »


SCÈNE « 1 » — Souvenir de guerre

INTERVENANT 1
« Walter m’a demandé que, s’il ne revenait pas de la guerre, on dise à son petit frère qu’il a souligné tous les meilleurs passages.

INTERVENANT 2
[Passage incertain.]


SCÈNE 2 — Union Theological Seminary, New York

PRÉSENTATION / VOIX D’INTRODUCTION
Près de cent ans. Un siècle d’excellence et d’enseignement, au service de la devise Unitas, Veritas, Caritas.
Les fondateurs de l’Union furent profondément marqués par les exigences du monde envers l’Église. Voilà pourquoi ils établirent ici même, à New York, une vision nouvelle de l’éducation théologique.

PROFESSEUR / RESPONSABLE
Monsieur Bonhoeffer, je suis certain que les théologiens allemands qui ont envoyé leur élève ici depuis Berlin aimeraient guère le voir perdre son temps en si petites plaisanteries et en futiles bavardages.

BONHOEFFER
Si envoyer un homme pour ses piètres leçons à l’Union suffisait à renvoyer un professeur, ce séminaire serait désert depuis fort longtemps.

AUTRE INTERVENANT
Je ne suis pas venu pour l’Union, mais pour la ville où elle se trouve.


SCÈNE 3 — Harlem

INTERVENANT
Tu sais, certaines églises n’ont pas de clocher.

AUTRE
Content de te voir.

AUTRE
Salut, ma belle.

BONHOEFFER
Le jazz… Je joue du piano depuis que je suis enfant, mais c’est comme si je n’avais jamais entendu de musique de toute ma vie.


SCÈNE 4 — Catéchisme avec les enfants

ENFANT
Excusez-moi monsieur, ma mère m’a dit que c’était censé être un cours de catéchisme.

BONHOEFFER
C’est le catéchisme. Et je sais bien qu’on est dimanche, mais chaque jour est un jour pour apprendre.

ENFANT
Je sais ce que veut dire cette histoire. Il ne faut pas mentir, sinon votre nez poussera.

BONHOEFFER
Pas seulement. La morale, c’est que devenir un vrai petit garçon est beaucoup plus difficile qu’être une marionnette.

AUTRE ENFANT
Henri a tout à fait raison.

BONHOEFFER
C’est dur d’être vrai quand on est enfant. Dire la vérité. Aimer. Avoir de la compassion envers les autres. C’est ce qui fait de nous des êtres humains.
Mais si on vit guidé par l’amour, alors on ne veut plus mentir. On ne peut qu’être honnête.

ENFANT
Et nos fils sont coupés… et on n’a pas non plus de nez en bois.

BONHOEFFER
C’est un autre avantage.


SCÈNE 5 — Chorale et foi vécue

INTERVENANT
On peut filer en douce pour entendre la chorale, comme d’habitude.

AUTRE
Ça fait trois mois que je viens.

PRÉDICATEUR / BONHOEFFER
Dieu nous invite à assister à une fête, à participer à une communion, à aimer.


SCÈNE 6 — Témoignage sous le chapiteau

PRÉDICATEUR / TÉMOIN
Vous voulez savoir où j’ai rencontré le Seigneur ?
Je jouais dans une ruelle. Je perdais de l’argent comme si je pouvais en imprimer. À minuit, j’avais perdu une centaine de dollars, et je ne pouvais compter sur mes jambes pour m’éviter de finir au fond d’une cellule. Alors j’ai couru.
Je me suis retrouvé à une trentaine de mètres d’une tente de réveil baptiste. Et devinez qui m’y attendait ? Le Seigneur.
Il était dans chaque visage illuminé des chanteurs de gospel. Il était dans les paroles pleines de grâce de ce pasteur itinérant. Il était dans les mains douces et aimantes de cette grand-mère qui m’a accompagné jusqu’à ma chaise.
Mais il était aussi dans les âmes brisées de chaque menteur, tricheur et pécheur sous ce chapiteau béni, parce que Jésus était avec les siens, comme il l’avait promis.
Il a rempli cet espace jusqu’à déchirer les coutures de ce chapiteau. Et depuis, il m’a rempli d’amour jusqu’à en déborder.

BONHOEFFER
C’est ce que je veux.

PRÉDICATEUR
Alors goûte, et vois comme le Seigneur est bon.


SCÈNE 7 — Le drapeau noir et le lynchage

INTERVENANT
Avez-vous vu ce drapeau noir accroché au bâtiment ?
C’est en souvenir de Thomas Shipp, un homme innocent lynché il y a trois jours à Marion, dans l’Indiana.
Peut-être nos âmes sont-elles libres, mais nous aspirons à une autre liberté. Une liberté accordée par Dieu, que l’homme s’est permis de nous enlever.

AUTRE
Ce qui nous sert, c’est de le dire au monde entier.

AUTRE
On ne vous a pas invité juste pour vous montrer les bonnes adresses.


SCÈNE 8 — Voyage dans le Sud

INTERVENANT
Frank, pourquoi tu ne l’emmènerais pas en voyage ?

AUTRE
Jusqu’où devrions-nous aller ?

RÉPONSE
Disons… jusqu’à Washington. Il pourrait voir la statue de Lincoln et décider laquelle parle le plus.


SCÈNE 9 — Hôtel ségrégué

BONHOEFFER
Bonsoir. Une chambre, juste pour une nuit.

RÉCEPTIONNISTE
Ça fera deux dollars.

BONHOEFFER
Très honnête.

RÉCEPTIONNISTE, PLUS TARD
On est complet. Au revoir.

BONHOEFFER
Mon ami vient pourtant de réserver une chambre. Il a payé deux dollars et m’a invité ici.

AGRESSEUR
Tu voudrais être ami avec un nègre comme toi ?

BONHOEFFER
C’est mon ami. Et j’ai une clé.
À en juger par cette croix, vous et moi sommes frères en Jésus-Christ. Et mon ami Frank l’est aussi. Notre amour du Seigneur est un gage d’unité.
J’ai payé pour cette chambre. Frank et moi allons rester ici.

AGRESSEUR
Bande de sauvages… Vous osez me déranger. Le prochain coup partira du canon de cette carabine.


SCÈNE 10 — Après l’agression

AMI
Tu vas où comme ça ? Doucement, Dietrich. Combien de fois faudra-t-il que tu tends l’autre joue ?

BONHOEFFER
J’ai tellement honte. Je t’ai mis en danger.

AMI
Pas plus que cette vie ne le fait tous les jours.

BONHOEFFER
Je n’ai pas pu lever la main sur un autre homme. Alors qu’un tel niveau de haine…

AMI
Parfois l’écho d’un coup fait du bruit. D’autres fois, c’est aussi inutile que jeter un coup d’épée dans l’eau.

BONHOEFFER
On a énormément de chance de ne pas avoir ce genre de choses dans mon pays.

AMI
Mon frère, la haine ne fait pas de discrimination. C’est juste que tu n’as pas encore ouvert les yeux.


SCÈNE 11 — Retour en Allemagne

PROCHE
Je suis heureuse que tu sois rentré. L’Allemagne était tellement vide sans toi.

AUTRE
Dis-nous une dernière chose à propos de l’Amérique.

BONHOEFFER
Au sein de l’Église allemande, je me trouvais dans une impasse religieuse. À Harlem, j’ai vu ce qu’était la vraie foi.
Au lieu d’une religion morte, j’ai désormais l’intention de l’enseigner à l’Église allemande.

AUTRE
Tu viens de dire que tu en avais fini avec la religion.

BONHOEFFER
Et l’Église devrait en faire autant.


SCÈNE 12 — Montée du nazisme

INTERVENANT
Les nazis ? Ils n’ont obtenu qu’à peine dix-huit pour cent.

BONHOEFFER
Ce n’était qu’une mascarade. Cette année, ce sera le double.

AUTRE
Tu exagères.

BONHOEFFER
Toutes les choses négatives qui se sont produites en Allemagne sont imputées aux Juifs et aux communistes. Et il y a ces ventres affamés à qui on promet du pain.
Hitler n’a pas besoin de convaincre tout le monde, seulement ceux qui iront voter.

AUTRE
Et si jamais il se fait une place ?

BONHOEFFER
C’est comme ça que les tyrans gagnent.
Les nazis sont méthodiques. Ils se battent pour chaque élection locale, chaque village. Ils s’accaparent notre pays pendant que nous avons le dos tourné.

AUTRE
Tu décris un cauchemar.

BONHOEFFER
La propagande et la colère peuvent l’emporter, à moins que la bataille ne soit déjà perdue.


SCÈNE 13 — Peur diffuse / Walter

INTERVENANT
Quand on était petits, on regardait le plafond et on appelait Walter au paradis, tous les soirs, pendant des années.

AUTRE
Tu as peur, toi aussi ?

RÉPONSE
J’ai peur. Mais je ne sais pas pourquoi. Quelque chose va arriver. Quelque chose d’inarrêtable.


SCÈNE 14 — Église et culte d’Hitler

ORATEUR / ÉVÊQUE
Enfin, mes amis, nous savons qui nous sommes. Enfin nous pouvons entendre battre à nouveau le cœur de l’Allemagne.
Dieu a envoyé un prophète à l’Allemagne. Et bien plus encore : un vrai sauveur.

BONHOEFFER
Parler d’un sauveur autre que le Christ dans la maison de Dieu, c’est un blasphème.

AUTRE PASTEUR
Vous exagérez, Dietrich.

BONHOEFFER
Vous êtes en train de sacraliser Hitler entre ces murs.

AUTRE
Cet homme a enflammé l’imaginaire de la nation.

BONHOEFFER
Offrir de tels pouvoirs à un homme peut avoir de terribles conséquences.
Pourquoi devrait-il seulement y avoir une “question juive” ?

AUTRE
L’Église a toujours eu pour principe de ne jamais interférer avec la politique.

BONHOEFFER
Écoutez ces applaudissements. C’est déjà le cas.


SCÈNE 15 — Avertissement d’un supérieur

SUPÉRIEUR
Je ne saurais trop vous conseiller de vous souvenir des mots de Shakespeare : “La discrétion est la meilleure part de la vaillance.”

BONHOEFFER
Je préfère les mots d’un écrivain juif : “Dieu ne nous a pas donné un esprit de crainte.”

SUPÉRIEUR
Si vous ne craignez pas le Seigneur, craignez au moins votre supérieur.


SCÈNE 16 — Promenade avec le père

PÈRE
Je n’ai jamais compris les cerfs-volants. Tous ces efforts, et ils ne vous amènent nulle part.

BONHOEFFER
Je pense que l’idée, c’est de nous forcer à lever les yeux.

PÈRE
Quel optimiste tu fais.
Tu n’as besoin de la permission de personne pour être courageux.

BONHOEFFER
Merci.

PÈRE
Ne me remercie pas avant d’avoir affronté ce qui exige tant de courage.


SCÈNE 17 — Sermon contre l’hypocrisie religieuse

BONHOEFFER, EN CHAIRE
Malheur à vous, hypocrites. Vous ressemblez à des sépulcres blanchis, beaux au-dehors, mais au-dedans pleins d’ossements.
Ces paroles ne sont pas les miennes. Elles viennent de la bouche de notre Seigneur.
Les paroles les plus dures de Jésus n’étaient pas pour les pécheurs, mais pour les religieux.
Jamais personne dans l’histoire de ce monde n’a davantage attaqué la religion que Jésus-Christ lui-même. Il n’a jamais voulu notre religion. Tout ce qu’il voulait, c’était nous.
Mais nous, l’Église allemande, sommes sur le point de l’abandonner.
L’Église devrait être un refuge, un sanctuaire, pas un espace de pouvoir.
L’Église allemande doit se tenir uniquement à la Parole de Dieu, certainement pas à celle d’un homme, et encore moins à celle d’un Führer.


SCÈNE 18 — Réactions au sermon

AUDITEUR
Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu la vérité depuis cette chaire.

AUTRE
Si vous prêchiez chaque dimanche, cela ramènerait peut-être tout le monde à l’église.

INTERVENANT HOSTILE
Maintenant vous avez l’attention des gens. Après tout, c’est peut-être ce que vous avez toujours voulu.

BONHOEFFER
La vérité ne doit pas s’excuser d’être vraie.


SCÈNE 19 — Nazification de l’Église

LECTURE OFFICIELLE
Sur ordre du Führer, la Reichskirche exige l’arrêt immédiat de la publication et de la diffusion de la Bible hébraïque en Allemagne.
Le Christ de la nouvelle Bible allemande sera débarrassé de toute origine juive.
L’Église doit éliminer tous les crucifix et les remplacer par les paroles glorieuses de notre leader.
Le seul symbole invincible sera la croix gammée.


SCÈNE 20 — Jeunesse hitlérienne

INTERVENANT
La jeunesse de l’Église est maintenant la jeunesse hitlérienne.

BONHOEFFER
Combien de temps nous reste-t-il avant que tout le pays ne soit peint en noir ? Que pouvons-nous faire ?

AUTRE PASTEUR
Il ne s’agit pas de ce que nous pouvons faire, mais de ce que vous pouvez faire.

AUTRE
Votre sermon a mis les nazis en colère. Il a aussi galvanisé des étudiants en séminaire.
Le courage est une denrée rare. Ne le gâchez pas.

BONHOEFFER
Je suis prêt à tout.

AUTRE
Nous devrons diviser l’Église pour la sauver. Vous irez en Angleterre. Dites la vérité pour qu’elle puisse se propager.


SCÈNE 21 — Angleterre : parler pour les Juifs

BONHOEFFER
À quoi sert l’Église si elle ne parle pas pour les victimes de l’État, pour ceux qui n’ont pas de voix ?
Les Juifs sont persécutés. On ne peut pas rester les bras croisés.

RESPONSABLE RELIGIEUX
Vous nous présentez un problème pour lequel il n’y a aucune preuve.

BONHOEFFER
J’ai vu les étoiles jaunes de mes propres yeux. J’ai vu la violence dans les rues. Hitler les a exclus de la société et laissés sans protection.
Regardez-moi dans les yeux et accusez-moi de propagande.
Je suis venu ici clandestinement pour vous dire que la véritable Église allemande n’a d’autre choix que de se séparer de l’Église fallacieuse des nazis.
Si l’Église ne parle pas maintenant, alors nous perdrons notre voix pour des centaines d’années.

AUTRE
C’est un problème allemand, pas un problème international.

BONHOEFFER
Hitler a pris l’Allemagne et son Église sans tirer une seule balle. Combien devra-t-il en tirer sur vous ?
Le silence face au mal est un mal en soi.
Ne pas parler, c’est parler. Ne pas agir, c’est agir.


SCÈNE 22 — Déclaration de l’Église confessante

LECTURE / DÉCLARATION
L’Église confessante en Allemagne rejette les doctrines de l’Église du Reich.
Elle déclare que l’Église n’appartient à aucun homme et qu’elle est sous l’autorité de Dieu seul.
L’Église n’existe pas seulement pour ses membres, mais plus encore pour ceux qui ne le sont pas.
Dieu appelle l’Église à être la conscience de l’État.
Et là où il y a des victimes et des opprimés, pour l’Allemagne cela signifie les Juifs.
Alors l’Église se doit de se dresser contre l’État. Elle doit mettre un bâton dans la roue même de l’État jusqu’à ce que cela cesse.


SCÈNE 23 — Retour clandestin / rapprochement

INTERVENANT
La Gestapo pense que vous arrivez à Amsterdam. Ça nous a laissé le temps de vous récupérer ici.

BONHOEFFER
J’ignorais que quelqu’un de l’Église voulait encore me voir.

AUTRE
Pas de la Reichskirche. De l’Église confessante. Et il s’avère que j’ai beaucoup à confesser.
Auriez-vous la bonté de me pardonner, pasteur ?

BONHOEFFER
Bien entendu.

AUTRE
L’Église que vous avez essayé de sauver était devenue une religion sans Christ. Alors que ce dont nous avons besoin, c’est du Christ sans religion.


SCÈNE 24 — Séminaire clandestin

AUTRE
Nous avons fait passer clandestinement ici les meilleurs étudiants en théologie d’Allemagne.

BONHOEFFER
Je suis encore trop jeune. Qu’est-ce que je pourrais bien leur enseigner ?

RÉPONSE
Enseignez-leur votre cœur.

BONHOEFFER
Mon cœur est brisé.

RÉPONSE
Alors enseignez-leur cela.

BONHOEFFER
Ce n’est pas une évasion spirituelle. C’est une évasion au sens littéral. Chacun de ces jeunes hommes est condamné à mourir sur le front de l’Est.

ÉTUDIANT
Alors vous nous avez amenés ici pour que nous soyons en sécurité ?

BONHOEFFER
Non. Ce n’est pas une prison. C’est un refuge.


SCÈNE 25 — Vie communautaire et musique

ÉTUDIANT
Je m’appelle Eberhard Bethge. Sachez que nous sommes honorés de vous avoir comme professeur.

BONHOEFFER
Le temps est venu pour votre première leçon.
Ce soir réclame de la pure musique gospel. Tout ce que vous avez à faire, c’est écouter.


SCÈNE 26 — Retour à Berlin

INTERVENANT
Les journaux allemands n’en parleront pas.

BONHOEFFER
Je pars pour Berlin. Je ne peux plus faire comme si prier et enseigner suffisaient.


SCÈNE 27 — Sermon face aux agents nazis

BONHOEFFER
La Gestapo est parmi nous aujourd’hui. Assurez-vous de bien les accueillir.
Nos amis en uniforme sont des adorateurs, mais ils n’adorent pas le même Dieu.
Depuis des années, ils affirment que notre pays est infesté, et j’en viens enfin à être d’accord.
Mais cette infestation vient de l’intérieur. Elle ne vient pas des Juifs, qui sont nos frères spirituels et envers qui nous avons une dette inestimable, mais de ceux qui prétendent avoir une place plus élevée que le Seigneur Jésus-Christ lui-même.
Allez dire à votre Führer qu’il n’est pas plus grand que Dieu.


SCÈNE 28 — “Quand ils sont venus…”

BONHOEFFER / PASTEUR
Quand les nazis sont venus chercher les socialistes, je n’ai rien dit, car je n’étais pas socialiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, car je n’étais pas syndicaliste.
Puis quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit — ou alors trop tard — car je n’étais pas juif.
Alors, quand ils viendront frapper à ma porte, y aura-t-il encore quelqu’un pour me défendre ?


SCÈNE 29 — Arrestation

PROCHE
Tout est différent maintenant. Après ce qu’ils appellent la Nuit de cristal.

BONHOEFFER
Je pense qu’aujourd’hui, c’était mon dernier sermon.

AUTRE
Tu as bien fait de parler en public.

GESTAPO
Mettez le pasteur dans la voiture.


SCÈNE 30 — Maison et séminaire détruit

INTERVENANT
Ils ont transformé notre maison en prison.

AUTRE
C’est tout le pays qui a été transformé en prison.

AUTRE
Nous avons des nouvelles de Finkenwalde. Le séminaire a été détruit.

BONHOEFFER
Le séminaire n’est plus. Tout ce que je pensais que Dieu m’avait appelé à poursuivre…

PÈRE / PROCHE
Vivre, c’est perdre. Et reconstruire.


SCÈNE 31 — Résistance

INTERVENANT
Je sais de manière incontestable que les Juifs sont la cible d’une extermination totale. Les nazis ont mis en place des camps de concentration.

AUTRE
Le pasteur Niemöller est dans un camp.

AUTRE
La Gestapo enverra au front ou emprisonnera chaque pasteur qui ne s’inclinera pas devant Hitler.


SCÈNE 32 — Le complot

RÉSISTANT
Il faudra te salir les mains.
Nous avons élaboré un complot pour assassiner le Führer.

PASTEUR
Tu parles à des pasteurs, pas à des tueurs.

AUTRE
Je suis avec toi.

BONHOEFFER
Avant Hitler, j’aurais dit que les hommes devaient vaincre leurs ennemis par la seule force de leur amour. Et j’avais raison.
Mais Hitler est le premier dirigeant diabolique que je peux arrêter.

AUTRE
Dieu nous pardonnera-t-il si nous passons à l’acte ?

BONHOEFFER
Nous pardonnera-t-il si nous choisissons de rester les bras croisés ?


SCÈNE 33 — Infiltration

INTERROGATEUR NAZI
Aimez-vous les Juifs plus que les Allemands ?

BONHOEFFER
Je suis venu pour me repentir.

INTERROGATEUR
J’ai des doutes. Alors vous allez me rendre une petite faveur.


SCÈNE 34 — Convoi vers la Suisse

BONHOEFFER
Je suis pasteur. J’aime le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

DÉPORTÉ
Qui auraient tous fini dans les chambres à gaz à cause de chrétiens comme vous.

BONHOEFFER
Si vous parliez à beaucoup de membres de mon Église divisée, vous auriez raison. Mais ce n’est pas mon cas.
Une fois la frontière passée, vous serez libres.

DÉPORTÉ
Libre ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Quel est votre nom ?

BONHOEFFER
Je m’appelle Dietrich. C’est qui je suis.
Et vous, qui êtes-vous ?

DÉPORTÉ
Kiefer. C’est le nom de mon père.

BONHOEFFER
C’est un honneur de vous rencontrer.


SCÈNE 35 — Frontière suisse

OFFICIEL SUISSE
Nous attendions votre arrivée. Ce sont des hommes libres qui seront accueillis en Suisse.

AUTRE
On nous a dit qu’ils seraient conduits à Genève.

OFFICIEL SUISSE
Sept Juifs… Je dirais que cela vaut cent mille marks.

BONHOEFFER / AUTRE
Je vois qu’il n’y a pas qu’avec le chocolat et les montres que les Suisses font des affaires.


SCÈNE 36 — Arrestation / refus de se soumettre

SOLDAT
Les mains en l’air !

AUTRE
Dietrich, lève les mains.

BONHOEFFER
J’en ai assez de lever les mains devant Hitler et ses fidèles.
S’ils veulent m’abattre, qu’ils le fassent.


SCÈNE 37 — Départ pour l’Amérique

INTERVENANT
Tu vaux plus vivant en Amérique que mort en Allemagne.

BONHOEFFER
Vous me demandez de fuir au moment où on a le plus besoin de moi.

AUTRE
C’est ta dernière chance.


SCÈNE 38 — Retour en Amérique, appel public

BONHOEFFER
Il y a neuf ans, j’ai appris ici que la foi sans action n’était rien.
Je suis revenu pour vous dire que le moment de sauver les Juifs d’Europe et de mettre fin à la folie d’un homme qui a osé se prendre pour un dieu est venu.

AUDITEUR
Comment agir face à ce niveau de terreur ?

BONHOEFFER
Comme le Christ appelle un homme, il l’appelle à mourir.


SCÈNE 39 — Décision de rentrer

INTERVENANT
Votre croix n’est pas en Amérique. Elle est en Allemagne.

BONHOEFFER
Je ne fuis pas. Je vais de l’avant.

AUTRE
Vers quoi ?

BONHOEFFER
Je rentre à la maison.


SCÈNE 40 — Churchill refuse

INTERVENANT
Churchill ne peut pas fournir la bombe demandée.

BONHOEFFER
Ne peut pas ou ne veut pas ?

AUTRE
Il ne veut pas voir les détails quand tout le tissu lui semble nazi.

BONHOEFFER
Mon pays a été envahi de l’intérieur.

AUTRE
Dieu ne donne pas toujours de réponse. Mais il se donne toujours lui-même.

BONHOEFFER
Je retournerai à Berlin, désarmé, mais le cœur plein.


SCÈNE 41 — Prison

AUTRE PRISONNIER
Que dire de l’Église quand un pasteur se transforme en assassin ?

BONHOEFFER
Et si un chauffard renversait des enfants, ne serait-il pas de la responsabilité de tous de l’arrêter ?


SCÈNE 42 — Proposition d’évasion refusée

ALLIÉ / GARDIEN
Je peux t’aider à fuir. J’ai un uniforme, de l’argent. Il n’est pas trop tard.

BONHOEFFER
Je ne peux pas fuir.

AUTRE
Pourquoi ?

BONHOEFFER
Ma famille serait tuée. Toi aussi, et ta famille.
Chaque acte de courage a un prix.
J’ai fait mon choix il y a douze ans.
Maintenant, je suis prêt à faire face à mon destin.


SCÈNE 43 — Dernière communion

PRISONNIER
Seras-tu notre pasteur aujourd’hui ?

BONHOEFFER
Bien sûr.
Le Seigneur Jésus, la nuit où il fut trahi, prit du pain. Après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : “Ceci est mon corps, rompu pour vous.” Faites cela en mémoire de moi.

AUTRE
Nous ne pouvons pas laisser faire, ce n’est pas notre table.

BONHOEFFER
C’est celle du Seigneur. Et nous y sommes tous invités.
Ceci est mon sang, versé pour vous. Faites ceci en mémoire de moi.

BONHOEFFER, PLUS BAS
Pour moi, ce n’est pas la fin. Mais le début de la vie.


SCÈNE 44 — Condamnation

VOIX OFFICIELLE
Pour blanchiment d’argent et participation à la tentative d’assassinat du Führer en date du 20 juillet, vous êtes condamné à mort par pendaison.

BONHOEFFER / PRIÈRE
Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde.
Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu.


SCÈNE 45 — Confession finale

VOIX / DÉCLARATION FINALE
À travers nous et l’Église, un tort infini a été fait.
Nous nous accusons de ne pas avoir défendu nos croyances avec plus de courage, de ne pas avoir prié avec plus de ferveur, de ne pas avoir cru avec plus de joie, et de ne pas avoir aimé plus pleinement. »

« Au reste l’auteur s’élève rarement jusqu’à l’éloquence ; il préfère l’usage de la plaisanterie , et quand il s’anime , ce qui est fréquent , c’est par une sorte d’entrain familier qui est dans sa nature . La bataille de Leuthen en peut fournir l’échantillon : ce fait d’armes , le plus beau de Frédéric , est désigné le plus souvent sous le nom de Lissa , et M. Carlyle aurait dû l’indiquer pour écarter les con- fusions . Comme toujours , l’auteur se met lui – même de la partie , et nous en met aussi . « Nous sommes ici , les Autrichiens là … Nous allons essayer une bonne fois de l’ordre oblique ; … jusqu’ici nous l’avions tenté à trois ou quatre reprises , jamais pleinement … L’ordre oblique remonte à Épaminondas , d’autres disent à Cé- sar , etc. » Le récit des mouvemens commence ; le roi entend les soldats d’une colonne entonner , avec l’accompagnement de la mu- sique , une strophe d’un psaume allemand . « Cela est contraire à la discipline ; votre majesté veut – elle qu’on les fasse taire ? Pas du tout . >> Bonne preuve , dit l’auteur , de cette religion ne passant pas dans les paroles ou passant au – delà , ou bien y passant de tra- vers ! L’historien s’arrête avec l’état – major du roi sur un point d’où la vue s’étend au large ; il nous montre le pays . Vous voyez cette montagne au sud , cette campagne ouverte de tous les autres côtés , des champs cultivés , un terrain sablonneux , le clocher de Leuthen à moitié dérobé par un pli de terrain . Suit le récit d’un touriste qui est monté sur ce clocher et n’a rien vu : on devine que le tou- riste est l’historien même . Le prince Charles de Lorraine et Daun , le général autrichien , sont là ; ils ne voient pas les Prussiens , et se figurent que ceux – ci fuient par quelque autre chemin . On a beau les prévenir ; tush ! ( bah ! ) répondent – ils . Cependant les Prussiens exécutent leur manœuvre : là – dessus l’historien demande aux lec- teurs s’ils veulent tâter encore un peu de l’ordre oblique , a touch more ; il va pour leur plaisir faire le sergent instructeur , drill- sergeant . « Vous marchez en échelon , … le premier bataillon s’a- vance , etc … » Nous ne sommes ni sergent instructeur ni feld – ma- réchal , et M. Carlyle seul a cette confiance heureuse qui ne craint jamais d’abuser . Contentons – nous d’ajouter que la bataille s’engage autour du village de Leuthen , et que les Autrichiens sont détruits , ayant essayé trois fois de rétablir le combat . Après la victoire , nous avons un dialogue entre le roi et un aubergiste ; ils causent , chemin faisant , durant une reconnaissance de nuit : l’entretien , tiré d’un re- cueil d’anecdotes , ne mène pas à grand’chose , si ce n’est qu’on entend soudain des coups de feu : crac ! Ce sont des Croates qui courent les champs ; on leur donne la chasse . – Telles sont les nar- rations de M. Carlyle , conformes à son humeur et réglées sur son caprice , précédées d’informations curieuses et variées , jamais en- nuyeuses d’ailleurs . Tout historien digne de ce nom est pourvu d’abondantes lectures . Ce fonds indispensable ne manque pas à l’auteur de l’Histoire de Frédéric le Grand ; il n’est guère de correspondances contempo- raines qu’il n’ait feuilletées . Il aime , après le récit des événemens , à chercher dans la vie et dans les papiers de ceux qui ont joué quelque rôle un témoignage vivant de leurs impressions person- nelles . Les batailles , les négociations , les actes importans de Fré- déric sont suivis d’extraits qui souvent paraissent pour la première fois dans l’histoire générale . Cependant il y a plus de curiosité , plus de désir d’amuser , plus de système et de partialité que de critique dans le choix des documens . M. Carlyle a le secret de rendre la vie à ce qui lui plaît dans le passé : il divertit , il instruit souvent ; plus souvent encore il fait réfléchir et répand sur la chaîne des événemens muets ou équivoques des leçons morales intéres- santes ; mais il ne s’efface jamais , et l’on sent trop qu’il vous mène à sa guise et qu’il est lui – même esclave de sa prévention ou de sa fantaisie . D’autres historiens promettent le vrai et conduisent à l’erreur sans persuader l’esprit bien fait qui les suit : ils ont dans leur logique une rigueur qui est un avertissement ; comme ils sont convaincus de leur infaillibilité , leur système est impérieux , et on les abandonne . M. Carlyle a une bonhomie qui trompe . Bien que sa thèse générale soit connue , il ne paraît pas tenir aux vérités de détail , ni être bien décidé entre le vrai et le faux . On se demande quelquefois s’il les distingue nettement , ou si les choses de part et d’autre ne lui semblent pas égales . Il veut amuser et s’amuser ; il y parvient , et l’on ne sait par momens si c’est là son but principal . Il se moque volontiers ; il plaisante de toutes choses et même de son héros , avec lequel il prend des libertés fort grandes . La certi- tude historique paraît le moindre de ses soucis . De là vient que les anecdotes jouent un grand rôle dans son ouvrage , et que l’histoire est débordée par une armée interminable de petits faits . Il ne fau- drait pas beaucoup d’historiens de cette école pour faire perdre au public le goût des études sérieuses . Nous n’en voulons pas d’autre preuve que la légèreté avec laquelle il parle de M. Léopold Ranke et des documens diplomatiques ( 1 ) . M. Carlyle a beau dire qu’il écrit pour les Anglais , il se compare assez visiblement à l’ingénieux M. Ranke , auteur d’une Histoire de Prusse où Frédéric revêt les formes d’un esprit habitant les régions étoilées , astral – spirit ; M. Ranke , avec ses études de diplomatie admirablement distillée et concentrée , n’a fait , à son avis , qu’un fac – simile de l’autre monde . Il y renvoie les esprits affamés de documens officiels et les écrivains appelés à distribuer ce genre d’aliment . N’en déplaise à M. Carlyle , la diplomatie est le domaine des hommes d’état et des historiens , et ceux qui savent en entendre le langage et l’expliquer au commun des lecteurs sont pour le moins autant de ce monde et au courant de ses affaires que les amateurs d’anecdotes et de faits inédits . Que M. Ranke et les professeurs de Berlin ne soient pas à l’abri du mensonge officiel et du convenu de la chancellerie prus- sienne , cela est certain ; mais , s’il faut en passer par un parti – pris , les archives valent bien les vieilles gazettes . Au reste ne demandons pas à M. Carlyle d’être l’opposé de ce que sa nature l’a fait . Il croit de bonne foi ramener l’histoire , la poli- tique , l’administration , la stratégie elle – même , du ciel sur la terre , ce qui a été fait pour la philosophie par Socrate . Une vocation en quelque sorte invincible l’appelait à s’écarter de ses devanciers . Une de ses notes en fournit une preuve singulière . Une faveur spé- ciale en haut lieu , in high quarters , avait mis en sa possession pour quelques mois un exemplaire de l’Histoire des batailles de la guerre de sept ans , par l’état – major royal prussien : pour un motif ou pour un autre , il ne s’en est pas servi . C’était encore de l’officiel , chose qu’il dédaigne . Ses descriptions sont au récit exact et autorisé ce qu’un article de journal est au bulletin d’un général d’armée . M. Carlyle tient beaucoup du reporter ; il voyage à la suite de Fré- déric et ne doute pas que ses informations ne soient les meilleures ; il doute à peine qu’il ait vu de ses yeux tout ce qu’il raconte . Ses mérites comme ses défauts sont ceux des chroniqueurs de nos jours ; ses procédés ne diffèrent pas beaucoup de ceux qu’ils suivent . Il se fait écrire par des correspondans imaginaires , et met ses opi- nions sous la plume d’un ami , d’un philosophe , d’un homme d’é- tude ; surtout il fait grand usage du touriste , car il est fort des- criptif . Ainsi nous sommes bien aises qu’il nous fasse parcourir le champ de bataille de Prague à propos du combat livré en mai 1757 ; mais pourquoi nous faire visiter avec lui le double monu- ment élevé au général prussien Schwerin ? L’écrivain se plaît à faire l’histoire des deux pyramides qui le composent , et pour l’agrément des siècles futurs il raconte son entrevue avec le vétéran qui les garde . Grâce à lui , l’image de ce vieux soldat va passer à la pos- térité , ainsi que le souvenir du vœu fort humain de M. Carlyle , qui lui souhaite une corde de bois de plus pour se chauffer durant l’hiver . Que nous apprennent ces petits détails , si ce n’est que M. Carlyle est un agréable conteur , et qu’il ne veut rien perdre de ce qu’il a vu , dit et pensé ? Si M. Carlyle était moins uniforme dans ses procédés , nous di- rions que c’est un humoriste dans le domaine de l’histoire . Bien des écrivains de nos jours ont le tort de croire que l’art sérieux des Thu- cydide et des Tacite se peut concilier avec l’humour : heureuse- ment la nature des choses résiste à ce caprice , et l’histoire , comme une noble et forte muse , se défend elle – même . M. Michelet , malgré ses efforts , ou plutôt à cause de ses efforts , ne parvient pas à être un historien humoriste : il a trop le parti – pris de plaire ou d’étonner ; or l’humour est avant tout naturel , presque involontaire . Il en est de même de M. Carlyle pour des raisons différentes . On ne peut pas dire qu’en vue de plaire ou d’étonner il ait changé sa façon d’écrire ; mais on sait que l’humour est chose presque incompatible avec le tempérament écossais , et l’auteur est Écossais , quoi qu’il fasse . L’Écossais est de sa nature dogmatique , attaché à son opi- nion , amoureux des batailles du raisonnement . En toutes choses , il insiste et persiste , il argumente et maintient son dire parce qu’il l’a dit . Il ne sait ni glisser au besoin sur la surface des choses comme le Français , ni prendre la moyenne des idées comme l’An- glais , et concilier quelquefois l’inconciliable . Lors même qu’il est spirituel et doué d’une imagination originale comme M. Carlyle , il s’égaiera méthodiquement ; il ne promènera pas , il appesantira son humour sur les points essentiels . Rien d’inattendu , rien qui jaillisse de source . On voit arriver au moment prévu sa lettre d’un ami , son journal d’un touriste ; on voit arriver jusqu’à ses bons mots : il dé- veloppe ceux – ci comme des paragraphes dans une dissertation . Ses plaisanteries se reproduisent jusqu’à la fatigue . On sait le nom que le langage de nos ateliers donne à cette sorte d’esprit ; la langue usuelle anglaise possède le même mot pour ce coup de whist dans lequel deux partners coupent à tour de rôle deux couleurs diffé- rentes qu’ils se renvoient successivement ; c’est un va – et – vient du même moyen répété , et qui s’appelle a saw ( une scie ) . Parmi les griefs de l’Angleterre contre l’Espagne figuraient les mauvais traitemens exercés sur un capitaine au long cours nommé Jenkins . Des Espagnols visitant son navire , qu’ils soupçonnaient de contrebande , lui avaient coupé l’oreille et la lui avaient jetée à la face en lui disant de la rapporter à son roi ; c’est ce que rappelle Pope dans un vers où il parle de cette nation « qui coupe nos oreilles et les envoie au roi . » On se souvient aussi que M. Carlyle s’amuse du prétexte que l’on fournissait en parlement pour justifier la guerre contre Frédéric en disant que c’était la cause de la liberté. »

REVUE DES DEUX MONDES XLIII ANNÉE . SECONDE PÉRIODE 

« Comprendre…. n’a rien ou peu à voir, n’est pas synonyme, n’incite pas, ou pas nécessairement, à parler. »

« À l’inverse, parler n’est pas synonyme, n’est pas, n’a pas toujours, ne stipule pas toujours, que l’on comprend. »

« Des situations. »

« À éviter. »

« Comprendre… »

« C’est un délai. »

« Revenons tout d’abord sur les événements biographiques. Leclerc-Olive (1993) explicite une différence importante qui nous intéresse plus particulièrement. Elle distingue les événements, de la biographie des événements biographiques. Si les conséquences des premiers sont généralement assez limitées et maîtrisables, les répercussions et les impacts des seconds sont majeurs en matière d’inflexion du parcours de vie. Ils constituent de véritables épreuves qui bousculent les certitudes et les repères habituels. Ils génèrent des sentiments de brouillage et de flou identitaires et conduisent le plus souvent, jusqu’à une certaine rupture d’intelligibilité du sens de l’existence. Par les incertitudes et les déséquilibres sociocognitifs et identitaires qu’ils provoquent, ils perturbent le sentiment de continuité qui est l’une des caractéristiques de l’identité. Par leur amplitude et leur intensité, ils mettent la personne qu’ils touchent, en demeure d’effectuer un travail de resignification de soi. Pour y faire face, la personne doit reconsidérer l’organisation de son existence dans l’objectif de rétablir son équilibre psychologique. Selon les ressources cognitives, affectives et matérielles dont dispose chaque personne, les événements biographiques peuvent constituer un véritable handicap existentiel destructeur ou une véritable opportunité dont il s’agit de se saisir pour rebondir et de se reconstruire. »

Muriel Deltand, Mokhtar Kaddouri, « Les individus face à l’épreuve des transitions biographiques

« Son évolution psychologique suit quatre phases distinctes. 1935-1938 : le nationaliste convaincu, « ardent nationaliste de droite avec une aversion presque pathologique au communisme », promouvant activement les politiques nazies. 1938-1939 : le tournant moral lors de la crise des Sudètes ; sa réponse à Gisevius le 1er septembre 1939 — « Cela signifie la fin de l’Allemagne » — marque une rupture. 1939-1943 : la résistance active, transformant l’Abwehr en sanctuaire, organisant le sauvetage de Juifs déguisés en agents (Opération U-7), protégeant Oster et les conspirateurs. 1943-1945 : la désillusion totale, souffrant intensément de la conviction d’avoir servi Hitler « trop longtemps et trop servilement ». »

Claude Ai Thèse, « Wilhelm Canaris »

Le débat sur l’objectivité traverse toute l’historiographie moderne

« E.H. Carr a porté en 1961 la critique la plus influente du mythe de l’objectivité pure. Contre l’héritage rankeien, il affirme que « la croyance en un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l’interprétation de l’historien est une absurdité prépostère ». University of RichmondGradesFixer L’histoire est « un processus continu d’interaction entre l’historien et ses faits, un dialogue sans fin entre le présent et le passé ». Adarsh Badri +2 Carr distingue les « faits sur le passé » des « faits historiques » : des millions de personnes ont franchi le Rubicon, seul le passage de César est déclaré historiquement significatif. Wikipedia C’est l’historien qui, par sa sélection, élève certains faits au rang de faits historiques. richmondGradesFixer »

«Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. LA PRISE DE CONSCIENCE N’EST PAS UN LAISSER-ALLER, UNE REVERIE, CEST UN COMBAT, ET LE PLUS DUR, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. Mettons à part les malades de la conscience, par excès et par défaut. Ils abondent depuis la crise de la conscience occidentale qui a suivi l’optimisme rationaliste du XVIIIe siècle et les progrès de la connaissance de l’inconscient. Il semble qu’à trop s’occuper de soi la conscience trouble elle-même son propre fonctionnement. L’arrêt qui inaugure l’acte de conscience a été pour un certain nombre de nos contemporains un prétexte à fuir l’action. Comme le coureur de Zénon, ils perdent dans la réflexion sur la course le pouvoir d’atteindre le but. Le philosophe, au lieu d’ouvrir sa raison, ratiocine à perdre souffle sur la raison. L’historien oublie Napoléon dans l’histoire des historiens de Napoléon. La vie intérieure sert d’excuse à DESERTER LA VIE EXTERIEURE. L’introspection SE SUBSTITUE A L’ACTION AU LIEU DE L’ECLAIRER, le rêve à la réalité au lieu de la transfigurer. La politique se perd en discours, l’esprit public en opinions, la spiritualité en effusions, la pensée en prolégomènes, l’énergie en velléités. Cette conscience cancéreuse emploie les processus de la conscience à renverser la fonction même de la conscience. La conscience créatrice est action et commandement, effort vers l’action plus haute et le commandement plus efficace ; la conscience cancéreuse est recul devant l’action, et démission de poste. La conscience créatrice est un processus d’engagement, la conscience cancéreuse un procédé d’évasion. La conscience créatrice est un instrument de vérité et de clarté, la conscience cancéreuse est un appareil de mystification. Rien ne serait plus abusif ni plus dangereux que de réprouver l’une parce que l’autre mène la vie et la pensée à la déroute. Il est possible qu’il y ait au fond de toute conscience comme un mal secret, un pouvoir destructeur de soi et du monde, du moins dans notre condition. Mais ce mal de la conscience n’est pas son essence. L’impuissance d’un Amiel ne condamne pas plus la connaissance de soi que les délires des intellectuels n’accusent l’intelligence, contrairement à ce que pense l’anti-intellectualisme moderne aussi bien que le rationalisme qu’il combat. On ne saurait donc demander la plénitude de la conscience sans demander la plénitude de l’engagement. La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPREVIU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SUR, MAITRE D’EUX-MEMES ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. DESSOIR DISTINGUE L’HOMME QUI EST, L’HOMME QUI VIT, L’HOMME QUI PRODUIT. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il PASSE A COTE des choses sans entendre leur poésie, à côté DES HOMMES SANS ECOUTER LEUR APPEL. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent LE COUP DE FOUET D’UNE VERITABLE CONVERSION A UNE CONSCIENCE RFLECHIE. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans S’INQUIETER D’ORIGINES, DE DESSOUS, DE BUTS OU DE PROBLEMES. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui UNE AUTRE EXISTENCE A CONQUERIR. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur DES ROUTES PRECISES ET DROITES QUI NE LAISSENT PAS D’ECHAPPATOIRES, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot LE COURAGE PREALABLE DE S’ACCEPTER TEL QUE L’ON EST. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. »

Emmanuel Mounier

Duhamel et Saint-Exupéry, ou les deux faces de l’humanisme

« Le choix conjoint de ces deux auteurs constitue la première clé du portrait. Duhamel et Saint-Exupéry sont tous deux des humanistes forgés par la guerre — l’un comme chirurgien dans les postes avancés de la Somme, l’autre comme pilote au-dessus d’Arras. Mais leurs humanismes divergent radicalement, et c’est cette divergence qui éclaire les valeurs du lecteur.

L’humanisme de Duhamel est médical, compassionnel, défensif. Il protège l’individu blessé contre les systèmes. Son Salavin — petit employé parisien qui touche le lobe d’oreille de son patron par un geste absurde et inexplicable, puis passe le reste de sa vie à tenter de devenir saint sans jamais y parvenir — est l’anti-héros par excellence. Babelio Salavin veut la grandeur morale avec une intensité dévorante, mais chaque tentative échoue : l’amitié, la sainteté, l’engagement politique, l’exil sous un faux nom. Wikipedia Il meurt en murmurant qu’il saurait, s’il devait recommencer. BNFA Son devenir est perpétuel et constamment empêché. Pourtant, aimer Salavin aux côtés des figures héroïques révèle une maturité décisive : la reconnaissance que la grandeur morale ne se mesure pas au succès mais à l’aspiration. Salavin et Fabien, le pilote de Vol de nuit qui meurt au-dessus des nuages, sont deux faces de la même exigence — l’un prouve par l’action, l’autre par l’honnêteté agonisante de l’inaction.

L’humanisme de Saint-Exupéry, lui, est aristocratique, exigeant, actif. « L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. » Chacune de ses œuvres explore le creuset transformateur : le désert libyen où il marche quatre jours après un crash, la tempête patagonienne où Guillaumet survit cinq jours dans les Andes (« Ce que j’ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait »), la mission absurde au-dessus d’Arras en juin 1940 alors que 17 équipages sur 23 ont déjà été perdus. Antoine de Saint ExupéryBibliothèque Sonore Romande Saint-Exupéry incarne aussi le renoncement comme preuve : aristocrate qui choisit le danger, écrivain reconnu qui insiste pour revoler à 43 ans malgré ses blessures, Literary Hub homme qui disparaît le 31 juillet 1944 dans son Lightning au-dessus de la Méditerranée. WikipediaBabelio Sa vie et sa mort fusionnent avec son œuvre — la rencontre homme/moment portée à son point d’incandescence.

Rivière, le chef de station de Vol de nuit, mérite une attention particulière. Il aime ses pilotes mais exige leur sacrifice. Le Petit LittéraireBabelio « Il lui est indifférent de paraître juste ou injuste. » Wikipedia C’est la solitude du chef élevée au rang de tragédie grecque — et cette figure résonne directement avec de Gaulle, autre homme seul portant le poids de décisions que personne d’autre ne veut prendre. Quant à Citadelle, cette méditation posthume inachevée sur l’autorité et la construction de la civilisation %sitename% (« la Citadelle se construit dans le cœur de l’homme »), Antoinedesaintexupery elle éclaire le versant spirituel de l’intérêt pour le devenir : non pas devenir soi seulement, mais forger l’homme, donner un sens à la communauté Antoinedesaintexupery par la contrainte acceptée.

La Chute et Le Fils : deux confessions devant le silence

Le choix de ces deux romans précis — et non L’Étranger, La Peste ou les Maigret — est peut-être l’indice le plus révélateur du portrait.

La Chute est le roman de la prescience solitaire retournée contre soi. Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat parisien vertueux, défenseur des pauvres, cédant sa place dans les autobus, Wikipedia découvre un soir, en n’intervenant pas quand une femme se jette du pont Royal dans la Seine, Wikipedia que toute sa vie de bonté n’était que vanité déguisée. ThriftBooks Sa chute n’est pas un événement mais une lucidité : il voit enfin ce qu’il refusait de voir — que ses vertus étaient un spectacle joué pour un public intérieur d’auto-admiration. La suite est plus vertigineuse encore : Clamence invente le métier de « juge-pénitent », se confessant avec brio pour mieux juger son interlocuteur. Etudes-camusiennesLES PETITES ANALYSES L’auto-accusation devient arme de supériorité morale. C’est le Verbe comme arme dans sa forme la plus perverse — la parole qui piège en feignant de se livrer.

Choisir La Chute plutôt que L’Étranger ou La Peste, c’est préférer l’examen de conscience radical au constat de l’absurde ou à la solidarité collective. C’est signaler un goût pour la lucidité la plus inconfortable — celle qui ne regarde pas le monde mais le miroir. L’homme qui place ce roman dans ses préférences est un homme qui se méfie de ses propres motifs, qui suspecte la part de théâtre dans sa propre vertu. Ce n’est pas un hasard si Camus a écrit La Chute après sa rupture avec Sartre, quand on l’accusait d’être une « belle âme » : le roman est en partie l’auto-examen de l’intellectuel qui doute de sa propre sincérité. WikipediaOpenEdition Le lecteur qui choisit ce livre partage cette disposition : il sait que la bonne conscience est le premier ennemi de la conscience. La-philosophie

Le Fils de Simenon opère dans un registre différent mais convergent. Le roman prend la forme d’une longue lettre qu’Alain Lefrançois, actuaire de 48 ans, adresse à son fils de 16 ans après la mort de son propre père. WikipediaWikipedia La lettre tourne en spirales autour d’un secret : jeune homme, Alain a provoqué la mort d’une jeune femme lors d’un avortement clandestin ; son père, préfet, a pris le crime sur lui et est allé en prison pour sauver l’avenir de son fils. Wikipedia Le mot final — « Bonsoir, fils » — est à la fois bénédiction, confession et fardeau. Amazon Ce qui se transmet entre générations, dans ce roman, ce n’est ni l’argent ni le statut, mais la culpabilité, le sacrifice et le poids du silence.

Les deux romans partagent une architecture identique : une confession adressée à un interlocuteur muet. Clamence parle à un homme qui ne répond jamais WikipediaLES PETITES ANALYSES ; Alain écrit à un fils qui ne lira peut-être jamais la lettre. CritiquesLibres Les deux protagonistes sont des bourgeois compétents qui ont construit des vies respectables par-dessus une catastrophe enfouie. Les deux retardent indéfiniment la révélation centrale, tournant autour comme on tourne autour d’une blessure. Et les deux posent la même question : peut-on être innocent ? La réponse, dans les deux cas, est non JeuxflorauxMajor Prépa — mais l’acte de poser la question, de se soumettre à l’examen, est présenté comme la seule forme d’honnêteté disponible.

Le choix du Fils plutôt que des Maigret révèle un homme pour qui la question de la filiation — que transmet-on ? que doit un père à son fils ? comment devient-on soi malgré ou contre l’héritage familial ? — n’est pas un thème parmi d’autres mais un enjeu existentiel central. Simenon disait vouloir peindre « l’homme nu, celui qui se regarde dans la glace en se rasant et n’a pas d’illusions sur lui-même ». Wikipedia C’est exactement le regard que cet homme valorise.

Les philosophes dissidents et le polar : deux exercices de lucidité

L’intérêt pour les philosophes post-68 critiques de 68 dessine un trait de caractère précis : le refus fondateur appliqué à la vie intellectuelle. Qu’il s’agisse d’Aron (la lucidité froide contre l’opium idéologique, le « spectateur engagé » qui préfère « le réel au vrai »), de Marcel Gauchet (la démocratie qui se retourne contre elle-même), Dissent Magazine de Luc Ferry et Alain Renaut (la défense du sujet autonome contre la dissolution structuraliste), Academia.edu de Philippe Muray (la satire féroce de l’Homo festivus et des « mutins de Panurge » qui se croient rebelles en conformant), Wikipedia de Régis Debray (le révolutionnaire désenchanté devenu médiologue, penseur de la transmission contre la communication), de Jean-Claude Michéa (le libéralisme économique et le libéralisme culturel comme deux faces de la même pièce, la « common decency » orwellienne trahie par la gauche progressiste) Google Books ou de Finkielkraut (la « défaite de la pensée » par le relativisme culturel) — tous partagent un même geste : dire non au consensus dominant depuis l’intérieur de leur propre camp.

Ce geste est structurellement identique au « refus fondateur » du cadre héroïque. Mais il s’exerce dans le champ intellectuel plutôt que militaire ou politique. Aron marginalisé par la gauche sartrienne, Michéa retiré à Montpellier loin du cirque parisien, Google Books Muray moqué puis redécouvert après sa mort — chacun a payé le prix de la dissidence. L’homme qui lit ces penseurs valorise le courage de penser contre : contre la mode, contre le groupe, contre la facilité de l’adhésion. C’est la prescience solitaire appliquée au champ des idées.

Le goût pour le polar — suédois (Sjöwall-Wahlöö, Mankell, Larsson) et américain — prolonge cette disposition dans un autre registre. Le roman policier, dans ses formes les plus exigeantes, est une anatomie sociale Google Books : Sjöwall et Wahlöö utilisaient explicitement le roman criminel « comme un scalpel pour ouvrir le ventre de l’État-providence idéologiquement appauvri ». Project MUSE Chaque enquête de Martin Beck fonctionne comme une radiographie sociale. Crime Fiction Lover Mankell hérite de cette tradition Project MUSE et y ajoute la mélancolie du témoin : Wallander voit la Suède se défaire sous le vernis égalitaire. Dans la tradition américaine, de Chandler à Connelly, le détective est le « chevalier en armure rouillée » — un agent moral solitaire dans un monde corrompu, qui tient bon sur une ligne que personne d’autre ne veut tenir. Mysteryarchive

Le lien avec les figures historiques est structurel. Le détective de polar est une version civile de la prescience solitaire : il voit ce que la majorité refuse de voir — la violence sous la civilité, la corruption sous l’institution, le mensonge sous le discours officiel. C’est Tabarly sur l’océan, Rabin face au consensus belliciste, Curie dans son hangar : des solitaires qui voient avant les autres et agissent seuls.

Cinq figures, une même grammaire de la grandeur

Les cinq figures historiques choisies — de Gaulle, Tabarly, Rabin, Jeanne d’Arc, Marie Curie — composent une constellation d’une cohérence saisissante lorsqu’on les passe au crible des sept patterns.

De Gaulle est le patron, la matrice. Il est premier dans la liste parce qu’il incarne tous les patterns simultanément avec une intensité maximale : le creuset (la défaite de 1940), la pré-construction de soi (trente ans de théorie militaire avant l’Appel), la prescience solitaire (seul à voir que c’est une guerre mondiale), le refus fondateur (le « non » du 18 juin), la rencontre homme/moment (un général inconnu et un micro de la BBC), le Verbe comme arme (l’Appel inscrit au registre Mémoire du monde de l’UNESCO), The London Moment le renoncement (l’exil, la clandestinité, les attentats). De Gaulle établit la grammaire ; les autres la déclinent dans des registres différents.

Tabarly est de Gaulle transposé sur l’océan — et privé de la parole. Sa victoire de 1964 Blogger reproduit la structure du 18 juin : un officier français, seul, sur un bateau qu’il a conçu lui-même, bat les Britanniques chez eux. Thedailysail Même prescience (il a anticipé les innovations qui deviendront standard trente ans plus tard — multicoques, foils), Grokipedia même refus du spectacle (il ne communique pas par radio pendant la course Giornale della Vela : « Je n’en avais pas envie »), même renoncement (le confort terrestre abandonné pour l’océan, la mort en mer sur le Pen Duick originel, à 66 ans, Merset Bateaux frappé par la bôme dans la nuit irlandaise). Peoplepill Mais Tabarly introduit une variation décisive dans le cadre : le silence comme forme d’éloquence. Là où de Gaulle manie le Verbe comme une arme, Tabarly manie son absence. « Nous ne sommes pas en mer pour bavarder. » Giornale della Vela Son mutisme n’est pas vide mais densité — la preuve que l’action se suffit à elle-même. Dans un cadre théorique qui fait du Verbe un pattern essentiel, Tabarly démontre que le refus du Verbe peut être le Verbe le plus puissant.

Rabin incarne le devenir le plus dramatique de la constellation : le guerrier devenu artisan de paix. Chef d’état-major pendant la guerre des Six Jours, The Times of Israel « héros de la guerre » aux yeux du public israélien, Wikipedia c’est le même homme qui, vingt-six ans plus tard, serre la main d’Arafat sur la pelouse de la Maison-Blanche en frémissant visiblement — et prononce ces mots de soldat : « Assez de sang et de larmes. Assez ! » All That’s Interesting La transformation est vertigineuse : renoncer aux conquêtes qu’on a soi-même remportées. C’est le renoncement comme preuve dans sa forme la plus radicale — non pas renoncer à ce qu’on n’a jamais eu, mais à ce qu’on a gagné au prix du sang. Son assassinat par un extrémiste juif, Who2 le 4 novembre 1995, Wikipedia les paroles de « Shir LaShalom » retrouvées dans sa poche imbibées de sang, Compact Histories font de sa mort l’inversion exacte de sa victoire de 1967 : le même corps, le même courage, mais pour la cause opposée. Rabin prouve que le refus fondateur peut changer de direction — qu’on peut dire « non » deux fois, une fois à l’ennemi, une fois à ceux qui refusent la paix avec l’ennemi.

Marie Curie est la seule scientifique, la seule femme — et ce choix est lui-même significatif. Née Maria Skłodowska dans une Varsovie Encyclopedia Britannica sous occupation russe où les femmes n’avaient pas accès à l’université, elle a construit son existence entière comme un acte de pré-construction de soi contre tous les déterminismes : femme dans un monde d’hommes, immigrée polonaise dans la France xénophobe de l’affaire Langevin, Wikipedia chercheuse pauvre dans un hangar misérable traitant des tonnes de pechblende pour en extraire 0,1 gramme de chlorure de radium. DPMA Son double prix Nobel (physique 1903, chimie 1911 Wikipediala seule personne à avoir obtenu des Nobel dans deux sciences différentes) LexologyPubMed Central n’est que la surface visible d’une éthique absolue : elle a refusé de breveter le procédé d’isolation du radium Kronecker WallisDPMA (« Le radium est un élément chimique, il appartient à tous PubMed Central »), refusé la Légion d’honneur, continué à travailler alors que les radiations détruisaient son organisme. Ses cahiers de laboratoire, un siècle plus tard, restent radioactifs et doivent être conservés dans des coffres doublés de plomb. Nobel Prize Son corps est lui-même la preuve — le renoncement poussé jusqu’au don de sa propre chair. Einstein disait d’elle qu’elle était « la seule personne que la gloire n’ait pas corrompue ». DPMA

Jeanne d’Arc est la figure originelle, celle qui précède et contient toutes les autres. Adolescente paysanne entendant des voix, convainquant un roi, menant des armées, trahie par les institutions, brûlée à 19 ans — elle incarne chaque pattern à son point d’intensité maximale. Le fait qu’elle apparaisse dans l’essai sur le devenir héroïque ET dans les préférences personnelles signale qu’elle est le point de convergence entre l’analytique et l’intime : la figure où la réflexion théorique sur l’héroïsme rejoint l’admiration profonde.

Ce que révèle la phrase « Je ne vis pas avec des héros dans la tête »

Cette précision, apparemment modeste, est en réalité la clé de voûte du portrait. Un homme qui identifie sept patterns du devenir héroïque, qui admire de Gaulle, Jeanne d’Arc, Curie et Rabin, mais qui affirme ne pas vivre avec des héros dans la tête, dit quelque chose de précis : il distingue rigoureusement entre l’analyse de l’héroïsme et l’identification narcissique au héros. Il étudie le mécanisme sans s’y projeter. Il admire le processus sans se l’attribuer.

C’est exactement la posture de Clamence inversée. Clamence se prenait pour un homme vertueux et a découvert qu’il ne l’était pas. Wikipedia L’homme de ce portrait refuse la posture héroïque pour ne pas tomber dans le piège de la bonne conscience. La phrase fonctionne comme un garde-fou moral — l’équivalent, dans le registre de l’admiration, de la lucidité que La Chute exige dans le registre de la vertu. C’est aussi ce que Salavin enseigne : la distance entre ce qu’on aspire à être et ce qu’on est réellement n’est pas une honte mais une condition humaine qu’il faut regarder en face. Babelio

La phrase révèle aussi un rapport spécifique à la filiation intellectuelle. Cet homme ne se veut pas l’héritier de ses figures ; il les décrit comme « des gens qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne ». Le vocabulaire est celui du chemin, pas du monument. Les héros ne sont pas des statues à contempler mais des tracés à suivre — des directions, pas des destinations. »

«Cependant, Claude ne peut pas encore, à ce moment-là de l’analyse, entrevoir les vœux de mort que ses rêves véhiculent : laisser mourir de faim ces petits chats. Des vœux de mort à l’égard de son frère, mais aussi des affects de rivalité à l’égard de sa mère.

Au fur et à mesure, des sentiments haineux à l’égard de son frère apparaissent : dans un premier temps, ils sont voilés, cachés, déplacés. Elle pensait, me dit-elle, devoir compenser ce qui faisait défaut à Simon, c’est-à-dire afficher ses capacités intellectuelles. Parler de son frère, c’était évoquer ses propres besoins, l’investissement de son corps, de ses zones érogènes et le sentiment de ne pas avoir pu profiter du regard et de l’amour de la part de sa mère, distraite et inquiète par la maladie de Simon.

C’est ainsi que Claude évoque la rage vive, pressante, furieuse qu’elle vit actuellement à l’égard de ses collègues et de ses amis, à l’égard des personnes éloignées par rapport à son cercle familial. C’est cette rage-là que Claude ne peut adresser ni à son frère ni à sa mère. Ces déplacements lui permettent de protéger l’objet primaire des affects dont elle craint la violence et la destructivité. Une rage qu’elle ne peut pas s’expliquer, une rage contre tout et contre tous, mais qui souvent se retourne contre elle-même. C’est quand elle se sent si furieuse qu’elle s’enferme chez elle et évite le contact avec les autres. Je sens qu’arriver à contenir sa rage représente une défense précieuse pour Claude, car cela lui permet de ne pas sombrer dans la folie, dans la rage dévastatrice de la psychose du frère.»

Sabina Lambertucci Mann, « Assurer la survie d’un frère », Cairn.info, Matières à réflexion, Revue française de psychanalyse 2008/2 Vol. 79, Pages 449 à 459

« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE À OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

«Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »

Victor Hugo

« L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à la onzième heure et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de la faiblesse des impulsions antagonistes ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. »

« Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état qu’il faut interpréter à l’opposé de sa signification immédiate : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même. Enfin, les cas les plus difficiles sont bien ceux où l’ambivalence ne suscite aucune réaction de la part du sujet et n’existe qu’au regard de l’entourage. Considérons par exemple le refus éthique de l’instinct brutal, ou d’un trait de caractère jugé inférieur ; ils ne sont pas toujours alors, comme dans les exemples cités plus haut, subtilisés par leurs contraires, mais plus ou moins déguisés par des procédés que le freudisme a le premier mis en évidence et qui n’accèdent pas à la conscience. C’est une représentation ou une satisfaction symbolique, comme chez ce sujet qui, fuyant un désir incestueux qu’il ne veut pas s’avouer, mime sa répulsion par une fugue ou par la manie des voyages. C’est une rationalisation, autre manière de mettre en drame, comme chez ces sadiques qui se couvrent d’une théorie politique du pouvoir brutal, ou ces exhibitionnistes qui deviennent les théoriciens du dilettantisme et du snobisme. Ou c’est un simple déplacement, le plus difficile à déceler, car pour masquer un intérêt qu’il ne veut pas avouer ou s’avouer, le sujet fixe un intérêt violent, et de ce moment absurde, à n’importe quoi lui tombant sous la main. De nombreux goûts et des répulsions irraisonnées s’expliquent ainsi. La plupart de nos sentiments et de nos actions, sous l’effet de ces ambivalences, sont « surdéterminés » et l’on peut, dans la foi comme dans le crime, trouver à la fois et au même moment le meilleur et le pire inséparablement mêlés. Une sorte de sincérité et une sorte de mauvaise foi s’y fusionnent au point que c’est égal abus de mots, pour l’immoraliste de plaider la sincérité, pour le moraliste d’accuser la mauvaise foi, dans cette oscillation fragile de l’être entre deux sollicitations contraires. Complexités, contradictions, ambivalences jaillissent de l’inconscient et échappent souvent à la maîtrise du sujet lui-même. Comme si ce n’était pas assez de leur enchevêtrement, la construction consciente, l’effort personnel, l’éducation ou l’imprégnation sociale, la culture compliquent encore à l’extrême les formules caractérologiques individuelles. Des traits essentiels sont masqués par l’inhibition sociale et elle apprend si bien à enfouir les sentiments élémentaires, les pulsions comme les spontanéités, qu’il faut ensuite difficilement les retrouver par leurs effets indirects. Des caractères seconds, de rechange, de compensation, d’équilibration, parfois de simple jeu s’étagent en profondeur derrière la structure principale. Mille traits, avec la culture, viendront corriger un défaut, atténuer un excès, dessiner un contraste, esquisser une fantaisie ou souligner une valeur, tous étrangers au plan primitif du caractère de base. Des traits à l’état naissant, entre ces zones bien dessinées, cherchent encore leur forme. Autant de difficultés supplémentaires quand il s’agit de définir « le caractère » d’un homme dont la civilisation, la vie sociale et le contrôle de soi ont fait, à partir de son premier bagage psychique, une œuvre compliquée aux multiples entrées. C’est ce qui a conduit certains caractérologues comme le Dr Vermeylen, Jacques Lefrancq et José Brunfaut, à distinguer un caractère de base ou tempérament primaire et les superstructures qu’y ajoutent les influences postérieures3. La géologie de cette édification n’est pas faite pour simplifier les cartes de la caractérologie. Elle fonde une règle de méthode capitale. Un trait ou un syndrome de caractère doit toujours être considéré comme une fonction dont le paramètre peut affecter toutes les valeurs qualitatives des plus pauvres jusqu’aux plus riches. « Flegmatisme » signifiera, selon les cas, indifférence médiocre ou maîtrise supérieure de soi. L’émotif peut être un agité vulgaire ou un passionné de grande classe. Seule une évaluation peut ici compléter l’indication objective. Ces malheurs de la psychologie ont leur clef au-delà de la psychologie. Au-delà, et cependant en son cœur. Mais la contradiction et l’ambiguïté sont, au fil même de l’expérience, le signe vécu de l’existence transcendante, de l’existence personnelle. Elles sont les signes troublants d’une réalité qui ne peut s’exprimer par des moyens plus simples. Elles donnent sa perspective profonde à l’expérience de la subjectivité. Elles suggèrent à la philosophie du psychologue le même genre d’inductions que les irrationnelles, les imaginaires et les grandeurs incommensurables proposent à la philosophie du mathématicien. L’existence ne trouve ni dans les formes de la raison, ni dans les indices des sens, un langage direct pour se communiquer à nous. Elle ne peut se livrer qu’indirectement, et insuffisamment, par un chiffre dont la lecture pour nous n’est jamais achevée et le secret toujours fuyant. Au surplus, ce ne sont pas des objets qui sont ici en cause, mais nous-mêmes, ces hommes vivants que voici. Si jamais une science aussi complexe que l’on voudra, mais finie, pouvait les tenir à raison, il faudrait bien admettre que la liberté n’est qu’un fantôme de l’imagination. Les puissances du monde ne tarderaient pas à illustrer cette conclusion de la connaissance en annexant la science du caractère à l’arsenal des techniques de domination. Mais la personne est un foyer de liberté, et c’est pourquoi elle reste obscure comme le cœur de la flamme. C’est en se dérobant à la connaissance objective qu’elle m’oblige, pour communiquer avec elle, à courir avec elle un destin aventureux, dont les données sont obscures, les routes incertaines et les rencontres déconcertantes. Ainsi l’objet même de la connaissance du caractère l’exclut des connaissances de type positif sans l’exclure pour autant de la connaissance. La caractérologie est à la connaissance de l’homme ce que la théologie est à la connaissance de Dieu : une science intermédiaire entre l’expérience du mystère et l’élucidation rationnelle dont relèvent les manifestations du mystère. C’est dire que cette situation médiatrice ne doit pas décourager la recherche méthodique et les déterminations conceptuelles. Mais il faut leur prêter cette quatrième dimension, la profondeur de cet « univers projectif » dont M. Bachelard revendique la présence poétique universelle sous notre monde solide et lucide. Nous poserions la question caractérologique fondamentale à peu près sous la forme de la question qu’il engage sur d’autres terrains que le nôtre : « Quels sont les éléments d’une forme caractérologique qui peuvent être impunément déformés par une intrusion irrationnelle en laissant subsister une cohérence structurelle caractérologique ? » Ainsi ne s’excluent ni le mystère ni la science. Mais une psychologie qui a conduit suffisamment loin ses investigations positives est à jamais guérie de l’illusion de croire que l’homme est un mécanisme qui se monte et se démonte et qu’il aurait le pouvoir divin de recomposer. Les éléments du caractère sont le chiffre d’un langage secret qui ne vient pas de derrière les phénomènes, mais de leur inépuisable fécondité, et sans lequel toute l’anthropologie devient incompréhensible. Le mystère aime la lumière ; contrairement à la confusion, il aspire à se préciser en mots clairs et en formes saisissables. Mais plus il se dit et plus il se peuple de formes, plus il s’approfondit en même temps comme mystère et alourdit son secret. Éliminer l’effort vers la détermination, ce serait livrer la science du caractère à la confusion et l’avenir des caractères aux lâchetés qui naissent des relâchements de l’esprit. En éliminer le mystère, ce serait se condamner à supprimer de notre expérience les actes irrationnels, les irruptions de liberté et de grâce, les crises, les rencontres, les partages dramatiques qui en font le goût et le prix. Tâtonnant entre les clartés et le mystère, nous devrons garder assez de souplesse, quand nous travaillerons à nous connaître et à nous former nous-mêmes, pour maintenir ces deux attitudes de vie : attentifs et cependant abandonnés, engagés et disponibles, politiques et spontanés. Ce sera le principe même de la connaissance d’autrui et de l’éducation. Cette même souplesse, nous aurons à en faire usage dans nos méthodes de recherche. Il sera longtemps sans doute avant que l’on puisse unifier non seulement les résultats, mais les méthodes de la caractérologie. Quand nous explorerons le visage que tournent vers nous les êtres, la recherche des corrélations descriptives sera notre principal instrument d’analyse. Plus nous nous enfoncerons dans la profondeur des structures et des conflits, plus nous devrons RECOURIR AU LANGAGE DIRECT DES FORCES EN JEU. »

Emmanuel Mounier

« La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas. »

« Hier, à travers la foule du boulevard, je me sentis frôlé par un Être mystérieux que j’avais toujours désiré connaître, et que je reconnus tout de suite, quoique je ne l’eusse jamais vu. Il y avait sans doute chez lui, relativement à moi, un désir analogue, car il me fit, en passant, un clignement d’œil significatif auquel je me hâtai d’obéir. Je le suivis attentivement, et bientôt je descendis derrière lui dans une demeure souterraine, éblouissante, où éclatait un luxe dont aucune des habitations supérieures de Paris ne pourrait fournir un exemple approchant. Il me parut singulier que j’eusse pu passer si souvent à côté de ce prestigieux repaire sans en deviner l’entrée. Là régnait une atmosphère exquise, quoique capiteuse, qui faisait oublier presque instantanément toutes les fastidieuses horreurs de la vie ; on y respirait une béatitude sombre, analogue à celle que durent éprouver les mangeurs de lotus quand, débarquant dans une île enchantée, éclairée des lueurs d’une éternelle après-midi, ils sentirent naître en eux, aux sons assoupissants des mélodieuses cascades, le désir de ne jamais revoir leurs pénates, leurs femmes, leurs enfants, et de ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer.

Il y avait là des visages étranges d’hommes et de femmes, marqués d’une beauté fatale, qu’il me semblait avoir vus déjà à des époques et dans des pays dont il m’était impossible de me souvenir exactement, et qui m’inspiraient plutôt une sympathie fraternelle que cette crainte qui naît ordinairement à l’aspect de l’inconnu. Si je voulais essayer de définir d’une manière quelconque l’expression singulière de leurs regards, je dirais que jamais je ne vis d’yeux brillant plus énergiquement de l’horreur de l’ennui et du désir immortel de se sentir vivre.

Mon hôte et moi, nous étions déjà, en nous asseyant, de vieux et parfaits amis. Nous mangeâmes, nous bûmes outre mesure de toutes sortes de vins extraordinaires, et, chose non moins extraordinaire, il me semblait, après plusieurs heures, que je n’étais pas plus ivre que lui. Cependant le jeu, ce plaisir surhumain, avait coupé à divers intervalles nos fréquentes libations, et je dois dire que j’avais joué et perdu mon âme, en partie liée, avec une insouciance et une légèreté héroïques. L’âme est une chose si impalpable, si souvent inutile et quelquefois si gênante, que je n’éprouvai, quant à cette perte, qu’un peu moins d’émotion que si j’avais égaré, dans une promenade, ma carte de visite.

Nous fumâmes longuement quelques cigares dont la saveur et le parfum incomparables donnaient à l’âme la nostalgie de pays et de bonheurs inconnus, et, enivré de toutes ces délices, j’osai, dans un accès de familiarité qui ne parut pas lui déplaire, m’écrier, en m’emparant d’une coupe pleine jusqu’au bord : « À votre immortelle santé, vieux Bouc ! »

Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. Sur ce sujet-là, Son Altesse ne tarissait pas en plaisanteries légères et irréfutables, et elle s’exprimait avec une suavité de diction et une tranquillité dans la drôlerie que je n’ai trouvées dans aucun des plus célèbres causeurs de l’humanité. Elle m’expliqua l’absurdité des différentes philosophies qui avaient jusqu’à présent pris possession du cerveau humain, et daigna même me faire confidence de quelques principes fondamentaux dont il ne me convient pas de partager les bénéfices et la propriété avec qui que ce soit. Elle ne se plaignit en aucune façon de la mauvaise réputation dont elle jouit dans toutes les parties du monde, m’assura qu’elle était, elle-même, la personne la plus intéressée à la destruction de la superstition, et m’avoua qu’elle n’avait eu peur, relativement à son propre pouvoir, qu’une seule fois, c’était le jour où elle avait entendu un prédicateur, plus subtil que ses confrères, s’écrier en chaire : « Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ! »

Le souvenir de ce célèbre orateur nous conduisit naturellement vers le sujet des académies, et mon étrange convive m’affirma qu’il ne dédaignait pas, en beaucoup de cas, d’inspirer la plume, la parole et la conscience des pédagogues, et qu’il assistait presque toujours en personne, quoique invisible, à toutes les séances académiques.

Encouragé par tant de bontés, je lui demandai des nouvelles de Dieu, et s’il l’avait vu récemment. Il me répondit, avec une insouciance nuancée d’une certaine tristesse : « Nous nous saluons quand nous nous rencontrons, mais comme deux vieux gentilshommes, en qui une politesse innée ne saurait éteindre tout à fait le souvenir d’anciennes rancunes. »

Il est douteux que Son Altesse ait jamais donné une si longue audience à un simple mortel, et je craignais d’abuser. Enfin, comme l’aube frissonnante blanchissait les vitres, ce célèbre personnage, chanté par tant de poëtes et servi par tant de philosophes qui travaillent à sa gloire sans le savoir, me dit : « Je veux que vous gardiez de moi un bon souvenir, et vous prouver que Moi, dont on dit tant de mal, je suis quelquefois bon diable, pour me servir d’une de vos locutions vulgaires. Afin de compenser la perte irrémédiable que vous avez faite de votre âme, je vous donne l’enjeu que vous auriez gagné si le sort avait été pour vous, c’est-à-dire la possibilité de soulager et de vaincre, pendant toute votre vie, cette bizarre affection de l’Ennui, qui est la source de toutes vos maladies et de tous vos misérables progrès. Jamais un désir ne sera formé par vous, que je ne vous aide à le réaliser ; vous régnerez sur vos vulgaires semblables ; vous serez fourni de flatteries et même d’adorations ; l’argent, l’or, les diamants, les palais féeriques, viendront vous chercher et vous prieront de les accepter, sans que vous ayez fait un effort pour les gagner ; vous changerez de patrie et de contrée aussi souvent que votre fantaisie vous l’ordonnera ; vous vous soûlerez de voluptés, sans lassitude, dans des pays charmants où il fait toujours chaud et où les femmes sentent aussi bon que les fleurs, — et cætera, et cætera… », ajouta-t-il en se levant et en me congédiant avec un bon sourire.

Si ce n’eût été la crainte de m’humilier devant une aussi grande assemblée, je serais volontiers tombé aux pieds de ce joueur généreux, pour le remercier de son inouïe munificence. Mais peu à peu, après que je l’eus quitté, l’incurable défiance rentra dans mon sein ; je n’osais plus croire à un si prodigieux bonheur, et, en me couchant, faisant encore ma prière par un reste d’habitude imbécile, je répétais dans un demi-sommeil : « Mon Dieu ! Seigneur, mon Dieu ! faites que le diable me tienne sa parole ! » »

Charles Baudelaire, Le joueur généreux

«Il faut que vous parliez à Sony… Il faut que vous parliez aux autres, à Tessio, au gros Clemenza… Le business Tom…» 

« Je tâcherai… Mais même Sony ne pourra pas retenir Luca Brazi.»

«Oui… Bien, laissez-moi m’occuper de Luca.  »

 « Il faut que vous parliez à Sony, et à ses deux frères.  »

 « Je ferai de mon mieux »

 « Maintenant… Vous pouvez partir.  »

 « Je n’aime pas la violence Tom… Je suis un homme d’affaire… Le sang ça coûte très cher.  »

Le Parrain (Premier volet)

 « Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quelqu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à tre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »

« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs

Diagramme de synthèse

Pour ou Contre le Projet

1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs

2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés

3 Ceux hésitants

Exemple

(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)

Stratégie d’Action rationnelle

Federer les mécontents(pétition)

Jouer la montre

Système d’action concrets :

Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.

Émergence de négociations

Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,

Pour chaque objectif, définir des sous objectifs

Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurs internes), opportunités, menaces( facteurs externes))

Bien réfléchir, Brainstorming

Exemples de plan d’action résultants

Sur les plans:

Administratif et juridique

Relations internes

Communications internes

Communication avec le partenaire

Actions à mettre en place à court terme, à long terme

Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?

À qui et comment la communiquer ou non?

Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

« Bilan des victimes

Le bilan est lourd, principalement du côté des forces assurant la protection du palais présidentiel et des complexes militaires :

Côté Américain : Les rapports du Pentagone indiquent qu’aucun soldat américain n’a été tué pendant l’opération, bien que deux aient été blessés. Un hélicoptère a été touché par des tirs de défense antiaérienne mais a pu terminer sa mission.

Côté Vénézuélien et alliés : Environ 80 morts ont été recensés. Ce chiffre inclut des militaires vénézuéliens ainsi que 32 conseillers militaires cubains présents sur les lieux lors de l’assaut. On dénombre également plus de 90 blessés. »

« Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. La prise de conscience n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. »

Emmanuel Mounier

« Celui qui a soif de paix

Ne trouve pas sa trace

Celui qui possède la paix 

En ignore le prix  »

Lounis-Ait-Menguellet, « Dis nous, vieux sage », Extrait

« Arabe (Translittération), Texte en Arabe, Traduction en Français

« Dini maak, ghir ana ouyak », ديني معاك غير أنا وياك, » Emmène-moi avec toi, juste toi et moi »

« Dini maak, dini… »,ديني معاك ديني, » Emmène-moi avec toi, emmène-moi… »

« Dini baid, dini win houwa », ديني بعيد ديني وين هو, » Emmène-moi loin, emmène-moi là où il est »

« Ghalou li ma t’khammich, قالوا لي ما تخميش, Ils m’ont dit de ne pas réfléchir (ne pas s’inquiéter)

« Lamma f’hemti ch-toul fiha kheir,لما فهمتي شطول فيها خير, « Si tu as compris, c’est que c’est un bien »

« Dini janbi fi janbak, ديني جنبي في جنبك, » Emmène-moi, mon flanc contre le tien (tout près) »

« Dini aini fi ainak, ديني عيني في عينك, » Emmène-moi, mes yeux dans les tiens »

« Aichek, aichek… dini », أعيشك أعيشك ديني, » Je te vis, je te vis… emmène-moi »

« Nssit aalach jit, nssit k’cheftak », نسيت علاش جيت نسيت كشفتك, » J’ai oublié pourquoi je suis venue, j’ai oublié quand je t’ai vu »

« Nssit kolchi nssit, نسيت كلشي نسit, » J’ai tout oublié, j’ai oublié »

« Nssit mnin jit, nssit win mchit », نسيت منين جيت نسيت وين مشيت, » J’ai oublié d’où je viens, j’ai oublié où je suis allée »

« Hani ya rabi oula yghib aagli, هاني يا ربي ولا يغيب عقلي, » Me voici Seigneur, que je ne perde pas la raison »

Assia, « Dini »

« Le thème de l’Etat de droit a connu, à partir des années 1980, une éton nante mutation : alors qu’il s’agissait d’un concept juridique au contenu éprouvé, poli par des générations de juristes, il s’est trouvé brusquement propulsé sur la place publique, en étant investi de significations nouvelles; transformé en figure imposée du discours politique, il est devenu une réfé rence incontournable, un des attributs nécessaires de l’organisation politi que (1). Cette promotion n’a pas été dénuée de portée concrète : l’Etat de droit n’est pas une simple figure rhétorique, construite à des fins de légiti mation. Doté de force agissante, le discours de l’Etat de droit a alimenté un double mouvement de réévaluation du rôle de l’Etat et du jeu des méca nismes démocratiques. Ces effets ne se situent pas seulement dans l’ordre interne : non seulement le thème de l’Etat de droit s’est mondialisé, mais encore il bénéficie, depuis le début des années 1990, d’une consécration explicite sur le plan international : inscrit dans une série de textes et de documents internationaux, il est désormais érigé en véritable «standard», auquel tout Etat est tenu de se confirmer.

Plus profondément, dans la mesure où la logique de l’Etat de droit est fondée sur le principe selon lequel la puissance de l’Etat doit être encadrée par des normes juridiques, elle trouve tout naturellement un prolongement au niveau international : les normes auxquelles les Etats sont soumis ne sont pas en effet seulement d’origine interne mais aussi le produit de la dynamique d’évolution de la société internationale; et, à travers ces nor mes, on voit poindre les linéaments d’un «Etat de droit international», pesant comme contrainte sur les Etats et jouant comme réducteur de leur souveraineté.

La dogmatique de l’Etat de droit débouche ainsi sur une conception radi calement nouvelle des relations internationales, dans laquelle la puissance des Etats est censée se trouver encadrée et limitée par le droit. On ne saurait y voir la simple version modernisée de la question classique de la soumission des Etats au droit international : dans la mesure où, dans la logique de l’Etat de droit et relations internationales 5 de droit, les deux dimensions, interne et externe, sont étroitement imbri quées, voire indissociables, la question prend une portée différente; et la force singulière d’un thème, désormais brandi comme argument d’autorité – l’Etat de droit étant posé comme une valeur en soi, s’imposant sans discussion pos sible, sur le mode de l’évidence –, lui confère un impact nouveau. Cette pro motion du thème de l’Etat de droit est à première vue indissociable des trans formations que connaît la société internationale : l’acceptation par les Etats de règles communes et, plus encore, leur adhésion à un modèle socio-politique fondé sur le culte du droit, témoignerait d’une interdépendance croissante.

L’Etat de droit apparaît ainsi comme l’une des composantes et l’un des fers de lance du processus de mondialisation. Cette vision est cependant trop simple. L’hypothèse a pu être formulée d’une «incompatibilité entre Etat de droit et mondialisation» (2) : la mondialisation, telle qu’elle s’est développée sur le plan économique, impliquerait en effet non seulement le recours à de nouveaux modes de régulation, antinomiques avec les méca nismes de l’Etat de droit, mais encore la remise en cause de certains des droits fondamentaux consacrés après la Seconde Guerre mondiale; l’Etat de droit serait moins le sous-produit de la mondialisation, que le moyen d’en corriger les excès, par la prise en compte des droits de l’homme (3).

Cette valorisation d’un Etat de droit paré de toutes les vertus et doté d’un bien-fondé de principe interdit de s’interroger sur les ambiguïtés, voire les contradictions, que recèlent les discours et pratiques qui s’en réclament. L’opposition tracée entre «deux conceptions des relations internationales», la conception «impériale, fondée sur la force et la domination, la loi du plus fort, l’ordre et l’autorité», et la conception «démocratique, fondée sur la soli darité des intérêts et si possible des valeurs», qui évoqueraient les visions antagoniques de Hobbes, privilégiant la force, et d’Emmanuel Kant, don nant la primauté au droit (4), apparaît quelque peu schématique : s’il est à première vue un élément de pacification des relations internationales, l’Etat de droit est aussi, dans le même temps, un vecteur d’hégémonie, en cela qu’il permet aux puissances dominantes dans les relations internationales de parer leur domination de l’autorité attachée au droit.

Ulrich Beck dénonce ainsi le «faux cosmopolitisme qui instrumentalise la rhétorique cosmopolitique» (prônant la paix, les droits de l’homme, la justice mondiale) à des «fins d’hégémonie nationale», l’appel au droit recouvrant en fait les intérêts bien compris des grandes puissances (5). Les deux aspects se situent en réalité moins dans un rapport d’opposition, qu’ils ne consti tuent les deux faces d’une même réalité : ce serait avoir en effet une vue bien idyllique que de miser sur la seule force du droit pour entraîner la paci fication des rapports internationaux; celle-ci passe par l’imposition d’un ordre et donc l’exercice d’une hégémonie, qui est cependant elle-même mar quée du sceau de la précarité.

L’etat de droit comme instrument de pacification des relations internationales

La problématique de l’Etat de droit conduit à faire de la pacification des relations internationales la résultante d’un processus complexe, dans lequel les dimensions externe et interne sont inextricablement mêlées et renvoient l’une à l’autre (6) : il ne s’agit pas seulement en effet de construire un «Etat de droit international» impliquant l’existence de règles supérieures aux Etats; il s’agit encore de faire reposer cette construction sur l’adoption par les Etats d’un modèle d’organisation politique fondé sur la primauté du droit. L’Etat de droit international prend ainsi appui sur le système de droit qui s’est développé dans l’ordre interne : le principe de soumission de l’Etat au droit qu’implique celui-ci contribue à assurer la diffusion et l’application effective des normes de droit international; l’Etat de droit international ne prendra ainsi toute sa portée qu’à partir du moment où il reposera sur l’existence d’une véritable «communauté d’Etats de droit».

Ce lien était au cœur de la perspective kantienne (7). La «paix perpétuelle» dépend en effet pour Kant de la réunion de trois conditions, dictées par la Raison et conçues comme des «articles définitifs». D’abord, le caractère «républicain» de la Constitution des Etats : impliquant la liberté et l’égalité des citoyens, la séparation des pouvoirs et la représentation, une telle Cons titution interdirait qu’une guerre puisse être décidée par les gouvernants «pour des raisons insignifiantes» et indépendamment de l’accord des citoyens. Ensuite, l’édification d’un «fédéralisme d’Etats libres» : il s’agit non d’un super-Etat, mais d’une «alliance des peuples», fondée sur la liberté des Etats et exclusive de toute idée de contrainte. Enfin, la promotion d’un «droit cosmopolitique», sous-tendu par le principe d’«hospitalité», c’est-à-dire signifiant le droit pour l’étranger à son arrivée sur le territoire d’un Etat de ne pas être traité par lui en ennemi. Kant établit ainsi un lien consubs tantiel entre la mise en place d’un ordre républicain au sein des Etats et la construction d’un ordre pacifique international : la paix mondiale n’est possible à ses yeux que si les Etats se dotent d’une Constitution garantissant les droits de l’homme et limitant le pouvoir; alors des rapports pacifiés pourront s’établir entre les Etats, tout en respectant leur souveraineté.

Cette perspective se retrouve chez Norberto Bobbio (8) ou encore chez Jürgen Habermas (9), avec cependant une relativisation du principe de sou veraineté des Etats : pour Bobbio, l’établissement d’une paix durable dans le monde n’est concevable que si la Constitution des Etats est fondée sur le respect de la démocratie et des droits de l’homme; de même, critiquant l’idée d’«alliance des peuples», Habermas estime que le «droit cosmopolitique» doit donner aux individus, en tant que «citoyens du monde», des droits face aux Etats et donc «court-circuiter» la souveraineté. Ulrich Beck est en revanche plus proche de la perspective kantienne, en concevant l’«Etat cosmopolitique» comme une «réponse politique à la mondialisation», par la promotion d’une logique nouvelle de coopération (10) : le cosmopolitisme ne marquerait donc nullement la fin de la souveraineté des Etats, mais son renforcement par l’association et le partage.

Bridant la puissance des Etats en la coulant dans le moule du droit, aussi bien dans l’ordre externe que dans l’ordre interne, l’Etat de droit est conçu comme un moyen de pacification de leurs relations mutuelles.

L’Etat de droit comme principe d’organisation de la société internationale

La logique de l’Etat de droit suppose une rupture avec la conception clas sique du droit international. Si les premiers théoriciens du droit des gens s’étaient efforcés de penser les rapports entre Etats comme gouvernés par des normes supérieures relevant de l’idée de «Nature», le droit international a été construit en effet sur le principe de souveraineté : produit de la ren contre de volontés souveraines, c’est un «droit interétatique», fondé sur l’accord des Etats; l’«efficacité de ce droit repose sur l’engagement que chaque Etat assume à son égard et qui est la base directe de son obligation» (11). Le droit international présente ainsi un caractère «conventionnel», qui exclut à première vue toute transposition du principe de hiérarchie des nor mes (12), inhérente à la théorie de l’Etat de droit; quant aux juridictions internationales, elles ne disposent pas de la plénitude de compétence et des moyens de contrainte impliqués par le système de l’Etat de droit.

Postulant l’existence d’une «légalité internationale», c’est-à-dire d’un cor pus de règles s’imposant à l’ensemble des Etats, ainsi que la mise en place de mécanismes permettant d’en assurer le respect, l’Etat de droit interna tional apparaît dès lors, en l’état actuel des rapports internationaux, comme un simple «mythe» : sa réalisation supposerait une transformation radicale de la société internationale, par la mise de cause de la souveraineté des Etats et l’apparition d’une véritable autorité au niveau mondial; la société internationale reste une société fondamentalement «anarchique», formée d’entités également souveraines, qui restent libres de leurs engage ments. Cependant, cette vision apparaît trop simple : s’il a les limites d’un mythe, l’Etat de droit international en a aussi la force agissante; l’idéal de l’Etat de droit travaille en profondeur la société internationale, en alimen tant une dynamique de changement.

La création du système des Nations Unies a constitué à cet égard un tournant capital, en contribuant à l’institutionnalisation des rapports inter nationaux – institutionnalisation passant par le canal du droit : un véritable ordre juridique s’est progressivement construit sous l’égide de l’ONU et cet ordre juridique repose précisément sur un principe fondamental, l’interdic tion du recours à la force – en dehors des hypothèses très limitatives admi ses par la Charte. Rassemblant la quasi-totalité des Etats, l’ONU apparaît comme un forum mondial, l’instance de préfiguration de cette «démocratie interétatique» (13) prônée par Kant; et le Conseil de sécurité est devenu le garant de la légalité internationale, notamment en matière de recours à la force. La création des Nations Unies a donc bel et bien jeté les bases d’un Etat de droit international, certes incomplet et à éclipses – notamment dans la mesure où le Conseil de sécurité a rarement été en mesure d’assumer les responsabilités qui lui incombent : et cet Etat de droit est sous-tendu par l’objectif de pacification des relations internationales, dans la mesure où il encadre strictement l’usage de la force.

Même si elle n’a pas suffi à éviter le développement de conflits armés, l’institution des Nations Unies n’en a pas moins pesé sur leur déroulement et contribué à promouvoir «l’idée que les différends entre les Etats devaient se régler de manière pacifique» (14). Au lendemain de la guerre du Golfe, George Bush avait pu annoncer «l’avènement d’un nouvel ordre mondial où le règle de la loi, et non celui de la jungle gouverne la conduite des nations» et évoqué «un nouveau partenariat des nations […] un partenariat uni par le principe de l’Etat de droit». La caution du Conseil de sécurité apparaît comme une ressource capitale pour établir la légalité et asseoir la légitimité du recours à la force, comme l’ont montré les exemples contraires des inter ventions en Afghanistan et en Iraq : les résolutions 1 368 et 1 373 adoptées (13) Philippe Moreau Defarges, «La fin des Nations Unies? L’empire et le droit», Annuaire français de relations internationales, vol. V, 2004, p. 266. (14) Dominique de Villepin, op. cit., p. 167. etat de droit et relations internationales 9 après les attentats du 11 septembre avaient reconnu puis réaffirmé le droit à la «légitime défense individuelle et collective» et la nécessité d’une lute con tre le terrorisme, avant que le Conseil de sécurité apportât le 8 octobre son soutien à l’opération «Liberté immuable»; à l’inverse, le fait que l’interven tion en Iraq ait été décidée sans l’accord du Conseil a suscité de vives controverses.

L’Etat de droit se profile encore à travers la consécration d’un ensemble de droits fondamentaux au profit des individus. La Déclaration universelle des droits de l’homme a constitué la première tentative de construction d’un socle de valeurs communes, par-delà la diversité des régimes politi ques, ainsi que d’affirmation de l’existence de droits s’imposant aux Etats : la signature des deux Pactes, complétés par des conventions particulières, a fait entrer les droits de l’homme dans le droit international positif; à par tir de ce socle ont été édifiés des instruments régionaux, tels que la Con vention européenne (1950), la Convention américaine (1969) ou encore la Charte africaine (1981). On retrouve ainsi au niveau international les élé ments substantiels qui sont au cœur de la théorie de l’Etat de droit. L’idée que tout homme disposerait d’un ensemble de droits, véritable patrimoine commun de l’humanité, que les Etats sont tenus de respecter, constitue un puissant vecteur de pacification des rapports internationaux : sans doute la protection de ces droits est-elle imparfaitement assurée, si ce n’est dans un cadre régional; cependant, l’institution de la Cour pénale internationale, compétente pour juger les faits de génocide, crimes contre l’humanité, cri mes de guerre, a montré, en dépit de ses insuffisances, que de nouveaux pas en avant étaient en cours «dans la voie du respect universel des droits de l’homme et de l’Etat de droit», selon la formule du Secrétaire général de l’ONU.

Tout se passe ainsi comme si avaient été jetées les bases d’un Etat de droit international : sans doute la légalité internationale reste-t-elle évanes cente et la pacification des rapports internationaux virtuelle; cependant, les fondations ont bel et bien été posées, rendant possible une consolidation progressive. La construction européenne en est la préfiguration : l’édifica tion d’un ordre juridique supérieur au droit des Etats membres et l’intro duction de dispositifs de protection juridictionnelle des droits et libertés sont conformes à la logique de l’Etat de droit; et cette construction a bien été un élément de pacification des rapports entre les pays européens. «Ce serait un système semblable qu’il faudrait mettre en place à l’échelon mondial et ce serait le début d’une véritable société internationale» (15).

L’Etat de droit international ne saurait cependant être dissocié des mécanismes internes sur lesquels il prend appui.

L’Etat de droit international est indissociable des principes qui commandent l’organisation interne des Etats. Ce lien résulte en tout premier lieu du fait que les normes élaborées au niveau international ne prennent toute leur portée que dans la mesure où elles sont incorporées dans les ordres juridi ques internes, en devenant un élément du droit des Etats : or, le système de l’Etat de droit permet cette incorporation, en définissant la place qui leur est assignée; le perfectionnement des mécanismes de l’Etat de droit favorise donc la diffusion des normes de droit international. Ce processus a été très explicite pour la France. Dans la tradition juridique française, les normes internationales n’étaient pas considérées comme des sources de droit interne, prenant place dans la hiérarchie des normes : le droit international était donc intégré à un système relevant moins de l’Etat de droit que de l’«Etat légal», comme l’avait souligné Carré de Malberg.

La situation a évolué en deux temps successifs, d’abord avec l’article 26 de la Constitution de 1946, qui a accordé aux traités diplomatiques régu lièrement ratifiés et publiés «force de loi», puis avec l’article 55 de la Cons titution de 1958, qui a posé que ces traités ont «une autorité supérieure à celle des lois» – sous réserve d’une condition de réciprocité : un étage supplémentaire, formé des normes internationales, a donc été aménagé dans la hiérarchie des normes; et les juridictions en ont tiré tour à tour les consé quences, en acceptant d’écarter les lois qui seraient contraires aux traités. Le mécanisme est le même pour le droit communautaire, en s’étendant à l’ensemble du droit dérivé, les Etats étant de surcroît tenus d’édicter les normes d’application et de prendre les mesures d’exécution nécessaires, sous le contrôle du juge communautaire. L’Etat de droit interne est ainsi mis au service de la construction d’un Etat de droit international.

Cette dimension prend une importance toute particulière en ce qui con cerne les droits fondamentaux : les textes relatifs à ces droits, adoptés au niveau international et au niveau régional, sont incorporés dans l’ordre interne, en bénéficiant par là même des mécanismes de protection prévus par celui-ci. Plus significativement encore, un certain nombre de conven tions internationales supposent pour leur exécution le concours actif des juridictions nationales, soit que la juridiction internationale n’intervienne qu’à titre supplétif pour pallier leur inaction (cas de la Cour pénale inter nationale), soit qu’elle ne soit saisie qu’après épuisement des voies de recours internes (cas de la Cour européenne des droits de l’homme), soit encore que les juridictions nationales soient garantes de leur application (la règle de la compétence universelle (16) prévue par une série de conventions, relatives notamment à la piraterie internationale, aux prisonniers de guerre, etat de droit et relations internationales 11 au trafic de stupéfiants, au terrorisme ou à la torture, fait ainsi obligation aux Etats de poursuivre les auteurs de certains faits, quelle que soit leur nationalité ou celle de leurs victimes; on sait les difficultés que sa mise en œuvre a soulevées (17)).

Plus généralement, la construction d’un Etat de droit international est censée présupposer la diffusion du modèle de l’Etat de droit dans le monde entier : on retrouve ici la vision kantienne de la «Constitution républicaine» comme condition de la «paix universelle». La souveraineté reconnue aux Etats pour définir leur régime politique connaît ainsi des limites, qui rédui sent «l’amplitude de la diversité acceptable» (18). L’idée selon laquelle l’adhé sion au modèle de la démocratie et de l’Etat de droit conduirait à renoncer à faire usage de la force, aussi bien sur le plan international que dans l’ordre interne, est fortement enracinée : à la différence des dictatures par essence belligènes, les démocraties libérales seraient naturellement pacifiques (19) et privilégieraient la recherche de compromis; la résorption des conflits inter étatiques ne pourrait dès lors être obtenue que par une homogénéisation progressive des principes d’organisation des Etats.

La construction européenne témoigne de l’importance de ce facteur : la construction d’une paix durable en Europe a été rendue possible par l’adhé sion des pays européens à un même modèle d’organisation politique, fondé sur la démocratie, les droits de l’homme et l’Etat de droit, qui est érigé en principe fondateur de la construction européenne. L’admission des pays d’Europe centrale et orientale au Conseil de l’Europe puis au sein de l’Union européenne a été ainsi subordonnée à l’introduction des mécanismes de l’Etat de droit : au nombre des critères fixés par le Conseil européen à Copenhague en juin 1993 figure l’existence «d’institutions stables, garantis sant la démocratie, la primauté du droit, les droits de l’homme et le respect des minorités» et les demandes d’adhésion sont examinées à l’aune de ces critères. L’ONU adhérera à cette problématique, en liant la paix et la sécu rité internationale à la promotion de l’Etat de droit dans l’ordre interne : la déclaration finale de la conférence sur les droits de l’homme tenue à Vienne en juin 1993 appellera ainsi «les Etats à renforcer les institutions nationales et infrastructures qui maintiennent l’Etat de droit», en vue de créer «les conditions permettant à chacun de jouir des droits universels et des libertés fondamentales»; l’«agenda pour la démocratisation», établi le 17 décembre 1996 par le Secrétaire général de l’organisation, s’inscrit dans la même perspective.

L’Etat de droit est ainsi conçu comme le moyen de pacifier les rapports internationaux, dans la double mesure où il implique que les Etats se sou mettent à une loi qui les dépasse et où ils se coulent eux-mêmes dans le moule du droit : sans doute la société internationale est-elle encore bien loin d’atteindre cet idéal; cependant, des pas en avant continueraient à être effectués dans cette voie, comme le montre la mise en place de la Cour pénale internationale. Cette vision témoigne de cette confiance absolue pla cée dans le droit, qui était au cœur de la construction de la théorie de l’Etat de droit : elle repose sur la croyance que le pouvoir peut être lié par des règles, que la force peut être mise au service du droit, que la domination peut être exercée conformément à des normes préétablies; présupposant la capacité de la norme à faire advenir ce qu’elle énonce, l’Etat de droit pos tule la «forclusion de la violence». Or, cette conception idéalisée du droit occulte le fait qu’il est lui-même enjeu permanent de luttes et que les rap ports de force ne sauraient, pas plus sur le plan international que sur le plan interne, être éradiqués par la seule vertu de la norme juridique. La dogma tique de l’Etat de droit apparaît en réalité, non seulement comme un ins trument de pacification des rapports internationaux, mais aussi comme un vecteur d’hégémonie.

L’Etat de droit comme vecteur d’hégémonie dans les relations internationales

Le thème de l’Etat de droit ne sort pas du néant : indissociable d’un ensemble de représentations et de valeurs lentement forgées au fil de l’his toire des pays européens, il implique toute une conception de l’organisation politique; le fait qu’il se présente dans la société contemporaine comme un standard international auquel tout Etat est tenu de se conformer tend à montrer que cette conception est devenue hégémonique (20). L’Etat de droit va dès lors être utilisé comme argument d’autorité et principe de légitimation, permettant de justifier les pressions exercées sur certains Etats, voire une ingérence plus directe dans leurs affaires intérieures, au mépris de l’idée de souveraineté : il sert de ressource idéologique et d’arme politique pour imposer un ordre international, qui apparaît comme l’enveloppe d’un rapport de domination; ainsi que le note Ulrich Beck (21), «les Etats qui tis sent le régime des droits de l’homme au rang de base programmatique et ins titutionnelle de leur politique se procurent un accès à des sources entièrement nouvelles de légitimation». Cette instrumentalisation du thème de l’Etat de droit est d’autant plus évidente qu’elle n’implique nullement la renonciation aux attributs de la puissance et l’acceptation des prérequis indispen sables à la construction d’un authentique Etat de droit international.

L’imposition du modèle de l’Etat de droit

L’hégémonie conquise par le modèle libéral de l’Etat de droit est indis sociable de la transformation, au début des années 1990, du contexte inter national, consécutif à l’effondrement du système socialiste : tout se passe comme si les pays occidentaux parviennent alors à faire prévaloir leur con ception de l’organisation politique, en la plaçant sous le sceau de l’universel; l’implosion du bloc soviétique marque la fin de toute velléité de construction de modèles politiques alternatifs. Ce triomphe du modèle libé ral est acquis dès l’instant où la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) achève ses travaux sur la reconnaissance explicite, par les Etats participants, «que la démocratie pluraliste et l’Etat de droit sont essentiels pour garantir le respect de tous les droits de l’homme et de toutes les libertés fondamentales» (Copenhague, 29 juin 1990) – la Charte de Paris adoptée le 21 novembre 1990 confirmant que «les droits de l’homme, la démo cratie et l’Etat de droit» constituent, en tant que conditions «de la liberté, de la justice et de la paix», la clef de voûte de la «nouvelle Europe».

Bénéficiant de la caution de l’ONU, le modèle de l’Etat de droit devient dès lors hégémonique et tend à se diffuser hors de son berceau d’origine : la plupart des nouvelles Constitutions des pays de l’Est et du Sud font expli citement référence à l’Etat de droit; et cette référence se double d’un ensemble de dispositions concrètes mettant en œuvre ses exigences. Cette diffusion s’est effectuée par l’intermédiaire de réseaux d’échange, formels et informels : elle a utilisé la médiation d’experts, spécialistes en «ingénierie constitutionnelle»; des «pèlerins constitutionnels» ont été notamment porter la bonne parole, au nom et avec le financement des institutions européennes, en Europe centrale et orientale, pour assurer la promotion de l’Etat de droit.

Cette imposition du modèle de l’Etat de droit est aussi le produit de pres sions plus explicites : les institutions européennes et les institutions financières internationales ont puissamment favorisé, par le biais de la «conditionnalité démocratique», l’importation des principes et des mécanis mes de l’Etat de droit. Bien que leur statut leur interdise en principe toute immixtion dans le fonctionnement des Etats, les secondes ont mis l’accent sur la nécessité d’institutions publiques efficaces pour accompagner le développement économique, ainsi que sur le respect de certaines exigences d’ordre politique : au nom d’une «bonne gouvernance», la Banque mondiale a pu subordonner son aide à l’engagement de réformes politiques; la même démarche sera adoptée par les Nations Unies, notamment dans le cadre du Programme pour le développement (PNUD), et par diverses organisations internationales. Sans doute les proclamations solennelles ne sont-elles pas suffisantes pour attester de l’existence d’un authentique Etat de droit : entre le discours et la pratique, la marge est souvent considérable; ces écarts ne remettent cependant pas en cause la puissance symbolique atta chée à un vocable qui est devenu une référence incontournable dans la vie internationale.

Une étape nouvelle a été franchie dans la décennie suivante, avec le recours à la force pour imposer l’Etat de droit. A l’impératif d’une lutte sans merci contre le terrorisme qui a prévalu aux Etats-Unis après les attentats du 11 septembre, a en effet succédé une vision différente, donnant aux Etats-Unis la mission de «répandre la liberté et la démocratie à travers le monde» (22). La réussite de l’action menée contre le terrorisme dépendrait en fin de compte du «développement de la liberté dans le monde entier» (23) : il ne s’agit sans doute pas pour les Etats-Unis d’imposer leur propre sys tème de gouvernement «à ceux qui ne le souhaitent pas», mais d’aider les peuples à sortir de la tyrannie par le passage à la démocratie et à l’Etat de droit; ainsi, «le feu indompté de la liberté atteindra les recoins les plus som bres de notre monde».

Cette logique avait déjà été avancée au moment de l’intervention en Iraq : au-delà de l’invocation de la présence d’armes de destruction massive, l’objectif était de mettre en place un régime politique nouveau, première étape d’une démocratisation générale des régimes politiques arabes, de nature à transformer les équilibres politiques au Proche-Orient – logique vis-à-vis de laquelle le G8 prendra ses distances en juin 2004, en soulignant que «le changement ne saurait être ni ne peut être imposé de l’extérieur», et qui sera systématisée par G. W. Bush à l’aube de son second mandat. La politique étrangère des Etats-Unis se trouve ainsi à nouveau empreinte de ce «messianisme démocratique», récurrent dans l’histoire politique améri caine, mais n’hésitant pas cette fois à recourir à la force pour atteindre ses objectifs (24) : Dieu aurait donné aux Etats-Unis, nation «bonne» par essence, la responsabilité de mettre fin à la tyrannie dans le monde et de conduire les peuples sur le chemin de la liberté (25); à cet effet, il leur revient de mettre les moyens de puissance dont ils disposent au service de la démocratie et de l’Etat de droit.

Alors qu’il était conçu comme un moyen de pacification des relations internationales et si l’objectif final reste bien de «rassembler la communauté des démocraties pour établir un système international basé sur des valeurs partagées et le respect du droit», l’Etat de droit devient, par un curieux retour nement, un instrument de légitimation du recours à la force : la paix n’est plus censée résulter de l’acceptation par les Etats de règles communes libre ment consenties, mais de l’imposition par la contrainte d’un modèle posé comme le seul concevable; l’Etat de droit se transforme ainsi en vecteur de domination, d’autant que son invocation ne suffit nullement à mettre la puissance hors jeu.

Etat de droit et logique de puissance

Le recours à la force pour assurer la propagation de l’Etat de droit mon tre que la logique de la puissance reste plus que jamais présente au cœur des relations internationales. La force n’est compatible avec l’Etat de droit qu’à la condition qu’elle soit engagée dans les conditions fixées par les nor mes du droit international, mieux encore mise au service de celui-ci; au con traire, si le droit est mis au service d’une stratégie, utilisé comme moyen de légitimation d’une politique commandée par le souci de défense des inté rêts nationaux, on quitte l’épure de l’Etat de droit : la norme juridique ne se présente plus comme une contrainte, mais comme une arme, un instru ment d’action au service de la puissance.

Telle est bien la rationalité qui sous-tend la politique étrangère des Etats Unis depuis les attentats du 11 septembre, même si le discours officiel et les pratiques suivies ont connu quelques infléchissements, à la mesure des difficultés rencontrées dans la mise en œuvre. L’objectif primordial est la défense des Etats-Unis menacés par le terrorisme : la propagation de la démocratie et de l’Etat de droit n’est qu’un moyen pour atteindre cet objectif (26); s’ils sont utiles comme moyens de légitimation, le respect du droit international et la caution des Nations Unies, garantes de la «légalité internationale», passent au second plan, derrière cet objectif.

Cette rationalité sera exposée de manière très explicite après les attentats du 11 septembre : dans son discours prononcé le 20 septembre devant le Congrès, G. W. Bush annonçait le début de la «guerre contre la terreur», en invitant les autres pays à rejoindre cette croisade contre le «mal» (27). Bien que les frappes aériennes sur l’Afghanistan puis l’intervention terrestre aient été effectuées sans l’accord préalable du Conseil de sécurité, les Etats Unis pourront s’appuyer sur les résolutions 1 368 et 1 373 précitées, appe lant à combattre la menace terroriste «par tous les moyens» et reconnaissant le droit des Etats à la «légitime défense», et ils obtiendront ultérieurement l’adoption de résolutions appuyant leur action – une force de sécurité internationale étant mandatée par les Nations Unies : la puissance américaine apparaît ainsi, au prix de quelque artifice, mise au service de l’Etat de droit international. Il n’en ira plus de même avec l’intervention en Iraq, pour laquelle les Etats-Unis ne parviendront pas à obtenir l’aval du Conseil de sécurité : ce n’est que dans un second temps et au terme de difficiles négo ciations autour de résolutions successives (1 472 du 28 mars, 1 483 du 22 mai, 1 500 du 14 août et 1 511 du 16 octobre) qu’une «régularisation» sera opérée, la force d’occupation devenant «multinationale» et autorisée par le Conseil de sécurité.

Avec l’intervention en Iraq, les Etats-Unis ont ainsi opté pour un unila téralisme qui les conduit à engager les actions qu’ils jugent nécessaires, sans se laisser arrêter par les réserves ou l’opposition de la communauté inter nationale. Néanmoins, ils n’ont pu s’abstenir de tenter de légitimer cette stratégie au regard du droit international : la Stratégie nationale de sécurité présentée en septembre 2002 par G. W. Bush est sous-tendue par l’idée que, face à une «menace imminente» et «afin de parer ou d’empêcher de tels actes hostiles de nos adversaires», les Etats-Unis sont fondés à agir «de manière préemptive»; l’administration américaine se réfère ainsi à la doctrine de la «légitime défense», admise par le droit international, mais en la concevant de manière très extensive. Si cette inflexion n’est pas récusée par certains (28), elle ne ferait pour d’autres que donner une apparence de légitimité à des actions relevant en fait de la «guerre préventive» (29) et conduirait à une extension redoutable du droit de recourir à la guerre (30); la contradiction entre Etat de droit et logique de puissance ressort ici en pleine lumière.

Même si les difficultés rencontrées depuis lors ont conduit les Etats-Unis à rechercher l’appui de la communauté internationale, la politique étran gère américaine apparaît irréductible à la logique de l’Etat de droit inter national et, dans une large mesure, contraire à elle : l’opposition résolue à la mise en place de la Cour pénale internationale et les efforts déployés pour que les ressortissants américains soient exemptés de toute poursuite devant elle (31), les réticences manifestées vis-à-vis des juridictions et des organisa tions internationales, le refus de ratifier le Protocole de Kyoto révèlent la profonde ambivalence des Etats-Unis vis-à-vis de l’ordre juridique international; tout se passe comme s’ils tendaient à faire un usage pure ment instrumental des institutions internationales, selon qu’ils y trouvent ou non, un appui (32) – l’ONU étant notamment conçue comme un «instrument utilisable à la carte» et non comme «le lieu d’élaboration d’une loi internationale s’appliquant à tous» (33).

Une opposition existerait ainsi entre les Etats européens, vivant dans un «paradis post-moderne», reposant sur le rejet de la force et privilégiant le droit, et les Etats-Unis, qui cumulent les différentes ressources de la puis sance (34) et n’hésitent pas à s’affranchir, si besoin est, des contraintes de l’Etat de droit international : si les premiers ont tenu à abandonner «le monde anarchique de Hobbes pour entrer dans l’univers kantien de la paix éternelle», c’est cependant parce qu’ils bénéficient du «parapluie de la puis sance américaine» (35); l’Etat de droit international serait donc frappé d’une faiblesse congénitale puisque reposant en fin de compte sur la puis sance.

* * *

Si la logique de l’Etat de droit a d’évidentes implications sur les relations internationales, c’est donc au prix de fortes tensions : la pacification des relations internationales qu’elle postule implique en effet une transforma tion en profondeur des principes d’organisation interne des Etats; mais cette transformation passe elle-même par un processus d’imposition, qui révèle l’existence de rapports de domination, prenant parfois la forme d’une contrainte plus directe et plus brutale. L’Etat de droit tend alors à devenir moins la garantie du bon usage de la force, que le principe servant à légi timer son exercice. Cette tension ne saurait surprendre : si elle contribue à normaliser les interactions sociales et politiques, la norme juridique est, dans le même temps, l’expression de certaines valeurs et le produit de rap ports de force; les potentialités contradictoires du thème de l’Etat de droit dans les relations internationales ne sont ainsi que le reflet de l’ambivalence inhérente au droit.  »

Jacques Chevalier, État de Droit et Relations Internationales

« Wassim Nasr, sur France 24, décrit des situations ubuesques dans la Syrie post-Assad.

« Les drames individuels et familiaux

L’allégorie de cette Syrie est un enfant ouvrier d’Alep qui porte une poubelle plus lourde que lui au milieu des décombres, avant de sauter sur une mine (dont il réchappera blessé). Un homme raconte l’horreur de la trahison intime : son cousin, soldat de Bachar, monnayait de fausses informations à la famille sur un frère arrêté en 2012. À la chute du régime, ils découvrent que ce cousin « informateur » était en réalité mort depuis 2013. Dans une même famille, le mensonge et l’allégeance aux deux camps ont fracturé les lignées.

Le contexte d’Alep

À Alep, les quartiers autrefois repris en 2016 par les Gardiens de la Révolution iraniens et les Russes voient aujourd’hui un retournement total. Des milices sunnites loyalistes (comme la brigade Al-Baqir) ont « tourné casaque » grâce à l’influence des chefs de clans. Ceux qui ont contrôlé la région sous le régime sont aujourd’hui effrayés par les représailles. Ils se réfugient derrière des figures d’autorité qui assurent le calme activement en punissant les vendettas. On voit des chefs de sécurité, anciens rebelles d’Idleb, emprisonner leurs propres compagnons d’armes parce qu’ils ont tiré sur d’anciens voisins pro-Assad : la loi doit primer sur la rancœur.

Un paysage de désolation

Tout cela se déroule au milieu des ruines et des « bâtiments-livres » écrasés sur eux-mêmes, où des cadavres sont encore emprisonnés sous les décombres depuis des années. La reconstruction est entravée par des problèmes fonciers inextricables (titres falsifiés) et des montagnes de gravats délaissées par l’ancien régime. Chacun s’active pour assurer la sécurité des populations affolées dans un entre-deux où des quartiers rénovés aux loyers exorbitants jouxtent des zones de destruction totale.

L’effort de stabilisation par les clans

L’importance est de canaliser les forces des clans pour éviter une explosion sociale. À Homs, après le meurtre d’un couple de bédouins sunnites qui risquait d’embraser les tensions confessionnelles avec les Alaouites, le Bureau des clans a imposé la patience et la retenue. En convainquant les tribus d’attendre les conclusions de l’enquête (qui prouvera un crime crapuleux et non politique), ils ont évité un massacre. C’est le passage de l’effervescence pulsionnelle à l’anticipation raisonnée des conséquences.

Les bureaux de réconciliation des clans

Ces bureaux, nés à Idleb en 2019, sont devenus une véritable « fabrique de réconciliation » déployée sur tout le territoire. Ils œuvrent à prévenir les vendettas entre communautés et à gérer des dossiers explosifs comme celui d’Afrine : le nouveau pouvoir y ordonne aux déplacés arabes de rendre leurs maisons aux propriétaires kurdes et de retourner sous des tentes pour rétablir la justice foncière, au risque de mécontenter leur propre base.

La canalisation de la majorité sunnite

Contenir les clans sunnites évite les mobilisations chaotiques. Le pouvoir cherche à vider les forces kurdes (FDS) de leurs combattants arabes en jouant sur les liens tribaux et les intérêts financiers (la paye). L’enjeu est de ramener ces forces vers un pouvoir central modéré pour éviter le clientélisme confessionnel (modèle libanais ou irakien). Comme lors du défilé du 8 décembre 2025 à Alep, le pouvoir sait que les allégeances sont fragiles : beaucoup de ceux qui célèbrent aujourd’hui étaient du côté du régime hier. La stabilité dépend de la capacité à contenter cette majorité par la raison plutôt que par la force. » »

 » Retranscription mot à mot de l’entretien entre la journaliste de France 24 et Wassim Nasr, depuis l’introduction jusqu’à la fin de l’intervention.  »

Journaliste : Nous partons à présent en Syrie. La Syrie peut-elle se sauver d’elle-même, de ses fantômes, de ses désirs de vengeance ? Depuis la chute d’Assad, les grands médias se focalisent sur les massacres, les affrontements, les exactions entre communautés et clans, mais le véritable défi est peut-être ailleurs : dans la majorité sunnite. C’est elle qui détiendrait les clés de la stabilité du nouveau pays, et c’est l’idée que vous défendez, Wassim Nasr. Bonjour.

Wassim Nasr : Bonjour.

Journaliste : Vous revenez de Syrie, vous nous proposez un nouveau carnet de route à Alep, Hama, Damas, Idleb. Idleb, ville matrice du nouvel État. Toute la nation syrienne est engagée dans un chemin sinueux vers la réconciliation. On va d’abord regarder cette image que vous nous avez ramenée et qui est très parlante : celle d’un petit garçon… on va la voir dans un instant, qui peine à porter une poubelle jusqu’à la benne. Derrière lui, des maisons qui sont en rénovation dans un quartier en ruine. Image tournée à Alep, donc. Et vous, vous y voyez une allégorie de la nouvelle Syrie ?

Wassim Nasr : Oui, effectivement, parce qu’on voit ce petit… ce petit garçon porter le poids de cette poubelle qui est peut-être… qui pèse plus que lui, et avancer pas à pas. Donc c’est une sorte d’allégorie des problèmes auxquels font face les Syriens aujourd’hui. Donc on passe d’un problème à un autre, d’un problème à un autre, et puis une fois arrivé à la benne, il se rend compte aussi de l’ampleur de ce qui reste à faire en termes de destruction, en termes de… C’est le début d’une reconstruction. Et là, ce qu’on voit derrière la benne, en fait, cet immeuble complètement écrasé sur lui-même, moi on m’a dit sur place : « On va venir dans le quartier, il y a beaucoup de livres », parce que ça ressemble à un livre. Sauf que dans ces bâtiments écrasés, il y a encore des cadavres. Il y a encore des gens qui sont morts durant toutes les années de guerre et qui n’ont jamais pu être récupérés. Donc pour moi, ces images-là représentent quand même le chemin qui reste à parcourir pour la Syrie et les Syriens.

Journaliste : Voilà. Comment écarter les rancœurs et unifier le pays ? Le président a pris conscience de l’enjeu de la réconciliation, de l’unité, avec la création du Bureau des tribus et des clans. On reste à Alep. C’est là où commence votre carnet de route. Ville martyre de la guerre civile, elle fut l’une des premières à tomber en décembre 2024. Une rapidité, une facilité, Wassim, qui s’explique par des changements d’allégeance dans la ville, et aujourd’hui ça conduit à un besoin de réconciliation ?

Wassim Nasr : Bien sûr, effectivement. Et donc j’ai tenu à visiter les anciens fronts de 2016 en allant dans la ville. Et sur le chemin, donc d’abord avant d’arriver sur le front de Aziza, donc qui est au sud de la ville, au sud de la ville d’Alep… donc mon accompagnateur, on discutait et il m’a dit : « En fait, moi j’ai… j’ai failli tuer mon cousin. » J’ai dit : « Mais pourquoi ça ? » Il me dit : « Parce que mon cousin était dans l’armée syrienne et moi-même j’ai un frère qui a été arrêté pendant les manifestations en 2012. Et le fait que mon cousin soit dans l’armée, il laissait entendre à ma famille qu’il pouvait avoir des informations sur son cousin moyennant argent. » Sauf qu’à la libération, donc à la chute d’Assad, ils se sont rendus compte que ce cousin était mort depuis 2013. Et donc là on est dans la même famille, hein. Et donc vous imaginez l’ampleur de ce que… de ce que… de ce que ça représente pour les Syriens en général.

Là, c’est le front de Aziza. C’est le front où les Russes ont frappé pour la première fois en 2015, donc l’intervention en Syrie. Pourquoi c’est intéressant ? Parce que sur ce même front, les gens du même clan, donc des deux quartiers qu’on a vus sur la carte, qui sont… c’est le clan des Bagara, donc tous les deux sunnites, se sont affrontés. Les uns du côté du régime et les autres du côté des rebelles. Pourquoi aussi c’est important ? Parce que c’est ce front-là qui était la dernière poche, disons, avant que la ville ne soit reprise par le régime avec l’effort de guerre des Russes et les Gardiens de la révolution iraniens.

Donc j’ai eu l’occasion… et c’est intéressant parce que c’était la… c’est la première fois qu’on a l’occasion d’aller voir les gens dans ce quartier. Donc dans ce quartier qui est de la brigade Al-Baqir, qui est une brigade donc du clan Bagara mais qui était loyaliste au régime. Donc un accès inédit, j’ai pu visiter. Et en même temps, dès qu’on rentre dans la ville… ça faisait à peine 20 minutes que j’étais en ville, on se pose quelque part, à 50 mètres il y a un enfant ouvrier qui saute sur une mine. Donc un enfant ouvrier de bâtiment qui a suivi un chien, il a sauté sur… il n’est pas mort, il a juste été blessé, mais ça démontre quand même la situation même en ville. C’était le quartier de Hanano.

Donc là, c’est le quartier qu’on appelle Nayrab. Donc c’est le quartier le fief, disons, de la principale milice sunnite qui était pro-Assad. Donc j’ai pu filmer dans ce… dans ce quartier, et on voit quand même ce qu’il y a comme destruction aussi, même dans ce quartier. Donc c’est des quartiers qui ont été repris par l’armée avec l’effort de certains de ses habitants, l’armée d’Assad, mais qui ont été délaissés depuis 2016. Ce qui explique aussi le retournement qu’il y a en 2024. Donc l’actuel chef du Bureau des clans, Jihad Essair, a réussi à retourner donc les membres de son clan encore une fois, mais qui étaient du côté… qui étaient du côté d’Assad. Donc et c’est pas… c’est pas n’importe qui, ils étaient même financés par les Gardiens de la révolution, pour dire l’ampleur.

Donc là on rentre dans leur… dans leur QG. Donc premier accès intéressant. Et on va voir, donc c’est ici même par exemple que Qassem Soleimani, qui était le commandant de la force Al-Qods, venait donner des prêches pour embrigader… embrigader les gens. Donc ce n’est pas rien. Et après, une fois ayant visité ça, on va voir, ils ont réussi par exemple à maintenir un haras de chevaux pur-sang. Et donc c’est quand même… en Syrie, au milieu des ruines. Et donc pourquoi ? Parce que chez les tribus arabes, c’est un signe de puissance. Donc ils ont réussi à garder ce haras, mais en même temps ils ont été obligés de rendre tout le reste aux rebelles, aux familles des rebelles qui sont revenus dans le quartier. Donc il y a un statu quo assez précaire où, par exemple, un des représentants de la famille m’a dit : « Si moi je quitte ma chaise au milieu du quartier, le quartier va se vider parce que les gens vont avoir peur des… quoi ?… des représailles. »

Mais en même temps, donc là on est dans un autre quartier, le quartier de Salhin qu’on voit… qu’on voit à l’image. J’ai eu l’occasion ici d’assister à une réconciliation, donc entre un… un membre des forces de la sécurité qui est revenu depuis Idleb (il était déplacé à Idleb), il revient dans son quartier, il recroise ses voisins qui étaient pro-Assad, et après une embrouille, disons, très très banale, il y a failli avoir mort d’homme. Donc à ce moment-là, je vais dans le… j’arrive à assister à la réconciliation au commissariat du quartier, et là je découvre que son frère aussi… donc c’est des anecdotes mais qui racontent la complexité des choses, en fait, bien au-delà du politique, le quotidien des gens. Donc le frère de ce membre des forces de sécurité était emprisonné depuis 10 jours parce qu’il a tiré sur ses anciens voisins qui étaient pro-Assad. Et je découvre là que la réconciliation se fait avec le… un chef de clan, et que des garanties ont été données. Sauf que c’est pas judiciarisé. Et donc la personne à la tête de la sécurité au commissariat, il dit : « Ça me fait mal au cœur de te mettre en prison pendant 10 jours parce qu’on est compagnons d’armes, mais là c’est toi qui es fautif. » Donc ça démontre à quel point tout ça est très précaire et très volatile.

On va voir des photos aussi de l’équipe de sécurité d’Alep que j’ai pu… dont j’ai pu rencontrer quelques-uns. Donc sur ces photos-là, on voit Abou Omar, donc à gauche, et au milieu c’est le chef de la sécurité d’Alep, le colonel Abdel Manem. Et là, on les avait vus pendant une négociation avec le YPG kurde avant la prise des quartiers kurdes…

Journaliste : Exactement.

Wassim Nasr : …et la deuxième photo, c’est eux-mêmes, les mêmes dans le quartier kurde. Donc pourquoi je montre cette photo ? Parce que ce sont des compagnons d’armes depuis Idleb et depuis la rébellion, et chacun a un poste aujourd’hui. Donc le colonel, le chef de la sécurité, Abou Omar a un autre poste dans les renseignements, un autre qu’on voit à côté d’eux, il a le volet trafic d’êtres humains (donc qui comprend la prostitution et cetera). Donc ils apprennent à gérer tout ça et ils sont tout le temps ensemble. Ça veut dire qu’au moindre problème intrafamilial, c’est eux qui interviennent, et au problème de négociation avec les factions kurdes, c’est aussi eux qui interviennent. Donc ça démontre aussi à quel point les gens sont impliqués dans tous les détails. Ce sont les mêmes gens qui sont impliqués là-dedans, des gens de confiance, disons, entre eux.

Il y a aussi un autre problème qui se pose à Alep, c’est le problème foncier. Et là, on va regarder… on va voir les images. C’est que vous imaginez que tous ces… tous ces bâtiments appartenaient à des gens et que pendant plusieurs années, il y a plusieurs biens qui ont été vendus, revendus, et il y a beaucoup de falsifications. Donc les gens, avant de revenir chez eux, ils doivent prouver… et avoir les moyens de déblayer et d’enlever les gravats. Donc c’est mission impossible, quoi. C’est mission impossible. Petit détail par exemple : entre 2016 et 2024, même dans les quartiers qui étaient comptés parmi les quartiers loyalistes, le gravat n’a pas été enlevé. Donc ce sont les rebelles qui sont venus derrière enlever le… le gravat. Ce même problème se pose dans les vieux quartiers d’Alep. On va s’arrêter là avec Alep.

Donc le quartier… ça c’est la maison par exemple du chef de clan de Harbach, vous voyez ? Donc celui qui a négocié aussi… qui négociait avec les Kurdes, qui a négocié aussi le retournement de veste de… de la milice qu’on vient de décrire. Et donc les vieux quartiers… si on peut voir les vieux quartiers d’Alep, le problème est encore plus complexe. Là, ça c’est le vieux… c’est le vieux souk… souk de coton, complètement détruit. Complètement détruit. À une rue plus loin, il y a une autre partie du marché qui est complètement rénovée. Donc on va la voir. Et c’est un peu… ça résume un peu la situation à Alep : on a des rues qui sont complètement vivables, disons, avec des loyers énormes, et des endroits complètement désolés.

Journaliste : Ah oui, un entre-deux. On va partir dans la capitale maintenant, à Damas. Et là-bas, vous y avez vu que les autorités, finalement, mobilisent leurs représentants les plus pédagogiques, les plus convaincants. Il faut rassurer les notables dans la capitale, les convaincre d’être derrière l’État et de se réconcilier, quoi ?

Wassim Nasr : Exactement. Donc en route vers Damas, on constate aussi que la… la destruction et la désolation sont toujours les mêmes depuis un an, parce que les sanctions viennent d’être levées donc rien n’a été encore fait en termes de de reconstruction. Voilà quelques images sur l’arrivée de Damas qui n’a pas changé d’un iota depuis un an.

Journaliste : Et donc là… vous aviez les mêmes images il y a un an, je crois ?

Wassim Nasr : Exactement. Et donc là, j’ai pu assister à une réunion très importante de plusieurs chefs de clan en présence du conseiller à la présidence. Là, voilà, on me voit même sur les… sur les images. Et là, il y avait plusieurs messages, mais trois messages très importants : c’est que le chef… le conseiller à la présidence, son premier message était de dire aux chefs de clan : « On n’est pas là pour vous remplacer », hein, parce qu’il faut pas qu’ils aient peur ou qu’ils se sentent convoqués ou conviés ou obligés à faire quoi que ce soit. Il fallait les convaincre.

Deuxième message : il leur expliquait c’est quoi l’importance de pardonner et tourner la page en rapport à quoi ? Avec les milices par exemple qui étaient loyalistes à Assad, parce qu’il y en avait d’autres ailleurs en Syrie. Il a dit : « On a besoin de tout le monde, il faut pas que nos forces vives aillent ailleurs. » Donc ailleurs chez les djihadistes, chez les Kurdes ou autres.

Et troisième message, c’est : « Arrêtez les mobilisations, disons, chaotiques comme on a vu à Soueïda vis-à-vis des Druses ou comme on a vu par exemple sur la côte. » Donc ils essayent de… de contenir ou de canaliser plutôt les forces des clans pour stabiliser le pays.

Journaliste : Vous nous emmenez à présent à Hama… puisque là-bas aussi ce Bureau des clans a aussi son antenne régionale. Et là-bas, il a fallu calmer les tensions après une vague de violence qui s’est arrêtée à temps ?

Wassim Nasr : Exactement. Donc une vague de violence après le meurtre d’un couple de bédouins sunnites qui a été maquillé en crime confessionnel. Et là, le conseiller à la présidence a été dépêché à Homs avec plusieurs représentants pour dire aux gens : « Attendez de voir qu’est-ce que l’enquête va nous amener avant de décider de vous venger. » Par ailleurs, on va l’entendre…

(Séquence audio en arabe du conseiller s’adressant aux clans)

Wassim Nasr : Donc là, ce qui a été fait, c’est que lui-même et plusieurs représentants des clans sont allés convaincre les clans de Homs d’attendre l’enquête, parce que quand même ils avaient déferlé sur les quartiers alaouites de Homs. Il y a eu plusieurs voitures brûlées, des magasins brûlés. Il n’y a pas eu mort d’homme. Le fait de les avoir convaincus d’attendre a prouvé que le crime était crapuleux. Et donc ça, c’était l’épreuve du feu de ce nouveau, disons, Bureau des clans, et ça a bien sûr des conséquences heureuses pour les populations.

Journaliste : Dernière étape, Idleb. Là-bas, on connaît bien finalement le fait de résoudre les tensions entre factions et de ramener le calme puisque la ville a été administrée pendant plusieurs années par HTS. Le Bureau des tribus et des clans, ça part de là ou pas ?

Wassim Nasr : Exactement, ça part de là parce que ça a été formé au début, en 2019, pour régler les tensions intrafactionnelles après la perte d’Alep par la rébellion. Et puis en même temps, leur rôle était aussi, disons, de… de rapprocher HTS du facteur clanique, donc du facteur tribal pour consolider le pouvoir du Gouvernement de salut à Idleb. Donc ce qui est intéressant, c’est que ce sont des gens de ce Bureau donc qui ont été dispatchés maintenant dans les autres bureaux. Voilà, donc c’était… c’est vraiment le noyau dur.

Et ce qui est intéressant à Idleb, c’est que les dossiers les plus durs demeurent aussi à Idleb, parce que par exemple tous les déplacés des zones toujours contrôlées par les… par les factions kurdes ne sont pas rentrés chez eux et ils attendent de rentrer chez eux. Exemple très concret : ils occupaient des habitations à Afrine par exemple, qui est une zone kurde. Le nouveau pouvoir leur a dit de quitter ces habitations pour aller vivre dans des camps en attendant de retourner dans leur village. Pourquoi ? Parce que les Kurdes originaires d’Afrine, on leur a rendu leurs biens. Et donc là, ils sont dans une situation où ils doivent contenter ces populations de l’Est pour qu’elles restent du côté du pouvoir et qu’elles ne constituent pas un vivier, que ça soit pour les djihadistes ou un vivier, disons, de perturbation de la marche en cours. Juste à titre d’exemple aussi : par exemple, les habitants ou djihadistes dans la zone d’Afrine étaient sommés aussi de quitter les habitations des Kurdes. Ils l’ont fait, et maintenant ils vivent dans des tentes. Mais on ne peut pas demander à des Syriens qui attendent de rentrer chez eux dans l’Est aussi de continuer à vivre dans des tentes alors que tout le pays est en mouvement aujourd’hui. Donc c’est un petit exemple des défis aussi qui sont posés toujours pour les nouvelles autorités à Idleb qui, comme vous l’avez très bien rappelé tout à l’heure, d’où tout est parti finalement.

Journaliste : Conclusion, Wassim. Cette « fabrique » en quelque sorte de la réconciliation, est-ce qu’elle peut aboutir, un an après la chute d’Assad ? Est-ce que ses efforts peuvent payer ?

Wassim Nasr : En tout cas, c’est la volonté des nouvelles autorités et c’est la raison d’être même de la formation ou de la création de ce Bureau des clans. Ils savent très bien que contenir ou canaliser les clans sunnites ferait une bonne partie du job, disons, par rapport à ça, parce que ça éviterait toute mobilisation chaotique. Ça éviterait aussi que des membres de ces clans aillent que ça soit chez les djihadistes ou chez les factions kurdes avec lesquelles ils sont en train de négocier. Les facteurs sont aussi importants : s’ils veulent récupérer l’Est, ils voudraient aussi vider les Forces Démocratiques Syriennes à commandement kurde de leur composante arabe, comme ils ont fait retourner les gens à Alep. Et retourner encore une fois les gens à Alep avec les derniers combats dans les quartiers kurdes, parce qu’on ne l’a pas dit, mais ce même clan avait des gens dans les quartiers kurdes d’Alep qu’il a retournés contre le YPG. Donc ils essayent… là on voit par exemple Alep qui est la mobilisation pendant le… le jour… la journée du 8 décembre, les gens étaient dans la rue… c’est le défilé militaire qu’il y a eu le 8 décembre.

Journaliste : C’est les un an de la chute de… ?

Wassim Nasr : Exactement. Et la petite… pour la petite anecdote, les gens avec qui j’étais, ils m’ont dit : « Bon, avant la prise d’Alep, une bonne partie de ces gens-là était plutôt du côté de l’ancien régime. » Donc les gens s’accommodent du nouveau pouvoir, mais le nouveau pouvoir reste conscient quand même que tout ça est très, très fragile et que l’enjeu qu’il a avec la majorité — ça veut dire la contenter, les promesses qu’il peut faire aux clans, parce qu’évidemment il y a le politique mais les intérêts mercantiles c’est beaucoup — aujourd’hui des combattants arabes dans les rangs du YPG commandés par les… par les Kurdes sont là pour la paye. Et donc comment contenter les gens sans tomber dans le clientélisme et sans tomber dans un partage du pouvoir par clan ou par confession comme en Irak ou comme au Liban, est le grand défi. Encore une fois, comme on l’a dit en début de… de propos, on pense toujours au conflit avec les minorités religieuses, ethniques, mais résoudre ou panser les plaies des frictions au sein de la majorité sunnite, c’est ça l’enjeu aujourd’hui le plus important pour stabiliser le pays.

Journaliste : Syrie : les clans sunnites, clé de la stabilisation du pays pour le nouveau pouvoir. C’est aussi à retrouver sur france24.com ou à revoir sur notre site en vidéo. Merci beaucoup, Wassim. »

« Dans la grande France coloniale, il n’y a ni peuples à affranchir ni discriminations raciales à abolir. Il y a des populations qui sentent Français et qui veulent prendre, et à qui la France veut donner, une part de plus en plus large dans la vie et les institutions démocratiques de la communauté française. »

René Pleven, Commissaire aux Colonies, Actes officiels de la Conférence africaine française (publiés en 1945, disponibles sur Gallica/BnF)

« La nouvelle religion, le bouddhisme, se propagea rapidement, et le secret de son succès consistait en ce qu’elle annonçait le salut au peuple, sans distinction de castes, ni de races. En outre, elle disait que ce salut pouvait être alteint rien que par la conduite de l’homme, sans l’intervention de dieux quelconques. Elle niait ainsi et l’influence des dieux, et l’existence d’une caste intermédiaire entre ces derniers et ces hommes . D’après le bouddhisme, tous les péchés, les malheurs et le salut étaient les conséquences des actes passés, présents et à venir de l’homme lui-même. L’existence était considérée comme une épreuve. Tous les hommes, égaux en principe, étaient appelés, selon leur mérite moral, à atteindre le même salut, et à s’élever par les mêmes voies jusqu’à la délivrance, qui les arracherait à la douleur, et les ferait sortir d’une manière définitive du cercle fatal et incessant des transmigrations. De là, pour eux, le devoir de se traiter en frèreş, avec une mutuelle bienveillance, de ne commettre aucune action répréhensible, de pratiquer la vertu, de maitriser entièrement leurs penchants, d’employer, en un mot, tous leurs efforts pour arriver à la perfection morale et intellectuelle que résume le terme de bodhî ( intelligence suprême). Ceux qui menaient une vie conforme à cette doctrine, aux préceptes de la loi éternelle, devenaient Bouddha, et parvenaient, à leur mort, à plonger leur âme dans l’âme universelle, dans le Nirvana, but final de toutes les vertus, suivant la théorie bouddhiste. « 

Le Brahamisme, Revue des religions, 1892

« Les protagonistes :

  • Racem : L’interviewer (fondateur de Legal Place).
  • Antony : L’invité (Ancien membre du GIGN, spécialiste en négociation et intervention).

Dialogue de l’interview : La Psychologie GIGN

Racem : « C’est toujours impressionnant pour nous de l’extérieur, les forces spéciales ça nourrit beaucoup de fantasmes. On a bien sûr les images des films et cetera. La réalité, est-ce qu’elle est très différente de ce qu’on connaît ? Parce que c’est beaucoup, beaucoup d’entraînement, peu de présence sur le terrain, ou c’est beaucoup d’opérations ? Comment tu occupais ton temps, en fait, dans les GG ?

Antony : Euh, je l’occupais bien. Je l’occupais de manière assez dense. Euh, oui, c’est assez proche de ce qu’on voit. Les différences, c’est que des fois c’est pire que ce qu’on montre. Euh, c’est plus intense. On a des images d’Épinal de ce que sont les forces spéciales. Elles n’ont pas toutes exactement les mêmes missions. D’ailleurs, il y a des puristes qui nous regardent qui vont dire : « Le GIGN, ce ne sont pas les forces spéciales ». Les forces spéciales sont du Commandement des Opérations Spéciales (COS), et donc c’est le 1er RPIMA, les commandos Hubert, ainsi de suite. Effectivement, le GIGN est une unité spéciale. C’est un mot galvaudé quand on dit « forces spéciales » parce que c’est au vu de ses missions d’antiterrorisme et de criminalité organisée qu’on lui attribue ce nom-là, ce qualificatif.

Les… par contre, effectivement, il y a quelques forces spéciales qui ne sont pas tout le temps occupées, qui s’entraînent beaucoup. Ce n’est pas le cas du GIGN. Le GIGN, malheureusement — mais fort heureusement pour ceux qui l’ont intégré — est archi occupé. Ce sont des centaines, voire parfois des milliers de missions par an si on prend toutes les antennes régionales et outre-mer. Et ça va de la filature, de la pose de caméra, de micro, en passant par des arrestations musclées de gofast ou de trafiquants d’armes, jusqu’à des schizophrènes forcenés, des attaques terroristes et ainsi de suite. C’est un quotidien qui est très, très bien rempli, tant sur l’entraînement que pour les missions.

Racem : Au début de la sélection, on va venir te tester physiquement pour voir si tu as le minimum requis pour vivre les expériences qu’on va devoir te faire traverser. Et ensuite, dans une deuxième phase de test, une fois qu’on a écrémé les quelques-uns, quelques-unes qui avaient la capacité physique d’encaisser la dureté de l’entraînement, on commence à venir les triturer, ou les tester, ou les mettre à l’épreuve mentalement ? Avec le sommeil, avec l’eau froide, avec les blessures, avec le manque de nourriture et ainsi de suite, et les pressions psychologiques ?

Antony : Et ça, c’est ce que tu vas vivre dans ta carrière au GIGN parce que tu vas t’apercevoir que le matériel est très lourd, que parfois il faut tenir longtemps, qu’il faut tenir dans l’eau froide, qu’il faut tenir dans des chaleurs pas possibles en fonction des pays dans lesquels tu interviens — parce que le GG intervient aussi à l’étranger — et ça va influer sur ton mental. Est-ce qu’à un moment donné tu as la capacité psychologique, émotionnelle, d’endurer des longues missions difficiles, coupées des autres, avec des pressions parfois insoutenables, avec des vies en jeu ? Et donc en fait, tu reproduis en mission ce qu’on t’a fait étrenner à l’entraînement.

Racem : Ok. Et donc ça veut dire que dans la sélection, il y a des épreuves qui sont psychologiques ? Même si c’est physique, il y a une composante physique… Et j’avais regardé, j’avais lu que dans la sélection des forces de ce type-là, des unités spéciales, on cherchait des gens équilibrés psychologiquement, stables, qui parfois ont des enfants. C’est quoi le rapport entre avoir des enfants et la solidité ?

Antony : Ben en fait, l’idée c’est de se dire : il faut qu’on ait des gens suffisamment stables émotionnellement, suffisamment matures. C’est ce qui fait, par exemple, qu’au GIGN il faut avoir 24 ans minimum pour pouvoir rentrer. Et en même temps, il y a un espèce d’agglomérat de profils de personnalité où la typicité des gens qui rentrent, c’est : tu es assez stable émotionnellement, tu as une structure de personnalité, de famille, de couple qui fait que, bah, tu n’es pas un « petit foufou » et que tu as envie de rentrer à la maison le soir, que tu es capable de prendre des décisions sous pression… et en même temps, tu es assez fou et complètement barré pour faire des trucs qui ne sont pas entendables par le commun des mortels. C’est-à-dire : il y a un mec qui m’attend avec un flingue derrière la porte et je vais quand même aller le chercher. Donc il faut cet agglomérat de micro-folie et de grande stabilité émotionnelle pour arriver à faire ce truc.

Racem : C’est un équilibre dur quand même, hein !

Antony : C’est pour ça que la sélection est compliquée. C’est parce qu’en fait, on ne crée pas ça chez les gens, on le trouve chez les gens. Pour moi, le GIGN, ce n’est pas un truc sur lequel on force pour rentrer, mais c’est un espèce de tamis au travers duquel on essaie de passer les grains les plus fins jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’à la fin il en reste quelques-uns seulement. Et c’est ça : tu passes les épreuves du GIGN pour faire en sorte qu’on puisse trouver ou révéler chez toi l’aptitude sur laquelle on va s’appuyer pour t’apporter des compétences techniques et parfois physiques.

Racem : Ça me rappelle juste le test de West Point, qui est un test très connu parce que c’est sur une longue durée. Ils n’ont jamais compris… ils savent que c’est un très bon test pour sélectionner, comme tu dis, les personnalités adaptées à ça, mais ils ne savent pas prédire à l’avance qui va le gagner ce test. Il y a quelqu’un qui a écrit un livre qui s’appelle Grit, peut-être que tu connais ? Et The Grit, en fait, elle a réussi à faire un test qui anticipait très bien ceux qui allaient réussir. Et la seule chose qui comptait, c’était la ténacité, quoi. Elle marche aussi dans un contexte entrepreneurial, si tu fais une thèse, tu fais de la recherche… finalement cette ténacité-là, elle est un point commun entre beaucoup de choses où tu peux être très « smart » et ne pas avoir cette ténacité. Tu peux être très costaud et ne pas l’avoir.

Antony : Ouais. Le principe… alors c’est vrai qu’effectivement, les aptitudes physiques ne sont pas du tout révélatrices du potentiel mental. Ce qui crée une difficulté à la prédiction avec une grande précision, c’est qu’à un moment donné, on a assez peu de gens qui finissent, et donc on a du mal à trouver un facteur « fil rouge » entre ces gens-là. C’est intéressant de venir regarder sous différents angles, mais la ténacité, la résilience, sont des choses qui viennent être vécues ou découvertes rarement, parfois dans certains moments de vie. Moi, j’avais l’habitude de dire, quand sur certaines sessions je sélectionnais les candidats, d’essayer de faire des prédictions sur du profilage, sur la réussite ou pas à certaines épreuves… et en fait l’idée, c’est de laisser sa chance au produit systématiquement parce qu’on peut être surpris. À chaque épreuve, bah, c’est une occasion nouvelle de se découvrir et d’aller dans une zone dans laquelle on ne se connaît pas soi-même. Cette sélection du GIGN, elle permet de découvrir les gens, mais elle permet aussi aux gens de se découvrir eux-mêmes.

Racem : Et toi, ça t’est arrivé de dire : « Ce gars-là, jamais il va le passer, je le vois », et il te surprend ? C’est le survivant du test ?

Antony : Alors, on arrive assez vite à détecter, ok, parmi les candidats et les candidates, quels sont ou qui sont ceux qui ne vont pas arriver au bout. Par contre, parmi ceux qui passent les étapes, c’est assez difficile parce qu’il peut se passer tellement de choses. « Euh, je me suis blessé », « Je supporte pas très bien le froid », ou dès que je manque de sommeil, bah ça altère vraiment… c’est genre un coefficient, comme à la fac, hein ! Il y a un coefficient perturbateur de ça chez moi, dans mon profil de personnalité, qui fait que bah, ça me déstabilise là où on n’aurait pas pu le voir arriver. En fait, l’idée c’est de faire passer une batterie de tests, de filtres et d’épreuves aux gens pour se dire : « Ok, ceux-là, celles-là ont le minimum requis pour rentrer dans cette unité ». Et ensuite, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. On veut juste savoir comment est-ce qu’ils vont réagir quand ça va merder. Parce que des gens parfaits, il n’y en a pas sur cette planète. Et qu’en gros, ben, on veut savoir comment tu réagis quand tu es en stress, comment tu réagis quand tu as froid, quand ça dure trop longtemps… et ça nous va, en fait.

Racem : Et tu es passé à la partie négociation. Comment ça se fait que c’est les mêmes… le même groupe finalement qui fait à la fois des opérations de surveillance, d’arrestations musclées et cetera, et qui fait aussi un truc très mental et différent qui est la négo ? C’est des équipes différentes ou alors ?

Antony : En fait au GIGN, tu as trois grandes forces, quatre… Tu as la Force Intervention (FI), qui est le GIGN que tout le monde connaît : « J’arrête des terroristes, des preneurs d’otage », ainsi de suite. Tu as ensuite une Force Sécurité Protection (FSP) qui protège les ambassadeurs à l’étranger et notamment en Irak, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, dans des pays sympas. Et tu as l’Observation Recherche (FOR) qui fait de la filature, qui pose des micros, des caméras et ainsi de suite. Et tu as également rattaché à la sécurité protection mais au GIGN en général, le GSPR, qui est le Groupe de Sécurité du Président de la République, qui participe pour moitié avec la police à la sécurité du président en place.

À l’intervention de cette unité-là, sont extraits et sélectionnés, parmi les opérateurs des colonnes d’assaut, les négociateurs. C’est un choix coûteux et en même temps raisonné de l’unité. C’est une des seules unités au monde qui a fait ce choix-là. Tu vas dans plein de pays, tu vois les SWAT arriver : le négociateur arrive avec sa bagnole, son parapluie et ses souliers vernis. Tu as plein d’unités où c’est le cas. Le GIGN a fait le choix d’avoir des opérateurs qui sont capables de faire ce que font tous les autres, et à un moment donné, soit de sortir de la colonne d’assaut, soit d’être dans la colonne d’assaut pour connaître en fait les contraintes tactiques et d’être un outil de plus dans la main du chef.

C’est-à-dire que le négociateur va être en capacité de prédire certains fonctionnements et de proposer au chef de préparer une équipe parce que ça va partir en vrille, ou de dire au chef : « Je te propose une diversion pour que tu fasses rentrer une équipe là-bas », ou « Là, moi je pense que c’est mort, il faut qu’on intervienne ». Et donc c’est pour ça qu’il y a vraiment un travail main dans la main et que le négociateur, au même titre qu’un spécialiste explosif, un sniper ou le maître de chien, va être en capacité de proposer, de donner une expertise qui est complètement dans la veine de l’objectif final.

Racem : C’est-à-dire que c’est des gars qui ont fait du combat rapproché, qui savent sniper, et en même temps ils se sont spécialisés dans la négo ? Ils sont intégrés à une unité d’intervention et donc ils peuvent, en pleine intervention, stopper… donc il y a une forte synergie, en fait ?

Antony : Il y a une forte synergie. C’est ce qui fait que des fois on met tout de suite à l’écart les négociateurs pour les laisser seulement à la négociation, mais des fois… ouais, ils sont juste à la négociation et en conseil dans la main du chef. Mais des fois on va se retrouver avec un négociateur dans la colonne d’assaut. Ça rentre dans la maison, ça arrive au fond du couloir, et avant de rentrer la porte, de casser la dernière porte, il va laisser une dernière chance ou tendre une dernière main à la personne pour lui permettre de… parce que l’Américain en souliers vernis, il ne peut pas une fois qu’il… C’est soit il est à l’extérieur et il négocie, soit c’est bon, l’assaut est donné, il ne peut plus intervenir. Au GIGN, la négociation se fait jusqu’à la dernière seconde.

Racem : Donc ça… ok, waouh. Ça veut dire que parmi les mecs qui sont entrés dans ce test-là, on va choisir ceux qui ont une appétence pour ça et on va les spécialiser ?

Antony : C’est la seule spécialité qu’on ne peut pas t’imposer dans l’unité. Ton chef peut te dire, quand tu arrives en section : « Toi tu seras tireur d’élite », « Toi tu seras spécialiste explosif », « Toi tu seras sport de combat ou infiltration spéciale ». Mais les négociateurs doivent faire acte de volontariat pour devenir négociateur. On ne peut pas te forcer à avoir de l’empathie, de l’écoute et de la compréhension.

Racem : Et toi, tu as eu cette décision à un moment, quoi ? C’est ça ?

Antony : À un moment donné, il s’est passé un truc. Une mission où ça a « bippé » la nuit. Je me suis mis derrière mon fusil sniper, j’ai attendu trois-quatre heures, les négociateurs ont fait sortir le mec. Je suis reparti dans ma bagnole à 200 km/h, j’ai retraversé la France, et je me suis dit : « En fait, il me manque un truc. Je voudrais avoir une capacité d’action encore plus grande, un spectre plus large ». Et donc, soit je serai dans l’action principale, soit je serai dans la négociation, mais dans les deux cas je veux faire un truc. Et donc ce n’est pas par volonté de compréhension de l’être humain que j’ai choisi la négociation, mais c’est dans une volonté d’être tout le temps dans une action prépondérante et avoir plus de cartes, plus de champ d’action. Et donc la partie purement ego complétait ça. C’est la capacité à un moment donné d’être et le gardien et l’attaquant en fonction des situations. C’est un peu gourmand, mais c’est une volonté d’être dans l’action principale. Sinon, ça veut dire que tu peux rester longtemps derrière le sniper, il ne se passe rien parce qu’ils ont réussi par la négo de gérer, et toi tu n’as rien fait finalement, quoi.

Racem : C’est ça, exactement. Et après, ça dure longtemps cette spécialisation en interne, ou tant que tu décides de continuer d’avancer, que ça te plaît… ?

Antony : Oui, qu’on estime que tu as les aptitudes pour ça. Tu peux rester 7, 8, 10, 15 ans négociateur.

Racem : Et c’est quoi le… parce qu’il y a beaucoup de choses très, très médiatisées parce que hyper graves, hyper spectaculaires : Charlie Hebdo, le Super U en 2018. Qu’est-ce qu’on ne voit pas ? Il y a beaucoup d’autres cas aussi dangereux mais pas du tout médiatisés ?

Antony : Oui. Toute la partie lorsqu’elle ne concerne pas des VIP ou certaines personnalités. Toute la partie d’enlèvement, d’extorsion de fonds, de prises d’otages familiales. On ne voit pas, nous, finalement… non, des forces qui tirent dans la rue et qui sont maîtrisées ou qui sont neutralisées, tout ça, ça ne sort pas à la télé. Des prises d’otages en prison aussi.

Racem : Waouh. Donc ça arrive des fois, mais il y a plein de fois où c’est passé sous silence. Mais c’est quoi la fréquence pour nous, spectateurs ou juste citoyens ? C’est quoi la fréquence de ces choses-là ? C’est tous les jours ?

Antony : De trop importante.

Racem : Ah oui ? On savait ça, Antony ?

Antony : Ouais, ouais. Tu sais, nous on vit comme s’il n’y avait que 2015 et 2018, tu vois. Ben, ce sont des choses qui ont été médiatisées, qui impactent la France en général. Là, quand il y a une attaque terroriste sur des terrasses à Paris, tout le monde se dit : « Potentiellement, ça peut être sur ma terrasse, de ma ville, ça aurait pu me toucher, toucher mes enfants ». Alors que quand il y a un voisin qui pète un plomb et qui s’en prend à sa famille ou qui tire sur quelqu’un dans la rue, ben il y a ce biais cognitif de proximité qui fait que, bah, c’est loin de moi donc ça ne me touche pas. En fait, ça n’aurait pas pu me toucher parce que c’est une personnalité et ça n’arrivera pas. Alors que c’est possible. On ne se sent pas touché. Dès qu’on médiatise des choses qui pourraient être potentiellement proches de chez moi, ça va m’intéresser. »

«Mais ce n’est pas sans sujet que je m’intéresse à ce qui le regarde; j’y suis obligé par le souvenir de son aïeul Cépion, que j’ai toujours tenu en grande estime comme vous le savez, et qui, selon moi, serait maintenant un des premiers hommes de la république, s’il vivait; et j’ai continuellement devant les yeux Lucullus, ce modèle accompli, à qui les liens de l’amitié et une communauté parfaite de sentiments et de vues m’unissaient si intimement. »

Cicéron

« Je est un autre »

Préface

L’enfant qui arrive à faire cette découverte extraordinaire qui s’exprime en un mot, « j’existe » , pourrait aussitôt ajouter, « mais je n’y suis pour rien ». Le pronom personnel auquel il recoure, le « je », qui précéde ici le verbe « exister », n’est cautionné par aucune initiative qui lui serait propre. Il ne tient rien de soi. En effet, il est entièrement préfabriqué, et il ne subsiste que par la vertu des énergies fournies par l’univers qui le porte. Selon le cours ordinaire des choses, il en restera là, il continuera à dire « je » et « moi », sur un être qu’il subit et avec lequel il s’identifie par une complicité inconsciente, dont les racines sont affectives et passionnelles. Il deviendra homme au sens zoologique en s’attachant âprement à soi, comme le font tous les vivants à quelques espèces qu’ils appartiennent. Sa complexité physique et psychique ne suffira pas à le faire émerger d’un monde instinctif, et à lui assurer une situation transcendante. Et cependant, si l’on tente de l’asservir, si l’on pretend le réduire à un rôle de pure instrument, s’il est soumis à un régime concentrationnaire, s’il est condamné à subir tous les raffinements d’un lavage de cerveau, IL PRENDRA CONSCIENCE DE SA DIGNITÉ COMME DE SON BIEN LE PLUS PRÉCIEUX, à travers l’indignité même des traitements dont il est l’objet. C’est par là que commencera à se faire jour en lui sa dimension proprement humaine, et sa vocation à en réaliser toute l’exigence. UNE DIGNITÉ INVIOLABLE, C’EST BIEN CE QUI FONDE LES DROITS DE L’HOMME. MAIS CETTE DIGNITÉ N’EST PAS DONNÉE AVEC SA NAISSANCE HUMAINE, il s’agit pour lui de la conquérir dans un continuel dépassement de ses préfabrications. L’homme authentique est toujours en avant de lui-même, dans ce sens qu’il n’atteint réellement à soi qu’en actualisant les possibilités d’une grandeur qui doit être son œuvre. Dans cette perspective, on peut résumer la condition humaine dans cette formule, qui est pour moi la suprême évidence : « Je ne suis pas, mais je puis être ». On verra dans les pages qui suivent, comment cette sorte de cogito, me semble trouver dans la révélation chrétienne, sa plus éminente caution. Les aspects de cette révélation, envisagée dans ces conférences, données sur l’invitation de son excellence Monsieur Grégoire Haddad, durant l’hivers 1968-1969, répondent à la demande des amis Beyrouthins, qui ont choisi les titres de ces entretiens, avec un sens aigu des problèmes qu’ils soulèvent, et qui ont pris à cœur de leur assurer l’auditoire le plus attentif et le plus exigeant. «

Beyrouth, avril 1969. Lausanne, février 1971.

« À un journaliste qui l’interviewait il y a une trentaine d’années, un grand physicien français répondait à la question qui lui était posée : « Croyez-vous en Dieu? », « Et vous Monsieur : croyez-vous en l’homme ? »

Maurice Zundel, « Je est un Autre »

« Danielle, la propriétaire du gîte qui a brûlé en Charente, est l’une des cinq victimes du sinistre. Son geste, héroïque, n’a pas surpris ceux qui la connaissaient. Témoignage de sa meilleure amie.

« Aider les autres était sa vocation. Danielle, 69 ans, propriétaire du gîte qui a brûlé lundi 28 juillet en Charente(Nouvelle fenêtre), a consacré sa vie au service des personnes handicapées. Jusqu’à se sacrifier pour tenter de les sauver des flammes. Elle dort sur place quand l’incendie se déclare. Elle va alors, sans hésiter, leur porter secours. C’est ce que raconte Annie Blandineau, sa voisine et amie d’enfance.

« Elle a foncé, c’est le mot, dans le brasier. Je pense qu’ils l’ont d’abord, me disaient des petits jeunes qui y étaient, ils l’ont retenue parce qu’ils essayaient un petit peu de l’arrêter. Et dès qu’ils ont tourné le dos, elle a foncé pour aller en sauver parce qu’elle voulait en sauver le plus possible. Elle n’a même pas pensé à elle », dit-elle.

Une vie dédiée aux autres

Un geste de courage pour celle qui, avec son compagnon, avait tout misé sur cette structure. Elle avait investi son temps, son argent pour remettre à neuf la ferme et accueillir des personnes handicapées.« Ils s’occupaient de gens qui n’avaient pas eu la chance, comme eux, d’avoir tout, c’est-à-dire de pouvoir marcher, parler, être complets. C’était leur offrir un bonheur pendant les vacances« , poursuit-elle.

Une femme généreuse, toujours à l’écoute. Sa disparition laisse son amie abasourdie. « Bien sûr, ça fait un choc. Et puis, j’ai pensé vraiment à elle, mais j’ai pensé aussi à sa famille. À sa maman qui avait déjà perdu un enfant il y a quelques années. Je me suis dit, c’est terrible pour ces gens-là », confie Annie Blandineau. Quatre vacanciers ont également péri dans l’incendie. Le dernier corps a été extrait des décombres dans l’après-midi de mardi. »

https://www.liberation.fr/societe/police-justice/charente-un-incendie-dans-un-gite-accueillant-des-adultes-handicapes-fait-au-moins-1-mort-et-4-disparus-20250728_HKJ3OZGLEJH5DFX4YZVMEPX724/

«Ce rythme temporel, qui garantit l’alternance des saisons et l’équilibre des temps mélangés (comme l’attestent les dérivés de tempus : temperantia, temperatio, temperare, qui disent tous l’équilibre de temps multiples), c’est la tempérance. Au cœur de l’institution juridique du temps se laisse deviner la pulsation d’un rythme qui conduit à cette figure de la tempérance. Qu’est-elle, en effet, cette tempérance, sinon la sagesse du temps, la juste mesure de son déroulement, le mélange harmonieux de ses composantes ? Et tout comme l’alternance des saisons fait les climats tempérés, la tempérance dans la cité — le juste dosage de la continuité et du changement — assure l’équilibre des rapports sociaux. La tempérance est « accord et harmonie », assure Platon : « répandue dans l’ensemble de l’État, elle met à l’unisson de l’octave les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires sous le rapport de la sagesse, de la force, du nombre, des richesses ou de tout autre chose semblable »»

https://books.openedition.org/pusl/19818?lang=fr

«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.»

L’espace et le silence.

«Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».

À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »

Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain

« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »

Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique

« N’est-il pas curieux qu’une sentence aussi sublime provienne non d’un traité d’un philosophe stoïcien, Epictète ou Sénèque, raisonnant sur la vertu de philanthropie, mais d’une simple comédie bourgeoise où un propriétaire, Chrémès, interroge son voisin, Ménédème, sur la dure besogne qu’il s’impose du soir au matin dans son champ comme s’il se punissait de quelque chose, peinant à la tâche plus que ses propres esclaves ? Et le vieux bougon de Ménédème de lui répondre : « Chrémès, tes affaires te laissent-elles assez de loisir pour que tu t’occupes de celles des autres, et de ce qui ne te regarde nullement ? » A quoi l’affable Chrémès réplique : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (en citant la traduction française la plus répandue car le mot « alienum » peut aussi être rendu par « indifférent »). »

Cristina Robalo Cordeiro

«Nous savions que tout était suspendu à l’avenir politique de notre patelin et de l’Europe. Je ne sais pas quels étaient exactement tes états d’âme. Mais moi, à 25 ans, j’aurais passé six mois dans un musée, une discothèque ou la chambre d’une fille – puisque ce sont décidément les trois choses que j’ai le plus aimées dans la vie – mais à partir du Front Popu, je ne trouvais plus de goût à la peinture, je bâclais mes topos de musique, je ne chassais plus, je n’étais plus capable de lire un livre sur l’amour. Ni toi ni moi, nous ne pourrions dire la date de notre engagement. Cousteau – Il est bien rare qu’on soit capable de le dire… Rebatet – Toujours est-il qu’en 1938, nous étions engagés jusqu’aux sourcils, engagés si foncièrement que reculer, à ce moment-là, c’était se dédire ignominieusement ou stupidement, ce qui n’était pas notre genre. Cousteau – Pourquoi, d’ailleurs, se dédire ? Nous avons peut-être eu tort de choisir, mais puisque choix il y avait, le nôtre fut de loin le plus intelligent et le plus honorable. Rebatet – Nous en avons chaque jour des preuves nouvelles. Cousteau – C’est que si le fascisme nous avait envoûtés ça n’était pas seulement à cause de la séduction personnelle de Gaxotte. Le fascisme, c’était tout de même autre chose qu’un jeu de l’esprit. Rebatet – C’était une chose très sérieuse. Il ne s’agissait plus d’une critique intellectuelle de la démocratie comme chez Maurras, mais d’un système complet, viable, réalisable, réalisé déjà par Mussolini. Après cent cinquante années de fariboles égalitaires, on restaurait l’ordre, la hiérarchie, l’autorité, sans craindre de les appeler par leur nom et de déclarer qu’on ne gouvernera jamais les hommes autrement. On se passait enfin, pour cette grande tâche, du concours des églises… Cousteau – Et ça, ça ne devait pas te déplaire… Rebatet – … On affirmait les droits du travail, les limites et les devoirs du capital… Je rougis presque d’employer ces formules depuis qu’elles ont été reprises par le général de la Perche. Mais ces mots qui ne sont plus qu’une blague démagogique dans sa bouche avaient un sens très concret dans la Rome de 1933. [59] Cousteau – Il y avait là tous les éléments indispensables à une refonte totale de la société… Il y avait aussi la possibilité de renverser ce que les progressistes appellent le courant de l’histoire. Rebatet – Oui, c’était une espérance qui a parfaitement justifié notre action. »

Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de Vaincus

« Denis Leguay est un homme qui se DEFIE de l’autosatisfaction et de la complaisance. Humanité, rigueur et sobriété : le ton de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et résonne presque comme une MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ».

Roger Wartel, fut, pour Denis Leguay, une rencontre importante. Pendant quinze ans, il travaille avec ce psychiatre, Professeur des Universités et psychanalyste lacanien : il assiste à ses cours de psychiatrie à Angers. Il assiste au séminaire de Jacques-Alain Miller à Paris. Tandis qu’il acquiert une familiarité avec la psychanalyse et les concepts lacaniens, sa pratique de secteur et de psychiatrie de liaison le confronte à une variété clinique ainsi qu’à une certaine insatisfaction ; comment rattacher ces concepts à une ambition d’évolution d’une personne souffrant de troubles psychotiques ? C’est dans un souci de réponses pragmatiques aux difficultés des personnes malades qu’il côtoie qu’il va entamer son propre cheminement. Cependant, il n’est pas dans une démarche de reniement de ses engagements ni des étapes qu’il a franchies. Il semble, au contraire, que si chacune de ses expériences sont passées au crible d’une réflexion critique continue, elles sont aussi conservées et associées aux autres comme autant de cordes à un arc dont la finalité sera, désormais, pour lui, de favoriser le rétablissement des patients. De son enfance dans la Sarthe, Denis Leguay conserve le goût du concret, la notion de vie quotidienne et un ancrage dans la vérité du réel. De la psychanalyse et des concepts lacaniens, il retient l’approche de l’intime, la subjectivité, le dévoilement et la SINGULARITE. »

« Quel serait mon plus grand malheur.
Je n’aimerais pas devenir dépendant, perdre ma lucidité.

Ce que je voudrais être (si je n’avais pas la chance d’être psychiatre !).
Chef d’entreprise, ou maçon : Vous faites des trucs qui durent.

Le pays où je désirerais vivre.
Une France qui aurait le goût du bonheur.

La fleur que j’aime.
La rose.

L’oiseau que je préfère.
Le Goéland.

Mes auteurs favoris en prose.
Pas tellement de Modernes… Georges Duhamel, St Exupéry, Camus (pour La Chute), Simenon (pour Le Fils) des auteurs de polars suédois, américains, des philosophes post-68 qui ont remis en cause cette idéologie, des historiens ou journalistes pour l’histoire contemporaine, ou des auteurs d’essais politico-sociétaux.

Mes poètes préférés.
Des poètes simples, concrets, de la vie quotidienne. Je suis davantage sensible à la « chanson des mots », aux œuvres musicales, qu’elles soient classiques (Mozart) ou qu’elles appartiennent au champ de la « variété ».

Mon cocktail lytique préféré (quand y’a vraiment besoin).
Pour moi : Un album de Dire Straits. Ça m’apaise, ça peut même m’endormir.

Mes peintres favoris.
Les hollandais/flamands : Breughel, Vermeer, Turner, Renoir, Degas, Le Caravage, Kandinsky, et, pour faire plaisir à mon ami Yves Sarfati, Courbet.

Mes héros dans la vie réelle.
Je ne vis pas avec des héros dans la tête. Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchit le cours des choses dans leurs domaines. Je dirais De Gaulle, Tabarly, Yitzhak Rabin, Jeanne d’Arc, Marie Curie… des gens comme ça, qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne.

Ce que je déteste par-dessus tout au cours d’un entretien.
La lamentation autocentrée et apparemment complaisante, même si je sais que la personne n’a pas toujours le choix de son comportement.

Caractères historiques que je méprise le plus.
La lâcheté. »

Denis Leguay : Le souci du concret – Congrès Français de Psychiatrie

« On ne naît pas grand homme, on le devient » — anatomie du devenir héroïque

« La grandeur morale et politique n’est jamais innée : elle se forge dans l’épreuve, le refus et la solitude. Telle est la thèse qui émerge d’un croisement systématique entre la philosophie existentialiste, l’éthique aristotélicienne des vertus, et l’étude comparée des grandes figures historiques de courage — de Charles de Gaulle à Nelson Mandela, de Jeanne d’Arc à Dietrich Bonhoeffer. De Gaulle lui-même a résumé ce schéma dans la phrase conclusive du Fil de l’épée (1932) : « On ne fait rien de grand sans les grands hommes et ceux-ci le sont pour l’avoir voulu. » Cette formule, vingt ans antérieure à celle de Beauvoir, pose déjà que l’héroïsme est un projet, non un destin. Le schéma du « devenir » traverse toute la tradition philosophique occidentale, de Pindare (« Deviens ce que tu es ») à Arendt (« En agissant, les hommes révèlent qui ils sont »), et se vérifie biographiquement dans chacune des figures étudiées. La proposition de René Pleven à Brazzaville en 1944 — « il n’y a ni peuples à affranchir ni discriminations raciales à abolir » — s’inscrit, malgré ses ambiguïtés coloniales profondes, dans cette même logique constructiviste : la citoyenneté comme devenir, l’appartenance comme choix, la dignité comme conquête.


L’architecture philosophique d’un paradigme universel

La formule beauvoirienne « on ne naît pas femme, on le devient » (Le Deuxième Sexe, 1949) n’invente pas un schéma — elle le cristallise. Tertullien écrivait déjà au IIe siècle : « On ne naît pas chrétien, on le devient. » Érasme transpose cette idée à l’éducation : laissé à l’état de nature, l’homme est inachevé. Beauvoir en fait un paradigme existentialiste universel qui refuse tout essentialisme : l’identité est construction, jamais destin.

Sartre radicalise le propos dans L’Existentialisme est un humanisme (1946) : « L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » ; « il n’y a pas de génie autre que celui qui s’exprime dans des œuvres d’art ». L’exemple célèbre de l’élève qui doit choisir entre rester auprès de sa mère malade et rejoindre la Résistance illustre que la grandeur morale naît du choix dans la situation extrême, non d’une disposition préalable. Le lâche est « responsable de sa lâcheté » — il n’y a pas de lâcheté constitutive ni d’héroïsme constitutif.

Mais le philosophe qui fonde le plus solidement ce schéma est Aristote, vingt-quatre siècles plus tôt. L’Éthique à Nicomaque (Livre II) enseigne que la vertu est une hexis — une disposition acquise par la pratique : « C’est en bâtissant que l’on devient architecte, en jouant de la cithare que l’on devient citharède. De même, c’est à force de pratiquer la justice, la tempérance et le courage que nous devenons justes, tempérants et courageux. » La vertu n’est ni passion ni faculté naturelle ; elle est un habitus construit par la répétition d’actes vertueux, perfectionné par la phronesis — cette sagesse pratique qui ne s’acquiert que par l’expérience. Le vertueux est un « kanôn kai metron » : une règle incarnée, un modèle construit et non un être prédéterminé.

Emmanuel Mounier complète l’édifice par le personnalisme chrétien : « La personne se conquiert sur l’impersonnel par un mouvement de personnalisation. » La personne mouniérienne n’est pas donnée — elle advient dans l’engagement. Ses trois exercices essentiels sont la méditation (recherche de sa vocation), l’engagement (reconnaissance de son incarnation), le dépouillement (don de soi). Simone Weil, par sa trajectoire même — normalienne bourgeoise devenue ouvrière d’usine, combattante en Espagne, résistante à Londres — incarne ce refus d’une grandeur reçue au profit d’une grandeur choisie et conquise dans l’épreuve. Hannah Arendt ajoute la catégorie de la natalité : le héros est celui qui commence quelque chose de nouveau, d’imprévisible. « Le courage n’est pas nécessairement lié à l’acceptation des conséquences ; il y a déjà du courage à quitter son abri privé et à faire voir qui l’on est. » On ne naît pas héros — on se révèle tel par l’action publique.

Neuf philosophes majeurs convergent ainsi vers une même architecture : négation de l’essence préalable (Sartre, Beauvoir), pratique comme formation (Aristote, stoïciens), choix dans la situation extrême (Sartre, Hegel), engagement comme auto-création (Mounier, Weil), action publique comme révélation (Arendt), auto-dépassement perpétuel (Nietzsche — « deviens ce que tu es »). Le devenir héroïque est philosophiquement fondé de Pindare à Arendt.


La traversée du désert forge les hommes d’État

Le pattern le plus frappant entre les grandes figures politiques et militaires est celui que Warren Bennis et Robert Thomas ont nommé le « creuset » (crucible) du leadership : une expérience intense, souvent traumatique, toujours imprévue, qui transforme le caractère et devient la source des capacités distinctives du chef. Bennis, après avoir interviewé plus de 200 leaders, conclut que « tous pouvaient désigner des expériences qui les avaient transformés — un leader extraordinaire est une sorte de phénix qui renaît des cendres de l’adversité ».

Charles de Gaulle illustre ce pattern avec une netteté remarquable. À 15 ans, il écrit une nouvelle où « un certain général de Gaulle sauvait la France face à l’envahisseur allemand ». François Mauriac observe : « Treize ans avant la catastrophe, ce jeune chef de trente-sept ans, d’avance sait ce qu’il fera et ce qu’il sera. » Le Fil de l’épée (1932) est décrit par les historiens comme « une autobiographie écrite avant plutôt qu’après » — de Gaulle y théorise l’homme de caractère, le prestige du chef, l’autorité par l’éloignement, puis s’est comporté exactement de cette manière dix ans plus tard. Vers l’armée de métier (1934) préconise les divisions blindées que l’état-major français ignore mais que Guderian lit avec attention. Simple général de brigade à titre temporaire le 18 juin 1940, quasi-inconnu, il lance l’Appel : « Devant le vide effrayant du renoncement général, ma mission m’apparut, d’un seul coup, claire et terrible. En ce moment, le pire de son histoire, c’était à moi d’assumer la France. » Le devenir gaullien est un acte de volonté pure — on ne naît pas incarnation de la France, on le devient en s’arrachant à l’obscurité par le refus.

Winston Churchill reproduit le même schéma avec des variations nationales. Ses « wilderness years » (1929-1939) — marginalité politique, moqueries des appeasers, interdiction de parler à la BBC — sont le creuset exact de sa grandeur future. Dès 1930, il avertit que Hitler recourra à la force armée ; en 1934, il alerte les Communes sur la supériorité aérienne allemande naissante. Comme de Gaulle pour les blindés, Churchill est une Cassandre non écoutée. En mai 1940 : « My warnings had been so numerous, so detailed, and were now so terribly vindicated, that no one could gainsay me. » Le politologue Daniel Mahoney note que les deux hommes, adolescents, confiaient déjà à leurs proches qu’ils étaient « appelés à de grandes choses » — non par arrogance, mais par un sens du destin comme responsabilité. Roosevelt, exaspéré par de Gaulle, dit un jour à Staline qu’il « se prend pour Jeanne d’Arc ». Churchill répliqua : « Well, he sort of is Joan of Arc. »

Abraham Lincoln incarne le devenir par la sédimentation plutôt que par l’éclair. Né dans une cabane en rondins, sans éducation formelle, autodidacte radical nourri de la Bible, de Shakespeare et d’Euclide, il accumule les revers — défaites électorales, échec commercial, dépressions. Son associé Herndon décrit son ambition comme « a little engine that knew no rest ». Le devenir moral s’opère lentement : en 1837, il est l’un de 6 législateurs sur 83 à s’opposer à une résolution condamnant les abolitionnistes. Le discours de Cooper Union (1860) démontre une maîtrise intellectuelle qui le propulse vers la présidence. La transformation décisive s’accomplit pendant la guerre civile — du politicien prudent de 1861 au leader moral du Second Inaugural Address (1865), où il refuse de réclamer la victoire et reconnaît le péché collectif de l’esclavage : « With malice toward none; with charity for all; with firmness in the right, as God gives us to see the right. »

George Washington complète le quatuor en y ajoutant le renoncement comme preuve ultime de grandeur. Le Cincinnatus américain construit consciemment un personnage républicain : ses Rules of Civility (110 règles copiées d’un texte jésuite français), la pièce Cato d’Addison qu’il fait jouer à Valley Forge, le refus de toute rémunération militaire. Quand on apprend qu’il rendra son commandement après la victoire, George III aurait dit : « If he does that, he will be the greatest man in the world. » À Newburgh, face à une mutinerie d’officiers, Washington sort ses lunettes : « Gentlemen, you must pardon me, for I have grown not only gray but almost blind in the service of my country. » La mutinerie s’effondre. La grandeur n’est pas dans le geste spectaculaire — elle est dans le renoncement au pouvoir que tout le monde vous presse d’exercer.

Quatre patterns communs structurent ces quatre parcours : la prescience non écoutée (de Gaulle sur les blindés, Churchill sur Hitler, Lincoln sur la « maison divisée », Washington sur la nécessité d’un gouvernement central) ; la traversée du désert qui forge l’autorité morale (de Gaulle 1946-1958, Churchill 1929-1939, Lincoln 1849-1854, Washington 1758-1775) ; le Verbe comme arme (les quatre sont des écrivains ou orateurs exceptionnels — de Gaulle entre à la Pléiade, Churchill obtient le Nobel de littérature, le Gettysburg Address est un chef-d’œuvre en 272 mots) ; et le modèle de Cincinnatus — la capacité de quitter le pouvoir au faîte de la gloire.


Figures de conscience : le « non » comme acte de naissance

Si les hommes d’État illustrent le devenir par la construction d’un personnage politique, les figures de conscience illustrent un devenir plus radical : la naissance de soi par le refus. Václav Havel théorise ce mécanisme avec l’allégorie du verdier dans Le Pouvoir des sans-pouvoir (1978). Le commerçant qui affiche « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » ne croit pas au slogan — il signifie : « Je suis obéissant, laissez-moi tranquille. » Un jour, « quelque chose craque » (something snaps) : l’individu cesse d’afficher les banderoles, commence à dire ce qu’il pense, « découvre une fois encore son identité et sa dignité supprimées ». Son « acte de révolte est une tentative de vivre dans la vérité ». Havel, dramaturge absurdiste emprisonné trois fois, est élu président unanimement en décembre 1989 par 326 députés dont 93% d’anciens communistes. « L’espérance n’est pas la conviction que quelque chose va bien tourner, mais la certitude que quelque chose a un sens, quel que soit le résultat. »

Nelson Mandela décrit son propre devenir avec une précision psychologique saisissante : « I had no epiphany, no singular revelation, no moment of truth, but a steady accumulation of a thousand slights, a thousand indignities and a thousand unremembered moments produced in me an anger, a rebelliousness, a desire to fight the system. I simply found myself doing so, and could not do otherwise. » Le premier devenir — le militant — est une sédimentation. Le second — la transformation en prison pendant 27 ans — est une transmutation : « It was during those long and lonely years that my hunger for the freedom of my own people became a hunger for the freedom of all people, white and black. » Mandela apprend l’afrikaans de ses geôliers, étudie leur histoire, construit stratégiquement son persona. Comme de Gaulle, il comprend la dimension symbolique du chef et refuse un second mandat — preuve que la grandeur se confirme dans la façon de quitter le pouvoir.

Jeanne d’Arc est le devenir héroïque dans sa forme la plus pure — et la figure la plus intime pour de Gaulle. Une paysanne de 13 ans entend des voix ; à 17 ans, elle convainc un seigneur de lui donner une escorte : « En nom Dieu, je ne crains pas les gens d’armes, car ma voie est ouverte ! Car c’est pour cela que je suis née. » Au procès de Rouen, seule face à 60 théologiens, illettrée (« ni A ni B »), elle produit la plus belle réponse de l’histoire judiciaire. Question-piège : « Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ? » (répondre oui = orgueil, non = aveu de péché). Sa réponse : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y tienne. » De Gaulle choisit la croix de Lorraine — le symbole de la Lorraine de Jeanne. Roosevelt lui reprochait de ne pas avoir été élu ; de Gaulle répliquait : « Jeanne d’Arc non plus. »

Thomas More incarne un devenir inversé : non pas l’élévation mais le refus de céder. Au sommet du pouvoir comme Lord Chancelier, il démissionne plutôt qu’approuver le divorce d’Henri VIII. Robert Bolt identifie son pattern dans la préface de A Man for All Seasons : une personne « qui saisit la vie en grande variété et en quantités presque gloutonnes, mais qui a néanmoins trouvé quelque chose en elle-même sans quoi la vie n’avait aucune valeur ». Ses derniers mots : « I die the King’s good servant, and God’s first. » Le « and » (non le « but » de la pièce) affirme que les deux loyautés ne sont pas contradictoires — c’est le roi qui a trahi le pacte, non le chancelier.

Dietrich Bonhoeffer pousse le dilemme moral à son extrême : un théologien pacifiste qui accepte de participer à un complot d’assassinat contre Hitler. Wayne Whitson Floyd note : « Il réalisa que le temps de toute solution morale à Hitler était passé. Lui et d’autres Allemands responsables n’avaient plus que des choix immoraux. La culpabilité devait être assumée. » Son concept d’action vicaire responsable — prendre la culpabilité sur soi au nom d’autrui — est peut-être la forme la plus haute du devenir héroïque : devenir coupable pour rester innocent. En prison, il écrit : « La question décisive n’est pas : comment puis-je m’en tirer héroïquement, mais : comment la génération suivante va-t-elle vivre ? »

Alexandre Soljenitsyne représente le prisonnier devenu prophète. Officier décoré de l’Armée rouge, arrêté en 1945 pour des remarques sur Staline, il est transformé par huit ans de Goulag : « Là, couché sur la paille pourrissante de la prison, j’en suis venu à réaliser que le but de la vie n’est pas la prospérité mais la maturation de l’âme humaine. » Son insight fondamental — « la ligne séparant le bien du mal ne passe pas entre les États, ni entre les classes, mais à travers chaque cœur humain » — est la négation même de tout essentialisme héroïque. Si la frontière du bien et du mal traverse chaque cœur, alors personne ne naît d’un côté ou de l’autre. Andreï Sakharov reproduit ce pattern en miroir : père de la bombe H soviétique, triple Héros du Travail socialiste, il est transformé par sa propre création. « Graduellement, inconsciemment, j’approchais d’un pas irrévocable. » Le scientifique au service du pouvoir devient le résistant moral — trahissant sa caste d’origine par fidélité à un principe supérieur, exactement comme de Gaulle, officier de carrière, trahit sa hiérarchie militaire par fidélité à la France.

Sophie Scholl, enfin, incarne le devenir héroïque dans sa forme la plus fulgurante et la plus tragique. D’abord membre enthousiaste des jeunesses nazies, elle bascule progressivement après l’arrestation de son frère en 1937. Exécutée à 21 ans pour avoir lancé des tracts depuis un balcon universitaire, elle déclare devant le Volksgerichtshof : « Quelqu’un devait bien commencer. Ce que nous avons écrit et dit est aussi cru par beaucoup d’autres. Ils n’osent simplement pas l’exprimer. » Ses derniers mots avant la guillotine : « Un si beau jour ensoleillé, et je dois partir. Mais qu’importe ma mort, si à travers nous des milliers de gens sont éveillés et poussés à l’action ? »


Sept patterns du devenir héroïque que la recherche confirme

La psychologie contemporaine et l’étude historique comparée identifient des schémas récurrents qui traversent toutes ces figures. Philip Zimbardo et Zeno Franco (2006) ont inversé le concept arendtien de « banalité du mal » pour proposer « la banalité de l’héroïsme » : toute personne ordinaire est capable d’actes héroïques. Le pattern clé est l’« imagination héroïque » — la capacité de se projeter mentalement dans des situations de risque et de considérer ses réponses morales avant que la crise ne survienne. C’est exactement ce que fait de Gaulle en écrivant Le Fil de l’épée : un entraînement mental qui prépare l’action décisive.

Sidney Hook, dans The Hero in History (1943), distingue deux catégories : l’« homme événementiel » (eventful man), qui se trouve au bon endroit au bon moment, et l’« homme créateur d’événements » (event-making man), qui change activement le cours de l’histoire grâce à « des capacités exceptionnelles d’intelligence, de volonté et de caractère ». De Gaulle est quintessentiellement un event-making man : il ne se contente pas d’être présent le 18 juin 1940, il crée la France Libre par la force de sa personnalité. Joseph Campbell, avec le monomythe du Héros aux mille visages (1949), montre que le parcours gaullien suit la structure narrative universelle — l’appel (la défaite), le seuil (l’Appel du 18 juin), les épreuves (la guerre, l’opposition alliée), le retour (1958), le don (la Ve République).

Erik Erikson, dans ses psychobiographies de Luther et de Gandhi, propose la thèse la plus profonde : les grandes figures historiques sont des « innovateurs doués dont la propre cure psychologique devient une percée idéologique pour leur temps ». La crise identitaire de de Gaulle — officier marginal, protégé puis adversaire de Pétain, prisonnier de guerre en 1916-18 — se résout dans l’invention d’une « certaine idée de la France » qui fonde un nouvel ordre politique. Alasdair MacIntyre, dans After Virtue (1981), complète le tableau : la vertu est « une qualité humaine acquise dont la possession et l’exercice tendent à nous permettre d’atteindre les biens internes aux pratiques ». Le héros est formé par des communautés, des pratiques, des récits — non par la grâce.

Sept patterns fondamentaux émergent du croisement de toutes ces analyses :

  • Le creuset transformateur : toute figure traverse une période d’adversité intense — prison, exil, marginalité — qui fonctionne comme une forge alchimique du caractère. De Gaulle prisonnier en 1916-18, Mandela à Robben Island pendant 27 ans, Churchill marginalisé dans les années 30, Soljenitsyne au Goulag.
  • La pré-construction de soi : le héros se pense comme héros avant de le devenir. De Gaulle écrit sa propre mission à 15 ans ; Le Fil de l’épée est « une autobiographie écrite avant plutôt qu’après ». Mandela construit stratégiquement son persona en prison.
  • La prescience solitaire : le futur héros voit ce que la majorité refuse de voir et subit l’ostracisme pour cela. De Gaulle sur les blindés, Churchill sur Hitler, Soljenitsyne sur le Goulag, Sakharov sur le désarmement.
  • Le refus fondateur : un « non » initial sépare le héros du troupeau — de Gaulle refusant l’armistice, Mandela refusant la libération conditionnelle, More refusant le Serment de Suprématie, Havel refusant de vivre dans le mensonge, Antigone refusant d’obéir à Créon.
  • La rencontre homme/moment : ni pur produit des circonstances ni pur façonneur autonome de l’histoire, le héros est un individu aux capacités forgées par l’épreuve qui rencontre une crise qui requiert exactement ces capacités.
  • Le Verbe comme arme : toutes ces figures sont des maîtres du langage — l’Appel du 18 Juin, le Gettysburg Address, les tracts de la Rose blanche, les lettres de Bonhoeffer, l’essai de Havel, L’Archipel du Goulag.
  • Le renoncement comme preuve : la grandeur se confirme dans la façon de quitter le pouvoir — Washington rendant son épée, de Gaulle partant en 1969, Mandela refusant un second mandat, Havel acceptant la dissolution de la Tchécoslovaquie.

De Brazzaville au devenir citoyen : une dialectique inachevée

La citation de Pleven — « Dans la grande France coloniale, il n’y a ni peuples à affranchir ni discriminations raciales à abolir » — s’inscrit dans ce schéma du devenir avec toutes ses ambiguïtés. La Conférence de Brazzaville (janvier-février 1944) est organisée par le CFLN dans la capitale de l’AEF, zone d’où sont parties les premières forces de la France Libre. De Gaulle y déclare que les Africains doivent « s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires ». Le verbe « s’élever » et l’expression « peu à peu » sont les marqueurs exacts du schéma constructiviste : la capacité politique n’est pas un attribut inné mais une compétence acquise.

Ce schéma a un fondement philosophique profond dans la pensée républicaine française. Ernest Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), définit la nation comme « un plébiscite de tous les jours » — non une race, non une langue, mais une volonté de vivre ensemble, un choix libre et quotidien. « L’homme n’appartient ni à sa langue, ni à sa race : il appartient à la fois à son passé et à son choix. » L’école républicaine (lois Ferry, 1881-1882) est explicitement conçue comme machine à fabriquer des citoyens — « on ne naît pas citoyen, on le devient » par l’éducation. Le droit du sol complète cette logique : on devient français par la naissance sur le territoire.

La figure qui incarne le plus puissamment ce schéma est Félix Éboué — petit-fils d’esclaves guyanais, boursier à Bordeaux, premier homme noir nommé gouverneur dans l’Empire colonial français, et seul gouverneur à répondre à l’appel de de Gaulle en août 1940. Son ralliement du Tchad à la France Libre déclenche un effet domino qui donne à de Gaulle sa première base territoriale. De Gaulle écrira d’Éboué : « Cet homme d’intelligence et de cœur, cet homme de couleur si ardemment français, se révoltait de tout son être contre la soumission de la France et le triomphe de l’intolérance raciale nazie. » Senghor le surnomme « le lion qui est debout et qui dit non ». Éboué meurt épuisé en mai 1944, devient le premier homme noir inhumé au Panthéon en 1949. Sa trajectoire — esclave affranchi, éducation républicaine, choix héroïque, sacrifice — est le paradigme même du « devenir » gaullien appliqué à l’Empire.

Léopold Sédar Senghor prolonge ce schéma par le métissage culturel : premier Africain agrégé de grammaire, prisonnier de guerre en 1940, député français, président du Sénégal, académicien français — il ne renonce ni à ses racines africaines ni à sa culture française. Sa « Civilisation de l’Universel » pose que l’Africain devient pleinement lui-même en intégrant et en transformant l’héritage colonial. Mais Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs (1952), en dévoile le piège : « Plus le Noir antillais assimile la langue française, plus il se blanchit — c’est-à-dire plus il se rapproche de devenir un véritable être humain. » Le « devenir » proposé par le système colonial est un devenir-Autre — devenir Blanc, devenir Français — plutôt qu’un devenir-soi dans un cadre universel. Les tirailleurs sénégalais illustrent la forme la plus tragique de ce schéma : 200 000 mobilisés en 14-18, 140 000 en 39-45, avec la promesse de Blaise Diagne — « En versant le même sang, nous gagnerons les mêmes droits » — promesse trahie par la cristallisation des pensions et le retrait de la nationalité.

La dialectique reste ouverte. Le schéma de Brazzaville est à la fois émancipateur (il refuse le déterminisme racial et ouvre théoriquement l’accès à la citoyenneté) et paternaliste (il présuppose un modèle unique vers lequel il faut « s’élever »). Mais sa structure profonde — la citoyenneté comme construction et non comme héritage, l’appartenance comme choix et non comme assignation — survit à ses contradictions historiques et rejoint le schéma universel du devenir héroïque.


L’héroïsme cornélien et la littérature du devenir

Le devenir héroïque n’est pas seulement un fait historique — c’est une structure narrative qui traverse la littérature occidentale. De Gaulle est profondément cornélien. Le héros cornélien, tel que Serge Doubrovsky l’analyse dans Corneille et la dialectique du héros (1963), transforme un dilemme entre deux pertes en un pari qui assure un gain presque intégral : Rodrigue tue le Comte, perd Chimène, gagne l’honneur — et finalement reconquiert les deux. Le héros cornélien est celui de la volonté : selon Lanson, « dans tous les facteurs internes de nos actes, Corneille isole un principe : la raison ; une force : la volonté ». La phrase de de Gaulle — « ceux-ci le sont pour l’avoir voulu » — est un écho direct de cette dramaturgie.

L’Antigone de Sophocle pose le conflit entre la loi morale supérieure et la loi civile — l’individu qui refuse le compromis au prix de sa vie. Lacan la lit comme paradigme du « ne pas céder sur son désir ». Le Henry V de Shakespeare incarne le devenir par la métamorphose : le prince Hal débauché se reconstitue en roi guerrier. Campbell retrouve cette structure dans le monomythe universel — départ, initiation, retour — qui est aussi celle de de Gaulle (la défaite, l’exil londonien, le retour triomphal), de Mandela (l’arrestation, les 27 ans, la libération), de Soljenitsyne (le Goulag, l’exil, le retour en Russie).

Jung appelle ce processus individuation : « devenir ce qu’on était destiné à devenir depuis le commencement » par la confrontation avec l’Ombre et l’intégration des opposés. « Le héros est celui qui conquiert le dragon, pas celui qui est dévoré par lui. Et pourtant les deux doivent faire face au même dragon. » L’héroïsme n’est pas l’absence de dragon — c’est le choix de l’affronter.


Conclusion : la grandeur comme verbe, jamais comme substantif

Ce qui émerge de cette recherche n’est pas une galerie de portraits mais une grammaire du devenir. Tous ces hommes et ces femmes — de Gaulle et Churchill, Jeanne d’Arc et Thomas More, Mandela et Havel, Bonhoeffer et Sophie Scholl, Éboué et Senghor — partagent non pas un trait de caractère inné mais un pattern d’action : ils voient ce que les autres refusent de voir, ils disent « non » quand la majorité dit « oui », ils traversent le désert de l’ostracisme, et ils émergent transformés au moment précis où l’histoire a besoin d’eux.

La grandeur est toujours un verbe — jamais un substantif. Aristote le savait : on devient courageux en pratiquant le courage. Beauvoir le reformule : on ne naît pas femme, on le devient. De Gaulle le radicalise : « on ne fait rien de grand sans les grands hommes et ceux-ci le sont pour l’avoir voulu ». Le mot décisif est « voulu » — la grandeur est un acte de volonté, pas un don de la nature.

Deux enseignements inattendus se dégagent. Le premier est que la chute est possible : Aung San Suu Kyi, longtemps figure de dignité comparable à Mandela, a montré avec la crise des Rohingyas que le « devenir » héroïque n’est jamais définitif — on peut cesser d’être ce qu’on est devenu. Le devenir est un exercice permanent, pas un acquis. Le second est que le schéma de Brazzaville, malgré ses contradictions coloniales, touche à une vérité profonde : la citoyenneté, comme la vertu, comme l’héroïsme, est un habitus acquis — une construction par l’éducation, le choix et le sacrifice. Éboué, petit-fils d’esclaves ralliant la France Libre au péril de sa vie, est peut-être la preuve la plus éclatante que le devenir n’est pas un concept philosophique mais un acte existentiel — celui par lequel un être humain, refusant ce qui est donné, choisit ce qui doit être. »

« Dès le jour de son arrivée à Crécy, Claude s’aperçut qu’un changement avantageux s’était opéré dans Joseph, et il apprit de sa mère qu’en effet, depuis quelques mois, cet enfant se montrait meilleur. Le bon curé l’attestait de son côté; seulement il recommanda à Claude d’avoir de l’indulgence, et Claude, éclairé par la réflexion, promit de n’en pas manquer. Mais une semaine ne s’était pas écoulée, que le jeune chef de famille disait au curé : « Hélas ! Joseph n’a pas changé ! Je ne sais en conscience ce que j’en ferai. Il ne veut absolument pas devenir gagne-petit ni laboureur ; il prétend avoir tout autant de droit que Marcel de se choisir un état, et lorsque je lui représente qu’il serait bon peut-être que l’un de nous restat à la maison pour surveiller les travaux, il me répond qu’avant de s’y décider, il a bien le droit , c’est toujours son mot favori, de venir avec moi à Paris pour voir s’il ne trouvera pas un métier qui lui aille… Et ce n’est pas tout, Monsieur le curé! Tiennette aussi me donne bien du souci ; elle devient coquette, elle est légère… Je n’ose m’en expliquer avec ma mère, qui a un faible pour cette petite… Tiennette a mis dans sa tête d’aller en apprentissage chez sa marraine à Bourges, pour l’état de lingère. Quand je pense à la manière dont M. Emmanuel et M. Gournay lui-même parlent des femmes, de ce qu’ils appellent amour, et du peu de cas qu’ils font de , l’honneur d’une grisette, il me passe par la tête des idées qui me chagrinent au delà de tout ce que je pourrais dire. Séduire une pauvre fille, la jeter dans la honte, dans le déshonneur, est-donc quelque chose de si plaisant ? Non, assurément, répondit le curé. Mais l’effet d’un entourage corrompu et corrupteur est d’aveugler l’homme sur le bien, sur le mal; et du moment qu’il est aveuglé, il se rit et se joue sans scrupule de ce qu’il y a de plus sacré pour l’honnête homme, de l’innocence et de la faiblesse. Ah! c’est bien vrai ! Et les riches ont tant de moyens de séduction !… Non pas positivement parce qu’ils sont riches, mais parce qu’ils ont reçu une éducation beaucoup plus brillante que nous autres pauvres ouvriers, qui ne savons comment nous y prendre pour plaire, même avec de bonnes intentions! – Mon enfant, dans tous les rangs, dans touttes les fortunes, il est un appåt auquel les jeunes filles se laissent presque toujours prendre; cet appat, c’est le mariage. Faire une promesse de mariage, parler même de mariage, avant que d’ètre bien assuré qu’on peut et qu’on veut réellement se marier, c’est séduire; ne l’oublie jamais, Claude! Jamais, Monsieur le Curé. – Si l’homme, quelle que soit la classe à laquelle il appartient, voulait réfléchir, ne fût-ce qu’un instant, il frémirait en songeant que, pour satisfaire un délire passager, il condamne au déshonneur, à l’abandon, à la misère, la malheureuse jeune fille qu’il prétend aimer, la femme de son ami, la seur de son camarade; car aucun lien n’est sacré le séducteur ! Non, non, aucun! Oh! si je l’avais voulu, j’aurais pu empêcher M. Emmanuel de rire de ma simplicité , en rappelant certaines histoires de ce pays qui ne sont pas bien vieilles…. Dieu est juste ; il punit par la séduction de leurs femmes et de leurs filles ceux qui ont séduit les filles et les femmes des autres. pour — Ne prêtons jamais à Dieu, mon ami, l’étroite justice humaine! Dieu ne châtie pas l’innocent pour le coupable; mais il donne à celui-ci le doute, le soupçon, qui le déchirent et qui troublent la paix de ses jours et de ses nuits. L’homme qui a trahi son ami; l’homme qui a porté le déshonneur dans les familles ; l’homme enfin qui n’a connu que des femmes faibles, sans vertu, que des femmes corrompues, vit dans la crainte d’etre à son tour trahi, trompé par sa femme, trompé par ses filles. Tout l’effraye, tout lui porte ombrage. Les caresses qu’il reçoit ne sont peut-être pas plus sincères que celles qu’il a vu prodiguer à plus d’une pauvre dupe, et tout son orgueil se révolte à la pensée qu’il peut être dupe lui-même. Il sait comment on perd une femme, comment on lui enseigne à mentir, à tromper, et il ne છે voit partout que tromperie, que mensonge; et, tout occupé de déjouer la ruse, il sème le malheur autour de lui en étant plus malheureux encore lui-même; car sa femme, ses filles qu’il persécute par ses humiliants soupçons, ont pour . elles leur conscience; tandis que la sienne, à lui, l’accuse et lui dit que si le mal qu’il a fait lui était rendu, ce ne serait que justice. – Oh! oui ! s’écria Claude. Au lieu que l’honnête homme, reprit le curé, quia fui les femmes corrompues et qui n’a jamais séduit la femme ou la fille d’autrui, se contente de veiller avec une prudence affectueuse sur la femme à laquelle il a remis le soin de son bonheur et l’honneur de sa famille ; il entoure ses filles d’une sage surveillance, parce qu’il sait que la vanité, que la coquetterie, que l’étourderie peuvent les entraîner à leur perte; mais ces soins, cette surveillance n’ont rien d’humiliant. Ce n’est pas de sa femme et de ses filles qu’il doute : il a confiance en elles; seulement il craint pour elles le contact du vice, et cette confiance qu’il leur montre entretient le respect d’elles-mêmes; les doutes injurieux de l’homme corrompu le détruisent, au contraire, et conduisent tôt ou tard celles qui en sont l’objet à se dire que celui qui croit toujours qu’on le trompe mérite d’être trompé. Ainsi, d’un côté, défiance et malheur sans fin, sans remède ; de l’autre côté, confiance et bonheur, que chaque année consolide. Je me suis déjà aperçu, Monsieur le Curé, qu’on a toujours profit à bien faire, et plaisir aussi, quoique quelquefois il en coûte de faire ce qui est bien. – Oui, mon chez Claude, Dieu a voulu que l’intérêt personnel bien entendu fût d’accord avec la vertu, afin que ceux qui ne sont pas capables d’aimer la vertu pour elle-même aimassent du moins la paix de l’âme, qui résulte tonjours d’une conduite régulière et sage. – Je vous assure, Monsieur le Curé, qu’un frisson m’a couru tout le corps, lorsque M. Emmanuel m’a demandé si mes seurs sont jolies. – Je le crois, mon ami. Et lors même que tu n’aurais pas des saurs pour lesquelles tu redoutes les dangers de la séduction, tu frissonnerais encore, Emmanuel aussi frissonnerait, car à son age on n’est pas complétement perverti, à la pensée que la malheureuse victime de la séduction peut devenir la proie du vice sans frein, et que cette première faute où elle a été entrainée est comme le premier anneau de la chaine d’ignominie dont le dernier est scellé aux murs d’une prison ! Ah ! » s’écria Claude en se couvrant la figure de ses deux mains. « Monsieur le Curé, dit-il après un assez long silence, je vous prierai de vouloir bien parler de tout cela un peu sérieusement à Tiennette. Depuis qu’elle est allée à Bourges passer quelques jours chez sa marraine, elle ne veut plus rester au village. Et elle a si bien fait que ma mère est de son parti. Je n’ose trop rien dire, parce que Joseph nous donne déjà bien assez de souci et fait assez pleurer ma mère ; mais Tiennette n’ira pas se perdre à la ville. Quant à Marie et à Lazarine, elles aiment le village par-dessus tout, quoiqu’elles soient allées aussi à la ville; Marcel ne nous donnera non plus que des joies. Pourtant, une chose m’inquiète pour lui, Monsieur le Curé, c’est ce compagnonnage où le voilà déjà apprenti. Vous savez ce que c’est, n’estce pas? – J’en sais du moins assez, mon enfant, pour proclamer hautement que dans la plupart des associations, quelles qu’elles soient, l’homme se laisse malheureusement guider plutot par son intérêt propre que par le sentiment de la justice; et la justice seule comprend à la fois le droit et le devoir: je vais m’expliquer. « Que fait l’homme en s’associant à un ou à plusieurs autres hommes? Jl demande un appui, une force qui lui manquent, et que ses associés sont en droit de lui demander à leur tour. Ainsi, en même temps que par l’association il établit son droit à l’appui de ses associés, il s’impose à son tour le devoir de les soutenir, soit en masse, soit individuellement, selon le besoin. Et cependant, combien de fois il arrive que l’intérêt particulier l’emportant sur l’intérêt général, on fait valoir le droit en même temps qu’on met en oubli le devoir ! C’est ce qui m’a semblé, dit Claude, d’après les récits mème de MM. Coulomey et Lespinasse, qui sont pourtant bien partisans du compagnonnage, et qui me l’ont montré en beau . – L’intérêt particulier, l’amour-propre, reprit le curé, font que chaque associé se prétend l’égal de l’autre ; et cette prétention est d’autant plus grande, que celui qui aspire à une égalité chimérique est plus pauvre et moins capable peut-être. Comment! Mais, Monsieur le Curé, est-ce que l’association n’établit pas tout naturellement l’égalité entre les associés ? – Égalité de droit, égalité de devoirs : sans doute ! répondit le curé; et c’est la seule qui soit vraie, mon enfant. « Dans la famille, si nous mettons à part le père et la mère investis d’une autorité que nul ne songe à contester, nous sommes amenés à reconnaitre que tous les enfants sont égaux les uns aux autres par les droits et par les devoirs , n’est-il pas vrai? Oui certainement, Monsieur le Curé. Tous ont les mêmes droits à l’affection et à la fortune du père et de la mère, et tous ont les mêmes devoirs à remplir envers eux. Ce n’est pas tout, mon cher Claude. Si nous considérons les frères et les sours par rapport les uns aux autres, nous reconnaissons encore que chacun a droit à la protection, aux soins de l’autre, et que chacun doit à l’autre sa protection et ses soins. Oui, c’est vrai. Voilà donc l’égalité réelle bien établie, celle qui nait du droit et du devoir. Maintenant, crois-tu que ces frères et sæurs soient égaux par les forces physiques, par les facultés intellectuelles, par les qualités du cour? -Oh! non certainement, Monsieur le Curé ! On n’a qu’à venir chez nous, pour ne pas courir plus loin, et l’on pourra s’assurer que tout le contraire. Nous voyons donc naitre, au sein même de l’égalité la mieux établie, la seule qui soit vraie, l’égalité de droits et de devoirs, une inégalité non moins bien établie, non moins réelle, celle que produit tout naturellement la différence que c’est des forces physiques, intellectuelles et morales, qui n’ont pas été départies à chacun dans les mêmes proportions. Cette inégalité donnera plus tard naissance, à son tour, à l’inégalité du rang et des fortunes; car celui qui possède des forces physiques développées aux dépens des facultés de l’intelligence ne sera propre qu’aux travaux manuels et restera garçon de charrue toute sa vie, tandis que tel autre, plus avisé, deviendra fermier ; tel autre encore ne pourra être qu’ouvrier ordinaire, tandis que son frère deviendra contre-maître; tel autre enfin ne donnera qu’un maitre d’école de village, incapable d’enseigner autre chose que ce qu’il aura appris, tandis que son frère se distinguera parmi les orateurs, parmi les écrivains philosophes ou sacrés, parmi les poëtes les plus illustres de l’époque ; et ces enfants d’une même famille, toujours égaux par les droits et par les devoirs, se faisant cependant une fortune, un rang, un sort parfaitement inégaux, cesseront en réalité d’être égaux. — C’est pourtant la vérité ! s’écria Claude en regardant d’un air tout surpris l’abbé du Rocher. – Eh bien ! mon enfant, reprit le curé, les associations, quelles qu’elles soient, et quel que soit le nom qu’on leur donne, représentant une nombreuse famille, où ne peut régner d’autre égalité que celle du droit et du devoir: car l’association ne saurait effacer, anéantir les inégalités qui naissent tout naturellement des capacités diverses, des circonstances accessoires qui ont rendu les hommes inégaux entre eux par l’effet des forces physiques, intellectuelles, morales, inégalement réparties, par l’effet des passions auxquelles les uns se sont abandonnés, tandis que les autres les ont domptées. De tout cela sont résultés les rangs si divers, les fortunes si différentes dont se composent les grandes associations humaines désignées par les mots de peuples ou de nations. Les associations particulières, c’est-à-dire composées d’un petit nombre d’individus, ne peuvent avoir la prétention de niveler ce qui est inégal de toute éternité, ce qui le sera jusqu’à la fin du monde; et pourtant chaque nouvel associé prétend à être l’égal des autres associés plus favorisés quc lui par la nature ou par la fortune; et ceux-ci, se prévalant de leurs avantages, prétendent à leur tour conserver la suprématie qui, partout ailleurs, en résulle pour eux. Tous parlent haulement de leurs droits, tous oublient que le droit implique la pensée, l’existence du devoir; et l’injustice prend la place de la justice. Chacun tire à soi ; chacun prétend que son intérêt particulier est l’intérêt général, et l’ouvrier riche, relativement au plus grand nombre, propose, dans l’intérêt général, de mettre en interdit tel fabricant dont, seul peut-être, il a à se plaindre ou dont il veut se venger; et l’ouvrier pauvre qui a une famille à nourrir, qui ne peut faire grève par conséquent, se refuse obstinément à mettre en interdit tel autre fabricant dont lacupidité compromet en réalité l’existence de tous ses camarades. Il travaillera à n’importe quel prix, parce que ses enfants ont faim, parce qu’ils n’ont pas de vêtements; et les compagnons s’arment contre lui, au lieu de lui venir en aide ; et ceux qui ont promis de se prêter un mutuel appui deviennent des ennemis acharnés qui se battent, qui se déchirent, parce qu’ils n’ont pas compris le véritable but de l’association, et parce que tous ont mis les rêves d’une égalité chimérique à la place des vérités sévères de l’égalité réelle, celle du droit et du devoir. – Monsieur le Curé, je vous prierai d’écrire tout cela à Marcel. Je crois qu’il n’a pas mieux compris que les autres ce que c’est compagnon du devoir. que d’etre Je le ferai, mon cher Claude, et d’autant plus volontiers que si l’esprit d’association était bien compris, bien suivi, il y aurait dans ce monde moins d’injustice, et, par conséquent, moins de misère; car l’une engendre toujours l’autre. Mais quiconque s’associe sans avoir pris la résolution de sacrifier son intérêt particulier à l’intérêt général ne sera jamais bon compagnon, et le compagnonnage inspire alors une juste terreur aux gens réfléchis, aux gens de bien. Il est certain, dit Claude, qu’avant d’en avoir causé avec MM. Coulomey et Lespinasse, j’avais une pauvre idée du compagnonnage, car j’ai vu des compagnons de différents devoirs se battre comme vous le disiez tout à l’heure, Monsieur le Curé, en ennemis acharnés. – Ces haines de compagnonnage à compa . gnonnage, mon enfant, viennent de ce que l’esprit de corps, le plus sot de tous, se mele encore à l’esprit d’injustice qui remplace le véritable esprit d’association. On a proclamé l’égalité de tous; égalité chimérique, je viens de te le montrer, quand elle s’attache aux qualités physiques, intellectuelles, morales, au rang, à la fortune, et l’on établit l’esprit de corps, c’est-à-dire une classification de différents mé tiers, d’où résulte qu’on décerne à celui-ci des lettres de noblesse, et qu’on entache celui-là de roture. Aussitôt se bouffissent l’orgueil, le mépris, et se déchaine l’envie. Les compagnons de tel devoir s’estiment eux-mêmes et méprisent ou envient tel ou tel autre devoir, suivant que les uns ont l’honneur de travailler le fer ou le bois, la farine ou le cuir. Voilà donc méconnue par tous les compagnonnages cette égalité univer:elle que tous proclament; voilà donc méconnu en outre le droit universel d’association que chaque compagnonnage réclame pour lui-même. L’esprit de corps domine seul, la justice se tait, et une haine aveugle anime les uns contre les autres les compagnons des différents devoirs. -Oh! je vous en prie, Monsieur le Curé, s’écria Claude, faitesque Marcel ne soit pas compagnon! – J’aurais beau faire, mon enfant, Marcel le deviendra, parce qu’il est entouré de compagnons; mais nous làcherons qu’il comprenne bien l’esprit d’association et la seule égalité vraie, celle du droit et du devoir. – Il y a encore, Monsieur le Curé, une chose qui me tourmente dans le compagnonnage, ce sont les mystères qu’on met pour recevoir un compagnon, Ceci n’est que de l’enfantillage, répondit l’abbé du Rocher. Autrefois, le compagnonnage étaii l’un des premiers degrés des associations connues sous le nom de franc-maçonnerie; aujourd’hui ce n’est plus qu’une association particulière aux divers corps de métiers, et qui ne les unit pas tous entre eux, tu le sais déjà, comme la franc-maçonnerie, puisque celle-ci avait pour but de rapprocher par un lien étroit tous les hommes, quels que fussent le rang, la fortune, le pays. On a conservé les épreuves, l’initiation, les mystères, afin de plaire aux esprits faibles qui aiment par-dessus tout le merveilleux; mais tout cela, il faut l’espérer, disparaîtra peu à peu, et ce sera sagesse. L’homme qui s’associe à ses semblables exerce un droit, qu’a-t-il besoin de mystère ? Qu’est-il besoin d’épreuves, d’initiation pour celui qui sait bien où il va, et quelles sont les obligations qu’il s’impose? Au lieu de se laisser préoccu per par des cérémonies vaines, qu’il se dise plutôt à lui-même et hautement ce que chaque associé peut dire à l’autre: Que sans l’amour du prochain, que sans le respect des droits d’autrui, que sans le sacrifice de ses propres intérels à l’intérêt de tous, enfin que sans charité chrétienne, il n’est pas d’association possible; et la charité chrétienne, c’est le sacrifice de chacun pour tous. J’espère que Marcel comprendra ainsi le compagnonnage. Mais, Monsieur le Curé, il y a d’autres associations,à ce que j’ai entendu dire, dont on peut etre, quel que soit le métier qu’on exerce? – Oui, mon ami. Je t’engage à en causer avec Dumont la première fois que tu iras à Paris. Comme chef de famille, tu dois t’informer de tout ce qui peut être utile à la famille, et je te vois avec plaisir occupé de l’avenir de tes frères et de tes sæurs. Continue, mon cher enfant. La tâche est difficile; mais Dieu te donnera des forces pour la remplir. Toujours il vient en aide à qui l’implore avec ferveur et sincérité; tu l’as déjà éprouvé. Prends donc courage. Prie avec plus d’ardeur encore, lorsque tu te sens faillir, ou lorsque ta patience parait épuisée, et mets ta confiance dans la divine Providence pour aplanir les difficultés qui te paraissent, au premier aspect, insurmontables. » Cette fois, comme toujours, Claude quitta le bon curé fortifié, encouragé, et bien décidé à ne négliger aucun des nombreux et difficiles devoirs qui lui étaient imposés. « 

Claude Sophie Ulliac Trémadeure

CHAPITRE XV

Le chef de famille.

« Les réalistes (Kennan, Mearsheimer) argumentaient que l’expansion de l’OTAN provoquerait inévitablement une réaction russe. Carnegie Endowment John Mearsheimer écrivit en 2014 que « la racine du problème est l’élargissement de l’OTAN, l’élément central d’une stratégie plus large pour sortir l’Ukraine de l’orbite russe ». Il préconisa de faire de l’Ukraine « un tampon neutre entre l’OTAN et la Russie, semblable à la position de l’Autriche pendant la guerre froide ». mearsheimerVoxUkraine En 1997, Kennan et 50 experts éminents signèrent une lettre ouverte avertissant que l’expansion de l’OTAN incorporerait des États avec « de sérieux problèmes frontaliers et de minorités nationales » et « aliénerait la Russie inutilement ». American Foreign Service Association +4 Ces avertissements furent rejetés comme pensée dépassée. »

La catastrophe économique des années 1990 et ses séquelles

L’aide occidentale : promesses contre réalité

« Le soutien économique occidental à la Russie post-soviétique fut dramatiquement insuffisant. Le FMI engagea 24,8 milliards de dollars mais ne décaissa que 19,5 milliards. L’échec critique fut le retard du premier prêt majeur (6,8 milliards) jusqu’en 1995—trois ans après le début des réformes. La Banque mondiale engagea 11,8 milliards mais ne décaissa qu’environ 6 milliards. L’aide bilatérale américaine (USAID) totalisa 5,45 milliards de 1992-1998, mais principalement en aide alimentaire et dénucléarisation, pas en soutien à la réforme économique.

Jeffrey Sachs exposa le package du G-7 d’avril 1992 de 24 milliards comme largement fictif : 31 milliards représentaient le non-paiement de la Russie sur les dettes soviétiques (pas de l’argent nouveau), 4 milliards étaient des paiements allemands pour la relocalisation des troupes (déjà engagés), et 20 milliards étaient des crédits à l’exportation à taux commerciaux (prêts, pas dons). Seulement environ 2 milliards en dons réels, la moitié allant aux firmes de conseil occidentales. Sachs estimait qu’il fallait 15-20 milliards annuellement pendant 5 ans, soit 75-100 milliards au total. En réalité, environ 2 milliards furent fournis en dons. Pour contexte, les États-Unis gagnèrent plus de 1 000 milliards en « dividende de paix » de l’effondrement soviétique. Un investissement de 25 milliards représentait seulement 2,5% de cette économie pour assurer la stabilité.

La thérapie de choc et l’effondrement économique

La libéralisation des prix de janvier 1992 leva les contrôles sur 90% des prix, résultant en 250% d’inflation le premier mois et 2 500% annuellement. L’épargne d’une vie fut anéantie du jour au lendemain. La privatisation de masse (1992-1994) distribua 148 millions de bons (environ 40 dollars de valeur chacun à cause de l’hyperinflation) et privatisa 15 000 entreprises. En 1994, 70% de l’économie était privatisée—le plus grand transfert de propriété de l’histoire. Le programme prêts-contre-actions (1995-1996) vit le gouvernement « emprunter » aux banques des oligarques avec des actifs d’État en garantie, et des enchères truquées transférèrent les joyaux de la couronne (Yukos, Norilsk Nickel) pour une fraction de leur valeur.

Les résultats économiques furent catastrophiques : le PIB chuta de 45% (1991-1998), la production industrielle de 50%, l’investissement de 80%—pire que la Grande Dépression américaine. L’inflation suivit cette trajectoire : 2 500% (1992), 840% (1993), 204% (1994), 129% (1995), 22% (1996), 11% (1997), 85% (1998 après la crise). Le « Mardi noir » d’octobre 1994 vit le rouble s’effondrer de 27% en un jour. La crise financière de 1998 provoqua un défaut sur la dette domestique et une dévaluation de 75%.

Les oligarques et la prédation économique

Le processus de formation des oligarques passa par plusieurs phases : entrepreneurs de la perestroïka et opérateurs du marché noir dans les années 1980, accumulation de bons (1992-94) achetés à des citoyens désespérés pour 10-40 dollars chacun et utilisés dans des enchères truquées pour des participations de contrôle, et le programme prêts-contre-actions (1995-96) qui permit l’acquisition des joyaux d’État pour presque rien. Les sept oligarques originaux—Boris Berezovski, Vladimir Goussinski, Mikhaïl Khodorkovski, Roman Abramovitch, Vladimir Potanine, Mikhaïl Fridman et Vladimir Vinogradov—contrôlaient environ 50% de l’économie à la fin des années 1990.

Leurs méthodes d’enrichissement incluaient l’évasion fiscale par des accords spéciaux avec le gouvernement, le pillage d’actifs avec transfert de valeur vers des comptes personnels offshore, le contrôle médiatique (2 des 3 réseaux de télévision majeurs pour influence politique), et la capture politique en finançant la réélection de Eltsine en 1996 (environ 3 milliards estimés). En 2013, 35% de la richesse russe était détenue par 110 individus. Les sept oligarques contrôlaient environ 50% de l’économie à la fin des années 1990, et des centaines de milliards furent transférés offshore.

Le coût humain : 1,5 million de morts prématurées

La catastrophe démographique représente peut-être l’aspect le plus tragique. Entre 1990 et 1995, on estime 1,36 à 1,57 million de décès prématurés, représentant 14-16% de tous les décès dans cette période et 25-34 millions d’années de vie perdues— »le déclin le plus précipité de l’espérance de vie nationale jamais enregistré en absence de guerre ». L’espérance de vie pour les hommes chuta de 64 ans (1990) à 57,6 ans (1994), et pour les femmes de 74 à 71 ans. Elle ne récupéra pas au niveau de 1990 avant 2012.

Les causes incluaient les maladies cardiovasculaires (liées au stress), l’empoisonnement alcoolique et l’alcoolisme, l’homicide (le taux tripla de 10 à 30 pour 100 000), le suicide (taux parmi les plus élevés au monde), et l’effondrement du système de santé. Les causes profondes étaient le stress psychologique dû à la perturbation sociale rapide, l’effondrement de la cohésion sociale, l’anomie (absence de normes), et pas simplement l’appauvrissement mais la désintégration sociale.

Les revenus réels chutèrent de 50% en 1994, avec un salaire mensuel moyen de 60 dollars (quand payé), et 32 millions des 148 millions sous le seuil de pauvreté en 1994. L’épargne d’une vie fut détruite : mille milliards de roubles pré-réforme s’évaporèrent, des décennies d’épargne devinrent sans valeur du jour au lendemain, et l’hyperinflation anéantit les dépôts bancaires. Le coefficient de Gini augmenta en moyenne de 9 points, créant une structure de classes radicalement nouvelle.

Les griefs russes envers l’Occident

La catastrophe économique créa huit narratifs de griefs qui façonnent la politique russe aujourd’hui. Le narratif de la trahison affirme que l’Occident gagna la guerre froide, récolta 1 000 milliards en dividende de paix, promit partenariat et plan Marshall, mais livra des promesses brisées et seulement 2 milliards en dons, laissant la Russie s’effondrer tout en célébrant la « victoire ». Le narratif de l’exploitation argue que les conseils occidentaux permirent le vol par les oligarques, le scandale du commerce d’initiés de Shleifer, les crédits à l’exportation enrichirent les compagnies occidentales, et la richesse nationale fut pillée avec la bénédiction occidentale.

Le narratif de l’abandon note que l’Occident promit un plan Marshall pour la Russie mais le livra à la Pologne à la place, manqua la fenêtre critique de 1992, et intervint seulement lorsque les armes nucléaires étaient en danger. Le narratif de la catastrophe sociale accuse la « thérapie de choc » d’avoir tué 1,5 million de personnes, fait s’effondrer l’espérance de vie, et créé pauvreté, crime et chaos « Made in America ». Le narratif de la création des oligarques argue que la privatisation conçue par les Occidentaux créa les oligarques, que le « capitalisme populaire » devint capitalisme de copinage, et que les banques occidentales blanchirent l’argent des oligarques.

Poutine a armé ces griefs pour construire son narratif de restauration : les années 1990 comme « Temps des Troubles », Poutine comme Restaurateur de l’ordre, les oligarques domptés (satisfaisant la colère populiste), le niveau de vie récupéré (boom pétrolier 2000-2008), le statut de grande puissance restauré, et « tenir tête à l’Occident » (réclamant la dignité). L’efficacité politique de ce narratif est qu’il exploite un traumatisme et des griefs véritables, canalise la colère vers un ennemi externe, justifie l’autoritarisme comme stabilité, crée un consensus domestique, et légitime la politique anti-occidentale. Le résultat ironique est que la catastrophe économique imputée au modèle occidental créa un électorat pour l’autoritarisme anti-occidental—produisant exactement la Russie hostile que l’Occident craignait.

Les fenêtres d’opportunité qui auraient pu changer la trajectoire

1991-1992 : la fenêtre manquée par excellence

Anders Åslund écrit : « L’une des fenêtres d’opportunité les plus évidentes que nous verrons jamais dans l’histoire mondiale fut manquée au début de 1992. Le point focal naturel de la critique est le président américain George Bush. » L’administration Bush préféra Gorbatchev au président démocratiquement élu Eltsine, se concentra sur la collecte de dettes plutôt que sur le soutien aux réformes, fut paralysée par l’élection présidentielle à venir, et était idéologiquement opposée à l’aide étrangère.

Un plan de stabilisation de 15-20 milliards aurait pu transformer la situation : renforcer politiquement les réformateurs, fournir des ressources pour un filet de sécurité sociale, démontrer un engagement crédible envers le succès russe, créer une boucle de rétroaction positive d’espoir, et éviter la majeure partie de la catastrophe humanitaire. La Pologne réussit avec une approche similaire plus le soutien occidental (fonds de stabilisation de 1 milliard en 1990, allègement substantiel de la dette, et en 1993 : économie à la croissance la plus rapide en Europe). Pour la Russie : pas de fonds de stabilisation, prêt FMI majeur retardé jusqu’en 1995, et l’économie s’effondra de 45%.

1997 : la décision de l’expansion de l’OTAN

Lorsque l’expansion fut approuvée malgré les avertissements de Kennan, Matlock, Burns et 50+ experts, une alternative existait : développer l’OSCE comme architecture sécuritaire paneuropéenne incluant la Russie, créer un véritable partenariat OTAN-Russie avec mécanismes décisionnels conjoints, et formaliser par écrit les assurances sur l’infrastructure militaire. Cette approche aurait probablement renforcé les réformateurs russes, évité l’aliénation qui alimenta le nationalisme, et créé des structures institutionnelles pour gérer les conflits. Au lieu de cela, la Russie fut effectivement exclue de l’architecture sécuritaire européenne, créant un sentiment permanent de menace.

2008 : Bucarest et la Géorgie

Le sommet de Bucarest offrit deux chemins clairs : soit accorder clairement le MAP à l’Ukraine et la Géorgie avec engagement de défense crédible, soit exclure catégoriquement l’adhésion et offrir un statut alternatif. Le compromis réel—promesse sans protection—provoqua la Russie sans protéger la Géorgie. Quatre mois plus tard, la Russie envahit. Une clarté dans un sens ou l’autre aurait probablement prévenu la guerre.

Si Bucarest avait catégoriquement exclu l’adhésion ukrainienne/géorgienne à l’OTAN en échange de garanties russes de non-agression, cela aurait pu créer une architecture sécuritaire stable avec neutralité garantie pour les États tampons, et prévenir la guerre de Géorgie de 2008, la crise ukrainienne de 2014, et possiblement l’invasion de 2022.

Décembre 2021 : la dernière chance diplomatique

Les demandes de Poutine, bien qu’inacceptables telles quelles, offraient une base de négociation. Une contre-offre créative aurait pu proposer la neutralité ukrainienne avec garanties internationales (modèle autrichien), des limitations mutuelles sur les déploiements militaires dans des zones sensibles, un mécanisme de consultations régulières sur les préoccupations sécuritaires, et une feuille de route pour normaliser les relations. Même si Poutine avait rejeté cela, un engagement diplomatique sérieux aurait démontré la bonne foi occidentale et possiblement renforcé l’opposition domestique russe à la guerre.

Au lieu de cela, les demandes furent rejetées sans contre-proposition sérieuse, confirmant la vision russe que l’Occident était indifférent aux préoccupations sécuritaires russes et rendant plus facile pour Poutine de vendre la guerre domestiquement comme nécessité défensive.

Responsabilités partagées dans le durcissement

Responsabilités occidentales

L’Occident porte une responsabilité significative dans la détérioration par l’expansion de l’OTAN sans intégration russe authentique, malgré les avertissements d’experts expérimentés (Kennan, Burns, Matlock, 50+ personnalités en 1997). L’extension fut justifiée comme consolidation démocratique mais eut l’effet prévisible de créer un dilemme sécuritaire. Le contournement du Conseil de sécurité de l’ONU au Kosovo (1999) établit un précédent que la Russie citerait plus tard, démontrant que le « droit international » était sélectivement appliqué.

L’aide économique fut dramatiquement insuffisante, avec seulement 2 milliards en dons réels contre 75-100 milliards nécessaires selon Sachs, et retardée de trois ans (première tranche FMI majeure en 1995 au lieu de 1992). Le triomphalisme occidental de « fin de l’histoire » présuma que la Russie accepterait le statut diminué, ignora l’importance de la reconnaissance de statut pour l’identité russe, et interpréta la faiblesse temporelle de la Russie comme permanente. Les doubles standards perçus—Kosovo vs. Crimée, Irak vs. Syrie, soutien à Eltsine autoritaire vs. critiques de Poutine—sapèrent la légitimité normative occidentale. Enfin, la promotion de la démocratie, bien qu’ayant des objectifs louables, fut perçue en Russie comme opérations de changement de régime, particulièrement après les révolutions de couleur en Géorgie et Ukraine.

Responsabilités russes

La responsabilité russe est également lourde. Le durcissement autoritaire domestique progressif sous Poutine vit la destruction systématique de la société civile, la suppression des médias indépendants, l’élimination de l’opposition politique, la subversion de la primauté du droit, et l’évolution du FSB en un État sécuritaire plus puissant que le KGB. L’agression militaire contre les voisins—Géorgie (2008), Crimée et Donbass (2014), invasion à grande échelle de l’Ukraine (2022)—viola les principes fondamentaux du droit international et la Charte de l’ONU. La guerre de l’information russe déploya des opérations de désinformation sophistiquées, des fermes de trolls et réseaux de bots, des interférences électorales dans les démocraties occidentales, et des assassinats à l’étranger (Litvinenko, Skripal).

Le rejet des normes internationales se manifesta dans l’utilisation de la force pour changer les frontières en Europe, le véto systématique aux résolutions de l’ONU sur la Syrie, et la promotion active d’une alternative autoritaire à la démocratie libérale. Le récit de grief paranoïaque, bien qu’ayant certaines bases factuelles, fut délibérément exagéré et manipulé pour la mobilisation domestique, transformant des préoccupations sécuritaires légitimes en justifications pour l’agression. La prédation économique permit aux oligarques de piller la richesse nationale, avec la fuite de capitaux de centaines de milliards offshore, et des réseaux de corruption pénétrant les institutions occidentales.

Responsabilités systémiques

Certains échecs étaient systémiques plutôt qu’attribuables à un côté spécifique. Le fardeau du passé fit que 45 ans de guerre froide créèrent des mentalités adverses profondément enracinées, les institutions conçues pour la confrontation (OTAN, services de renseignement) persistèrent, et la pensée à somme nulle continua malgré des intérêts communs. L’absence d’architecture de sécurité inclusive est notable : l’OSCE ne fut jamais assez habilitée pour gérer les conflits, aucun mécanisme ne fut créé pour intégrer véritablement la Russie dans la sécurité européenne comme égale, et l’expansion de l’OTAN vs. l’influence russe devint un jeu à somme nulle.

L’interdépendance économique limitée entre la Russie et l’Occident signifiait que le commerce énergétique seul ne prévenait pas le conflit, et le « Wandel durch Handel » allemand (changement par le commerce) échoua. Des cultures stratégiques incompatibles persistaient : la tradition russe de sécurité par sphères d’influence et profondeur stratégique entrait en conflit avec le principe occidental d’absence de sphères d’influence et d’autodétermination pour les petits États. Les mécanismes de résolution des conflits furent inadéquats : aucune institution n’était capable de résoudre les désaccords fondamentaux, et les structures créées (Conseil OTAN-Russie) manquaient de pouvoir décisionnel réel.

Conclusions méthodologiques et réserves

Cette analyse s’appuie sur des sources académiques rigoureuses, des documents officiels déclassifiés, des témoignages de diplomates et décideurs clés, et des recherches en think tanks reconnus. Plusieurs réserves méthodologiques importantes doivent être notées. L’accès aux documents reste limité : de nombreux documents gouvernementaux russes restent classifiés, les archives occidentales ne sont que partiellement ouvertes, et les mémoires de participants offrent des perspectives mais aussi des rationalisations post-hoc. Les problèmes de causalité sont complexes : la multicausalité rend difficile l’isolation de facteurs uniques, les contrefactuels sont par nature spéculatifs, et la question de savoir si les développements étaient « inévitables » ou « évitables » reste contestée.

Des biais de perspective existent : les sources occidentales dominent les archives accessibles, les perspectives russes sont souvent médiatisées par des dissidents ou académiques occidentaux, et l’analyse contemporaine est inévitablement influencée par la guerre en Ukraine en cours. L’attribution de responsabilité doit reconnaître que l’emphase relative sur les échecs occidentaux vs. russes varie selon l’orientation théorique, que l’analyse « équilibrée » ne signifie pas nécessairement responsabilité égale (qui peut différer selon les périodes), et que les jugements moraux et stratégiques ne coïncident pas toujours.

Verdict historique : une tragédie de méprises et d’occasions manquées

La détérioration des relations russo-occidentales de 1991 à 2025 représente une tragédie historique majeure où les deux parties portent une responsabilité significative. L’Occident commit l’erreur de traiter la Russie post-soviétique comme une puissance vaincue plutôt que comme un partenaire potentiel, d’étendre l’OTAN tout en offrant une aide économique insuffisante, et de sous-estimer systématiquement l’importance du statut de grande puissance pour l’identité russe. La Russie commit l’erreur de construire un régime autoritaire de plus en plus répressif, de recourir à la force militaire contre ses voisins, et de cultiver un narratif paranoïaque qui transforma des griefs légitimes en justifications pour l’agression.

Les fenêtres d’opportunité existaient—particulièrement en 1991-92, 1997, 2008 et 2021—mais se fermèrent faute de vision stratégique, de ressources adéquates ou de volonté politique. Le poids de l’histoire—guerre froide, traumatismes d’invasions, compétition idéologique, catastrophe économique—s’avéra trop lourd à surmonter avec les efforts limités de construction de confiance tentés.

Le paradoxe final est que les deux camps poursuivaient souvent des objectifs légitimes par des moyens qui produisirent l’opposé du résultat désiré. L’Occident cherchait à sécuriser l’Europe centrale et orientale et promouvoir la démocratie, mais créa un dilemme sécuritaire qui alimenta le revanchisme russe. La Russie cherchait la reconnaissance de statut et les garanties sécuritaires, mais adopta des méthodes autoritaires et agressives qui assurèrent l’isolement et l’antagonisme occidental. Aucun camp ne parvint à comprendre que la sécurité de l’un ne pouvait être construite sur l’insécurité de l’autre.

La guerre actuelle en Ukraine n’est pas « non provoquée » dans le sens d’émerger d’un vide historique—elle est le point culminant de trois décennies d’erreurs diplomatiques, de méfiances accumulées et d’occasions manquées. Comprendre cette histoire ne justifie aucunement l’agression russe, mais est essentiel pour toute résolution diplomatique future et pour éviter des catastrophes similaires. La leçon centrale est que lorsque l’histoire présente des opportunités de changement transformationnel, la réponse doit correspondre à l’ampleur du moment. Les demi-mesures et l’action retardée produisent souvent de pires résultats qu’un engagement audacieux et immédiat—ou qu’une reconnaissance honnête que le soutien ne sera pas fourni.

L’après-guerre froide méritait un plan Marshall pour la Russie et une architecture sécuritaire véritablement inclusive. Il reçut des crédits à l’exportation et des conférences. Nous vivons avec les conséquences. »

 « Les Chefs qui, depuis de nombreuses années sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat.

Certes, nous avons été, nous sommes submergés par la force mécanique terrestre et aérienne de l’ennemi. Infiniment plus que leur nombre, ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui nous font reculer. Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui. Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !

Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limite l’immense industrie des États-Unis.

Cette guerre n’est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n’est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

Moi, général de Gaulle, actuellement à Londres, j’invite les officiers et les soldats français, qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, avec leurs armes ou sans leurs armes, j’invite les ingénieurs et les ouvriers spécialistes des industries d’armement qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s’y trouver, à se mettre en rapport avec moi.

Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas. Demain comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres »

Général de Gaulle, Texte de l’appel du 18 juin 1940

« Voici la retranscription la plus fidèle possible (mot à mot, incluant les questions du journaliste Michel Droit) de cet entretien du 7 juin 1968, tel qu’il apparaît dans l’archive de l’INA.


Michel Droit : Enfin, au terme de quelle analyse êtes-vous arrivé à votre conclusion et aux décisions dont vous avez fait part aux Français ?

Général de Gaulle : Oui, le 29 mai, j’ai eu la tentation de me retirer. Et puis, en même temps, j’ai pensé que si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu. Vous savez, depuis quelque chose comme trente ans que j’ai affaire à l’histoire, il m’est arrivé quelquefois de me demander si je ne devais pas la quitter. Ce fut le cas, par exemple, en septembre 1940, après Dakar, où avec mes compagnons, ayant essuyé le feu des forces françaises qui tiraient sur les Français libres alors que l’ennemi était à Paris, j’ai douté qu’on ne pourrait jamais les retourner contre l’envahisseur de la France.

C’était le cas à Londres, en mars 1942, où devant une dissidence à l’intérieur de la France Libre, dissidence dont le gouvernement britannique avait été le complice, sinon l’instigateur, je suis allé dans un coin de la campagne anglaise en faisant savoir à Londres que je ne poursuivrais pas mon entreprise aux côtés de la Grande-Bretagne si mes conditions n’étaient pas acceptées. Ce fut le cas en 1946, quand submergé par le torrent stérile des partis sur lequel j’avais pas prise, et ne pouvant plus agir à la place où j’étais, je l’ai quittée. Ce fut le cas en 1950… non.

Du point de vue de l’homme, la solution communiste est mauvaise. D’abord, il y a le communisme qui dit : créons d’office le plus possible de biens matériels et répartissons-les d’office de telle sorte que personne n’en dispose à moins qu’on ne l’y autorise. Comment ? Par la contrainte. La contrainte morale et matérielle constante. Autrement dit, par une dictature qui est implacable et perpétuelle. Même si à l’intérieur d’elle-même des clans différents s’en saisissent tour à tour en se vouant aux gémonies. Même si, depuis que ce système est en vigueur dans certains endroits, ses chefs, à mesure qu’ils se succèdent, se condamnent les uns les autres comme s’il était prouvé d’avance que chacun devait échouer à moins qu’il ne trahisse.

Le capitalisme dit : grâce au profit qui suscite l’initiative, fabriquons de plus en plus de richesses qui, en se répartissant par le libre marché, élèvent en somme le niveau du corps social tout entier. Seulement voilà : la propriété, la direction, le bénéfice des entreprises, dans le système capitaliste, n’appartient qu’au capital. Et alors, ceux qui ne le possèdent pas se trouvent dans une sorte d’état d’aliénation à l’intérieur même de l’activité à laquelle ils contribuent. Non, le capitalisme du point de vue de l’homme n’offre pas de solution satisfaisante.

Il y a une troisième solution : c’est la participation, qui elle, change la condition de l’homme au milieu de la civilisation moderne. Dès lors que des gens se mettent ensemble pour une œuvre économique commune, par exemple pour faire marcher une industrie, en apportant soit les capitaux nécessaires, soit la capacité de direction, de gestion et de technique, soit le travail, il s’agit que tous forment ensemble une société, une société où tous aient intérêt à son rendement et à son bon fonctionnement, et un intérêt direct. Cela implique que soit attribuée par la loi à chacun une part de ce que l’affaire gagne et de ce qu’elle investit en elle-même grâce à ses gains. Cela implique aussi que tous soient informés d’une manière suffisante de la marche de l’entreprise et puissent, par des représentants qu’ils auront tous nommés librement, participer à la société et à ses conseils pour y faire valoir leurs intérêts, leurs points de vue et leurs propositions.

C’est la voie que j’ai toujours crue bonne. Oui, c’est la voie dans laquelle j’ai fait déjà quelques pas. Par exemple en 1945, quand avec mon gouvernement j’ai institué les comités d’entreprise. Quand en 1959 et en 1967, j’ai, par des ordonnances, ouvert la brèche à l’intéressement. C’est la voie dans laquelle il faut marcher.

Michel Droit : Donc ce que je voudrais là encore vous demander, mon Général… Vous avez dit l’autre jour qu’il fallait changer l’Université. Tout le monde est d’accord, il faut la changer. La vieille Université, l’université de… comme on l’a appelée « l’Université de papa », a vécu. Vous êtes d’accord pour changer l’Université. Comment, encore une fois, est-ce que vous comptez dans les grandes lignes, bien entendu, vous y prendre pour accomplir cette mutation essentielle, changer l’Université ? Et là aussi encore une fois, pourquoi est-ce que vous n’avez pas commencé plus tôt ?

Général de Gaulle : Dans cette crise qui s’est passée à l’Université, il y avait deux choses. Il y avait d’abord l’angoisse des jeunes, les étudiants, qui est infiniment naturelle. Je viens, je crois, de l’expliquer : dans la société mécanique, la société de consommation moderne, parce qu’elle ne leur offre pas ce dont ils ont besoin, c’est-à-dire un idéal, un élan, un espoir. Et moi je pense que cet idéal, cet élan et cet espoir, ils peuvent et doivent les trouver dans la participation.

Et puis, il y a eu la crise de l’Université elle-même qui a étalé sa caducité, son impuissance à se réformer, et puis pour finir son effondrement, malgré la valeur intellectuelle très grande de beaucoup de ses maîtres. Il n’y a pas de doute que cette Université est à reconstruire complètement. Au long des siècles, l’Ancien Régime, nos facultés qui étaient réparties sur le territoire menaient une existence distincte et avaient des fortunes très diverses et souvent même, d’ailleurs, très agitées. Napoléon, aidé par Fontanes, a fait de tout ça un grand corps, dans un certain but et d’une certaine façon. Le but, c’était de faire accéder aux sommets les plus élevés, au sommet théorique de la connaissance, un nombre assez restreint d’étudiants, après quoi l’élite ainsi dégagée se répartissait comme elle voulait en titre de pépinières d’hommes supérieurs. Et la façon, c’était des cours professés ex cathedra par des maîtres, et puis des examens qui aboutissaient à des diplômes, lesquels diplômes ne déterminaient pas du tout nécessairement le détenteur à une carrière précise et déterminée et n’engageaient pas du tout les employeurs.

Eh bien, il faut qu’elle corresponde aux besoins modernes de notre pays. Notre pays a des activités diverses et parfaitement distinctes les unes des autres. Eh bien, il faut que l’Université, et c’est ce que le pays lui demande, que l’Université lui fournisse des élites adaptées à chacune de ces activités-là. Ce qui veut dire que chaque discipline universitaire doit correspondre directement à un certain domaine pratique et qu’inversement, ce domaine pratique assure des débouchés aux étudiants qui ont été formés dans cette discipline-là. »

« Je reste éveillé la nuit à penser à tout ce qui aurait pu être fait et ne l’a pas été pour arrêter le 11 septembre » (85 / 6)

Georges Tenet, At the Center of the Storm (2007)

Charles de Gaulle : l’homme qui a réinventé la France

« Charles de Gaulle est, selon toute mesure objective, le personnage le plus important de l’histoire de France au XXe siècle. Élu « plus grand Français de tous les temps » en 2005, il a sauvé l’honneur national en 1940, libéré Paris en 1944, fondé la Ve République en 1958 — le régime politique le plus stable que la France ait jamais connu — et donné au pays sa force de dissuasion nucléaire, son indépendance diplomatique et sa place au Conseil de sécurité de l’ONU. Son nom est inscrit sur plus de 3 900 rues et places en France, davantage que tout autre personnage historique. L’aéroport qui porte son nom accueille 70 millions de passagers par an. Plus de cinquante ans après sa mort, il continue de fasciner historiens français et étrangers, de Julian Jackson à Sudhir Hazareesingh, et chaque famille politique française — de Mélenchon à Le Pen — se réclame de son héritage. Comprendre de Gaulle, c’est comprendre la France contemporaine.


Un homme façonné pour l’histoire dès l’enfance

Charles André Joseph Marie de Gaulle naît le 22 novembre 1890 à Lille dans une famille de la bourgeoisie catholique, patriote et intellectuelle. Son père, Henri de Gaulle, professeur d’histoire et de philosophie dans un collège jésuite, transmet à ses cinq enfants le culte de la France blessée par la défaite de 1870 contre la Prusse. Sa mère, Jeanne Maillot, nourrit chez lui « une passion intransigeante pour la patrie, égale à sa piété religieuse ». L’oncle Charles, celtisant passionné, lui fait copier une phrase prophétique : « Dans un camp surpris par l’ennemi, où chacun se bat seul dans la confusion nocturne, nul ne demande le grade ni le rang de celui qui relève l’étendard et lance le premier appel au ralliement. »

Le jeune de Gaulle est un lecteur vorace — Bergson, Péguy, Barrès, Nietzsche, Chateaubriand — et manifeste très tôt une conscience aiguë de son destin. À quinze ans, il écrit une nouvelle de fiction dans laquelle « un certain général de Gaulle » sauve la France d’une invasion allemande en 1930. Cette prescience quasi surnaturelle deviendra l’un des fils conducteurs de sa vie.

Il entre à Saint-Cyr en 1909 (promotion de Fez), où il est surnommé « la grande asperge » pour ses 1,96 m, puis « le Connétable » pour sa morgue assumée. Son commandant refuse de le promouvoir sergent, estimant que « ce jeune homme ne se contenterait de rien de moins que la dignité de connétable de France ». Il sort 13e sur 210 cadets et rejoint le 33e régiment d’infanterie à Arras, commandé par un colonel de 56 ans nommé Philippe Pétain. De Gaulle écrira : « Mon premier colonel, Pétain, m’enseigna l’art du commandement. »

La Première Guerre mondiale forge son corps et son caractère avec une brutalité extrême. Blessé trois fois — au genou à Dinant en août 1914, à la main en Champagne en mars 1915, puis à la baïonnette et au gaz à Verdun le 2 mars 1916 — il est laissé pour mort sur le champ de bataille. Son colonel rédige une citation posthume saluant « un officier hors de pair en tous points ». Mais de Gaulle est vivant, prisonnier. Pendant 32 mois de captivité, il tente de s’évader cinq fois — sa taille le trahit chaque fois — et rencontre au fort d’Ingolstadt l’aviateur Roland Garros et le futur maréchal soviétique Toukhatchevski, avec qui il débat de l’avenir de la guerre mécanisée. C’est en captivité qu’il ébauche son premier ouvrage et qu’il acquiert, en lisant les comptes rendus de la bataille de Cambrai, la conviction que le char d’assaut transformera la guerre.


Quatre livres visionnaires que personne n’a voulu entendre

L’entre-deux-guerres est la période où de Gaulle construit, presque seul contre tous, la pensée stratégique qui sera validée par la catastrophe de 1940. Ses quatre ouvrages majeurs forment un corpus intellectuel cohérent et remarquablement original.

La Discorde chez l’ennemi (1924) analyse les échecs du commandement allemand pendant la Grande Guerre, pointant la rupture fatale entre autorité politique et militaire. Le Fil de l’épée (1932), issu de trois conférences données à l’École de guerre sur l’invitation de Pétain, expose sa philosophie du chef : « L’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement » ; « Rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence, splendeur des forts et refuge des faibles ». Le livre théorise l’« homme de caractère » — celui qui, face à l’événement, « recourt à soi-même » — et cette théorie de 1932 décrit par anticipation ce que sera le comportement de son auteur en 1940, 1944, 1958 et 1968.

Vers l’armée de métier (1934) est le texte le plus prophétique et le plus ignoré. De Gaulle y propose la création d’une force blindée professionnelle de 100 000 hommes organisée en six divisions cuirassées avec 3 000 chars, capables d’opérations offensives mobiles — à l’exact opposé de la doctrine défensive incarnée par la ligne Maginot. L’état-major français est hostile. Le général Weygand s’y oppose, Pétain fait attaquer les idées de son ancien protégé, Léon Blum dénonce un « néo-boulangisme ». Seul Paul Reynaud, futur président du Conseil, défend ces vues au Parlement. En Allemagne, le livre est traduit et étudié avec intérêt par Guderian et Rommel. Albert Speer rapportera qu’Hitler lui-même en a « beaucoup appris ». En novembre 1934, l’Allemagne crée ses trois premières Panzerdivisionen. La Blitzkrieg de mai 1940 appliquera exactement les principes que de Gaulle préconisait — contre la France qui les avait refusés.

La France et son armée (1938) provoque la rupture définitive avec Pétain. De Gaulle y publie sous son nom un texte initialement rédigé comme nègre pour le Maréchal. La querelle est irréparable. De Gaulle dira plus tard : « Pétain était un grand homme. Il est mort en 1925. Le drame, c’est qu’il ne le savait pas. »


De l’obscurité totale au mythe national en quatre ans

Le 17 juin 1940, le maréchal Pétain annonce à la radio qu’il faut « cesser le combat ». Le lendemain, un général de brigade à titre temporaire — le plus jeune et le plus obscur de l’armée française, nommé depuis seulement trois semaines — entre dans le studio 4B de la BBC à Londres. Il a 49 ans. Presque personne ne le connaît. Churchill a dû imposer sa volonté à son propre cabinet pour autoriser cette émission.

L’appel du 18 Juin est un acte fondateur dont la portée initiale fut microscopique et la résonance historique, immense. La BBC n’enregistre même pas l’émission — au grand dam de de Gaulle. Très peu de Français l’entendent réellement ; la plupart des témoignages ultérieurs relèvent du « faux souvenir ». Sur 10 000 Français présents en Grande-Bretagne, 300 se portent volontaires. Sur 100 000 soldats provisoirement sur le sol britannique après Dunkerque, 7 000 restent. L’historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac compare l’effet de l’Appel à « une pierre lancée par un montagnard sur un champ de neige : la surface frémit à peine, puis, très lentement, se met à glisser… jusqu’à provoquer l’avalanche ».

De Gaulle construit la France Libre à partir de presque rien. Il est condamné à mort par contumace par Vichy. Roosevelt le déteste et tente de le remplacer par le général Giraud, plus malléable. Churchill le soutient tout en le trouvant exaspérant. Quand Roosevelt dit « Il se prend pour Jeanne d’Arc », Churchill répond : « Eh bien, il l’est en quelque sorte. » L’envoi de Jean Moulin en France pour unifier la Résistance sous son autorité est un coup de génie politique. Le 27 mai 1943, le Conseil national de la Résistance reconnaît l’autorité exclusive de de Gaulle — acte décisif qui légitime sa position face aux Alliés.

Le 26 août 1944, de Gaulle descend les Champs-Élysées à pied devant un million de personnes en liesse, lors de ce que Julian Jackson appelle « probablement le plus grand rassemblement de ce type dans l’histoire de France ». Des tireurs embusqués ouvrent le feu. De Gaulle, cible idéale avec son mètre quatre-vingt-seize, ne bronche pas, ne se baisse pas, ne cherche aucun abri. La légende est scellée. Le soir même, à l’Hôtel de Ville, il prononce les mots qui resteront : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! »

Il refuse de « proclamer » la République, car elle n’a selon lui jamais cessé d’exister — Vichy n’étant qu’un « pseudo-gouvernement » illégal. Il refuse toute administration militaire alliée (AMGOT) du territoire français. En moins de vingt-quatre heures, il rétablit la souveraineté de l’État.


Le fondateur de la France moderne et ses crises existentielles

Chef du gouvernement provisoire de 1944 à 1946, de Gaulle impulse des réformes capitales : droit de vote des femmes (confirmé), Sécurité sociale, nationalisations (Renault, EDF, Air France), création de l’ENA. Puis, en désaccord avec l’Assemblée constituante sur la faiblesse de l’exécutif, il démissionne brutalement le 20 janvier 1946, pensant qu’on le rappellera vite. Personne ne le rappelle. Commence la « traversée du désert » — douze années pendant lesquelles il fonde le RPF (qui rassemble un million d’adhérents en 1948 avant de s’essouffler), puis se retire à Colombey-les-Deux-Églises pour écrire ses magnifiques Mémoires de guerre.

Le rappel vient en mai 1958, quand la guerre d’Algérie menace la France de guerre civile. Le président Coty fait appel au « plus illustre des Français ». De Gaulle impose ses conditions : pleins pouvoirs pour rédiger une nouvelle constitution. Le 28 septembre 1958, les Français approuvent la Ve République par 79,2 % des voix. Ce régime — présidence forte, élection directe du chef de l’État à partir de 1962, exécutif dominant — est la constitution la plus durable que la France ait jamais connue (67 ans et toujours en vigueur). La IVe République avait connu 24 gouvernements en 11 ans.

La résolution de la guerre d’Algérie exige un courage moral extraordinaire. De Gaulle, que les partisans de l’Algérie française croyaient de leur côté (Jackson note que la formule « Algérie française » n’apparaît pas dans ses discours officiels), négocie patiemment l’indépendance, signée aux accords d’Évian le 18 mars 1962. Il affronte simultanément le terrorisme du FLN et celui de l’OAS, qui tente de l’assassiner une trentaine de fois. Lors de l’attentat du Petit-Clamart (22 août 1962), 187 balles sont tirées sur sa Citroën DS. Il en sort indemne et commente : « Ils tirent comme des cochons. »

Sa politique étrangère d’indépendance redéfinit la place de la France dans le monde : retrait du commandement militaire intégré de l’OTAN (1966), reconnaissance de la Chine populaire (1964), force de frappe nucléaire (premier essai en 1960), critique de la guerre du Vietnam, « Vive le Québec libre ! » à Montréal (1967), double veto à l’entrée britannique dans la CEE. Chaque décision surprend, choque, puis finit souvent par apparaître presciente.

Mai 1968 le déstabilise profondément. Le 29 mai, il disparaît mystérieusement à Baden-Baden, où il confie au général Massu : « Tout est foutu. » Massu le galvanise. Le 30 mai, de Gaulle prononce une allocution radiophonique de combat, dissout l’Assemblée, et une manifestation de 300 000 à 500 000 gaullistes envahit les Champs-Élysées. Les élections de juin 1968 produisent la plus large majorité parlementaire de l’histoire de France. Mais le 27 avril 1969, les Français rejettent son référendum sur la régionalisation. Fidèle à sa parole, il démissionne le lendemain. Il meurt le 9 novembre 1970 à Colombey, d’une rupture d’anévrisme aortique. Pompidou annonce à la nation : « La France est veuve. »


Ce que les historiens admirent : lucidité, courage et mesure

Les spécialistes convergent sur trois qualités exceptionnelles. D’abord, une prescience diagnostique hors du commun : la guerre blindée prédite dès 1934, la nécessité de poursuivre le combat en 1940, l’inéluctabilité de la décolonisation perçue dès les années 1940, la fin de la guerre froide anticipée. Daniel Mahoney (City Journal) résume : « S’il était mort en 1945, sa biographie aurait été celle d’un succès sans mélange : chaque erreur et chaque excentricité ensevelies sous une prescience quasi infaillible. »

Ensuite, un courage physique et moral dont l’intensité est rare dans l’histoire. Le courage physique — trois blessures en 14-18, cinq évasions tentées, commandement de chars sous le feu en 1940, trente attentats déjoués. Le courage moral est plus remarquable encore : en juin 1940, simple brigadier-général, il défie l’ensemble de l’appareil étatique, militaire et judiciaire de son pays. Angelo Codevilla écrit dans la Claremont Review of Books : « S’il réussissait, il deviendrait l’un des plus grands héros de l’histoire de France. S’il échouait, il serait un traître. » Plus tard, l’indépendance algérienne contre son propre camp politique constitue un acte de lucidité qui lui coûte la haine de ceux qui l’avaient rappelé au pouvoir.

Enfin, ce que Patrice Gueniffey identifie comme la grandeur associée à la mesure. Contrairement à Napoléon, qui sépara la grandeur de la modération, de Gaulle défendit toujours « le sens de l’équilibre, du possible, de la mesure, qui seul rend les œuvres de l’énergie durables et fécondes ». Raymond Aron, initialement méfiant, finit par le reconnaître comme « un homme authentiquement grand » aux « ambitions comparables à celles d’un Washington ». Gueniffey situe de Gaulle « plus proche spirituellement et politiquement de Washington et de Lincoln que de Napoléon ».


L’homme derrière le monument : caractère, silence et tendresse cachée

La personnalité de de Gaulle fascine les biographes par ses contradictions apparentes. Jackson identifie les tensions constitutives de son caractère : « retenue et hubris, raison et sentiment, classicisme et romantisme, calcul et provocation, ruse et mise en scène ». Peter Hitchens note dans First Things qu’il « ressemblait, plus qu’à toute autre chose, à un chameau, notamment par l’expression supérieure de son visage suggérant qu’il connaissait seul le Centième Nom de Dieu ».

Stanley Hoffmann, dans une analyse psychologique pionnière publiée dans Foreign Affairs en 1965, montre que la posture sphinxienne de de Gaulle est « délibérée et calculée » : dès ses écrits de jeunesse, il construit consciemment le portrait idéal du grand chef qui doit « posséder quelque chose d’indéfinissable, de mystérieux ». Jacques Szaluta (Clio’s Psyche, 2005) conduit une comparaison psychohistorique de Pétain et de Gaulle, révélant des « structures psychiques radicalement différentes » : Pétain passif, attendant qu’on fasse appel à lui ; de Gaulle assertif, incarnant « le type du chef militaire plus typique ».

Mais la dimension la plus révélatrice de l’homme privé concerne sa fille Anne, née en 1928 avec une trisomie 21. À une époque où ces enfants étaient systématiquement placés en institution, les de Gaulle refusent catégoriquement. De Gaulle, « d’ordinaire peu démonstratif et stoïque », se transforme en sa présence : il danse pour elle, fait des pantomimes, lui chante des chansons populaires. Anne ne peut prononcer clairement qu’un seul mot : « Papa ». De Gaulle répond : « Ma joie. » Il confie à un prêtre en 1940 : « Pour moi, cet enfant est une grâce, elle est ma joie, elle m’aide à regarder au-delà de tous les échecs et de tous les honneurs, et toujours à regarder plus haut. » À la mort d’Anne en 1948, il dit à sa femme en pleurs : « Maintenant, elle est comme les autres. » Il portera toujours sa photographie sur lui et sera enterré à ses côtés.

L’humilité personnelle contraste de façon saisissante avec la grandeur publique. De Gaulle n’a jamais possédé d’autre propriété que sa maison de campagne de Colombey, dépourvue d’eau courante pendant deux ans. À l’Élysée, il fait installer un compteur pour payer l’électricité consommée par son couple dans leur petit appartement privé. Ceux qui dînent chez les de Gaulle rapportent qu’ils « boivent dans des bouteilles sciées et mangent la nourriture la plus frugale entourés du mobilier le plus sommaire ». Codevilla observe : « Sa vie personnelle était si constamment monastique qu’aucune rumeur de scandale financier ou sexuel n’aurait jamais été prise au sérieux. »


Une historiographie extraordinairement vivante

L’étude de de Gaulle n’a jamais cessé de progresser. Julian Jackson constate que des livres sur de Gaulle paraissent en France « littéralement chaque semaine ». La bibliothèque de la Fondation Charles de Gaulle recèle plus de 4 000 ouvrages et 300 thèses et mémoires. La revue Espoir, créée en 1972, a publié 198 numéros.

Parmi les ouvrages majeurs, la biographie en trois tomes de Jean Lacouture (1984-1986) reste un monument. Pierre Nora salua : « Après huit cents livres sur de Gaulle, voici le premier. » Henri Guillemin prédit dans Le Monde que pendant « vingt ou trente ans, tout étudiant qui demandera à son professeur le livre fondamental sur de Gaulle entendra : voyez Lacouture ». Mais c’est la biographie de Julian Jackson, A Certain Idea of France (2018), qui est aujourd’hui considérée comme la plus aboutie dans quelque langue que ce soit — lauréate du Duff Cooper Prize et du Elizabeth Longford Prize, saluée par Max Hastings comme « magistrale » et par le Wall Street Journal comme l’œuvre qui « démystifie le Général sans le démolir ». Jackson a exploité les archives de Gaulle récemment ouvertes pour révéler un personnage d’une complexité inépuisable : « un soldat qui passa l’essentiel de sa carrière à combattre l’armée ; un conservateur qui parlait souvent comme un révolutionnaire ; un homme de passion qui trouvait presque impossible de montrer ses émotions ».

Sudhir Hazareesingh (Balliol College, Oxford) apporte avec Le Mythe gaullien (2010) et In the Shadow of the General (2012) une analyse décisive de la construction du mythe. Il montre comment de Gaulle a délibérément façonné sa propre légende à travers ses Mémoires de guerre, devenues « l’interprétation décisive de la Seconde Guerre mondiale en France, même si le récit de de Gaulle était une représentation tendancieuse de ce qui s’était passé ». Son constat est sans appel : « Il n’existe pas d’analogue réel à Charles de Gaulle dans la tradition politique britannique ou américaine. »

Éric Roussel (2002) a enrichi le corpus par l’exploitation d’archives britanniques, américaines, canadiennes, israéliennes et allemandes. Jonathan Fenby (The General, 2010) a produit la meilleure biographie journalistique en anglais avant Jackson. Jean-Louis Crémieux-Brilhac, lui-même ancien de la France Libre, a écrit l’histoire définitive du mouvement (La France Libre, 1996). Max Gallo a popularisé de Gaulle auprès du grand public avec ses quatre volumes « légèrement romancés ». Et Patrice Gueniffey, dans Napoléon et de Gaulle (2017), a offert la comparaison la plus profonde entre les deux figures tutélaires de l’histoire française.


Se réclamer du gaullisme : héritage lourd ou signifiant vide ?

La question de l’héritage gaulliste est l’une des plus débattues de la science politique française contemporaine. Serge Berstein, dans son Histoire du gaullisme (2001) — l’ouvrage de référence — démontre que le gaullisme n’est « ni une doctrine ni une idéologie politique » au sens classique, mais « un exercice pragmatique du pouvoir qui n’est pas exempt de contradictions ni de concessions à la nécessité du moment ». Berstein distingue quatre phases successives : le gaullisme résistant (1940-45), le gaullisme d’opposition (1947-58), le gaullisme présidentiel (1958-69) et le post-gaullisme (après 1969).

L’instrumentalisation politique du gaullisme atteint aujourd’hui des proportions qui alarment les spécialistes. Lors de l’élection présidentielle de 2017, Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon, Emmanuel Macron, François Fillon et Marine Le Pen se sont tous réclamés de l’héritage gaullien — un spectre idéologique couvrant la totalité de l’échiquier politique français. En 2022, 45 gaullistes publient une tribune dans Le Point rappelant que « l’extrême droite s’est construite dans la détestation du gaullisme ». La Revue Politique et Parlementaire affirme que « le gaullisme est mort avec son incarnation unique et inimitable, qui s’éteint le 9 novembre 1970 » et que « le dernier homme d’État gaulliste que la France ait connu fut le regretté Philippe Séguin ». Michel Onfray, dans Front Populaire, accuse les héritiers autoproclamés d’avoir « délibérément travesti le gaullisme, réduit à un vulgaire pragmatisme opportuniste ».

Cette fragmentation a engendré plusieurs courants concurrents : le gaullisme social (étudié par Pierre Manenti dans son Histoire du gaullisme social, 2021), le gaullisme de gauche (d’Astier de La Vigerie, Chevènement), le néo-gaullisme chiraquien, le gaullisme souverainiste (Séguin, Pasqua, puis Asselineau). Florence Haegel a montré dès 1990 que « toute réponse supposerait de savoir ce qu’est le « vrai » gaullisme » — question sans réponse définitive. Selon un sondage de 2024, 62 % des Français estiment que le gaullisme influence encore la vie publique. Les idées autrefois controversées — présidence forte, dissuasion nucléaire, souveraineté diplomatique — font désormais partie du consensus national.

La tension fondamentale reste celle identifiée par Hazareesingh : le mythe gaullien « continuera sans doute à croître à mesure que la puissance de la France déclinera ». Se réclamer du gaullisme peut être simultanément légitime et vain — légitime parce que les institutions gaulliennes structurent toujours la vie politique française, vain parce que la singularité historique de l’homme qui les a créées est, par définition, non reproductible.


Les manifestations concrètes d’une célébrité sans équivalent

La place qu’occupe de Gaulle dans l’espace public français et mondial est mesurable avec précision. Élu numéro 1 du classement « Le Plus Grand Français de tous les temps » (France 2, 2005) devant Pasteur, l’Abbé Pierre, Marie Curie et Victor Hugo — et très loin devant Napoléon, relégué au 16e rang — il domine l’imaginaire national d’une manière unique.

CatégorieDonnées clés
Rues et places en France3 900 à 4 200 odonymes — record absolu, devant Pasteur (3 354) et Jaurès (2 370)
Aéroport Charles-de-Gaulle70,3 millions de passagers (2024), 3e aéroport européen, 14e mondial
Porte-avions Charles-de-GaulleSeul porte-avions nucléaire construit hors des États-Unis
Croix de Lorraine de Colombey44 mètres de haut, financée par des dons de 67 pays, ~100 000 visiteurs/an
Mémorial Charles-de-Gaulle22 millions d’euros, inauguré par Sarkozy et Merkel en 2008
Rues à l’étrangerPlus de 30 pays sur 5 continents (Berlin, Moscou, Varsovie, Dakar, Le Caire, Phnom Penh, La Nouvelle-Orléans)

Le cinéma et la télévision continuent d’explorer le personnage : le film De Gaulle avec Lambert Wilson (2020), la série De Gaulle, l’éclat et le secret sur France 2 (2020, 6 épisodes), et un nouveau film annoncé pour 2026. La Fondation Charles de Gaulle, créée en 1971 à la demande de l’intéressé et présidée initialement par André Malraux, est la seule institution nationale reconnue par l’État pour entretenir sa mémoire.


Conclusion : pourquoi de Gaulle ne cesse de grandir

De Gaulle échappe aux catégories habituelles de la célébrité politique. Il n’est pas simplement un héros de guerre, ni simplement un fondateur de régime, ni simplement un théoricien stratégique, ni simplement un écrivain de premier plan. Il est tout cela simultanément, et c’est cette totalité qui explique sa persistance dans l’imaginaire collectif.

Trois enseignements se dégagent de cette recherche. Le premier est que la grandeur gaullienne repose sur une combinaison rarissime de pensée et d’action : il avait diagnostiqué les catastrophes avant qu’elles ne surviennent, puis agi quand tous les autres avaient renoncé. Le deuxième est que son caractère — théorisé dans Le Fil de l’épée à 37 ans, puis incarné pendant trente ans de vie publique — constitue un cas unique de cohérence entre la doctrine et la pratique du leadership. Le troisième, peut-être le plus contre-intuitif, est que l’homme privé était l’exact opposé du personnage public : frugal, tendre, dévoué à une fille handicapée dans une époque qui les rejetait, incapable de scandale personnel.

Julian Jackson a peut-être trouvé la formule la plus juste : « Sans de Gaulle entre 1940 et 1944, la vision que les Français avaient d’eux-mêmes après 1944 aurait été nécessairement très différente. Par un extraordinaire acte de volonté et de bluff, de Gaulle a réussi à prendre une nation totalement vaincue et à la faire figurer parmi les vainqueurs. » Ce tour de force — transformer une défaite absolue en siège permanent au Conseil de sécurité — n’a pas d’équivalent dans l’histoire du XXe siècle. C’est pourquoi, à mesure que la France s’interroge sur sa place dans un monde qui change, le mythe gaullien ne s’affaiblit pas : il grandit. »

« Nous devons le dire hautement, il est de la plus grande urgence d’augmenter les ressources des bureaux de bienfaisance. L’impuissance dans laquelle ils se trouvent de faire le bien rend les fonctions des administrateurs de ces bureaux inutiles et décourageantes. Ils ne semblent plus créés pour soulager l’indigent, mais pour lui faire de continuels refus. Plus occupés à repousser les demandes qu’à les satisfaire, ils se verront forcés, tellement leurs fonctions sont intolérables, de les résigner entre les mains de l’autorité municipale. Si l’humanité prescrit de prendre des mesures promptes, la sûreté publique ne l’exige pas moins. N’attendons pas que l’agitation qui existe dans la population de Paris vienne se faire sentir dans nos murs. La classe ouvrière de Lyon est essentiellement tranquille et amie de l’ordre ; mais devenue oisive et nécessiteuse, lorsque le besoin se fera trop vivement sentir, nous la verrons aussi se porter sur nos places publiques, et se mettre à la disposition des agitateurs. Nous livrons ces simples réflexions à l’autorité municipale, désirant que nos prévisions soient démenties, ou qu’elle les prévienne par des mesures promptes et efficaces, en évitant toutes les longueurs administratives, et en abrégeant les formalités toujours inutiles qu’on est dans l’usage d’interposer entre le mal et le remède.  »

Archives historiques et statistiques du département du Rhône

Venezuela post-Maduro : entre haines fraîches et reconstruction impossible

« Le 3 janvier 2026, l’opération militaire américaine « Absolute Resolve » a capturé Nicolás Maduro à Caracas, bouleversant la donne vénézuélienne sans pour autant déclencher une véritable transition démocratique. La vice-présidente Delcy Rodríguez gouverne par intérim, les structures chavistes restent intactes, et la société vénézuélienne — marquée par plus de 18 600 arrestations politiques, 10 085 exécutions extrajudiciaires documentées et une torture systématique — exprime un verdict sans appel dans les sondages : 85,6 % veulent la justice avant toute réconciliation. Ce rapport examine comment une société fracturée envisage de gérer le choc entre les impératifs de justice et la nécessité de reconstruire un pays dont le PIB s’est effondré de 73 %, dont 7,9 millions de citoyens vivent en exil, et dont les institutions — judiciaires, militaires, policières — sont elles-mêmes les instruments documentés de crimes contre l’humanité.


L’Opération Absolute Resolve et ses suites : le madurisme sans Maduro

Le 3 janvier 2026, à 2h00 du matin, des forces spéciales américaines (Delta Force, soutien CIA) ont lancé une frappe sur les défenses aériennes du nord du Venezuela avant de prendre d’assaut le complexe présidentiel de Caracas. Maduro et son épouse Cilia Flores ont été capturés en 2 heures 28 minutes et transférés à New York, où ils ont plaidé non coupable de narco-terrorisme le 5 janvier. L’opération a tué 23 à 47 militaires vénézuéliens, 32 agents cubains et 2 civils, blessant 7 soldats américains. C’est la plus grande intervention militaire américaine en Amérique latine depuis le Panama en 1989.

La réaction internationale fut massivement critique. Le Brésil, la Colombie, le Mexique, le Chili, l’Uruguay et l’Espagne ont publié une déclaration conjointe de « ferme rejet ». La Russie a condamné une « agression criminelle », la Chine s’est déclarée « profondément choquée ». Le Secrétaire général Guterres a qualifié l’action de « précédent dangereux ». Selon un décompte au 14 janvier, 117 parties ont adopté une position critique, 46 étaient neutres, et seulement 25 favorables (principalement l’Argentine de Milei, l’Équateur, le Paraguay et Israël).

Sur le terrain, le résultat est paradoxal. Delcy Rodríguez a assumé la présidence par intérim le 5 janvier, devenant la première femme à exercer le pouvoir présidentiel au Venezuela. D’abord défiante, elle a rapidement adopté un ton conciliatoire envers Washington, ouvrant le secteur pétrolier au capital privé et signant le 29 janvier une loi permettant aux entreprises privées de contrôler la production et la vente de pétrole. Les États-Unis ont rouvert leur ambassade à Caracas en février 2026 — une première depuis 2019 — et le 1er avril, ils ont reconnu Rodríguez comme « seule cheffe d’État » en levant ses sanctions personnelles.

María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix 2025 et figure la plus populaire du pays (78 % des Vénézuéliens voteraient pour elle selon Meganálisis), reste hors du Venezuela. Elle a été effectivement marginalisée par Trump, qui a déclaré qu’elle « n’a pas le soutien ni le respect à l’intérieur du pays » — une affirmation contredite par tous les sondages indépendants. Edmundo González Urrutia, reconnu comme président élu légitime par de nombreux pays, reste en exil en Espagne, affaibli par des problèmes de santé. La Mision Factual de l’ONU a averti en mars 2026 que « la machinerie étatique répressive reste opérationnelle » malgré la capture de Maduro : 87 nouvelles détentions politiquement motivées ont été documentées depuis le 3 janvier.


Ce que disent les Vénézuéliens : une demande écrasante de justice

Les données d’opinion publique révèlent un peuple qui rejette massivement le statu quo tout en refusant catégoriquement l’impunité. L’enquête Meganálisis de mars 2026 est la plus explicite : 85,6 % des Vénézuéliens déclarent vouloir « appliquer la justice et se réunir uniquement avec ceux qui n’ont pas fait de mal », contre seulement 9,2 % qui préfèrent « oublier, pardonner et se réconcilier ». Ce chiffre s’inscrit dans une tendance cohérente : en janvier 2026, 75 % disaient que le pays avait besoin avant tout de « justice, ordre et état de droit » plutôt que de « pardon, réconciliation et unité » (13 %).

La confiance institutionnelle est au plus bas. Les Forces armées (FANB) n’obtiennent que 2,25 % de confiance — le score le plus faible de toutes les institutions mesurées par Datanálisis. Le Conseil national électoral (CNE) est rejeté par 85,82 % de la population. Plus de 80 % estiment que les forces de sécurité doivent être « entièrement reconstruites depuis zéro ». La perception de corruption est dévastatrice : Transparency International classe le Venezuela 180e sur 182 pays (score de 10/100), et 87 % des Vénézuéliens considèrent que « la majorité ou la totalité » de l’entourage de Maduro est corrompue.

L’enquête AtlasIntel d’octobre 2025 (n=2 777 au Venezuela, marge ±2 points) montre que 74 % croyaient que le pays serait meilleur sans Maduro, 75 % avaient une opinion négative de lui, et 67 % attribuaient la crise principalement au régime (contre 20 % aux sanctions américaines). Les préoccupations dominantes : fraude électorale (65 %), pauvreté et faim (64 %), migration de masse (63 %), violations des droits humains (62 %).

La diaspora est plus radicale encore. Selon AtlasIntel, 64 % des Vénézuéliens vivant à l’étranger soutenaient une intervention militaire pour renverser Maduro, contre 34 % à l’intérieur du pays. Après la capture de Maduro, 92 % des Vénézuéliens interrogés par Meganálisis se sont déclarés « reconnaissants envers Trump » — tout en restant lucides : plus de 50 % estimaient que Trump s’intéresse davantage au contrôle du pétrole qu’à la restauration de la démocratie.

L’humeur générale, selon les analystes d’El Nacional, est celle d’un « pessimisme sur le présent, optimisme conditionnel sur l’avenir » : épuisement, frustration, mais aussi un segment significatif exprimant de l’espoir — à condition que le changement soit « réel, vérifiable et irréversible ». Les 622 manifestations enregistrées en janvier 2026 (hausse de 78 % par rapport à janvier 2025) confirment que la capture de Maduro a été interprétée comme « une fenêtre d’opportunité pour réactiver les demandes de droits ».


485 prisonniers politiques et la machine répressive intacte

Malgré un processus de libération accéléré depuis janvier 2026, le bilan reste accablant. Foro Penal documentait 863 prisonniers politiques fin décembre 2025 et 18 623 arrestations politiques cumulées depuis 1999. Après l’adoption d’une loi d’amnistie le 20 février 2026 (couvrant les actes de 1999 à janvier 2026), 690 prisonniers ont été libérés — mais il reste, au 9 avril 2026, 485 détenus politiques (440 hommes, 45 femmes, 298 civils, 187 militaires, dont 44 étrangers). Alfredo Romero, président de Foro Penal, dénonce la loi d’amnistie comme « un goulot d’étranglement servant davantage à ralentir ou paralyser les libérations ».

Les conditions de détention documentées par la Mission d’enquête de l’ONU, Human Rights Watch et Amnesty International atteignent des niveaux de cruauté systématique. À El Helicoide (siège du SEBIN), les détenus sont enfermés cinq étages sous terre dans des cellules de 2×3 mètres, à des températures glaciales, sans lumière naturelle. À « La Tumba », le SEBIN pratique la torture blanche — privation sensorielle totale. Au DGCIM (Boleíta), trois étages souterrains abritent des sessions de torture physique documentées dans 122 cas. Les méthodes incluent : décharges électriques sur les paupières et les organes génitaux, suffocation avec des sacs plastiques, submersion, « el pulpo » (ceinture métallique d’immobilisation), violences sexuelles documentées, et confession forcée sous menace de représailles contre les familles.

Parmi les cas emblématiques encore en détention, Josnars Baduel — fils du général décédé Raúl Baduel, lui-même mort en détention après une chirurgie non autorisée par sa famille — est décrit comme étant en « risque imminent de décès » à la prison de Rodeo I, avec des ligaments déchirés suite aux tortures. Eduardo Torres, avocat de PROVEA, a été « disparu » le 9 mai 2025 et reste au secret à El Helicoide. Les libérations s’accompagnent de nouvelles détentions : le 10 avril 2026, l’étudiant Ort Betancourt, 21 ans, a été arrêté lors de manifestations à Caracas.

Les chiffres globaux de la répression, compilés par PROVEA, l’ONU et Foro Penal, dessinent un tableau de crimes contre l’humanité systématiques : 10 085 personnes tuées par les agents de sécurité (principalement les FAES/DAET, responsables de 64,5 % des décès), 1 652 victimes de torture, 7 309 victimes de traitements cruels, 2 224 victimes de traitements inhumains ou dégradants en 2024 seul (hausse de 88 % par rapport à 2023), et 875 civils jugés par des tribunaux militaires. Dix-sept personnes sont mortes en détention étatique.


Les haines fraîches de 2026 : pourquoi le pardon est improbable

Le concept de haines fraîches, issu des débats de la Révolution française de 1791 sur la possibilité de réconciliation avec la monarchie malgré la fraîcheur des griefs, s’applique au Venezuela avec une force particulière. Contrairement à l’Espagne de 1975, où la Guerre civile était vieille de quarante ans et où la culpabilité partagée facilitait le Pacto del Olvido, les crimes du madurisme sont en cours, massivement documentés, et font l’objet d’une enquête active de la CPI.

La comparaison historique éclaire la singularité vénézuélienne. L’Espagne post-Franco a choisi l’oubli total — la loi d’amnistie de 1977 n’a jamais été contestée judiciairement en quatre décennies. Mais ce modèle a un prix : 45 ans plus tard, l’Espagne se déchire encore sur la mémoire, et l’ONU a déclaré que cette loi d’amnistie viole le droit international des droits humains. Le Chili post-Pinochet démontre la patience : il a fallu 17 ans (de la Commission Rettig en 1991 à l’arrestation de Pinochet à Londres en 1998) pour que l’arc de la justice se courbe, mais il s’est courbé — Pinochet a fini par faire face à plus de 300 poursuites. L’Argentine est le cas le plus spectaculaire : les lois d’amnistie de 1986-1987 ont été annulées en 2005 par la Cour suprême, déclenchant une vague massive de procès qui continue aujourd’hui. L’Afrique du Sud a évité la guerre civile par sa Commission Vérité et Réconciliation, mais l’amnistie conditionnelle (849 accordées sur 7 111 demandes) a été perçue comme « pondérée en faveur des bourreaux ». La Colombie offre le modèle le plus directement transposable : la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP) combine peines réduites conditionnées à l’aveu complet et à la vérité, sous la surveillance de la CPI.

Pour le Venezuela, plusieurs facteurs rendent un « pacte de l’oubli » impraticable :

  • La fraîcheur des crimes : les violations sont en cours (87 nouvelles détentions depuis janvier 2026), les victimes sont vivantes et organisées, les familles manifestent régulièrement devant les centres de détention
  • La documentation internationale : la Mission d’enquête de l’ONU, la CPI, Human Rights Watch, Amnesty International et Foro Penal ont compilé des preuves exhaustives que l’Argentine de 1983 n’avait pas
  • L’investigation de la CPI : ouverte en novembre 2021, elle couvre les crimes contre l’humanité depuis 2014. Le Venezuela a tenté de se retirer du Statut de Rome en décembre 2025, et la CPI a fermé son bureau de Caracas faute de « progrès tangible ». Un mandat d’arrêt scellé contre Maduro pourrait déjà exister depuis la modification des règles de la CPI en novembre 2025
  • L’opinion publique : 85,6 % rejettent explicitement le pardon sans justice. La recherche de Kathryn Sikkink sur la « cascade de justice » montre que les pays combinant commissions de vérité et procès obtiennent les meilleurs résultats en termes de droits humains et de réduction de la violence

La COFAVIC (Comité des familles de victimes) résume la position de la société civile : « La réconciliation ne peut être fondée sur l’impunité. Les victimes et leurs familles résistent à ce que l’impunité ait le dernier mot. »


L’architecture de justice transitionnelle en gestation

Les propositions de justice transitionnelle pour le Venezuela forment un écosystème riche mais confronté à une réalité brutale : la « transition » n’en est pas une. Comme l’a déclaré le politologue Benigno Alarcón en janvier 2026 à Caracas, « il n’est pas encore possible de dire que le Venezuela est en transition ».

Les modèles discutés s’organisent autour de cinq axes. Premièrement, une commission vérité et réconciliation, proposée notamment par le Centre des droits humains de l’UCAB (Universidad Católica Andrés Bello), l’ICTJ et le Laboratorio de Paz. Le professeur Miguel Mónaco a développé une proposition normative détaillée insistant sur l’indépendance de cette commission — à distinguer absolument de la « Commission de la Vérité » créée par le gouvernement en 2017, qui fut un instrument de persécution politique. Eduardo Trujillo (UCAB) propose un modèle en trois phases : commission de vérité (enquête et compilation de preuves), puis juridiction transitionnelle spécialisée (type JEP colombien), puis intégration dans la justice ordinaire réformée.

Deuxièmement, l’amnistie conditionnelle. La loi d’amnistie du 20 février 2026 couvre les crimes politiques de 1999 à 2026 mais exclut explicitement les meurtres, le narcotrafic, la corruption et les violations des droits humains. Plus de 1 557 demandes ont été déposées immédiatement. L’ICTJ a reconnu que les amnisties peuvent être des outils de transition (citant la Colombie) mais a averti que le Venezuela « ne traverse pas encore une transition politique » et que la loi sera appliquée par un pouvoir judiciaire « compromis ». Foro Penal critique l’exclusion discriminatoire des militaires emprisonnés.

Troisièmement, la lustration (épuration des fonctionnaires). Acceso a la Justicia propose des mécanismes de veto dans les concours d’entrée au pouvoir judiciaire, au parquet et à la défense publique, inspirés des modèles d’Europe centrale et orientale. La Rapporteuse spéciale de l’ONU, Duhaime, appelle au « vetting et à des mesures fortes d’état de droit » comme garantie de non-répétition.

Quatrièmement, la justice pénale internationale. L’investigation de la CPI (Venezuela I) reste active. Le Bureau du Procureur a conclu en octobre 2025 qu’il n’y avait « aucun progrès significatif » des autorités vénézuéliennes, fermant son bureau de Caracas. Un conflit juridictionnel pourrait émerger : si un mandat d’arrêt scellé existe pour Maduro, la CPI devrait demander sa remise par les États-Unis, qui ne sont pas partie au Statut de Rome et veulent le juger pour narcotrafic à New York.

Cinquièmement, le Laboratorio de Paz a publié en avril 2026 un « Décalogue de critères irrénonçables » : pas de transition sans justice, vérité comme droit non négociable, victimes au centre, réparation intégrale, pas d’impunité pour les crimes graves, garanties de non-répétition, réforme institutionnelle, indépendance judiciaire, complémentarité des mécanismes, et la justice comme fondement éthique d’une démocratie durable.


Le défi de la reconstruction : un pays dévasté

La reconstruction du Venezuela confronte des ordres de grandeur vertigineux. Le PIB a chuté de 67 à 73 % — une contraction supérieure à celle des États-Unis pendant la Grande Dépression. La dette extérieure totale atteint 150 à 190 milliards de dollars (environ 200 % du PIB), comprenant 60 milliards d’obligations souveraines et PDVSA en défaut, 20 milliards de sentences arbitrales internationales, 10 à 12 milliards dus à la Chine (collatéralisés par le pétrole), et 19 milliards de réclamations contre Citgo. Le taux de pauvreté atteint 78,6 %, l’inflation dépasse 500 %, et le salaire minimum représente moins d’un dollar par mois face à un panier alimentaire de base de 772 dollars.

La reconstruction de PDVSA est l’enjeu économique central. La production pétrolière est tombée à environ 1 million de barils/jour, contre plus de 3 millions au début des années 2000. Les réserves prouvées restent les plus importantes au monde (300 milliards de barils), mais l’infrastructure n’a pas été mise à jour depuis 50 ans. Rystad Energy estime à 183 milliards de dollars sur 15 ans le coût pour ramener la production à 3 millions de b/j d’ici 2040. Brad Setser (CFR) est plus optimiste : 1,5 million de b/j serait atteignable avec 10 à 20 milliards d’investissement dans les champs existants. Cependant, le prix du baril (57-60 dollars début 2026) reste sous le seuil de rentabilité de 80 dollars estimé par Rystad, rendant l’investissement privé économiquement irrationnel à court terme.

La réintégration des 7,9 millions de réfugiés et migrants constitue un défi démographique sans précédent — 22,5 % de la population vit en exil. Mais la chercheuse Anitza Freitez (UCAB/ENCOVI) écarte un retour massif, prédisant plutôt « une circularité de mouvements ou des retours instables ». Les enquêtes en Colombie montrent que 89 % des Vénézuéliens considèrent comme « très probable » de rester dans l’année à venir. La diaspora constitue néanmoins un atout considérable : les premières vagues d’émigration (avant 2017) comptaient une forte proportion d’ingénieurs, médecins, juristes et spécialistes pétroliers. Les transferts de fonds dépassent 3 milliards de dollars annuels vers plus de 3 millions de ménages.

Le système de santé s’est effondré (mortalité maternelle de 227 pour 100 000, couverture vaccinale sous 72 %), le système éducatif est exsangue après l’exode des enseignants, et les services publics (électricité, eau, assainissement) sont défaillants sur l’ensemble du territoire. 7,9 millions de personnes à l’intérieur du Venezuela ont besoin d’aide humanitaire, mais le plan de réponse 2025 n’a reçu que 17 % de son financement — l’une des crises les moins financées au monde.


Comment éviter les vendettas : leçons historiques et stratégies concrètes

L’enjeu central de toute transition vénézuélienne est de canaliser institutionnellement les « haines fraîches » pour éviter la violence expéditive. L’expérience historique offre des enseignements précis mais aussi un avertissement : le cas syrien post-Assad (2024-2025) illustre ce qui se produit en l’absence de mécanismes crédibles — des représailles extrajudiciaires croissantes contre les affiliés de l’ancien régime à Homs, Alep et dans les villes côtières.

Cinq stratégies concrètes émergent de l’analyse comparative et des propositions de la société civile vénézuélienne :

  • La complémentarité CPI/justice nationale comme architecture de dissuasion. L’investigation active de la CPI exerce une pression à la fois sur les perpetrateurs (le spectre d’un mandat d’arrêt international) et sur tout futur gouvernement transitionnel (qui ne peut offrir d’amnistie pour les crimes contre l’humanité sans risquer une intervention du Procureur). Le modèle colombien montre qu’opérer « à l’ombre de la CPI » peut produire une justice crédible qui satisfait à la fois les victimes et le droit international
  • Des espaces institutionnels d’expression des griefs : commissions de vérité avec audiences publiques (comme la TRC sud-africaine qui a recueilli plus de 21 000 témoignages), programmes de réparation intégrale, et politiques mémorielles. Le Laboratorio de Paz et Paz Activa — plus de 20 organisations de la société civile signataires — travaillent depuis 2017 à préparer ces mécanismes
  • La réforme du secteur de sécurité comme garantie de non-répétition. La question des généraux est la plus délicate. Les analystes de Caracas Chronicles et Americas Quarterly identifient quatre scénarios : abolition (modèle Costa Rica), dissolution-reconstruction (modèle Irak — catastrophique), purge sélective (modèle Argentine), ou transition contrôlée avec prérogatives militaires maintenues temporairement (modèle Chili/Brésil). Le consensus penche vers ce dernier modèle, avec une professionnalisation graduelle et un « vetting » des officiers les plus compromis
  • Des peines réduites conditionnées à la vérité, sur le modèle de la JEP colombienne qui a prononcé ses premières sanctions restauratrices en septembre 2025 : 8 ans de restrictions de liberté avec reconnaissance publique de responsabilité, participation à des projets de réparation, et contribution à la vérité. Cette formule offre une « sortie de dignité » aux militaires de rang intermédiaire prêts à coopérer
  • L’inclusion de la diaspora dans le processus transitionnel. L’analyse de Latinoamérica 21 propose d’intégrer la diaspora dans la conception de la transition selon trois utilités : élargissement des frontières démocratiques, revitalisation institutionnelle par l’expertise méritocratique, et accélération des capacités techniques et productives

La coalition de 16 organisations (dont COFAVIC) a publié en janvier 2026 un « Décalogue d’exigences prioritaires » incluant la libération immédiate de tous les prisonniers politiques, l’abrogation des lois répressives, la création de mécanismes indépendants de préservation des preuves, et des garanties de vérité, mémoire, justice, réparation intégrale et non-répétition.


Conclusion : la transaction ou la transition

Le Venezuela d’avril 2026 est pris dans un piège que l’International Crisis Group a résumé avec une question tranchante : « Venezuela after Maduro: Transaction or Transition? » L’administration Trump a clairement choisi la transaction — l’accès au pétrole contre la stabilisation du régime Rodríguez — au détriment de la transition démocratique que réclament 90,4 % des Vénézuéliens (qui ne croient pas à une stabilisation économique sous le chavisme).

Trois conclusions s’imposent. Premièrement, un « pacte de l’oubli » à l’espagnole est impossible au Venezuela de 2026 : les crimes sont trop récents, trop documentés, et la CPI est trop engagée. Le précédent argentin démontre que les amnisties sont réversibles, ce qui réduit leur crédibilité auprès des perpetrateurs. Le modèle colombien — peines réduites conditionnées à la vérité intégrale, sous surveillance de la CPI — est le plus transposable, mais il exige une capacité institutionnelle considérable que le Venezuela ne possède pas.

Deuxièmement, le dilemme séquentiel est redoutable. L’investissement pétrolier exige la sécurité juridique, qui exige la réforme institutionnelle, qui exige une transition politique, qui exige un levier que Washington dépense plutôt sur l’accès au pétrole. Ce cercle vicieux produit ce que TIME appelle un « autoritarisme fonctionnel aligné sur les États-Unis » — le pire scénario du point de vue de la justice transitionnelle.

Troisièmement, la société civile vénézuélienne a fait un travail de préparation remarquable. Les propositions de l’UCAB, du Laboratorio de Paz, de Foro Penal, d’Acceso a la Justicia et de CEPAZ constituent une architecture cohérente et conforme au droit international. Ce qui manque n’est pas un plan : c’est la volonté politique de l’appliquer. La question n’est pas de savoir si la justice viendra — la cascade de justice décrite par Sikkink enseigne qu’elle finit presque toujours par venir, même après des décennies. La question est de savoir combien de souffrance supplémentaire sera infligée dans l’intervalle, et si les « haines fraîches » de 2026 trouveront des canaux institutionnels ou se déverseront dans la violence. »

« « On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »

Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »

« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre DEUX ROUES DE LA FORTUNE, dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du REGRET et du SOULAGEMENT. »

Le temps des regrets : comment le développement du regret influence-t-il la prise de décision à risque des enfants et des adolescents ?Marianne Habib, Mathieu CassottiDans L’Année psychologique 2015/4 (Vol. 115), pages 637 à 664

 «Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait réelle. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux. Il vaut de souligner, mais sans y insister, que ce dernier moment de la réflexion nous amène en fait à sortir de la simple conviction, qui a été élaborée dans les moments précédents, au profit de la responsabilité.  »

« Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; ce qu’il a occulté, il l’a occulté ; ce qu’il a négligé, il l’a négligé ; ce qui l’a subjugué l’a subjugué ; ce qui l’a rendu confus l’a rendu confus ; un point c’est tout. Aucune « petite voix intérieure » ne l’a alerté sur ses aveuglements et ses négligences ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.»

Maxime Parodi

« Mais le soin est indissociable de la possibilité d’oublier « stratégiquement » et/ou de pardonner dans une certaine mesure ce qui a été commis. »,

Hourya Bentouhami-Molino

Droits humains : un système de répression qualifié de crimes contre l’humanité

Les chiffres de la répression

« L’ONG Foro Penal, référence en matière de suivi des prisonniers politiques, a documenté 17 940 arrestations à des fins politiques depuis 2014. Foropenal Le nombre de prisonniers politiques a atteint un pic de 1 953 en octobre 2024 Congress.gov — une hausse de 745 % en un an Freedom House — faisant du Venezuela le pays comptant le plus de prisonniers politiques de l’hémisphère occidental, devant Cuba (1 113) et le Nicaragua (147). Americas Quarterly L’ONG PROVEA a dénombré 10 085 exécutions extrajudiciaires par les forces de sécurité entre 2013 et 2023, et 1 652 cas de torture documentés. Freedom House

Les Forces d’action spéciale (FAES), créées en 2017, U.S. Department of State ont opéré comme de véritables escadrons de la mort. Le rapport Bachelet de l’ONU a documenté 6 856 personnes tuées dans des « affrontements » avec les forces de l’État entre janvier 2018 et mi-2019, Human Rights Watch Wikipedia dont 5 287 par les FAES seules. Wikipedia France 24 Le modus operandi était systématique : les agents pénétraient dans les domiciles des quartiers populaires, séparaient les jeunes hommes, les exécutaient, puis plantaient des armes pour simuler un échange de tirs — une pratique que les agents eux-mêmes qualifiaient de routine en implantant des « semillas » (graines). Un officier des FAES a confirmé devant la Mission d’enquête que la consigne était de « tuer les criminels sans compassion ». OHCHR

El Helicoide : la géographie de la torture

El Helicoide, bâtiment moderniste inachevé des années 1950 The Nation reconverti en quartier général du SEBIN (Service national de renseignement bolivarien), Human Rights Watch est devenu le symbole de la torture d’État au Venezuela. Les méthodes documentées par la Mission d’enquête de l’ONU comprennent la suffocation avec des sacs plastiques, les chocs électriques sur les organes génitaux, les viols avec des bâtons, The Nation les simulacres d’exécution (arme chargée placée dans la bouche), les positions de stress prolongées et la privation de nourriture, d’eau et de médicaments. Victor Navarro, directeur de l’ONG Voces de la Memoria, détenu pendant cinq mois en 2018, a décrit El Helicoide comme « le pire centre de torture d’Amérique latine ». Hazard-herald

L’Opération Tun-Tun : la répression porte à porte

Le terme « Tun-Tun » — onomatopée du coup frappé à la porte LA NACION — a été popularisé par Diosdado Cabello dans son émission télévisée en mai 2017. Après l’élection contestée du 28 juillet 2024, Maduro a réactivé cette opération à grande échelle. Telemundo Atlanta +2 Plus de 2 400 personnes ont été arrêtées Fortune dans les deux semaines suivant le scrutin, Amnesty International Wikipedia lors de descentes nocturnes menées par le SEBIN, la DGCIM, la GNB et la PNB. OEA Les cibles incluaient les témoins de bureaux de vote, les coordinateurs de campagne de l’opposition, et des citoyens ordinaires ayant exprimé leur dissidence sur les réseaux sociaux. International Consortium of Investigative Journalists L’application gouvernementale VenApp, initialement conçue pour signaler des problèmes de services publics, a été détournée en outil de dénonciation. Amnesty International3″

 « Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »

Victor Hugo

« Or, on ne la voit pas sous la neige, n’est-ce pas la crevasse. Alors nous dirons qu’elle est violente parce qu’elle avertit tout le traîneau qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou »

Louis-Ferdinand Céline, Pierre Dumayet, Entretien

« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »

Des opinions et des intérêts pendant la Révolution, Joseph Fiévée

« Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’UNE DISTINCTION SCHOLASTIQUE, et qui, dans toute leur conduite, privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la circonstance. «

Alexandre Vinet

Les « haines fraîches » de 1791 : autopsie d’un diagnostic politique prémonitoire

« La citation « Mais les haines étaient encore trop fraîches, les ressentiments trop actifs pour obtenir une tranquillité absolue » constitue un diagnostic lucide sur l’impossibilité de clore la Révolution française en septembre 1791. Émanant des commentaires éditoriaux de Guillaume Lallement dans sa collection Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la Tribune nationale (1818-1822), cette phrase capture le paradoxe fondamental de l’Assemblée Constituante : croire possible une réconciliation nationale alors que les plaies restaient béantes. Ce constat, formulé rétrospectivement mais fidèle au climat de l’époque, préfigurait la radicalisation qui mènerait à la Terreur.


Identification de la source : Lallement et les archives de la parole révolutionnaire

La citation provient de la collection monumentale de Guillaume N. Lallement (1782-1829), historien et journaliste messin qui compila entre 1818 et 1822 vingt volumes rassemblant les discours parlementaires depuis 1789. Les tomes I à VII couvrent spécifiquement l’Assemblée Nationale Constituante (1789-1791). Cette collection, publiée chez Alexis Eymery à Paris, constitue l’une des premières tentatives systématiques d’archivage de la parole politique révolutionnaire.

La formulation même de la citation—son style narratif rétrospectif à l’imparfait, sa tonalité d’analyse historique plutôt que d’éloquence tribunitienne—indique qu’il s’agit très probablement d’un commentaire éditorial de Lallement servant de transition entre les discours reproduits, plutôt que d’un extrait de rapport parlementaire proprement dit. Cette pratique éditoriale était courante : Lallement contextualisait les documents par des passages de liaison expliquant les circonstances historiques.

Le contexte thématique le plus vraisemblable renvoie au 14 septembre 1791, date du décret d’amnistie générale voté par l’Assemblée Constituante alors que celle-ci achevait la Constitution et tentait de « clore » la Révolution. Ce jour-là, Briois-Beaumez, au nom des comités de Constitution et de jurisprudence criminelle, présenta un rapport instaurant l’amnistie pour tous les délits révolutionnaires et contre-révolutionnaires depuis juin 1789—y compris pour le roi Louis XVI après sa fuite à Varennes.


Le contexte de septembre 1791 : l’illusion d’une révolution achevée

L’Assemblée Constituante vivait en septembre 1791 ses dernières semaines d’existence. Convaincue d’avoir accompli sa mission—donner une Constitution à la France—elle cherchait à tourner une page sanglante. Le décret du 14 septembre proclamait explicitement que « la Révolution doit prendre fin au moment où la Constitution est achevée et acceptée par le roi ». Cette formule traduisait un vœu pieux plus qu’une réalité politique.

Les événements des vingt-quatre mois précédents avaient accumulé des traumatismes impossibles à effacer par décret. La Grande Peur de l’été 1789 avait déchaîné une jacquerie anti-seigneuriale dans les campagnes, avec destruction de châteaux et d’archives féodales. Les journées d’octobre 1789 avaient vu l’invasion du château de Versailles, le massacre de gardes du corps, et le transfert forcé du roi à Paris. L’affaire de Nancy en août 1790 s’était soldée par une répression sanglante—un soldat roué, 42 pendus, 41 galériens—créant des martyrs et des ressentiments durables.

Surtout, deux crises de l’année 1791 avaient rendu illusoire toute réconciliation. La Constitution civile du clergé, condamnée par le pape, avait divisé la France en paroisses jureurs et réfractaires, préfigurant les guerres de Vendée. La fuite à Varennes des 20-21 juin 1791 avait définitivement brisé le lien de confiance entre le roi et une partie du peuple. Et la fusillade du Champ-de-Mars du 17 juillet 1791, où La Fayette fit tirer sur des pétitionnaires républicains, avait creusé un fossé entre modérés et radicaux au sein même du camp révolutionnaire.


Les « haines » et « ressentiments » de 1791 : une cartographie des fractures

Le vocabulaire de la citation renvoie à une réalité multidimensionnelle que les contemporains percevaient clairement. Les haines de l’époque se structuraient selon plusieurs axes de conflit :

Haines de classe : Le ressentiment des paysans contre les droits féodaux, accumulé pendant des décennies de « réaction seigneuriale », avait explosé pendant la Grande Peur. Malgré la nuit du 4 août, les conflits agraires persistaient.

Haines religieuses : Le schisme créé par la Constitution civile divisait les familles et les villages. Environ 50% des curés et presque tous les évêques avaient refusé le serment, créant une Église réfractaire clandestine qui fournissait, selon l’expression d’un historien, « la piétaille qui manquait à la contre-révolution ».

Haines politiques : Les victimes de la répression—soldats de Nancy, pétitionnaires du Champ-de-Mars—nourrissaient des ressentiments contre La Fayette et les Constituants modérés. Réciproquement, les royalistes et émigrés étaient perçus comme des traîtres préparant l’invasion étrangère, surtout après la déclaration de Pillnitz (27 août 1791).

Haine envers le roi : Après Varennes, Louis XVI était perçu comme parjure et déserteur. La fiction officielle de « l’enlèvement » ne trompait personne. Les symboles monarchiques étaient effacés, détruits, enlevés dans de nombreuses régions.


Le diagnostic de Lallement : une lucidité rétrospective

L’éditeur Lallement, écrivant sous la Restauration, bénéficiait du recul historique pour juger l’automne 1791. Son constat sur les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » empêchant la « tranquillité absolue » constitue une critique implicite de l’optimisme constitutionnel des Constituants.

L’amnistie du 14 septembre 1791 prétendait réaliser ce que les Athéniens avaient accompli en 403 av. J.-C. avec la loi de Thrasybule : un « oubli des malheurs » permettant la réconciliation civique. Mais comme l’analyse l’historien Stanislas de Chabalier, la période révolutionnaire française était « traversée par une puissante tension entre le besoin de rendre la justice et l’impérieuse aspiration à une réconciliation que l’on entend souvent faire passer par l’oubli juridique ».

Les limites de l’amnistie de 1791 étaient criantes. Elle excluait les soldats suisses de Nancy, symboles de la répression arbitraire—une exclusion corrigée seulement en décembre 1791. Elle ne résolvait pas le schisme religieux, qui continuait de déchirer le pays. Elle prétendait amnistier des camps opposés dans un équilibre factice, alors que les rapports de force restaient instables.

La « tranquillité absolue » visée était un horizon impossible. La guerre, déclarée en avril 1792, allait radicaliser toutes les tensions. La chute de la monarchie le 10 août 1792, puis la Terreur, démontreraient tragiquement la justesse du diagnostic de Lallement.


Timothy Tackett et l’histoire des émotions révolutionnaires

Les travaux récents de l’historien américain Timothy Tackett (UC Irvine) offrent un cadre analytique pertinent pour comprendre les « haines » et « ressentiments » évoqués. Dans The Coming of the Terror in the French Revolution (2015), Tackett démontre comment la suspicion et la méfiance ont progressivement transformé la mentalité des élites révolutionnaires, les conduisant de l’enthousiasme fraternel de 1789 à la paranoïa meurtrière de 1793-1794.

Tackett met en évidence le rôle crucial des « terreurs imaginées »—selon l’expression de l’historien David Bell, « les terreurs imaginées peuvent avoir encore plus de pouvoir politique que les réelles ». La peur du complot aristocratique, de la trahison royale, de l’invasion étrangère alimentait un climat émotionnel où la modération devenait suspecte.

Cette grille de lecture éclaire la citation de Lallement : les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » ne sont pas seulement des conflits objectifs entre groupes sociaux, mais des états émotionnels collectifs qui transforment la perception politique. L’expérience vécue du processus révolutionnaire—violence, trahison perçue, incertitude radicale—avait modifié en profondeur la mentalité des acteurs, rendant impossible le retour à une normalité constitutionnelle.


L’historiographie de la fracture révolutionnaire

François Furet et l’école révisionniste ont placé l’été 1791 au cœur de leur analyse de la Révolution. Pour Furet, c’est dans la séquence Varennes-Champ-de-Mars que se situe la « césure principale » du processus révolutionnaire, plus encore que dans la chute de la monarchie en août 1792. La radicalisation émotionnelle et politique de l’été 1791 explique le « dérapage » ultérieur vers la Terreur.

Michel Vovelle, représentant le courant de l’histoire des mentalités, a analysé la violence comme composante structurelle de la société française du XVIIIe siècle, exacerbée par la crise politique. Les « haines » de 1791 s’enracinent dans des conflits antérieurs—sociaux, régionaux, familiaux—que la Révolution a politisés et radicalisés.

Jean-Clément Martin souligne que « les haines qui pouvaient être à l’œuvre entre de nombreux groupes sociaux et régionaux avant la Révolution ont été travaillées politiquement, se sont révélées et ont trouvé de nouvelles raisons de durer, éventuellement jusqu’à nos jours ». La Vendée, les clivages religieux, certaines fractures territoriales héritent de ce moment.

L’édition critique des Orateurs de la Révolution française par Furet et Ran Halévi (Pléiade, 1989) fournit le corpus de référence pour étudier la rhétorique politique de la période. L’introduction souligne que « des deux problèmes classiques de l’historiographie révolutionnaire—les causes de 1789 et la dérive de 1789 à 1793—le second est peut-être moins énigmatique que le premier ».


Enseignements pour la justice transitionnelle contemporaine

La citation de Lallement trouve une résonance remarquable dans les théories contemporaines de la réconciliation post-conflit. Le manuel de référence de l’IDEA (2003), préfacé par Desmond Tutu, établit que la réconciliation est « un processus à long terme qui peut prendre des décennies ou des générations ». Le temps seul ne guérit pas les blessures ; un passé violent non traité est « comme un feu qui s’embrase par intermittence ».

Les études de cas comparatives confirment ce constat. En Afrique du Sud, malgré la célèbre Commission Vérité et Réconciliation (1995-2002), une enquête de 1998 révélait que « la majorité des victimes estimaient que la TRC avait échoué à réaliser la réconciliation » et que « la justice était un prérequis pour la réconciliation plutôt qu’une alternative ». En Espagne, le « pacte de l’oubli » de 1977 a semblé fonctionner pendant 25 ans avant qu’un « boom mémoriel » ne révèle les plaies non cicatrisées du franquisme. Au Zimbabwe, la politique de réconciliation imposée par Mugabe en 1980 a échoué faute d’adresser les causes profondes des conflits.

L’expérience française de 1791 illustre plusieurs écueils identifiés par la recherche contemporaine :

  • L’amnistie sans reconnaissance : Le décret de septembre 1791 imposait l’oubli juridique sans établir la vérité ni reconnaître les souffrances.
  • La précipitation politique : Vouloir « clore » la Révolution en quelques mois après deux années de bouleversements était irréaliste.
  • L’imposition par le haut : L’amnistie reflétait les intérêts des Constituants modérés, non une aspiration populaire.
  • L’exclusion de victimes : Les soldats suisses de Nancy, laissés hors du décret, devenaient symboles de l’injustice persistante.

Stratégies et leçons méthodologiques

La recherche contemporaine identifie quatre piliers indissociables pour la réconciliation : guérison, justice, vérité, réparation. L’amnistie de 1791 négligeait les trois premiers pour ne retenir qu’un simulacre du quatrième—la cessation des poursuites n’équivalant pas à une réparation.

L’ICTJ (International Center for Transitional Justice) souligne que la justice transitionnelle vise non seulement « une simple absence de violence et une coexistence potentiellement tendue », mais aussi « à favoriser la confiance et à transformer le ressentiment et la soif de vengeance ». Les « ressentiments actifs » de 1791 n’étaient pas adressés par le décret d’amnistie ; ils allaient alimenter la radicalisation de 1792-1794.

La psychologie sociale contemporaine analyse la haine comme « l’équivalent émotionnel de la super-glue »—une émotion qui maintient les parties fixées aux hypothèses passées sur l’ennemi comme incapable de changement réel. Les « haines fraîches » de 1791 fonctionnaient précisément ainsi : elles rendaient impossible de voir le roi comme constitutionnel sincère, les contre-révolutionnaires comme réconciliables, les révolutionnaires radicaux comme modérables.

La temporalité de la réconciliation obéit à trois étapes successives selon le manuel IDEA : d’abord remplacer la peur par la coexistence non-violente (« ne pas se tuer mutuellement »), puis construire la confiance par des institutions fonctionnelles, enfin développer l’empathie et une identité commune. En septembre 1791, la France n’avait même pas atteint la première étape : la violence continuait de structurer les rapports politiques.


Conclusion : la préscience d’un diagnostic ignoré

Le constat de Lallement sur les « haines trop fraîches » et « ressentiments trop actifs » de 1791 constitue un exemple remarquable de lucidité historique—qu’elle soit celle des contemporains clairvoyants ou celle de l’éditeur écrivant trente ans plus tard. Ce diagnostic posait les termes d’un problème que l’Assemblée Constituante refusait d’affronter : on ne décrète pas la réconciliation.

La suite des événements—radicalisation de 1792, Terreur de 1793-1794, puis les cycles de révolution et réaction du XIXe siècle français—confirme que les « haines » et « ressentiments » de 1791 ont « trouvé de nouvelles raisons de durer ». La fracture entre « deux France », catholique et laïque, conservatrice et révolutionnaire, traverse encore en partie la vie politique contemporaine.

Pour les situations actuelles de transition post-conflit, cette citation historique enseigne que l’imposition d’un oubli juridique sans traitement des causes émotionnelles et structurelles des conflits est vouée à l’échec. La « tranquillité absolue » visée par les Constituants n’est atteignable qu’au terme d’un processus long, inclusif, et multidimensionnel—précisément ce que l’urgence politique de septembre 1791 ne permettait pas. »

« Un des préceptes les plus essentiels, c’est d’étudier avec ordre. Craignez le sort de cet érudit dont parle Guy Patin: « M. D… savait beaucoup, dit-il; mais son esprit était l’image du chaos: nous l’appelions la bibliothèque renversée» (Esprit de G. P.) Prenez des notes sur tout ce que vous lisez, entendez ou voyez. En écrivant, dit encore Bacon, on devient exact et on retient mieux ce qu’on lit. Celui donc qui est paresseux à faire des notes a besoin d’une bonne mémoire.» (Ess. de mor.) Or, la mémoire est une reine capricieuse sur les faveurs de laquelle il ne faut pas compter. Permettez-nous d’exposer ici en quelques mots la méthode que nous employons nous-même pour nous instruire: Quel que soit l’ouvrage que vous parcourez, lisez la plume à la main, c’est le meilleur moyen de se tenir éveillé, et marquez d’un signe en marge les passages que vous voulez retenir. La lecture terminée, transcrivez en notes séparées les passages désignés. Au bout d’un certain temps faites le triage de vos notes, et rangez-les par ordre de matières ou même par ordre alphabétique. Renfermez les notes sur un même objet dans une case, une enveloppe à part, ou mieux dans un registre destiné à les recueillir et distribué par ordre alphabétique. Après une ou plusieurs années de ce travail méthodique, vous serez étonné de vos richesses, et vous posséderez assez de matériaux pour discourir ou pour écrire sur un sujet de votre compétence et avec l’érudition convenable. Tel est le mécanisme au moyen duquel nous pouvons nous-même étaler devant vous ce luxe d’autorités dont l’abondance vous étonne peut-être, et qui pourtant nous coûte actuellement peu de travail. J’ai cru devoir entrer dans ces détails minutieux, persuadé que beaucoup de bons esprits croupissent dans la médiocrité, à défaut d’une méthode propre à féconder leurs travaux. Ceci nous conduit naturellement à vous entretenir de l’art d’écrire en médecine, et ceci ne sera point tout à fait un hors-d’œuvre, car vous serez auteurs au moins une fois dans votre vie, lorsqu’il s’agira inaugurale; et dans tous les cas, v de produire une dissertation êtes appelés à juger les auteurs qui prétendent à vous instruire. Lorsque l’homme de science a longtemps travaillé à se faire un fonds de savoir et d’expérience, un moment arrive où il éprouve le besoin de communiquer à autrui le fruit de ses labeurs. Certains hommes positifs se sont demandé s’il était plus avantageux au praticien d’aspirer au titre de se renfermer dans une sage obscurité ? Question délicate et qui, selon nous, relève complétement des qualités, des instincts dévolus à tel ou tel individu Spiritus ubi vult spirat. Mais, en thèse générale, nous pensons que l’homme vraiment instruit et donné de quelque facilité d’énoncer ses idées doit d’abord, faisant abstraction des avantages ou des inconvénients qui peuvent s’ensuivre, faire profiter le public du produit de ses travaux. Voici quelques petits axiomes applicables au choix des livres : il ne faut pas s’en laisser imposer par les grands noms des anciens, ni par les gros volumes des modernes.» (Bacon, Accroiss. des Sc., liv. II) Les anciens, en effet, décoraient volontiers du titre d’Opus aureum des livres dont on fait aujourd hui fort peu de cas. Défiez-vous aussi des titres piquants ou pompeux; l’art de l’intitulé est aujourd’hui porté au plus haut degré de perfection. «< Aliud in titulo, aliud in pyxide» est un vieux proverbe qui vous garantira des déceptions; et Voltaire disait avec raison: « Il faut être en garde contre les livres plus que les juges ne le sont contre les avocats. »(Mensong. imprim.) — « Tout mot imprimé, dit-on, n’est pas mot d’Evangile. » Pour mieux apprécier l’ouvrage, veuillez vous enquérir des qualités et des titres de l’auteur. « La longue expérience que j’ai acquise, disait Cullen, m’a convaincu qu’on ne pouvait compter sur les faits et l’expérience prétendue des hommes de peu de jugement.» (Mat. méd., t. 1, p. 36.) — « La véritable expérience dépend surtout de la tête de celui qui cherche à l’acquérir,» dit Zimmermann (De l’Expér., t. 1), et c’est ici que s’applique l’axiome de Morgagni: Non numerandæ sed perpendendæ observationes. » (De Sedib. et Caus.) Toutes sentences qui ne sont que la paraphrase de celle empruntée à Hippocrate par Baglivi: « Ut valent oculi, sic et homo. Les livres à consulter n’ont pas tous une égale valeur; effleurez les auteurs médiocres, méditez les auteurs modèles. Il est des livres dont il faut seulement goûter, d’autres qu’il faut dévorer et d’autres, mais en petit nombre, qu’il faut mâcher et digérer. »

La Lancette française

« « L’amiral Wilhelm Canaris demeure l’une des figures les plus controversées du renseignement de la Seconde Guerre mondiale. Les recherches révèlent des contacts documentés avec les Alliés, mais deux affirmations spécifiques souvent répétées manquent de preuves solides. La campagne de propagande britannique appelant Canaris « un rat avec un visage humain » n’est étayée par aucune source académique crédible, tandis que le veto de Stewart Menzies à un plan d’assassinat en 1943 est plausible mais non définitivement vérifié dans les archives déclassifiées. Ce qui est certain : Canaris a maintenu des canaux de communication multiples avec les services alliés, transmis des renseignements stratégiques, et le débat historique sur « sabotage délibéré versus incompétence » reste vif parmi les historiens contemporains. »

« Le » pape noir » est le dernier avatar du » mythe jésuite » ou de l’ » anti-jésuitisme » militant. Ce mythe naît au XVIe siècle avec la Compagnie de Jésus elle-même, dont la nouveauté intrigue d’emblée. Rapidement, les jésuites sont soupçonnés d’exercer un pouvoir d’influence occulte, d’agir dans l’ombre. Croyances, légendes, images viennent nourrir le mythe qui prend vite une tournure politique. Au cours du XIXe siècle, se produit une mutation : le mythe verse dans le fantasme du complot. Et c’est dans ce contexte qu’apparaît la figure du pape noir, manière de qualifier le général des jésuites, qui cristalliserait en sa personne un pouvoir absolu. A partir de la seconde partie du XXe siècle, le mythe perd de sa vigueur, bien qu’il soit toujours prompt à être réactivé suivant les besoins. Pourquoi s’intéresser à ce mythe qui eut la peau dure ? Le récit de son évolution permet certes de rappeler les événements auxquels les jésuites ont été mêlés. Il aide surtout à comprendre comment et pourquoi des personnes cultivées comme des gens du peuple ont eu besoin de soupçonner ce groupe de religieux d’être derrière les plus grands complots de l’histoire. Cet ouvrage très documenté retrace la genèse et les étapes de cet interminable procès d’intention.»

Frank Damour, Le pape noir – Genèse d’un mythe, Présentation

« Vous avez raison de souligner notre différence de « valeurs ». Pour moi, l’université est le lieu du débat. Les écrivains y sont reçus, s’opposent. Parfois même, ils sont lus. Je n’avais rien à faire en vos murs. C’est votre honneur de faire régner ordre moral et vertu dans « votre communauté ». Vos élèves sont fragiles, sans esprit critique, jeunes âmes blanches. Vous faites bien de les protéger des influences. »

Sylvain Tesson

« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. «

Journal officiel de la République Française, Volume 2, 1887

« Si j’avais été à sa place à Léon, j’aurais préféré pour moi une hémorragie interne, ça vous inonde le ventre, c’est rapidement fait. On se remplit le péritoine et on n’en parle plus. Tandis que par une péritonite, c’est de l’infection en perspective, c’est long. On pouvait se demander encore ce qu’il allait faire, pour en finir. Son ventre gonflait, il nous regardait Léon, bien fixe déjà, il geignait, mais pas trop. C’était comme une espèce de calme. Je l’avais vu déjà bien malade moi, et dans bien des endroits différents, mais cette fois-ci c’était une affaire où tout était nouveau, les soupirs et les yeux et tout. On ne le retenait plus qu’on aurait dit, il s’en allait de minute en minute. Il transpirait des si grosses gouttes que c’était comme s’il avait pleuré avec toute sa figure. Dans ces moments-là, c’est un peu gênant d’être devenu aussi pauvre et aussi dur qu’on est devenu. On manque de presque tout ce qu’il faudrait pour aider à mourir quelqu’un. On a plus guère en soi que des choses utiles pour la vie de tous les jours, la vie du confort, la vie à soi seulement, la vacherie. On a perdu la confiance en route. On l’a chassée, tracassée la pitié qui vous restait, soigneusement au fond du corps comme une sale pilule. On l’a poussée la pitié au bout de l’intestin avec la merde. Elle est bien là qu’on se dit. Et je restais, devant Léon, pour compatir, et jamais j’avais été aussi gêné. J’y arrivais pas… Il ne me trouvait pas… Il en bavait… Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l’aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. Il faisait l’inventaire, le grand malheureux, dans sa conscience… S’ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu’il avait vécu lui, s’il avait pas été des fois injuste sans le vouloir envers eux… Mais il n’y avait que moi, bien moi, moi tout seul, à côté de lui, un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres. De ça, j’en avais pas, ou vraiment si peu que c’était pas la peine de le montrer. J’étais pas grand comme la mort moi. J’étais bien plus petit. J’avais pas la grande idée humaine moi. J’aurais même je crois senti plus facilement du chagrin pour un chien en train de crever que pour lui Robinson, parce qu’un chien c’est pas malin, tandis que lui il était un peu malin malgré tout Léon. Moi aussi j’étais malin, on était des malins… Tout le reste était parti au cours de la route et ces grimaces mêmes qui peuvent encore servir auprès des mourants, je les avais perdues, j’avais tout perdu décidément au cours de la route, je ne retrouvais rien de ce qu’on a besoin pour crever, rien que des malices. Mon sentiment c’était comme une maison où on ne va qu’aux vacances. C’est à peine habitable. Et puis aussi c’est exigeant un agonique. Agoniser ne suffit pas. Il faut jouir en même temps qu’on crève, avec les derniers hoquets faut jouir encore, tout en bas de la vie, avec de l’urée plein les artères. Ils pleurnichent encore parce qu’ils ne jouissent plus assez les mourants… Ils réclament… Ils protestent. C’est la comédie du malheur qui cherche à passer de la vie dans la mort même. Il a repris un peu de ses sens quand Parapine lui a eu fait sa piqûre de morphine. Il nous a même raconté des choses alors à propos de ce qui venait d’arriver. « C’est mieux que ça se finisse comme ça… » qu’il a dit, et puis « Ça fait pas si mal que j’aurais cru… » Lorsque Parapine lui a demandé à quel endroit qu’il souffrait exactement, on voyait bien qu’il était déjà un peu parti, mais aussi qu’il tenait malgré tout à nous dire encore des choses… La force lui manquait et puis les moyens. Il pleurait, il étouffait et il riait tout de suite après. C’était pas comme un malade ordinaire, on ne savait pas comment se tenir devant lui. C’était comme s’il essayait de nous aider à vivre à présent nous autres. Comme s’il nous avait cherché à nous des plaisirs pour rester. Il nous tenait par la main. Chacun une. Je l’embrassai. Il n’y a plus que ça qu’on puisse faire sans se tromper dans ces cas-là. On a attendu. Il a plus rien dit. Un peu plus tard, une heure peut-être, pas davantage, c’est l’hémorragie qui s’est décidée, mais alors abondante, interne, massive. Elle l’a emmené. Son cœur s’est mis à battre de plus en plus vite et puis tout à fait vite. Il courait son cœur après son sang, épuisé là-bas, minuscule déjà, tout à la fin des artères, à trembler au bout des doigts. La pâleur lui est montée du cou et lui a pris toute la figure. Il a fini en étouffant. Il est parti d’un coup comme s’il avait pris son élan, en se resserrant sur nous deux, des deux bras. Et puis il est revenu là, devant nous, presque tout de suite, crispé, déjà en train de prendre tout son poids de mort. On s’est levés nous, on s’est dégagés de ses mains.Elles sont restées en l’air ses mains, bien raides, dressées toutes jaunes et bleues sous la lampe. Dans la chambre ça faisait comme un étranger à présent Robinson, qui viendrait d’un pays atroce et qu’on n’oserait plus lui parler. »

Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« CH3(CH2)14COOH »

« Le bilan humain de la prolongation : quatre années de mort supplémentaires
Les chiffres sont glaçants. Si les négociations de paix de 1968 avaient abouti, la guerre aurait pu se terminer fin 1968 ou début 1969. Au lieu de cela, elle s’est poursuivie jusqu’aux accords de Paris de janvier 1973, puis jusqu’à la chute de Saïgon en 1975.

Pertes américaines pendant la présidence Nixon (1969-1973) :

1969 : 11 616 morts
1970 : 6 081 morts
1971 : 2 357 morts
1972 : 641 morts
1973 : 168 morts
Total : 20 863 soldats américains tués
Ces 20 863 morts représentent 36% du total des 58 281 morts américains de toute la guerre. Avant Nixon (1956-1968), 36 152 soldats américains étaient morts. La guerre que Nixon prétendait terminer avec « paix et honneur » avait donc tué plus d’un tiers de toutes les victimes américaines — des victimes potentiellement évitables si les négociations de 1968 avaient réussi.

Pertes vietnamiennes (1968-1973) : Les estimations sont moins précises mais tout aussi horrifiantes. Le gouvernement vietnamien (1995) estime à 2 millions le total des civils vietnamiens tués durant toute la guerre, et 1,1 million de combattants nord-vietnamiens et Viet Cong. Pour la période 1968-1973 spécifiquement :

Combattants : 400 000 à 600 000 morts estimés (incluant l’offensive de Pâques de 1972 qui coûta 40 000 à 100 000 vies rien qu’à elle seule)
Civils : 500 000 à 1 million de morts estimés
Total pour 1968-1973 : approximativement 1 à 1,6 million de Vietnamiens
Les bombardements américains durant cette période furent d’une ampleur historique. Sur les 7,66 millions de tonnes d’explosifs larguées sur l’Indochine durant toute la guerre (plus que les 2,1 millions de tonnes de la Seconde Guerre mondiale au complet), une proportion massive tomba après 1968. La piste Hô Chi Minh à elle seule reçut 4 millions de tonnes de bombes avec 22 à 30 missions de B-52 par jour en 1968-1972. L’opération Menu au Cambodge (mars 1969-mai 1970) largua secrètement plus de 500 000 tonnes de bombes. Le Laos reçut 2 millions de tonnes, devenant le pays le plus bombardé par habitant de l’histoire humaine.

L’Agent Orange continua d’être pulvérisé jusqu’en 1971. Sur les 20,2 millions de gallons d’herbicides répandus durant l’opération Ranch Hand, une part significative le fut après 1968. L’exposition directe toucha 4,8 millions de Vietnamiens, avec 3 millions souffrant de conditions médicales liées à l’Agent Orange et 400 000 décès attribués (estimation gouvernementale vietnamienne). Les effets multigénérationnels persistent aujourd’hui. »

 « Des symptômes de malaise, de mécontentement, de sourde agitation se révélaient bien de temps à autre, mais ces indices étaient pour nous sans enseignement, et nous restions plongés dans une sécurité profonde à la veille d’une révolte qui, dans l’intervalle de quelques jours, devait embraser, comme un vaste incendie, deux provinces entières de l’Algérie, et ne s’arrêter, pour ainsi dire, qu’aux portes d’Alger. «

Walsin Esterhazy, Notice historique sur le maghzen d’Oran

« La Javanaise » : anatomie d’un chef-d’œuvre qui traverse les corps

« La Javanaise » est sans doute la plus belle déclaration d’amour jamais codée dans la langue française — un poème de 114 mots où Serge Gainsbourg invente un langage secret entre amants, si parfaitement construit que soixante ans après sa création, il continue de faire pleurer les vivants et d’accompagner les mourants. Écrite en une nuit d’été 1962 pour Juliette Gréco, passée de face B oubliée à standard universel, reprise par plus de 68 artistes en 128 versions, portée par la voix crépusculaire de Madeleine Peyroux jusque dans le chef-d’œuvre oscarisé de Guillermo del Toro, cette chanson incarne un paradoxe fondamental : plus on la réinterprète, plus elle se révèle. Comme les grands textes de Balzac passant par les corps de Luchini ou Dussollier, « La Javanaise » ne vit pleinement que lorsqu’un artiste la « réécrit avec son corps » — pour reprendre le concept de Valère Novarina. Ce rapport explore toutes les dimensions de cette œuvre : sa genèse intime, son architecture poétique, ses métamorphoses d’un interprète à l’autre, son rôle narratif dans La Forme de l’eau, et sa résonance profonde avec l’expérience humaine de l’amour, de la perte et de la fin de vie.


Une nuit de champagne, un papillon de nuit, et une chanson née au matin

L’histoire commence un soir d’été 1962, au 33, rue de Verneuil à Paris — à quelques dizaines de mètres de ce qui deviendra la propre adresse mythique de Gainsbourg. Juliette Gréco, muse de Saint-Germain-des-Prés, invite chez elle ce jeune auteur encore mal reconnu. Ils boivent du champagne, écoutent des disques. Gréco se met à danser. Elle racontera sur France 3 : « On touchait de moins en moins terre. On était seuls tous les deux. Et je voyais mon Serge avec des yeux qui s’agrandissaient et moi j’étais là comme un papillon de nuit. »

Le lendemain, Gainsbourg appelle. « Est-ce que je peux venir ? » Il arrive avec « son petit papier », s’assied au piano, et chante « La Javanaise ». La chanson est déposée à la SACEM le 8 octobre 1962. Gainsbourg l’enregistre lui-même les 3-5 janvier 1963 au Studio Fontana de Londres, la publie le 14 février 1963 en face B du super 45 tours Vilaine fille, mauvais garçon. Gréco la crée sur scène en mars 1963 dans sa tournée de cabaret « La Tête de l’art », puis l’enregistre le 4 avril 1963 au Studio Blanqui avec des arrangements de Jean-Michel Defaye. Les deux premières versions sont des faces B. Le succès ne viendra que vingt ans plus tard, dans les années 1980, quand Gainsbourg sera devenu une star et que le public redécouvrira ce joyau enfoui.

Ce que Gainsbourg a dit de sa relation avec Gréco tient en une phrase qui contient tout le génie et toute la douleur de la chanson : « L’amour que nous ne ferons jamais ensemble. » Gréco maintiendra toujours le mystère : « Il s’est passé… une chanson et pas la moindre ! » Et cette confidence énigmatique : « On peut penser ce qu’on veut, moi je sais. »


Le génie linguistique : un faux javanais qui dit vrai

Le titre renvoie au « javanais », argot codé populaire chez les jeunes Français des années 1950-1960, consistant à insérer la syllabe « av » dans les mots pour les rendre incompréhensibles aux non-initiés (« bonjour » devient « bavonjavour »). Le titre s’inspire directement d’une chanson de Boris Vian de 1957, La Java javanaise. Mais le coup de génie de Gainsbourg est ailleurs : il n’utilise jamais le véritable javanais. Il construit l’intégralité du texte avec des mots français ordinaires contenant naturellement le phonème « av » ou « v », créant l’illusion sonore du javanais sans rien coder du tout.

Le résultat est vertigineux : j’avoue, bavé, avant, avoir, avis, avons, avril, envie, voir, vie, vaut, voulu — chaque mot est un mot réel, chaque vers est limpide, et pourtant l’ensemble sonne comme un langage secret. La mélodie renforce le dispositif : elle tourne autour de deux notes qui tombent systématiquement sur les sons « av », soudant texte et musique en un seul organisme. L’Académie de la Chanson observe que si l’on retire le refrain répété et les ponctuations « mon amour », il ne reste que huit vers originaux — un « petit chef-d’œuvre » d’une concision stupéfiante.

La structure poétique mêle registres avec une élégance calculée. Le vouvoiement (« ne vous déplaise ») installe une distance courtoise, presque bourgeoise, que l’expression argotique « en baver » vient immédiatement fissurer. Le refrain crée une mise en abîme infinie : « En dansant la Javanaise, nous nous aimions le temps d’une chanson » — mais La Javanaise est précisément la chanson que l’auditeur entend, créant une boucle récursive où les amants s’aiment en écoutant la chanson qui raconte qu’ils s’aiment en écoutant cette même chanson. L’analyste littéraire Ludovic Bablon le formule parfaitement : « On écoute la chanson que les amants écoutaient déjà autrefois et qui raconte comment ils s’aimaient quand ils écoutaient cette chanson. »

Sur le plan harmonique, la chanson baigne dans un langage de jazz de salon — accords enrichis de septièmes et neuvièmes, valse en 3/4 à environ 120 BPM. La progression harmonique crée une sensation de flottement : elle semble ouvrir une porte vers ailleurs, puis revient doucement au point de départ, miroir du texte où le mouvement se résout toujours dans le retour au même lieu. En 1979, Gainsbourg enregistrera un « Javanaise Remake » en reggae sur Aux armes et caetera, glissant cette fois un vrai mot en javanais — « savalavopave » pour « salope » — révélant la clé du code au moment même où plus personne ne s’en souvenait.


Madeleine Peyroux habite la chanson comme on habite un pays perdu

Madeleine Peyroux enregistre « La Javanaise » sur son album Half the Perfect World, sorti le 12 septembre 2006 chez Rounder Records, produit par Larry Klein. C’est la piste 10 sur 12, d’une durée de 4 minutes 11 — près du double de l’original (2 min 30). La tonalité passe en si bémol majeur (contre le la majeur de Gainsbourg). L’arrangement est un écrin de jazz de chambre : orgue (Sam Yahel), célesta (Larry Goldings), contrebasse (David Piltch), batterie (Jay Bellerose) et un quatuor à cordes. L’album atteint le 33e rang du Billboard 200 et se vend à 218 000 exemplaires aux États-Unis.

La biographie de Peyroux la prédestinait à cette chanson. Née le 19 avril 1974 à Athens, Géorgie, d’un père aux racines franco-louisianaises et d’une mère linguiste française, elle déménage à 13 ans dans la banlieue de Paris après le divorce de ses parents. À 15 ans, elle découvre les musiciens de rue de Saint-Germain-des-Prés — le quartier même de Gréco et Gainsbourg — et rejoint les Riverboat Shufflers, puis The Lost Wandering Blues and Jazz Band, tournant trois ans à travers l’Europe. Elle dira : « Je crois encore à l’acoustique des petites rues de Paris ; il y a quelque chose de fascinant dans la manière dont le son fonctionne. Quand vous chantez là-bas, vous sentez que votre voix rebondit sur des immeubles à plusieurs rues de distance ; c’est très romantique. »

Sa philosophie d’interprétation éclaire directement sa « Javanaise ». Dans une interview à VPM en novembre 2023, elle explique : « With La Javanaise, I think we did what I normally do, which is to slow it down a little bit and invite the sadness; embrace the sadness of it. Instead of passing it along, knowing that it’s there, but avoiding it — which is possibly a more masculine way of doing things. But I like to admit to that now. Some people really need that; they need help embracing sadness. And I can do that. » Cette déclaration est une clé : là où Gainsbourg masque l’émotion derrière l’élégance du vouvoiement et le jeu linguistique, Peyroux ralentit le tempo pour dévoiler la tristesse que le texte original tenait à distance.

Sur l’art d’être interprète, elle affirme avec une conviction rare : « I think it’s a great art to be an interpreter, and it might be a little bit odd to say that in my generation. But I find an enormous power in being an interpreter » (TODAY/NBC, 2007). Le critique Neil McCormick du Telegraph confirme : « Peyroux has the gift of totally inhabiting a song, whatever the mood. » Et MusicOMH observe qu’elle possède le talent de « prendre la chanson de quelqu’un d’autre et la retourner comme un gant sans aliéner les fans de l’original ».

La comparaison avec les autres versions révèle la singularité de Peyroux. Là où Gainsbourg parle autant qu’il chante, avec un détachement élégant et des micro-accents ; là où Gréco apporte une grandeur théâtrale, le poids de l’histoire originelle ; là où Jane Birkin offre une fragilité cristalline avec son accent anglais ajoutant une vulnérabilité supplémentaire — Peyroux installe une mélancolie jazz, une intimité de fin de soirée, des « dusky tones » hérités de Billie Holiday qu’elle fait passer au travers d’un texte français. Elle incarne le pont transatlantique : chanson française filtrée par le blues américain, sophistication parisienne habitée par la chaleur du Sud profond.


Deux gouttes de pluie dansant la Javanaise dans La Forme de l’eau

C’est bien la version de Peyroux de 2006 — et non un nouvel enregistrement — que Guillermo del Toro sélectionne pour The Shape of Water (2017). Elle apparaît en piste 21 de la bande originale officielle (Decca Records), aux côtés de la partition d’Alexandre Desplat jouée par le London Symphony Orchestra, de Renée Fleming, Glenn Miller, Carmen Miranda et Andy Williams.

La chanson accompagne l’un des sommets émotionnels du film : la scène où Elisa, femme de ménage muette, et la créature amphibie consomment leur amour impossible. Parallèlement, del Toro orchestre un plan d’une beauté sidérante : sur la vitre d’un bus, deux gouttes de pluie se poursuivent, se rejoignent, fusionnent et se séparent dans une chorégraphie microscopique reflétant les lumières urbaines. Le critique de Little White Lies décrit : « A focus-pull reveals two raindrops chasing each other as Madeleine Peyroux sings La Javanaise. » Le site français Scotches.fr s’enflamme : « La chorégraphie, l’union et la désunion de deux gouttes de pluie sur une fenêtre de bus sur laquelle se reflètent les mille couleurs des éclairages urbains et des émotions d’Elisa qui dansent la Javanaise aurait pu être un court-métrage à lui seul. » L’équipe d’effets visuels a créé numériquement cette séquence macro, passant de l’échelle réelle à un monde d’un centimètre en quinze secondes, préfigurant la danse entre Elisa et la créature.

Del Toro a décrit son film comme « a love song » (IndieWire), voulant que les spectateurs « sortent du cinéma en fredonnant le film » (NPR Fresh Air). Le choix d’une chanson française dans un film américain sur une femme muette aimant une créature non verbale renforce le thème central : l’amour transcende les barrières du langage. Comme l’observe un critique d’Ain’t It Cool News : « The music is masterfully used, songs in many different languages, a commentary on communication. » Desplat lui-même confirme n’avoir eu aucun rôle dans le choix : « Je n’y suis pour rien ! » (AlloCiné). Le choix est entièrement celui de del Toro.

Le vers central de la chanson — « La vie ne vaut d’être vécue sans amour » — résume la thèse du film avec une précision chirurgicale. Écran Large qualifie la séquence de « l’un des sommets du film », Benzine Magazine parle de « l’enivrante chanson La Javanaise interprétée avec grâce par Madeleine Peyroux » au sein d’une « partition musicale savamment orchestrée ». La bande originale de Desplat remportera l’Oscar de la meilleure musique originale, le BAFTA, le Golden Globe et le Critics Choice Award.


Quand la mémoire musicale survit à tout le reste

La recherche neuroscientifique française, portée par le professeur Hervé Platel (Université de Caen, INSERM U1077), a démontré un fait bouleversant : chez les malades d’Alzheimer, la mémoire musicale résiste même à un stade très sévère. Platel a été parmi les premiers, dans les années 1990, à utiliser la neuro-imagerie pour observer le cerveau pendant l’écoute musicale. Il a découvert que la mémoire musicale emprunte un réseau cérébral beaucoup plus large que la mémoire verbale, expliquant sa résilience extraordinaire. Plus remarquable encore : en collaboration avec le Dr Odile Letortu à l’EHPAD Les Pervenches (Calvados), il a montré que des patients atteints d’Alzheimer modéré à sévère pouvaient apprendre de nouvelles chansons en huit semaines — et les chanter encore quatre mois après l’arrêt des ateliers.

Emmanuel Bigand, spécialiste de neurosciences cognitives, synthétise : « Bien avant de naître, le bébé mémorise les œuvres musicales. À l’autre extrémité de la vie, même lorsque les activités linguistiques disparaissent, la musique reste accessible. Elle parvient à réveiller la mémoire et les événements qui lui sont associés. » Le CNRS rapporte cette scène devenue archétypale : « Dans les institutions qui accueillent les malades d’Alzheimer, il est fréquent de voir des patients entonner avec une vitalité inattendue La Java bleue et autres chansons de leur jeunesse, alors qu’ils ne se souviennent plus de leur prénom. » Platel ajoute une nuance cruciale : « Ce qui est incroyable, c’est que la chanson fonctionne, mais pas le poème » — la composante musicale est indispensable.

Dans les soins palliatifs, Claire Oppert, violoncelliste-soignante, joue depuis plus de 25 ans au chevet des mourants à l’Hôpital Rives-de-Seine et à la Maison Médicale Jeanne Garnier. Son étude clinique sur 112 patients montre que la musique diminue la douleur de 10 à 50 %. Elle témoigne : « La musique vient toucher une partie de l’être qui n’est pas altérée par la maladie, ce noyau émotionnel qui est encore là, et pleinement là. Combien ai-je observé de patients, même inconscients, parcourus de chair de poule, verser des larmes au son du violoncelle ! » Kamel, 57 ans, mourant d’un cancer généralisé, lui dit : « Ça vaut toute la morphine du monde, les suites de Bach en direct. »

L’enquête de la fondation Marie Curie (2024) auprès de plus de 1 000 Britanniques endeuillés révèle que 82 % des personnes en fin de vie écoutaient de la musique, que 84 % trouvaient qu’elle les apaisait, et que 48 % estimaient qu’elle jouait un rôle vital pour transmettre des émotions impossibles à verbaliser.

L’hypothèse selon laquelle des personnes en fin de vie choisiraient les paroles de « La Javanaise » comme derniers mots mérite d’être prise au sérieux. La chanson appartient précisément à l’ère (années 1960) qui constitue « la musique de jeunesse » des résidents actuels d’EHPAD nés dans les années 1930-1940 — la musique identifiée par toutes les recherches comme la plus émotionnellement puissante. Son vers central — « La vie ne vaut d’être vécue sans amour » — n’est pas une phrase sur la mort mais sur la vie, exactement le registre que choisissent les mourants selon l’enquête Marie Curie, où les chansons préférées parlent d’amour et d’affirmation vitale. Le refrain — « Nous nous aimions le temps d’une chanson » — saisit avec une précision bouleversante la temporalité même de la fin de vie : un amour intense mais éphémère, concentré dans l’instant qui reste. Et le javanais comme langage secret entre amants fonctionne comme métaphore de cette communication ultime que la musicothérapie rend possible quand les mots ordinaires ont disparu.


Réécrire le texte avec son corps : l’analogie entre la reprise et la lecture

L’acte de Madeleine Peyroux reprenant Gainsbourg est structurellement identique à celui de Fabrice Luchini lisant Balzac à voix haute. Dans les deux cas, un artiste prend une œuvre écrite par un autre et la fait passer à travers son corps — voix, souffle, muscles, silences — pour la faire vivre à nouveau. Valère Novarina a formulé ce principe dans sa Lettre aux acteurs (1973) : « Refaire l’acte de faire le texte, le réécrire, avec son corps — voir avec quoi c’est écrit, avec des muscles, des respirations différentes, des changements de débit. » Le texte imprimé est un « cadavre » qui ne s’anime que lorsqu’un corps lui « souffle dedans ». Novarina va plus loin : « Jouer, c’est réécrire publiquement, c’est restituer le moment où l’écriture était dans la chair. Avant que ça ne soit dans un livre, c’était dans un corps. L’acteur retrouve ce moment où les mots sortaient d’une chair. »

Fabrice Luchini a développé un concept complémentaire qu’il nomme « épuiser les volontés d’interpréter ». Il l’explique dans La Nouvelle Quinzaine Littéraire (2014) : « Apprendre un texte, c’est pour moi d’abord épuiser les volontés de l’interpréter. C’est pratiquer une répétition infinie, très longue. Mon but n’est pas de le mémoriser mécaniquement. Face à Une saison en enfer, je le répète une heure le matin, dans la journée je vais marcher pour le mettre en jambes, et je vais essayer de l’user pour que, comme dit Michel Bouquet, l’épuisement fasse que tout d’un coup un sens réel, intérieur, de la phrase, s’impose. » Ce processus d’épuisement a son exact équivalent musical : le jazzman qui joue un standard des centaines de fois jusqu’à ce que l’interprétation devienne « naturelle », jusqu’à ce que l’intention cède la place à l’incarnation. Peyroux, qui « ralentit » « La Javanaise » pour « inviter la tristesse », n’impose pas une lecture — elle laisse le texte la traverser.

Luchini affirme aussi qu’il n’existe pas d’interprétation neutre : « J’ai mis trente ans à comprendre qu’il fallait que je comprenne sans comprendre. J’ai compris qu’il n’y a pas d’interprétation neutre. » Cette « neutralité impossible » est le fondement même de la reprise musicale : il n’y a pas de version « neutre » de « La Javanaise ». Chaque voix — Gréco, Gainsbourg, Birkin, Peyroux, Nougaro, Iggy Pop — est déjà une interprétation, une trahison créatrice. Luchini cite Valéry : « La voix humaine me semble si belle prise à sa source que les diseurs de profession presque toujours me sont insupportables, quand ils prétendent interpréter alors qu’ils ne font que dénaturer les harmonies premières. » Et il ajoute : « Toucher à l’agencement musical par essence pour y mettre une voix d’acteur, c’est un péché. » Tout l’art est dans ce péché assumé.

André Dussollier apporte la dimension du silence : « Ce que j’aime dans l’interprétation, c’est que le silence soit l’écrin du mot, du groupe de mots, de la phrase. » Ce concept — le silence comme écrin — s’applique directement à la version de Peyroux, dont la durée presque double par rapport à l’original (4 min 11 contre 2 min 30) n’est pas un étirement mais un ajout de silences, d’espaces respiratoires, de suspensions où l’émotion a le temps de se déployer. En jazz comme en lecture, les pauses ne sont pas des absences mais de la matière active.

Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française et auteur de Voix off (Prix Femina essai, 2008), formule l’expérience du lecteur avec une intensité singulière : « Je confie à la voix le soin de me représenter tout entier. Les mots écrits et lus me tiennent lieu de parfaite existence. » Et sur Dussollier lisant Proust : « La voix très intelligente de Dussollier m’a fait d’un coup accéder à toutes les singularités qui parsèment la Recherche. » La voix d’un interprète ouvre dans le texte des dimensions que la lecture silencieuse ne révèle pas — exactement comme la voix de Peyroux ouvre dans « La Javanaise » une tristesse que Gainsbourg avait encodée mais tenue à distance.


128 versions, 68 artistes : la chanson comme organisme vivant

« La Javanaise » est la chanson de Gainsbourg qui génère le plus de royalties et la plus reprise de son catalogue, avec plus de 128 versions documentées par 68 artistes sur SecondHandSongs. Cette prolifération en fait un véritable « standard » de la chanson française, équivalent de ce que « Body and Soul » ou « My Funny Valentine » sont au jazz américain.

Chaque interprète apporte sa propre « partition » vocale et corporelle à l’œuvre. Claude Nougaro (1974) la transpose en ré bémol majeur avec sa diction percussive de Toulousain. Iggy Pop (2012) y apporte une étrangeté punk improbable. Julien Doré la chante en japonais, acte radical de déterritorialisation. Khatia Buniatishvili en fait une pièce pour piano solo sur son album Labyrinth (2020), où la mélodie parle sans aucun mot. Ibrahim Maalouf remplace la voix par une trompette aux inflexions orientales. Melody Gardot, avec André Manoukian sur Les Pianos de Gainsbourg (2021), confie : « J’adore cette chanson. Je connais le refrain. Il reste en tête pour toujours, il est lié au cœur. » Mick Harvey, collaborateur de Nick Cave, en a fait une adaptation anglaise intitulée « The Javanaise ». Florent Pagny en livre une version acoustique lumineuse. Andrea Motis et Joan Chamorro la portent avec un orchestre symphonique. La chanson a traversé le reggae (Alpha Blondy), le gypsy jazz (Thomas Dutronc), la musique cap-verdienne (Mayra Andrade), le rock brésilien (Rita Lee, avec l’adaptation portugaise Já Vou Nessa), et le chant lyrique (Fatma Said).

Au cinéma, la chanson a accompagné Le Da Vinci Code de Ron Howard (2006, version Gainsbourg), Bird People de Pascale Ferran (2014), Dieu seul me voit de Bruno Podalydès (1998), Chronique d’une liaison passagère d’Emmanuel Mouret (2022), et Monsieur Spade (série, 2024). Pendant le confinement de 2020, la Maîtrise de Radio France a organisé un chœur virtuel baptisé « Le Temps d’une chanson » autour de Jane Birkin et de « La Javanaise », unissant des centaines de chanteurs.


L’amour comme langage secret : ce que la chanson dit de l’expérience humaine

Les relations décrites dans « La Javanaise » composent un arc narratif d’une densité extraordinaire en quatre couplets. Le premier confesse la souffrance avant la rencontre (« J’avoue j’en ai bavé, pas vous ? »). Le deuxième questionne ce qu’ils ont vraiment vu de l’amour — avec cette accusation joueuse : « De vous à moi, vous m’avez eu. » Le troisième constate la vanité du désir : avril dévoue en vain le narrateur à l’amour. Le quatrième délivre la déclaration existentielle — « La vie ne vaut d’être vécue sans amour » — suivie de l’attribution dévastatrice : « Mais c’est vous qui l’avez voulu, mon amour. »

Le javanais fonctionne comme métaphore de la relation elle-même : un langage privé entre deux êtres où le sens véritable est audible mais codé, présent mais jamais explicite. La chanson reflète fidèlement le rapport de Gainsbourg au langage — masque et révélation simultanés — et à son propre corps : l’homme qui se décrivait comme laid, qui se faisait huer sur scène par un public « qui ne supporte ni sa laideur, ni sa timidité », transforme cette vulnérabilité en arme poétique. Il dira en 1966 : « Je pense être un auteur privilégié puisqu’elle m’a chanté, et je pense qu’il n’y a pas un auteur digne de ce nom qui n’ait souhaité écrire pour elle. »

Le site Accueil Musical observe que la chanson « a trouvé une place particulière dans les contextes intimes : cérémonies, hommages, reprises en petit comité. Là où d’autres titres de Gainsbourg peuvent diviser, La Javanaise rassemble, précisément parce qu’elle ne cherche pas à gagner un débat, mais à poser un sentiment. » La chanson est, selon Song Meanings and Facts, « a song that resonates with anyone who has loved and lost, or loved in silent desperation » — sa puissance universelle naissant d’un dispositif formel spécifiquement français mais dont le contenu émotionnel transcende toute frontière.


Conclusion : le temps d’une chanson, le temps d’une vie

Ce que cette recherche révèle, c’est que « La Javanaise » n’est pas simplement une chanson mais un dispositif émotionnel dont la puissance augmente à chaque réinterprétation. Gainsbourg a créé un texte suffisamment ouvert — 114 mots, deux notes, un jeu linguistique qui fonctionne comme un miroir — pour que chaque corps qui le traverse y trouve sa propre vérité. Peyroux y entend la tristesse qu’il faut embrasser. Del Toro y voit deux gouttes de pluie dansant un amour impossible. Buniatishvili y projette la mélodie pure, sans mots. Un patient d’Alzheimer y retrouve peut-être le prénom qu’il a oublié.

La double temporalité du refrain — « Nous nous aimions le temps d’une chanson » — est à la fois souvenir et présent, durée et instant. Pour quelqu’un en fin de vie, cette fusion du passé et du maintenant dans un seul moment musical reflète exactement ce que les psychologues appellent la « revue de vie » (life review). La chanson ne dit pas adieu. Elle dit : nous avons aimé, et cela suffisait. Ce n’est pas un tombeau, c’est un écrin — pour reprendre le mot de Dussollier — où le silence entre les notes contient tout ce qui ne peut plus être dit. Et comme l’écrit Novarina, cette chanson n’existe pleinement que lorsqu’un corps lui souffle dedans. Le cadavre imprimé s’anime. L’amour reprend. Le temps d’une chanson. »

Performer Balzac : le corps, le souffle et la science du silence

« La prose de Balzac est fondamentalement anti-orale — et c’est précisément pour cela qu’elle exige un acteur. Le Groupe International de Recherches Balzaciennes l’affirme sans ambiguïté : « Le récit balzacien n’est pas fait pour être lu à haute voix. » Contrairement à Hugo, dont l’écriture porte en elle les cadences de la tribune, ou à Flaubert, qui éprouvait chaque phrase dans son « gueuloir », Balzac compose une prose « énergétique, non déclamatoire, ni optique, ni musicale, avec des digressions, des dissonances et des ruptures de rythme » (Baudelaire). L’acteur qui s’empare de cette prose ne surfe pas sur une vague musicale : il doit imposer un ordre vocal à un texte qui résiste à l’oralisation. Et c’est dans cette résistance — dans les silences qu’il creuse entre le sujet et le verbe, dans la rétention de souffle qui rend visible le non-dit de la malveillance — que se révèle toute la puissance de la performance littéraire.

Les témoignages de Podalydès, Luchini, Dussollier et d’autres grands comédiens français, croisés avec les travaux de Meschonnic sur le rythme, de Zumthor sur la voix et de Bordas sur la stylistique balzacienne, dessinent une cartographie précise de cet art. Ce rapport explore comment l’acteur transforme une description de presse d’imprimerie en scène de crime domestique — par le corps, par le souffle, par l’intelligence du texte.


« Épuiser les volontés d’interpréter » : ce que disent les acteurs

Les témoignages des grands comédiens français convergent vers une même intuition : lire à voix haute n’est pas interpréter, c’est se soumettre au mouvement interne du texte. Fabrice Luchini, qui a lu le Voyage au bout de la nuit environ 4 000 à 5 000 fois en vingt ans depuis 1985, formule cette méthode avec une précision remarquable : « Apprendre un texte, c’est pour moi d’abord épuiser les volontés de l’interpréter. C’est pratiquer une répétition infinie, très longue. […] L’épuisement fait que tout d’un coup un sens réel, intérieur, de la phrase, s’impose. » Il cite Jouvet : « Une réplique, c’est avant tout un état à atteindre. Ce ne sont pas les textes qu’il faut jouer, il faut passer son temps à les déjouer, pour s’approcher de l’état dans lequel était l’auteur. »

Cette approche par l’épuisement plutôt que par l’émotion trouve un écho direct chez Caroline Girard, fondatrice de « La Liseuse » et auteure de Corps Texte : Esthétique de la lecture à voix haute (2019) : « Lire avec le corps et non le cœur, lire sans état d’âme car le meilleur lecteur, comme le meilleur acteur d’après Diderot dans le Paradoxe du comédien, lit de sang-froid. » La tradition française de la lecture à voix haute s’inscrit dans une lignée brechtienne et diderotienne : pas d’identification psychologique, mais une mécanique musculaire au service de l’architecture du texte.

André Dussollier — narrateur d’Eugénie Grandet et du Du côté de chez Swann pour les Éditions Thélème — offre la formule la plus dense de cette poétique du silence : « Ce que j’aime de façon générale dans l’interprétation, c’est que le silence soit l’écrin du mot, du groupe de mots, de la phrase. Dire Proust, c’est avoir la possibilité de créer un suspense au milieu des phrases sans perdre le sens. Je ne suis plus prisonnier du carcan syntaxique, je peux restituer la vie même qu’a mise Proust dans son texte. » Le silence n’est pas une pause : c’est une matière active, un cadre qui fait jaillir le mot.

Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française et auteur de Voix off (Mercure de France, 2008), décrit l’enregistrement en studio comme une expérience totale d’immersion : « Enfermé de toutes parts, encapitonné, assis devant le seul micro, à voix haute — sans effort de projection, dans le médium —, deux ou trois heures durant, je lis les pages d’un livre. Le monde est alors celui de ce livre. Le monde est dans le livre. Le monde est le livre. » Pour lui, « l’audiolivre donne au livre sa vérité. Il déplie toutes ses images, libère sa musique. » Mais cette vérité exige une condition : « Il faut souffle, temps, rythme, réflexion, légèreté dans la profondeur et inversement. Et, plus que tout, un amour immodéré de l’œuvre. » Sur le style de Proust, il ajoute une observation cruciale pour toute performance de prose longue : « La phrase est un sismographe, elle enregistre les plus infimes pulsations : la voix liseuse ne peut pas, ne doit pas les manquer. »

Michael Lonsdale, décédé en 2020, ramenait tout au corps : « La voix est quelque chose que l’on ne contrôle pas. On peut se maquiller, se changer, se déguiser, la voix reste la voix, elle vient du fond des tripes, de l’estomac, des poumons. Elle exprime ce que vous êtes. » Lambert Wilson, quant à lui, renverse une idée reçue sur la difficulté respiratoire des phrases longues : « À bout de souffle, non ! À bout de sens, là est plutôt le risque ! C’est tellement agréable d’avoir affaire à des phrases longues et complexes. Mais il peut être difficile de rester connecté à la pensée de Proust. »

Luchini résume l’impossibilité fondamentale de l’art : « J’ai compris que c’est impossible. Mon instrument s’est amélioré, j’ai compris que je ne devais pas imposer mon lyrisme, qu’il n’y a pas d’interprétation neutre. » Michel Bouquet lui avait dit : « Je sais pourquoi tes spectacles seul marchent — le public sort renseigné sur lui-même. »


Meschonnic, Zumthor, Bordas : le cadre théorique de l’oralité en prose

Le concept de « ponctuation cardiaque » évoqué dans les témoignages de départ ne possède pas d’attestation académique directe. Mais il entre en résonance — et en tension — avec un cadre théorique considérable, dont Henri Meschonnic constitue la clé de voûte.

Dans sa Critique du rythme (Verdier, 1982, 713 pages), Meschonnic redéfinit le rythme comme « l’organisation des marques par lesquelles les signifiants, linguistiques et extra-linguistiques, produisent une sémantique spécifique, distincte du sens lexical » — ce qu’il appelle la signifiance. Sa thèse centrale abolit l’opposition prose/poésie : la prose possède son propre rythme, porté par sa prosodie, sa syntaxe et sa ponctuation. Elle n’est pas le « sans-rythme ». Cette thèse est directement applicable à Balzac, dont la prose — longtemps critiquée comme « mal écrite » — possède une organisation rythmique propre, irréductible au vers mais non moins signifiante.

Cependant, Meschonnic met en garde explicitement contre le « physiologisme » : « De toutes les métaphores du corps, ou de ses fonctions, cette vulgate a privilégié la respiration. La respiration est le cliché majeur du rythme. » Pour lui, le rythme n’est pas biologique mais culturel, historique, subjectif. Réduire la ponctuation au battement cardiaque ou à la respiration serait naturaliser ce qui relève d’une organisation subjective du discours. L’idée de « ponctuation cardiaque » est donc une métaphore évocatrice, mais que la théorie meschonnicienne refuse de prendre au pied de la lettre — tout en reconnaissant que le corps du lecteur est le lieu où la signifiance advient.

Paul Zumthor (Introduction à la poésie orale, 1983 ; Performance, réception, lecture, 1990) apporte le concept complémentaire de « présence du corps ». Sa théorie de la vocalité postule que la voix ne transporte pas le sens : elle le constitue. Le geste, le souffle, la présence physique du performeur sont inséparables de la signification du texte. Pour Zumthor, chaque performance est unique, créant des sens nouveaux par la rencontre entre voix, corps et auditoire — ce qu’il appelle « l’impossible clôture du texte oral ».

L’application directe de ces cadres à Balzac se trouve dans les travaux d’Éric Bordas, notamment « Rythmes du récit balzacien » (L’Année balzacienne, 2000). Bordas applique la grille meschonnicienne à la prose de Balzac et montre que l’analyse prosodique doit « mesurer les intervalles, d’un registre temporel à l’autre, d’une énonciation à l’autre » et « écouter les oppositions entre silence et bruissement de la langue ». Il cite Henri Mitterand : « La prosodie, c’est-à-dire le modelage des unités de souffle, de leurs variations de longueur, de leurs intonations, des volumes qu’elles construisent de pause en pause, des accents et des cadences… joue un rôle essentiel dans le dessin d’un profil d’écriture. » Un colloque entier — « Le phénomène oral : Dynamiques de la parole balzacienne » (ENS, juin 2015) — a exploré cette dimension, avec des communications sur « les discours du silence dans la Comédie humaine » (Bordas) et « la polyphonie dissonante » chez Balzac (Hakata).

Enfin, une étude publiée dans la revue Linx a interrogé quarante auteurs contemporains sur leur conception de la ponctuation. Trois orientations émergent : la respiration comme pause, la respiration comme souffle (investissement corporel), et la respiration comme rythme au sens meschonnicien. L’écrivaine Maylis de Kerangal y déclare : « La ponctuation est l’anatomie du langage. » La ponctuation « noire » (virgules, points) serait liée à l’effet de voix ; la ponctuation « blanche » (espaces, retours à la ligne) à la respiration proprement dite.


Le coffre, le diaphragme, les hanches : comment on forme un lecteur

L’idée que « l’acteur lit avec ses poumons, avec ses hanches » n’est pas une métaphore. Elle décrit une réalité pédagogique enseignée dans les conservatoires français depuis le XVIIIe siècle.

Au CNSAD, Louis-Jacques Rondeleux (professeur de technique vocale de 1975 à 1989) a développé une méthode de 100 exercices progressifs sur huit semaines, alternant travail respiratoire et travail vocal. Le principe fondateur : « La voix est un comportement corporel acquis ; on peut agir dessus. » La première semaine se concentre sur la prise de conscience de la respiration ventrale et thoracique et la décontraction de l’appareil phonatoire. À l’École du TNS, la formation documentée par l’INA sous l’ère Hubert Gignoux montre que « la décontraction est la base de toute formation » : les élèves cherchent « à avoir la mâchoire décontractée, la glotte décontractée, à savoir par où passe l’air qu’ils aspirent ». Le placement vocal s’effectue « par des méthodes de chant », avec prise de conscience des résonateurs (tête, nez, front).

Le « coffre » — cette endurance diaphragmatique nécessaire pour tenir la phrase balzacienne — repose sur la respiration costo-abdominale. L’exercice clé : inspirer sur quatre temps, expirer sur six puis huit temps, sans pause entre les deux phases. L’objectif est de « terminer chaque réplique avec la même puissance qu’au départ » — ce qui est crucial pour des périodes balzaciennes qui peuvent s’étendre sur une demi-page avec de multiples subordonnées. Le chanteur et l’acteur partagent cette technique : « ralentir la vidange pulmonaire en conservant une position inspiratoire pendant toute la durée de l’expiration. »

Mais la différence entre le lecteur formé et le lecteur profane ne se réduit pas au souffle. Caroline Girard la définit ainsi : le lecteur formé travaille par « mécanique musculaire » — « ni identification, ni introspection, le lecteur n’est pas en rapport avec sa propre personne ». Il met « son énergie et sa pensée claire » au service du texte. Le lecteur profane, lui, tombe dans l’identification psychologique, s’appuie sur l’impulsion émotionnelle (qui « épuise et trompe le lecteur »), reproduit les habitudes scolaires (lecture chantonnante, expression forcée), et surtout ne sait pas gérer le silence. Or, comme le formule Girard : « Le silence aussi est matière que le lecteur doit rendre dense. Rendre concret. »

Valentin Novarina, dans sa Lettre aux acteurs, radicalise cette dimension physique : « Chercher la musculature de c’vieux cadavre imprimé… refaire l’acte de faire le texte, le réécrire avec son corps, voir avec quoi c’était écrit, avec des muscles, des respirations différentes. » Le texte imprimé est un cadavre que seul le corps de l’acteur peut ressusciter.

La préparation d’un texte narratif (non dialogué) suit un processus en étapes : déchiffrage silencieux pour comprendre l’architecture ; recherche du « sous-texte » dans la description (« qui parle ? à qui ? avec quelle urgence ? dans quel climat ? ») ; travail par séquences avec création d’une partition — texte annoté avec les marques de souffle, d’emphase, de tempo et de silence ; enfin, passage au plateau, où le corps ancré (« debout, ancré, livre en main, épaules libres ») devient l’instrument de la profération.


Pourquoi Balzac résiste à la voix comme aucun autre

La critique littéraire n’a cessé de souligner la résistance de la prose balzacienne à l’oreille. Sainte-Beuve (1846) : « M. de Balzac n’a pas le dessin de la phrase pur, simple, net et définitif ; il revient sur ses contours, il surcharge. » Flaubert : « Quel homme c’eût été, s’il eût su écrire ! » Proust, dans Contre Sainte-Beuve, offre l’analyse la plus pénétrante : « Dans le style de Flaubert, toutes les parties de la réalité sont converties en une même substance, aux vastes surfaces, d’un miroitement monotone. Aucune impureté n’est restée. Dans Balzac au contraire coexistent, non digérés, non encore transformés, tous les éléments d’un style à venir qui n’existe pas. »

Cette « impureté » est précisément ce qui rend Balzac si exigeant pour l’acteur. Là où Flaubert offre une surface homogène que la voix peut épouser, Balzac impose des ruptures constantes de registre — du jargon technique d’imprimerie au lyrisme, de la sociologie au sarcasme — parfois en trois lignes. José-Luis Diaz le formule ainsi : « Il n’a pas de style parce qu’il doit les avoir tous, comme la lumière blanche est composée de la diversité des couleurs du spectre. » Deleuze va plus loin : « Balzac brise la langue en autant de langues que de personnages, de types et de milieux. Au point qu’on pourra dire : ‘il n’y a pas de style’, mais ce non-style est précisément le grand style. » L’acteur doit donc changer de registre vocal à chaque virage syntaxique, sans filet musical pour amortir les transitions.

Plus fondamentalement, les descriptions techniques de Balzac — la presse de Stanhope dans Illusions perdues, la mécanique commerciale dans César Birotteau — ne sont jamais neutres. Philippe Dufour a montré que « le récit double le dialogue de son refoulé ou de son implicite » : la narration expose ce que les personnages cachent. L’acteur doit rendre audible ce non-dit de la malveillance — la cruauté qui se loge dans le détail apparemment objectif — sans recourir à la caricature. Quand Balzac décrit Mme Vauquer (« sa personne dodue comme un rat d’église, son corsage trop plein et qui flotte, sont en harmonie avec cette salle où suinte le malheur »), chaque comparaison zoologique dégrade avec une précision chirurgicale. La voix doit porter cette dégradation sans la commenter — la laisser opérer par son seul poids sensoriel.

Car la prose de Balzac est « une langue qui vous salit les mains » : elle attaque les sens directement. « Une odeur sans nom dans la langue… le renfermé, le moisi, le rance… elle pue le service, l’office, l’hospice. » L’accumulation olfactive de la Pension Vauquer est un assaut sensoriel qui, lu à voix haute, produit un effet quasi-physique de dégoût partagé. Le style de Gilles Philippe le confirme : « S’il existe un style de Balzac, il est dans le mouvement de la page, et non dans la beauté de la phrase. » L’acteur ne peut pas s’attarder sur des formules isolées : il doit rendre la vélocité de la page, son élan impérieux.


Hugo fait un bruit de vent, Flaubert un bruit de meule, Proust un bruit d’orgue

La comparaison avec les autres grands prosateurs du XIXe siècle éclaire par contraste la singularité balzacienne.

Hugo est fondamentalement un orateur. Sa prose porte les rythmes de la tribune parlementaire où « la parole est considérée comme une action ». On reconnaît visuellement une page de Hugo : « cette rhétorique de l’à-coup le distingue de Balzac, de Stendhal, de Zola » — paragraphes qui se rétrécissent, phrases isolées fonctionnant comme des révélations. Son lyrisme est défini par « volume, vigueur, étendue de la parole poétique ». Le performer de Hugo surfe sur une vague rhétorique ; celui de Balzac navigue des rapides.

Flaubert représente l’exact opposé de Balzac dans son rapport à l’oralité. Son « gueuloir » — la pratique de hurler ses phrases pour en tester la qualité sonore — était central dans son processus créatif. Les Goncourt rapportent (21 avril 1861) : « Un livre, pour lui, est jugé par la lecture à haute voix : ‘Il n’a pas le rythme !’ S’il n’est pas coupé selon le jeu des poumons humains, il ne vaut rien. » Si la prose « oppresse la poitrine, gêne les battements du cœur, elle se trouve en dehors des conditions de la vie. » La prose de Flaubert a été conçue pour la voix et testée par la voix. Celle de Balzac a été conçue pour l’absorption cognitive rapide — ce qui impose au performer d’inventer un ordre vocal que le texte ne fournit pas.

Proust pose un défi différent : la phrase interminable. Ses phrases moyennes comptent 38 à 43 mots (contre ~20 pour la plupart des écrivains). Sa phrase la plus longue, dans Sodome et Gomorrhe, atteint 856 mots. Paul Morand décrivait la diction de Proust lui-même comme « une phrase chantante, extrêmement longue, qui ne finissait jamais, pleine d’incidentes, d’objections qu’on ne songeait pas à formuler mais qu’il formulait lui-même… une route de montagne qu’on gravissait sans jamais arriver au sommet. » Chez Proust, le défi est la pure gestion du souffle et de la cohérence architecturale. Chez Balzac, ce n’est pas la longueur de la phrase qui pose problème, mais le changement permanent de registre et la charge émotionnelle cachée dans la description apparemment neutre.

Zola partage avec Balzac la volonté de dépeindre la réalité sociale de façon exhaustive, mais son accumulation naturaliste suit une méthode plus systématique, plus régulière rythmiquement. L’accumulation balzacienne est décrite comme « des enjambements, des paquets de mots ficelés à la hâte et arrivant à la va-comme-je-te-pousse » — un chaos énergétique que Zola domestique en construction méthodique.


De l’encre au micro : la fabrique du livre audio littéraire en France

La production d’un livre audio littéraire de qualité en France s’appuie sur un écosystème structuré autour de quelques maisons d’édition de référence et d’un vivier de comédiens issus de la Comédie-Française et du Conservatoire.

Les Éditions Thélème, fondées en 1990 par Adeline Defay, ont réalisé le projet le plus ambitieux de l’audiolivre français : l’intégrale d’À la recherche du temps perdu en 128 heures, enregistrée par six comédiens majeurs — Dussollier, Wilson, Podalydès, Gallienne, Renucci et Lonsdale. Cette entreprise collective constitue le témoignage le plus complet sur l’art de la lecture à voix haute en France. Thélème a également publié des enregistrements de multiples œuvres de Balzac : Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Illusions perdues, La Cousine Bette, Splendeurs et misères des courtisanes. Gallimard / Écoutez Lire (depuis 2004, plus de 800 titres) travaille avec des sociétaires de la Comédie-Française et intègre parfois musique et effets sonores composés spécifiquement. Frémeaux & Associés, maison patrimoniale fondée en 1991, adopte une ligne « muséographique » avec des livrets savants accompagnant chaque enregistrement.

Le processus de production suit un pipeline rigoureux, documenté par les Studios VOA (plus grand studio d’audiolivres en France, 15 studios à Montreuil) : balisage éditorial du texte (identification des difficultés : noms propres, langues étrangères, registres) ; casting (le comédien reçoit un extrait, enregistre trois essais) ; préparation de l’acteur (annotation du texte, identification des changements de registre, mémorisation des caractérisations vocales des personnages) ; enregistrement (environ 10 000 mots par heure, en présence d’un directeur artistique) ; post-production (nettoyage des bruits parasites, harmonisation sonore, chapitrage). L’endurance physique est critique : l’acteur doit maintenir « une qualité et une précision constantes dans l’interprétation » sur des sessions de plusieurs heures.

Dussollier formule la question esthétique fondamentale : « Deux théories s’affrontent. On peut rester dans une sorte de neutralité… Comme Denis Podalydès, je penche pour une seconde attitude qui consiste à livrer une interprétation personnelle. » La lecture « neutre » n’existe pas : même Luchini, qui prône de lire « d’une voix neutre — pour que le texte parvienne », reconnaît qu’il n’y a « pas d’interprétation neutre ». L’acteur doit trouver cet équilibre entre effacement et engagement total — ce que Podalydès appelle « l’engagement total de l’acteur dans le dialogue et la phrase ».

Le spectacle vivant de lecture publique obéit à d’autres logiques. Luchini, qui se produit dans des salles de 400 places maximum, mêle lecture pure et commentaire personnel, digressions, imitations, exégèse. Ses spectacles durent 1h45 à 2h30 et exigent un silence absolu du public. La critique du Télérama résume : « On verra combien Luchini explore, laboure le texte. Ne récite pas, ne déclame pas, ne chante pas. Creuse. » Jacques Weber, qui a incarné Balzac à l’écran (1999), lit Hugo et Flaubert au Théâtre Antoine dans Correspondances (2021) avec une approche volontairement anti-luchinienne : « simplicité de l’acteur qui sait s’effacer devant les (h)Auteurs ».


Quand le texte devient expérience biologique

La dimension physiologique de la performance littéraire n’est pas métaphorique. Des recherches en cognition incarnée (embodied cognition) démontrent que l’écoute d’un texte lu à voix haute active des réponses somatiques mesurables. Neumann et Strack (2000) ont montré que des auditeurs entendant un même texte philosophique lu avec une voix triste, joyeuse ou neutre éprouvaient les émotions congruentes — et que, lorsqu’ils relisaient ensuite le texte à voix haute, ils « tendaient spontanément à reproduire l’affect vocal de l’orateur ». Des capteurs portés par des spectateurs lors de performances théâtrales révèlent des changements d’activité électrodermale, de température cutanée et de variabilité cardiaque directement corrélés au contenu performé. Les spectateurs physiquement proches les uns des autres montrent une synchronisation des expressions faciales (joie, tristesse, colère, surprise, peur) — un phénomène de contagion émotionnelle collective.

Guillemette Bolens (Université de Genève) a développé le concept d’« analyse kinésique » montrant que les descriptions de mouvement physique activent dans le cerveau du lecteur/auditeur des simulations sensorimotrices. Quand Balzac décrit la crasse de la Pension Vauquer ou la dégradation physique de Goriot, le cerveau de l’auditeur ne « comprend » pas seulement : il simule l’expérience sensorielle. La voix de l’acteur amplifie cette simulation en ajoutant la dimension prosodique — le dégoût dans l’intonation, le ralentissement sur le détail qui salit, la micro-suspension qui force l’auditeur à rester dans l’image.

C’est ce que Balzac appelle lui-même, dans Facino Cane, la « faculté de vivre la vie de l’individu » : « Je pouvais épouser leur vie ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme. » Christèle Couleau (Cahiers de Narratologie, 2001) a montré que Balzac « se construit un lecteur à son image, son semblable, son frère, toujours prêt à souscrire de bonne foi au discours auctorial ». Cette complicité forcée, déjà puissante à la lecture silencieuse, devient irrésistible quand elle passe par la voix. L’auditeur ne peut pas fermer le livre. La « voix narrative impérative » de Balzac — le terme est de Flaubert — devient littéralement impérative à travers le corps du performeur.

Daniel Mesguich, acteur et metteur en scène, théorise ce retour : « Pour tout texte, quel qu’il soit, au fond de l’encrier, il y avait d’abord une voix. Une lecture rend la voix à la voix : ce qui est venu d’une voix retourne donc à la voix. La voix d’un autre. » Et il ajoute : « Une lecture se saisit du texte et montre au lecteur un autre lecteur, autrement dit lui-même. » L’expérience biologique est là : à travers le corps du performeur, l’auditeur rencontre sa propre capacité aux émotions décrites — son propre potentiel de cupidité face au vieux Séchard, d’ambition dévorante face à Lucien, de résignation face à David.

La « honte du détail » décrite dans les témoignages de départ trouve ici son explication : l’accumulation balzacienne — chaque détail intensifiant tous les autres dans une structure que Mitterand qualifie de « quasi-rhizomatique » — crée un inconfort croissant qui, transmis par la voix, abolit la distance esthétique. L’auditeur est contraint à une intimité voyeuriste avec la dégradation. L’acteur, en donnant voix à ces détails, rend l’auditoire complice de l’acte d’observation. On ne peut pas détourner le regard quand c’est l’oreille qui regarde.


Conclusion : la porte vers la psychose de l’ambition

Les témoignages de départ qui ont motivé cette recherche — l’enquêteur « terrassé par les blancs », le psychiatre parlant de « ponctuation cardiaque », le maître de conférence évoquant « tout un monde de dettes, de haine et d’odeurs entre le sujet et le verbe » — trouvent dans les données rassemblées une validation à la fois empirique et théorique, mais aussi une nuance importante.

Ce qui est confirmé : la micro-suspension, la rétention de souffle, le travail du silence entre les membres de phrase sont des techniques réelles, enseignées dans les conservatoires, théorisées par des praticiens comme Girard et Novarina, documentées par des comédiens comme Dussollier et Podalydès. L’acteur transforme effectivement une description technique en émotion — non par identification psychologique, mais par une mécanique corporelle (diaphragme, posture, résonateurs) et une intelligence architecturale du texte. La distinction entre lecteur profane et lecteur formé est réelle : elle tient au coffre, au silence, et à la capacité de « lire en avance » (les yeux plus loin que la bouche).

Ce qui est nuancé : la métaphore de la « ponctuation cardiaque » est évocatrice mais théoriquement contestée. Meschonnic met en garde contre le « physiologisme » qui naturalise un phénomène culturel. Le rythme de la prose balzacienne n’est pas un battement de cœur : c’est une organisation subjective du discours dans le temps. Cependant, le corps du performeur est le lieu réel où cette organisation devient audible — et les recherches en cognition incarnée montrent que l’effet physiologique sur l’auditeur est mesurable.

Ce qui est révélé : Balzac est paradoxalement l’auteur du XIXe siècle le plus résistant à l’oralisation — et celui qui en tire le bénéfice le plus explosif. Parce que sa prose n’est « pas faite pour être lue à voix haute », l’acteur qui s’en empare accomplit un acte de création : il impose un ordre vocal à un chaos énergétique, révèle le non-dit enfoui dans la description technique, et force l’auditeur dans une complicité sensorielle dont la lecture silencieuse ne donne qu’un pressentiment. L’acteur, comme le dit Novarina, « réécrit le texte avec son corps ». Quand il marque un silence de trois secondes entre deux phrases sur la presse de Stanhope, il ne fait pas une pause : il ouvre, selon la formule du psychiatre, « une porte vers la psychose de l’ambition ». Ce silence n’est ni respiratoire ni cardiaque. Il est dramaturgique. Et c’est là que Balzac, contre toute attente, devient du théâtre. »

« La formation d’un jésuite est une formation particulièrement complète : entre l’entrée au noviciat et les derniers vœux, qui marquent l’intégration définitive du jésuite au corps de la Compagnie de Jésus, il s’écoule quinze ans, parfois plus. Cette formation se veut intégrale, à la fois humaine, spirituelle, et intellectuelle, et vise à déployer en ceux qui la reçoivent les aptitudes et la disponibilité pour assumer la grande diversité, et parfois complexité, des missions qui caractérisent la Compagnie de Jésus. »

https://www.jesuites.com/devenir-jesuite/formation-jesuite/

La lettre de Chanseaume depuis Macao : autopsie d’une persécution et d’un monde missionnaire en crise

« La lettre du Père Jean-Gaspard Chanseaume, rédigée à Macao en décembre 1750, constitue bien plus qu’un simple témoignage de persécution religieuse en Cochinchine. Elle est le produit d’un système de communication sophistiqué, le reflet d’un basculement géopolitique en Asie du Sud-Est, et un document dont la lecture exige aujourd’hui une grille d’analyse tenant compte de ses fonctions de propagande institutionnelle. Derrière le récit de l’expulsion de vingt-sept missionnaires par le roi Võ Vương se dessinent les contours d’un affrontement entre confucianisme d’État et christianisme conquérant, entre pragmatisme commercial et suspicion politique — un affrontement qui préfigure, à l’échelle locale, l’effondrement global de la Compagnie de Jésus deux décennies plus tard.


1. Le Père Chanseaume, missionnaire-savant entre Pékin et Macao

Jean-Gaspard Chanseaume naquit en 1711 et mourut vraisemblablement en 1761 — et non en 1755 comme certaines sources l’indiquent. Entré dans la Compagnie de Jésus, il fut affecté à la mission d’Extrême-Orient, établi à Macao, la plaque tournante de toute l’activité jésuite en Asie orientale. Sa production écrite, retrouvée dans les Lettres Édifiantes et Curieuses, témoigne de la double vocation du missionnaire jésuite : l’évangélisation et la science. On lui doit notamment une Relation d’une persécution générale qui s’est élevée contre la religion chrétienne dans l’Empire de la Chine en 1746, adressée à Madame de Sauveterre de Saint-Hyacinthe, religieuse ursuline et bienfaitrice des missions, ainsi qu’un Mémoire sur la cire d’arbre consacré aux insectes à cire et à leur exploitation.

Le fait que les archives de l’Observatoire de Paris conservent une lettre de Chanseaume à l’astronome Joseph-Nicolas Delisle, datée du 20 décembre 1750 depuis Macao, éclaire un aspect fondamental du réseau jésuite : les missionnaires entretenaient des correspondances parallèles, les unes destinées au grand public via les Lettres Édifiantes, les autres servant de canaux scientifiques vers les institutions savantes européennes. La lettre au Père Le Houx du 5 décembre 1750, relatant la persécution en Cochinchine, s’inscrit dans le premier circuit. Son texte intégral n’a pas été retrouvé en ligne parmi les collections numérisées, ce qui suggère qu’il figure dans des fonds manuscrits non numérisés — probablement aux Archives romaines de la Compagnie de Jésus (ARSI) ou dans les fonds de la province jésuite de France.

L’ouvrage de Camille de Rochemonteix, Joseph Amiot et les derniers survivants de la Mission française à Pékin (1750-1795), mentionne explicitement Chanseaume et ses écrits depuis Macao, confirmant son rôle de relais entre les missions de terrain et l’appareil de communication européen de la Compagnie.


2. L’expédition du Machault et l’embrasement de la Cochinchine

Le règne de Võ Vương et les fragilités du pouvoir Nguyễn

Nguyễn Phúc Khoát, huitième seigneur Nguyễn, connu sous le titre de Võ Vương (« roi martial »), régna sur le Đàng Trong — la partie méridionale du Vietnam, que les Européens appelaient Cochinchine — de 1738 à 1765. Sa cour, établie à Huế (Phú Xuân), poursuivait l’expansion territoriale vers le sud aux dépens du Cambodge, tout en maintenant la fiction d’une loyauté envers la dynastie Lê. Võ Vương sinisa profondément sa cour : il imposa des réformes vestimentaires inspirées des dynasties Han, Tang et Ming, et adopta le modèle administratif confucéen chinois. Cette sinisation structurelle rendit la cour de Huế perméable aux politiques anti-chrétiennes de Pékin.

Le personnage clé de la persécution fut Kaïan-tin, ministre et favori du roi, vraisemblablement d’ascendance chinoise ou fortement sinisé. Les sources européennes le décrivent comme le principal instigateur de la politique antichrétienne, « poussant le roi à mettre fin à toute relation avec les missionnaires ». Son identité vietnamienne exacte reste incertaine dans les sources accessibles.

L’incident du Machault : quand le commerce déclenche la catastrophe

Pierre Poivre (1719-1786), ancien séminariste devenu agent commercial de la Compagnie des Indes, avait déjà visité la Cochinchine dans sa jeunesse missionnaire vers 1741-1744. Amputé de l’avant-bras droit lors d’un combat naval contre les Anglais en 1745, il fut chargé par la Compagnie des Indes d’ouvrir un comptoir commercial en Cochinchine. Le 5 juillet 1749, le Conseil Supérieur de Pondichéry lui remit ses instructions ; le gouverneur Dupleix mit à sa disposition la frégate Le Machault, armée de trente canons et deux cents hommes.

Le navire arriva à Faifo (Hội An) le 29 août 1749, mais la saison des pluies rendait le commerce impossible. Poivre se rendit à Huế et négocia avec Võ Vương une convention commerciale favorable aux Français. Mais il commit deux erreurs fatales. D’abord, un subterfuge diplomatique : sachant que les lois cochinchinoises exigeaient qu’un présent soit accompagné d’une lettre officielle, Poivre fit passer un document de son invention pour une lettre de la Compagnie des Indes, voire du roi de France. Cette imposture sera dénoncée. Ensuite et surtout, dans les derniers jours de l’expédition, excédé par les « malhonnêtetés » de l’interprète cochinchinois Miguel (Michel), Poivre le fit enfermer dans la soute du Machault et leva l’ancre le 10 février 1750 en l’emmenant.

L’expulsion des vingt-sept missionnaires

L’enlèvement de l’interprète Miguel constitua un incident diplomatique majeur qui cristallisa toutes les méfiances accumulées. Un document des archives de la Compagnie des Indes, lu en assemblée le 15 septembre 1751, annonce « l’expulsion de Cochinchine de tous les missionnaires, au nombre de 27 », imputant directement la responsabilité à Poivre. Le 27 août 1750, tous les missionnaires furent arrêtés, rassemblés à Faifo et embarqués pour Macao.

Les facteurs de cette persécution furent multiples et convergents :

  • L’imitation du modèle chinois : Võ Vương, vassal nominal de la Chine des Qing, chercha à imiter l’empereur Qianlong qui avait intensifié la persécution antichrétienne depuis 1746.
  • L’action de Kaïan-tin, hostile aux chrétiens, qui poussa le roi à agir contre les missionnaires.
  • L’incident du Machault, qui transforma une méfiance diffuse en hostilité ouverte.
  • La suspicion géopolitique : les missionnaires étaient perçus comme des agents d’influence des puissances européennes, soupçon que l’imposture diplomatique de Poivre vint confirmer.

3. Le miroir chinois : Qianlong et la matrice de la persécution

De la tolérance de Kangxi à la proscription de Qianlong

La politique anti-chrétienne de Cochinchine ne peut se comprendre sans son modèle chinois. L’empereur Kangxi (r. 1662-1722) avait été un protecteur du christianisme : son Édit de Tolérance de 1692 autorisait la libre pratique religieuse, et la communauté catholique chinoise comptait 200 000 à 250 000 fidèles vers 1700. Mais la Querelle des Rites chinois détruisit cette entente. Lorsque Rome condamna les rites confucéens que les jésuites avaient tolérés, Kangxi, « indigné qu’un barbare prétende enseigner aux Chinois », interdit progressivement la prédication.

Son fils Yongzheng (r. 1722-1735) franchit un pas décisif : le 12 janvier 1724, il classa le christianisme comme religion « non canonique » (bujing) et ordonna l’expulsion des missionnaires vers Macao, ne conservant que les experts scientifiques à la cour de Pékin. Comme l’a montré l’historien Eugenio Menegon (Université de Boston), cette politique apparemment contradictoire résultait des exigences de construction étatique des Qing et de la vision confucéenne du rôle des religions dans la société.

L’empereur Qianlong (r. 1735-1796) intensifia encore la répression. Dès son accession, il proclama la peine de mort pour la prédication chrétienne dans les provinces. Le christianisme fut classé parmi les « enseignements hétérodoxes » (xiejiao), au même titre que la Secte du Lotus Blanc. La persécution du Fujian (1746-1748) fut particulièrement féroce : l’évêque dominicain Pedro Sanz fut décapité le 26 mai 1747 à Fuzhou, suivi de quatre de ses confrères en octobre 1748. C’est précisément cette persécution du Fujian que Chanseaume relate dans sa première lettre publiée dans les Lettres Édifiantes.

Le paradoxe de l’expert indispensable

Le trait le plus frappant de cette politique est son ambivalence structurelle. Au moment même où le christianisme était persécuté dans les provinces, des jésuites servaient l’empereur avec les plus hauts honneurs à Pékin. Giuseppe Castiglione (Lang Shining), peintre de cour, fut promu au 3e rang civil officiel par Qianlong — le plus haut rang jamais atteint par un jésuite en Chine. Il conçut les Palais à l’occidentale du Yuanming Yuan. Ferdinand Augustin Hallerstein dirigea le Bureau impérial d’astronomie de 1746 à 1774. Les jésuites continuaient à fournir des services irremplaçables en cartographie, artillerie, horlogerie et médecine.

Ce paradoxe se reproduisit à l’identique en Cochinchine avec le cas du Père Jean Koffler.

Les marchands du Fujian comme vecteurs d’anti-christianisme

Les routes maritimes entre le Fujian, le Guangdong et Hội An étaient extrêmement actives : la traversée ne prenait que trois à quatre jours. Entre 1744 et 1746, selon l’historienne Li Tana, trente-cinq à quarante Chinois migraient chaque année du Fujian vers la commune Minh Hương de Hội An — c’est-à-dire précisément depuis la province où la persécution faisait rage. Ces marchands transportaient non seulement des marchandises, mais aussi les attitudes et les textes confucéens anti-chrétiens. La littérature du Poxieji (« Collection pour la destruction des doctrines vicieuses »), composée dans le sud du Fujian entre 1635 et 1639, est un exemple de cette propagande qui circulait en milieu sinophone. Le système tributaire sino-vietnamien créait par ailleurs un canal formel par lequel les politiques impériales Qing étaient transmises et imitées.


4. Le Père Koffler, ou le paradoxe jésuite incarné

Johann Koffler (1711-1780), jésuite pragois formé comme apothicaire et médecin, arriva à Macao en juillet 1740 et fut envoyé à la mission de Cochinchine. À partir de 1747, il exerça la fonction de médecin personnel de Võ Vương, ce qui lui conféra une influence considérable. Lorsque la persécution frappa en août 1750, Koffler fut le seul missionnaire autorisé à rester, le roi refusant de se séparer de son médecin.

Son cas illustre magistralement le paradoxe fondamental des jésuites en Asie : indispensables par leurs compétences techniques, suspects par leur religion. Pendant deux ans, Koffler tenta de sauver les missions et de protéger les chrétiens locaux avec l’aide d’un mandarin allié. En 1753, il fut finalement arrêté, maltraité et expulsé vers Macao. Mais son calvaire ne faisait que commencer : à peine arrivé à Macao en 1755, il fut arrêté de nouveau sur ordre du ministre portugais Pombal, dans le cadre de la politique anti-jésuite du Portugal, et transféré dans le sinistre fort São Julião près de Lisbonne, où il resta emprisonné jusqu’en 1767. Libéré grâce à l’intervention de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, il mourut en Transylvanie en 1780.

En prison, Koffler rédigea une Historica Cochinchinae descriptio, traduite en latin et publiée à Nuremberg en 1802-1803, longtemps considérée comme la meilleure description européenne de la Cochinchine. Son destin personnel — servir un roi asiatique, être expulsé comme chrétien, puis emprisonné par un État chrétien européen comme jésuite — résume toute la tragédie de la Compagnie au XVIIIe siècle.


5. Les Lettres Édifiantes : une machine de communication au service de la mission

Le circuit de diffusion : du terrain au salon parisien

Le système épistolaire jésuite remonte à Ignace de Loyola lui-même, qui codifie dans les Constitutions deux types de correspondances : les lettres d’affaires (hijuelas), strictement internes, et les lettres édifiantes, destinées à être copiées et diffusées « parmi les amis, prélats et bienfaiteurs ». Les Lettres Édifiantes et Curieuses publiées de 1702 à 1776 en 34 volumes formalisèrent ce second circuit.

Le parcours d’une lettre suivait un itinéraire précis. Le missionnaire sur le terrain rédigeait son texte, mêlant comptes rendus de conversions, observations scientifiques et ethnographiques. Les lettres étaient collectées au Collège Saint-Paul de Macao, véritable plaque tournante logistique de la Compagnie en Asie. Le procureur (procurateur) de Macao — choisi pour sa connaissance des langues et ses contacts avec les autorités — les transmettait au procureur à Paris. Ce dernier les confiait à l’éditeur, qui les sélectionnait, retravaillait et publiait.

Éditeurs et censure : la fabrique d’une image

Trois éditeurs se succédèrent : le Père Charles Le Gobien (volumes I-VIII, 1702-1708), procureur à Paris des missions de Chine ; le Père Jean-Baptiste Du Halde (volumes IX-XXVI, 1711-1743), qui ne quitta jamais Paris de sa vie ; puis les Pères Patouillet, Ingoult et De Neuville (volumes XXVII-XXXIV, 1749-1776).

L’intervention éditoriale était massive et orientée. Le Journal des Savants notait à propos de Le Gobien qu’il « a eu soin d’en rendre la lecture agréable ; les missionnaires lui ont fourni des pensées, mais le tour, l’expression, les grâces du style viennent sans doute de lui ». Du Halde allait plus loin encore : il résumait, rajoutait de sa plume, intercalait des extraits d’auteurs différents. L’effet d’idéalisation était systématique — les aspects négatifs des sociétés décrites (famines, corruption, superstitions) étaient atténués, les vertus magnifiées. Comme le résume l’historien Virgile Pinot : « C’est le père Du Halde qui a fait du Chinois le parangon de vertu que le XVIIIe siècle admirera. » Saint-Simon, plus acide, qualifia ces textes d’« artificieuses relations ».

Fonctions stratégiques multiples

Le titre même de la collection révèle sa double vocation. L’« édifiant » vise la sensibilisation des lecteurs et la sollicitation de « saintes libéralités » (dons financiers). Le « curieux » joue sur l’appétit d’exotisme du public des Lumières. Au-delà, les lettres remplissaient des fonctions de recrutement de vocations missionnaires (dans la tradition inaugurée par François Xavier), de soutien de l’opinion publique face aux attaques jansénistes, et d’apologétique de la méthode d’accommodation jésuite. Michèle Duchet a qualifié cette collection de « responsable avant tout autre livre de la formation de la pensée anthropologique des Lumières ».


6. Stratégies de conquête spirituelle : inculturation, science et rivalités

L’inculturation selon Ricci et Nobili

La stratégie missionnaire jésuite en Asie repose sur le principe d’inculturation (ou accommodation) : adapter la présentation du christianisme aux cadres culturels locaux. Matteo Ricci (1552-1610) en définit le modèle en Chine : adoption de l’habit des lettrés confucéens (1594), maîtrise du chinois classique, traduction des Quatre Livres, approche par les élites, tolérance des rites ancestraux interprétés comme des cérémonies civiles, et emploi de termes confucéens (Tian, Shangdi) pour désigner le Dieu chrétien. À sa mort, la Chine comptait environ 2 500 chrétiens, dont des hauts fonctionnaires comme Xu Guangqi.

Roberto de Nobili (1577-1656) développa une méthode parallèle en Inde : il se présenta comme un sannyasi (renonçant hindou), maîtrisa le sanskrit, le tamoul et le télougou, étudia les Védas, et présenta la Bible comme le « Véda chrétien ». Le pape Grégoire XV valida sa méthode en 1623.

L’apostolat scientifique : « sous le manteau étoilé de l’astronomie »

Les jésuites transformèrent la science en instrument d’évangélisation. Johann Adam Schall von Bell dirigea le Tribunal d’astronomie chinois dès 1645. Ferdinand Verbiest, son successeur, fabriqua six grands instruments de bronze pour l’Observatoire impérial, devint tuteur privé de Kangxi, et écrivit dans son Astronomia Europaea (1687) cette phrase qui résume toute la stratégie : « sous le manteau étoilé de l’astronomie, notre sainte religion s’introduit aisément parmi les princes ». L’Atlas Kangxi (1708-1718), relevé cartographique monumental réalisé par les Pères Régis, Jartoux et Fridelli, resta la représentation la plus fiable de l’Asie orientale pendant plus d’un siècle. Les jésuites servirent même d’interprètes lors du Traité de Nertchinsk (1689), premier traité sino-russe, ce qui contribua directement à l’obtention de l’Édit de tolérance de 1692.

La Querelle des Rites : le suicide de la mission

La Querelle des Rites chinois, l’un des conflits les plus durables de l’histoire de l’Église, porta un coup fatal à un siècle de prédication jésuite. Le débat portait sur trois questions : le culte de Confucius (civil ou religieux ?), le culte des ancêtres (honneur familial ou superstition ?), et les termes pour désigner Dieu. Les dominicains et franciscains dénoncèrent les accommodements jésuites comme de l’idolâtrie déguisée. Le point de rupture fut atteint lorsque Mgr Charles Maigrot, vicaire apostolique du Fujian et membre des Missions Étrangères de Paris (MEP), condamna la tradition de Ricci en 1693. La bulle Ex illa die de Clément XI (1715) puis la bulle Ex quo singulari de Benoît XIV (1742) scellèrent la défaite totale des jésuites. Il faudra attendre 1939 pour que Pie XII réhabilite en substance la position de Ricci.

Les MEP contre les jésuites : une guerre de territoire

Les tensions entre jésuites et Missions Étrangères de Paris (fondées en 1658 à l’instigation, paradoxalement, du jésuite Alexandre de Rhodes) furent multiples. Les vicaires apostoliques nommés par Rome empiétaient sur les zones contrôlées par les jésuites sous le Padroado portugais. Les MEP insistaient sur la formation d’un clergé indigène — Lambert de la Motte ordonna les premiers prêtres vietnamiens, anciens catéchistes des jésuites — tandis que les jésuites privilégiaient l’apostolat par les élites. La Propaganda Fide, organe romain créé en 1622, soutint la création de vicariats apostoliques concurrençant directement les zones jésuites, générant des situations de double juridiction en Chine, en Inde et au Vietnam qui ne furent définitivement résolues qu’au XXe siècle.


7. La formation jésuite et le mythe du « Pape noir »

Quinze ans pour forger un soldat du pape

La formation d’un jésuite, l’une des plus longues du monde religieux, durait quinze à vingt ans et comprenait six étapes. Le noviciat (2 ans) mettait l’accent sur les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, incluant la grande retraite de trente jours, et se terminait par les premiers vœux perpétuels. Le juniorat (1 an) formait aux humanités classiques et aux langues. Le philosophat (2-3 ans) couvrait la métaphysique, l’épistémologie et les sciences. La régence (2-3 ans) plaçait le jésuite en situation de travail apostolique à plein temps, généralement comme enseignant. La théologie (4 ans) menait à l’ordination sacerdotale. Enfin, le troisième an (tertianship, environ 1 an), « école du cœur » selon Ignace, préparait aux derniers vœux par une seconde retraite de trente jours.

Ce parcours était structuré par la Ratio Studiorum de 1599, collection de trente ensembles de règles couvrant l’administration, le curriculum et la méthode pédagogique. Synthèse des arts libéraux classiques, de la scolastique médiévale et de l’humanisme de la Renaissance, la Ratio créa le premier système éducatif mondial. À son apogée, la Compagnie dirigeait 669 collèges (1739), formant des générations de Molière, Corneille, Descartes, Richelieu et De Gaulle. Le quatrième vœu d’obéissance spéciale au pape concernant les missions rendait chaque profès disponible pour être envoyé n’importe où dans le monde.

Le « Pape noir » et les Monita Secreta : anatomie d’un mythe

Le Supérieur général de la Compagnie, élu à vie, fut surnommé « Pape noir » — un terme jamais utilisé par les jésuites eux-mêmes — en raison de la couleur noire de l’habit jésuite, de l’étendue présumée de son pouvoir occulte, et de son autorité sur un ordre mondial comptant à son apogée 23 000 membres, 800 résidences et 700 collèges. L’historien Franck Damour, dans Le Pape noir — Genèse d’un mythe (éditions Lessius), retrace la construction de ce fantasme depuis le XVIe siècle. Il montre comment le Catéchisme des jésuites d’Étienne Pasquier (1602), présentant Ignace en prince machiavélien, puis les Monita Secreta (1614), faux avéré fabriqué par un ancien jésuite aigri et reconnu comme tel dès 1616, ont alimenté une rhétorique conspirationniste qui culmina au XIXe siècle avec le personnage du père Rodin dans Le Juif errant d’Eugène Sue (1844-1845) et les leçons incendiaires de Michelet et Quinet au Collège de France (1843).

La réalité du pouvoir jésuite, pour n’être pas fictive, résidait surtout dans le rôle de confesseurs royaux. Le Père La Chaise fut confesseur de Louis XIV pendant trente-quatre ans. En Espagne, les confesseurs jésuites acquirent des prérogatives encore plus étendues, devenant selon l’historienne Catherine Désos-Warnier « une véritable institution et un ministre sans le titre ». C’est ce mélange de pouvoir réel et de fantasmes qui alimenta l’anti-jésuitisme, des Lettres Provinciales de Pascal (1656-1657) — qui transformèrent le mot « jésuitique » en synonyme d’hypocrite — jusqu’à la suppression de l’ordre.


8. De la persécution de 1750 à la suppression de 1773 : un même enchaînement

L’effondrement européen de la Compagnie

La persécution de Cochinchine en 1750 préfigure à petite échelle le sort qui attendait la Compagnie en Europe. Au Portugal, le marquis de Pombal profita d’un attentat manqué contre le roi Joseph Ier (1758) pour accuser les jésuites de complot et les expulser en 1759 — c’est le même Pombal qui fit emprisonner Koffler à son arrivée à Macao. En France, l’affaire La Valette — faillite commerciale d’un jésuite aux Antilles — permit aux parlements jansénistes de contester la légalité même de l’ordre. Environ cent collèges furent fermés, et la Compagnie proscrite en 1764. Louis XV eut la main forcée : « Pour la paix du royaume, si je les renvoie contre mon gré… ». En Espagne, la « révolte des chapeaux » de 1766 fournit le prétexte à Charles III pour signer un décret secret de bannissement exécuté avec brutalité dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1767.

Sous la pression combinée des cours bourboniennes, le pape Clément XIV signa le 21 juillet 1773 le bref Dominus ac Redemptor, supprimant la Compagnie dans le monde entier. Le Supérieur général Lorenzo Ricci fut incarcéré au Château Saint-Ange, où il mourut prisonnier en 1775. De 23 000 membres, la Compagnie tomba à 2 000 lors de sa restauration par Pie VII en 1814. Seules la Russie de Catherine II et la Prusse de Frédéric le Grand, refusant de promulguer le bref pontifical, permirent la survie de l’ordre.

Un fil rouge : le même paradoxe, les mêmes accusations

Le même schéma se reproduit de Huế à Lisbonne. Les jésuites sont partout perçus comme simultanément indispensables et dangereux : experts scientifiques irremplaçables à la cour de Qianlong ou de Võ Vương, éducateurs sans équivalent dans l’Europe des Lumières, mais suspects d’allégeance étrangère (au pape en Europe, aux puissances coloniales en Asie), d’ambition politique cachée et de manipulation des consciences. La persécution cochinchinoise de 1750, la persécution chinoise du Fujian (1746-1748) et les expulsions européennes (1759-1767) relèvent d’une même dynamique : l’affirmation de la souveraineté étatique contre un réseau transnational perçu comme subversif.


9. Lire la lettre de Chanseaume aujourd’hui : au-delà de la rhétorique de la persécution

Un document de propagande institutionnelle

Toute lettre publiée dans les Lettres Édifiantes est un texte doublement médiatisé : par le missionnaire qui écrit en fonction des attentes de son lectorat européen, et par l’éditeur parisien qui retravaille, résume et idéalise. La lettre de Chanseaume suit vraisemblablement le schéma narratif canonique de la correspondance missionnaire : une phase de prospérité (la chrétienté florissante de Cochinchine), une catastrophe déclenchée par des ennemis identifiables (Kaïan-tin, les marchands chinois), un récit d’héroïsme et de souffrance des missionnaires et des convertis, puis une espérance fondée sur la Providence divine. Ce schéma remplit des fonctions précises : susciter l’émotion et les dons, recruter de nouveaux missionnaires, et justifier la présence jésuite outre-mer.

Les voix absentes

Le texte donne à entendre exclusivement la perspective missionnaire. Les motivations cochinchinoises sont réduites à la méchanceté d’un favori ou à l’imitation servile de la Chine. Or les tensions internes à la société cochinchinoise étaient bien plus complexes. La cour de Huế était traversée par un clivage entre des mandarins pragmatiques qui valorisaient le commerce avec les Européens et l’expertise technique des missionnaires, et des lettrés confucéens qui voyaient dans le christianisme une menace pour l’ordre social fondé sur la piété filiale et le culte des ancêtres. Le christianisme, en interdisant le culte des ancêtres et en créant des communautés dont l’allégeance religieuse primait la loyauté au souverain, posait un problème politique réel que la rhétorique missionnaire occulte entièrement.

Les apports de l’historiographie critique

L’historienne Florence Hsia (Sojourners in a Strange Land, 2009) a montré comment les Lettres Édifiantes construisaient une image de la Chine servant les intérêts institutionnels de la Compagnie. Isabelle Landry-Deron (La Preuve par la Chine, 2002) a analysé le travail de réécriture systématique opéré par Du Halde. Plus largement, l’historiographie moderne des missions invite à lire ces textes non comme des témoignages transparents, mais comme des actes de communication stratégique dont il faut identifier les destinataires, les fonctions et les angles morts. La lettre de Chanseaume, loin d’être un simple récit de persécution, est un document qui parle autant de la Compagnie de Jésus, de ses stratégies et de ses fragilités, que de la Cochinchine de Võ Vương.


Conclusion : un texte au carrefour de tous les effondrements

La lettre du 5 décembre 1750 se situe à un point de convergence historique remarquable. Elle est rédigée au moment précis où le modèle missionnaire jésuite en Asie — fondé sur l’inculturation, l’apostolat scientifique et la conquête des élites — s’effondre sous la pression conjuguée de la Querelle des Rites (tranchée contre les jésuites en 1742), de la montée du confucianisme d’État anti-chrétien (de Pékin à Huế), et des rivalités avec les MEP. Le paradoxe Koffler — expert indispensable mais religieux suspect — révèle les limites intrinsèques d’une stratégie qui confondait utilité technique et acceptation spirituelle. Quant au circuit de communication qui achemine cette lettre de Macao à Paris, il fonctionne simultanément comme réseau d’information, outil de propagande et machine à fabriquer du consensus — une modernité qui justifie, à elle seule, l’intérêt que les historiens continuent de porter à ces « artificieuses relations ». »

« Historiquement, le concept de « Moyen-Orient » s’est opposé à d’autres terminologies, comme « Proche-Orient » ou « Near East », qui désignaient initialement des zones géographiques différentes, souvent les Balkans ou l’Empire ottoman. Ces définitions ont varié au fil du temps, rendant la délimitation du Moyen-Orient floue et sujette à interprétation. De manière générale, on considère que la région s’étend de l’Égypte à l’Ouest jusqu’à l’Iran à l’Est, en incluant parfois la Turquie au Nord et le Yémen au Sud. Ce concept, cependant, ne se limite pas à des frontières géographiques : il reflète des enjeux géopolitiques liés aux ambitions des puissances mondiales dans cette région.

L’usage du terme « Middle East » est souvent attribué à Alfred Mahan, un stratège américain, qui l’aurait popularisé dans un article de la National Review en 1902. Amiral et théoricien militaire, Mahan soulignait la nécessité d’une flotte puissante pour garantir la suprématie militaire et l’accès aux ressources stratégiques, plaçant ainsi le Moyen-Orient au centre des stratégies globales. Dès le XIXe siècle, la région était déjà un enjeu clé, notamment pour contrer l’expansionnisme russe vers le sud.»

L’entrée en scène des États-Unis au Moyen-Orient

« L’implication des États-Unis au Moyen-Orient remonte à l’entre-deux-guerres, une période où les hydrocarbures deviennent essentiels à la croissance industrielle et militaire des puissances occidentales. La Première Guerre mondiale a démontré l’importance stratégique du pétrole, transformant cette ressource en un élément clé de la sécurité économique et énergétique mondiale. À partir des années 1920, les États-Unis, conscients de la rareté et de la centralité croissantes des ressources pétrolières, entreprennent de maximiser leur utilisation et de sécuriser leur approvisionnement à travers des partenariats dans les zones riches en pétrole, comme le Moyen-Orient.

Les compagnies pétrolières américaines, telles qu’Aramco (Arabian American Oil Company), jouent un rôle crucial dans cette première phase d’expansion. Leur implication dans la prospection et l’exploitation des champs pétrolifères de la région marque les débuts d’une relation durable entre les États-Unis et les puissances locales. Les grandes découvertes pétrolières en Arabie saoudite dans les années 1930 renforcent encore cette dynamique, établissant un partenariat stratégique entre Washington et Riyad.

Dès cette période, l’approche américaine reflète un lien indissociable entre les ressources économiques et les choix politiques. Pour les États-Unis, garantir un accès stable aux ressources naturelles nécessite la mise en place de régimes politiques compatibles avec leurs intérêts stratégiques. Ce constat conduit à une politique proactive visant à soutenir des gouvernements stables et alignés, souvent au détriment des aspirations démocratiques locales.

L’idée sous-jacente est qu’une gouvernance politique favorable permettra une exploitation efficace des ressources naturelles, tout en assurant la stabilité régionale. Cette stratégie s’articule autour de trois axes principaux :

Le soutien aux monarchies conservatrices : Les États-Unis s’allient avec des régimes autoritaires jugés fiables, comme la monarchie saoudienne, pour garantir un contrôle efficace des ressources.

La lutte contre les idéologies nationalistes et marxistes : Washington voit dans ces idéologies des menaces potentielles pour la stabilité des gouvernements alliés.

L’établissement de partenariats économiques durables : Les investissements américains dans les infrastructures pétrolières renforcent leur influence économique et politique dans la région.

La période de l’entre-deux-guerres est marquée par une montée en puissance graduelle de l’influence américaine au Moyen-Orient. Bien que les puissances coloniales européennes, en particulier la Grande-Bretagne et la France, dominent encore largement la région, les États-Unis commencent à se positionner comme une force incontournable, notamment dans le domaine énergétique.

Cette entrée progressive jette les bases de la future domination américaine au Moyen-Orient, une région qui deviendra, au fil des décennies, le théâtre de rivalités géopolitiques et d’interventions militaires directes. Dès ses débuts, l’implication américaine reflète une vision à long terme, où l’économie, la sécurité énergétique et la politique sont intrinsèquement liées.»

« À la fin de la guerre, l’importance du Moyen-Orient ne diminue pas, bien au contraire. La reconstruction des économies occidentales repose fortement sur un approvisionnement stable en énergie, et les hydrocarbures de la région deviennent indispensables pour répondre à cette demande croissante. La dépendance énergétique des États-Unis et de leurs alliés occidentaux vis-à-vis du Moyen-Orient s’accroît, marquant une nouvelle phase d’interventionnisme dans la région.

Cette période est également marquée par un changement dans les dynamiques de pouvoir. Les États-Unis, qui ont émergé comme la première puissance mondiale après la guerre, adoptent une approche stratégique différente de celle des anciennes puissances coloniales européennes. Tout en critiquant les systèmes coloniaux français et britanniques, qu’ils considèrent incompatibles avec les idéaux de liberté et d’autodétermination, les États-Unis profitent de la faiblesse relative de ces puissances pour étendre leur influence dans la région.

Bien que les États-Unis affichent une posture anticolonialiste, dénonçant les pratiques des empires français et britannique, cette position est souvent motivée par des intérêts stratégiques plutôt qu’idéologiques. En soutenant des mouvements de décolonisation ou en favorisant des régimes locaux, Washington cherche à saper l’influence européenne pour mieux s’imposer comme la puissance dominante.

Ce pragmatisme s’exprime également par le soutien à des régimes autoritaires, perçus comme des alliés fiables pour garantir la stabilité régionale et l’accès aux ressources énergétiques. En jouant sur les rivalités locales et en soutenant des partenaires stratégiques, comme la monarchie saoudienne ou les régimes militaires en Irak et en Iran, les États-Unis consolident leur présence dans la région.»

« L’après-guerre marque ainsi le début d’une transition dans la gouvernance et les alliances au Moyen-Orient. Les États-Unis s’affirment progressivement comme la puissance incontournable, tandis que la Grande-Bretagne et la France voient leur influence décliner. Cette reconfiguration géopolitique s’accompagne de tensions accrues, notamment autour de la question palestinienne et de l’établissement de l’État d’Israël, qui devient un point central des rivalités régionales et des stratégies américaines.

Cette dynamique reflète la structuration d’un monde bipolaire où chaque région devient un enjeu stratégique dans la compétition entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Le Moyen-Orient, en raison de ses ressources énergétiques, de sa position géographique et de ses tensions politiques internes, se transforme en un espace de confrontation indirecte mais cruciale. Les États-Unis, tout en critiquant les vestiges du colonialisme européen, exploitent ces transitions post-coloniales pour établir leur influence en soutenant des régimes autoritaires qui garantissent la stabilité régionale et l’accès aux ressources stratégiques. Cette stratégie, bien que pragmatique, contribue à exacerber certaines tensions internes au Moyen-Orient, où des aspirations nationales et populaires s’opposent aux intérêts des grandes puissances.

des dispositifs militaires, avec le stationnement de bases et le maintien d’une présence navale permanente pour sécuriser les voies de transit stratégiques. Toutefois, cette logique de contrôle renforce souvent les ressentiments locaux, perçue par de nombreux acteurs régionaux comme une forme d’impérialisme déguisé.

La stratégie occidentale au Moyen-Orient révèle un équilibre précaire entre ambitions idéologiques et nécessités pragmatiques. Tout en se présentant comme des défenseurs de la liberté et de l’indépendance, les puissances occidentales adoptent des politiques interventionnistes et sélectives, motivées par leurs intérêts économiques et géopolitiques. Ce paradoxe alimente non seulement les tensions régionales, mais aussi les critiques à l’égard de l’ingérence étrangère, contribuant à faire du Moyen-Orient une région où les aspirations locales et les calculs globaux s’entrechoquent en permanence.»

« Pour sécuriser leurs approvisionnements en pétrole, les États-Unis renforcent leurs relations avec des partenaires clés comme l’Arabie saoudite. En 1974, les deux pays concluent un accord stratégique selon lequel les États-Unis fournissent un soutien militaire et une assistance technique à la monarchie saoudienne, tandis que cette dernière s’engage à stabiliser les marchés pétroliers et à maintenir un flux régulier de pétrole vers l’Occident. Cette relation, fondée sur des intérêts mutuels, devient un pilier de la stratégie américaine au Moyen-Orient.

Parallèlement, les États-Unis approfondissent leur partenariat avec l’Iran, alors dirigé par le Shah Mohammad Reza Pahlavi. Considéré comme un rempart contre l’influence soviétique et une puissance régionale clé, l’Iran reçoit un soutien économique et militaire important des États-Unis. Cette alliance vise à renforcer la stabilité régionale tout en consolidant l’accès américain aux ressources énergétiques. Cependant, elle repose sur un équilibre fragile, comme le démontrera la révolution iranienne de 1979.

Les réponses américaines aux défis des années 1970 s’articulent autour de deux axes principaux : un soutien accru à Israël, malgré les conséquences géopolitiques, et une diversification des alliances régionales, notamment avec l’Arabie saoudite et l’Iran. Ces initiatives reflètent une volonté de sécuriser les intérêts stratégiques des États-Unis tout en naviguant dans un environnement marqué par des tensions croissantes et des transformations politiques profondes.»

«Anthony Lake et le « double containment »

Dans les années 1990, Anthony Lake, conseiller à la sécurité nationale des États-Unis sous l’administration de Bill Clinton, élabore une stratégie de « double containment » pour gérer simultanément deux des principaux acteurs problématiques du Moyen-Orient : l’Iran et l’Irak. Cette approche s’inscrit dans un contexte marqué par les tensions persistantes au lendemain de la guerre du Golfe, la fin de la Guerre froide, et les ambitions des États-Unis de redéfinir leur rôle de puissance dominante dans la région.

La stratégie du double containment repose sur une approche pragmatique et cynique. Plutôt que de chercher à exploiter l’un des deux régimes contre l’autre, comme cela avait été le cas dans les années 1980 (lorsque les États-Unis avaient soutenu indirectement l’Irak pendant la guerre Iran-Irak), Lake propose de maintenir une pression équilibrée sur les deux pays pour les affaiblir simultanément. L’objectif est d’empêcher l’Iran et l’Irak de devenir des puissances régionales capables de remettre en question l’équilibre stratégique du Golfe Persique ou les intérêts américains, notamment l’accès aux ressources énergétiques.

Cette politique s’appuie sur l’idée que l’Iran et l’Irak représentent chacun, pour des raisons différentes, des menaces pour la stabilité régionale. L’Iran, avec sa révolution islamique et son soutien aux mouvements islamistes, est perçu comme un exportateur de l’islam politique susceptible de déstabiliser les monarchies du Golfe, alliées des États-Unis. L’Irak, sous Saddam Hussein, est considéré comme un régime expansionniste et belliqueux, dont l’agression contre le Koweït en 1990 avait déjà provoqué une crise majeure.

Pour mettre en œuvre le double containment, les États-Unis adoptent une série de mesures visant à limiter la capacité de nuisance des deux régimes :

Sanctions économiques : Imposées à la fois à l’Iran et à l’Irak, ces sanctions visent à affaiblir leurs économies et à réduire leurs capacités militaires.

Isolement diplomatique : Les deux pays sont marginalisés sur la scène internationale, tandis que les États-Unis renforcent leurs alliances avec les monarchies du Golfe et d’autres partenaires régionaux.

Présence militaire renforcée : Les bases américaines dans le Golfe Persique sont consolidées pour dissuader toute agression et garantir la sécurité des routes maritimes essentielles à l’approvisionnement énergétique mondial.

Le double containment cherche avant tout à maintenir un équilibre régional stable. En empêchant l’Iran et l’Irak de s’imposer comme des puissances hégémoniques, cette stratégie vise à garantir la sécurité des alliés des États-Unis dans la région, notamment l’Arabie saoudite et Israël, tout en préservant l’approvisionnement énergétique vital pour l’économie mondiale. Cette approche marque une rupture avec les politiques passées, où les États-Unis avaient souvent privilégié l’un des deux régimes pour contrer l’autre.

La stratégie du double containment n’est pas sans défis ni critiques. Elle repose sur une vision statique de l’équilibre des pouvoirs, qui sous-estime les dynamiques internes de l’Iran et de l’Irak ainsi que les changements dans le contexte géopolitique régional. Les sanctions économiques, bien que efficaces pour affaiblir les régimes, ont également des conséquences humanitaires importantes, particulièrement en Irak, où elles aggravent la situation de la population sans nécessairement affaiblir le pouvoir de Saddam Hussein.

De plus, cette stratégie place les États-Unis dans une position délicate, où leur engagement militaire et diplomatique dans la région devient indispensable pour maintenir l’équilibre qu’ils ont eux-mêmes imposé. Cela accroît leur vulnérabilité face aux critiques internationales et aux pressions internes pour réduire leur présence au Moyen-Orient.

La stratégie du double containment proposée par Anthony Lake incarne une tentative de gérer les tensions régionales par un contrôle équilibré des menaces perçues que représentent l’Iran et l’Irak. Bien qu’efficace à court terme pour préserver les intérêts stratégiques américains, cette approche souligne les défis d’une politique fondée sur l’endiguement simultané de plusieurs acteurs dans une région complexe et instable.

La critique de Zbigniew Brzeziński

Zbigniew Brzeziński, ancien conseiller à la sécurité nationale sous la présidence de Jimmy Carter, formule une critique détaillée de la stratégie du double containment proposée par Anthony Lake. Il considère cette approche comme trop rigide et propose à la place une stratégie plus nuancée et adaptative, mieux adaptée aux réalités politiques et économiques du Moyen-Orient.

Pour Brzeziński, l’Irak représente une menace majeure pour la stabilité régionale en raison de son régime autoritaire sous Saddam Hussein, de ses ambitions militaires, et de son impact potentiel sur le processus de paix israélo-palestinien. Il prône une stratégie d’endiguement absolu visant à affaiblir et à contenir fermement l’Irak. Cela passe par l’imposition de sanctions économiques sévères et une surveillance militaire renforcée, destinée à prévenir toute tentative d’expansion ou de déstabilisation de la région par Bagdad. Brzeziński considère l’Irak comme un acteur trop belliqueux pour envisager une quelconque coopération ou ouverture diplomatique à court terme.

En revanche, Brzeziński propose une approche plus mesurée envers l’Iran. Contrairement à l’Irak, l’Iran est perçu comme un acteur avec lequel un dialogue reste envisageable, malgré ses différends avec l’Occident. Brzeziński recommande une stratégie visant à normaliser progressivement les relations avec l’Iran par des ouvertures diplomatiques et des initiatives encourageant une évolution interne du régime. Il fonde cette approche sur l’idée que l’Iran, confronté à des tensions internes et à une crise de légitimité liée à l’islam politique, pourrait évoluer vers un régime plus modéré sans intervention directe. Cette stratégie s’appuie sur l’espoir qu’un changement naturel du régime ou de ses politiques pourrait permettre une réintégration de l’Iran dans le système international.

Brzeziński insiste également sur l’importance d’une collaboration renforcée avec les alliés européens pour développer une politique cohérente et concertée au Moyen-Orient. Il estime que les États-Unis ne peuvent porter seuls le poids des tensions régionales et que l’implication active des partenaires européens est essentielle pour partager les responsabilités et les coûts des interventions. Cette coopération permettrait de renforcer la légitimité des actions entreprises, tout en assurant une gestion plus équilibrée des enjeux stratégiques dans la région.

Brzeziński voit dans la stratégie du double containment une approche trop simpliste, qui ne tient pas suffisamment compte des dynamiques internes des deux régimes concernés. Selon lui, traiter l’Iran et l’Irak comme des menaces équivalentes et appliquer des mesures similaires à des contextes différents est une erreur stratégique. Sa critique repose sur l’idée que chaque régime nécessite une approche spécifique, adaptée à ses caractéristiques et à son potentiel d’évolution.

La vision de Zbigniew Brzeziński met en lumière les limites d’une politique rigide et unilatérale comme celle du double containment. En proposant une stratégie différenciée et adaptative, il cherche à mieux aligner les objectifs américains avec les réalités régionales, tout en renforçant les partenariats avec l’Europe pour gérer les défis du Moyen-Orient de manière collective. Cette approche souligne l’importance de la flexibilité et du pragmatisme dans la gestion des tensions régionales complexes, où chaque acteur nécessite une réponse sur mesure.»

«Le monopole de la connaissance : clé du leadership mondial

Alvin et Heidi Töffler placent la connaissance et l’information au cœur des rapports de force mondiaux. Pour eux, le leadership global dépend de la capacité d’une nation à monopoliser la connaissance, c’est-à-dire à concentrer et contrôler l’accès à des informations stratégiques et leur transformation en savoirs exploitables. Ce monopole permet de définir les narratifs globaux, d’orienter les prises de décisions internationales, et de maintenir une position dominante dans un monde de plus en plus dépendant des technologies de l’information.

Selon les Töffler, contrôler les flux d’information équivaut à contrôler les leviers du pouvoir global. L’information, en tant que ressource brute, acquiert de la valeur lorsqu’elle est traitée, analysée et convertie en connaissances applicables. Ce traitement confère un avantage stratégique aux nations ou aux organisations capables de gérer efficacement ces flux.

Ils insistent sur le fait que partager cette information, notamment avec des alliés, affaiblirait la position dominante de la puissance détentrice. Une fois diffusée, l’information perd de sa valeur stratégique en devenant accessible à d’autres acteurs, réduisant ainsi la capacité du détenteur initial à en tirer un avantage exclusif.

Dans leur vision, les alliances géopolitiques ne doivent pas être basées sur un partage égalitaire de la connaissance, mais plutôt sur une gestion asymétrique des relations. Cette asymétrie permet à une puissance dominante, comme les États-Unis, de conserver une avance technologique et informationnelle tout en exploitant ces alliances pour asseoir son influence.

Les Töffler soulignent que pour maintenir cette suprématie, il est essentiel de limiter l’accès aux technologies de pointe et aux systèmes de gestion de l’information à des acteurs sélectionnés, tout en utilisant ces outils pour renforcer le contrôle sur les partenaires régionaux ou globaux.

Le monopole de la connaissance devient ainsi un outil stratégique de premier plan pour asseoir et préserver l’hégémonie mondiale. Il ne s’agit pas seulement d’avoir accès à l’information, mais de pouvoir structurer son utilisation et de façonner les perceptions des acteurs globaux. Dans cette optique, le contrôle des infrastructures numériques, des réseaux de communication, et des données devient une priorité pour les puissances mondiales.

Dans le contexte des années 1990, les Töffler envisagent un monde où les États-Unis, grâce à leur avance technologique et leur capacité à contrôler les flux d’information, peuvent conserver un leadership mondial. Cependant, ce modèle repose sur la nécessité de maintenir une supériorité constante dans les domaines technologiques et cognitifs, tout en évitant que cette suprématie soit érodée par des transferts de technologie ou des partages d’information non maîtrisés.»

«Anthony Lake conceptualise un monde structuré autour d’une polarisation fondamentale entre les démocraties de marché et les régimes autoritaires, qu’il désigne comme des « zones barbares ». Dans cette vision, la globalisation économique et politique devient un outil clé pour consolider le pouvoir des démocraties établies tout en intégrant progressivement les régimes en transition dans un ordre mondial stable et démocratique.

Au centre de la stratégie de Lake se trouve le renforcement des démocraties de marché déjà bien ancrées. Les États-Unis, le Canada, l’Europe et le Japon forment le noyau dur de cet ensemble. Ces pays, en tant que démocraties industrialisées et économiquement avancées, constituent les piliers du leadership mondial. Lake voit en eux les garants d’un ordre international fondé sur des principes communs : la liberté politique, le capitalisme de marché et la coopération internationale.

Ces démocraties établies ont pour mission de promouvoir la stabilité globale en étendant leur influence économique et idéologique. Leur rôle est également de servir de modèle pour les régimes en transition, démontrant les avantages d’une gouvernance démocratique et d’une intégration dans l’économie mondiale.

Lake accorde une importance particulière au soutien des régimes en transition, qu’il appelle les « nouvelles démocraties ». Ces pays, comme ceux d’Amérique latine, d’Afrique du Sud ou du Nigeria, sont à des étapes critiques de leur évolution politique et économique. En les intégrant dans le grand marché mondial, la stratégie américaine vise à consolider leurs institutions démocratiques et à stabiliser leur développement économique.

Ce soutien prend diverses formes :

Assistance économique et technique : Fournir des ressources et une expertise pour renforcer les infrastructures économiques et administratives.

Appui politique : Encourager des réformes institutionnelles pour garantir la transparence, l’état de droit et des élections libres.

Intégration économique : Faciliter l’accès de ces régimes aux marchés mondiaux pour stimuler leur croissance et réduire les inégalités internes.

Dans cette conceptualisation, les démocraties de marché sont perçues comme les forces motrices d’un ordre mondial progressiste, tandis que les régimes autoritaires, ou « zones barbares », représentent des obstacles à la paix et à la prospérité globales. Cette polarisation reflète une lecture binaire du monde, où les acteurs sont jugés en fonction de leur adhésion ou non aux valeurs démocratiques et économiques libérales.

Lake inscrit cette vision dans une stratégie à long terme, où l’expansion des démocraties de marché sert à neutraliser les régimes autoritaires et à réduire leur influence sur la scène internationale.

La conceptualisation de Lake d’un monde globalisé repose sur une dynamique d’intégration et de polarisation. En consolidant les démocraties établies et en soutenant les nouvelles démocraties, cette stratégie vise à remodeler l’ordre mondial autour des principes de l’économie de marché et de la démocratie. Cependant, cette approche soulève des questions sur les limites d’un modèle qui privilégie une vision manichéenne des relations internationales, notamment face à des régimes hybrides ou autoritaires adoptant partiellement l’économie de marché.

Contre-attaque et subversion libéralisante

Lake propose également une approche offensive envers les États perçus comme hostiles ou réfractaires à la démocratisation. Ces régimes, parmi lesquels l’Iran, l’Irak et Cuba, sont désignés comme des cibles de subversion économique et politique. La stratégie repose sur :

Blocus et sanctions : Ces outils visent à isoler économiquement ces régimes pour limiter leur influence.

Aide humanitaire : Sous l’égide de préoccupations humanitaires (great humanitarian concern), l’aide internationale est utilisée pour promouvoir les valeurs de démocratie de marché dans les régions les plus vulnérables.

Dans sa stratégie de l’« Enlargement », Anthony Lake prévoit une approche offensive ciblant les régimes hostiles ou réfractaires à la démocratisation. Ces États, perçus comme des menaces pour l’ordre mondial libéral, incluent notamment l’Iran, l’Irak et Cuba. Pour contrer leur influence, Lake élabore une stratégie de subversion économique et politique visant à fragiliser ces régimes de l’intérieur et à promouvoir les valeurs démocratiques par des moyens indirects.

L’un des principaux outils de cette stratégie consiste à imposer des blocus économiques et des sanctions internationales. Ces mesures visent à isoler les régimes ciblés, à limiter leurs capacités économiques, et à les priver des ressources nécessaires pour maintenir leur pouvoir.

En restreignant leur accès aux marchés mondiaux et aux technologies avancées, les sanctions affaiblissent non seulement les structures économiques des régimes autoritaires, mais exercent également une pression sur leurs élites dirigeantes. L’objectif est de forcer ces régimes à réviser leurs politiques ou à céder face à une contestation intérieure accrue.

Cependant, cette méthode soulève des questions sur ses effets collatéraux, notamment l’impact disproportionné sur les populations civiles, souvent les premières victimes de l’effondrement économique provoqué par les sanctions.

Sous l’apparence de préoccupations humanitaires (great humanitarian concern), Lake propose d’utiliser l’aide internationale comme un moyen de promouvoir la démocratie de marché dans les régions les plus vulnérables. Cette approche repose sur l’idée que les populations touchées par la pauvreté ou les crises humanitaires sont plus susceptibles de soutenir des réformes démocratiques si elles bénéficient d’un soutien tangible de la part des puissances démocratiques.

L’aide humanitaire est ainsi utilisée non seulement pour répondre aux besoins immédiats des populations, mais aussi pour établir une influence politique dans les régions concernées. Elle devient un outil stratégique permettant d’affaiblir les régimes autoritaires en renforçant l’opposition intérieure et en cultivant des alliances avec des acteurs locaux favorables à la démocratie.

La subversion libéralisante, bien qu’efficace pour affaiblir certains régimes, peut également entraîner des effets imprévus. Les blocus prolongés et les sanctions sévères risquent d’accentuer la résilience des régimes autoritaires et de renforcer leur rhétorique anti-occidentale. De même, l’aide humanitaire peut être perçue comme un outil de manipulation, suscitant des résistances et des accusations d’ingérence.

La stratégie de contre-attaque et de subversion libéralisante développée par Anthony Lake reflète une approche proactive de la politique étrangère américaine dans l’après-Guerre froide. En combinant sanctions économiques et aide humanitaire, elle vise à promouvoir la démocratie et à affaiblir les régimes autoritaires. Toutefois, ses limites et ses effets secondaires soulignent les défis inhérents à l’utilisation d’outils coercitifs pour remodeler l’ordre mondial.

Limites et unilatéralisme

Anthony Lake adopte une approche unilatérale dans sa vision de l’« Enlargement », minimisant délibérément le rôle des institutions multilatérales telles que l’ONU. Il considère ces structures comme inadaptées aux réalités du nouvel ordre mondial post-Guerre froide, en raison de leur lenteur, de leurs contraintes bureaucratiques et de leur incapacité à répondre efficacement aux crises globales.

Dans cette perspective, Lake place les États-Unis au centre du système international, les considérant comme les garants privilégiés de la démocratie et du développement économique mondial. Cette posture repose sur l’idée que seul un leadership fort et décisif, incarné par les États-Unis, peut assurer la stabilité globale et favoriser la propagation des valeurs démocratiques et libérales.

En adoptant une stratégie unilatérale, les États-Unis se réservent le droit d’intervenir directement pour façonner les dynamiques politiques et économiques internationales, sans se soumettre aux contraintes des processus multilatéraux. Cela leur permet d’agir rapidement et de manière ciblée, mais au prix d’une collaboration réduite avec d’autres puissances ou organisations internationales.

Cette approche unilatérale présente plusieurs limites :

Isolement diplomatique : En marginalisant des institutions comme l’ONU, les États-Unis risquent de se retrouver isolés sur la scène internationale, notamment lorsque leurs actions sont perçues comme unilatérales ou contraires aux intérêts de leurs alliés.

Manque de légitimité : L’absence de validation multilatérale peut affaiblir la perception de la légitimité des interventions américaines, exacerbant les tensions géopolitiques et renforçant la résistance des régimes ciblés.

Effets secondaires imprévus : L’unilatéralisme peut conduire à des erreurs stratégiques, notamment en cas de mauvaise évaluation des dynamiques locales, avec des conséquences imprévisibles sur la stabilité régionale.

Bien que l’unilatéralisme permette aux États-Unis de maintenir leur position dominante et de réagir rapidement aux menaces perçues, il reflète également une vision limitée de la coopération internationale. En négligeant le rôle potentiel des institutions multilatérales, Lake sous-estime leur capacité à mobiliser un consensus global et à partager le fardeau des responsabilités internationales.

L’unilatéralisme de Lake met en lumière une tension inhérente à la politique étrangère américaine : le besoin d’agir rapidement et efficacement face aux défis globaux, contrebalancé par les risques d’isolement diplomatique et de perte de légitimité. Cette approche illustre les dilemmes d’une puissance mondiale cherchant à conjuguer hégémonie et pragmatisme dans un monde en mutation rapide.

La lecture d’Alain Joxe

Alain Joxe, dans son ouvrage L’Empire du chaos, propose une analyse approfondie et critique de la stratégie d’Anthony Lake, qu’il qualifie de « stock de représentations impériales ». Selon Joxe, cette vision repose sur des présupposés simplistes et des choix stratégiques fortement influencés par l’hégémonie américaine, qu’il résume en trois grandes caractéristiques.

Joxe décrit la stratégie de Lake comme étant marquée par une « structure autistique », c’est-à-dire une absence d’interaction réelle avec l’autre et une compréhension limitée des dynamiques complexes du monde. Cette approche repose sur une vision unilatérale et égocentrique des relations internationales, où les États-Unis privilégient leur propre lecture des événements et des priorités globales, sans prendre en compte les spécificités culturelles, historiques ou politiques des autres nations.

Dans cette optique, les États-Unis se perçoivent comme les seuls acteurs capables de définir les règles du jeu mondial, ce qui les conduit à négliger les nuances et les complexités des contextes locaux. Cela peut engendrer des erreurs d’appréciation et des conséquences imprévues dans la mise en œuvre de leurs politiques.

La vision de Lake repose sur un leadership américain incontesté, où les États-Unis se positionnent comme les arbitres ultimes de la transition mondiale. Cette posture s’appuie sur l’idée que le modèle américain, combinant démocratie et économie de marché, est universel et doit être exporté à travers le monde.

Ce leadership affirmé confère aux États-Unis un rôle central dans la définition et la mise en œuvre des politiques internationales, mais il reflète également une certaine arrogance, en supposant que les autres nations doivent naturellement s’aligner sur leurs valeurs et leurs intérêts.»

«Lake propose également une approche offensive envers les États perçus comme hostiles ou réfractaires à la démocratisation. Ces régimes, parmi lesquels l’Iran, l’Irak et Cuba, sont désignés comme des cibles de subversion économique et politique. La stratégie repose sur :

Blocus et sanctions : Ces outils visent à isoler économiquement ces régimes pour limiter leur influence.

Aide humanitaire : Sous l’égide de préoccupations humanitaires (great humanitarian concern), l’aide internationale est utilisée pour promouvoir les valeurs de démocratie de marché dans les régions les plus vulnérables.

Dans sa stratégie de l’« Enlargement », Anthony Lake prévoit une approche offensive ciblant les régimes hostiles ou réfractaires à la démocratisation. Ces États, perçus comme des menaces pour l’ordre mondial libéral, incluent notamment l’Iran, l’Irak et Cuba. Pour contrer leur influence, Lake élabore une stratégie de subversion économique et politique visant à fragiliser ces régimes de l’intérieur et à promouvoir les valeurs démocratiques par des moyens indirects.

L’un des principaux outils de cette stratégie consiste à imposer des blocus économiques et des sanctions internationales. Ces mesures visent à isoler les régimes ciblés, à limiter leurs capacités économiques, et à les priver des ressources nécessaires pour maintenir leur pouvoir.

En restreignant leur accès aux marchés mondiaux et aux technologies avancées, les sanctions affaiblissent non seulement les structures économiques des régimes autoritaires, mais exercent également une pression sur leurs élites dirigeantes. L’objectif est de forcer ces régimes à réviser leurs politiques ou à céder face à une contestation intérieure accrue.

Cependant, cette méthode soulève des questions sur ses effets collatéraux, notamment l’impact disproportionné sur les populations civiles, souvent les premières victimes de l’effondrement économique provoqué par les sanctions.

Sous l’apparence de préoccupations humanitaires (great humanitarian concern), Lake propose d’utiliser l’aide internationale comme un moyen de promouvoir la démocratie de marché dans les régions les plus vulnérables. Cette approche repose sur l’idée que les populations touchées par la pauvreté ou les crises humanitaires sont plus susceptibles de soutenir des réformes démocratiques si elles bénéficient d’un soutien tangible de la part des puissances démocratiques.

L’aide humanitaire est ainsi utilisée non seulement pour répondre aux besoins immédiats des populations, mais aussi pour établir une influence politique dans les régions concernées. Elle devient un outil stratégique permettant d’affaiblir les régimes autoritaires en renforçant l’opposition intérieure et en cultivant des alliances avec des acteurs locaux favorables à la démocratie.

La subversion libéralisante, bien qu’efficace pour affaiblir certains régimes, peut également entraîner des effets imprévus. Les blocus prolongés et les sanctions sévères risquent d’accentuer la résilience des régimes autoritaires et de renforcer leur rhétorique anti-occidentale. De même, l’aide humanitaire peut être perçue comme un outil de manipulation, suscitant des résistances et des accusations d’ingérence.

La stratégie de contre-attaque et de subversion libéralisante développée par Anthony Lake reflète une approche proactive de la politique étrangère américaine dans l’après-Guerre froide. En combinant sanctions économiques et aide humanitaire, elle vise à promouvoir la démocratie et à affaiblir les régimes autoritaires. Toutefois, ses limites et ses effets secondaires soulignent les défis inhérents à l’utilisation d’outils coercitifs pour remodeler l’ordre mondial.»

Moyen-Orient, Géopolitique

« La mauvaise éducation se reconnaît à ceci, que dans l’esprit et dans le cæur n’existe plus l’horreur du faux et du mauvais. Accepter avec indifférence toutes les doctrines qui se produisent; se tenir en face d’elles sans éprouver la répulsion naturelle à tout esprit droit et généreux; rester surtout en face du mal, le voir se produire et triompher, sans que toutes les fibres de notre être soient ébranlées, sans que le plus intime de notre cour soit bouleversé, sans que notre poitrine soulevée étouffe la respiration, et que de cette poitrine haletante sorte, en paroles entrecoupées, une protestation qui tremble de n’être pas assez énergique : c’est la marque d’une mauvaise éducation. Eh bien, Messieurs, veuillez regarder votre siècle. Il est, devant les idées, dans une indifférence parfaite, et devant les oeuvres, dans une complète atonie. « 

« Je n’appelle point le pouvoir à réprimer. Je vous le disais la dernière fois : notre tort, dans la vie sociale, est de toujours mettre le pouvoir en avant; de toujours laisser l’État agir pour nous; d’abdiquer notre initiative personnelle au bénéfice de cette puissance qui sait bien réclamer des louanges, bénéficier de tous les profits, mais ne veut jamais porter le blame ni les conséquences d’aucun tort, lorsque les heures mauvaises sont arrivées. Laissons de côté le pouvoir et ne parlons que de nous-mêmes, d’autant qu’il y a en nous une puissance de répression bien autrement énergique. « 

Marie-Joseph Ollivier, Nos malheurs, leurs causes, leur remède, Conférences de N.-D. de Paris, 1re série, carême de 1871, Suivies des discours sur l’avenir de la nation française, la mission de Jeanne d’Arc, la guerre, le martyre · 1897

« On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais, en fait, ils n’arrêtent pas de s’exprimer. Les couples maudits sont ceux où la femme ne peut pas être distraite ou fatiguée sans que l’homme dise « Qu’est-ce que tu as ? exprime-toi… », et l’homme sans que la femme…, etc. La radio, la télévision ont fait déborder le couple, l’ont essaimé partout, et nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. »

« Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit ne n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. Ce dont on crève actuellement, ce n’est pas du brouillage, c’est des propositions qui n’ont aucun intérêt. Or ce qu’on appelle le sens d’une proposition, c’est l’intérêt qu’elle présente. Il n’y a pas d’autre définition du sens, et ça ne fait qu’un avec la nouveauté d’une proposition. On peut écouter des gens pendant des heures : aucun intérêt… C’est pour ça que c’est tellement difficile de discuter, c’est pour ça qu’il n’y a pas lieu de discuter, jamais. On ne va pas dire à quelqu’un : « Ça n’a aucun intérêt, ce que tu dis ! » On peut lui dire : « C’est faux. » Mais ce n’est jamais faux, ce que dit quelqu’un, c’est pas que ce soit faux, c’est que c’est bête ou que ça n’a aucune importance. C’est que ça a été mille fois dit. Les notions d’importance, de nécessité, d’intérêt sont mille fois plus déterminantes que la notion de vérité. Pas du tout parce qu’elles la remplacent, mais parce qu’elles mesurent la vérité de ce que je dis. Même en mathématiques : Poincaré disait que beaucoup de théories mathématiques n’ont aucune importance, aucun intérêt. Il ne disait pas qu’elles étaient fausses, c’était pire. »

Gille Deleuze, Les intercesseurs. Paru dans L’Autre Journal, n° 8, octobre 1985, entretien avec Antoine Dulaure et Claire Parnet

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

 » « dernier à comprendre », »à qui le dis-tu », »déjà tout ça », « gravité de la situation », « au pied du mur », « se donner de l’importance », « état de droit méfiance des états », « n’agirais pas », « ne te comporterais pas », « de la sorte », « excite ma colère », « s’en mord », « s’en mordra », « de passe-droit », « en donner l’exemple », « s’en montrer digne », « maintenant que tu y penses », « conduites réglées », « ses dérobades », « ton compte est bon », « lui tombe dessus », « sens de la prière », »sens du mot prière », « serais inquiet à ta place », « ne lui appartenait pas », « un homme mort », « le salut par la peur », « croit qu’on rigole », « nous croient aussi », « il y a un moment où », « il arrive un moment où », « exclusivement individuelle », « le confronter », « les confronter », « tour de vis », « tour de vis généralisé », « serrer la vis », « remettre les idées en place », «approche permissive », « pèse-nerf », « rétablir l’ordre », « une décision fut prise », « les plaça d’emblée », « fallut réagir », « situation devenue intenable », »ne pouvaient se défendre », « se rendirent », « prise en haut lieu », « porter l’estocade », « furent tellement », »exciter en toi », »auraient le plus besoin », « les moins réceptifs », « intenses désirs », « imminence de la catastrophe », « éminence grise », »homme de confiance », »se fie », « se fient », « savent à qui », « posture de maître à penser », « tout ce qu’il doit », « décisions collégiales », « hommes éclairés », « toute la confusion », » n’accordent aucune attention », « ne prêtent même pas l’oreille », « comme attendu », « comme ils s’y attendaient », « rentrer dans le rang », « le visage d’un homme en colère », « corruption devient la loi », »maintenir lucide », »à dire pour te défendre », « malgré ses », « s’enfonce toujours plus profondément », « m’abaisserais pas », »m’abaisser », « pas ses excuses », « contenir ma rage », « plus longtemps », « devait bien exploser », « contenir l’énergie », »réfréner les mouvements », « passions guerrières », »m’as bien regardé », « la pétoche », »inspirer la terreur », « fais horreur », « avoir en horreur », « indécence folle », « les épouvanter », « transi d’effroi », « autres apprirent », « ce qu’il lui avait fait », « comme un chien », « ne leur en voulait pas », « dirigé contre lui-même », « sauver ce qui pouvait l’être », « esclave de lui-même », » des accusations sans fondement », »des discours délirants », « maîtriser son sujet », »son attitude », »rêves de grand soir », « gâcha tout », »ceux qui allaient mourir », « passait par toutes les émotions », »incapable de voir que », « pas sorti d’affaire », « ni lui ni », « sorte d’appréhension », « espérait secrètement », »qu’une espèce de miracle », « malheureusement fondé », « fut prononcé qui proclama », « décréterent que désormais », « que désormais », »cessèrent », « calme revint », « ce qu’espèrait », « revinrent à la raison », »qu’il était dans leur intérêt », « qu’ils avaient tout intérêt », « faire parler d’eux », » se faisaient remarquer », » pas moyen de leur dire », « leur côté sans gêne », « leur effronterie », « pas passé inaperçu », « de honte », » de peur aussi qu’on », »finit de rigoler », « tous ces bons à rien », »fichent le camp », » en avaient assez », »le vent tourner », fut le premier à », »esprits enfin apaisés », « la grande régulatrice », « meilleures occasions se perdent », « souffle inépuisable », « de faire une erreur », « dessine un chemin », « pivot émotionnel », « hommes sans freins », « oppressions externes », »pression interne », »complètement taré », »ignorant qui s’ignore », « doux rêveur », « mal placé pour en parler », « importance du savoir-vivre », « n’est personne pour », « l’un de ceux », « l’un des leurs », « s’il croit s’en », « le pire d’entre-eux », »n’a rien à dire », »peut-être pire que », « on l’a vu », « s’il renonce », « devra capituler », « l’étude sérieuse », « sérieusement mené », « rien ne sera », « sera scruté », « attendu au tournant », « premier virage », »plus aucun temps », »périls qui s’annoncaient », »n’était rien moins que », « il en allait », »ce que signifie comprendre », »pouvait duper », « pouvait durer », « avant qu’il ne comprenne », »étaient fait », »pas d’humeur », « leur a échappé », »compassion pour soi », »tournant majeur », « manière de réfléchir », »sujet de réflexion pertinent », « comprendre les autres », « hommes sans honneur », « hommes sans mérites », « hommes sans intelligence », »hommes sans conscience », »n’était pas le seul malheureusement », »d’autres que lui avaient essayé », »échouerent », « l’un après l’autre », »pour quelqu’un d’intelligent », « sans nuance », »s’imaginait les », « les attendait », l’attendait », « furent surpris », « les surprendre », »s’y attendait le moins », « restait là sans », « dans l’expectative », « il redoutait », dans l’attente de ce jour », « ce genre de circonstances », »à quoi s’attendre », « devait lui réserver », « lui valoir », « bien des haines », « de nombreuses hypothèses furent », « il était admis que », « de quel droit », »n’existe plus pour moi », »mise au ban », « fallait que tous ces », « moment biographique », « se ressaisir », »m’apprends rien », »donner du pouvoir aux autres », « ne rien en attendre », « attendre de lui », « un travail considérable », « mériter la considération d’autrui », « digne d’attention », écoute attentive », « nous révèle », »du premier coup d’œil », « sans surprise », »tout lieu de craindre », « ferais mieux de faire attention », »examen sérieux révèle », « s’est révélé », « à qui il avait affaire », « dénué de toute », « avec insolence », l’insolent », »sans considération », « en avaient », « avaient tellement », « plus où se mettre », « comment se regarder », »face à tant », »après tant », »étranger à », » étranger à son », »partageais pas », « pas de cet avis », « délirer tout seul », »sachant bien », »qui il était », « qui ils étaient », « à qui ils avaient affaire », »était une nouveauté pour lui », « ne l’était pas pour nous », « déconcerté », »mise à nu », »de compromission », »la ramener », »la vie est un test », « le tester », « l’ai bien observé », » est connu », connu pour », « nous apprendre », « leur apprendre à », « son tact fin », « lui faisait deviner », « se mirent », »se croyait le seul », « n’avait jamais », « deux sortes d’hommes », « mis au service », »lui faisait entrevoir », »l’envers du décor », « sacrifièrent », »sur l’autel », « funeste retour », « dont il ne restait rien », »pauvre intelligence », »des concepts abstraits », »illusoire maintenant », »fermées à jamais », »tout ce qu’il pouvait faire maintenant », »jouer la montre », » se tenir à carreau », « remarquer le moins possible », »son silence », « silence pesant », « plombant », »inapproprié », « mal venu », « pouvait continuer à chercher », « rien à faire », »dès ce moment », « s’arma de courage », »firent semblant », « l’acceuilla d’un », « dévisagerent », »ignora », « leur indifférence », « leurs moqueries », « regards indiscrets », « curiosité malsaine », « se doutait bien » » que quelque-chose avait changé », « un air curieux », « un air familier », « familiarité déplacé », « temps n’était pas venu », « retranché dans », « air circonspect », « garder ses distances », « étaient sceptiques », « le regardèrent gesticuler dans tous les sens », »regards dépités », « approfondissement stérile », « remarques vaines », « excuses inentendables », »garder le cap », « tenir la ligne », « s’était fixé », »crut bon », « lui firent remarquer », « lui fit remarquer », « ne voulait entendre », « pas à l’abri », »le dédouaner », « ne pouvait se pardonner », « ne pourrai lui pardonner », « ne purent lui pardonner », « le condamnerent », »juges aussi clairvoyants », « pouvait attendre de lui », « ces minables », « d’une bassesse », »valu beaucoup d’ennemi », »une profonde inimitiés », « des rancunes tenaces », « méfaits sans nombre » « honneur à jamais », »quel pied danser », »avant qu’il ne meure », « se tua à la tâche », « remua ciel et terre », « poussa un cri », « s’effondra », « portait une arme sur lui », « lame qu’il portait sur lui », « regard impassible », « de sang froid », « toute l’horreur », »frisson parcoura », « délibérerent pendant », »paroles assassines » « regard de haine », « laisser croupir », « dans l’indifférence générale », « l’avaient bien mérité », « l’avait bien mérité », « son surnom », « qu’il y reste », « ne voulait pas de lui », « pas besoin de lui », »efforts étaient vains », « mourra dans le plus complet », « isolement complet », »le savait bien », « mais s’en fichait », « feigna », « feignit », « feignerent », »avaient démasqués », » sa stupeur », « tant de bêtise », « étiquettes », « ont la vie dure », »sa trop grande », « grand mépris », »trop comment réagir », « était plus à faire « , « quant à savoir », « ce qu’il pourrait bien y faire », « ne le sauverait pas », »repoussait l’échéance », « lui fallait bien », « qu’on le laisse tranquille », malgré tous ses efforts », « pas à s’apaiser », « médecin lui prescrit », »continua d’essayer », « respecter la sensibilité », « choses graves », « devenait urgent pour », « problème insoluble », « concilier son calme », « l’entêtement », « insistance avec », »leur épargner », « un tel calvaire », « comprend pas ce qu’il dit », »à quelle sauce », »une réflexion inconsistante », « à n’importe quel moment », »jeu social », « pas étranger au », « savoir mal digéré », « pas à la page », « sais pas encore », « apprendras à tes dépends »:, « je ne comprends pas », « ne comprendrais pas », « je n’accepterais pas », « je ne voudrais pas », » je rêve », « je rêverais », « nos rêves »,» te faudra », « t’armer », « ne comprendrais pas », « meilleures occasions se perdent », « peur de l’échec », « enjeux collectifs », « tour de la question », « solution à nos », « impasse personnelle », impasse collective », « face aux autres », « tes responsabilités », « tes devoirs », « ton devoir maintenant », « si tu échoues », « le risque », « engager de sa personne », « compter sur les autres », « tourner la page », « sans faire couler le sang », « aventure humaine », « aventure collective », « temps viendra », « ton tour », « grande fragilité », « représentations fausses », « objectifs communs », « proposition de solution », « peur des conséquences », « timidité est un lacheté », « importance relative », »grand sujet de t’inquiéter », « prise de risque », « mettre de sa personne », « risquer sa réputation personnelle », « l’avenir du monde », « pas un jeu », « sa légèreté d’esprit », « son sens de la mesure », « hommes graves », « hommes sérieux », »la témérité », « l’audace », « le courage », « cœur vaillant », « l’oubli des autres », « savoir s’oublier », « ne pas compter », « l’impréparation », « l’ampleur », « une réflexion structurée », « l’humanité », « combien essayerent », « combien échouerent », « tous faillirent », »quels sont tes chances », » se croire meilleur », « connaître ses intentions », « leurs intentions », « fausses », « faussées », « rapport à l’erreur », « urgence de l’heure », « proximité de la mort », « seul dans ce combat », »chances de réussites », « probabilité d’erreurs », « peser les termes », « mesurer ses mots », « être humble », « représentation de la difficulté », « précision des », « respect des convenances », « futurs possibles », « la gentillesse », « l’humanité », la serviabilité », » l’honneur », « le rachat », « se racheter », « au préjudice », « au risque de », « sans aucun respect », « dans l’oubli de soi », « souvenir des souffrances », « un adieu », « l’espérance », l’espoir », « les souffrances traversées, » les souffrances endurées », « en ton absence », « par ta faute », « tes rires », » ta jovialité », « ton irresponsabilité », « une colère noire », « rescuciter mon fils », « vient de mourir », » va mourir », « comment peux tu », « comment oses-tu », « parler aux morts », « au bercail », « vint arrêter son cœur », « le faucha », « manquer de temps », « manquer de ressources », « vient de le découvrir », « vient de le comprendre », « une utilité sociale », « sa vanité », « connerie abyssale », « leur parler, c’est dépaysant », « pendant que les uns », « une autre planète », « rien de drôle », « ne me fait pas rire », « plein la gueule », « lui tomber dessus », »avaient assez », « le décence », « paroles accusatrices », « défaut de sérieux », « défaut de confiance », « manquait de confiance en lui », « la sûreté du jugement », « sûr de soi », « maîtrise de soi », « maîtrise de soi », « contrôle des événements », « le risque est grand », « de le voir », « de les voir », « se retourner contre nous », « qui se prend-il », « qui se prennent-ils », « les sous-estime », « te sur-estime », « te sous-estime », « sous-estimer », « surestimer », « illégitime », « légitimement », « lieu de penser », « tout lieu de croire », « grandir en humanité », « se faire gentil-homme », « se rendre serviable », « se rendre utile », « mésestimer », « adroit », « pas fin », « nature de ses observations », « être naturel », « être honnête », « pouvoir lui faire confiance », « l’obstination », « être certain », être fiable « , » réduire les risques », » se mettre à l’abri », « observé », « observable », « sous surveillance », « sous tension », « tester son », tester ses », « y réagit par « , « être connu », »stress social », « inqualifiable », « une vie démente », « complètement taré », « rendre à chacun », « selon ses dires », « un sursaut », « dernière chance », « aventure collective », « sens du collectif », « prime sur », « ambitions personnelles », « empathes », « empathiques », « toute mon estime », « éprouve de la gratitude », « perspectives concrètes », « perspectives réalistes », « sens de la perspective », « mettre en perspective », « chemin parcouru », « histoire de vie », « mitigés », « la clémence de leurs jugements », « clémentes », « excite leur », « vaillance », « plus grand respect », « toute mon amitié », « omettre », « saurais pardonner », « punir », « sévèrement », « avec sévérité », « en toute rigueur », « clarté du jugement », « réussite personnelle », « enjeux collectifs », « anticipation », « prévisibilité de ses réactions », »prévisibilité de son comportement », « étais furieux », « la fureur », « délimiter », « révision de ses », « vues personnelles », « égoïsme », « volonté de contrôle », « volonté de maîtrise », « capacité de maîtrise », « vain de », « espoirs déçus », « sa chute », « espérer en même temps », « la prétention », « son prétendu savoir », « l’expert », « les experts », « son expertise ancienne », « ancienneté de son savoir », « tomber de haut », « tomber des nues », « tomber au combat », « se tromper de combat », « se tromper d’adversaire », « la notion d’ennemi », « se déclarer vaincu », « le champ libre », « femme du monde », « la notion de dépendance », « tributaire », « tributaire de », « l’empire sur soi », « méconnaître », « subjectionner », « sélectif », « sélectionne », « trivial », « sujet sans intérêt », « renaître », « aux yeux des autres », « pour toujours », à jamais », « cause perdue », « peu d’espoir qu’il te reste », « seule chose à faire », « à faire dans ces cas là », « dans de telles circonstances », « une issue probable », « déjà rencontré », « loustics », « de ton genre », « tous retrouvés », « pieds et poinds liés », « à supplier », « ne le sauvera pas » « tricard », « bon pour », « s’y attendre », « m’y attendais », « le savais », somme toute prévisible « , » couard », « couardise », « hantise », « infâme », « infamie », « dramatique », « dramaturgie », « sans conséquence », « nul besoin », « nulle envie », « m’associer », « quand tu te réveilleras », « es fini », « mourir en homme », « s’avilir », « gâcher sa vie », « malgré tout », « ineptie », « ineptes », »inapte », « aptitude », « vertige », « vie présente », « enlisé », « la sclérose », « avenir bouché », « grand n’importe quoi », « noblesse », « grandeur d’âme », « grandeur de caractère », « hauteur des vues », « qualité du langage », « netteté du regard », « rapport, liens entre les objets de la pensée, et les émotions », « regard vide « , pauvreté des idées », « pauvreté du langage », « inexpressif », « tout le désarroi », « erreurs n’a-t-il pas faites », « reproduction des erreurs », « stérilité des idées », pauvreté du jugement », « sur un os », « serait temps », « pas à m’en soucier », « est ton problème », « de ma responsabilité », « endosser la pleine responsabilité », « pénibles », « de lourdes accusations », « chargé de », « en avoir assez fait », « pas assez fait », « devoir de se faire oublié », « raser les murs », « lignes de conduites », « nouvelles lignes de conduites », « surpris encore », « peur de mal faire », « à qui rien n’échappe », « sonna le glas », « rompu à l’exercice », « rompu à », « néophyte », « néophytes », « qui pour parler », « qui pour en parler », « de qui se moque-t-on », « , »ces petits emmerdeurs », « de quoi il parle », « s’entendre parler », « du tout aimé », « ne digère pas », »pas digéré », « le plus complet », « ne mesure pas », « inentendables », « lui faisait prévoir », « attendaient une réaction », « longuement soutenu », « hubrys », « némésis », « justice divine », « peines méritées », « des souffrances graves », « une peine morale », « chevillé au corps », « limites individuelles », « limites collectives », « transcender ses limites », « se défaire de ses défauts », « de ses illusions », « gros comme une maison », « seul à ignorer », « imbéciles », « à la cravache », « cravaché », « avachi », « assumer ses responsabilités », « assumer son passé », « faire face », « au prix de graves souffrances », « au mépris des avertissements », « inconcevable », « le gouffre », « enfer personnel », « enfer social », « enfer terrestre », « le temps des rires », « le temps des larmes », « des douleurs atroces », « innommable », « indénombrable », « un calvaire », « souffrances inutiles », « voir en face », « savoir ce que l’on fait », » savoir ce que l’on dit », « regarder dans les yeux », « défaite prévisible », » et enfin ! », « ignare », « une pluie d’insultes », « une nouvelle guerre de l’opium », « un cimetière géant », « neutraliser », « apprendre à marcher », « t’apprendre », « leur apprendre », « ce qu’il en coûte », « un souvenir impérissable », « glaçant », « dans un fou rire », « ce que veut dire réfléchir », « plomber », « plomber l’ambiance », « l’ambiance », « jusqu’à nouvel ordre », « ne pas reparaître », « amusant », « une fête conviviale », « des esprits légers », « une merde de plus », « débarrasser le plancher », « apprendre à courir », « apprendre », « écouter », qualité d’écoute », « ne rien comprendre », n’en rien vouloir comprendre », « dur d’oreille », « des oreilles bouchées », « des bouchers », « une boucherie », »des rires », « en riant », « sans remords », « s’accrocher à la vie », « se réveiller », « être dépaysé », « encerclé », « d’armes à feu », « une nuit de crystal », »un film », « sans un bruit », « un murmure », « un sursaut moral et éthique », « un sursaut », « sursauter », « se réveiller en sursaut », « l’envie de rire », « le Styx », « Cerbère », « une discussion », « une décision », « un plan », « l’attendre », « les attendre », « est parti tout seul », « s’attendait à quoi », « un bonjour », « un au revoir », « un stress », « une horloge », « temps qui reste », « des pendules à l’heure », « un con », « un découpage électoral », « une élection », ta vie », « un enjeu », » des avocats », « des menaces », « une femme, des gens étripés », « une vengeance », « une bombe », « des gens accroupis », une atmosphère qui respire du sang », « un projet », « une idée », « un grand ménage », « regards qui en disent long », « des multirécidistes », « une disparition », « des réalités sociales », » un contexte », « des requins », « des voyeurs », »des exhibitionistes », « des gens qui feraient mieux de la fermer », « ton exemple », » des horreurs », « internet », « toi qui parle », « moi qui rit », « une sortie », « un bonjour », « un regard de travers », « des remarques anodines », « des personnes qui s’évitent », « un homme qui comprend rien », « une planète complètement dingue », « des gens tarés », « d’autres furieux », « des prises de conscience qui servent à rien », « un homme qui se marre », « un climat social », « un jour », « le jour », « la lumière à tous les étages », « dans tous ses états », » en panique », « sur le front » « la fermer », « l’ouvrir », « des conséquences », « à quoi tu penses », »je sais », « nowadays », » des copies insensées », « l’envie de débattre », « des discussions impossibles », « une arène », » un discernement », « ton avis », « des conceptions », « quelque-chose de marrant », « l’humour », « le mépris », « la haine », « des sentiments humains », « quelque-chose d’humain », « des différences entre la perception de soi », « que les autres peuvent avoir », « date pas d’hier », « l’intelligence, c’est la culture », « Écoute », « hommes de convictions », « s’arrêter à temps », « confiance perdue », « confiance se gagne », « bâtir la confiance », « qu’à espérer », « impossible de reculer », « désormais impossible », »exclusivement individuelle », »viol psychologique », »chacun réfléchissait », »enjeu littéraire », « acculé », »inauthentique », »aveu ne », »payer sa dette », »haine de soi », »ses frasques », »sentiment violent », »toute sa fureur », »mériter la mort », »son assassinat », »son trouble », »masquait à peine », »les conspirateurs », »ourdie son », »imposer silence », »plus urgent que jamais », »le zèle devient », »situation ne dégénére », »sous-estimer la bêtise humaine », »urgence maintenant », »le vif du sujet », »sous-estimer l’intelligence », »arrêt irrévocable », »ne tolère pas d’erreur », »passent pour savant », »ne cherchent pas la vérité », »nouvelle lucidité », »dut se rendre à l’évidence », »n’ignorait rien », »contenue jusques-à-là », »de ricanements », »ce qui pouvait bien lui arriver », »indifférence totale », »mépris profond », « ne dissimule en rien », »cache sous », »n’en dit jamais », »la fausseté de ses », »résiste pas à l’examen », « hommes influençables », »comprit enfin », « faiblesse de son raisonnement », »se réunirent », « réunion fut organisée », »fiabilité de ses avis », »un homme fiable », »comportement imprévisible », »prévisibilité de son comportement », »dans la droite ligne », »et su de tous », »selon la lettre », »les yeux de l’esprit », « réflexion inconsistante », »sujet sérieux », »ton léger », « le cœur tremblant », »faux héros », »revisiter le passé »,«n’en croyait pas »,«caractère explosif», «masque derrière »,«rôle décisif», »impact prépondérant »,«minimisent les risques», »cerné de tous côtés »,«conduite hasardeuse«,« rôle crucial»,«Le regard éberlué»,« importance capitale», « l’importance de la circonspection »,«Les yeux en face des trous», «Je ne leur dirais rien »,«constance dans les jugements », «Se dédire», »cri sourd », « caractère concentré »,« sujet digne d’attention », »relève de la pensée magique », »pèchent par enthousiasme », »frivolité avec laquelle il », »veulent s’ériger », »n’ont rien à dire », »degré de discernement », « l’air altier », »l’ordre dans ses idées », »sont insupportables », »un arriviste », »volonté d’impressionner »,« deuil à faire »,« percer le plafond de verre »,« se résigna »,« trop enlisé »,« se rendit à l’évidence », « mais il était trop tard », « résolut à »,« pouvait plus attendre »,« temps jouait contre »,« plus comment faire »,« n’avait plus qu’à »,« au point où il en était »,« l’avait conduit »,« chargé de reproches », « mur de silence »,« depuis trop longtemps »,« une issue à cette crise », »irrémissible », « efforts étaient dirigés »,« pouvoir s’en sortir »,« croit savoir »,« outrance de »,« une lâcheté »,« malgré les dénégations », « culpabilité secrète »,« image de leur communauté »,« retombe dessus »,«pointés injustement du doigt », « dans l’aggravation », « part de responsabilité »,« pointés du doigt »,« avaient des responsabilités », « situation devenue hors de contrôle »,« examiner sérieusement », « climat de défiance », «des armes en circulation », « des millions d’armes en circulation» »

« LES PREUVES HISTORIQUES ETABLISSENT « sans équivoque » QUE CANARIS A SABOTE DES OPERATIONS STRATEGIQUES MAJEURES, notamment en convainquant Franco de maintenir l’Espagne neutre (empêchant la capture de Gibraltar), EN TRANSMETTANT DES RENSEIGNEMENTS CRUCIAUX AUX ALLIES VIA MULTIPLES CANAUX, ET EN PROTEGEANT UN RESEAU DE RESISTANTS ANTI-NAZIS AU SEIN MEME DE L’ ABWEHR. IL A PAYE CES ACTION DE SA VIE, pendu nu le 9 avril 1945 à Flossenbürg, deux semaines avant la libération du camp. POURTANT, LES HISTORIENS MILITAIRES S’ACCORDENT SUR UN POINT CRUCIAL : même avec un Abwehr loyal et efficace, L’ ALLEMAGNE N’AURAIT PROBABLEMENT PAS GAGNE LA GUERRE, BIEN QUE CELLE-CI AURAIT PU DURER 6 à 18 MOIS DE PLUS AVEC DES CENTAINES DE MILLIERS DE MORTS SUPPLEMENTAIRES. »

« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »

Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné

Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. »

Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem, Analyses Claude

« Dans la grande France coloniale, il n’y a ni peuples à affranchir ni discriminations raciales à abolir. Il y a des populations qui sentent Français et qui veulent prendre, et à qui la France veut donner, une part de plus en plus large dans la vie et les institutions démocratiques de la communauté française. »

René Pleven, Commissaire aux Colonies, Actes officiels de la Conférence africaine française (publiés en 1945, disponibles sur Gallica/BnF)

« La jeunesse française sous le dernier règne, celle qui a commencé de vivre et quittait les bancs de l’école vers 1830, s’est tenue ou plutôt a été tenue en dehors, dix-huit longues années durant, de toute action politique. Il n’y avait pas place pour elle sous le règne; elle le savait, et, au fond, il lui était d’une souveraine indifférence que ce fût M. Thiers ou M. Guizot qui fùt ministre pour elle, la question ainsi posée était sans solution et sans issue. Repliée sur elle-même et consumée d’un feu qui ne trouvait pas d’aliment, elle se jeta dans des écarts de conduite et de passion folle dont il serait injuste de lui faire un grand crime; car ces débordements trouvent leur excuse dans la situation que les circonstances officielles et sociales lui avaient faite, et ils en furent, en partie du moins, le produit. Cette spirituelle et ardente jeunesse, fille morganatique du rire voltairien et de la larme romantique, réunit et fondit en elle ces deux éléments disparates en un incroyable alliage: elle fut à la fois fervente et incrédule; amoureuse de l’art jusqu’à l’idolatrie, et baffouant, niant, par pur jeu d’esprit, règles, lois, principes, tout ce que jusqu’alors on avait été convenu de respecter, au moins de bouche. Tant de blasphèmes n’étaient pas mis en pratique, il s’en faut bien; les forfaitures à l’honneur, cette dernière religion des hommes qui n’en ont plus, étaient au contraire punies et repoussées avec une indignation générale et sincère. Mais à la longue, dans ces habitudes de dissipation et de laisser-aller illimité, beaucoup de cœurs se corrompirent et préparèrent ainsi l’avénement prochain d’hommes faits peu recommandables et de mauvais citoyens. Comme compensation, on eut beaucoup d’esprit, un peu trop même. Il ne déplaisait pas au pouvoir que cette gourme d’une génération bien douée, qui eût pu être factieuse et turbulente si elle n’eût été avant tout sceptique et mondaine, s’en allat de cette façon. Aussi tous les désordres de cette génération trouvèrent-ils, nous ne dirons pas approbation, mais tolérance. «

L’illustration, TOME XIX, 183

«Tout gouvernement chancelle et toute liberté expire, même celle des libéraux, appuyée sur l’épée des journalistes et des tribuns, lorsque la majorité fictive remplace la majorité vraie, ou lorsque la majorité vraie ne comprend pas d’autre liberté que celle qui fut à l’origine la licence d’un parti méchant. L’épée libérale est un fétu devant le taureau révolutionnaire. Alors la voix libérale est la première, nous le savons, à invoquer la dictature, et l’on entre dans le régime et dans les accidents de la force, pour n’en pas sortir de si tôt. Pour avoir le plaisir de faire du mal, pour écarter Dieu du monde, on a brisé la force des lois : on portera les lois de la force. À l’homme qui méprise les avis de son ange gardien, la société impose le garde-chiourme ; à la société qui secoue le joug de l’autorité, Dieu donne le joug du despotisme. On y a vu les pieds de Sobrier et de Caussidière, sur ces nobles fronts que n’a jamais souillés l’eau bénite ! En considérant les effets du système parlementaire en Belgique, nous tremblons pour cette nation, nous ne nous réjouissons pas du destin qu’elle se prépare ; mais si sa liberté ruine les couvents et les églises, cette liberté fera d’autres ruines, et ce sera bientôt, et nous l’annonçons avec certitude. M. Paradol admire la noble tristesse de Cicéron contemplant des ruines, ca- davera urbium ; il l’oppose à notre prétendue allégresse. Cicéron avait des paroles plus tristes encore lorsqu’il contemplait les mœurs de la République. Il prédisait la fin de la liberté, parce que les mœurs des Romains les prédestinaient à l’esclavage et les rendaient déjà esclaves. Quis neget omnes leves, omnes cupidos, omnes denique probos esse servos ? Et regardant agir tous ces hommes vains cupides, injustes, méchants, il écrivait à Atticus : « Voyez de quelle mort ignoble nous périssons ! »

17 JUIN 1857

Mélanges Religieux Historiques, Politiques, Louis François Veillot

« L’intelligence est un cheval fou, il faut apprendre à lui tenir les rênes,

à le nourrir de bonne avoine, à le nettoyer, et parfois à utiliser la cravache. »

Nietzsche

« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. Même en admettant la supériorité de la civilisation germanique sur la civilisation des Slaves, on ne saurait accorder aux Allemands autrichiens le droit de représenter cette supériorité. Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »

« Comment définir une crise de la littérature aujourd’hui ? Le régime des best-sellers, c’est la rotation rapide. Beaucoup de libraires tendent déjà à s’aligner sur les disquaires qui ne prennent que des produits répertoriés par un top-club ou un hit-parade. C’est le sens d’« Apostrophes ». La rotation rapide constitue nécessairement un marché de l’attendu : même l’« audacieux », le « scandaleux », l’étrange, etc., se coulent dans les formes prévues du marché. Les conditions de la création littéraire, qui ne peuvent se dégager que dans l’inattendu, la rotation lente et la diffusion progressive sont fragiles. Les Beckett ou les Kafka de l’avenir, qui ne ressemblent justement ni à Beckett ni à Kafka, risquent de ne pas trouver d’éditeur, sans que personne s’en aperçoive par définition. Comme dit Lindon, « on ne remarque pas l’absence d’un inconnu ». L’U.R.S.S. a bien perdu sa littérature sans que personne s’en aperçoive. On pourra se féliciter de la progression quantitative du livre et de l’augmentation des tirages : les jeunes écrivains se trouveront moulés dans un espace littéraire qui ne leur laissera pas la possibilité de créer. Se dégage un roman standard monstrueux, fait d’imitation de Balzac, de Stendhal, de Céline, de Beckett ou de Duras, peu importe. Ou plutôt Balzac lui-même est inimitable, Céline est inimitable : ce sont de nouvelles syntaxes, des « inattendus ». Ce qu’on imite, c’est déjà et toujours une copie. Les imitateurs s’imitent entre eux, d’où leur force de propagation, et l’impression qu’ils font mieux que le modèle, puisqu’ils connaissent la manière ou la solution. »

Gilles Deleuze, Les intercesseurs

La Correspondance Slave et les architectes oubliés du XXe siècle

« Dès 1869, un petit journal publié à Prague en français — la Correspondance Slave — tentait de convaincre l’Europe occidentale que le refus d’accorder l’autonomie aux nations slaves de l’Empire austro-hongrois conduirait à sa destruction. Les rédacteurs de cette feuille obscure, les intellectuels austro-slavistes qui la soutenaient et le réseau européen de penseurs exilés dont ils faisaient partie ont formulé, avec une prescience remarquable, les revendications qui deviendront les « plans d’architecte » des États créés en 1918 — Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Pologne reconstituée, Grande Roumanie. Leurs avertissements ignorés, leurs projets fédéralistes rejetés, leurs analyses de la fragilité impériale se sont pourtant révélés d’une exactitude troublante. Ce rapport retrace l’histoire de ce combat intellectuel, ses acteurs, ses instruments — au premier rang desquels la presse libre — et mesure, à la lumière de l’historiographie contemporaine, le degré de prescience de ces hommes qui ont pensé le XXe siècle avant qu’il n’advienne.


La Correspondance Slave : une arme diplomatique en langue française

La revue Correspondance Slave a commencé à paraître en 1869 à Prague, en langue française, sous la direction éditoriale et la gérance responsable de F. Mosner (vraisemblablement František Mosner, dont le prénom apparaît abrégé « F….. » dans les catalogues). Selon la description officielle de l’ambassade de la République tchèque à Paris, elle « se proposait de fournir à l’étranger des informations sur les événements dans les Pays tchèques ». Le titre même de « correspondance » renvoie au format des bulletins de presse de l’époque — des dépêches régulières d’analyse et d’information, à mi-chemin entre le journal et l’agence de presse, destinées à un lectorat diplomatique et intellectuel.

Le choix du français était un acte stratégique délibéré. Le français étant la langue de la diplomatie internationale, publier dans cette langue permettait aux publicistes tchèques de contourner le monopole informationnel allemand et de présenter directement la cause slave aux élites occidentales. Au moins deux volumes distincts ont été numérisés et sont accessibles sur Google Books et Google Play Books (identifiants : m7xeHoeei9UC, 6w6Ii-M0640C, QnRvSHWmVz8C), l’un atteignant au moins 297 pages. Le journal n’a cependant été retrouvé ni sur Gallica, ni sur HathiTrust, ni sur Internet Archive, ni dans les bibliothèques numériques tchèques (Kramerius), ce qui témoigne de sa rareté et de sa diffusion limitée.

Une thèse de doctorat soutenue conjointement à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Université Charles de Prague consacre un chapitre entier à « La Correspondance Slave » (pages 108 et suivantes) dans le cadre d’une étude sur les slavisants français, en lien direct avec Louis Léger (1843–1923), le pionnier de la slavistique française. Léger, qui avait soutenu ses thèses de doctorat dès 1868 sur la Chronique de Nestor et sur Cyrille et Méthode, enseignait gratuitement à la Sorbonne l’histoire des littératures slaves du Sud, l’histoire de la Bohême et la grammaire russe. Une rue du centre de Prague porte encore son nom : Legerova ulice. Sa connexion avec la Correspondance Slave est documentée par sa correspondance avec les cercles politiques pragois, notamment avec Ladislav Pinkas et les archives du fonds Frič, déposés au Musée de la littérature tchèque (Památník národního písemnictví).

Le contexte politique dans lequel naît le journal est celui d’une frustration profonde. Le Compromis austro-hongrois de 1867 (Ausgleich) avait satisfait les revendications hongroises tout en ignorant celles des Slaves, qui constituaient pourtant plus de 40 % de la population de l’Empire. Les députés tchèques pratiquaient la « résistance passive », boycottant le Reichsrat et la Diète de Bohême entre 1868 et 1879. La Correspondance Slave naît dans cette atmosphère de frustration politique et de recherche d’alliés extérieurs, précisément au moment où la défaite française de 1870 face à la Prusse crée en France un intérêt nouveau pour les nations slaves comme contrepoids à la puissance germanique.

Les thèmes récurrents du journal, reconstitués à partir de son contexte éditorial et du mouvement qu’il représentait, s’articulent autour de plusieurs axes : la critique du dualisme austro-hongrois comme arrangement injuste excluant les Slaves ; la défense du fédéralisme austro-slave comme alternative viable ; la promotion des droits historiques de la Couronne de Bohême ; la dénonciation de ce que les milieux austro-slavistes appelaient le « nouvellisme » — le traitement superficiel, biaisé ou simplement ignorant de la question slave par la presse française et occidentale ; et un conservatisme structurel fondé sur les droits historiques des provinces plutôt que sur le libéralisme individualiste à la française.


L’austro-slavisme et l’expérience Hohenwart : le dernier espoir fédéraliste

L’austro-slavisme, concept politique formulé pour la première fois par le journaliste tchèque Karel Havlíček Borovský en 1846, proposait de réorganiser l’Empire des Habsbourg en une fédération de provinces autonomes, protégeant les petites nations slaves à la fois contre l’hégémonie allemande et contre l’expansion russe. Le mouvement trouva son expression la plus achevée dans la célèbre lettre de František Palacký au Parlement de Francfort du 11 avril 1848 : « Assurément, si l’État autrichien n’existait pas depuis longtemps déjà, il faudrait dans l’intérêt de l’Europe, dans l’intérêt de l’humanité elle-même, se hâter de le créer. » En refusant de siéger à Francfort au motif qu’il était « un Tchèque de souche slave » et non un Allemand, Palacký posa l’acte fondateur de l’austro-slavisme politique.

Le Congrès slave de Prague (2–12 juin 1848), présidé par Palacký, rassembla des représentants tchèques, polonais, slovènes, croates et slovaques autour d’un programme fédéraliste. L’assemblée constituante de Kremsier (1848–1849) permit à Palacký de proposer une réorganisation de l’Autriche en huit unités nationales autonomes. Mais la révolution fut écrasée, et la décennie néo-absolutiste (1849–1859) étouffa toute activité politique.

Le tournant décisif survint avec le Compromis de 1867. Le chancelier Friedrich Ferdinand von Beust, un Saxon protestant nommé après la défaite autrichienne de Königgrätz (1866), poussa à l’accord avec la Hongrie dans l’espoir d’une revanche contre la Prusse. Comme le note Hugh Seton-Watson, « malgré l’opposition des Slaves, qui prévoyaient que le dualisme mènerait l’Autriche à sa perte, les négociations avec la Hongrie furent rapidement conclues ». La réaction de Palacký fut cinglante : « Nous étions là avant l’Autriche et nous serons encore là après elle » (Byli jsme před Rakouskem, budeme i po něm). Sa participation au Congrès panslave de Moscou en 1867, aux côtés de son gendre František Ladislav Rieger, marqua un virage symbolique dramatique — du fédéralisme pro-habsbourgeois vers une orientation pro-russe née du désespoir.

L’ultime tentative fédéraliste fut l’expérience Hohenwart-Schäffle de 1871. Le comte Karl Sigmund von Hohenwart, nommé ministre-président le 7 février 1871 après la victoire prussienne dans la guerre franco-prussienne, négocia secrètement avec les leaders tchèques, assisté de l’économiste Albert Schäffle. Les Articles fondamentaux (Fundamentalartikel) qui en résultèrent prévoyaient l’autonomie de la Bohême sur le modèle hongrois, l’égalité linguistique entre Tchèques et Allemands, et la reconnaissance de l’État bohémien dans ses frontières historiques. Le 12 septembre 1871, François-Joseph adressa un rescrit impérial à la Diète de Bohême l’invitant à rédiger une charte constitutionnelle. La Diète accepta unanimement les Articles. L’empereur devait être couronné roi de Bohême.

L’opposition fut foudroyante. Les Allemands de Bohême protestèrent, les libéraux austro-allemands se mobilisèrent, Beust avertit François-Joseph qu’une telle fédéralisation provoquerait une intervention prussienne, et surtout le premier ministre hongrois Gyula Andrássy fit valoir que l’autonomie bohémienne créerait un précédent dévastateur pour les minorités au sein de la Hongrie. Bismarck et Guillaume Ier signifièrent personnellement leur mécontentement. Le 20 octobre 1871, François-Joseph rejeta les Articles. Le gouvernement Hohenwart tomba. L’historien Christian Scharf identifie cet échec comme « la dernière tentative d’introduire un système fédératif dans la monarchie des Habsbourg ». Un éditeur tchèque fit imprimer le rescrit impérial de rejet sur du papier toilette — geste qui dit tout de l’amertume ressentie.

Le rôle de la presse fut décisif dans cette crise. Comme le montre Scharf dans son étude Ausgleichspolitik und Pressekampf in der Ära Hohenwart (1996), « les journaux eurent une part considérable dans la mobilisation des masses liée au conflit politique national ». Les journaux tchèques (Národní listy, Politik, Pokrok) soutinrent vigoureusement le gouvernement ; les journaux allemands de Prague (Tagesbote aus Böhmen, Bohemia) le dénoncèrent avec virulence. La presse pragoise, dont la Correspondance Slave faisait partie, porta la nouvelle des Articles fondamentaux au-delà de la province, « provoquant un tollé contre le ministère Hohenwart en Hongrie et dans les districts autrichiens ».


Le réseau des intellectuels engagés : Hugo n’était pas seul

Victor Hugo, depuis son exil de Guernesey (1855–1870), incarna la figure de l’intellectuel engagé utilisant la littérature comme arme politique. Mais il n’était qu’un nœud — certes le plus visible — d’un vaste réseau international d’intellectuels exilés qui, de Londres à Turin, de Paris à Prague, pensèrent simultanément la liberté des peuples, les droits des minorités et l’avenir de l’Europe.

Hugo formula sa vision des « États-Unis d’Europe » dès le Congrès international de la Paix du 21 août 1849 : « Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens. » Le 14 juillet 1870, il planta symboliquement à Hauteville House le « Chêne des États-Unis d’Europe ». Sa prescience est remarquable : la guerre entre ces capitales est effectivement devenue impensable dans le cadre de l’Union européenne, bien que le chemin ait emprunté deux guerres mondiales que Hugo n’avait pas anticipées.

Giuseppe Mazzini (1805–1872), exilé à Londres dès 1837, avait fondé la Jeune Europe en 1834 à Berne avec des réfugiés italiens, polonais et allemands. Son projet d’une Europe de nations libres fédérées préfigura directement le règlement wilsonien de 1918. Son influence s’étendit jusqu’à Gandhi, Nehru et Sun Yat-sen. À Londres, il côtoyait Lajos Kossuth, le régent-président hongrois déchu, qui le persuada de rejoindre son Comité révolutionnaire.

Kossuth (1802–1894) formula en 1862 un projet de Confédération danubienne — une fédération de la Hongrie, de la Croatie, de la Serbie, de la Roumanie et de la Transylvanie avec politique étrangère et défense communes mais autonomie intérieure totale. Surtout, il prédit l’effondrement de l’Autriche-Hongrie avec une exactitude stupéfiante. Opposé au Compromis de 1867, il déclara : « Je vois dans le Compromis la mort de notre nation », et donna à la monarchie environ cinquante ans — prédiction vérifiée à un an près, l’Empire s’effondrant en 1918, 51 ans plus tard.

Alexis de Tocqueville (1805–1859) atteignit un degré de prescience inégalé. Dans De la démocratie en Amérique (1835), il écrivit : « Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : les Russes et les Anglo-Américains… Chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde. » Cette prédiction de l’ordre bipolaire de la Guerre froide, formulée 112 ans avant son avènement, reste l’un des exercices de prospective les plus remarquables de l’histoire intellectuelle. Tocqueville prédit également l’expansion américaine jusqu’au Pacifique, la Guerre civile, et la montée d’un « despotisme doux » administratif qui résonne avec l’État régulateur moderne.

Alexander Herzen (1812–1870), exilé à Londres, fonda en 1853 la première imprimerie russe libre de l’histoire et publia Kolokol (La Cloche, 1857–1867), le journal politique le plus efficace de l’époque, lu par les ministres du tsar comme par l’opposition radicale, et qui joua un rôle majeur dans l’émancipation des serfs de 1861. Adam Mickiewicz (1798–1855), le barde national polonais, occupa la première chaire de littérature slave d’Europe occidentale au Collège de France (1840–1844), où ses cours attirèrent Michelet, Quinet et George Sand, avant de fonder le journal La Tribune des Peuples en 1849. Mikhaïl Bakounine (1814–1876) prédit avec une précision remarquable que la « dictature du prolétariat » marxiste créerait une nouvelle classe privilégiée scientifique et politique — préfigurant le système bureaucratique soviétique.

Ces figures étaient interconnectées par des correspondances, des rencontres et des influences mutuelles. Londres était le grand refuge : Mazzini, Herzen, Kossuth, Bakounine s’y croisèrent. Paris accueillait Mickiewicz, Michelet et Quinet, le « triumvirat » du Collège de France dont les cours de 1840–1846 constituèrent une tribune politique autant qu’académique. Hugo correspondait avec Garibaldi (qu’il appelait « cher ami ») et soutenait financièrement les exilés depuis Guernesey. Mickiewicz et Lamennais s’influencèrent mutuellement — les Paroles d’un croyant (1834) de ce dernier furent inspirées par les Livres de la nation polonaise du poète. Mill et Tocqueville échangeaient des analyses sur la tyrannie de la majorité. La conviction commune de ces hommes : les idées précèdent l’action, et le mot écrit peut ébranler les empires.


Pourquoi les empires multinationaux se sont effondrés

La dissolution simultanée des empires austro-hongrois, ottoman et russe entre 1917 et 1922 résulte de l’interaction entre facteurs structurels de longue durée et crises conjoncturelles qui les ont précipités.

Les facteurs structurels comprennent d’abord la diversité linguistique — l’Empire des Habsbourg abritait plus de dix nationalités majeures avec des langues, des institutions culturelles et des traditions historiques distinctes. L’économiste Branko Milanovic identifie le dilemme fondamental : « Maintenir la monarchie pauvre et ignorante pouvait, à court terme, réduire les problèmes politiques… Mais à moyen terme, cela condamnait la monarchie à l’insignifiance politique en Europe. Pour se sauver, la monarchie déchaîna les forces du progrès économique et éducatif, mais cela « créa » des nationalités et une politique de masse qui exigèrent ensuite de nouveaux cadres institutionnels à base ethnique. Ce cadre finit par briser le pays. »

Le rôle de la démocratisation fut paradoxal. L’introduction du suffrage universel masculin en Cisleithanie en 1907 visait à briser l’obstruction parlementaire nationaliste en déplaçant le pouvoir vers les partis de masse. Le résultat fut inverse : les Allemands devinrent « inévitablement une minorité au parlement » avec 233 sièges face aux blocs tchèque (107), polonais (82), ruthène (33), slovène (24), italien (19). Plus de 30 partis furent représentés, organisés quasi exclusivement selon des lignes nationales. Quand les citoyens votent, ils votent selon leur identité linguistique — et le suffrage universel rendit la gouvernance supranationale de plus en plus difficile. Du côté hongrois, la démocratisation fut délibérément bloquée : en 1913, seulement 7,7 % de la population disposait du droit de vote, garantissant la suprématie magyare.

La Première Guerre mondiale fut le catalyseur, non la cause profonde. L’historien Pieter Judson, dans The Habsburg Empire: A New History (2016), argue de manière « spectaculairement révisionniste » que l’Empire était « une force de progrès et de modernité » et que sa dissolution fut causée principalement par la dictature militaire imposée dès le début de la guerre, non par les conflits de nationalités d’avant 1914. Même Tomáš Masaryk reconnut : « D’une manière générale, notre indépendance est un fruit de la chute de l’Autriche-Hongrie et de la conflagration mondiale. » Mais la vision classique d’Oscar Jászi (The Dissolution of the Habsburg Monarchy, 1929) demeure puissante : « Le principal facteur qui détruisit la monarchie des Habsbourg fut le problème des nationalités, et sa dissolution fut accélérée, mais non causée, par la Première Guerre mondiale. »

La tension entre libéralisme parlementaire « à la française » et conservatisme organique « à la centre-européenne » constitue une fracture de longue durée qui persiste aujourd’hui. Le modèle occidental — droits individuels, nationalisme civique, laïcité, défini par la Déclaration de 1789 et le « plébiscite de tous les jours » de Renan (1882) — s’oppose au modèle centre-européen fondé sur le Volksgeist herdérien, les droits historiques des communautés organiques et les structures corporatives. Cette fracture se manifeste directement dans la politique de l’UE contemporaine : le groupe de Visegrád, sous l’impulsion de Viktor Orbán, rejette explicitement le « caractère individualiste du libéralisme » au profit d’une « Europe chrétienne définie nationalement ». Comme le note Jacques Rupnik (Sciences Po), cette critique centre-européenne de l’Europe libérale « n’est au demeurant pas très éloignée de celle qui existe dans la Russie de Vladimir Poutine ».


La presse comme arme de construction nationale et ses prolongements modernes

La presse joua un rôle constitutif — et non simplement descriptif — dans la formation des identités nationales au sein de l’Empire des Habsbourg. Les journaux en langues nationales créèrent des publics lecteurs, standardisèrent les langues littéraires et organisèrent la mobilisation politique.

Les Národní listy (fondés en janvier 1861 par Julius Grégr, tirage initial de 7 000 exemplaires) devinrent l’organe du parti jeune-tchèque ; le Kmetijske in rokodelske novice de Janez Bleiweis (fondé en 1843) unifia l’orthographe slovène et le nom national slovène ; les Ilirske narodne novine de Ljudevit Gaj (1835) posèrent les bases linguistiques du mouvement illyrien croate. Le Kolokol de Herzen, tiré à environ 2 500 exemplaires et introduit clandestinement en Russie, fut qualifié de « magazine de dénonciation le plus efficace de l’histoire radicale ». Ces journaux remplissaient simultanément plusieurs fonctions : standardisation linguistique, construction mythologique nationale, mobilisation politique, et lobbying international via les publications en langues occidentales comme la Correspondance Slave.

Les sociétés Matica — Matice česká (1831, fondée par Palacký), Matica ilirska/hrvatska (1842), Matica srpska (fondée en 1826 à Pest, transférée à Novi Sad en 1864), Slovenska matica (1864) — furent les infrastructure institutionnelles de cette construction nationale par la culture. Elles publiaient dictionnaires, œuvres littéraires, revues savantes. La suppression de la Matica slovenská par les autorités hongroises en 1875 illustre la violence de la politique de magyarisation. L’université de Prague, divisée en institutions tchèque et allemande en 1882, appela Tomáš Garrigue Masaryk à la chaire de philosophie — le futur président de la Tchécoslovaquie forgea là son autorité intellectuelle.

La musique et le théâtre participèrent pleinement de cette construction. Bedřich Smetana composa Má vlast (« Ma patrie »), dont Vltava devint un hymne national officieux, et retint la première de son opéra Libuše spécifiquement pour l’ouverture du Théâtre national tchèque en 1883 — monument physique de l’autonomie culturelle tchèque. L’évêque Josip Juraj Strossmayer, champion du yougoslavisme, fonda l’Académie yougoslave des sciences et des arts (1866) et l’Université de Zagreb (1874), incarnant son credo « Prosvjetom ka slobodi » — « Par l’éducation vers la liberté ».

La critique du « nouvellisme » — le traitement superficiel, sensationnaliste ou biaisé de l’information — formulée par les intellectuels slaves des années 1870 résonne avec une intensité particulière à l’ère de la désinformation numérique. Les continuités sont frappantes : incitations économiques au sensationnalisme (de la presse à un sou au clickbait), consommation d’information guidée par l’identité partisane, accélération technologique de la désinformation (la révolution du télégraphe et de la rotative préfigure celle d’internet), manipulation étatique des écosystèmes informationnels. Mais une différence cruciale distingue la presse nationale du XIXe siècle de la désinformation contemporaine : son objectif était constructif — bâtir une conscience nationale par la langue, l’éducation et la production culturelle — plutôt que purement destructif.


Des revendications de 1871 aux États de 1918 : une fidélité géographique troublante

La correspondance entre les programmes politiques des années 1860–1870 et les frontières des États créés en 1918 est d’une précision qui stupéfie l’historien.

Les Articles fondamentaux de 1871 envisageaient l’autonomie de la Bohême-Moravie dans ses frontières historiques, avec égalité linguistique tchèque-allemande. La Tchécoslovaquie de 1918 fut créée sur ces mêmes frontières historiques, avec des rectifications mineures. L’ironie tragique : ce que les Articles auraient accompli à l’intérieur de l’Empire par le fédéralisme, l’État de 1918 le réalisa à l’extérieur — mais en emportant le même défaut fatal, l’inclusion de plus de 3 millions d’Allemands des Sudètes, dont le problème, né des conflits linguistiques des années 1870, conduirait à la crise de Munich de 1938, au démembrement de la Tchécoslovaquie, puis à l’expulsion de 1945–46.

Le yougoslavisme de Strossmayer des années 1860, qui envisageait une fédération des Slaves du Sud avec autonomie culturelle et réconciliation entre catholiques et orthodoxes, trouva sa réalisation géographique dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes de 1918 — mais sa trahison politique dans le centralisme serbe imposé par la Constitution de Vidovdan (1921). Comme le soulignent les historiens croates, « les plus grands promoteurs de la création d’un État des Slaves du Sud furent les Croates… mais ils ne le concevaient pas comme l’État centralisé et dominé par les Serbes » qu’il devint. Cette trahison du principe fédéral sema les graines de la catastrophe de 1941, du compromis titiste, et finalement des guerres de 1991–1995.

L’autonomie polonaise en Galicie à partir de 1867 — polonais comme langue administrative (1869), universités polonisées à Cracovie et Lwów (1870–71) — créa ce que les historiens appellent le « Piémont polonais ». Quand l’Empire s’effondra en octobre 1918, la Commission de liquidation polonaise formée à Cracovie prit le pouvoir sans heurt : l’infrastructure institutionnelle bâtie pendant cinquante ans d’autonomie fournit directement l’échafaudage administratif de l’État polonais renaissant. L’irrédentisme roumain des années 1870–1880, porté par les sociétés Transilvania (1867) et Carpați (1882), trouva son accomplissement dans la Grande Assemblée nationale d’Alba Iulia du 1er décembre 1918, qui proclama l’union de la Transylvanie à la Roumanie.

Dans chaque cas, le programme du XIXe siècle fut réalisé avec une fidélité géographique remarquable — mais le problème des minorités fut systématiquement reproduit plutôt que résolu. La Tchécoslovaquie comprenait 23 % d’Allemands ; la Yougoslavie juxtaposait des visions nationales irréconciliables ; la Grande Roumanie incluait 32 % de Hongrois en Transylvanie ; la Pologne reconstituée abritait Ukrainiens, Allemands, Juifs et Biélorusses. Les protections des minorités prévues par le traité de Versailles s’avérèrent dérisoires. Comme le résume brutalement Branko Milanovic : « Tous les arrangements politiques humainement possibles — monarchie centralisée, monarchie décentralisée, monarchie fédéralisée, État démocratique, État dictatorial — furent tous essayés, et ils échouèrent tous. Tchécoslovaquie et Yougoslavie se sont effondrées à la première bouffée de tensions internationales. »


L’évaluation de la prescience : ce qu’ils ont vu et ce qui leur a échappé

Les historiens contemporains reconnaissent de plus en plus que les fédéralistes du XIXe siècle — Palacký, Kossuth, Strossmayer, plus tard le cercle de François-Ferdinand avec le projet d’« États-Unis de Grande-Autriche » (1906) — furent peut-être plus prescients que les nationalistes qui triomphèrent finalement. Christopher Clark observe que « dans une époque où l’idée nationale était encore pleine de promesses, il y avait de la sympathie pour le nationalisme sud-slave et peu d’affection pour l’encombrant commonwealth multinational des Habsbourg. Mais notre boussole morale a changé depuis ».

La prescience la plus remarquable concerne les tendances structurelles de long terme : Hugo sur l’unité européenne, Tocqueville sur l’ordre bipolaire américano-russe, Kossuth sur la durée de vie de l’Autriche-Hongrie, Mazzini sur l’Europe des États-nations, Palacký sur la menace pangermaniste, Bakounine sur la bureaucratisation du marxisme au pouvoir. Le chercheur Michał Kuź (2016) conclut que Tocqueville « formula un modèle général de changement politique dont la puissance prédictive s’est révélée remarquable… avec une exactitude rivalisant avec, et dans certains cas surpassant, celle des politologues professionnels modernes ».

Leur principal angle mort fut la sous-estimation de la puissance destructrice du nationalisme ethnique. Palacký et Kossuth supposaient que le fédéralisme pouvait satisfaire les revendications nationales concurrentes ; le XXe siècle montra que, une fois le nationalisme déchaîné, le compromis fédéral devint quasi impossible. Hugo surestima la vitesse du progrès et sous-estima la capacité de la violence à interrompre les avancées civilisationnelles. L’ultime ironie est formulée par A.J.P. Taylor : « Peu de peuples souhaitaient réellement quitter la monarchie… L’effet des conflits nationaux fut négatif. Il ne disloqua pas la monarchie. Il l’empêcha simplement de devenir plus forte et de rivaliser avec les autres grandes puissances. »

Le manifeste de l’empereur Charles du 16 octobre 1918, proposant de transformer l’Empire en « État fédéral de cinq royaumes » — essentiellement le programme austro-slaviste de 1848 avec sept décennies de retard — confirme rétrospectivement la justesse du diagnostic fédéraliste. Wilson le rejeta, et le manifeste « contribua plutôt à la dissolution qu’à la consolidation » de la monarchie.


Conclusion : le premier brouillon du XXe siècle

Les années 1860–1880 ne furent pas simplement le prologue du XXe siècle — elles en furent le premier brouillon. La Correspondance Slave et le réseau intellectuel dont elle faisait partie formulèrent, avec des moyens dérisoires — quelques centaines d’exemplaires d’un bulletin en français distribué dans les cercles diplomatiques —, des diagnostics et des programmes qui se réalisèrent avec une fidélité troublante cinquante ans plus tard.

Trois leçons se dégagent de cette histoire. Premièrement, la presse libre comme instrument de combat intellectuel reste une constante de l’histoire politique : des Národní listy de Prague au Kolokol de Herzen, des bulletins de la Correspondance Slave aux journaux de Masaryk et Denis pendant la Première Guerre mondiale, l’écrit a précédé et préparé l’action politique. Deuxièmement, le fédéralisme multinational, systématiquement refusé quand il était encore possible, fut systématiquement regretté quand il ne l’était plus — des Articles fondamentaux de 1871 au manifeste de Charles en 1918, de la dissolution de la Yougoslavie en 1991 à l’élargissement de l’UE à l’Europe centrale en 2004. Troisièmement, la fracture entre libéralisme occidental et conservatisme organique centre-européen, déjà structurante dans les années 1870, traverse le XXe siècle et structure encore les débats au sein de l’Union européenne.

La figure d’Ernest Denis incarne à elle seule cette continuité. Le jeune normalien découvrit en 1871 le manifeste des députés de Bohême contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine ; bouleversé, il partit pour Prague en 1873, y rencontra Palacký, apprit le tchèque, et consacra sa vie à la cause bohémienne. Quarante-cinq ans plus tard, il cofonda avec Masaryk et Beneš les institutions qui aboutirent à la création de la Tchécoslovaquie. L’Institut d’études slaves de Paris, installé dans son ancien domicile de la rue Michelet, acheté par le gouvernement tchécoslovaque à sa mort en 1921, existe encore. Son parcours illustre ce que la Correspondance Slave avait tenté à une échelle modeste : jeter des ponts intellectuels entre Paris et Prague, convaincre la France que la question slave n’était pas une curiosité exotique mais un enjeu européen central — celui-là même qui, mal résolu, provoquerait les catastrophes du siècle suivant. »

 «Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, est-ce-qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense. »

« Au cours des deux derniers mois, Amnesty International a documenté un schéma inquiétant de menaces, d’intimidations et de harcèlement – notamment des interrogatoires et des passages à tabac – par les forces de sécurité dirigées par le Hamas à l’encontre de personnes exerçant leur droit de manifester pacifiquement dans le contexte du génocide perpétré par Israël et de la récente escalade des bombardements et des déplacements massifs de population. »

« Check-list de décence, prudence et lucidité avant toute prise de parole sur un conflit ou une crise

1. Contexte historique et politique

📜

 Examiner l’histoire longue et récente des tensions : guerres, colonisation, alliances passées, ruptures, persécutions.

🏛

 Identifier le type de régime (démocratie, dictature, régime militaire, religieux).

⏳

 Vérifier l’héritage des traumatismes collectifs (génocides, exils forcés, massacres, répressions).

2. Contexte social et économique

📉

 Mesurer le niveau de misère sociale et économique (pauvreté, chômage, inégalités).

🚫

 Identifier les manques structurels (absence d’État de droit, corruption, services publics défaillants).

🏚

 Évaluer les perspectives de vie offertes aux populations (éducation, santé, avenir des jeunes).

3. Contexte sécuritaire et militaire

🔫

 Évaluer la circulation et le contrôle des armes (légales et illégales).

⚔

 Identifier les groupes armés locaux ou étrangers et leurs alliances.

🛡

 Vérifier le niveau de sécurité des civils et les risques d’escalade.

4. Contexte diplomatique et géostratégique

🌍

 Analyser la position géographique (zones frontalières, territoires contestés).

🛢

 Identifier les ressources stratégiques (pétrole, gaz, terres rares).

🕊

 Évaluer les pressions et influences internationales (alliances, embargos, soutien à certains camps).

5. Facteurs culturels et identitaires

🕌

 Observer les fractures religieuses, ethniques, linguistiques et leur intensité.

📖

 Prendre en compte les récits et mémoires collectives (martyrs, héros, victimes).

🎭

 Comprendre la culture politique (patriotisme, loyauté, rapport au pouvoir).

6. Paramètres médiatiques et narratifs

📡

 Vérifier le degré de liberté de la presse et la présence de censure ou d’autocensure.

🗣

 Identifier les narrations concurrentes (propagandes, versions officielles, rumeurs).

🎯

 Évaluer l’impact émotionnel et psychique des discours publics.

7. Risques et limites de la parole publique

⚠

 Se demander si le commentaire est prématuré ou basé sur des informations incomplètes.

💣

 Mesurer l’effet potentiel des propos sur les victimes, familles endeuillées, populations en tension.

⏳

 Se rappeler que certains paramètres n’apparaissent clairement qu’après coup.

8. Responsabilités et éthique

🧭

 Vérifier si les propos servent l’intérêt commun ou nourrissent la division.

🙊

 Savoir choisir le silence ou la prudence si le contexte est trop inflammable.

🤝

 Rechercher les voies d’apaisement, de dialogue ou de réparation plutôt que l’escalade.

📌

 Utilisation recommandée :

Passer chaque point en revue avant de publier un commentaire ou un article.

Utiliser comme cadre d’analyse lors d’un débat ou d’une enquête.

Adapter selon la gravité, la complexité et la sensibilité de la situation. »

« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «

Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz

« 2.3 Groupes idéologico-religieux
Profil
Djihadistes, messianiques, apocalyptiques
Recrutement transnational
Logique
Arme = outil sacré
Mort valorisée, compromis refusé
Danger
Maximum
Radicalisation cumulative
Effondrement des normes
Catégorie la plus dangereuse : très peu réversible. »

« 2.2 Groupes rebelles politico-militaires
Profil
Objectif de contrôle territorial ou étatique
Commandement structuré
Logique
Arme = instrument politique
Discipline relative, hiérarchie
Danger
Conflit prolongé
Négociation possible mais coûteuse
Acteurs rationnels, mais violents. »


LETTRE DU PÈRE CHANSEAUME, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU RÉVÉREND PÈRE LE HOUX, DE LA MÊME COMPAGNIE. Persécution en Cochinchine. À Macao, le 5 décembre 1750.

MON RÉVÉREND PÈRE,

« La paix de Notre-Seigneur.

Le royaume de la Cochinchine m’offre cette année de tristes événements à vous écrire. Une persécution s’y est tout à coup élevée contre la foi chrétienne, et a ruiné en peu de mois non seulement les abondantes moissons que donnait ce champ du père de famille, mais encore les espérances qu’en avaient conçues les ouvriers évangéliques qui le cultivaient en grand nombre avec autant de zèle que de succès. Plusieurs causes ont contribué à un si funeste événement ; mais la première sans doute est la persécution excitée à la Chine contre la religion chrétienne. On sait certainement que des marchands chinois, qui vont tous les ans faire commerce dans les ports de la Cochinchine, affectèrent, les années dernières, de publier tout ce que l’empereur de la Chine faisait pour éteindre, s’il était possible, le nom de chrétien dans ses États ; et de plus ils ajoutèrent dans leurs narrations une foule de mensonges : par exemple, que les chrétiens avaient excité des troubles et machiné des soulèvements dans plusieurs provinces de l’empire. Outre qu’ils suivaient en cela leur caractère, ils pouvaient encore avoir des vues d’intérêt, espérant qu’en faisant chasser les missionnaires de la Cochinchine, ils se rendraient plus facilement maîtres de tout le commerce.

Ces bruits, que les Chinois répandaient successivement contre la bonne foi et l’esprit pacifique des chrétiens, firent d’autant plus d’impression sur l’esprit des mandarins, qu’un certain médecin, autrefois chrétien, et dont la vie n’avait jamais été fort régulière, s’était déclaré hautement contre nous. Ce malheureux avait déjà porté le roi à faire une recherche exacte des livres de notre religion, et même à en faire brûler quelques-uns qui étaient tombés entre ses mains. Il se flatta de réussir mieux encore dans la suite ; et comme il avait un accès libre auprès du prince et de ses ministres, il ne cessa de leur représenter que les Européens, sous prétexte de religion, ne cherchaient qu’à se rendre maîtres du pays ; que s’ils l’avaient fait à la Chine, ils le feraient encore plus aisément en Cochinchine, où ils avaient déjà un grand nombre de partisans : qu’il n’y avait point d’autre moyen pour prévenir ce malheur, que de bannir tous les missionnaires, et de défendre, sous les peines les plus rigoureuses, l’exercice de leur religion.

Ces avis, donnés par un homme qui connaissait parfaitement le pays, ne purent qu’inquiéter le roi et ses ministres. Pour s’assurer de la vérité, on fit venir un missionnaire français, qui était depuis longtemps à la cour, et qui était fort aimé du roi. On l’interrogea sur les bruits qui couraient, et sur les intentions des Européens. Il répondit avec sa candeur ordinaire ; mais ses réponses, quoique très sages, ne purent calmer les esprits. On craignit toujours que la religion chrétienne ne fût un obstacle à la sûreté de l’État. Un second événement vint confirmer ces soupçons. Un vaisseau européen étant arrivé au port de Tourane, on crut que c’était pour apporter des secours aux chrétiens et pour favoriser une révolte. On envoya aussitôt des troupes pour garder les côtes, et l’on redoubla de surveillance sur les démarches des missionnaires.

Enfin, le 27 de mai de l’année 1750, parut un édit du roi, qui ordonnait à tous les missionnaires de sortir du royaume, et défendait à ses sujets de professer la religion chrétienne, sous peine de mort. Cet édit fut publié avec un appareil capable d’effrayer les plus intrépides. On commença par arrêter les missionnaires qui étaient à la cour et dans les environs de la capitale. On les conduisit en prison, où ils furent gardés à vue par des soldats. La rigueur fut telle qu’on ne leur permettait aucune communication avec le dehors. Cependant, malgré cette vigilance, plusieurs chrétiens trouvèrent le moyen de s’introduire dans les prisons pour recevoir les sacrements et pour porter quelques secours aux illustres prisonniers. Le dénombrement des missionnaires fut fait avec une exactitude extrême. On en compta vingt-sept dans tout le royaume, savoir : cinq Jésuites français, huit Jésuites portugais, deux Jésuites italiens, cinq prêtres du séminaire des Missions Étrangères de Paris, et sept religieux de l’ordre de Saint-François, tant espagnols qu’italiens. Le roi ne fit aucune exception, et ordonna que tous, sans distinction de nation ni d’institut, fussent conduits à la capitale pour y attendre le moment de leur embarquement.

C’était un spectacle bien digne de la compassion des fidèles, de voir ces vénérables ouvriers évangéliques, dont plusieurs avaient blanchi dans les travaux de la mission, conduits comme des malfaiteurs au milieu d’une soldatesque effrénée. Quelques-uns, affaiblis par l’âge ou par les infirmités, pouvaient à peine se soutenir ; mais la joie de souffrir pour Jésus-Christ soutenait leur courage. Arrivés à la capitale, ils furent distribués dans différentes maisons, qui servaient de prisons. On les y gardait si étroitement, qu’il leur était impossible de se parler, et l’on avait mis des sentinelles à toutes les portes pour empêcher que les chrétiens ne leur rendissent aucun service. »


« Les fièvres et la dysenterie s’étaient mises parmi les missionnaires gardés dans les prisons de la capitale. Ils ne laissaient pas néanmoins d’entendre chaque jour beaucoup de confessions, les chrétiens achetant des soldats la permission d’aller visiter les Pères spirituels. Plusieurs de ces chrétiens furent arrêtés par ordre de Kai-an-tin, et on les voulut forcer, en présence des missionnaires, à fouler aux pieds des images et des croix ; les soldats les y invitaient par leurs exemples et les y demandaient, d’un air menaçant, pourquoi ils n’obéissaient pas aux ordres du roi. Ils répondirent constamment que cette impiété leur faisait horreur ; qu’ils ne pouvaient pas se résoudre à mettre avec mépris sous leurs pieds ce qu’ils avaient jusqu’alors élevé avec respect sur leur tête ; qu’ils étaient prêts à obéir au roi en ce qui serait de son service, même jusqu’à donner leur vie s’il le fallait ; mais qu’ils aimaient mieux mourir que de déshonorer la religion du vrai Dieu. Les tyrans mêmes rendirent quelque justice à leur fermeté, et le roi ne consentit pas qu’on les mît à l’épreuve par les tourments.

Cependant, les ministres du roi ne cessaient de l’agiter par de nouvelles craintes. Ils lui représentèrent que tant que les missionnaires resteraient dans la capitale, le peuple ne quitterait point une religion qu’il voyait si fortement gravée dans le cœur de ses maîtres. On résolut donc de hâter leur départ. Mais avant que de les faire partir, on voulut tenter un dernier effort pour les décrier dans l’esprit des peuples. On fit courir le bruit que les missionnaires n’étaient venus en Cochinchine que pour y découvrir les secrets de l’État et pour faciliter aux Européens la conquête du pays. On ajouta même que l’on avait trouvé dans leurs papiers des preuves de leur correspondance avec les ennemis du royaume. Ces calomnies, bien qu’absurdes, ne laissèrent pas de faire impression sur l’esprit de ceux qui ne connaissaient point la pureté de nos intentions.

Le roi fit alors appeler les principaux d’entre les missionnaires, et les interrogea de nouveau sur les motifs qui les avaient amenés dans ses États. Le Père de L’Arra, prenant la parole au nom de tous les autres, lui répondit avec cette noble liberté qu’inspire la vérité : « Sire, nous n’avons point d’autre dessein en venant ici que de faire connaître au roi et à ses sujets le seul vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et de leur enseigner la voie du salut. Nous n’avons aucun intérêt temporel ; nous ne cherchons ni les richesses ni les honneurs. Le Dieu que nous servons nous ordonne de respecter les rois et d’obéir à leurs lois, en tout ce qui n’est pas contraire à sa sainte loi. »

Ces paroles, qui auraient dû toucher le cœur du prince, ne servirent qu’à l’irriter davantage. Il les traita de séducteurs et de gens qui ne cherchaient qu’à troubler le repos de ses États par une loi nouvelle et étrangère. On les ramena ensuite en prison, où l’on redoubla la garde. On leur ôta même la consolation qu’ils avaient de s’écrire les uns aux autres pour s’encourager à la patience. Les chrétiens eux-mêmes furent plus étroitement surveillés, et l’on punit sévèrement ceux que l’on surprit en relation avec les missionnaires.

Pendant que ces choses se passaient dans la capitale, la persécution se répandait avec une fureur incroyable dans toutes les provinces. Les mandarins, zélés pour les ordres du roi, ou plutôt pour leur propre intérêt, ne gardaient plus de mesure. Ils envoyaient partout des satellites qui pillaient les maisons des chrétiens, renversaient leurs églises et abattaient les croix que l’on avait érigées dans les places publiques. Les plus fermes d’entre les néophytes étaient chargés de fers et conduits dans les prisons, où l’on cherchait, par toutes sortes de mauvais traitements, à leur faire renoncer à leur foi.

Un grand nombre de ces fervents disciples, ne pouvant plus supporter tant de maux, abandonnèrent leurs maisons et se retirèrent dans les montagnes ou dans des forêts presque impénétrables. Ils y souffrirent toutes les horreurs de la faim et du dénuement, aimant mieux vivre avec les bêtes sauvages que de rester exposés à la fureur des persécuteurs. Plusieurs y moururent de misère, mais la consolation de mourir pour Jésus-Christ adoucissait leurs derniers moments. »


« Enfin, le moment marqué pour le bannissement des missionnaires arriva. Le roi, voyant que leur présence dans la capitale ne faisait qu’augmenter la ferveur des chrétiens et l’admiration du peuple pour leur patience, donna ses ordres définitifs. Le 22 de juillet, on les fit sortir de leurs diverses prisons pour les réunir une dernière fois. Ce fut un moment d’une profonde émotion que celui où ces frères, séparés depuis plusieurs semaines et affaiblis par les privations, purent s’embrasser à nouveau avant l’exil.

On les conduisit vers le rivage au milieu d’un appareil militaire imposant, comme s’ils eussent été des prisonniers de guerre de la plus haute importance. Une foule de chrétiens, malgré les menaces des soldats et les coups qu’ils recevaient pour être écartés, s’étaient rassemblés sur le passage. Les pleurs et les gémissements éclataient de toutes parts. Les missionnaires, d’un air serein et calme, les exhortaient une dernière fois à rester fidèles à la loi de Dieu et à ne point se laisser ébranler par la perte de leurs pasteurs visibles, puisque le Pasteur invisible restait avec eux.

On fit monter les vingt-cinq missionnaires (car deux d’entre eux, trop affaiblis par la maladie, reçurent l’ordre de rester provisoirement à la capitale, sous une garde stricte) sur des barques royales pour les conduire au port de Tourane. Le trajet fut long et pénible sous la chaleur accablante de cette saison. Arrivés au port, ils furent remis entre les mains des commandants de deux vaisseaux portugais qui étaient sur le point de faire voile pour Macao. Le roi avait fait signifier à ces capitaines qu’ils devaient répondre sur leur tête de la sortie effective de tous les Européens.

Une fois à bord, les missionnaires purent enfin respirer un air plus libre, bien que leur cœur fût déchiré de laisser derrière eux tant de chrétientés désolées et des milliers de néophytes sans secours spirituels. La navigation fut cependant difficile et dure pour ceux qui étaient encore tourmentés par les fièvres contractées en prison. Après plusieurs jours de mer, ils arrivèrent enfin à Macao, où ils furent reçus avec une charité exemplaire par leurs frères et par les habitants de cette colonie.

Mais si les missionnaires sont en sécurité, l’état de la religion en Cochinchine est des plus déplorables. Les mandarins, pour complaire au roi, continuent de rechercher les chrétiens avec une rigueur extrême. On les force à signer des actes d’abjuration ; on les dépouille de leurs terres et de leurs biens sous prétexte de payer les frais de la justice. Plus de trois cents églises, qui faisaient l’ornement de ce royaume, ne sont plus que des monceaux de ruines. Les livres sacrés et les objets de piété ont été livrés aux flammes. Il ne reste plus aux fidèles que la prière secrète dans le silence de leurs maisons ou la fuite dans les lieux les plus sauvages.

J’aurois dû parler plus haut des incendies qui devinrent journaliers dans Hué, capitale de la Cochinchine. Peu avant que les missionnaires en partissent, des quartiers considérables de cette ville furent réduits en cendres, et le roi eut le chagrin de voir consumer par les flammes sa maison de plaisance, bâtie sur l’eau. Plaise au Seigneur que ce châtiment lui ouvre les yeux pour le bien de tant de chrétientés désolées.

Je suis, avec un profond respect, mon révérend Père, votre très humble et très obéissant serviteur, »

CHANSEAUME, de la Compagnie de Jésus.

Lettre du Père Chanseaume au Révérend Père Le Houx, datée du 5 décembre 1750 à Macao, telle qu’elle figure dans l’ouvrage disponible sur Google Play Livres (pages 559 à 566).

https://play.google.com/store/books/details?id=ApNMAAAAcAAJ

Analyse historique de la Compagnie de Jésus et de la mission de Cochinchine : Le témoignage du Père Chanseaume (1750) dans la tourmente du mythe jésuite

« L’histoire de la Compagnie de Jésus au XVIIIe siècle représente l’un des chapitres les plus complexes de la modernité religieuse et politique européenne. À la croisée de l’expansion coloniale, du développement des sciences et des tensions de pouvoir entre les monarchies nationales et le Saint-Siège, cet ordre religieux a suscité une fascination et une hostilité sans équivalent. Le 5 décembre 1750, depuis Macao, le Père Jean-Gaspard Chanseaume adresse au Père Le Houx une lettre relatant la persécution violente subie par les missionnaires en Cochinchine. Ce document, loin d’être un simple rapport administratif, constitue un témoignage crucial pour comprendre la vulnérabilité des réseaux jésuites face aux instabilités géopolitiques locales et aux intrigues de cour, tout en s’inscrivant dans la stratégie globale de communication de l’ordre à travers les Lettres édifiantes et curieuses.

L’analyse de ce texte nécessite une immersion dans les structures institutionnelles de la Compagnie, l’examen de sa formation intellectuelle rigoureuse et la déconstruction des mythes qui ont entouré ses membres, souvent perçus comme des confesseurs de rois ou des conseillers occultes manœuvrant dans l’ombre du « Pape noir ». Ce rapport se propose d’élucider les contextes historiques, politiques et sociaux dans lesquels intervient cette lettre, tout en explorant l’identité profonde d’une confrérie qui, par son universalisme et son obéissance spéciale au souverain pontife, a fini par devenir la cible privilégiée des puissances absolutistes de l’Europe des Lumières.

L’institution jésuite : Architecture d’une puissance spirituelle et intellectuelle

La Compagnie de Jésus, fondée en 1534 par Ignace de Loyola et officiellement approuvée par la bulle Regimini militantis Ecclesiae en 1540, a introduit une rupture majeure dans le paysage des ordres religieux catholiques. Conçue initialement comme une « compagnie légère » capable d’intervenir rapidement là où les besoins de l’Église sont les plus pressants, elle se distingue par une structure hiérarchisée et une mobilité extrême.

Les fondements et la vocation universelle

Contrairement aux ordres monastiques traditionnels, les jésuites ne sont pas liés à un monastère spécifique et ne chantent pas l’office en chœur, ce qui leur permet de se consacrer entièrement à l’apostolat extérieur : l’enseignement, la prédication et les missions lointaines. Leur identité repose sur quatre vœux fondamentaux. Aux trois vœux classiques de pauvreté, chasteté et obéissance, s’ajoute un quatrième vœu, propre à l’élite de l’ordre (les profès), qui stipule une obéissance spéciale au Pape concernant les missions. Ce lien direct avec le souverain pontife fait de la Compagnie l’instrument privilégié de la stratégie romaine à l’échelle mondiale, mais constitue également une source permanente de suspicion pour les États monarchiques qui y voient une influence étrangère insaisissable.

Éléments structurels de la Compagnie de JésusDescription et fonctionImpact sur la réputation
Quatrième vœuObéissance absolue au Pape pour les missions.Accusation d’ultramontanisme et de double loyauté.
Généralat à vieLe Supérieur Général, élu à vie, réside à Rome.Image d’une « monarchie occulte » rivalisant avec les rois.
Modus ProcedendiAdaptabilité et inculturation dans les pays de mission.Soupçon de laxisme moral ou de syncrétisme.
CentralisationRapports réguliers envoyés de chaque province à Rome.Efficacité perçue comme un réseau d’espionnage global.

Une formation d’exception : Le parcours des quinze ans

La force d’attraction et l’influence des jésuites découlent directement de leur formation, souvent décrite comme l’une des plus complètes et exigeantes de la chrétienté. Ce parcours, qui peut durer jusqu’à quinze ans, vise à forger des hommes capables de dialoguer avec les élites savantes de Pékin comme avec les populations rurales d’Europe ou d’Amérique.

Le processus de formation se décompose en plusieurs étapes canoniques rigoureuses :

  1. Le Noviciat (2 ans) : Une période de rupture avec le monde, centrée sur la prière et l’assimilation des Exercices Spirituels de saint Ignace.
  2. Les Études de Philosophie et de Sciences (3 ans) : Le « scolastique » jésuite reçoit une éducation intellectuelle de haut niveau, incluant les mathématiques, la physique et la métaphysique.
  3. La Régence (2 à 4 ans) : Une phase d’immersion pratique où le jeune jésuite enseigne dans un collège. C’est ici que se teste sa capacité pédagogique et sa résistance aux réalités sociales.
  4. La Théologie (4 ans) : Des études sacrées approfondies menant à l’ordination sacerdotale.
  5. Le Troisième An (ou Troisième An de Probation) : Une ultime année de formation spirituelle, souvent qualifiée d’« école du cœur », effectuée après l’ordination pour recentrer le religieux sur sa vocation initiale avant ses vœux définitifs.

Cette formation est encadrée par le Ratio Studiorum, promulgué en 1599, qui définit un programme d’études universel alliant l’humanisme classique à la doctrine catholique. En 1740, la Compagnie dirigeait plus de 650 collèges en Europe, formant les futurs cadres administratifs et politiques des nations. Cette mainmise sur l’éducation des élites est un pilier de leur puissance, mais aussi le terreau d’une jalousie institutionnelle croissante de la part des universités et des parlements.

Le mythe jésuite : Confesseurs, conseillers et l’ombre du Pape noir

La présence constante des jésuites dans les sphères du pouvoir a alimenté une « légende noire » d’une rare intensité. Leur rôle de confesseurs de rois a été le pivot de cette influence perçue comme occulte et menaçante pour la souveraineté des États.

Les confesseurs des rois et l’influence politique

Depuis Henri IV en France jusqu’aux Bourbons d’Espagne, les jésuites ont exercé un quasi-monopole sur la charge de confesseur royal. En tant que directeurs de conscience, ils avaient un accès quotidien à l’intimité des souverains, leur permettant d’orienter les décisions concernant la nomination des évêques, la lutte contre les hérésies (notamment le jansénisme et le protestantisme) et parfois même les alliances diplomatiques. Le Père de La Chaise, confesseur de Louis XIV, est l’exemple type de ce jésuite de cour, dont le pouvoir semblait dépasser celui des ministres officiels aux yeux de l’opinion.

Cette position stratégique a conduit à l’accusation de « probablisme » ou de morale relâchée, les jésuites étant soupçonnés de trouver des justifications théologiques aux écarts de conduite des princes pour conserver leur faveur. Blaise Pascal, dans ses Provinciales, a vigoureusement dénoncé cette casuistique, cristallisant une hostilité qui ne fera que croître au XVIIIe siècle.

La genèse du « Pape noir » et l’anti-jésuitisme

Le terme de « Pape noir » est sans doute l’avatar le plus célèbre du mythe jésuite. Désignant le Supérieur Général de l’ordre en raison de son habit noir (par opposition au blanc du Pape), ce titre symbolise l’idée d’un pouvoir parallèle, secret et potentiellement supérieur à celui du Saint-Siège lui-même. Franck Damour, dans son étude sur la genèse de ce mythe, souligne que l’anti-jésuitisme n’est pas seulement un conflit religieux, mais une réaction identitaire des États modernes contre une organisation perçue comme une « armée secrète » dévouée à un projet théocratique global.

Dimensions du mythe jésuiteThèses conspirationnistesRéalité historique
Les Monita SecretaInstructions secrètes pour dominer le monde par la richesse.Faux document rédigé par un jésuite déchu au XVIIe siècle.
Le régicideThéorie autorisant le meurtre d’un roi tyran.Thèse débattue par certains théologiens mais jamais prônée comme méthode.
La richesse occulteDétention de trésors cachés dans les missions.L’ordre vivait surtout de fondations et de collèges souvent endettés.
Le Pape noirChef d’un gouvernement mondial occulte.Un supérieur général aux pouvoirs étendus mais soumis au Pape.

L’anti-jésuitisme se nourrit également de la méfiance des philosophes des Lumières. Bien que formés par eux (comme Voltaire), ils voient dans la Compagnie le dernier rempart de l’obscurantisme religieux, tout en admirant paradoxalement leur rigueur intellectuelle et leur connaissance du monde.

La Cochinchine en 1750 : Théâtre d’une rupture diplomatique et religieuse

Le contexte dans lequel le Père Chanseaume écrit sa lettre en 1750 est celui d’une crise majeure pour la mission de Cochinchine (actuel Sud-Vietnam). Après une période de stabilité relative, la situation des chrétiens bascule brutalement dans la persécution.

Les racines du conflit : Commerce et diplomatie

L’intervention des missionnaires en Cochinchine s’est toujours faite sur une ligne de crête entre le zèle apostolique et l’utilité technique. Les jésuites s’étaient rendus indispensables à la cour de Huê par leurs compétences en médecine, en astronomie et en fonderie de canons, comme en témoigne l’activité de João da Cruz à la fin du XVIIe siècle.

Cependant, en 1750, plusieurs événements extérieurs viennent briser cet équilibre :

  • L’expédition de Pierre Poivre : Ce marchand français, venu ouvrir un comptoir commercial, commet des maladresses diplomatiques qui irritent le souverain Vo-Vuong.
  • L’incident du Machault : En février 1750, le navire français Machault enlève un interprète cochinchinois (nommé Michel) pour le ramener comme esclave aux îles, une action perçue comme un outrage à la souveraineté du pays.
  • L’influence de la Chine : La persécution lancée par l’empereur Qianlong en Chine voisine sert de modèle et de caution idéologique au roi de Cochinchine, désireux de protéger les structures sociales confucéennes contre l’influence des « prêtres étrangers ».

Le rôle de Kai-An-Tin et la proscription du 6 mai 1750

La figure centrale de la persécution est un favori du roi, Kai-An-Tin, décrit par le Père Chanseaume comme un ennemi acharné des chrétiens. Ancien serviteur des bonzes, il utilise les tensions créées par les marchands européens pour convaincre Vo-Vuong que les missionnaires sont les avant-gardes d’une invasion coloniale.

Le 6 mai 1750, un décret royal ordonne l’interdiction de la religion chrétienne et l’arrestation immédiate de tous les prêtres européens. À l’exception notable du Père Jean Koffler, gardé à la cour en raison de ses compétences de médecin personnel du roi, vingt-sept missionnaires (jésuites et membres des Missions Étrangères de Paris) sont expulsés vers Macao.

La lettre du Père Chanseaume : Un rapport entre terrain et stratégie

La lettre datée du 5 décembre 1750, envoyée de Macao par le Père Jean-Gaspard Chanseaume au Père Le Houx, est un document de synthèse sur ce désastre. Elle s’inscrit dans la longue tradition des rapports jésuites destinés à être compilés dans les Lettres édifiantes et curieuses.

L’auteur et le destinataire : Des acteurs du réseau global

Jean-Gaspard Chanseaume (1711-1755) est un jésuite auvergnat dont la carrière illustre la fragilité de la vie missionnaire. Arrivé à Macao en 1746, il est bloqué par les persécutions avant de pouvoir pénétrer en Chine continentale (province du Jiangxi) en 1751. Sa présence à Macao en 1750 en fait le récepteur naturel des récits des confrères expulsés de Cochinchine.

Le Père Le Houx, à qui la lettre est adressée, occupe vraisemblablement une fonction de procureur ou de responsable au sein de la province jésuite de Paris. Dans le système jésuite, les informations remontent des missions vers les « procureurs » basés dans les ports stratégiques (comme Macao) puis vers les centres de décision en Europe.

Analyse du contenu : La rhétorique de la persécution

Que dit cette lettre? Chanseaume y décrit minutieusement le déroulement de la persécution, les souffrances des néophytes et la fermeté des évêques (Mgr de Noélène et Mgr d’Eucarpie) face aux mandarins. La narration suit un schéma classique dans les sources jésuites :

  • Le temps de la prospérité : Le rappel de la paix qui régnait avant 1750, avec trois cents églises florissantes, pour souligner l’injustice du sort présent.
  • L’identification du « Mal » : La focalisation sur Kai-An-Tin permet de décharger le souverain d’une partie de la responsabilité, laissant la porte ouverte à une future réconciliation.
  • L’héroïsme des fidèles : Les récits de chrétiens refusant de fouler la croix, malgré les tortures ou les pressions des lettrés de village.
  • L’utilité des Jésuites : La mention du Père Koffler maintenu à la cour rappelle que l’ordre reste, même au cœur de l’orage, un interlocuteur indispensable par sa science.

Comment lire cette lettre aujourd’hui?

Pour l’historien, cette lettre est un document de propagande religieuse autant qu’un rapport de faits. Elle est destinée à être lue par les bienfaiteurs de la Compagnie en Europe et par le public cultivé qui s’abonne aux Lettres édifiantes. Il faut donc y voir une volonté de justifier l’échec de la mission (attribué à des facteurs extérieurs comme les marchands français) tout en réaffirmant la valeur spirituelle de l’œuvre accomplie.

La lettre reflète également les tensions sociales internes à la Cochinchine. On y voit des mandarins pragmatiques, prêts à des accommodements financiers avec les chrétiens pour ne pas appliquer les édits de persécution trop rigoureusement, et des lettrés confucéens beaucoup plus radicaux dans leur hostilité idéologique.

Prosélytisme et stratégie du Vatican : Le rôle historique des Jésuites

La mission de Cochinchine et la lettre de Chanseaume s’insèrent dans une stratégie globale de la foi chrétienne orchestrée depuis Rome. Les jésuites y jouent le rôle de « troupe de choc », utilisant des méthodes de prosélytisme fondées sur l’inculturation et l’excellence scientifique.

L’inculturation comme méthode d’action

La stratégie jésuite consistait à s’adresser d’abord aux élites pour faire descendre la foi vers le peuple. En Cochinchine comme en Chine, cela passait par une adaptation vestimentaire, linguistique et culturelle. Les jésuites n’hésitaient pas à utiliser des instruments d’astronomie ou des connaissances médicales pour démontrer la supériorité de la civilisation chrétienne. Cette approche, dite « des rites », fut l’objet d’une querelle violente avec les autres ordres religieux et le Vatican lui-même, certains y voyant un compromis inacceptable avec le paganisme.

Stratégies de prosélytisme jésuiteMoyens mis en œuvreObjectifs
Apostolat scientifiqueMathématiques, astronomie, cartographie.Accès aux faveurs impériales/royales.
ÉducationCréation de séminaires et de collèges pour les élites.Former une couche dirigeante chrétienne.
Action socialeSoins médicaux, aide aux indigents et prostituées.Gagner la confiance des populations locales.
Édition et communicationPublication des Lettres édifiantes et curieuses.Mobiliser le soutien financier et politique en Europe.

Le lien avec le Vatican : Une relation de dépendance mutuelle

Les jésuites étaient les yeux et les oreilles du Pape dans le monde. Leurs rapports alimentaient les dossiers de la congrégation de la Propaganda Fide (fondée en 1622 pour coordonner l’évangélisation). Cependant, cette proximité créait des conflits avec les évêques locaux et les vicaires apostoliques souvent issus d’autres congrégations comme les Missions Étrangères de Paris. En Cochinchine, la cohabitation entre jésuites et MEP fut marquée par des rivalités de juridiction, chacun revendiquant la primauté sur l’organisation de l’Église locale.

Vers la fin d’un monde : La suppression de 1773

La persécution de 1750 en Cochinchine préfigure le sort global qui attend la Compagnie. Quelques années plus tard, en 1759, le Portugal expulse les jésuites de tous ses territoires, suivi par la France en 1764 et l’Espagne en 1767.

La chute des Jésuites au XVIIIe siècle

Les raisons de cet anéantissement sont multiples :

  • Le régalisme : La volonté des souverains de soumettre l’Église à l’État, rendant l’indépendance jésuite insupportable.
  • L’opposition parlementaire : En France, le Parlement de Paris, bastion du gallicanisme et du jansénisme, voit dans la Compagnie un ennemi des lois fondamentales du royaume.
  • La fragilisation diplomatique du Pape : Clément XIV finit par supprimer universellement l’ordre en 1773 par le bref Dominus ac Redemptor, cédant à la pression des monarchies bourboniennes pour éviter un schisme.

La lettre de Chanseaume, écrite dans un moment de crise locale, prend une dimension prophétique. Elle témoigne de la fin de « l’âge d’or » des missions jésuites en Asie, où le savoir et la foi semblaient pouvoir conquérir les cœurs sans l’appui du canon. Elle illustre également le paradoxe jésuite : une organisation d’une efficacité redoutable, capable de former des savants polyglottes, mais dont la puissance même a fini par susciter une coalition d’ennemis trop vaste pour être contenue.

Synthèse et conclusions sur le témoignage de 1750

Le rapport du Père Chanseaume sur la persécution en Cochinchine n’est pas seulement le récit d’un échec missionnaire ; il est le miroir des tensions d’une époque qui voit naître l’État moderne et la sécularisation de la politique.

  1. Sur le plan contextuel : La lettre intervient au moment précis où les intérêts marchands européens (Pierre Poivre) entrent en collision frontale avec les souverainetés asiatiques, entraînant les missionnaires dans une chute qu’ils n’avaient pas tous provoquée.
  2. Sur le plan institutionnel : Elle démontre la solidité de la formation jésuite. Chanseaume, à peine arrivé en Asie, est déjà capable d’analyser les rouages de la cour de Huê et de structurer un rapport destiné à la plus haute hiérarchie parisienne.
  3. Sur le plan du mythe : Le maintien du Père Koffler comme médecin royal confirme l’image du jésuite « conseiller occulte » et expert indispensable, une situation qui, si elle permet de sauver des vies, renforce également la suspicion de double jeu aux yeux des ennemis de l’ordre.
  4. Sur le plan historique : La lecture de cette lettre aujourd’hui impose de se détacher des fantasmes du « complot jésuite » pour y voir la réalité d’hommes de leur temps, cherchant à naviguer entre les exigences de leur foi, les réalités de la science et les caprices des puissants.

La Compagnie de Jésus, par son universalisme et sa rigueur, a marqué durablement l’histoire des échanges entre l’Europe et le reste du monde. La lettre de Chanseaume en 1750 reste un témoignage vibrant de cette présence, saisissant le basculement d’un monde où la mission religieuse devient indissociable des premiers craquements de l’équilibre européen du XVIIIe siècle. »

« Il y a bien de l’intolérable, même et surtout pour le tolérant ! Moralement : c’est la souffrance d’autrui, c’est l’injustice, c’est l’oppression, quand on pourrait les empêcher ou les combattre par un mal moindre. Politiquement : c’est tout ce qui menace effectivement la liberté, la paix ou la survie d’une société (ce qui suppose une évaluation, toujours incertaine, des risques), donc aussi tout ce qui menace la tolérance, dès lors que cette menace n’est pas simplement l’expression d’une position idéologique (laquelle pourrait être tolérée), mais bien d’un danger réel (lequel doit être combattu, et par la force s’il le faut). Cela laisse place à la casuistique, dans le meilleur des cas, et à la mauvaise foi, dans le pire — cela laisse place à la démocratie, à ses incertitudes et à ses risques, qui valent mieux pourtant que le confort et les certitudes d’un totalitarisme. «

Le paradoxe de la tolérance » ou les limites de la démocratie selon Karl Popper, Par Pauline Petit, Pierre Ropert, France Culture

https://shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2016-4-page-56?lang=fr

« « A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »

«Si un collègue change d’attitude, s’il semble tout d’un coup avoir plus d’argent ou travailler en dehors de ses heures, c’est un signal d’alerte. Nous ne poussons pas à la délation, mais il faut bien observer», dit Sara Van Cotthem. Tant les douanes que le syndicat de dockers font des campagnes de prévention contre le narcotrafic, la dangerosité de ces gangs et la corruption. «Dans ce milieu-là, «une fois seulement», ça n’existe pas.»

Les douaniers font très attention à ne pas être identifiables pour éviter d’être approchés par la mafia. «Si nous sortons dans un bar après le travail, ce ne sera jamais en uniforme. Nous devons également faire attention à ce que nous postons sur les réseaux sociaux.» »

Quand la cocaïne se déverse sur les ports d’Anvers et de Rotterdam – Le Temps

Uber-Balle



Majin Boo

Xi

« Ce que les purges chinoises révèlent sur l’opacité systémique

Les convulsions internes du système chinois depuis 2023 illustrent, avec une force dramatique, le gouffre entre ce que les observateurs extérieurs savent et ce que les initiés comprennent. La chronologie est vertigineuse. En juin 2023, le ministre des Affaires étrangères Qin Gang — considéré comme un choix personnel de Xi Jinping, devenu à 57 ans le plus jeune ministre des Affaires étrangères depuis des décennies — disparaît après avoir été vu pour la dernière fois le 25 juin. Il est formellement destitué le 25 juillet, puis retiré du Comité central en juillet 2024. Le ministre de la Défense Li Shangfu, sanctionné par les États-Unis en 2018 pour l’achat d’armements russes, disparaît fin août 2023 ; il est destitué en octobre, puis expulsé du Parti le 27 juin 2024 pour « violations graves de la discipline du Parti ». Le même jour, l’ancien ministre de la Défense Wei Fenghe — premier commandant de la Force des fusées de l’APL — est également expulsé. C’est la première fois dans l’histoire de l’armée chinoise, fondée en 1927, que le Parti annonce des enquêtes pour corruption contre deux ministres de la Défense le même jour.

Les commandants de la Force des fusées — le général Li Yuchao et le commissaire politique Xu Zhongbo — sont remplacés en juillet-août 2023 par des officiers issus de la marine et de l’aviation, une rupture sans précédent. Bloomberg, citant des renseignements américains, rapporte que la corruption incluait des missiles nucléaires remplis d’eau au lieu de carburant et des couvercles de silos défectueux. En décembre 2023, neuf hauts responsables militaires sont retirés de l’Assemblée nationale populaire, dont des commandants de la Force des fusées, de la Force aérienne, et du Théâtre sud.

La vague suivante frappe les plus proches alliés de Xi. En novembre 2024, l’amiral Miao Hua, directeur du département du travail politique de la CMC, est placé sous enquête. Au Quatrième Plénum d’octobre 2025, neuf généraux à quatre étoiles sont expulsés d’un coup, dont le vice-président de la CMC He Weidong, le commandant du théâtre oriental Lin Xiangyang (responsable des opérations Taiwan), et — fait stupéfiant — Wang Houbin, le commandant de la Force des fusées nommé en remplacement à peine un an plus tôt. La CMC est réduite de sept membres à deux : Xi Jinping et Zhang Shengmin. Puis, le 24 janvier 2026, la bombe : le général Zhang Youxia, premier vice-président de la CMC — ami d’enfance de Xi, fils d’un général révolutionnaire qui avait combattu aux côtés du père de Xi — est placé sous enquête. Le Wall Street Journal rapporte qu’il est soupçonné d’avoir constitué des cliques politiques, d’avoir promu Li Shangfu comme ministre de la Défense en échange de pots-de-vin massifs, et d’avoir transmis aux États-Unis des données techniques sur l’arsenal nucléaire chinois.

Les analystes les plus réputés reconnaissent leur incapacité à décoder ces événements. Shanshan Mei (RAND) : « C’est très opaque. Ma réponse honnête est que je ne sais pas, parce que souvent le Parti communiste chinois opère avec une opacité énorme. » Charles Parton (RUSI) : « Nous sommes dans le domaine de la conjecture quand il s’agit du personnel dirigeant. » James Palmer (Foreign Policy) : « Ces processus sont extrêmement opaques, les fuites sont rares, et tout analyste, y compris moi-même, ne peut offrir qu’une conjecture informée. » The Diplomat (janvier 2026) : « La nature hautement secrète de l’APL complique les efforts pour identifier les raisons précises de la chute de Zhang et Liu. Il est raisonnable de dire que personne d’autre ne connaît l’histoire complète, à l’exception d’un petit nombre de privilégiés qui ont organisé leur arrestation. »

C’est précisément dans ce contexte que le positionnement d’un acteur comme Xiang Lanxin acquiert sa signification la plus profonde. Avoir navigué pendant des décennies dans un système qui traverse des convulsions internes de cette ampleur — avoir organisé en septembre 2023, au moment même où des ministres de la Défense disparaissaient, des dialogues de Track II à Pékin avec d’anciens généraux de l’APL et des figures du Politburo — signifie posséder une compréhension du fonctionnement réel de ce système qui est qualitativement inaccessible depuis l’extérieur. Le CICIR (China Institutes of Contemporary International Relations), principal think tank de politique étrangère de la Chine, est selon un rapport de la CIA de 2009 « la façade publique du 11e Bureau du ministère de la Sécurité d’État » — « l’un des rares exemples au monde d’un think tank se présentant comme 100 % académique mais étant devenu 100 % intégré au service de renseignement », selon Roger Faligot. Comprendre les dynamiques réelles derrière les purges, les équilibres factionnels entre le « Gang du Shaanxi » et la « Clique du Fujian » que Xi a tour à tour promus puis éliminés, les motivations réelles — corruption, déloyauté politique, préoccupations sur la préparation vis-à-vis de Taïwan, possible espionnage — exige un accès et une intériorisation qui ne sont pas disponibles dans les sources ouvertes.

L’humilité épistémique comme condition préalable au jugement

Ian James Kidd définit l’humilité épistémique comme la reconnaissance de « la fragilité de la confiance épistémique » — qui dépend de conditions cognitives (savoir spécialisé), de conditions pratiques (capacité à accomplir certaines actions) et de conditions matérielles (accès à des objets particuliers). Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. »

Pour évaluer un profil opérant à l’intersection des systèmes stratégiques chinois, américain et russe, les prérequis minimaux incluent au moins : une connaissance fine des institutions de politique étrangère et de défense chinoises et de leurs liens avec le renseignement ; une compréhension des dynamiques factionnelles au sein du PCC et de l’APL ; une familiarité avec le fonctionnement du Valdaï et de l’écosystème stratégique russe ; une connaissance des circuits de Track II et de leur rôle dans la politique étrangère américaine ; une compréhension des mécanismes de production du savoir dans les think tanks des trois systèmes ; et une expérience directe de l’interaction avec des acteurs de haut niveau dans au moins deux de ces trois systèmes. Ces prérequis sont, en pratique, réunis par un nombre extraordinairement restreint de personnes.

Tom Nichols, dans The Death of Expertise (Oxford, 2017), formule le danger avec précision : « Une société moderne ne peut pas fonctionner sans une division sociale du travail et une confiance dans les experts, les professionnels et les intellectuels… Personne n’est expert en tout. Quelles que soient nos aspirations, nous sommes limités par la réalité du temps et les limites indéniables de nos talents. » Collins et Evans formulent cela comme le « problème de l’extension » : jusqu’où la participation publique dans les décisions techniques doit-elle s’étendre ? Leur réponse distingue les phases « politiques » des débats (où tous les citoyens ont des droits) des phases « techniques » (où seuls ceux qui possèdent l’expertise pertinente devraient intervenir). Jaana Parviainen, dans Social Epistemology (2020-2021), applique cette logique à la prise de décision politique en arguant que « le non-savoir doit être reconnu explicitement comme une condition permanente et centrale de la décision ».

L’analogie avec la physique nucléaire n’est pas rhétorique. Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »

« Comment les organisations testent la loyauté sans que le test ne soit visible

« Le test de loyauté implicite compte parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée sait rarement qu’elle l’est. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation décontractée ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.

L’apprentissage de six mois des Carbonari en fut la première version formalisée : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant un semestre, reproduisant les règles de l’ancienne guilde des charbonniers, période durant laquelle leur fiabilité, leur discrétion et leur engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de filtrage prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées imitant la Passion du Christ — que les apprentis accédaient au grade de maître, où les secrets opérationnels et l’obligation d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » leur étaient communiqués.

Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de filtrage calibrée. D’abord, ils passaient du matériel en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses fournies et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts par « bombes à seaux » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.

Le compartimentage de l’information fonctionne lui-même comme un mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes pièces d’information et qu’une pièce fuite, la source de la fuite peut être identifiée en retraçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance Combat était divisé en une série de cellules qui s’ignoraient mutuellement — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation isolée et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.

L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un volume considérable d’informations a été recueilli par le passé par les forces ennemies et leurs informateurs auprès de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les propos inconsidérés induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL auquel toute organisation est confrontée. » Les commandants observaient les habitudes de consommation, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas par des tests formels, mais par un suivi passif continu. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Des interrogatoires sont fréquemment simulés lors de l’entraînement pour sensibiliser les volontaires à ce qui les attend. » Ceux qui craquaient sous la pression de l’exercice étaient identifiés avant de pouvoir compromettre l’organisation.

L’échec de test de loyauté documenté le plus dévastateur fut celui de Roman Malinovsky, du Parti bolchevique. Agent de l’Okhrana (police secrète tsariste) ayant gravi les échelons jusqu’au Comité central et dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovsky fit une telle impression sur Lénine qu’il fut élu au Comité central. Lorsque Boukharine remarqua que « plusieurs fois, lorsqu’il organisait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, des agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovsky avait eu connaissance de chaque rendez-vous — il écrivit à Lénine. Lénine écarta les avertissements. Quand Vladimir Bourtsev suggéra que Malinovsky pourrait être un espion, Lénine ordonna à Malinovsky lui-même de mener l’enquête. Lors d’une conférence en 1913 réunissant 22 bolcheviques près de Zakopane, cinq s’avérèrent être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, a contribué à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement mené à la Grande Terreur. »

« C’est grâce à l’élasticité de notre organisation militaire qu’on peut, chaque année, la réduire à sa plus simple expression ou la livrer à son plus redoutable développement, tout cela sans trouble, sans difficulte, sans changement dans la loi ni dans la manière de procéder. Les populations, qui y sont depuis longtemps façonnées, n’éprouvent aucune surprise, et leurs habitudes sont préparées d’avance à ses exigences. En vertu de ce système, nous avons une armée que l’on peut veritablement appeler nationale, et qui repond dignement à tous les sentiments de la France. Par l’effet et le jeu régulier de la loi, notre armée se recrute et se retrempe chaque année dans la jeunesse encore intègre des villes, et surtout des campagnes, dans la population calme, patiente, courageuse, disciplinable, de notre pays. Dans ce milieu, sain et robuste, les natures ardentes, les gens plus ou moins déclassés, les enrôlés volontaires, ceux qui se jettent dans la carrière des armes pour ses chances, ses aventures et les perspectives qu’elle ouvre à l’ambition, peuvent trouver sans inconvenient leur place et leur emploi. Rien n’est plus favorable qu’un pareil état de choses à l’esprit militaire; il entretient dans les familles et chez les jeunes gens, cette idée que tout Français naft soldat de son pays: chacun s’habitue d’avance à la perspective du service militaire qui attend indistinctement tous les hommes de vingt ans, et chacun se fait un point d’honneur de ses devoirs et de ses dangers. Le principe de la loi du recrutement n’est plus discuté cette égalité de tous devant la loi, scrupuleusement observée, rigoureusement pratiquée, ce devoir pareil pour tous de se devouer à la defense du pays, l’absence de toute distinction, de tout privilége, de toute faveur, fait que chacun comprend et subit à son tour la nécessité du service militaire. L’impôt le plus lourd, le sacrifice le plus grand, celui de la famille, de la liberté et de la vie, se fait ainsi accepter sans murmure. Aussi n’est-ce pas seulement un principe écrit dans la loi, mais un fait pratique et une chose passée dans les mœurs, que l’obéissance à l’appel du recrutement. A vingt ans, tout le monde est prêt à porter les armes, et c’est vraiment quelque chose de merveilleux que cette facilité avec laquelle la France se lève tout entière pour la defense de l’indépendance ou de l’honneur national. Elle est véritablement ainsi un peuple de soldats, et jamais des aptitudes plus précieuses n’ont rencontré une organisation plus favorable. Tel est le principe, telles sont les institutions dont le salut de la France peut à chaque instant dependre. 4. Proclamons-le de suite: à l’égard de tous ces points capitaux de notre système militaire, la loi de 1852 reste entière et absolument intacte, pas une de ses dispositions n’est modifiée si légèrement que ce soit par le projet de loi actuel. Čes éléments primitifs de la formation de l’armée sont mis précieusement à l’écart et placés hors de toute atteinte si nous l’examinons elle-même dans son ensemble, nous pouvons la diviser en deux parties: d’un côté les chefs, c’est-à-dire le cadre des officiers; de l’autre le corps de l’armée, c’est-à-dire les sous-officiers et soldats. L’organisation des cadres de l’armée est encore une chose irréprochable; les règles d’après lesquelles se recrute le corps des officiers, la part faite aux sous-officiers, l’admission des jeunes gens dans les écoles militaires, l’éducation qu’ils y reçoivent et qui demande une direction si délicate pour en faire des hommes distingués et dévoués à leur pays, et non pas des esprits systématiques et précoces seulement pour l’ambition; les lois et les principes qui régissent l’avancement dans les grades, tout cela est déterminé selon la plus exacte justice, la plus prévoyante sollicitude, la plus parfaite habileté. Par des combinaisons heureuses, on a su concilier les droits de l’ancienneté et les droits du mérite, permettre un avancement rapide sans décourager les anciens services, et tout faire concourir au bien public. 5. Mais si nous arrivons au corps de l’armée constitué par les sous-officiers et soldats, nous ne pouvons plus avoir la même admiration. On ne s’est occupé de cette partie si importante et si méritante de l’armée qu’au point de vue étroit des nécessités du service et de son devoir envers l’Etat; mais à part la discipline imposée, on a oublié le parti à tirer des sous-officiers et soldats, et la justice qui leur était due. On enrôle les jeunes gens à vingt ans, on les enlève à leur état et à leur famille; on les conserve sept ans dans les rangs de l’armée, et au bout de ce temps on les renvoie chez eux et on en prend d’autres ils ont servi l’Etat, et il n’en est pas autre chose. Sans doute, tont le monde doit et tout le monde paye le service militaire par le recrutement et le tirage au sort; ceux qui servent de leur personne ne font qu’acquitter leur dette, et il ne leur est rien dû pour ce fait; mais cependant il faut convenir qu’il y a un service rendu, que la difference est grande entre ceux qui tombent au sort et ceux qui y échappent; que pour exonérer completement les uns, le service, militaire retombe de tout son poids sur les autres, et que si la loi faisait quelque chose pour adoucir cette rigueur nécessaire, mais aveugle, on ne pourrait sans doute pas la trouver injuste. Or, de même qu’il a été possible de résoudre la question d’un avancement équitable pour tous, et tenant compte à la fois de la durée du service et de la supóriorité du mérite, de même il est possible d’améliorer le sort des sous-officiers et soldats, et de trouver dans cet acte de justice un nouvel et puissant élément de force pour nos institutions militaires, si fortes qu’elles soient déjà. 6. C’est ce problème que le projet de loi s’est propose de résoudre, et il nous paraît l’avoir fait de la manière la plus heureuse et la plus complète. La solution consiste simplement à faire du service militaire, facultativement et librement pour les sousofficiers et soldats, un état et un avenir. C’est ce qui n’existait pas; la carrière militaire n’était que pour les officiers, elle n’existait pas pour ceux qui ne pouvaient s’elever au-dessus des derniers rangs de l’armée, telle est la première lacune que le projet de loi réussit à combler. La loi obtient le résultat qu’elle s’est proposé en offrant aux militaires qui ont fini leurs sept années de service obligatoire, et qui sont disposés à rester dans les rangs de l’armée, des avantages tels que leur existence soit exempte de privations et que leur avenir soit assuré. Laissons complétement à l’écart le système et la combinaison financière du projet de loi; ne prenons que l’idée générale, mais constatons de suite que l’amélioration qu’il offre ne porte en rien sur les sept premières années de service, que rien n’est changé à cet égard. Ce n’est qu’à l’expiration des sept ans de service gratuit et obligatoire, régis par la loi de 1832, que notre projet de loi prend le sous-officier et le soldat pour lui offrir de se rengager, de continuer le service militaire et de s’en faire une existence et une carrière. 7. Mais si le projet de loi n’influe pas directement sur le sort de ceux qui font leurs sept ans de service légal, en leur ouvrant au delà de ce terme la perspective d’une carrière et d’un avenir, il leur fait un avantage nouveau qui change le caractère du service militaire, et le dépouille heureusement de cette empreinte de sacrifice sterile qui ne lui appartient que trop. Il y a en France, dans toutes les fonctions publiques, une existence assurée, un traitement et une pension; dans l’armée, les grades sont généralement occupés par la classe aisée de la société pourquoi ceux qui ne peuvent se placer que dans les derniers rangs, pourquoi l’élément militaire, qui existe dans la classe pauvre comme partout en France, n’aurait-il pas satisfaction? Cette satisfaction, le projet de loi la lui donne, et, désormais, celui qui n’aura pas eu la chance de garder ses foyers et de se faire chez lui un état et une famille, ne sera plus abandonné et renvoyé sans ressources á son atelier ou à sa charrue. Une compensation lui sera offerte, et il pourra du moins conserver l’asile de son régiment. Réparer ainsi, autant que possible, ce que le service militaire a forcément d’onéreux, faire aux derniers rangs de l’armée une situation qui ne soit pas complétement sacrifiée, tel est, à un premier point de vue, le but moral du projet de loi. Nous allons voir maintenant son but d’utilité publique. 8. Ce but n’est autre que de conserver le plus longtemps possible, dans les rangs de l’armée, les hommes qui ont déjà servi, d’obtenir sur une grande échelle le rengagement des anciens militaires, et de substituer cel élément précieux à l’élément inférieur des remplaçants. Le rengagement et le maintien des anciens militaires dans les rangs de l’armée est le but le plus important que l’on puisse se proposer, au point de vue de l’amélioration de notre organisation militaire. Il a attiré à plusieurs reprises l’attention de nos hommes d’Etat les plus eminents; les adversaires euxmêmes du projet de loi n’ont pu lui refuser leur approbation. Examinons rapidement ses avantages: a durée du service est limitée et fixée par la loi à sept années Généralement et à peu d’exceptions près, les soldats quí ont fait leurs sept ans de service quittent les drapeaux ¡ l’armée se renouvelle ainsi presque complétement septièmes; elle perd chaque année les soldats les mieux Instruits, les mieux disciplinés, les plus aguerris, pour les changer contre des conscrits dont toute l’education est à faire. On comprend du premier coup d’œil les vices de ce système le métier de soldat demande, comme tous les autres, un apprentissage; on rencontre dans les hommes plus ou moins d’aptitude; il faut un certain temps pour les former à la discipline, à la régularité, aux exercices militaires, pour les habituer à la fatigue. Les hommes compétents s’accordent à déclarer que, pour les armes spéciales, la cavalerie et les tireurs d’élite qui rendent tant de services, six ou sept ans ne sont pas trop pour faire un bon soldat et surtout un bon sous-officier. En vertu du renouvellement par septième, à peine arrivés à l’état complet d’instruction, les hommes disparaissent de l’armée, l’armée se déforme à mesure qu’elle se forme; en temps de paix, il faut des efforts incessants pour la maintenir au degré le plus avancé possible; en temps de guerre, pendant le cours d’une campagne, il ne suffit pas de combler les vides faits par l’ennemi, il faut combler ceux des libérations; l’armée est décimée par la loi du recrutement, et l’on voit dans ses rangs ceux qui ont fini leur temps et ceux qui en voient approcher l’expiration former un nombre d’hommes considérable qui peuvent envisager avec impatience le terme de leurs travaux, et qui, malgré leur courage, doivent avoir plus de résignation que d’ardeur dans l’accomplissement de leurs devoirs. Avec un pareil système, vous avez une armée qui ne peut jamais aller au delà d’un certain degré de force; il y a une limite de valeur et de perfection qu’elle atteint, à laquelle elle s’arrête, et qu’elle ne peut dépasser; une armée ainsi composée, qui est en travail continuel de formation et de dissolution, qui perd continuellement ses meilleurs soldats, ceux qui ont l’expérience de la guerre, le corps endurci, l’âme faite au danger, qui peuvent servir de cadre aux jeunes soldats, leur transmettre les traditions; une armée de cette nature se trouve nécessairement arrêtée dans le développement de sa force de guerre; elle ne devient pas ce qu’elle pourrait devenir avec une organisation meilleure. Il faut vraiment bien du courage à nos jeunes soldats pour braver la mort comme ils le font. Il leur faut une noble trempe pour jouer aussi gaiement leur vie, sans espoir de grades à quelques exceptions près, sans idees d’avenir et presque de récompense, lorsque, au bout de leur généreux sacrifice, et rentrés dans leur modeste foyer, ils perdent, en quittant le régiment et l’uniforme, jusqu’à cette solidarité d’honneur qu’ils ont payée de leur sang pour la léguer aux nouveaux venus. Que si à la gloire de leur noble et généreuse nature, nos soldats sont braves malgré cela, il faut admirer leur héroïsme, mais il faut moins admirer la loi, qui en exige tant de leur part. Comparez maintenant une armée formée avec des bommes qui sont soldats provisoires et en passant, qui n’ont pas avec leurs officiers la solidarité et l’homogénéité des gens appelés pour longtemps au même état et aux mêmes chances; qui, en exposant leur vie, font un acte de dévouement et d’abnégation d’autant plus héroïque qu’il est stérile pour eux; comparez une semblable armée à une armée composée d’hommes voués à la carrière des armes, l’ayant embrassée volontairement, en ayant le goût et la vocation, sans esprit de retour dans le foyer et le repos de la famille, vivant de la vie militaire, y trouvant une existence et un avenir qui leur convient, et acquérant ainsi par le perfectionnement de chaque soldat et par le perfectionnement d’un ensemble dont toutes les parties sont choisies, cette valeur physique et morale qui constituerait le plus haut degré possible de la force militaire. Il doit résulter de cette comparaison que la supériorité de ce qu’on appelle une vieille armée sur une armée de conscrits est un fait incontestable, et l’histoire a pu trouver souvent dans l’âge des armées la cause et l’explication de leurs victoires et de leurs revers. Vous le voyez, l’amélioration du sort des sous-offitiers et soldats, leur rengagement, leur maintien durable dans les rangs de l’armée, se lient étroitement et profondément à l’amélioration de l’armée elle-même. 9. A côté de ces avantages du projet de loi, nous ne pouvons passer sous silence la satisfaction qu’il donne une grande pensée d’humanité. Les resultats de I appel et de l’incorporation des jeunes soldats dans les rangs de l’armée a des côtés tristes; c’est une épreuve 1 laquelle ils ne résistent pas tous, et l’on est surpris de la différence de mortalité qui existe entre les jeunes et les anciens soldats. Ainsi, d’après des évaluations qui remontent à quelques années, on perd 7 et demi pour 100 de jeunes soldats la première année, 6 et demi pour 100 dans la seconde, 5 et quart pour 100 dans la troisieme, 4 et demi dans la quatrième, 3 dans la cinquième, 2 dans chacune des suivantes. Et d’après l’exposé des motifs, on peut établir une moyenne de 6 pour 100 dans les premières années, de 2 pour 100 dans la dernière. On comprend que les jeunes soldats enlevés à leurs famille et encadrés dans un régiment sont atteints au physique et au moral; il y a parmi eux des inaptitudes contre lesquelles il faut lutter; cela fait des victimes, et il en résulte des pertes douloureuses pour l’Etat, cruelles pour les familles, que l’on peut diminuer chaque fois que l’on conserve un ancien soldat au lieu d’en prendre un jeune. Ces pertes, déjà sensibles en temps de paix, prennent avec la guerre des proportions effrayantes; les armées trop jeunes fondent, suivant l’expression consacrée, et disparaissent presque entièrement, laissant leurs hommes sur les routes et dans les hôpitaux, s’il y a des distances à parcourir et des fatigues à essuyer avant d’atteindre le théâtre de la guerre, tandis que les armées éprouvées, comme le dit l’exposé des motifs, arrivent intactes sur les champs de bataille, et ne trompent ni les calculs du général, ni la confiance et les besoins de la patrie. 10. L’adoption du système de rengagement des anciens soldats fournit encore la solution la plus heureuse et la plus inattendue du problème depuis longtemps à l’étude, à savoir l’organisation de la réserve. Une armée qui se compose d’un grand nombre d’anciens sous-officiers et soldats, contient des cadres touJours prêts à recevoir et à s’assimiler des levées nouvelles de conscrits; vous pouvez passer ainsi subitement du pied de paix au pied de guerre, et doubler sans l’affaiblir votre armée; les anciens soldats, en encadrant les jeunes, leur communiquent leur experience, soutiennent leur moral, leur apprennent le métier, et entre eux il y a un véritable assaut de bravoure. 11. Enfin, nous trouvons dans l’exposé des motifs du gouvernement un aperçu qui sera apprécié du corps législatif: c’est celui par lequel on nous fait entrevoir que la réalisation du but que se propose le projet de loi serait un moyen puissant et efficace d’arriver, en temps de paix, à la réduction de l’effectif de l’armée et à des économies sur le budget de la guerre; c’est une perspective que nous avons envisagée sérieusement et à laquelle nous attachons le plus grand prix. Il est certain que, quand notre armée sera plus forte, elle n’aura pas besoin d’être aussi nombreuse, et à côté de l’économie si désirable qui en résultera pour les finances de l’Etat, il y aura cet autre avantage, que les appels seront moins nombreux, et que moins de jeunes gens seront enlevés à leurs foyers et à leur destination. En prenant moins d’hommes faits aux labeurs de l’industrie et de l’agriculture, on rendra aussi à la société moins d’anciens soldats habitués à vivre aux frais du gouvernement, à être logés, vêtus et nourris mieux que ne le sont nos paysans et nos ouvriers, et qui, en rent ant chez eux, s’y trouvent malheureux et déclassés pour la plupart. Avec l’habitude des armes et d’un certain genre d’oisiveté contracté dans les casernes, leur présence dans les villes n’est pas toujours sans danger, et l’on pourrait chercher des cadres pour l’emeute là où des institutions plus prévoyantes auraient le meilleur élément d’une armée. Tels sont les principaux motifs de la disposition fondamentale du projet de loi qui s’applique au rengagement. 12. Ces considérations répondent d’avance à une objection qui s’adresse à l’ensemble du projet de loi et qui consiste à contester son opportunité: nous voulons cependant en faire l’objet d’un examen plus spécial. Le projet de loi, dit-on, est une expérience sur l’organisation de l’armée; le succes n’en est pas certain d’avance. Pour ceux qui conservent des doutes à cet égard, il paraît imprudent de le tenter en présence d’une guerre difficile, au moment où notre armee a besoin de toutes ses forces et où rien ne doit venir la troubler. Pourquoi, ajoute-t-on, toucher à une organisation qui fonctionne si bien et qui prépare de si bolles pages à l’histoire? Comment peut-on vouloir mieux que ce que nous avons, de plus braves soldats, une armée plus héroïque et plus de prodiges de valeur? Est-ce possible? Ce sont précisément les succès de nos armes achetés par des prodiges d’heroïsme, de constance et de valeur qui doivent nous faire réfléchir. Dans l’état actuel de l’Europe, au point de vue militaire, l’armée que nous avons envoyée en Orient pourrait être considérée presque comme une vieille armée; elle a conquis de la gloire, mais les grands résultats de guerre ne sont pas encore obtenus, et ce que l’on veut, ce n’est pas de lui faire enfanter de nouveaux prodiges, mais c’est de la conserver à la France après le glorieux baptême qu’elle vient de recevoir. Il y aurait folie, quand on a une armée arrivée au degré de la nôtre, à ne pas considérer son intégrité comme le plus précieux des intérêts de la France; sous le rapport de ses brillantes qualités, elle n’a rien à ga gner sans doute, et il n’y a rien non plus à lui faire perdre, mais la France doit ménager le sang de ses enfants et non le prodiguer. Sans nous demander ce que la formation de l’armée d’Orient a pu coûter de larmes au pays, ce que les maladies nous ont fait perdre de jeunes soldats; sans noug appesantir sur les enseignements qui peuvent résulter de la guerre actuelle, nous en savons assez pour comprendre combien la pensée qui a dicté le projet de loi est sage, prévoyante et humaine. Aussi, non-seulement nous n’avons pu partager les craintes qui viennent d’être exprimées, mais il nous semblé que jamais il n’y avait eu plus d’opportunité et d’urgence à résoudre la question soulevée par le projet de loi, et que ce devait être là le motif de sa présentation au corps législatif. Qu’y a-t-il, en effet, de plus opportun et de plus urgent que de retenir dans les rangs de l’armée les braves qui en soutiennent si bien l’honneur en Orient? Sera-t-il jamais plus nécessaire qu’aujourd’hui, lors que nous entretenons si loin de nous une si grosse armée, de s’efforcer d’atténuer à son égard la mise en coupe réglée du recrutement? Non, il ne sera jamais plus important et plus nécessaire que maintenant de conserver le cœur de notre armée, de tendre le nerf de nos dispositions militaires; et cela, non pas seulement par les voies exceptionnelles que la loi met momentanément à la disposition du gouvernement, mais par des voies normales et durables. A d’autres égards encore, une armée solide et peu susceptible de se démoraliser est un point d’appui indispensable dans les circonstances présentes. La civilisation a marché, les moars se sont adoucies, mais les passions humaines n’ont pas changé et n’ont pas désarmé. Du sein même de cette civilisation, dont nous sommes si fiers, on a vu surgir des passions destructives de toute société et de toute civilisation. Ce n’est pas la misère des classes laborieuses qui pouvait les engendrer, car à aucune époque la société ne s’est préoccupée avec plus de sollicitude et d’efficacité de leur venir en aide et de les soulager. Ces passions sont plutôt le fruit d’une démoralisation, d’autant plus dangereuse qu’elle est incurable; elles naissent chez certains esprits cultivés, mais envieux et avides de jouissances sans travail. Depuis que ces haines se sont montrées au grand jour sans pouvoir s’assouvir, sur quoi repose le salut de la société, où est sa défense, avec quoi l’ordre est-il maintenu? Avec la force, rien que par la force. Il faut cependant que la societé soit désormais à l’abri d’un coup de main. Ne soyons donc pas dédaigneux pour les nouvelles garanties d’ordre et de sécurité publique qui nous sont offertes par le projet de loi. Notre sûreté intérieure fait notre force extérieure, et l’Europe assiste en ce moment à un spectacle qui doit ouvrir les yeux. Les projets de la Russie sont démasqués; le monde entier peut voir que c’est une guerre de fanatisme et d’ambition qu’elle a engagée; et ce n’était pas seulement Constantinople, c’etait bien l’Europe qui était menacée de devenir cosaqué. La grandeur de la lutte prouve à quel point elle était nécessaire, et combien le colosse avait grandi et s’était préparé. Et cependant, à l’origine, l’Europe a hésité; et en présence de cette guerre lointaine, qui ne soulevait pas nos passions nationales, si nous avions eu un gouvernement moins fort, moins résolu, moins confiant dans l’armée, qu’en serait-il arrivé? Vous le voyez, il ne faut rien négliger de ce que nos institutions militaires peuvent gagner encore; cela est bon pour la guerre d’abord; et si la paix doit se faire plus vite et meilleure, c’est également à ce prix. 13. Enfin le gouvernement actuel est-il le seul et premier qui ait songé à porter réforme et perfectionnement Jans nos institutions militaires? Gardons-nous de le croire. Des tentatives sérieuses se sont déjà produites, et, tout en rendant justice aux grandes qualités de nos forces de guerre, leurs vices ont été signalés par les hommes les plus compétents et les moins suspects de s’incliner devant le régime de la force. Au sein de la paix profonde et systématique qui a régné de 1830 à 1848, il s’est élevé des projets de réforme. A la suite des événements de 1840, qui soulevèrent des craintes de guerre, plus vite dissipées qu’elles n’avaient été conçues, l’émotion qui en résulta, si passagère qu’elle ait ete, suffit pour éveiller la prudence experimentée du maréchal Soult, alors ministre de la guerre; il connaissait le côté faible de notre armée, et voulut y remedier; il résulta de ses efforts plusieurs propositions qui firent l’objet de l’étude des chambres de 1841 à 1843; elles se terminèrent par un rapport de l’honorable M. Vivien, à l’appui d’un projet de loi qui ne fut pas adopté. En 1849, nouvelles apprehensions de guerre, nouvel effort impuissant qui n’aboutit qu’au rapport du general Lamoricière. Mais comme l’avenir était resté menaçant, on s’était de nouveau mis à l’œuvre sous l’assemblee islative, et une commission formée des hommes les plus eminents préparait un projet de réorganisation de l’armée, lorsque les événements du 2 décembre vinrent la dissoudre. Ainsi, sous tous les régimes, et à chaque appréhension de guerre, on a essayé d’améliorer notre organiation militaire, ce qui prouve qu’il y a quelque chose à faire et que cela est encore plus important pour la guerre que pour la paix. Ce qu’il fallait faire, on le savait. Le but était bien démonte; il fallait conserver dans les rangs de l’armes le plus grand nombre possible d’anciens militaires; mais le moyen d’y parvenir n’avait pas été trouvé. Augmenter le nombre des années de service était une rigueur dangereuse qui n’avait pu se faire accepter; la pensée de ne retenir les anciens militaires que par leur propre avantage était la plus juste et la meilleure : c’est celle du projet de loi. Il suffisait pour cela de combler la lacune que nous avons indiquée, et de faire du service militaire une carriere pour les sous-officiers et soldats. La leur faire aux dépens du budget était peut-être ce qui jusqu’alors en avait éloigné l’idée; une combinaison heurense s’est présentée, celle de faire des remplaçants avec les soldats rengagés, et de les doter avec le prix du remplacement; le but est atteint, il n’en coûte rien à l’Etat, et à côté de ces avantages on obtient en même temps un résultat tout autre, non moins considérable et cherché depuis longtemps, qui est l’amelioration du remplacement militaire. 14. Une difficulté restait à résoudre: suffisait-il d’ob tenir des rengagements à l’aide de certains avantages pécuniaires, de les faire servir au remplacement jusqu’à concurrence du nombre obtenu, et pour le reste des remplacements à faire, de laisser subsister le système qui se pratique actuellement? C’était une idée simple, et qui en apparence allait droit au but; les familles se seraient adressees à l’Etat plus volontiers qu’aux compagnies de remplacement. L’Etat aurait d’ailleurs pu forcer à prendre ses remplaçants, et il n’aurait eu qu’à équilibrer la dépense à faire et la recette à percevoir. Mais la possibilité de cette combinaison s’évanouit au premier examen, et elle demeure convaincue d’impuissance et d’inefficacite. Dès que l’Etat est obligé de convertir des rengagés en remplaçants, c’est-à-dire de ‘faire pour son compte, et dans une certaine mesure, du remplacement militaire, il se trouve nécessairement en face de la concurrence des compagnies auxquelles il vient disputer leurs meilleurs sujets. La guerre s’établit entre elles et lui; or l’Etat, malgré toute sa puissance, ne peut pas employer les mêmes moyens et disposer des mêmes ressources que les compagnies de remplacement; elles auraient payé les hommes plus cher et argent comptant; elles auraient fait appel et donné aliment à leurs passions. L’Etat, plus moral et moins industriel, eût été vaincu. a cha Les chiffres rendront ceci plus sensible: il que année environ six mille anciens soldats qui se vendent comme remplaçants; ce sont ceux-là d’abord et avant tout qu’il s’agit d’enlever au remplacement et de conquérir au rengagement. Voilà le terrain principal sur lequel la lutte se serait engagée or mettre l’Etat dans la nécessité de disputer les hommes aux compagnies, de les disputer pour ainsi dire à l’enchere, c’était le placer dans une situation indigne de lui, tout à fait désavantageuse, et le rengagement, au lieu de s’accomplir dans des conditions morales qui le relevent et en font la valeur, n’aurait plus été qu’ua marche à l’encan. L’Etat n’aurait pas pu accepter une pareille situation, et c’est inutilement qu’il l’aurait fait, car les compagnies de remplacement, habiles en manœuvres et en seductions de tous genres, auraient même, au prix de sacrifices plus ou moins grands, mais momentanés, infailliblement réussi à faire avorter à l’os rigine l’effet de la loi, et par conséquent à ruiner sor avenir. Mettre des entraves au remplacement par des conditions d’âge ou autres, eût été gêner, au détriment des familles, l’exercice d’un droit reconnu par la loi. On était amené à reconnaître que le remplacement par la voie administrative ne peut pas vivre en concurrence avec le remplacement libre, que l’un tue nécessairement l’autre, et que le système qui vient d’être exposé ne pouvait pas être mis en pratique. Il n’y a, en réalité, qu’une manière d’arriver à la substitution du rengagement au remplacement, c’est de charger du remplacement une institution spéciale, fonctionnant sous la surveillance et la garantie de l’Etat, et de supprimer le système actuel, c’est-à-dire les compagnies de remplacement. C’est ainsi que l’on est arrivé forcément, logiquement, par la nécessité de régler les moyens sur le but, au monopole du remplacement placé dans les mains de la caisse de la dotation de l’armée. 15. Independamment de ce premier motif, et pour sa confirmation, d’autres considerations, des raisons que l’on peut appeler d’ordre et de moralité publique, commandaient depuis longtemps la reforme du système actuel de remplacement. Ce système était défectueux et réprouvé; il peut disparaftre sans laisser de regrets, et s’il s’en élève un autre à la place plus moral et donnant à la fois légitime satisfaction à l’intérêt de l’armée, à l’intérêt des remplaçants, à l’intérêt des familles, il sera accueilli vec faveur par le sentiment public. Appelés à voter la suppression du mode actuel de remplacement, c’est-à-dire du remplacement par les compagnies, nous voulons rapporter d’abord le jugement rendu depuis longtemps sur lui par l’opinion, jugement dont l’honorable M. Vivien s’est fait l’éloquent et consciencieux organe dans le remarquable rapport dont nous avons déjà parlé. Le remplacement inquiète par ses abus ceux qui se préoccupent des intérêts de l’armée, qui la veulent forte, morale, disciplinée. Le nombre des remplaçants augmente dans une proportion toujours croissante: en ce moment (1845), plus de cent mille se trouvent dans les rangs de l’armée, et chaque année ils composent environ un quart du contingent; ils sont devenus une partie essentielle et considérable de notre force publique. Un grand nombre accomplissent honorablement leurs devoirs, obtiennent de l’avancement, arrivent aux grades élevés, et font oublier qu’un contrat vénal les a appelés sous les drapeaux. Mais, sans vouloir encourager des préventions souvent injustes, sans nous écarter des menagements dus à une portion aussi notable de l’armée, il est impossible de dissimuler que, dans l’échelle des qualites morales, les remplaçants sont genéralement places fort au-dessous des jeunes soldats qui servent pour eux-mêmes. Quant aux condamnations prononcées par les tribunaux ordinaires, les comptes rendus de la justice militaire établissent que, parmi les jeunes soldats, la proportion a été d’un prévenu sur quatre-vingts et d’un condamné sur cent trentedeux; pour les remplaçants, elle s’est élevée à un prévenu sur quarante-quatre et à un condamné sur soixante-deux, c’est-à-dire à peu près au double. Quant aux peines disciplinaires, un relevé fait sur les registres de punitions de vingt-quatre régiments, douze d’infanterie et douze de cavalerie, a donné les resultats suivants : par cent appelés servant pour eux-mêmes, soixante et onze jours de prison et trois cent dix de salle de police; par cent remplaçants, deux cents jours de prison et six cent trente de salle de police. » Dans ces chiffres, on a tenu compte aux appelés des délits pour insoumission. Si l’on veut en déduire cette nature de délits, qui n’est que le retard apporté par les appelės rejoindre leur regiment, qui ne touche en rien à leur moralité et ne peut être commis que fort rarement par les remplaçants, on trouve que pour les jeunes soldats il y a un condamné sur deux cent trenteneuf, et pour les remplaçants un sur soixante-deux. Cette proportion differente augmente à mesure que l’on s’éleve dans la gravité de l’échelle des peines. Ainsi, pour les condamnations capitales, ou à des peines afflictives et infamantes, les jeunes soldats représentent un condamné sur dix-neuf cent cinquante-quatre, tandis que les remplaçants en ont un sur trois cent soixante et onze; enfin, ce ne sont pas seulement les prisons ou les salles de police que les remplaçants sont destinés à peupler, ce sont aussi les intirmeries, les hôpitaux et les ambulances, autant pour des maladies feintes et simulées que pour des maux que l’on ne peut pas comparer aux blessures reçues devant l’ennemi. Ces chiffres rapprochés, continue le rapport de M. Vivien, représentent la valeur morale relative de l’une et l’autre catégorie. » Ces differences peuvent être attribuées à des causes nombreuses et complexes. Les principales sont le défaut d’informations suffisantes sur les antecedents des remplaçants, le caractère des intermédiaires qui participent à ces contrats, et les fraudes qui s’y mèlent d’ordinaire. Trop souvent les remplaçants n’acceptent cette condition que comme une dernière ressource; après avoir épuise toutes les autres, faute de moyens d’existence, et à la suite des désordres d’une vie turbulente et dissipée qui les a rendus à charge à leur commune, à leur famille et à eux-mêmes, des proxénètes sans foi s’emparent d’eux, troublent leur raison par d’ignobles orgies, abusent odieusement de leur crédulité et leur volent le prix même d’un contrat qui engage leur liberté et peut-être leur vie. Il est prouvé qu’en grande partie l’indiscipline des remplaçants tient au mécontement produit par les actes d’exaction dont ils ont été victimes, ou aux habitudes de debauche que leur fait contracter la possession d’un capital chèrement acheté et obtenu tout à coup à la suite de longues et dures privations. Celui qui a été dé pouillé du prix du remplacement ne se croit point oblige par un contrat qui ne lui a pas profité, sans s’occu per des liens qu’il a contractés avec l’armée; et ne voyant que les personnes avec lesquelles il a traité, il croit qu’elles l’ont affranchi de ses obligations en ne remplissant pas les leurs. Les compagnies de remplacement s’emparent des hommes qu’elles veulent exploiter, se chargent, pendant tout le temps nécessaire aux formalités administratives, de les loger, de les nourrir, et leur donnent souvent, en peu de jours, les plus detestables vices. Les devoirs militaires ne sont plus pour eux qu’un intolerable fardeau dont ils cherchent à oublier les ennuis dans l’ivrognerie et le libertinage. En résumé, le mode actuel de remplacement est la cause et l’occasion d’actes nombreux d’immoralité e d’exploitation; il donne naissance à un travail de démoralisation sur les remplaçants, qui a le double but de les engager d’abord et de les retenir dans les liens des compagnies, et ensuite de leur soustraire le prix du marché conclu. Un chiffre donnera l’idée des bénéfices scandaleux obtenus à l’aide de ces manœuvres par les compagnies ou les agents de remplacement. On pense généralement que sur quarante-deux millions payés par les familles, dix-huit seulement arrivent entre les mains des remplaçants; la difference devient la proie des intermėdiaires. Ainsi, ce système entretient entre les familles et les remplaçants une industrie mal famée qui s’exerce à dépouiller les uns de la rançon payee par les autres. On peut traduire ainsi les résultats : Pour les remplaçants, la perte de leur moralité, du prix de leur liberte, du fruit de leur sacrifice, et aux yeux de leurs camarades et de leurs chefs une prévention et une tache originelle que le sang versé pour la patrie ne parvient pas toujours à effacer; Pour l’armée, un élément qui ne le cède à aucun autre en bravoure, mais qui n’a pas toutes les qualités désirables de discipline, de soumission et de patience, à la difference des jeunes gens que l’on enlève à leurs familles, et qui avec le mème courage donnent toujours l’exemple des vertus militaires, la discipline et l’hon neur; Pour les familles, les exigences des compagnies, l’inquiétude de la responsabilité en cas de désertion et, dans les circonstances critiques, lorsque le remplace ment leur est plus précieux que jamais, les faillites des compagnies qui, en 1853 comme en 1840, ont violé leurs engagements, non par l’impossibilité de les remplir, mais pour placer les familles dans des embarras dont elles ne pourraient sortir que par une rançon plus forte. 16. Voilà ce que le projet de loi veut détruire. Que veut-il mettre à la place? une grande institution fonctionnant sous la surveillance et la garantie de l’Etat, qui favorise dans de justes proportions le rengagement des anciens militaires et s’efforce de le substituer d’une manière complète au remplacement, qui moralise au besoin le remplacement et le rend avantageux à la fois à l’intérêt des remplaçants et des remplacés et à celui des familles; Enfin qui place dans les mains de l’Etat l’ensemble de la formation de l’armée et le choix des éléments qui la composent. Cette institution, c’est la caisse de la dotation de l’armee. Elle appelle les anciens militaires à se rengager par le payement d’une haute paye, d’une prime et d’une pension de retraite, au moyen desquelles l’existence du soldat est meilleure, leur avenir plus assuré, que s’ils passaient leur vie dans les travaux du sol ou de l’industrie. Moyennant le pavement d’une prestation déterminée conformément à la loi, les jeunes gens faisant partie du contingent appelé obtiennent leur exonération et lear liberation définitive sans autres formalités, sans responsabilité, sans courir les chances de faillites. Enfin la caisse de dotation est exclusivement chargée de pourvoir au remplacement des jeunes gens exonérés, soit au moyen des soldats rengages, soit, au besoin, par des remplaçants administratifs. Les compagnies de rem placement sont en consequence supprimées. 17. La création de cette institution spéciale, qui est appelée caisse de la dotation de l’armée, doit fixer notre altention. Les fonctions qu’elle remplit auraient pu être confices directement au gouvernement: c’est ce qu’on n’a pas voulu. Les opérations du remplacement militaire ont été attribuées à un établissement particulier et créé uniquement dans ce but, pour rendre hommage aux principes de la loi de 1832 et garantir leur conservation. La caisse de la dotation prend, en réalité, la place des compagnies d’assurance. Elle ne reçoit le prix des exonération qu’à la condition de l’appliquer au remplacement militaire; la destination de la somme payée par les familles reste caractérisée, et le sacrifice qui en résulte continue à différer essentiellement de l’impôt, en ce qu’il ne tombe pas dans les caisses de l’Etat, et en ce que, loin d’être destiné à subvenir aux charges publiques, il est employé au bénéfice spécial et particulier de ceux mêmes qui le font. Nous ne pouvons qu’approuver l’esprit du projet de loi pour avoir fait de la caisse de la dotation un service spécial, placé en dehors du budget, cherchant à équilibrer les recettes et les dépenses, ne constituant pas une charge directe pour l’Etat, mais pouvant être seulement subventionné par lui à titre de garantie. Pour achever de suite ce qui concerne l’organisation de cette caisse, nous dirons qu’elle fait l’objet du tit. 1 de la loi qui institue, pour l’administrer, une commission supérieure dont l’art. 4 donne la composition. Cette commission, d’après l’esprit même de la loi, fonclionne dans l’intérêt des familles autant que dans celui de l’Etat, et il importait que sa composition pût être considérée comme donnant satisfaction à cette double considération. C’est par ces motifs que votre commission, sur la proposition de M. le comte Boissy d’Anglas, a demandé que le nombre des membres de la commission supérieure fût élevé à quinze, et qu’il y eût nécessairement dans son sein trois membres du senat et trois membres du corps legislatif. Cet amendement a été adopté par le conseil d’Etat. 18. Nous croyons avoir suffisamment expliqué, par tout co qui précède, les considérations qui justifient le projet de loi dans tout ce qu’il a de favorable à l’organisation de l’armée et à l’amélioration du sort des sous-officiers et soldats; il nous reste maintenant à l’envisager sur d’autres points de vue et surtout à répondre aux critiques qui se sont élevées contre lui. Il résulte de la création de la caisse de la dotation de l’armée et de l’ensemble des dispositions du projet de loi, que le système du remplacement libre ou remplacement par les compagnies est supprimé, et que le monopole du remplacement est placé entre les mains de la caisse de la dotation. Ce nouveau système demande à être expliqué. A côté de l’obligation du service personnel, la loi de 1832 a placé l’exception de la faculté du remplacement. La faculté de remplacement n’est pas ce qu’on peut appeler un droit absolu, elle dérive de la loi; mais elle est consacrée par un long usage et autant par des motifs d’intérêt public que d’intérêt privé. Le remplacement est juste, parce qu’il profite à ceux qui s’en servent sans nuire à ceux qui ne s’en servent pas; il ne crée pas d’inégalité entre ces deux classes, il est seulement la conséquence de l’inégalité des conditions humaines; passez le niveau sur tout ce monde, et vous produirez le genre d’égalité nécessaire pour que chacun rende en personne le service militaire. A un autre point de vue, l’intérêt de l’agriculture et de l’industrie, celui des professions libérales, des fonctions et des carrières civiles, des progrès des sciences et des arts, en un mot de la civilisation elle-même, défend hautement d’imposer à tous indistinctement l’obligation de passer dans une caserne, à faire le metier de oldat les années les plus fécondes de la vie : ce serait causer à la jeunesse un irréparable dommage, lui fermer la carrière qui a fait l’objet de son travail, de ses veilles et des sacrifices de sa famille; ce serait priver les diverses branches des connaissances humaines des conditions nécessaires pour obtenir leur progrès et leur perfectionnement; ce serait sacrifier les intérêts de la société tout entière. Si la loi du recrutement et l’obligation du service personnel ont pu si bien s’introduire dans nos mœurs, c’est assurément grâce à ce tempérament consacré par la loi de 1832, de la faculté du remplacement, et, jus qu’à ce jour, nul ne peut dire qu’elle ait énervé l’obligation du service militaire. La faculté de remplacement est donc devenue, pour ainsi dire, un principe et un droit. Ce droit jouissait même, en vertu de la loi de 1832, d’une garantie qui consistait dans la liberté de remplacement. Nous avons vu comment, pour assurer le succès du système de rengagement combiné avec le remplacement militaire, il a fallu nécessairement et pratiquement arriver à la suppression du remplacement par les compagnies, et à la constitution du monopole de la caisse de la dotation. Ce changement enlève au remplacement la liberté qui le garantissait. Avec le remplacement administratif, pour que ce système ne puisse pas devenir la confiscation de la faculté de remplacement, il faut plus que jamais lui accorder une garantie. C’est ce qui a produit la combinaison du projet de loi contenue dans l’art. 5. Elle consiste, en substituant l’exonération au remplacement, à faire de l’exonération un droit pour les familles, une obligation pour l’Etat. C’est ce qui est exprimé par les termes de l’art. 5, qui dit: Les jeunes gens compris dans le contingent actuel obtiennent l’exonération du service au moyen de prestations versées à la caisse de la dotation… Ainsi, il résulte de la loi que l’Etat prend l’engagement envers les familles d’exonérer les jeunes gens, moyennant une somme déterminée, conformément à ses dispositions. Tel est le système net, loyal et logique du projet de loi. 19. Malgré ces incontestables avantages, ce système n’a pas été assez heureux pour satisfaire tout le monde; il a rencontré des critiques dans le sein de votre commission; c’est sur lui que se sont concentrées les attaques des adversaires du projet de loi. Car il y a ceci de remarquable, que la pensée principale du projet de loi, que les deux grands résultats qu’il se propose, savoir: la conservation des anciens militaires dans les rangs de l’armée, la réforme des vices du remplacement, ont été généralement et hautement approuvées, mais en même temps que les moyens nécessaires et indispensables pour arriver au but sont discutés et refusés. La principale des objections élevées contre le projet de loi l’accuse de porter atteinte aux principes fondamentaux de la loi de 1832. On s’empare du droit d’exonération établi par l’art. 5 pour dire que cette faculté de se libérer du service moyennant une somme d’argent détruit le principe du service personnel; que désormais l’impôt et l’obligation du service personnel sont convertis en un impôt et une dette d’argent; qu’on aura de l’argent au lieu d’hommes, et que l’effectif de l’armée se trouvera compromis. Ces critiques n’ont heureusement rien de fondé; la loi de 1832 n’est pas en cause, ses principes restent intacts, on chercherait en vain à donner le change aux esprits. Le principe du service personnel, attaqué, dit-on, conserve au contraire toute sa vigueur; il existe dans sa force, d’abord à l’égard de ceux qui ne peuvent pas se faire remplacer, et cela comprend les trois quarts du contingent, 60,000 hommes sur 80,000: mais il subsiste également dans toute sa force à l’égard de ceux qui veulent se faire remplacer. En effet, en vertu de la loi de 1832, le service personnel est obligatoire, sauf la faculté de remplacement; en vertu du projet de loi, le service personnel reste obligatoire, sauf la faculté de l’exonération; c’est au remplacement et non pas au service personnel que se trouve substituée l’exonération; elle fait au service personnel la mème exception que faisait le remplacement, voilà ce qui est vrai. Le principe de la loi de 1832 n’est pas plus détruit par la faculté d’exonération qu’il n’était détruit par la faculté de remplacement; au lieu de dire servez, ou fournissez-moi un homme, l’Etat dira toujours: servez, ou donnez-moi le prix d’un homme; le seule difference consiste donc en ce que l’Etat, au lieu de demander un remplaçant, demande le prix d’un remplaçant; il n’y a rien autre chose de changé, et c’est toujours la même règle confirmée par la même exception. C’est qu’en effet les bases fondamentales de la loi de 1832 ne sont pas touchées, à savoir la formation des classes qui comprennent tous les Français âgés de vingt ans, la loi des appels, qui fixe le contingent, et le tirage au sort qui décide entre ceux qui font ou qui ne font pas partie du contingent. Ce sont là les véritables principes essentiels de notre loi de recrutement, et cette loi reste tellement en vigueur, et l’Etat est si bien armé de la même puissance que par le passé, qu’en vertu de la loi, et sans qu’il en soit besoin d’autre, une mesure législative pourra toujours ordonner la levée en masse de la classe qui arrive en son temps, et donner à la France autant de soldats que la Providence a bien voulu lui accorder de citoyens jeunes et robustes. C’est là le point qu’avant tout, pour la satisfaction de notre conscience, pour répondre à d’injustes attaques, pour bien faire connaître l’esprit de la loi, nous voulions nous efforcer de rendre aussi clair que possible. 20. Si notre armée n’est pas atteinte dans sa force matérielle, on prétend qu’elle l’est du moins dans sa force morale; il y a, dit-on, dans le projet de loi une tendance à substituer le principe vénal et mercenaire au principe du service gratuit; la dignité et la valeur morale de l’armée peuvent y perdre. Le sentiment noble et généreux qui ne voyait que l’avancement, le grade et l’honneur, sera altéré, le calcul et l’intérêt remplaceront l’enthousiasme qui enfante les prodiges. Enfin, notre armée sera moins nationale, et nous sommes sur la pente du système anglais. Non, notre armée ne sera pas moins nationale que par le passé; les remplaçants choisis par l’Etat vaudront bien ceux que fournissaient les compagnies; l’armée continuera par les appels à se rajeunir et à se retremper chaque année dans la jeunesse entière du pays, dans le sang le plus généreux et le plus patriotique de la France; c’est le sentiment national qui coulera toujours dans ses veines. Fera-t-elle moins de prodiges de valeur parce qu’elle sera composée d’un plus grand nombre d’anciens soldats? La rivalité de bravoure qui s’élèvera entre eux et les jeunes lorsqu’ils marcheront au feu ensemble, ne sera-t-elle pas, au besoin, un nouveau gage de victoire? La bravoure n’a rien à perdre en s’alliant au sang-froid et à l’expérience, et l’élan qui caractérise les armées françaises est naturel à la nation. La solidité des vieilles troupes est une qualité que le temps et l’habitude peuvent seuls donner. Si c’est une crainte que les adversaires du projet de loi ont voulu exprimer, personne ne voudra y croire, même de leur part, et si l’on veut absolument chercher des comparaisons dans l’armée anglaise, on verra bien, en présence de l’inébranlable valeur dont elle a fait de si récentes preuves, que s’il lui manque quelque chose, ce n’est pas le courage. Si l’on veut dire que pour conserver au sentiment de l’honneur militaire sa pureté et son prestige, il faut que la carrière soit gratuite, cela ne se comprend pas bien, car il n’y aurait alors d’honneur que pour les soldats, et il n’y en aurait pas pour les officiers qui ne servent pas gratuitement; pourquoi demanderait-on plus de désintéressement aux inférieurs qu’aux supérieurs? La carrière militaire est glorieuse, mais elle n’est pas une carrière d’honneur, par préférence aux autres. La vérité est qu’une fois la dette de sept ans de service gratuit payée à la patrie, on ne peut pas avoir la prétention sérieuse de conserver les soldats dans les rangs de l’armée, et de les obliger, par honneur, à servir gratis toute leur vie. Il est juste que, pour les soldats comme pour les officiers, lorsque le temps du service légal est fini, lorsque le service militaire cesse d’être un impôt pour devenir une carrière, il soit equitablement rémunére. Notre armée sera-t-elle pour cela mercenaire? Tomberons-nous pour cela dans le système anglais ? Si l’on veut voir dans l’exonération un principe de vénalité, c’est à la loi de 1832 qu’il faut s’en prendre, car cette vénalité n’est pas autre que celle du remplaplacement, et c’est cette loi qui l’a consacrée. Mais ni le remplacement ni l’exonération ne rendent une armée mercenaire; gardons-nous d’établir une comparaison entre l’armée française et l’armée anglaise, et de distinguer entre le mérite de l’une et celui de l’autre; qu’il nous suffise de pouvoir dire que l’armée française ne sera pas mercenaire parce que l’Etat n’achètera et ne payera pas un seul des hommes qui la composent. En vertu du projet de loi comme en vertu de la loi de 1832, les soldats qui serviront pour de l’argent ne seront pas payés par l’Etat. Il n’y aura de payes que ceux qui serviront pour autrui, qui seront des remplaçants, et ils seront payés non pas par l’Etat, mais par ceux qu’ils remplaceront. L’exonération substituée au remplacement ne change rien à ces principes et à ces faits; tous les Françai n’en continuent pas moins à devoir au pays un service gratuit de sept années; l’armée, à ce point de vue, ne coûtera rien à l’Etat. Comment peut-on voir là une armée mercenaire et vénale? 21. On reproche au système du projet de loi d’immobiliser les bas grades, de mettre obstacle à l’avancement, et d’enlever un mobile à l’ardeur du soldat: en pré-sence des avantages irrécusables du projet de loi, ce serait un petit mal pour un grand bien: mais ce petit mal n’existe même pas. Les bas grades ne pouvaient pas être l’objet d’une grande convoitise, quand on devait quitter l’armée et les perdre à la septième année de service; ils le deviendront au contraire, quand il s’agira de les conserver pendant une carrière de vingt-cinq années. Si on les attend un peu plus, on les gardera plus longtemps: n’est-ce pas là plus qu’une compensation? Dans l’etat actuel, on est souvent embarrasse des bas grades à donner; dans l’état futur, on peut être convancu qu’il y en aura encore chaque année une ample distribution à faire, et malheureusement, en temps de guerre, c’est un mobile qui ne manquera pas à l’ardeur des jeunes gens. 22. La dernière objection générale élevée contre le projet de loi est celle de la question des moyens pratiques. On reproche à l’Etat de se faire recruteur, de se chatger d’une mission qui compromet sa dignité et celle de ses agents, qui, dans les temps de guerre, l’expose, par la cherté de l’exonération, aux maledictions des familles; enfin, d’entreprendre une tâche qu’il est incapable d’accomplir. L’Etat, dit-on, ne pourra pas ei na saura trouver de remplaçants. Le recrutement de l’armée est un des plus imporfants de nos grands services publics; il n’y a rien là d’indigne des soins du gouvernement; ses agents n’auront à se compromettre en rien, car il ne s’agit pas d’une armée soudoyée et fournie à prix d’argent. L’armée existe par la loi de 1832; il s’agit seulement de demander au pays les remplaçants qu’il fournit ordinairement il suffira pour cela de faire appel aux populations par l’intermediaire des préfets, des souspréfets et des maires, comme dans les emprunts on fait appel à son argent. Il n’y a rien là d’indigne ni de compromettant. Mais on prétend que cet appel ne sera pas entendu, que l’Etat est incapable de trouver par les voies loyales les remplacements dont il a besoin, que les compagnies seules pouvaient faire cette besogne par les moyens qu’elles emploient et qu’elles seules peuvent employer. Dieu merci, l’Etat ne se servira pas des mêmes moyens que les compagnies, et cela suffira, selon nous, pour qu’il trouve plus de remplaçants qu’elles n’en trouvaient. Quand on saura qu’on a affaire à l’Etat, qu’il n’y a ni fraude, ni exploitation, ni faillite à craindre, que le contrat sera loyal, honorable, execute, pourquoi n’y aurait-il pas autant et plus de remplaçants que quand tous ces avantages n’existaient pas? Examinons la question avec les chiffres, et voyons si la tâche de l’Etat sera bien difficile. Il faut, en temps de paix, avec des appels de 80,000 hommes et une réserve, 16,000 remplaçants; en temps de guerre il en faut environ 20,000. Sur ces 16,000 ou ces 20,000 remplaçants, l’Etat en a déjà 12,000 de trouvés: ce sont les anciens soldats qui se rengagent ou qui se vendent comme remplaçants, et dont le nombre s’élève en moyenne à 12,000 par an. Comparons maintenant la situation de l’Etat et celle des compagnies, et voyons où sera l’avantage. Il fallait aux compagnies 16,000 ou 20,000 remplaçants, et elles les trouvaient facilement; il n’en faudra à l’Etat que 4,000 ou 8,000; et les adversaires du projet de loi pretendent que l’Etat ne les trouvera pas ! L’element remplaçant existe en France dans une telle proportion, qu’il ne s’en présente pas 16,000 par an, mais bien 35,000; et, sur ce nombre, on prétend que l’Etat ne sera pas assez heureux pour en trouver 4,000! La libération fait sortir des rangs de l’armée 45,000 hommes par an, et l’on prétend que l’Etat ne parviendra pas en retenir 4 ou 5,000! Le remplacement coûtait aux familles 42 millions, il ne revenait que 18 millions aux remplaçants, le reste faisait le bénéfice des compagnies; et l’on prétend que P’Etat, qui n’aura pas de bénéfices à faire, ne pourra pas, avec 42 millions, faire ce que les compagnies faisaient avec 18 millions! Et on prétend tout cela lorsque l’Etat améliore sensiblement l’existence des sous-officiers et soldats pendant le temps du service, lorsqu’il en abrége la durée, lorsqu’il leur assure, à son expiration, la propriété d’un capital et la jouissance d’une pension de retraite suffisante, lorsqu’il efface la tache originelle du remplacement, lorsqu’il fait, en un mot, aux sous-officiers ou soldats une carrière plus honorable et bien plus avanlageuse que par le passé! En présence de ces avantages, soutenir que l’Etat ne Touvera pas 4 ou 5,000 rengagés de plus ou remplaçants au besoin, c’est un peu fermer les yeux à la lumiere le rengagement, à lui seul, suffira pour fournir ces 4 ou 5,000 hommes, c’est notre profonde conviction; et le remplacement n’aura même plus à se montrer. En temps de paix, cela n’est douteux pour personne, pas même pour la plupart des adversaires du projet de loi; en temps de guerre, est-il nécessaire de rappeler que quand il n’y avait ni état ni avenir pour les sousofficiers et soldats, il y avait cependant un redoublement d’enrôlements volontaires; qu’en 1853 il y en a eu 40,000 sans l’excitation d’une guerre nationale qui fait oler à la frontière; que les compagnies n’en ont jamais manqué, et que c’est bien plus l’argent qui fait defaut au remplacement que le remplacement ne fait défaut à l’argent. Dans un pays comme le nôtre, où l’on ne craint pas le danger, avec le caractère français qui est séduit par la vie et les dehors militaires, qui aime à être pensionnaire de l’Etat, à ne pas avoir à songer aux besoins journaliers de l’existence, à trouver dans un traitement fixe et une pension le présent et l’avenir assures, on ne doit craindre qu’une chose, c’est que l’on ne trouve beaucoup meilleur d’être militaire que d’être ouvrier ou paysan, et que l’etat militaire ne soit sollicité comme une fonction et une place. Quant à la malediction des familles lorsque l’exonération deviendra coûteuse en temps de guerre, il faut pour y croire faire peu d’honneur au bon sens de la Population et à la loyauté du gouvernement. 5 CAHIER.-4 PARTIE.-1855. Le gouvernement ne sera pas assez insensé pour pressurer les populations à l’aide de l’exonération des jeunes gens, et les populations se rendront parfaitement bien compte par le prix que l’Etat sera obligé de payer aux rengagés et aux remplaçants, du prix qu’il est obligé de demander lui-même l’exonération. 23. Enfin, on dresse contre le projet de loi un dernier chef d’accusation. Il y avait environ par an 6,000 soldats qui se rengageaient; ces 6,000 hommes comptaient dans l’effectif, c’était donc 6,000 de moins à appeler chaque année sous les drapeaux. Or, maintenant que ces 6,000 rengagés vont servir de remplaçants, cela va faire un vide dans l’effectif qui n’existait pas avant, il faudra donc éleve thaque année les appels du chiffre de 6,000 hommes. Les riches seront ainsi exonérés au moyen des rengagés, et au lieu de cela les appels devenus plus considérables frapperont sur les pauvres. Il n’en sera pas ainsi : n’abusons pas d’abord de l’argument qui place l’intérêt des pauvres en opposition avec celui des riches; ici, d’ailleurs, l’intérêt n’est ni assez marque ni assez prouvé pour qu’il soit prudent de toucher une pareille corde et de s’en faire un moyen contre la loi. Car l’argument n’existe même pas, et les faits prouvent contre ceux qui le mettent en avant. Les appels ne seront pas plus considérables par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des enrôlés volontaires croîtra infailliblement avec une loi comme la nôtre, et il comblera tout ou partie du vide laissé par les rengagés. Ensuite, non-seulement on n’appellera pas plus, mais on appellera moins de soldats, parce qu’on en perdra moins par les maladies et l’acclimatation au régime miliraite, et parce qu’on en aura besoin d’un moins grand nombre. Si l’on veut réfléchir à la force de constitution que donnera à l’armée la nouvelle organisation et la consistance morale surtout pour le maintien de l’ordre qui en résultera pour elle, on sera parfaitement convaincu qu’on pourra faire face aux mêmes nécessités que par le passé, avec un effectif moindre, et qu’il sera diminué, non pas de quelques milliers d’hommes, mais dans une proportion beaucoup plus considerable. Nous croyons avoir répondu aux critiques qui ont été le plus généralement élevées contre le système du projet de loi; nous avons par cela même répondu aux amendements qui tendaient à supprimer, changer ou modifier profondément ce système. Tels sont ceux de MM. le général Dautheville, le général Lebreton, le marquis d’Andelarre, le comte Caffarelli. Cependant quelques-uns de ces amendements nécessitent des observations particulières. 24. M. le général Dautheville pense que l’accroissement du nombre des rengagés, l’augmentation de la pension de retraite des sous-officiers et soldats, la réforme du remplacement militaire, sont autant d’améliorations importantes; mais il croit que ces avantages sont indépendants du remplacement administratif, et il craint que le monopole du remplacement par l’Etat ne développe le goût de l’exonération parmi les populations, de manière à porter atteinte à l’honneur militaire, en substituant le principe du service venal au principe du service personnel, au patriotisme et au dévouement qui entretient le feu sacré de nos régiments, et qu’à la longue la composition de l’armée n’en soit altérée. M. le général Dautheville aurait donc voulu que le déficit qui aurait pu se trouver dans les rengagements fût comblé par les contrats de remplacement passés de gré à gré, mais à la condition de moraliser ce genre de remplacement. On aurait pu y parvenir, selon lui, en exigeant des attestations de moralité complete de la part des maires, unis à l’affirmation des sous-prefets et préfets, et enfin la présence du notaire pour les contrats de remplacement, avec prohibition de toutes contre-lettres. Sur ce dernier point, la commission a pensé que ces garanties étaient à peu près illusoires, et ne présentaient que des remèdes tout à fait insuffisants aux vices du remplacement actuel. Elle a donc rejeté l’ensemble de l’amendement par cette raison et par celles qui ont été précédemment exposées. 25. Une partie de l’amendement du général Lebreton faisait disparaître le systeme de remplacement du projet de loi, c’est le motif qui l’a fait rejeter par la commission; mais la seconde partie de son amendement, sur l’art. 5, dérivait d’un tout autre ordre d’idees. M. le général Lebreton voulait que le gouvernement fût autorisé à accorder l’exonération du service militaire à ce qu’il appelait des soutiens de famille, c’està dire aux jeunes gens dont le travail et les soins pouvaient être considérés comme indispensables à l’existence de leurs parents. Tout en rendant justice à la pensée humanitaire qu a dicté cet amendement, votre commission n’a pas cre pouvoir l’adopter. D’abord, la loi de 1832, en faisant des catégories de dispenses et d’exemption, a prévu les cas où un jeune homme peut être considéré comme l’indispensable soutien de sa famille: nous citeront le fils de la veuve, le frère de celui qui est sous les drapeaux, etc. En dehors de ces catégories, on tombe dans l’arbitraire, et en matière de service militaire, il faut avant tout s’en preserver. Cependant, la loi a admis qu’il pouvait y avoir des cas imprévus, et elle a encore autorisé, en observant certaines formalités, à admettre ce que l’on appelle les positions intéressantes de famille, mais dans une proportion de 2 pour 100 seulement, ce qui est déjà quelque chose sur un contingent. La loi de 1832 a donc pourvu au prévu et à l’imprévu. De plus, le système du général Lebreton consisterait à faire payer, par la caisse de dotation, des remplaçants à tous ceux qui seraient considérés comme soutien de leur famille: c’est alors que l’on a fait observer avec raison que la caisse de dotation n’y suffirait pas, et que dès que ce serait elle qui payerait, il n’y aurait plus de limites aux demandes d’exonérations et aux pretentions d’être l’indispensable soutien d’une famille. Enfin, quand on fait des lois, il faut prendre garde de se laisser entraîner sur la pente de certains sentiments généreux: une action méritoire, si elle est l’œuvre de la charité privée, prend un tout autre caractère lorsqu’elle se fait en vertu de la loi et par l’intermédiaire de l’Etat, qui prend alors dans la bourse des riches pour verser dans celles des pauvres. »

Jurisprudence générale, 1855, Armand Dalloz, Charles Vergé, Dalloz (Firm), France. Cour de cassation, Gaston Griolet, Victor Alexis Désiré Dalloz, Édouard Dalloz, Université de Cornell 

« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »

 « « Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.

Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Wikipédia

« Le test de Rorschach ou diagnostic psychologique de Rorschach est un outil d’évaluation psychologique de type projectif. Il a été élaboré par le psychanalyste suisse Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de planches graphiques présentant des taches globalement symétriques a priori non figuratives qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée. Analysées par la personne administrant le test, les réponses fournies servent à comprendre l’organisation du fonctionnement psychologique du sujet, à travers l’exploration des processus perceptifs. Il devient possible d’établir une relation entre la perception et la personnalité.

Tache utilisée lors d’un test de Rorschach

Le test est controversé d’un point de vue scientifique – les psychologues expérimentaux estimant que les recherches qui se fondent sur sa passation justifient insuffisamment leurs interprétations[1]. Néanmoins, il reste largement utilisé en psychologie clinique[2] et dans l’évaluation psychologique plus généralement (médico-légal, recrutement, etc.).

Le test de Rorschach est généralement associé à la paréidolie, phénomène psychologique qui se base sur l’interprétation personnelle de considérer des formes indéfinies (nuages, flaques, rocher) comme des formes reconnaissables (le nuage ressemble à une poule, la flaque évoque une carte de pays, le rocher a la forme d’un visage humain, etc.)[3],[4]»

Le test de Rorschach Wikipédia

« Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.

Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.
Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »

Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »

Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet

« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews« 

« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.
En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. »

Archives Parlementaires

https://books.google.fr/books?id=mIVdEQAAQBAJ&pg=PA254&dq=%22cellules+dormantes%22+arm%C3%A9e&hl=fr&newbks=1&newbks_redir=0&source=gb_mobile_search&sa=X&ved=2ahUKEwjK54qrxJKOAxWFTqQEHQOABiYQ6AF6BAgIEAM#v=onepage&q=%22cellules%20dormantes%22%20arm%C3%A9e&f=false

 La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»

«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »

Yuri Bezmenov

 « Existence, préexistence, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements qui gouvernent la société. »

« Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »

Victor Hugo

« L’absence de précédent est également un précédent. «  

Stanislaw Jerzy Lec

« Ne reçus-tu pas, pourtant pas de l’aide, de la visite de proches, de l’argent, de l’aide, du secours et ce malgré ta vie ton caractère de merde ? Ne t’ont-elles donc pas donné mille, mille et une chance, mille et un avertissements, avant de rompre, de couper tout contact avec toi ? De te juger, de t’enfermer ? Comment fais-tu, arrives-tu donc à trouver injuste, fortuite la situation… les souffrances, les jugements que tu subis sont-ils donc vraiment si incompréhensibles, que les peines, les insultes, brimades et problèmes qui te tombèrent dessus, tous les ressentiments qu’eurent pour toi et à cause de toi de tes attitudes, de tes scandales, de tes mœurs, ton « éducation »… de ce que tes comportements, tes paroles et tes actes évidement causérent et impliquérent comme dommages, comme nuisances et angoisses autour de toi… et le dégoût, la colère, l’aversion, la haine qu’eurent nécessairement en retour pour toi les gens, la société… N’est-ce donc pas assez payé, pas assez creusé, grand temps, l’heure que tu n’arrêtes, ne réfléchisses, ne te réformes, ne t’amendes, ne te décides à changer, à respecter enfin les autres, le respect, le bien ? Jusqu’où…. jusques-à-quand auront-ils cette patience, devront-ils donc subir ce genre de traitement, cette crainte, cette appréhension, ton imbécilité, tes excès, tes vices ? Veux-tu donc les faire eux t’accabler de la juste colère, de la haine qui les habite tous désormais, et dont une part te revient, que tu as toi-aussi susciter ? Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »

« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée

« La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. » »

« À ton avis, t’étais-tu donc bien interrogé, suffisamment bien, et suffisamment tôt aussi…, sur les conséquences, les futures résonances qu’allaient avoir les negligences et les forfaits que tu croyais pouvoir te permettre, quelle, quelle a été donc ta vie, es-tu en mesure de dire, d’affirmer si oui ou non ta psychiatre t’estime, peut avoir foi en toi, les gens ? Quelles sont donc, quelles ont donc été leurs pensées, à voir, te voir toi… À ton avis, ces choses, ce passé est-il, l’est-il donc vraiment qu’oublié… le soucis, l’angoisse que cause qu’a causée ta personne, son action… Ne les penses-tu donc pas eux vigilants et sur leurs gardes, craintifs, après ça après tout ça, encore plus dans ce contexte… Que crois-tu donc qu’ils pensent, ont pensé, pensent toujours de toi, des gens comme toi ? C’est ça.. ça donc que tu veux, que tu désires que l’on garde comme souvenir, comme trace de toi, de ton passage ici-bas… Quelle histoire, quel passif relationnel vous relie, entretiens-tu donc, as-tu donc plus ou moins consciemment entretenu avec eux, avec les gens, tes divers entourages, depuis le temps, avec tout ces gens, toutes ces personnes qui furent forcés de vivre avec toi ? Penses-tu donc l’être, l’avoir été donc que quelqu’un de confiance et sur qui on avait, on eut que peu à dire, à se plaindre !?.. Penses-tu donc que la chose, que ces choses purent leur échapper… qu’ils ne les avaient pas et eux déjà bien en tête, à l’esprit quand ils te voyaient… As-tu donc jamais témoigné de l’éducation, du respect, pour autrui, pour les autres, et en cela, fait montre, fait preuve de courtoisie, de respect, d’intelligence et de connaissance des autres, et sut ainsi te les mettre dans la poche, ou du moins, pas contre toi…. Comment estimes-tu, quelle valeur a donc… ou eut donc pour toi que les autres, que la vie humaine, que ta réputation, ton honneur, ton intégrité, le bien, le mal moral, (vois combien il nous rapporte, nous a rapporté….)… La morale, ces choses t’ont-elles donc été bien enseigné, par tes parents, la société ? Surent-ils donc faire de toi quelqu’un de sociable, de sensé ? As-tu donc et depuis longtemps, évidemment saisi leurs messages, leurs conseils et avertissements… ou bien te montras-tu toi si sourd et dur d’oreille que désormais aucun, plus personne ne veut te voir, même plus donc ne rien avoir à faire avec toi… et que du coup, ils ont pris leur distance, avec toi, les gens comme toi, et ne sont plus aujourd’hui dans le désir que de te voir, te parler ? Quelles relations entretiens-tu donc encore, as-tu donc dont même jamais entretenu avec eux, avec elles, tes proches, tes voisins, les gens, les personnes que tu connus ? Depuis combien de temps les gens, tes voisins, tes concitoyens te connaissent-il, t’ont-ils vu ici ? N’y a-t-il pas une chose, des choses qui t’ont échappé? «

« Il n’y a rien qui n’ait pas de rapport avec la morale dans le comportement humain des hommes sensés. Car celle-ci leur impose ses normes et ses diktats, et si l’homme qui se dit sensé, qui s’en réclame, ne veut pas rentrer en contradiction avec ce que lui dit son cœur et son esprit, et rester ainsi dans cette position, cette posture, faible et vile, non seulement à ses propres yeux, mais aussi face aux regards et aux jugements que la société dans son ensemble pourraient lui asséner, celui-ci doit ou devra un jour penser à régler toute sa vie autour de ce pivot central que représente la morale, qui est comme engrammée, inscrite en lui et au plus profond de son cœur, dans ses rapports directs avec lui-même et les autres lequel, du jour où il découvrira et prendra conscience de l’étendue et de l’énormité du scandale qu’a déjà pu susciter l’indigence de sa pensée et la malignité de ses actions, se traitera désormais lui-même avec une sévère clairvoyance, qui le portera, à essayer de tout faire et plus encore, pour laver son nom et purifier ses relations avec les autres, desquels il ne saurait ni dire ni professer du mal, mais dont il se méfiera désormais à tout jamais et par expérience personnelle, ne se laissant entourer et conseiller que par ceux qu’il estimera et jugera digne de confiance, c’est à dire de ceux et celles qui auront su comprendre que ce qu’ils prenaient jadis pour de l’honnêteté et de la bienveillance n’étaient en fait que la dissimulation habile de la ferme et froide décision de ces mêmes personnes de les circonscrire à l’écart de leurs maisons et de leurs vies, et même de leurs cœurs et de leurs pensées, ce qu’auparavant nous n’aurions même jamais pu supputer. »

« Tu te demandes même, dans ce silence, ce temple qu’est le monde, comment l’on peut, comment l’on doit l’on fait l’on peut faire pour être, être aussi bête, aussi vil, aussi faible, aussi stupide, le résultat, le témoignage, le témoignage est partout, personne, personne qui ne te sourie plus, personne qui ne sourie plus d’ailleurs, des fous, des comme toi, vous autres, vous autres avez tout pourri, on a, on peut plus avoir envie, envie de rire, de sourire, la joie, la joie, vous autres, vous autres nous l’avez enlevé, trop, y en a eu trop, y en a eue trop beaucoup trop de gâchis, de violence, d’irrespect, de connerie, ne reste, ne reste plus, plus autour de toi, dans le monde, chez les gens, que ce sentiment de dégoût, que cette fatigue, cette lassitude, vous autres, nous l’avez coupé, coupé l’envie, l’envie d’être, de rester avec vous, la violence, la violence, le ressentiment est partout, les évènements, dans toutes les mémoires, nous n’étions, nous n’étions décidément, définitivement pas au fait, les autres, les autres nous ont, nous avaient bien dit, l’avaient bien vu venir, ont regardé, chacun dans leurs coins, nous autres tout détruire, tout gâcher, la France, la France se regarde, le monde et ne peut que constater que les sentiments n’y sont vraiment plus… « 

« En mathématiques : en algèbre linéaire, une transposition est le fait de calculer la transposée d’une matrice (c’est-à-dire d’inverser les lignes et les colonnes de cette dernière) ou la transposée d’une application linéaire (notion cohérente avec la précédente) ;
en algèbre générale, la transposition est un 2-cycle, c’est-à-dire une permutation consistant à échanger deux éléments d’un ensemble.
En logique des propositions, une transposition est une règle de remplacement valide qui permet d’échanger l’antécédent avec le conséquent« 

Transposition — Wikipédia 

« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »

« Je ne peux pas entrer en toi par contact, mais même quand j’entrerai en toi une fois devenu esprit, je ne le ferai pas non. Il vaut mieux que je te tienne pour de bon, que je te baise de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière… Je me rapprocherai tant, que cela te brisera. Et si cela ne marche pas, j’ai d’autres moyens, j’ai tellement, tellement de moyens…  »

Le Témoin du mal, « Azazel »

« « Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs

Diagramme de synthèse

Pour ou Contre le Projet

1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs

2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés

3 Ceux hésitants

Exemple

(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)

Stratégie d’Action rationnelle

Federer les mécontents(pétition)

Jouer la montre

Système d’action concrets :

Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.

Émergence de négociations

Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,

Pour chaque objectif, définir des sous objectifs

Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))

Bien réfléchir, Brainstorming

Exemples de plan d’action résultants

Sur les plans:

Administratif et juridique

Relations internes

Communications internes

Communication avec le partenaire

Actions à mettre en place à court terme, à long terme

Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?

À qui et comment la communiquer ou non?

Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

« Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »

Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée

« Le chef d’état-major des armées

Sous l’autorité du Président de la République et du gouvernement, et sous réserve des dispositions particulières relatives à la dissuasion, le CEMA est responsable de l’emploi des forces et assure le commandement des opérations militaires.

Il est le conseiller militaire du Gouvernement »

Fabien Mandon

« Marié et père de trois enfants, Fabien Mandon est né le 19 octobre 1969 à Montmorency (95).

Il intègre la promotion 1990 de l’Ecole de l’Air, promotion « Lieutenant Poznanski », dont il sort breveté pilote de chasse.

En 1994, il rejoint l’escadron de chasse 3/13 « Alsace », à Colmar sur Mirage F1CT. Au cours de cette affectation, il participe à la mission de protection aérienne du territoire et est engagé à six reprises dans le cadre des opérations conduites en RCA et au Tchad. »

« Promu capitaine en 1996, il prend le commandement en 1999 de l’escadrille « Colmar ».

Promu commandant en 2001, il rejoint Paris en 2002 comme conseiller du domaine aérospatial au sein de la délégation aux affaires stratégiques (DAS).

En 2004, il suit la scolarité de l’école de guerre à l’École Supérieure des Forces Armées Espagnoles (ESFAS) à Madrid.

En 2005, après avoir été promu lieutenant-colonel, il est affecté sur la base aérienne 133 de Nancy-Ochey, au sein de l’escadron de chasse 2/3 « Champagne », doté de Mirage 2000D, qu’il commandera. Pendant ces trois années, il participe aux opérations en Afghanistan en 2006 puis met en place le premier détachement d’avions de chasse français sur la base de Kandahar en 2007.

En 2008, il rejoint le bureau « plans » de l’état-major de l’armée de l’Air avant d’être promu colonel en 2009. À l’été 2011, il est engagé au sein du commandement OTAN de la composante aérienne de l’opération Unified Protector en Libye, comme adjoint pour la stratégie aérienne de la campagne.

En 2012, il prend le commandement de la base aérienne à vocation nucléaire 702 d’Avord et de la base de défense de Bourges-Avord.

En 2014, il est auditeur de la 64° session du CHEM et de la 67° session de l’IHEDN.

Il rejoint la DGRIS en 2015 où il est en charge des relations internationales du ministère de la Défense avec les pays d’Amérique du Nord, d’Europe et de la Russie, ainsi que de l’élaboration des positions de la France à l’OTAN, l’UE et l’ONU.

En juillet 2017, il est nommé « adjoint air » auprès du chef de l’état-major particulier du Président de la République, poste auquel il est promu général de brigade aérienne en juin 2018.

En septembre 2019, il devient le chef de la division « cohérence capacitaire » de l’état-major des Armées où il est en charge des équipements et capacités futures pour les armées françaises.

Le 1er septembre 2020, après avoir été promu général de division aérienne, il est désigné pour occuper les fonctions de chef du cabinet militaire du ministre des Armées. Il est élevé aux rang et appellation de général de corps aérien un an plus tard.

Le 1er mai 2023, il est nommé chef de l’état-major particulier du Président de la République et est élevé aux rang et appellation de général d’armée aérienne.

Le 23 juillet 2025, le général d’armée aérienne Fabien Mandon est nommé en Conseil des ministres chef d’état-major des Armées à compter du 1er septembre 2025.

Le général Fabien Mandon totalise 144 missions de guerre. Commandeur de la Légion d’Honneur et officier de l’Ordre National du Mérite, il est titulaire de la croix de la Valeur Militaire avec deux citations. »

Biographie du chef d’état-major des Armée

« Le 23 janvier 1939, Canaris fabrique une fausse intelligence selon laquelle l’Allemagne envahirait les Pays-Bas en février 1939 en utilisant les aérodromes hollandais pour bombarder stratégiquement la Grande-Bretagne. L’objectif : changer la politique étrangère britannique. Le résultat : Chamberlain fait un « engagement continental » en février 1939, promettant des forces terrestres britanniques pour défendre la France. Cette désinformation réussit à transformer la politique britannique de l’apaisement à la préparation militaire. « 

«  Vous ne regardez qu’aux paroles douces et flatteuses de cet homme qui vous séduit : chacun de vous, en particulier, a pour ses propres affaires toute la finesse d’un renard ; et tous ensemble, vous n’êtes que des têtes sans cervelle, gens stupides et grossiers.
Mais voyant que tous les pauvres prenaient le parti de Pisistrate et faisaient grand bruit, et que les riches se retiraient, saisis de crainte, il sortit de l’assemblée en disant qu’il avait montré plus de sens que les premiers, qui ne connaissaient pas les menées de Pisistrate, et plus de courage que les derniers, qui, les connaissant, n’avaient pas eu la force de lui résister, et de s’opposer à sa tyrannie.

Le peuple ayant donc autorisé la proposition d’Ariston, il ne s’amusa pas à l’inquiéter ni à disputer avec lui sur le nombre des gardes ; il lui en laissa tranquillement prendre à ses gages tant qu’il voulut, et tant qu’enfin il se rendit maître de la citadelle.

Ce fut alors que la ville se trouva fort étonnée et fort troublée. Mégaclès s’enfuit sur l’heure avec les autres Alcméonides ; et Solon, quoiqu’il fût déjà fort vieux, et qu’il n’eût personne qui le secondât, ne laissa pas d’aller sur la place, et de parler aux citoyens pour leur reprocher leur lâcheté et leur imprudence, et pour les exhorter et les encourager à ne pas abandonner leur liberté.

Il leur dit en cette occasion ce mot, qui a été remarqué : « Et vous ne prenez garde à aucune de ses actions qui se passent devant vos yeux. »
Car Hérodote remarque fort bien que les Athéniens n’accordèrent à Pisistrate que des porte-massues, et non pas des soldats aguerris. Il en eut quatre cents. Plutarque appelle ces gardes κορυνηφόρους, c’est-à-dire des porte-massues. Mais cette politique leur fut inutile.

Avant ce jour, il eût été plus facile d’étouffer la tyrannie encore naissante ; et présentement qu’elle est formée et établie, il est plus honnête et plus glorieux de l’abolir.

Mais voyant que la peur empêchait tout le monde de l’entendre, il se retira dans sa maison, prit ses armes, les jeta dans la rue, en disant : « J’ai défendu, autant que j’ai pu, les lois et ma patrie. » Et il se tint en repos.

Ses amis lui conseillaient de prendre la fuite ; il ne voulut pas seulement les écouter, et il demeura chez lui à faire des vers contre les Athéniens, pour leur reprocher leurs fautes :
« Si vous vous êtes attiré cette calamité par votre peu de courage, leur disait-il, ne vous en prenez point aux dieux ; c’est vous-mêmes qui avez élevé vos tyrans, en leur donnant des gardes ; et c’est ce qui vous a fait tomber dans cet esclavage si honteux. »

Ceux qui l’entendaient ne cessaient de l’avertir que le tyran le ferait mourir, s’il venait à apprendre qu’il tînt ce langage, et lui demandaient sur quoi il se fiait pour parler avec tant d’audace et de témérité ; il leur répondit : « Sur la vieillesse. »

Mais Pisistrate, après avoir tout soumis, fut si bien l’adoucir, en lui témoignant beaucoup de bienveillance, en lui faisant toutes sortes d’honneurs, et en l’appelant souvent près de sa personne, que Solon fut son conseil, et approuva la plupart des choses qu’il fit dans la suite.

Aussi Pisistrate observait-il presque toutes les lois de Solon, et les faisait observer à ses amis ; jusques-là même qu’ayant été accusé d’un meurtre devant la cour de l’Aréopage, quoiqu’il fût le maître, il se présenta modestement pour se défendre et se justifier ; mais l’accusateur abandonna sa poursuite.

Pisistrate fit aussi plusieurs lois, et entre autres celle-ci : que ceux qui auraient été estropiés à la guerre seraient nourris aux dépens du public. Héraclide dit pourtant que Solon avait déjà fait ordonner la même chose en faveur de Thersippe, et que Pisistrate ne fit que la renouveler et la rendre générale.

Théophraste raconte encore que la loi contre les paresseux n’était pas de Solon, mais de Pisistrate, qui rendit par ce moyen la ville plus paisible et la campagne mieux cultivée.

Pour Solon, après avoir commencé d’écrire en vers l’histoire, ou la fable, de l’île Atlantique, qu’il avait apprise des sages de la ville de Saïs, et qui concernait particulièrement les Athéniens, il s’en lassa tout d’un coup, non pas, comme dit Platon, à cause de ses autres occupations, mais plutôt parce qu’il était affaibli par la vieillesse, et que ce long travail lui fit peur ; car il jouissait d’un fort grand loisir, comme il le témoigne assez dans ses vers, où il dit : « Je vieillis en apprenant toujours » ; et dans un autre endroit : « Je ne fais plus la cour qu’à Vénus, à Bacchus et aux Muses, qui sont les seules sources de tous les plaisirs des mortels. »

Platon s’emparant de ce sujet, comme d’une belle terre abandonnée, et qui lui appartenait en quelque manière à cause de la parenté (car Platon descendait d’un frère de Solon), se piqua de l’achever et de l’embellir. Il y fit une entrée superbe, une enceinte magnifique, et des cours d’une singulière beauté.

Il n’y a ni histoire, ni fable, ni œuvre poétique qui soit si magnifiquement ornée. Mais parce qu’il le commença trop tard, il mourut avant de l’achever, laissant à ses lecteurs un regret d’autant plus sensible pour ce qui manque à cet ouvrage, que le peu qu’ils en ont leur fait un très grand plaisir.

Comme dans Athènes, le temple de Jupiter Olympien est le seul qui ne soit pas fini, tout de même la sagesse de Platon, parmi tant d’autres beaux écrits qui en sont sortis, n’a laissé d’imparfait que le seul discours de l’île Atlantique.

Solon vécut encore plusieurs années après que Pisistrate se fut emparé de la tyrannie, si l’on en croit Héraclide de Pont ; et si l’on s’en rapporte à Phanias d’Éphèse, il ne vécut pas deux ans entiers ; car Pisistrate se rendit maître d’Athènes sous l’archonte Comias, et Solon, dit-il, mourut l’année suivante, sous l’archonte Hégésistrate, qui succéda à Comias.

Et pour ce qu’on dit de ses cendres, qu’elles furent semées par toute l’île de Salamine, c’est un conte entièrement incroyable, à cause de sa trop grande absurdité ; cependant il est rapporté par plusieurs écrivains considérables, et par Aristote même.

Le poète Cratinus, dans une de ses comédies, fait parler Solon conformément à cette tradition, quoique pourtant d’une manière qui fait assez entendre que de son temps elle ne passait pas pour certaine, car il dit :

« J’habite l’île de Salamine, si la tradition est véritable,
Car mes cendres sont semées dans tout le territoire d’Ajax. »

Plutarque, La vie des hommes illustres

«Cette ligne de partage ne délimite jamais simplement des corps menaçants/agressifs et des corps défensifs. Elle sépare plutôt ceux qui sont agents (agents de leur propre défense) et ceux qui témoignent d’une force de puissance d’agir toute négative en tant qu’ils ne peuvent être agents que de la violence « pure ». Ainsi, Rodney King, comme tout homme africain-américain interpellé par une police raciste, est reconnu comme agent, mais uniquement comme agent de violence, comme sujet violent, à l’exception de toute autre domaine d’action. Cette violence, les hommes noirs en sont toujours rendus responsables: ils en sont la cause et l’effet, le commencement et la fin. De ce point de vue, les gestes de protection de Rodney King, ses gestes désordonnés pour rester en vie(il bat des bras, titube, tente de se relever, se tient sur ses genoux) ont été qualifiés comme d’un «contrôle total » de sa part et comme témoignant d’une « intention dangereuse », comme si la violence ne pouvait être que la seule et unique action volontaire d’un corps noir, lui interdisant de fait toute défense légitime. Cette attribution exclusive d’une action violente disqualifiée et disqualifiante, d’une puissance d’agir négative, à certains groupes sociaux, constitués comme des « groupes à risques », a aussi pour fonction d’empêcher de percevoir la violence policière comme une agression. Puisque les corps rendus minoritaires sont une menace, puisqu’ils sont là source d’un danger, agents de toute violence possible, la violence qui s’exerce en continue sur eux, à commencer par celui de la police ou de l’État, ne peut jamais être vue comme la violence crasse qu’elle est: elle est seconde, protectrice, défensive – une réaction, une réponse toujours déjà légitimée. Dans le cas du supplice de la cage de fer nous avons montré d’une part comment, en visant la puissance d’agir d’un corps, une certaine technologie de pouvoir transformait cette puissance en impuissance( plus on se débat pour échapper à la souffrance, plus on en est meurtri), et d’autre part en quoi la défense en soi déployée par le sujet pour survivre devenait insidieusement ce par quoi il était nié. La défense en soi était ainsi rendue irrémédiablement impraticable pour le corps en résistance. Dans le cas de Rodney King, un autre élément apparaît. Il n’est plus seulement question de puissance d’agir : ce qui est en jeu, c’est aussi l’interpellation – une qualification morale et politique -, la reconnaissance de « sujets de droit », ou plutôt de sujets en droit de se défendre, ou pas. King ne peut pas être perçu comme un corps qui se défend, il est vu à priori comme un agent de la violence. La possibilité même de se défendre est le privilège d’une minorité dominante. Dans le cas du lynchage de Rodney King, l’État – par l’intermédiaire de ses bras armés de ses représentants – n’est pas perçu comme violent, il est perçu comme réagissant à la violence, il se défend contre la violence. En revanche, pour Rodney King, mais aussi pour tous les autres corps victimes de la rhétorique de la légitime défense, de cette manière de voir-là, plus il s’est défendu, plus il est devenu indéfendable. (…) On pourrait a partir de là essayer de cerner un certain dispositif de pouvot, ce que j’appellerai « dispositif défensif ». Comment procède-t-il ? En ciblant ce qui relève d’une force, d’un élan, d’un mouvement polarisé à se défendre, balisant certain.e.s sa trajectoire, favorisant son déploiement par un cadre qui le légitime, ou bien, au contraire, pour d’autres, empêchant son effectuation, sa possibilité même, rendant cet élan inhabile, hésitant, ou dangereux, menaçant, pour autrui comme pour soi-même. Ce dispositif à double tranchant trace une ligne de démarcation, entre, d’un côté, des sujets dignes de se défendre et d’être défendus, et, de l’autre, des corps acculés à des tactiques défensives. À ces corps vulnérables et violentables n’echoient plus que des subjectivités à mains nues. Tenues en respect dans et par la violence, celles-ci ne vivent ou ne survivent qu’en tant qu’elles parviennent à se doter de tactiques défensives. Ces pratiques subalternes forment ce que j’appelle l’autodéfense proprement dite, par contraste avec le concept juridique de légitime défense. À la différence de cette dernière, l’autodéfense n’a, paradoxalement, pas de sujet – je veux dire que le sujet qu’elle défend ne prééxiste pas à ce mouvement qui résiste à la violence dont il est la cible. Entendue en ce sens, l’autodéfense relève de ce que je propose d’appeler des « éthiques martiales de soi ». Repérer ce dispositif à ses points d’émergence, en situation coloniale, permet de questionner les processus de captation monopolistique de la violence par les États qui revendiquent l’usage légitime de la force physique : plutôt qu’une tendance au monopole, on pourrait faire l’hypothèse d’une économie impériale de la violence qui paradoxalement défend des individus toujours déjà reconnus légitimes à se défendre par eux-mêmes. Cette économie maintient la légitimité de certains sujets à user de la force physique, leur confère un pouvoir de conservation et de juridiction (d’auto justice), leur octroie des permis de tuer. Mais l’enjeu n’est pas seulement ici la distinction fondamentale, entre «sujets défendus » et « sujets sans défense », entre sujets légitimes à se defendre et sujets illégitimes à le faire ( et rendus par là même indéfendables). Il y a encore un seuil plus subtil. Car il faut ajouter que ce gouvernemen des corps intervient à l’échelle du muscle. L’objet de cet art de gouverner l’influx nerveux, la contraction musculaire, la tension du corps kinésique, la décharge des fluides hormonaux ; il opéré sur ce qui l’excite ou l’inhibe, le laisse agir ou le contre, le retient ou le provoque, l’assure ou le rend tremblant, ce qui fait qu’il frappe ou ne frappe pas. »

Elsa Dorlin, Se défendre : Une philosophie de la violence

 « Richard Overy souligne que la guerre ne fut pas seulement « la guerre d’Hitler » mais eut ses racines dans le déclin relatif de la Grande-Bretagne et de la France face à des puissances révisionnistes ambitieuses. Le système international issu de 1919 n’avait pas retrouvé sa stabilité. Dans ce contexte, l’appeasement représentait moins une politique qu’un symptôme de l’incapacité des démocraties victorieuses à maintenir un ordre dont elles n’avaient plus les moyens. » » » latraduction dun svaoir en action politique preventive ou ?  » la traduction de ce savoir en action préventive se heurtait à des obstacles que ni Londres ni Paris ne purent surmonter : une opinion publique traumatisée refusant d’envisager un nouveau conflit, des institutions militaires incapables de penser offensivement, des systèmes politiques où la guerre préventive était électoralement suicidaire, et des dirigeants qui préféraient croire que les objectifs d’Hitler étaient limités plutôt que d’affronter les implications d’un programme idéologique illimité. » 

« La panique aérienne et la surestimation paralysante de la Luftwaffe
Le renseignement britannique commit une erreur aux conséquences désastreuses : après avoir d’abord sous-estimé le réarmement allemand, il le surestima massivement à partir de 1935. Wesley Wark documente ce « balancier » dans The Ultimate Enemy. Cornell University Press +3 En mars 1935, lorsque Hitler prétendit avoir atteint la parité aérienne avec la Grande-Bretagne, la Luftwaffe comptait en réalité seulement 584 appareils opérationnels contre environ 3 000 pour la RAF. Ibiblio Churchill lui-même affirma en septembre 1939 que l’Allemagne disposait de plus de 4 300 avions de première ligne, alors que le chiffre réel, selon R.J. Overy, n’était que de 2 893 appareils de combat opérationnels. Cambridge Core
Cette surestimation alimenta la « panique aérienne ». Le discours de Stanley Baldwin du 10 novembre 1932 — « le bombardier passera toujours » — devint doctrine stratégique. Wikipedia B.H. Liddell Hart prédisait 250 000 morts et blessés en Grande-Bretagne dès la première semaine de guerre. Fandom Les hôpitaux londoniens se préparèrent à 300 000 victimes. Wikipedia Harold Macmillan écrira plus tard que lui et ses contemporains « pensaient à la guerre aérienne en 1938 à peu près comme on pense aujourd’hui à la guerre nucléaire ». Fandom Or le Blitz réel, de septembre 1940 à mai 1941, fit environ 40 000 victimes civiles sur sept mois UK Parliament — une fraction des prédictions apocalyptiques.
Ce que le renseignement britannique ignorait, c’est que la Luftwaffe souffrait de graves déficiences. En août 1938, le taux de disponibilité opérationnelle n’était que de 49% pour les bombardiers et 57% globalement. Seuls deux tiers des équipages autorisés étaient en service, et plus de 40% n’étaient pas pleinement opérationnels. ibiblio Le général Felmy, commandant de la Luftflotte 2, avertit le haut commandement qu’une « guerre de destruction contre l’Angleterre semblait exclue » avec les moyens disponibles. ibiblio Les réserves de carburant ne couvraient que 25% des besoins de mobilisation. »

«L’idée que la peine au sein d’une société soit fondée sur les fantasmes même de cette société concernant sa propre immunité, et portant donc sur les fantasmes de dangerosité, de péril, n’a rien d’étonnant en soi puisque la justice pénale, organisée en droit positif a pour but essentiellement de prévoir un grand ensemble de crimes possibles dont il faut articuler les réponses appropriées avant que l’acte n’ait eu lieu. Dans son rôle constitutif d’abord, le fantasme prend l’aspect d’une logique de l’imagination destinée à produire des évaluations morales indexées sur la prévisibilité des infractions et transgressions du droit, elle-même rendue possible par un équilibre savamment pesé entre la possibilité d’une occurrence particulière et la généralité de la description du crime. En ce sens, le fantasme devrait jouer ensuite le rôle de régulateur des émotions au moment du jugement : logiquement en effet, ce serait en vertu de ce soubassement fantasmatique qui tend à prévoir de manière exhaustive un panel assez large de crimes possibles, qu’aucun crime – aussi horrible soit-il – ne devrait étonner. »

Hourya Bentouhami-Molino

«L’erreur de l’idéaliste consiste toujours à perdre de vue la conscience d’objet au profit de la seule conscience de soi. Au moment de l’abstraction, cette erreur consiste plus précisément à modéliser en détachant de la représentation les éléments qui ne me plaisent pas. Il reviendrait ainsi à la seule conscience de soi de déterminer la relation entre volition et cognition. Dès lors, tout deviendrait possible puisque, du point de vue de la réflexion, il suffirait d’imaginer une nouvelle représentation quand la précédente ne satisfait pas la volition. Ou, dit encore autrement, l’acte d’imaginer est supposé prendre le pas sur ce qui est effectivement imaginé. Le pouvoir de l’imagination s’affirme contre tout projet concret. Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait réelle. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux. »

«Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe comme si la qualité ouvert/fermé ne dépendait pas des données. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où l’acteur prenait ses désirs pour des réalités.  »

Maxime Parodi

« Seiya : « Maintenant que je n’ai plus mon armure pour me protéger, le moindre coup me sera fatal. Le combat durera tant que je réussirai à parer toutes ses attaques. »

Shiryu : « Sans son armure, il ne pourra pas résister à la force du Dragon. Il ne peut plus parer mes météores sans son bouclier. »

Shun : « Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il ne bouge plus ! »

Hyoga : « Ouais, c’est bizarre, Shiryu aussi est complètement immobile. »

Dohko : « Ils s’observent tous les deux. Ils essaient de trouver le point faible. Une seconde d’inattention et le combat est fini. »

Shiryu : « La victoire ne peut plus m’échapper maintenant. Même s’il peut parer mes météores avec ses mains, son corps ne pourra pas tenir longtemps. Il va être réduit en pièces en une seconde. Chevalier ! Subis la puissance des météores de Pégase ! »

Seiya : « Aucun de ces météores ne pourra m’atteindre ! »

Shiryu : « Il a réussi à arrêter des météores propulsés à la vitesse du son ! »

Seiya : « Est-ce que tu me crois assez fou pour essayer d’arrêter tous tes météores alors que je n’ai plus d’armure ? Je sais bien que personne ne peut bloquer tous les coups d’un chevalier à main nue. J’ai seulement étudié chacun des météores. »

Shiryu : « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Seiya : « Oh c’est très simple. Il m’a suffi de regarder ceux que je devais arrêter et ceux qu’il fallait éviter. Tu voulais que tous tes coups passent le mur du son, mais tu n’as pas réussi. Quelques-uns seulement étaient mortels, tous les autres n’étaient pas assez violents. Sur les mille météores que tu as envoyés, j’en ai juste bloqué quelques-uns. Et il ne me restait plus qu’à éviter les autres, et ça n’importe quel chevalier en est capable ! Ton attaque la plus terrible n’a eu absolument aucun effet sur moi. « 

« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »

« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. I invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »

Recueil des actes du Comité de salut public

« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »

« Bilan des victimes

Le bilan est lourd, principalement du côté des forces assurant la protection du palais présidentiel et des complexes militaires :

Côté Américain : Les rapports du Pentagone indiquent qu’aucun soldat américain n’a été tué pendant l’opération, bien que deux aient été blessés. Un hélicoptère a été touché par des tirs de défense antiaérienne mais a pu terminer sa mission.

Côté Vénézuélien et alliés : Environ 80 morts ont été recensés. Ce chiffre inclut des militaires vénézuéliens ainsi que 32 conseillers militaires cubains présents sur les lieux lors de l’assaut. On dénombre également plus de 90 blessés. »

« Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. La prise de conscience n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. »

Emmanuel Mounier 

Batman : The Dark Knight – La Scène de l’Interrogatoire

« [00:05] Commissaire Gordon : Il n’est jamais rentré chez lui naturellement. Qu’est-ce que tu en as fait ? Dis-moi.
[00:12] Le Joker : Moi, je n’suis pas sorti d’ici. Vous, avec qui l’aviez-vous laissé ? Votre équipe sympathique… en supposant bien sûr qu’ils soient toujours à vous, ces braves gens, et pas à Maroni. Est-ce que ça ne vous déprime pas, Commissaire, de constater à quel point vous êtes seul ? Vous vous sentez responsable des mésaventures actuelles de Harvey Dent ?
[00:49] Le Joker : Où est-il ? Il est quelle heure ?
[00:53] Gordon : Qu’est-ce que ça peut faire ?
[00:55] Le Joker : C’est parce que, selon l’heure, il peut être à un endroit… ou en plusieurs à la fois.
(Entrée de Batman dans l’ombre, début de l’affrontement physique)
[01:26] Le Joker : Ah ! On va jouer au bon flic et au méchant flic, hein ?
[01:30] Batman : Pas tout à fait.
[01:34] Le Joker : Ne jamais commencer par la tête, la victime devient confuse, elle ne sent plus les coups. Tu vois, tu me réclamais… je suis là. Je voulais savoir ce que tu ferais, et tu ne m’as pas déçu. Tu as laissé mourir cinq personnes, et ensuite tu as laissé Dent prendre ta place. Même pour quelqu’un comme moi, ce n’est pas très cordial.
[01:57] Batman : Je le fais pour que les choses reprennent l’allure qu’elles ont eue un jour.
[02:01] Le Joker : Mais je suis réaliste, je sais qu’on ne revient jamais en arrière. Tu as changé la donne… à jamais.
[02:11] Batman : Alors pourquoi chercher à me tuer ?
[02:14] Le Joker : (Rire) Je n’ai aucune envie de te tuer ! Non, non, toi… tu me complètes.
[02:22] Batman : Tu es une belle ordure qui tue pour l’argent.
[02:25] Le Joker : Ne parle pas comme l’un d’eux, même si tu voudrais l’être. Pour eux, tu n’es qu’un bizarroïde, comme moi. Pour l’instant, ils ont besoin de toi. Mais après un certain temps, ils vont sûrement te larguer comme un lépreux. Leur moralité, tu vois, leur code… c’est une mauvaise blague. Ils te bazarderont à la première alarme. Ils sont aussi droits que ce monde leur permet de l’être. Je te le prouverai. Quand il y a un petit coup dur, qu’est-ce qu’ils font, ces « civilisés irréprochables » ? Ils se bouffent entre eux. Tu sais, je ne suis pas un monstre. Je suis juste à l’avant-garde de la vague.
[03:15] Batman : Où est Dent ?
[03:17] Le Joker : Tu possèdes toutes ces règles, et tu crois qu’elles te sauveront.
[03:22] Batman : J’ai une seule règle.
[03:25] Le Joker : Oh… alors c’est celle qu’il te faudra enfreindre pour connaître la vérité. La seule façon raisonnable de vivre dans ce bas monde, c’est en dehors des règles. Et ce soir, tu vas enfreindre ta seule et unique règle.
[03:36] Batman : Je te le demande encore une fois.
[03:39] Le Joker : Ensuite, tu vas devoir jouer mon petit jeu si tu veux sauver l’un d’entre eux. Tu sais que pendant un court instant, je t’ai vraiment pris pour Dent ? À ta manière de te ruer pour la sauver…
[03:58] Batman : Est-ce que Harvey est au courant pour toi et sa petite poulette ?
[04:02] Le Joker : Songe-t-il au meurtre ? C’est un choix. Tu choisis entre une vie et une autre. Ton ami le procureur… ou sa mignonne petite fiancée.
[04:26] Le Joker : Tu n’as rien, en fait. Rien qui soit capable de me faire peur. Rien du tout, malgré ta force. T’inquiète pas, je vais te dire où ils sont. Pour les deux. Elle est là, la petite astuce : tu vas devoir choisir. Lui, il est au 250 de la 52e rue. Et elle, Avenue X chez Ciceron. »

« La probable coopération d’initiés est le cinquième facteur, étayé par de fortes preuves circonstancielles. R. Evan Ellis (The Conversation) affirme que « des individus à l’intérieur du Venezuela ont joué des rôles inestimables non seulement pour obtenir du renseignement, mais aussi pour coopérer avec des personnes clés dans l’armée et le gouvernement de Maduro afin de s’assurer qu’elles fassent — ou ne fassent pas — certaines choses à des moments clés ». Les experts de Brookings estiment que « beaucoup spéculent qu’il y a eu un accord négocié par les États-Unis avec Rodríguez et Padrino López pour ne pas résister à l’arrestation des Maduro ». L’ancien vice-président colombien Francisco Santos Calderón se dit « absolument certain » que « la numéro deux de Maduro l’a trahi en le remettant aux Américains sans combattre ». Élément révélateur : les États-Unis n’ont délibérément pas frappé les bases de chasseurs d’El Libertador, Barcelona et El Sombrero — Tyler Rogoway (The War Zone) en déduit que « les États-Unis avaient soit des assurances que les chasseurs vénézuéliens ne décolleraient pas, soit des plans de contingence pour les en empêcher ». Des Su-30 et F-16 ont d’ailleurs été observés en vol après l’opération depuis El Libertador.

La retenue calculée américaine est le sixième facteur. En épargnant l’essentiel de l’infrastructure militaire — quartiers généraux, casernes, bases aériennes —, les États-Unis signalaient qu’ils voulaient la FANB intacte pour la gouvernance post-Maduro, offrant aux commandants une incitation puissante à ne pas combattre. » »Les militaires siègent aux conseils d’administration de plus de 103 entreprises publiques et contrôlent 11 des 34 ministères. Selon Transparency International et InSight Crime, le « Cartel de los Soles » — que les experts décrivent davantage comme un réseau de patronage que comme un cartel organisé — fait circuler les profits du trafic de cocaïne, de l’exploitation minière illégale (Arco Minero, parc national Yapacana), de la contrebande d’essence, de l’extorsion des migrants aux « trochas » frontalières et du contrôle des ports. La FANB gère directement 14 entreprises dans l’agriculture, les mines, le pétrole, la construction et la banque.

Ce portefeuille criminel a créé ce que War on the Rocks (Orlando J. Pérez, novembre 2025) décrit comme le paradoxe fondamental du coup-proofing vénézuélien : « Le régime a lié les officiers supérieurs à sa survie par des rentes criminelles — de l’extraction d’or illégale à la logistique du narcotrafic — de telle sorte qu’un avenir post-Maduro ressemble moins à l’exil qu’à la prison. » Mais face à une attaque américaine, ce même calcul s’inverse : les officiers avaient trop à perdre en résistant (destruction certaine) et trop à gagner en coopérant (préservation de leurs positions et réseaux). Comme le résume un analyste de GlobalResearch : « Pour les officiers supérieurs, une guerre contre les États-Unis n’était pas une lutte idéologique gagnable, mais un acte suicidaire garantissant leur destruction. » » »Brookings (12 experts, 5 janvier) souligne les « visions profondément contradictoires » entre Trump (qui dit vouloir « diriger » le Venezuela) et Rubio (qui nie tout rôle de gouvernance). Ted Piccone avertit : « Remettre sommairement le pouvoir à Rodríguez exposerait les justifications américaines comme rien de plus qu’une prise de contrôle pétrolière. » Caitlin Talmadge note la « stupéfiante absence de résistance » et la difficulté de distinguer entre habileté américaine et décision vénézuélienne de ne pas résister. »

« Toute la Russie vit au dixième du budget normal, sauf Police, Propagande, Armée… Tout ça c’est encore l’injustice rambinée sous un nouveau blase, bien plus terrible que l’ancienne, encore bien plus anonyme, calfatée, perfectionnée, intraitable, bardée d’une myriade de poulets extrêmement experts en sévices. Oh ! pour nous fournir des raisons de la déconfiture canaille, de la carambouille gigantesque, la dialectique fait pas défaut !… Les Russes baratinent comme personne ! Seulement qu’un aveu pas possible, une pilule qu’est pas avalable : que l’Homme est la pire des engeances !… qu’il fabrique lui-même sa torture dans n’importe quelles conditions, comme la vérole son tabès… C’est ça la vraie mécanique, la profondeur du système !… Il faudrait buter les flatteurs, c’est ça le grand opium du peuple… L’Homme il est humain à peu près autant que la poule vole. Quand elle prend un coup dur dans le pot, quand une auto la fait valser, elle s’enlève bien jusqu’au toit, mais elle repique tout de suite dans la bourbe, rebecqueter la fiente. C’est sa nature, son ambition. Pour nous, dans la société, c’est exactement du même. On cesse d’être si profond fumier que sur le coup d’une catastrophe. »

«Voyez les nouveaux apôtres… Gras de bide et bien chantants !…. Grande Révolte ! Grosse Bataille ! Petit butin ! Avares contre Envieux ! Toute la bagarre c’était donc ça ! En coulisse on a changé de frime… Néo-topazes, néo-Kremlin, néo-garces, néo-lénines, néo-jésus ! Ils étaient sincères au début… à présent, ils ont tous compris ! (Ceux qui comprennent pas : on fusille). Ils sont pas fautifs mais soumis !… Ça serait pas eux, ça serait des autres… L’expérience leur a profité… Ils se tiennent en quart comme jamais… L’âme maintenant c’est la  » carte rouge « … Elle est perdue ! Plus rien !… Ils les connaissent eux tous les tics, tous les vices du vilain Prolo… Qu’il pompe ! Qu’il défile ! Qu’il souffre ! Qu’il crâne !… Qu’il dénonce !… C’est sa nature !… Il y peut rien !… Le prolétaire ? en  » maison  » ! Lis mon journal ! Lis mon cancan, juste celui-là ! Pas un autre ! et mords la force de mes discours ! Surtout va jamais plus loin, vache ! Ou je te coupe la tête ! Il mérite que ça, pas autre chose !… La cage !… Quand on va chercher les flics on sait bien tout ce qui vous attend !… Et c’est pas fini encore ! On fera bien n’importe quoi, pour pas avoir l’air responsables ! On bouchera toutes les issues. On deviendra  » totalitaires !  » Avec les juifs, sans les juifs. Tout ça n’a pas d’importance !… Le Principal c’est qu’on tue !… Combien ont fini au bûcher parmi les petits croyants têtus pendant les époques obscures ?… Dans la gueule des lions ?.. Aux galères ?… Inquisitionnés jusqu’aux moelles ? Pour la Conception de Marie ? ou trois versets du Testament ? On peut même plus les compter ! Les motifs ? Facultatifs !… C’est même pas la peine qu’ils existent !… Les temps n’ont pas changé beaucoup à cet égard-là ! On n’est pas plus difficiles ! On pourra bien tous calancher pour un fourbi qu’existera pas ! Un Communisme en grimaces ! …. Ça n’a vraiment pas d’importance au point où nous sommes !… Ça, c’est mourir pour une idée ou je m’y connais pas !… On est quand même purs sans le savoir !… à bien calculer quand on songe, c’est peut-être ça L’Espérance ? Et l’avenir esthétique aussi ! Des guerres qu’on saura plus pourquoi !… De plus en plus formidables ! Qui laisseront plus personne tranquille !… que tout le monde en crèvera… deviendra des héros sur place… et poussière par-dessus le marché !… Qu’on débarrassera la Terre… Qu’on a jamais servi à rien… Le nettoyage par l’Idée…»

Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, 28 décembre 1936

« « Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.

Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.

Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »

Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes

Mourir pour des idées : la grande tradition intellectuelle du refus

« De Montaigne à Orwell, une lignée d’esprits parmi les plus puissants de l’histoire occidentale a convergé vers une même conclusion dérangeante : mourir pour des idées est le plus souvent une catastrophe, et faire mourir pour elles est toujours un crime. Cette tradition ne relève ni de la lâcheté ni du cynisme. Elle rassemble des penseurs qui ont traversé guerres, exils, persécutions et emprisonnements — et qui, précisément parce qu’ils avaient vu la mort de près, refusaient de la glorifier. Leur argument central tient en une phrase que Bertrand Russell aurait prononcée avec son flegme caractéristique : « Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper. » Ce rapport cartographie cette tradition intellectuelle à travers ses auteurs majeurs, leurs œuvres, leurs formulations les plus marquantes, et examine si leurs avertissements se sont avérés prophétiques.


L’argument épistémologique : mourir pour ce qui est peut-être faux

La critique la plus fondamentale est d’ordre logique. Si nos croyances peuvent être erronées — et l’histoire prouve qu’elles le sont souvent —, alors sacrifier sa vie pour elles revient à parier l’irremplaçable sur l’incertain.

Michel de Montaigne (1533–1592) forge cette position dans le brasier des guerres de Religion françaises. Il commence à écrire ses Essais en 1572, l’année même du massacre de la Saint-Barthélemy, où des milliers de protestants sont égorgés par leurs voisins catholiques au nom de la vérité divine. Sa devise — « Que sais-je ? » — n’est pas un exercice intellectuel de salon mais une réponse morale au carnage produit par des gens convaincus de posséder la vérité absolue. Dans l’Apologie de Raymond Sebond (II, 12), le plus long et le plus philosophiquement ambitieux des Essais, il déploie le scepticisme pyrrhonien pour montrer les limites de la connaissance humaine : si nous ne pouvons même pas faire confiance à nos sens et à notre jugement, comment pouvons-nous être assez certains de questions doctrinales pour tuer en leur nom ? Dans Des cannibales (I, 31), il retourne le miroir vers l’Europe prétendument civilisée : il juge « plus barbare de rôtir et manger un homme vivant que de le manger mort », ajoutant qu’il a vu ces cruautés commises « non entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion ». Le ton est celui d’une sagesse grave, teintée d’ironie douce, portée par un homme qui refuse de laisser une cause consumer son être — « sans haine, sans ambition, sans avarice et sans violence », comme il se décrit dans De ménager sa volonté (III, 10).

Bertrand Russell (1872–1970), trois siècles plus tard, radicalise l’argument. Sa célèbre réplique — « Of course not. After all, I may be wrong » (« Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper ») — en réponse à la question de savoir s’il mourrait pour ses convictions, est documentée dans la chronique de Leonard Lyons « The Lyons Den » du New York Post du 23 juin 1964. La formule populaire (« I would never die for my beliefs because I might be wrong ») en est une condensation. Dans ses Sceptical Essays (1928), Russell pose le principe : « Les opinions que l’on défend avec passion sont toujours celles pour lesquelles il n’existe aucun fondement rationnel ; en réalité, la passion est la mesure du manque de conviction rationnelle du détenteur. » Et plus tranchant encore : « La persécution est employée en théologie, pas en arithmétique, parce qu’en arithmétique il y a du savoir, mais en théologie il n’y a que de l’opinion. » Russell n’était pas un dilettante du doute : logicien co-auteur des Principia Mathematica, prix Nobel de littérature 1950, emprisonné deux fois pour son pacifisme (pendant la Première Guerre mondiale et lors de manifestations antinucléaires), il incarnait la rigueur intellectuelle mise au service de l’humanité.

Nietzsche, que l’on n’associe pas spontanément à cette tradition, formule pourtant l’un de ses axiomes les plus puissants dans Ainsi parlait Zarathoustra (II, « Des prêtres ») : « Aber Blut ist der schlechteste Zeuge der Wahrheit » — « Le sang est le plus mauvais témoin de la vérité. » Le fait d’être prêt à mourir pour une croyance ne prouve absolument rien quant à sa véracité. Anatole France tire la conclusion sardonique : « Mourir pour une idée, c’est placer un prix bien élevé sur des conjectures. » Et dans Anatole France en pantoufles (1924), son secrétaire rapporte ce mot dévastateur : « Vous croyez mourir pour la patrie ; vous mourez pour des industriels. »

Le débat philosophique remonte en réalité au XVIIᵉ siècle : dans un échange entre Gassendi et Descartes, analysé par un article de PhilonSorbonne, Gassendi objecte que le fanatique prêt à mourir au bout de l’épée, révélant « le fond de son cœur », pose un vrai problème à la règle cartésienne de vérité (l’idée claire et distincte). Descartes réplique que l’obstination du fanatique n’est pas une expérience valide — c’est une expérience vague et inconstante, disqualifiée par la méthode du doute.


La démolition satirique : Brassens, Voltaire, Swift et l’absurdité du sacrifice

Là où les philosophes argumentent, les satiristes démontent. Leur arme est le rire — et leur efficacité, souvent supérieure.

Georges Brassens publie « Mourir pour des idées » en 1972, sur l’album Fernande. La chanson est une réponse directe aux violentes critiques qu’il avait essuyées après Les Deux Oncles (1964), où il mettait sur le même plan les morts des deux camps pendant la Seconde Guerre mondiale. L’argument se déploie en six strophes d’une densité littéraire remarquable. Le refrain pose la thèse par fausse concession : le locuteur accepte de mourir pour des idées, « d’accord, mais de mort lente » — c’est-à-dire de vieillesse. L’ironie est structurelle. Strophe après strophe, Brassens détruit les piliers du martyrologe idéologique. L’obsolescence des idées d’abord : si vous vous précipitez pour mourir, vous risquez de mourir pour des idées déjà périmées le lendemain, et « le plus amer, c’est de constater, en mourant, qu’on s’est trompé d’idée ». L’hypocrisie des meneurs ensuite : les « saint Jean Bouche d’or » qui prêchent le sacrifice vivent eux-mêmes très vieux — « leur faux nez à la Mathusalem » traverse tous les camps. L’interchangeabilité des idéologies : puisque toutes les idées qui réclament la mort se ressemblent, le sage hésite devant la tombe en posant la question cruciale : « Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ? » La futilité historique enfin : malgré d’innombrables « grands soirs » révolutionnaires et d’innombrables têtes coupées, le paradis sur terre n’est jamais advenu — « les dieux ont toujours soif » (allusion au roman d’Anatole France sur la Terreur révolutionnaire).

La chanson est truffée de références lettrées — Valéry (Le Cimetière marin), France, saint Jean Chrysostome — et d’une sophistication rhétorique (antanaclase sur le mot « idée ») qui dément toute accusation de simplisme. Elle fut néanmoins violemment controversée : Jean-Jacques Goldman la qualifia d’« obscène » lors d’un hommage télévisé en 2001, arguant que les résistants torturés et fusillés ne méritaient pas d’être renvoyés dos à dos avec les collaborateurs. La chanson a fait l’objet d’un mémoire de DEA en sciences politiques (Nicolas Six, Lille-II, 2003) et d’un chapitre dans Brassens, une vie en chansons de Thomas Chaline.

Voltaire (1694–1778) pratique la satire avec une précision chirurgicale. Dans Candide (1759), la scène de guerre du chapitre 3 est un chef-d’œuvre d’ironie meurtrière : « Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées » — et les canons « ôtèrent du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface ». L’oxymoron « boucherie héroïque » condense en deux mots toute la critique voltairienne de la guerre. Le terme « raison suffisante » — emprunté à Leibniz — est sarcastiquement appliqué à la baïonnette. Et dans les deux camps, on chante des Te Deum, montrant la complicité de la religion avec le carnage. L’autodafé du chapitre 6 est encore plus glaçant : après le tremblement de terre de Lisbonne, l’université de Coimbra décrète que « le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler ». Dans le Dictionnaire philosophique (1764), l’article « Fanatisme » pose la distinction décisive : « Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique ». Et l’article « Guerre » achève le tableau : « Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement, avant d’aller exterminer son prochain. »

Jonathan Swift, dans Les Voyages de Gulliver (1726), invente la guerre entre Lilliput et Blefuscu — menée pour déterminer par quel bout on doit ouvrir un œuf. Cette satire des guerres de religion entre catholiques et protestants, où des différences doctrinales insignifiantes justifient des massacres, reste d’une pertinence intacte. Mark Twain pousse la logique satirique plus loin dans The War Prayer (écrit vers 1905, publié posthumement en 1923) : un étranger mystérieux révèle aux fidèles d’une église que prier pour la victoire, c’est implicitement prier pour « flétrir les vies de l’ennemi, prolonger leur amer pèlerinage, tacher la neige blanche du sang de leurs pieds blessés ». L’assemblée le déclare fou.


La révolte philosophique : Camus et Cioran contre le meurtre logique

Albert Camus (1913–1960) construit l’architecture philosophique la plus élaborée de cette tradition. Rédacteur en chef du journal clandestin Combat pendant l’Occupation, puis témoin de la Guerre froide et de la guerre d’Algérie, il refuse tous les camps idéologiques. Sa pensée progresse du « cycle de l’absurde » (Le Mythe de Sisyphe, 1942) au « cycle de la révolte » (L’Homme révolté, 1951). La distinction centrale de L’Homme révolté oppose la révolte — qui dit « non » à l’oppression tout en affirmant une valeur humaine partagée, et qui reste mesurée, autolimitée — à la révolution — qui vise la transformation totale, justifie la violence au nom d’une utopie future, et glisse inévitablement vers la terreur. Le livre s’ouvre ainsi : « Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Nous sommes dans l’ère de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est la philosophie, qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges. »

Camus admire les « meurtriers délicats » — les terroristes russes comme Kalyayev, prêts à payer de leur propre vie celle qu’ils prenaient — tout en considérant cela comme le cas-limite de la violence justifiable. La formule qu’on lui attribue largement — « Il y a des causes pour lesquelles il vaut la peine de mourir, mais aucune pour laquelle il vaille la peine de tuer » — condense sa pensée, même si les chercheurs n’en ont pas localisé la formulation exacte dans ses œuvres publiées. Sa querelle avec Sartre en 1952, déclenchée par la publication de L’Homme révolté et la critique de Francis Jeanson dans Les Temps Modernes, cristallise l’opposition : Sartre cautionne la violence révolutionnaire comme légitime contre l’oppression ; Camus rejette toute violence systématique et toute justification philosophique du meurtre. Son discours de réception du Nobel (Stockholm, 1957) résume sa position : « L’écrivain ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. »

Emil Cioran (1911–1995) va plus loin encore. Son parcours lui-même est un argument : sympathisant de la Garde de fer (le mouvement fasciste roumain) dans sa jeunesse, auteur du nationaliste Transfiguration de la Roumanie (1936), il émigre à Paris en 1937 et consacre le reste de sa vie à la démolition systématique de toute conviction. Comme l’écrit un article des Presses de l’Université de Montréal : « l’essayiste qui, par le passé, avait pu défendre des positions fascistes et antisémites, fait désormais l’éloge du doute systématique ». Son Précis de décomposition (1949) s’ouvre sur la « Généalogie du fanatisme », un texte d’une puissance incandescente :

« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines et les farces sanglantes. »

L’argument est radical : toute conviction est potentiellement meurtrière. « Lorsqu’on se refuse à admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule… Sous les résolutions fermes se dresse un poignard ; les yeux enflammés présagent le meurtre. » Le fanatique, qu’il soit tyran ou martyr, est un monstre. La société est « un enfer de sauveurs » — et ce que Diogène cherchait avec sa lanterne, c’était un indifférent. L’antidote ? Le doute et la paresse, que Cioran qualifie de « vices plus nobles que toutes les vertus » de l’humanité. Il se dit « plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon que d’un saint Paul, car une sagesse à boutades est plus douce qu’une sainteté déchaînée ». Son ton — aphoristique, lyrique, paradoxal, d’un pessimisme incandescent — fait de lui, selon Saint-John Perse, « le plus grand écrivain français à honorer notre langue depuis la mort de Valéry ».


La critique linguistique : comment les mots nous font tuer

Karl Kraus (1874–1936) et George Orwell (1903–1950) partagent une intuition fondamentale : la corruption du langage précède et produit la violence. Mais ils l’explorent par des méthodes radicalement différentes.

Kraus, satiriste viennois fondateur de Die Fackel (La Torche, 922 numéros de 1899 à 1936), identifie le feedback toxique entre la presse et la guerre : dans son discours « In dieser großen Zeit » (« En ces temps grandioses », décembre 1914), il décrit « l’horrible symphonie des actes qui engendrent des rapports, et des rapports qui causent des actes ». Son œuvre majeure, Die letzten Tage der Menschheit (Les Derniers Jours de l’humanité, 1915–1922), est un drame satirique monumental de plus de 200 scènes et ~500 personnages, dont Kraus précise : « Les actes les plus cruels rapportés ici se sont réellement produits ; les conversations les plus invraisemblables sont rapportées mot pour mot ; les inventions les plus criantes sont des citations ». Sa méthode est dévastatrice par sa simplicité : il reproduit la rhétorique guerrière réelle et la laisse se condamner elle-même. Le Nörgler (le Râleur), son alter ego, lance la thèse centrale de la pièce : « Si on avait abattu toutes les affiches [de propagande], les gens vivraient encore. » Son aphorisme le plus célèbre sur la guerre résume le cycle entier : « La guerre — d’abord on espère gagner ; puis on s’attend à ce que l’ennemi perde ; puis on se réjouit qu’il souffre aussi ; à la fin, on s’étonne que tout le monde ait perdu. »

Orwell systématise cette critique dans « Politics and the English Language » (1946), identifiant les mécanismes précis de la manipulation linguistique : l’euphémisme (« des villages sans défense sont bombardés depuis les airs… on appelle cela pacification »), le transfert de population (des millions de paysans dépossédés deviennent une « rectification des frontières »), l’élimination (des gens fusillés dans la nuque deviennent des « éléments peu fiables éliminés »). Sa conclusion : « Le langage politique est conçu pour que les mensonges paraissent véridiques et le meurtre respectable, et pour donner une apparence de solidité au vent pur. » Dans Homage to Catalonia (1938), son témoignage de la guerre d’Espagne, il avait vécu la chose dans sa chair — blessé d’une balle dans la gorge au front, il observe parallèlement : « J’ai vu de grandes batailles rapportées là où il n’y avait eu aucun combat, et un silence complet là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des troupes qui avaient courageusement combattu dénoncées comme lâches et traîtres. » Dans 1984 (1949), le Novlangue représente l’aboutissement logique : un langage conçu pour rendre la pensée dissidente littéralement impossible.


Comment les systèmes fabriquent des tueurs ordinaires

Hannah Arendt (1906–1975) déplace la question du plan individuel au plan systémique. Étudiante de Heidegger et Jaspers, réfugiée juive apatride pendant dix-huit ans, elle développe dans Les Origines du totalitarisme (1951) l’analyse de la manière dont les idéologies totales rendent les êtres humains « superflus ». Sa formule la plus glaçante : « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus. » Le totalitarisme ne veut pas simplement dominer — il veut détruire la capacité même de penser.

Mais c’est Eichmann à Jérusalem (1963) qui produit le concept le plus influent : la banalité du mal. Adolf Eichmann, organisateur logistique de la Solution finale, n’est ni un monstre ni un sadique — il est « terriblement normal », un bureaucrate médiocre dont « l’incapacité à parler était étroitement liée à une incapacité à penser, c’est-à-dire à penser du point de vue de quelqu’un d’autre ». Eichmann prétendait même avoir vécu toute sa vie selon l’impératif moral kantien — ce qui horrifia Arendt. Sa lettre à Gershom Scholem (1964) reformule la thèse : « Le mal n’est jamais « radical » ; il est seulement extrême, et il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon à la surface. » L’antidote est la pensée elle-même — « l’activité de penser en tant que telle, indépendamment des résultats et du contenu spécifique ».

Julien Benda avait anticipé une partie de cette analyse dans La Trahison des clercs (1927), dénonçant les intellectuels européens qui trahissaient leur vocation de recherche désintéressée de la vérité pour devenir les « apologistes du nationalisme grossier, du bellicisme et du racisme ». Son verdict final : « Et l’Histoire sourira de penser que c’est là l’espèce pour laquelle Socrate et Jésus-Christ sont morts. » Stefan Zweig, quant à lui, synthétisa sa lecture de Montaigne en un programme de résistance intérieure : « Être libre du fanatisme » et « Être libre des croyances, incroyances, convictions et partis ». Il se suicida le 22 février 1942 au Brésil, désespéré par la destruction de la civilisation européenne par l’idéologie.


Les témoins pacifistes : la vie contre l’abstraction

Une constellation de penseurs et d’écrivains, souvent marqués dans leur chair par la guerre, ont opposé la réalité concrète de la vie humaine aux abstractions qui la sacrifient.

Romain Rolland publie Au-dessus de la mêlée dans le Journal de Genève le 22 septembre 1914, quelques semaines après le début de la Première Guerre mondiale : « Quel idéal avez-vous offert au dévouement de ces jeunesses si avides de se sacrifier ? Leur mutuel massacre ! » Immédiatement dénoncé comme traître, il reçoit néanmoins le prix Nobel en 1915. Jean Giono, fantassin à Verdun et à la Somme, transforme l’expérience du front en pacifisme viscéral dans Refus d’obéissance (1937) : « Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécillité. J’aime la vie. À la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. » Et surtout cette formule implacable sur les bâtisseurs d’avenir : « Surtout quand, pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. » Giono sera emprisonné deux fois — en 1939 pour pacifisme, en 1944 sur de fausses accusations de collaboration.

Érasme de Rotterdam, dès 1517, dans Querela Pacis (La Plainte de la Paix), fait parler la Paix elle-même qui accuse l’humanité chrétienne de se massacrer malgré un même baptême et les mêmes sacrements. Son adage Dulce bellum inexpertis (« La guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas vécue ») retourne le vers d’Horace — celui-là même que Wilfred Owen, quatre siècles plus tard, qualifiera de « the old Lie » (« le vieux Mensonge ») dans son poème Dulce et Decorum Est (1917), écrit dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Simone Weil, dans son essai Ne recommençons pas la guerre de Troie (1936, publié en anglais sous le titre The Power of Words), argumente que les guerres sont absurdes parce qu’elles sont « des conflits sans objectif définissable » : les mots capitalisés — « Nation », « Capitalisme », « Révolution » — fonctionnent comme le fantôme d’Hélène qui inspira dix ans de combats devant Troie. « Le mot « révolution » est un mot pour lequel on tue, pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses laborieuses à la mort, mais qui ne possède aucun contenu. »


Des avertissements devenus prophéties

La question la plus décisive est peut-être celle-ci : ces penseurs avaient-ils raison ? L’histoire a répondu avec une brutalité qui dépasse leurs pires anticipations.

Les prédictions de Russell sur l’armement nucléaire se sont vérifiées point par point : les armes sont devenues plus destructrices et moins chères, la bombe à hydrogène a été construite (1952-53), et les Soviétiques ont développé leur bombe dès 1949 — soit seize ans avant la date prévue par le général Groves. La crise des missiles de Cuba (1962) a failli produire exactement l’apocalypse qu’il décrivait. Le Manifeste Russell-Einstein (1955), cosigné par onze lauréats du Nobel, demandait aux hommes de « se souvenir de leur humanité et d’oublier le reste » — un appel que Gorbatchev a crédité comme une influence sur la perestroïka.

L’analyse de Kraus sur la corruption linguistique comme vecteur de violence s’est confirmée exponentiellement : de la propagande nazie aux euphémismes de la « guerre contre le terreur » (« restitution extraordinaire », « interrogatoire renforcé »), en passant par la qualification d’« opération militaire spéciale » pour l’invasion de l’Ukraine. Sa prédiction sur le « meurtre depuis les airs » enveloppé d’euphémismes comme « dommages collatéraux » s’est réalisée à une échelle qu’il n’aurait pu imaginer.

Les avertissements de Camus sur la violence révolutionnaire ont été confirmés par le génocide cambodgien des Khmers rouges (1975-79), la Révolution culturelle maoïste, et de multiples régimes post-coloniaux qui ont remplacé l’oppression coloniale par la tyrannie du parti unique — à chaque fois au nom d’une idée abstraite du progrès historique.

La thèse d’Arendt sur la banalité du mal a été corroborée expérimentalement par les expériences de Milgram (1961-63), où 65 % des participants ordinaires administraient ce qu’ils croyaient être des chocs électriques mortels sur ordre d’une autorité ; par l’étude historique de Christopher Browning (Des hommes ordinaires, 1992) sur le Bataillon de réserve 101, composé d’Allemands ordinaires qui assassinèrent environ 40 000 Juifs polonais ; et par le génocide rwandais de 1994, où des voisins tuèrent leurs voisins.


Ce que la recherche académique confirme et prolonge

Cette tradition a engendré un champ académique substantiel. Un colloque international tenu à Besançon en 2006, publié aux Presses universitaires de Franche-Comté sous le titre Mourir pour des idées (dir. Caroline Cazanave et France Marchal-Ninosque), a réuni 24 chercheurs explorant les « liens ambitieux et puissants entre Thanatos et Logos, Thanatos et Eidolon ». Le philosophe Moshe Halbertal (On Sacrifice, Princeton, 2012) distingue le sacrifice-offrande (à un dieu ou un idéal) du sacrifice-pour (autrui), et montre comment l’acte sacrificiel se pervertit quand celui qui l’exige devient une idole. Le philosophe tchèque Jan Patočka (1907-1977), dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), décrit le sacrifice comme un « mode de vie » — non un sacrifice pour quelque chose de précis, mais un sacrifice « pour rien » au sens d’un risque assumé dans l’ouverture totale, critiquant la manière dont toutes les idéologies partagent le motif d’ignorer la mort. Le débat académique contemporain (Sacrifice and Moral Philosophy, Routledge, 2018) interroge la « demandingness » des théories morales qui exigent de grands sacrifices, prolongeant les critiques de Susan Wolf et Bernard Williams.


Conclusion : une tradition plus nécessaire que jamais

Ce qui frappe dans cette galerie de penseurs, c’est la qualité intellectuelle exceptionnelle de ses membres. Aucun n’est un penseur superficiel ou un pacifiste naïf. Montaigne est l’inventeur de l’essai moderne et un maire qui négocie entre les factions. Russell est l’un des plus grands logiciens de l’histoire. Camus est un résistant et un prix Nobel. Orwell s’est fait tirer dessus en Espagne. Arendt a fui le nazisme et traversé dix-huit ans d’apatridie. Kraus a prédit deux guerres mondiales. Cioran a été lui-même un fanatique avant de devenir le critique le plus radical du fanatisme. Ce ne sont pas des théoriciens en chambre : ce sont des esprits qui ont payé de leur personne le droit de dire que mourir pour des idées est, la plupart du temps, un piège tragique.

Leur argument commun tient en cinq propositions qui n’ont rien perdu de leur tranchant. Premièrement, nos croyances peuvent être fausses — et l’histoire prouve qu’elles le sont bien plus souvent que nous ne le croyons (Russell, Montaigne, Nietzsche). Deuxièmement, le langage est l’arme qui rend le sacrifice possible — sans les clichés patriotiques et les euphémismes idéologiques, les guerres deviendraient impensables (Kraus, Orwell). Troisièmement, les abstractions tuent — quand on passe de l’homme concret à l’Humanité abstraite, le meurtre devient une opération logistique (Camus, Arendt). Quatrièmement, ceux qui prêchent le sacrifice ne meurent presque jamais eux-mêmes — observation que partagent Brassens, Twain et Anatole France. Cinquièmement, le fanatisme n’est pas l’apanage d’un camp — il est la propriété structurelle de toute conviction poussée jusqu’à l’absolu (Cioran, Voltaire).

La question que Brassens posait avec une fausse naïveté — « Mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? » — reste la question la plus subversive qu’on puisse poser à toute idéologie. Car elle force chaque croyant à considérer que sa vérité pourrait être l’erreur de demain, que son martyre pourrait être la farce tragique d’un autre siècle, et que la seule chose irremplaçable dans l’équation — la vie humaine — est précisément ce qu’on sacrifie en premier. »

Venezuela 2013–2024 : anatomie d’un effondrement sans guerre

« Le Venezuela a subi entre 2013 et 2024 la plus grande catastrophe économique, sociale et humanitaire de l’hémisphère occidental en temps de paix. Le PIB s’est contracté d’environ 75 à 80 %, Asia Times Taylor & Francis Online la production pétrolière a chuté de plus de 3 millions de barils par jour à un plancher historique de 337 000, et près de 7,9 millions de Vénézuéliens Georgetown Journal of International Affairs +2 — soit plus de 22 % de la population — ont fui le pays. Amnesty International UNHCR La Mission d’enquête indépendante de l’ONU a conclu à la commission de crimes contre l’humanité par les forces de sécurité de l’État. OMCT +2 L’élection présidentielle de juillet 2024, dont les résultats détaillés n’ont jamais été publiés par le pouvoir, Congress.gov a constitué l’ultime épreuve d’un régime qui a méthodiquement démantelé les institutions démocratiques, Wikipedia asservi l’appareil militaire et transformé l’aide alimentaire en instrument de contrôle politique. Ce rapport documente, dimension par dimension, la trajectoire de cette dégradation. »


L’économie vénézuélienne : un effondrement sans précédent hors contexte de guerre

Le PIB en chute libre

« La contraction du PIB vénézuélien entre 2014 et 2021 constitue, selon l’Institute of International Finance, « le plus important effondrement économique en dehors d’un conflit armé depuis au moins 45 ans ». Wikipedia Le FMI a qualifié le Venezuela d’« économie de guerre » dans ses perspectives de 2019. Wikipedia

Les chiffres annuels racontent une descente ininterrompue. L’économie a enregistré −3,9 % en 2014, puis −5,7 % en 2015, avant de plonger de −17 à −18,6 % en 2016. Wikipedia L’année 2017 a vu un recul de −15,7 %, suivie de −19,6 % en 2018 et d’un effondrement de −25 à −35 % en 2019 selon les estimations. L’année 2020, marquée par la pandémie et les sanctions renforcées, a ajouté −30 % supplémentaires. Le PIB nominal est passé d’environ 371 milliards de dollars en 2013 à quelque 80 milliards en 2018 — l’économie vénézuélienne était devenue plus petite que celle du Guatemala. Wikipedia Le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat est tombé de 18 225 dollars (2008) à environ 8 740 dollars (2024), selon le FMI. BTI Project

Cette contraction dépasse en amplitude la Grande Dépression américaine (−29 %), l’effondrement post-soviétique et la crise zimbabwéenne de 2008-2009. Asia Times Wikipedia

L’hyperinflation et la mort du bolívar

Le Venezuela est entré en hyperinflation en novembre-décembre 2016, lorsque l’inflation mensuelle a dépassé 50 % pendant plus de 30 jours consécutifs — le 57e épisode d’hyperinflation répertorié dans l’histoire économique mondiale. Wikipedia L’inflation annuelle a grimpé de 40,6 % en 2013 à 130 060 % en 2018 (chiffre officiel de la BCV), tandis que le FMI projetait des taux supérieurs à 10 000 000 % pour 2019. L’inflation cumulée entre 2016 et avril 2019 a atteint 53 798 500 % selon les données de la Banque centrale. Wikipedia OHCHR

La monnaie nationale a été rebaptisée trois fois en treize ans. Asia Times Le bolívar fuerte (2008) a remplacé le bolívar en supprimant 3 zéros, le bolívar soberano (août 2018) a supprimé 5 zéros supplémentaires, et le bolívar digital (octobre 2021) en a effacé encore 6. Worlddata Au total, 14 zéros ont été retirés de la monnaie entre 2008 et 2021. Asia Times Le salaire minimum, qui valait environ 476 dollars par mois en 2012 — le plus élevé d’Amérique latine selon Chávez —, est tombé à environ 3,50 dollars par mois en 2024, soit une perte de plus de 99 % de sa valeur réelle. Latinoamérica 21 Le coût du panier alimentaire de base familial dépassait les 539 dollars mensuels fin 2024, Iom De Último Minuto ce qui signifie que le salaire minimum couvrait moins de 1 % des besoins alimentaires fondamentaux.

La dollarisation informelle comme mécanisme de survie

Face à l’effondrement du bolívar, le dollar américain s’est imposé comme monnaie de facto. Ce processus, techniquement illégal sous les contrôles de change hérités de l’ère Chávez (depuis 2003), s’est accéléré en 2019 quand Maduro a qualifié la dollarisation de « soupape d’échappement ». Wikipedia Selon le cabinet Ecoanalítica, 54 % des transactions s’effectuaient en dollars dès septembre 2019, Wikipedia une proportion qui a atteint 67 à 70 % entre 2021 et 2024. WLRN À Maracaibo, deuxième ville du pays, le chiffre atteignait 86 %. Wikipedia

Les flux de remesas envoyés par les 7,9 millions de Vénézuéliens de la diaspora, les applications comme Zelle et PayPal, les comptes bancaires panaméens et le retour partiel de Chevron fin 2022 ont alimenté cette dollarisation. Mais celle-ci a créé une économie à deux vitesses : ceux qui accèdent aux dollars (emplois du secteur privé, remesas, économies illicites) et ceux qui dépendent des salaires en bolívars — essentiellement les 5,5 millions de fonctionnaires et les 4,5 millions de pensionnés. De Último Minuto Le coefficient de Gini a atteint 53,9 en 2024, BTI Project faisant du Venezuela le pays le plus inégalitaire des Amériques. Asia Times

La stabilisation partielle de 2022-2024

À partir de 2022, l’économie a connu une reprise modeste mais fragile. Le PIB a augmenté de 6 à 8 % en 2022, WLRN de 4 à 5 % en 2023, Council on Foreign Relations et d’environ 3 % en 2024, selon le FMI. L’inflation annuelle est redescendue à environ 305 % (2022), 190 % (2023) Council on Foreign Relations et 48-85 % (2024) selon les sources. Cette stabilisation résulte de la dollarisation de facto, de l’abandon des contrôles de prix, des injections de dollars par la Banque centrale et du retour de Chevron. Toutefois, même avec cette croissance, le PIB restait environ 75 % inférieur à son niveau de 2013. Council on Foreign Relations +2 Et 82,8 % de la population demeurait en situation de pauvreté monétaire selon l’enquête ENCOVI 2023. Iom +2« 


PDVSA : la destruction méthodique du géant pétrolier

De 3 millions de barils à 337 000

« Le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde Council on Foreign Relations Wikipedia — environ 303 milliards de barils Shale Magazine selon l’OPEP, CNBC dépassant l’Arabie saoudite. Lloyds Bank Trade Ce paradoxe constitue l’un des drames les plus frappants de l’économie mondiale contemporaine : le pays le plus riche en or noir est incapable de l’extraire.

La production a suivi une courbe inexorablement descendante. De 3,3 millions de barils par jour à la fin des années 1990, Cypher Exim Center for Strategic and International Studies elle était déjà tombée à environ 2 500 kb/j sous Maduro en 2013-2014. La chute s’est accélérée : 2 300 kb/j début 2016, Center for Strategic and International Studies puis un effondrement rapide à partir de 2017, quand un général de la Garde nationale, Manuel Quevedo, a été nommé à la tête de PDVSA, Wikipedia IAI provoquant l’exode de 25 000 employés supplémentaires en un an. IAI Stanford University En janvier 2019, avant même les sanctions pétrolières américaines, la production était tombée à environ 1 000-1 200 kb/j. Le plancher a été atteint en juin 2020 : 337 000 barils par jour CEIC Data — un niveau jamais vu, représentant une chute de 90 % par rapport au pic historique. Fin 2024, la production avait partiellement remonté à environ 921 000 kb/j en moyenne, Cypher Exim The Rio Times frôlant les 998 000 en décembre, Agenzia Nova mais restait loin des capacités historiques.

La purge fondatrice de 2002-2003

L’origine de la destruction de PDVSA remonte à la grève générale de décembre 2002, quand les cadres, ingénieurs et techniciens de l’entreprise ont paralysé les opérations pendant 63 jours. Oil & Gas Journal En représailles, Chávez a licencié environ 18 000 des 33 000 employés de PDVSA Center for Strategic and International Studies — la quasi-totalité des cadres supérieurs, scientifiques et techniciens qualifiés. Christian Science Monitor Les licenciements ont été annoncés par voie de presse, sans notification individuelle. Oil & Gas Journal

Les conséquences ont été structurelles et irréversibles. L’effectif a ensuite été gonflé de 33 000 à 150 000 employés en 2014, Center for Strategic and International Studies la majorité étant des loyalistes politiques sans compétences techniques. En 2006, le président de PDVSA Rafael Ramírez a déclaré : « PDVSA est rouge, rouge de haut en bas » — soutenez Chávez ou perdez votre emploi. Wikipedia Intevep, le bras recherche et développement de PDVSA, a perdu 80 % de ses chercheurs, Wikipedia anéantissant la capacité d’innovation. Le taux d’accidents industriels graves est passé de 1,8 pour un million d’heures-homme (2002) à 6,2 (2012), contre 0,6 chez Pemex au Mexique. Wikipedia

Les ingénieurs licenciés ont émigré en masse. La Colombie en a été la principale bénéficiaire : Pacific Rubiales Energy, dont le PDG et 8 de ses 11 cadres dirigeants étaient d’anciens hauts responsables de PDVSA, a porté la production colombienne de 400 000 à 750 000 b/j entre 2007 et 2012. Quartz

Corruption systémique et infrastructures en ruine

L’explosion de la raffinerie d’Amuay le 25 août 2012 — 48 morts, 151 blessés, Wikipedia plus de 1,6 milliard de dollars de dégâts CSMonitor.com — a symbolisé le délabrement des installations. La maintenance prévue en 2011 n’avait jamais été effectuée. Time Entre 2003 et 2012, 79 accidents graves ont été enregistrés au seul complexe de Paraguaná. CSMonitor.com En 2019, PDVSA a déclaré 519 accidents causant 3 400 blessés et 24 morts. CSMonitor.com Le complexe de Paraguaná, d’une capacité de 955 000 b/j, ne traitait plus que 237 000 b/j — 25 % de sa capacité. Energy News Le Venezuela, membre fondateur de l’OPEP, en est réduit à importer de l’essence.

La corruption a achevé de vider PDVSA. L’Assemblée nationale d’opposition a estimé que 11 milliards de dollars avaient disparu de PDVSA Wikipedia entre 2004 et 2014 The Week en contrats frauduleux. L’ancien ministre de la Planification Jorge Giordani a avancé le chiffre de 300 milliards de dollars volés pendant l’ère Chávez-Maduro. Wikipedia L’affaire la plus spectaculaire concerne l’ancien ministre du pétrole Tareck El Aissami, arrêté en avril 2024, Venezuelanalysis accusé d’avoir détourné jusqu’à 21 milliards de dollars OCCRP via des schémas de cryptomonnaies. La banque andorrane BPA a traité environ 2 milliards de dollars en transactions de blanchiment liées à PDVSA. FinCEN Transparencia Venezuela a comptabilisé 164 enquêtes criminelles dans 29 pays. Wikipedia +3 Le Venezuela se classe 177e sur 180 dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International. The Week Wikipedia

Sanctions ou mauvaise gestion : un faux dilemme

Le débat sur la responsabilité respective des sanctions américaines et de la mauvaise gestion interne est tranché par la chronologie. En 2016, avant toute sanction sectorielle, le Venezuela souffrait déjà d’une inflation de plus de 800 %, Wikipedia de pénuries alimentaires et médicamenteuses catastrophiques (les importations alimentaires avaient chuté de 71 % et les importations de médicaments de 68 % depuis 2013), et d’une contraction du PIB de 18,6 %. Center for Strategic and International Studies La production pétrolière avait perdu 50 % avant les sanctions pétrolières de janvier 2019. Al Jazeera Grokipedia Le CSIS a conclu : « Les sanctions n’ont pas causé la crise économique ou humanitaire. » Center for Strategic and International Studies

Cependant, les sanctions — en particulier les sanctions financières de 2017 et les sanctions pétrolières de 2019 — ont significativement aggravé et accéléré l’effondrement. L’économiste Luis Oliveros (WOLA) a estimé que les sanctions ont coûté au Venezuela entre 17 et 31 milliards de dollars de revenus pétroliers perdus. WOLA Stanford University La perte d’accès aux diluants américains, nécessaires pour traiter le brut ultra-lourd de l’Orénoque, a été particulièrement dévastatrice. Shale Magazine U.S. Energy Information Administration Le consensus des analystes converge vers une formulation nuancée : la crise a été fondamentalement causée par la mauvaise gestion, la corruption et la destruction des capacités productives, mais les sanctions l’ont considérablement approfondie. Wikipedia« 

« Ce n’est donc pas assez dire que le caractère est une résultante du donné et du voulu, si l’on imagine par là une sorte d’équilibre plus ou moins automatique : faits de maturation, d’oscillations, d’altérations, de dressage, de renforcement, d’inhibition, de refoulement, de sublimation, etc. Le caractère n’est pas un fait, il est un acte. L’unité synthétique du caractère n’est pas une résultante, elle est un effort vivant et cet effort peut imposer son autorité bien au-delà de ce que le commun des hommes se représente comme possible. Cet empire de la personne sur les instruments de son destin s’étend assez loin autour d’elle pour que les événements même de notre vie semblent venir parfois se grouper autour de nous à l’image même de notre caractère ; dans une large mesure on peut dire de chacun qu’il a les événements qu’il mérite. »

Emmanuel Mounier


La catastrophe humanitaire et sanitaire

L’effondrement du système de santé

« Human Rights Watch a déclaré en août 2015 : « Nous avons rarement vu l’accès aux médicaments essentiels se détériorer aussi rapidement qu’au Venezuela, sauf dans des zones de guerre. » Wikipedia Dès 2016, 76 % des hôpitaux publics manquaient de médicaments essentiels figurant sur la liste de l’OMS, contre 55 % en 2014. Human Rights Watch Les pharmacies affichaient des pénuries de 85 à 95 %. Wikipedia Ballard Brief Les importations de médicaments avaient chuté de 70 % entre 2012 et 2016. Ballard Brief

Les hôpitaux fonctionnaient dans des conditions propres aux pays en conflit. Plus de la moitié des lits étaient hors service. Wikipedia Les patients devaient apporter leur propre nourriture, leurs seringues, leurs scalpels, leur savon et leur eau. NPR Des médecins utilisaient des bouteilles de soda recyclées comme poids pour traiter les fractures. Les étiquettes « Ne pas utiliser — En panne » étaient apposées sur les couveuses cassées. Francisco Valencia, directeur de l’ONG Codevida, a témoigné : « Ils ne donnent pas de nourriture aux patients à l’hôpital. Ils n’ont pas les fournitures médicales de base — même des gants — pour prendre en charge les urgences. » NPR

En mai 2017, le ministère de la Santé a brièvement publié les données de 2016, révélant une hausse de 30 % de la mortalité infantile et de 65 % de la mortalité maternelle. Human Rights Watch Ballard Brief Le président Maduro a limogé la ministre de la Santé dans les jours suivants, CNN et les bulletins épidémiologiques n’ont plus jamais été publiés depuis. Human Rights Watch Le ratio de mortalité maternelle avait atteint 259,2 pour 100 000 naissances vivantes en 2020, soit une augmentation de 180,5 % par rapport à l’an 2000 (OPS). Health in the Americas Entre 2012 et 2017, 22 000 médecins ont quitté le pays. Breitbart +2 Les dépenses de santé sont tombées de 8,1 % du PIB à moins de 1,18 % en 2017, Human Rights Watch bien en dessous du minimum de 5 % recommandé par l’OMS. Ballard Brief

La malnutrition comme phénomène de masse

L’enquête ENCOVI de 2017 a documenté un fait stupéfiant : 73 % des Vénézuéliens avaient perdu en moyenne 9 kilogrammes de poids corporel. Wikipedia Wikipedia En 2017, 61 % de la population allait se coucher le ventre vide faute de pouvoir acheter de la nourriture. Caracas Chronicles Cáritas Venezuela a signalé que 11,4 % des enfants de moins de 5 ans souffraient de malnutrition aiguë modérée ou sévère ReliefWeb — au-dessus du seuil de crise de 10 % fixé par l’OMS. Caritas En mars 2018, ce taux avait bondi à 17 %. KUER Cinq à six enfants mouraient chaque semaine de malnutrition dans les zones suivies par Cáritas, qui alertait sur le risque de 280 000 décès d’enfants. PubMed Central Catholic News Agency

La trajectoire de la pauvreté mesurée par l’ENCOVI est vertigineuse. De 48 % en 2014, la pauvreté monétaire a atteint Maternova Inc. 87 % en 2017, Caracas Chronicles Wikipedia puis un pic de 96,3 % en 2019-2020, Shorthandstories quand seulement 3 % de la population était considérée comme en sécurité alimentaire. Munich Personal RePEc Archive Shorthandstories Le Programme alimentaire mondial a classé le Venezuela parmi les 10 pires crises alimentaires mondiales avec 9,3 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë. Frontiers En 2024, la pauvreté restait à 82,8 % Congress.gov BTI Project et 89 % des ménages ne pouvaient s’offrir le panier alimentaire de base. Iom

Surilma Urrieta, qui a perdu son fils prématuré Eduardo des suites de la malnutrition, a résumé : « La situation au Venezuela est difficile. Nous avons les mains liées. Avec le peu que nous gagnons, nous ne pouvons pas manger. Il n’y a rien. » Caritas

Le retour des maladies éradiquées

La couverture vaccinale effondrée a entraîné le retour de maladies que le Venezuela avait éliminées. CDC Les cas de paludisme sont passés de 36 000 (2009) Wikipedia à près de 500 000 par an en 2018 Wikipedia KUER — le taux de progression le plus rapide au monde. PubMed Central Ihpuk La rougeole, éliminée depuis 2007, a ressurgi en 2017 CDC avec 7 054 cas confirmés et 84 décès KUER PAHO/WHO ; le Venezuela représentait 68 % de tous les cas de rougeole des Amériques en 2018. CDC La diphtérie, absente entre 2006 et 2015, a réapparu Wikipedia avec 2 170 cas et 287 décès depuis 2016. PubMed Central La tuberculose a atteint en 2017 son niveau le plus élevé en quatre décennies, avec 13 000 cas contre 6 000 en 2014. KUER Wikipedia

Pannes électriques et crise de l’eau

Le 7 mars 2019, une panne au barrage de Guri a plongé les 23 États du Venezuela dans le noir PATH Water pendant au moins 96 heures à Caracas et jusqu’à sept jours dans certaines régions. IQ Latino Au total, le pays a été sans électricité pendant au moins dix jours en mars. Wikipedia Au moins 46 personnes sont mortes, The Borgen Project dont 15 patients sous dialyse. NPR Vingt millions de personnes se sont retrouvées sans eau courante. Wikipedia Mongabay Des citoyens ont déforeté des parcs pour se chauffer et puisé de l’eau dans le fleuve Guaire pollué. Americas Quarterly Mongabay L’Assemblée nationale a estimé que sur 100 milliards de dollars investis dans le système électrique, plus de 80 milliards avaient été détournés. Wikipedia


7,9 millions de départs : la plus grande crise migratoire des Amériques

L’ampleur de l’exode

Fin 2024, 7,89 millions de Vénézuéliens avaient quitté le pays Congress.gov +2 selon le UNHCR UNHCR et la plateforme R4V, UNHCR dont 85 % (6,7 millions) en Amérique latine et dans les Caraïbes. Iom Le Venezuela a perdu environ 22,5 % de sa population totale et 18 % de sa population active. Niskanen Center N-IUSSP En octobre 2022, le nombre de déplacés vénézuéliens a dépassé celui des réfugiés syriens, faisant de cette crise la plus importante au monde en termes de déplacement externe. Wikipedia

L’exode s’est déroulé en vagues successives. Avant 2014, l’émigration était principalement bourgeoise et professionnelle Wikipedia Wikipedia (environ 800 000 personnes). Le flux s’est massifié entre 2015 et 2017, passant à 2 millions. N-IUSSP En 2018, une moyenne de 5 000 personnes par jour quittait le pays. Taylor & Francis Online Rescue.org Fin 2019, 4,6 millions avaient fui. ReliefWeb La pandémie a ralenti sans stopper les départs, et la crise post-électorale de juillet 2024 — où 40 % des Vénézuéliens déclaraient vouloir partir Wikipedia — a provoqué de nouveaux flux. Wikipedia

La Colombie accueille le plus grand nombre (2,81 millions), suivie du Pérou (1,66 million), The Rio Times du Brésil (627 000), Amazonaws du Chili (533 000-669 000) et de l’Équateur (445 000). L’Espagne, principal pays d’accueil européen, UN Migration héberge plus de 300 000 Vénézuéliens. Wikipedia

Les « caminantes » et le Darién

Le phénomène des caminantes — ces réfugiés qui traversent des centaines de kilomètres à pied faute de pouvoir payer un billet de bus — est devenu emblématique de l’exode vénézuélien. Xchange La marche de Cúcuta (frontière colombienne) à Bogota couvre 560 kilomètres, Wikipedia franchissant des cols andins à 3 600 mètres d’altitude où les températures tombent sous zéro. Une enquête de l’OCHA a révélé que les caminantes marchaient en moyenne 16 heures par jour pendant 13 jours. Plus de 90 % dormaient dans la rue. Human Rights Watch

Le passage par la jungle du Darién, entre la Colombie et le Panamá, est devenu une route migratoire majeure. Migration Policy Institute En 2023, un record de 520 085 personnes ont traversé cette jungle, OHCHR dont environ 60 % de Vénézuéliens. Wikipedia ReliefWeb Le trek prend de 2,5 à 15 jours Center for Strategic and International Studies à travers une forêt tropicale dense, sans routes ni ponts, contrôlée par le Clan del Golfo qui prélève en moyenne 125 dollars par personne Human Rights Watch (estimé à 65 millions de dollars de revenus en 2023). Médecins Sans Frontières a traité 1 500 victimes de violences sexuelles entre avril 2021 et mars 2024, Human Rights Watch dont 95 % de femmes. Translate La moitié des enfants qui traversaient en 2023 avaient moins de cinq ans. Council on Foreign Relations

Une survivante vénézuélienne a témoigné auprès de MSF : « Ils m’ont frappée sur les jambes avec une batte […] J’ai vu beaucoup de personnes violées. Laissées nues et battues. Un, deux, trois d’entre eux vous attrapent et vous violent, puis le suivant vient et vous viole à nouveau, et si vous criez, ils vous battent. » Translate

Le sous-financement chronique

La crise vénézuélienne est qualifiée de « crise de réfugiés la plus sous-financée de l’histoire moderne » par la Brookings Institution, The Cipher Brief le Conseil norvégien pour les réfugiés Wikipedia et l’OEA. Wikipedia En septembre 2024, le plan régional de réponse (RMRP) de 1,59 milliard de dollars n’était financé qu’à 15,4 %. ReliefWeb Le financement par personne atteint 125 dollars par réfugié vénézuélien sur quatre ans, contre 1 500 dollars pour chaque réfugié syrien sur la même période Brookings ReliefWeb — un écart de plus de 10 fois. Brookings

Marisol, réfugiée vénézuélienne, a exprimé un sentiment largement partagé : « Les gens croient que les Vénézuéliens migrent parce qu’ils le veulent, parce que c’est agréable. Non. Nous migrons pour notre survie. On emballe un petit sac, et on laisse sa vie, son enfance, ses parents, sa famille — parce qu’on veut un avenir. » U.S. Committee for Refugees and Immigrants


Droits humains : un système de répression qualifié de crimes contre l’humanité

Les chiffres de la répression

L’ONG Foro Penal, référence en matière de suivi des prisonniers politiques, a documenté 17 940 arrestations à des fins politiques depuis 2014. Foropenal Le nombre de prisonniers politiques a atteint un pic de 1 953 en octobre 2024 Congress.gov — une hausse de 745 % en un an Freedom House — faisant du Venezuela le pays comptant le plus de prisonniers politiques de l’hémisphère occidental, devant Cuba (1 113) et le Nicaragua (147). Americas Quarterly L’ONG PROVEA a dénombré 10 085 exécutions extrajudiciaires par les forces de sécurité entre 2013 et 2023, et 1 652 cas de torture documentés. Freedom House

Les Forces d’action spéciale (FAES), créées en 2017, U.S. Department of State ont opéré comme de véritables escadrons de la mort. Le rapport Bachelet de l’ONU a documenté 6 856 personnes tuées dans des « affrontements » avec les forces de l’État entre janvier 2018 et mi-2019, Human Rights Watch Wikipedia dont 5 287 par les FAES seules. Wikipedia France 24 Le modus operandi était systématique : les agents pénétraient dans les domiciles des quartiers populaires, séparaient les jeunes hommes, les exécutaient, puis plantaient des armes pour simuler un échange de tirs — une pratique que les agents eux-mêmes qualifiaient de routine en implantant des « semillas » (graines). Un officier des FAES a confirmé devant la Mission d’enquête que la consigne était de « tuer les criminels sans compassion ». OHCHR

El Helicoide : la géographie de la torture

El Helicoide, bâtiment moderniste inachevé des années 1950 The Nation reconverti en quartier général du SEBIN (Service national de renseignement bolivarien), Human Rights Watch est devenu le symbole de la torture d’État au Venezuela. Les méthodes documentées par la Mission d’enquête de l’ONU comprennent la suffocation avec des sacs plastiques, les chocs électriques sur les organes génitaux, les viols avec des bâtons, The Nation les simulacres d’exécution (arme chargée placée dans la bouche), les positions de stress prolongées et la privation de nourriture, d’eau et de médicaments. Victor Navarro, directeur de l’ONG Voces de la Memoria, détenu pendant cinq mois en 2018, a décrit El Helicoide comme « le pire centre de torture d’Amérique latine ». Hazard-herald

L’Opération Tun-Tun : la répression porte à porte

Le terme « Tun-Tun » — onomatopée du coup frappé à la porte LA NACION — a été popularisé par Diosdado Cabello dans son émission télévisée en mai 2017. Après l’élection contestée du 28 juillet 2024, Maduro a réactivé cette opération à grande échelle. Telemundo Atlanta +2 Plus de 2 400 personnes ont été arrêtées Fortune dans les deux semaines suivant le scrutin, Amnesty International Wikipedia lors de descentes nocturnes menées par le SEBIN, la DGCIM, la GNB et la PNB. OEA Les cibles incluaient les témoins de bureaux de vote, les coordinateurs de campagne de l’opposition, et des citoyens ordinaires ayant exprimé leur dissidence sur les réseaux sociaux. International Consortium of Investigative Journalists L’application gouvernementale VenApp, initialement conçue pour signaler des problèmes de services publics, a été détournée en outil de dénonciation. Amnesty International3″

« Au moins 198 enfants figuraient parmi les détenus, selon Amnesty International. Amnesty International Maduro a tourné la répression en dérision en chantant une comptine modifiée : « Tun tun, ne sois pas pleurnicheur, tu vas aller à Tocorón » (prison de haute sécurité). Un couple détenu à l’aube du 2 août 2024 dans l’État de Bolívar a vu le mari « ligoté, cagoulé et emmené de force ». Transféré à la prison de Tocuyito, il a été retrouvé pendu dans sa cellule le 13 décembre.

La Mission d’enquête de l’ONU : des conclusions accablantes

La Mission d’enquête internationale indépendante, établie en septembre 2019 et présidée par Marta Valiñas, a produit quatre rapports majeurs. Le premier (septembre 2020), fondé sur 411 pages d’analyse et 2 891 cas examinés, a conclu à la commission de violations graves constituant des crimes contre l’humanité, incluant exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, détentions arbitraires, torture et violences sexuelles. Le rapport d’octobre 2024 a confirmé que les violences post-électorales suivaient « le même schéma de conduite précédemment qualifié de crimes contre l’humanité », avec une intention discriminatoire constituant une persécution sur des bases politiques.


L’architecture politique de l’autoritarisme

Les élections comme simulacre

Trois scrutins présidentiels sous Maduro illustrent la dégradation progressive du processus électoral. En avril 2013, Maduro l’a emporté par une marge de 1,5 point (50,66 % contre 49,07 %) dans un scrutin marqué par une couverture médiatique asymétrique : 70 heures de télévision d’État pour Maduro contre 23 minutes pour son rival Capriles. L’élection de mai 2018 a constitué un tournant : les principaux candidats d’opposition étaient emprisonnés ou disqualifiés, l’abstention a atteint un niveau historique (54 %), et Maduro a revendiqué 68 % des suffrages. Quarante-cinq pays ont refusé de reconnaître le résultat.

L’élection du 28 juillet 2024 a représenté l’apothéose du simulacre. María Corina Machado, qui avait remporté la primaire d’opposition avec 93 % des voix, a été disqualifiée. Son remplaçant, le diplomate Edmundo González Urrutia, a fait face à Maduro. Le Conseil national électoral (CNE) a proclamé Maduro vainqueur avec 51,2 %, mais n’a jamais publié les résultats désagrégés des 30 026 bureaux de vote. L’opposition a collecté les actes de dépouillement (actas) de plus de 80 % des machines de vote, les a publiés en ligne, et a démontré que González avait obtenu environ 67 % contre 30 % pour Maduro. Le Centre Carter, seul observateur international majeur présent, a déclaré que l’élection « n’a pas respecté les standards internationaux d’intégrité électorale et ne peut être considérée comme démocratique ». González a fui en Espagne en septembre 2024 après l’émission d’un mandat d’arrêt à son encontre.

La neutralisation de l’Assemblée nationale

En décembre 2015, l’opposition avait remporté une supermajorité des deux tiers (112 sièges sur 167) à l’Assemblée nationale — la pire défaite électorale du chavisme depuis 1999. Maduro a systématiquement neutralisé cette victoire. L’Assemblée sortante a d’abord empilé la Cour suprême de magistrats loyalistes. Le tribunal a ensuite suspendu trois députés d’opposition, annulant la supermajorité, puis déclaré l’ensemble de l’Assemblée « en outrage » — doctrine invoquée pour annuler toute législation. En octobre 2016, le référendum révocatoire, qui aurait presque certainement chassé Maduro, a été bloqué par le CNE. Le 30 juillet 2017, Maduro a organisé l’élection d’une Assemblée nationale constituante (ANC) boycottée par l’opposition, avec au moins un million de votes fantômes confirmés par Smartmatic, la société responsable du système électronique. L’ANC s’est autoproclamée organe gouvernemental suprême, privant l’Assemblée nationale de toute autorité.

L’échec de la présidence intérimaire de Guaidó

Le 23 janvier 2019, Juan Guaidó, président de l’Assemblée nationale, s’est déclaré président par intérim en invoquant l’article 233 de la Constitution. Reconnu par 57 pays au sommet de sa légitimité, il n’a jamais contrôlé ni territoire, ni forces de sécurité, ni institutions. L’armée est restée loyale à Maduro, malgré une tentative de soulèvement le 30 avril 2019. L’approbation domestique de Guaidó est tombée à 10 % fin 2019. Le gouvernement intérimaire a été dissous en décembre 2022, et les États-Unis ont cessé de le reconnaître en janvier 2023.


Le système de soumission : corruption, contrôle social et allégeance militaire

Le Carnet de la Patria : la surveillance déguisée en aide sociale

Lancé en 2017 avec une technologie chinoise fournie par ZTE, le Carnet de la Patria est une carte d’identité électronique à code QR officiellement destinée à distribuer les prestations sociales. Plus de 17 millions de Vénézuéliens s’y sont enregistrés. En pratique, cette carte fonctionne comme un outil de contrôle politique. L’accès aux boîtes CLAP (aide alimentaire), aux subventions de carburant, aux soins de santé, à l’éducation, aux pensions et aux primes en espèces est conditionné à sa détention. Le système enregistre si le titulaire vote, assiste aux événements du PSUV et répond aux enquêtes gouvernementales.

Lors de l’élection de 2018, environ 13 000 « Points rouges » (Puntos Rojos) ont été installés à proximité des bureaux de vote, où les électeurs scannaient leur carte, liant de facto le vote à l’accès aux prestations. Le politologue Michael Penfold a mesuré que la participation électorale augmentait de 10 à 15 % dans les zones dotées de Points rouges, avec un soutien disproportionné pour Maduro. Les opposants qui avaient signé des pétitions contre le gouvernement devaient soumettre des « lettres de repentance » pour retrouver l’accès aux services. Des témoignages documentent le refus de médicaments, d’insuline et de chimiothérapie aux personnes identifiées comme opposantes. Maduro lui-même a explicité le mécanisme : « La patrie te protège par le Carnet de la Patria et tu protèges la patrie par ton vote. C’est donnant-donnant. »

Les CLAP : la faim comme levier politique

Le programme des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), créé en 2016, distribue des colis alimentaires de base (riz, farine, huile, sucre — majoritairement importés). Le vice-président Aristóbulo Istúriz l’a qualifié ouvertement d’« instrument politique pour défendre la révolution », et le chef des CLAP Freddy Bernal a affirmé que le programme avait « contribué substantiellement à remporter la Constituante, les élections régionales et municipales ». La distribution est contrôlée par l’armée (80 % des importations selon l’ancien ministre Felipe Pérez Martí) et par les comités de quartier pro-gouvernementaux. La corruption est massive : le Trésor américain a identifié le réseau de l’homme d’affaires colombo-vénézuélien Alex Saab, qui facturait au gouvernement ~35 dollars par boîte pour un contenu valant ~12 dollars.

2 000 généraux pour une armée de 123 000 hommes

Le système de promotions militaires constitue la colonne vertébrale du pouvoir de Maduro. La Constitution de 1999 a transféré au président le pouvoir de promouvoir colonels et généraux, auparavant dévolu au Congrès. Le résultat : le Venezuela comptait en 2019 environ 2 000 généraux et amiraux — « plus que dans l’ensemble de l’OTAN », selon l’amiral Craig Faller, commandant du Southern Command américain — pour une force armée de seulement 123 000 actifs. À titre de comparaison, les États-Unis disposent d’environ 850 généraux pour une armée dix fois plus nombreuse. En juillet 2024, Maduro a promu plus de 101 généraux de brigade et de division en une seule fournée.

L’experte en sécurité Rocío San Miguel (elle-même emprisonnée en février 2024) a observé : « La plupart des militaires ont avancé grâce à leur loyauté envers la révolution, et non grâce à leur mérite ou leurs performances. » Des officiers d’active ou à la retraite dirigeaient en 2018 au moins 60 des 576 entreprises d’État, contrôlaient 9 à 12 des 32-34 ministères, l’industrie pétrolière, l’électricité, les ports, les douanes, le commerce extérieur et la distribution alimentaire. La fidélité n’est pas idéologique : une enquête de l’OCCRP a révélé 35 généraux contrôlant des dizaines d’entreprises privées bénéficiant de contrats publics, alors que le salaire officiel d’un général ne dépassait pas 8,90 dollars par mois.

Le « Cartel de los Soles » et la corruption structurelle

Le terme « Cartel de los Soles » (Cartel des Soleils — référence aux insignes solaires des épaulettes militaires) désigne un réseau informel de cellules au sein des forces armées impliquées dans le narcotrafic. Le volume de cocaïne transitant par le Venezuela est passé d’environ 50 tonnes par an (2004) à quelque 250 tonnes (2007). En mars 2020, le Département de la Justice américain a inculpé Maduro pour « conspiration de narco-terrorisme ». Les « bolichicos » (jeunes hommes d’affaires enrichis par leurs connexions gouvernementales) et les « enchufados » (branchés sur le système) incarnent l’oligarchie corrompue : Alejandro Betancourt López et son entreprise Derwick Associates ont reçu des milliards en contrats sans appel d’offres, avec 2,9 milliards de dollars de surfacturation documentés par Transparencia Venezuela. L’ancien ministre des Finances Alejandro Andrade a été condamné à 10 ans de prison aux États-Unis pour avoir accepté au moins un milliard de dollars de pots-de-vin.

Les colectivos — groupes paramilitaires civils armés estimés à 100 000 membres — complètent l’appareil de contrôle. Qualifiés d’« anges du socialisme » par Maduro, ils sont responsables d’au moins 131 meurtres lors de manifestations entre 2014 et 2017 selon l’OEA. La Mission d’enquête de l’ONU les a inclus dans ses conclusions sur les crimes contre l’humanité.


La chronologie de la dégradation : cinq phases d’un naufrage

La trajectoire vénézuélienne entre 2013 et 2024 se découpe en cinq phases distinctes, chacune marquant un seuil d’aggravation.

Phase 1 (2013-2015) : les prémices. La mort de Chávez en mars 2013 et l’élection serrée de Maduro ouvrent une période d’érosion progressive. L’inflation atteint 69 % en 2014. Les manifestations étudiantes de février 2014 font 43 morts. La chute des prix du pétrole à mi-2014 (de ~100 à ~40 dollars le baril) précipite la crise d’un modèle qui consacrait 98 % de ses exportations au pétrole. En décembre 2015, l’opposition remporte sa victoire historique à l’Assemblée nationale.

Phase 2 (2016-2017) : la bascule. L’économie s’effondre de 18,6 % en 2016. L’hyperinflation commence fin 2016. Le gouvernement cesse de publier les données économiques et sanitaires. Le référendum révocatoire est bloqué. Maduro lance le Carnet de la Patria et les CLAP. En 2017, les manifestations massives font plus de 125 morts. L’Assemblée constituante fantoche achève de neutraliser le pouvoir législatif.

Phase 3 (2018-2019) : le précipice. L’élection simulacre de mai 2018 isole diplomatiquement le régime. L’hyperinflation dépasse 130 000 %. Guaidó se déclare président par intérim en janvier 2019, reconnu par 57 pays, mais l’armée reste loyale. Les pannes électriques nationales de mars 2019 aggravent la crise humanitaire. Les sanctions pétrolières américaines (janvier 2019) accélèrent l’effondrement de la production. L’exode atteint 4,6 millions de personnes.

Phase 4 (2020-2022) : l’enlisement. La pandémie de COVID-19 frappe un système de santé déjà détruit. La production pétrolière touche son plancher historique (337 000 b/j en juin 2020). Le gouvernement reprend le contrôle de l’Assemblée nationale en décembre 2020 après des élections boycottées par l’opposition. L’initiative Guaidó s’éteint progressivement. Mais la dollarisation informelle et l’abandon des contrôles de prix amorcent une stabilisation fragile. Fin 2022, la licence Chevron et l’élection de dirigeants de gauche en Colombie et au Brésil modifient l’environnement régional.

Phase 5 (2023-2024) : le faux espoir et la trahison. L’accord de la Barbade (octobre 2023), médié par la Norvège, promet des élections libres en échange d’un allègement des sanctions. Machado remporte la primaire avec 93 % mais est disqualifiée. Le scrutin du 28 juillet 2024, dont les résultats ne sont jamais publiés en détail, déclenche une nouvelle vague de répression (2 400 arrestations, 25 morts). González fuit en Espagne. Machado entre en clandestinité. Maduro est investi pour un troisième mandat le 10 janvier 2025, sans aucune preuve crédible de victoire électorale. Le Venezuela termine l’année 2024 avec 82,8 % de pauvreté, 7,9 millions de réfugiés à l’étranger, une production pétrolière à moins d’un tiers de sa capacité historique, et un appareil répressif qualifié de criminel par l’ONU.


Conclusion

Le cas vénézuélien invalide l’argument selon lequel les sanctions occidentales seraient la cause première de l’effondrement. Les données montrent sans ambiguïté que la crise était déjà catastrophique avant les premières sanctions sectorielles de 2017. La destruction de PDVSA par la purge de 2002-2003, le gonflement de l’effectif avec des loyalistes incompétents, le pillage systématique des revenus pétroliers, l’hyperinflation alimentée par la planche à billets, et l’expropriation des entreprises privées avaient déjà anéanti le tissu productif. Les sanctions ont agi comme un accélérateur sur un patient déjà en état terminal.

Ce qui distingue le Venezuela des autres effondrements d’État, c’est le caractère méthodique et cohérent du système de soumission. Le Carnet de la Patria, les CLAP, la promotion militaire par allégeance, les colectivos et la répression judiciaire ne sont pas des dysfonctionnements — ils constituent un dispositif intégré de contrôle où la faim et la peur fonctionnent comme instruments de gouvernance. La Mission d’enquête de l’ONU a démontré que les services de renseignement opèrent comme des « structures bien coordonnées et efficaces dans la mise en œuvre d’un plan orchestré aux plus hauts niveaux du gouvernement ».

Le prix humain dépasse l’entendement : une économie réduite de 75 %, plus d’un Vénézuélien sur cinq en exil, des milliers d’exécutions extrajudiciaires, le retour de maladies éradiquées, et une population qui a littéralement maigri — 9 kilogrammes en moyenne. Dans la taxonomie des catastrophes contemporaines, le Venezuela occupe une place singulière : celle d’un pays détruit non par la guerre, mais par ses propres dirigeants. »

Les armes et les lettres : anatomie d’un préjugé

« Le stéréotype du militaire inculte — le « soudard », le « traîneur de sabre », l’exécutant muet — est l’un des préjugés les plus tenaces et les plus infondés de la culture occidentale. Loin d’être des anti-intellectuels, les militaires s’inscrivent dans une tradition lettrée multiséculaire d’une densité exceptionnelle : de Vigny à de Gaulle, de T.E. Lawrence à James Mattis, les officiers-écrivains ont produit certaines des pages les plus marquantes de la pensée stratégique, de l’histoire et de la littérature. Ce préjugé, construit par strates historiques — la fracture dreyfusarde, les guerres coloniales, l’antimilitarisme post-68 — persiste largement parce que les militaires, soumis au devoir de réserve et à une pudeur constitutive, ne parlent pas de leurs lectures. Le paradoxe est saisissant : l’institution qui exige le plus de ses membres en matière de formation intellectuelle est précisément celle qu’on accuse d’inculture.

Un préjugé bâti par sédimentation historique

L’image du militaire borné s’enracine dans une opposition séculaire entre « hommes de robe » et « hommes d’épée » qui remonte au Moyen Âge, quand clercs et chevaliers incarnaient deux voies irréconciliables. Mais le capitaine Lyautey, dans son texte fondateur de 1891, « Du rôle social de l’officier », identifie déjà que ce stéréotype reposait, avant 1870, sur une réalité sociologique partielle : la carrière militaire attirait alors davantage les « natures disposées au mouvement plutôt qu’à l’étude ». Wikisource C’est précisément cette réalité que les réformes post-1870 — création de l’École supérieure de Guerre, élévation du niveau de recrutement — ont radicalement transformée. Lyautey lui-même dénonce « la vieille prévention des hommes de pensée contre les gens d’épée » comme un archaïsme que les faits démentent. Wikisource Inflexions

L’Affaire Dreyfus (1894-1906) constitue le moment de rupture fondateur. C’est lors de cette crise que le mot « intellectuel » apparaît comme catégorie sociale — et qu’il se cristallise en opposition frontale avec l’institution militaire. Le « J’accuse » de Zola Universalis fige dans l’imaginaire collectif l’image d’un état-major rigide, hostile à la vérité et au raisonnement critique. Linternaute L’ironie tragique est que des officiers dreyfusards existaient — le colonel Picquart en tête Franceserv — mais leur voix fut étouffée, renforçant précisément le stéréotype qu’ils contredisaient. Cairn

L’antimilitarisme connaît ensuite un apogée dans les décennies 1960-1970, nourri par les guerres coloniales et Mai 68. Le slogan « L’armée, ça pue, ça pollue et ça rend con » résume le mépris d’une génération intellectuelle envers l’institution. Calenda La caricature de l’Adjudant Kronembourg par Cabu dans Charlie Hebdo — le sous-officier borné et alcoolique — devient un archétype culturel. Les comités de soldats, les festivals de films antimilitaristes, les publications comme celle de Daniel Pennac (Le Service militaire au service de qui ?, 1973) sédimentent dans l’opinion publique une image Fondation Jean-Jaurès que la suspension de la conscription en 1997 achèvera de figer : en éloignant les civils du monde militaire, la professionnalisation transforme la méconnaissance en certitude.

Ce préjugé n’est pas propre à la France. Lloyd George affirmait que « l’esprit militaire considère la pensée comme une forme de mutinerie ». ausa Correlli Barnett résumait la tradition britannique : « Leurs traditions étaient contre les livres et l’étude, et en faveur d’un galop, d’un bon combat et d’une cruche pleine. » ausa Le maréchal Mac-Mahon aurait déclaré qu’il « éliminait de la liste de promotion tout officier dont il avait lu le nom sur la couverture d’un livre ». ausa Aux États-Unis, H.G. Wells écrivait sans ambages que « l’esprit militaire professionnel est par nécessité un esprit inférieur et sans imagination ». AUSA Le préjugé est donc transculturel — mais c’est en France, où la fracture dreyfusarde a créé une faille tectonique entre intellectuels et militaires, qu’il est le plus profondément enraciné.

De Vigny à Mattis : la tradition écrasante des officiers-lettrés

Contre ce stéréotype se dresse une tradition d’une richesse telle qu’il faut parler non d’exception mais de constante. En France, elle commence avec Alfred de Vigny, officier pendant quinze ans, dont Servitude et grandeur militaires (1835) inaugure la littérature de réflexion sur la condition du soldat Open Edition — cet homme « toujours dédaigné ou honoré outre mesure selon que les nations le trouvent utile ou nécessaire ». Blog4ever Elle traverse Lyautey, élu à l’Académie française en 1912 pour ses qualités « humaines et littéraires », Cairn.info et culmine avec de Gaulle, dont le style a fait l’admiration universelle.

La citation de de Gaulle dans Vers l’armée de métier mérite d’être reproduite intégralement tant elle condense la thèse centrale : « La véritable école du commandement est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. » Ce n’est pas un plaidoyer pour la culture comme ornement — c’est l’affirmation que la culture est la compétence du chef.

La liste des officiers-écrivains français défie l’inventaire : Pierre Loti (capitaine de vaisseau, élu à l’Académie en battant Zola), DefNat Claude Farrère (capitaine de corvette, Prix Goncourt 1905), Cairn.info Ardant du Picq (pionnier de la psychologie du combat), Ernest Psichari (petit-fils de Renan, tué en 1914), Cairn Hélie de Saint Marc (résistant, déporté, mémorialiste), Les Arènes Lapetitelibrairiedesjardins Pierre Schoendoerffer (Prix Goncourt 1969), Jean Lartéguy (Les Centurions), et plus récemment Guillaume Ancel, Michel Goya, Vincent Desportes, SATOR François Lecointre — ce dernier ayant reçu le Prix Erwan Bergot 2024 pour Entre Guerres, publié chez Gallimard dans la collection Blanche, Ministère des Armées Amazon France avec un talent littéraire unanimement salué. Amazon France Le prix « La Plume et l’Épée », créé en 2009, rappelle en préambule qu’« Agrippa d’Aubigné, Vauban, Laclos, Stendhal, Ardant du Picq et, plus proches de nous, Lyautey, Foch ou de Gaulle symbolisent la synthèse entre l’action et la réflexion ». La-plume-et-lepee

Dans le monde anglo-saxon, la tradition est tout aussi puissante. T.E. Lawrence — archéologue, First Class Honours en histoire à Oxford, The History Reader auteur des Sept Piliers de la sagesse — incarne l’archétype du warrior-scholar. Churchill, formé à Sandhurst, vétéran de quinze batailles, Churchill Book Collector Prix Nobel de littérature, fusionne dans sa personne le combattant et l’écrivain. Mais c’est le général James Mattis qui a formulé l’éthique de la lecture militaire avec le plus de force : possédant une bibliothèque personnelle de plus de 7 000 livres Wikipedia qu’il transportait d’affectation en affectation, CNBC CNBC il a écrit en 2003 cet email devenu célèbre FS Blog : « Le problème quand on est trop occupé pour lire, c’est qu’on apprend par l’expérience — c’est-à-dire par la manière dure. En lisant, on apprend par l’expérience des autres, généralement une meilleure façon de faire, surtout dans notre métier où les conséquences de l’incompétence sont si définitives pour de jeunes hommes. » Strategicstudyindia +2 Sa formule la plus tranchante : « Si vous n’avez pas lu des centaines de livres, vous êtes fonctionnellement illettré, et vous serez incompétent. » Medium Elizabethjpeterson

David Petraeus (doctorat à Princeton), H.R. McMaster (doctorat à Chapel Hill, Standpoint auteur de Dereliction of Duty, héros de la bataille de 73 Easting), Wikipedia John Nagl (Rhodes Scholar à Oxford, co-rédacteur du manuel de contre-insurrection FM 3-24), Foreign Policy Nathaniel Fick (licence de lettres classiques à Dartmouth, PBS thèse de fin d’études sur Thucydide) Goodreads — tous illustrent cette réalité que le préjugé s’acharne à nier. Et dans la génération contemporaine, Phil Klay Wikipedia (National Book Award 2014 pour Redeployment), America Magazine NPR Elliot Ackerman (Silver Star, cinq déploiements, Wikipedia auteur publié chez Knopf), LOC Tim O’Brien (The Things They Carried) LOC ont produit certains des textes littéraires les plus marquants de leur époque.

Lire pour s’équiper, pas pour s’évader : la lecture incarnée contre la lecture décorative

La distinction fondamentale entre la lecture militaire et la lecture mondaine tient en une phrase du général Desportes : « Ma formation initiale d’ingénieur s’avérait insuffisante ; il me fallait élargir ma palette d’outils intellectuels. La seule matrice pour comprendre l’avenir, c’est le passé. » Dirigeant Le militaire ne lit pas pour briller en société — il lit parce que l’erreur se paye en vies humaines. Mattis, avant de déployer ses Marines en Afghanistan, lisait tout ce qu’il trouvait sur le pays, son terrain, ses populations, les campagnes antérieures. Strategicstudyindia Quand il est devenu Secrétaire à la Défense, il a lu tous les livres publiés par ses prédécesseurs. Medium Basil Liddell Hart préconisait que les officiers aient un « esprit de 3 000 ans » — nourri de toute l’histoire militaire disponible, parce que « s’improviser et remplir des sacs mortuaires en découvrant ce qui marche nous rappelle les impératifs moraux et le coût de l’incompétence dans notre profession ». CNBC FS Blog

Cette lecture « incarnée » se distingue radicalement de ce qu’on pourrait appeler la lecture « décorative » de l’intellectuel mondain. Un intervenant civil à un séminaire d’Inflexions confesse sa stupéfaction : « Un officier de cavalerie, qui plus est issu d’un régiment de hussards, citant comme trois premières références Gilles Deleuze, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre — je n’avais jamais entendu cela. » Cairn Le stéréotype est si puissant qu’on s’attend à ce qu’un hussard cite Sun Tzu, pas Deleuze. L’article d’Inflexions observe que « la culture militaire définit de façon plus tranchée que dans la vie ordinaire la frontière entre « discuter » et « faire » : ce second terme désigne un espace de vérité, dans lequel les masques et les fausses valeurs s’écroulent ». Cairn

Le philosophe pacifiste Alain, en 1921, offre un renversement saisissant : « Je m’enfuis aux armées. Il vaut mieux être esclave du corps qu’esclave d’esprit. Sur cette frontière où la force jouait seule, l’hypocrisie expirait. » Cairn Le philosophe trouve plus de liberté intellectuelle dans l’armée que dehors, parce que l’épreuve du réel y dissout le bluff. Tocqueville, de son côté, dénonçait la figure du lettré engagé qui fait de la « politique abstraite et littéraire », manifestant « l’attrait pour les théories générales et l’exacte symétrie dans la loi au mépris des faits existants ». Lerevolver C’est précisément ce « mépris des faits existants » que le militaire ne peut se permettre — un plan défaillant ne produit pas un mauvais article, il produit des morts.

Les données statistiques confirment cette inversion du stéréotype. Aux États-Unis, 82,8 % des officiers possèdent au moins un diplôme universitaire, contre 29,9 % de la population générale. Face the Facts USA Les étudiants vétérans affichent un taux de réussite de 72 % dans l’enseignement supérieur avec des moyennes 0,40 point au-dessus de leurs pairs civils. National University En France, le concours d’entrée à Saint-Cyr comprend une filière littéraire commune avec les ENS de Lyon et Paris-Ulm Parcoursup — le même niveau d’exigence que les plus grandes écoles intellectuelles du pays. La promotion 1995 du 4e bataillon porte le nom de Marc Bloch Ministère des Armées — l’historien cofondateur des Annales, officier de réserve fusillé par les Allemands en 1944. L’alliance de la pensée et de l’action incarnée.

Un écosystème intellectuel militaire dense mais invisible

L’une des raisons majeures de la persistance du préjugé est que l’écosystème intellectuel militaire reste largement invisible du grand public. En France, trois revues de premier plan structurent la pensée militaire : la Revue Défense Nationale (fondée en 1939, plus de 800 numéros), Wikipedia Inflexions (revue de sciences humaines de l’armée de Terre, ImagesDéfense créée en 2005, Ministère des Armées croisant regards de militaires, historiens, sociologues, philosophes, anthropologues et médecins), Inflexions Inflexions et les Cahiers de la Pensée mili-Terre du Centre de doctrine, qui affichent en exergue cette citation de Lyautey aux jeunes officiers : « Ne craignez pas d’être traité d’intellectuel, c’est le plus beau nom. » Defense La devise du site reprend de Gaulle : « La discipline doit être stricte, la pensée militaire doit être libre. » Penseemiliterre

Le colonel Michel Goya incarne cette tradition vivante. Titulaire d’un DEUG de lettres modernes avant de devenir officier des Troupes de marine puis docteur en histoire, Wikipedia il ouvre en 2011 son blog « La Voie de l’Épée » Wikipedia — fait alors « extrêmement rare pour un officier supérieur en activité ». Opex360 Ses ouvrages (Sous le feu, S’adapter pour vaincre, Le Temps des Guépards) mêlent rigueur historique, analyse opérationnelle et profondeur culturelle. Wikipedia Atlantico Un officier d’active, tenant le blog « Des étagères et des livres », témoigne de cette lecture opérationnelle au quotidien : « J’ai moi-même été projeté sur différents théâtres d’opérations évoqués par Michel Goya. Le texte acquiert alors une résonance beaucoup plus personnelle. » Over-blog Guillaume Ancel, avec son blog « Ne pas subir » et ses livres-témoignages sur le Rwanda et Sarajevo, Wikipedia incarne l’écriture comme acte de résistance contre la culture du silence. Alcuinfonds Le général Lecointre, dans Inflexions, analyse avec finesse la « civilianisation » de la culture militaire Gallimard et la tension entre pudeur constitutive du soldat et nécessité de communiquer.

Dans le monde anglo-saxon, l’écosystème est tout aussi dense. War on the Rocks, The Strategy Bridge, The Strategy Bridge le Small Wars Journal, le Modern War Institute de West Point, le Military Writers Guild AUSA alimentent un débat intellectuel permanent. Le Marine Corps est le seul service américain à intégrer pleinement la fiction littéraire dans sa reading list — Remarque (À l’Ouest, rien de nouveau) pour les lieutenants, Forester (Rifleman Dodd) pour les engagés. U.S. Naval Institute Elizabeth Samet enseigne la littérature anglaise à West Point depuis des décennies, illustrant le lien organique entre formation militaire et culture classique. La Commandant’s Professional Reading List, instituée en 1989 par le général Al Gray, CNBC est devenue un modèle repris par tous les services Marine Corps Association warontherocks — le Chief of Naval Operations déclarant que « la lecture est un multiplicateur de force ».

Pourtant, un paradoxe structurel mine cet écosystème de l’intérieur. James Joyner, dans son article fondamental « Soldier-Scholar (Pick One) » War on the Rocks (War on the Rocks, 2020), démontre que l’armée américaine investit massivement dans l’éducation War on the Rocks warontherocksplus de 250 000 dollars pour un master, 489 000 pour un doctorat par officier Politicalviolenceataglance — tout en pénalisant ceux qui s’y consacrent. warontherocks Passer du temps à enseigner à West Point ou à obtenir un diplôme civil est discrètement dénigré comme « prendre un genou ». War on the Rocks McMaster fut recalé plusieurs fois à la promotion de colonel ; Nagl ne put l’obtenir et quitta l’armée The Chronicle ; le capitaine Mahan, auteur de The Influence of Sea Power — l’un des ouvrages stratégiques les plus influents jamais écrits — vit son supérieur noter sur son évaluation : « Ce n’est pas le métier d’un officier de marine d’écrire des livres. » AUSA +2 Il termina capitaine.

Pourquoi le stéréotype résiste à toutes les évidences

Hélie de Saint Marc, résistant à 17 ans, déporté à Buchenwald, trois séjours en Indochine, Babelio a écrit cette phrase qui condense tout le rapport du militaire à la culture intérieure : « Les seuls édifices qui tiennent sont intérieurs. Les citadelles de l’esprit restent debout plus longtemps que les murailles de pierre. » Babelio C’est la formule parfaite de la « littérature de survie » — la lecture et la pensée comme fortification intérieure face à l’épreuve. Mais cette richesse reste invisible, et le stéréotype persiste, pour des raisons qu’il faut identifier avec précision.

La première est structurelle : le devoir de réserve. Le Code de la défense français impose le silence public aux militaires. L’expression « Grande Muette » n’est pas une métaphore — c’est un cadre juridique. Le militaire, contrairement à l’intellectuel médiatique, n’est pas incité à parler de ses lectures. Bernard Brodie observait : « Les soldats ont toujours chéri l’image d’hommes d’action plutôt que d’intellectuels, et ils ne se sont guère adonnés à écrire des enquêtes analytiques sur leur propre art. » warontherocks Même Mattis, « légendairement cultivé », couche sa culture en termes tactiques, se présentant comme un gunfighter plutôt qu’un intellectuel — « comme si les deux étaient mutuellement exclusifs ». War on the Rocks warontherocks Le général Schwarzkopf dénigrait un prédécesseur comme « contributeur prolifique aux revues militaires » AUSA — alors que Schwarzkopf lui-même parlait couramment français et allemand, était mélomane, prestidigitateur amateur et titulaire d’un master en ingénierie. War on the Rocks AUSA Un homme d’une culture immense qui affectait le mépris de l’intellect.

La deuxième raison est culturelle : la fracture dreyfusarde n’a jamais été complètement résorbée en France. Elle a créé deux camps — les « intellectuels » et les « militaires » — dont l’opposition s’est rejouée à chaque crise (guerres coloniales, putsch d’Alger, Mai 68). L’article d’Inflexions de 2008 rappelle que « le mot « intellectuel », comme substantif, date de l’affaire Dreyfus, qui est le moment le plus cruel de l’opposition entre les universitaires et les militaires ». Cairn Institut national de l’audiovisuel Cette fracture a produit une asymétrie durable : l’intellectuel parle de l’armée sans la connaître, le militaire connaît le monde intellectuel mais n’en parle pas.

La troisième raison est sociologique : la fin de la conscription en 1997 a supprimé le dernier point de contact entre la société civile et l’institution militaire. Fondation Jean-Jaurès Le chercheur Bénédicte Chéron, dans Le soldat méconnu (2018), analyse ce paradoxe d’une armée aimée mais mal comprise Aeges — et avertit que « le soldat aujourd’hui méconnu pourrait se transformer en soldat inconnu, expression du néant qui caractériserait un espace public vidé de sa substance ». Inflexions Inflexions

La dernière raison, peut-être la plus profonde, est épistémique. Thomas Sowell distingue entre l’intellectuel — dont les idées ne sont jamais soumises aux conséquences de leurs erreurs — et le praticien, qui paye le prix de ses fautes. Wikipedia Le philosophe Larry Laudan va plus loin en identifiant le postmodernisme universitaire comme « la manifestation la plus éminente et la plus pernicieuse de l’anti-intellectualisme de notre temps ». Wikipedia Le retournement est complet : l’anti-intellectualisme le plus dangereux ne serait pas dans les casernes mais dans les universités. Barrès, dans sa virulence, avait entrevu quelque chose de juste : « Rien n’est pire que ces bandes de demi-intellectuels. Une demi-culture détruit l’instinct sans lui substituer une conscience. » Lerevolver

Conclusion : le militaire lettré comme figure de vérité

Ce qui ressort de cette enquête n’est pas simplement que le préjugé est faux — c’est qu’il est structurellement inversé. Le militaire lit avec une urgence que l’intellectuel mondain ne connaît pas : quand Mattis étudie Rommel avant d’attaquer en Irak, Blogger quand Desportes lit les philosophes américains pour comprendre la doctrine stratégique d’un allié, Dirigeant quand un chef de section dévore les mémoires de ses prédécesseurs avant un déploiement au Sahel, la lecture n’est pas un exercice de vanité — c’est un acte de responsabilité envers les vies qui leur sont confiées. La formule de Bergson, citée dans Inflexions, résume l’idéal : « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action. » La-plume-et-lepee Cairn

La citation faussement attribuée à Thucydide — en réalité de Sir William Butler SphinxUniversity of Exeter +2 n’en capture pas moins une vérité fondamentale : « La société qui sépare ses intellectuels de ses guerriers verra sa pensée faite par des lâches et ses combats menés par des imbéciles. » Goodreads Goodreads Le fait que cette phrase ait été massivement diffusée par des militaires — de Colin Powell à Nathaniel Fick PBS — montre que la tradition du warrior-scholar n’est pas un accident de l’histoire mais une nécessité organique de la profession des armes. Ce qui est véritablement grossier, à la relecture, ce n’est pas tant le stéréotype lui-même que l’ignorance confortable de ceux qui le perpétuent — souvent les mêmes qui citent Clausewitz sans l’avoir lu, The Havok Journal là où le lieutenant de vingt-cinq ans, dans son poste avancé, l’a annoté dans les marges. »