« Caracas »

« Je reste éveillé la nuit à penser à tout ce qui aurait pu être fait et ne l’a pas été pour arrêter le 11 septembre » (85 / 6)

Georges Tenet, At the Center of the Storm (2007)

« « L’amiral Wilhelm Canaris demeure l’une des figures les plus controversées du renseignement de la Seconde Guerre mondiale. Les recherches révèlent des contacts documentés avec les Alliés, mais deux affirmations spécifiques souvent répétées manquent de preuves solides. La campagne de propagande britannique appelant Canaris « un rat avec un visage humain » n’est étayée par aucune source académique crédible, tandis que le veto de Stewart Menzies à un plan d’assassinat en 1943 est plausible mais non définitivement vérifié dans les archives déclassifiées. Ce qui est certain : Canaris a maintenu des canaux de communication multiples avec les services alliés, transmis des renseignements stratégiques, et le débat historique sur « sabotage délibéré versus incompétence » reste vif parmi les historiens contemporains. »

« On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais, en fait, ils n’arrêtent pas de s’exprimer. Les couples maudits sont ceux où la femme ne peut pas être distraite ou fatiguée sans que l’homme dise « Qu’est-ce que tu as ? exprime-toi… », et l’homme sans que la femme…, etc. La radio, la télévision ont fait déborder le couple, l’ont essaimé partout, et nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. »

« Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit ne n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. Ce dont on crève actuellement, ce n’est pas du brouillage, c’est des propositions qui n’ont aucun intérêt. Or ce qu’on appelle le sens d’une proposition, c’est l’intérêt qu’elle présente. Il n’y a pas d’autre définition du sens, et ça ne fait qu’un avec la nouveauté d’une proposition. On peut écouter des gens pendant des heures : aucun intérêt… C’est pour ça que c’est tellement difficile de discuter, c’est pour ça qu’il n’y a pas lieu de discuter, jamais. On ne va pas dire à quelqu’un : « Ça n’a aucun intérêt, ce que tu dis ! » On peut lui dire : « C’est faux. » Mais ce n’est jamais faux, ce que dit quelqu’un, c’est pas que ce soit faux, c’est que c’est bête ou que ça n’a aucune importance. C’est que ça a été mille fois dit. Les notions d’importance, de nécessité, d’intérêt sont mille fois plus déterminantes que la notion de vérité. Pas du tout parce qu’elles la remplacent, mais parce qu’elles mesurent la vérité de ce que je dis. Même en mathématiques : Poincaré disait que beaucoup de théories mathématiques n’ont aucune importance, aucun intérêt. Il ne disait pas qu’elles étaient fausses, c’était pire. »

Gille Deleuze, Les intercesseurs. Paru dans L’Autre Journal, n° 8, octobre 1985, entretien avec Antoine Dulaure et Claire Parnet

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

« LES PREUVES HISTORIQUES ETABLISSENT « sans équivoque » QUE CANARIS A SABOTE DES OPERATIONS STRATEGIQUES MAJEURES, notamment en convainquant Franco de maintenir l’Espagne neutre (empêchant la capture de Gibraltar), EN TRANSMETTANT DES RENSEIGNEMENTS CRUCIAUX AUX ALLIES VIA MULTIPLES CANAUX, ET EN PROTEGEANT UN RESEAU DE RESISTANTS ANTI-NAZIS AU SEIN MEME DE L’ ABWEHR. IL A PAYE CES ACTION DE SA VIE, pendu nu le 9 avril 1945 à Flossenbürg, deux semaines avant la libération du camp. POURTANT, LES HISTORIENS MILITAIRES S’ACCORDENT SUR UN POINT CRUCIAL : même avec un Abwehr loyal et efficace, L’ ALLEMAGNE N’AURAIT PROBABLEMENT PAS GAGNE LA GUERRE, BIEN QUE CELLE-CI AURAIT PU DURER 6 à 18 MOIS DE PLUS AVEC DES CENTAINES DE MILLIERS DE MORTS SUPPLEMENTAIRES. »

« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »

Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné

Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. »

Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem, Analyses Claude

« Dans la grande France coloniale, il n’y a ni peuples à affranchir ni discriminations raciales à abolir. Il y a des populations qui sentent Français et qui veulent prendre, et à qui la France veut donner, une part de plus en plus large dans la vie et les institutions démocratiques de la communauté française. »

René Pleven, Commissaire aux Colonies, Actes officiels de la Conférence africaine française (publiés en 1945, disponibles sur Gallica/BnF)

« La jeunesse française sous le dernier règne, celle qui a commencé de vivre et quittait les bancs de l’école vers 1830, s’est tenue ou plutôt a été tenue en dehors, dix-huit longues années durant, de toute action politique. Il n’y avait pas place pour elle sous le règne; elle le savait, et, au fond, il lui était d’une souveraine indifférence que ce fût M. Thiers ou M. Guizot qui fùt ministre pour elle, la question ainsi posée était sans solution et sans issue. Repliée sur elle-même et consumée d’un feu qui ne trouvait pas d’aliment, elle se jeta dans des écarts de conduite et de passion folle dont il serait injuste de lui faire un grand crime; car ces débordements trouvent leur excuse dans la situation que les circonstances officielles et sociales lui avaient faite, et ils en furent, en partie du moins, le produit. Cette spirituelle et ardente jeunesse, fille morganatique du rire voltairien et de la larme romantique, réunit et fondit en elle ces deux éléments disparates en un incroyable alliage: elle fut à la fois fervente et incrédule; amoureuse de l’art jusqu’à l’idolatrie, et baffouant, niant, par pur jeu d’esprit, règles, lois, principes, tout ce que jusqu’alors on avait été convenu de respecter, au moins de bouche. Tant de blasphèmes n’étaient pas mis en pratique, il s’en faut bien; les forfaitures à l’honneur, cette dernière religion des hommes qui n’en ont plus, étaient au contraire punies et repoussées avec une indignation générale et sincère. Mais à la longue, dans ces habitudes de dissipation et de laisser-aller illimité, beaucoup de cœurs se corrompirent et préparèrent ainsi l’avénement prochain d’hommes faits peu recommandables et de mauvais citoyens. Comme compensation, on eut beaucoup d’esprit, un peu trop même. Il ne déplaisait pas au pouvoir que cette gourme d’une génération bien douée, qui eût pu être factieuse et turbulente si elle n’eût été avant tout sceptique et mondaine, s’en allat de cette façon. Aussi tous les désordres de cette génération trouvèrent-ils, nous ne dirons pas approbation, mais tolérance. «

L’illustration, TOME XIX, 183

«Tout gouvernement chancelle et toute liberté expire, même celle des libéraux, appuyée sur l’épée des journalistes et des tribuns, lorsque la majorité fictive remplace la majorité vraie, ou lorsque la majorité vraie ne comprend pas d’autre liberté que celle qui fut à l’origine la licence d’un parti méchant. L’épée libérale est un fétu devant le taureau révolutionnaire. Alors la voix libérale est la première, nous le savons, à invoquer la dictature, et l’on entre dans le régime et dans les accidents de la force, pour n’en pas sortir de si tôt. Pour avoir le plaisir de faire du mal, pour écarter Dieu du monde, on a brisé la force des lois : on portera les lois de la force. À l’homme qui méprise les avis de son ange gardien, la société impose le garde-chiourme ; à la société qui secoue le joug de l’autorité, Dieu donne le joug du despotisme. On y a vu les pieds de Sobrier et de Caussidière, sur ces nobles fronts que n’a jamais souillés l’eau bénite ! En considérant les effets du système parlementaire en Belgique, nous tremblons pour cette nation, nous ne nous réjouissons pas du destin qu’elle se prépare ; mais si sa liberté ruine les couvents et les églises, cette liberté fera d’autres ruines, et ce sera bientôt, et nous l’annonçons avec certitude. M. Paradol admire la noble tristesse de Cicéron contemplant des ruines, ca- davera urbium ; il l’oppose à notre prétendue allégresse. Cicéron avait des paroles plus tristes encore lorsqu’il contemplait les mœurs de la République. Il prédisait la fin de la liberté, parce que les mœurs des Romains les prédestinaient à l’esclavage et les rendaient déjà esclaves. Quis neget omnes leves, omnes cupidos, omnes denique probos esse servos ? Et regardant agir tous ces hommes vains cupides, injustes, méchants, il écrivait à Atticus : « Voyez de quelle mort ignoble nous périssons ! »

17 JUIN 1857

Mélanges Religieux Historiques, Politiques, Louis François Veillot

« L’intelligence est un cheval fou, il faut apprendre à lui tenir les rênes,

à le nourrir de bonne avoine, à le nettoyer, et parfois à utiliser la cravache. »

Nietzsche

« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. Même en admettant la supériorité de la civilisation germanique sur la civilisation des Slaves, on ne saurait accorder aux Allemands autrichiens le droit de représenter cette supériorité. Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »

« Comment définir une crise de la littérature aujourd’hui ? Le régime des best-sellers, c’est la rotation rapide. Beaucoup de libraires tendent déjà à s’aligner sur les disquaires qui ne prennent que des produits répertoriés par un top-club ou un hit-parade. C’est le sens d’« Apostrophes ». La rotation rapide constitue nécessairement un marché de l’attendu : même l’« audacieux », le « scandaleux », l’étrange, etc., se coulent dans les formes prévues du marché. Les conditions de la création littéraire, qui ne peuvent se dégager que dans l’inattendu, la rotation lente et la diffusion progressive sont fragiles. Les Beckett ou les Kafka de l’avenir, qui ne ressemblent justement ni à Beckett ni à Kafka, risquent de ne pas trouver d’éditeur, sans que personne s’en aperçoive par définition. Comme dit Lindon, « on ne remarque pas l’absence d’un inconnu ». L’U.R.S.S. a bien perdu sa littérature sans que personne s’en aperçoive. On pourra se féliciter de la progression quantitative du livre et de l’augmentation des tirages : les jeunes écrivains se trouveront moulés dans un espace littéraire qui ne leur laissera pas la possibilité de créer. Se dégage un roman standard monstrueux, fait d’imitation de Balzac, de Stendhal, de Céline, de Beckett ou de Duras, peu importe. Ou plutôt Balzac lui-même est inimitable, Céline est inimitable : ce sont de nouvelles syntaxes, des « inattendus ». Ce qu’on imite, c’est déjà et toujours une copie. Les imitateurs s’imitent entre eux, d’où leur force de propagation, et l’impression qu’ils font mieux que le modèle, puisqu’ils connaissent la manière ou la solution. »

Gilles Deleuze, Les intercesseurs

La Correspondance Slave et les architectes oubliés du XXe siècle

« Dès 1869, un petit journal publié à Prague en français — la Correspondance Slave — tentait de convaincre l’Europe occidentale que le refus d’accorder l’autonomie aux nations slaves de l’Empire austro-hongrois conduirait à sa destruction. Les rédacteurs de cette feuille obscure, les intellectuels austro-slavistes qui la soutenaient et le réseau européen de penseurs exilés dont ils faisaient partie ont formulé, avec une prescience remarquable, les revendications qui deviendront les « plans d’architecte » des États créés en 1918 — Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Pologne reconstituée, Grande Roumanie. Leurs avertissements ignorés, leurs projets fédéralistes rejetés, leurs analyses de la fragilité impériale se sont pourtant révélés d’une exactitude troublante. Ce rapport retrace l’histoire de ce combat intellectuel, ses acteurs, ses instruments — au premier rang desquels la presse libre — et mesure, à la lumière de l’historiographie contemporaine, le degré de prescience de ces hommes qui ont pensé le XXe siècle avant qu’il n’advienne.


La Correspondance Slave : une arme diplomatique en langue française

La revue Correspondance Slave a commencé à paraître en 1869 à Prague, en langue française, sous la direction éditoriale et la gérance responsable de F. Mosner (vraisemblablement František Mosner, dont le prénom apparaît abrégé « F….. » dans les catalogues). Selon la description officielle de l’ambassade de la République tchèque à Paris, elle « se proposait de fournir à l’étranger des informations sur les événements dans les Pays tchèques ». Le titre même de « correspondance » renvoie au format des bulletins de presse de l’époque — des dépêches régulières d’analyse et d’information, à mi-chemin entre le journal et l’agence de presse, destinées à un lectorat diplomatique et intellectuel.

Le choix du français était un acte stratégique délibéré. Le français étant la langue de la diplomatie internationale, publier dans cette langue permettait aux publicistes tchèques de contourner le monopole informationnel allemand et de présenter directement la cause slave aux élites occidentales. Au moins deux volumes distincts ont été numérisés et sont accessibles sur Google Books et Google Play Books (identifiants : m7xeHoeei9UC, 6w6Ii-M0640C, QnRvSHWmVz8C), l’un atteignant au moins 297 pages. Le journal n’a cependant été retrouvé ni sur Gallica, ni sur HathiTrust, ni sur Internet Archive, ni dans les bibliothèques numériques tchèques (Kramerius), ce qui témoigne de sa rareté et de sa diffusion limitée.

Une thèse de doctorat soutenue conjointement à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Université Charles de Prague consacre un chapitre entier à « La Correspondance Slave » (pages 108 et suivantes) dans le cadre d’une étude sur les slavisants français, en lien direct avec Louis Léger (1843–1923), le pionnier de la slavistique française. Léger, qui avait soutenu ses thèses de doctorat dès 1868 sur la Chronique de Nestor et sur Cyrille et Méthode, enseignait gratuitement à la Sorbonne l’histoire des littératures slaves du Sud, l’histoire de la Bohême et la grammaire russe. Une rue du centre de Prague porte encore son nom : Legerova ulice. Sa connexion avec la Correspondance Slave est documentée par sa correspondance avec les cercles politiques pragois, notamment avec Ladislav Pinkas et les archives du fonds Frič, déposés au Musée de la littérature tchèque (Památník národního písemnictví).

Le contexte politique dans lequel naît le journal est celui d’une frustration profonde. Le Compromis austro-hongrois de 1867 (Ausgleich) avait satisfait les revendications hongroises tout en ignorant celles des Slaves, qui constituaient pourtant plus de 40 % de la population de l’Empire. Les députés tchèques pratiquaient la « résistance passive », boycottant le Reichsrat et la Diète de Bohême entre 1868 et 1879. La Correspondance Slave naît dans cette atmosphère de frustration politique et de recherche d’alliés extérieurs, précisément au moment où la défaite française de 1870 face à la Prusse crée en France un intérêt nouveau pour les nations slaves comme contrepoids à la puissance germanique.

Les thèmes récurrents du journal, reconstitués à partir de son contexte éditorial et du mouvement qu’il représentait, s’articulent autour de plusieurs axes : la critique du dualisme austro-hongrois comme arrangement injuste excluant les Slaves ; la défense du fédéralisme austro-slave comme alternative viable ; la promotion des droits historiques de la Couronne de Bohême ; la dénonciation de ce que les milieux austro-slavistes appelaient le « nouvellisme » — le traitement superficiel, biaisé ou simplement ignorant de la question slave par la presse française et occidentale ; et un conservatisme structurel fondé sur les droits historiques des provinces plutôt que sur le libéralisme individualiste à la française.


L’austro-slavisme et l’expérience Hohenwart : le dernier espoir fédéraliste

L’austro-slavisme, concept politique formulé pour la première fois par le journaliste tchèque Karel Havlíček Borovský en 1846, proposait de réorganiser l’Empire des Habsbourg en une fédération de provinces autonomes, protégeant les petites nations slaves à la fois contre l’hégémonie allemande et contre l’expansion russe. Le mouvement trouva son expression la plus achevée dans la célèbre lettre de František Palacký au Parlement de Francfort du 11 avril 1848 : « Assurément, si l’État autrichien n’existait pas depuis longtemps déjà, il faudrait dans l’intérêt de l’Europe, dans l’intérêt de l’humanité elle-même, se hâter de le créer. » En refusant de siéger à Francfort au motif qu’il était « un Tchèque de souche slave » et non un Allemand, Palacký posa l’acte fondateur de l’austro-slavisme politique.

Le Congrès slave de Prague (2–12 juin 1848), présidé par Palacký, rassembla des représentants tchèques, polonais, slovènes, croates et slovaques autour d’un programme fédéraliste. L’assemblée constituante de Kremsier (1848–1849) permit à Palacký de proposer une réorganisation de l’Autriche en huit unités nationales autonomes. Mais la révolution fut écrasée, et la décennie néo-absolutiste (1849–1859) étouffa toute activité politique.

Le tournant décisif survint avec le Compromis de 1867. Le chancelier Friedrich Ferdinand von Beust, un Saxon protestant nommé après la défaite autrichienne de Königgrätz (1866), poussa à l’accord avec la Hongrie dans l’espoir d’une revanche contre la Prusse. Comme le note Hugh Seton-Watson, « malgré l’opposition des Slaves, qui prévoyaient que le dualisme mènerait l’Autriche à sa perte, les négociations avec la Hongrie furent rapidement conclues ». La réaction de Palacký fut cinglante : « Nous étions là avant l’Autriche et nous serons encore là après elle » (Byli jsme před Rakouskem, budeme i po něm). Sa participation au Congrès panslave de Moscou en 1867, aux côtés de son gendre František Ladislav Rieger, marqua un virage symbolique dramatique — du fédéralisme pro-habsbourgeois vers une orientation pro-russe née du désespoir.

L’ultime tentative fédéraliste fut l’expérience Hohenwart-Schäffle de 1871. Le comte Karl Sigmund von Hohenwart, nommé ministre-président le 7 février 1871 après la victoire prussienne dans la guerre franco-prussienne, négocia secrètement avec les leaders tchèques, assisté de l’économiste Albert Schäffle. Les Articles fondamentaux (Fundamentalartikel) qui en résultèrent prévoyaient l’autonomie de la Bohême sur le modèle hongrois, l’égalité linguistique entre Tchèques et Allemands, et la reconnaissance de l’État bohémien dans ses frontières historiques. Le 12 septembre 1871, François-Joseph adressa un rescrit impérial à la Diète de Bohême l’invitant à rédiger une charte constitutionnelle. La Diète accepta unanimement les Articles. L’empereur devait être couronné roi de Bohême.

L’opposition fut foudroyante. Les Allemands de Bohême protestèrent, les libéraux austro-allemands se mobilisèrent, Beust avertit François-Joseph qu’une telle fédéralisation provoquerait une intervention prussienne, et surtout le premier ministre hongrois Gyula Andrássy fit valoir que l’autonomie bohémienne créerait un précédent dévastateur pour les minorités au sein de la Hongrie. Bismarck et Guillaume Ier signifièrent personnellement leur mécontentement. Le 20 octobre 1871, François-Joseph rejeta les Articles. Le gouvernement Hohenwart tomba. L’historien Christian Scharf identifie cet échec comme « la dernière tentative d’introduire un système fédératif dans la monarchie des Habsbourg ». Un éditeur tchèque fit imprimer le rescrit impérial de rejet sur du papier toilette — geste qui dit tout de l’amertume ressentie.

Le rôle de la presse fut décisif dans cette crise. Comme le montre Scharf dans son étude Ausgleichspolitik und Pressekampf in der Ära Hohenwart (1996), « les journaux eurent une part considérable dans la mobilisation des masses liée au conflit politique national ». Les journaux tchèques (Národní listy, Politik, Pokrok) soutinrent vigoureusement le gouvernement ; les journaux allemands de Prague (Tagesbote aus Böhmen, Bohemia) le dénoncèrent avec virulence. La presse pragoise, dont la Correspondance Slave faisait partie, porta la nouvelle des Articles fondamentaux au-delà de la province, « provoquant un tollé contre le ministère Hohenwart en Hongrie et dans les districts autrichiens ».


Le réseau des intellectuels engagés : Hugo n’était pas seul

Victor Hugo, depuis son exil de Guernesey (1855–1870), incarna la figure de l’intellectuel engagé utilisant la littérature comme arme politique. Mais il n’était qu’un nœud — certes le plus visible — d’un vaste réseau international d’intellectuels exilés qui, de Londres à Turin, de Paris à Prague, pensèrent simultanément la liberté des peuples, les droits des minorités et l’avenir de l’Europe.

Hugo formula sa vision des « États-Unis d’Europe » dès le Congrès international de la Paix du 21 août 1849 : « Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens. » Le 14 juillet 1870, il planta symboliquement à Hauteville House le « Chêne des États-Unis d’Europe ». Sa prescience est remarquable : la guerre entre ces capitales est effectivement devenue impensable dans le cadre de l’Union européenne, bien que le chemin ait emprunté deux guerres mondiales que Hugo n’avait pas anticipées.

Giuseppe Mazzini (1805–1872), exilé à Londres dès 1837, avait fondé la Jeune Europe en 1834 à Berne avec des réfugiés italiens, polonais et allemands. Son projet d’une Europe de nations libres fédérées préfigura directement le règlement wilsonien de 1918. Son influence s’étendit jusqu’à Gandhi, Nehru et Sun Yat-sen. À Londres, il côtoyait Lajos Kossuth, le régent-président hongrois déchu, qui le persuada de rejoindre son Comité révolutionnaire.

Kossuth (1802–1894) formula en 1862 un projet de Confédération danubienne — une fédération de la Hongrie, de la Croatie, de la Serbie, de la Roumanie et de la Transylvanie avec politique étrangère et défense communes mais autonomie intérieure totale. Surtout, il prédit l’effondrement de l’Autriche-Hongrie avec une exactitude stupéfiante. Opposé au Compromis de 1867, il déclara : « Je vois dans le Compromis la mort de notre nation », et donna à la monarchie environ cinquante ans — prédiction vérifiée à un an près, l’Empire s’effondrant en 1918, 51 ans plus tard.

Alexis de Tocqueville (1805–1859) atteignit un degré de prescience inégalé. Dans De la démocratie en Amérique (1835), il écrivit : « Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : les Russes et les Anglo-Américains… Chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde. » Cette prédiction de l’ordre bipolaire de la Guerre froide, formulée 112 ans avant son avènement, reste l’un des exercices de prospective les plus remarquables de l’histoire intellectuelle. Tocqueville prédit également l’expansion américaine jusqu’au Pacifique, la Guerre civile, et la montée d’un « despotisme doux » administratif qui résonne avec l’État régulateur moderne.

Alexander Herzen (1812–1870), exilé à Londres, fonda en 1853 la première imprimerie russe libre de l’histoire et publia Kolokol (La Cloche, 1857–1867), le journal politique le plus efficace de l’époque, lu par les ministres du tsar comme par l’opposition radicale, et qui joua un rôle majeur dans l’émancipation des serfs de 1861. Adam Mickiewicz (1798–1855), le barde national polonais, occupa la première chaire de littérature slave d’Europe occidentale au Collège de France (1840–1844), où ses cours attirèrent Michelet, Quinet et George Sand, avant de fonder le journal La Tribune des Peuples en 1849. Mikhaïl Bakounine (1814–1876) prédit avec une précision remarquable que la « dictature du prolétariat » marxiste créerait une nouvelle classe privilégiée scientifique et politique — préfigurant le système bureaucratique soviétique.

Ces figures étaient interconnectées par des correspondances, des rencontres et des influences mutuelles. Londres était le grand refuge : Mazzini, Herzen, Kossuth, Bakounine s’y croisèrent. Paris accueillait Mickiewicz, Michelet et Quinet, le « triumvirat » du Collège de France dont les cours de 1840–1846 constituèrent une tribune politique autant qu’académique. Hugo correspondait avec Garibaldi (qu’il appelait « cher ami ») et soutenait financièrement les exilés depuis Guernesey. Mickiewicz et Lamennais s’influencèrent mutuellement — les Paroles d’un croyant (1834) de ce dernier furent inspirées par les Livres de la nation polonaise du poète. Mill et Tocqueville échangeaient des analyses sur la tyrannie de la majorité. La conviction commune de ces hommes : les idées précèdent l’action, et le mot écrit peut ébranler les empires.


Pourquoi les empires multinationaux se sont effondrés

La dissolution simultanée des empires austro-hongrois, ottoman et russe entre 1917 et 1922 résulte de l’interaction entre facteurs structurels de longue durée et crises conjoncturelles qui les ont précipités.

Les facteurs structurels comprennent d’abord la diversité linguistique — l’Empire des Habsbourg abritait plus de dix nationalités majeures avec des langues, des institutions culturelles et des traditions historiques distinctes. L’économiste Branko Milanovic identifie le dilemme fondamental : « Maintenir la monarchie pauvre et ignorante pouvait, à court terme, réduire les problèmes politiques… Mais à moyen terme, cela condamnait la monarchie à l’insignifiance politique en Europe. Pour se sauver, la monarchie déchaîna les forces du progrès économique et éducatif, mais cela « créa » des nationalités et une politique de masse qui exigèrent ensuite de nouveaux cadres institutionnels à base ethnique. Ce cadre finit par briser le pays. »

Le rôle de la démocratisation fut paradoxal. L’introduction du suffrage universel masculin en Cisleithanie en 1907 visait à briser l’obstruction parlementaire nationaliste en déplaçant le pouvoir vers les partis de masse. Le résultat fut inverse : les Allemands devinrent « inévitablement une minorité au parlement » avec 233 sièges face aux blocs tchèque (107), polonais (82), ruthène (33), slovène (24), italien (19). Plus de 30 partis furent représentés, organisés quasi exclusivement selon des lignes nationales. Quand les citoyens votent, ils votent selon leur identité linguistique — et le suffrage universel rendit la gouvernance supranationale de plus en plus difficile. Du côté hongrois, la démocratisation fut délibérément bloquée : en 1913, seulement 7,7 % de la population disposait du droit de vote, garantissant la suprématie magyare.

La Première Guerre mondiale fut le catalyseur, non la cause profonde. L’historien Pieter Judson, dans The Habsburg Empire: A New History (2016), argue de manière « spectaculairement révisionniste » que l’Empire était « une force de progrès et de modernité » et que sa dissolution fut causée principalement par la dictature militaire imposée dès le début de la guerre, non par les conflits de nationalités d’avant 1914. Même Tomáš Masaryk reconnut : « D’une manière générale, notre indépendance est un fruit de la chute de l’Autriche-Hongrie et de la conflagration mondiale. » Mais la vision classique d’Oscar Jászi (The Dissolution of the Habsburg Monarchy, 1929) demeure puissante : « Le principal facteur qui détruisit la monarchie des Habsbourg fut le problème des nationalités, et sa dissolution fut accélérée, mais non causée, par la Première Guerre mondiale. »

La tension entre libéralisme parlementaire « à la française » et conservatisme organique « à la centre-européenne » constitue une fracture de longue durée qui persiste aujourd’hui. Le modèle occidental — droits individuels, nationalisme civique, laïcité, défini par la Déclaration de 1789 et le « plébiscite de tous les jours » de Renan (1882) — s’oppose au modèle centre-européen fondé sur le Volksgeist herdérien, les droits historiques des communautés organiques et les structures corporatives. Cette fracture se manifeste directement dans la politique de l’UE contemporaine : le groupe de Visegrád, sous l’impulsion de Viktor Orbán, rejette explicitement le « caractère individualiste du libéralisme » au profit d’une « Europe chrétienne définie nationalement ». Comme le note Jacques Rupnik (Sciences Po), cette critique centre-européenne de l’Europe libérale « n’est au demeurant pas très éloignée de celle qui existe dans la Russie de Vladimir Poutine ».


La presse comme arme de construction nationale et ses prolongements modernes

La presse joua un rôle constitutif — et non simplement descriptif — dans la formation des identités nationales au sein de l’Empire des Habsbourg. Les journaux en langues nationales créèrent des publics lecteurs, standardisèrent les langues littéraires et organisèrent la mobilisation politique.

Les Národní listy (fondés en janvier 1861 par Julius Grégr, tirage initial de 7 000 exemplaires) devinrent l’organe du parti jeune-tchèque ; le Kmetijske in rokodelske novice de Janez Bleiweis (fondé en 1843) unifia l’orthographe slovène et le nom national slovène ; les Ilirske narodne novine de Ljudevit Gaj (1835) posèrent les bases linguistiques du mouvement illyrien croate. Le Kolokol de Herzen, tiré à environ 2 500 exemplaires et introduit clandestinement en Russie, fut qualifié de « magazine de dénonciation le plus efficace de l’histoire radicale ». Ces journaux remplissaient simultanément plusieurs fonctions : standardisation linguistique, construction mythologique nationale, mobilisation politique, et lobbying international via les publications en langues occidentales comme la Correspondance Slave.

Les sociétés Matica — Matice česká (1831, fondée par Palacký), Matica ilirska/hrvatska (1842), Matica srpska (fondée en 1826 à Pest, transférée à Novi Sad en 1864), Slovenska matica (1864) — furent les infrastructure institutionnelles de cette construction nationale par la culture. Elles publiaient dictionnaires, œuvres littéraires, revues savantes. La suppression de la Matica slovenská par les autorités hongroises en 1875 illustre la violence de la politique de magyarisation. L’université de Prague, divisée en institutions tchèque et allemande en 1882, appela Tomáš Garrigue Masaryk à la chaire de philosophie — le futur président de la Tchécoslovaquie forgea là son autorité intellectuelle.

La musique et le théâtre participèrent pleinement de cette construction. Bedřich Smetana composa Má vlast (« Ma patrie »), dont Vltava devint un hymne national officieux, et retint la première de son opéra Libuše spécifiquement pour l’ouverture du Théâtre national tchèque en 1883 — monument physique de l’autonomie culturelle tchèque. L’évêque Josip Juraj Strossmayer, champion du yougoslavisme, fonda l’Académie yougoslave des sciences et des arts (1866) et l’Université de Zagreb (1874), incarnant son credo « Prosvjetom ka slobodi » — « Par l’éducation vers la liberté ».

La critique du « nouvellisme » — le traitement superficiel, sensationnaliste ou biaisé de l’information — formulée par les intellectuels slaves des années 1870 résonne avec une intensité particulière à l’ère de la désinformation numérique. Les continuités sont frappantes : incitations économiques au sensationnalisme (de la presse à un sou au clickbait), consommation d’information guidée par l’identité partisane, accélération technologique de la désinformation (la révolution du télégraphe et de la rotative préfigure celle d’internet), manipulation étatique des écosystèmes informationnels. Mais une différence cruciale distingue la presse nationale du XIXe siècle de la désinformation contemporaine : son objectif était constructif — bâtir une conscience nationale par la langue, l’éducation et la production culturelle — plutôt que purement destructif.


Des revendications de 1871 aux États de 1918 : une fidélité géographique troublante

La correspondance entre les programmes politiques des années 1860–1870 et les frontières des États créés en 1918 est d’une précision qui stupéfie l’historien.

Les Articles fondamentaux de 1871 envisageaient l’autonomie de la Bohême-Moravie dans ses frontières historiques, avec égalité linguistique tchèque-allemande. La Tchécoslovaquie de 1918 fut créée sur ces mêmes frontières historiques, avec des rectifications mineures. L’ironie tragique : ce que les Articles auraient accompli à l’intérieur de l’Empire par le fédéralisme, l’État de 1918 le réalisa à l’extérieur — mais en emportant le même défaut fatal, l’inclusion de plus de 3 millions d’Allemands des Sudètes, dont le problème, né des conflits linguistiques des années 1870, conduirait à la crise de Munich de 1938, au démembrement de la Tchécoslovaquie, puis à l’expulsion de 1945–46.

Le yougoslavisme de Strossmayer des années 1860, qui envisageait une fédération des Slaves du Sud avec autonomie culturelle et réconciliation entre catholiques et orthodoxes, trouva sa réalisation géographique dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes de 1918 — mais sa trahison politique dans le centralisme serbe imposé par la Constitution de Vidovdan (1921). Comme le soulignent les historiens croates, « les plus grands promoteurs de la création d’un État des Slaves du Sud furent les Croates… mais ils ne le concevaient pas comme l’État centralisé et dominé par les Serbes » qu’il devint. Cette trahison du principe fédéral sema les graines de la catastrophe de 1941, du compromis titiste, et finalement des guerres de 1991–1995.

L’autonomie polonaise en Galicie à partir de 1867 — polonais comme langue administrative (1869), universités polonisées à Cracovie et Lwów (1870–71) — créa ce que les historiens appellent le « Piémont polonais ». Quand l’Empire s’effondra en octobre 1918, la Commission de liquidation polonaise formée à Cracovie prit le pouvoir sans heurt : l’infrastructure institutionnelle bâtie pendant cinquante ans d’autonomie fournit directement l’échafaudage administratif de l’État polonais renaissant. L’irrédentisme roumain des années 1870–1880, porté par les sociétés Transilvania (1867) et Carpați (1882), trouva son accomplissement dans la Grande Assemblée nationale d’Alba Iulia du 1er décembre 1918, qui proclama l’union de la Transylvanie à la Roumanie.

Dans chaque cas, le programme du XIXe siècle fut réalisé avec une fidélité géographique remarquable — mais le problème des minorités fut systématiquement reproduit plutôt que résolu. La Tchécoslovaquie comprenait 23 % d’Allemands ; la Yougoslavie juxtaposait des visions nationales irréconciliables ; la Grande Roumanie incluait 32 % de Hongrois en Transylvanie ; la Pologne reconstituée abritait Ukrainiens, Allemands, Juifs et Biélorusses. Les protections des minorités prévues par le traité de Versailles s’avérèrent dérisoires. Comme le résume brutalement Branko Milanovic : « Tous les arrangements politiques humainement possibles — monarchie centralisée, monarchie décentralisée, monarchie fédéralisée, État démocratique, État dictatorial — furent tous essayés, et ils échouèrent tous. Tchécoslovaquie et Yougoslavie se sont effondrées à la première bouffée de tensions internationales. »


L’évaluation de la prescience : ce qu’ils ont vu et ce qui leur a échappé

Les historiens contemporains reconnaissent de plus en plus que les fédéralistes du XIXe siècle — Palacký, Kossuth, Strossmayer, plus tard le cercle de François-Ferdinand avec le projet d’« États-Unis de Grande-Autriche » (1906) — furent peut-être plus prescients que les nationalistes qui triomphèrent finalement. Christopher Clark observe que « dans une époque où l’idée nationale était encore pleine de promesses, il y avait de la sympathie pour le nationalisme sud-slave et peu d’affection pour l’encombrant commonwealth multinational des Habsbourg. Mais notre boussole morale a changé depuis ».

La prescience la plus remarquable concerne les tendances structurelles de long terme : Hugo sur l’unité européenne, Tocqueville sur l’ordre bipolaire américano-russe, Kossuth sur la durée de vie de l’Autriche-Hongrie, Mazzini sur l’Europe des États-nations, Palacký sur la menace pangermaniste, Bakounine sur la bureaucratisation du marxisme au pouvoir. Le chercheur Michał Kuź (2016) conclut que Tocqueville « formula un modèle général de changement politique dont la puissance prédictive s’est révélée remarquable… avec une exactitude rivalisant avec, et dans certains cas surpassant, celle des politologues professionnels modernes ».

Leur principal angle mort fut la sous-estimation de la puissance destructrice du nationalisme ethnique. Palacký et Kossuth supposaient que le fédéralisme pouvait satisfaire les revendications nationales concurrentes ; le XXe siècle montra que, une fois le nationalisme déchaîné, le compromis fédéral devint quasi impossible. Hugo surestima la vitesse du progrès et sous-estima la capacité de la violence à interrompre les avancées civilisationnelles. L’ultime ironie est formulée par A.J.P. Taylor : « Peu de peuples souhaitaient réellement quitter la monarchie… L’effet des conflits nationaux fut négatif. Il ne disloqua pas la monarchie. Il l’empêcha simplement de devenir plus forte et de rivaliser avec les autres grandes puissances. »

Le manifeste de l’empereur Charles du 16 octobre 1918, proposant de transformer l’Empire en « État fédéral de cinq royaumes » — essentiellement le programme austro-slaviste de 1848 avec sept décennies de retard — confirme rétrospectivement la justesse du diagnostic fédéraliste. Wilson le rejeta, et le manifeste « contribua plutôt à la dissolution qu’à la consolidation » de la monarchie.


Conclusion : le premier brouillon du XXe siècle

Les années 1860–1880 ne furent pas simplement le prologue du XXe siècle — elles en furent le premier brouillon. La Correspondance Slave et le réseau intellectuel dont elle faisait partie formulèrent, avec des moyens dérisoires — quelques centaines d’exemplaires d’un bulletin en français distribué dans les cercles diplomatiques —, des diagnostics et des programmes qui se réalisèrent avec une fidélité troublante cinquante ans plus tard.

Trois leçons se dégagent de cette histoire. Premièrement, la presse libre comme instrument de combat intellectuel reste une constante de l’histoire politique : des Národní listy de Prague au Kolokol de Herzen, des bulletins de la Correspondance Slave aux journaux de Masaryk et Denis pendant la Première Guerre mondiale, l’écrit a précédé et préparé l’action politique. Deuxièmement, le fédéralisme multinational, systématiquement refusé quand il était encore possible, fut systématiquement regretté quand il ne l’était plus — des Articles fondamentaux de 1871 au manifeste de Charles en 1918, de la dissolution de la Yougoslavie en 1991 à l’élargissement de l’UE à l’Europe centrale en 2004. Troisièmement, la fracture entre libéralisme occidental et conservatisme organique centre-européen, déjà structurante dans les années 1870, traverse le XXe siècle et structure encore les débats au sein de l’Union européenne.

La figure d’Ernest Denis incarne à elle seule cette continuité. Le jeune normalien découvrit en 1871 le manifeste des députés de Bohême contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine ; bouleversé, il partit pour Prague en 1873, y rencontra Palacký, apprit le tchèque, et consacra sa vie à la cause bohémienne. Quarante-cinq ans plus tard, il cofonda avec Masaryk et Beneš les institutions qui aboutirent à la création de la Tchécoslovaquie. L’Institut d’études slaves de Paris, installé dans son ancien domicile de la rue Michelet, acheté par le gouvernement tchécoslovaque à sa mort en 1921, existe encore. Son parcours illustre ce que la Correspondance Slave avait tenté à une échelle modeste : jeter des ponts intellectuels entre Paris et Prague, convaincre la France que la question slave n’était pas une curiosité exotique mais un enjeu européen central — celui-là même qui, mal résolu, provoquerait les catastrophes du siècle suivant. »

 «Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, est-ce-qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense. »

« Au cours des deux derniers mois, Amnesty International a documenté un schéma inquiétant de menaces, d’intimidations et de harcèlement – notamment des interrogatoires et des passages à tabac – par les forces de sécurité dirigées par le Hamas à l’encontre de personnes exerçant leur droit de manifester pacifiquement dans le contexte du génocide perpétré par Israël et de la récente escalade des bombardements et des déplacements massifs de population. »

« Check-list de décence, prudence et lucidité avant toute prise de parole sur un conflit ou une crise

1. Contexte historique et politique

📜

 Examiner l’histoire longue et récente des tensions : guerres, colonisation, alliances passées, ruptures, persécutions.

🏛

 Identifier le type de régime (démocratie, dictature, régime militaire, religieux).

⏳

 Vérifier l’héritage des traumatismes collectifs (génocides, exils forcés, massacres, répressions).

2. Contexte social et économique

📉

 Mesurer le niveau de misère sociale et économique (pauvreté, chômage, inégalités).

🚫

 Identifier les manques structurels (absence d’État de droit, corruption, services publics défaillants).

🏚

 Évaluer les perspectives de vie offertes aux populations (éducation, santé, avenir des jeunes).

3. Contexte sécuritaire et militaire

🔫

 Évaluer la circulation et le contrôle des armes (légales et illégales).

⚔

 Identifier les groupes armés locaux ou étrangers et leurs alliances.

🛡

 Vérifier le niveau de sécurité des civils et les risques d’escalade.

4. Contexte diplomatique et géostratégique

🌍

 Analyser la position géographique (zones frontalières, territoires contestés).

🛢

 Identifier les ressources stratégiques (pétrole, gaz, terres rares).

🕊

 Évaluer les pressions et influences internationales (alliances, embargos, soutien à certains camps).

5. Facteurs culturels et identitaires

🕌

 Observer les fractures religieuses, ethniques, linguistiques et leur intensité.

📖

 Prendre en compte les récits et mémoires collectives (martyrs, héros, victimes).

🎭

 Comprendre la culture politique (patriotisme, loyauté, rapport au pouvoir).

6. Paramètres médiatiques et narratifs

📡

 Vérifier le degré de liberté de la presse et la présence de censure ou d’autocensure.

🗣

 Identifier les narrations concurrentes (propagandes, versions officielles, rumeurs).

🎯

 Évaluer l’impact émotionnel et psychique des discours publics.

7. Risques et limites de la parole publique

⚠

 Se demander si le commentaire est prématuré ou basé sur des informations incomplètes.

💣

 Mesurer l’effet potentiel des propos sur les victimes, familles endeuillées, populations en tension.

⏳

 Se rappeler que certains paramètres n’apparaissent clairement qu’après coup.

8. Responsabilités et éthique

🧭

 Vérifier si les propos servent l’intérêt commun ou nourrissent la division.

🙊

 Savoir choisir le silence ou la prudence si le contexte est trop inflammable.

🤝

 Rechercher les voies d’apaisement, de dialogue ou de réparation plutôt que l’escalade.

📌

 Utilisation recommandée :

Passer chaque point en revue avant de publier un commentaire ou un article.

Utiliser comme cadre d’analyse lors d’un débat ou d’une enquête.

Adapter selon la gravité, la complexité et la sensibilité de la situation. »

« Il y a bien de l’intolérable, même et surtout pour le tolérant ! Moralement : c’est la souffrance d’autrui, c’est l’injustice, c’est l’oppression, quand on pourrait les empêcher ou les combattre par un mal moindre. Politiquement : c’est tout ce qui menace effectivement la liberté, la paix ou la survie d’une société (ce qui suppose une évaluation, toujours incertaine, des risques), donc aussi tout ce qui menace la tolérance, dès lors que cette menace n’est pas simplement l’expression d’une position idéologique (laquelle pourrait être tolérée), mais bien d’un danger réel (lequel doit être combattu, et par la force s’il le faut). Cela laisse place à la casuistique, dans le meilleur des cas, et à la mauvaise foi, dans le pire — cela laisse place à la démocratie, à ses incertitudes et à ses risques, qui valent mieux pourtant que le confort et les certitudes d’un totalitarisme. «

Le paradoxe de la tolérance » ou les limites de la démocratie selon Karl Popper, Par Pauline Petit, Pierre Ropert, France Culture

https://shs.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2016-4-page-56?lang=fr

« « A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »

«Si un collègue change d’attitude, s’il semble tout d’un coup avoir plus d’argent ou travailler en dehors de ses heures, c’est un signal d’alerte. Nous ne poussons pas à la délation, mais il faut bien observer», dit Sara Van Cotthem. Tant les douanes que le syndicat de dockers font des campagnes de prévention contre le narcotrafic, la dangerosité de ces gangs et la corruption. «Dans ce milieu-là, «une fois seulement», ça n’existe pas.»

Les douaniers font très attention à ne pas être identifiables pour éviter d’être approchés par la mafia. «Si nous sortons dans un bar après le travail, ce ne sera jamais en uniforme. Nous devons également faire attention à ce que nous postons sur les réseaux sociaux.» »

Quand la cocaïne se déverse sur les ports d’Anvers et de Rotterdam – Le Temps

Uber-Balle



Majin Boo

Xi

« Ce que les purges chinoises révèlent sur l’opacité systémique

Les convulsions internes du système chinois depuis 2023 illustrent, avec une force dramatique, le gouffre entre ce que les observateurs extérieurs savent et ce que les initiés comprennent. La chronologie est vertigineuse. En juin 2023, le ministre des Affaires étrangères Qin Gang — considéré comme un choix personnel de Xi Jinping, devenu à 57 ans le plus jeune ministre des Affaires étrangères depuis des décennies — disparaît après avoir été vu pour la dernière fois le 25 juin. Il est formellement destitué le 25 juillet, puis retiré du Comité central en juillet 2024. Le ministre de la Défense Li Shangfu, sanctionné par les États-Unis en 2018 pour l’achat d’armements russes, disparaît fin août 2023 ; il est destitué en octobre, puis expulsé du Parti le 27 juin 2024 pour « violations graves de la discipline du Parti ». Le même jour, l’ancien ministre de la Défense Wei Fenghe — premier commandant de la Force des fusées de l’APL — est également expulsé. C’est la première fois dans l’histoire de l’armée chinoise, fondée en 1927, que le Parti annonce des enquêtes pour corruption contre deux ministres de la Défense le même jour.

Les commandants de la Force des fusées — le général Li Yuchao et le commissaire politique Xu Zhongbo — sont remplacés en juillet-août 2023 par des officiers issus de la marine et de l’aviation, une rupture sans précédent. Bloomberg, citant des renseignements américains, rapporte que la corruption incluait des missiles nucléaires remplis d’eau au lieu de carburant et des couvercles de silos défectueux. En décembre 2023, neuf hauts responsables militaires sont retirés de l’Assemblée nationale populaire, dont des commandants de la Force des fusées, de la Force aérienne, et du Théâtre sud.

La vague suivante frappe les plus proches alliés de Xi. En novembre 2024, l’amiral Miao Hua, directeur du département du travail politique de la CMC, est placé sous enquête. Au Quatrième Plénum d’octobre 2025, neuf généraux à quatre étoiles sont expulsés d’un coup, dont le vice-président de la CMC He Weidong, le commandant du théâtre oriental Lin Xiangyang (responsable des opérations Taiwan), et — fait stupéfiant — Wang Houbin, le commandant de la Force des fusées nommé en remplacement à peine un an plus tôt. La CMC est réduite de sept membres à deux : Xi Jinping et Zhang Shengmin. Puis, le 24 janvier 2026, la bombe : le général Zhang Youxia, premier vice-président de la CMC — ami d’enfance de Xi, fils d’un général révolutionnaire qui avait combattu aux côtés du père de Xi — est placé sous enquête. Le Wall Street Journal rapporte qu’il est soupçonné d’avoir constitué des cliques politiques, d’avoir promu Li Shangfu comme ministre de la Défense en échange de pots-de-vin massifs, et d’avoir transmis aux États-Unis des données techniques sur l’arsenal nucléaire chinois.

Les analystes les plus réputés reconnaissent leur incapacité à décoder ces événements. Shanshan Mei (RAND) : « C’est très opaque. Ma réponse honnête est que je ne sais pas, parce que souvent le Parti communiste chinois opère avec une opacité énorme. » Charles Parton (RUSI) : « Nous sommes dans le domaine de la conjecture quand il s’agit du personnel dirigeant. » James Palmer (Foreign Policy) : « Ces processus sont extrêmement opaques, les fuites sont rares, et tout analyste, y compris moi-même, ne peut offrir qu’une conjecture informée. » The Diplomat (janvier 2026) : « La nature hautement secrète de l’APL complique les efforts pour identifier les raisons précises de la chute de Zhang et Liu. Il est raisonnable de dire que personne d’autre ne connaît l’histoire complète, à l’exception d’un petit nombre de privilégiés qui ont organisé leur arrestation. »

C’est précisément dans ce contexte que le positionnement d’un acteur comme Xiang Lanxin acquiert sa signification la plus profonde. Avoir navigué pendant des décennies dans un système qui traverse des convulsions internes de cette ampleur — avoir organisé en septembre 2023, au moment même où des ministres de la Défense disparaissaient, des dialogues de Track II à Pékin avec d’anciens généraux de l’APL et des figures du Politburo — signifie posséder une compréhension du fonctionnement réel de ce système qui est qualitativement inaccessible depuis l’extérieur. Le CICIR (China Institutes of Contemporary International Relations), principal think tank de politique étrangère de la Chine, est selon un rapport de la CIA de 2009 « la façade publique du 11e Bureau du ministère de la Sécurité d’État » — « l’un des rares exemples au monde d’un think tank se présentant comme 100 % académique mais étant devenu 100 % intégré au service de renseignement », selon Roger Faligot. Comprendre les dynamiques réelles derrière les purges, les équilibres factionnels entre le « Gang du Shaanxi » et la « Clique du Fujian » que Xi a tour à tour promus puis éliminés, les motivations réelles — corruption, déloyauté politique, préoccupations sur la préparation vis-à-vis de Taïwan, possible espionnage — exige un accès et une intériorisation qui ne sont pas disponibles dans les sources ouvertes.

L’humilité épistémique comme condition préalable au jugement

Ian James Kidd définit l’humilité épistémique comme la reconnaissance de « la fragilité de la confiance épistémique » — qui dépend de conditions cognitives (savoir spécialisé), de conditions pratiques (capacité à accomplir certaines actions) et de conditions matérielles (accès à des objets particuliers). Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. »

Pour évaluer un profil opérant à l’intersection des systèmes stratégiques chinois, américain et russe, les prérequis minimaux incluent au moins : une connaissance fine des institutions de politique étrangère et de défense chinoises et de leurs liens avec le renseignement ; une compréhension des dynamiques factionnelles au sein du PCC et de l’APL ; une familiarité avec le fonctionnement du Valdaï et de l’écosystème stratégique russe ; une connaissance des circuits de Track II et de leur rôle dans la politique étrangère américaine ; une compréhension des mécanismes de production du savoir dans les think tanks des trois systèmes ; et une expérience directe de l’interaction avec des acteurs de haut niveau dans au moins deux de ces trois systèmes. Ces prérequis sont, en pratique, réunis par un nombre extraordinairement restreint de personnes.

Tom Nichols, dans The Death of Expertise (Oxford, 2017), formule le danger avec précision : « Une société moderne ne peut pas fonctionner sans une division sociale du travail et une confiance dans les experts, les professionnels et les intellectuels… Personne n’est expert en tout. Quelles que soient nos aspirations, nous sommes limités par la réalité du temps et les limites indéniables de nos talents. » Collins et Evans formulent cela comme le « problème de l’extension » : jusqu’où la participation publique dans les décisions techniques doit-elle s’étendre ? Leur réponse distingue les phases « politiques » des débats (où tous les citoyens ont des droits) des phases « techniques » (où seuls ceux qui possèdent l’expertise pertinente devraient intervenir). Jaana Parviainen, dans Social Epistemology (2020-2021), applique cette logique à la prise de décision politique en arguant que « le non-savoir doit être reconnu explicitement comme une condition permanente et centrale de la décision ».

L’analogie avec la physique nucléaire n’est pas rhétorique. Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »

« Comment les organisations testent la loyauté sans que le test ne soit visible

« Le test de loyauté implicite compte parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée sait rarement qu’elle l’est. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation décontractée ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.

L’apprentissage de six mois des Carbonari en fut la première version formalisée : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant un semestre, reproduisant les règles de l’ancienne guilde des charbonniers, période durant laquelle leur fiabilité, leur discrétion et leur engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de filtrage prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées imitant la Passion du Christ — que les apprentis accédaient au grade de maître, où les secrets opérationnels et l’obligation d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » leur étaient communiqués.

Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de filtrage calibrée. D’abord, ils passaient du matériel en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses fournies et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts par « bombes à seaux » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.

Le compartimentage de l’information fonctionne lui-même comme un mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes pièces d’information et qu’une pièce fuite, la source de la fuite peut être identifiée en retraçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance Combat était divisé en une série de cellules qui s’ignoraient mutuellement — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation isolée et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.

L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un volume considérable d’informations a été recueilli par le passé par les forces ennemies et leurs informateurs auprès de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les propos inconsidérés induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL auquel toute organisation est confrontée. » Les commandants observaient les habitudes de consommation, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas par des tests formels, mais par un suivi passif continu. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Des interrogatoires sont fréquemment simulés lors de l’entraînement pour sensibiliser les volontaires à ce qui les attend. » Ceux qui craquaient sous la pression de l’exercice étaient identifiés avant de pouvoir compromettre l’organisation.

L’échec de test de loyauté documenté le plus dévastateur fut celui de Roman Malinovsky, du Parti bolchevique. Agent de l’Okhrana (police secrète tsariste) ayant gravi les échelons jusqu’au Comité central et dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovsky fit une telle impression sur Lénine qu’il fut élu au Comité central. Lorsque Boukharine remarqua que « plusieurs fois, lorsqu’il organisait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, des agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovsky avait eu connaissance de chaque rendez-vous — il écrivit à Lénine. Lénine écarta les avertissements. Quand Vladimir Bourtsev suggéra que Malinovsky pourrait être un espion, Lénine ordonna à Malinovsky lui-même de mener l’enquête. Lors d’une conférence en 1913 réunissant 22 bolcheviques près de Zakopane, cinq s’avérèrent être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, a contribué à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement mené à la Grande Terreur. »

« C’est grâce à l’élasticité de notre organisation militaire qu’on peut, chaque année, la réduire à sa plus simple expression ou la livrer à son plus redoutable développement, tout cela sans trouble, sans difficulte, sans changement dans la loi ni dans la manière de procéder. Les populations, qui y sont depuis longtemps façonnées, n’éprouvent aucune surprise, et leurs habitudes sont préparées d’avance à ses exigences. En vertu de ce système, nous avons une armée que l’on peut veritablement appeler nationale, et qui repond dignement à tous les sentiments de la France. Par l’effet et le jeu régulier de la loi, notre armée se recrute et se retrempe chaque année dans la jeunesse encore intègre des villes, et surtout des campagnes, dans la population calme, patiente, courageuse, disciplinable, de notre pays. Dans ce milieu, sain et robuste, les natures ardentes, les gens plus ou moins déclassés, les enrôlés volontaires, ceux qui se jettent dans la carrière des armes pour ses chances, ses aventures et les perspectives qu’elle ouvre à l’ambition, peuvent trouver sans inconvenient leur place et leur emploi. Rien n’est plus favorable qu’un pareil état de choses à l’esprit militaire; il entretient dans les familles et chez les jeunes gens, cette idée que tout Français naft soldat de son pays: chacun s’habitue d’avance à la perspective du service militaire qui attend indistinctement tous les hommes de vingt ans, et chacun se fait un point d’honneur de ses devoirs et de ses dangers. Le principe de la loi du recrutement n’est plus discuté cette égalité de tous devant la loi, scrupuleusement observée, rigoureusement pratiquée, ce devoir pareil pour tous de se devouer à la defense du pays, l’absence de toute distinction, de tout privilége, de toute faveur, fait que chacun comprend et subit à son tour la nécessité du service militaire. L’impôt le plus lourd, le sacrifice le plus grand, celui de la famille, de la liberté et de la vie, se fait ainsi accepter sans murmure. Aussi n’est-ce pas seulement un principe écrit dans la loi, mais un fait pratique et une chose passée dans les mœurs, que l’obéissance à l’appel du recrutement. A vingt ans, tout le monde est prêt à porter les armes, et c’est vraiment quelque chose de merveilleux que cette facilité avec laquelle la France se lève tout entière pour la defense de l’indépendance ou de l’honneur national. Elle est véritablement ainsi un peuple de soldats, et jamais des aptitudes plus précieuses n’ont rencontré une organisation plus favorable. Tel est le principe, telles sont les institutions dont le salut de la France peut à chaque instant dependre. 4. Proclamons-le de suite: à l’égard de tous ces points capitaux de notre système militaire, la loi de 1852 reste entière et absolument intacte, pas une de ses dispositions n’est modifiée si légèrement que ce soit par le projet de loi actuel. Čes éléments primitifs de la formation de l’armée sont mis précieusement à l’écart et placés hors de toute atteinte si nous l’examinons elle-même dans son ensemble, nous pouvons la diviser en deux parties: d’un côté les chefs, c’est-à-dire le cadre des officiers; de l’autre le corps de l’armée, c’est-à-dire les sous-officiers et soldats. L’organisation des cadres de l’armée est encore une chose irréprochable; les règles d’après lesquelles se recrute le corps des officiers, la part faite aux sous-officiers, l’admission des jeunes gens dans les écoles militaires, l’éducation qu’ils y reçoivent et qui demande une direction si délicate pour en faire des hommes distingués et dévoués à leur pays, et non pas des esprits systématiques et précoces seulement pour l’ambition; les lois et les principes qui régissent l’avancement dans les grades, tout cela est déterminé selon la plus exacte justice, la plus prévoyante sollicitude, la plus parfaite habileté. Par des combinaisons heureuses, on a su concilier les droits de l’ancienneté et les droits du mérite, permettre un avancement rapide sans décourager les anciens services, et tout faire concourir au bien public. 5. Mais si nous arrivons au corps de l’armée constitué par les sous-officiers et soldats, nous ne pouvons plus avoir la même admiration. On ne s’est occupé de cette partie si importante et si méritante de l’armée qu’au point de vue étroit des nécessités du service et de son devoir envers l’Etat; mais à part la discipline imposée, on a oublié le parti à tirer des sous-officiers et soldats, et la justice qui leur était due. On enrôle les jeunes gens à vingt ans, on les enlève à leur état et à leur famille; on les conserve sept ans dans les rangs de l’armée, et au bout de ce temps on les renvoie chez eux et on en prend d’autres ils ont servi l’Etat, et il n’en est pas autre chose. Sans doute, tont le monde doit et tout le monde paye le service militaire par le recrutement et le tirage au sort; ceux qui servent de leur personne ne font qu’acquitter leur dette, et il ne leur est rien dû pour ce fait; mais cependant il faut convenir qu’il y a un service rendu, que la difference est grande entre ceux qui tombent au sort et ceux qui y échappent; que pour exonérer completement les uns, le service, militaire retombe de tout son poids sur les autres, et que si la loi faisait quelque chose pour adoucir cette rigueur nécessaire, mais aveugle, on ne pourrait sans doute pas la trouver injuste. Or, de même qu’il a été possible de résoudre la question d’un avancement équitable pour tous, et tenant compte à la fois de la durée du service et de la supóriorité du mérite, de même il est possible d’améliorer le sort des sous-officiers et soldats, et de trouver dans cet acte de justice un nouvel et puissant élément de force pour nos institutions militaires, si fortes qu’elles soient déjà. 6. C’est ce problème que le projet de loi s’est propose de résoudre, et il nous paraît l’avoir fait de la manière la plus heureuse et la plus complète. La solution consiste simplement à faire du service militaire, facultativement et librement pour les sousofficiers et soldats, un état et un avenir. C’est ce qui n’existait pas; la carrière militaire n’était que pour les officiers, elle n’existait pas pour ceux qui ne pouvaient s’elever au-dessus des derniers rangs de l’armée, telle est la première lacune que le projet de loi réussit à combler. La loi obtient le résultat qu’elle s’est proposé en offrant aux militaires qui ont fini leurs sept années de service obligatoire, et qui sont disposés à rester dans les rangs de l’armée, des avantages tels que leur existence soit exempte de privations et que leur avenir soit assuré. Laissons complétement à l’écart le système et la combinaison financière du projet de loi; ne prenons que l’idée générale, mais constatons de suite que l’amélioration qu’il offre ne porte en rien sur les sept premières années de service, que rien n’est changé à cet égard. Ce n’est qu’à l’expiration des sept ans de service gratuit et obligatoire, régis par la loi de 1832, que notre projet de loi prend le sous-officier et le soldat pour lui offrir de se rengager, de continuer le service militaire et de s’en faire une existence et une carrière. 7. Mais si le projet de loi n’influe pas directement sur le sort de ceux qui font leurs sept ans de service légal, en leur ouvrant au delà de ce terme la perspective d’une carrière et d’un avenir, il leur fait un avantage nouveau qui change le caractère du service militaire, et le dépouille heureusement de cette empreinte de sacrifice sterile qui ne lui appartient que trop. Il y a en France, dans toutes les fonctions publiques, une existence assurée, un traitement et une pension; dans l’armée, les grades sont généralement occupés par la classe aisée de la société pourquoi ceux qui ne peuvent se placer que dans les derniers rangs, pourquoi l’élément militaire, qui existe dans la classe pauvre comme partout en France, n’aurait-il pas satisfaction? Cette satisfaction, le projet de loi la lui donne, et, désormais, celui qui n’aura pas eu la chance de garder ses foyers et de se faire chez lui un état et une famille, ne sera plus abandonné et renvoyé sans ressources á son atelier ou à sa charrue. Une compensation lui sera offerte, et il pourra du moins conserver l’asile de son régiment. Réparer ainsi, autant que possible, ce que le service militaire a forcément d’onéreux, faire aux derniers rangs de l’armée une situation qui ne soit pas complétement sacrifiée, tel est, à un premier point de vue, le but moral du projet de loi. Nous allons voir maintenant son but d’utilité publique. 8. Ce but n’est autre que de conserver le plus longtemps possible, dans les rangs de l’armée, les hommes qui ont déjà servi, d’obtenir sur une grande échelle le rengagement des anciens militaires, et de substituer cel élément précieux à l’élément inférieur des remplaçants. Le rengagement et le maintien des anciens militaires dans les rangs de l’armée est le but le plus important que l’on puisse se proposer, au point de vue de l’amélioration de notre organisation militaire. Il a attiré à plusieurs reprises l’attention de nos hommes d’Etat les plus eminents; les adversaires euxmêmes du projet de loi n’ont pu lui refuser leur approbation. Examinons rapidement ses avantages: a durée du service est limitée et fixée par la loi à sept années Généralement et à peu d’exceptions près, les soldats quí ont fait leurs sept ans de service quittent les drapeaux ¡ l’armée se renouvelle ainsi presque complétement septièmes; elle perd chaque année les soldats les mieux Instruits, les mieux disciplinés, les plus aguerris, pour les changer contre des conscrits dont toute l’education est à faire. On comprend du premier coup d’œil les vices de ce système le métier de soldat demande, comme tous les autres, un apprentissage; on rencontre dans les hommes plus ou moins d’aptitude; il faut un certain temps pour les former à la discipline, à la régularité, aux exercices militaires, pour les habituer à la fatigue. Les hommes compétents s’accordent à déclarer que, pour les armes spéciales, la cavalerie et les tireurs d’élite qui rendent tant de services, six ou sept ans ne sont pas trop pour faire un bon soldat et surtout un bon sous-officier. En vertu du renouvellement par septième, à peine arrivés à l’état complet d’instruction, les hommes disparaissent de l’armée, l’armée se déforme à mesure qu’elle se forme; en temps de paix, il faut des efforts incessants pour la maintenir au degré le plus avancé possible; en temps de guerre, pendant le cours d’une campagne, il ne suffit pas de combler les vides faits par l’ennemi, il faut combler ceux des libérations; l’armée est décimée par la loi du recrutement, et l’on voit dans ses rangs ceux qui ont fini leur temps et ceux qui en voient approcher l’expiration former un nombre d’hommes considérable qui peuvent envisager avec impatience le terme de leurs travaux, et qui, malgré leur courage, doivent avoir plus de résignation que d’ardeur dans l’accomplissement de leurs devoirs. Avec un pareil système, vous avez une armée qui ne peut jamais aller au delà d’un certain degré de force; il y a une limite de valeur et de perfection qu’elle atteint, à laquelle elle s’arrête, et qu’elle ne peut dépasser; une armée ainsi composée, qui est en travail continuel de formation et de dissolution, qui perd continuellement ses meilleurs soldats, ceux qui ont l’expérience de la guerre, le corps endurci, l’âme faite au danger, qui peuvent servir de cadre aux jeunes soldats, leur transmettre les traditions; une armée de cette nature se trouve nécessairement arrêtée dans le développement de sa force de guerre; elle ne devient pas ce qu’elle pourrait devenir avec une organisation meilleure. Il faut vraiment bien du courage à nos jeunes soldats pour braver la mort comme ils le font. Il leur faut une noble trempe pour jouer aussi gaiement leur vie, sans espoir de grades à quelques exceptions près, sans idees d’avenir et presque de récompense, lorsque, au bout de leur généreux sacrifice, et rentrés dans leur modeste foyer, ils perdent, en quittant le régiment et l’uniforme, jusqu’à cette solidarité d’honneur qu’ils ont payée de leur sang pour la léguer aux nouveaux venus. Que si à la gloire de leur noble et généreuse nature, nos soldats sont braves malgré cela, il faut admirer leur héroïsme, mais il faut moins admirer la loi, qui en exige tant de leur part. Comparez maintenant une armée formée avec des bommes qui sont soldats provisoires et en passant, qui n’ont pas avec leurs officiers la solidarité et l’homogénéité des gens appelés pour longtemps au même état et aux mêmes chances; qui, en exposant leur vie, font un acte de dévouement et d’abnégation d’autant plus héroïque qu’il est stérile pour eux; comparez une semblable armée à une armée composée d’hommes voués à la carrière des armes, l’ayant embrassée volontairement, en ayant le goût et la vocation, sans esprit de retour dans le foyer et le repos de la famille, vivant de la vie militaire, y trouvant une existence et un avenir qui leur convient, et acquérant ainsi par le perfectionnement de chaque soldat et par le perfectionnement d’un ensemble dont toutes les parties sont choisies, cette valeur physique et morale qui constituerait le plus haut degré possible de la force militaire. Il doit résulter de cette comparaison que la supériorité de ce qu’on appelle une vieille armée sur une armée de conscrits est un fait incontestable, et l’histoire a pu trouver souvent dans l’âge des armées la cause et l’explication de leurs victoires et de leurs revers. Vous le voyez, l’amélioration du sort des sous-offitiers et soldats, leur rengagement, leur maintien durable dans les rangs de l’armée, se lient étroitement et profondément à l’amélioration de l’armée elle-même. 9. A côté de ces avantages du projet de loi, nous ne pouvons passer sous silence la satisfaction qu’il donne une grande pensée d’humanité. Les resultats de I appel et de l’incorporation des jeunes soldats dans les rangs de l’armée a des côtés tristes; c’est une épreuve 1 laquelle ils ne résistent pas tous, et l’on est surpris de la différence de mortalité qui existe entre les jeunes et les anciens soldats. Ainsi, d’après des évaluations qui remontent à quelques années, on perd 7 et demi pour 100 de jeunes soldats la première année, 6 et demi pour 100 dans la seconde, 5 et quart pour 100 dans la troisieme, 4 et demi dans la quatrième, 3 dans la cinquième, 2 dans chacune des suivantes. Et d’après l’exposé des motifs, on peut établir une moyenne de 6 pour 100 dans les premières années, de 2 pour 100 dans la dernière. On comprend que les jeunes soldats enlevés à leurs famille et encadrés dans un régiment sont atteints au physique et au moral; il y a parmi eux des inaptitudes contre lesquelles il faut lutter; cela fait des victimes, et il en résulte des pertes douloureuses pour l’Etat, cruelles pour les familles, que l’on peut diminuer chaque fois que l’on conserve un ancien soldat au lieu d’en prendre un jeune. Ces pertes, déjà sensibles en temps de paix, prennent avec la guerre des proportions effrayantes; les armées trop jeunes fondent, suivant l’expression consacrée, et disparaissent presque entièrement, laissant leurs hommes sur les routes et dans les hôpitaux, s’il y a des distances à parcourir et des fatigues à essuyer avant d’atteindre le théâtre de la guerre, tandis que les armées éprouvées, comme le dit l’exposé des motifs, arrivent intactes sur les champs de bataille, et ne trompent ni les calculs du général, ni la confiance et les besoins de la patrie. 10. L’adoption du système de rengagement des anciens soldats fournit encore la solution la plus heureuse et la plus inattendue du problème depuis longtemps à l’étude, à savoir l’organisation de la réserve. Une armée qui se compose d’un grand nombre d’anciens sous-officiers et soldats, contient des cadres touJours prêts à recevoir et à s’assimiler des levées nouvelles de conscrits; vous pouvez passer ainsi subitement du pied de paix au pied de guerre, et doubler sans l’affaiblir votre armée; les anciens soldats, en encadrant les jeunes, leur communiquent leur experience, soutiennent leur moral, leur apprennent le métier, et entre eux il y a un véritable assaut de bravoure. 11. Enfin, nous trouvons dans l’exposé des motifs du gouvernement un aperçu qui sera apprécié du corps législatif: c’est celui par lequel on nous fait entrevoir que la réalisation du but que se propose le projet de loi serait un moyen puissant et efficace d’arriver, en temps de paix, à la réduction de l’effectif de l’armée et à des économies sur le budget de la guerre; c’est une perspective que nous avons envisagée sérieusement et à laquelle nous attachons le plus grand prix. Il est certain que, quand notre armée sera plus forte, elle n’aura pas besoin d’être aussi nombreuse, et à côté de l’économie si désirable qui en résultera pour les finances de l’Etat, il y aura cet autre avantage, que les appels seront moins nombreux, et que moins de jeunes gens seront enlevés à leurs foyers et à leur destination. En prenant moins d’hommes faits aux labeurs de l’industrie et de l’agriculture, on rendra aussi à la société moins d’anciens soldats habitués à vivre aux frais du gouvernement, à être logés, vêtus et nourris mieux que ne le sont nos paysans et nos ouvriers, et qui, en rent ant chez eux, s’y trouvent malheureux et déclassés pour la plupart. Avec l’habitude des armes et d’un certain genre d’oisiveté contracté dans les casernes, leur présence dans les villes n’est pas toujours sans danger, et l’on pourrait chercher des cadres pour l’emeute là où des institutions plus prévoyantes auraient le meilleur élément d’une armée. Tels sont les principaux motifs de la disposition fondamentale du projet de loi qui s’applique au rengagement. 12. Ces considérations répondent d’avance à une objection qui s’adresse à l’ensemble du projet de loi et qui consiste à contester son opportunité: nous voulons cependant en faire l’objet d’un examen plus spécial. Le projet de loi, dit-on, est une expérience sur l’organisation de l’armée; le succes n’en est pas certain d’avance. Pour ceux qui conservent des doutes à cet égard, il paraît imprudent de le tenter en présence d’une guerre difficile, au moment où notre armee a besoin de toutes ses forces et où rien ne doit venir la troubler. Pourquoi, ajoute-t-on, toucher à une organisation qui fonctionne si bien et qui prépare de si bolles pages à l’histoire? Comment peut-on vouloir mieux que ce que nous avons, de plus braves soldats, une armée plus héroïque et plus de prodiges de valeur? Est-ce possible? Ce sont précisément les succès de nos armes achetés par des prodiges d’heroïsme, de constance et de valeur qui doivent nous faire réfléchir. Dans l’état actuel de l’Europe, au point de vue militaire, l’armée que nous avons envoyée en Orient pourrait être considérée presque comme une vieille armée; elle a conquis de la gloire, mais les grands résultats de guerre ne sont pas encore obtenus, et ce que l’on veut, ce n’est pas de lui faire enfanter de nouveaux prodiges, mais c’est de la conserver à la France après le glorieux baptême qu’elle vient de recevoir. Il y aurait folie, quand on a une armée arrivée au degré de la nôtre, à ne pas considérer son intégrité comme le plus précieux des intérêts de la France; sous le rapport de ses brillantes qualités, elle n’a rien à ga gner sans doute, et il n’y a rien non plus à lui faire perdre, mais la France doit ménager le sang de ses enfants et non le prodiguer. Sans nous demander ce que la formation de l’armée d’Orient a pu coûter de larmes au pays, ce que les maladies nous ont fait perdre de jeunes soldats; sans noug appesantir sur les enseignements qui peuvent résulter de la guerre actuelle, nous en savons assez pour comprendre combien la pensée qui a dicté le projet de loi est sage, prévoyante et humaine. Aussi, non-seulement nous n’avons pu partager les craintes qui viennent d’être exprimées, mais il nous semblé que jamais il n’y avait eu plus d’opportunité et d’urgence à résoudre la question soulevée par le projet de loi, et que ce devait être là le motif de sa présentation au corps législatif. Qu’y a-t-il, en effet, de plus opportun et de plus urgent que de retenir dans les rangs de l’armée les braves qui en soutiennent si bien l’honneur en Orient? Sera-t-il jamais plus nécessaire qu’aujourd’hui, lors que nous entretenons si loin de nous une si grosse armée, de s’efforcer d’atténuer à son égard la mise en coupe réglée du recrutement? Non, il ne sera jamais plus important et plus nécessaire que maintenant de conserver le cœur de notre armée, de tendre le nerf de nos dispositions militaires; et cela, non pas seulement par les voies exceptionnelles que la loi met momentanément à la disposition du gouvernement, mais par des voies normales et durables. A d’autres égards encore, une armée solide et peu susceptible de se démoraliser est un point d’appui indispensable dans les circonstances présentes. La civilisation a marché, les moars se sont adoucies, mais les passions humaines n’ont pas changé et n’ont pas désarmé. Du sein même de cette civilisation, dont nous sommes si fiers, on a vu surgir des passions destructives de toute société et de toute civilisation. Ce n’est pas la misère des classes laborieuses qui pouvait les engendrer, car à aucune époque la société ne s’est préoccupée avec plus de sollicitude et d’efficacité de leur venir en aide et de les soulager. Ces passions sont plutôt le fruit d’une démoralisation, d’autant plus dangereuse qu’elle est incurable; elles naissent chez certains esprits cultivés, mais envieux et avides de jouissances sans travail. Depuis que ces haines se sont montrées au grand jour sans pouvoir s’assouvir, sur quoi repose le salut de la société, où est sa défense, avec quoi l’ordre est-il maintenu? Avec la force, rien que par la force. Il faut cependant que la societé soit désormais à l’abri d’un coup de main. Ne soyons donc pas dédaigneux pour les nouvelles garanties d’ordre et de sécurité publique qui nous sont offertes par le projet de loi. Notre sûreté intérieure fait notre force extérieure, et l’Europe assiste en ce moment à un spectacle qui doit ouvrir les yeux. Les projets de la Russie sont démasqués; le monde entier peut voir que c’est une guerre de fanatisme et d’ambition qu’elle a engagée; et ce n’était pas seulement Constantinople, c’etait bien l’Europe qui était menacée de devenir cosaqué. La grandeur de la lutte prouve à quel point elle était nécessaire, et combien le colosse avait grandi et s’était préparé. Et cependant, à l’origine, l’Europe a hésité; et en présence de cette guerre lointaine, qui ne soulevait pas nos passions nationales, si nous avions eu un gouvernement moins fort, moins résolu, moins confiant dans l’armée, qu’en serait-il arrivé? Vous le voyez, il ne faut rien négliger de ce que nos institutions militaires peuvent gagner encore; cela est bon pour la guerre d’abord; et si la paix doit se faire plus vite et meilleure, c’est également à ce prix. 13. Enfin le gouvernement actuel est-il le seul et premier qui ait songé à porter réforme et perfectionnement Jans nos institutions militaires? Gardons-nous de le croire. Des tentatives sérieuses se sont déjà produites, et, tout en rendant justice aux grandes qualités de nos forces de guerre, leurs vices ont été signalés par les hommes les plus compétents et les moins suspects de s’incliner devant le régime de la force. Au sein de la paix profonde et systématique qui a régné de 1830 à 1848, il s’est élevé des projets de réforme. A la suite des événements de 1840, qui soulevèrent des craintes de guerre, plus vite dissipées qu’elles n’avaient été conçues, l’émotion qui en résulta, si passagère qu’elle ait ete, suffit pour éveiller la prudence experimentée du maréchal Soult, alors ministre de la guerre; il connaissait le côté faible de notre armée, et voulut y remedier; il résulta de ses efforts plusieurs propositions qui firent l’objet de l’étude des chambres de 1841 à 1843; elles se terminèrent par un rapport de l’honorable M. Vivien, à l’appui d’un projet de loi qui ne fut pas adopté. En 1849, nouvelles apprehensions de guerre, nouvel effort impuissant qui n’aboutit qu’au rapport du general Lamoricière. Mais comme l’avenir était resté menaçant, on s’était de nouveau mis à l’œuvre sous l’assemblee islative, et une commission formée des hommes les plus eminents préparait un projet de réorganisation de l’armée, lorsque les événements du 2 décembre vinrent la dissoudre. Ainsi, sous tous les régimes, et à chaque appréhension de guerre, on a essayé d’améliorer notre organiation militaire, ce qui prouve qu’il y a quelque chose à faire et que cela est encore plus important pour la guerre que pour la paix. Ce qu’il fallait faire, on le savait. Le but était bien démonte; il fallait conserver dans les rangs de l’armes le plus grand nombre possible d’anciens militaires; mais le moyen d’y parvenir n’avait pas été trouvé. Augmenter le nombre des années de service était une rigueur dangereuse qui n’avait pu se faire accepter; la pensée de ne retenir les anciens militaires que par leur propre avantage était la plus juste et la meilleure : c’est celle du projet de loi. Il suffisait pour cela de combler la lacune que nous avons indiquée, et de faire du service militaire une carriere pour les sous-officiers et soldats. La leur faire aux dépens du budget était peut-être ce qui jusqu’alors en avait éloigné l’idée; une combinaison heurense s’est présentée, celle de faire des remplaçants avec les soldats rengagés, et de les doter avec le prix du remplacement; le but est atteint, il n’en coûte rien à l’Etat, et à côté de ces avantages on obtient en même temps un résultat tout autre, non moins considérable et cherché depuis longtemps, qui est l’amelioration du remplacement militaire. 14. Une difficulté restait à résoudre: suffisait-il d’ob tenir des rengagements à l’aide de certains avantages pécuniaires, de les faire servir au remplacement jusqu’à concurrence du nombre obtenu, et pour le reste des remplacements à faire, de laisser subsister le système qui se pratique actuellement? C’était une idée simple, et qui en apparence allait droit au but; les familles se seraient adressees à l’Etat plus volontiers qu’aux compagnies de remplacement. L’Etat aurait d’ailleurs pu forcer à prendre ses remplaçants, et il n’aurait eu qu’à équilibrer la dépense à faire et la recette à percevoir. Mais la possibilité de cette combinaison s’évanouit au premier examen, et elle demeure convaincue d’impuissance et d’inefficacite. Dès que l’Etat est obligé de convertir des rengagés en remplaçants, c’est-à-dire de ‘faire pour son compte, et dans une certaine mesure, du remplacement militaire, il se trouve nécessairement en face de la concurrence des compagnies auxquelles il vient disputer leurs meilleurs sujets. La guerre s’établit entre elles et lui; or l’Etat, malgré toute sa puissance, ne peut pas employer les mêmes moyens et disposer des mêmes ressources que les compagnies de remplacement; elles auraient payé les hommes plus cher et argent comptant; elles auraient fait appel et donné aliment à leurs passions. L’Etat, plus moral et moins industriel, eût été vaincu. a cha Les chiffres rendront ceci plus sensible: il que année environ six mille anciens soldats qui se vendent comme remplaçants; ce sont ceux-là d’abord et avant tout qu’il s’agit d’enlever au remplacement et de conquérir au rengagement. Voilà le terrain principal sur lequel la lutte se serait engagée or mettre l’Etat dans la nécessité de disputer les hommes aux compagnies, de les disputer pour ainsi dire à l’enchere, c’était le placer dans une situation indigne de lui, tout à fait désavantageuse, et le rengagement, au lieu de s’accomplir dans des conditions morales qui le relevent et en font la valeur, n’aurait plus été qu’ua marche à l’encan. L’Etat n’aurait pas pu accepter une pareille situation, et c’est inutilement qu’il l’aurait fait, car les compagnies de remplacement, habiles en manœuvres et en seductions de tous genres, auraient même, au prix de sacrifices plus ou moins grands, mais momentanés, infailliblement réussi à faire avorter à l’os rigine l’effet de la loi, et par conséquent à ruiner sor avenir. Mettre des entraves au remplacement par des conditions d’âge ou autres, eût été gêner, au détriment des familles, l’exercice d’un droit reconnu par la loi. On était amené à reconnaître que le remplacement par la voie administrative ne peut pas vivre en concurrence avec le remplacement libre, que l’un tue nécessairement l’autre, et que le système qui vient d’être exposé ne pouvait pas être mis en pratique. Il n’y a, en réalité, qu’une manière d’arriver à la substitution du rengagement au remplacement, c’est de charger du remplacement une institution spéciale, fonctionnant sous la surveillance et la garantie de l’Etat, et de supprimer le système actuel, c’est-à-dire les compagnies de remplacement. C’est ainsi que l’on est arrivé forcément, logiquement, par la nécessité de régler les moyens sur le but, au monopole du remplacement placé dans les mains de la caisse de la dotation de l’armée. 15. Independamment de ce premier motif, et pour sa confirmation, d’autres considerations, des raisons que l’on peut appeler d’ordre et de moralité publique, commandaient depuis longtemps la reforme du système actuel de remplacement. Ce système était défectueux et réprouvé; il peut disparaftre sans laisser de regrets, et s’il s’en élève un autre à la place plus moral et donnant à la fois légitime satisfaction à l’intérêt de l’armée, à l’intérêt des remplaçants, à l’intérêt des familles, il sera accueilli vec faveur par le sentiment public. Appelés à voter la suppression du mode actuel de remplacement, c’est-à-dire du remplacement par les compagnies, nous voulons rapporter d’abord le jugement rendu depuis longtemps sur lui par l’opinion, jugement dont l’honorable M. Vivien s’est fait l’éloquent et consciencieux organe dans le remarquable rapport dont nous avons déjà parlé. Le remplacement inquiète par ses abus ceux qui se préoccupent des intérêts de l’armée, qui la veulent forte, morale, disciplinée. Le nombre des remplaçants augmente dans une proportion toujours croissante: en ce moment (1845), plus de cent mille se trouvent dans les rangs de l’armée, et chaque année ils composent environ un quart du contingent; ils sont devenus une partie essentielle et considérable de notre force publique. Un grand nombre accomplissent honorablement leurs devoirs, obtiennent de l’avancement, arrivent aux grades élevés, et font oublier qu’un contrat vénal les a appelés sous les drapeaux. Mais, sans vouloir encourager des préventions souvent injustes, sans nous écarter des menagements dus à une portion aussi notable de l’armée, il est impossible de dissimuler que, dans l’échelle des qualites morales, les remplaçants sont genéralement places fort au-dessous des jeunes soldats qui servent pour eux-mêmes. Quant aux condamnations prononcées par les tribunaux ordinaires, les comptes rendus de la justice militaire établissent que, parmi les jeunes soldats, la proportion a été d’un prévenu sur quatre-vingts et d’un condamné sur cent trentedeux; pour les remplaçants, elle s’est élevée à un prévenu sur quarante-quatre et à un condamné sur soixante-deux, c’est-à-dire à peu près au double. Quant aux peines disciplinaires, un relevé fait sur les registres de punitions de vingt-quatre régiments, douze d’infanterie et douze de cavalerie, a donné les resultats suivants : par cent appelés servant pour eux-mêmes, soixante et onze jours de prison et trois cent dix de salle de police; par cent remplaçants, deux cents jours de prison et six cent trente de salle de police. » Dans ces chiffres, on a tenu compte aux appelés des délits pour insoumission. Si l’on veut en déduire cette nature de délits, qui n’est que le retard apporté par les appelės rejoindre leur regiment, qui ne touche en rien à leur moralité et ne peut être commis que fort rarement par les remplaçants, on trouve que pour les jeunes soldats il y a un condamné sur deux cent trenteneuf, et pour les remplaçants un sur soixante-deux. Cette proportion differente augmente à mesure que l’on s’éleve dans la gravité de l’échelle des peines. Ainsi, pour les condamnations capitales, ou à des peines afflictives et infamantes, les jeunes soldats représentent un condamné sur dix-neuf cent cinquante-quatre, tandis que les remplaçants en ont un sur trois cent soixante et onze; enfin, ce ne sont pas seulement les prisons ou les salles de police que les remplaçants sont destinés à peupler, ce sont aussi les intirmeries, les hôpitaux et les ambulances, autant pour des maladies feintes et simulées que pour des maux que l’on ne peut pas comparer aux blessures reçues devant l’ennemi. Ces chiffres rapprochés, continue le rapport de M. Vivien, représentent la valeur morale relative de l’une et l’autre catégorie. » Ces differences peuvent être attribuées à des causes nombreuses et complexes. Les principales sont le défaut d’informations suffisantes sur les antecedents des remplaçants, le caractère des intermédiaires qui participent à ces contrats, et les fraudes qui s’y mèlent d’ordinaire. Trop souvent les remplaçants n’acceptent cette condition que comme une dernière ressource; après avoir épuise toutes les autres, faute de moyens d’existence, et à la suite des désordres d’une vie turbulente et dissipée qui les a rendus à charge à leur commune, à leur famille et à eux-mêmes, des proxénètes sans foi s’emparent d’eux, troublent leur raison par d’ignobles orgies, abusent odieusement de leur crédulité et leur volent le prix même d’un contrat qui engage leur liberté et peut-être leur vie. Il est prouvé qu’en grande partie l’indiscipline des remplaçants tient au mécontement produit par les actes d’exaction dont ils ont été victimes, ou aux habitudes de debauche que leur fait contracter la possession d’un capital chèrement acheté et obtenu tout à coup à la suite de longues et dures privations. Celui qui a été dé pouillé du prix du remplacement ne se croit point oblige par un contrat qui ne lui a pas profité, sans s’occu per des liens qu’il a contractés avec l’armée; et ne voyant que les personnes avec lesquelles il a traité, il croit qu’elles l’ont affranchi de ses obligations en ne remplissant pas les leurs. Les compagnies de remplacement s’emparent des hommes qu’elles veulent exploiter, se chargent, pendant tout le temps nécessaire aux formalités administratives, de les loger, de les nourrir, et leur donnent souvent, en peu de jours, les plus detestables vices. Les devoirs militaires ne sont plus pour eux qu’un intolerable fardeau dont ils cherchent à oublier les ennuis dans l’ivrognerie et le libertinage. En résumé, le mode actuel de remplacement est la cause et l’occasion d’actes nombreux d’immoralité e d’exploitation; il donne naissance à un travail de démoralisation sur les remplaçants, qui a le double but de les engager d’abord et de les retenir dans les liens des compagnies, et ensuite de leur soustraire le prix du marché conclu. Un chiffre donnera l’idée des bénéfices scandaleux obtenus à l’aide de ces manœuvres par les compagnies ou les agents de remplacement. On pense généralement que sur quarante-deux millions payés par les familles, dix-huit seulement arrivent entre les mains des remplaçants; la difference devient la proie des intermėdiaires. Ainsi, ce système entretient entre les familles et les remplaçants une industrie mal famée qui s’exerce à dépouiller les uns de la rançon payee par les autres. On peut traduire ainsi les résultats : Pour les remplaçants, la perte de leur moralité, du prix de leur liberte, du fruit de leur sacrifice, et aux yeux de leurs camarades et de leurs chefs une prévention et une tache originelle que le sang versé pour la patrie ne parvient pas toujours à effacer; Pour l’armée, un élément qui ne le cède à aucun autre en bravoure, mais qui n’a pas toutes les qualités désirables de discipline, de soumission et de patience, à la difference des jeunes gens que l’on enlève à leurs familles, et qui avec le mème courage donnent toujours l’exemple des vertus militaires, la discipline et l’hon neur; Pour les familles, les exigences des compagnies, l’inquiétude de la responsabilité en cas de désertion et, dans les circonstances critiques, lorsque le remplace ment leur est plus précieux que jamais, les faillites des compagnies qui, en 1853 comme en 1840, ont violé leurs engagements, non par l’impossibilité de les remplir, mais pour placer les familles dans des embarras dont elles ne pourraient sortir que par une rançon plus forte. 16. Voilà ce que le projet de loi veut détruire. Que veut-il mettre à la place? une grande institution fonctionnant sous la surveillance et la garantie de l’Etat, qui favorise dans de justes proportions le rengagement des anciens militaires et s’efforce de le substituer d’une manière complète au remplacement, qui moralise au besoin le remplacement et le rend avantageux à la fois à l’intérêt des remplaçants et des remplacés et à celui des familles; Enfin qui place dans les mains de l’Etat l’ensemble de la formation de l’armée et le choix des éléments qui la composent. Cette institution, c’est la caisse de la dotation de l’armee. Elle appelle les anciens militaires à se rengager par le payement d’une haute paye, d’une prime et d’une pension de retraite, au moyen desquelles l’existence du soldat est meilleure, leur avenir plus assuré, que s’ils passaient leur vie dans les travaux du sol ou de l’industrie. Moyennant le pavement d’une prestation déterminée conformément à la loi, les jeunes gens faisant partie du contingent appelé obtiennent leur exonération et lear liberation définitive sans autres formalités, sans responsabilité, sans courir les chances de faillites. Enfin la caisse de dotation est exclusivement chargée de pourvoir au remplacement des jeunes gens exonérés, soit au moyen des soldats rengages, soit, au besoin, par des remplaçants administratifs. Les compagnies de rem placement sont en consequence supprimées. 17. La création de cette institution spéciale, qui est appelée caisse de la dotation de l’armée, doit fixer notre altention. Les fonctions qu’elle remplit auraient pu être confices directement au gouvernement: c’est ce qu’on n’a pas voulu. Les opérations du remplacement militaire ont été attribuées à un établissement particulier et créé uniquement dans ce but, pour rendre hommage aux principes de la loi de 1832 et garantir leur conservation. La caisse de la dotation prend, en réalité, la place des compagnies d’assurance. Elle ne reçoit le prix des exonération qu’à la condition de l’appliquer au remplacement militaire; la destination de la somme payée par les familles reste caractérisée, et le sacrifice qui en résulte continue à différer essentiellement de l’impôt, en ce qu’il ne tombe pas dans les caisses de l’Etat, et en ce que, loin d’être destiné à subvenir aux charges publiques, il est employé au bénéfice spécial et particulier de ceux mêmes qui le font. Nous ne pouvons qu’approuver l’esprit du projet de loi pour avoir fait de la caisse de la dotation un service spécial, placé en dehors du budget, cherchant à équilibrer les recettes et les dépenses, ne constituant pas une charge directe pour l’Etat, mais pouvant être seulement subventionné par lui à titre de garantie. Pour achever de suite ce qui concerne l’organisation de cette caisse, nous dirons qu’elle fait l’objet du tit. 1 de la loi qui institue, pour l’administrer, une commission supérieure dont l’art. 4 donne la composition. Cette commission, d’après l’esprit même de la loi, fonclionne dans l’intérêt des familles autant que dans celui de l’Etat, et il importait que sa composition pût être considérée comme donnant satisfaction à cette double considération. C’est par ces motifs que votre commission, sur la proposition de M. le comte Boissy d’Anglas, a demandé que le nombre des membres de la commission supérieure fût élevé à quinze, et qu’il y eût nécessairement dans son sein trois membres du senat et trois membres du corps legislatif. Cet amendement a été adopté par le conseil d’Etat. 18. Nous croyons avoir suffisamment expliqué, par tout co qui précède, les considérations qui justifient le projet de loi dans tout ce qu’il a de favorable à l’organisation de l’armée et à l’amélioration du sort des sous-officiers et soldats; il nous reste maintenant à l’envisager sur d’autres points de vue et surtout à répondre aux critiques qui se sont élevées contre lui. Il résulte de la création de la caisse de la dotation de l’armée et de l’ensemble des dispositions du projet de loi, que le système du remplacement libre ou remplacement par les compagnies est supprimé, et que le monopole du remplacement est placé entre les mains de la caisse de la dotation. Ce nouveau système demande à être expliqué. A côté de l’obligation du service personnel, la loi de 1832 a placé l’exception de la faculté du remplacement. La faculté de remplacement n’est pas ce qu’on peut appeler un droit absolu, elle dérive de la loi; mais elle est consacrée par un long usage et autant par des motifs d’intérêt public que d’intérêt privé. Le remplacement est juste, parce qu’il profite à ceux qui s’en servent sans nuire à ceux qui ne s’en servent pas; il ne crée pas d’inégalité entre ces deux classes, il est seulement la conséquence de l’inégalité des conditions humaines; passez le niveau sur tout ce monde, et vous produirez le genre d’égalité nécessaire pour que chacun rende en personne le service militaire. A un autre point de vue, l’intérêt de l’agriculture et de l’industrie, celui des professions libérales, des fonctions et des carrières civiles, des progrès des sciences et des arts, en un mot de la civilisation elle-même, défend hautement d’imposer à tous indistinctement l’obligation de passer dans une caserne, à faire le metier de oldat les années les plus fécondes de la vie : ce serait causer à la jeunesse un irréparable dommage, lui fermer la carrière qui a fait l’objet de son travail, de ses veilles et des sacrifices de sa famille; ce serait priver les diverses branches des connaissances humaines des conditions nécessaires pour obtenir leur progrès et leur perfectionnement; ce serait sacrifier les intérêts de la société tout entière. Si la loi du recrutement et l’obligation du service personnel ont pu si bien s’introduire dans nos mœurs, c’est assurément grâce à ce tempérament consacré par la loi de 1832, de la faculté du remplacement, et, jus qu’à ce jour, nul ne peut dire qu’elle ait énervé l’obligation du service militaire. La faculté de remplacement est donc devenue, pour ainsi dire, un principe et un droit. Ce droit jouissait même, en vertu de la loi de 1832, d’une garantie qui consistait dans la liberté de remplacement. Nous avons vu comment, pour assurer le succès du système de rengagement combiné avec le remplacement militaire, il a fallu nécessairement et pratiquement arriver à la suppression du remplacement par les compagnies, et à la constitution du monopole de la caisse de la dotation. Ce changement enlève au remplacement la liberté qui le garantissait. Avec le remplacement administratif, pour que ce système ne puisse pas devenir la confiscation de la faculté de remplacement, il faut plus que jamais lui accorder une garantie. C’est ce qui a produit la combinaison du projet de loi contenue dans l’art. 5. Elle consiste, en substituant l’exonération au remplacement, à faire de l’exonération un droit pour les familles, une obligation pour l’Etat. C’est ce qui est exprimé par les termes de l’art. 5, qui dit: Les jeunes gens compris dans le contingent actuel obtiennent l’exonération du service au moyen de prestations versées à la caisse de la dotation… Ainsi, il résulte de la loi que l’Etat prend l’engagement envers les familles d’exonérer les jeunes gens, moyennant une somme déterminée, conformément à ses dispositions. Tel est le système net, loyal et logique du projet de loi. 19. Malgré ces incontestables avantages, ce système n’a pas été assez heureux pour satisfaire tout le monde; il a rencontré des critiques dans le sein de votre commission; c’est sur lui que se sont concentrées les attaques des adversaires du projet de loi. Car il y a ceci de remarquable, que la pensée principale du projet de loi, que les deux grands résultats qu’il se propose, savoir: la conservation des anciens militaires dans les rangs de l’armée, la réforme des vices du remplacement, ont été généralement et hautement approuvées, mais en même temps que les moyens nécessaires et indispensables pour arriver au but sont discutés et refusés. La principale des objections élevées contre le projet de loi l’accuse de porter atteinte aux principes fondamentaux de la loi de 1832. On s’empare du droit d’exonération établi par l’art. 5 pour dire que cette faculté de se libérer du service moyennant une somme d’argent détruit le principe du service personnel; que désormais l’impôt et l’obligation du service personnel sont convertis en un impôt et une dette d’argent; qu’on aura de l’argent au lieu d’hommes, et que l’effectif de l’armée se trouvera compromis. Ces critiques n’ont heureusement rien de fondé; la loi de 1832 n’est pas en cause, ses principes restent intacts, on chercherait en vain à donner le change aux esprits. Le principe du service personnel, attaqué, dit-on, conserve au contraire toute sa vigueur; il existe dans sa force, d’abord à l’égard de ceux qui ne peuvent pas se faire remplacer, et cela comprend les trois quarts du contingent, 60,000 hommes sur 80,000: mais il subsiste également dans toute sa force à l’égard de ceux qui veulent se faire remplacer. En effet, en vertu de la loi de 1832, le service personnel est obligatoire, sauf la faculté de remplacement; en vertu du projet de loi, le service personnel reste obligatoire, sauf la faculté de l’exonération; c’est au remplacement et non pas au service personnel que se trouve substituée l’exonération; elle fait au service personnel la mème exception que faisait le remplacement, voilà ce qui est vrai. Le principe de la loi de 1832 n’est pas plus détruit par la faculté d’exonération qu’il n’était détruit par la faculté de remplacement; au lieu de dire servez, ou fournissez-moi un homme, l’Etat dira toujours: servez, ou donnez-moi le prix d’un homme; le seule difference consiste donc en ce que l’Etat, au lieu de demander un remplaçant, demande le prix d’un remplaçant; il n’y a rien autre chose de changé, et c’est toujours la même règle confirmée par la même exception. C’est qu’en effet les bases fondamentales de la loi de 1832 ne sont pas touchées, à savoir la formation des classes qui comprennent tous les Français âgés de vingt ans, la loi des appels, qui fixe le contingent, et le tirage au sort qui décide entre ceux qui font ou qui ne font pas partie du contingent. Ce sont là les véritables principes essentiels de notre loi de recrutement, et cette loi reste tellement en vigueur, et l’Etat est si bien armé de la même puissance que par le passé, qu’en vertu de la loi, et sans qu’il en soit besoin d’autre, une mesure législative pourra toujours ordonner la levée en masse de la classe qui arrive en son temps, et donner à la France autant de soldats que la Providence a bien voulu lui accorder de citoyens jeunes et robustes. C’est là le point qu’avant tout, pour la satisfaction de notre conscience, pour répondre à d’injustes attaques, pour bien faire connaître l’esprit de la loi, nous voulions nous efforcer de rendre aussi clair que possible. 20. Si notre armée n’est pas atteinte dans sa force matérielle, on prétend qu’elle l’est du moins dans sa force morale; il y a, dit-on, dans le projet de loi une tendance à substituer le principe vénal et mercenaire au principe du service gratuit; la dignité et la valeur morale de l’armée peuvent y perdre. Le sentiment noble et généreux qui ne voyait que l’avancement, le grade et l’honneur, sera altéré, le calcul et l’intérêt remplaceront l’enthousiasme qui enfante les prodiges. Enfin, notre armée sera moins nationale, et nous sommes sur la pente du système anglais. Non, notre armée ne sera pas moins nationale que par le passé; les remplaçants choisis par l’Etat vaudront bien ceux que fournissaient les compagnies; l’armée continuera par les appels à se rajeunir et à se retremper chaque année dans la jeunesse entière du pays, dans le sang le plus généreux et le plus patriotique de la France; c’est le sentiment national qui coulera toujours dans ses veines. Fera-t-elle moins de prodiges de valeur parce qu’elle sera composée d’un plus grand nombre d’anciens soldats? La rivalité de bravoure qui s’élèvera entre eux et les jeunes lorsqu’ils marcheront au feu ensemble, ne sera-t-elle pas, au besoin, un nouveau gage de victoire? La bravoure n’a rien à perdre en s’alliant au sang-froid et à l’expérience, et l’élan qui caractérise les armées françaises est naturel à la nation. La solidité des vieilles troupes est une qualité que le temps et l’habitude peuvent seuls donner. Si c’est une crainte que les adversaires du projet de loi ont voulu exprimer, personne ne voudra y croire, même de leur part, et si l’on veut absolument chercher des comparaisons dans l’armée anglaise, on verra bien, en présence de l’inébranlable valeur dont elle a fait de si récentes preuves, que s’il lui manque quelque chose, ce n’est pas le courage. Si l’on veut dire que pour conserver au sentiment de l’honneur militaire sa pureté et son prestige, il faut que la carrière soit gratuite, cela ne se comprend pas bien, car il n’y aurait alors d’honneur que pour les soldats, et il n’y en aurait pas pour les officiers qui ne servent pas gratuitement; pourquoi demanderait-on plus de désintéressement aux inférieurs qu’aux supérieurs? La carrière militaire est glorieuse, mais elle n’est pas une carrière d’honneur, par préférence aux autres. La vérité est qu’une fois la dette de sept ans de service gratuit payée à la patrie, on ne peut pas avoir la prétention sérieuse de conserver les soldats dans les rangs de l’armée, et de les obliger, par honneur, à servir gratis toute leur vie. Il est juste que, pour les soldats comme pour les officiers, lorsque le temps du service légal est fini, lorsque le service militaire cesse d’être un impôt pour devenir une carrière, il soit equitablement rémunére. Notre armée sera-t-elle pour cela mercenaire? Tomberons-nous pour cela dans le système anglais ? Si l’on veut voir dans l’exonération un principe de vénalité, c’est à la loi de 1832 qu’il faut s’en prendre, car cette vénalité n’est pas autre que celle du remplaplacement, et c’est cette loi qui l’a consacrée. Mais ni le remplacement ni l’exonération ne rendent une armée mercenaire; gardons-nous d’établir une comparaison entre l’armée française et l’armée anglaise, et de distinguer entre le mérite de l’une et celui de l’autre; qu’il nous suffise de pouvoir dire que l’armée française ne sera pas mercenaire parce que l’Etat n’achètera et ne payera pas un seul des hommes qui la composent. En vertu du projet de loi comme en vertu de la loi de 1832, les soldats qui serviront pour de l’argent ne seront pas payés par l’Etat. Il n’y aura de payes que ceux qui serviront pour autrui, qui seront des remplaçants, et ils seront payés non pas par l’Etat, mais par ceux qu’ils remplaceront. L’exonération substituée au remplacement ne change rien à ces principes et à ces faits; tous les Françai n’en continuent pas moins à devoir au pays un service gratuit de sept années; l’armée, à ce point de vue, ne coûtera rien à l’Etat. Comment peut-on voir là une armée mercenaire et vénale? 21. On reproche au système du projet de loi d’immobiliser les bas grades, de mettre obstacle à l’avancement, et d’enlever un mobile à l’ardeur du soldat: en pré-sence des avantages irrécusables du projet de loi, ce serait un petit mal pour un grand bien: mais ce petit mal n’existe même pas. Les bas grades ne pouvaient pas être l’objet d’une grande convoitise, quand on devait quitter l’armée et les perdre à la septième année de service; ils le deviendront au contraire, quand il s’agira de les conserver pendant une carrière de vingt-cinq années. Si on les attend un peu plus, on les gardera plus longtemps: n’est-ce pas là plus qu’une compensation? Dans l’etat actuel, on est souvent embarrasse des bas grades à donner; dans l’état futur, on peut être convancu qu’il y en aura encore chaque année une ample distribution à faire, et malheureusement, en temps de guerre, c’est un mobile qui ne manquera pas à l’ardeur des jeunes gens. 22. La dernière objection générale élevée contre le projet de loi est celle de la question des moyens pratiques. On reproche à l’Etat de se faire recruteur, de se chatger d’une mission qui compromet sa dignité et celle de ses agents, qui, dans les temps de guerre, l’expose, par la cherté de l’exonération, aux maledictions des familles; enfin, d’entreprendre une tâche qu’il est incapable d’accomplir. L’Etat, dit-on, ne pourra pas ei na saura trouver de remplaçants. Le recrutement de l’armée est un des plus imporfants de nos grands services publics; il n’y a rien là d’indigne des soins du gouvernement; ses agents n’auront à se compromettre en rien, car il ne s’agit pas d’une armée soudoyée et fournie à prix d’argent. L’armée existe par la loi de 1832; il s’agit seulement de demander au pays les remplaçants qu’il fournit ordinairement il suffira pour cela de faire appel aux populations par l’intermediaire des préfets, des souspréfets et des maires, comme dans les emprunts on fait appel à son argent. Il n’y a rien là d’indigne ni de compromettant. Mais on prétend que cet appel ne sera pas entendu, que l’Etat est incapable de trouver par les voies loyales les remplacements dont il a besoin, que les compagnies seules pouvaient faire cette besogne par les moyens qu’elles emploient et qu’elles seules peuvent employer. Dieu merci, l’Etat ne se servira pas des mêmes moyens que les compagnies, et cela suffira, selon nous, pour qu’il trouve plus de remplaçants qu’elles n’en trouvaient. Quand on saura qu’on a affaire à l’Etat, qu’il n’y a ni fraude, ni exploitation, ni faillite à craindre, que le contrat sera loyal, honorable, execute, pourquoi n’y aurait-il pas autant et plus de remplaçants que quand tous ces avantages n’existaient pas? Examinons la question avec les chiffres, et voyons si la tâche de l’Etat sera bien difficile. Il faut, en temps de paix, avec des appels de 80,000 hommes et une réserve, 16,000 remplaçants; en temps de guerre il en faut environ 20,000. Sur ces 16,000 ou ces 20,000 remplaçants, l’Etat en a déjà 12,000 de trouvés: ce sont les anciens soldats qui se rengagent ou qui se vendent comme remplaçants, et dont le nombre s’élève en moyenne à 12,000 par an. Comparons maintenant la situation de l’Etat et celle des compagnies, et voyons où sera l’avantage. Il fallait aux compagnies 16,000 ou 20,000 remplaçants, et elles les trouvaient facilement; il n’en faudra à l’Etat que 4,000 ou 8,000; et les adversaires du projet de loi pretendent que l’Etat ne les trouvera pas ! L’element remplaçant existe en France dans une telle proportion, qu’il ne s’en présente pas 16,000 par an, mais bien 35,000; et, sur ce nombre, on prétend que l’Etat ne sera pas assez heureux pour en trouver 4,000! La libération fait sortir des rangs de l’armée 45,000 hommes par an, et l’on prétend que l’Etat ne parviendra pas en retenir 4 ou 5,000! Le remplacement coûtait aux familles 42 millions, il ne revenait que 18 millions aux remplaçants, le reste faisait le bénéfice des compagnies; et l’on prétend que P’Etat, qui n’aura pas de bénéfices à faire, ne pourra pas, avec 42 millions, faire ce que les compagnies faisaient avec 18 millions! Et on prétend tout cela lorsque l’Etat améliore sensiblement l’existence des sous-officiers et soldats pendant le temps du service, lorsqu’il en abrége la durée, lorsqu’il leur assure, à son expiration, la propriété d’un capital et la jouissance d’une pension de retraite suffisante, lorsqu’il efface la tache originelle du remplacement, lorsqu’il fait, en un mot, aux sous-officiers ou soldats une carrière plus honorable et bien plus avanlageuse que par le passé! En présence de ces avantages, soutenir que l’Etat ne Touvera pas 4 ou 5,000 rengagés de plus ou remplaçants au besoin, c’est un peu fermer les yeux à la lumiere le rengagement, à lui seul, suffira pour fournir ces 4 ou 5,000 hommes, c’est notre profonde conviction; et le remplacement n’aura même plus à se montrer. En temps de paix, cela n’est douteux pour personne, pas même pour la plupart des adversaires du projet de loi; en temps de guerre, est-il nécessaire de rappeler que quand il n’y avait ni état ni avenir pour les sousofficiers et soldats, il y avait cependant un redoublement d’enrôlements volontaires; qu’en 1853 il y en a eu 40,000 sans l’excitation d’une guerre nationale qui fait oler à la frontière; que les compagnies n’en ont jamais manqué, et que c’est bien plus l’argent qui fait defaut au remplacement que le remplacement ne fait défaut à l’argent. Dans un pays comme le nôtre, où l’on ne craint pas le danger, avec le caractère français qui est séduit par la vie et les dehors militaires, qui aime à être pensionnaire de l’Etat, à ne pas avoir à songer aux besoins journaliers de l’existence, à trouver dans un traitement fixe et une pension le présent et l’avenir assures, on ne doit craindre qu’une chose, c’est que l’on ne trouve beaucoup meilleur d’être militaire que d’être ouvrier ou paysan, et que l’etat militaire ne soit sollicité comme une fonction et une place. Quant à la malediction des familles lorsque l’exonération deviendra coûteuse en temps de guerre, il faut pour y croire faire peu d’honneur au bon sens de la Population et à la loyauté du gouvernement. 5 CAHIER.-4 PARTIE.-1855. Le gouvernement ne sera pas assez insensé pour pressurer les populations à l’aide de l’exonération des jeunes gens, et les populations se rendront parfaitement bien compte par le prix que l’Etat sera obligé de payer aux rengagés et aux remplaçants, du prix qu’il est obligé de demander lui-même l’exonération. 23. Enfin, on dresse contre le projet de loi un dernier chef d’accusation. Il y avait environ par an 6,000 soldats qui se rengageaient; ces 6,000 hommes comptaient dans l’effectif, c’était donc 6,000 de moins à appeler chaque année sous les drapeaux. Or, maintenant que ces 6,000 rengagés vont servir de remplaçants, cela va faire un vide dans l’effectif qui n’existait pas avant, il faudra donc éleve thaque année les appels du chiffre de 6,000 hommes. Les riches seront ainsi exonérés au moyen des rengagés, et au lieu de cela les appels devenus plus considérables frapperont sur les pauvres. Il n’en sera pas ainsi : n’abusons pas d’abord de l’argument qui place l’intérêt des pauvres en opposition avec celui des riches; ici, d’ailleurs, l’intérêt n’est ni assez marque ni assez prouvé pour qu’il soit prudent de toucher une pareille corde et de s’en faire un moyen contre la loi. Car l’argument n’existe même pas, et les faits prouvent contre ceux qui le mettent en avant. Les appels ne seront pas plus considérables par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des enrôlés volontaires croîtra infailliblement avec une loi comme la nôtre, et il comblera tout ou partie du vide laissé par les rengagés. Ensuite, non-seulement on n’appellera pas plus, mais on appellera moins de soldats, parce qu’on en perdra moins par les maladies et l’acclimatation au régime miliraite, et parce qu’on en aura besoin d’un moins grand nombre. Si l’on veut réfléchir à la force de constitution que donnera à l’armée la nouvelle organisation et la consistance morale surtout pour le maintien de l’ordre qui en résultera pour elle, on sera parfaitement convaincu qu’on pourra faire face aux mêmes nécessités que par le passé, avec un effectif moindre, et qu’il sera diminué, non pas de quelques milliers d’hommes, mais dans une proportion beaucoup plus considerable. Nous croyons avoir répondu aux critiques qui ont été le plus généralement élevées contre le système du projet de loi; nous avons par cela même répondu aux amendements qui tendaient à supprimer, changer ou modifier profondément ce système. Tels sont ceux de MM. le général Dautheville, le général Lebreton, le marquis d’Andelarre, le comte Caffarelli. Cependant quelques-uns de ces amendements nécessitent des observations particulières. 24. M. le général Dautheville pense que l’accroissement du nombre des rengagés, l’augmentation de la pension de retraite des sous-officiers et soldats, la réforme du remplacement militaire, sont autant d’améliorations importantes; mais il croit que ces avantages sont indépendants du remplacement administratif, et il craint que le monopole du remplacement par l’Etat ne développe le goût de l’exonération parmi les populations, de manière à porter atteinte à l’honneur militaire, en substituant le principe du service venal au principe du service personnel, au patriotisme et au dévouement qui entretient le feu sacré de nos régiments, et qu’à la longue la composition de l’armée n’en soit altérée. M. le général Dautheville aurait donc voulu que le déficit qui aurait pu se trouver dans les rengagements fût comblé par les contrats de remplacement passés de gré à gré, mais à la condition de moraliser ce genre de remplacement. On aurait pu y parvenir, selon lui, en exigeant des attestations de moralité complete de la part des maires, unis à l’affirmation des sous-prefets et préfets, et enfin la présence du notaire pour les contrats de remplacement, avec prohibition de toutes contre-lettres. Sur ce dernier point, la commission a pensé que ces garanties étaient à peu près illusoires, et ne présentaient que des remèdes tout à fait insuffisants aux vices du remplacement actuel. Elle a donc rejeté l’ensemble de l’amendement par cette raison et par celles qui ont été précédemment exposées. 25. Une partie de l’amendement du général Lebreton faisait disparaître le systeme de remplacement du projet de loi, c’est le motif qui l’a fait rejeter par la commission; mais la seconde partie de son amendement, sur l’art. 5, dérivait d’un tout autre ordre d’idees. M. le général Lebreton voulait que le gouvernement fût autorisé à accorder l’exonération du service militaire à ce qu’il appelait des soutiens de famille, c’està dire aux jeunes gens dont le travail et les soins pouvaient être considérés comme indispensables à l’existence de leurs parents. Tout en rendant justice à la pensée humanitaire qu a dicté cet amendement, votre commission n’a pas cre pouvoir l’adopter. D’abord, la loi de 1832, en faisant des catégories de dispenses et d’exemption, a prévu les cas où un jeune homme peut être considéré comme l’indispensable soutien de sa famille: nous citeront le fils de la veuve, le frère de celui qui est sous les drapeaux, etc. En dehors de ces catégories, on tombe dans l’arbitraire, et en matière de service militaire, il faut avant tout s’en preserver. Cependant, la loi a admis qu’il pouvait y avoir des cas imprévus, et elle a encore autorisé, en observant certaines formalités, à admettre ce que l’on appelle les positions intéressantes de famille, mais dans une proportion de 2 pour 100 seulement, ce qui est déjà quelque chose sur un contingent. La loi de 1832 a donc pourvu au prévu et à l’imprévu. De plus, le système du général Lebreton consisterait à faire payer, par la caisse de dotation, des remplaçants à tous ceux qui seraient considérés comme soutien de leur famille: c’est alors que l’on a fait observer avec raison que la caisse de dotation n’y suffirait pas, et que dès que ce serait elle qui payerait, il n’y aurait plus de limites aux demandes d’exonérations et aux pretentions d’être l’indispensable soutien d’une famille. Enfin, quand on fait des lois, il faut prendre garde de se laisser entraîner sur la pente de certains sentiments généreux: une action méritoire, si elle est l’œuvre de la charité privée, prend un tout autre caractère lorsqu’elle se fait en vertu de la loi et par l’intermédiaire de l’Etat, qui prend alors dans la bourse des riches pour verser dans celles des pauvres. »

Jurisprudence générale, 1855, Armand Dalloz, Charles Vergé, Dalloz (Firm), France. Cour de cassation, Gaston Griolet, Victor Alexis Désiré Dalloz, Édouard Dalloz, Université de Cornell 

« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »

 « « Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.

Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Wikipédia

« Le test de Rorschach ou diagnostic psychologique de Rorschach est un outil d’évaluation psychologique de type projectif. Il a été élaboré par le psychanalyste suisse Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de planches graphiques présentant des taches globalement symétriques a priori non figuratives qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée. Analysées par la personne administrant le test, les réponses fournies servent à comprendre l’organisation du fonctionnement psychologique du sujet, à travers l’exploration des processus perceptifs. Il devient possible d’établir une relation entre la perception et la personnalité.

Tache utilisée lors d’un test de Rorschach

Le test est controversé d’un point de vue scientifique – les psychologues expérimentaux estimant que les recherches qui se fondent sur sa passation justifient insuffisamment leurs interprétations[1]. Néanmoins, il reste largement utilisé en psychologie clinique[2] et dans l’évaluation psychologique plus généralement (médico-légal, recrutement, etc.).

Le test de Rorschach est généralement associé à la paréidolie, phénomène psychologique qui se base sur l’interprétation personnelle de considérer des formes indéfinies (nuages, flaques, rocher) comme des formes reconnaissables (le nuage ressemble à une poule, la flaque évoque une carte de pays, le rocher a la forme d’un visage humain, etc.)[3],[4]»

Le test de Rorschach Wikipédia

« Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.

Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.
Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »

Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »

Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet

« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews« 

« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.
En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. »

Archives Parlementaires

https://books.google.fr/books?id=mIVdEQAAQBAJ&pg=PA254&dq=%22cellules+dormantes%22+arm%C3%A9e&hl=fr&newbks=1&newbks_redir=0&source=gb_mobile_search&sa=X&ved=2ahUKEwjK54qrxJKOAxWFTqQEHQOABiYQ6AF6BAgIEAM#v=onepage&q=%22cellules%20dormantes%22%20arm%C3%A9e&f=false

 La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»

«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »

Yuri Bezmenov

« Je ne peux pas entrer en toi par contact, mais même quand j’entrerai en toi une fois devenu esprit, je ne le ferai pas non. Il vaut mieux que je te tienne pour de bon, que je te baise de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière… Je me rapprocherai tant, que cela te brisera. Et si cela ne marche pas, j’ai d’autres moyens, j’ai tellement, tellement de moyens…  »

Le Témoin du mal, « Azazel »

« « Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs

Diagramme de synthèse

Pour ou Contre le Projet

1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs

2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés

3 Ceux hésitants

Exemple

(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)

Stratégie d’Action rationnelle

Federer les mécontents(pétition)

Jouer la montre

Système d’action concrets :

Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.

Émergence de négociations

Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,

Pour chaque objectif, définir des sous objectifs

Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))

Bien réfléchir, Brainstorming

Exemples de plan d’action résultants

Sur les plans:

Administratif et juridique

Relations internes

Communications internes

Communication avec le partenaire

Actions à mettre en place à court terme, à long terme

Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?

À qui et comment la communiquer ou non?

Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

« Seiya : « Maintenant que je n’ai plus mon armure pour me protéger, le moindre coup me sera fatal. Le combat durera tant que je réussirai à parer toutes ses attaques. »

Shiryu : « Sans son armure, il ne pourra pas résister à la force du Dragon. Il ne peut plus parer mes météores sans son bouclier. »

Shun : « Mais qu’est-ce qu’il fait ? Il ne bouge plus ! »

Hyoga : « Ouais, c’est bizarre, Shiryu aussi est complètement immobile. »

Dohko : « Ils s’observent tous les deux. Ils essaient de trouver le point faible. Une seconde d’inattention et le combat est fini. »

Shiryu : « La victoire ne peut plus m’échapper maintenant. Même s’il peut parer mes météores avec ses mains, son corps ne pourra pas tenir longtemps. Il va être réduit en pièces en une seconde. Chevalier ! Subis la puissance des météores de Pégase ! »

Seiya : « Aucun de ces météores ne pourra m’atteindre ! »

Shiryu : « Il a réussi à arrêter des météores propulsés à la vitesse du son ! »

Seiya : « Est-ce que tu me crois assez fou pour essayer d’arrêter tous tes météores alors que je n’ai plus d’armure ? Je sais bien que personne ne peut bloquer tous les coups d’un chevalier à main nue. J’ai seulement étudié chacun des météores. »

Shiryu : « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Seiya : « Oh c’est très simple. Il m’a suffi de regarder ceux que je devais arrêter et ceux qu’il fallait éviter. Tu voulais que tous tes coups passent le mur du son, mais tu n’as pas réussi. Quelques-uns seulement étaient mortels, tous les autres n’étaient pas assez violents. Sur les mille météores que tu as envoyés, j’en ai juste bloqué quelques-uns. Et il ne me restait plus qu’à éviter les autres, et ça n’importe quel chevalier en est capable ! Ton attaque la plus terrible n’a eu absolument aucun effet sur moi. « 

« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »

« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »

« Bilan des victimes

Le bilan est lourd, principalement du côté des forces assurant la protection du palais présidentiel et des complexes militaires :

Côté Américain : Les rapports du Pentagone indiquent qu’aucun soldat américain n’a été tué pendant l’opération, bien que deux aient été blessés. Un hélicoptère a été touché par des tirs de défense antiaérienne mais a pu terminer sa mission.

Côté Vénézuélien et alliés : Environ 80 morts ont été recensés. Ce chiffre inclut des militaires vénézuéliens ainsi que 32 conseillers militaires cubains présents sur les lieux lors de l’assaut. On dénombre également plus de 90 blessés. »

« Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. La prise de conscience n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. »

Emmanuel Mounier 

Batman : The Dark Knight – La Scène de l’Interrogatoire

« [00:05] Commissaire Gordon : Il n’est jamais rentré chez lui naturellement. Qu’est-ce que tu en as fait ? Dis-moi.
[00:12] Le Joker : Moi, je n’suis pas sorti d’ici. Vous, avec qui l’aviez-vous laissé ? Votre équipe sympathique… en supposant bien sûr qu’ils soient toujours à vous, ces braves gens, et pas à Maroni. Est-ce que ça ne vous déprime pas, Commissaire, de constater à quel point vous êtes seul ? Vous vous sentez responsable des mésaventures actuelles de Harvey Dent ?
[00:49] Le Joker : Où est-il ? Il est quelle heure ?
[00:53] Gordon : Qu’est-ce que ça peut faire ?
[00:55] Le Joker : C’est parce que, selon l’heure, il peut être à un endroit… ou en plusieurs à la fois.
(Entrée de Batman dans l’ombre, début de l’affrontement physique)
[01:26] Le Joker : Ah ! On va jouer au bon flic et au méchant flic, hein ?
[01:30] Batman : Pas tout à fait.
[01:34] Le Joker : Ne jamais commencer par la tête, la victime devient confuse, elle ne sent plus les coups. Tu vois, tu me réclamais… je suis là. Je voulais savoir ce que tu ferais, et tu ne m’as pas déçu. Tu as laissé mourir cinq personnes, et ensuite tu as laissé Dent prendre ta place. Même pour quelqu’un comme moi, ce n’est pas très cordial.
[01:57] Batman : Je le fais pour que les choses reprennent l’allure qu’elles ont eue un jour.
[02:01] Le Joker : Mais je suis réaliste, je sais qu’on ne revient jamais en arrière. Tu as changé la donne… à jamais.
[02:11] Batman : Alors pourquoi chercher à me tuer ?
[02:14] Le Joker : (Rire) Je n’ai aucune envie de te tuer ! Non, non, toi… tu me complètes.
[02:22] Batman : Tu es une belle ordure qui tue pour l’argent.
[02:25] Le Joker : Ne parle pas comme l’un d’eux, même si tu voudrais l’être. Pour eux, tu n’es qu’un bizarroïde, comme moi. Pour l’instant, ils ont besoin de toi. Mais après un certain temps, ils vont sûrement te larguer comme un lépreux. Leur moralité, tu vois, leur code… c’est une mauvaise blague. Ils te bazarderont à la première alarme. Ils sont aussi droits que ce monde leur permet de l’être. Je te le prouverai. Quand il y a un petit coup dur, qu’est-ce qu’ils font, ces « civilisés irréprochables » ? Ils se bouffent entre eux. Tu sais, je ne suis pas un monstre. Je suis juste à l’avant-garde de la vague.
[03:15] Batman : Où est Dent ?
[03:17] Le Joker : Tu possèdes toutes ces règles, et tu crois qu’elles te sauveront.
[03:22] Batman : J’ai une seule règle.
[03:25] Le Joker : Oh… alors c’est celle qu’il te faudra enfreindre pour connaître la vérité. La seule façon raisonnable de vivre dans ce bas monde, c’est en dehors des règles. Et ce soir, tu vas enfreindre ta seule et unique règle.
[03:36] Batman : Je te le demande encore une fois.
[03:39] Le Joker : Ensuite, tu vas devoir jouer mon petit jeu si tu veux sauver l’un d’entre eux. Tu sais que pendant un court instant, je t’ai vraiment pris pour Dent ? À ta manière de te ruer pour la sauver…
[03:58] Batman : Est-ce que Harvey est au courant pour toi et sa petite poulette ?
[04:02] Le Joker : Songe-t-il au meurtre ? C’est un choix. Tu choisis entre une vie et une autre. Ton ami le procureur… ou sa mignonne petite fiancée.
[04:26] Le Joker : Tu n’as rien, en fait. Rien qui soit capable de me faire peur. Rien du tout, malgré ta force. T’inquiète pas, je vais te dire où ils sont. Pour les deux. Elle est là, la petite astuce : tu vas devoir choisir. Lui, il est au 250 de la 52e rue. Et elle, Avenue X chez Ciceron. »

« La probable coopération d’initiés est le cinquième facteur, étayé par de fortes preuves circonstancielles. R. Evan Ellis (The Conversation) affirme que « des individus à l’intérieur du Venezuela ont joué des rôles inestimables non seulement pour obtenir du renseignement, mais aussi pour coopérer avec des personnes clés dans l’armée et le gouvernement de Maduro afin de s’assurer qu’elles fassent — ou ne fassent pas — certaines choses à des moments clés ». Les experts de Brookings estiment que « beaucoup spéculent qu’il y a eu un accord négocié par les États-Unis avec Rodríguez et Padrino López pour ne pas résister à l’arrestation des Maduro ». L’ancien vice-président colombien Francisco Santos Calderón se dit « absolument certain » que « la numéro deux de Maduro l’a trahi en le remettant aux Américains sans combattre ». Élément révélateur : les États-Unis n’ont délibérément pas frappé les bases de chasseurs d’El Libertador, Barcelona et El Sombrero — Tyler Rogoway (The War Zone) en déduit que « les États-Unis avaient soit des assurances que les chasseurs vénézuéliens ne décolleraient pas, soit des plans de contingence pour les en empêcher ». Des Su-30 et F-16 ont d’ailleurs été observés en vol après l’opération depuis El Libertador.

La retenue calculée américaine est le sixième facteur. En épargnant l’essentiel de l’infrastructure militaire — quartiers généraux, casernes, bases aériennes —, les États-Unis signalaient qu’ils voulaient la FANB intacte pour la gouvernance post-Maduro, offrant aux commandants une incitation puissante à ne pas combattre. » »Les militaires siègent aux conseils d’administration de plus de 103 entreprises publiques et contrôlent 11 des 34 ministères. Selon Transparency International et InSight Crime, le « Cartel de los Soles » — que les experts décrivent davantage comme un réseau de patronage que comme un cartel organisé — fait circuler les profits du trafic de cocaïne, de l’exploitation minière illégale (Arco Minero, parc national Yapacana), de la contrebande d’essence, de l’extorsion des migrants aux « trochas » frontalières et du contrôle des ports. La FANB gère directement 14 entreprises dans l’agriculture, les mines, le pétrole, la construction et la banque.

Ce portefeuille criminel a créé ce que War on the Rocks (Orlando J. Pérez, novembre 2025) décrit comme le paradoxe fondamental du coup-proofing vénézuélien : « Le régime a lié les officiers supérieurs à sa survie par des rentes criminelles — de l’extraction d’or illégale à la logistique du narcotrafic — de telle sorte qu’un avenir post-Maduro ressemble moins à l’exil qu’à la prison. » Mais face à une attaque américaine, ce même calcul s’inverse : les officiers avaient trop à perdre en résistant (destruction certaine) et trop à gagner en coopérant (préservation de leurs positions et réseaux). Comme le résume un analyste de GlobalResearch : « Pour les officiers supérieurs, une guerre contre les États-Unis n’était pas une lutte idéologique gagnable, mais un acte suicidaire garantissant leur destruction. » » »Brookings (12 experts, 5 janvier) souligne les « visions profondément contradictoires » entre Trump (qui dit vouloir « diriger » le Venezuela) et Rubio (qui nie tout rôle de gouvernance). Ted Piccone avertit : « Remettre sommairement le pouvoir à Rodríguez exposerait les justifications américaines comme rien de plus qu’une prise de contrôle pétrolière. » Caitlin Talmadge note la « stupéfiante absence de résistance » et la difficulté de distinguer entre habileté américaine et décision vénézuélienne de ne pas résister. »

« Toute la Russie vit au dixième du budget normal, sauf Police, Propagande, Armée… Tout ça c’est encore l’injustice rambinée sous un nouveau blase, bien plus terrible que l’ancienne, encore bien plus anonyme, calfatée, perfectionnée, intraitable, bardée d’une myriade de poulets extrêmement experts en sévices. Oh ! pour nous fournir des raisons de la déconfiture canaille, de la carambouille gigantesque, la dialectique fait pas défaut !… Les Russes baratinent comme personne ! Seulement qu’un aveu pas possible, une pilule qu’est pas avalable : que l’Homme est la pire des engeances !… qu’il fabrique lui-même sa torture dans n’importe quelles conditions, comme la vérole son tabès… C’est ça la vraie mécanique, la profondeur du système !… Il faudrait buter les flatteurs, c’est ça le grand opium du peuple… L’Homme il est humain à peu près autant que la poule vole. Quand elle prend un coup dur dans le pot, quand une auto la fait valser, elle s’enlève bien jusqu’au toit, mais elle repique tout de suite dans la bourbe, rebecqueter la fiente. C’est sa nature, son ambition. Pour nous, dans la société, c’est exactement du même. On cesse d’être si profond fumier que sur le coup d’une catastrophe. »

«Voyez les nouveaux apôtres… Gras de bide et bien chantants !…. Grande Révolte ! Grosse Bataille ! Petit butin ! Avares contre Envieux ! Toute la bagarre c’était donc ça ! En coulisse on a changé de frime… Néo-topazes, néo-Kremlin, néo-garces, néo-lénines, néo-jésus ! Ils étaient sincères au début… à présent, ils ont tous compris ! (Ceux qui comprennent pas : on fusille). Ils sont pas fautifs mais soumis !… Ça serait pas eux, ça serait des autres… L’expérience leur a profité… Ils se tiennent en quart comme jamais… L’âme maintenant c’est la  » carte rouge « … Elle est perdue ! Plus rien !… Ils les connaissent eux tous les tics, tous les vices du vilain Prolo… Qu’il pompe ! Qu’il défile ! Qu’il souffre ! Qu’il crâne !… Qu’il dénonce !… C’est sa nature !… Il y peut rien !… Le prolétaire ? en  » maison  » ! Lis mon journal ! Lis mon cancan, juste celui-là ! Pas un autre ! et mords la force de mes discours ! Surtout va jamais plus loin, vache ! Ou je te coupe la tête ! Il mérite que ça, pas autre chose !… La cage !… Quand on va chercher les flics on sait bien tout ce qui vous attend !… Et c’est pas fini encore ! On fera bien n’importe quoi, pour pas avoir l’air responsables ! On bouchera toutes les issues. On deviendra  » totalitaires !  » Avec les juifs, sans les juifs. Tout ça n’a pas d’importance !… Le Principal c’est qu’on tue !… Combien ont fini au bûcher parmi les petits croyants têtus pendant les époques obscures ?… Dans la gueule des lions ?.. Aux galères ?… Inquisitionnés jusqu’aux moelles ? Pour la Conception de Marie ? ou trois versets du Testament ? On peut même plus les compter ! Les motifs ? Facultatifs !… C’est même pas la peine qu’ils existent !… Les temps n’ont pas changé beaucoup à cet égard-là ! On n’est pas plus difficiles ! On pourra bien tous calancher pour un fourbi qu’existera pas ! Un Communisme en grimaces ! …. Ça n’a vraiment pas d’importance au point où nous sommes !… Ça, c’est mourir pour une idée ou je m’y connais pas !… On est quand même purs sans le savoir !… à bien calculer quand on songe, c’est peut-être ça L’Espérance ? Et l’avenir esthétique aussi ! Des guerres qu’on saura plus pourquoi !… De plus en plus formidables ! Qui laisseront plus personne tranquille !… que tout le monde en crèvera… deviendra des héros sur place… et poussière par-dessus le marché !… Qu’on débarrassera la Terre… Qu’on a jamais servi à rien… Le nettoyage par l’Idée…»

Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa, 28 décembre 1936

« « Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.

Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.

Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »

Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes

Mourir pour des idées : la grande tradition intellectuelle du refus

« De Montaigne à Orwell, une lignée d’esprits parmi les plus puissants de l’histoire occidentale a convergé vers une même conclusion dérangeante : mourir pour des idées est le plus souvent une catastrophe, et faire mourir pour elles est toujours un crime. Cette tradition ne relève ni de la lâcheté ni du cynisme. Elle rassemble des penseurs qui ont traversé guerres, exils, persécutions et emprisonnements — et qui, précisément parce qu’ils avaient vu la mort de près, refusaient de la glorifier. Leur argument central tient en une phrase que Bertrand Russell aurait prononcée avec son flegme caractéristique : « Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper. » Ce rapport cartographie cette tradition intellectuelle à travers ses auteurs majeurs, leurs œuvres, leurs formulations les plus marquantes, et examine si leurs avertissements se sont avérés prophétiques.


L’argument épistémologique : mourir pour ce qui est peut-être faux

La critique la plus fondamentale est d’ordre logique. Si nos croyances peuvent être erronées — et l’histoire prouve qu’elles le sont souvent —, alors sacrifier sa vie pour elles revient à parier l’irremplaçable sur l’incertain.

Michel de Montaigne (1533–1592) forge cette position dans le brasier des guerres de Religion françaises. Il commence à écrire ses Essais en 1572, l’année même du massacre de la Saint-Barthélemy, où des milliers de protestants sont égorgés par leurs voisins catholiques au nom de la vérité divine. Sa devise — « Que sais-je ? » — n’est pas un exercice intellectuel de salon mais une réponse morale au carnage produit par des gens convaincus de posséder la vérité absolue. Dans l’Apologie de Raymond Sebond (II, 12), le plus long et le plus philosophiquement ambitieux des Essais, il déploie le scepticisme pyrrhonien pour montrer les limites de la connaissance humaine : si nous ne pouvons même pas faire confiance à nos sens et à notre jugement, comment pouvons-nous être assez certains de questions doctrinales pour tuer en leur nom ? Dans Des cannibales (I, 31), il retourne le miroir vers l’Europe prétendument civilisée : il juge « plus barbare de rôtir et manger un homme vivant que de le manger mort », ajoutant qu’il a vu ces cruautés commises « non entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion ». Le ton est celui d’une sagesse grave, teintée d’ironie douce, portée par un homme qui refuse de laisser une cause consumer son être — « sans haine, sans ambition, sans avarice et sans violence », comme il se décrit dans De ménager sa volonté (III, 10).

Bertrand Russell (1872–1970), trois siècles plus tard, radicalise l’argument. Sa célèbre réplique — « Of course not. After all, I may be wrong » (« Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper ») — en réponse à la question de savoir s’il mourrait pour ses convictions, est documentée dans la chronique de Leonard Lyons « The Lyons Den » du New York Post du 23 juin 1964. La formule populaire (« I would never die for my beliefs because I might be wrong ») en est une condensation. Dans ses Sceptical Essays (1928), Russell pose le principe : « Les opinions que l’on défend avec passion sont toujours celles pour lesquelles il n’existe aucun fondement rationnel ; en réalité, la passion est la mesure du manque de conviction rationnelle du détenteur. » Et plus tranchant encore : « La persécution est employée en théologie, pas en arithmétique, parce qu’en arithmétique il y a du savoir, mais en théologie il n’y a que de l’opinion. » Russell n’était pas un dilettante du doute : logicien co-auteur des Principia Mathematica, prix Nobel de littérature 1950, emprisonné deux fois pour son pacifisme (pendant la Première Guerre mondiale et lors de manifestations antinucléaires), il incarnait la rigueur intellectuelle mise au service de l’humanité.

Nietzsche, que l’on n’associe pas spontanément à cette tradition, formule pourtant l’un de ses axiomes les plus puissants dans Ainsi parlait Zarathoustra (II, « Des prêtres ») : « Aber Blut ist der schlechteste Zeuge der Wahrheit » — « Le sang est le plus mauvais témoin de la vérité. » Le fait d’être prêt à mourir pour une croyance ne prouve absolument rien quant à sa véracité. Anatole France tire la conclusion sardonique : « Mourir pour une idée, c’est placer un prix bien élevé sur des conjectures. » Et dans Anatole France en pantoufles (1924), son secrétaire rapporte ce mot dévastateur : « Vous croyez mourir pour la patrie ; vous mourez pour des industriels. »

Le débat philosophique remonte en réalité au XVIIᵉ siècle : dans un échange entre Gassendi et Descartes, analysé par un article de PhilonSorbonne, Gassendi objecte que le fanatique prêt à mourir au bout de l’épée, révélant « le fond de son cœur », pose un vrai problème à la règle cartésienne de vérité (l’idée claire et distincte). Descartes réplique que l’obstination du fanatique n’est pas une expérience valide — c’est une expérience vague et inconstante, disqualifiée par la méthode du doute.


La démolition satirique : Brassens, Voltaire, Swift et l’absurdité du sacrifice

Là où les philosophes argumentent, les satiristes démontent. Leur arme est le rire — et leur efficacité, souvent supérieure.

Georges Brassens publie « Mourir pour des idées » en 1972, sur l’album Fernande. La chanson est une réponse directe aux violentes critiques qu’il avait essuyées après Les Deux Oncles (1964), où il mettait sur le même plan les morts des deux camps pendant la Seconde Guerre mondiale. L’argument se déploie en six strophes d’une densité littéraire remarquable. Le refrain pose la thèse par fausse concession : le locuteur accepte de mourir pour des idées, « d’accord, mais de mort lente » — c’est-à-dire de vieillesse. L’ironie est structurelle. Strophe après strophe, Brassens détruit les piliers du martyrologe idéologique. L’obsolescence des idées d’abord : si vous vous précipitez pour mourir, vous risquez de mourir pour des idées déjà périmées le lendemain, et « le plus amer, c’est de constater, en mourant, qu’on s’est trompé d’idée ». L’hypocrisie des meneurs ensuite : les « saint Jean Bouche d’or » qui prêchent le sacrifice vivent eux-mêmes très vieux — « leur faux nez à la Mathusalem » traverse tous les camps. L’interchangeabilité des idéologies : puisque toutes les idées qui réclament la mort se ressemblent, le sage hésite devant la tombe en posant la question cruciale : « Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ? » La futilité historique enfin : malgré d’innombrables « grands soirs » révolutionnaires et d’innombrables têtes coupées, le paradis sur terre n’est jamais advenu — « les dieux ont toujours soif » (allusion au roman d’Anatole France sur la Terreur révolutionnaire).

La chanson est truffée de références lettrées — Valéry (Le Cimetière marin), France, saint Jean Chrysostome — et d’une sophistication rhétorique (antanaclase sur le mot « idée ») qui dément toute accusation de simplisme. Elle fut néanmoins violemment controversée : Jean-Jacques Goldman la qualifia d’« obscène » lors d’un hommage télévisé en 2001, arguant que les résistants torturés et fusillés ne méritaient pas d’être renvoyés dos à dos avec les collaborateurs. La chanson a fait l’objet d’un mémoire de DEA en sciences politiques (Nicolas Six, Lille-II, 2003) et d’un chapitre dans Brassens, une vie en chansons de Thomas Chaline.

Voltaire (1694–1778) pratique la satire avec une précision chirurgicale. Dans Candide (1759), la scène de guerre du chapitre 3 est un chef-d’œuvre d’ironie meurtrière : « Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées » — et les canons « ôtèrent du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface ». L’oxymoron « boucherie héroïque » condense en deux mots toute la critique voltairienne de la guerre. Le terme « raison suffisante » — emprunté à Leibniz — est sarcastiquement appliqué à la baïonnette. Et dans les deux camps, on chante des Te Deum, montrant la complicité de la religion avec le carnage. L’autodafé du chapitre 6 est encore plus glaçant : après le tremblement de terre de Lisbonne, l’université de Coimbra décrète que « le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler ». Dans le Dictionnaire philosophique (1764), l’article « Fanatisme » pose la distinction décisive : « Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique ». Et l’article « Guerre » achève le tableau : « Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement, avant d’aller exterminer son prochain. »

Jonathan Swift, dans Les Voyages de Gulliver (1726), invente la guerre entre Lilliput et Blefuscu — menée pour déterminer par quel bout on doit ouvrir un œuf. Cette satire des guerres de religion entre catholiques et protestants, où des différences doctrinales insignifiantes justifient des massacres, reste d’une pertinence intacte. Mark Twain pousse la logique satirique plus loin dans The War Prayer (écrit vers 1905, publié posthumement en 1923) : un étranger mystérieux révèle aux fidèles d’une église que prier pour la victoire, c’est implicitement prier pour « flétrir les vies de l’ennemi, prolonger leur amer pèlerinage, tacher la neige blanche du sang de leurs pieds blessés ». L’assemblée le déclare fou.


La révolte philosophique : Camus et Cioran contre le meurtre logique

Albert Camus (1913–1960) construit l’architecture philosophique la plus élaborée de cette tradition. Rédacteur en chef du journal clandestin Combat pendant l’Occupation, puis témoin de la Guerre froide et de la guerre d’Algérie, il refuse tous les camps idéologiques. Sa pensée progresse du « cycle de l’absurde » (Le Mythe de Sisyphe, 1942) au « cycle de la révolte » (L’Homme révolté, 1951). La distinction centrale de L’Homme révolté oppose la révolte — qui dit « non » à l’oppression tout en affirmant une valeur humaine partagée, et qui reste mesurée, autolimitée — à la révolution — qui vise la transformation totale, justifie la violence au nom d’une utopie future, et glisse inévitablement vers la terreur. Le livre s’ouvre ainsi : « Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Nous sommes dans l’ère de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est la philosophie, qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges. »

Camus admire les « meurtriers délicats » — les terroristes russes comme Kalyayev, prêts à payer de leur propre vie celle qu’ils prenaient — tout en considérant cela comme le cas-limite de la violence justifiable. La formule qu’on lui attribue largement — « Il y a des causes pour lesquelles il vaut la peine de mourir, mais aucune pour laquelle il vaille la peine de tuer » — condense sa pensée, même si les chercheurs n’en ont pas localisé la formulation exacte dans ses œuvres publiées. Sa querelle avec Sartre en 1952, déclenchée par la publication de L’Homme révolté et la critique de Francis Jeanson dans Les Temps Modernes, cristallise l’opposition : Sartre cautionne la violence révolutionnaire comme légitime contre l’oppression ; Camus rejette toute violence systématique et toute justification philosophique du meurtre. Son discours de réception du Nobel (Stockholm, 1957) résume sa position : « L’écrivain ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. »

Emil Cioran (1911–1995) va plus loin encore. Son parcours lui-même est un argument : sympathisant de la Garde de fer (le mouvement fasciste roumain) dans sa jeunesse, auteur du nationaliste Transfiguration de la Roumanie (1936), il émigre à Paris en 1937 et consacre le reste de sa vie à la démolition systématique de toute conviction. Comme l’écrit un article des Presses de l’Université de Montréal : « l’essayiste qui, par le passé, avait pu défendre des positions fascistes et antisémites, fait désormais l’éloge du doute systématique ». Son Précis de décomposition (1949) s’ouvre sur la « Généalogie du fanatisme », un texte d’une puissance incandescente :

« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines et les farces sanglantes. »

L’argument est radical : toute conviction est potentiellement meurtrière. « Lorsqu’on se refuse à admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule… Sous les résolutions fermes se dresse un poignard ; les yeux enflammés présagent le meurtre. » Le fanatique, qu’il soit tyran ou martyr, est un monstre. La société est « un enfer de sauveurs » — et ce que Diogène cherchait avec sa lanterne, c’était un indifférent. L’antidote ? Le doute et la paresse, que Cioran qualifie de « vices plus nobles que toutes les vertus » de l’humanité. Il se dit « plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon que d’un saint Paul, car une sagesse à boutades est plus douce qu’une sainteté déchaînée ». Son ton — aphoristique, lyrique, paradoxal, d’un pessimisme incandescent — fait de lui, selon Saint-John Perse, « le plus grand écrivain français à honorer notre langue depuis la mort de Valéry ».


La critique linguistique : comment les mots nous font tuer

Karl Kraus (1874–1936) et George Orwell (1903–1950) partagent une intuition fondamentale : la corruption du langage précède et produit la violence. Mais ils l’explorent par des méthodes radicalement différentes.

Kraus, satiriste viennois fondateur de Die Fackel (La Torche, 922 numéros de 1899 à 1936), identifie le feedback toxique entre la presse et la guerre : dans son discours « In dieser großen Zeit » (« En ces temps grandioses », décembre 1914), il décrit « l’horrible symphonie des actes qui engendrent des rapports, et des rapports qui causent des actes ». Son œuvre majeure, Die letzten Tage der Menschheit (Les Derniers Jours de l’humanité, 1915–1922), est un drame satirique monumental de plus de 200 scènes et ~500 personnages, dont Kraus précise : « Les actes les plus cruels rapportés ici se sont réellement produits ; les conversations les plus invraisemblables sont rapportées mot pour mot ; les inventions les plus criantes sont des citations ». Sa méthode est dévastatrice par sa simplicité : il reproduit la rhétorique guerrière réelle et la laisse se condamner elle-même. Le Nörgler (le Râleur), son alter ego, lance la thèse centrale de la pièce : « Si on avait abattu toutes les affiches [de propagande], les gens vivraient encore. » Son aphorisme le plus célèbre sur la guerre résume le cycle entier : « La guerre — d’abord on espère gagner ; puis on s’attend à ce que l’ennemi perde ; puis on se réjouit qu’il souffre aussi ; à la fin, on s’étonne que tout le monde ait perdu. »

Orwell systématise cette critique dans « Politics and the English Language » (1946), identifiant les mécanismes précis de la manipulation linguistique : l’euphémisme (« des villages sans défense sont bombardés depuis les airs… on appelle cela pacification »), le transfert de population (des millions de paysans dépossédés deviennent une « rectification des frontières »), l’élimination (des gens fusillés dans la nuque deviennent des « éléments peu fiables éliminés »). Sa conclusion : « Le langage politique est conçu pour que les mensonges paraissent véridiques et le meurtre respectable, et pour donner une apparence de solidité au vent pur. » Dans Homage to Catalonia (1938), son témoignage de la guerre d’Espagne, il avait vécu la chose dans sa chair — blessé d’une balle dans la gorge au front, il observe parallèlement : « J’ai vu de grandes batailles rapportées là où il n’y avait eu aucun combat, et un silence complet là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des troupes qui avaient courageusement combattu dénoncées comme lâches et traîtres. » Dans 1984 (1949), le Novlangue représente l’aboutissement logique : un langage conçu pour rendre la pensée dissidente littéralement impossible.


Comment les systèmes fabriquent des tueurs ordinaires

Hannah Arendt (1906–1975) déplace la question du plan individuel au plan systémique. Étudiante de Heidegger et Jaspers, réfugiée juive apatride pendant dix-huit ans, elle développe dans Les Origines du totalitarisme (1951) l’analyse de la manière dont les idéologies totales rendent les êtres humains « superflus ». Sa formule la plus glaçante : « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus. » Le totalitarisme ne veut pas simplement dominer — il veut détruire la capacité même de penser.

Mais c’est Eichmann à Jérusalem (1963) qui produit le concept le plus influent : la banalité du mal. Adolf Eichmann, organisateur logistique de la Solution finale, n’est ni un monstre ni un sadique — il est « terriblement normal », un bureaucrate médiocre dont « l’incapacité à parler était étroitement liée à une incapacité à penser, c’est-à-dire à penser du point de vue de quelqu’un d’autre ». Eichmann prétendait même avoir vécu toute sa vie selon l’impératif moral kantien — ce qui horrifia Arendt. Sa lettre à Gershom Scholem (1964) reformule la thèse : « Le mal n’est jamais « radical » ; il est seulement extrême, et il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon à la surface. » L’antidote est la pensée elle-même — « l’activité de penser en tant que telle, indépendamment des résultats et du contenu spécifique ».

Julien Benda avait anticipé une partie de cette analyse dans La Trahison des clercs (1927), dénonçant les intellectuels européens qui trahissaient leur vocation de recherche désintéressée de la vérité pour devenir les « apologistes du nationalisme grossier, du bellicisme et du racisme ». Son verdict final : « Et l’Histoire sourira de penser que c’est là l’espèce pour laquelle Socrate et Jésus-Christ sont morts. » Stefan Zweig, quant à lui, synthétisa sa lecture de Montaigne en un programme de résistance intérieure : « Être libre du fanatisme » et « Être libre des croyances, incroyances, convictions et partis ». Il se suicida le 22 février 1942 au Brésil, désespéré par la destruction de la civilisation européenne par l’idéologie.


Les témoins pacifistes : la vie contre l’abstraction

Une constellation de penseurs et d’écrivains, souvent marqués dans leur chair par la guerre, ont opposé la réalité concrète de la vie humaine aux abstractions qui la sacrifient.

Romain Rolland publie Au-dessus de la mêlée dans le Journal de Genève le 22 septembre 1914, quelques semaines après le début de la Première Guerre mondiale : « Quel idéal avez-vous offert au dévouement de ces jeunesses si avides de se sacrifier ? Leur mutuel massacre ! » Immédiatement dénoncé comme traître, il reçoit néanmoins le prix Nobel en 1915. Jean Giono, fantassin à Verdun et à la Somme, transforme l’expérience du front en pacifisme viscéral dans Refus d’obéissance (1937) : « Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécillité. J’aime la vie. À la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. » Et surtout cette formule implacable sur les bâtisseurs d’avenir : « Surtout quand, pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. » Giono sera emprisonné deux fois — en 1939 pour pacifisme, en 1944 sur de fausses accusations de collaboration.

Érasme de Rotterdam, dès 1517, dans Querela Pacis (La Plainte de la Paix), fait parler la Paix elle-même qui accuse l’humanité chrétienne de se massacrer malgré un même baptême et les mêmes sacrements. Son adage Dulce bellum inexpertis (« La guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas vécue ») retourne le vers d’Horace — celui-là même que Wilfred Owen, quatre siècles plus tard, qualifiera de « the old Lie » (« le vieux Mensonge ») dans son poème Dulce et Decorum Est (1917), écrit dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Simone Weil, dans son essai Ne recommençons pas la guerre de Troie (1936, publié en anglais sous le titre The Power of Words), argumente que les guerres sont absurdes parce qu’elles sont « des conflits sans objectif définissable » : les mots capitalisés — « Nation », « Capitalisme », « Révolution » — fonctionnent comme le fantôme d’Hélène qui inspira dix ans de combats devant Troie. « Le mot « révolution » est un mot pour lequel on tue, pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses laborieuses à la mort, mais qui ne possède aucun contenu. »


Des avertissements devenus prophéties

La question la plus décisive est peut-être celle-ci : ces penseurs avaient-ils raison ? L’histoire a répondu avec une brutalité qui dépasse leurs pires anticipations.

Les prédictions de Russell sur l’armement nucléaire se sont vérifiées point par point : les armes sont devenues plus destructrices et moins chères, la bombe à hydrogène a été construite (1952-53), et les Soviétiques ont développé leur bombe dès 1949 — soit seize ans avant la date prévue par le général Groves. La crise des missiles de Cuba (1962) a failli produire exactement l’apocalypse qu’il décrivait. Le Manifeste Russell-Einstein (1955), cosigné par onze lauréats du Nobel, demandait aux hommes de « se souvenir de leur humanité et d’oublier le reste » — un appel que Gorbatchev a crédité comme une influence sur la perestroïka.

L’analyse de Kraus sur la corruption linguistique comme vecteur de violence s’est confirmée exponentiellement : de la propagande nazie aux euphémismes de la « guerre contre le terreur » (« restitution extraordinaire », « interrogatoire renforcé »), en passant par la qualification d’« opération militaire spéciale » pour l’invasion de l’Ukraine. Sa prédiction sur le « meurtre depuis les airs » enveloppé d’euphémismes comme « dommages collatéraux » s’est réalisée à une échelle qu’il n’aurait pu imaginer.

Les avertissements de Camus sur la violence révolutionnaire ont été confirmés par le génocide cambodgien des Khmers rouges (1975-79), la Révolution culturelle maoïste, et de multiples régimes post-coloniaux qui ont remplacé l’oppression coloniale par la tyrannie du parti unique — à chaque fois au nom d’une idée abstraite du progrès historique.

La thèse d’Arendt sur la banalité du mal a été corroborée expérimentalement par les expériences de Milgram (1961-63), où 65 % des participants ordinaires administraient ce qu’ils croyaient être des chocs électriques mortels sur ordre d’une autorité ; par l’étude historique de Christopher Browning (Des hommes ordinaires, 1992) sur le Bataillon de réserve 101, composé d’Allemands ordinaires qui assassinèrent environ 40 000 Juifs polonais ; et par le génocide rwandais de 1994, où des voisins tuèrent leurs voisins.


Ce que la recherche académique confirme et prolonge

Cette tradition a engendré un champ académique substantiel. Un colloque international tenu à Besançon en 2006, publié aux Presses universitaires de Franche-Comté sous le titre Mourir pour des idées (dir. Caroline Cazanave et France Marchal-Ninosque), a réuni 24 chercheurs explorant les « liens ambitieux et puissants entre Thanatos et Logos, Thanatos et Eidolon ». Le philosophe Moshe Halbertal (On Sacrifice, Princeton, 2012) distingue le sacrifice-offrande (à un dieu ou un idéal) du sacrifice-pour (autrui), et montre comment l’acte sacrificiel se pervertit quand celui qui l’exige devient une idole. Le philosophe tchèque Jan Patočka (1907-1977), dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), décrit le sacrifice comme un « mode de vie » — non un sacrifice pour quelque chose de précis, mais un sacrifice « pour rien » au sens d’un risque assumé dans l’ouverture totale, critiquant la manière dont toutes les idéologies partagent le motif d’ignorer la mort. Le débat académique contemporain (Sacrifice and Moral Philosophy, Routledge, 2018) interroge la « demandingness » des théories morales qui exigent de grands sacrifices, prolongeant les critiques de Susan Wolf et Bernard Williams.


Conclusion : une tradition plus nécessaire que jamais

Ce qui frappe dans cette galerie de penseurs, c’est la qualité intellectuelle exceptionnelle de ses membres. Aucun n’est un penseur superficiel ou un pacifiste naïf. Montaigne est l’inventeur de l’essai moderne et un maire qui négocie entre les factions. Russell est l’un des plus grands logiciens de l’histoire. Camus est un résistant et un prix Nobel. Orwell s’est fait tirer dessus en Espagne. Arendt a fui le nazisme et traversé dix-huit ans d’apatridie. Kraus a prédit deux guerres mondiales. Cioran a été lui-même un fanatique avant de devenir le critique le plus radical du fanatisme. Ce ne sont pas des théoriciens en chambre : ce sont des esprits qui ont payé de leur personne le droit de dire que mourir pour des idées est, la plupart du temps, un piège tragique.

Leur argument commun tient en cinq propositions qui n’ont rien perdu de leur tranchant. Premièrement, nos croyances peuvent être fausses — et l’histoire prouve qu’elles le sont bien plus souvent que nous ne le croyons (Russell, Montaigne, Nietzsche). Deuxièmement, le langage est l’arme qui rend le sacrifice possible — sans les clichés patriotiques et les euphémismes idéologiques, les guerres deviendraient impensables (Kraus, Orwell). Troisièmement, les abstractions tuent — quand on passe de l’homme concret à l’Humanité abstraite, le meurtre devient une opération logistique (Camus, Arendt). Quatrièmement, ceux qui prêchent le sacrifice ne meurent presque jamais eux-mêmes — observation que partagent Brassens, Twain et Anatole France. Cinquièmement, le fanatisme n’est pas l’apanage d’un camp — il est la propriété structurelle de toute conviction poussée jusqu’à l’absolu (Cioran, Voltaire).

La question que Brassens posait avec une fausse naïveté — « Mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? » — reste la question la plus subversive qu’on puisse poser à toute idéologie. Car elle force chaque croyant à considérer que sa vérité pourrait être l’erreur de demain, que son martyre pourrait être la farce tragique d’un autre siècle, et que la seule chose irremplaçable dans l’équation — la vie humaine — est précisément ce qu’on sacrifie en premier. »

Venezuela 2013–2024 : anatomie d’un effondrement sans guerre

« Le Venezuela a subi entre 2013 et 2024 la plus grande catastrophe économique, sociale et humanitaire de l’hémisphère occidental en temps de paix. Le PIB s’est contracté d’environ 75 à 80 %, Asia Times Taylor & Francis Online la production pétrolière a chuté de plus de 3 millions de barils par jour à un plancher historique de 337 000, et près de 7,9 millions de Vénézuéliens Georgetown Journal of International Affairs +2 — soit plus de 22 % de la population — ont fui le pays. Amnesty International UNHCR La Mission d’enquête indépendante de l’ONU a conclu à la commission de crimes contre l’humanité par les forces de sécurité de l’État. OMCT +2 L’élection présidentielle de juillet 2024, dont les résultats détaillés n’ont jamais été publiés par le pouvoir, Congress.gov a constitué l’ultime épreuve d’un régime qui a méthodiquement démantelé les institutions démocratiques, Wikipedia asservi l’appareil militaire et transformé l’aide alimentaire en instrument de contrôle politique. Ce rapport documente, dimension par dimension, la trajectoire de cette dégradation. »


L’économie vénézuélienne : un effondrement sans précédent hors contexte de guerre

Le PIB en chute libre

« La contraction du PIB vénézuélien entre 2014 et 2021 constitue, selon l’Institute of International Finance, « le plus important effondrement économique en dehors d’un conflit armé depuis au moins 45 ans ». Wikipedia Le FMI a qualifié le Venezuela d’« économie de guerre » dans ses perspectives de 2019. Wikipedia

Les chiffres annuels racontent une descente ininterrompue. L’économie a enregistré −3,9 % en 2014, puis −5,7 % en 2015, avant de plonger de −17 à −18,6 % en 2016. Wikipedia L’année 2017 a vu un recul de −15,7 %, suivie de −19,6 % en 2018 et d’un effondrement de −25 à −35 % en 2019 selon les estimations. L’année 2020, marquée par la pandémie et les sanctions renforcées, a ajouté −30 % supplémentaires. Le PIB nominal est passé d’environ 371 milliards de dollars en 2013 à quelque 80 milliards en 2018 — l’économie vénézuélienne était devenue plus petite que celle du Guatemala. Wikipedia Le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat est tombé de 18 225 dollars (2008) à environ 8 740 dollars (2024), selon le FMI. BTI Project

Cette contraction dépasse en amplitude la Grande Dépression américaine (−29 %), l’effondrement post-soviétique et la crise zimbabwéenne de 2008-2009. Asia Times Wikipedia

L’hyperinflation et la mort du bolívar

Le Venezuela est entré en hyperinflation en novembre-décembre 2016, lorsque l’inflation mensuelle a dépassé 50 % pendant plus de 30 jours consécutifs — le 57e épisode d’hyperinflation répertorié dans l’histoire économique mondiale. Wikipedia L’inflation annuelle a grimpé de 40,6 % en 2013 à 130 060 % en 2018 (chiffre officiel de la BCV), tandis que le FMI projetait des taux supérieurs à 10 000 000 % pour 2019. L’inflation cumulée entre 2016 et avril 2019 a atteint 53 798 500 % selon les données de la Banque centrale. Wikipedia OHCHR

La monnaie nationale a été rebaptisée trois fois en treize ans. Asia Times Le bolívar fuerte (2008) a remplacé le bolívar en supprimant 3 zéros, le bolívar soberano (août 2018) a supprimé 5 zéros supplémentaires, et le bolívar digital (octobre 2021) en a effacé encore 6. Worlddata Au total, 14 zéros ont été retirés de la monnaie entre 2008 et 2021. Asia Times Le salaire minimum, qui valait environ 476 dollars par mois en 2012 — le plus élevé d’Amérique latine selon Chávez —, est tombé à environ 3,50 dollars par mois en 2024, soit une perte de plus de 99 % de sa valeur réelle. Latinoamérica 21 Le coût du panier alimentaire de base familial dépassait les 539 dollars mensuels fin 2024, Iom De Último Minuto ce qui signifie que le salaire minimum couvrait moins de 1 % des besoins alimentaires fondamentaux.

La dollarisation informelle comme mécanisme de survie

Face à l’effondrement du bolívar, le dollar américain s’est imposé comme monnaie de facto. Ce processus, techniquement illégal sous les contrôles de change hérités de l’ère Chávez (depuis 2003), s’est accéléré en 2019 quand Maduro a qualifié la dollarisation de « soupape d’échappement ». Wikipedia Selon le cabinet Ecoanalítica, 54 % des transactions s’effectuaient en dollars dès septembre 2019, Wikipedia une proportion qui a atteint 67 à 70 % entre 2021 et 2024. WLRN À Maracaibo, deuxième ville du pays, le chiffre atteignait 86 %. Wikipedia

Les flux de remesas envoyés par les 7,9 millions de Vénézuéliens de la diaspora, les applications comme Zelle et PayPal, les comptes bancaires panaméens et le retour partiel de Chevron fin 2022 ont alimenté cette dollarisation. Mais celle-ci a créé une économie à deux vitesses : ceux qui accèdent aux dollars (emplois du secteur privé, remesas, économies illicites) et ceux qui dépendent des salaires en bolívars — essentiellement les 5,5 millions de fonctionnaires et les 4,5 millions de pensionnés. De Último Minuto Le coefficient de Gini a atteint 53,9 en 2024, BTI Project faisant du Venezuela le pays le plus inégalitaire des Amériques. Asia Times

La stabilisation partielle de 2022-2024

À partir de 2022, l’économie a connu une reprise modeste mais fragile. Le PIB a augmenté de 6 à 8 % en 2022, WLRN de 4 à 5 % en 2023, Council on Foreign Relations et d’environ 3 % en 2024, selon le FMI. L’inflation annuelle est redescendue à environ 305 % (2022), 190 % (2023) Council on Foreign Relations et 48-85 % (2024) selon les sources. Cette stabilisation résulte de la dollarisation de facto, de l’abandon des contrôles de prix, des injections de dollars par la Banque centrale et du retour de Chevron. Toutefois, même avec cette croissance, le PIB restait environ 75 % inférieur à son niveau de 2013. Council on Foreign Relations +2 Et 82,8 % de la population demeurait en situation de pauvreté monétaire selon l’enquête ENCOVI 2023. Iom +2« 


PDVSA : la destruction méthodique du géant pétrolier

De 3 millions de barils à 337 000

« Le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde Council on Foreign Relations Wikipedia — environ 303 milliards de barils Shale Magazine selon l’OPEP, CNBC dépassant l’Arabie saoudite. Lloyds Bank Trade Ce paradoxe constitue l’un des drames les plus frappants de l’économie mondiale contemporaine : le pays le plus riche en or noir est incapable de l’extraire.

La production a suivi une courbe inexorablement descendante. De 3,3 millions de barils par jour à la fin des années 1990, Cypher Exim Center for Strategic and International Studies elle était déjà tombée à environ 2 500 kb/j sous Maduro en 2013-2014. La chute s’est accélérée : 2 300 kb/j début 2016, Center for Strategic and International Studies puis un effondrement rapide à partir de 2017, quand un général de la Garde nationale, Manuel Quevedo, a été nommé à la tête de PDVSA, Wikipedia IAI provoquant l’exode de 25 000 employés supplémentaires en un an. IAI Stanford University En janvier 2019, avant même les sanctions pétrolières américaines, la production était tombée à environ 1 000-1 200 kb/j. Le plancher a été atteint en juin 2020 : 337 000 barils par jour CEIC Data — un niveau jamais vu, représentant une chute de 90 % par rapport au pic historique. Fin 2024, la production avait partiellement remonté à environ 921 000 kb/j en moyenne, Cypher Exim The Rio Times frôlant les 998 000 en décembre, Agenzia Nova mais restait loin des capacités historiques.

La purge fondatrice de 2002-2003

L’origine de la destruction de PDVSA remonte à la grève générale de décembre 2002, quand les cadres, ingénieurs et techniciens de l’entreprise ont paralysé les opérations pendant 63 jours. Oil & Gas Journal En représailles, Chávez a licencié environ 18 000 des 33 000 employés de PDVSA Center for Strategic and International Studies — la quasi-totalité des cadres supérieurs, scientifiques et techniciens qualifiés. Christian Science Monitor Les licenciements ont été annoncés par voie de presse, sans notification individuelle. Oil & Gas Journal

Les conséquences ont été structurelles et irréversibles. L’effectif a ensuite été gonflé de 33 000 à 150 000 employés en 2014, Center for Strategic and International Studies la majorité étant des loyalistes politiques sans compétences techniques. En 2006, le président de PDVSA Rafael Ramírez a déclaré : « PDVSA est rouge, rouge de haut en bas » — soutenez Chávez ou perdez votre emploi. Wikipedia Intevep, le bras recherche et développement de PDVSA, a perdu 80 % de ses chercheurs, Wikipedia anéantissant la capacité d’innovation. Le taux d’accidents industriels graves est passé de 1,8 pour un million d’heures-homme (2002) à 6,2 (2012), contre 0,6 chez Pemex au Mexique. Wikipedia

Les ingénieurs licenciés ont émigré en masse. La Colombie en a été la principale bénéficiaire : Pacific Rubiales Energy, dont le PDG et 8 de ses 11 cadres dirigeants étaient d’anciens hauts responsables de PDVSA, a porté la production colombienne de 400 000 à 750 000 b/j entre 2007 et 2012. Quartz

Corruption systémique et infrastructures en ruine

L’explosion de la raffinerie d’Amuay le 25 août 2012 — 48 morts, 151 blessés, Wikipedia plus de 1,6 milliard de dollars de dégâts CSMonitor.com — a symbolisé le délabrement des installations. La maintenance prévue en 2011 n’avait jamais été effectuée. Time Entre 2003 et 2012, 79 accidents graves ont été enregistrés au seul complexe de Paraguaná. CSMonitor.com En 2019, PDVSA a déclaré 519 accidents causant 3 400 blessés et 24 morts. CSMonitor.com Le complexe de Paraguaná, d’une capacité de 955 000 b/j, ne traitait plus que 237 000 b/j — 25 % de sa capacité. Energy News Le Venezuela, membre fondateur de l’OPEP, en est réduit à importer de l’essence.

La corruption a achevé de vider PDVSA. L’Assemblée nationale d’opposition a estimé que 11 milliards de dollars avaient disparu de PDVSA Wikipedia entre 2004 et 2014 The Week en contrats frauduleux. L’ancien ministre de la Planification Jorge Giordani a avancé le chiffre de 300 milliards de dollars volés pendant l’ère Chávez-Maduro. Wikipedia L’affaire la plus spectaculaire concerne l’ancien ministre du pétrole Tareck El Aissami, arrêté en avril 2024, Venezuelanalysis accusé d’avoir détourné jusqu’à 21 milliards de dollars OCCRP via des schémas de cryptomonnaies. La banque andorrane BPA a traité environ 2 milliards de dollars en transactions de blanchiment liées à PDVSA. FinCEN Transparencia Venezuela a comptabilisé 164 enquêtes criminelles dans 29 pays. Wikipedia +3 Le Venezuela se classe 177e sur 180 dans l’indice de perception de la corruption de Transparency International. The Week Wikipedia

Sanctions ou mauvaise gestion : un faux dilemme

Le débat sur la responsabilité respective des sanctions américaines et de la mauvaise gestion interne est tranché par la chronologie. En 2016, avant toute sanction sectorielle, le Venezuela souffrait déjà d’une inflation de plus de 800 %, Wikipedia de pénuries alimentaires et médicamenteuses catastrophiques (les importations alimentaires avaient chuté de 71 % et les importations de médicaments de 68 % depuis 2013), et d’une contraction du PIB de 18,6 %. Center for Strategic and International Studies La production pétrolière avait perdu 50 % avant les sanctions pétrolières de janvier 2019. Al Jazeera Grokipedia Le CSIS a conclu : « Les sanctions n’ont pas causé la crise économique ou humanitaire. » Center for Strategic and International Studies

Cependant, les sanctions — en particulier les sanctions financières de 2017 et les sanctions pétrolières de 2019 — ont significativement aggravé et accéléré l’effondrement. L’économiste Luis Oliveros (WOLA) a estimé que les sanctions ont coûté au Venezuela entre 17 et 31 milliards de dollars de revenus pétroliers perdus. WOLA Stanford University La perte d’accès aux diluants américains, nécessaires pour traiter le brut ultra-lourd de l’Orénoque, a été particulièrement dévastatrice. Shale Magazine U.S. Energy Information Administration Le consensus des analystes converge vers une formulation nuancée : la crise a été fondamentalement causée par la mauvaise gestion, la corruption et la destruction des capacités productives, mais les sanctions l’ont considérablement approfondie. Wikipedia« 

« Ce n’est donc pas assez dire que le caractère est une résultante du donné et du voulu, si l’on imagine par là une sorte d’équilibre plus ou moins automatique : faits de maturation, d’oscillations, d’altérations, de dressage, de renforcement, d’inhibition, de refoulement, de sublimation, etc. Le caractère n’est pas un fait, il est un acte. L’unité synthétique du caractère n’est pas une résultante, elle est un effort vivant et cet effort peut imposer son autorité bien au-delà de ce que le commun des hommes se représente comme possible. Cet empire de la personne sur les instruments de son destin s’étend assez loin autour d’elle pour que les événements même de notre vie semblent venir parfois se grouper autour de nous à l’image même de notre caractère ; dans une large mesure on peut dire de chacun qu’il a les événements qu’il mérite. »

Emmanuel Mounier


La catastrophe humanitaire et sanitaire

L’effondrement du système de santé

« Human Rights Watch a déclaré en août 2015 : « Nous avons rarement vu l’accès aux médicaments essentiels se détériorer aussi rapidement qu’au Venezuela, sauf dans des zones de guerre. » Wikipedia Dès 2016, 76 % des hôpitaux publics manquaient de médicaments essentiels figurant sur la liste de l’OMS, contre 55 % en 2014. Human Rights Watch Les pharmacies affichaient des pénuries de 85 à 95 %. Wikipedia Ballard Brief Les importations de médicaments avaient chuté de 70 % entre 2012 et 2016. Ballard Brief

Les hôpitaux fonctionnaient dans des conditions propres aux pays en conflit. Plus de la moitié des lits étaient hors service. Wikipedia Les patients devaient apporter leur propre nourriture, leurs seringues, leurs scalpels, leur savon et leur eau. NPR Des médecins utilisaient des bouteilles de soda recyclées comme poids pour traiter les fractures. Les étiquettes « Ne pas utiliser — En panne » étaient apposées sur les couveuses cassées. Francisco Valencia, directeur de l’ONG Codevida, a témoigné : « Ils ne donnent pas de nourriture aux patients à l’hôpital. Ils n’ont pas les fournitures médicales de base — même des gants — pour prendre en charge les urgences. » NPR

En mai 2017, le ministère de la Santé a brièvement publié les données de 2016, révélant une hausse de 30 % de la mortalité infantile et de 65 % de la mortalité maternelle. Human Rights Watch Ballard Brief Le président Maduro a limogé la ministre de la Santé dans les jours suivants, CNN et les bulletins épidémiologiques n’ont plus jamais été publiés depuis. Human Rights Watch Le ratio de mortalité maternelle avait atteint 259,2 pour 100 000 naissances vivantes en 2020, soit une augmentation de 180,5 % par rapport à l’an 2000 (OPS). Health in the Americas Entre 2012 et 2017, 22 000 médecins ont quitté le pays. Breitbart +2 Les dépenses de santé sont tombées de 8,1 % du PIB à moins de 1,18 % en 2017, Human Rights Watch bien en dessous du minimum de 5 % recommandé par l’OMS. Ballard Brief

La malnutrition comme phénomène de masse

L’enquête ENCOVI de 2017 a documenté un fait stupéfiant : 73 % des Vénézuéliens avaient perdu en moyenne 9 kilogrammes de poids corporel. Wikipedia Wikipedia En 2017, 61 % de la population allait se coucher le ventre vide faute de pouvoir acheter de la nourriture. Caracas Chronicles Cáritas Venezuela a signalé que 11,4 % des enfants de moins de 5 ans souffraient de malnutrition aiguë modérée ou sévère ReliefWeb — au-dessus du seuil de crise de 10 % fixé par l’OMS. Caritas En mars 2018, ce taux avait bondi à 17 %. KUER Cinq à six enfants mouraient chaque semaine de malnutrition dans les zones suivies par Cáritas, qui alertait sur le risque de 280 000 décès d’enfants. PubMed Central Catholic News Agency

La trajectoire de la pauvreté mesurée par l’ENCOVI est vertigineuse. De 48 % en 2014, la pauvreté monétaire a atteint Maternova Inc. 87 % en 2017, Caracas Chronicles Wikipedia puis un pic de 96,3 % en 2019-2020, Shorthandstories quand seulement 3 % de la population était considérée comme en sécurité alimentaire. Munich Personal RePEc Archive Shorthandstories Le Programme alimentaire mondial a classé le Venezuela parmi les 10 pires crises alimentaires mondiales avec 9,3 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë. Frontiers En 2024, la pauvreté restait à 82,8 % Congress.gov BTI Project et 89 % des ménages ne pouvaient s’offrir le panier alimentaire de base. Iom

Surilma Urrieta, qui a perdu son fils prématuré Eduardo des suites de la malnutrition, a résumé : « La situation au Venezuela est difficile. Nous avons les mains liées. Avec le peu que nous gagnons, nous ne pouvons pas manger. Il n’y a rien. » Caritas

Le retour des maladies éradiquées

La couverture vaccinale effondrée a entraîné le retour de maladies que le Venezuela avait éliminées. CDC Les cas de paludisme sont passés de 36 000 (2009) Wikipedia à près de 500 000 par an en 2018 Wikipedia KUER — le taux de progression le plus rapide au monde. PubMed Central Ihpuk La rougeole, éliminée depuis 2007, a ressurgi en 2017 CDC avec 7 054 cas confirmés et 84 décès KUER PAHO/WHO ; le Venezuela représentait 68 % de tous les cas de rougeole des Amériques en 2018. CDC La diphtérie, absente entre 2006 et 2015, a réapparu Wikipedia avec 2 170 cas et 287 décès depuis 2016. PubMed Central La tuberculose a atteint en 2017 son niveau le plus élevé en quatre décennies, avec 13 000 cas contre 6 000 en 2014. KUER Wikipedia

Pannes électriques et crise de l’eau

Le 7 mars 2019, une panne au barrage de Guri a plongé les 23 États du Venezuela dans le noir PATH Water pendant au moins 96 heures à Caracas et jusqu’à sept jours dans certaines régions. IQ Latino Au total, le pays a été sans électricité pendant au moins dix jours en mars. Wikipedia Au moins 46 personnes sont mortes, The Borgen Project dont 15 patients sous dialyse. NPR Vingt millions de personnes se sont retrouvées sans eau courante. Wikipedia Mongabay Des citoyens ont déforeté des parcs pour se chauffer et puisé de l’eau dans le fleuve Guaire pollué. Americas Quarterly Mongabay L’Assemblée nationale a estimé que sur 100 milliards de dollars investis dans le système électrique, plus de 80 milliards avaient été détournés. Wikipedia


7,9 millions de départs : la plus grande crise migratoire des Amériques

L’ampleur de l’exode

Fin 2024, 7,89 millions de Vénézuéliens avaient quitté le pays Congress.gov +2 selon le UNHCR UNHCR et la plateforme R4V, UNHCR dont 85 % (6,7 millions) en Amérique latine et dans les Caraïbes. Iom Le Venezuela a perdu environ 22,5 % de sa population totale et 18 % de sa population active. Niskanen Center N-IUSSP En octobre 2022, le nombre de déplacés vénézuéliens a dépassé celui des réfugiés syriens, faisant de cette crise la plus importante au monde en termes de déplacement externe. Wikipedia

L’exode s’est déroulé en vagues successives. Avant 2014, l’émigration était principalement bourgeoise et professionnelle Wikipedia Wikipedia (environ 800 000 personnes). Le flux s’est massifié entre 2015 et 2017, passant à 2 millions. N-IUSSP En 2018, une moyenne de 5 000 personnes par jour quittait le pays. Taylor & Francis Online Rescue.org Fin 2019, 4,6 millions avaient fui. ReliefWeb La pandémie a ralenti sans stopper les départs, et la crise post-électorale de juillet 2024 — où 40 % des Vénézuéliens déclaraient vouloir partir Wikipedia — a provoqué de nouveaux flux. Wikipedia

La Colombie accueille le plus grand nombre (2,81 millions), suivie du Pérou (1,66 million), The Rio Times du Brésil (627 000), Amazonaws du Chili (533 000-669 000) et de l’Équateur (445 000). L’Espagne, principal pays d’accueil européen, UN Migration héberge plus de 300 000 Vénézuéliens. Wikipedia

Les « caminantes » et le Darién

Le phénomène des caminantes — ces réfugiés qui traversent des centaines de kilomètres à pied faute de pouvoir payer un billet de bus — est devenu emblématique de l’exode vénézuélien. Xchange La marche de Cúcuta (frontière colombienne) à Bogota couvre 560 kilomètres, Wikipedia franchissant des cols andins à 3 600 mètres d’altitude où les températures tombent sous zéro. Une enquête de l’OCHA a révélé que les caminantes marchaient en moyenne 16 heures par jour pendant 13 jours. Plus de 90 % dormaient dans la rue. Human Rights Watch

Le passage par la jungle du Darién, entre la Colombie et le Panamá, est devenu une route migratoire majeure. Migration Policy Institute En 2023, un record de 520 085 personnes ont traversé cette jungle, OHCHR dont environ 60 % de Vénézuéliens. Wikipedia ReliefWeb Le trek prend de 2,5 à 15 jours Center for Strategic and International Studies à travers une forêt tropicale dense, sans routes ni ponts, contrôlée par le Clan del Golfo qui prélève en moyenne 125 dollars par personne Human Rights Watch (estimé à 65 millions de dollars de revenus en 2023). Médecins Sans Frontières a traité 1 500 victimes de violences sexuelles entre avril 2021 et mars 2024, Human Rights Watch dont 95 % de femmes. Translate La moitié des enfants qui traversaient en 2023 avaient moins de cinq ans. Council on Foreign Relations

Une survivante vénézuélienne a témoigné auprès de MSF : « Ils m’ont frappée sur les jambes avec une batte […] J’ai vu beaucoup de personnes violées. Laissées nues et battues. Un, deux, trois d’entre eux vous attrapent et vous violent, puis le suivant vient et vous viole à nouveau, et si vous criez, ils vous battent. » Translate

Le sous-financement chronique

La crise vénézuélienne est qualifiée de « crise de réfugiés la plus sous-financée de l’histoire moderne » par la Brookings Institution, The Cipher Brief le Conseil norvégien pour les réfugiés Wikipedia et l’OEA. Wikipedia En septembre 2024, le plan régional de réponse (RMRP) de 1,59 milliard de dollars n’était financé qu’à 15,4 %. ReliefWeb Le financement par personne atteint 125 dollars par réfugié vénézuélien sur quatre ans, contre 1 500 dollars pour chaque réfugié syrien sur la même période Brookings ReliefWeb — un écart de plus de 10 fois. Brookings

Marisol, réfugiée vénézuélienne, a exprimé un sentiment largement partagé : « Les gens croient que les Vénézuéliens migrent parce qu’ils le veulent, parce que c’est agréable. Non. Nous migrons pour notre survie. On emballe un petit sac, et on laisse sa vie, son enfance, ses parents, sa famille — parce qu’on veut un avenir. » U.S. Committee for Refugees and Immigrants


Droits humains : un système de répression qualifié de crimes contre l’humanité

Les chiffres de la répression

L’ONG Foro Penal, référence en matière de suivi des prisonniers politiques, a documenté 17 940 arrestations à des fins politiques depuis 2014. Foropenal Le nombre de prisonniers politiques a atteint un pic de 1 953 en octobre 2024 Congress.gov — une hausse de 745 % en un an Freedom House — faisant du Venezuela le pays comptant le plus de prisonniers politiques de l’hémisphère occidental, devant Cuba (1 113) et le Nicaragua (147). Americas Quarterly L’ONG PROVEA a dénombré 10 085 exécutions extrajudiciaires par les forces de sécurité entre 2013 et 2023, et 1 652 cas de torture documentés. Freedom House

Les Forces d’action spéciale (FAES), créées en 2017, U.S. Department of State ont opéré comme de véritables escadrons de la mort. Le rapport Bachelet de l’ONU a documenté 6 856 personnes tuées dans des « affrontements » avec les forces de l’État entre janvier 2018 et mi-2019, Human Rights Watch Wikipedia dont 5 287 par les FAES seules. Wikipedia France 24 Le modus operandi était systématique : les agents pénétraient dans les domiciles des quartiers populaires, séparaient les jeunes hommes, les exécutaient, puis plantaient des armes pour simuler un échange de tirs — une pratique que les agents eux-mêmes qualifiaient de routine en implantant des « semillas » (graines). Un officier des FAES a confirmé devant la Mission d’enquête que la consigne était de « tuer les criminels sans compassion ». OHCHR

El Helicoide : la géographie de la torture

El Helicoide, bâtiment moderniste inachevé des années 1950 The Nation reconverti en quartier général du SEBIN (Service national de renseignement bolivarien), Human Rights Watch est devenu le symbole de la torture d’État au Venezuela. Les méthodes documentées par la Mission d’enquête de l’ONU comprennent la suffocation avec des sacs plastiques, les chocs électriques sur les organes génitaux, les viols avec des bâtons, The Nation les simulacres d’exécution (arme chargée placée dans la bouche), les positions de stress prolongées et la privation de nourriture, d’eau et de médicaments. Victor Navarro, directeur de l’ONG Voces de la Memoria, détenu pendant cinq mois en 2018, a décrit El Helicoide comme « le pire centre de torture d’Amérique latine ». Hazard-herald

L’Opération Tun-Tun : la répression porte à porte

Le terme « Tun-Tun » — onomatopée du coup frappé à la porte LA NACION — a été popularisé par Diosdado Cabello dans son émission télévisée en mai 2017. Après l’élection contestée du 28 juillet 2024, Maduro a réactivé cette opération à grande échelle. Telemundo Atlanta +2 Plus de 2 400 personnes ont été arrêtées Fortune dans les deux semaines suivant le scrutin, Amnesty International Wikipedia lors de descentes nocturnes menées par le SEBIN, la DGCIM, la GNB et la PNB. OEA Les cibles incluaient les témoins de bureaux de vote, les coordinateurs de campagne de l’opposition, et des citoyens ordinaires ayant exprimé leur dissidence sur les réseaux sociaux. International Consortium of Investigative Journalists L’application gouvernementale VenApp, initialement conçue pour signaler des problèmes de services publics, a été détournée en outil de dénonciation. Amnesty International3″

« Au moins 198 enfants figuraient parmi les détenus, selon Amnesty International. Amnesty International Maduro a tourné la répression en dérision en chantant une comptine modifiée : « Tun tun, ne sois pas pleurnicheur, tu vas aller à Tocorón » (prison de haute sécurité). Un couple détenu à l’aube du 2 août 2024 dans l’État de Bolívar a vu le mari « ligoté, cagoulé et emmené de force ». Transféré à la prison de Tocuyito, il a été retrouvé pendu dans sa cellule le 13 décembre.

La Mission d’enquête de l’ONU : des conclusions accablantes

La Mission d’enquête internationale indépendante, établie en septembre 2019 et présidée par Marta Valiñas, a produit quatre rapports majeurs. Le premier (septembre 2020), fondé sur 411 pages d’analyse et 2 891 cas examinés, a conclu à la commission de violations graves constituant des crimes contre l’humanité, incluant exécutions extrajudiciaires, disparitions forcées, détentions arbitraires, torture et violences sexuelles. Le rapport d’octobre 2024 a confirmé que les violences post-électorales suivaient « le même schéma de conduite précédemment qualifié de crimes contre l’humanité », avec une intention discriminatoire constituant une persécution sur des bases politiques.


L’architecture politique de l’autoritarisme

Les élections comme simulacre

Trois scrutins présidentiels sous Maduro illustrent la dégradation progressive du processus électoral. En avril 2013, Maduro l’a emporté par une marge de 1,5 point (50,66 % contre 49,07 %) dans un scrutin marqué par une couverture médiatique asymétrique : 70 heures de télévision d’État pour Maduro contre 23 minutes pour son rival Capriles. L’élection de mai 2018 a constitué un tournant : les principaux candidats d’opposition étaient emprisonnés ou disqualifiés, l’abstention a atteint un niveau historique (54 %), et Maduro a revendiqué 68 % des suffrages. Quarante-cinq pays ont refusé de reconnaître le résultat.

L’élection du 28 juillet 2024 a représenté l’apothéose du simulacre. María Corina Machado, qui avait remporté la primaire d’opposition avec 93 % des voix, a été disqualifiée. Son remplaçant, le diplomate Edmundo González Urrutia, a fait face à Maduro. Le Conseil national électoral (CNE) a proclamé Maduro vainqueur avec 51,2 %, mais n’a jamais publié les résultats désagrégés des 30 026 bureaux de vote. L’opposition a collecté les actes de dépouillement (actas) de plus de 80 % des machines de vote, les a publiés en ligne, et a démontré que González avait obtenu environ 67 % contre 30 % pour Maduro. Le Centre Carter, seul observateur international majeur présent, a déclaré que l’élection « n’a pas respecté les standards internationaux d’intégrité électorale et ne peut être considérée comme démocratique ». González a fui en Espagne en septembre 2024 après l’émission d’un mandat d’arrêt à son encontre.

La neutralisation de l’Assemblée nationale

En décembre 2015, l’opposition avait remporté une supermajorité des deux tiers (112 sièges sur 167) à l’Assemblée nationale — la pire défaite électorale du chavisme depuis 1999. Maduro a systématiquement neutralisé cette victoire. L’Assemblée sortante a d’abord empilé la Cour suprême de magistrats loyalistes. Le tribunal a ensuite suspendu trois députés d’opposition, annulant la supermajorité, puis déclaré l’ensemble de l’Assemblée « en outrage » — doctrine invoquée pour annuler toute législation. En octobre 2016, le référendum révocatoire, qui aurait presque certainement chassé Maduro, a été bloqué par le CNE. Le 30 juillet 2017, Maduro a organisé l’élection d’une Assemblée nationale constituante (ANC) boycottée par l’opposition, avec au moins un million de votes fantômes confirmés par Smartmatic, la société responsable du système électronique. L’ANC s’est autoproclamée organe gouvernemental suprême, privant l’Assemblée nationale de toute autorité.

L’échec de la présidence intérimaire de Guaidó

Le 23 janvier 2019, Juan Guaidó, président de l’Assemblée nationale, s’est déclaré président par intérim en invoquant l’article 233 de la Constitution. Reconnu par 57 pays au sommet de sa légitimité, il n’a jamais contrôlé ni territoire, ni forces de sécurité, ni institutions. L’armée est restée loyale à Maduro, malgré une tentative de soulèvement le 30 avril 2019. L’approbation domestique de Guaidó est tombée à 10 % fin 2019. Le gouvernement intérimaire a été dissous en décembre 2022, et les États-Unis ont cessé de le reconnaître en janvier 2023.


Le système de soumission : corruption, contrôle social et allégeance militaire

Le Carnet de la Patria : la surveillance déguisée en aide sociale

Lancé en 2017 avec une technologie chinoise fournie par ZTE, le Carnet de la Patria est une carte d’identité électronique à code QR officiellement destinée à distribuer les prestations sociales. Plus de 17 millions de Vénézuéliens s’y sont enregistrés. En pratique, cette carte fonctionne comme un outil de contrôle politique. L’accès aux boîtes CLAP (aide alimentaire), aux subventions de carburant, aux soins de santé, à l’éducation, aux pensions et aux primes en espèces est conditionné à sa détention. Le système enregistre si le titulaire vote, assiste aux événements du PSUV et répond aux enquêtes gouvernementales.

Lors de l’élection de 2018, environ 13 000 « Points rouges » (Puntos Rojos) ont été installés à proximité des bureaux de vote, où les électeurs scannaient leur carte, liant de facto le vote à l’accès aux prestations. Le politologue Michael Penfold a mesuré que la participation électorale augmentait de 10 à 15 % dans les zones dotées de Points rouges, avec un soutien disproportionné pour Maduro. Les opposants qui avaient signé des pétitions contre le gouvernement devaient soumettre des « lettres de repentance » pour retrouver l’accès aux services. Des témoignages documentent le refus de médicaments, d’insuline et de chimiothérapie aux personnes identifiées comme opposantes. Maduro lui-même a explicité le mécanisme : « La patrie te protège par le Carnet de la Patria et tu protèges la patrie par ton vote. C’est donnant-donnant. »

Les CLAP : la faim comme levier politique

Le programme des Comités locaux d’approvisionnement et de production (CLAP), créé en 2016, distribue des colis alimentaires de base (riz, farine, huile, sucre — majoritairement importés). Le vice-président Aristóbulo Istúriz l’a qualifié ouvertement d’« instrument politique pour défendre la révolution », et le chef des CLAP Freddy Bernal a affirmé que le programme avait « contribué substantiellement à remporter la Constituante, les élections régionales et municipales ». La distribution est contrôlée par l’armée (80 % des importations selon l’ancien ministre Felipe Pérez Martí) et par les comités de quartier pro-gouvernementaux. La corruption est massive : le Trésor américain a identifié le réseau de l’homme d’affaires colombo-vénézuélien Alex Saab, qui facturait au gouvernement ~35 dollars par boîte pour un contenu valant ~12 dollars.

2 000 généraux pour une armée de 123 000 hommes

Le système de promotions militaires constitue la colonne vertébrale du pouvoir de Maduro. La Constitution de 1999 a transféré au président le pouvoir de promouvoir colonels et généraux, auparavant dévolu au Congrès. Le résultat : le Venezuela comptait en 2019 environ 2 000 généraux et amiraux — « plus que dans l’ensemble de l’OTAN », selon l’amiral Craig Faller, commandant du Southern Command américain — pour une force armée de seulement 123 000 actifs. À titre de comparaison, les États-Unis disposent d’environ 850 généraux pour une armée dix fois plus nombreuse. En juillet 2024, Maduro a promu plus de 101 généraux de brigade et de division en une seule fournée.

L’experte en sécurité Rocío San Miguel (elle-même emprisonnée en février 2024) a observé : « La plupart des militaires ont avancé grâce à leur loyauté envers la révolution, et non grâce à leur mérite ou leurs performances. » Des officiers d’active ou à la retraite dirigeaient en 2018 au moins 60 des 576 entreprises d’État, contrôlaient 9 à 12 des 32-34 ministères, l’industrie pétrolière, l’électricité, les ports, les douanes, le commerce extérieur et la distribution alimentaire. La fidélité n’est pas idéologique : une enquête de l’OCCRP a révélé 35 généraux contrôlant des dizaines d’entreprises privées bénéficiant de contrats publics, alors que le salaire officiel d’un général ne dépassait pas 8,90 dollars par mois.

Le « Cartel de los Soles » et la corruption structurelle

Le terme « Cartel de los Soles » (Cartel des Soleils — référence aux insignes solaires des épaulettes militaires) désigne un réseau informel de cellules au sein des forces armées impliquées dans le narcotrafic. Le volume de cocaïne transitant par le Venezuela est passé d’environ 50 tonnes par an (2004) à quelque 250 tonnes (2007). En mars 2020, le Département de la Justice américain a inculpé Maduro pour « conspiration de narco-terrorisme ». Les « bolichicos » (jeunes hommes d’affaires enrichis par leurs connexions gouvernementales) et les « enchufados » (branchés sur le système) incarnent l’oligarchie corrompue : Alejandro Betancourt López et son entreprise Derwick Associates ont reçu des milliards en contrats sans appel d’offres, avec 2,9 milliards de dollars de surfacturation documentés par Transparencia Venezuela. L’ancien ministre des Finances Alejandro Andrade a été condamné à 10 ans de prison aux États-Unis pour avoir accepté au moins un milliard de dollars de pots-de-vin.

Les colectivos — groupes paramilitaires civils armés estimés à 100 000 membres — complètent l’appareil de contrôle. Qualifiés d’« anges du socialisme » par Maduro, ils sont responsables d’au moins 131 meurtres lors de manifestations entre 2014 et 2017 selon l’OEA. La Mission d’enquête de l’ONU les a inclus dans ses conclusions sur les crimes contre l’humanité.


La chronologie de la dégradation : cinq phases d’un naufrage

La trajectoire vénézuélienne entre 2013 et 2024 se découpe en cinq phases distinctes, chacune marquant un seuil d’aggravation.

Phase 1 (2013-2015) : les prémices. La mort de Chávez en mars 2013 et l’élection serrée de Maduro ouvrent une période d’érosion progressive. L’inflation atteint 69 % en 2014. Les manifestations étudiantes de février 2014 font 43 morts. La chute des prix du pétrole à mi-2014 (de ~100 à ~40 dollars le baril) précipite la crise d’un modèle qui consacrait 98 % de ses exportations au pétrole. En décembre 2015, l’opposition remporte sa victoire historique à l’Assemblée nationale.

Phase 2 (2016-2017) : la bascule. L’économie s’effondre de 18,6 % en 2016. L’hyperinflation commence fin 2016. Le gouvernement cesse de publier les données économiques et sanitaires. Le référendum révocatoire est bloqué. Maduro lance le Carnet de la Patria et les CLAP. En 2017, les manifestations massives font plus de 125 morts. L’Assemblée constituante fantoche achève de neutraliser le pouvoir législatif.

Phase 3 (2018-2019) : le précipice. L’élection simulacre de mai 2018 isole diplomatiquement le régime. L’hyperinflation dépasse 130 000 %. Guaidó se déclare président par intérim en janvier 2019, reconnu par 57 pays, mais l’armée reste loyale. Les pannes électriques nationales de mars 2019 aggravent la crise humanitaire. Les sanctions pétrolières américaines (janvier 2019) accélèrent l’effondrement de la production. L’exode atteint 4,6 millions de personnes.

Phase 4 (2020-2022) : l’enlisement. La pandémie de COVID-19 frappe un système de santé déjà détruit. La production pétrolière touche son plancher historique (337 000 b/j en juin 2020). Le gouvernement reprend le contrôle de l’Assemblée nationale en décembre 2020 après des élections boycottées par l’opposition. L’initiative Guaidó s’éteint progressivement. Mais la dollarisation informelle et l’abandon des contrôles de prix amorcent une stabilisation fragile. Fin 2022, la licence Chevron et l’élection de dirigeants de gauche en Colombie et au Brésil modifient l’environnement régional.

Phase 5 (2023-2024) : le faux espoir et la trahison. L’accord de la Barbade (octobre 2023), médié par la Norvège, promet des élections libres en échange d’un allègement des sanctions. Machado remporte la primaire avec 93 % mais est disqualifiée. Le scrutin du 28 juillet 2024, dont les résultats ne sont jamais publiés en détail, déclenche une nouvelle vague de répression (2 400 arrestations, 25 morts). González fuit en Espagne. Machado entre en clandestinité. Maduro est investi pour un troisième mandat le 10 janvier 2025, sans aucune preuve crédible de victoire électorale. Le Venezuela termine l’année 2024 avec 82,8 % de pauvreté, 7,9 millions de réfugiés à l’étranger, une production pétrolière à moins d’un tiers de sa capacité historique, et un appareil répressif qualifié de criminel par l’ONU.


Conclusion

Le cas vénézuélien invalide l’argument selon lequel les sanctions occidentales seraient la cause première de l’effondrement. Les données montrent sans ambiguïté que la crise était déjà catastrophique avant les premières sanctions sectorielles de 2017. La destruction de PDVSA par la purge de 2002-2003, le gonflement de l’effectif avec des loyalistes incompétents, le pillage systématique des revenus pétroliers, l’hyperinflation alimentée par la planche à billets, et l’expropriation des entreprises privées avaient déjà anéanti le tissu productif. Les sanctions ont agi comme un accélérateur sur un patient déjà en état terminal.

Ce qui distingue le Venezuela des autres effondrements d’État, c’est le caractère méthodique et cohérent du système de soumission. Le Carnet de la Patria, les CLAP, la promotion militaire par allégeance, les colectivos et la répression judiciaire ne sont pas des dysfonctionnements — ils constituent un dispositif intégré de contrôle où la faim et la peur fonctionnent comme instruments de gouvernance. La Mission d’enquête de l’ONU a démontré que les services de renseignement opèrent comme des « structures bien coordonnées et efficaces dans la mise en œuvre d’un plan orchestré aux plus hauts niveaux du gouvernement ».

Le prix humain dépasse l’entendement : une économie réduite de 75 %, plus d’un Vénézuélien sur cinq en exil, des milliers d’exécutions extrajudiciaires, le retour de maladies éradiquées, et une population qui a littéralement maigri — 9 kilogrammes en moyenne. Dans la taxonomie des catastrophes contemporaines, le Venezuela occupe une place singulière : celle d’un pays détruit non par la guerre, mais par ses propres dirigeants. »

Les armes et les lettres : anatomie d’un préjugé

« Le stéréotype du militaire inculte — le « soudard », le « traîneur de sabre », l’exécutant muet — est l’un des préjugés les plus tenaces et les plus infondés de la culture occidentale. Loin d’être des anti-intellectuels, les militaires s’inscrivent dans une tradition lettrée multiséculaire d’une densité exceptionnelle : de Vigny à de Gaulle, de T.E. Lawrence à James Mattis, les officiers-écrivains ont produit certaines des pages les plus marquantes de la pensée stratégique, de l’histoire et de la littérature. Ce préjugé, construit par strates historiques — la fracture dreyfusarde, les guerres coloniales, l’antimilitarisme post-68 — persiste largement parce que les militaires, soumis au devoir de réserve et à une pudeur constitutive, ne parlent pas de leurs lectures. Le paradoxe est saisissant : l’institution qui exige le plus de ses membres en matière de formation intellectuelle est précisément celle qu’on accuse d’inculture.

Un préjugé bâti par sédimentation historique

L’image du militaire borné s’enracine dans une opposition séculaire entre « hommes de robe » et « hommes d’épée » qui remonte au Moyen Âge, quand clercs et chevaliers incarnaient deux voies irréconciliables. Mais le capitaine Lyautey, dans son texte fondateur de 1891, « Du rôle social de l’officier », identifie déjà que ce stéréotype reposait, avant 1870, sur une réalité sociologique partielle : la carrière militaire attirait alors davantage les « natures disposées au mouvement plutôt qu’à l’étude ». Wikisource C’est précisément cette réalité que les réformes post-1870 — création de l’École supérieure de Guerre, élévation du niveau de recrutement — ont radicalement transformée. Lyautey lui-même dénonce « la vieille prévention des hommes de pensée contre les gens d’épée » comme un archaïsme que les faits démentent. Wikisource Inflexions

L’Affaire Dreyfus (1894-1906) constitue le moment de rupture fondateur. C’est lors de cette crise que le mot « intellectuel » apparaît comme catégorie sociale — et qu’il se cristallise en opposition frontale avec l’institution militaire. Le « J’accuse » de Zola Universalis fige dans l’imaginaire collectif l’image d’un état-major rigide, hostile à la vérité et au raisonnement critique. Linternaute L’ironie tragique est que des officiers dreyfusards existaient — le colonel Picquart en tête Franceserv — mais leur voix fut étouffée, renforçant précisément le stéréotype qu’ils contredisaient. Cairn

L’antimilitarisme connaît ensuite un apogée dans les décennies 1960-1970, nourri par les guerres coloniales et Mai 68. Le slogan « L’armée, ça pue, ça pollue et ça rend con » résume le mépris d’une génération intellectuelle envers l’institution. Calenda La caricature de l’Adjudant Kronembourg par Cabu dans Charlie Hebdo — le sous-officier borné et alcoolique — devient un archétype culturel. Les comités de soldats, les festivals de films antimilitaristes, les publications comme celle de Daniel Pennac (Le Service militaire au service de qui ?, 1973) sédimentent dans l’opinion publique une image Fondation Jean-Jaurès que la suspension de la conscription en 1997 achèvera de figer : en éloignant les civils du monde militaire, la professionnalisation transforme la méconnaissance en certitude.

Ce préjugé n’est pas propre à la France. Lloyd George affirmait que « l’esprit militaire considère la pensée comme une forme de mutinerie ». ausa Correlli Barnett résumait la tradition britannique : « Leurs traditions étaient contre les livres et l’étude, et en faveur d’un galop, d’un bon combat et d’une cruche pleine. » ausa Le maréchal Mac-Mahon aurait déclaré qu’il « éliminait de la liste de promotion tout officier dont il avait lu le nom sur la couverture d’un livre ». ausa Aux États-Unis, H.G. Wells écrivait sans ambages que « l’esprit militaire professionnel est par nécessité un esprit inférieur et sans imagination ». AUSA Le préjugé est donc transculturel — mais c’est en France, où la fracture dreyfusarde a créé une faille tectonique entre intellectuels et militaires, qu’il est le plus profondément enraciné.

De Vigny à Mattis : la tradition écrasante des officiers-lettrés

Contre ce stéréotype se dresse une tradition d’une richesse telle qu’il faut parler non d’exception mais de constante. En France, elle commence avec Alfred de Vigny, officier pendant quinze ans, dont Servitude et grandeur militaires (1835) inaugure la littérature de réflexion sur la condition du soldat Open Edition — cet homme « toujours dédaigné ou honoré outre mesure selon que les nations le trouvent utile ou nécessaire ». Blog4ever Elle traverse Lyautey, élu à l’Académie française en 1912 pour ses qualités « humaines et littéraires », Cairn.info et culmine avec de Gaulle, dont le style a fait l’admiration universelle.

La citation de de Gaulle dans Vers l’armée de métier mérite d’être reproduite intégralement tant elle condense la thèse centrale : « La véritable école du commandement est donc la culture générale. Par elle, la pensée est mise à même de s’exercer avec ordre, de discerner dans les choses l’essentiel de l’accessoire, d’apercevoir les prolongements et les interférences, bref de s’élever à ce degré où les ensembles apparaissent sans préjudice des nuances. Pas un illustre capitaine qui n’eût le goût et le sentiment du patrimoine de l’esprit humain. » Ce n’est pas un plaidoyer pour la culture comme ornement — c’est l’affirmation que la culture est la compétence du chef.

La liste des officiers-écrivains français défie l’inventaire : Pierre Loti (capitaine de vaisseau, élu à l’Académie en battant Zola), DefNat Claude Farrère (capitaine de corvette, Prix Goncourt 1905), Cairn.info Ardant du Picq (pionnier de la psychologie du combat), Ernest Psichari (petit-fils de Renan, tué en 1914), Cairn Hélie de Saint Marc (résistant, déporté, mémorialiste), Les Arènes Lapetitelibrairiedesjardins Pierre Schoendoerffer (Prix Goncourt 1969), Jean Lartéguy (Les Centurions), et plus récemment Guillaume Ancel, Michel Goya, Vincent Desportes, SATOR François Lecointre — ce dernier ayant reçu le Prix Erwan Bergot 2024 pour Entre Guerres, publié chez Gallimard dans la collection Blanche, Ministère des Armées Amazon France avec un talent littéraire unanimement salué. Amazon France Le prix « La Plume et l’Épée », créé en 2009, rappelle en préambule qu’« Agrippa d’Aubigné, Vauban, Laclos, Stendhal, Ardant du Picq et, plus proches de nous, Lyautey, Foch ou de Gaulle symbolisent la synthèse entre l’action et la réflexion ». La-plume-et-lepee

Dans le monde anglo-saxon, la tradition est tout aussi puissante. T.E. Lawrence — archéologue, First Class Honours en histoire à Oxford, The History Reader auteur des Sept Piliers de la sagesse — incarne l’archétype du warrior-scholar. Churchill, formé à Sandhurst, vétéran de quinze batailles, Churchill Book Collector Prix Nobel de littérature, fusionne dans sa personne le combattant et l’écrivain. Mais c’est le général James Mattis qui a formulé l’éthique de la lecture militaire avec le plus de force : possédant une bibliothèque personnelle de plus de 7 000 livres Wikipedia qu’il transportait d’affectation en affectation, CNBC CNBC il a écrit en 2003 cet email devenu célèbre FS Blog : « Le problème quand on est trop occupé pour lire, c’est qu’on apprend par l’expérience — c’est-à-dire par la manière dure. En lisant, on apprend par l’expérience des autres, généralement une meilleure façon de faire, surtout dans notre métier où les conséquences de l’incompétence sont si définitives pour de jeunes hommes. » Strategicstudyindia +2 Sa formule la plus tranchante : « Si vous n’avez pas lu des centaines de livres, vous êtes fonctionnellement illettré, et vous serez incompétent. » Medium Elizabethjpeterson

David Petraeus (doctorat à Princeton), H.R. McMaster (doctorat à Chapel Hill, Standpoint auteur de Dereliction of Duty, héros de la bataille de 73 Easting), Wikipedia John Nagl (Rhodes Scholar à Oxford, co-rédacteur du manuel de contre-insurrection FM 3-24), Foreign Policy Nathaniel Fick (licence de lettres classiques à Dartmouth, PBS thèse de fin d’études sur Thucydide) Goodreads — tous illustrent cette réalité que le préjugé s’acharne à nier. Et dans la génération contemporaine, Phil Klay Wikipedia (National Book Award 2014 pour Redeployment), America Magazine NPR Elliot Ackerman (Silver Star, cinq déploiements, Wikipedia auteur publié chez Knopf), LOC Tim O’Brien (The Things They Carried) LOC ont produit certains des textes littéraires les plus marquants de leur époque.

Lire pour s’équiper, pas pour s’évader : la lecture incarnée contre la lecture décorative

La distinction fondamentale entre la lecture militaire et la lecture mondaine tient en une phrase du général Desportes : « Ma formation initiale d’ingénieur s’avérait insuffisante ; il me fallait élargir ma palette d’outils intellectuels. La seule matrice pour comprendre l’avenir, c’est le passé. » Dirigeant Le militaire ne lit pas pour briller en société — il lit parce que l’erreur se paye en vies humaines. Mattis, avant de déployer ses Marines en Afghanistan, lisait tout ce qu’il trouvait sur le pays, son terrain, ses populations, les campagnes antérieures. Strategicstudyindia Quand il est devenu Secrétaire à la Défense, il a lu tous les livres publiés par ses prédécesseurs. Medium Basil Liddell Hart préconisait que les officiers aient un « esprit de 3 000 ans » — nourri de toute l’histoire militaire disponible, parce que « s’improviser et remplir des sacs mortuaires en découvrant ce qui marche nous rappelle les impératifs moraux et le coût de l’incompétence dans notre profession ». CNBC FS Blog

Cette lecture « incarnée » se distingue radicalement de ce qu’on pourrait appeler la lecture « décorative » de l’intellectuel mondain. Un intervenant civil à un séminaire d’Inflexions confesse sa stupéfaction : « Un officier de cavalerie, qui plus est issu d’un régiment de hussards, citant comme trois premières références Gilles Deleuze, Paul Nizan et Jean-Paul Sartre — je n’avais jamais entendu cela. » Cairn Le stéréotype est si puissant qu’on s’attend à ce qu’un hussard cite Sun Tzu, pas Deleuze. L’article d’Inflexions observe que « la culture militaire définit de façon plus tranchée que dans la vie ordinaire la frontière entre « discuter » et « faire » : ce second terme désigne un espace de vérité, dans lequel les masques et les fausses valeurs s’écroulent ». Cairn

Le philosophe pacifiste Alain, en 1921, offre un renversement saisissant : « Je m’enfuis aux armées. Il vaut mieux être esclave du corps qu’esclave d’esprit. Sur cette frontière où la force jouait seule, l’hypocrisie expirait. » Cairn Le philosophe trouve plus de liberté intellectuelle dans l’armée que dehors, parce que l’épreuve du réel y dissout le bluff. Tocqueville, de son côté, dénonçait la figure du lettré engagé qui fait de la « politique abstraite et littéraire », manifestant « l’attrait pour les théories générales et l’exacte symétrie dans la loi au mépris des faits existants ». Lerevolver C’est précisément ce « mépris des faits existants » que le militaire ne peut se permettre — un plan défaillant ne produit pas un mauvais article, il produit des morts.

Les données statistiques confirment cette inversion du stéréotype. Aux États-Unis, 82,8 % des officiers possèdent au moins un diplôme universitaire, contre 29,9 % de la population générale. Face the Facts USA Les étudiants vétérans affichent un taux de réussite de 72 % dans l’enseignement supérieur avec des moyennes 0,40 point au-dessus de leurs pairs civils. National University En France, le concours d’entrée à Saint-Cyr comprend une filière littéraire commune avec les ENS de Lyon et Paris-Ulm Parcoursup — le même niveau d’exigence que les plus grandes écoles intellectuelles du pays. La promotion 1995 du 4e bataillon porte le nom de Marc Bloch Ministère des Armées — l’historien cofondateur des Annales, officier de réserve fusillé par les Allemands en 1944. L’alliance de la pensée et de l’action incarnée.

Un écosystème intellectuel militaire dense mais invisible

L’une des raisons majeures de la persistance du préjugé est que l’écosystème intellectuel militaire reste largement invisible du grand public. En France, trois revues de premier plan structurent la pensée militaire : la Revue Défense Nationale (fondée en 1939, plus de 800 numéros), Wikipedia Inflexions (revue de sciences humaines de l’armée de Terre, ImagesDéfense créée en 2005, Ministère des Armées croisant regards de militaires, historiens, sociologues, philosophes, anthropologues et médecins), Inflexions Inflexions et les Cahiers de la Pensée mili-Terre du Centre de doctrine, qui affichent en exergue cette citation de Lyautey aux jeunes officiers : « Ne craignez pas d’être traité d’intellectuel, c’est le plus beau nom. » Defense La devise du site reprend de Gaulle : « La discipline doit être stricte, la pensée militaire doit être libre. » Penseemiliterre

Le colonel Michel Goya incarne cette tradition vivante. Titulaire d’un DEUG de lettres modernes avant de devenir officier des Troupes de marine puis docteur en histoire, Wikipedia il ouvre en 2011 son blog « La Voie de l’Épée » Wikipedia — fait alors « extrêmement rare pour un officier supérieur en activité ». Opex360 Ses ouvrages (Sous le feu, S’adapter pour vaincre, Le Temps des Guépards) mêlent rigueur historique, analyse opérationnelle et profondeur culturelle. Wikipedia Atlantico Un officier d’active, tenant le blog « Des étagères et des livres », témoigne de cette lecture opérationnelle au quotidien : « J’ai moi-même été projeté sur différents théâtres d’opérations évoqués par Michel Goya. Le texte acquiert alors une résonance beaucoup plus personnelle. » Over-blog Guillaume Ancel, avec son blog « Ne pas subir » et ses livres-témoignages sur le Rwanda et Sarajevo, Wikipedia incarne l’écriture comme acte de résistance contre la culture du silence. Alcuinfonds Le général Lecointre, dans Inflexions, analyse avec finesse la « civilianisation » de la culture militaire Gallimard et la tension entre pudeur constitutive du soldat et nécessité de communiquer.

Dans le monde anglo-saxon, l’écosystème est tout aussi dense. War on the Rocks, The Strategy Bridge, The Strategy Bridge le Small Wars Journal, le Modern War Institute de West Point, le Military Writers Guild AUSA alimentent un débat intellectuel permanent. Le Marine Corps est le seul service américain à intégrer pleinement la fiction littéraire dans sa reading list — Remarque (À l’Ouest, rien de nouveau) pour les lieutenants, Forester (Rifleman Dodd) pour les engagés. U.S. Naval Institute Elizabeth Samet enseigne la littérature anglaise à West Point depuis des décennies, illustrant le lien organique entre formation militaire et culture classique. La Commandant’s Professional Reading List, instituée en 1989 par le général Al Gray, CNBC est devenue un modèle repris par tous les services Marine Corps Association warontherocks — le Chief of Naval Operations déclarant que « la lecture est un multiplicateur de force ».

Pourtant, un paradoxe structurel mine cet écosystème de l’intérieur. James Joyner, dans son article fondamental « Soldier-Scholar (Pick One) » War on the Rocks (War on the Rocks, 2020), démontre que l’armée américaine investit massivement dans l’éducation War on the Rocks warontherocksplus de 250 000 dollars pour un master, 489 000 pour un doctorat par officier Politicalviolenceataglance — tout en pénalisant ceux qui s’y consacrent. warontherocks Passer du temps à enseigner à West Point ou à obtenir un diplôme civil est discrètement dénigré comme « prendre un genou ». War on the Rocks McMaster fut recalé plusieurs fois à la promotion de colonel ; Nagl ne put l’obtenir et quitta l’armée The Chronicle ; le capitaine Mahan, auteur de The Influence of Sea Power — l’un des ouvrages stratégiques les plus influents jamais écrits — vit son supérieur noter sur son évaluation : « Ce n’est pas le métier d’un officier de marine d’écrire des livres. » AUSA +2 Il termina capitaine.

Pourquoi le stéréotype résiste à toutes les évidences

Hélie de Saint Marc, résistant à 17 ans, déporté à Buchenwald, trois séjours en Indochine, Babelio a écrit cette phrase qui condense tout le rapport du militaire à la culture intérieure : « Les seuls édifices qui tiennent sont intérieurs. Les citadelles de l’esprit restent debout plus longtemps que les murailles de pierre. » Babelio C’est la formule parfaite de la « littérature de survie » — la lecture et la pensée comme fortification intérieure face à l’épreuve. Mais cette richesse reste invisible, et le stéréotype persiste, pour des raisons qu’il faut identifier avec précision.

La première est structurelle : le devoir de réserve. Le Code de la défense français impose le silence public aux militaires. L’expression « Grande Muette » n’est pas une métaphore — c’est un cadre juridique. Le militaire, contrairement à l’intellectuel médiatique, n’est pas incité à parler de ses lectures. Bernard Brodie observait : « Les soldats ont toujours chéri l’image d’hommes d’action plutôt que d’intellectuels, et ils ne se sont guère adonnés à écrire des enquêtes analytiques sur leur propre art. » warontherocks Même Mattis, « légendairement cultivé », couche sa culture en termes tactiques, se présentant comme un gunfighter plutôt qu’un intellectuel — « comme si les deux étaient mutuellement exclusifs ». War on the Rocks warontherocks Le général Schwarzkopf dénigrait un prédécesseur comme « contributeur prolifique aux revues militaires » AUSA — alors que Schwarzkopf lui-même parlait couramment français et allemand, était mélomane, prestidigitateur amateur et titulaire d’un master en ingénierie. War on the Rocks AUSA Un homme d’une culture immense qui affectait le mépris de l’intellect.

La deuxième raison est culturelle : la fracture dreyfusarde n’a jamais été complètement résorbée en France. Elle a créé deux camps — les « intellectuels » et les « militaires » — dont l’opposition s’est rejouée à chaque crise (guerres coloniales, putsch d’Alger, Mai 68). L’article d’Inflexions de 2008 rappelle que « le mot « intellectuel », comme substantif, date de l’affaire Dreyfus, qui est le moment le plus cruel de l’opposition entre les universitaires et les militaires ». Cairn Institut national de l’audiovisuel Cette fracture a produit une asymétrie durable : l’intellectuel parle de l’armée sans la connaître, le militaire connaît le monde intellectuel mais n’en parle pas.

La troisième raison est sociologique : la fin de la conscription en 1997 a supprimé le dernier point de contact entre la société civile et l’institution militaire. Fondation Jean-Jaurès Le chercheur Bénédicte Chéron, dans Le soldat méconnu (2018), analyse ce paradoxe d’une armée aimée mais mal comprise Aeges — et avertit que « le soldat aujourd’hui méconnu pourrait se transformer en soldat inconnu, expression du néant qui caractériserait un espace public vidé de sa substance ». Inflexions Inflexions

La dernière raison, peut-être la plus profonde, est épistémique. Thomas Sowell distingue entre l’intellectuel — dont les idées ne sont jamais soumises aux conséquences de leurs erreurs — et le praticien, qui paye le prix de ses fautes. Wikipedia Le philosophe Larry Laudan va plus loin en identifiant le postmodernisme universitaire comme « la manifestation la plus éminente et la plus pernicieuse de l’anti-intellectualisme de notre temps ». Wikipedia Le retournement est complet : l’anti-intellectualisme le plus dangereux ne serait pas dans les casernes mais dans les universités. Barrès, dans sa virulence, avait entrevu quelque chose de juste : « Rien n’est pire que ces bandes de demi-intellectuels. Une demi-culture détruit l’instinct sans lui substituer une conscience. » Lerevolver

Conclusion : le militaire lettré comme figure de vérité

Ce qui ressort de cette enquête n’est pas simplement que le préjugé est faux — c’est qu’il est structurellement inversé. Le militaire lit avec une urgence que l’intellectuel mondain ne connaît pas : quand Mattis étudie Rommel avant d’attaquer en Irak, Blogger quand Desportes lit les philosophes américains pour comprendre la doctrine stratégique d’un allié, Dirigeant quand un chef de section dévore les mémoires de ses prédécesseurs avant un déploiement au Sahel, la lecture n’est pas un exercice de vanité — c’est un acte de responsabilité envers les vies qui leur sont confiées. La formule de Bergson, citée dans Inflexions, résume l’idéal : « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action. » La-plume-et-lepee Cairn

La citation faussement attribuée à Thucydide — en réalité de Sir William Butler SphinxUniversity of Exeter +2 n’en capture pas moins une vérité fondamentale : « La société qui sépare ses intellectuels de ses guerriers verra sa pensée faite par des lâches et ses combats menés par des imbéciles. » Goodreads Goodreads Le fait que cette phrase ait été massivement diffusée par des militaires — de Colin Powell à Nathaniel Fick PBS — montre que la tradition du warrior-scholar n’est pas un accident de l’histoire mais une nécessité organique de la profession des armes. Ce qui est véritablement grossier, à la relecture, ce n’est pas tant le stéréotype lui-même que l’ignorance confortable de ceux qui le perpétuent — souvent les mêmes qui citent Clausewitz sans l’avoir lu, The Havok Journal là où le lieutenant de vingt-cinq ans, dans son poste avancé, l’a annoté dans les marges. »