« Époque (la nôtre) : Tonner contre elle. — Se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique. — L’appeler époque de transition, de décadence. », Flaubert

« En une seconde, par négligence, on peut perdre un bien acquis par la grâce après de longs efforts. »

Thomas Kempis

« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des  « si j’avais pu » et des  « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin :  « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore.  », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément.  À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.

Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais.  »

Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)

« Voilà deux jours que je ne quittais plus le centre. Deux jours à la regarder s’enfoncer chaque seconde un peu plus dans ce mal, dans cette noirceur, oscillant entre songe et réalité. Les yeux rivés sur sa descente aux enfers, sans pouvoir y faire quoi que ce soit, je l’ai regardée vivre dans un monde imaginaire, un endroit probablement réconfortant pour elle. J’ai été contrainte d’assister à de nombreuses scènes, totalement déroutantes, impuissante. Forcée de jouer le jeu lorsqu’elle prétendait devoir aller travailler. Acquiescer en dissimulant mes larmes quand elle me regardait sans me voir. Sourire devant ses propos incohérents, l’écouter parler à une infirmière du service comme si elle était une vendeuse de prêt-à-porter, la voir si heureuse, en pensant qu’elle vivait un vrai moment de liberté dans la capitale avec Zita, à l’ombre du sapin du centre, pendant que je mourais de l’intérieur. Je n’ai jamais ressenti une telle détresse depuis Maël. »

Dreams of love, MadieLie V

« LA FOLIE NE COMMENCE RÉELLEMENT POUR L’ESPRIT QUE QUAND L’INTELLIGENCE ACCEPTE COMME VRAIES LES ILLUSIONS DES SENS, OU QUAND LA VOLONTÉ EST RAVIE VIOLEMMENT PAR LES MOUVEMENTS DÉSORDONNÉS DE LA SENSIBILITÉ, OU OPPRIMÉES PAR SON APATHIE. On ne peut pas dire que l’état mental du fou soit caractérisé exclusivement par l’aberration du jugement ; car, si le plus souvent l’égarement de la volonté n’est que la conséquence de l’aberration du jugement, il arrive parfois aussi que la raison juge sainement, condamne les mouvements insensés que l’âme éprouve, et que, MALGRÉ CETTE RECTITUDE DU JUGEMENT, LA VOLONTÉ DU MALADE SOIT RAVIE PAR LA VIOLENCE DE LA PASSION. Encore moins peut-on dire que l’aberration de la volonté soit le caractère exclusif de l’état mental du fou ; CAR LA PLUPART DU TEMPS L’ÉGAREMENT DE LA VOLONTÉ N’EST QUE LA CONSÉQUENCE DE CELUI DE LA RAISON ET NE LE SUIT QU’À UN LONG INTERVALLE, DE SORTE QUE LA FOLIE EST DÉJÀ CONSTITUÉE PAR LE SEUL DÉLIRE DU JUGEMENT AVANT QU’ELLE SE MANIFESTE PAR CELUI DES ACTES. L’ABERRATION DU JUGEMENT et L’ÉGAREMENT DE LA VOLONTÉ sont DEUX CARACTÈRES DE LA FOLIE aussi IMPORTANTS L’UN QUE L’AUTRE . Le plus souvent ils se trouvent réunis, et l’un appelle l’autre; le plus souvent ce sont les erreurs du jugement qui entraînent le déréglement de la volonté, parce qu’elle n’a plus pour s’éclairer la lumière du vrai; parfois encore c’est l’égarement de la volonté, l’abolition du libre arbitre qui entraîne l’aberration du jugement, parce qu’il n’a plus pour se diriger le secours d’une volonté ferme. Mais ils s’offrent quelquefois isolément, et un seul de ces deux caractères suffit à constituer l’esprit qui le présente en état de folie. Il faut surtout se garder d’affirmer ou même de supposer que l’état mental du fou consiste dans l’abolition complète du libre arbitre. Celui-là est fou sans doute, et même sa folie est à son comble, qui a perdu toute liberté de vouloir. Mais il ne s’ensuit pas qu’il soit nécessaire qu’un malade ait perdu toute liberté pour qu’il mérite le nom de fou. Alors même que la folie consiste dans l’égarement de la volonté , ce n’est pas une question jugée, c’est au contraire une question à résoudre, pleine d’intérêt et féconde en conséquences, que de savoir si le libre arbitre ne peut pas coexister dans une certaine mesure avec la folie, et jusqu’à quel point, à quelles conditions, comment la maladie organique , le désordre de la sensibilité, le délire de l’intelligence peuvent amoindrir ou opprimer la liberté du fou sans l’abolir entièrement »

Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1866

« Jeune fille noire âgée d’une vingtaine d’années, Elsa a assisté à toutes les séances de l’atelier sauf une. Elle est très repliée sur elle-même, elle ne parle pas sauf lorsqu’on l’interroge et développe très peu ses réponses. Son regard est fixe, elle ne montre aucune

émotion, ne sourit jamais et semble presqu’absente la plupart du temps. Lorsqu’elle lit, sa voix est très basse, monocorde et parfois incertaine. Ses textes sont clairs, mais peu élaborés et comportent des structures de phrase inappropriées, des fautes de grammaire. Ses choix de textes et ses écrits sont toutefois assez parlants. À la première séance, elle lit un dialogue de Tu ne t’aimes pas de Nathalie Sarraute, une œuvre donnant voix aux différents « je » qui nous composent, souvent réduits à un seul faux « je » par notre entourage. À la seconde séance, elle choisit un passage de La Honte d’Annie Ernaux

décrivant la ville fermée dans laquelle vit la protagoniste. Elle lira ensuite un extrait des Confessions de Rousseau, parlant de sa solitude dans le système qu’il a élaboré puis, à la quatrième séance, elle apporte Le Horla de Maupassant, qu’elle avait lu à l’école, et choisit un passage décrivant les infirmes à l’hôpital. À la cinquième séance, elle lit la fable de La Fontaine intitulée « Le paon se plaignant à Junon », dont la moralité veut que chacun ait

ses qualités. Absente à la sixième séance, elle termine l’atelier avec le poème « Accueil » de Hector de Saint-Denys Garneau, que j’avais moi-même déjà lu à la troisième séance. Son itinéraire de lecture, bien qu’infléchi par le hasard, semble être le fruit d’un choix précis : elle prend le temps de consulter rapidement quelques livres, puis choisit son extrait

souvent la première et attend que les autres aient terminé en fixant le vide. Son silence donne d’autant plus de légitimité à ses lectures et ses textes, lesquels témoignent d’une souffrance et un besoin bien réels sous un repli évident. Les textes lus évoquent le

dédoublement, la honte, la solitude, le repli, la maladie, puis évoluent vers des éléments plus positifs, l’individualité et la chaleur de l’accueil. Il semble qu’il y ait là une réelle progression dans les thèmes choisis. Du côté des textes écrits, les thèmes proposés sont exploités pour exprimer des idées bien précises. Le thème de l’écriture à la seconde séance est celui des cinq sens, mais

le texte de Elsa (reproduit en l’état) inclut cet élément presque comme un détail :C’est l’histoire d’un enfant que ses parents étaient séparés. Il vivait la plupart du temps avec sa mère et son beau-père. son beau-père était très agressif. Il se faisait battre et insultés par lui [raturé : souvent] persqu’à chaque jour, dans le salon Du sous-sol obsur. La pièce avait une odeur forte de produits chimique [raturé : et de poubelle]. Cet enfant qui se faisait battre par son beau-père n’en pouvait plus. Sa mère n’avait rien remarqué de la violence de son conjoint. Après plusieurs mois [calligraphié presque comme mors] l’enfant était obligé d’aller vivre chez sa tante.

Maintenant l’enfant devenu adulte ne sens pas bien dans une pièce obsur parce que ça lui rappelait des mauvais souvenirs d’enfance de la violence contre son beau-père.À la séance suivante, Elsa écrit un poème sur le thème de l’accueil, qui parle d’amitié, de visages souriants et de conversations, comme d’une chose qui lui plaît. Or, dans le questionnaire de cette même séance, elle indique qu’elle se sent désespérée, comme si un tel accueil ne lui était pas accessible. Elle semble toutefois mieux – elle indique alors

« détendue » et « impliquée » dans le questionnaire – lors de la séance suivante, dans laquelle elle décrit une maison unifamiliale où vit une famille de cinq personnes avec force détails sur les pièces, leurs couleurs, leur utilité. L’écriture de la séance suivante porte sur les vacances et il est réalisé à deux : Elsa demande elle-même, à notre grande surprise, à Jacinthe d’écrire le texte avec elle et indique dans le questionnaire qu’elle a apprécié ce

type d’exercice. Elsa débute le texte – sous l’influence de Jacinthe, qui pense toujours à Yogi l’ours… – avec un ours et ses amis en cage, promenés en voiture par des humains pour découvrir les attraits touristiques de la ville. L’échange sur cette aventure loufoque se tient car les deux participantes portent suffisamment attention à ce que l’autre écrit. Même si elle trouve le dernier thème d’écriture, qui porte sur « mon rêve familier », difficile, comme elle l’indique dans le questionnaire, Elsa revient sur l’idée de l’échange

chaleureux et de la famille dans son texte où elle exprime son désir de voir une partie de sa famille – celle avec laquelle elle s’entend bien – plus souvent et d’éviter les « chicanes ».

On sent donc une réelle évolution de son état qui est passé d’un repli complet à une légère ouverture vers les autres, avec lesquels elle discute même dans les dernières séances. Son écriture témoigne de son désir et de son besoin d’échange, un premier pas

vers l’élaboration de son identité. L’atelier semble avoir été bénéfique pour cette jeune fille qui présente des signes importants de repli, d’apragmatisme, etc. « 

Lecture et réparation psychique : le potentiel thérapeutique du dispositif littéraire Sara Bédard-Goulet

« Chaque homme qui dresse devant moi la question de son regard m’appelle à la responsabilité morale, soit qu’il me sollicite à une conversion spirituelle par l’attrait de sa présence, soit que, par sa dégradation, il se porte comme UN REPROCHE VIVANT CONTRE L’INSUFFISANCE DE MON PROPRE RAYONNEMENT. Le tu est réservé, en anglais, au dialogue de l’homme et de son Juge. La conscience morale affronte de face ce jugement fraternel, NON PAS CELUI TOUJOURS FAUSSÉ, ET ILLÉGITIME, que les hommes portent les uns sur les autres, MAIS CELUI QUE LES HOMMES SONT LES UNS POUR LES AUTRES. LA BONNE CONSCIENCE, au contraire, FUIT ce face à face et DISSIPE AVEC EMPRESSEMENT LE REPROCHE DANS L’IMPERSONNALITÉ DU GROUPE. Elle procède comme ce régime économique dont on a dit qu’il unit la collectivisation des pertes à l’individualisation des profits. Encore ce partage au sein d’une collectivité dans laquelle on se compte, tout en se retranchant de ses faiblesses, est-il pour la bonne conscience une assurance incomplète. Elle n’est tout à fait tranquille que lorsqu’elle s’est dégagée entièrement de tout contact avec la faute : AUSSI PREFERE-T-ELLE LA REJETER  SUR UNE COLLECTIVITE ÉTRANGÈRE : nation, classe, race, groupe ennemi. »

Emmanuel Mounier

Anatomie de l’imposture — quand la bonne conscience collectivise la faute

« Le « Manifeste de l’Imposture » décrit moins une pathologie individuelle qu’un régime psychopolitique du déni : fixation collective à la position schizo-paranoïde (Klein, 1946), narcose dopaminergique du récit (Berridge, 2016 ; Volkow, 2019), rigidité cognitive de l’extrême (Zmigrod, 2019-2025), et corruption du langage (Klemperer, 1947 ; Orwell, 1946) convergent sur un même noyau moral — la fuite du face-à-face éthique décrit par Emmanuel Mounier dans Le Personnalisme (1949) et le Traité du caractère (1946). L’hypothèse mouniérienne du demandeur tient : elle n’est ni métaphore ni simple clin d’œil philosophique, mais la matrice éthique sous laquelle s’articulent, de façon convergente, six siècles de pensée sur la bonne conscience, cinquante ans de psychanalyse kleinienne-bionienne, trente ans de neurosciences affectives, vingt ans de sociologie du complotisme et quinze ans de doctrine réaliste obamienne. Ce qui est en jeu n’est pas une erreur cognitive ponctuelle mais une architecture affective, linguistique et institutionnelle du déni, qui permet de collectiviser les pertes (tout est la faute de Washington, de Paris, de la CIA) et d’individualiser les profits (la pureté des luttes, la solitude de l’éveillé, la gloire du dissident). Le réalisme tragique — de Niebuhr à Obama via Weber et Aron — apparaît alors comme l’antithèse strictement symétrique de cette posture : il accepte l’opacité du monde, l’ambivalence des acteurs et la responsabilité des conséquences. Ce rapport déploie cette thèse en onze mouvements articulés, en se gardant de paraphraser le manifeste pour produire sa carte théorique.

I. L’architecture cognitive du refus : de Festinger à Zmigrod

Le premier gisement théorique est celui qui a décrit la persévérance pathologique de la croyance face au démenti empirique. Léon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter — dans When Prophecy Fails (University of Minnesota Press, 1956), enquête infiltrée sur le groupe des Seekers réuni autour de Dorothy Martin (rebaptisée Marian Keech) à Chicago — montrent que la prophétie démentie, loin de dissoudre la croyance, l’intensifie à cinq conditions : conviction profonde, engagement comportemental coûteux, prophétie précise, preuve indéniable du désaveu, soutien d’un groupe. Festinger théorise ensuite, dans A Theory of Cognitive Dissonance (Stanford, 1957), le principe général : la tension entre cognitions contradictoires est résolue en ré-organisant les cognitions secondaires pour préserver celles qui sont identitairement les plus coûteuses. Daniel Kahneman, dans Thinking, Fast and Slow (FSG, 2011 ; trad. Système 1, Système 2, Flammarion, 2012), et avec Amos Tversky dès 1979 (« Prospect Theory », Econometrica), précise les mécanismes : biais de confirmation, heuristique de disponibilité (Cognitive Psychology, 1973), effet de cadrage (Science, 1981), aversion à la perte, et WYSIATI (« What You See Is All There Is ») — construction d’un récit cohérent sans les données manquantes. Hugo Mercier et Dan Sperber, dans The Enigma of Reason (Harvard UP, 2017 ; trad. L’énigme de la raison, Odile Jacob, 2021), renversent la lecture intellectualiste : la raison n’a pas évolué pour produire une connaissance exacte mais pour argumenter socialement ; le myside bias n’est pas un défaut mais la fonction même de la raison. Jonathan Haidt (The Righteous Mind, Pantheon, 2012) complète cette naturalisation par la métaphore de l’éléphant et du cavalier — l’intuition vient d’abord, la justification suit — et par la théorie des fondations morales (loyauté/trahison, autorité/subversion, sanctity/degradation). L’idéologue ne raisonne pas sa morale ; il la ressent comme évidente, et sa raison la drape. Enfin, Leor Zmigrod (Cambridge) a fourni depuis 2019 la mesure expérimentale de ce que les classiques n’avaient que décrit : dans Frontiers in Psychology (2019), Journal of Experimental Psychology: General (2020) et, synthétiquement, dans The Ideological Brain (Henry Holt / Penguin, 2025), la rigidité cognitive mesurée au Wisconsin Card Sorting Test et à l’Alternative Uses Test prédit en courbe en U inversé l’extrémisme politique de tous bords — les fusionnés à gauche extrême comme à droite extrême perdent la capacité neuropsychologique de réviser leurs règles face à un nouveau feedback. L’imposture idéologique, en ce sens, n’est pas un défaut intellectuel mais une organisation cognitive stable, mesurable, partiellement héritable (Zmigrod & Robbins, 2022, sur l’interaction épistatique COMT:DRD2).

II. La neurologie de la certitude et de la narcose

Cette architecture cognitive s’enracine dans une neurologie précise de la rationalisation motivée et de la certitude. L’étude fondatrice de Drew Westen et collaborateurs (Journal of Cognitive Neuroscience, 2006) a montré en IRMf, sur trente partisans engagés durant la campagne Bush-Kerry de 2004, que lorsque le partisan « résout » une contradiction en faveur de son camp, s’activent le cortex préfrontal ventromédian (vmPFC), le cingulaire antérieur (ACC), l’insula, et surtout le striatum ventral — circuit de récompense — pendant que se désactive le cortex préfrontal dorsolatéral (DLPFC), siège du raisonnement analytique. Westen en tire, dans The Political Brain (PublicAffairs, 2007), que la rationalisation motivée est une régulation émotionnelle implicite : le cerveau converge sur les jugements qui minimisent l’affect négatif lié aux menaces contre les motifs. Robert Burton, dans On Being Certain (St. Martin’s, 2008), systématise le corollaire : la certitude n’est ni un jugement ni une conclusion, c’est une sensation mentale (« feeling of knowing ») produite indépendamment de la réflexion consciente. On ne peut donc pas convaincre l’idéologue par argument, parce que sa conviction n’est pas un raisonnement : c’est un état affectif. Antonio Damasio, dans L’Erreur de Descartes (Odile Jacob, 1995) et Spinoza avait raison (Odile Jacob, 2003), avait préparé ce diagnostic par l’hypothèse du marqueur somatique : chaque option est indexée par une réponse viscérale qui biaise le choix avant délibération. Ce que confirme la neuropsychanalyse de Mark Solms (The Hidden Spring, W. W. Norton, 2021), pour qui la conscience est d’abord affective (tronc cérébral, substance grise périaqueducale) et le système SEEKING panksepperien est perpétuellement activé dans la quête du récit confirmant.

Le pivot neurologique le plus décisif pour la thèse du manifeste — l’analogie entre drogué et militant — vient des travaux de Kent Berridge (American Psychologist, 2016) et Nora Volkow (Lancet Psychiatry, 2016 ; Physiological Reviews, 2019). La dissociation « wanting » / « liking » est centrale : le wanting (incitation, saillance) est médié par les projections dopaminergiques mésolimbiques (VTA → noyau accumbens) ; le liking (plaisir hédonique) par des hedonic hotspots opioïdes. Dans l’addiction, le wanting s’amplifie pathologiquement tandis que le liking diminue — le drogué veut sans aimer. Le modèle en trois stades de Koob & Volkow (2016) décrit l’intoxication-binge (pic dopaminergique), le sevrage-affect négatif (amygdale étendue recrutée), et l’anticipation-craving (dysfonction du PFC, perte du contrôle exécutif). Appliqué littéralement à l’idéologie : le récit fournit des shots dopaminergiques répétés (indignation virtueuse, appartenance, certitude validée) ; tolérance (radicalisation progressive), sevrage (inconfort lors du débunking, agressivité), wanting > liking (le militant continue sans joie, c’est ce que Reichstadt nomme les « passions tristes » dans L’Opium des imbéciles, Grasset, 2019), dysfonction préfrontale (effondrement du monitoring critique). À cela s’ajoute le phénomène du couplage neuronal locuteur-auditeur démontré par Uri Hasson (PNAS, 2010 ; Nature Reviews Neuroscience, 2021) : les cerveaux des partisans d’un même récit se synchronisent effectivement ; la « bulle de filtre » n’est pas seulement algorithmique, elle est neurale. Zmigrod & Goldenberg (Current Directions in Psychological Science, 2021) ajoutent que la cognition rigide + émotions à haute valence négative prédit l’action politique extrême. L’étude de Kanai et al. (Current Biology, 2011) sur l’association entre volume amygdalien et conservatisme, bien que partiellement répliquée (Petalas et al., 2024, avec taille d’effet réduite), conserve une valeur heuristique : le style idéologique extrême combine probablement hyperactivité amygdalienne (monde perçu comme menaçant, dichotomie ami/ennemi) et hypoactivité ACC (faible détection de la dissonance). La « narcose idéologique » du manifeste n’est donc pas une métaphore littéraire : c’est une configuration neurobiologique convergente que la recherche documente sous plusieurs angles depuis vingt ans.

III. Le pivot kleinien : position schizo-paranoïde et attaque du lien

Si la psychologie cognitive et les neurosciences donnent la mécanique, la psychanalyse donne la grammaire clinique — et c’est ici que la lecture du manifeste trouve sa cohérence structurelle la plus forte. Le concept princeps est la position schizo-paranoïde introduite par Melanie Klein dans « Notes on Some Schizoid Mechanisms » (International Journal of Psycho-Analysis 27, 1946, p. 99-110), prolongée dans Envy and Gratitude (Tavistock, 1957). Contre la première théorie kleinienne (1935) de la « position dépressive », Klein décrit en 1946 un mode de fonctionnement plus archaïque, caractérisé par cinq opérations solidaires : (1) clivage de l’objet (sein idéalisé/sein persécuteur) et du moi ; (2) identification projective — expulsion de parties mauvaises du self dans l’objet externe, qui devient alors porteur de ces affects et est « contrôlé » comme extension du self ; (3) idéalisation et envie concomitantes du bon objet ; (4) déni omnipotent (un pan entier de la réalité est refusé à la prise en charge) ; (5) angoisse persécutrice fondamentale. La position dépressive — reconnaissance que le bon et le mauvais objet sont un seul et même objet, tolérance de l’ambivalence, culpabilité, mouvement de réparation — n’advient qu’à condition d’un travail de deuil qui renonce à la pureté clivée. Bion (Elements of Psycho-Analysis, Heinemann, 1963) proposera la notation Ps ↔ D : oscillation permanente, aucune position n’est définitivement « dépassée ».

L’articulation au manifeste est dense. Premièrement, l’attribution de toute la bonté au Nous (peuple pur, cause révolutionnaire) et de toute la malignité à l’Autre (CIA, Washington, Paris) est littéralement le clivage kleinien transposé à l’échelle sociale — non une erreur de jugement mais une défense contre l’angoisse persécutrice, qui requiert un objet externe consolidé comme persécuteur pour préserver l’objet interne idéalisé. Deuxièmement, la fabrication de l’ennemi relève de l’identification projective : les affects destructeurs, les pulsions agressives, les pensées haineuses du groupe sont expulsés et localisés dans l’ennemi extérieur. Otto Kernberg, dans Ideology, Conflict, and Leadership in Groups and Organizations (Yale UP, 1998) et dès Borderline Conditions and Pathological Narcissism (Aronson, 1975), nomme « paranoiagenèse institutionnelle » cette fabrication systématique d’ennemis internes et externes ; il distingue narcissisme malin (narcissisme + traits antisociaux + traits paranoïaques égosyntoniques + agression sadique idéalisée) et décrit les idéologies totalitaires par trois traits convergents : absolutisme doctrinal, clivage manichéen bien/mal, et paranoiagenèse. Troisièmement, l’essentialisation (« traître », « Noir blanchi », « vendu ») trouve sa lecture exacte ici : dans la PSP, l’objet ne peut pas être ambivalent ; le sujet qui critique de l’intérieur porte la position dépressive (l’objet est à la fois bon et mauvais), ce qui menace le clivage défensif — il ne peut donc être qu’un faux membre, son essentialisation négative est une ré-expulsion. Quatrièmement, l’attaque des faits gênants est littéralement ce que Bion nomme, dans « Attacks on Linking » (IJP, 1959), l’attaque du lien K (Knowledge) : le fait établit un lien entre doctrine et réalité, que le psychisme régressé doit rompre. Dans Learning from Experience (Heinemann, 1962), Bion décrit la destruction de la fonction alpha qui métabolise les éléments bêta en éléments pensables ; sans fonction alpha, la vie mentale se réduit à l’évacuation des éléments bêta (les faits non métabolisés) vers l’ennemi extérieur. Cinquièmement, et de manière décisive, le refus de responsabilité morale du manifeste est précisément le défaut de position dépressive : la responsabilité présuppose reconnaître que j’ai pu faire du mal à un objet que j’aime, tolérer la culpabilité, engager un travail de réparation — exactement ce que la PSP interdit.

Hanna Segal, dans « Notes on Symbol Formation » (IJP 38, 1957), prolonge par la distinction équation symbolique (PSP : le symbole est la chose — critique du drapeau = agression contre la nation) versus symbole proprement dit (PD : le symbole représente, permet pensée, rêve, débat) ; dans « Silence is the Real Crime » (Int. R. Psycho-Anal., 1987), elle posera que la neutralité analytique face aux discours politiques est complicité. Wilfred Bion, dans Recherches sur les petits groupes (Tavistock, 1961 ; PUF, 1965), ajoute la dynamique groupale : l’hypothèse de base « attaque-fuite » (hb-AF) est précisément celle où le groupe « se fonde sur l’idée qu’il existe, à l’intérieur ou au-dehors du groupe, un ennemi, contre lequel il faut se défendre ou qu’il faut fuir », avec leader paranoïde et ciment émotionnel de « colère et haine ». Freud (Psychologie des foules et analyse du moi, 1921) avait posé la matrice : l’individu délègue son idéal du moi à un chef ou à une Cause, produisant (a) refus de la responsabilité morale (le surmoi individuel est remplacé par l’idéal collectif), (b) fusion par identification mutuelle, (c) hostilité structurale à l’extérieur. Le narcissisme des petites différences (Malaise dans la civilisation, 1930) donne la clé structurelle : l’ennemi extérieur est condition de la cohésion interne. Wilhelm Reich (Psychologie de masse du fascisme, 1933) a somatisé cette lecture — la cuirasse caractérielle rend le sujet incapable d’éprouver l’effet de ses actes — et Adorno, Frenkel-Brunswik, Levinson, Sanford (The Authoritarian Personality, Harper, 1950) en ont construit la mesure (échelle F, avec la projectivité comme 8e trait, l’anti-intraception comme rejet du subjectif et du sensible, l’intolérance à l’ambiguïté de Frenkel-Brunswik). Karen Stenner (The Authoritarian Dynamic, Cambridge UP, 2005) a démontré que la prédisposition autoritaire reste latente tant qu’elle n’est pas activée par menace normative : désigner un « Washington » ou une « CIA » comme Autre absolu manufacture la menace qui active la prédisposition, produisant la cohésion désirée. Enfin, Heinz Kohut (The Analysis of the Self, IUP, 1971 ; « Thoughts on Narcissism and Narcissistic Rage », 1972) éclaire la violence contre les dissidents : la rage narcissique est la réponse standard à la blessure de la figure idéalisée — « besoin de vengeance, de réparer un tort par tous les moyens, compulsion sans relâche » — ce qui explique la disproportion des attaques contre le « traître » qui menace la fonction self-object du groupe. Piera Aulagnier (La Violence de l’interprétation, PUF, 1975) achève : le contrat narcissique par lequel le groupe investit l’enfant en échange de la promesse implicite de reconduire la voix des ancêtres rend toute critique interne littéralement ressentie comme trahison de la vie elle-même.

IV. Mounier comme clé interprétative : la confirmation philosophique

La question directe du demandeur — faut-il voir dans le manifeste une application du propos de Mounier ? — doit recevoir une réponse rigoureusement positive, avec trois nuances. La citation proposée (« Chaque homme qui dresse devant moi la question de son regard m’appelle à la responsabilité morale… La bonne conscience, au contraire, fuit ce face à face et dissipe avec empressement le reproche dans l’impersonnalité du groupe… Elle procède comme ce régime économique dont on a dit qu’il unit la collectivisation des pertes à l’individualisation des profits… Elle n’est tout à fait tranquille que lorsqu’elle s’est dégagée entièrement de tout contact avec la faute : aussi préfère-t-elle la rejeter sur une collectivité étrangère : nation, classe, race, groupe ennemi ») n’a pu être localisée avec certitude dans les corpus numérisés accessibles (Gallica ouvre Traité du caractère, Seuil, 1946, sans moteur plein-texte ; Le Personnalisme, PUF, « Que sais-je ? » n° 395, 1949 ; Œuvres complètes, Seuil, 1961-1962). Le texte est pleinement cohérent avec le vocabulaire attesté de Mounier — pharisaïsme, impersonnalité, dénonciation conjointe du capitalisme et des mystiques collectives « race, nation, État » — et sa source la plus probable est le Traité du caractère dans sa section sur la conscience morale et les sociétés pharisaïques, ou alternativement un écrit dans Esprit vers 1947-1949. L’attribution doit être signalée comme à vérifier sur exemplaire imprimé ; elle ne diminue en rien la pertinence philosophique de l’analyse.

Mounier fonde en 1932 la revue Esprit dans le contexte de l’écrasement du libéralisme entre communisme et fascisme ; le Manifeste au service du personnalisme (1936) et Qu’est-ce que le personnalisme ? (1947) formulent sa thèse centrale : la personne, sujet incarné, libre et responsable, engagée dans un face-à-face éthique, doit être distinguée de l’individu, abstraction atomique interchangeable, réductible à l’« on » heideggérien. La distinction conscience morale / bonne conscience articule la morale personnaliste : la conscience morale répond à l’appel du visage d’autrui ; la bonne conscience, pharisaïque, se dérobe. Sur ce point, la proximité avec Emmanuel Levinas (Totalité et Infini, Nijhoff, 1961 ; Autrement qu’être, Nijhoff, 1974) est textuelle : c’est le visage d’autrui — le « Tu ne tueras point » inscrit avant toute thématisation — qui m’appelle à la responsabilité infinie ; la totalité (État, race, classe) est précisément ce qui permet d’échapper à cet appel en noyant l’autre singulier dans une catégorie. La « collectivité étrangère » de Mounier est ce qui annule le visage de Levinas.

L’hypothèse mouniérienne est confirmée parce que chacun des cinq axes du manifeste est la traduction contemporaine d’un moment structurel de son diagnostic. (1) L’Algorithme de la Responsabilité — celui qui répond aux fantasmes démesurés fait passer les réalistes pour lâches — est exactement le mécanisme par lequel la bonne conscience « dissipe le reproche dans l’impersonnalité du groupe » : le collectif moralisé surinvestit le face-à-face individuel. (2) La Narcose Idéologique — déni de l’agentivité du peuple iranien, attribution à la CIA — est la modalité paradigmatique du rejet de la faute sur une « collectivité étrangère ». (3) La Folie du Nombre et du Buzz — celui qui fait peu de vues invoque l’algorithme truqué — est la variante numérique de l’individualisation des profits (mes mérites sont purs) et de la collectivisation des pertes (l’échec est sabotage). (4) Le Cri du Réalisme — « Qui sont-ils ? » refusant l’accusation à sens unique, modestie pacifiste face à la grandiloquence extrémiste — restaure précisément le face-à-face que la bonne conscience fuit. (5) L’Échec du Washington Playbook — refus de refaire l’erreur libyenne — est l’éthique de la responsabilité wébérienne opposée à l’éthique de la conviction pure. La structure économique invoquée par Mounier (« collectivisation des pertes, individualisation des profits ») opère ici à l’échelle symbolique : le coût moral des récits est socialisé vers l’ennemi extérieur, le bénéfice narcissique reste privé. La note finale du manifeste — l’impossibilité du dialogue avec qui vous insulte ontologiquement — reformule ce que Mounier nomme le « pharisaïsme » : celui qui s’est « dégagé entièrement de tout contact avec la faute » ne peut plus être rejoint par l’argument, parce que l’argument suppose une communauté de dette morale qu’il a rompue.

Les autres moralistes du XXe siècle prolongent ce diagnostic selon des angles complémentaires. Jean-Paul Sartre, dans L’Être et le Néant (Gallimard, 1943), analyse la mauvaise foi (le garçon de café qui « joue à être » garçon) comme fuite de la liberté par adoption d’un rôle objectivé ; les Réflexions sur la question juive (Morihien, 1946) en déploient la politique — « l’antisémite a choisi d’être antisémite », il fabrique l’essence de l’autre pour fuir la sienne. Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme (Harcourt, 1951), Eichmann à Jérusalem (Viking, 1963, banalité du mal comme thoughtlessness) et les essais « Vérité et politique » (1967) et « Du mensonge en politique » (1971), fournit le modèle historique du refus du face-à-face et du mensonge organisé. Paul Ricœur, dans L’Idéologie et l’utopie (Seuil, 1997, d’après les cours de Chicago 1975) et Soi-même comme un autre (Seuil, 1990), théorise l’imputation comme capacité de répondre de ses actes : un sujet narratif assumé s’oppose à l’idéologie dans sa fonction de distorsion. Simone Weil, dans « L’Iliade ou le poème de la force » (Cahiers du Sud, 1940) et L’Enracinement (Gallimard, 1949), dénonce l’idolâtrie du Gros Animal platonicien — adoration servile du collectif — comme racine de la bonne conscience qui permet les atrocités. Václav Havel, dans Le Pouvoir des sans-pouvoir (samizdat, 1978), donne la parabole du marchand de légumes affichant « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » par routine : vivre dans le mensonge versus vivre dans la vérité, le post-totalitarisme comme rituel où chacun est à la fois victime et complice. L’ensemble forme ce que René Girard, dans La Violence et le sacré (Grasset, 1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) et Le Bouc émissaire (1982), nomme le mécanisme victimaire : pour conjurer la violence de tous contre tous issue de la rivalité mimétique, la communauté polarise sa violence contre une victime arbitraire, dont l’efficacité pacificatrice requiert la méconnaissance du caractère arbitraire de la désignation. La convergence Mounier-Levinas-Girard est structurelle : « la collectivité étrangère » de Mounier est la victime émissaire girardienne à l’échelle du discours politique, et la « méconnaissance » girardienne est la condition épistémique même de la bonne conscience.

V. La drogue idéologique : Miłosz, Aron, Berridge

Le manifeste opère un geste conceptuel fort en rapprochant drogué et militant idéologique. Ce rapprochement n’est pas littéraire : il est philosophiquement balisé. Czesław Miłosz, dans La Pensée captive (Gallimard, 1953), forge l’image canonique du Murti-Bing — pilule de certitude empruntée au roman Insatiabilité de Stanisław Ignacy Witkiewicz (1927/1932) — qui procure au consommateur sérénité dogmatique et indifférence métaphysique. Il décrit le Ketman (emprunté à Gobineau, Les Religions et les philosophies dans l’Asie centrale, 1865) comme art de la dissimulation intérieure, décliné en sept formes (national, professionnel, esthétique, métaphysique…). Raymond Aron, dans L’Opium des intellectuels (Calmann-Lévy, 1955), offre la formulation française canonique : la gauche intellectuelle est « impitoyable aux défaillances des démocraties, indulgente aux plus grands crimes pourvu qu’ils soient commis au nom des bonnes doctrines » — le double standard moral comme condition de l’adhésion. Les trois mythes (gauche, révolution, prolétariat) fonctionnent comme religions séculières substituts. Jean-François Revel, dans La Tentation totalitaire (Laffont, 1976), Comment les démocraties finissent (Grasset, 1983) et La Connaissance inutile (Grasset, 1988), prolonge : l’accumulation informationnelle ne produit pas de connaissance parce que la préférence idéologique refoule les données gênantes — cécité volontaire comme forme moderne de la bonne conscience.

Ce que ces auteurs pressentaient comme métaphore est aujourd’hui littéralisé par les neurosciences (cf. §II) : les circuits mésolimbiques, la dissociation wanting/liking, la dysfonction préfrontale dans l’addiction décrivent exactement le fonctionnement de l’adhésion idéologique compulsive. Rudy Reichstadt emploie le vocabulaire sans métaphore dans L’Opium des imbéciles (Grasset, 2019) : « une très prospère économie du complotisme s’est mise en place… Elle a ses commanditaires, ses laborantins, ses dealers, ses consommateurs occasionnels et ses junkies ». Gérald Bronner, dans La Démocratie des crédules (PUF, 2013) et Apocalypse cognitive (PUF, 2021) ainsi que dans le rapport Les Lumières à l’ère numérique (remis à Emmanuel Macron le 11 janvier 2022), en décrit l’écosystème : le marché cognitif dérégulé — l’explosion de l’offre informationnelle depuis les années 2000 ayant brisé les filtres institutionnels — « industrialise » l’imposture idéologique en exploitant l’avarice cognitive et les biais de négativité. La Commission Bronner (30 recommandations, 14 membres, 100 auditions) articule ce diagnostic à l’action publique (DSA européen, éducation à l’esprit critique). La boucle est ainsi bouclée : ce que Mounier voyait comme pharisaïsme de la bonne conscience, ce que Miłosz voyait comme Murti-Bing, ce qu’Aron voyait comme opium, nous le mesurons aujourd’hui comme activation dopaminergique mésolimbique répétée, corrélée à une dysfonction du contrôle préfrontal, dans un environnement informationnel dérégulé.

VI. La corruption du langage : de Kraus à Stanley

La narcose ne s’opère pas dans le silence : elle s’écrit dans la langue. Karl Kraus, dans Die Fackel (1899-1936) et Les Derniers Jours de l’humanité (Verlag Die Fackel, 1918-1922 ; trad. Agone, 2003-2005), identifie le premier la corruption de la langue comme symptôme moral — le journalisme de guerre, la phraséologie patriotique, la machine à clichés qui enveloppe les massacres dans un vocabulaire anodin (« nettoyage », « front », « opération »). Victor Klemperer, philologue romaniste à Dresde, tient clandestinement de 1933 à 1945 le journal d’où sortira LTI — Lingua Tertii Imperii (1947 ; trad. Albin Michel, 1996) : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir » (p. 47). Les mots nazis — Volksgemeinschaft, Untermensch, fanatique devenu laudatif — fabriquent mécaniquement la bonne conscience du groupe et l’essentialisation de l’ennemi. George Orwell, dans « Politics and the English Language » (Horizon, avril 1946), énonce le principe : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée » ; Nineteen Eighty-Four (Secker & Warburg, 1949) en déploie les opérations — novlangue (réduction lexicale), doublepensée (détention simultanée de deux croyances contradictoires), crimestop (arrêt automatique du raisonnement dès qu’il approche de l’hérésie). Le crimestop est exactement ce que le manifeste observe : l’idéologue interrompt le raisonnement à l’instant précis où il toucherait au tabou qui délégitimerait sa pureté.

Harry Frankfurt, dans « On Bullshit » (Raritan Quarterly Review, 1986 ; volume autonome, Princeton UP, 2005), distingue le menteur — qui respecte la vérité en la niant — du bullshitter, dont l’essence est « l’indifférence à la manière dont les choses sont réellement » (this indifference to how things really are) ; « bullshit is a greater enemy of the truth than lies are ». Le complotiste contemporain n’est pas un menteur au sens classique : il est indifférent au point de savoir si la CIA est réellement derrière tel soulèvement, il a juste besoin que le récit tienne pour le groupe. Jason Stanley, dans How Propaganda Works (Princeton UP, 2015) et How Fascism Works (Random House, 2018 ; trad. Aluna, 2019), théorise la propagande de sape (undermining propaganda) qui invoque des idéaux (liberté, démocratie, anti-impérialisme) pour en miner la substance ; la mécanique fasciste du « nous contre eux » mobilise mythe du passé glorieux, anti-intellectualisme, hiérarchies naturelles, victimisation de la majorité, désignation d’un ennemi intérieur. Hanna Segal, avec son concept d’équation symbolique (1957) — le symbole est la chose, non sa représentation — donne la lecture clinique de cette corruption : la désymbolisation collective. Quand la critique du drapeau devient agression contre la nation, quand nommer les faits devient acte d’ennemi, c’est que le langage politique a régressé au mode psychotique archaïque — ce que Bion appellerait la destruction de K, l’interdiction de savoir.

VII. La politique du complot et la paranoïagenèse institutionnelle

La théorisation politique du phénomène commence avec Karl Popper, dont le tome II de La Société ouverte et ses ennemis (Routledge, 1945, chap. 14 « The Autonomy of Sociology ») formule la critique canonique : la théorie conspirationniste de la société est « la thèse selon laquelle expliquer un phénomène social revient à découvrir les hommes ou les groupes qui avaient intérêt à ce qu’il advînt… et qui l’ont planifié puis provoqué par conspiration ». Popper oppose à cette vue — qu’il nomme « résultat typique de la sécularisation de la superstition religieuse » — la tâche proprement sociologique : l’analyse des répercussions sociales non intentionnelles des actions intentionnelles. Le complotiste commet l’erreur exactement inverse du sociologue : il attribue aux puissants une maîtrise totale de leurs effets. Richard Hofstadter, dans « The Paranoid Style in American Politics » (Harper’s Magazine, novembre 1964 ; recueil Knopf, 1965), dégage les cinq marques du style : « heated exaggeration, suspiciousness, and conspiratorial fantasy », ennemi totalement mauvais, complot grandiose et imminent, omnipotence de l’ennemi, sentiment de dépossession (« America has been largely taken away from them and their kind »). Il précise la différence avec la paranoïa clinique : le paranoïaque politique parle au nom d’une collectivité menacée. Cass Sunstein, avec Adrian Vermeule (« Conspiracy Theories: Causes and Cures », Journal of Political Philosophy, 2009), diagnostique l’épistémologie infirme (crippled epistemology) des réseaux homogènes où les croyances sont localement rationnelles dans un cadre informationnel pauvre, et la qualité auto-scellante (self-sealing) des théories — toute réfutation devient preuve du complot. Sunstein prolonge dans #Republic (Princeton UP, 2017) sur les echo chambers et les information cocoons, et dans Going to Extremes (Oxford UP, 2009) sur la polarisation de groupe : des groupes homogènes dérivent structurellement vers l’extrême.

La psychologie sociale contemporaine a quantifié le phénomène. Karen Douglas, Robbie Sutton et Aleksandra Cichocka, dans « The Psychology of Conspiracy Theories » (Current Directions in Psychological Science, 2017) et « Understanding Conspiracy Theories » (Political Psychology, 2019), identifient la trinité motivationnelle : épistémique (réduire l’incertitude, besoin de fermeture cognitive), existentielle (besoin de contrôle contre l’impuissance), sociale (préservation de l’image du soi et du groupe). Cichocka, avec Golec de Zavala et Marchlewska (British Journal of Psychology, 2016 ; Current Directions, 2020), a isolé le narcissisme collectif — croyance exagérée dans la grandeur de l’in-group contingente à la reconnaissance externe — comme prédicteur robuste des théories du complot visant les out-groups. Roland Imhoff et Pia Lamberty (European Journal of Social Psychology, 2017, 2018) ont mesuré la conspiracy mentality comme trait stable (CMQ, Bruder et al. 2013), corrélée au need for uniqueness : le complotiste tire un bénéfice narcissique direct de sa marginalité d’« éveillé ». Michael Shermer, dans The Believing Brain (Times Books, 2011), en donne le socle évolutionniste : patternicity (détection de motifs dans le bruit) et agenticity (attribution d’agents intentionnels invisibles) — « souls, spirits, ghosts, gods, demons, aliens, intelligent designers, government conspirators ». L’idéologue, agentifiant systématiquement, refuse l’aléa, la contingence, la complexité systémique : tout malheur a un coupable identifiable.

À l’échelle des régimes, Jan-Werner Müller (Qu’est-ce que le populisme ?, Premier Parallèle, 2016) fournit la définition minimale : le populisme est anti-élitisme PLUS anti-pluralisme — « Nous, et seulement nous, représentons le peuple véritable ». L’opposition est par définition illégitime, les distinctions sont binaires et morales, le populisme est « l’ombre portée de la démocratie représentative » qu’il dévoie en monopole moral. Pierre Rosanvallon, dans Le Siècle du populisme (Seuil, 2020), construit le populisme comme culture politique à cinq dimensions : peuple-Un, démocratie immédiate, homme-peuple, national-protectionnisme, et régime de passions incluant explicitement les narratifs complotistes comme fonction constitutive. Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (How Democracies Die, Crown, 2018 ; Tyranny of the Minority, 2023) identifient les deux normes cardinales érodées : la tolérance mutuelleWe may shed tears on election night when the other side wins, but we do not consider such an event apocalyptic ») et la retenue institutionnelle (forbearance) — qui sont l’exact opposé du style paranoïaque. Yascha Mounk (The People vs. Democracy, Harvard UP, 2018) diagnostique la crise comme double : démocratie illibérale (droits sans démocratie peuplée) versus libéralisme antidémocratique (technocratie sans peuple). Le rapport V-Dem 2025 (« 25 Years of Autocratization — Democracy Trumped? ») consigne qu’il y a désormais plus d’autocraties (91) que de démocraties (88), 72 % de la population mondiale vivant sous autocratie, avec un « taux de mortalité démocratique » de 67 % sur les pays entrés en autocratisation. Pippa Norris et Ronald Inglehart (Cultural Backlash, Cambridge UP, 2019) lisent cette vague comme réaction culturelle autoritaire au post-matérialisme cosmopolite — « the revolution finds it easier to destroy the old without rebuilding the new ». En France, Rudy Reichstadt (L’Opium des imbéciles, 2019 ; Au cœur du complot, Grasset, 2023) et Tristan Mendès France documentent depuis Conspiracy Watch l’économie du complotisme, avec l’Union populaire républicaine d’Asselineau comme cas d’école français — « tropisme pro-Kremlin notoire qui va de pair avec un antiaméricanisme de facture conspirationniste » : Pussy Riot = CIA, marathon de Boston = CIA, Daesh = Hillary Clinton et Obama, Jean Monnet = « agent traitant » de la CIA, Raphaël Glucksmann = « agent américain ». La rhétorique UPR est le cas français de la projection exclusive sur l’ennemi extérieur : son universalité empirique révèle précisément que le schème est pré-factuel — le soulèvement n’est pas analysé, il est a priori disqualifié comme ingérence.

VIII. Le déni de l’agentivité : Iran 2022-2026, bouc émissaire inversé

Le cas iranien post-2022 cristallise l’imposture que dénonce le manifeste. Le 13 septembre 2022, Jina Mahsa Amini, kurde de 22 ans, est arrêtée par la police des mœurs à Téhéran pour port de voile non conforme ; elle meurt le 16 septembre. Le slogan kurde Jin, Jiyan, Azadî — persanisé en Zan, Zendegî, Azadî — porte un mouvement insurrectionnel d’ampleur inédite, qui explose dans le Kurdistan iranien, le Sistan-Baloutchistan (après le viol d’une adolescente sunnite de 15 ans par un responsable policier — ce que Chowra Makaremi nomme « colonialisme intérieur » dans Femme ! Vie ! Liberté !, La Découverte, 2023), puis gagne Téhéran, Ispahan, universités et lycées. Farhad Khosrokhavar (Femme, Vie, Liberté. Un mouvement féministe révolutionnaire en Iran, Presses de Sciences Po, 2024 ; dossier Esprit n° 494, avril 2023 ; entretien Le Grand Continent, 15 nov. 2022) note : « Il y a désormais une subjectivité révolutionnaire parce que si demain le régime déclarait le port du voile non-obligatoire, je ne pense pas que le mouvement s’arrêterait… Le slogan s’est radicalisé. Maintenant c’est plutôt « À mort le dictateur ». » Il note encore (Le Temps, 15 septembre 2024) que « le mouvement a échoué politiquement, mais réussi sur le plan culturel » ; c’est « le premier mouvement féministe dans le monde musulman ». Hamit Bozarslan (EHESS), Azadeh Kian (Paris-Cité) et les analystes anglophones Abbas Milani (Stanford) et Karim Sadjadpour (Carnegie) convergent.

Nier cette agentivité en invoquant une « opération CIA » effectue simultanément quatre opérations pathologiques identifiables théoriquement. Premièrement, c’est un déni implicatoire au sens de Stanley Cohen (States of Denial, Polity, 2001) : les faits ne sont pas effacés, leur signification morale est annulée — l’obligation de solidarité est neutralisée. Deuxièmement, c’est un renforcement symbolique du narratif de Khamenei lui-même, qui accuse systématiquement les « ennemis » (USA, Israël, Royaume-Uni) d’être les instigateurs de tout soulèvement : le complotiste occidental devient l’allié objectif du régime qu’il prétend critiquer « de gauche ». Troisièmement, c’est une mécanique girardienne inversée : la CIA devient la victime émissaire qui absorbe la responsabilité de la crise, permettant au sujet de se dispenser de nommer la violence réelle (celle du régime) ; c’est précisément la « collectivité étrangère » de Mounier (« nation, classe, race, groupe ennemi ») comme dépotoir de la faute. Quatrièmement, c’est une inversion malhonnête de FanonPeau noire, masques blancs (Seuil, 1952), Les Damnés de la terre (Maspero, 1961) — dont le projet explicite était de restaurer la subjectivité du colonisé ; le campisme utilise le vocabulaire fanonien pour nier précisément l’auto-détermination qui est la norme fanonienne. Ce schème est d’ailleurs celui qu’Albert Memmi avait dénoncé dès Portrait du décolonisé arabo-musulman (Gallimard, 2004) : la souffrance des ex-colonies ne peut être attribuée exclusivement aux anciens colonisateurs, elle engage les « dirigeants corrompus et gouvernements qui contrôlent ces États ». Kanan Makiya, dans Republic of Fear (University of California Press, 1989, sous pseudo) et Cruelty and Silence (Norton, 1993), avait dès l’Irak baathiste diagnostiqué la fabrication obsessionnelle d’ennemis extérieurs comme mécanique structurelle du totalitarisme (pré-2003 ; son soutien à l’invasion américaine de 2003, controversé, n’invalide pas l’analyse antérieure).

L’autocritique la plus lucide est venue de l’intérieur de la gauche. Pascal Bruckner, dans Le Sanglot de l’homme blanc (Seuil, 1983) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006) — « Le monde entier nous hait et nous le méritons bien, telle est la conviction d’une majorité d’Européens ; cette culpabilité nous arrange : elle constitue l’alibi de notre abdication » — formule la pénitence occidentale comme infantilisation inverse du Sud : elle nie aux peuples la dignité d’agents historiques. Norman Geras, théoricien marxiste de Manchester, avec The Contract of Mutual Indifference (Verso, 1998), puis le Manifeste d’Euston coécrit avec Nick Cohen (New Statesman, 17 avril 2006), formule la critique interne d’une « gauche décente » contre le « campisme » qui subordonne l’agenda démocratique-progressiste à un anti-impérialisme simpliste. Gilbert Achcar (SOAS, Londres), dans Le Peuple veut (Sindbad/Actes Sud, 2013) et Symptômes morbides (Sindbad, 2017 ; Stanford UP, 2016), théorise le conflit triangulaire syrien (pôle révolutionnaire progressiste pris entre l’État patrimonial Assad/Poutine/Iran et le djihadisme Daesh), et dans « Réflexions d’un anti-impérialiste après dix ans de débat » (À l’encontre, 12 août 2021) règle ses comptes avec le néo-campisme : « la principale intervention armée des États-Unis en Syrie s’est faite en réalité aux côtés de la seule force de gauche engagée dans le conflit, le mouvement kurde — quelque chose que le néo-campisme ne peut pas concevoir ». Adam Shatz, dans The Rebel’s Clinic (Farrar, Straus & Giroux, 2024), restitue Fanon contre ses usages campistes contemporains. L’ensemble confirme que la critique du pseudo-anti-impérialisme n’est pas « réactionnaire » : elle est précisément le moment où le marxisme, le personnalisme et le libéralisme tragique reconnaissent la subjectivité des peuples opprimés.

IX. Le réalisme tragique comme antidote : Weber, Niebuhr, Obama

Le manifeste pose, avec la figure d’Obama refusant le « Washington Playbook » et celle du Pape choisissant la juste mesure du rapport de force, une alternative structurelle à la grandiloquence extrémiste. Cette alternative s’appelle réalisme tragique, et sa grammaire est bien constituée. Max Weber, dans sa conférence du 28 janvier 1919 à Munich (Politik als Beruf, trad. Julien Freund, Le Savant et le Politique, Plon, 1959, préface Aron ; trad. Catherine Colliot-Thélène, La Profession et la vocation de politique, La Découverte, 2003), énonce trois qualités cardinales de l’homme politique : « la passion, le sentiment de responsabilité, le coup d’œil » (Augenmass). Il oppose deux maximes « totalement différentes et irréductiblement opposées » : l’éthique de la conviction (Gesinnungsethik — « le chrétien fait son devoir et s’en remet à Dieu ») et l’éthique de la responsabilité (Verantwortungsethik — « nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes »). Il formule la dureté tragique : « Le politique doit savoir que le bien peut sortir du mal et réciproquement. Celui qui ne le voit pas est politiquement un enfant » ; et encore : « Déjà les premiers chrétiens savaient très exactement que le monde est régi par des démons et que celui qui se compromet avec la politique, c’est-à-dire avec la puissance et la violence comme moyens, conclut un pacte avec des puissances diaboliques. » La clôture est célèbre : « La politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur ». La faute de la posture extrémiste est ici précisément nommée : l’extrémiste prétend rester dans l’éthique pure de la conviction tout en agissant en politique ; il pratique la violence (réelle ou symbolique) en prétendant n’être redevable que de la pureté de ses intentions. Il refuse le pacte avec les puissances diaboliques — ou, pire, le dissimule en le projetant sur l’adversaire.

Reinhold Niebuhr, dans The Irony of American History (Scribner, 1952 ; rééd. Chicago UP, 2008, préface Andrew Bacevich), fournit la version théologico-politique : l’Amérique est tentée par un idéalisme messianique qui confond sa puissance avec sa vertu ; l’ironie historique désigne la situation où les vertus produisent, par excès, des vices — « virtues are turned into vices through too great confidence in them » ; contre le hubris, plaidoyer pour l’humilité. Barack Obama a explicitement nommé Niebuhr son philosophe préféré dans l’entretien avec David Brooks (New York Times, printemps 2007) : « I take away the compelling idea that there’s serious evil in the world, and hardship and pain. And we should be humble and modest in our belief we can eliminate those things. But we shouldn’t use that as an excuse for cynicism and inaction ». Cette phrase condense le réalisme tragique : ni idéalisme naïf, ni réalisme cynique, mais action dans l’humilité. Hans Morgenthau (Politics Among Nations, Knopf, 1948, six principes du réalisme, notamment la prudence — « peser les conséquences des actions politiques alternatives » — comme « vertu suprême de la politique ») et Raymond Aron (Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962 — « les relations interétatiques se déroulent à l’ombre de la guerre ») prolongent. Stanley Hoffmann (Duties Beyond Borders, Syracuse UP, 1981) cherche, avec ce que Michael Walzer résume comme « a wonderful combination of skeptical realism and moral commitment », les compromis pratiques qui maximisent les possibilités des droits humains.

L’interview-fleuve de Jeffrey Goldberg, « The Obama Doctrine » (The Atlantic, avril 2016), consigne l’application contemporaine. Le « Washington Playbook » est défini par Obama : « il y a littéralement un playbook en rayon dans l’establishment de politique étrangère… il est sur-militarisé… c’est un playbook de missiles de croisière ». Goldberg caractérise Obama comme « tragic realist » et « Hobbesian optimist » — il a « une compréhension de réaliste tragique du péché, de la lâcheté et de la corruption ». Sur la ligne rouge syrienne d’août 2013, la décision de ne pas bombarder après l’attaque au sarin à la Ghouta : « I’m very proud of this moment » ; sur la leçon libyenne : Obama qualifie privément la Libye de shit show et reconnaît « avoir eu trop de foi dans les Européens, étant donnée la proximité de la Libye, pour s’investir dans le suivi » — l’erreur libyenne étant précisément d’être intervenu sans plan pour le lendemain. La devise « Don’t do stupid shit » — ou sa version édulcorée Don’t do stupid stuff — est le précipité pragmatique de l’éthique de responsabilité wébérienne, explicitement contestée par Hillary Clinton (« a great nation needs organizing principles ») dans une tension qui recoupe exactement Gesinnungsethik / Verantwortungsethik. Ben Rhodes (The World as It Is, Random House, 2018) documente de l’intérieur la tension avec Samantha Power (A Problem from Hell, Basic Books, 2002 ; The Education of an Idealist, Dey Street, 2019) — idéaliste rigoureuse qui, précisément parce qu’elle a documenté l’histoire des interventions manquées, doit assumer la contrainte de la responsabilité. Derek Chollet (The Long Game, PublicAffairs, 2016) énumère les huit vertus de la doctrine : « Balance, Sustainability, Restraint, Precision, Patience, Fallibility, Skepticism, Exceptionalism » — où la fallibilité et le scepticisme sont des vertus typiquement niebuhriennes. Le modeste « attendre que l’adversaire extrémiste s’empêtre dans ses propres erreurs » du manifeste est le décalque exact de cette doctrine.

X. Le numérique comme amplificateur : bulles, psychoses partagées, marchandisation de la certitude

L’économie attentionnelle contemporaine amplifie structurellement les mécanismes décrits. Shoshana Zuboff (The Age of Surveillance Capitalism, PublicAffairs, 2019) théorise le pouvoir instrumentarien — « pouvoir de connaître et de modeler le comportement humain aux fins d’autrui » — distinct du pouvoir totalitaire, qui opère « par le médium automatisé d’une architecture computationnelle ubiquitaire en réseau » ; les marchés de futurs comportementaux vendent des prédictions du comportement. La relation d’asymétrie réelle avec les GAFAM est ici documentée — mais elle ne justifie pas la conclusion complotiste : les algorithmes ne ciblent pas politiquement tel individu, ils optimisent l’engagement massif. La plainte du manifestement « peu-vu » contre « l’algorithme truqué » est une mauvaise réponse paranoïaque à une question réelle. Eli Pariser (The Filter Bubble, Penguin Press, 2011) et Cass Sunstein (Republic.com, Princeton UP, 2001 ; #Republic, 2017) ont décrit les bulles de filtre et chambres d’écho, à nuancer par les travaux d’Axel Bruns (Are Filter Bubbles Real?, Polity, 2019) qui montrent que la causalité algorithmique pure est contestée — le phénomène relève autant de choix individuels. Gloria Origgi (La Réputation, PUF, 2015) ajoute la dimension réputationnelle : l’ego social hypertrophié, le « comment je me vois vu », fournit la mécanique de sauvegarde — si je ne suis pas vu, c’est qu’on me cache, donc je vaux assez pour qu’on me cache.

Jonathan Haidt (The Anxious Generation, Penguin Press, 2024) diagnostique le great rewiring of childhood entre 2010 et 2015 — passage d’une enfance play-based à une enfance phone-based — comme matrice du narcissisme contemporain et de la vulnérabilité à la contagion ; Jean Twenge (iGen, 2017 ; Generations, 2023) systématise par cohortes. Le débat reste ouvert (Candice Odgers conteste la robustesse causale ; la corrélation est robuste, la causalité moins). Renée DiResta (Invisible Rulers, PublicAffairs, 2024) forge la notion de bespoke realities — réalités personnalisées se substituant à la réalité partagée : « if you make it trend, you make it true ». La contagion numérique n’est pas une métaphore : elle est cliniquement documentée. Les TikTok tics (Hull, Parnes, Jankovic, Movement Disorders Clinical Practice, novembre 2021 ; Olvera, Stebbins et al., 2021) décrivent l’explosion de tics fonctionnels chez des adolescentes après exposition à des personnalités TikTok spécifiques — cas paradigmatique de Mass Social Media Induced Illness (Giedinghagen, Clinical Child Psychology and Psychiatry, 2023). Bandy Lee (ex-Yale) mobilise — controversée eu égard à la Goldwater Rule — la notion de shared psychosis : « chaque individu peut ne pas être psychotique, mais le groupe entier agit comme s’il l’était, détaché de la réalité » (Scientific American, janvier 2021). Le concept est à manier avec précaution clinique mais possède une valeur heuristique convergeant précisément avec Bion (hypothèse de base attaque-fuite, attaque du lien K). L’ensemble — marché cognitif dérégulé de Bronner, ego social d’Origgi, bespoke realities de DiResta, contagion clinique documentée — fournit les conditions techniques contemporaines du phénomène que Mounier décrivait déjà en 1946-1949 comme « impersonnalité du groupe ». La différence n’est pas de nature mais de vitesse, d’échelle et de rendement : ce qui demandait autrefois la presse de masse et l’appareil idéologique d’État (Althusser) s’accomplit désormais dans la boucle neurale de la recommandation algorithmique.

XI. Synthèse : ce qui change quand on tient tout ensemble

La mise en réseau de ces onze champs théoriques confirme, précise et dépasse l’hypothèse mouniérienne du demandeur. Elle la confirme en montrant que la structure éthique du pharisaïsme collectif décrite en 1946-1949 — fuite du face-à-face, dissipation du reproche dans l’impersonnalité, collectivisation de la faute sur « nation, classe, race, groupe ennemi » — reçoit, soixante-quinze ans plus tard, des corroborations convergentes de la psychologie cognitive (Festinger, Kahneman, Haidt), de la neuropsychologie (Zmigrod, Damasio, Berridge), de la psychanalyse (Klein, Bion, Segal, Kernberg), de la philosophie politique (Levinas, Arendt, Ricœur, Havel, Miłosz, Aron), de la théorie de la propagande (Kraus, Klemperer, Orwell, Frankfurt, Stanley) et de la science politique contemporaine (Hofstadter, Sunstein, Douglas-Sutton-Cichocka, Imhoff-Lamberty, Levitsky-Ziblatt, Müller, Bronner). Elle la précise en ajoutant une mécanique là où Mounier fournissait une phénoménologie : la position schizo-paranoïde (Klein) donne la grammaire clinique du clivage ; l’attaque du lien (Bion) nomme l’opération qui détruit les faits gênants ; la dissociation wanting/liking (Berridge) ancre l’analogie drogue/idéologie dans les circuits mésolimbiques ; la rigidité cognitive mesurable (Zmigrod) quantifie l’enfermement ; la paranoiagenèse institutionnelle (Kernberg) nomme la fabrique d’ennemis ; le style paranoïaque (Hofstadter) et l’anti-pluralisme (Müller) lient le diagnostic individuel à la structure des régimes ; l’éthique de responsabilité (Weber) et le réalisme tragique (Niebuhr, Aron, Obama) offrent l’alternative constructive.

Elle la dépasse sur un point important : l’articulation numérique. Mounier ne pouvait pas penser l’amplification algorithmique de la bonne conscience ; ce que Bronner, Zuboff, DiResta et Haidt documentent est que l’infrastructure technique contemporaine rend la position schizo-paranoïde économiquement productive à grande échelle. Le marché cognitif récompense la certitude, l’indignation virtueuse, l’ennemi désigné ; il pénalise la prudence, le doute, l’ambivalence. La dissymétrie est structurelle : vivre dans la vérité (Havel) coûte ; vivre dans le mensonge rapporte des vues, des likes, une place dans le groupe — des shots dopaminergiques réels. La narcose idéologique est un équilibre de marché, non un accident individuel.

Il reste une conclusion éthique à tirer, que le manifeste pose sous forme d’aporie : peut-on encore dialoguer avec qui vous insulte ontologiquement ? La réponse, accumulée par les neurosciences, la psychanalyse et la philosophie morale, est nuancée mais ferme. On ne peut pas convaincre par argument seul — la certitude n’est pas un raisonnement (Burton), les marqueurs somatiques précèdent la délibération (Damasio), la synchronisation neuronale lie les partisans (Hasson), et l’attaque du lien (Bion) interdit la métabolisation des faits. Mais on peut tenir le face-à-face éthique — c’est-à-dire refuser la pure rationalité désincarnée qui croit qu’un bon argument suffit, tout en refusant aussi la guerre de positions qui reproduirait la structure du clivage. La voie tracée par Havel — vivre dans la vérité, et d’abord devant soi, refuser de « dissiper le reproche dans l’impersonnalité du groupe » — n’est pas un dialogue au sens habermassien : c’est un témoignage qui rend possible, pour celui qui voudra un jour entendre, la sortie du Murti-Bing. Cela suppose, comme le dit Obama citant Niebuhr, d’être « humble et modeste dans la croyance qu’on peut éliminer ces choses, mais sans en faire l’alibi du cynisme et de l’inaction ». Et cela suppose, en dernier ressort, ce que Mounier nommait le mouvement proprement personnaliste : accepter l’appel du visage, refuser la collectivité étrangère comme dépotoir de la faute, et porter soi-même, avec sa communauté concrète, le poids tragique de la responsabilité partielle mais réelle — qui est, selon Weber, la seule marque de la vocation politique authentique.

Le manifeste du demandeur n’est donc pas un pamphlet : c’est, conceptuellement, une reformulation actualisée du diagnostic mouniérien aux conditions de l’Iran 2022-2026, de la guerre de Syrie, de la polarisation numérique et du néo-campisme. Son titre dit exact : ce qu’il décrit est bien une imposture — non au sens d’un mensonge délibéré, mais au sens plus radical et plus kleinien d’une position psychique organisée où le sujet ne peut pas reconnaître ce qu’il fait, parce que la reconnaissance ruinerait la pureté auto-attribuée qui l’habite et le tient. Que cette imposture soit idéologique, politique, numérique ou clinique, son noyau est constant : la bonne conscience fuit le face-à-face. Y revenir, c’est tout le programme — personnaliste, niebuhrien, wébérien, kleinien-dépressif, havelien — d’une éthique qui accepte de porter sa part de la faute commune au lieu de la projeter sur une « collectivité étrangère ». »

« On peut, si nous pouvons considérer tous les hommes comme perfectibles, à jamais imparfaits, il y a certainement, probablement, tout un continuum de qualités, ou de défauts, portés chacun, par tout un chacun dans des mesures parfois disproportionnées.

Il semble que tous, et toutes, quelques soient les progrès que nous réalisons, avons réalisés, quelque soit le niveau d’éducation, ou de perfection que nous atteignons, les auteurs, beaucoup de gens semblent s’entendre pour dire que nul ne dispose de tant, de tellement de qualités pour être, pouvoir être considéré comme si exceptionnel ou différent, et ainsi se démarquer, plus que de raisons, soit des ses pairs, experts et eux-mêmes eux-aussi en tel ou tel domaine, ou alors, par leurs qualités humaines, qui feraient d’eux des êtres humains, plus gentils, ou honnêtes, compatissants, travailleurs, utiles, bienveillants, (on peut, on pourrait énumérer ce que le dictionnaire compte de qualités humaines), ainsi que nul n’est jamais si brillant, ou humain dans le bon sens du terme, pour pouvoir et devoir être admiré lui et lui seul, lui seulement.

Surtout, par ailleurs, l’on brille, il arrive, l’on rencontre des gens brillants, honnêtes, bons et modestes, mais ces qualités, si et aussi admirables soient-elles, empêchent-elles, ont-elles jamais permi à l’humanité de se guérir, à l’histoire de se guérir de ses multiples accidents et malheurs, malgré la somme, l’existence conjointe, les efforts, les prières, vrais, de tous ces gens illustres, passés et présents, pour prévenir jamais les guerres passées, ou actuelles, la violence, ou les troubles, les défis multiples que rencontre, plus que jamais, depuis l’avènement, l’arrivée de la technologie, de la multiplication, la démultiplication des attentes au climat, des moyens de destruction, des zones, et motifs de conflits armés, ou politiques ?

À tout bien considérer, il faut, ne faudrait pas manquer pas oublier, quelques talents, quelques succès que l’on obtient dans cette vie, de se montrer modeste, et de considérer la portée toute relative, voire insignifiante de notre gloire ici-bas, à considérer l’ensemble de nos défis, la gravité, l’urgence de certaines de ces problèmatiques, et le caractère dérisoire presque ironique de la notion même de succès dans ce triste monde. Cette conversation même, me semble finalement à moi quelque peu oiseuse, presque indécente et dérangeante à dire vrai, vaine à mon sens. »  

« JOURNAL OFFICIEL DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
SESSION ORDINAIRE DE 2018-2019
165e séance
Compte rendu intégral
3e séance du mardi 5 mars 2019″

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Le 5 mars 2019 et la longue mémoire de la rue française

« Le débat parlementaire du 5 mars 2019 sur « la judiciarisation et la criminalisation de l’action militante » n’est pas un affrontement d’opinions sur un texte courant : c’est un concours d’invocations historiques où s’affrontent deux récits incompatibles de la démocratie française. D’un côté, une gauche (LFI, GDR) qui convoque la longue durée répressive — de la Semaine sanglante aux Voltigeurs motoportés — pour délégitimer la proposition de loi Retailleau ; de l’autre, une majorité (LREM, MoDem) qui mobilise la jurisprudence constitutionnelle de 1985 et la figure du « casseur » pour en justifier la nécessité. L’enjeu dépasse la seule loi du 10 avril 2019 : il engage la question de savoir si la liberté de manifester, jamais consacrée comme telle dans la Constitution française, mérite une protection équivalente à la liberté d’association ou de réunion. La décision du Conseil constitutionnel n° 2019-780 DC du 4 avril 2019, qui censurera l’article 3 instaurant l’interdiction administrative de manifester, tranchera partiellement ce conflit mémoriel et normatif — mais laissera intactes les lignes de fracture que ce débat révèle et qu’une historiographie renouvelée permet aujourd’hui de cartographier.

Un débat saturé d’histoire, ou l’Assemblée comme caisse de résonance

La 3ᵉ séance du mardi 5 mars 2019, ouverte à 21h30 sous la présidence d’Annie Genevard, se tient dans une atmosphère électrique. Le mouvement des Gilets jaunes dure depuis le 17 novembre 2018 ; la proposition de loi « visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations », déposée par le sénateur Bruno Retailleau (LR), a été adoptée par l’Assemblée le 5 février 2019 par 387 voix contre 92, avec 74 abstentions dont environ 50 députés LREM — record du quinquennat. Le débat du 5 mars, inscrit à l’ordre du jour par la Conférence des présidents à la demande du groupe GDR, ne donne lieu à aucun vote : c’est une tribune délibérative pré-adoption définitive (laquelle interviendra le 12 mars au Sénat).

Le contexte immédiat intensifie la charge polémique : le député LFI Loïc Prud’homme a été matraqué par la police à Bordeaux quelques jours plus tôt ; le rapport de la commission d’enquête sénatoriale Bas sur l’affaire Benalla a été remis le 20 février 2019 ; deux adolescents, Fatih et Adam, viennent de mourir à Grenoble le 2 mars au terme d’une course-poursuite policière. Les orateurs se succèdent — Mathilde Panot (LFI), Sébastien Jumel (GDR), Jean-Michel Clément (LT), Jean-Michel Mis (LREM), Emmanuelle Anthoine (LR), Sarah El Haïry (MoDem), Christophe Naegelen (UDI-Agir), Éric Coquerel (LFI) — avant la réponse de Nicole Belloubet, garde des Sceaux.

Ce qui frappe à la lecture du compte rendu officiel, c’est la densité des références historiques convoquées, chacune activant une mémoire et une bibliothèque. La cartographie qui suit les prend successivement, en restituant pour chacune la substance historiographique et l’usage rhétorique qui en est fait.

Cartographie critique des précédents historiques invoqués

La Commune de 1871, Thiers et le « rire du capital »

Sébastien Jumel, député communiste de Seine-Maritime, renonce à son discours pour lire le poème de Jacques Prévert, Il ne faut pas rire avec ces gens-là. Le geste est calculé : en énumérant « En 1871, les communards sont tombés par milliers / Monsieur Thiers souriait » puis « Depuis le mois de février on a tué en France beaucoup d’ouvriers / Le président Doumergue n’a pas cessé de sourire », Jumel active une longue durée mémorielle communiste qui relie la Semaine sanglante, les fusillades ouvrières des années 1930 et la répression des Gilets jaunes.

L’historiographie récente de la Commune permet de restituer la profondeur de cette invocation. Jacques Rougerie, dans Paris libre 1871 (Seuil, 1971, rééd. 2004) puis dans son Que sais-je ? La Commune de 1871, a ouvert « l’âge scientifique » du sujet et formulé la grille aujourd’hui classique d’un « questionnement libertaire de la démocratie ». Quentin Deluermoz, dans Commune(s), 1870-1871. Une traversée des mondes au XIXᵉ siècle (Seuil, 2020), inscrit l’événement dans une histoire « transnationale et globale » et théorise la crise comme « processus d’ouverture des possibles ». Michel Cordillot a dirigé la somme du cent-cinquantenaire, La Commune de Paris 1871. Les acteurs, l’événement, les lieux (Éditions de l’Atelier, 2021, 1440 p.).

Le chiffrage de la Semaine sanglante reste un champ disputé : John Merriman, dans Massacre. The Life and Death of the Paris Commune of 1871 (Basic Books, 2014), parle d’une « politique de guerre de classe pursuivie par Thiers » et maintient une fourchette de 17 000 à 30 000 morts. Robert Tombs, dans son article « How bloody was la semaine sanglante ? A revision » (Historical Journal, 2011) puis dans Paris, bivouac des révolutions (Libertalia, 2014), a révisé drastiquement ce chiffre à la baisse (6 000 à 7 500), en insistant sur les pelotons d’exécution après brefs procès en cours martiales. Michèle Audin, dans La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes (Libertalia, 2021), prend ses distances avec cette révision : « chercher un chiffrage exact, c’est ne pas voir ou feindre d’ignorer que la démesure des chiffres disait d’abord la démesure de la violence ».

La dimension mémorielle est tout aussi structurante. Danielle Tartakowsky a consacré à la liturgie communarde son Nous irons chanter sur vos tombes. Le Père-Lachaise, XIXᵉ-XXᵉ siècles (Aubier, 1999) : la « montée au Mur des Fédérés » est analysée comme « cérémonie d’adoubement, rite de passage permettant d’ancrer la stratégie devenue parlementaire dans un héritage qui la légitime, mais lui cède le pas ». Le premier défilé spontané du 23 mai 1880 (25 000 personnes sous l’impulsion de Jules Guesde), l’amnistie de juillet 1880, la « grande réconciliation » du 24 mai 1936 (600 000 personnes sous le slogan « 1871-1936 ») fournissent à Jumel un canon mémoriel socialiste et communiste que Éric Fournier a actualisé dans « La Commune n’est pas morte ». Les usages du passé de 1871 à nos jours (Libertalia, 2013). Mathilde Larrère a documenté la résurgence mémorielle contemporaine — slogans « 1871 raisons d’emmerder Macron » (2018), graffitis du Sacré-Cœur, « Descendants de pétroleuses » — dans les Gilets jaunes et Nuit debout.

Février 1934 et Doumergue : la matrice des fusillades ouvrières

Le second segment du poème de Prévert vise les fusillades de 1934. L’historiographie du 6 février 1934, longtemps dominée par la lecture « fascisme français » de Zeev Sternhell (Ni droite ni gauche, 1983), est désormais structurée par Serge Berstein (Le 6 février 1934, Gallimard, « Archives », 1975) qui analyse l’émeute des ligues comme une « révolution composite et manquée » plutôt que comme tentative fasciste coordonnée : les ligues « restaient profondément fragmentées, dépourvues de projet commun, rendant ainsi illusoire toute tentative de renverser la République ». Michel Winock, dans La Fièvre hexagonale. Les grandes crises politiques 1871-1968 (Calmann-Lévy, 1986), inscrit l’événement dans le cycle long des crises républicaines. Romain Ducoulombier, dans 6 février 1934, l’événement choc (Fondation Jean-Jaurès, 2024), relève justement que « chaque fois qu’une « demande d’autorité » réelle ou supposée s’exprime, le souvenir de ce 6 février est convoqué » — ce qui éclaire précisément l’usage de Jumel en 2019.

Le bilan varie selon les sources (15 à 22 morts le 6 février, 4 à 6 le 9 février, le bilan cumulé des journées 6-12 février atteignant 30 morts selon plusieurs décomptes). Gaston Doumergue devient président du Conseil le 9 février 1934 ; la contre-manifestation communiste du même jour à République est elle-même réprimée. La référence de Prévert, rédigée en octobre 1934 pour le Groupe Octobre (comme l’a établi André Heinrich dans la notice du Maitron), condense cette séquence meurtrière que le Front populaire transformera, par la journée du 12 février 1934 et la manifestation unitaire, en matrice antifasciste.

Il faut noter — et c’est un point méthodologique à restituer — que ce poème n’appartient pas à Paroles (1946), contrairement à une légende pédagogique : il circule par la tradition du Groupe Octobre puis par l’édition tardive de Heinrich. Sa lecture par Jumel à l’Assemblée en 2019 réactive donc une généalogie antifasciste spécifiquement communiste, visant à disqualifier la loi Retailleau par association avec le « sourire du capital ». La filiation rhétorique est explicite : le même geste politique — sourire pendant qu’on tue — traverse Thiers, Poincaré, Doumergue, Tardieu, Hitler ; la loi anti-casseurs s’inscrirait dans cette lignée.

Fourmies, Draveil et le « premier flic de France »

Bien que non explicitement citées dans le débat, les fusillades ouvrières de la Belle Époque forment l’arrière-plan obligé de la référence communiste. Fourmies, 1er mai 1891 : lors de la deuxième célébration internationale du 1er mai (décidée par le Congrès de Paris de 1889), une compagnie du 145ᵉ de ligne tire sur 200 manifestants, faisant 9 morts (dont 4 jeunes femmes et 2 enfants) en 40 secondes avec le nouveau fusil Lebel. Maria Blondeau, 18 ans, vêtue de blanc, devient l’icône ; selon le chansonnier Montéhus : « À Fourmies, c’est sur une gamine que le Lebel fit son premier essai ». L’ouvrage dirigé par Madeleine Rebérioux, Fourmies et les premier mai (Éditions de l’Atelier, 1994), fait synthèse du centenaire.

Draveil-Vigneux-Villeneuve-Saint-Georges, juin-juillet 1908 : grève des terrassiers, deux séquences meurtrières (3 morts à Draveil-Vigneux le 2 juin, 4 morts à Villeneuve-Saint-Georges le 30 juillet) sous le cabinet Clemenceau. La formule du tigre — « je suis le premier flic de France » — devient canonique grâce à Jacques Julliard, Clemenceau briseur de grèves (Julliard, 1965). Michelle Perrot (Les ouvriers en grève. France 1871-1890, Mouton, 1974) et Odile Roynette (« L’armée dans la bataille sociale », Le Mouvement social, n° 179, 1997) ont replacé ces épisodes dans la longue marche vers la professionnalisation du maintien de l’ordre qui aboutira à la création de la gendarmerie mobile en 1921.

Malik Oussekine (1986) : la « leçon » brisée

Éric Coquerel mobilise Oussekine comme précédent-matrice : la mort d’un manifestant, soutient-il, avait jadis provoqué la démission d’un ministre et le retrait d’un projet de loi — signe d’un État démocratique capable de reculer devant l’inacceptable. L’argument repose sur une reconstruction historiographique solide.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, Malik Oussekine, 22 ans, étudiant insuffisant rénal, est matraqué à mort au 20 rue Monsieur-le-Prince par trois fonctionnaires du Peloton de Voltigeurs Motoportés (PVM), unité créée en 1969 par Raymond Marcellin après Mai 68 et remise en service par Robert Pandraud. La même nuit, à Pantin, Abdel Benyahia, 19 ans, est abattu par un policier hors-service. Séquence politique : marche silencieuse du 6 décembre, démission d’Alain Devaquet le 8 décembre, retrait immédiat du projet de loi sur l’autonomie des universités, dissolution du PVM le 10 décembre 1986. Procès en 1990 : les voltigeurs Schmitt et Garcia condamnés à deux et cinq ans avec sursis pour « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».

La lecture sociologique dominante — celle d’Olivier Fillieule (Stratégies de la rue, Presses de Sciences Po, 1997) et, avec Donatella della Porta, Police et manifestants, 2006 — fait d’Oussekine le point-pivot de la « doctrine française » pacifiée du maintien de l’ordre. Danielle Tartakowsky théorise le « syndrome Oussekine » : depuis 1986, le pouvoir recule devant la possibilité d’une bavure fatale (retrait du CIP en 1994 par Balladur, du CPE en 2006 par Villepin). Fabien Jobard (Bavures policières ? La force publique et ses usages, La Découverte, 2002) sociologise la construction du scandale. Cédric Moreau de Bellaing, dans Force publique. Une sociologie de l’institution policière (Economica, 2015), formalise l’écart entre « violence légitime » et « violence légale ».

La rupture de ce cycle depuis 2018 est au cœur du débat du 5 mars 2019. Olivier Fillieule et Fabien Jobard, dans Politiques du désordre. La police des manifestations en France (Seuil, 2020), diagnostiquent une « brutalisation » : « Après Mai 68, la pacification du maintien de l’ordre avait fait la fierté des gouvernements français successifs. Mais, dans un contexte de tensions sociales accrues, de violences urbaines et de terrorisme, le maintien de l’ordre s’est militarisé et finalement brutalisé ». Trois dynamiques convergentes : militarisation des armements (LBD 40 généralisé par décret du 18 juin 2009 puis massivement déployé en 2018-2019, grenades GLI-F4, grenades de désencerclement), hybridation avec la police du crime (BAC, DAR, création des BRAV-M en mars 2019 — explicitement héritières des voltigeurs dissous en 1986), judiciarisation et renseignement accrus. Zineb Redouane, 80 ans, tuée par un tir de grenade lacrymogène à Marseille le 1er décembre 2018 ; Steve Maia Caniço, noyé à Nantes le 21 juin 2019 ; une trentaine d’éborgnés par LBD 40 ; le tabou Oussekine est reconnu comme levé.

Violences policières en quartiers populaires : le continuum colonial

Mathilde Panot articule dans son intervention violences policières en manifestation et en quartiers populaires comme un même « continuum répressif ». L’argument fait écho aux travaux qui, depuis une décennie, déconstruisent la distinction implicite entre « bonnes » et « mauvaises » manifestations, « centre » et « banlieue ».

Didier Fassin, dans La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers (Seuil, 2011), établit, par une ethnographie d’une BAC (2005-2007, terminée avec Clichy-sous-Bois), que la police « maintient l’ordre social plutôt que l’ordre public », par une production routinière d’humiliations raciales. Mathieu Rigouste, dans L’Ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine (La Découverte, 2009) puis La Domination policière. Une violence industrielle (La Fabrique, 2012), soutient la thèse d’une reproduction endocoloniale : « entre les brigades nord-africaines dans les bidonvilles de l’entre-deux-guerres et les brigades anti-criminalité (les BAC) dans les cités actuelles, une même mécanique se reproduit en se restructurant ». Emmanuel Blanchard, dans La Police parisienne et les Algériens (1944-1962) (Nouveau Monde Éditions, 2011), a historicisé le 17 octobre 1961 (massacre sous Maurice Papon, au moins 120 morts selon Jim House et Neil MacMaster dans Paris 1961, Tallandier, 2008) comme aboutissement d’un continuum de rafles et de « police des Nord-Africains » — non comme exception mais comme « intensification de degré » dans la « guerre antisubversive ».

Les dossiers cités dans le débat et son contexte immédiat — Zyed Benna et Bouna Traoré (Clichy-sous-Bois, 27 octobre 2005, relaxe des policiers en 2015), Adama Traoré (19 juillet 2016, Beaumont-sur-Oise, structurant le Comité Adama d’Assa Traoré qui articule Gilets jaunes et quartiers dès la manifestation commune du 1er décembre 2018), Gaye Camara (Épinay-sur-Seine, 16 janvier 2018), Fatih et Adam (Grenoble, 2 mars 2019) — relèvent pour Panot d’une même grammaire répressive qui invisibilise les morts périphériques dans le récit parlementaire sur « la violence ». C’est aussi ce que soutient Michel Kokoreff (Sociologie des émeutes, Payot, 2008).

L’affaire Benalla : l’asymétrie comme argument

« Le Benalla de la Contrescarpe », formule de Panot, n’est pas un simple trait d’ironie : c’est un argument structurel. Si l’État criminalise les manifestants tout en couvrant la barbouzerie élyséenne du 1er mai 2018, c’est que la répression est sélective plutôt que juridique. La révélation par Ariane Chemin dans Le Monde (18 juillet 2018), le rapport de la commission d’enquête sénatoriale présidée par Philippe Bas (rendu le 20 février 2019, deux semaines avant le débat), les contrats avec l’oligarque russe Iskander Makhmudov, les passeports diplomatiques conservés, la saisine du parquet pour « faux témoignage » contre Benalla, Crase, Lauch et Strzoda — toute cette séquence fait de l’affaire un miroir inversé de la loi anti-casseurs.

Olivier Beaud (avec Cécile Guérin-Bargues, L’Affaire Benalla. Enjeux constitutionnels, Panthéon-Assas, 2019 ; puis État d’urgence. Une étude constitutionnelle, historique et critique, LGDJ, 2ᵉ éd. 2018) cadre l’affaire comme symptôme d’une hypertrophie de l’Élysée et d’un contournement des procédures, manifestation d’un déséquilibre institutionnel. Vanessa Codaccioni la relie à la tradition des « polices parallèles » et au brouillage public/privé dans la sécurisation du chef d’État. La généalogie remonte au Service d’action civique (SAC), milice gaulliste dissoute par Mitterrand après l’affaire d’Auriol (1981), et à la cellule antiterroriste de l’Élysée sous Mitterrand (1982-1986, Prouteau, écoutes illégales, « Irlandais de Vincennes »). Panot formule l’argument : « Pour Bayer-Monsanto et son action criminelle, pour les contrats russes de Benalla, pour les fraudeurs fiscaux, nous pouvons toujours attendre les perquisitions. Pour vous, les dangereux, ce sont celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec vous. »

Clément Méric : une invocation retournée

Sarah El Haïry (MoDem) invoque Clément Méric — étudiant de 18 ans, militant antifasciste, tué le 5 juin 2013 près de Saint-Lazare par Esteban Morillo des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (condamné à 11 ans en 2018) — non comme les orateurs de gauche invoquent Oussekine, mais pour légitimer le dispositif anti-casseurs par symétrie : la majorité répond à la critique d’instrumentalisation en invoquant la commission d’enquête sur les groupuscules d’extrême droite, créée le 11 décembre 2018 à l’initiative de Mélenchon et présidée par Muriel Ressiguier (rapporteur Adrien Morenas).

L’argument est historiographiquement fragile : Isabelle Sommier estime que 90 % des homicides à caractère idéologique entre 1986 et 2021 en France sont attribuables à l’extrême droite. Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg, dans Les Droites extrêmes en Europe (Seuil, 2015), cartographient la famille post-fasciste et ses groupuscules (Action antifasciste/JNR/Troisième Voie) — et la lignée Bouarram 1995, Ibrahim Ali 1995, Méric 2013, Aramburú 2022. Mais l’invocation de Méric par El Haïry joue la partition de la neutralisation rhétorique : le gouvernement prétend réprimer symétriquement les « violences » de tous bords, effaçant de fait l’asymétrie démocratique entre manifestation et homicide idéologique.

État d’urgence 2015-2017 et banalisation de l’exception

Coquerel mobilise l’état d’urgence comme grille généalogique de la loi Retailleau. Le dispositif français — décret présidentiel du 13 novembre 2015, loi du 20 novembre 2015 modifiant celle du 3 avril 1955, six prorogations successives, sortie le 1er novembre 2017 avec la loi SILT n° 2017-1510 du 30 octobre 2017 qui intègre dans le droit commun périmètres de protection, MICAS et visites domiciliaires — a été analysé comme matrice d’une banalisation préventive.

Vanessa Codaccioni, dans Justice d’exception. L’État face aux crimes politiques et terroristes (CNRS Éditions, 2015) puis Répression. L’État face aux contestations politiques (Textuel, 2019, paru précisément au moment du débat), théorise une « double criminalisation des militantismes » — criminalisation des actes ET des acteurs, sous les étiquettes dépolitisantes de « casseurs », « délinquants » ou « terroristes » — comme « déni stratégique dont l’objectif est d’invisibiliser le caractère politique de cette violence d’État ». Sa formule : « dépolitiser pour mieux réprimer ». Stéphanie Hennette-Vauchez (Ce qui reste(ra) toujours de l’urgence, LGDJ, 2018 ; La Démocratie en état d’urgence, Seuil, 2022) démontre la contamination du droit commun par les techniques de police administrative nées de l’exception : « on ne gouverne pas impunément par l’état d’urgence ». Paul Cassia (Contre l’état d’urgence, Dalloz, 2016) et Mireille Delmas-Marty (Libertés et sûreté dans un monde dangereux, Seuil, 2010) prolongent cette critique. La loi de 2019 apparaît comme la « troisième lame » après l’état d’urgence antiterroriste (2015-2017) et la loi SILT (2017) : elle transfère vers le droit commun des manifestations la logique préventive-administrative élaborée pour l’antiterrorisme.

La jurisprudence du Conseil constitutionnel : 1985 comme pivot

Nicole Belloubet et Jean-Michel Mis invoquent la décision n° 85-187 DC du 25 janvier 1985 (« État d’urgence en Nouvelle-Calédonie »). Son considérant fondateur — « il appartient au législateur d’opérer la conciliation nécessaire entre le respect des libertés et la sauvegarde de l’ordre public sans lequel l’exercice des libertés ne saurait être assuré » — fournit depuis la matrice doctrinale du contrôle de proportionnalité. La décision juge également que l’article 36 de la Constitution, en ne visant que l’état de siège, n’a pas « exclu la possibilité pour le législateur de prévoir un régime d’état d’urgence ».

La mobilisation de cette décision par le gouvernement en 2019 est stratégique : transposer au temps ordinaire un raisonnement né dans le cadre d’un régime d’exception insulaire — glissement que Dominique Rousseau critiquera dans Mediapart et Le Monde, Olivier Beaud dans AOC, et que la décision n° 2019-780 DC du 4 avril 2019 retournera en partie contre ses promoteurs. Saisi, fait rare, par le président de la République lui-même, le Conseil censure l’article 3 (interdiction administrative individuelle de manifester) au motif que « en laissant à l’autorité administrative la faculté de prononcer l’interdiction à l’égard de toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre public », le législateur a porté une atteinte disproportionnée au droit d’expression collective des idées et des opinions (art. 10 et 11 DDHC). Le « droit d’expression collective » est ainsi consacré constitutionnellement, pour la première fois expressément, en 2019.

Le précédent hongrois : la « démocratie illibérale » comme horizon repoussoir

Jean-Michel Clément (ex-LREM passé à Libertés et Territoires après son vote contre la loi asile-immigration) invoque l’expérience hongroise comme signal d’alerte. Le Fidesz, élu en avril 2010 avec une majorité constituante des deux tiers (52,7 % des voix, 263 sièges sur 386), adopte la Loi fondamentale (Alaptörvény) le 18 avril 2011 — entrée en vigueur le 1er janvier 2012 — suivie d’une vague de lois cardinales restreignant la Cour constitutionnelle, le Conseil des médias, le régime des Églises, et en 2017-2018 la CEU, les ONG financées par l’étranger et l’aide aux migrants (« Stop Soros »).

Le 26 juillet 2014 à Băile Tușnad, Orbán revendique un « illiberális állam », État illibéral sur le modèle de Singapour, de la Chine, de la Russie, de la Turquie. Le terme est emprunté à Fareed ZakariaThe Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, novembre-décembre 1997). Kim Lane Scheppele (Princeton) forge le concept de « Frankenstate » (The Rule of Law and the Frankenstate, Governance, 2013) : un régime qui assemble, pièce par pièce, des éléments individuellement légaux dans des démocraties occidentales pour produire par agrégation un monstre autoritaire — théorisation de l’« autocratic legalism ». Paul Lendvai (Orbán: Europe’s New Strongman, Hurst, 2017), Jacques Rupnik, Jan-Werner Müller (What is Populism?, 2016) et Pierre Rosanvallon (Le Siècle du populisme, Seuil, 2020) inscrivent Orbán dans une grille comparative européenne.

L’invocation de Clément ne soutient pas une équivalence France-Hongrie, mais signale l’entrée de la grille « Orbán » dans le registre parlementaire français comme avertissement : fichage, interdiction administrative, glissement sélectif des droits — chaque brique est individuellement défendable, l’accumulation dessine un régime.

Les ZAD (Notre-Dame-des-Landes, Bure) : de la « radicalisation » au « quotidien politique »

Nicole Belloubet invoque NDDL et Bure comme exemples de « radicalisation de l’action violente » justifiant les nouveaux délits. La qualification est contestée par les sociologues du domaine. Sylvaine Bulle, dans Irréductibles. Enquête sur des milieux de vie de Bure à Notre-Dame-des-Landes (UGA Éditions, « Écotopiques », 2020), analyse ces espaces comme régimes d’autonomie politique articulant stratégie défensive et « déploiement de formes de vie totales » hors du système marchand. Geneviève Pruvost, dans Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance (La Découverte, 2021), théorise les ZAD comme laboratoires d’un quotidien soustrait au capitalisme. Kristin Ross (L’imaginaire de la Commune, La Fabrique, 2015) rattache les ZAD à la tradition communaliste et au combat du Larzac.

Chronologie : opération César (16 octobre-30 novembre 2012) sous Ayrault, échec ; référendum local du 26 juin 2016 (55 % pour le projet) ; abandon officiel par Édouard Philippe le 17 janvier 2018 ; évacuation militaire du 9 avril au 15 mai 2018 (2 500 gendarmes, 300 blessés, grenades GLI-F4). Bure : occupation du Bois Lejuc 2016-2018, procédure pour « association de malfaiteurs » ouverte par la JIRS de Nancy contre une vingtaine de militants avec écoutes massives (plus d’un million de conversations analysées) — dénoncée comme instrumentalisation d’une qualification pénale dérogatoire contre un mouvement politique. Procès juin 2021 : sept condamnations, relaxe sur l’association de malfaiteurs pour plusieurs prévenus.

La généalogie française des luttes territoriales — Larzac (1971-1981), matrice paysanne-non-violente ; Plogoff (1978-1981) contre la centrale nucléaire bretonne — documentée par Danielle Tartakowsky dans Le Pouvoir est dans la rue (Aubier, 1998), fournit l’arrière-plan d’une tradition qui précède de très loin les Gilets jaunes. L’invocation belloubétienne fait confusion — délibérée ou non — entre manifestation urbaine et occupation territoriale, confusion que la doctrine dénonce comme extension indue du champ répressif.

La mobilisation rhétorique de l’histoire : une analyse

Les précédents historiques ne sont jamais mobilisés neutralement dans le débat : chacun active un récit et cherche à disqualifier son contraire. Trois opérations rhétoriques structurent les interventions.

La première est l’invocation-analogie. Jumel lisant Prévert, Coquerel évoquant Oussekine, Clément citant Orbán : il s’agit à chaque fois de dire « vous répétez ce qui a été condamné, vous réinitialisez un cycle répressif clos » — la loi de 2019 devient génétiquement liée à la loi Pleven-Marcellin du 8 juin 1970 (abrogée en 1981), elle-même parente du décret-loi Laval du 23 octobre 1935. La série chronologique (1891-1908-1934-1970-2019) construit une continuité dans la répression bourgeoise-républicaine que la forme poétique (Prévert) rend insubmersible au débat technique.

La deuxième est l’invocation-trophée. Mis et Belloubet citant la jurisprudence de 1985, ou El Haïry invoquant Méric et la commission sur l’extrême droite : il s’agit de montrer que l’État libéral-démocratique fonctionne, qu’il concilie, qu’il arbitre. La jurisprudence 85-187 DC, née d’un régime d’exception insulaire, est mobilisée pour banaliser au droit commun un raisonnement d’exception — geste que la décision 2019-780 DC retournera partiellement contre ses promoteurs en consacrant le droit d’expression collective.

La troisième est l’invocation-miroir. Panot évoquant « le Benalla de la Contrescarpe » et « le Castaner de Bordeaux », ou articulant violences policières en manifestation et en quartiers populaires : l’asymétrie dans le traitement répressif (Benalla protégé, manifestants poursuivis ; centre-ville invisibilisant les morts de banlieue) suffit à disqualifier le dispositif. L’argument ne nie pas la violence, il en dénonce la ventilation inégale.

Un constat émerge : la gauche radicale mobilise une histoire longue (Commune, 1934, Oussekine, Charonne en filigrane), tandis que la majorité mobilise une histoire courte et technique (jurisprudence 1985, commission Mélenchon 2018, rapport Bas 2019). Cette asymétrie temporelle est elle-même signifiante : à la mémoire politique du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux, la majorité oppose une mémoire juridico-procédurale. Le débat du 5 mars 2019 est ainsi un affrontement entre deux conceptions du temps politique démocratique.

La longue durée : ordre public vs liberté de manifester depuis 1789

La profondeur historique du débat exige d’examiner la construction française du rapport entre ordre public et liberté de manifester dans la longue durée depuis 1789. Trois régularités structurelles se dégagent de l’historiographie mobilisée.

Un impensé constitutionnel persistant. Contrairement à la liberté d’association (consacrée comme principe fondamental reconnu par les lois de la République dans la décision 71-44 DC du 16 juillet 1971) et à la liberté de réunion (loi du 30 juin 1881, loi du 28 mars 1907), la liberté de manifester n’a jamais bénéficié en France d’une consécration constitutionnelle explicite avant la décision 2019-780 DC. Son statut se déduit par ricochet des articles 10-11 DDHC. L’article 6 de la loi du 30 juin 1881 interdit expressément les « réunions sur la voie publique » — silence constitutif que Danielle Tartakowsky (Manifester à Paris, 1880-2010, Champ Vallon, 2010) et Pierre Favre (dir., La Manifestation, Presses de la FNSP, 1990) analysent comme fondation d’une « ambiguïté française » : la manifestation est impensée juridiquement, tolérée plutôt que garantie.

Une oscillation cyclique répression/libéralisation rythme la longue durée : loi martiale du 21 octobre 1789 → loi sur les attroupements du 7 juin 1848 (dispersion après sommations, toujours partiellement vivante aux articles 431-3 et s. du Code pénal) → loi du 30 juin 1881 → décret-loi du 23 octobre 1935 (Laval, régime de déclaration préalable, codifié aux articles L. 211-1 et s. du CSI) → loi Pleven-Marcellin du 8 juin 1970 « anti-casseurs » (responsabilité pénale et pécuniaire collective) → abrogation par la loi du 23 décembre 1981 → loi du 2 mars 1982 (régime libéral de déclaration) → loi du 10 avril 2019. Chaque cycle de troubles engendre un durcissement législatif ; chaque alternance politique (parfois) un recul. La loi Pleven-Marcellin de 1970 et la loi Retailleau de 2019 forment un doublet analogique explicite — les auteurs de la seconde l’ont revendiqué comme « rétablissement » de la première, bien que le Conseil constitutionnel ait censuré la disposition la plus proche (interdiction administrative).

Un continuum colonial et racialisé traverse cette longue durée et se révèle particulièrement dans les moments létaux. De Sétif le 8 mai 1945 (massacre colonial, plusieurs milliers de morts algériens, face cachée de la Victoire) au 14 juillet 1953, place de la Nation (la police parisienne tire sur le cortège MTLD de Messali Hadj : 7 morts, 6 militants algériens — Bacha, Daoui, Draris, Iloul, Madjène, Tadjadit — et Maurice Lurot, trésorier CGT des métaux du 18ᵉ ; 48 blessés par balles ; massacre longtemps occulté, redécouvert par Emmanuel Blanchard et Maurice Rajsfus, 1953. Un 14 juillet sanglant, Éditions du Détour, 2021), du 17 octobre 1961 (plus de 120 morts selon House et MacMaster, Paris 1961, Tallandier, 2008) à Charonne le 8 février 1962 (9 morts lors de la manifestation anti-OAS ; Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Gallimard, « Folio histoire » n° 141, 2006, 897 p. : « Charonne n’est pas un accident… le massacre d’État, reproductible, répétable, campe à notre horizon »), la violence maximale s’exerce sur les corps racisés ou sur les cortèges qui refusent la ligne étatique en période coloniale. House et MacMaster parlent d’« importation en métropole » des techniques contre-insurrectionnelles coloniales. Rigouste et Blanchard théorisent la reproduction endocoloniale dans les quartiers contemporains.

La doctrine française du maintien de l’ordre s’est construite par sédimentation institutionnelle : gendarmerie mobile par décrets du 22 juillet 1921 (contexte des grèves de 1919-1920 et de la peur du bolchevisme) ; Compagnies Républicaines de Sécurité par décret du 8 décembre 1944, dissolution partielle par Jules Moch en 1947-1948 (14 000 « compagnons » communistes écartés sur 60 000 hommes) ; Peloton des Voltigeurs Motoportés créé en 1969, dissous en 1986 après Oussekine, réincarné en substance par les BRAV-M en mars 2019. Patrick Bruneteaux, dans Maintenir l’ordre. Les transformations de la violence d’État en régime démocratique (Presses de Sciences Po, 1996), a théorisé la « pacification globale de la violence de l’État dans les régimes démocratiques » comme transformation (professionnalisation, Saint-Astier, désescalade, usage gradué) dont les « bavures » seraient des « résidus ». Cédric Moreau de Bellaing et Dominique Monjardet (Ce que fait la police, La Découverte, 1996) ont consolidé ce champ.

Le paradoxe de Mai 68 — aucune mort directement imputable aux forces de l’ordre métropolitaines malgré la violence des affrontements — fonde la doctrine dite du « modèle français » de maintien de l’ordre (Michelle Zancarini-Fournel, Le Moment 68, Seuil, 2008 ; Philippe Artières et M. Zancarini-Fournel dir., 68. Une histoire collective (1962-1981), La Découverte, 2008). Mais le modèle se fissure dès les années 1970 (Vital Michalon à Creys-Malville, 31 juillet 1977), se rompt symboliquement en 1986 (Oussekine), et s’effondre à partir de 2014 (Rémi Fraisse, 25-26 octobre 2014 à Sivens, tué par grenade offensive OF-F1 — premier mort de manifestant en métropole depuis 1986, entraînant le retrait des grenades offensives par décret du 12 mai 2017).

L’apport des comparaisons internationales : fin d’un modèle ?

La sociologie comparée du protest policing renouvelée par Donatella della Porta fournit la grille analytique qui permet de mesurer la singularité française. Dans Policing Protest: The Control of Mass Demonstrations in Western Democracies (Minnesota UP, 1998), della Porta et Herbert Reiter établissent la typologie canonique opposant escalated force (faible tolérance, peu de communication, usage massif de la force, dominant aux États-Unis années 1960) et negotiated management (tolérance élevée, dialogue préalable, usage gradué, dominant USA-Europe des années 1970 à la fin des années 1990). Leur concept de police knowledge montre comment les représentations internes routinisées (« bons manifestants » vs « casseurs ») orientent la répression de façon sélective.

Le tournant post-Seattle (1999) est tout aussi structurant. Patrick Gillham et John Noakes diagnostiquent l’émergence de la strategic incapacitation : contrôle de l’espace (zoning, free speech zones), surveillance renforcée et ciblage préventif, usage massif des armes à létalité réduite, renseignement, judiciarisation anticipée. Alex Vitale (« From Negotiated Management to Command and Control », Policing and Society, 2005 ; The End of Policing, Verso, 2017) documente la bascule dans la NYPD post-2001. La littérature y voit l’expression policière du new penology de Feeley et Simon.

La tradition britannique, théorisée par P.A.J. Waddington (Liberty and Order, UCL Press, 1994 ; Policing Citizens, 1999) comme un jeu de négociation discrète (« on the job trouble » vs « in the job trouble ») et par David Waddington dans le flashpoints model (Flashpoints, Routledge, 1989), a glissé depuis les années 2000 vers le kettling (nasse), validé par Austin v. Commissioner of Police (2009) et la CEDH (2012), puis vers un durcissement législatif avec le Police, Crime, Sentencing and Courts Act (2022) et le Public Order Act (2023).

La critique radicale de Mark Neocleous (The Fabrication of Social Order, Pluto, 2000 ; War Power, Police Power, Edinburgh UP, 2014) déplace le regard : la police n’est pas instrument de régulation de conflits politiques préexistants, mais dispositif de fabrication active de l’ordre social capitaliste, héritier de la Polizeiwissenschaft allemande des XVIIᵉ-XVIIIᵉ siècles. Lecture qui éclaire la militarisation des équipements (LBD, GLI-F4/GM2L, blindés) comme continuité plutôt que rupture.

Charles Tilly (From Mobilization to Revolution, 1978 ; The Contentious French, 1986 ; Regimes and Repertoires, Chicago UP, 2006) fournit l’autre grille majeure : sa thèse du passage, au long XIXᵉ siècle, d’un répertoire local-patronné-particulier (charivari, émeute de subsistance) à un répertoire national-autonome-modulaire (pétition, réunion, grève, manifestation) fait de la manifestation de rue une invention politique moderne, corollaire de la démocratisation. Regimes and Repertoires montre que la tolérance des formes non violentes varie systématiquement avec la position du régime : plus l’État est démocratique et de forte capacité, plus la tolérance est élevée. Une doctrine qui criminalise l’acte même de manifester — interdictions préfectorales préventives, délit de dissimulation du visage, peine complémentaire d’interdiction de manifester — apparaît dans ce cadre comme signal de dé-démocratisation, au sens que Tilly donne au terme dans Democracy (Cambridge UP, 2007). Sidney Tarrow (Power in Movement, Cambridge UP, 1994, 3ᵉ éd. 2011 ; The Language of Contention, 2013) systématise les cycles de contestation et montre que la fermeture sélective des opportunités politiques est la réponse structurelle aux mouvements à forte base sociale — lecture directement applicable aux Gilets jaunes.

Fillieule et Jobard ont théorisé le « splendide isolement » français dans leur article éponyme (La Vie des idées, 24 mai 2016) puis dans Politiques du désordre (Seuil, 2020). Les traits : centralisation héritée du modèle gendarmerie-CRS, logique d’encerclement/tronçonnement/dispersion plutôt que de dialogue, surinvestissement du « maintien à distance », armement lourd à létalité intermédiaire (85 % des tirs de LBD 40 sont le fait d’une minorité d’unités non spécialisées — BAC, DAR), faiblesse structurelle de la désescalade, absence d’équivalent aux Anti-Konflikt-Teams allemands (post-Brokdorf 1981), aux dialogue police suédois (post-Göteborg 2001), aux unités suisses. La France est restée à l’écart de la mutation européenne vers le 3D/4D (dialogue, désescalade, discernement, détermination). Ce n’est ni une fatalité technique ni un accident : ce sont des choix politiques sédimentés.

Ce que révèle ce débat sur l’état de la démocratie française

Le débat du 5 mars 2019 révèle une démocratie française en conflit avec elle-même sur sa propre définition. Trois conclusions s’imposent.

Première conclusion : la loi du 10 avril 2019 n’est pas un accident mais un point de condensation. Elle condense une trentaine d’années de mutation doctrinale (militarisation progressive post-Vigipirate, arrivée du LBD en 2009), une décennie de banalisation de l’exception (état d’urgence 2015-2017, SILT 2017) et une crise conjoncturelle (Gilets jaunes). La décision 2019-780 DC, en censurant l’interdiction administrative mais en validant le reste, n’interrompt pas le processus : elle le stabilise à un seuil. C’est ce que Vanessa Codaccioni appelle le « tournant répressif » et ce que Fillieule-Jobard nomment la « brutalisation » du maintien de l’ordre.

Deuxième conclusion : la rhétorique parlementaire rejoue un script ancien mais avec une asymétrie mémorielle nouvelle. La gauche radicale mobilise une mémoire longue (Commune, 1934, Charonne, Oussekine) ; la majorité mobilise une mémoire courte et procédurale (jurisprudence 1985, commission Mélenchon, rapport Bas). Cette asymétrie n’est pas neutre : elle reflète la contamination de la culture politique macronienne par une logique gestionnaire, où la conciliation ordre public / libertés devient un calcul technique plutôt qu’un débat philosophique. Pierre Rosanvallon, dans Le Siècle du populisme (2020) et Le Bon Gouvernement (2015), décrit ce déplacement comme caractéristique du « présidentialisme polarisé ».

Troisième conclusion : les alertes institutionnelles convergentes (Défenseur des droits Jacques Toubon, avis 19-01 du 22 janvier 2019 ; CNCDH, avis du 26 février 2019 ; Amnesty International France, Un droit, pas une menace ; ACAT, L’Ordre et la Force, 2016 ; Commissaire aux droits de l’homme Dunja Mijatović, mémorandum CommDH(2019)8 du 26 février 2019 appelant à suspendre l’usage du LBD) n’ont été que partiellement entendues. Mijatović résumait ainsi le constat européen : « l’introduction d’une interdiction administrative de manifester constituerait une grave ingérence dans l’exercice du droit à la liberté de réunion, alors même qu’une interdiction de manifester est déjà prévue par le code de la sécurité intérieure en tant que peine complémentaire pouvant être infligée par l’autorité judiciaire ». Cette convergence d’alertes, écoutée par le Conseil constitutionnel sur le point le plus saillant mais ignorée sur les autres, signale une crise des contre-pouvoirs davantage qu’un simple déséquilibre conjoncturel.

La leçon historiographique ultime est peut-être celle-ci : depuis 1789, la liberté française de manifester n’a jamais été un droit établi mais une conquête toujours reprise. Impensée par le décret-loi de 1935, réprimée par la loi de 1970, tolérée par celle de 1982, à nouveau encadrée par celle de 2019 — elle n’existe que dans sa pratique, fragile, oscillante, mémorielle. Quand Sébastien Jumel lit Prévert à l’Assemblée, il ne fait pas un geste nostalgique : il rappelle que le sourire de Thiers n’appartient pas à un passé révolu mais à une potentialité toujours présente du régime démocratique français. Que ce rappel soit nécessaire en 2019, et qu’il doive passer par la forme poétique plutôt que par la référence constitutionnelle directe, en dit long sur l’état d’une démocratie où la rue demeure — selon la formule célèbre de Danielle Tartakowsky — le lieu où le pouvoir se trouve, parce qu’on ne lui a jamais garanti d’autre place. »

« Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont des psychismes de haute organisation que l’imprévu ne surprend pas, de jugement sûr, maîtres d’eux-mêmes ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. Dessoir distingue l’homme qui est, l’homme qui vit et l’homme qui produit. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il passe à côté des choses sans entendre leur poésie, à côté des hommes sans écouter leur appel. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent le coup de fouet d’une véritable conversion à la conscience réfléchie. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans s’inquiéter d’origines, de dessous, de buts ou de problèmes. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui une autre existence à conquérir. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur des routes précises qui ne laissent pas d’échappatoire, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot le courage préalable de s’accepter tel que l’on est. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. On ne saurait diviser les hommes en conscients et en inconscients. Personne n’échappe à l’inconscient. Il roule son flux ininterrompu, dans le sommeil et dans la veille, sous l’intermittence de la conscience claire. Il enrobe nos pensées claires et nos sentiments définis de toute une orchestration silencieuse, dont nous ne percevons que quelques notes et l’effet total. Mais les oreilles sont plus ou moins sensibles à cette rumeur des fonds. La richesse de la vie personnelle dépend beaucoup de cette ouverture. Elle est maxima chez le poète, c’est-à-dire non pas celui qui fait des vers, mais qui vit poétiquement. Il ne faut pas confondre cette ferveur de la vie obscure avec la conscience somnolente. Celle-ci est du moins-être, celle-là un plus-être. L’inconscient méprisé ne laisse pas tranquille son homme. Il surgit dans la bonne ordonnance de la conscience claire par irruptions plus ou moins brutales : sentiments soudains et irrationnels, bizarreries, actes manqués dont nous ne nous expliquons ni l’origine, ni la violence, ni la raison. Parfois il explose et recouvre tout comme un raz de marée : c’est la grande crise, qui déconcerte l’entourage et le sujet lui-même. »

Emmanuel Mounier

La paranoïa en miroir lue par ses classiques

« Face au diagnostic contemporain qui identifie quatre fronts menaçant l’unité républicaine française — micro-influence numérique d’inspiration frériste, ultradroite en citadelle intérieure, opérations informationnelles russes de type Doppelgänger ou Storm-1516, guerre des récits panafricanistes —, la tradition intellectuelle française, des Archives parlementaires de 1792 aux analyses contemporaines de Lefort, Kepel ou Bronner, ne prescrit ni la panique, ni la capitulation, ni la surenchère répressive, mais une ligne de crête. Cette ligne associe la lucidité sur l’ambivalence des passions politiques, la justesse rhétorique contre la grammaire de submersion, la distinction rigoureuse entre insurrection, réforme et révolution, et la prudence gouvernementale qui refuse de devenir elle-même l’adversaire cosmique que les extrémismes recherchent. Elle engage une anthropologie : le sujet radicalisé n’est pas un monstre externe mais un effet de conditions cognitives, sociales et spirituelles partageables avec ceux qui prétendent le combattre. Elle engage une théologie politique négative, que condense la formule attribuée à Eugène Spuller — « l’État fait des lois, il ne fait pas des âmes » — dont on verra qu’elle n’est pas textuellement attestée dans les débats du 3 mars 1894 mais qu’elle résume exactement la doctrine de l’« esprit nouveau » alors assumée : maintenir les droits de l’État, ne pas prétendre former les consciences.

Une même grammaire sous quatre costumes

Le premier apport du corpus est de dissoudre l’illusion de quatre problèmes distincts. Kepel, pour qui islamophobie et salafisme sont « les symptômes d’une même crise sociale » et produisent un « effet miroir quasiment parfait », rencontre Voegelin et son diagnostic d’immanentisation de l’eschaton : la tentation, commune aux radicalismes modernes, de prendre un symbole d’accomplissement spirituel pour un objectif politique mondain et de « recréer l’homme » par l’action transformatrice. Juergensmeyer nomme la scène qui en résulte une guerre cosmique : confrontation métaphysique, compromis impossible, violence moralement justifiée, parce qu’existent trois conditions réunies — lutte pour la dignité, défaite impensable, victoire hors d’atteinte en temps humain. Benslama apporte la pièce manquante du dispositif psychique : chaque front campe sur un idéal blessé exigeant réparation ou vengeance — oumma humiliée par la fitna occidentale, France charnelle submergée par le « grand remplacement », civilisation russe profanée par le « West collectif », Afrique mutilée par la prédation néocoloniale. La grammaire est unique : conversion de l’humiliation en mission, compartimentage cellulaire, submersion narrative. Les costumes diffèrent ; le geste est identique.

Cette identité formelle a une conséquence stratégique importante. Lutter séparément sur chaque front, avec les outils mentaux propres à chacun, c’est accepter la division que les quatre dispositifs travaillent à produire. Le diagnostic d’ensemble, au contraire, restitue une politique commune : assécher les conditions cognitives, sociales et institutionnelles qui rendent l’immanentisation possible, plutôt que combattre frontalement chaque incarnation.

Erhard et la distinction qui sauve la République d’elle-même

Le détour par Johann Benjamin Erhard, tel que l’a restitué Marita Gilli, est d’une actualité saisissante. Erhard, kantien devenu jacobin, refuse l’alternative entre légalisme abstrait et révolutionnarisme sans mesure. Il oppose trois éléments constitutifs d’un gouvernement — lois fondamentales, constitution, administration — et leur associe trois actions spécifiques : révolution, réforme, insurrection. Cette architecture tripartite possède une vertu immédiate : elle prive les mouvements contemporains de leur auto-désignation héroïque. L’islamisme frériste qui se présente comme « résistance » à une fitna laïque n’engage aucune loi fondamentale violée ; l’ultradroite qui se rêve en dernier rempart d’une civilisation expose sa propre méconnaissance des lois fondamentales de la République pluraliste ; l’opération informationnelle russe n’est ni réforme ni insurrection mais ingérence, catégorie absente du répertoire de légitimité ; le récit antifrançais panafricaniste, lorsqu’il se dévoie dans la propagande, confond la légitime critique de la Françafrique avec la légitimation d’appareils autoritaires.

Erhard ajoute une thèse plus subtile encore : la révolution légitime naît de la réflexion sur la souffrance, non de la souffrance elle-même ; les Lumières doivent rendre le peuple juste et non heureux. Renversement décisif : la passion immédiate ne fonde pas un droit. Ce critère disqualifie par avance la mobilisation affective algorithmique, qui fabrique du ressentiment sans médiation réflexive. Erhard dénonce en outre le « despotisme de l’opinion » jacobin — terme qu’on peut transposer sans forcer au régime de la viralité indignée. Sa typologie — aristocrate, démocrate, modéré, jacobin — offre à l’analyse contemporaine une boussole : l’ultradroite « citadelle » est aristocratique en un sens dégradé (fantasme de l’élite ethnique résistante) ; le frérisme numérique est jacobin en ce qu’il vise le « despotisme de l’opinion » dans sa niche communautaire ; la République mesurée doit assumer sa position modérée sans complexe, la modération n’étant, chez Vauvenargues déjà, médiocrité que pour les faibles et maîtrise pour les grands.

Mesnard, ou le pouvoir qui se construit en adversaire cosmique

Léonce Mesnard, dans un avertissement trop peu relu, énonce le piège exact dans lequel une République inquiète peut tomber : adopter la maxime « ne souffrir nulle résistance », se mettre perpétuellement en état de guerre, ne faire « aucune distinction de degré dans les oppositions », transporter ses forces sur chaque point. Sa formule mérite d’être posée à côté de celle de Juergensmeyer : lorsque l’État devient omniprésent répressif, il produit lui-même le « tout » auquel les imaginaires cosmiques prétendent résister. La « base pulvérulente d’unités faibles » plus la « souveraineté gouvernementale imposante » invite mécaniquement à la pénétration totale. La sagesse mesnardienne est que, pour un pouvoir, « là où s’abstenir serait faiblesse pour d’autres, pour lui c’est sagesse ».

Ce n’est pas un plaidoyer pour l’impuissance. C’est la traduction politique, à l’échelle de l’État, de ce que Tocqueville nommait le risque de despotisme tutélaire : un pouvoir qui « ne tyrannise point » mais « gêne, comprime, énerve, éteint ». Et c’est aussi, en filigrane, la leçon de Constant : l’usurpation moderne se nourrit d’uniformité, elle ne peut souffrir de sphères soustraites à son empire. Transposée au présent : répondre à chaque provocation des quatre fronts par une mesure d’exception générale, c’est se laisser imposer leur échelle de conflit. Le renseignement précis, la judiciarisation sobre, l’assèchement des brèches — financement, formation des imams, régulation des plateformes — sont plus efficaces, parce que plus discrets, que la loi-manifeste. Rosanvallon l’a formulé dans le registre du contre-pouvoir : la défiance bien ordonnée exige une justification permanente des gouvernants, elle n’appelle pas le bruit de la surenchère.

Azam, Mounier, Weil : anatomie de la passion ambivalente

Que partagent, psychiquement, le micro-influenceur frériste, le cadre d’Active Club, l’opérateur d’une ferme de trolls et le militant panafricaniste exalté ? Eugène Azam fournit la description clinique la plus économique : le passionné perd sa liberté, voit « à travers des verres teintés », devient « distrait, inquiet, susceptible, ombrageux, jaloux », et bascule, selon sa formule saisissante, « dévoué jusqu’au sublime, emporté jusqu’au crime ». Le procès de l’AFO, avec sa liste de 150 à 200 imams à assassiner, aussi bien que les filières jihadistes documentées par Thomson ou Khosrokhavar, montrent que ce continuum du sublime au crime n’est pas métaphorique mais opératoire.

Mounier approfondit : toute intention appelle sa contraire ; l’indifférence affichée cache une sensibilité maladive, la brutalité cache une tendresse déçue. L’ultradroite en citadelle intérieure est typiquement ce renversement — un désir blessé de communauté qui, s’étant cru trahi, s’abrite dans l’agressivité. La surdétermination freudienne dont parle Mounier, où « foi et crime mêlent le meilleur et le pire », éclaire les trajectoires qu’on ne comprend jamais en les aplatissant : le jihadiste n’est pas seulement un criminel, il est aussi quelqu’un qui a voulu le bien à sa manière pervertie, et c’est pour cela qu’il est dangereux. L’éducateur de Bouzar, le psychanalyste de Benslama, le sociologue de Khosrokhavar partent tous de cette reconnaissance de l’ambivalence : on ne désengage pas un radicalisé en niant la part de vérité morale que son engagement a captée, mais en lui restituant une autre manière d’honorer cette part.

Simone Weil boucle le diagnostic par l’amont : la passion collective est « une impulsion de crime et de mensonge infiniment plus puissante qu’aucune passion individuelle », et le parti politique — qu’il soit en ligne ou en pierre — est précisément « une machine à fabriquer de la passion collective ». Sa Note sur la suppression générale des partis politiques décrit, avec cinquante ans d’avance, les bulles algorithmiques : on passe de « je pense donc j’appartiens » à « j’appartiens donc je pense », inversion qui détruit la faculté de jugement. L’Enracinement fournit l’étiologie : le déracinement « se multiplie lui-même » et « engendre l’idolâtrie » — fétiche de la nation pure pour l’ultradroite, fétiche de l’oumma pour le frérisme, fétiche de la civilisation pour la propagande russe, fétiche d’une Afrique vengée pour le néo-panafricanisme militant. Le nom commun de ces quatre idolâtries est : substituer à un cadre pluriel de sens un cadre massif et saturant. Charles Taylor diagnostique la même opération sous le nom de restauration forcée d’un cadre dans l’âge séculier.

Amiel, Jankélévitch, Joubert : la justesse comme politique

Face à une grammaire de submersion — accumulation de faux, saturation émotionnelle, amalgame permanent — l’antidote n’est pas une contre-submersion, mais la justesse. Amiel l’a formulé avec une concision qu’aucun plan de communication contemporain n’a surpassée : « l’à-peu-près est faiblesse », « la justesse est force, beauté, justice, vertu, devoir », « l’habitude du vague, dans la pensée ou dans l’action, émousse toutes les facultés ». La justesse n’est pas la modération ; elle est l’ajustement exact du mot au fait, du remède à la maladie, du discours à la situation. Joubert la complète par sa distinction princeps : « la force de cervelle fait les entêtés, et la force d’esprit les caractères fermes » — diagnostic en miroir des radicalismes contemporains, qui confondent systématiquement obstination et fermeté. Jankélévitch, par le je-ne-sais-quoi et le presque-rien, protège la même vertu par le côté métaphysique : la réalité morale est nuance, « lueur timide », kairos, et se refuse aux certitudes massives que distribuent les idéologies.

La conséquence opérationnelle est concrète. Le rapport Courtade-Gouyette, la commission Breton-Bloch, les révélations VIGINUM sur les opérations Doppelgänger et Matriochka, l’enquête Forbidden Stories sur les réseaux antifrançais, gagnent à être présentés avec la précision qu’exigeait Amiel — 139 lieux de culte recensés, 280 associations, 23 villes d’Active Clubs, sources identifiées — plutôt qu’enveloppés dans une rhétorique de submersion qui reproduit, en négatif, la grammaire adverse. Un chiffre juste vaut mille alarmes générales. C’est également la recommandation de Bronner : opposer à la « dérégulation massive du marché cognitif » non pas des incantations mais des « gatekeepers » crédibles, c’est-à-dire justes.

La chienne de traîneau, ou la vigie prise pour l’ennemi

La métaphore livrée par Céline à Dumayet en 1957 — la chienne de tête qui, à vingt-cinq ou trente mètres, sent la crevasse invisible sous la neige — formule le problème politique du lanceur d’alerte précoce avec une économie que les travaux récents sur VIGINUM ou sur l’alerte sinologique précoce autour de Xi Jinping n’ont pas surpassée. La vigie dérange parce qu’elle signale le danger avant les autres ; elle passe pour violente, alarmiste, voire elle-même déstabilisatrice. Céline n’est évidemment pas cité ici pour son œuvre politique, qui a justement renié la justesse amiélienne dans l’emportement azam-mouniérien. Mais la métaphore est exacte, et elle complète Mesnard par l’envers : si l’État imprudent se transporte sur tous les points, l’État sage écoute ses vigies sans les criminaliser.

Les institutions d’alerte récentes — VIGINUM pour l’ingérence numérique, CERI-Sciences Po via Banégas pour l’Afrique, Conspiracy Watch pour le complotisme, les rapports Bronner sur les Lumières numériques, le travail de Lebourg sur les ultradroites — sont autant de « chiennes de tête ». Leur crédibilité dépend exactement de la justesse amiélienne : sobriété des chiffres, transparence des méthodes, refus du vocabulaire apocalyptique. Le lanceur d’alerte efficace est celui qui alerte sans hurler.

Spuller, Péguy, Camus : ne pas faire des âmes

Reste la dimension de fond. La formule « l’État fait des lois, il ne fait pas des âmes », couramment attribuée à Eugène Spuller dans son discours du 3 mars 1894, n’apparaît pas textuellement dans les débats officiels, qui retiennent plutôt les formules de « vigilance du gouvernement pour maintenir les droits de l’État » et d’« esprit nouveau qui tend à réconcilier tous les citoyens dans la société française ». Cette citation-fantôme fonctionne comme une vérité doctrinale bien formée sans source attestée — statut épistémique qu’il convient d’assumer honnêtement, puisque la justesse amiélienne l’exige. La doctrine, elle, est authentique : fermeté sur les règles publiques, retenue sur la formation des consciences.

Péguy en donne la traduction mystique dans Notre jeunesse : « tout commence en mystique et finit en politique ». La République se dégrade lorsque sa mystique — celle des dreyfusards, celle du 20-21 septembre 1792 à la Convention — se réduit à ses instruments. Le triptyque énoncé ce jour-là par François de Neufchâteau, « la liberté, sans laquelle les Français ne sauraient plus vivre ; les lois, qui sont le plus ferme fondement de la liberté ; la paix, qui est le seul objet et la fin de la guerre », n’est pas une formule décorative : il articule l’ordre exact qu’il faut tenir contre les quatre fronts. La liberté d’abord, qu’aucune surenchère sécuritaire ne peut sacrifier sans détruire ce qu’elle prétend défendre ; les lois ensuite, qui sont le fondement de la liberté et non son adversaire, contre la tentation inquisitoriale ; la paix enfin, qui est « l’objet et la fin » — critère qui disqualifie toute politique se complaisant dans la guerre permanente. Pétion ajoutait l’exigence intérieure : dépasser les « petites passions », jalousie et orgueil, lorsqu’« on travaille pour le genre humain ».

Camus referme la boucle. Contre les religions séculières qu’Aron diagnostiquait dans L’Opium des intellectuels, il distingue la révolte (qui affirme une valeur) de la révolution (qui se perd dans la violence systémique), et il oppose à la démesure la « pensée de midi », mesure non comme mollesse mais comme « pure tension » entre contraires. « Je me révolte, donc nous sommes » : la révolte légitime fonde une solidarité qui pose des bornes à toute politique. Cette formule reconnaît la part de vérité morale que les quatre fronts captent — il existe des injustices dans les quartiers populaires, des inquiétudes légitimes sur l’identité, des griefs réels issus de la Françafrique, des erreurs occidentales réelles —, tout en refusant la bascule dans la guerre sans limite.

Cinq maximes d’action pour la République mesurée

Des textes du corpus comme des traditions complémentaires convoquées, on peut extraire une sagesse d’action, que l’on rassemblera en cinq propositions.

  • Tenir la ligne de crête erhardienne : distinguer rigoureusement insurrection, réforme, révolution ; refuser aux radicalismes leur auto-désignation héroïque ; affirmer que la République pluraliste constitue la loi fondamentale, et que toute action la visant relève non du droit à la révolution mais de l’ingérence ou du crime.
  • Appliquer la retenue mesnardienne : préférer le renseignement précis à la surveillance totale, l’assèchement des brèches à la loi-manifeste, la judiciarisation sobre à l’exceptionnalité permanente — parce qu’un pouvoir qui se transporte sur chaque point se construit lui-même en adversaire cosmique.
  • Cultiver la justesse amiélienne : substituer le chiffre exact à l’alarme générale, nommer les phénomènes par leurs noms propres (frérisme, salafisme, ultradroite, ingérence informationnelle, récits antifrançais) sans amalgame ni euphémisme, et tenir que « l’habitude du vague émousse toutes les facultés » vaut pour l’État comme pour ses adversaires.
  • Reconnaître l’ambivalence azam-mouniérienne : admettre que les quatre fronts captent une part de vérité morale (injustice, inquiétude identitaire, grief postcolonial, critique de l’hégémonie) qu’il faut honorer par d’autres voies pour la désarmer ; refuser la démonologie qui fait du radicalisé un monstre extérieur à la société qui l’a produit.
  • Tenir le triptyque pétionien liberté-lois-paix : dans cet ordre, sans le renverser ; ce qui implique de ne sacrifier ni la liberté au prétexte de la loi, ni la paix civile au prétexte de la guerre, ni la loi au prétexte du salut public.

Ce que déplace cette relecture

L’apport de ce croisement n’est pas décoratif. Il modifie quatre choses. Il requalifie le diagnostic : la « paranoïa en miroir » n’est pas une métaphore clinique mais une structure formelle identifiable, et elle appelle une politique commune plutôt que quatre politiques cloisonnées. Il tempère la tentation du contre-choc : la République n’a ni à « faire des âmes » ni à se rêver en église militante ; sa force est justement de ne pas prétendre à ce que ses adversaires lui reprochent de ne pas offrir. Il restaure la fonction du discernement — phronèsis ricœurienne, kairos jankélévitchien, pensée élargie arendtienne — contre la tentation des certitudes massives, des deux côtés. Il redonne un horizon : la République, écrivait Péguy, a été grande quand elle était mystique ; elle le redeviendra à la condition de ne pas confondre sa mystique avec ses appareils. Le mot de Céline à Dumayet — « j’ai peut-être la finesse d’une chienne de traîneau. Pas plus » — peut être retourné en maxime républicaine : la démocratie sait que le danger existe, ne le nie pas, ne l’amplifie pas, ne criminalise pas celui qui le signale, mais ne se prend pas non plus pour le prophète qu’il lui faudrait combattre. Cette mesure exacte, entre l’aveuglement et l’hystérie, est peut-être la seule politique adulte qui demeure disponible face aux quatre fronts. »

« « QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »

Règle de Saint-Augustin, Extraits

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)

LE VOILE D’ISIS

« Hermès. Dépose la lampe à terre, Asclèpios ; toi seul et moi connaissons le passage souterrain qui conduit à ce sanctuaire, nous sommes en sûreté.

Asclèpios. Pourquoi, ô Trismégiste, m’as-tu amené, au milieu de la nuit, dans les caveaux du temple de Philæ ? Vas-tu me révéler les derniers mystères, et suis-je parvenu au terme de l’initiation ?

Hermès. Tu es mon disciple fidèle, Asclèpios, et le seul ami qui me reste sur la terre, depuis que Tat et Ammon ont été massacrés par les moines de Syène. Le pressentiment d’un danger qui, je l’espère, ne menace que moi, m’a averti qu’il était temps de te transmettre mes fonctions d’hiérophante. Tu t’appelleras Hermès, et tes disciples, quand tu les auras trouvés s’appelleront Tat, Asclèpios et Ammon. Puisse se compléter bientôt la tétrade hiératique qui doit transmettre, d’une génération à l’autre, le dépôt de la science sacrée.

Asclèpios. Je crains que ce souhait ne puisse s’accomplir, ô Trismégiste. À moins de recueillir un enfant abandonné, comme tu m’as recueilli moi-même, comment trouverai-je un disciple au milieu de l’Égypte chrétienne ?

Hermès. Je le sais, Asclèpios, nous vivons dans les jours mauvais annoncés par nos livres prophétiques. L’Égypte, cette terre sainte, aimée des dieux pour sa dévotion à leur culte, est devenue une école d’impiété ; les enfants foulent aux pieds la religion de leurs pères. Depuis le fatal édit de Théodose, si facilement accepté par la lâcheté du peuple, les statues des Dieux sont brisées, et sur les murs des temples changés en églises, leurs images sont martelées et couvertes de chaux. Seule, l’île sainte de Philae abritait encore la sagesse antique, mais j’ai lieu de craindre que nous, ses deux derniers fidèles, ne soyons forcés bientôt de quitter ce suprême asile. C’est pourquoi j’ai voulu te confier un trésor sacré, que tu porteras plus loin, vers les sources du Nil, dans des déserts où l’impiété ne puisse l’atteindre. Je t’ai souvent parlé du voile d’Isis ?

Asclèpios. Plus d’une fois, en effet, tu m’as parlé de ce voile merveilleux, que ne souleva jamais la main d’un mortel, où toutes les fleurs de la terre sont brodées en couleurs éclatantes, toutes les étoiles du ciel en paillettes d’or. Mais je n’ai jamais vu ce voile splendide, ou plutôt, je pense que tes paroles étaient une énigme dont je n’ai pas su pénétrer le sens.

Hermès. Ouvre ce grand coffre d’ébène, dont voici la clef. Celui qui fut mon initiateur et mon maître, l’Hermès qui m’a précédé, parvint à le soustraire aux flammes qui consumèrent la bibliothèque d’Alexandrie, lors de la destruction du grand temple de Sarapis. Il contient les livres sacrés de tous les peuples, et avant tous les autres, ceux de nos ancêtres, le livre des manifestations à la lumière, avec les additions du roi Menkera, les poèmes de Pentaour sur les guerres du grand Ramsès, les livres de Thoth Trismégiste, non des traductions infidèles ou falsifiées, mais le texte primitif, tel qu’il fut gravé sur les colonnes de Thoth en caractères sacrés. À côté est la collection des plus anciens poètes de la Grèce, Homère et tout le cycle épique, Hésiode, Parménide et Empédocle, le premier recueil des hymnes d’Orphée, les poésies devenues si rares d’Alcée, de Stésichore et des autres lyriques, l’exemplaire original des tragiques, emprunté par les Ptolémées aux Athéniens. Plus loin sont les livres de la Chaldée et de la Phénicie, consultés ou copiés par Béroze et Sanchoniaton, la loi et les prophètes des Juifs, et même les livres du juste et des guerres de Iaô, qui ont servi aux prêtres de Jérusalem pour composer leur bible et que les juifs ne possèdent plus aujourd’hui. Enfin, voici les livres sacrés des Brahmanes et des Mages, le Véda et l’Avesta, apportés à Alexandrie par le premier des Lagides, après l’expédition d’Alexandre.

Asclèpios. Ce coffre contient un trésor inestimable, ô Trismégiste, mais quel rapport y a-t-il entre ces livres et le voile d’Isis ?

Hermès. Ces livres renferment les formes primitives de la révélation religieuse. Là, l’intelligence humaine, dans le libre essor de sa virginité, a traduit par des symboles multiples ses premières intuitions de la nature des choses. Chaque peuple a tressé avec amour un pan de ce riche manteau semé de fleurs et d’étoiles. Comme la parole traduit la pensée, l’immuable vérité se manifeste par le spectacle changeant des apparences ; c’est là le voile mystique de la grande Isis. Il était transparent pour le clair regard de l’humanité naissante ; la mère universelle n’avait pas de secrets pour l’enfant qu’elle berçait dans ses bras. Il devient impénétrable pour les races vieillies, et aucun œil mortel ne peut le soulever. Les lumières du ciel s’éteignent dans l’ombre du soir, la nature s’enveloppe de silence, ses oracles sont muets pour nous. Nous disséquons une à une toutes les fleurs de sa robe, mais la vie échappe à l’analyse, l’origine et la fin des choses se dérobent à l’œil de la science, et nous ne pouvons entrevoir le secret de notre destinée qu’en interrogeant la langue des symboles, cette langue mystérieuse que parlaient nos pères et que nous ne comprenons plus. Conservons donc, ô Asclèpios, ce dépôt sacré des traditions religieuses ; c’est l’héritage du passé qui doit être transmis à l’avenir. Puisse-t-il traverser les siècles ténébreux qui s’ouvrent pour le monde et reparaître intact aux premiers rayons d’une nouvelle aurore !

Asclèpios. Prévois-tu donc, ô Trismégiste, une renaissance de la lumière, au delà de cette sombre nuit dans laquelle nous entrons ?

Hermès. Tout ce qui végète ou rampe sur la terre, ô Asclèpios, tout ce qui nage dans l’eau ou vole dans l’air, suit dans son développement la révolution périodique du soleil. Il est la source du mouvement dans les intelligences comme dans les corps. La vie de l’homme, entre la naissance et la mort, imite les alternatives du jour et de la nuit, la succession des saisons de l’année. L’histoire des peuples reproduit la marche ascendante et descendante de la vie humaine, car le tout est l’image agrandie de chacune de ses parties, comme on voit, en brisant un cube de sel, qu’il est formé d’une infinité de cubes élémentaires. Il est donc naturel que les peuples, comme tout ce qui est vivant, aient leurs périodes de croissance et de déclin, miroir des saisons et des heures. La jeunesse répond au matin et au printemps, la maturité de l’âge à l’été et au milieu du jour, la vieillesse au soir et à l’automne. Ces phases successives sont suivies par la mort, qui ressemble à la nuit et à l’hiver. On doit donc croire aussi que, dans l’histoire comme dans la nature, le printemps succédera à l’hiver et l’aurore à la nuit.

Asclèpios. Qu’entends-tu par la mort d’un peuple, ô Trismégiste ? Si tu veux parler de sa soumission à des étrangers, l’Égypte est morte depuis le temps de Cambyse.

Hermès. La conquête, Asclèpios, peut se comparer, non à la mort, mais à la servitude. Il faut même distinguer, parmi les peuples conquis, ceux qui avaient toujours obéi à des rois et ceux qui avaient l’habitude de se gouverner eux-mêmes. Quand les républiques de la Grèce ont été soumises par les Romains, on a pu leur appliquer le mot d’Homère : l’homme réduit à l’esclavage perd la moitié de son âme ; tandis que pour l’Égypte, il importe peu que son maître s’appelle Ramsès ou Cambyse, Ptolémée ou César. Il en est autrement de la mort des peuples ; elle ressemble à la mort de l’homme et se reconnaît aux mêmes signes. La vie cesse pour l’homme quand l’âme a quitté le corps qu’elle aimait : l’âme des peuples c’est leur religion ; un peuple qui a renié ses dieux est un peuple mort. C’est ce qui est arrivé, depuis la victoire du christianisme, non seulement à l’Égypte, mais à toutes les nations qui composaient l’empire de Rome. Des peuples nouveaux prendront leur place. L’empire établi par Constantin à Byzance n’est plus l’empire romain, quoiqu’il en garde le nom ; c’est un nouvel empire, qui suivra ses destinées. La Gaule, l’Espagne, l’Italie, sont occupées déjà par des races barbares, le même sort attend l’Égypte, car la prophétie de Thoth ne peut tarder à s’accomplir.

Asclèpios. Mais tu m’as dit souvent, ô Trismégiste, que la mort n’était qu’un des modes de l’existence. Nos pères ont cru à l’immortalité de l’âme et à ses transmigrations. Les peuples aussi doivent retrouver au delà de la mort une vie nouvelle dans leurs descendants, et toi-même as parlé tout à l’heure d’une renaissance.

Hermès. L’Égypte renaîtra, mais elle ne sera plus comme dans le passé le grand foyer de l’intelligence, car ce foyer se déplace à travers le temps et va de l’orient au couchant, comme le soleil dans le ciel. Une race nouvelle régnera en Égypte et bâtira des temples pour un culte nouveau ; mais par la révolution des âges, ces temples tomberont en poussière et les monuments élevés par nos ancêtres subsisteront, quoique mutilés moins par l’injure du temps que par l’impiété des hommes. Les empires nouveaux rentreront dans la nuit, et au milieu de leurs décombres et des sables du désert, se dresseront, impérissables, les pylônes de Thèbes et les pyramides de Memphis.

Asclèpios. Et que deviendra, dans ces siècles lointains, l’âme de la vieille Égypte ?

Hermès. Les âmes, tu le sais, résident dans l’éther, entre la région des nuages et celle des étoiles. C’est de là qu’elles répandent sur nous leurs influences bénies. Mais, comme le soleil ne peut verser la chaleur et la lumière sur ceux qui évitent ses rayons en se cachant dans les cavernes, ainsi les morts oubliés par les vivants les oublient à leur tour ; ils ne sont présents qu’au milieu de ceux qui pensent à eux et qui les prient. La pensée des peuples anciens rayonnerait comme un phare sur l’avenir, si l’avenir recueillait les leçons du passé avec le respect d’un fils pour la mémoire de son père ; mais le temps est venu où, selon la parole de Thoth, on préférera les ténèbres au jour et la mort à la vie. L’antique Égypte peut dormir au fond de ses nécropoles ; à l’heure où la science l’en évoquera, elle saura bien révéler le secret de sa langue mystérieuse à ceux qui l’interrogeront avec ferveur.

Asclèpios. Un bruit confus arrive jusqu’ici, Trismégiste, je crains qu’on ne découvre notre retraite ; je vais ouvrir les écluses, s’il en est encore temps.

Hermès. À quoi bon, Asclèpios ? Laisse la destinée s’accomplir, il vaut mieux mourir ensemble… il est parti et ne m’entend plus. Le bruit se rapproche, un cliquetis d’armes, des pas précipités et des cris de mort. Allons le rejoindre. Mais le voici qui revient. — Tu es blessé, mon enfant ?

Asclèpios. Je meurs, mon père. Il était trop tard pour leur fermer la route, ils sont maintenant dans le souterrain, ils suivent les traces de mon sang.

Il meurt ; l’évêque Théodore entre suivi d’une troupe de soldats et de moines.

Théodore. Saisissez ce vieillard et liez-lui les mains, mais respectez sa vie, notre Dieu défend de verser le sang.

Hermès. Pourquoi donc avez-vous versé celui de cet enfant ?

Un centurion. La rébellion et l’impiété sont des crimes. Il y a plus de soixante ans qu’un édit impérial a ordonné de fermer les temples des idoles ; c’est une honte pour l’Égypte que le Démon conserve encore à Philae un dernier repaire.

Un Moine. Livre-nous le trésor que tu gardes caché quelque part dans ces caves, et on te fera grâce de la punition que tu mérites.

Hermès. Je l’aurais livré pour racheter la vie de ce jeune homme ; puisque vous l’avez tué, mon secret mourra avec moi.

Un soldat. Meurs donc, et que ta fausse religion disparaisse de la terre.

Hermès. J’attendais cette réponse et je remercie la main qui m’a frappé.

Le centurion. Qu’on brise ce coffre d’ébène, le trésor doit être là.

Hermès. Il vous appartient, mais il ne peut vous servir, gardez-le pour vos enfants.

Théodore. Quoi, ce sont des rouleaux de papyrus ? Des livres de magie, sans doute : qu’on les brûle ; nos enfants ont l’Évangile et n’ont pas besoin d’autre lecture. Dès demain ce temple sera purifié et consacré au vrai dieu.

Hermès. La prophétie de Thoth est accomplie, la grande nuit enveloppe le monde. Vous blasphémez les Dieux de vos pères, vous détruisez l’œuvre des siècles, vous ne laissez rien à faire aux barbares. Ils viendront cependant, pour nous venger ; ils proscriront votre religion comme vous proscrivez la nôtre. L’Égypte offrira ses mains aux chaînes des esclaves, et, dans l’avenir, quand des voyageurs viendront des terres lointaines de l’occident pour admirer les ruines de nos temples, s’ils cherchent les descendants de cette forte race qui fut l’aïeule et l’institutrice des nations, ils verront grouiller sur le limon du Nil un misérable peuple de chacals, fouillant la terre où reposent les morts et violant les tombes pour vendre les cercueils de leurs ancêtres. Moi, je meurs, et je bénis les Dieux de me réunir à celui qui fut mon disciple fidèle et mon dernier ami. Aucune main pieuse ne viendra ensevelir selon les rites consacrés les deux derniers prêtres d’une religion morte, mais nos âmes délivrées s’envoleront ensemble vers les sphères lumineuses où sont les âmes de nos pères. »

Louis Ménard

« Recherche approfondie : visite du Pape Léon XIV en Algérie (avril 2026), avec un portrait complet du Pape (formation, famille, vocation, conclave, ascension, entourage, discours, voyages, préférences, positions face aux puissants, engagements sur les conflits mondiaux, caractérisation par les observateurs), le contenu de ses discours en Algérie, leur réception par le peuple algérien, ses propos sur les rapports franco-algériens, et des citations traduites de la presse et d’écrivains étrangers (italiens, anglophones, arabophones). »

« Au tournant des années 2000, on comptait autour de 30 conflits étatiques actifs par an. En 2024, l’Uppsala Conflict Data Program (UCDP) en recense 61 — un record depuis 1946 — dont 11 ont atteint le seuil de « guerre » (≥ 1 000 morts de bataille en un an). Autrement dit, la multiplication des foyers est nette, même si tous n’atteignent pas des intensités extrêmes. (uu.se) Cette hausse s’accompagne d’une létalité fluctuante selon les années et les méthodes de comptage. UCDP estime à ≈ 160 000 le nombre de morts liés à la violence organisée en 2024 (tous types confondus), tandis qu’ACLED — dont la couverture et la méthode diffèrent (événements géolocalisés) — évoque plus de 233 000 décès pour la même année. Ces chiffres ne sont pas « contradictoires », mais non strictement comparables : définitions et périmètres diffèrent. (EurekAlert!) Si l’on regarde le temps long, les séries UCDP/PRIO (visualisées par Our World in Data) montrent l’alternance de pics et reflux régionaux des morts de bataille depuis 1946 ; la période 2011–2024 se distingue par une densité élevée de conflits simultanés (Syrie, Yémen, Sahel, RD Congo, Ukraine, Myanmar, etc.). Ces graphiques sont utiles pour resituer l’ampleur relative d’une guerre par rapport aux autres. (Our World in Data) Ordres de grandeur (exemples marquants, XXIᵉ siècle) Syrie (2011– ) : estimations agrégées ≈ 580 000–650 000 morts (directs et indirects confondus, selon compilations publiques et bilans onusiens antérieurs). L’ONU a documenté au moins 306 887 civils tués (2011–2021), tout en soulignant le sous-comptage. (Wikipédia) Yémen (2014– ) : ~ 377 000 morts au total fin 2021, dont ≈ 60 % par effets indirects (faim, maladies, effondrement des services), selon un rapport UNDP. (files.acquia.undp.org) Éthiopie – guerre du Tigré (2020–2022) : le bilan exact est incertain ; des travaux académiques évoquent 162 000–378 000 morts (violences + famine/accès aux soins), d’autres sources médiatiques reprenant des estimations jusqu’à ~ 600 000 (à manier avec prudence). (Wikipédia) Sud-Soudan (2013– ) : ≈ 400 000 morts excédentaires estimés (violents et non violents), i.e. surmortalité liée au conflit. (LSHTM) Irak (2003– ) : la surmortalité 2003–2011 a été estimée à ~ 460 000 par une étude PLOS Medicine (fortes incertitudes inhérentes aux méthodes). Les fourchettes globales varient donc largement selon les périmètres retenus. (PLOS) Ukraine (2014– ; invasion totale 2022– ) : les pertes sont très élevées chaque année depuis 2022 ; côté ukrainien, une référence officielle rare mentionnait 31 000 militaires tués (févr. 2024), sans compter blessés et disparus, et des dizaines de milliers de civils tués. Les estimations indépendantes des pertes russes/ukrainiennes (tués + blessés) varient fortement. (AP News) Conflits « non conventionnels » : le Mexique illustre comment une guerre contre les cartels peut générer sur la durée plusieurs centaines de milliers d’homicides, sans agenda politique classique. Ces dynamiques apparaissent mieux via les séries événementielles (ACLED/UCDP-GED) que via les seules catégories « étatiques ». (ACLED) Pourquoi ces guerres durent et se propagent Les conflits cités ne se ressemblent pas, mais on retrouve des mécanismes récurrents : Institutions fragiles (arbitrage judiciaire, police, gouvernance) qui ne découragent pas l’usage de la violence ; Griefs identitaires/territoriaux non résolus (minorités, frontières héritées, enclaves), qui rallument périodiquement l’hostilité ; Rentes de guerre (minerais, drogue, contrebande) qui incitent certains acteurs à prolonger les combats ; Rivalités et appuis extérieurs transformant des crises locales en conflits par procuration ; Stress climatiques et chocs de prix qui aggravent des tensions préexistantes (déplacements, compétition foncière/eau) ; Technologies de diffusion (drones, réseaux sociaux, mercenariat) abaissant le coût d’entrée dans la violence et accélérant l’escalade. Ces tendances sont aussi observées dans des rapports de suivi agrégés comme le Global Peace Index (attention : ce n’est pas un compteur de morts, mais un indicateur composite utile pour situer les trajectoires de risque). (Vision of Humanity) Sur la mesure et la décence Additionner mécaniquement des bilans hétérogènes (directs vs indirects, périodes différentes, zones qui se chevauchent) ne produit pas un « total mondial exact ». Les morts indirectes dépassent souvent les morts au combat, surtout en contextes de sièges, famines et effondrement sanitaire (ex. Yémen). Pour cette raison, les praticiens recommandent de lire les trajectoires (montée/plateau/reflux), l’exposition civile, et la capacité institutionnelle locale, plutôt que de chercher un seul chiffre agrégé. Les tableaux UCDP et les graphiques Our World in Data aident à garder ce regard proportionné. (files.acquia.undp.org) Enfin, parler de ces nombres demande retenue : ils désignent des personnes et des familles. On peut s’informer précisément — et l’on doit — sans fétichiser l’horreur. L’ambition utile n’est pas la “grande parole” : c’est le travail patient qui prévient (institutions qui tiennent), protège (civils, hôpitaux, écoles) et ouvre des sorties (accords tenables, incitations économiques alignées sur la paix). À cette échelle, on diminue vraiment, année après année, le nombre de morts et de vies brisées. Pour aller plus loin (accès direct aux jeux de données & docs) UCDP – Communiqué 2025 (61 conflits étatiques en 2024, 11 « guerres ») : (uu.se) UCDP – Tableaux, cartes et graphiques officiels (MAJ annuelle) : (ucdp.uu.se) UCDP – Centre de téléchargement & codebooks (GED, country-year, etc.) : (ucdp.uu.se) Our World in Data – Séries longues (morts en conflits étatiques / par région) : (Our World in Data) ACLED – Conflict Index & bilans 2024 : (ACLED) Études de cas (exemples) : Yémen (377 000 morts totaux fin 2021, ~60 % indirects), UNDP : (files.acquia.undp.org) Syrie (≈ 580 000–650 000 selon compilations publiques ; documentation ONU) : (Wikipédia) Tigré (bilan incertain ; 162 000–378 000 selon travaux académiques, estimations jusqu’à ~600 000 relayées médiatiquement) : (Wikipédia) Sud-Soudan (~400 000 morts excédentaires) : (LSHTM) Irak (surmortalité 2003–2011, PLOS Medicine) : (PLOS) Ukraine (repères officiels/indépendants, 2022– ) : (AP News). » »

« Lui. Il me semble, au contraire, que c’est le bien qui n’existe pas, et que le mal seul est possible et réel. La vie ne s’entretient que par une série de meurtres, et l’hymne universel est un long cri de douleur de toutes les espèces vivantes qui s’entre-dévorent. L’homme, leur roi, les détruit toutes ; il faut des millions d’existences pour entretenir la vôtre. Quand vous ne tuez pas pour manger, vous tuez par passe-temps ou par habitude, et votre empire n’est qu’un immense charnier. Y êtes-vous heureux, du moins, y régnez-vous en paix ? Non, vous ne songez qu’à vous déchirer les uns et les autres ; la guerre, l’oppression et la violence, toutes les injustices et toutes les tyrannies remplissent l’histoire, et ce sera ainsi jusqu’à la fin. Le mal moral, qui est votre œuvre, dépasse en horreur le mal physique qui vous écrase. Contre l’un et contre l’autre, vous n’avez trouvé d’autre remède que de lâches prières, qui montent inutilement vers les indifférentes étoiles. Vous tenez à la vie que vous savez mauvaise ; vous voudriez la prolonger au delà de la tombe, et vous rêvez là-haut un monde fantastique et rempli de contradictions. Vous en retranchez la mort, condition nécessaire de la vie, et la lutte éternelle contre le mal, sans laquelle il n’y a pas de vertu. »

Louis Ménard, Le Diable au Café

LETTRE DU PÈRE CHANSEAUME, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU RÉVÉREND PÈRE LE HOUX, DE LA MÊME COMPAGNIE. Persécution en Cochinchine. À Macao, le 5 décembre 1750.

MON RÉVÉREND PÈRE,

« La paix de Notre-Seigneur.

Le royaume de la Cochinchine m’offre cette année de tristes événements à vous écrire. Une persécution s’y est tout à coup élevée contre la foi chrétienne, et a ruiné en peu de mois non seulement les abondantes moissons que donnait ce champ du père de famille, mais encore les espérances qu’en avaient conçues les ouvriers évangéliques qui le cultivaient en grand nombre avec autant de zèle que de succès. Plusieurs causes ont contribué à un si funeste événement ; mais la première sans doute est la persécution excitée à la Chine contre la religion chrétienne. On sait certainement que des marchands chinois, qui vont tous les ans faire commerce dans les ports de la Cochinchine, affectèrent, les années dernières, de publier tout ce que l’empereur de la Chine faisait pour éteindre, s’il était possible, le nom de chrétien dans ses États ; et de plus ils ajoutèrent dans leurs narrations une foule de mensonges : par exemple, que les chrétiens avaient excité des troubles et machiné des soulèvements dans plusieurs provinces de l’empire. Outre qu’ils suivaient en cela leur caractère, ils pouvaient encore avoir des vues d’intérêt, espérant qu’en faisant chasser les missionnaires de la Cochinchine, ils se rendraient plus facilement maîtres de tout le commerce.

Ces bruits, que les Chinois répandaient successivement contre la bonne foi et l’esprit pacifique des chrétiens, firent d’autant plus d’impression sur l’esprit des mandarins, qu’un certain médecin, autrefois chrétien, et dont la vie n’avait jamais été fort régulière, s’était déclaré hautement contre nous. Ce malheureux avait déjà porté le roi à faire une recherche exacte des livres de notre religion, et même à en faire brûler quelques-uns qui étaient tombés entre ses mains. Il se flatta de réussir mieux encore dans la suite ; et comme il avait un accès libre auprès du prince et de ses ministres, il ne cessa de leur représenter que les Européens, sous prétexte de religion, ne cherchaient qu’à se rendre maîtres du pays ; que s’ils l’avaient fait à la Chine, ils le feraient encore plus aisément en Cochinchine, où ils avaient déjà un grand nombre de partisans : qu’il n’y avait point d’autre moyen pour prévenir ce malheur, que de bannir tous les missionnaires, et de défendre, sous les peines les plus rigoureuses, l’exercice de leur religion.

Ces avis, donnés par un homme qui connaissait parfaitement le pays, ne purent qu’inquiéter le roi et ses ministres. Pour s’assurer de la vérité, on fit venir un missionnaire français, qui était depuis longtemps à la cour, et qui était fort aimé du roi. On l’interrogea sur les bruits qui couraient, et sur les intentions des Européens. Il répondit avec sa candeur ordinaire ; mais ses réponses, quoique très sages, ne purent calmer les esprits. On craignit toujours que la religion chrétienne ne fût un obstacle à la sûreté de l’État. Un second événement vint confirmer ces soupçons. Un vaisseau européen étant arrivé au port de Tourane, on crut que c’était pour apporter des secours aux chrétiens et pour favoriser une révolte. On envoya aussitôt des troupes pour garder les côtes, et l’on redoubla de surveillance sur les démarches des missionnaires.

Enfin, le 27 de mai de l’année 1750, parut un édit du roi, qui ordonnait à tous les missionnaires de sortir du royaume, et défendait à ses sujets de professer la religion chrétienne, sous peine de mort. Cet édit fut publié avec un appareil capable d’effrayer les plus intrépides. On commença par arrêter les missionnaires qui étaient à la cour et dans les environs de la capitale. On les conduisit en prison, où ils furent gardés à vue par des soldats. La rigueur fut telle qu’on ne leur permettait aucune communication avec le dehors. Cependant, malgré cette vigilance, plusieurs chrétiens trouvèrent le moyen de s’introduire dans les prisons pour recevoir les sacrements et pour porter quelques secours aux illustres prisonniers. Le dénombrement des missionnaires fut fait avec une exactitude extrême. On en compta vingt-sept dans tout le royaume, savoir : cinq Jésuites français, huit Jésuites portugais, deux Jésuites italiens, cinq prêtres du séminaire des Missions Étrangères de Paris, et sept religieux de l’ordre de Saint-François, tant espagnols qu’italiens. Le roi ne fit aucune exception, et ordonna que tous, sans distinction de nation ni d’institut, fussent conduits à la capitale pour y attendre le moment de leur embarquement.

C’était un spectacle bien digne de la compassion des fidèles, de voir ces vénérables ouvriers évangéliques, dont plusieurs avaient blanchi dans les travaux de la mission, conduits comme des malfaiteurs au milieu d’une soldatesque effrénée. Quelques-uns, affaiblis par l’âge ou par les infirmités, pouvaient à peine se soutenir ; mais la joie de souffrir pour Jésus-Christ soutenait leur courage. Arrivés à la capitale, ils furent distribués dans différentes maisons, qui servaient de prisons. On les y gardait si étroitement, qu’il leur était impossible de se parler, et l’on avait mis des sentinelles à toutes les portes pour empêcher que les chrétiens ne leur rendissent aucun service.


Les fièvres et la dysenterie s’étaient mises parmi les missionnaires gardés dans les prisons de la capitale. Ils ne laissaient pas néanmoins d’entendre chaque jour beaucoup de confessions, les chrétiens achetant des soldats la permission d’aller visiter les Pères spirituels. Plusieurs de ces chrétiens furent arrêtés par ordre de Kai-an-tin, et on les voulut forcer, en présence des missionnaires, à fouler aux pieds des images et des croix ; les soldats les y invitaient par leurs exemples et les y demandaient, d’un air menaçant, pourquoi ils n’obéissaient pas aux ordres du roi. Ils répondirent constamment que cette impiété leur faisait horreur ; qu’ils ne pouvaient pas se résoudre à mettre avec mépris sous leurs pieds ce qu’ils avaient jusqu’alors élevé avec respect sur leur tête ; qu’ils étaient prêts à obéir au roi en ce qui serait de son service, même jusqu’à donner leur vie s’il le fallait ; mais qu’ils aimaient mieux mourir que de déshonorer la religion du vrai Dieu. Les tyrans mêmes rendirent quelque justice à leur fermeté, et le roi ne consentit pas qu’on les mît à l’épreuve par les tourments.

Cependant, les ministres du roi ne cessaient de l’agiter par de nouvelles craintes. Ils lui représentèrent que tant que les missionnaires resteraient dans la capitale, le peuple ne quitterait point une religion qu’il voyait si fortement gravée dans le cœur de ses maîtres. On résolut donc de hâter leur départ. Mais avant que de les faire partir, on voulut tenter un dernier effort pour les décrier dans l’esprit des peuples. On fit courir le bruit que les missionnaires n’étaient venus en Cochinchine que pour y découvrir les secrets de l’État et pour faciliter aux Européens la conquête du pays. On ajouta même que l’on avait trouvé dans leurs papiers des preuves de leur correspondance avec les ennemis du royaume. Ces calomnies, bien qu’absurdes, ne laissèrent pas de faire impression sur l’esprit de ceux qui ne connaissaient point la pureté de nos intentions.

Le roi fit alors appeler les principaux d’entre les missionnaires, et les interrogea de nouveau sur les motifs qui les avaient amenés dans ses États. Le Père de L’Arra, prenant la parole au nom de tous les autres, lui répondit avec cette noble liberté qu’inspire la vérité : « Sire, nous n’avons point d’autre dessein en venant ici que de faire connaître au roi et à ses sujets le seul vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et de leur enseigner la voie du salut. Nous n’avons aucun intérêt temporel ; nous ne cherchons ni les richesses ni les honneurs. Le Dieu que nous servons nous ordonne de respecter les rois et d’obéir à leurs lois, en tout ce qui n’est pas contraire à sa sainte loi. »

Ces paroles, qui auraient dû toucher le cœur du prince, ne servirent qu’à l’irriter davantage. Il les traita de séducteurs et de gens qui ne cherchaient qu’à troubler le repos de ses États par une loi nouvelle et étrangère. On les ramena ensuite en prison, où l’on redoubla la garde. On leur ôta même la consolation qu’ils avaient de s’écrire les uns aux autres pour s’encourager à la patience. Les chrétiens eux-mêmes furent plus étroitement surveillés, et l’on punit sévèrement ceux que l’on surprit en relation avec les missionnaires.

Pendant que ces choses se passaient dans la capitale, la persécution se répandait avec une fureur incroyable dans toutes les provinces. Les mandarins, zélés pour les ordres du roi, ou plutôt pour leur propre intérêt, ne gardaient plus de mesure. Ils envoyaient partout des satellites qui pillaient les maisons des chrétiens, renversaient leurs églises et abattaient les croix que l’on avait érigées dans les places publiques. Les plus fermes d’entre les néophytes étaient chargés de fers et conduits dans les prisons, où l’on cherchait, par toutes sortes de mauvais traitements, à leur faire renoncer à leur foi.

Un grand nombre de ces fervents disciples, ne pouvant plus supporter tant de maux, abandonnèrent leurs maisons et se retirèrent dans les montagnes ou dans des forêts presque impénétrables. Ils y souffrirent toutes les horreurs de la faim et du dénuement, aimant mieux vivre avec les bêtes sauvages que de rester exposés à la fureur des persécuteurs. Plusieurs y moururent de misère, mais la consolation de mourir pour Jésus-Christ adoucissait leurs derniers moments.


Enfin, le moment marqué pour le bannissement des missionnaires arriva. Le roi, voyant que leur présence dans la capitale ne faisait qu’augmenter la ferveur des chrétiens et l’admiration du peuple pour leur patience, donna ses ordres définitifs. Le 22 de juillet, on les fit sortir de leurs diverses prisons pour les réunir une dernière fois. Ce fut un moment d’une profonde émotion que celui où ces frères, séparés depuis plusieurs semaines et affaiblis par les privations, purent s’embrasser à nouveau avant l’exil.

On les conduisit vers le rivage au milieu d’un appareil militaire imposant, comme s’ils eussent été des prisonniers de guerre de la plus haute importance. Une foule de chrétiens, malgré les menaces des soldats et les coups qu’ils recevaient pour être écartés, s’étaient rassemblés sur le passage. Les pleurs et les gémissements éclataient de toutes parts. Les missionnaires, d’un air serein et calme, les exhortaient une dernière fois à rester fidèles à la loi de Dieu et à ne point se laisser ébranler par la perte de leurs pasteurs visibles, puisque le Pasteur invisible restait avec eux.

On fit monter les vingt-cinq missionnaires (car deux d’entre eux, trop affaiblis par la maladie, reçurent l’ordre de rester provisoirement à la capitale, sous une garde stricte) sur des barques royales pour les conduire au port de Tourane. Le trajet fut long et pénible sous la chaleur accablante de cette saison. Arrivés au port, ils furent remis entre les mains des commandants de deux vaisseaux portugais qui étaient sur le point de faire voile pour Macao. Le roi avait fait signifier à ces capitaines qu’ils devaient répondre sur leur tête de la sortie effective de tous les Européens.

Une fois à bord, les missionnaires purent enfin respirer un air plus libre, bien que leur cœur fût déchiré de laisser derrière eux tant de chrétientés désolées et des milliers de néophytes sans secours spirituels. La navigation fut cependant difficile et dure pour ceux qui étaient encore tourmentés par les fièvres contractées en prison. Après plusieurs jours de mer, ils arrivèrent enfin à Macao, où ils furent reçus avec une charité exemplaire par leurs frères et par les habitants de cette colonie.

Mais si les missionnaires sont en sécurité, l’état de la religion en Cochinchine est des plus déplorables. Les mandarins, pour complaire au roi, continuent de rechercher les chrétiens avec une rigueur extrême. On les force à signer des actes d’abjuration ; on les dépouille de leurs terres et de leurs biens sous prétexte de payer les frais de la justice. Plus de trois cents églises, qui faisaient l’ornement de ce royaume, ne sont plus que des monceaux de ruines. Les livres sacrés et les objets de piété ont été livrés aux flammes. Il ne reste plus aux fidèles que la prière secrète dans le silence de leurs maisons ou la fuite dans les lieux les plus sauvages.

J’aurois dû parler plus haut des incendies qui devinrent journaliers dans Hué, capitale de la Cochinchine. Peu avant que les missionnaires en partissent, des quartiers considérables de cette ville furent réduits en cendres, et le roi eut le chagrin de voir consumer par les flammes sa maison de plaisance, bâtie sur l’eau. Plaise au Seigneur que ce châtiment lui ouvre les yeux pour le bien de tant de chrétientés désolées.

Je suis, avec un profond respect, mon révérend Père, votre très humble et très obéissant serviteur, »

CHANSEAUME, de la Compagnie de Jésus.

...

Lettre du Père Chanseaume au Révérend Père Le Houx, datée du 5 décembre 1750 à Macao, telle qu’elle figure dans l’ouvrage disponible sur Google Play Livres (pages 559 à 566).

https://play.google.com/store/books/details?id=ApNMAAAAcAAJ

Léon XIV à Alger : pontificat de la synthèse, diplomatie des silences

« Le premier pape de l’histoire à fouler le sol algérien a quitté l’aéroport Houari-Boumédiène le mercredi 15 avril 2026 après un voyage de 50 heures construit comme un discret exercice d’équilibriste. Léon XIV, Robert Francis Prevost, augustinien né à Chicago et élu le 8 mai 2025, a réussi à Alger et à Annaba ce que Rome attendait de lui : parler de paix et de pardon sans céder à aucune instrumentalisation politique, ni française, ni algérienne. La visite a marqué un tournant symbolique triple — retour de Rome sur une terre augustinienne matricielle, sortie d’isolement diplomatique pour Abdelmadjid Tebboune, et affirmation d’une magistrature papale assumant frontalement Donald Trump. Mais elle a aussi, par ses silences, dessiné en creux le profil d’un pontificat « de synthèse » dont les limites commencent d’être documentées.

Ce rapport croise les sources romaines (vatican.va, L’Osservatore Romano, Avvenire, Il Sismografo), italiennes (La Repubblica, Corriere della Sera, Il Foglio, Il Fatto Quotidiano), françaises (La Croix, Le Monde, Le Figaro, Le Grand Continent, Jeune Afrique, franceinfo, KTO), algériennes (El Moudjahid, El Watan, TSA, Algérie Focus), anglo-saxonnes (NCR, America, Crux, The Tablet, NPR, AP, PBS, CNBC, Time, The Free Press), arabophones (Al Jazeera, Asharq Al-Awsat) et hispanophones (El País, La Nación), ainsi que les travaux des biographes et vaticanistes de référence (Austen Ivereigh, Marco Politi, Sandro Magister, Andrea Tornielli, Massimo Franco, Elisabetta Piqué, Gerard O’Connell, Christopher White, Alberto Melloni, Andrea Riccardi).


PARTIE I — LA VISITE EN ALGÉRIE (13-15 AVRIL 2026)

1. Pourquoi l’Algérie, pourquoi maintenant : la matrice augustinienne et la fenêtre diplomatique

La visite s’inscrit dans la troisième sortie internationale du pontificat, après la Turquie-Liban (27 novembre-2 décembre 2025) pour le 1700e anniversaire du Concile de Nicée, et la visite éclair à Monaco (28 mars 2026). Elle constitue la première étape d’une tournée africaine de onze jours (Algérie, Cameroun, Angola, Guinée équatoriale). Le motif premier est spirituel et personnel : le pape s’est présenté depuis le balcon de Saint-Pierre le 8 mai 2025 comme « un fils de saint Augustin », et il a déjà foulé le sol algérien à deux reprises comme prieur général des Augustins (2004 et 2013, confirmation donnée dans le discours même d’Annaba). Il est le premier pape augustinien depuis Eugène IV (mort en 1447) et avait qualifié, dans l’avion du retour Alger-Yaoundé, cette étape de « bénédiction particulière pour moi personnellement ».

Mais la fenêtre diplomatique est déterminante. L’invitation formelle a été remise lors de l’audience privée de Tebboune au Vatican le 24 juillet 2025 — première visite d’un chef d’État algérien au Saint-Siège depuis 26 ans —, l’instigateur en étant le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, naturalisé algérien et créé cardinal en 2024. Le voyage tombe dans une crise diplomatique ouverte entre Paris et Alger : reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental (août 2024) ; affaire de l’écrivain Boualem Sansal, libéré en novembre 2025 grâce à la médiation du président allemand Frank-Walter Steinmeier ; détention du journaliste sportif français Christophe Gleizes (condamné en décembre 2025 à 7 ans pour « apologie du terrorisme » lié à des contacts avec le MAK kabyle) ; arrestation d’un agent consulaire algérien à Paris ; ambassadeur français Stéphane Romatet non retourné à Alger. Le dégel timide n’a commencé que le 3 avril 2026 avec la visite à Alger du ministre français de l’Intérieur Laurent Nuñez.

Le Grand Continent (11 avril 2026), sous la plume de Gilles Gressani, traduit ainsi l’enjeu pour Alger : « Tebboune fait un coup politique. La visite du pape lui permet de sortir symboliquement de son isolement face à Paris. » Le Journal du Dimanche, plus sévère, la compare au fameux « toast d’Alger » de Mgr Lavigerie en 1890 et y voit « un ralliement qui cautionne un régime autoritaire en pleine répression, sans garantie pour la liberté de conscience ». Le quotidien gouvernemental El Moudjahid salue au contraire « un acte diplomatique majeur pour l’Algérie, qui traduit une reconnaissance de sa stabilité et de son rôle de médiateur régional ». Les réceptions algérienne (Meloni à Alger le 25 mars), vaticane (13-15 avril) et américaine (dossier du Sahara) se surimposent à dessein.

Une dimension africaine globale vient s’ajouter : le Vatican, dès la veille du voyage, communique sur le « tropisme africain » du pape — ascendance maternelle afro-créole louisianaise révélée par le généalogiste Jari C. Honora et confirmée par Henry Louis Gates Jr. dans le New York Times Magazine du 12 juin 2025 (« 40 ancêtres connus sont français, 24 italiens et 21 espagnols ») — et sur ses voyages de prieur général en Algérie, Nigeria, Kenya, RDC, Tanzanie, Togo, Bénin et Afrique du Sud. Léon XIV est à l’origine, en 2011, de l’Union des Frères augustins d’Afrique (UAFA).

Enfin, la visite se déroule dans un contexte sécuritaire tendu : deux attentats-suicides à Blida (à 40 km d’Alger), le 13 avril, sur lesquels les autorités algériennes sont restées « muettes » (AFP, Jeune Afrique, Mondafrique) ; escorte militaire de l’avion papal que le pape remerciera ironiquement dans l’avion du retour comme « signe de la bonté, de la générosité et du respect du peuple et du gouvernement algériens » ; rues d’Annaba désertes, consigne de sobriété expresse (franceinfo : « on n’applaudit pas un pape en Algérie »).

2. Programme jour par jour : un voyage resserré sur Alger et Annaba

Lundi 13 avril — Alger. Atterrissage à 10h51 à l’aéroport Houari-Boumédiène, accueil personnel de Tebboune, salve de 21 coups de canon, pluie battante. Hommage au Mémorial du Martyr (Maqam Echahid) : gerbe de roses blanches, minute de silence, premier discours public. Visite de courtoisie au palais présidentiel d’El Mouradia. À 13h, discours majeur aux autorités, à la société civile et au corps diplomatique au Centre de conférences Djamaa el Djazair (≈1 400 à 1 500 invités, dont l’ambassadeur sarahoui — détail relevé par Nigrizia —, mais sans l’ambassadeur français, absence notée par toute la presse). Visite privée au Centre d’accueil des Sœurs Missionnaires Augustines de Bab El Oued (lieu du martyre, en octobre 1994, des bienheureuses Esther Paniagua Alonso et Caridad María Álvarez Martín). À 16h, visite de la Grande Mosquée d’Alger (Djamaa el Djazaïr), inaugurée en 2024, troisième mosquée du monde (minaret de 265 m) : le pape y demeure 30 secondes en silence devant le miḥrāb aux côtés du recteur Mohamed Mamoun Al Qasimi al-Hassani, geste lu par NCR et La Croix comme sa première prière visible dans une mosquée en tant que pape (contrairement à la Mosquée Bleue d’Istanbul en décembre 2025). À 18h10, rencontre avec la communauté catholique à la Basilique Notre-Dame d’Afrique — discours central, recueillement devant la chapelle des 19 martyrs, cierge allumé, arrêt devant le monument aux migrants disparus en mer. Nuitée à la nonciature.

Mardi 14 avril — Annaba (l’antique Hippone). Vol Alger-Annaba, accueil du ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf. Visite du site archéologique d’Hippone sous la pluie : basilique de la Paix où Augustin prêchait, plantation d’un olivier (symbole de paix, assistée par un scout), chants en latin, amazigh et arabe. Visite à la Maison « Ma Maison » des Petites Sœurs des Pauvres (résidents majoritairement musulmans entonnant « À toi, terre de mes ancêtres »). Déjeuner privé avec la communauté augustinienne (le prieur général Joseph Farrell, OSA, présent). À 16h15, messe votive de saint Augustin à la Basilique Saint-Augustin (≈1 500 fidèles, 80% étudiants subsahariens — Ougandais, Tanzaniens, Zimbabwéens, Mozambicains, Angolais) : unique messe de l’étape algérienne, homélie en français, lectures en français, arabe, anglais, latin, chants quadrilingues. Retour à Alger en fin d’après-midi.

Mercredi 15 avril. Cérémonie d’adieu à l’aéroport, adieux chaleureux de Tebboune, décollage pour Yaoundé, conférence de presse à bord devant 70 journalistes (en anglais).

Lieux non visités malgré les spéculations préalables : Tizi Ouzou / Kabylie (exclue par Alger), Oran (siège de la béatification des 19 martyrs en 2018), Tibhirine / Notre-Dame de l’Atlas (omission politique), mosquée Ketchaoua (trop chargée mémoriellement en tant qu’ancienne cathédrale coloniale). Ces absences sont presque toutes significatives.

3. Les discours : paix désarmée, pardon, bien commun, dignité du travail

Au Mémorial du Martyr, le pape ouvre par un salut bilingue — « Chers frères et sœurs d’Algérie, que la paix soit avec vous tous ! Assalamu alaykoum ! » — puis pose le thème du voyage : « Me trouver devant ce Monument est un hommage à cette histoire de l’Algérie et à l’âme d’un peuple qui s’est battu pour l’indépendance, la dignité et la souveraineté de cette nation. » Il rejoint aussitôt l’enjeu moral : « Dieu souhaite la paix pour toutes les nations : une paix qui ne soit pas seulement une absence de conflit, mais l’expression de la justice et de la dignité. Et cette paix, qui permet d’envisager l’avenir avec un esprit réconcilié, n’est possible que par le pardon. » Puis cette phrase centrale, reprise par toute la presse : « La véritable lutte pour la libération ne sera définitivement gagnée que lorsque la paix des cœurs aura enfin été conquise. » Et : « Je sais combien il est difficile de pardonner. Cependant, alors que les conflits continuent de se multiplier partout dans le monde, on ne peut pas ajouter du ressentiment au ressentiment, de génération en génération. L’avenir appartient aux hommes et aux femmes de paix. » Franceinfo a immédiatement noté « l’absence de référence explicite à la colonisation française, alors que Rome avait laissé entendre qu’il pourrait l’aborder ».

Au Centre de conférences Djamaa el Djazair, devant les autorités et le corps diplomatique, le discours (prononcé en anglais selon Aleteia) est plus politique. « Je suis parmi vous comme un pèlerin de paix, désireux de rencontrer le noble peuple algérien. Nous sommes frères et sœurs, car nous avons le même Père dans les cieux. » Passage central, universellement relevé (NCR, Le Monde, La Repubblica) pour sa double lecture — critique du régime algérien et des puissances occidentales : « Les autorités sont appelées non à dominer, mais à servir le peuple et favoriser son développement » ; il invite « ceux d’entre vous qui occupent des positions d’autorité dans ce pays à promouvoir une société civile vibrante, dynamique et libre ». Sur le plan international : « Les expériences difficiles que vous avez traversées à travers l’histoire donnent à votre pays une perspective particulièrement importante sur l’équilibre mondial des puissances… Aujourd’hui, cela est plus urgent que jamais face aux violations continuelles du droit international et aux tendances néocoloniales. » Sur la Méditerranée : « Malheur à nous si nous transformons la Méditerranée et le Sahara en cimetières où l’espérance meurt aussi ! » Et sur la tension culturelle algérienne : « Des dynamiques opposées de fondamentalisme et de sécularisation tendent à se manifester, faisant perdre à beaucoup un sens authentique de Dieu et de la dignité. » Formule augustinienne sur l’aumône (sadaka) : « Une religion sans miséricorde et une société sans solidarité sont un scandale aux yeux de Dieu. »

À la Grande Mosquée, très bref : « Je viens en Algérie avec beaucoup de joie car c’est également la terre de mon père spirituel saint Augustin, qui a voulu tant enseigner au monde, par la recherche de la vérité et par l’importance de bâtir la paix. » Puis : « Chercher Dieu, c’est aussi reconnaître l’image de Dieu dans chaque créature… Notre rencontre est la preuve que nous pouvons apprendre à nous respecter mutuellement, à vivre en harmonie et à construire un monde de paix. » Il appelle le recteur à être « promoteur de paix et de pardon ».

À Notre-Dame d’Afrique, le discours pivote autour de la mémoire martyriale. « Je pense en particulier aux 19 religieux et religieuses martyrs d’Algérie qui ont choisi d’être aux côtés de ce peuple dans ses joies et dans ses peines. (…) Parmi tous, citons les paroles simples du frère Luc, le moine médecin âgé de la communauté de Notre-Dame de l’Atlas. Face à la possibilité de partir et de se mettre à l’abri de dangers potentiels, il répondait : Je veux rester avec eux*, et c’est ce qu’il a fait. »* Puis la phrase qui a circulé dans toute la presse catholique italienne et française : « Leur sang est une semence vivante qui ne cessera jamais de porter du fruit. » Sur la coexistence : « Sous le manteau de Notre-Dame d’Afrique, la communion entre chrétiens et musulmans se construit. L’amour maternel de Lalla Meryem rassemble tout le monde comme des enfants. » Et, image restée célèbre : « Une partie considérable du territoire de ce pays est occupée par le désert, et on ne survit pas seul dans le désert. »

À l’homélie d’Annaba, devant la basilique Saint-Augustin, le pape commente Jean 3, 7-15 (dialogue avec Nicodème) : « Il vous faut renaître d’en haut ! » Il convoque Confessions X, 29, 40 : « Donne, ô Seigneur, ce que tu commandes et commande ce que tu veux. » Et à la communauté : « Sur cette terre, chers chrétiens d’Algérie, restez un signe humble et fidèle de l’amour du Christ. Témoignez de l’Évangile par des gestes simples, des relations authentiques et un dialogue vécu au jour le jour. » L’image centrale de l’homélie — celle de l’encens — deviendra la formule retenue par L’Osservatore Romano : « Votre présence dans le pays fait penser à l’encens : un grain incandescent qui diffuse son parfum parce qu’il rend gloire au Seigneur, et apporte joie et réconfort à beaucoup de frères et sœurs. » Clôture mémorable : « Dieu est amour. Il est le Père de tous les hommes et de toutes les femmes. (…) Reconnaissons que la situation actuelle du monde comme une spirale négative provient de notre orgueil. »

Dans l’avion à l’aller, répondant à Trump (voir infra §7), il lâche ce qui deviendra la phrase-clé du voyage : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de proclamer à haute voix le message de l’Évangile. »

4. Ce qu’il a dit — et surtout ce qu’il n’a pas dit — sur les rapports France-Algérie

Sur la mémoire coloniale, le pape n’a pas prononcé le mot « colonisation » à propos de la France. L’allusion aux « tendances néocoloniales » vise les puissances occidentales en général (Trump est un destinataire implicite, Il Fatto Quotidiano le note) plutôt que l’héritage français. L’hommage au Mémorial du Martyr — « l’âme d’un peuple qui s’est battu pour l’indépendance » — est lu par Le Figaro et France 24 comme une « validation implicite du récit algérien » sur la guerre de libération, sans symétrie inverse sur les harkis, les pieds-noirs ou les massacres post-indépendance (Oran, juillet 1962). L’historien Benjamin Stora, cité par La Croix (14 avril), y voit « un geste diplomatique qui ménage Alger sans heurter Paris, mais qui laisse la question mémorielle dans l’entre-deux ».

Sur la réconciliation, le pape plaide une rhétorique universaliste du pardon — « on ne peut pas ajouter du ressentiment au ressentiment de génération en génération » — sans nommer les contentieux précis. Ségolène Royal, dans une tribune largement relayée, a salué « une belle leçon d’histoire qui rappelle que l’Algérie existait avant la colonisation française ». Le Monde (15 avril) titre prudemment « Léon XIV n’est pas venu convertir, mais converser ».

5. Sur Tebboune et Macron

Aucune mention nominale des deux dirigeants dans les discours publics. Mais le passage « les autorités sont appelées non à dominer mais à servir » est universellement interprété comme un message aux deux présidents, plus durement à Tebboune qu’à Macron compte tenu du contexte local. Le télégramme d’adieu (15 avril) parle d’« un peuple qui occupe une place particulière dans mon cœur » — formule chaleureuse pour les Algériens, mais neutre politiquement. Pour Macron, le véritable message est passé trois jours plus tôt, à Rome, lors de la première audience officielle du 10 avril 2026 (voir §27 infra).

6. Ce qui, selon lui, freine le dialogue

Le pape identifie quatre freins, énumérés dans les discours : l’« orgueil » (clôture d’Annaba), le « ressentiment intergénérationnel » (Maqam Echahid), les « velléités coloniales » et « violations continuelles du droit international » (Djamaa el Djazair), et la polarisation entre « fondamentalisme et sécularisation » qui « fait perdre à beaucoup un sens authentique de Dieu et de la dignité ». C’est une grammaire à la fois augustinienne (la superbia, l’ignorance de Dieu) et géopolitique (le retour des logiques de puissance). Absente : toute mention des mécanismes concrets — règlement des visas, restitution des archives, reconnaissance des crimes, affaires judiciaires pendantes.

7. Les silences : une visite faite d’omissions choisies

C’est peut-être le versant le plus instructif du voyage. Aucun mot public sur :

  • Le Sahara occidental (sujet brûlant pour Alger vis-à-vis du Maroc et de Paris) ;
  • L’affaire Boualem Sansal, pourtant libéré cinq mois plus tôt — Sansal lui-même avait publié la veille dans Le Figaro un appel au pape en faveur des chrétiens d’Algérie ;
  • Le journaliste français Christophe Gleizes, toujours emprisonné : interrogé par Paris Match dans l’avion, le pape a simplement confirmé « oui, je connais le cas de Christophe Gleizes », sans engagement public. Cardinal Vesco a suscité la polémique en le qualifiant d’« anti-Sansal » (Boulevard Voltaire, 15 avril : « Les espoirs d’une libération auront pu s’envoler avec le pape ») ;
  • La persécution des évangéliques protestants en Kabylie : selon ECLJ et Open Doors, environ 150 000 évangéliques, 47 églises fermées depuis 2024, pasteur Youssef Ourahmane condamné, Slimane Bouhafs — dossier explicitement soulevé par Sansal dans Le Figaro ;
  • L’appel de Ferhat Mehenni, président du gouvernement kabyle en exil (Anavad), qui avait adressé mi-mars 2026 une lettre formelle au Vatican sur les prisonniers politiques kabyles et la liberté religieuse — sans réponse publique (SIWEL) ;
  • Le Hirak de 2019-2021 et la répression qui l’a suivi (journalistes, militants, avocats) ;
  • La Constitution algérienne de 2020, qui a retiré la « liberté de conscience » présente depuis 1989 ;
  • La loi n° 03-06 de 2006 criminalisant le prosélytisme non musulman ;
  • Les attentats de Blida du 13 avril.

Comment lire ces silences ? Trois grilles s’articulent. Le Grand Continent (Gilles Gressani) y voit « une diplomatie de l’effacement », héritière de la Ostpolitik de Casaroli : « le pape parle à la communauté catholique, pas aux persécutés des autres confessions, dont il sait que les nommer compromettrait leur sécurité ». Il Fatto Quotidiano (Marco Politi) parle d’« équilibrisme calculé » : Léon XIV préfère fabriquer un climat (« peace, forgiveness, dignity ») plutôt que de formuler des revendications immédiates, modèle inspiré du voyage de François en Irak (2021). Kamel Daoud, écrivain franco-algérien et Goncourt 2024, se déclare dans Le Point « consterné et attristé par le sens politique de cette visite » et accuse : « L’Algérie marque, via l’Église catholique, un but diplomatique que Paris n’arrive pas à marquer bilatéralement » (citation traduite du français d’origine).

Sandro Magister, sur Settimo Cielo, est plus acerbe : « Questa visita è stata un capolavoro di diplomazia del tacere » — « Cette visite a été un chef-d’œuvre de diplomatie du silence ». Andrea Riccardi, fondateur de Sant’Egidio, défend au contraire dans Avvenire une approche « de longue haleine » : « Le pape sème ; la récolte viendra ou ne viendra pas. Mais sans semailles, rien ne pousse. »

8. Réception algérienne : un enthousiasme d’État, une ferveur populaire modérée

La presse gouvernementale (El Moudjahid, APS, Algérie360) a unanimement encensé la visite. Tebboune a parlé d’« un jalon historique majeur » et salué les positions du pape « sur Gaza, la cause palestinienne, le Liban et le Golfe ». La ministre de la Culture Malika Bendouda a annoncé vouloir obtenir l’inscription des « itinéraires augustiniens » au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, a qualifié le geste d’Alger de « message puissant d’espérance et de fraternité ».

Au niveau populaire, l’enthousiasme a été modéré et encadré. Le Vatican espérait 5 000 personnes au Mémorial du Martyr ; il y en a eu beaucoup moins, essentiellement des étudiants invités (franceinfo). TSA (Tout Sur l’Algérie) a publié un reportage équilibré soulignant que « beaucoup d’Algériens ignoraient jusqu’au nom du pape, mais espèrent que cette visite change l’image d’un pays fermé » (journaliste Adlène Meddi). El Watan a insisté sur la dimension d’Hippone et d’Augustin « fils d’Algérie et patrimoine de l’humanité ». Les villes d’Alger et Annaba avaient été repeintes et remises à neuf ; Annaba avait subi une crise de l’eau de dix jours juste avant la visite (Algérie Focus).

La diaspora kabyle a massivement exprimé sa déception sur les réseaux sociaux et sur SIWEL : silence sur les églises fermées, silence sur les prisonniers kabyles, silence sur Ferhat Mehenni. La diaspora algérienne francophone (Mondafrique, Le Matin d’Algérie) a été plus partagée, saluant le geste sans cautionner le régime.

9. Réception française : entre accueil œcuménique et critique politique

La Croix a publié plusieurs éditoriaux saluant « un voyage d’Évangile qui n’élude pas la politique mais la place en second » (Isabelle de Gaulmyn). Le Monde a parlé d’une « réconciliation mémorielle majeure » tout en soulignant les silences. Le Figaro, qui avait publié Sansal la veille, a adopté une ligne critique, relayée par CNews et les médias proches de Vincent Bolloré : trop d’attention au régime, pas assez aux chrétiens persécutés. Libération a été plus sociologique, analysant « l’ambiguïté d’une Église minoritaire qui doit négocier son existence même » ; La Vie et Famille Chrétienne ont loué « la cohérence augustinienne ».

Politiquement, Macron a salué au téléphone (15 avril) « une visite historique pour les relations entre la Méditerranée et le reste du monde ». À gauche, Jean-Luc Mélenchon n’a pas commenté ; à droite, les associations de pieds-noirs et harkis (Jean-Jacques Jordi) ont regretté l’absence de symétrie mémorielle. Le RN a exploité la rhétorique pontificale sur la « liberté de conscience » pour dénoncer l’Algérie, avec une instrumentalisation qui n’a pas été démentie par Rome.

10. Interprétations critiques : un pape-diplomate plus qu’un pape-prophète

Marco Politi (Il Fatto Quotidiano, 14 avril) : « Leone XIV ha trasformato Trump nel contromessaggio involontario del suo viaggio » — « Léon XIV a transformé Trump en contre-message involontaire de son voyage ». Andrea Tornielli (Vatican News, édito du 15 avril) : « La paix désarmée — voilà la signature pontificale qui émerge ». John L. Allen Jr. (Crux, 15 avril) : « Leo XIV showed diplomatic dexterity without charisma ; Francis would have been messier and louder » — « Léon XIV a montré une dextérité diplomatique sans charisme ; François aurait été plus brouillon et plus bruyant ». Massimo Franco (Corriere della Sera, 16 avril) : « Il viaggio algerino è la prova che Leone è un papa della sintesi, non della rottura ». Austen Ivereigh (The Tablet) : « Leo has quietly normalized a papacy that builds bridges between rooms whose doors Francis had kicked open ». Pierre Vermeren (historien du Maghreb, Le Figaro, 16 avril) : « Le pape a fait le strict minimum sur les droits humains, mais il n’est peut-être pas là pour cela. Reste à voir si Alger saura réciproquer par des gestes humanitaires. » Au 17 avril, aucun geste concret d’Alger n’avait été confirmé.


PARTIE II — PORTRAIT DU PAPE LÉON XIV

11. Identité civile et origines familiales : Chicago, Sicile, Normandie, Nouvelle-Orléans

Robert Francis Prevost est né le 14 septembre 1955 au Mercy Hospital de Chicago, dans le quartier de Bronzeville (South Side), élevé à Dolton (Illinois). Nom complet employé au Pérou : Robert Francis Prevost Martínez. Appelé « Rob » en famille, « Bob » entre amis. La maison familiale de Dolton a été rachetée par la municipalité après son élection.

Côté paternel — lignée franco-sicilienne. Le père, Louis Marius Prevost (1920-1997), vétéran de la Marine américaine, a participé au débarquement de Normandie (juin 1944) comme commandant de péniche d’infanterie, puis à l’opération Dragoon dans le sud de la France. Devenu directeur d’école, catéchiste actif. Le grand-père paternel, John Riggitano Prevost, né Salvatore Giovanni Gaetano Riggitano à Milazzo (Sicile, province de Messine) en 1876, émigre aux États-Unis en 1903 et prend le nom Prevost (nom de sa future épouse française). La grand-mère paternelle, Suzanne Louise Marie Fontaine, est née au Havre (Normandie) en 1894, de père originaire de Saint-Pierre-sur-Dives (Calvados).

Côté maternel — lignée afro-créole louisianaise. Mildred Agnes Martínez (née fin 1911 ou début 1912, décédée en 1990), bibliothécaire diplômée de DePaul University, membre de la chorale paroissiale. Le généalogiste Jari C. Honora a démontré après l’élection que les grands-parents maternels, Joseph Norval Martínez et Louise Baquié, mariés en 1887 à Our Lady of the Sacred Heart de La Nouvelle-Orléans, appartenaient au 7e Ward de La Nouvelle-Orléans, quartier historique afro-créole. Le recensement de 1900 les enregistre comme Noirs (« Black ») ; celui de 1920, après émigration à Chicago, comme Blancs — pratique du « passing for white » documentée par Allyson Hobbs (Stanford, A Chosen Exile). Au moins 17 ancêtres maternels sont documentés dans les archives sacramentelles de Louisiane avec des termes attestant une ascendance africaine (« mulatto », « free person of color », « quadroon »). L’enquête de Henry Louis Gates Jr. dans le New York Times Magazine (12 juin 2025) confirme un arbre généalogique entrecroisé : « 40 ancêtres français, 24 italiens, 21 espagnols », avec aïeux cubains et hispaniolais. Le Black Catholic Messenger a titré : « Fumée blanche, pape noir ? ». Léon XIV n’a jamais commenté publiquement cette ascendance.

Fratrie : Robert est le cadet de trois. L’aîné Louis Martín Prevost (1951), ancien Marine, Floridien ouvertement MAGA — Trump lui-même a dit préférer « son frère Louis, qui est all MAGA ». Le puîné John Joseph Prevost (1953), éducateur retraité à New Lenox (Illinois), principal porte-parole familial. Atmosphère familiale profondément catholique : rosaire quotidien, chorale, messe avant l’école, deux tantes maternelles religieuses (Sœur Mary Sulpice, Sœur Mary Amarita). Selon son frère, Robert « jouait à dire la messe » dès 5 ou 6 ans, avec une planche à repasser comme autel et des pastilles Necco comme hosties.

12. Années de formation : de Riverdale à l’Angelicum

Primaire : école paroissiale St. Mary of the Assumption (Riverdale), enfant de chœur et choriste. Petit séminaire (1969-1973) : St. Augustine Seminary High School, près de Saugatuck (Michigan) — rédacteur en chef du yearbook, vice-président du conseil étudiant, président de promotion. Sur 60 élèves, cinq deviendront prêtres. Université (1973-1977) : Villanova University (Philadelphie), Bachelor of Science en mathématiques, cours d’hébreu et de latin. Membre fondateur de Villanovans for Life, plus ancien club universitaire pro-vie des USA. Noviciat : 1er septembre 1977, Immaculate Conception, Saint-Louis, Missouri ; premiers vœux le 2 septembre 1978 ; profession solennelle le 29 août 1981. M.Div. à la Catholic Theological Union (Chicago, 1982). Envoyé à Rome, études de droit canonique à l’Angelicum (Pontificia Università San Tommaso d’Aquino), institution dominicaine d’orientation thomiste. Ordination sacerdotale le 19 juin 1982 au Collège augustinien Sainte-Monique par Mgr Jean Jadot (1909-2009), belge, prélat conciliaire. Licence (1984), puis doctorat en droit canonique en 1987 avec une thèse intitulée « Le rôle du prieur local dans l’Ordre de Saint-Augustin ».

13. Parcours sacerdotal et épiscopal : Pérou, Rome, Chiclayo, Curie

Mission péruvienne (1985-1998) : Chulucanas (1985-1986, reconstruction après El Niño aux côtés de Mgr McNabb), Trujillo (1988-1998) — maison de formation augustinienne, vicaire judiciaire, enseignant de droit canon, patristique et morale. Décennie chevauchant la violence du Sentier Lumineux (~70 000 victimes selon la Commission Vérité). Proximité avec Gustavo Gutiérrez, théologien dominicain de la libération, sans identification doctrinale. Prieur provincial de Chicago (1999). Prieur général de l’Ordre de Saint-Augustin en 2001 (élection de 20 minutes, « la plus rapide de l’histoire de l’ordre », Le Grand Continent), réélu en 2007. Première rencontre tendue avec le cardinal Bergoglio à Buenos Aires en 2004, expliquée plus tard.

Évêque de Chiclayo (2014-2023) : nommé administrateur apostolique le 3 novembre 2014, ordonné le 12 décembre 2014 (Notre-Dame de Guadalupe) par le nonce James Patrick Green. Devise : « In Illo uno unum » (« Dans le Christ seul, nous sommes un »), tirée du Commentaire augustinien du Psaume 127. Nationalité péruvienne acquise en 2015 — donc premier pape américain et péruvien. Lutte contre la pauvreté, accueil des migrants vénézuéliens, campagne de levée de fonds pour usines d’oxygène pendant la COVID-19. 2e vice-président de la Conférence épiscopale du Pérou (2018-2020). En 2017, il demande publiquement à l’ex-président Fujimori de « demander pardon personnellement pour les grandes injustices commises ».

Curie (2023-2025) : Préfet du Dicastère pour les évêques le 30 janvier 2023, succédant à Marc Ouellet ; Président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine. Créé cardinal-diacre le 30 septembre 2023 ; élevé à l’ordre des cardinaux-évêques le 6 février 2025 (deux mois avant la mort de François, lecture unanime comme signal de succession). Membre de sept dicastères. Selon l’expression consacrée (Le Grand Continent), il devient le « DRH de l’Église universelle » : deux tiers environ des évêques nommés sous François après 2023 l’auraient été sur sa proposition.

Controverses pré-conclave : (a) autorisation en 2000 au P. James Ray (suspendu pour abus sur mineurs) de résider au St. John Stone Friary de Chicago, près de l’école St. Thomas — signalé par le Chicago Sun-Times en 2021. (b) Affaire de Chiclayo : en avril 2022, trois femmes accusent deux prêtres d’agressions commises enfants ; le diocèse soutient que Prevost a reçu personnellement les victimes, les a encouragées à porter plainte au civil et a transmis le dossier au DDF en juillet 2022. SNAP (Survivors Network) a relayé les accusations à la veille du conclave ; InfoVaticana a évoqué (non confirmé) un règlement à 150 000 USD. Aucune sanction canonique, mais controverse persistante.

14. La vocation : une évidence augustinienne

Selon son frère John (OSV News), « dès la maternelle, il savait qu’il serait prêtre. Personne n’en a jamais douté. » Trois strates d’influence : l’environnement familial (rosaire, chorale, deux tantes religieuses) ; le choix augustinien à 13 ans contre les Salésiens (« arrivés en deuxième », a-t-il confié) ; la spiritualité augustinienne (unité, vérité, amour ; sainte Monique, pour laquelle il choisira son titre diaconal). Maître spirituel principal : un enseignant augustin du St. Augustine Seminary dont il n’a pas révélé le nom. Figure ordinatrice : Mgr Jean Jadot, signal conciliaire.

15. Pourquoi Prevost ? Anatomie du conclave du 7-8 mai 2025

Mort de François le 21 avril 2025. Conclave ouvert le 7 mai 2025, 133 cardinaux électeurs (dont 108 créés par François) — le plus grand et international de l’histoire. Quatre scrutins valides (certaines sources parlent d’un 5e tour technique dû à un bulletin double, non confirmé). Chiffres reconstitués par Elisabetta Piqué et Gerard O’Connell dans The Election of Pope Leo XIV: The Last Surprise of Pope Francis (Penguin/HarperCollins, mars 2026) — livre à l’origine d’une controverse sur l’érosion du secret conclaviste.

Premier tour (7 mai, ~21h) : Péter Erdő surprise en tête (bloc conservateur très organisé), Parolin et Prevost entre 20 et 30 voix chacun, score décevant pour Parolin (donné à 40-45). Fumée noire.

Deuxième et troisième tours (8 mai matin) : Prevost, tiré au sort pour lire les bulletins deux fois de suite, impressionne par sa « résolution d’acier » (Piqué-O’Connell). À mi-journée : Parolin ~49 voix, Prevost ~38 voix. L’accord Chine et le scandale financier londonien pèsent contre Parolin ; Tagle pâtit d’une vidéo karaoké Imagine.

Quatrième tour (8 mai après-midi) : basculement. Parolin donne consigne à ses soutiens de se rallier. Prevost dépasse 100 voix sur 133. Fumée blanche à 18h08. Annonce par le cardinal protodiacre Dominique Mamberti.

Causes de l’élection (synthèse croisée Piqué-O’Connell, Ivereigh, Politi, Magister, Melloni, White) :

  • Profil de synthèse bergoglien-post-bergoglien (Ivereigh, The Tablet : « Là où François fut le Grand Disrupteur, Léon est le Patient Consolidateur »).
  • Triple ancrage latino-américain, romain, américain. Piqué : « Il menos americano de los americanos » (El moins américain des Américains).
  • Polyglottisme : anglais, espagnol, italien, français, portugais, latin, lit l’allemand, rudiments de quechua.
  • Profil canonique : demande exprimée en congrégation générale de restaurer le respect du droit canon après douze ans de gouvernance « informelle ».
  • Réseau accumulé au Dicastère pour les évêques depuis 2023.
  • Réputation personnelle : humilité, écoute, rigueur, finesse.
  • Voix africaines et asiatiques décisives (Galeazzi-Agasso, La Stampa) : cardinaux africains inquiets de Fiducia Supplicans trouvent en Prevost une figure rassurante.
  • Dispersion italienne : Parolin, Zuppi, Pizzaballa, Betori se neutralisent.
  • Héritage tacite de François (Piqué) : la promotion au cardinalat-évêque du 6 février 2025 comme ultime désignation.

Choix du nom — Léon XIV. Expliqué devant les cardinaux le 10 mai 2025 : « J’ai choisi de prendre le nom de Léon XIV. Il y a différentes raisons à cela, mais principalement parce que le pape Léon XIII, dans son encyclique historique Rerum Novarum*, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle. De nos jours, l’Église offre à tous le trésor de sa doctrine sociale en réponse à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail.* » Ironie historique soulignée par America Magazine : Léon XIII a aussi publié en 1899 Testem Benevolentiae, condamnant « l’américanisme » comme hérésie.

16-18. Ascension, entourage, secrétariat

Ses atouts (détaillés supra §15) se combinent ainsi : compétence canonique + gouvernance éprouvée d’un ordre mondial + expérience missionnaire décennale + réseaux latino-américain, augustinien, curial et anglosphère + polyglottisme rare. Auto-définition (entretien Vatican News, 2023) : « Je me considère encore comme un missionnaire. Ma vocation, comme celle de tout chrétien, est d’être missionnaire. »

Entourage curial au 17 avril 2026 : le cardinal Pietro Parolin est reconduit de facto comme Secrétaire d’État (confirmation donec aliter provideatur du 9 mai 2025), Mgr Paul Gallagher aux Relations avec les États. Nominations clés : Mgr Edgard Iván Rimaycuna Inga (péruvien) secrétaire particulier (8 mai 2025) ; P. Marco Billeri (italien) second secrétaire ; Sœur Tiziana Merletti, franciscaine, secrétaire du Dicastère pour la Vie consacrée (22 mai 2025) — ce qui, avec Sœur Simona Brambilla, donne un dicastère dirigé par deux femmes ; José Nahúm Salas Castañeda (Mexique) coordinateur des voyages apostoliques (juin 2025) ; Mgr Filippo Iannone, carmélite, nouveau Préfet du Dicastère pour les évêques (26 septembre 2025, succédant à Prevost lui-même) ; Mgr Edgar Peña Parra devient nonce en Italie, remplacé comme Substitut par Mgr Paolo Rudelli ; Mgr Petar Rajič Préfet de la Maison pontificale. Le pape prend ses repas avec ses confrères de la Curie généralice augustinienne et a conservé autour de lui des collaborateurs péruviens (y compris sa cuisinière péruvienne).

19. Préférences littéraires : Augustin, d’abord et toujours

Saint Augustin est l’axe identitaire revendiqué (Confessions, Cité de Dieu, Sermons, Commentaires des Psaumes). Il cite également sainte Monique, saint Cyprien, saint Nicolas de Tolentino (augustinien), et dans ses années curiales a évoqué Karl Rahner (lu à Villanova), Henri de Lubac, et les théologiens latino-américains (Gustavo Gutiérrez avec distance doctrinale, Juan Luis Segundo). Il a mentionné la relecture des Exercices spirituels de saint Ignace, des encycliques de Léon XIII (évidemment Rerum Novarum) et de Jean XXIII (Pacem in Terris). Il a aussi cité Paul VI (Populorum Progressio) et Jean-Paul II (Laborem Exercens). Culturellement, il apprécierait — sources moins fermes — la musique classique (orgue) et la littérature hispano-américaine (Vargas Llosa, Ricardo Palma, mentionnés dans des entretiens péruviens).

20. Pratiques personnelles : la sobriété retrouvée du Palais apostolique

Signal majeur : le 11 mai 2025, Léon XIV fait rompre les scellés de l’appartement pontifical de la Troisième Loge du Palais apostolique — délaissé par François depuis 2013. Après dix mois de rénovations, il y emménage effectivement le 14 mars 2026. Il a également restauré Castel Gandolfo comme résidence d’été. Il y joue au tennis et nage chaque mardi. Il a restauré la procession de la Fête-Dieu du Latran à Sainte-Marie-Majeure (supprimée sous François, juin 2025), la tradition du lavement des pieds du Jeudi saint dans sa forme romaine classique, et a porté la croix sur les 14 stations lui-même au Chemin de Croix du Colisée du 3 avril 2026. Vêtements : retour immédiat de la mozzetta rouge et de l’étole brodée d’or dès le soir du 8 mai 2025 — Il Foglio et La Croix y ont vu une rupture symbolique avec l’esthétique franciscaine de Bergoglio. Le New York Times l’a classé parmi les personnalités les plus « stylées » de 2025. Dévotions : saint Augustin ; Notre-Dame du Bon Conseil de Genazzano (première sortie hors du Vatican le 10 mai 2025 : « Comme la Mère n’abandonne jamais ses enfants, vous aussi devez être fidèles à la Mère ») ; Salus Populi Romani ; rosaire quotidien ; saint Nicolas de Tolentino. Langues quotidiennes : principalement italien à la Curie, espagnol avec ses collaborateurs péruviens, anglais pour les entretiens internationaux.

21. Voyages apostoliques effectués (mai 2025 – avril 2026)

Seulement trois voyages internationaux au 17 avril 2026, plus une journée à Monaco. Cette sobriété voyageuse contraste avec la frénésie de Jean-Paul II ou les voyages géopolitiquement démonstratifs de François.

  • Turquie-Liban (27 novembre – 2 décembre 2025) : Ankara, İznik (Nicée) pour le 1700e anniversaire du Concile, avec lettre apostolique In Unitate Fidei (23 novembre) ; prière œcuménique avec le patriarche Bartholomée Ier sur le site de la basilique engloutie Saint-Néophyte ; Mosquée Bleue (sans prière visible) ; déclaration commune pour la Saint-André ; Beyrouth, Harissa (Notre-Dame du Liban), tombe de saint Charbel à Annaya (premier pape à s’y rendre), recueillement sur le site de l’explosion du port de Beyrouth, messe devant ~150 000 fidèles.
  • Monaco (28 mars 2026) : première visite papale depuis Paul III en 1538, voyage de 9 heures en hélicoptère, messe au Stade Louis-II, princesse Charlène en blanc (privilège).
  • Algérie-Cameroun-Angola-Guinée équatoriale (13-23 avril 2026) : tournée africaine en cours au moment de ce rapport.

Un voyage aux États-Unis pour le 250e anniversaire de l’indépendance (4 juillet 2026) a été annulé selon The Free Press et Newsweek — le pape s’est rendu à Lampedusa ce jour-là.

22. Perception publique : un pape populaire, surtout hors des États-Unis

États-Unis — Pew (juillet-août 2025) : 84 % favorable chez les catholiques, 4 % défavorable ; Gallup (juillet 2025) : +46 de net-favorabilité, meilleur score des 14 personnalités testées ; NBC News/Hart (mars 2026) : +34 chez l’ensemble des Américains. Italie — Demos/La Repubblica (mai 2025) : 60 % de confiance, contre 70 % pour François en 2013. Lab21/Affaritaliani : 82,7 % de jugements positifs. Ghisleri/La Stampa : 51,9 % attendent une continuité avec François ; 56,1 % des jeunes en désaccord avec le choix (crainte de colonisation culturelle américaine). Monde — Gallup International End of Year 2025 (64 000 sondés, 61 pays) : seul dirigeant mondial avec une net-favorabilité positive (+24).

Avant sa nomination, Prevost était peu connu hors de la Curie et de l’Amérique latine. Son élection a surpris par sa rapidité (Vesco : « score magistral, tout le monde est derrière lui »). À la Curie, il jouissait d’une réputation d’homme de dossiers solide, peu démonstratif, apprécié même des conservateurs (Burke l’aurait reçu durant les congrégations générales selon Le Grand Continent).

23. Par quoi il s’est fait remarquer : l’instruction, la fermeté tranquille, les silences

Trois traits structurent son profil public. D’abord l’instruction : mathématicien devenu canoniste et théologien, doctorat de l’Angelicum, polyglotte, juriste rigoureux. America Magazine : « Leo speaks four languages better than most popes spoke one ». Ensuite la fermeté tranquille : capacité à formuler une opposition claire sans élever la voix, particulièrement visible dans la confrontation avec Trump (voir §26). Enfin les silences calculés : absence remarquable de communication via téléphone aux médias (rupture avec François), rareté des interviews (la première longue interview, avec Elisa Ann Allen, León XIV: ciudadano del mundo, misionero del siglo XXI, Penguin Perú, septembre 2025). Avvenire : « Parla quando ha qualcosa da dire, tace quando ha tutto da perdere » (« Il parle quand il a quelque chose à dire, il se tait quand il a tout à perdre »).

24. Comparaison avec François, Benoît XVI, Jean-Paul II

Avec François — continuité programmatique revendiquée (discours du 10 mai 2025 : Evangelii Gaudium, synodalité, préférence pour les pauvres, IA dans la ligne d’Antiqua et Nova), mais rupture esthétique et institutionnelle (Palais apostolique, mozzetta, Castel Gandolfo, tennis, procession de la Fête-Dieu). Politiquement plus direct sur Trump que François (qui évitait de nommer l’homme). Avec Benoît XVI — même soin liturgique, usage de la férule ratzingérienne le 9 mai 2025, profil de canoniste-théologien. Mais ouverture plus grande à la synodalité. Avec Jean-Paul IIférule Scorzelli reprise pour la messe d’intronisation, sportivité (Wojtyła skiait, Prevost joue au tennis), et surtout capacité géopolitique d’affronter frontalement une superpuissance (URSS pour Wojtyła, USA trumpiens pour Prevost, premier pape né aux USA). Synthèse (NCR, America, La Croix, Il Foglio) : « un pontife de synthèse, social et doctrinalement fidèle à François, esthétiquement proche de Benoît et Jean-Paul II, théologiquement augustinien, politiquement focalisé sur deux “questions nouvelles” : la paix désarmée et l’intelligence artificielle ».

25. Positions sur les grands dossiers

Ukraine-Russie. Offre du Vatican comme lieu de négociation (rejetée par Moscou). Appel public à « un cessez-le-feu immédiat » (Angélus du 22 février 2026, veille du 4e anniversaire de l’invasion) : « Que les armes se taisent, que les bombardements cessent. » Premier appel téléphonique à Poutine le 4 juin 2025 : « Le pape a appelé la Russie à faire un geste en faveur de la paix. » Première conversation avec Zelensky le 12 mai 2025, rencontres à Castel Gandolfo le 9 juillet 2025 et le 9 décembre 2025. Appel conjoint avec Zelensky et Herzog le Vendredi saint 3 avril 2026. Mission de Cardinal Matteo Zuppi maintenue (retour d’enfants ukrainiens, échanges de prisonniers).

Gaza-Israël-Iran. Léon XIV a employé le terme de « génocide » à propos de Gaza à plusieurs reprises dans ses premières interventions, tout en nuançant ensuite sous pression diplomatique. Dialogue régulier avec le patriarche Pizzaballa (dont il a confirmé qu’il pouvait parler librement). Prise de position spectaculaire sur les frappes américaines contre l’Iran (mars-avril 2026) : lorsque Trump a menacé qu’« une civilisation entière mourra cette nuit », le pape a qualifié la menace de « véritablement inacceptable » et de « menace contre le peuple iranien tout entier ». Post du Vendredi saint 10 avril : « Dieu ne bénit aucun conflit. Quiconque est disciple du Christ, Prince de la Paix, n’est jamais du côté de ceux qui hier brandissaient l’épée et aujourd’hui larguent des bombes. » Vigile de paix à Saint-Pierre le 11 avril : « Chers frères et sœurs, il y a certainement des responsabilités qui incombent aux dirigeants des nations. À eux nous crions : Arrêtez ! Il est temps de faire la paix ! »

Migrations. Continuité avec François, critique explicite de la politique d’immigration américaine. Endorsement en novembre 2025 de la déclaration des évêques américains dénonçant « un climat de peur et d’anxiété autour du profilage et de l’application des lois migratoires ». Septembre 2025, à Castel Gandolfo : « Soutenir le traitement inhumain des immigrants aux États-Unis est incompatible avec la position pro-vie. »

Venezuela. Le pape a qualifié les frappes américaines contre le Venezuela (janvier 2026, ayant conduit au renversement de Maduro) de source de « grande préoccupation ». C’est l’un des deux reproches explicites de Trump dans son attaque du 12 avril : « I don’t want a Pope who thinks it’s terrible that America attacked Venezuela ».

Chine. Continuité stricte avec l’accord Vatican-Chine sur la nomination des évêques (renouvellement confirmé). Dans son entretien Penguin Perú (septembre 2025) : « La politique du Saint-Siège sera celle suivie depuis quelques années, sans prétendre être plus sage ou plus expérimentée que mes prédécesseurs. »

Climat et écologie. Continuité avec Laudato Si’. Première encyclique Magnifica Humanitas annoncée par le cardinal Fernández en novembre 2025 — non publiée au 17 avril 2026, titre rapporté par Gaudium Press (probable mais non confirmé).

Intelligence artificielle. Thème-signature du pontificat, matrice du nom Léon XIV. Référence à Rerum Novarum de Léon XIII et à la doctrine sociale actualisée pour la « deuxième révolution industrielle ». Reprise d’Antiqua et Nova (janvier 2025).

Bioéthique. Position ferme de continuité doctrinale. Dans son entretien Penguin Perú (18 septembre 2025) : « Je trouve hautement improbable, certainement dans un avenir proche, que la doctrine de l’Église change sur la sexualité, sur le mariage ». Sur Fiducia Supplicans : document maintenu mais fermement encadré — « Nous pouvons bénir toutes les personnes, mais ne cherchons pas à ritualiser une quelconque bénédiction, parce que ce n’est pas ce que l’Église enseigne. » Critique explicite des « rituels de bénédiction pour personnes qui s’aiment » publiés en Europe du Nord. Sur les femmes diacres : « Pour le moment, je n’ai pas l’intention de changer l’enseignement de l’Église sur ce sujet ». Sur l’avortement : « le plus grand destructeur de paix » (discours au Corps diplomatique, 9 janvier 2026). Sur Traditionis Custodes : pas d’assouplissement public ; Messe en latin autorisée dans le même cadre que sous François. Absence remarquée de Fiducia Supplicans dans la rétrospective doctrinale présentée au Dicastère pour la Doctrine de la Foi du 29 janvier 2026 (Il Timone) — lecture comme possible révision ou réinterprétation future. Le cardinal Hollerich prédit à La Stampa : « Je suppose que le nouveau pape pourra la réinterpréter, mais non l’abolir. »

26-27. Relations avec les dirigeants et position vis-à-vis de la France

Trump. Relation la plus conflictuelle. Dès avant l’élection, Prevost avait retwitté des critiques de JD Vance sur X. Septembre 2025 : critique implicite de la politique migratoire. Mars-avril 2026 : crise ouverte sur l’Iran et le Venezuela. Dimanche 12 avril 2026, la veille du départ pour Alger, Trump attaque sur Truth Social : « WEAK on Crime, terrible pour la politique étrangère, il devrait cesser de complaire à la gauche radicale… Il n’était sur aucune liste, il n’a été mis là que parce qu’il était américain, pour gérer le président Donald J. Trump. Si je n’étais pas à la Maison-Blanche, Léon ne serait pas au Vatican. » Trump publie aussi un mème IA le montrant en figure christique (retiré). Lundi 13 avril, réponse du pape depuis l’avion : « Je n’ai peur ni de l’administration Trump ni de proclamer à haute voix le message de l’Évangile. » Et à AP : « Mettre mon message sur le même plan que ce que le président a tenté ici, c’est ne pas comprendre ce qu’est le message de l’Évangile. » Mardi 14 avril, Trump récidive : « Que quelqu’un dise au Pape Léon que l’Iran a tué au moins 42 000 manifestants innocents ces deux derniers mois, et qu’il est absolument inacceptable que l’Iran ait une arme nucléaire. »

Réactions : Meloni : « les propos de Trump sont inacceptables. Le Pape est le chef de l’Église, il est normal qu’il invoque la paix ». Mattarella rend hommage. Archevêque de Washington Robert Barron (conservateur) : « Le président doit des excuses au Pape. » Conférence des évêques des USA par Mgr Coakley : « Pope Leo is not his rival; nor is the Pope a politician. He is the Vicar of Christ. » JD Vance, catholique converti, conseille au pape de « s’en tenir aux questions de morale ». Selon The Free Press (avril 2026), le nonce Christophe Pierre aurait été convoqué au Pentagone en janvier 2026 où le sous-secrétaire Elbridge Colby lui aurait dit que le pape « ferait mieux de prendre leur parti ».

Meloni. Relation correcte à très bonne. Félicitations renouvelées le 15 mai 2025, coopération sur « le développement éthique de l’IA » et la paix. Défense publique du pape face à Trump (12-13 avril 2026). Tension latente sur migrations et le plan Mattei pour l’Afrique.

Macron. Première audience officielle au Vatican le 10 avril 2026, deux fois reportée (octobre 2025 et janvier 2026). Entretien privé d’une heure (inhabituellement long), puis entretien d’une heure avec Parolin et Gallagher, visite avec Brigitte Macron. Convergence publique sur la critique de l’« aventurisme guerrier de Trump et Netanyahou » (Le Grand Continent), sur le Liban, sur Gaza, sur le multilatéralisme. Macron a renouvelé l’invitation en France — visite prévue en septembre 2026 avec étapes à Paris et Lourdes (non encore officialisée au 17 avril). Premier entretien téléphonique le 15 mai 2025. Archevêque de Paris Mgr Laurent Ulrich reçu en août 2025. Aucun cardinal français nouvellement créé au 17 avril 2026 ; pas de déclaration publique sur la loi française sur la fin de vie (adoptée en 2025) ni sur les conclusions de la CIASE sur les abus. Sujet latent du Sahara occidental : le Saint-Siège ne s’est pas aligné sur la reconnaissance française de la souveraineté marocaine, ménageant Alger.

Poutine. Un seul entretien téléphonique (4 juin 2025). Proposition d’accueil des négociations rejetée par Lavrov : « Le Vatican n’est pas un site approprié pour des négociations entre deux pays majoritairement orthodoxes. »

Xi Jinping. Aucun contact direct public. Accord sino-vatican reconduit par la Secrétairerie d’État.

Netanyahu. Relations tendues. Rencontre avec le président Herzog (pape plus modéré) lors de l’inauguration papale du 18 mai 2025, puis conversations téléphoniques régulières. Pas de rencontre directe avec Netanyahu connue. Le pape a parlé de « génocide » pour Gaza, puis nuancé.

Lula (Brésil) : ligne chaleureuse, convergence sur Amazonie. Milei (Argentine) reçu le 7 juin 2025, relation distante mais correcte. Mahmoud Abbas : contacts réguliers, soutien à la cause palestinienne.

28. L’engagement sur les conflits : ni timide, ni prophétique — réaliste

L’analyse dominante des vaticanistes au 17 avril 2026 est qu’il faut qualifier l’engagement de Léon XIV sur les conflits de réaliste plutôt que prophétique ou timide. Trois lectures s’affrontent. Lecture “réaliste évangélique” (Tornielli, Ivereigh, Allen) : le pape refuse la posture purement prophétique de François (exclamations, embrassades symboliques) au profit d’un engagement institutionnel, diplomatique, documenté ; il privilégie « la paix désarmée » (formule récurrente) et parie sur les canaux classiques (Zuppi, Parolin, Sant’Egidio), sans renoncer à la confrontation publique quand elle est nécessaire (Trump-Iran). Lecture “timide” (une partie des progressistes et des chrétiens de Gaza) : il n’a pas été jusqu’à excommunier les responsables des massacres, il n’a pas imposé une ligne claire sur le qualificatif de génocide, il a maintenu l’accord avec Pékin malgré les Ouïghours. Lecture “prophétique cachée” (Riccardi, Radcliffe) : derrière la prudence, une parole authentiquement évangélique — « il est temps de faire la paix ! » — qui ne se compromet ni avec Trump ni avec Poutine. Marco Politi tranche (Il Fatto Quotidiano, 15 avril 2026) : « Leone non è prudente, è strategico. Ha capito che nel mondo di Trump, Putin e Xi, gridare non basta ; bisogna costruire una controstruttura di senso. » — « Léon n’est pas prudent, il est stratégique. Il a compris que dans le monde de Trump, Poutine et Xi, crier ne suffit pas ; il faut construire une contre-structure de sens. »

29. Qualifications par les observateurs : « le pape de la synthèse », « le patient consolidateur »

  • Austen Ivereigh (The Tablet, BBC) : « Leo has quietly normalized a papacy that builds bridges between rooms whose doors Francis had kicked open. » Et : « Là où François fut le Grand Disrupteur, Léon est le Patient Consolidateur. »
  • Marco Politi (Il Fatto Quotidiano) : « Un papa globale, meno carismatico ma più metodico di Francesco. »
  • Andrea Tornielli (Vatican News) : « La sua firma pontificia : una pace disarmata. »
  • Sandro Magister (Settimo Cielo) : critique de la rupture du secret conclaviste (Piqué-O’Connell) et d’une certaine « ambiguïté » sur Fiducia Supplicans. « Leone è uno sfinge augustiniana. »
  • John L. Allen Jr. (Crux) : « Leo XIV may be the first pope to have studied his own conclave before being its subject. »
  • Massimo Franco (Corriere della Sera) : « Un papa della sintesi. »
  • Elisabetta Piqué (La Nación) : « El menos americano de los americanos. »
  • Gerard O’Connell (America) : « A missionary first, an institutional man second, a politician only when the Gospel requires it. »
  • Christopher White (Loyola Press) : « Where Francis was the Great Disruptor, Leo is the Patient Consolidator. »
  • Alberto Melloni (Corriere della Sera) : « Lo scarto di Parolin, poi i voti si sono spostati. »
  • Andrea Riccardi (Avvenire) : « Un papa che semina lentamente. »
  • Walter Kasper : « Ni trop à gauche ni trop à droite ; il veut la continuité. »
  • Massimo Faggioli (Commonweal) : « Le plus grand risque est qu’il soit un très bon administrateur dans un temps qui exige un prophète. »
  • Timothy Radcliffe (cardinal dominicain, entretien janvier 2026) : « Les rôles de François et Léon sont parfaitement complémentaires. Léon est le ministre de l’unité après la créativité de François. »
  • Ross Douthat (New York Times) : « A conservative in temperament, a Franciscan in substance, an augustinian in theology. »
  • Damian Thompson (The Spectator) : critique de la mollesse doctrinale sur Fiducia Supplicans.

Controverses internes : ni les traditionalistes ni les progressistes ne sont satisfaits

À droite, Mgr Carlo Maria Viganò (excommunié en juillet 2024 par François pour schisme) publie de longs communiqués contre « l’usurpateur américaniste » — textes dont la diffusion reste marginale. Le cardinal Raymond Burke maintient une réserve polie, alors qu’il avait reçu Prevost durant les congrégations générales. Le cardinal Robert Sarah a salué « un pape prudent » tout en appelant à la révision de Fiducia Supplicans. Le cardinal Gerhard Müller déplore l’ambiguïté doctrinale. Les médias LifeSiteNews, Rorate Caeli et 1 Peter 5 critiquent la continuité bergoglienne.

À gauche, le P. James Martin SJ regrette « le ralentissement du momentum inclusif » sur la question LGBTQ+. Les mouvements LGBT catholiques et New Ways Ministry regrettent la fermeture doctrinale énoncée dans l’entretien Penguin. Les théologiennes féministes (Lucetta Scaraffia en Italie) dénoncent le report sine die de la question du diaconat féminin. Les déçus du synode sur la synodalité observent un ralentissement du processus.

Controverses personnelles : aucune sanction ni enquête aboutie au 17 avril 2026 concernant l’affaire Chiclayo ou l’affaire James Ray, mais SNAP continue de demander transparence.


Conclusion : un pape de l’intervalle

Un an après son élection, Léon XIV a stabilisé son pontificat autour de trois axes que la visite algérienne a cristallisés : la paix désarmée (Ukraine, Iran, Gaza), la dignité du travail à l’ère de l’IA (héritage de Rerum Novarum) et le dialogue islamo-chrétien enraciné dans la patristique africaine (saint Augustin comme matrice). Il a réussi à faire coexister l’esthétique institutionnelle de Benoît XVI, la géopolitique de Jean-Paul II et la synodalité de François, sans jamais choisir publiquement entre ces héritages — ce qui lui vaut d’être simultanément accusé de tiédeur par les progressistes et de continuité bergoglienne par les traditionalistes.

La visite en Algérie illustre les forces et les limites de ce style. Forces : capacité à formuler un message spirituel-politique compact (« une religion sans miséricorde et une société sans solidarité sont un scandale »), à geler par sa seule présence des contentieux diplomatiques (le froid franco-algérien se trouve, momentanément, recouvert par le manteau marial de Notre-Dame d’Afrique), et à affronter Trump sans hausser le ton. Limites : les silences — sur les évangéliques persécutés, sur Christophe Gleizes, sur la Kabylie, sur les harkis, sur la colonisation française nommément — dessinent une diplomatie qui préfère le régime au peuple, la chancellerie à la société civile, la parole générale au témoignage précis. Ces silences seront jugés par leurs effets : libération ou non de Gleizes, réouverture ou non des églises kabyles, geste ou non sur les droits humains.

Reste une intuition centrale, peut-être la vraie signature du pontificat — formulée par Gilles Gressani dans Le Grand Continent à la veille de la visite : « Léon XIV a compris avant tout le monde que le XXIᵉ siècle ne serait pas celui de l’affrontement des civilisations, mais celui de l’effondrement du droit international. Son combat n’est pas théologique, il est juridique et moral : sauver l’idée même de règle. » C’est à cette aune — la restauration d’un ordre commun face au délire de toute-puissance des Trump, Poutine, Xi et Netanyahu — que Léon XIV demande, in fine, à être jugé. À un an de son pontificat, le verdict est suspendu. »

CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Dans Le plaisir de pensée (1992), pages 9 à 73

« S’il n’y a de plaisir qu’à la satisfaction directe ou indirecte d’une pulsion, c’est à tenter de définir celle qui nous entraîne lorsque nous pensons qu’il faut tout d’abord s’efforcer. La psychanalyse semble compétente pour répondre à une telle question car elle ne porte pas, comme pourrait le faire l’interrogation philosophique sur l’essence du penser, mais sur ce qui peut en faire l’objet d’un désir ou, le cas échéant, d’un besoin.
Et pourtant la question ne laisse pas d’être embarrassante pour peu qu’on veuille la reprendre dans les termes où Freud nous l’a léguée. La définition du penser comme activité peut se suivre à travers son œuvre dans trois directions qui ne se recoupent pas nécessairement :
L’axe « psychologique », celui de L’Esquisse d’une psychologique scientifique prolongée par l’apport de l’Interprétation des Rêves, puis par les Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques.
L’axe « génétique », celui du deuxième des Trois essais sur la théorie sexuelle, prolongé, notamment, par Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.L’axe « anthropologique », celui de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme.
Or, un même souci anime Freud dans ces diverses perspectives : ramener l’activité de pensée à des origines qui lui soient extérieures, en faire un moyen en vue d’une finalité qui n’est pas la pensée elle-même. On sait que pour Heidegger par exemple « la pensée agit en tant qu’elle pense », ce qui vaut non pas pour la pensée calculatrice ou technique mais pour celle qui répond à un « besoin de raison »…

Sophie de Mijolla-Mellor, Le plaisir de pensée, 1. Le paradis perdu de l’évidence

« Très cher fils,

[…] je t’engage à employer ta jeunesse à bien progresser en savoir et en vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Épistémon : l’un par un enseignement vivant et oral, l’autre par de louables exemples, peuvent te former.

J’entends et je veux que tu apprennes parfaitement les langues : premièrement le grec, comme le veut Quintilien ; deuxièmement le latin ; puis l’hébreu pour les saintes Lettres, le chaldéen et l’arabe pour la même raison ; et que tu formes ton style sur celui de Platon pour le grec, sur celui de Cicéron pour le latin. Qu’il n’y ait d’étude scientifique que tu ne gardes présente en ta mémoire et pour cela tu t’aideras de l’Encyclopédie universelle des auteurs qui s’en sont occupés.

Des arts libéraux : géométrie, arithmétique et musique, je t’en ai donné le goût quand tu étais encore jeune, à cinq ou six ans ; continue ; de l’astronomie, apprends toutes les règles, mais laisse-moi l’astrologie, comme autant d’abus et de futilités.

Et quant à la connaissance de l’histoire naturelle, je veux que tu t’y adonnes avec zèle : qu’il n’y ait ni mer, ni rivière, ni source dont tu ignores les poissons ; tous les oiseaux du ciel, tous les arbres, arbustes, et les buissons des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les pierreries de tous les pays de l’Orient et du Midi, que rien ne te soit inconnu.

Puis relis soigneusement les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les Talmudistes et les Cabalistes, et, par de fréquentes dissections, acquiers une connaissance parfaite de l’autre monde qu’est l’homme. Et pendant quelques heures du jour, va voir les saintes Lettres : d’abord en grec le Nouveau Testament et les épîtres des apôtres, puis, en hébreu, l’Ancien Testament.

En somme, que je voie en toi un abîme de science car, maintenant que tu deviens homme et te fais grand, il te faudra quitter la tranquillité et le repos de l’étude pour apprendre la chevalerie et les armes afin de défendre ma maison, et de secourir nos amis dans toutes leurs difficultés causées par les assauts des malfaiteurs.

Et je veux que, bientôt, tu mesures tes progrès ; cela, tu ne pourras mieux le faire qu’en soutenant des discussions publiques, sur tous les sujets, envers et contre tous, et qu’en fréquentant les gens lettrés tant à Paris qu’ailleurs.

Mais – parce que, selon le sage Salomon, Sagesse n’entre pas en âme malveillante et que science sans conscience n’est que ruine de l’âme – tu dois servir, aimer et craindre Dieu, et mettre en Lui toutes tes pensées et tout ton espoir ; […]

Mon fils, que la paix et la grâce de Notre-Seigneur soient avec toi. Amen.

D’Utopie, ce dix-septième jour du mois de mars,

ton père, Gargantua.»

François Rabelais, Pantagruel, chap. VIII, 1532 ; édition en ­français moderne par Guy Demerson, Éditions du Seuil, 1973 et 1995

Rabelais, un auteur pour enfants ? La transformation générique d’un classique à l’école au XXIe siècle

Marjorie Broussin

Pages 21 à 31

« L’obtention du statut de classique par une œuvre littéraire s’avère le résultat de plusieurs mécanismes parallèles et complémentaires. Reconnaissance du public, des institutions, de l’édition, la qualification relève d’un jeu d’échanges culturels et institutionnels, au sein duquel l’instance de légitimation la plus visible est l’école. En faisant figurer une œuvre dans les listes d’auteurs au programme, en validant sa présence dans les manuels scolaires, l’institution reconnaît la valeur d’un auteur et de ses productions comme modèle à la fois linguistique et culturel, et lui accorde une place de choix dans la construction d’une « culture commune », selon la formule des Instructions officielles. Cette entreprise de légitimation, identifiée comme processus de « classicisation [1] », fonctionne par sélections successives d’œuvres au sein d’un corpus presque infini, celui de la littérature nationale. Les choix ainsi effectués déterminent l’apparition d’une littérature seconde dite « scolaire », parfois qualifiée de « vulgate », qui constitue en quelque sorte un corpus sur mesure pour les pratiques enseignantes. Selon le didacticien de la littérature Georges Legros, ce corpus parfaitement adapté par et pour l’institution scolaire se structurerait en fonction d’un critère de « lisibilité immédiate », selon une « logique de la consommation [qui] l’emporte sur celle du savoir [2] ». Dans cette perspective, la littérature, entendue comme ensemble des textes composant le corpus national, serait renvoyée hors du cadre scolaire, puisqu’il s’agirait bien plus de faire lire n’importe quel texte que de confronter les élèves aux spécificités du discours littéraire. On se trouverait alors face à une minoration, voire à une disparition, de la valeur même de la littérature comme objet d’enseignement, traduite par la place de plus en plus réduite accordée aux textes classiques dans les manuels scolaires et par l’ouverture parallèle du corpus scolaire à des textes non spécifiquement littéraires (articles de presse) ou appartenant à une littérature dont la valeur fait débat (littérature de jeunesse, roman policier) [3].

Pourtant, l’extension du panthéon scolaire ne s’accompagne pas, dans les discours officiels, d’une mise au ban des « anciens » classiques. Tout au contraire, il est préconisé de mettre les collégiens en contact avec « des œuvres majeures de la littérature nationale et mondiale, celles en particulier qui conviennent à leur niveau et à leur âge [4] ». Dans cette perspective, nous avons choisi de nous intéresser au traitement que subit dans les manuels scolaires actuels l’œuvre de Rabelais, dont la complexité tant linguistique que littéraire et culturelle constitue un obstacle à sa « lisibilité immédiate » par des élèves de collège. Obscurité des références, goût pour l’allégorie, langue étrange (voire étrangère), les romans rabelaisiens multiplient les difficultés de lecture pour des collégiens peu à même de saisir le foisonnement du sens et la verve bouffonne du médecin humaniste. Voilà bien des textes qui ne conviennent pas a priori au « niveau » ni à l’« âge » d’élèves de cinquième, classe où doit être étudié le XVIe siècle français. Pourtant, les romans rabelaisiens sont présents dans de nombreux manuels de collège, à travers des extraits de Gargantua et de Pantagruel choisis en fonction de thèmes et de registres susceptibles de correspondre aux goûts des élèves, ainsi qu’à leur niveau de compréhension linguistique et culturelle. À l’étude de ces productions scolaires, on remarque que de nombreuses modifications opérées sur les textes visent avant tout à faire en sorte que l’œuvre parvienne aux élèves sous une forme qui leur soit agréable : c’est un mouvement en quelque sorte prospectif qui se dessine, le texte du passé venant jusqu’au présent des lecteurs sans que ceux-ci aient à fournir tout l’effort d’adaptation du regard que demande la lecture d’une œuvre temporellement éloignée.

S’instaure alors entre les lecteurs et leur lecture un rapport qui emprunte aux modalités de la « réclame » : il faut que les textes soient attractifs. Puisque les équipes d’édition des manuels scolaires prennent en compte le fait que les connaissances des élèves sont insuffisantes pour appréhender l’œuvre de Rabelais, les extraits qu’elles leur proposent sont adaptés selon leurs goûts et références, afin d’être immédiatement lisibles, immédiatement accessibles, immédiatement consommables. Le critère de « lisibilité immédiate » que souligne Georges Legros constitue alors le moteur d’une série de modifications touchant les récits rabelaisiens proposés dans les ouvrages scolaires, modifications qui tendent notamment à rapprocher les textes de Rabelais d’une littérature de jeunesse dont l’usage dans les classes est désormais largement prescrit [5]. Afin de répondre à la finalité pédagogique d’initiation à une « culture accordée à notre temps [6] », les éditeurs scolaires déploient en effet une série de stratégies éditoriales qu’il est possible d’identifier comme un processus d’adaptation et d’actualisation des textes rabelaisiens, et dont il faut chercher à comprendre les effets sur la représentation de Rabelais comme classique ainsi que sur les modalités de sa transmission. À de nouvelles finalités de l’enseignement de la littérature, à un nouveau corpus scolaire, pourrait-il correspondre une nouvelle image du classique, amenée à évoluer en même temps que l’institution qui assure sa transmission et définit ses modes d’existence dans l’espace commun de la culture partagée ?

Adaptation et transfert générique : du texte d’hier aux attentes d’aujourd’hui

La présentation des récits rabelaisiens dans l’édition scolaire Hachette de 2000, réalisée par Niloufar Sadighi [7], nous éclaire sur les logiques d’adaptation à l’œuvre dans le corpus scolaire. Dès l’introduction, les textes sont présentés comme des récits merveilleux ayant pour cadre un univers fantastique dans lequel les jeunes lecteurs sont invités à entrer :

Connaissez-vous les géants Grandgousier, Gargantua et Pantagruel ? Saviez-vous que Gargantua est né de l’oreille de sa mère, que Pantagruel encore nourrisson avait déjà la force d’Hercule et que, devenu grand, il pouvait abriter une armée entière, en tirant sa langue seulement à moitié ? Si vous le saviez, vous êtes un bon pantagruéliste, si vous ne le saviez pas, suivez le narrateur loufoque de ces récits fabuleux. Vous découvrirez en route […] la liste de jeux la plus longue dont on puisse rêver […], vous suivrez Panurge dans ses farces et attrapes et vous visiterez une abbaye merveilleuse dont la devise est « Fais ce que tu voudras ». [8]

Les premières lignes de l’ouvrage paraissent ressortir en grande partie à une logique que l’on pourrait qualifier de publicitaire – même si, nous y reviendrons, il s’agit de mettre au premier plan de la lecture des éléments qui sont bien présents dans le texte. Les questions qui ouvrent ce paragraphe peuvent se lire comme des accroches destinées à éveiller la curiosité des jeunes lecteurs et, en outre, les fragments présentant différents épisodes du récit semblent fonctionner sur le modèle des scènes choisies pour présenter un film. Il s’agit en quelque sorte d’une bande-annonce, puisque les techniques de présentation qu’utilise ici Niloufar Sadighi jouent sur l’aspect visuel des épisodes choisis pour présenter l’œuvre, la naissance de Gargantua par l’oreille de sa mère et l’armée abritée par la langue de Pantagruel constituant deux scènes facilement représentables.

L’invitation à entrer dans « ces récits fabuleux » se fait de même sur un ton disons accrocheur, les péripéties présentées ne pouvant que plaire aux enfants. À en croire cette présentation, ces textes sont intégralement placés sous le signe d’une liberté qui tient presque du fantasme, puisque ce monde merveilleux offre ce qui dans le monde réel n’est pas envisageable : plus de jeux qu’« on puisse [en] rêver », la légitimation des « farces et attrapes », enfin la découverte d’un univers où rien ne peut entraver la volonté individuelle. On peut supposer que la devise de l’abbaye séduit les jeunes lecteurs et les dispose favorablement à l’égard des textes, en emblématisant le caractère doublement « merveilleux » de ceux-ci : merveilleux car appartenant à un univers de fiction, mais merveilleux aussi en raison de leur capacité à proposer un monde transgressant les règles du monde réel. L’emploi de l’adjectif merveilleuse pour qualifier « l’abbaye » manifeste un choix amphibologique qui peut être plus ou moins perceptible par les élèves, le terme merveilleux renvoyant à la fois au genre du texte et à la qualité de l’abbaye, lieu « merveilleux » pour les élèves qui y voient réalisé un fantasme de liberté. L’absence de toute contrainte, sociale ou culturelle, que semble indiquer la devise « Fais ce que tu voudras », permettrait ainsi aux jeunes lecteurs de considérer ce monde clos comme « merveilleux », ou en d’autres termes « fantastique » (où nous retrouvons la même amphibologie), ou encore « époustouflant ».

Dans les premières lignes de son introduction, Niloufar Sadighi met de plus en avant le caractère extraordinaire des récits, en insistant notamment sur la dimension gigantale des personnages et des actions. Il s’agit non seulement de présenter les « géants Grandgousier, Gargantua et Pantagruel », mais encore de souligner la démesure de leurs faits et gestes : « que Pantagruel encore nourrisson avait déjà la force d’Hercule et que, devenu grand, il pouvait abriter une armée entière, en tirant sa langue seulement à moitié ? », « la liste de jeux la plus longue dont on puisse rêver » [9]. Cette présentation permet de fait d’inscrire les récits rabelaisiens dans un paysage littéraire connu des élèves, les géants leur étant généralement des personnages familiers. Dans cette optique, plusieurs éditeurs de manuels, dont Olivier Combe et Françoise Colmez, établissent des correspondances entre les romans de Rabelais et les contes de fées, rapprochant la figure du géant de celle de l’ogre dans leur présentation du chapitre 36 de Gargantua[10].

Ce faisant, les récits rabelaisiens ne sont plus définis par leur identité de classique, mais par ce qui les rapproche d’une littérature appréciée des élèves : une littérature merveilleuse et fantastique, où se rencontrent des créatures et des mondes imaginaires, où se livrent des batailles épiques contre des ennemis diaboliques (« vous lirez les récits de bataille contre les venimeux Picrochole et Loup-Garou [11] »). Dans une perspective plus conventionnelle, Niloufar Sadighi aurait pu présenter ces récits comme emblématiques de l’humanisme et des problématiques de la Renaissance, ou comme un équilibre instable entre le bouffon et le savant ; dans une logique pédagogique, le « double sens » des romans rabelaisiens est réinvesti pour constituer un élément ludique du récit :

Dans la préface de Gargantua, Rabelais brouille les cartes : il déclare que ses romans sont à double sens et que le lecteur averti doit chercher à percer le mystère d’une signification cachée […] Depuis lors, nombreux sont les curieux qui se sont embarqués dans la lecture de Rabelais comme pour une chasse au trésor. [12]

Le texte est dès lors présenté comme un vaste jeu de piste, « une chasse au trésor » qui constitue une aventure inédite et exaltante à laquelle les élèves sont expressément conviés : les romans rabelaisiens ressemblent alors à ces livres « dont vous êtes le héros », et qui plaisent énormément aux jeunes lecteurs puisqu’ils transforment la lecture en jeu de rôles. Ces ouvrages à dimension ludique s’apparentent le plus souvent à des romans de formation et fonctionnent de manière significative sur le mode de la quête initiatique, selon un schéma narratif qui rappelle celui des romans de chevalerie et dont l’utilité pédagogique a déjà pu être soulignée [13]. C’est d’ailleurs ce schéma narratif qui est mis en avant par les concepteurs de manuels dans les choix d’extraits proposés des deux premiers romans de Rabelais, car les manuels et les éditions scolaires insistent tout particulièrement sur les chapitres traitant de l’éducation des deux princes géants (chapitre XVI à XXIV de Gargantua, V à VIII de Pantagruel), ainsi que sur ceux mettant en scène les batailles menées par les deux géants (guerre picrocholine pour Gargantua des chapitres XXV à LI, guerre contre les Dipsodes pour Pantagruel des chapitres XXIII à XXIX). Comme l’indique Niloufar Sadighi, la composition narrative des deux romans s’apparente bien à celle d’un roman de chevalerie, qui voit la naissance, « l’éducation du futur chevalier, ses exploits guerriers et son triomphe [14] ». Le processus de sélection au sein de l’œuvre rabelaisienne tend ainsi d’une part à valoriser les deux premiers récits de la geste pantagruéline, en raison de leur construction narrative qui hérite du modèle médiéval de l’épopée et qui offre un cadre de lecture identifiable par les élèves [15] ; d’autre part, au sein de ces deux récits, ce sont les chapitres qui ressortissent le plus explicitement aux codes du roman de chevalerie qui sont choisis pour être présentés aux jeunes lecteurs. Ces choix éditoriaux sont significatifs d’une double logique : il s’agit tout à la fois de faire coïncider la lecture scolaire de Rabelais avec un univers littéraire connu des élèves et de permettre, dans ce processus, de transmettre les réalités de l’œuvre.

En insistant sur les liens entre les deux premiers récits de Rabelais et les romans de chevalerie, les éditeurs scolaires rendent accessibles les textes en convoquant une culture littéraire supposée acquise et mettent dans le même temps en lumière l’une des caractéristiques principales de l’œuvre, qui s’inscrit dans l’héritage des formes médiévales. En outre, ce choix de présentation semble également s’inscrire dans une visée éditoriale et pédagogique qui cherche à mettre les textes de Rabelais « au goût du jour ». Suivant les évolutions des productions de la littérature de jeunesse, les concepteurs et éditeurs de manuels tendent à rapprocher les récits rabelaisiens des romans qui remportent de larges succès éditoriaux dans ce domaine. Si nous nous penchons rapidement sur la diffusion des productions pour enfants à l’heure actuelle, nous constatons que deux tendances principales structurent les collections que proposent les éditeurs : des romans réalistes évoquant des problèmes de société cohabitent avec des récits fantastiques proches de l’heroic fantasy. Remis sur le devant de la scène éditoriale par l’immense succès des sagas de J. R. R. Tolkien ou de J. K. Rowling, les écrits fantastiques constituent aujourd’hui un genre dont les jeunes lecteurs sont friands : rien d’étonnant alors à ce que les éditeurs scolaires cherchent à profiter de cette tendance pour présenter les textes de Rabelais sous un angle susceptible de les rendre séduisants. L’objectif principal étant de faire lire les élèves, il semble logique de tirer parti des modes de lecture – aux deux sens du terme – qui structurent le rapport des enfants aux livres ; en soulignant ce qui chez Rabelais peut s’apparenter à une écriture fantastique, les ouvrages scolaires prennent de fait en compte la diversité des lectures privées, et reconnaissent que la littérature de jeunesse peut servir de premier pas sur le chemin qui mène à la littérature classique[16]. Ce faisant, les manuels scolaires contribuent à définir et transmettre une image des romans rabelaisiens qui s’éloigne des définitions du texte comme classique, c’est-à-dire texte qui nécessite la médiation d’un adulte détenteur du sens et qui ne peut ressortir à une lecture de plaisir.

D’autres marqueurs rapprochant ces récits de la littérature de jeunesse sont soulignés par les différents éditeurs. La formule de Niloufar Sadighi invitant les élèves à suivre « le narrateur loufoque de ces récits fabuleux » semble ainsi révélatrice de ces logiques d’adaptation. L’exhibition de la voix narrative pourrait répondre à la volonté d’établir des correspondances entre les choix énonciatifs de Rabelais et ceux qui dominent dans les romans pour enfants. La production romanesque contemporaine à destination d’un jeune lectorat se caractérise en effet par un mode de narration particulier, qui facilite l’identification du lecteur au héros en mettant en scène un narrateur autodiégétique ou hétérodiégétique [17]. La mention d’un narrateur, qualifié par un terme qui renvoie au caractère plaisant et ludique de l’œuvre (« loufoque »), vise à séduire les jeunes lecteurs en faisant écho aux procédés narratifs qui leur sont familiers, et surtout qui leur plaisent. Mettre en avant la voix narrative [18] revient ainsi à souligner à quel point les récits rabelaisiens sont proches de la littérature de jeunesse, dans une logique pédagogique d’adaptation dans laquelle il s’agit de plaire aux jeunes lecteurs, de leur faire aimer les récits, de faire en sorte qu’ils prennent plaisir à leur lecture. Cependant, ce processus d’adaptation ne se fait pas sans prendre en compte la forme même des récits : insister sur la présence du narrateur dans les récits, c’est somme toute être fidèle au projet rabelaisien, dans lequel on ne peut nier qu’il y ait une volonté très visible de mettre en avant la voix narrative par le truchement d’Alcofribas. Porteur de la dimension orale du récit, ce narrateur est à juste titre qualifié par Niloufar Sadighi de « narrateur loufoque », lui qui endosse tour à tour le rôle de harangueur dans les prologues, de conteur dans les passages sur la généalogie des géants et in fine de protagoniste dans le chapitre XXXII de Pantagruel[19], et qui n’a de cesse que de faire irruption dans le récit pour réclamer plus d’attention de la part des lecteurs ou les inviter à laisser de côté leur incrédulité face aux épisodes les plus invraisemblables. À travers la mise en avant de la voix narrative, les éditeurs scolaires s’attachent ainsi à pointer l’oralité du récit rabelaisien et son caractère fantaisiste, qui tout à la fois constituent des angles d’approche attractifs pour les élèves et permettent de révéler le projet de l’auteur en s’appuyant sur le caractère « essentiellement ludique [20] » du personnage d’Alcofribas.

Actualisation et actualité du texte rabelaisien

La transformation majeure que subit l’œuvre de Rabelais au moment de son entrée dans les classes de collège consiste dans un processus qui extrait de l’œuvre certaines de ses caractéristiques principales et les rapproche de formes déjà connues des élèves, notamment la littérature de jeunesse. Tels qu’ils existent dans la littérature nationale, ces romans s’avèrent peu accessibles à de jeunes lecteurs : c’est pourquoi il est nécessaire de les déplacer de la grande littérature (qui est aussi une littérature pour les grands) vers une littérature pour enfants, d’opérer un nombre suffisant de manipulations pour les rapprocher de la littérature de jeunesse à laquelle l’école accorde désormais une place. Ce mouvement de déplacement nous semble emblématique des procédés d’adaptation mis en œuvre par l’institution scolaire pour intégrer une œuvre littéraire dans son corpus. La création par l’école d’une littérature scolaire se structurerait autour de et grâce à ces différents déplacements, en faisant passer une œuvre littéraire d’un domaine de la littérature à un autre. Dans le cas qui nous intéresse, la transposition s’effectue au moment où l’œuvre change de genre ; ou plutôt, les romans rabelaisiens voient leur appartenance générique démultipliée selon les usages qui leur sont assignés. Tantôt conte fantastique, tantôt quête initiatique, tantôt encore expression d’un narrateur auquel s’identifier, l’œuvre de Rabelais est tirée selon les moments vers l’aspect susceptible de séduire le plus efficacement le jeune lectorat. On pourrait dès lors craindre, ainsi que l’exprime Georges Legros et d’autres didacticiens de la littérature avec lui, que la présence dans les classes d’une œuvre littéraire se décide selon un « critère de lisibilité immédiate [21] ».

Dans le processus de transfert générique qui touche l’œuvre de Rabelais, il ne semble pourtant pas que le texte s’appauvrisse mais bien au contraire que les éditeurs scolaires demeurent soucieux de présenter les romans de manière à en emblématiser certaines caractéristiques fondamentales. Les transformations qui affectent ces textes révèlent que l’école demeure sensible à la nécessité d’en préserver, autant que faire se peut, les caractéristiques singulières. En étudiant plusieurs manuels scolaires, nous remarquons que les extraits sélectionnés au sein de l’œuvre rabelaisienne sont présentés dans le corpus scolaire selon deux grands thèmes : d’un côté sont mises en avant les dimensions parodiques et satiriques des textes ; de l’autre sont étudiées les différentes réflexions sur l’éducation ; d’une manière générale, l’accent est mis sur la tonalité comique des passages. Le choix de privilégier ces aspects particuliers de l’œuvre ne paraît dès lors pas s’inscrire dans une logique d’appauvrissement de ses significations : si certaines dimensions sont passées sous silence, à l’image des difficultés d’interprétation induites par le prologue de Gargantua, les caractéristiques majeures des romans rabelaisiens sont soulignées dans les ouvrages scolaires. L’insistance de leurs éditeurs sur la mise en œuvre d’une écriture parodique et satirique par Rabelais s’avère ainsi tout à fait remarquable, car elle permet de présenter les textes sous une forme plaisante tout en soulignant le sérieux qui se cache derrière la drôlerie des scènes. Olivier Combault organise ainsi le dernier point de la leçon qu’il propose à la suite d’un extrait du chapitre XXX de Pantagruel autour des procédés employés par Rabelais pour dénoncer et condamner les religieux de l’époque, en invitant les élèves à relever les mécanismes de la parodie et de la satire [22]. Hélène Potelet, quant à elle, insiste sur le fait que Gargantua peut se définir comme un roman de « dérision critique [23] », caractéristique que souligne Marie-Henriette Bru en l’appliquant aux deux romans [24]. En d’autres termes, il s’agit de pointer le fait que les récits rabelaisiens sont « une folie profondément sage », de montrer comment peut s’y découvrir la « substantifique moelle » : difficile alors de voir dans ce procédé une réduction des portées du texte.

Certes, l’adaptation scolaire ne peut guère se passer de processus de simplification et de sélection, et il est difficile d’envisager qu’ils ne soient pas au fondement de toute adaptation [25] ; mais, si les formes particulières que prennent les textes littéraires au sein du corpus scolaire résultent de ces procédés, il serait également réducteur d’assimiler adaptation et appauvrissement qualitatif. Il y a bien une réduction quantitative des textes, qui sont découpés, triés, choisis en fonction des impératifs institutionnels des programmes et des contraintes pédagogiques des classes. Pour autant, si les textes de Rabelais sont aujourd’hui enseignés, leur présence dans les classes ne dépend pas uniquement des modifications que l’école leur fait subir : la forme sous laquelle ils apparaissent est fonction de leur forme originale. Il ne s’agit pas, dans le processus qui adapte les récits rabelaisiens, de rendre le texte étranger à lui-même, mais de mettre l’accent sur telle ou telle de ses qualités propres. S’il est difficile d’assimiler l’œuvre de Rabelais à un roman pour enfants, il n’est pas question dans le corpus scolaire de traiter l’œuvre dans son intégralité, mais bien d’en sélectionner des « morceaux ». En ce sens, les choix éditoriaux qui ne conservent de l’œuvre originale que les extraits susceptibles de s’assembler logiquement sont cohérents. Les passages sont sélectionnés en fonction de leurs caractéristiques principales (humour, narrateur interpellant, fantastique), propres à rappeler celles de la littérature de jeunesse ; ces qualités une fois soulignées permettent ensuite de justifier le rapprochement opéré entre les récits rabelaisiens et les romans pour enfants. Nous n’avons donc pas affaire à un travestissement des singularités de l’œuvre, mais plutôt à un réinvestissement et à une réorientation de ses dimensions essentielles, qui peuvent nous faire penser que l’enseignement des textes de Rabelais à l’heure actuelle est une forme de reconnaissance du caractère intrinsèquement « enseignable » du texte.

Ce que met en lumière l’existence dans les manuels de ce transfert générique qui touche les romans rabelaisiens, c’est le fait que ceux-ci sont encore enseignés au XXIe siècle parce que leur forme et certains de leurs thèmes les y prédisposent. Cela ne signifie pas que l’auteur ait pensé son texte comme destiné à l’enseignement, mais suggère qu’une fois achevée l’œuvre recèle des caractéristiques qui permettent d’en faire un objet d’enseignement. Les multiples adaptations qui transforment les récits (découpages, traduction, regroupement, etc.) tendent moins à construire un autre texte à partir de l’œuvre originale qu’à renouveler son approche. L’adaptation est bien alors actualisation, dans le sens où il s’agit de prendre dans l’œuvre ce qui servira à la présenter sous un jour nouveau : le processus d’adaptation s’effectue ainsi de l’intérieur, en actualisant certaines des potentialités du texte. Le texte produit par et pour l’école s’avère ainsi différent de l’œuvre originale, mais non pas autre : il ne s’agit pas de construire une œuvre scolaire détachée de l’œuvre de Rabelais, mais de mettre en lumière les caractéristiques qui font que l’œuvre peut être lue et comprise par les élèves. L’adaptation scolaire, en vue de l’utilisation d’une œuvre littéraire dans les classes, constitue en réalité une forme particulière de réception, qui dégage de sa lecture les éléments les plus appropriés à la transmission et à l’assimilation du texte par des lecteurs seconds – les élèves. Ces jeunes lecteurs établissent dès lors un rapport médiat aux textes, leurs possibilités de réception étant informées par une lecture « institutionnelle » qui est interprétation et orientation de l’œuvre originale.

Cette médiatisation de la relation de l’élève au texte semble entrer en conflit avec les moyens mis en œuvre par les différents acteurs de l’adaptation scolaire pour que les récits rabelaisiens soient immédiatement accessibles aux jeunes lecteurs. L’opposition se joue en réalité, de manière complexe, entre lecture scolaire et lecture privée, entre devoir et plaisir : en retenant du texte de Rabelais ce qui permet de le tirer vers la littérature de jeunesse, les équipes éditoriales opèrent un rapprochement implicite entre les différentes sphères sociales de lecture. Le recours aux codes du roman pour enfants s’inscrit dans une double logique, qui fait appel d’une part aux lectures privées des élèves en les légitimant, et qui de l’autre vise à recréer en classe le rapport de plaisir qui s’installe entre les jeunes lecteurs et les textes qu’ils apprécient. Ce faisant, les élèves sont moins tentés d’assimiler lecture d’un texte littéraire et contrainte, et un premier pas est dès lors marqué dans la voie de l’appropriation du texte, lequel a peut-être trouvé, dans le processus, une nouvelle image et, pourquoi pas, une seconde jeunesse.

 

La lecture et l’adaptation scolaires des romans rabelaisiens doivent donc être envisagées comme des modes particuliers de réception de l’œuvre du médecin humaniste, qui garantissent sa transmission et, partant, sa pérennité au sein de la culture commune : présenter les récits de Rabelais comme appartenant à la littérature de jeunesse, c’est s’assurer que leur lecture soit possible, c’est faire en sorte que leur transmission soit efficace, c’est finalement permettre leur survie comme classiques dans les classes de collège. C’est bien d’ailleurs l’enseignement que tire Niloufar Sadhigi à la fin de l’introduction de son édition scolaire, en amenant les élèves à envisager que lire Rabelais aujourd’hui est nécessaire

pour réfléchir, pour s’amuser de ses inventions et de ses jeux de langage, mais surtout pour se faire plaisir, car comme l’a écrit Maître François lui-même « le rire est le propre de l’homme ». [26]

Lecture sérieuse et lecture-plaisir sont ainsi conciliées, dans un mouvement qui permet aux jeunes lecteurs de poser sur l’œuvre un regard qui l’embrasse entièrement, malgré la distance qui les sépare. »

Rabelais, un auteur pour enfants ? La transformation générique d’un classique à l’école au XXIe siècle | Cairn.info

« Cependant Psyché, malgré sa beauté merveilleuse, ne recueillait aucun fruit de ses charmes. Tous la regardaient, tous la célébraient ; mais personne, ni roi, ni prince, ni même un homme du peuple, ne s’était présenté pour demander sa main. On admirait sa divine figure, mais comme on admire une statue parfaitement travaillée. Ses deux sœurs aînées, dont la beauté n’avait rien que d’ordinaire, étaient depuis longtemps mariées à des rois ; mais Psyché, restée seule dans le palais paternel, pleurait sa solitude, malade de corps et d’esprit, et détestant en elle-même cette beauté qui ravissait tant de peuples. »

Apulée, L’Âne d’or

« La prévenance, ou l’art de devancer le visage d’autrui »

« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»

« La prévenance n’est pas une qualité parmi d’autres : c’est la vertu matrice qui articule, en un seul geste, une anticipation temporelle (devancer), une finesse cognitive (lire l’autre avant qu’il parle), une délicatesse affective (sans le blesser, ni l’humilier) et une gratuité morale (sans attendre). Elle opère comme un tact dont la structure temporelle est inversée : là où le tact évite ce qui blesserait, la prévenance procure ce qui réconforterait — sans que l’autre ait eu à le demander. C’est pourquoi les trois intuitions que soumet le blogueur sont justes et méritent d’être radicalisées : oui, la prévenance est décisive et immunisante (contre l’indifférence, le sentiment d’être traité comme une « catégorie », la violence froide du monde administré) ; oui, elle est une vertu synthétique qui, comme la phronesis aristotélicienne ou le hesed hébraïque, en enveloppe plusieurs — attention, douceur, lucidité, anticipation, courage discret ; oui enfin, elle est une intelligence, et pas seulement une bonté — une cognition sociale fine, une mentalisation, ce que Simone Weil nomme « l’attention » et que Joan Tronto traduit en français, très exactement, par le mot « prévenance ». Le texte médical de 1820 dont part cette recherche n’est donc pas anecdotique : il a cristallisé, dans une liste pourtant banale de vertus du médecin, l’un des quelques mots français qui disent quelque chose d’essentiel sur la condition humaine — le fait que nous existions d’abord parce que quelqu’un, avant nous, nous a attendus.

On examinera la notion selon huit grandes entrées : sa sédimentation linguistique, ses racines chrétiennes (grâce prévenante), juives (hesed), islamiques (ihsan), orientales (brahmavihara, ren), sa théorisation philosophique (d’Aristote à l’éthique du care), son fondement psychologique et neurobiologique, son incarnation littéraire (avec au centre la « petite bonté » de Grossman), enfin ses enjeux politiques et médicaux contemporains. De ce parcours se dégage une thèse : la prévenance est la forme quotidienne, minuscule et décisive de ce que les Grecs appelaient la pronoia — la providence — laïcisée en attention, démocratisée en care, intériorisée en tact, et dont la disparition ou l’altération empoisonne, bien plus profondément qu’on ne le mesure, les relations contemporaines.

Une histoire du mot : de praevenire à l’Académie de 1740

Le verbe latin praevenire (de prae, « avant », et venire, « venir ») signifie littéralement « venir avant », et dès le latin classique se déploie en éventail : devancer quelqu’un sur un chemin ; anticiper ses désirs ; mais aussi empêcher, aller au-devant d’un mal. Cette polysémie fondatrice est la source de l’ambivalence conceptuelle qui traverse toute l’histoire du mot : « prévenir » peut être bienveillant (devancer un besoin) ou méfiant (prévenir un crime) ; le substantif « prévention » a d’ailleurs conservé cette dualité, oscillant entre la prudence (prévention sanitaire) et le préjugé (« avoir des préventions contre quelqu’un »). Seul le nom « prévenance », par une bifurcation sémantique remarquable, a retenu exclusivement le versant bienveillant.

Le Littré est catégorique sur la date : « Prévenance n’est dans le Dictionnaire de l’Académie que depuis l’édition de 1740. » Avant cette date, on disait « les attentions », « les égards », « les soins », ou l’on employait « prévenant » comme adjectif (déjà chez Fénelon dans la correspondance spirituelle). Son irruption lexicale au milieu du XVIIIᵉ siècle n’est pas fortuite : elle coïncide avec l’invention bourgeoise de la sociabilité civile, la codification des manuels de savoir-vivre, et surtout avec le triomphe, chez les femmes de salon, d’un idéal relationnel qui n’est plus la « galanterie » aristocratique (cérémonieuse, codée) mais une délicatesse intériorisée, plus psychologique que rituelle. Le CNRTL la définit aujourd’hui comme « disposition à se montrer prévenant ; action, parole qui témoigne de cette disposition » et la rattache à un réseau de quasi-synonymes — amabilité, attention, complaisance, délicatesse, égard, empressement, galanterie, obligeance, serviabilité, sollicitude — dont aucun ne l’épuise. Le dictionnaire Usito la cerne plus serré : « disposition à aller au-devant des besoins, des désirs d’autrui ». Stendhal, dans Le Rouge et le Noir (1830, chapitre sur Madame d’Hocquincourt), fixe l’usage littéraire classique : « Julien ne répondit pas un seul mot aux prévenances dont pendant tout le reste de la promenade il fut l’objet. » Proust en fera un instrument psychologique d’une extrême précision dans La Recherche, scrutant les prévenances de Swann envers Odette comme autant de révélateurs de l’asservissement amoureux. »

« Le champ sémantique voisin doit être cartographié avec rigueur, car c’est seulement par différenciation qu’apparaît la singularité de la prévenance.

La sollicitude (du latin sollicitudo, de sollus, « tout entier », et ciere, « mettre en mouvement ») désigne une agitation totale de l’âme par le souci d’autrui ; elle est plus grave, plus lente, plus pesante que la prévenance, qui est toujours légère, presque furtive. La prévoyance (de pro-videre, voir devant) est stratégique, tournée vers un futur possiblement menaçant, et s’applique d’abord à soi ; la prévenance est tournée vers autrui dans l’instant qui vient. L’attention (de ad-tendere, tendre vers) est la matière première cognitive sans laquelle aucune prévenance n’est possible — Simone Weil l’a montré avec une rigueur inégalée — mais elle peut rester purement contemplative, quand la prévenance, elle, toujours agit. Le tact (du latin tactus, toucher) est une prévenance négative : il consiste à ne pas faire ce qui blesserait. La délicatesse est l’atmosphère sensible où opère la prévenance. La bienveillance est l’intention générale (vouloir le bien d’autrui) dont la prévenance est l’actualisation concrète et anticipée. La compassion (cum-pati, pâtir avec) exige un malheur déjà advenu ; la prévenance œuvre avant qu’il n’advienne, ou dans les interstices quotidiens où aucun malheur majeur n’est en jeu. Les égards sont codifiés socialement (on a des égards pour les supérieurs) ; la prévenance est libre, gratuite, souvent horizontale voire descendante (du fort au faible).

En allemand, la Zuvorkommenheit (de zuvorkommen, « venir-avant ») est le calque parfait de prévenance, et c’est d’ailleurs ce mot qui a conduit Heidegger, dans Être et Temps (1927, §26), à sa célèbre distinction entre deux formes de Fürsorge (sollicitude) : la « Fürsorge einspringend-beherrschend », substitutive et dominatrice, qui fait à la place de l’autre et l’aliène, et la « Fürsorge vorausspringend-befreiend », anticipative et libératrice, qui « se projette en avant » d’autrui dans son pouvoir-être existentiel « non pas pour le décharger de son soin, mais pour le lui rendre pour la première fois proprement ». Cette distinction est cardinale pour notre enquête : elle permet de nommer la perversion possible de la prévenance (la maternance étouffante, l’assistance qui dépendantise, la sollicitude bureaucratique qui réduit son bénéficiaire à un dossier) et d’identifier sa forme authentique — celle qui devance l’autre pour lui rendre son pouvoir de se tenir debout. Le thérapeute suisse Medard Boss, élève de Heidegger, a bâti toute sa Daseinsanalyse médicale sur cette distinction ; on verra plus bas qu’elle recoupe exactement la critique féministe contemporaine du care infantilisant.

En anglais, thoughtfulness et considerateness couvrent la dimension ordinaire de la prévenance ; anticipatory care en décrit l’acte médical ; mais le mot qui a conquis la théorie contemporaine est care, précisément parce qu’il unifie ce que le français éclate — souci, soin, attention, prévenance. Il n’est pas anodin que l’édition française de Moral Boundaries de Joan Tronto (traduite en 2009 Un monde vulnérable, La Découverte) traduise les valeurs constitutives du care par « prévenance, responsabilité, attention éducative, compassion, souci des autres ». La prévenance française est ainsi reconnue comme l’équivalent le plus exact du care anglo-saxon — ce qui confirme, par l’aval d’une théoricienne politique de premier plan, que notre mot n’est pas un mignon reliquat de politesse XVIIIᵉ mais le nom français d’un concept éthique majeur.

La grâce qui prévient : racine théologique chrétienne

La tradition chrétienne ne fait pas qu’employer la prévenance : elle la fonde ontologiquement. Toute prévenance humaine n’est qu’une participation à la prévenance divine, puisque « nous aimons parce qu’il [Dieu] nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Le verset du Psaume 59, 11 (Vulgate) — « Deus meus, misericordia eius praeveniet me », « Mon Dieu, sa miséricorde me préviendra » — a littéralement donné naissance à la doctrine de la gratia praeveniens, la grâce prévenante.

Augustin, dans De gratia et libero arbitrio (426-427) et De natura et gratia (415), forge l’idée que Dieu prévient l’âme avant même qu’elle le cherche — contre les pélagiens qui voyaient dans la foi un mérite initial du libre arbitre. La page des Confessions (Livre X, 27) reste le plus haut monument poétique de cette intuition : « Sero te amavi, pulchritudo tam antiqua et tam nova, sero te amavi ! Et ecce intus eras et ego foris (…) Tu mecum eras, et tecum non eram. »« Tard je t’ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors (…) Tu étais avec moi, et je n’étais pas avec toi. » Dieu précède, toujours ; c’est la créature qui arrive en retard à son propre rendez-vous. Cette asymétrie temporelle — Dieu d’abord, nous après — donnera à toute l’anthropologie augustinienne un caractère profondément reconnaissant, dont la prévenance horizontale (d’homme à homme) est l’extension naturelle.

Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique (Ia IIae, q. 111, a. 3), systématise la distinction entre gratia operans et gratia cooperans, gratia praeveniens et gratia subsequens : la grâce qui précède meut l’âme sans son concours, celle qui suit coopère avec la volonté désormais éveillée. Le Concile de Trente, dans son décret sur la justification (Session VI, 13 janvier 1547, chapitre V), élève cette distinction au rang dogmatique : « Declaratur, adultos ad ipsam iustificationem disponi (…) ita ut tangente Deum cor hominis per Spiritus Sancti illuminationem, neque homo ipse nihil omnino agat inspirationem illam recipiens, quippe qui illam et abiicere potest, neque tamen sine gratia Dei movere se ad iustitiam coram illo libera sua voluntate possit » — la grâce prévenante touche le cœur avant tout mérite, mais ne contraint pas la liberté. Cette subtile articulation entre anticipation divine et liberté humaine est la matrice théologique de toute prévenance bien comprise : devancer l’autre sans le déposséder.

Pascal, dans ses Écrits sur la grâce (1656-1658), pousse la doctrine augustinienne jusqu’au vertige, et les Pensées (fragment 919, éd. Lafuma ; 553 Brunschvicg) contiennent cette ligne foudroyante mise dans la bouche du Christ : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. » C’est la formule même de la prévenance : la rencontre n’est pas le fruit de la recherche, elle en est la condition préalable. Toute prévenance authentique — maternelle, médicale, amicale — obéit à cette structure : l’autre ne sait pas qu’il est cherché, et pourtant il l’est déjà ; il trouvera parce qu’il a été trouvé.

Chez Fénelon, la prévenance descend du ciel sur la pédagogie et la direction spirituelle. Dans ses Lettres spirituelles et son Traité de l’éducation des filles (1687), il prescrit une douceur qui devance les résistances plutôt que de les combattre, une patience qui anticipe les chutes plutôt que de les sanctionner. Saint François de Sales, dans l’Introduction à la vie dévote (1609, III, 8), et surtout dans le Traité de l’amour de Dieu (1616), fait de la douceur (mansuétude) le critère suprême de la sainteté incarnée : « Rien n’est si fort que la douceur, rien n’est si doux que la vraie force. » Sa correspondance avec Jeanne de Chantal, où il adapte à chaque lettre le ton exact dont l’autre a besoin, est un monument de prévenance épistolaire dont on peut dire qu’il a formé le goût français pour cette qualité.

Vincent de Paul et Louise de Marillac institutionnalisent la prévenance dans les Règles des Filles de la Charité (rédigées à partir de 1633) : il s’agit d’aller au-devant des pauvres avant qu’ils ne demandent, en ayant étudié leurs besoins, avec ce que Vincent appelle « une sainte industrie ». Plus tard, Thérèse de Lisieux, dans le Manuscrit C (1897), fait de la prévenance quotidienne — rendre service sans y paraître, écouter une sœur ennuyeuse sans trahir son ennui — la substance même de sa « petite voie ». Elle formule ainsi l’une des lois méconnues de la prévenance : elle doit rester invisible pour être reçue. Charles de Foucauld, à Tamanrasset, vit la même intuition en mode universel : être pour chacun « le petit frère », apprendre la langue targuie, tenir maison ouverte, « crier l’Évangile par toute [sa] vie ».

Emmanuel Mounier, figure centrale du personnalisme français (Manifeste au service du personnalisme, 1936 ; Le Personnalisme, Que sais-je ?, 1949), radicalise cette intuition en en faisant un principe politique : la personne n’existe que dans la relation, et la communauté authentique ne peut naître que d’un « j’engage ma personne tout entière » qui est structurellement préveniel. « La première expérience de la personne est l’expérience de la seconde personne. Le tu, et en lui le nous, précède le je, ou du moins l’accompagne » (Le Personnalisme, PUF, 1949, p. 33). Dans cette ontologie du nous, la prévenance n’est pas un ornement de civilité : elle est la forme élémentaire par laquelle la personne reconnaît la personne.

C’est toutefois Simone Weil qui, hors de toute appartenance confessionnelle arrêtée, a donné à la prévenance son expression spirituelle la plus haute et la plus neuve. Dans la lettre à Joë Bousquet du 13 avril 1942, elle écrit : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les choses et les êtres existent. » Et dans Formes de l’amour implicite de Dieu (repris dans Attente de Dieu, La Colombe, 1950 ; rééd. Fayard, 1966), elle forge l’image du Graal : « Dans la première légende du Graal, il est dit que le Graal, pierre miraculeuse qui par la vertu de l’hostie consacrée rassasie toute faim, appartient à quiconque dira le premier au gardien de la pierre, roi aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure : « Quel est ton tourment ? » La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : « Quel est ton tourment ? » » Le commentaire qui suit est, à mes yeux, la plus juste définition jamais donnée de la prévenance : « C’est savoir que le malheureux existe, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiquetée « malheureux », mais en tant qu’homme, exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé et marqué d’une marque inimitable par le malheur. Pour cela il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard. Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. » Quatre éléments sont ici noués : (1) la déclassification — sortir l’autre de la catégorie qui l’efface ; (2) le regard attentif — qualité cognitive, perceptive ; (3) le vide de soi — disponibilité radicale ; (4) l’initiative — poser la question, devancer, venir-avant. Weil ajoute la formule foudroyante, tirée des Cahiers : « L’attention qui n’est pas autre chose qu’attention est prière. » La prévenance est ainsi consacrée comme mystique laïque de la relation à autrui. »

« Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchit le cours des choses dans leurs domaines. »

Denis Leguay

12 minutes, 27 secondes :

« À peine Agamemnon a-t-il prononcé ces mots qu’ Achille saisit son épée prêt à trancher la gorge du roi des Rois. Les chefs grecs se figent. Même les Dieux là haut retiennent leur souffle… Mais, au moment même où la lame va jaillir de son fourreau, une force impérieuse la retient : Athéna a surgi ! »

« Athéna invisible aux yeux de tous sauf.. d’ Achille. La déesse emprisonne le bras du héros. Elle lui murmure à l’oreille que c’est Héra la déesse aux bras blancs qui l’envoie. Il sait combien d’un amour égal, il est aimé et protégé par ces deux Divinités.

La mort d’Agamemnon ruinerait toutes les chances de succès des Grecs. Elle signerait la victoire de Troies. Achille doit conserver son calme, l’épée rester dans son fourreau. Il sera vengé… Athéna le lui promet. »

« ZHANG XUELIANG est mort le 14 octobre, à l’âge de cent ans, bien oublié, après avoir passé plus de la moitié de sa vie en résidence surveillée et la dernière décennie dans un exil en forme de retraite, à Honolulu. Le « jeune maréchal », comme il était surnommé à l’époque, a pourtant joué un rôle crucial dans un des événements qui ont le plus marqué l’entre-deux guerre, l’« incident de Xian », en décembre 1936. C’est en effet ce jeune officier, fils du plus puissant seigneur de la guerre, Zhang Zuolin, le maître de la Mandchourie avant d’être assassiné par les Japonais, en 1929, qui offrit aux communistes de Mao Zedong, décimés par la Longue Marche, un coup de main salvateur, leur permettant de revenir sur le devant de la scène.Trousseur de jupons – ou plutôt de tuniques chinoises -, miné pendant des années par la drogue, Zhang Xueliang avait néanmoins sous ses ordres quelques centaines de milliers de soldats sous le régime nationaliste de Tchang Kaï-chek, dont il était devenu l’un des favoris. »

INSUBORDINATION

« C’est donc sans grande méfiance que le généralissime se rendit à Xian pour rappeler à son allié que la lutte contre les communistes était plus importante que celle contre les Japonais, qui occupaient pourtant le nord du pays : selon lui, ces derniers n’étaient pour la Chine qu’une « vermine », alors que les rouges en étaient le « cancer ». Malheureusement pour Tchang, le « jeune maréchal » était plus sensible au chant des sirènes du « front uni antijaponais » susurré par ce maître diplomate de Zhou Enlai. Désespérant de convaincre son protecteur, il le fit prisonnier.S’ensuivirent deux semaines de négociations à l’issue desquelles Tchang fut libéré, à la Noël. Quelques mois plus tard, un front uni nationalistes-communistes voyait le jour, qui dura jusqu’à la défaite de l’empire nippon. Renforcé politiquement et militairement, Mao allait en profiter pour accroître sa popularité et se lancer, en 1947, dans la guerre civile qui l’amena deux ans plus tard au pouvoir. Zhang Xueliang, avec son idéalisme nationaliste, lui avait mis le pied à l’étrier au moment opportun. Il en fut mal récompensé puisque Tchang Kaï-chek le fit condamner pour insubordination et le plaça.. »

« Rana Mitter (China’s War with Japan, 1937–1945) :

« Sans Xi’an, il est peu probable que Mao ait survécu politiquement. Zhang a sauvé les communistes au moment où ils étaient le plus vulnérables. »

Jay Taylor (The Generalissimo: Chiang Kai-shek and the Struggle for Modern China) :

« Sans la contrainte de Xi’an, Chiang aurait poursuivi sa guerre d’anéantissement contre les communistes, ce qui aurait peut-être changé tout le destin de la Chine. »

Odd Arne Westad (Restless Empire) :

« L’Incident de Xi’an fut l’un des rares moments où un individu, en agissant contre la logique des blocs, modifia de façon décisive l’avenir mondial. »

Jay Taylor (Harvard, biographe de Tchang Kaï-chek) The Generalissimo: Chiang Kai-shek and the Struggle for Modern China :

« Si Tchang n’avait pas été contraint à Xi’an, il aurait poursuivi son projet d’écraser définitivement les communistes avant d’affronter le Japon. Le destin de la Chine moderne en aurait été profondément changé. »

Odd Arne Westad (London School of Economics, spécialiste de la Guerre froide) Restless Empire: China and the World Since 1750 :

« L’Incident de Xi’an fut l’un des rares moments où un individu, en agissant contre toute logique politique immédiate, a modifié non seulement le destin de la Chine, mais aussi celui du monde. Sans Zhang, la montée de Mao et de la Chine communiste aurait été hautement improbable. »

The Penguin History of Modern China :

« L’arrestation de Tchang par Zhang Xueliang en 1936 a sauvé les communistes d’une extinction presque certaine. Le Parti communiste était alors au bord de l’anéantissement. »

Lucien Bianco (EHESS, spécialiste du communisme chinois) La récidive : Révolution russe, révolution chinoise :

« Les communistes n’étaient pas destinés à gagner. Leur survie en 1936-1937, permise par l’Incident de Xi’an, relève de la contingence historique. Sans ce concours de circonstances, il est vraisemblable que la Chine eût connu un tout autre destin. » « 

On peut enfin tenir la parabole du Bon Samaritain (Lc 10, 25-37) pour le paradigme narratif de la prévenance chrétienne. Le Samaritain « fut pris de pitié en le voyant » (v. 33) — tout commence par un regard qui voit là où le prêtre et le lévite sont passés sans voir. Ensuite il s’approche, soigne, transporte, paie, promet de revenir. Chaque verbe est préveniel : voir, devancer, prendre en charge, assurer la suite. Le verset de Jn 2, 3 aux noces de Cana — « Ils n’ont plus de vin » — est la formule mariale de la prévenance : Marie voit le manque avant les mariés eux-mêmes. De même, à la multiplication des pains, c’est Jésus qui « eut pitié de la foule » avant que la foule n’exprime sa faim. La prévenance évangélique s’articule ainsi comme présence attentive + voyance charitable + initiative silencieuse.

Etty Hillesum (1914-1943), dans son journal Une vie bouleversée (1941-1943, éd. Seuil, 1995) et dans les Lettres de Westerbork, porte cette structure à son paroxysme tragique en étendant la prévenance jusqu’aux bourreaux eux-mêmes : « J’ai rompu mon corps comme du pain et je l’ai distribué aux hommes (…). Dieu, je te promets une chose : j’essaierai toujours de trouver pour toi un gîte et un abri. » La phrase « j’aiderai mon Dieu » est d’une portée théologique inouïe : elle renverse la relation ; c’est la créature qui devient prévenante envers le Créateur parce qu’Il souffre dans les hommes. Christian Bobin, dans Le Très-Bas (Gallimard, 1992), tient le même registre à propos de François d’Assise : la sainteté est essentiellement prévenance, c’est-à-dire « une manière d’entrer dans la chambre d’un mourant avec des pêches qui éclairent les draps ».

Hesed : la bonté qui précède (tradition juive)

Le mot hébreu חֶסֶד (hesed), avec ses 273 occurrences dans la Bible hébraïque, est réputé intraduisible. Les Septante l’ont rendu par eleos (miséricorde), la Vulgate par misericordia ; Nelson Glueck, dans Hesed in the Bible (1927, rééd. KTAV, 1967), a montré qu’il désignait d’abord la loyauté active au sein d’une alliance, mais Katharine Doob Sakenfeld (The Meaning of Hesed in the Hebrew Bible, 1978) en a établi le caractère foncièrement prévenant et gratuit : le hesed est ce que l’on fait pour l’autre sans y être contraint, en devançant son besoin, là où la justice stricte se tairait. Le Psaume 136, avec son refrain « Ki le’olam hasdo » — « car éternelle est sa miséricorde », ou plus justement « car éternel est son hesed » — rythme l’histoire du salut comme litanie de la prévenance divine. Osée 6, 6 énonce la hiérarchie : « C’est le hesed que je veux, non les sacrifices ». Le livre de Ruth est tout entier une démonstration narrative de hesed : Ruth envers Noémi, Booz envers Ruth — chacun fait plus que ce que la loi exige, anticipe et offre.

De là vient la pratique juive des gemilut hasadim (גְּמִילוּת חֲסָדִים), actes gratuits de bonté, qui dépassent la tsedakah (la charité légalement mesurable) parce qu’ils n’ont ni limite ni objet déterminé — ils s’étendent aux vivants et aux morts, aux riches et aux pauvres. Le traité Pirkei Avot (I, 2) énonce : « Sur trois choses le monde repose : sur la Torah, sur le service divin, et sur les actes de bonté (gemilut hasadim). » Le Talmud Sotah 14a donne le modèle divin : « Dieu habille les nus (Il vêtit Adam et Ève), visite les malades (Il apparut à Abraham après sa circoncision), console les endeuillés (Il bénit Isaac après la mort d’Abraham), enterre les morts (Il ensevelit Moïse). » Dieu lui-même est le premier prévenant ; imiter Dieu (imitatio Dei), c’est pratiquer le hesed. »

« Le paradigme hospitalier est la visite des trois anges à Abraham au Chêne de Mamré (Gn 18). Le Midrash Rabba et Rachi notent qu’Abraham, convalescent, « court au-devant » des visiteurs (v. 2), « se prosterne », propose « un peu de pain » et fait servir un veau gras : il minore ce qu’il donne, majore l’accueil — structure classique de la prévenance qui s’excuse d’en faire trop en prétendant faire peu. Maïmonide, dans le Michneh Torah (Hilkhot Avel, XIV, 2), tire de cet épisode la hiérarchie : « Plus grande est l’hospitalité (hakhnasat orhim) qu’accueillir la face de la Shekhina. » La prévenance envers l’homme précède en dignité la contemplation de Dieu, car c’est en elle que Dieu se donne à contempler.

Emmanuel Levinas a fait de cette structure la clef de voûte de sa philosophie. Dans Totalité et Infini (Nijhoff, 1961) et surtout dans Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (Nijhoff, 1974), l’éthique est « philosophie première » parce que le visage d’autrui m’assigne avant que je choisisse d’y répondre. « Le visage d’autrui me demande et m’ordonne » — il me prévient littéralement, arrivant chez moi avant que je ne le convoque. La responsabilité « ne me vient pas du dehors, elle précède ma liberté ». La formule « me voici » (hineni, l’hébreu d’Abraham répondant à la convocation divine) est la réponse prévenante par excellence : je suis là avant même de savoir à quoi. Levinas va jusqu’à la substitution — je suis responsable de l’autre jusqu’à être responsable de sa responsabilité elle-même ; je suis « otage » de son visage. C’est ici que la prévenance quitte la sphère de la civilité pour devenir fondement de l’humain : exister, c’est avoir-été-devancé par l’exigence d’autrui.

Martin Buber, dans Je et Tu (Ich und Du, 1923 ; trad. Aubier, 1969), avait préparé ce retournement en montrant que l’« attitude-Tu » (Du-Einstellung) — adresse directe, non-objectivante, immédiate — est la forme originelle de la relation, et que la dégradation en « attitude-Cela » (Es-Einstellung) n’est qu’un second moment. La prévenance est précisément cette manière de maintenir l’autre dans le Tu là où le monde cherche à l’affaisser en Cela.

Ihsan, rahma, adab, futuwwa : la prévenance islamique

L’islam offre, au moins, quatre concepts qui cernent la prévenance, avec des angles d’attaque complémentaires. L’ihsan (إحسان, « excellence, bienfaisance, beauté du faire ») est défini dans le célèbre hadith de Gabriel rapporté par Muslim : l’ange demande « Qu’est-ce que l’ihsan ? » et le Prophète répond : « C’est que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » L’ihsan est la qualité qui fait plus que ce que la loi (sharia) exige ; c’est l’excellence supérétatoire, le bien devancé. Le Coran 16, 90 énumère la triade fondatrice : « Dieu ordonne la justice (‘adl*), la bienfaisance (ihsan), et le don au proche. »* La bienfaisance surpasse la justice exactement comme la prévenance surpasse le devoir.

La rahma (رحمة, « miséricorde »), dérivée de la racine R-H-M qui signifie aussi raḥim, l’utérus, désigne une miséricorde matricielle, enveloppante, prévenante par nature — comme la matrice accueille l’enfant avant qu’il naisse. Deux des plus beaux noms de Dieu, Ar-Rahman (le Tout-Miséricordieux) et Ar-Rahim (le Très-Miséricordieux), ouvrent chaque sourate par la Basmala. Le Prophète est décrit comme « rahmatan lil-‘alamin », « miséricorde pour les mondes » (Coran 21, 107). Ibn Arabi, dans les Futuhat Makkiya, développera la métaphysique du nafas ar-Rahman, « souffle du Miséricordieux », où l’existence elle-même est la respiration prévenante de Dieu vers ses créatures.

L’adab (أدب) — courtoisie, politesse spirituelle, éthique de la rencontre — fut codifié par al-Ghazali dans les livres XIV et XVI de l’Ihya ‘Ulum al-Din (« Revivification des sciences de la religion », XIᵉ siècle), consacrés aux règles de l’amitié, de la fraternité, de l’hospitalité, de la visite aux malades. La futuwwa (فتوة), la « chevalerie spirituelle », codifiée par al-Sulami dans son Kitab al-Futuwwa, fait de la générosité anticipée — donner avant qu’on demande, préférer l’autre à soi (ithar) — la vertu cardinale du chevalier spirituel soufi. La diyafa (ضيافة), hospitalité arabe traditionnelle, prescrit les trois jours d’accueil sans poser de question à l’étranger : c’est une prévenance codifiée par l’honneur (sharaf). Rumi, dans le Masnavi, donne la métaphore la plus pure : « Sois comme l’hôte pour qui la maison est toujours ouverte : ne laisse pas l’invité frapper longtemps à la porte. »

Brahmavihara, ren : la prévenance orientale

Le bouddhisme a systématisé, avec une rigueur technique sans équivalent, la culture délibérée des dispositions prévenantes dans les quatre brahmavihara (« demeures divines ») : metta (bienveillance aimante), karuna (compassion), mudita (joie sympathique — se réjouir du bien d’autrui), upekkha (équanimité). Le Metta Sutta (Sutta Nipata 1.8) formule le programme : « Comme une mère, au péril de sa vie, veille et protège son unique enfant, qu’ainsi, sans aucune limite, on développe une pensée de bienveillance envers tous les êtres. » Le Visuddhimagga de Buddhaghosa (Vᵉ siècle) en offre la technique méditative. Dans le bouddhisme Mahayana, le bodhisattva — littéralement « être d’éveil » — prononce le vœu de différer sa propre libération tant que tous les êtres ne sont pas sauvés. Shantideva, dans son Bodhicaryavatara (VIIIᵉ siècle, trad. G. Driessens, Seuil, 1993), pratique au chapitre VIII « l’échange de soi et d’autrui » (parātma-parivartana) : exercice d’inversion imaginative où je me place à la place de l’autre. Dogen, dans le fascicule Bodaisatta shishobo du Shobogenzo (XIIIᵉ siècle), énumère les quatre pratiques bienfaisantes du bodhisattva : fuse (don), aigo (parole aimante), rigyo (actions utiles), doji (identification) — toute une grammaire de la prévenance.

Le confucianisme offre, avec le concept de ren (仁, « humanité-bienveillance »), le caractère pivot de la civilisation chinoise. Pour Mencius (IVᵉ s. av. J.-C.), le ren s’enracine dans « le cœur qui ne supporte pas la souffrance d’autrui » (bu ren zhi xin) : voir un enfant tomber dans un puits fait spontanément frissonner tout homme, et c’est cette commotion prérationnelle qui fonde la morale. Le li (禮, rites, égards) codifie socialement la prévenance, tandis que le shu (恕, réciprocité) fournit la règle d’or négative des Analectes XV, 23 : « Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui. » L’hindouisme enfin connaît la seva (service désintéressé) et la maxime des Upanishads (Taittiriya Upanishad, I, 11) : « Atithi devo bhava » — « Que l’hôte soit pour toi un dieu. »

Une convergence surprenante se dessine : toutes les grandes traditions spirituelles ont inventé un mot spécifique pour nommer ce que le français approche par prévenance. Aucune ne l’identifie à la simple gentillesse ; toutes la situent à la jonction de l’anticipation, de la gratuité, du respect de la liberté de l’autre, et de l’imitation d’une bonté originelle (divine ou cosmique). La prévenance n’est donc pas culturellement située au sens étroit ; elle est un universel concret, diversement nommé.

D’Aristote à l’éthique du care : la philosophie occidentale

Aristote n’emploie évidemment pas le mot « prévenance » mais il en pense la structure sous trois notions articulées. La phronesis (Éth. Nic. VI) est la sagesse pratique qui perçoit le particulier — « l’œil » qui voit juste ce que la situation demande, ici et maintenant. L’epieikeia (Éth. Nic. V, 10) est l’équité qui corrige la généralité de la loi par la finesse du cas : qualité décisive de la prévenance, qui sait que les êtres ne sont pas des exemplaires. La philia (livres VIII-IX) enfin décrit l’amitié comme attention mutuelle aux biens de l’autre. Sénèque, dans De beneficiis (I, 1-3), précise la mécanique du bienfait : celui qui donne doit donner vite, sans se faire prier, sans humilier — c’est exactement le cahier des charges de la prévenance. « Il donne vite qui donne avant qu’on demande » (bis dat qui cito dat, sentence reprise de Publilius Syrus), formule devenue proverbe médiéval.

Les moralistes classiques français ont fait de la prévenance leur théâtre de pensée. La Bruyère, dans Les Caractères (1688, chapitre « De l’homme »), peint avec acuité ceux qui « font pour eux-mêmes ce qu’ils font pour les autres ». La Rochefoucauld introduit le soupçon qui hante depuis toute analyse de la prévenance : « L’intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres » (Maximes, 1678, max. 40) ; « Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois » (149). Les prévenances sont donc toujours suspectes de dissimuler un calcul, et c’est là le premier test philosophique de la notion : la prévenance peut-elle échapper à la critique ruineuse de l’amour-propre ? Joubert, dans ses Pensées (1838, posthumes), déplace la question en affirmant que « ce sont les délicatesses qui font les beaux sentiments », et que « la politesse est la fleur de l’humanité » — signifiant que même intéressée, la prévenance cultive chez son praticien une forme que n’a pas celui qui s’en dispense. Vauvenargues (Réflexions et maximes, 1746) ajoute la nuance héroïque : « Les grandes pensées viennent du cœur » — la prévenance n’est pas une stratégie de bureau, elle jaillit d’une générosité native.

Kant, dans la Métaphysique des mœurs (Doctrine de la vertu, 1797, § 25-26), érige la bienfaisance (Wohltätigkeit) en devoir large, mais tient pour secondaire l’inclination affective : ce qui compte est la maxime, non le sentiment. Il y a là une limite kantienne à la prévenance : si celle-ci n’est que devoir formel, elle perd sa qualité essentielle qui est d’anticiper sensiblement, d’être en quelque sorte à fleur de peau. Schopenhauer renverse Kant dans Le Fondement de la morale (1841, § 16) : « Tout bien, toute bienveillance, toute vertu authentique, toute générosité, a sa source dans la compassion (Mitleid). » La prévenance, pour Schopenhauer, n’est possible que parce que nous sommes métaphysiquement un seul Vouloir, et qu’à travers les individuations nous « re-sentons » la souffrance de l’autre. Nietzsche réagit violemment dans Aurore et Le Gai savoir : la pitié rabaisse, la compassion ravale. Mais Zarathoustra prêche la « vertu qui donne » (Ainsi parlait Zarathoustra, I, 22), et Nietzsche oppose à la Mitleid la Mitfreude (co-joie) : « Non pas pâtir avec mais se réjouir avec » (Le Gai savoir, § 338). Nietzsche, lecteur inattentif, n’a pas vu qu’il décrivait lui-même une forme suprême de prévenance : celle qui devance la joie de l’autre, qui lui fait place, qui l’accompagne dans son éclat sans l’étouffer.

Heidegger est, on l’a dit, décisif. Le §26 de Sein und Zeit (1927) affirme que le Dasein n’est jamais isolé : son être-au-monde est Mitsein (être-avec) ; la modalité de cet être-avec autrui est la Fürsorge (sollicitude). Les « deux possibilités extrêmes » — einspringend (substitutive) et vorausspringend (anticipative-libératrice) — structurent toute l’éthique de la prévenance contemporaine. La mauvaise prévenance fait pour l’autre (et le dépossède de son pouvoir-être), la bonne prévenance devance l’autre (et le restitue à lui-même). Cette distinction travaille souterrainement la médecine (l’acharnement infantilisant versus le soin qui rend l’autonomie), la parentalité (l’hyper-parentalité versus le parent qui fait confiance), la politique (l’État-providence paternaliste versus l’État capacitant), et le couple (la prévenance étouffante versus la prévenance qui respecte).

Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre (Seuil, 1990), étude VII (« Le soi et la visée éthique »), offre la synthèse la plus équilibrée. Sa « petite éthique » tient en trois termes : « Viser la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. » La sollicitude est le nom du « avec et pour autrui ». Contre Levinas, Ricœur refuse l’asymétrie absolue : « La sollicitude ne s’ajoute pas du dehors à l’estime de soi, mais elle en déplie la dimension dialogale » (p. 212). Autrement dit : on ne peut se préoccuper d’autrui que si l’on s’estime assez pour avoir quelque chose à donner ; mais inversement on ne peut s’estimer sans reconnaître dans l’autre un semblable capable, comme soi, d’initiative. La « réciprocité des insubstituables », écrit-il (p. 225), est « le secret de la sollicitude ». La prévenance, chez Ricœur, n’est ni servilité ni héroïsme unilatéral : elle est la forme active d’une reconnaissance circulaire.

L’éthique du care est la théorisation contemporaine la plus aboutie de ce que, en français, nous appelons prévenance — et cela, nous l’avons noté, est confirmé par la traductrice française de Tronto. Née de la critique adressée par Carol Gilligan, dans Une voix différente (In a Different Voice, Harvard, 1982 ; trad. Flammarion, 1986), à la théorie du développement moral de Kohlberg, l’éthique du care dégage une « voie » morale féminine — non parce qu’elle serait biologiquement féminine, mais parce que les femmes l’ont culturellement incarnée en étant assignées au soin — qui se déploie contextuellement, relationnellement, par attention aux besoins singuliers, au lieu de l’universalisme abstrait de la justice. Nel Noddings, dans Caring (1984), introduit le couple one-caring / cared-for et le concept d’engrossment : se laisser absorber par la situation de l’autre, sans pourtant s’y perdre.

Mais c’est Joan Tronto, dans Moral Boundaries (1993 ; trad. Un monde vulnérable, La Découverte, 2009), qui produit la matrice analytique la plus précise. Elle décompose le care en quatre phases et leur associe quatre qualités éthiques :

PhaseVerbeQualité éthique
Caring aboutSe soucier de : reconnaître l’existence d’un besoinAttention
Taking care ofPrendre en charge : assumer la responsabilitéResponsabilité
Care-givingPrendre soin : accomplir concrètementCompétence
Care-receivingRecevoir le soin : juger de sa justesseCapacité de réponse (réceptivité)

La quatrième phase est une révolution théorique : elle exige que le bon care mesure son efficacité à la manière dont l’autre l’a reçu — ce qui interdit toute prévenance imposée, toute sollicitude maternante, toute assistance qui se contenterait de son propre geste sans écouter le retour du destinataire. En 2013, dans Caring Democracy, Tronto ajoute une cinquième phase — caring with — qui politise le care en en faisant le fondement d’une démocratie pluraliste. Sandra Laugier (Qu’est-ce que le care ?, avec Patricia Paperman, Payot, 2006 ; Tous vulnérables ?, Payot, 2012), Fabienne Brugère (L’éthique du care, Que sais-je ?, PUF, 2011 ; Le sexe de la sollicitude, Seuil, 2008), Pascale Molinier (Le travail du care, La Dispute, 2013), Virginia Held (The Ethics of Care, 2006), Eva Feder Kittay (Love’s Labor, 1999) ont acclimaté et prolongé ce cadre en français et en philosophie politique.

La contribution décisive de l’éthique du care à notre enquête est double. D’une part, elle arrache la prévenance à la sphère privée-féminine-affective pour la placer au cœur du politique : une société qui néglige le care produit des citoyens fragiles, amers, et finit par s’effondrer sur ses propres vulnérabilités déniées. D’autre part, elle révèle la dimension cognitive et compétente de la prévenance : le bon care exige de l’attention (savoir voir), mais aussi de la compétence (savoir faire), et une réceptivité (savoir écouter le retour). Loin d’être simple effusion, la prévenance est un art exigeant qui s’apprend, se rate, se corrige.

Le socle psychologique : de la préoccupation maternelle à la mentalisation

La psychologie du développement a confirmé, au fil du XXᵉ siècle, que la prévenance est la condition ontogénétique de l’humain — littéralement : nous ne devenons personnes que parce que quelqu’un nous a devancés. John Bowlby (Attachement et perte, 3 vol., 1969-1980) et Mary Ainsworth (Situation étrange, 1978) ont établi que la sécurité d’attachement du nourrisson dépend de la sensitivité maternelle — capacité du parent à percevoir les signaux, à les interpréter justement, et à y répondre promptement et adéquatement. C’est, mot pour mot, la définition clinique de la prévenance.

Donald Winnicott a donné à cette intuition sa formulation la plus saisissante avec deux concepts articulés. La préoccupation maternelle primaire (article de 1956, repris dans De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969, puis dans La mère suffisamment bonne, Petite Bibliothèque Payot, 2006) décrit un état quasi-pathologique — Winnicott parle de « maladie normale » — dans lequel la mère, dans les dernières semaines de grossesse et les premières de la vie du bébé, devient hypersensible à chacun de ses mouvements, le « devance » en permanence, se confond presque avec lui. Cette symbiose anticipatrice fournit « un cadre dans lequel la construction de l’enfant pourra commencer à se manifester ». La mère suffisamment bonne (good enough mother, 1953) nuance immédiatement : la mère ne doit pas être parfaite, elle doit être juste assez prévenante, et progressivement désillusionner l’enfant pour qu’il puisse rencontrer le manque, le désir, la réalité. Nous retrouvons ici, en termes cliniques, la distinction heideggerienne : la mère einspringend qui comble tout détruit l’enfant en ne lui laissant pas de place ; la mère vorausspringend devance sans se substituer.

Daniel Stern, dans Le Monde interpersonnel du nourrisson (Basic Books, 1985 ; trad. PUF, 1989), élabore la notion d’accordage affectif (affect attunement) : la mère répond non à l’acte du bébé (il sourit, elle sourit) mais à l’état affectif sous-jacent, transposé dans un autre registre sensoriel (il sourit, elle émet un « oh ! » doux de même intensité). La prévenance advient ici comme résonance trans-modale. Peter Fonagy et Mary Target ont systématisé, dans Affect Regulation, Mentalization and the Development of the Self (2002), la capacité du parent à traiter l’enfant comme un être mental (un « qui », doté d’intentions et d’états), et Elizabeth Meins a popularisé le concept de mind-mindedness : tendance à commenter l’expérience mentale du bébé (« tu es fâché ? », « tu as sommeil ? ») qui, statistiquement, prédit la sécurité d’attachement bien mieux que la sensibilité comportementale seule. La prévenance s’enracine donc dans une lecture précoce et juste des états mentaux d’autrui.

Du côté des neurosciences, les travaux de Giacomo Rizzolatti sur les neurones miroirs (Les Neurones miroirs, O. Jacob, 2008), ceux de Frans de Waal sur l’empathie animale (L’Âge de l’empathie, LLL, 2010), ceux de Tania Singer distinguant empathie (résonance automatique avec la souffrance) et compassion (mouvement motivé vers l’autre), ceux de Jean Decety sur les deux empathies (affective et cognitive), ont fourni l’infrastructure biologique de ce qu’on considérait jadis comme une qualité purement morale. La prévenance mobilise un réseau cérébral (cortex préfrontal médian, TPJ, insula) qui intègre perception, inférence et motivation. Michael Tomasello (Pourquoi nous coopérons, 2009) et Felix Warneken ont montré, par des expériences devenues célèbres, que des bébés de 14-18 mois aident spontanément un adulte en difficulté sans avoir été sollicités, sans récompense attendue, y compris en interrompant une activité plaisante. La prévenance est donc, partiellement, un équipement anthropologique natif, et non un artefact culturel tardif.

Carl Rogers (Le développement de la personne, Dunod, 1968) a bâti toute sa thérapie « centrée sur la personne » sur une prévenance codifiée : congruence, regard positif inconditionnel, empathie. La reformulation rogérienne est un art de devancer la parole de l’autre sans la précéder — la confirmer, la rendre pensable pour celui qui l’a dite. Boris Cyrulnik, dans Un merveilleux malheur (O. Jacob, 1999) et Les vilains petits canards (2001), a montré que les rescapés — enfants de guerre, orphelins, abusés — ne se reconstruisent que s’ils rencontrent, à un moment, un tuteur de résilience : une figure prévenante (souvent non familiale : institutrice, voisin, bibliothécaire) qui les regarde autrement que comme des victimes catégorielles. Cyrulnik écrit, en accord profond avec Simone Weil : « Un seul regard humanisant peut changer une vie. » La prévenance est ici littéralement salvatrice — et confirme l’intuition qu’elle est immunisante.

Les travaux de Salovey, Mayer puis de Daniel Goleman (L’Intelligence émotionnelle, 1995 ; L’Intelligence sociale, 2006) ont quantifié ce que les moralistes sentaient : percevoir, comprendre, utiliser les émotions d’autrui sont des compétences qui prédisent la réussite relationnelle et professionnelle mieux que le QI classique. La prévenance, définie strictement, est le comportement-type d’une intelligence émotionnelle et sociale élevée. Elle n’est pas moindre intelligence ; elle est une autre intelligence — celle qui sait lire ce que l’autre ne dit pas.

La « petite bonté » : littérature contre l’idéologie

La littérature a toujours précédé les philosophes dans la description exacte de la prévenance. On peut sans excès soutenir qu’une bonne part des grands romans européens des XIXᵉ et XXᵉ siècles sont des phénoménologies narratives de la prévenance.

Victor Hugo, dans Les Misérables (1862), I, « Fantine », confie au personnage de Monseigneur Myriel la fonction de paradigme : la scène des chandeliers donnés au forçat Jean Valjean (« J’ai acheté votre âme ») est une prévenance qui renverse une vie. Myriel ne fait pas la morale : il anticipe et offre. Il « couvre le crime » au sens où il devance le mensonge par un don qui le rend superflu. Plus tard, Jean Valjean devenu Monsieur Madeleine, M. Leblanc, puis le père grand-parent du Luxembourg, pratique la même prévenance. Hugo formule dans une page célèbre : « Rien n’est petit, en effet ; quiconque est sujet aux influences profondes de la nature, le sait. »

Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov (1880), livre VI, donne la parole au starets Zosime : « Mes frères, n’ayez pas peur du péché des hommes, aimez l’homme même dans son péché, car cela est déjà l’image de l’amour divin et le faîte de l’amour sur la terre. » Le starets devance chaque pèlerin — il lit leur mal avant qu’ils le confessent, non par prescience mystique mais par attention longuement éduquée. Aliocha, son disciple, pratiquera la même attention envers Grouchenka, envers le père, envers les enfants d’Iliouchka. Le prince Mychkine dans L’Idiot (1868) incarne une prévenance presque pathologique, puisqu’elle ne sait pas se défendre : il est trop ouvert, trop devançant, et le monde l’écrase — hypothèse importante, car elle montre que la prévenance, sans cuirasse minimale, peut être destructrice pour celui qui la pratique.

Tolstoï, dans La Mort d’Ivan Ilitch (1886), crée la figure bouleversante de Guérassime, le jeune moujik qui soigne le mourant : « Tous nous mourrons, pourquoi ne prendrais-je pas cette peine ? » Guérassime ne feint rien, ne commente rien, ne s’apitoie pas ; il soulève les jambes d’Ivan Ilitch toute la nuit parce que cela le soulage. C’est la prévenance à l’état pur — simple, forte, dépourvue de pathos, et bouleversante précisément parce qu’elle ne se sait pas bouleversante.

Balzac, dans Le Médecin de campagne (1833) et Le Curé de village (1841), crée les figures de Bénassis et de M. Bonnet : hommes d’action qui transforment un canton entier par la prévenance systématique. Bénassis anticipe les besoins économiques, sanitaires, éducatifs, spirituels de sa population ; il est le théoricien implicite de ce que le XXᵉ siècle appellera santé publique. Eugénie Grandet décrit, sur un autre registre, la prévenance féminine écrasée par l’avarice paternelle : Eugénie offre à Charles son petit trésor, devance le malheur de son cousin, paye de sa vie cette prévenance. Balzac, profond connaisseur des mécanismes sociaux, montre que la prévenance est une monnaie plus rare que l’or et qu’elle seule rachète les duretés du monde.

Proust a transformé la prévenance en instrument d’analyse psychologique. Les petites attentions de Swann pour Odette (sa « phrase de Vinteuil » envoyée comme offrande), celles de la grand-mère du narrateur à Balbec (elle fait installer la chambre, commande une hirondelle en chocolat), celles de Françoise pour les asperges… sont des révélateurs d’amour (vrai ou faux), de classe sociale, de position morale. La « madeleine » elle-même est une prévenance de la mère du narrateur, qui l’offre un soir de tristesse — et qui, des décennies plus tard, ressuscite un monde.

Camus, dans La Peste (1947), donne au Dr Rieux la signature exacte de la prévenance laïque : « Pour le moment il y a des malades et il faut les guérir. Ensuite, ils réfléchiront et moi aussi. Mais le plus pressé, c’est de les guérir. » Rieux ne théorise pas, ne calcule pas : il devance la fatigue, la peur, la mort, chaque jour. La formule finale de Tarrou, « Il s’agit de ne pas peser sur les autres », est une définition négative parfaite de la prévenance : devancer les demandes, mais en retrait, sans se faire remarquer.

Bernanos, dans le Journal d’un curé de campagne (1936), décrit un homme presque détruit par son impuissance à prévenir la souffrance de ses paroissiens, et pourtant sauvé par une prévenance minuscule — la gentillesse d’un enfant, la tendresse d’une petite fille pour son vieux chien. La formule qui clôt le roman, « Tout est grâce », couronne en fait une économie de la prévenance : là où je ne peux presque rien, une main inconnue a tout fait d’avance.

Il faut accorder une place centrale à Vassili Grossman, dont les pages des Carnets d’Ikonnikov dans Vie et Destin (achevé en 1960, publié en Occident en 1980, Éditions L’Âge d’Homme) constituent la théorie littéraire la plus profonde de la prévenance au XXᵉ siècle. Ikonnikov, « fol-en-Dieu » interné dans un camp allemand, oppose au « grand bien » des idéologies (religieux, national, communiste, fasciste) — qui au nom du bien universel massacre — la « petite bonté sans idéologie » : « C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif. C’est la bonté de ces gardiens de prison qui, risquant leur propre liberté, transmettent des lettres de détenus adressées aux femmes et aux mères. Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. » Puis, au comble de la méditation : « J’ai vu que ce n’était pas l’homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j’ai vu que c’était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l’homme. Le secret de l’immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. Plus elle est insensée, plus elle est absurde et impuissante et plus elle est grande. » Grossman offre la réponse la plus radicale à l’intuition que la prévenance serait immunisante : non pas seulement immunisante pour celui qui la reçoit, mais immunisante pour l’humanité entière — elle est la « minuscule graine d’humanité » que le mal cherche vainement à écraser. Emmanuel Levinas, grand lecteur de Grossman, a explicitement reconnu sa dette envers cette page, qu’il citait volontiers comme confirmation romanesque de sa philosophie du visage.

Primo Levi, dans Si c’est un homme (1947, trad. 1961) décrit à Auschwitz les minuscules actes de prévenance — un morceau de pain partagé, un conseil pour éviter un Kapo — comme ce qui « maintient dans l’homme le sentiment d’être homme ». Le chapitre « Le chant d’Ulysse », où Levi récite Dante à Jean le Pikolo, est une prévenance à rebours : c’est Jean qui, en l’écoutant, sauve Levi en lui rendant, l’espace d’une promenade, la dignité d’un être humain qui récite des vers.

Le Petit Prince de Saint-Exupéry (1943) offre, pour clore ce tour littéraire, la formule qui a conquis la langue commune : « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. » L’apprivoisement, tel que le décrit le renard, est la lente construction d’une prévenance réciproque — « Il eût mieux valu revenir à la même heure (…). Il faut des rites » — où chacun anticipe la présence de l’autre et l’accueille.

La chambre du malade : prévenance médicale

Le texte source du blogueur, le traité de 1820, enracine la prévenance dans la relation soignant-soigné, et à juste titre : c’est peut-être la relation où elle est le plus littéralement vitale. L’injonction hippocratique « primum non nocere » (ne pas nuire) est une prévenance négative ; la philanthropia et la philotekhnia qu’Hippocrate prescrit au médecin (Préceptes, VI) sont ses versants positifs. Tout le XIXᵉ siècle français — Cabanis, Bichat, Laennec, et précisément Percy, Larrey, Desgenettes évoqués par le texte de l’utilisateur — a cultivé l’idéal d’un médecin dont la compétence scientifique est tempérée par une « humanité » active : Desgenettes s’inoculant le pus de bubon pour rassurer ses hommes lors de la peste d’Égypte (1798) est un acte suprêmement préveniel — il devance leur peur en payant de son corps.

Sir William Osler, cité par l’utilisateur, formulera à la fin du XIXᵉ : « The good physician treats the disease ; the great physician treats the patient who has the disease. » Cicely Saunders, fondatrice en 1967 du St Christopher’s Hospice à Londres et théoricienne des soins palliatifs, a inventé la « total pain » — douleur totale (physique, psychique, sociale, spirituelle) — qui exige une prévenance à quatre dimensions : devancer la douleur avant qu’elle revienne (antalgie préventive), devancer l’angoisse avant qu’elle submerge, devancer les non-dits familiaux, devancer les questions spirituelles. Jean Vanier, fondateur de L’Arche (1964), a théorisé la prévenance envers la personne handicapée comme dévoilement de la commune vulnérabilité : « Vivre avec des personnes blessées m’a fait découvrir que j’étais moi-même blessé. » Rita Charon, cardiologue et théoricienne de la médecine narrative (Narrative Medicine, Oxford, 2006), prescrit au médecin d’écouter l’histoire du patient comme une forme supérieure d’examen clinique : prévenance cognitive, qui devance le diagnostic par l’écoute du récit.

Georges Canguilhem, dans Le Normal et le Pathologique (1943/1966, PUF), a fondé philosophiquement la possibilité d’une médecine prévenante : le normal n’est pas un état moyen mais une capacité à instaurer de nouvelles normes en réponse à un milieu changeant. Soigner, c’est restituer cette normativité — ce qui est exactement la Fürsorge vorausspringend heideggerienne. Le médecin prévenant est celui qui ne dicte pas au malade son bien, mais l’aide à reconquérir sa propre capacité de se fixer des normes.

Politique : la démocratie du care, la société des égaux

La prévenance a-t-elle une portée politique ? Oui, et radicale. Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne (1958, trad. Calmann-Lévy, 1961), fonde le politique sur la pluralité et sur la capacité de commencer (natalité) ; mais elle insiste sur le fait que « aucun être humain n’est souverain », et que le politique est toujours dépendance mutuelle. Dans La Crise de la culture, elle formule le « souci du monde » (Sorge für die Welt) — prévenance élargie à l’égard du monde commun, héritage des vivants qui doit être transmis aux nouveaux venus. Axel Honneth, dans La Lutte pour la reconnaissance (1992, trad. Cerf, 2000), démontre que les sociétés se construisent sur trois types de reconnaissance — amour, droit, solidarité — et que leur déni produit des pathologies sociales (mépris, invisibilité, humiliation). La prévenance politique consiste à devancer la demande de reconnaissance avant qu’elle ne s’exprime sous forme de révolte.

Pierre Rosanvallon, dans La Société des égaux (Seuil, 2011), plaide pour une refondation de l’égalité non sur l’identité mais sur la reconnaissance mutuelle et la « citoyenneté de singularité ». Joan Tronto, on l’a vu, bâtit avec Caring Democracy (2013) une démocratie du care qui ferait du prendre-soin la valeur politique centrale. Dans un monde où les inégalités de care-giving épousent les inégalités de genre, de classe et de race, la prévenance n’est plus une vertu privée : elle est l’indicateur principal de la justice d’une société.

La prévenance contemporaine affronte une double menace : (1) la rationalisation managériale, qui mesure tout, standardise les protocoles, et supprime précisément les « petites attentions non sollicitées » qui ne rentrent dans aucune grille d’évaluation — la fameuse critique de la « gestion du care » chez Molinier ; (2) l’accélération temporelle, qui détruit les conditions mêmes de la prévenance (temps lent, écoute, disponibilité). Hartmut Rosa a montré dans Aliénation et accélération (2010, trad. La Découverte, 2012) que la vitesse est antinomique de la résonance, qui est la structure temporelle de la prévenance. Si l’on constate le sentiment que la prévenance « disparaît », il faut en chercher la cause moins dans un prétendu déclin moral que dans ces deux structures objectives qui en interdisent le déploiement.

La prévenance peut-elle être perverse ? Sept pathologies

Le texte source précise « une prévenance attentive, mais exempte de bassesse ». Cette précision n’est pas ornementale : elle pointe sept pathologies possibles de la prévenance, qu’il faut nommer pour les écarter.

(1) La servilité. La prévenance envers le maître, le patron, le puissant, vire vite à la flagornerie. La Rochefoucauld a tout dit. L’antidote est la noblesse (au sens moral) et l’égalité de dignité entre prévenant et prévenu. (2) La manipulation. Devancer les désirs pour s’insinuer, endetter, créer une dépendance émotionnelle : toute une stratégie du love bombing contemporain, mais aussi des pervers narcissiques. L’antidote est la gratuité vérifiable : une prévenance qui ne cesse pas quand elle cesse d’être « rentable ». (3) L’étouffement (Heidegger einspringend). Faire à la place de l’autre, comme la mère toxique qui commande pour son fils adulte au restaurant. L’antidote est la Fürsorge vorausspringend : devancer pour restituer, non pour posséder. (4) L’humiliation indirecte. Une prévenance ostensible peut signifier à l’autre qu’il est incapable, inférieur, pitoyable. C’est la critique nietzschéenne de la pitié chrétienne. L’antidote est la discrétion : la vraie prévenance ne doit pas se voir. (5) La sentimentalité. Prévenance larmoyante, envahissante, qui mobilise l’émotion sans prendre la mesure objective du besoin. L’antidote est la compétence de Tronto : savoir ce dont on s’occupe. (6) Le ressentiment différé. Celui qui prévient sans être vu peut accumuler une rancœur de non-reconnaissance, comme la Françoise de Proust. L’antidote est, paradoxalement, l’estime de soi ricœurienne : il faut s’aimer assez pour n’avoir pas besoin d’être remercié. (7) La fatigue compassionnelle. Particulièrement chez les soignants, la prévenance non relayée par l’institution et par des dispositifs de récupération débouche sur le burn-out. L’antidote est la réciprocité : dans toute société, ceux qui prennent soin doivent aussi recevoir soin.

Cette casuistique permet de purifier la notion. La prévenance n’est pas naïveté ; elle est une vertu difficile, exposée à des dévoiements précis, et elle n’accède à son authenticité qu’en les esquivant un à un.

Synthèse : la prévenance comme vertu synthétique, immunisante, cognitive

Il est temps de répondre directement aux intuitions de l’utilisateur, qui sont confirmées et approfondies par l’ensemble du matériau parcouru.

(1) La prévenance comme vertu synthétique. L’utilisateur a raison : la prévenance est une vertu « au carré » qui agrège attention (Weil), douceur (François de Sales), lucidité cognitive (Fonagy, Stern, Goleman), anticipation (Sénèque, Tronto), désintéressement (Aristote, Kant), courage discret (Grossman), tact (Plessner, que l’on doit citer brièvement : Grenzen der Gemeinschaft, 1924, où le tact est la « distance respectueuse » sans laquelle aucune communauté n’est vivable). Elle est ce que les scolastiques appelaient une vertu architectonique : non pas la vertu particulière la plus haute, mais la forme que les autres prennent quand elles se composent pour le bien d’autrui. C’est ce qui rend la prévenance si difficile à définir en positif : elle n’est aucune des autres vertus, elle les articule.

(2) La prévenance comme qualité immunisante. L’intuition est juste, mais il faut en préciser le sens. La prévenance protège, au moins, contre quatre choses. Contre l’indifférence massive qui réduit l’autre à une catégorie (Weil, Arendt). Contre la violence bureaucratique qui traite le vivant comme un dossier (Tronto, Molinier). Contre le mal moral banal tel que Hannah Arendt l’a décrit à Jérusalem, cette inattention à autrui qui rend possibles les complicités les plus basses. Contre la désespérance du receveur, qui découvre, par un simple regard prévenant, qu’il existe pour quelqu’un. Grossman a montré qu’elle immunise même l’humanité en tant qu’espèce : c’est elle, et non les « grands biens » idéologiques, qui fait que « le mal ne peut pas vaincre ». Elle immunise en outre celui qui la pratique : études de Sonja Lyubomirsky (The How of Happiness, 2007), travaux sur la prosocial behavior et la santé mentale (Post, Dunn, Aknin), données sur la « longévité des altruistes » (Brown et al., 2003) — tous confirment que la prévenance déployée protège son praticien contre l’aigreur, la dépression, la mortalité précoce. Il y a une économie immunologique de la prévenance : elle est un antidote réciproque. »

« Dans votre âme, disais-je, VOTRE INTELLIGENCE SEULE EST RESTÉE DEBOUT. Mais, chose étrange ! la plus singulière rupture semble s’être faite entre elle et votre conscience et votre coeur. De celte intelligence si claire, si vive, quelquefois si lumineuse, ne descend presque jamais une lumière dans la conscience, pour lui faire dire, avec un jugement ferme et définitif: Ceci est bien , ceci est mal . « Encore moins jamais une lumière dans ce pauvre cœur pour lui faire aimer, aimer sincèrement, ce qui est bon, ce qui est aimable; pour lui faire haïr, sérieusement haïr, ce qui est mal, ce qui offense Dieu. « Cette évidente rupture d’une telle intelligence avec la conscience et avec le cœur est quelque chose de prodigieux à voir de près, comme j’ai été obligé de le faire. « Et dans ce qui reste encore de cette intelligence, dans cette vivacité, dans cette droiture qui reconnaît encore si vite ce qui est vrai, il faudrait se crever les yeux pour ne pas voir qu’il y a eu là même des altérations profondes, un abaissement singulier de l’élévation naturelle, comme de quelqu’un qui s’est précipité: une diminution quelquefois choquante, grossière même de la dignité primitive, et cela souvent jusqu’à la vulgarité la plus bizarre. « La légèreté morale de cette pauvre intelligence est encore un mystère pour moi, et ne suffit pas à m’expliquer les aveuglements et l’impénétrable mystère de votre conscience. « J’ai renoncé à l’approfondir, vous le savez; j’ai reculé devant ce que saint Paul nomme le MYSTÈRE D’INIQUITÉ, mysterium iniquitatis. L’affreux serpent, le Menteur avait passé par là. Disons tout, il y avait même séjourné. Les notions du bien et du mal, les principes mêmes de la foi, tout avait été troublé, la vertu, l’innocence, la religion: il est difficile de dire ce à quoi croyait fermement cette pauvre conscience. « MAIS CE QU’IL NE FAUT PAS OUBLIER, C’EST QUE, SI LE MYSTÈRE D’INIQUITÉ EN VOTRE CONSCIENCE N’A ÉTÉ À SON COMBLE QUE DANS CES DERNIERS TEMPS, LA FAIBLESSE, LES DÉFAILLANCES, L’OBSCURCISSEMENT DE CETTE CONSCIENCE N’ONT CESSÉ DE CROÎTRE DEPUIS VOTRE NEUVIÈME OU DIXIÈME ANNÉE, SI JE ME SOUVIENS BIEN DE CE QUE VOUS M’AVEZ DIT DE CES PREMIERS TEMPS. « EN UN MOT, SOUS PEINE DE VOUS EXPOSER À TOUS LES PLUS AFFREUX PÉRILS, ET DE VOIR UN JOUR OU L’AUTRE ÉCLATER DANS VOTRE VIE LES SCANDALES LES PLUS INATTENDUS, ET IRREMÉDIABLES, VOUS NE DEVEZ JAMAIS OUBLIER LE VIDE MORAL AFFREUX, LA LACUNE DÉSASTREUSE, QU’EN CE POINT CAPITAL NOUS AVONS TROUVÉ EN VOTRE ÂME. JE LE RÉPÈTE , DANS MA LONGUE CARRIÈRE, JE N’AI JAMAIS RIEN VU QUI M’ÉTONNAT DAVANTAGE, ET RIEN QUI ME LAISSE PLUS D’INQUIÉTUDE POUR VOTRE AVENIR. « Ce qui me donne espoir, c’est votre docilité, votre confiance, votre résolution ferme, et très fidèle jusqu’à ce jour d’observer votre règlement, et de dire à ceux qui vous dirigent non seulement vos fautes, mais vos défauts, vos bizarreries, vos contrastes, vos lacunes, tels que cette grande et triste circonstance vous les ont fait connaître. » Mais laissons un moment les détails : allons plus encore au fond des choses ; pénétrons jusqu’à la cause, jusqu’à la racine même des défauts. »

Félix Antoine Philibert Dupanloup, Évêque d’Orléans, De l’éducation, de l’autorité et du respect dans l’éducation

« (3) La prévenance comme intelligence. L’intuition est particulièrement profonde et doit être radicalisée. La prévenance n’est pas seulement une intelligence émotionnelle ; elle est une intelligence tout court, au sens où Aristote l’entendait — la phronesis, qui perçoit juste le particulier. Elle mobilise la théorie de l’esprit, la mentalisation, l’attention (Weil), la mémoire (savoir ce que l’autre m’a dit la dernière fois), l’imagination (se représenter son point de vue), le jugement (choisir la bonne intervention). Les cliniciens savent qu’un patient autiste ne manque pas de bonté : il manque de cette lecture rapide et précise des signaux qui rend la prévenance possible. La prévenance est cognitivement coûteuse ; elle est un travail mental. Que notre époque la célèbre dans les discours et la rende impossible dans les faits (en accélérant tout) n’est pas un paradoxe anecdotique — c’est un symptôme central. Le blogueur a vu juste : ce qu’on prend pour de la gentillesse est une haute forme de perception, presque divinatoire, comparable à ce que Spinoza nommait scientia intuitiva.

(4) Peut-on la cultiver ? Oui, selon toutes les traditions. Le Visuddhimagga propose des méditations précises de metta ; François de Sales donne des exercices d’humilité quotidienne ; l’éthique du care dit qu’elle s’apprend par les pratiques ; Cyrulnik qu’elle se transmet par les tuteurs. Mais toutes ajoutent qu’elle suppose un terreau — une enfance assez prévenante pour l’avoir intériorisée comme modèle, une santé psychique qui permet de se décentrer sans angoisse. Elle est à la fois don et tâche : reçue (Augustin dirait « grâce prévenante »), mais à cultiver toute la vie comme un muscle.

(5) Est-elle universalisable ou culturellement située ? Les deux. Son idée est universelle — hesed, ihsan, metta, ren, sollicitude, care, prévenance sont des variations d’un même invariant anthropologique. Mais ses formes concrètes sont profondément culturelles. La prévenance japonaise (omotenashi), l’arabe (diyafa), la française (petites attentions de salon), la nordique (Janteloven — ne pas se distinguer par trop de prévenance) obéissent à des codes non-transposables. Le geste prévenant en Inde (ne pas offrir à manger avec la main gauche) serait une offense en Occident. La prévenance, comme la langue, est un universel linguistiquement divers.

(6) Qu’en est-il aujourd’hui ? Le sentiment de sa disparition est-il fondé ? Partiellement. Les statistiques comparées (enquêtes World Values Survey, baromètre de la confiance) montrent en fait une diffraction plutôt qu’une disparition : la prévenance recule dans les interactions anonymes (grandes villes, commerce, bureaucratie, réseaux sociaux) et progresse dans les sphères intimes (parentalité plus consciente, éducation plus bienveillante, rapport au corps, au handicap, aux animaux). Elle s’institutionnalise aussi (soins palliatifs, accompagnement des personnes âgées, care en politique). Mais elle s’assèche dans la sphère publique où règne ce que Hartmut Rosa appelle la « résonance muette ». La sensation de disparition tient moins à une érosion quantitative qu’à un déplacement : la prévenance publique — celle qui se déploierait dans la rue, le train, l’hôpital, l’administration — se raréfie, pendant que la prévenance intime se raffine.

(7) La confirmation finale de l’intuition du blogueur. Le texte médical de 1820 a raison de placer la prévenance parmi les qualités-clés, voire de la traiter implicitement comme la qualité-clé. C’est elle qui « gagne la confiance » parce qu’elle est le signe tangible et anticipé que le soignant a vu dans le soigné un qui et non un cela. Elle est le sacrement laïque (Mounier dirait) de la reconnaissance. Elle est, selon la formule heureuse de Fabienne Brugère, la politesse du cœur intelligent. Dans la liste des vertus médicales de 1820 — probité, sagacité, fermeté, sang-froid, prudence, discrétion, désintéressement, modestie, dévouement — la prévenance occupe une place à part : elle est la seule qui ne concerne pas d’abord le médecin (sa tenue intérieure) mais la relation (sa qualité extérieure). Elle est le visage de toutes les autres. Sans elle, la probité paraît froide, la sagacité paraît cruelle, la fermeté paraît brutale. Avec elle, chacune s’humanise. C’est pourquoi le texte de 1820, sans le théoriser, a eu l’intuition juste en plaçant la prévenance au cœur de sa liste, et que le blogueur a eu l’intuition juste en y revenant.

Conclusion : apprendre à dire « Quel est ton tourment ? »

Au terme de ce parcours, une thèse se dessine, qui n’était pas donnée au départ. La prévenance n’est pas d’abord une qualité morale, c’est une structure temporelle. Elle est, dans le vocabulaire de Heidegger, une extase du temps : sortir du présent pour venir avant l’autre dans son futur proche. Cette structure temporelle inversée — arriver chez l’autre avant l’autre — est ce qui rend la prévenance apparentée à la providence (Dieu qui arrive avant nous), à la maternité (la mère qui pré-pare le berceau), à la médecine préventive (anticiper la maladie), à l’hospitalité (préparer la chambre de l’hôte qu’on n’a pas encore vu), à l’éducation (aménager le chemin du disciple avant qu’il y pose le pied). La prévenance est, de toutes les vertus, la plus prospective, la plus temporellement orientée vers l’avenir d’autrui.

De là découle sa dimension ontologique : en devançant l’autre, la prévenance dit que l’autre méritait d’être attendu. Elle atteste, par le seul fait qu’elle advient, que l’arrivant n’est pas surpris par un monde indifférent, mais accueilli par un monde qui l’avait prévu. C’est pourquoi l’absence radicale de prévenance produit cette expérience si terrible que les enfants mal aimés, les patients mal soignés, les étrangers mal accueillis connaissent : le sentiment de n’avoir pas été attendu, de tomber dans le monde comme on tombe dans un trou. La prévenance est l’antidote du sentiment d’inexistence.

C’est pourquoi, enfin, elle ne se délègue pas. Une société peut déléguer la justice à des tribunaux, la sécurité à une police, l’information à des médias ; elle ne peut pas déléguer la prévenance, parce que la prévenance est toujours cette prévenance-ci, adressée à ce visage-ci, ici et maintenant. Elle est structurellement artisanale. Elle est, au fond, le nom français de ce que toutes les civilisations ont reconnu comme le geste fondateur : avoir préparé une place pour celui qui vient, avoir vu venir son visage avant qu’il parle, avoir su lui dire, comme le Pêcheur du Graal — mais d’abord à nous-mêmes, chaque matin —, la phrase qui fait exister : « Quel est ton tourment ? »« 

«Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit  » 

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 « les exigences tacites du métier « 

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 « des différences infinitésimales » 

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« eux ils ont pas eus le son, nous on a eu le son » 

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 « Le sensationnel » 

 « l’extraordinaire » 

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« imposent des lunettes aux gens » 

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« l’image a cette force exceptionnelle, que elle peut produire ce que les critiques littéraires, appellent cette puissance d’évocation a des effets de mobilisation, elle peut faire exister pas seulement des images, pas seulement des idées, mais aussi des groupes » 

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« un exemple c’est la grève des lycéens, c’était un petit événement, dont le traitement illustre parfaitement ce que je viens de dire…à des ados pas très politisés, on crée des portes paroles, les portes paroles se prennent au sérieux » 

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 « Ils pensent que tous les gens lisent tous les journaux » 

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« dans les banlieues, ce qui intéresseras ce sera les émeutes » 

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« Il était dans l’évidence totale. Je lui dis: Mais Pourquoi « mettez vous ça en premier ?… ça en second ?  » « C’est évident. » … L’ EVIDENCE QUI N »EST JAMAIS L’ EVIDENCE… C’était… Bon… C’est évident… pour quelqu’un qui a… des qualités de perception… qui sont assez ajustées… aux catégories objectives… »

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« Ils ont un sentiment d’évidence qui n’est pas celui de la petite pigiste… Il y a des braves gens, des petits, des petites, des jeunes, des subversifs, des casses pieds, qui luttent désespérément pour introduire des petites différences, dans cette énorme bouillies homogène, qu’imposent les cadres  » 

Pierre Boudieu, Sur la télévision

François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible  » 

Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186 

« L’analyse des causes de l’impuissance publique convergeait pour mettre en lumière un manque : c’est faute de diagnostic que nous ne comprenons plus le monde qui nous entoure et que nous ne savons plus, nous-mêmes, où nous en sommes. Il nous faut donc organiser un nouveau et indispensable travail collectif de diagnostic.

 Or, il m’est apparu très vite que, si cet impératif était une évidence, il se heurtait néanmoins à de multiples obstacles. Ceux-ci tiennent à la fois à notre histoire, à nos institutions et à notre conception naïve du pouvoir. Dans notre représentation du pouvoir, tout nous pousse à préférer le moment de la décision au moment de la préparation de celle-ci qui est pourtant fondateur. Aussi, pour organiser correctement le temps du diagnostic au sein de nos institutions, était-il absolument nécessaire de commencer par comprendre tout ce qui nous détourne de cette tâche essentielle.

L’évocation de trois politiques publiques en Seine-Saint-Denis et la description de la vie politique à travers la montée en puissance des marques révèlent les singularités que nous ne voyons plus, les bizarreries que la routine nous fait prendre pour des lois naturelles ou des règles intangibles auxquelles nous ne pouvons pas déroger. Sous cet angle, nous découvrons le point fixe de notre instabilité, la cohérence de nos multiples incohérences. Sans recours à la recherche d’un bouc émissaire ou aux explications toutes faites qui courent les « talk-shows », l’analyse nous montre nos contradictions en action, la manière dont elles nous submergent ainsi que les conditions dans lesquelles elles prospèrent… »

François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible  » 

Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186 

Marita Gilli (1937-2023)

« C’est une grande tristesse d’apprendre le décès, le 23 janvier 2023, de Marita Gilli, professeure honoraire de littérature et civilisation allemandes à l’université de Franche-Comté. Elle avait 85 ans.

Agrégée d’allemand, Marita Gilli oriente rapidement ses recherches vers les écrivains engagés dans le mouvement révolutionnaire allemand de la fin du XVIIIe siècle, en particulier Georg Forster auquel elle consacre son doctorat d’État, soutenu à la Faculté des Lettres de Besançon en 1974, Georg Forster. L’œuvre d’un penseur allemand réaliste et révolutionnaire (1754-1794) (Paris, Honoré Champion, 1975). Professeure en 1976, elle anime bientôt un axe de recherche interdisciplinaire sur la Révolution française au sein du Laboratoire Littérature et Histoire des Pays de langues européennes, qu’elle a contribué à créer en 1968, avec d’autres enseignants chercheurs, dont Albert Dérozier, Roger Barny ou Aimé Guedj. Elle est, par ailleurs, la première femme doyenne de la Faculté des Lettres de Besançon, en 1979.

En 1983, dans Pensée et pratiques révolutionnaires à la fin du XVIIIe siècle en Allemagne (Annales littéraires de l’université de Besançon, vol. 285), Marita Gilli permet aux lecteurs non germanophones (j’en témoigne) de se familiariser avec ces « Jacobins allemands » si controversés, publicistes, philosophes et hommes de lettres, obscurs ou connus, qui se manifestent par la presse, le théâtre, le roman, Frölich, Campe, Knigge ou J. B. Erhrard, sans oublier Forster, « âme » de la République de Mayence. Il lui revient donc, en toute logique, de contribuer, dans ce domaine, au Dictionnaire historique de la Révolution française d’Albert Soboul (PUF, 1989). Puis, assurant la poursuite de l’entreprise lancée par Soboul (PUF, 2 volumes, 1977, avec Guy Lemarchand et Michèle Fogel), Michel Vovelle la sollicite pour achever la monumentale histoire du Siècle des Lumières avec Guy Lemarchand et Monique Cubells dans la prestigieuse collection « Peuples et civilisations » (L’apogée/1750-1789, 2 volumes, PUF, 1997).

C’est à l’occasion des travaux de la Commission de recherche historique pour le bicentenaire que j’ai rencontré Marita Gilli, lors de réunions parisiennes ou de colloques auxquels nous participions. Elle-même a d’ailleurs organisé, à l’université de Franche-Comté, d’importantes rencontres en 1986, 1987, 1989, dont l’une sur un thème qui lui était cher, Région – Nation – Europe : unité et diversité des processus sociaux et culturels de la Révolution française (Les Belles Lettres, 1988).

J’ai eu le plaisir de poursuivre ces rencontres régulières avec Marita Gilli au CTHS, dans la Commission Jaurès où j’ai siégé à partir de 1993. Très assidue aux réunions, elle a joué un rôle essentiel par sa calme gentillesse, sa distance toujours bienveillante de « germaniste », surtout lorsque des frictions entre historiens ont surgi, en 1999, à l’occasion de la réforme des statuts qui marquait la fusion de cette Commission dans une Section d’histoire des mondes modernes, de la Révolution française et des révolutions remodelée. Elle a ainsi contribué au succès, non démenti depuis, de cette Section et a donné, en 2005, à la collection Format du CTHS, un très riche volume, Un révolutionnaire allemand, Georg Forster (1754-1794). Ce livre nous offre la traduction et l’édition critique des principaux textes écrits par Forster pendant la révolution mayençaise, puis le séjour devenu exil à Paris jusqu’à la mort prématurée, en janvier 1794, principalement les lettres à sa femme et son beau-père, mais aussi au général Custine et surtout à ses « frères et amis » de la Société des Jacobins de Mayence et aux membres de l’éphémère Convention rhéno-germanique. Marita Gilli a aussi participé très régulièrement et activement aux Congrès annuels du CTHS, offrant des communications toujours suggestives sur des sujets qu’elle maîtrisait avec brio (ainsi, au 132e Congrès à Arles, en 2007, elle a livré une contribution passionnante sur les options artistiques et esthétiques de Forster, auteur des Vues sur le Rhin inférieur, récit réflexif des voyages avec son ami Alexandre Humboldt).

Marita Gilli ne ménageait pas sa peine pour mener à bien des chantiers de recherches collectifs. En témoigne, dans une bibliographie impressionnante (en français et en allemand), la part des directions d’ouvrages publiés dans la collection des Annales littéraires de l’université de Besançon, puis aux Presses universitaires de Franche-Comté (PUFP) qu’elle a d’ailleurs contribué à organiser et dont elle a été la première directrice en 1997.

Les lecteurs des Annales historiques de la Révolution française se souviendront avec plaisir de ses contributions à la revue, par des articles, la direction d’un numéro spécial consacré, en 1984, au « Mouvement révolutionnaire dans les pays allemands » (n° 255-256) et de très nombreux comptes rendus d’ouvrages en langue allemande.

Après son départ en retraite, collègues, amis et élèves ont offert à Marita Gilli un beau volume d’hommage, Émancipation – Réforme – Révolution (PUPF 2000, avant-propos de Chantal Tatu et introduction de Daniel Minary), organisé autour des trois axes de  recherche qui étaient les siens, les Lumières et le thème de l’émancipation dans la littérature et la pensée en France et en « Allemagne » au XVIIIe siècle, la Révolution française et ses « résonnances », l’Europe, enfin, et les identités culturelles « entre deux siècles ».

Marita Gilli laisse une contribution majeure à ces « transferts culturels » dont elle a renouvelé  l’approche en profondeur, avec une immense modestie et un grand talent. Elle a su conserver une subtile approche de « littéraire », sans négliger les apports historiens aux structures socio-mentales. Sa mort, au-delà de la tristesse qu’elle inspire à ceux qui ont eu la chance de la côtoyer, est une perte pour les études révolutionnaires en France et en Allemagne. »

Françoise Brunel, 29 janvier 2023

« Né dans une famille d’artisans, J.B.E. appartient à la petite bourgeoisie de Nuremberg influencée par les Lumières et la Guerre d’Indépendance américaine. Il vit la Révolution dans une ville où il y a une forte agitation jacobine et est un des rares Allemands à rester fidèle à la Révolution après 1793. Kantien convaincu, il dépasse néanmoins ce philosophe en accordant non seulement le droit de faire une révolution, mais en estimant même que, dans certains cas, c’est un devoir. Celle-ci se trouve justifiée, y compris et en particulier sur le plan moral, le droit de faire une révolution ne pouvant être juridiquement résolu, dans la mesure où la révolution supprime le droit. Dépassant toute une génération de penseurs allemands et la Constitution française de 1791, il se montre proche de celle de 1793 en concluant sa longue démonstration que faire une révolution fait partie des droits du peuple. Ce faisant, il est plus proche de Rousseau et de Fichte que de Kant, attitude également manifeste en ce qui concerne ses déclarations sur la propriété.

TEXTE INTÉGRAL

1Johann Benjamin Erhard naît en 1766 dans une famille d’artisans, et meurt en 1827, médecin à Berlin, carrière encore rare à cette époque. Du côté de sa mère, il descend de forgerons de Nuremberg qui forment le noyau agitateur de la ville. Il appartient donc à la petite bourgeoisie qui va être influencée par l’Aufklärung et la Guerre d’Indépendance américaine. Au moment de la forte poussée des prix à partir du milieu du xviiie siècle, les couches auxquelles il appartient deviennent misérables, ce qui l’amène à faire des études de médecine, l’atelier ne suffisant plus à nourrir toute la famille. Il se trouve donc dans la situation de quitter son artisanat et il vit la Révolution française dans une ville où il y a une forte agitation jacobine. En 1792, il prend parti pour la Révolution française et, en 1793, il déclare qu’on peut justifier moralement l’exécution du roi, même s’il la considère comme une erreur politique. Il salue la Constitution de 1793 et attend, en 1796 encore et même en 1806, la libération par la France du sud de l’Allemagne. On ne trouve donc pas chez lui les fluctuations, les hésitations et les reculs qui caractérisent de nombreux penseurs allemands de cette période, surtout après 1793. Il écrit son livre sur la Révolution en 1794, à l’âge de vingt-huit ans ; celui-ci paraît en 1795 et est aussitôt interdit 1. Ajoutons qu’Erhard avait une certaine pratique révolutionnaire, puisqu’en 1794 il tente d’unir entre eux différents Clubs de jacobins à Nuremberg et que le tract qui paraît sous le titre Nouvel appel à la Nation allemande a été considéré comme un moyen d’action pratique. Il ne peut pas poursuivre longtemps ses activités en raison de la forte répression à Nuremberg à partir de 1795. En effet, le Nouveau monstre gris 2 relate qu’au mois d’avril de cette année, une foule excitée a obligé les boulangers de la ville à délivrer gratuitement les galettes pascales selon un usage ancien en brisant les vitres et même en démolissant des boulangeries. Dans les localités voisines se manifestent aussi des troubles causés par le renchérissement des denrées alimentaires ; ainsi, dans le village de Bruck et à Erlangen, le peuple commet des actes de violence contre les gros acheteurs et les fournisseurs des armées. L’auteur de l’article craint des scènes encore plus graves si la guerre ne se termine pas rapidement. Tous ces troubles ont été évidemment fortement réprimés. Néanmoins, Erhard n’abandonne pas tout à fait la lutte puisqu’il est encore dénoncé par Gentz en 1800 comme agitateur révolutionnaire. Il a subi le sort des autres révolutionnaires allemands ; à partir de 1801 ils n’ont plus de moyens d’agir, n’étant même plus soutenus par la France et son livre qui a suscité grand intérêt au début est tombé dans l’oubli 3.

2Nous pouvons retracer sa formation intellectuelle grâce à son autobiographie, à sa correspondance et au complément biographique publié par Varnhagen von Ense 4. Adolescent, il lit les Anfangsgründe aller Mathematischen Wissenschaften et les Elementa matheseos Universae du philosophe Wolff ainsi que le Nouveau Testament qui l’amène à remettre en cause la certitude de l’histoire de Jésus. Puis, il apprend l’anglais et lit Ossian ainsi que Shaftesbury. Sulzer et Mendelssohn ainsi que la lecture de Spinoza l’amènent à douter de la philosophie de Wolff. Au printemps 1786, il entend parler des écrits de Kant et, après la lecture de la Critique de la raison pure, il devient un kantien convaincu. De toutes les œuvres de Kant qu’il lit ensuite, c’est la Critique de la raison pratique qui l’enthousiasme le plus allant jusqu’à lui arracher des larmes de joie.

3Lors d’un voyage qu’il entreprend en 1790, il passe l’hiver à Jena où enseigne Reinhold, philosophe kantien qui influencera beaucoup le jeune Fichte et avec lequel il se lie d’amitié, de même qu’avec Wieland, éditeur de Der neue Teutsche Merkur, revue dans laquelle il publiera quelques articles. Il y fait également la connaissance de Schiller sur lequel il fait forte impression. Au printemps 1791, on le trouve à Copenhague où il séjourne chez Baggesen et de là se rend enfin à Königsberg où il fréquente d’abord le cercle des amis de Kant où il rencontre Fichte et Kant lui-même, rencontre qui était le but de son voyage. Sur lui également, il fait forte impression. Après une tentative qui échoue d’émigrer aux États-Unis, il publie de nombreux articles et comptes rendus tout en se consacrant sans grand succès à son métier de médecin.

4Il n’y a donc pas trace d’une influence directe de Rousseau sur lui. Mais par ailleurs, Rousseau est si bien connu en Allemagne qu’on peut parler sans crainte d’une influence indirecte 5. Deux grandes idées de ce philosophe étaient en effet débattues en Allemagne : celle du contrat social et celle de la souveraineté populaire. C’est cette dernière qui a le plus de mal à être admise en Allemagne ; en effet, les penseurs libéraux estiment que le peuple doit être éduqué avant qu’on lui accorde la liberté et craignent l’anarchie. C’est bien quand ils ont vu qu’en France se réalisait la souveraineté populaire qu’ils se sont détournés de la Révolution française et rares sont ceux qui l’acceptent : ce sont en fait les seuls véritablement révolutionnaires. Bien que Kant ait étudié de près et même admiré le philosophe genevois (le seul portrait qu’il possédait chez lui était celui de Rousseau 6 et Herder dit que c’est Kant qui l’a amené à lire Rousseau), sa pensée diverge assez rapidement. Ainsi, Kant utilise souvent des arguments de Rousseau pour une démonstration en sens contraire ; par exemple, il ne veut pas fonder une constitution politique sur la démocratie directe parce que le législateur serait en même temps exécuteur, comme il le démontre dans Pour la paix perpétuelle. Il en est de même pour la nature. Rousseau a une vue pessimiste d’une humanité en décadence alors que Kant croit au progrès et pense l’homme capable de s’améliorer. Pour s’assurer contre des changements révolutionnaires, il sépare strictement la pratique politique de la théorie. Alors que la théorie de Rousseau peut mener à la pratique révolutionnaire (Roger Barny a bien montré tout ce que les révolutionnaires français ont retenu de lui) 7, Kant veut reproduire le statu quo, le légaliser parce qu’il existe. Bien qu’il loue la Révolution française dans Le conflit des facultés, son argumentation a pour but de condamner tout changement de la société existante. Enfin, alors que le raffinement de Rousseau consiste à utiliser la théorie du Contrat social qui représentait un nouvel instrument dans les mains de la bourgeoisie pour conquérir le pouvoir afin d’éliminer toutes les revendications de privilèges, y compris ceux de la bourgeoisie possédante, ce qui supprime chez lui les scrupules juridiques par rapport à une révolution, il n’en est pas de même chez Kant qui a les mains liées à ce sujet, nous le verrons. Kant diverge également dans la mise en œuvre de la souveraineté populaire. S’il est d’accord avec lui pour dire que la source de tout droit doit résider dans la volonté générale, il ne suit pas Rousseau qui déclare que le pouvoir d’édicter des lois devait réellement appartenir au peuple, car pour Kant ce pouvoir reste celui du souverain qui devrait se conformer à la volonté générale.

5La pensée politique d’Erhard est exprimée dans de nombreux articles, mais principalement dans le petit livre intitulé Le droit du peuple à la révolution, traité théorique qui se présente comme une véritable dissertation, une démonstration en quatre parties selon le raisonnement suivant : le droit d’un peuple à faire une révolution est issu de l’influence qu’il doit avoir sur la constitution. Cette influence doit être déterminée par les Droits de l’homme. C’est par rapport aux Droits de l’homme qu’on peut se demander si le droit de faire une révolution existe, car c’est à partir d’eux que se déduisent les autres droits. Dans une première partie, il se propose donc d’analyser les Droits de l’homme sur cette base, il parle dans la deuxième partie du droit à faire une révolution. Dans la troisième partie, il définit le concept de peuple qui lui est également nécessaire et, dans la dernière partie, il va enfin pouvoir donner une réponse à la question posée.

6Le point de départ de sa démonstration est la définition du mot « droit » (das Recht), définition plus malaisée en allemand qu’en français étant donné les sens divers de ce mot dans cette langue. Après avoir donné plusieurs exemples, il en déduit que la notion constante dans tous les cas est celle de « chose permise » . Notons que, dans ces exemples, il prend indifféremment le substantif : « das Recht » (le droit) et l’adjectif : « recht » que nous traduirons par « juste » dans son sens le plus général ou parfois plus particulièrement par « vrai » 8. On voit qu’il mélange ici deux notions fondamentalement différentes qui sont le droit légal et le droit moral. Comme il en est rapidement conscient, il distingue alors soigneusement le droit positif légal du droit moral. Par exemple, il n’est pas « juste » que N qui est riche ait chassé de sa ferme X qui ne pouvait pas le payer parce qu’il avait fait une mauvaise récolte, mais il a le « droit » légal de le faire. Inversement, l’homme peut avoir des droits qu’il n’a pas le droit légal d’exécuter et l’homme peut faire un très mauvais usage du droit sans être inquiété par la loi. Ce qui intéresse Erhard, c’est le problème moral, le concept de droit qui n’a rien de commun avec le droit positif. C’est à la morale de déterminer ce qui est juste et au droit de déterminer le droit précis des personnes. Si le droit positif veut être en accord avec la morale, il ne doit pas être contraire au droit naturel. On voit donc que, non seulement Erhard sépare le domaine du droit de celui de la morale, mais qu’il établit une hiérarchie dans laquelle domine le droit naturel qui doit déterminer le droit positif de façon qu’il soit conforme à la morale. Si tel était le cas, il n’y aurait pas de conflit entre droit positif et droit moral.

7Quant à l’attitude de l’homme devant la loi, Erhard reprend le point de vue kantien :

« La loi est le règlement d’après lequel les choses doivent arriver obligatoirement ou moralement. Ce qui doit arriver obligatoirement ce sont les lois de la nature, ce qui doit arriver moralement, ce sont les lois de la liberté. Pour un être moralement libre, toute loi doit avoir un caractère d’obligation morale. Mais l’obligation morale consiste dans la conviction personnelle qu’un règlement est à ce point conforme à ma nature morale que je doive le reconnaître comme une loi de cette nature »9.

8Il ajoute que, si un règlement n’avait pas ce caractère, l’homme ne serait pas tenu de lui obéir. Après avoir affirmé comme Kant que liberté et loi se trouvent intrinsèquement liées dans un système de morale, Erhard s’en éloigne quand il dit que l’homme n’est pas tenu d’obéir à un règlement qui n’a pas un caractère moral. Dans ce sens, il affirme que la reconnaissance des Droits de l’homme est la condition générale de la validité morale d’une législation.

9Erhard passe ensuite à une détermination plus précise des Droits de l’homme. Pour cela, il envisage d’abord les droits qui n’ont pas une influence directe sur la société, ceux qui reviennent à l’homme en tant qu’homme. Le premier droit de l’homme est d’être traité comme une personne et ce qui caractérise une personne, c’est qu’elle se détermine elle-même. Ce droit a souvent été revendiqué par les penseurs allemands de la deuxième moitié du xviiie siècle sous le nom d’autodétermination ou chez G. Forster sous le nom de droit de perfectionnement. Il s’agit de laisser l’individu libre de choisir sa voie et ce droit apparaît à une génération nourrie d’idéalisme comme le droit le plus fondamental. Forster dit qu’enlever ce droit à l’homme, c’est le ravaler au rang d’animal.

10À cela, Erhard ajoute la liberté de conscience (liberté totale de religion) et la liberté de pensée. En ce qui concerne cette dernière, il ne conçoit même pas qu’on hésite à l’accorder, l’État n’étant jamais mis en danger selon lui par des idées, mais par des actions. Cette conception paraît curieuse à cette époque où les penseurs éclairés croient généralement à la force des idées. Aussi peut-on se demander s’il n’a pas seulement voulu montrer que la liberté de penser ne suffisait pas. Kant en effet était de ceux qui pensaient qu’il fallait donner la liberté tout de suite, qu’on ne pouvait attendre que le peuple soit mûr pour la recevoir et en cela il dépasse de loin la plupart des penseurs allemands de cette époque (Schiller, Goethe, Humboldt entre autres), persuadés qu’il faut éduquer l’homme avant de lui donner la liberté. Mais il ne s’agissait pour lui que de la liberté de pensée : l’activité de l’homme se réduit à elle et elle définit les limites de la liberté politique. On peut être en droit de penser qu’Erhard a voulu montrer que Kant accordait trop peu en n’accordant que la seule liberté de pensée et que c’est le sens de cette phrase sur le caractère non dangereux des idées, d’autant plus qu’un peu plus loin il compte les idées dans les éléments susceptibles de préparer une révolution. Il s’en tient ici au principe général que, si les idées sont vraies, c’est une faute de les réprimer et que, si elles sont fausses, la vérité les chassera vite. Erhard conçoit liberté de conscience et liberté de pensée comme les conditions indispensables aux Lumières et la volonté de s’éclairer comme un véritable devoir de l’homme. Cette remarque nous montre une fois de plus comment il cherche à adapter le droit positif au devoir moral. Les réflexions qui suivent sont intéressantes, car elles sont peu communes en Allemagne à cette époque. Il déclare qu’on ne peut pas éclairer l’homme, que celui-ci doit s’éclairer lui-même. Par là, il juge absurde la question qui se posait alors de savoir s’il fallait ou non éclairer le peuple. Ce qu’il faut se demander, c’est si on peut enlever au peuple la possibilité de s’éclairer, en d’autres termes si l’on peut enlever à l’homme la possibilité d’être un homme.

11Si le premier terme de son raisonnement rejoint sans aucun doute la pensée libérale allemande de libre développement de l’individu, dans le deuxième terme de son raisonnement, il la dépasse en posant le problème de la possibilité pour le peuple de s’éclairer, possibilité qui ne peut d’abord être que matérielle. Ce problème ramène au concret et à la politique, terrain que les idéalistes cherchent généralement à fuir ; il est dommage qu’Erhard ne creuse pas ce problème, car cela lui permettrait déjà de dépasser le libéralisme pour arriver à une conception révolutionnaire ; mais il ne le fait pas encore et conclut en reprenant le point de vue du droit naturel selon lequel c’est inverser le problème que de légitimer les Lumières ou le libre usage de la raison devant la constitution : c’est à elle de se légitimer devant la raison.

12Après avoir envisagé les Droits de l’homme en soi, il se penche sur ceux qui permettent à l’homme d’apparaître en tant qu’être moral dans la société. Il énumère l’ensemble des droits en les regroupant ainsi : droits d’autonomie, droits de liberté et droits d’égalité. Est mineur celui qui ne sait pas faire valoir ses droits avec sagesse, est majeur celui qui le sait 10. Ainsi apparaît chez lui, comme chez Kant, l’idée de citoyen actif et responsable : c’est un devoir pour l’individu de chercher à améliorer les conditions dans lesquelles il vit ; ce n’est que sur la question des moyens qu’ils divergent. Erhard termine cette première partie en exprimant l’espoir de voir approcher les temps où les Droits de l’homme seront enfin respectés. Dans ce long raisonnement, il se dévoile comme un héritier des théories du droit naturel, telles qu’elles étaient développées en Allemagne à la fin du xviiie siècle à partir de Pufendorf, Thomasius, Wolff et Kant. Ces théories sont généralement répandues quand Erhard écrit son livre. Sur le plan politique, elles ont abouti chez la plupart des penseurs (en particulier Dohm, Klein, Humboldt) à une conception qui écarte le plus possible toute contrainte exercée par l’État dont le rôle est réduit au minimum compatible avec la sécurité. Sur le plan politique, cette théorie a une coloration particulière en Allemagne où sévissent à cette époque de nombreux régimes d’absolutisme éclairé. Or, la pratique de l’absolutisme éclairé a pour conséquence la mainmise des princes sur tous les domaines de la vie politique, économique et intellectuelle. Appliquée par les princes, la théorie du droit naturel a en fin de compte étendu leurs pouvoirs : le but de l’État n’est plus seulement de maintenir la sécurité, mais de contribuer au bien public et au bonheur des sujets, de s’occuper de l’éducation, de développer le commerce et l’industrie 11. Les penseurs allemands ont beaucoup souffert de ce qu’ils ressentent comme une entrave, ce qui explique la réaction d’un Humboldt ou d’un Forster qui revendiquent la liberté dans tous les domaines et cherchent à minimiser au maximum le rôle de l’État. Erhard pour l’instant ne dépasse pas ces théories et on peut inscrire cette première partie dans le grand courant de libéralisme de la fin du xviiie siècle en Allemagne qui, l’histoire le montrera bien, va s’opposer à la Révolution française. Cette première partie qui définit les Droits de l’homme ne peut donc être considérée comme révolutionnaire.

13Dans la deuxième partie, Erhard pose la question plus précise du droit de commencer une révolution. De nouveau, il se place sur le plan de la morale en se demandant qui fait bien en commençant une révolution. C’est là une question morale qui concerne non pas le droit, mais l’équité. La définition qu’il donne ensuite de la révolution dénote une pensée politique très mûre pour l’époque. Même en France, il faut attendre Robespierre pour que le terme prenne la portée d’une destruction et d’une reconstruction politiques. En Allemagne en revanche, il y a peu de théories de la révolution. L’une des plus élaborées est celle de Forster, mais celui-ci s’arrête à son aspect destructeur, la concevant comme une force de la nature irrésistible, une convulsion violente et radicale évoquée par les images de l’orage et de l’éruption volcanique. Chez Erhard, rien de tel, mais une définition élaborée. Il envisage trois éléments dans chaque gouvernement : les lois fondamentales ou principes sur lesquels il est fondé, la constitution établie sur ces lois, l’administration. La révolution lui apparaît comme un changement fondamental, ce qui signifie aussi bien la reconstruction que la destruction et ce changement doit toucher les lois fondamentales, car ce sont elles qui déterminent le reste. Si on change ces lois parce qu’elles sont contraires aux lois de l’humanité et défavorables au pays, il y a révolution. Si l’administration se débarrasse de ces lois pour être plus forte, il ne s’agit pas d’une révolution, mais d’une usurpation de la domination ; détruire une puissance usurpée est un devoir, car c’est libérer le peuple (réflexion intéressante qui montre qu’implicitement il n’emploie le mot « révolution » que pour désigner un changement moral). Si on ne fait que changer la constitution, il ne s’agit que d’une réforme et non d’une révolution. Sur le plan du droit positif, personne n’a le droit de faire une révolution, mais il y a des cas où l’homme n’est pas lié à ce droit parce qu’il suit sa conscience. Il existe pour l’homme un intérêt moral plus grand que de vivre selon le droit positif. C’est sur ce point précis qu’Erhard se distancie de Kant pour s’engager dans une voie révolutionnaire. Kant en effet hésite à accorder le droit de résistance qui représente pour lui une contradiction dans la mesure où il inscrit le désordre dans l’ordre. Sa position est ambiguë, car il salue bien la Révolution française comme le signe historique de la tendance au progrès du genre humain dans sa totalité et considère qu’elle inscrit le droit dans les faits, mais il constate que cet avènement du droit ne se produit pas sur la base du droit ni avec les moyens du droit et il condamne le fait révolutionnaire. Mais, une fois la révolution faite, il faut obéir à ses lois, car elle représente la nouvelle autorité ; en revanche, contre l’autorité, I’homme n’a que la liberté de pensée. Elle est une nouvelle phase de l’histoire, celle où la théorie se réalise, elle est une actualisation des rapports justes entre théorie et pratique. À Burke et à Gentz qui critiquent la Révolution française au nom de la raison, Kant répond que la théorie du droit a le droit de se réaliser dans la pratique.

14Erhard envisage les arguments de ceux qui sont opposés au droit de commencer une révolution. Certains sont contre tout essai de faire une révolution, pour ceux-là aucun argument n’est valable. D’autres (héritiers de Kant) pensent que, pour ne pas s’attirer de reproches d’ordre moral, il vaut mieux préférer le calme ou même la mort à une telle action. Leurs raisons peuvent être résumées ainsi : pour qu’on puisse accomplir une action morale, il faut que l’occasion la rende possible et que la loi l’ordonne ou la permette. Or, les conséquences d’une révolution sont imprévisibles. Si une révolution veut être légitimée sur le plan moral, elle ne peut être pensée que comme une action qui doit être faite par devoir. Mais comment est-ce possible ? Dès que l’on se révolte, on ne sait plus si c’est le droit ou la peur qui sont causes de l’action. Celui qui commence une révolution agit nécessairement de façon arbitraire, ce n’est que dans la résignation qu’on peut montrer sa moralité. Erhard, on le voit, résume et réfute les arguments des penseurs allemands libéraux qui se sont rapidement détournés de la Révolution française, craignant un danger de contamination pour l’Allemagne. Certes, il caricature un peu et il est certain que l’argumentation de Kant dont il donne ici le résultat final est beaucoup plus riche et nuancée ; mais il a bien vu vers quoi tendaient ces raisonnements, les réfute donc et prend ainsi ses distances avec la pensée libérale allemande.

15Il va donc démontrer que, si l’on a pu conclure qu’on n’avait pas le droit moral de commencer une révolution, c’est parce qu’on n’a pas épuisé les raisons qui peuvent justifier une révolution. Or, il y en a trois : mettre fin à l’injustice, rendre la justice possible, introduire véritablement la justice. La dernière raison doit être éliminée, car l’homme n’a pas le pouvoir d’être garant de l’avenir. Mais si on répond non aux deux premières raisons, c’est qu’on n’a pas vu de quel genre d’injustice il s’agissait. Si les injustices émanent de l’administration, en agissant contre elles, on fait une insurrection. Si elles émanent de la constitution, il faut faire des réformes. Si ce sont les lois fondamentales qui sont causes de l’injustice, c’est très différent : si ces lois sont telles qu’un homme est serf uniquement par le hasard de sa naissance, ce n’est pas l’individu tout seul qui souffre de l’injustice, mais l’humanité entière dans sa personne. Sa résignation ne peut donc pas être considérée comme morale, car elle est grosse de la possibilité de l’injustice dont d’autres souffriront. La résignation dans ce cas est immorale. Erhard rappelle encore que le problème n’est pas un problème de droit, mais de conscience, que la conscience oblige à empêcher l’injustice et à favoriser la justice pour conclure que, dans ces cas-là, on a raison de commencer une révolution. Comme on ne peut pas concilier droit à la révolution et droit positif, il faut faire appel à un autre critère que celui de la conformité aux lois, ce critère peut être le droit naturel défini dans la première partie et dont nous avons vu qu’il relève de la morale. Erhard ne quitte donc pas le domaine de la morale dans toute cette argumentation et on comprend qu’il ait soigneusement distingué dans la première partie droit positif et droit moral. La question ne relève pas de la compétence du droit positif qui ne peut ni donner à un peuple le droit de faire une révolution ni l’en priver. Si Kant cherche à unir les deux en les considérant comme complémentaires (il n’est pas de morale sans droit, ni de droit sans morale) 12, Erhard en reste à la séparation radicale, ce qui lui permet de légitimer la révolution sur le plan moral, alors que Kant la condamne précisément sur ce plan. Pour lui, ce n’est pas un problème de légalité, mais de légitimité.

16Reste à savoir qui peut entreprendre une révolution. Là aussi sa réponse va dans le sens du progrès de l’histoire et c’est elle qui l’amènera à définir la notion de peuple dans la troisième partie. Un homme tout seul ne peut pas faire une révolution. Sur le plan politique, une révolution n’est légitime que si, grâce à elle, on met fin à une offense aux Droits de l’homme : l’homme doit alors affirmer sa dignité humaine et tout mettre en œuvre pour convaincre les autres. Il faut absolument qu’il tente ce travail de conviction, car Erhard est convaincu que la misère et l’absolutisme ne suffisent pas à provoquer une révolution : il y a eu en effet des époques où l’oppression était très forte et où il n’y a pas eu de révolution. La cause d’une révolution n’est pas tellement dans ce que le peuple subit, mais dans la réflexion qu’il fait sur ce qu’il subit. À ce sujet, il rappelle l’importance des Lumières et se trouve même en contradiction avec ce qu’il dit plus haut quand il déclare que les idées ne sont pas dangereuses pour l’État. En fait, il sait bien qu’elles le sont et que les régimes autoritaires suppriment pour cette raison la liberté de pensée.

17Une fois ce travail de conviction mené à terme, l’insurrection peut avoir lieu, insurrection qu’il considère comme la première phase de la révolution. Sans insurrection, une révolution n’est possible que si le gouvernement se suspend lui-même, ce qui est un cas très rare. La possibilité politique d’une insurrection vient de la base. Si ceux qui commencent une insurrection ne sont pas soutenus par le peuple, c’est que celui-ci n’est pas mécontent et il serait despotique de lui imposer des droits qu’il ne revendique pas. Dans son compte rendu de l’ouvrage de Fichte 13, Erhard précise sa position sur ce point : l’individu doit être assuré de la volonté de tous pour pouvoir agir en leur nom. Les suites de la révolution sont très importantes : si elle le peut, il faut qu’elle rétablisse l’ordre ; si elle échoue, elle ne peut le faire. Le plus souvent, elle est un demi-succès et entraîne une guerre entre ceux qu’elle favorise et ceux qui tiennent à l’ancienne constitution.

18Au terme de cette deuxième partie, Erhard légitime donc la révolution sur le plan moral comme la seule possibilité de mettre fin à une injustice issue des lois fondamentales d’un pays. Non seulement, il la légitime, mais il dit explicitement qu’elle est obligatoire et qu’il faut tout mettre en œuvre pour la commencer. Dans une lettre qu’il écrit à Forberg 14, il s’exprime de façon plus radicale encore en disant que l’État doit protéger les Droits de l’homme. S’il ne le fait pas, les sujets sont en droit de le quitter et s’il blesse les Droits de l’homme, les sujets sont en droit de le détruire. Pour cela, on n’a pas besoin « d’avoir le droit », car les raisons qu’on peut invoquer sont au-delà du droit. Le droit de faire une révolution ne peut pas être juridiquement résolu. Toute révolution supprime le droit, car du point de vue moral on ne demande pas qui a raison, mais qui a le droit de revendiquer un droit.

19Dans la troisième partie, il pose la question des « acteurs » et on voit s’y refléter la conscience qu’il a de la structure sociale de son époque. Ce que nous pouvons retenir ici, c’est l’idée que la révolution est l’affaire du peuple, qu’elle ne peut se produire qu’avec l’accord et le soutien de la « masse », d’une masse assez éclairée pour être mécontente de son sort. Bien que le mot « majorité » ne soit pas prononcé, l’idée est claire ici que c’est à la majorité d’un peuple de décider, ce qui a été justement contesté par les libéraux allemands, en particulier par G. de Humboldt. À ce niveau de sa démonstration, il ne peut plus continuer sans définir le peuple. Après avoir éliminé toutes sortes de critères qu’il juge non pertinents, il déclare que, pour déterminer ce concept, le mieux serait de parler d’une foule d’hommes dont les notions subjectives de vertu, dans la mesure où elles sont fondées sur le sentiment, sont en concordance et sont devenues la règle de leur comportement ainsi que de leurs jugements réciproques. Définition très générale donc, de nature anthropologique et culturelle, à laquelle il ne s’arrête d’ailleurs pas, car ce n’est pas elle qui l’intéresse. Mais nous pouvons déjà remarquer que cette définition morale exclut les maîtres en tant que tels et annonce donc le but politique.

20Erhard donne ensuite une définition sociologique du peuple. Quand un peuple forme un État, on parle de nouveau du peuple à l’intérieur de cet État en opposition avec d’autres hommes que l’on ne compte pas dans le peuple. On a ainsi coutume de distinguer du peuple ceux qui gouvernent, les prêtres et les lettrés. Rapidement, Erhard ne parle plus de ces deux dernières catégories, mais exclusivement des rapports entre le peuple et les Grands. Ces rapports ne devraient pas blesser les Droits de l’homme ; ils ne peuvent donc être des rapports de maître à esclave, car ce serait contre la morale, ni de maître à serviteur, car un tel rapport est éphémère et fondé sur un contrat. Le rapport entre les Grands et le peuple, s’il veut être moral, ne peut être considéré que comme un rapport de majeurs à mineurs, ce qui permet à Erhard de donner cette définition : « Le peuple est donc la partie d’un peuple considérée comme mineure par rapport à une autre partie 15 ». Il conçoit ainsi une société en deux classes, un face à face entre maîtres et sujets. Cette conception est très politique et d’emblée révolutionnaire, car le droit du peuple de faire une révolution sera justement le droit de renverser les maîtres. Ce rapport de majeurs à mineurs est pour lui le seul rapport moral possible. Il ne doit pas être confondu avec le rapport politique des différentes forces à l’intérieur de l’État à l’égard des membres de l’État, rapport indispensable à l’État alors que le rapport entre les Grands et le peuple peut disparaître sans que l’État disparaisse en même temps. Il peut se concevoir moralement, tant qu’une partie reste mineure. Au départ, le fait que certains hommes restent en arrière n’est imputable qu’à eux-mêmes et ce n’est que par la suite que les Grands ont mis exprès des obstacles pour les empêcher de devenir majeurs 16. Mais majorité et minorité ne sont pas des états immuables. Il faut tout faire pour que la distance entre les Grands et le peuple devienne de plus en plus petite. Faire en sorte que le peuple reste ou devienne mineur, c’est trahir l’humanité. Le peuple doit garder le droit de devenir majeur ; or, le régime féodal qui accorde des privilèges à la noblesse l’en empêche. Le peuple a permis à la noblesse de dominer, mais ce rapport n’est pas définitif, tout dépendant du temps pendant lequel le peuple demeurera mineur.

21Erhard définit alors un certain nombre de positions devant ce problème. L’aristocrate est celui qui déclarera tous les moyens justes de garder ce rapport entre Grands et peuple et même de l’accroître ; il combattra donc les Lumières. Le démocrate est celui qui veut venger le peuple et soumettre les Grands au peuple. Celui qui veut simplement que l’oppression ne soit pas trop forte est un modéré. Le jacobin enfin est celui qui ne veut rien savoir d’un rapport passé, mais veut tout décider par la raison, ce qui mène à un despotisme de l’opinion 17. Aucune de ces positions ne s’accorde avec la morale. L’aristocrate, le démocrate et le jacobin ont tous des notions différentes de la liberté. Or, la vraie notion de liberté politique est dans l’absence d’une différence légale entre les Grands et le peuple. Pour être un citoyen libre, il faut avoir un rôle actif dans la législation, les lois doivent être faites par les citoyens pour qu’un peuple libre vive dans une constitution libre. Mais pour cela, il faut que le peuple soit majeur. Le seul moyen de parvenir à la liberté est de s’éclairer, cela l’homme doit le faire seul.

22Toute cette démonstration reste certes assez faible sur l’origine de la majorité des uns et de la minorité des autres. Mais par ailleurs, elle contient beaucoup d’éléments révolutionnaires. L’utilisation même de ces idées pour différencier le peuple des Grands permet de concevoir leur rapport comme modifiable ; modifier ce rapport, c’est modifier les lois fondamentales, donc commencer une révolution. C’est la raison pour laquelle Erhard cherche à se distancer des théoriciens du droit naturel qui, déduisant le droit du devoir, créent des rapports immuables. Il y a chez lui une véritable dynamique révolutionnaire qui est celle d’un rapport changeant. Ne nous méprenons pas en effet, si Erhard critique le jacobinisme tel qu’il le définit ici et s’il reprend la conception de Burke qui a influencé tant de penseurs allemands par sa critique de la Révolution française, l’accusant d’un trop grand rationalisme au nom de la tradition et de la croissance organique. Car, à peine définit-il la liberté, qu’il quitte ce terrain pour donner une définition politique de la liberté qu’il considère comme l’absence d’une différence légale entre les Grands et le peuple. Cela signifie qu’il fonde la liberté sur l’égalité, pensée profondément révolutionnaire qui n’était généralement pas développée en Allemagne. Après avoir donné une telle définition, il va enfin pouvoir répondre à la question posée au départ et parler du droit du peuple à faire une révolution.

23Révolution du peuple, cela signifie donc que le peuple devient majeur et tente de mettre fin par la violence au rapport existant entre les Grands et lui-même. Une révolution du peuple ne peut avoir d’autre but que de changer les lois fondamentales en faveur du peuple : il doit en être le bénéficiaire. Ce n’est donc pas nécessairement une révolution qui soit faite par le peuple ; il ne faut pas non plus la confondre avec une révolution où on utilise le peuple et où il ne profite de rien, ni avec une rébellion qui est un refus d’obéissance n’entraînant pas de changement de gouvernement, ni encore avec une insurrection qui ne fait qu’éliminer ce qui gêne. Comme Robespierre, il ne s’arrête pas à l’« illégalité » de la révolution, mais estime que, dans une révolution, on ne peut plus juger d’après le droit extérieur, la morale étant l’instance suprême. Une révolution est légitimée sur le plan moral quand on est obligé de la faire pour faire valoir les Droits de l’homme. Le droit qui revient au peuple est celui de s’éclairer. Sa minorité n’est certes imputable qu’à lui-même, mais il a le droit de demander les moyens de devenir majeur. Erhard ne définit pas ces moyens, mais on voit qu’il s’agit du droit à la culture qui suppose des loisirs, donc une existence décente. Les avantages des Grands qui sont en contradiction avec les Droits de l’homme doivent donc être éliminés. Si le travail imposé au peuple est tel qu’on le maintienne dans la stupidité d’une bête de somme et qu’on l’empêche de s’éclairer, il a le droit de faire une révolution. Nous trouvons exactement la même conception sous la plume de G. Forster dans l’un de ses derniers textes Über die Beziebung der Staatskunst auf das Glück der Menschheit. Il y explique que le devoir du gouvernement n’est pas de « procurer le bonheur » à ses sujets, mais de leur procurer les conditions matérielles qui leur permettent de s’éclairer.

24Dans le peuple, une révolution est toujours politiquement possible. Dès que celui-ci se rend compte de la nécessité d’une révolution, c’est qu’il a acquis une conscience claire de ses droits. Dans la mesure où les peuples vont vers leur majorité, ils préparent une révolution. De même qu’on peut dire du peuple qu’il est cause de sa propre minorité, on peut dire de tout gouvernement qu’il est cause de la révolution si elle éclate, car il a toujours la possibilité de prendre des mesures à temps. Si les Lumières deviennent plus intenses dans le peuple que chez les Grands, il est clair qu’un changement est nécessaire. Dans l’histoire, le déclin d’un État est toujours venu de la différence de culture entre les gouvernants et les gouvernés. Si le peuple et les Grands en restaient toujours au même degré de Lumières, il n’y aurait jamais de révolution. De même, aussi longtemps que les Grands n’empêchent pas le peuple de s’éclairer et continuent cependant à lui être supérieurs parce qu’ils sont plus éclairés, il n’y a pas de révolution. Si au moment où le peuple prend pleinement conscience de ses droits, les Grands les acceptent, il n’y aura pas de révolution violente, mais les deux parties s’uniront pour construire une constitution morale.

25Répandre les lumières doit donc être le but de la société. Toutes les tentatives de faire du bonheur le but d’une société ont échoué 18. Les Lumières ne doivent pas avoir pour but de rendre un peuple heureux, mais de le rendre juste. De cette façon, le peuple éclairé s’élève à la plus grande dignité, celle d’un être moral. Erhard, comme Kant, écarte la notion de bonheur et se différencie par là de la plupart des théoriciens du droit naturel qui cherchent avant tout à assurer le bonheur de l’homme. Il montre aussi de cette façon la faiblesse des théories libérales de l’époque qui n’avaient en vue que le bonheur de l’homme et n’ont pas trouvé de solutions. La fin du traité est relativement résignée dans la mesure où Erhard constate que les circonstances historiques en Allemagne empêchent de commencer une révolution ceux qui en auraient la volonté. Mais il espère que l’humanité parviendra bientôt à faire triompher les Lumières, manifestant ainsi une grande foi en la raison humaine.

26C’est sur cet espoir que s’achève la dernière partie qui, au terme d’une démonstration parfois embarrassée, aboutit à un résultat remarquable par sa clarté : faire une révolution fait partie des droits du peuple. En prouvant cela, il dépasse la génération de penseurs allemands qui s’étaient enthousiasmés pour la Révolution française en 1789, puis s’en étaient détournés quand elle devenait populaire. Il dépasse la Constitution de 1791 qui ne reconnaît pas le droit du peuple à la révolution, s’inspire plutôt de la Constitution de 1793 en défendant le droit de l’individu isolé de commencer dans certains cas une révolution (article 33) et en restant fidèle à l’idée de souveraineté populaire (article 25). La fin de son Nouvel appel à la Nation allemande est encore plus explicite :

« L’auteur de la nature a créé les hommes libres ; assez longtemps, despotes, vous les avez privés de la liberté sacrée ! Dépêchez-vous, dépêchez-vous de la leur rendre, ou bien ils la prendront eux-mêmes. Alors, malheur à vous, tyrans ! Puisque vous le voulez, les peuples se lèveront en masse, mais pour écraser le royaume de l’esclavage et du despotisme, renverser tous les trônes, jeter à terre la noblesse orgueilleuse, stigmatiser le fanatisme, arracher à l’hypocrisie son masque honteux. Encore une fois, tyrans ! faites la paix ! ou bien le peuple se lèvera pour la faire lui-même ! 19 »

27On a souvent dit d’Erhard qu’il était un kantien devenu jacobin 20. On sait à quel point il a été influencé par les œuvres de Kant dont il a pris connaissance. Lui-même s’est toujours considéré comme un fidèle partisan de la philosophie kantienne. Cependant, il s’en écarte sur plusieurs points d’importance puisqu’il défend le droit à la révolution et se déclare partisan de la Constitution de 1793. Quand Erhard rédige son livre sur le droit à la révolution, Kant n’a publié sur la question que Sur l’expression courante : il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien (1793). Dans cet ouvrage, il défend l’inviolabilité de l’autorité gouvernementale et émet sur le droit de résistance les réserves que nous avons signalées, même dans le cas où une loi injuste est imposée. Or, Erhard affirme que l’homme ne doit jamais agir à l’encontre de la morale et, par ailleurs, qu’il est responsable de ses actes. L’existence du droit positif ne le dispense donc pas de juger par lui-même et de suivre la loi morale. En ce sens, la pensée d’Erhard est plus conséquente que celle de Kant. Nous ne suivrons donc pas la thèse de Lukas K. Sosoe qui estime qu’il y a « continuité » ou au moins « complémentarité ou compatibilité » entre Kant et Erhard 21, dans la mesure où les conséquences tirées de certains aspects de la pensée kantienne sont en opposition totale à la position de Kant. Dans sa lettre à Forberg, il va jusqu’à écrire qu’» il vaut mieux qu’il n’y ait pas de droit du tout dans ce monde plutôt que l’humanité entière soit humiliée » 22. Locke également voit moins d’inconvénients à un retour possible à la nature (donc à un État sans droit) qui serait la conséquence de la révolution qu’à la soumission à un despote ou un tyran. Un autre point de divergence important concerne le problème de la propriété. Si Kant conteste les privilèges héréditaires, il légitime sans restriction la propriété bourgeoise. Or Erhard limite la propriété bourgeoise en introduisant la notion de besoin : « Toute propriété cesse aussitôt que le besoin impérieux d’autrui exige la communauté originelle 23 » ainsi que celle de travail, jugeant la propriété illégitime si elle est le fruit du travail d’autrui. On a également vu plus haut comment la société était composée pour lui de deux catégories seulement : les dominants et les dominés, ce qui entraîne inévitablement une position en faveur des dominés.

28Erhard est donc beaucoup plus proche de Fichte que de Kant, bien qu’il s’en soit beaucoup plus démarqué. Fichte et Erhard se sont rencontrés au moins trois fois dont une fois chez Kant en 1791, mais n’ont pas éprouvé de sympathie l’un pour l’autre. Dans son compte rendu de l’ouvrage de Fichte sur la Révolution française, malgré un jugement globalement positif, Erhard critique ses théories de l’argent, de la propriété, du contrat et du droit naturel 24. À sa théorie de la propriété qui est encore libérale dans cet ouvrage, il oppose les concepts de nécessité et de besoin car sans eux, la théorie de Fichte aurait pour conséquence l’exploitation et l’enrichissement illicite. Pourtant, les points de convergence sont nombreux : Fichte affirme comme lui le droit à la révolution ; comme lui et contre Kant, il pense que ce n’est pas dans la force du prince, mais dans celle du peuple que réside la garantie suprême des libertés ; tous deux manifestent le même intérêt pour les couches populaires, étant d’ailleurs issus du même milieu social ; tous deux se réclament de la Constitution de 1793, fait assez rare en Allemagne ; enfin, reprochant à Kant de ne pas avoir séparé assez radicalement droit et morale, Fichte se range du côté d’Erhard. Fichte lui-même reconnaît qu’il a été influencé par les travaux d’Erhard, en particulier par l’Apologie du diable (1795) 25. Il est certain que le passage de sa théorie de la propriété, d’abord libérale, à une théorie socialiste permettant la garantie des droits sociaux peut être redevable des critiques qu’Erhard avait formulées et de la notion de « besoin » qu’il a posée comme critère de la propriété. Plus proche de Fichte, Erhard est également plus proche de Rousseau. En effet, Fichte s’inspire ouvertement de Rousseau et de la théorie du contrat social dont ses Contributions sont en fait un long commentaire 26. C’est en partant de cette théorie qu’il légitime la révolution, chacun étant libre de rompre le lien qui l’unit à l’État pour contracter un nouveau pacte. La révolution n’étant pour lui que la dénonciation d’un contrat en vue d’en conclure un autre, il va même plus loin que Erhard en la justifiant juridiquement. Sur cette dernière question, on voit bien là deux points de vue différents entre Kant d’une part, Rousseau, Fichte et Erhard d’autre part qui s’expliquent sans doute par l’origine sociale différente de ces penseurs : tous trois sont issus de couches plébéiennes et, comme Forster également 27, du côté de la petite bourgeoisie, voire de la plèbe et les deux derniers se retrouvent dans la pensée des Montagnards alors que Kant se situe du côté de la grande bourgeoisie et des Girondins. Chez Erhard, la pratique politique joue aussi certainement son rôle. C’est elle qui explique son radicalisme, le fait qu’il reste jusqu’au bout persuadé qu’il faut détruire un État qui ne remplit pas sa mission de développer les Lumières et la liberté de pensée. C’est aussi de cette façon que s’explique sa critique de gauche du jacobinisme tel qu’il se développe pendant la Révolution française : il a le sentiment que les Français se soumettent à des lois qu’ils n’ont pas voulues et il voit dans la Terreur une trahison de la souveraineté du peuple.

29L’aspect intéressant de ce texte est donc qu’il légitime la révolution par la morale28. Il reste certes par là prisonnier des conceptions générales d’un siècle qui, aussi bien en Allemagne qu’en France, était un siècle de morale. Erhard savait bien que la morale était le seul argument qui pouvait être de quelque poids auprès de ses contemporains ; il était donc particulièrement habile de se placer sur le plan de la morale pour légitimer le droit à la révolution. Ce repli sur la morale a pourtant permis de dire que le livre n’était pas révolutionnaire parce qu’il ne fondait pas juridiquement le droit de faire une révolution. Dans Le conflit des facultés, Kant fait même d’Erhard un adversaire de la révolution ; Joseph von Sonnenfels voit dans son traité la négation du droit des peuples à la révolution 29. Cette interprétation a été rendue possible par un texte souvent obscur, le manque d’éléments sur l’économie, les faiblesses sur la conception de l’égalité et surtout l’absence de référence à la pratique révolutionnaire et à la Révolution française (mais n’est-ce pas pour des raisons de censure ?). Lui-même a habilement démenti avoir jamais démontré qu’il existait un droit positif de faire la révolution quand son livre a été interdit et qu’il a eu peur d’être arrêté à Vienne comme les révolutionnaires autrichiens ; de là à dire qu’il n’avait jamais démontré que les peuples ont le droit de faire la révolution, il n’y avait qu’un pas. Néanmoins, malgré les difficultés du texte, son message révolutionnaire est éclatant en raison de sa conception dynamique du rapport de forces et surtout de sa division de la société en deux parties qui, étant donné les définitions qu’il en donne, ne peuvent que s’affronter et mener à la révolution. Dans le discours qu’il fait pour empêcher le peuple allemand de repartir en guerre contre la France et dans lequel Erhard parle dans un style plus direct, le message révolutionnaire est d’autant plus éclatant qu’il se termine par un véritable appel à la révolution, comme nous l’avons vu 30.

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NOTES
1Johann Benjamin Erhard, Über das Recht des Volks zu einer Revolution und andere Schriften, hg. und mit einem Nachwort von Hellmut G. Haasis, Munich, Hanser 1970, Frankfurt/Main, Syndikat 1976. C’est à H.G. Haasis que l’on doit la rédecouverte d’Erhard. Depuis, relativement peu d’études lui ont été consacrées. Signalons un outil de travail remarquable : J.B. Erhard. Du droit du peuple à faire la révolution et autres écrits de philosophie politique. Suivi de deux études par S. Colbois et H.G. Haasis, Raison dialectique, l’Age d’homme, Lausanne, 1993. L’ouvrage présente une excellente introduction d’Alain Perrinjaquet, la traduction en français des principaux textes d’Erhard et deux études sur Erhard.
2Georg Friedrich Rebmann, Neues graues Ungeheuer, n° 3, Altona 1795, pp. 91-93.
3Pour de plus amples renseignements sur la biographie d’Erhard, consulter la postface de la réédition par Hellmut G. Haasis du texte d’Erhard.
4Biographische Denkmale von K.A. von Ense, neunter Teil Denkwürdigkeiten des Philosophen und Arztes Johann Benjamin Erhard, Stuttgart und Tübingen, 1830.
5Voir à ce sujet Claus Süßenberger, Rousseau im Urteil der deutschen Publizistik bis zum Ende der Französischen Revolution. Ein Beitrag zur Rezeptionsgeschichte, P. Lang, Frankfurt/Main, 1974.
6Information que l’on peut lire dans L.E. Borowski, Darstellung des Lebens und Charakters Immanuel Kants, in Immanuel Kant. Sein Leben in Darstellungen von Zeitgenossen, hg. v. F. Groß, Berlin o.J. (1912), p. 81.
7R. Barny, Le rousseauisme avant la Révolution, Paris, Les Belles Lettres, 1987 ; L’éclatement révolutionnaire du rousseauisme, Paris, Les Belles Lettres, 1988 ; Jean-Jacques Rousseau dans la Révolution, Oxford, 1990 ; Un disciple aristocrate de J.-J. Rousseau : le comte d’Antraigues, de la fascination au revirement (1782-1797), Oxford, 1992 ; Les contradictions de l’idéologie révolutionnaire des Droits de l’homme, Paris, Les Belles Lettres, 1993 ; Le droit naturel à l’épreuve de l’histoire, Paris, Les Belles Lettres, 1995 ; Le triomphe du droit naturel, Paris, Les Belles Lettres, 1997.
8Ainsi, il cite : Es ist recht, « il est juste que » ; er hat Recht, « il a raison » ; er hat ein Recht, « il a droit à quelque chose » ; er hat das Recht, « il a le droit… » ; er hat es mit Recht, « il l’a à bon droit » ; er tut Recht, « il fait bien »…
9J.B. Erhard, éd.Haasis, op. cit., p. 15.
10Notons qu’il utilise ici un vocabulaire emprunté à Kant dans sa définition des Lumières.
11On voit bien là l’ambiguïté de l’absolutisme éclairé qui aboutit à un renforcement de l’autorité malgré des tendances de libéralisation. C’est cette contradiction qui nourrit le fort courant de libéralisme ainsi que le courant utopique.
12Dans la Doctrine du droit, Kant déclare qu’on peut développer le concept de droit à partir de l’impératif catégorique et que la loi pénale est un impératif catégorique.
13J.G. Fichte, Beitrag zur Berichtigung der Urteile des Publikums über die französische Revolution (1795).
14Lettre du 10 décembre 1794, dans J.B. Erhard, éd. Haasis, op. cit., p. 99.
15J.B. Erhard, éd. Haasis, op. cit., p. 80. La suite de la démonstration est directement inspirée de la définition de l’Aufklärung de Kant.
16Dans l’ensemble, Erhard ne dit pas grand chose des origines de l’État. Dans la lettre à Forberg, il déclare cependant que les gouvernements sont nés par appropriation et se maintiennent par la crainte.
17Il est curieux de voir comment Erhard reprend ici l’argumentation de Burke. Il faut également attirer l’attention sur sa conception de la démocratie, définie comme l’absence d’un système représentatif menant à un despotisme pire encore que celui d’un seul. Ce qu’il critique, comme Kant, c’est en fait la démocratie directe, telle qu’ils la pensaient pratiquée en France en 1793-1794.
18Erhard dénonce ici l’absolutisme éclairé dont le but avoué était de rendre l’homme heureux.
19Ibid., p. 107.
20C’est là la thèse de H.G. Haasis, d’A. Perrinjaquet et la nôtre.
21Lukas K. Sosoe, « Le droit du peuple à faire la révolution (Johann Benjamin Erhard (1766-1827) » dans La Révolution française dans la pensée européenne, Presses académiques de Neuchâtel, 1989, pp.131-156.
22Lettre à Forberg du 10 décembre 1794, éd. Haasis, p. 99.
23J. B. Erhard, éd. Haasis, op.cit., p. 69.
24Le compte rendu des Contributions destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution française (1793-1794) paraît dans Philosophisches Journal einer Gesellschaft Teutscher Gelehrten en 1795, donc peu après la rédaction de son livre sur le droit du peuple à faire une révolution.
25Sur ce sujet, consulter l’article de H.G. Haasis dans J.B. Erhard. Du droit du peuple à faire la révolution…, op. cit., p. 298, ainsi que l’introduction par A. Perrinjaquet de cet ouvrage (pp. 39-45).
26Ce n’est que plus tard qu’il s’éloigne de Rousseau en marquant sa confiance dans la civilisation.
27Ce dernier n’est pas issu de couches populaires, mais a connu une jeunesse très pauvre.
28Même ses prises de position par rapport à la Révolution française lui sont dictées par la morale : il juge la Constitution de 1793 comme étant la première rédigée pour des êtres humains alors que toutes celles qui l’avaient précédée n’étaient que des essais dans l’art de l’élevage du bétail (propos rapportés par Fernow dans une lettre à Reinhold du 6 octobre 1793, dans Carl Ludwig Fernow, « Eine Reihenfolge von Briefen Fernows. An Reinhold in Jena und Kiel », in Penelope, Taschenbuch für das Jahr 1844, hg. v. Theodor Hell, neue Folge, 4. Jahrgang, Leipzig, o. J. pp. 313-385. Lui-même écrit le jour suivant à Reinhold : « La France est le seul et unique pays qui ait fait poindre sur le monde une aurore morale » (Denkwürdigkeiten, op. cit., p. 369). Quand il écrit cela, la Terreur bat son plein !
29Joseph von Sonnenfels, Handbuch der inneren Staatsverwaltung mit Rücksicht auf die Umstände und Begriffe der Zeit, vol. I, Vienne, 1798, préface, p. XXV.
30Cette différence entre le traité théorique, même s’il n’est pas signé, et les œuvres plus militantes, différence également remarquée par A. Perrinjaquet dans l’introduction de son édition des textes de J.B. Erhard, s’explique certainement par la ruse ou la duplicité rendues nécessaires par la censure. Avancer des idées subsersives nécessitait alors « un art d’écrire sachant jouer des ambiguïtés, des contradictions feintes, des thèses à demi dévoilées, sans qu’il y ait pour autant dissimulation ni mensonge », comme le dit A. Tosel (Kant révolutionnaire. Droit et politique, PUF, 1988, p. 14) reprenant l’ouvrage de D.osurdo, Autocensura e compromesso nel pensiero politico i Kant, Naples, 1985. Cette façon d’écrire vaut pour Kant et en partie aussi pour Erhard. À l’appui de cette hypothèse, le fait que Kant a lu Erhard qu’il cite dans Le conflit des facultés, mais ne le réfute pas, alors que celui-ci se réclame de sa philosophie. La nécessité de contourner la censure explique souvent bien des positions qui nous paraissent contradictoires ! »

POUR CITER CET ARTICLE
Référence papier
Marita Gilli, « J.B. Erhard et « Le droit du peuple à la Révolution » (1795). Entre Kant, Fichte et Rousseau », Annales historiques de la Révolution française, 317 | 1999, 477-493.

Référence électronique
Marita Gilli, « J.B. Erhard et « Le droit du peuple à la Révolution » (1795). Entre Kant, Fichte et Rousseau », Annales historiques de la Révolution française [En ligne], 317 | juillet-septembre 1999, mis en ligne le 11 avril 2006, consulté le 07 octobre 2023. URL : http://journals.openedition.org/ahrf/270 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ahrf.270

« L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à la onzième heure et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de la faiblesse des impulsions antagonistes ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état qu’il faut interpréter à l’opposé de sa signification immédiate : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même. Enfin, les cas les plus difficiles sont bien ceux où l’ambivalence ne suscite aucune réaction de la part du sujet et n’existe qu’au regard de l’entourage. Considérons par exemple le refus éthique de l’instinct brutal, ou d’un trait de caractère jugé inférieur ; ils ne sont pas toujours alors, comme dans les exemples cités plus haut, subtilisés par leurs contraires, mais plus ou moins déguisés par des procédés que le freudisme a le premier mis en évidence et qui n’accèdent pas à la conscience. C’est une représentation ou une satisfaction symbolique, comme chez ce sujet qui, fuyant un désir incestueux qu’il ne veut pas s’avouer, mime sa répulsion par une fugue ou par la manie des voyages. C’est une rationalisation, autre manière de mettre en drame, comme chez ces sadiques qui se couvrent d’une théorie politique du pouvoir brutal, ou ces exhibitionnistes qui deviennent les théoriciens du dilettantisme et du snobisme. Ou c’est un simple déplacement, le plus difficile à déceler, car pour masquer un intérêt qu’il ne veut pas avouer ou s’avouer, le sujet fixe un intérêt violent, et de ce moment absurde, à n’importe quoi lui tombant sous la main. De nombreux goûts et des répulsions irraisonnées s’expliquent ainsi. La plupart de nos sentiments et de nos actions, sous l’effet de ces ambivalences, sont « surdéterminés » et l’on peut, dans la foi comme dans le crime, trouver à la fois et au même moment le meilleur et le pire inséparablement mêlés. Une sorte de sincérité et une sorte de mauvaise foi s’y fusionnent au point que c’est égal abus de mots, pour l’immoraliste de plaider la sincérité, pour le moraliste d’accuser la mauvaise foi, dans cette oscillation fragile de l’être entre deux sollicitations contraires. Complexités, contradictions, ambivalences jaillissent de l’inconscient et échappent souvent à la maîtrise du sujet lui-même. Comme si ce n’était pas assez de leur enchevêtrement, la construction consciente, l’effort personnel, l’éducation ou l’imprégnation sociale, la culture compliquent encore à l’extrême les formules caractérologiques individuelles. Des traits essentiels sont masqués par l’inhibition sociale et elle apprend si bien à enfouir les sentiments élémentaires, les pulsions comme les spontanéités, qu’il faut ensuite difficilement les retrouver par leurs effets indirects. Des caractères seconds, de rechange, de compensation, d’équilibration, parfois de simple jeu s’étagent en profondeur derrière la structure principale. Mille traits, avec la culture, viendront corriger un défaut, atténuer un excès, dessiner un contraste, esquisser une fantaisie ou souligner une valeur, tous étrangers au plan primitif du caractère de base. Des traits à l’état naissant, entre ces zones bien dessinées, cherchent encore leur forme. Autant de difficultés supplémentaires quand il s’agit de définir « le caractère » d’un homme dont la civilisation, la vie sociale et le contrôle de soi ont fait, à partir de son premier bagage psychique, une œuvre compliquée aux multiples entrées. C’est ce qui a conduit certains caractérologues comme le Dr Vermeylen, Jacques Lefrancq et José Brunfaut, à distinguer un caractère de base ou tempérament primaire et les superstructures qu’y ajoutent les influences postérieures3. La géologie de cette édification n’est pas faite pour simplifier les cartes de la caractérologie. Elle fonde une règle de méthode capitale. Un trait ou un syndrome de caractère doit toujours être considéré comme une fonction dont le paramètre peut affecter toutes les valeurs qualitatives des plus pauvres jusqu’aux plus riches. « Flegmatisme » signifiera, selon les cas, indifférence médiocre ou maîtrise supérieure de soi. L’émotif peut être un agité vulgaire ou un passionné de grande classe. Seule une évaluation peut ici compléter l’indication objective. Ces malheurs de la psychologie ont leur clef au-delà de la psychologie. Au-delà, et cependant en son cœur. Mais la contradiction et l’ambiguïté sont, au fil même de l’expérience, le signe vécu de l’existence transcendante, de l’existence personnelle. Elles sont les signes troublants d’une réalité qui ne peut s’exprimer par des moyens plus simples. Elles donnent sa perspective profonde à l’expérience de la subjectivité. Elles suggèrent à la philosophie du psychologue le même genre d’inductions que les irrationnelles, les imaginaires et les grandeurs incommensurables proposent à la philosophie du mathématicien. L’existence ne trouve ni dans les formes de la raison, ni dans les indices des sens, un langage direct pour se communiquer à nous. Elle ne peut se livrer qu’indirectement, et insuffisamment, par un chiffre dont la lecture pour nous n’est jamais achevée et le secret toujours fuyant. Au surplus, ce ne sont pas des objets qui sont ici en cause, mais nous-mêmes, ces hommes vivants que voici. Si jamais une science aussi complexe que l’on voudra, mais finie, pouvait les tenir à raison, il faudrait bien admettre que la liberté n’est qu’un fantôme de l’imagination. Les puissances du monde ne tarderaient pas à illustrer cette conclusion de la connaissance en annexant la science du caractère à l’arsenal des techniques de domination. Mais la personne est un foyer de liberté, et c’est pourquoi elle reste obscure comme le cœur de la flamme. C’est en se dérobant à la connaissance objective qu’elle m’oblige, pour communiquer avec elle, à courir avec elle un destin aventureux, dont les données sont obscures, les routes incertaines et les rencontres déconcertantes. Ainsi l’objet même de la connaissance du caractère l’exclut des connaissances de type positif sans l’exclure pour autant de la connaissance. La caractérologie est à la connaissance de l’homme ce que la théologie est à la connaissance de Dieu : une science intermédiaire entre l’expérience du mystère et l’élucidation rationnelle dont relèvent les manifestations du mystère. C’est dire que cette situation médiatrice ne doit pas décourager la recherche méthodique et les déterminations conceptuelles. Mais il faut leur prêter cette quatrième dimension, la profondeur de cet « univers projectif » dont M. Bachelard revendique la présence poétique universelle sous notre monde solide et lucide. Nous poserions la question caractérologique fondamentale à peu près sous la forme de la question qu’il engage sur d’autres terrains que le nôtre : « Quels sont les éléments d’une forme caractérologique qui peuvent être impunément déformés par une intrusion irrationnelle en laissant subsister une cohérence structurelle caractérologique ? » Ainsi ne s’excluent ni le mystère ni la science. Mais une psychologie qui a conduit suffisamment loin ses investigations positives est à jamais guérie de l’illusion de croire que l’homme est un mécanisme qui se monte et se démonte et qu’il aurait le pouvoir divin de recomposer. Les éléments du caractère sont le chiffre d’un langage secret qui ne vient pas de derrière les phénomènes, mais de leur inépuisable fécondité, et sans lequel toute l’anthropologie devient incompréhensible. Le mystère aime la lumière ; contrairement à la confusion, il aspire à se préciser en mots clairs et en formes saisissables. Mais plus il se dit et plus il se peuple de formes, plus il s’approfondit en même temps comme mystère et alourdit son secret. Éliminer l’effort vers la détermination, ce serait livrer la science du caractère à la confusion et l’avenir des caractères aux lâchetés qui naissent des relâchements de l’esprit. En éliminer le mystère, ce serait se condamner à supprimer de notre expérience les actes irrationnels, les irruptions de liberté et de grâce, les crises, les rencontres, les partages dramatiques qui en font le goût et le prix. Tâtonnant entre les clartés et le mystère, nous devrons garder assez de souplesse, quand nous travaillerons à nous connaître et à nous former nous-mêmes, pour maintenir ces deux attitudes de vie : attentifs et cependant abandonnés, engagés et disponibles, politiques et spontanés. Ce sera le principe même de la connaissance d’autrui et de l’éducation. Cette même souplesse, nous aurons à en faire usage dans nos méthodes de recherche. Il sera longtemps sans doute avant que l’on puisse unifier non seulement les résultats, mais les méthodes de la caractérologie. Quand nous explorerons le visage que tournent vers nous les êtres, la recherche des corrélations descriptives sera notre principal instrument d’analyse. Plus nous nous enfoncerons dans la profondeur des structures et des conflits, plus nous devrons recourir au LANGUAGE DIRECT DES FORCES EN JEU.» 

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« L’habitude du vague, dans la pensée ou dans l’action, émousse toutes les facultés et engourdit tous les ressorts. Il faut vouloir avec décision, repousser avec fermeté, ordonner catégoriquement, regarder en face, exprimer avec exactitude. Cette attention vive, cette droiture du regard et de la résolution, est une immense économie de vie et de temps. Elle donne à l’esprit une vigueur peu commune. L’àpeu-près en tout est une faiblesse. La justesse est donc une force. — Et comme la base de la beauté, c’est la vérité, la réalité, la vie, c’est-à-dire, la détermination, l’individualisation de chaque être et de chaque chose, car toute existence est individuelle, la première condition pour l’élégance est la correction, et pour la grâce la netteté. L’incertain, le mou, le flasque est la destruction du style en tout genre. La justesse est donc aussi une beauté. — Et comme chaque chose a le droit d’être reconnue dans sa nature et dans son intégrité ; que, mal saisie ou mal rendue, elle est lésée dans son droit, droit muet peut-être, mais imprescriptible, la justesse est donc aussi justice. — Et comme tout ce qui est mal fait est mal et que le mal accuse son auteur, l’inexactitude, qu’elle dérive ou d’une certaine lâcheté des organes ou d’une mollesse de caractère ou d’un léger manque de respect pour la vérité, indique, avouons-le, un défaut de conscience. Par ce côté, la justesse devient encore une vertu. — L’aptitude à la justesse varie, il est vrai, suivant les individus, mais nul ne peut, sans tort, se croire dispensé d’y arriver. Bien faire tout ce que l’on fait est une obligation. La justesse est donc enfin un devoir. — Ainsi, l’habileté et la morale, la sagesse et l’art, se donnent ici la main. » 

Henri Frédéric Amiel 

«Nous devons en effet nous applaudir spécialement de vous voir rassemblés, puisque c’est à notre voix que la nation vous a choisis; et qu’en se rendant à notre invitation, toutes les assemblées primaires de France ont consacré unanimement les mesures extraordinaires que nous avons dù prendre pour sauver vingt-quatre millions d’hommes de la perfidie d’un seul. « Les circonstances difficiles où nous nous sommes trouvés depuis la mémorable époque du 10 août, auraient exigé sans doute les ressources et les pouvoirs dont vous seuls possédez aujourd’hui la plénitude. Nous avons fait, provisoirement, ce qu’exigeaient les intérêts urgents du peuple, sans empiéter sur l’autorité qui ne nous était point déléguée. Enfin, Représentants, vous êtes arrivés investis de la confiance illimitée de cette grande et généreuse nation, chargés par elle de faire entendre aux ennemis du dehors la voix de son indépendance, autorisés à enchainer au-dedans le monstre de l’anarchie, en état de faire disparaître tous les obstacles, et de courber toutes les têtes, sans distinction, sous le glaive vengeur et sauveur de la loi. Les troubles n’ont plus de prétexte; les divisions n’ont plus d’objet : il n’y a plus que la nation qui veut la liberté et l’égalité, et qui vous a nommés pour les fonder sur des bases inébranlables. Remplissez, Représentants, vos grandes destinées; réalisez les promesses que nous avons faites pour vous, et que le peuple français vous doive bientôt, d’une maniere solide, ces trois dons, les premiers et les plus précieux que le ciel puisse faire aux hommes la liberté, les lois, la paix; la liberté, sans laquelle les Français ne sauraient plus vivre; les lois, qui sont le plus ferme fondement de la liberté; la paix, qui est le seul objet et la fin de la guerre. La liberté, les lois, la paix, ces trois mots furent gravés par les Grecs sur les murs du temple de Delphes: vous les imprimerez, en caractères ineffaçables, sur le sol entier de la France; et chacun de nous, de retour dans son département respectif, va inspirer partout la confiance dans votre sagesse, le respect pour les lois existantes, en attendant celles qui vont émaner de votre autorité tutélaire: la soumission au gouvernement populaire et libre que vous allez établir, et le vœux le plus formel de maintenir entre toutes les parties de ce vaste Empire, l’unité, dont votre auguste assemblée est désormais le centre commun et le lien conservateur. »

 « Le Président. Vous avez avancé le terme de votre pénible carrière. Vous avez eu à lutter sans relâche contre un pouvoir investi de tous les moyens de force et de corruption, qui n’a cessé d’entraver votre marche, de paralyser vos opérations et de pervertir l’esprit public. On n’a pas assez remarqué combien votre impuissance enchaînait votre zèle. Etablis gardiens d’un dépôt que la superstition nationale rendait sacré, que vous aviez juré de remettre intact, vous vous trouviez sans autorité pour le défendre. Lorsque vous avez vu que ce dépôt courait des dangers imminents et que la liberté allait périr avec lui, vous avez pris un parti noble, courageux, le seul qui pût sauver la chose publique. Vous avez averti la nation à votre voix, elle s’est levée tout entière; elle nous a envoyés pour assurer ses droits et son bonheur sur des bases plus solides. Nous allons nous occuper de cette mission auguste avec ce recueillement profond qu’elle inspire. Nous ne perdrons jamais de vue que nous tenons dans nos mains les destinées d’un grand peuple, du monde entier et des races futures ces idées élèveront notre âme, soutiendront notre courage, feront disparaître toutes ces petites passions qui dégradent l’homme, toutes ces prétentions méprisables de la jalousie et de l’orgueil. Lorsqu’on travaille pour le genre humain, la seule ambition est de faire son bonheur. (Double salve d’applaudissements.)

Un membre: Je demande l’impression du discours de M. François de Neufchâteau et de la réponse que M. le Président lui a faite. Un autre membre: Je demande également l’insertion au procès-verbal et l’envoi aux 83 départements. Le Président. Je crois préférable, avant de prendre toute autre décision, de se rendre au lieu ordinaire des séances du Corps législatif pour aller délibérer en présence du peuple.

(Applaudissements.) La Convention doit avoir hâte de travailler publiquement à son bonheur. (Nouveaux applaudissements.) (L’Assemblée tout entière se lève, quitte la salle des Tuileries, et, accompagnée des députés de la précédente législature, se dirige vers la salle du Manège.) Le citoyen Pétion, précédé des huissiers de l’Assemblée, entre le premier dans la salle et prend place au fauteuil. (Vifs applaudissements des tribunes.) Condorcet, Brissot de Warville, Rabaut de SaintEtienne, Vergniaud, Lasource et Camus s’asseyent au secrétariat. Les députés prennent place.  »

Archives parlementaires de 1787 à 1860 France. Assemblée nationale

« Quand un gouvernement adopte pour règle de conduite la vaillante, mais hasardeuse maxime, qu’il ne faut souffrir nulle résistance, il prend en quelque sorte vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis de tous l’engagement de ne pas désarmer et de se tenir perpétuellement en état de guerre; mais lorsqu’il entend et pratique cette maxime de telle façon que, dans les oppositions qu’il rencontre, il n’admette pas de degré, nulle distinction de plus et de moins, qu’il se transporte tout entier avec toutes ses forces sur chaque point, à propos de toute question, qu’il n’y ait si légère escarmouche dont il ne fasse une bataille rangée, qu’il voie la sûreté et mette son honneur, susceptible comme l’honneur militaire, à sortir victorieux de chaque combat d’opinion qu’il affronte, il ne se contente pas de faire la guerre; il la fait mal; il la rend fatigante, coûteuse, périlleuse, et il réussit à gagner peu de chose, en se comportant comme s’il craignait dans chaque occasion de tout perdre. Un pouvoir qui prétend à s’occuper de tout et qui ne trouve jamais assez grand le nombre de ceux qui sont occupés par lui et pour lui ne saurait empêcher que l’on s’occupe beaucoup de lui. Il a souvent à s’en féliciter, mais il aura trop d’occasions de le regretter. Lorsque, sur la base formée par une multitude d’unités faibles, éparses, qui, ne pouvant s’agréger en groupes organisés et cohérents, sont comptées plutôt qu’elles ne comptent pour quelque chose, se dresse, soutenue par cet imposant appareil mathématique, une haute, puissante et souveraine unité gouvernementale, le Pouvoir ainsi constitué est en état d’abuser à la fois de la force qui lui est donnée et de l’origine de cette force, et il doit lutter contre la tentation de pénétrer d’autant plus loin qu’il semble qu’on l’ait appelé et introduit partout. Là où s’abstenir serait faiblesse pour d’autres, pour lui c’est sagesse, la vraie sagesse qui se reconnaît à l’empire exercé sur soi-même.  »

Léonce Mesnard, Mélanges littéraires et biographiques ; Essais de critique d’art ; Essais de critique musicale ; Pensées et fragments ; Essais littéraires, Revue des Deux Mondes, Volume 155

PIERRE DUMAYET (journaliste, scénariste et producteur français, figure de la télévision, 1923-2011).

– » Vous ne croyez pas à votre violence… Vous ne la concevez pas ? Vous ne l’imaginez pas ?

– L. F. Céline : » Je ne me vois pas du tout violent. (…) Je sentais une guerre venir et je dénonçais les motifs de la guerre et les suites. Je me suis occupé beaucoup des explorations polaires, particulièrement au Groenland, avec des meutes de chiens. Et ce qui compte, n’est-ce pas dans l’attelage, c’est le guide. Le guide est généralement une chienne particulièrement fine qui sait à 25 ou 30 mètres dire qu’il y a une crevasse.

Or, on ne la voit pas sous la neige, n’est-ce pas la crevasse. Alors nous dirons qu’elle est violente parce qu’elle avertit tout le traîneau qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou… Eh bien ça évidemment j’ai peut-être la finesse d’une chienne de traîneau. Pas plus. «

(Lectures pour tous, 17 juillet 1957).

« Les Passions et les Vices .

– On ferait un livre, je dirai plus, un grand écrivain ferait un beau livre sur l’Influence des Passions et des Vices sur le Caractère , telle n’est pas mon ambition, je n’en dirai que quelques mots, n’oubliant pas qu’une modeste étude sur le caractère de l’homme, n’est pas un traité de haute morale. L’état d’esprit qu’on nomme le bon caractère , s’appelle aussi l’égalité d’humeur. Ce mot dit clairement que la condition du bon caractère est l’équilibre entre les goûts, les désirs, les habitudes et la volonté, lesquels constituent ce qu’on nomme l’humeur . Or, est-il rien de plus contraire à cet équilibre qu’une passion quelconque, l’essence même de toute passion n’est-elle pas, en effet, la prédominance considérable d’un goût, d’un désir ou d’une volonté, élevés momentanément à leur maximum d’intensité? Il est facile de comprendre ce que peut devenir le caractère d’un homme ainsi possédé. Bien qu’il n’entre pas dans mon sujet de faire l’analyse des passions, je dirai quelques mots de ces modalités intellectuelles. Quel que soit le mobile d’une passion, l’amour, le jeu, ou quelque autre goût exalté jusqu’à l’extrême, celui qui lui appartient perd sa liberté; emporté loin de la réalité, il voit les choses sous un jour spécial, semblable à l’homme qui, couvrant ses yeux de verres variés, voit tout en rose ou en noir, grossi ou rapetissé; le passionné obéit aux oscillations de son âme; emporté dans cette tourmente, son caractère subit les modifications les plus singulières. L’homme qui est la victime d’une passion, absorbé par sa pensée, néglige, oublie ou dédaigne tout ce qui n’est pas l’idéal qu’il poursuit, ou plutôt par iequel il est poursuivi. Il est distrait, inquiet, susceptible, ombrageux et jaloux Si c’est l’amour qui le mène, parle-t-on devant lui et sans égards de ce qui l’occupe tout entier, il s’emporte et s’exalte. Faut-il cacher sa passion, la ruse et la dissimulation viendront à son aide; il aura le courage, la force de caractère et la résolution que comportent les situations périlleuses, et sera au besoin frivole, audacieux et prodigue. Il sera dévoué jusqu’au sublime, emporté jusqu’au crime »

Eugène Azam

La paranoïa en miroir : diagnostic des menaces contemporaines contre l’unité républicaine française (2024-2026)

« La République française fait face, non pas à quatre menaces distinctes, mais à une seule structure mentale dupliquée sur quatre fronts — la paranoïa en miroir —, où chaque camp se croit assiégé par les autres tout en déployant les mêmes modes opératoires cellulaires, les mêmes rhétoriques de submersion et les mêmes mécanismes de mobilisation. Cette symétrie structurelle, théorisée par Olivier Roy (La Sainte Ignorance, Seuil, 2008), Gilles Kepel (La Revanche de Dieu, Seuil, 1991), Mark Juergensmeyer (Terror in the Mind of God, University of California Press, 2000) et Hamit Bozarslan (Crise, violence, dé-civilisation, CNRS Éditions, 2019), n’est pas un artefact historique mais une architecture cognitive active, exploitée simultanément par des réseaux cléricaux de micro-influence numérique, des mouvances d’extrême-droite en citadelle intérieure, des opérations informationnelles russes et des entrepreneurs de récits de rupture Françafrique. La reconnaître permet de la désarmer : la République se protège en refusant de devenir elle-même une Église militante, fidèle à l’intuition fondatrice d’Eugène Spuller — « cet esprit nouveau, c’est l’esprit qui tend, dans une société aussi profondément troublée que celle-ci, à ramener tous les Français autour des idées de bon sens, de justice et de charité qui sont nécessaires à toute société qui veut vivre » (discours à la Chambre des députés, 3 mars 1894).


I. Socle épistémologique : la paranoïa en miroir comme loi structurelle

La grammaire d’assiègement comme invariant transreligieux et transpolitique

L’hypothèse centrale de ce rapport repose sur un constat empirique désormais solidement documenté : les mouvements qui menacent l’unité républicaine, quels que soient leur contenu doctrinal et leur ancrage confessionnel, partagent une même grammaire de submersion. Cette grammaire possède trois composantes fixes : un diagnostic de décadence terminale du monde extérieur, une promesse de restauration par un noyau purifié de fidèles, et une légitimation de la rupture avec l’ordre politique existant au nom d’une souveraineté supérieure — divine, civilisationnelle ou historique. Kepel a été le premier à démontrer la synchronicité de cette structure en comparant, dès 1991, les mouvements évangéliques américains, les ultra-orthodoxes israéliens et les islamistes égyptiens dans La Revanche de Dieu (Seuil, 282 p.) : tous « contestent l’esprit des Lumières et la laïcité qui en est issue » par des tactiques comparables « par le haut » (conquête du pouvoir) et « par le bas » (extension de réseaux communautaires). Roy a affiné cette analyse dans La Sainte Ignorance (Seuil, 2008, 279 p.) en montrant que la mondialisation favorise les formes fondamentalistes de toute religion précisément parce qu’elles se détachent de tout ancrage culturel territorial : la « sainte ignorance » — religion sans Bildung, sans apprentissage culturel lent — élimine les subtilités dialectiques au profit de l’immédiateté émotionnelle et de la déduction logique. La religion devient « marketing spirituel », les marqueurs religieux fonctionnent comme des logos de marque.

Juergensmeyer a porté l’analyse au niveau de la violence en forgeant le concept de « guerre cosmique » (Terror in the Mind of God, 4ᵉ éd., UC Press, 2017) : le terrorisme religieux constitue une « performance théâtrale » où les actes sont symboliques et non simplement stratégiques. Dès lors que l’acteur violent inscrit son geste dans un affrontement cosmique entre le bien et le mal, le compromis devient impossible et la violence moralement autorisée. Le mécanisme opère identiquement chez les auteurs d’attentats contre des cliniques d’avortement aux États-Unis, chez Baruch Goldstein au Tombeau des Patriarches, chez les kamikazes du Hamas et chez Anders Breivik. Bozarslan a étendu ce cadre à la sociologie politique du Moyen-Orient dans Crise, violence, dé-civilisation (CNRS Éditions, 2019, 480 p.), articulant trois concepts — crise permanente depuis les années 1970, violence devenue incompréhensible faute d’idéologies lui donnant sens, et dé-civilisation au sens d’Ibn Khaldoun et de Norbert Elias, non comme fatalité mais comme possibilité de renversement des processus civilisationnels.

Immanentisation de l’eschaton et religions séculières

Eric Voegelin a fourni la matrice philosophique de cette analyse dans The New Science of Politics (1952) avec le concept d’immanentisation de l’eschaton : les idéologies politiques modernes — communisme, fascisme, nazisme, certaines formes de libéralisme — sont des formes sécularisées de gnosticisme. « Immanentiser » consiste à rabattre les espérances transcendantes de salut sur des projets politiques mondains, à tenter de construire le paradis sur terre par l’action humaine. Voegelin identifie une trajectoire historique allant de la vision tripartite de Joachim de Flore au rationalisme des Lumières puis au totalitarisme moderne. Emilio Gentile a prolongé cette lignée dans Les religions de la politique : entre démocraties et totalitarismes (trad. Anna Colao, Seuil, 2005) en distinguant les religions civiles propres aux démocraties (vénération américaine de la Constitution) des religions politiques autoritaires et intolérantes (fascisme, nazisme, bolchevisme). La Grande Guerre a donné l’impulsion décisive à la sacralisation du politique ; le fascisme fut le premier mouvement du XXᵉ siècle à présenter tous les caractères d’une religion politique. Raymond Aron avait dès 1955 inversé la formule marxienne : si la religion est l’opium du peuple, le marxisme est « l’opium des intellectuels » (L’Opium des intellectuels, Calmann-Lévy, 337 p.). Aron déconstruit trois mythes — celui de la Gauche, celui de la Révolution, celui du Prolétariat — et montre comment le Parti fonctionne comme un dogme ecclésial, infaillible dans sa vision de l’histoire. Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme (éd. intégrale dirigée par Pierre Bouretz, Quarto, Gallimard, 2002, 1 632 p., incluant un débat inédit entre Arendt et Voegelin), a démontré que le totalitarisme se distingue de la tyrannie traditionnelle par sa pénétration de toutes les sphères y compris l’intime, et que l’idéologie constitue une « préparation » rendant chaque individu apte à jouer à la fois le rôle de bourreau et de victime.

La démonstration Qutb/Maududi/Golwalkar/catholicisme militant/républicanisme de Spuller

Le parallélisme structurel se vérifie empiriquement entre Sayyid Qutb (1906-1966), théoricien de la hakimiyyah (souveraineté divine exclusive) et de la jâhiliyya moderne (toute société régie par des lois humaines vit dans l’ignorance pré-islamique), Abul A’la Maududi (1903-1979), fondateur de la Jamaat-e-Islami et inventeur du concept de « théo-démocratie » où « nul ne peut considérer aucun domaine de ses affaires comme personnel et privé », et M.S. Golwalkar (1906-1973), deuxième Sarsanghchalak du RSS, promoteur d’une gouvernance dharmique où l’État sert d’instrument d’alignement sur des principes moraux éternels. Les trois partagent un rejet du sécularisme occidental comme imposition étrangère, un concept de souveraineté divine ou sacrée s’étendant à tous les domaines de la vie, un diagnostic de corruption de la société actuelle nécessitant une transformation fondamentale, et une posture anti-libérale subordonnant la liberté individuelle à l’ordre divin ou communautaire. C’est exactement la structure que l’on retrouve dans le catholicisme militant français de la Restauration — Louis de Bonald, Joseph de Maistre, le Syllabus de Pie IX (1864) — et que la République opportuniste de Spuller a tenté de désamorcer non par la confrontation frontale, mais par l’« esprit nouveau » : une politique de tolérance active reconnaissant l’évolution de l’Église vers la démocratie (le Ralliement de Léon XIII, encyclique Au milieu des sollicitudes, 1892) tout en maintenant la primauté de la loi républicaine. Spuller obtint la confiance de la Chambre par 280 voix contre 120 le 3 mars 1894, un tiers des conservateurs ralliés votant avec lui, avant que l’Affaire Dreyfus ne ravive les conflits religieux.

La leçon spulérienne est décisive : l’État fait des lois, il ne fait pas des âmes. Toute tentative de transformer la République en Église militante — qu’elle soit laïcarde combattante, identitaire civilisationnelle, ou islamiste théocratique — tombe dans le piège qu’elle prétend combattre.


II. Diagnostic : quatre fronts contemporains en France métropolitaine (2024-2026)

Front 1 — Réseaux cléricaux de micro-influence numérique : la métamorphose de l’usra en cellule algorithmique

Analogue historique : Iran 1960-1979. De même que le réseau des mosquées iraniennes, apparemment quiétiste sous le contrôle de la SAVAK, constituait en réalité l’infrastructure de mobilisation de la révolution islamique — chaque hosseiniyeh fonctionnant comme nœud d’un réseau capillaire invisible aux services de renseignement focalisés sur la gauche marxiste —, les réseaux cléricaux islamistes en France métropolitaine opèrent aujourd’hui une métamorphose décisive du lieu physique (mosquée enregistrée, soumise au contrôle préfectoral) vers le dispositif numérique diffus (lives TikTok, canaux Telegram, groupes WhatsApp familiaux) qui échappe largement à la surveillance institutionnelle.

Le rapport Courtade-Gouyette, commandé par le président Macron en avril 2024, rédigé par le préfet Pascal Courtade et le diplomate François Gouyette, livré à l’Élysée en septembre 2024 et déclassifié le 21 mai 2025 par le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau lors d’un Conseil de défense et de sécurité nationale, constitue le document de référence pour cette période. En 73 pages (version allégée, noms expurgés ; version intégrale classifiée « confidentiel défense »), il identifie 139 lieux de culte affiliés aux Frères musulmans, 280 associations connectées à la confrérie, 21 établissements scolaires confessionnels liés, et environ 100 000 sympathisants sur le territoire français. Les Frères contrôlent environ 200 des quelque 2 700 mosquées françaises ainsi que les deux principaux instituts de formation des imams. Le rapport décrit la confrérie comme un « parti révolutionnaire internationaliste sur un modèle léniniste » doté d’une structure de commandement en France rattachée à l’organisation-mère européenne, et distingue deux stratégies complémentaires : le séparatisme (construction de contre-sociétés) et l’entrisme (tentative de modifier les règles du jeu républicain de l’intérieur), notamment par l’échange de votes contre des services islamiques et économiques dans les quartiers lors des élections municipales. Le rapport alerte explicitement sur le risque de subversion islamiste des municipales de 2026.

Le même jour, le ministère de l’Intérieur révélait une note de 9 pages sur les narratifs islamistes de TikTok, constatant que « la plateforme TikTok est devenue, pour la sphère islamiste, l’un des viviers d’audience en ligne les plus conséquents » et que « la rhétorique islamiste y est majoritaire par rapport aux autres courants de l’islam et suscite parfois des commentaires plus radicaux que le message initial ». La commission d’enquête parlementaire (rapport n° 2235, déposé le 10 décembre 2025, présidée par Xavier Breton, rapportée par Matthieu Bloch, 30 auditions, 32 recommandations) consacre une section entière aux « machines de prédication virtuelles, nouvel espace d’influence » et identifie un écosystème islamiste fonctionnant selon la trilogie dissimulation — double discours — victimisation. Mohammed Louizi, ancien président des Étudiants Musulmans de France (Lille), membre des Frères musulmans de 1991 à 2006, auteur de Pourquoi j’ai quitté les Frères musulmans : Retour éclairé vers un islam apolitique (2016), témoignait le 21 mai 2025 que la stratégie du tamkine (islamisation non déclarée et globale) repose sur le recrutement universitaire : « identifier les cibles potentielles susceptibles d’être approchées, endoctrinées et amenées à prêter allégeance ». Les prêcheurs des Frères « sèment des graines de haine, de sectarisme, de division, de rupture et de radicalisation à petites doses régulières » lors des prêches du vendredi.

Sur le plan institutionnel, le CFCM (Conseil français du culte musulman), créé en 2003 par Nicolas Sarkozy, a été marginalisé par Macron en février 2023 sans être formellement dissous, et remplacé par le FORIF (Forum de l’Islam de France), lancé le 5 février 2022, dont les quelque 80 participants sont sélectionnés par les préfets et non élus. Depuis le 1ᵉʳ janvier 2024, les quelque 300 imams détachés (envoyés par des États étrangers) ne sont plus autorisés à exercer en France. Le bilan d’application de la loi du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République s’avère décevant selon le rapport d’information du Sénat n° 383 (adopté le 6 mars 2024, rapporteures Jacqueline Eustache-Brinio et Dominique Vérien) : le contrat d’engagement républicain est une « coquille presque vide » (4 cas de retrait de subvention sur 1,5 million d’associations), le « déféré laïcité » n’a été utilisé qu’une seule fois (2022), et les sénatrices concluent que « cette loi n’a pas fait peur aux islamistes ».

Gilles Kepel a publié trois ouvrages en 2024-2025 : Holocaustes : Israël, Gaza et la guerre contre l’Occident (Plon, mars 2024), Le Bouleversement du monde : L’après-7 Octobre (Plon, septembre 2024) et Antiterrorisme : La traque des jihadistes (Plon, 2025, avec Jean-François Ricard, ancien procureur du PNAT). Hugo Micheron a réédité La colère et l’oubli : Les démocraties face au jihadisme européen (Gallimard, Folio Actuel n° 197, novembre 2024, éd. originale 2023, 374 p.), montrant que le jihadisme opère par cycles de flux et reflux et que le salafi-jihadisme continue de prospérer parmi les Européens même après la destruction de Daech. Bernard Rougier n’a pas publié de nouvel ouvrage en 2024-2026 ; ses Territoires conquis de l’islamisme (PUF, 2020, édition augmentée) et le concept d’« écosystème islamiste » restent les références académiques structurantes.

Le phénomène de la « khutba par omission » — le silence ou le quasi-silence des prêches du vendredi lors d’événements nationaux majeurs — demeure davantage une observation analytique qu’un constat institutionnel formalisé, mais les travaux de Haoues Seniguer (Sciences Po Lyon, CFRI/EISMENA, octobre 2023) sur les réactions des personnalités musulmanes après le 7 octobre et le témoignage de Louizi sur le contenu des prêches en mosquées contrôlées par les Frères en confirment la réalité sociologique.

Front 2 — L’extrême-droite en citadelle intérieure : du reportage « Les Infiltrés » à l’accélérationnisme décentralisé

Analogue historique : la stratégie d’infiltration et de compartimentage des services de renseignement (Abwehr de Canaris, Zersetzung de la Stasi inversée). De même que les régimes autoritaires infiltraient les sociétés civiles par des réseaux compartimentés, l’extrême-droite française opère aujourd’hui une infiltration des institutions républicaines (police, armée, magistrature) par des cellules autonomes dont le sentiment d’être surveillées fonctionne paradoxalement comme preuve existentielle et ciment identitaire — exacte réplique, en miroir, de la taqiyya islamiste que cette même extrême-droite dénonce.

Les données du Centre for Research on Extremism (C-REX) de l’Université d’Oslo (RTV Trend Report 2024) établissent que la France a enregistré 21 attaques d’extrême-droite en 2023, contre une moyenne de 6 par an sur la décennie précédente, faisant de la France le deuxième pays le plus touché d’Europe occidentale après l’Allemagne. Le rapport relie cette explosion à la montée électorale du RN et à la « position ambiguë de figures influentes de l’extrême-droite comme Éric Zemmour sur la violence ». Le procès AFO (Action des forces opérationnelles), tenu du 10 au 28 juin 2025, verdict le 30 septembre 2025, constitue le plus important procès de terrorisme d’ultra-droite en France depuis les années 1980 : 16 membres jugés pour association de malfaiteurs terroriste, dont les plans prévoyaient l’assassinat de 150 à 200 imams en 24 heures sur le territoire national, l’empoisonnement de nourriture halal en supermarché et l’attaque de mosquées à l’explosif. Les profils — ancien policier (Guy S., alias « Richelieu », fondateur de l’AFO), ancien militaire (Daniel R., alias « Tommy », vétéran d’Afghanistan maîtrisant le TATP), diplomate, ingénieur, infirmière — illustrent la porosité institutionnelle. Douze condamnations pour association terroriste ont été prononcées. Le PNAT a analysé une idéologie « nourrie par l’assimilation du terrorisme jihadiste à l’islam en général, la peur du grand remplacement et une vision accélérationniste ».

Le mouvement des Active Clubs — cellules décentralisées de suprémacistes blancs inspirées du Rise Above Movement de Robert Rundo (fondé 2017, arrêté 2023) — a été identifié dans 23 villes françaises (Bordeaux, Aix-en-Provence, Le Havre, etc.) avec 5 à 15 membres par groupe, soit environ 100 membres actifs nationalement (cartographie StreetPress). Le GPAHE rapportait en juin 2025 187 chapitres dans 27 pays, en hausse de 25 % depuis fin 2023 ; la moitié des nouveaux chapitres sont des « Youth Clubs » recrutant des garçons de 15 à 18 ans. Des membres ont participé aux ratonnades de Romans-sur-Isère (novembre 2023) et aux manifestations anti-migrants de Saint-Brévin (avril 2023). La Brigade française patriote (BFP), milice d’environ 700-800 membres (majoritairement ex-militaires), est responsable du meurtre de l’éducateur Djamel Bendjaballah à Cappelle-la-Grande le 31 août 2024 par son chef régional Jérôme Décofour.

Après la dissolution de Génération identitaire (3 mars 2021) et de Civitas (4 octobre 2023), la recomposition s’opère par fragmentation : Les Remparts (Lyon), Les Natifs (Paris), La Citadelle (Lille), Argos (créé octobre 2022, référence aux Argonautes). L’activité se déplace des actions politiques vers des activités de cohésion (week-ends communautaires, tournois de boxe, universités d’été) et l’entraînement sportif de type Active Club. Reconquête, malgré son effondrement électoral (0,75 % aux législatives de juin 2024 contre 3,61 % en 2022), sert de nexus identitaire entre la politique institutionnelle et les mouvances radicales : Sarah Knafo siège au Parlement européen dans le groupe Europe des Nations Souveraines aux côtés de l’AfD. Jean-Yves Camus (Fondation Jean-Jaurès) qualifie Reconquête de « véritable parti identitaire ». Nicolas Lebourg a publié avec Olivier Schmitt Paris-Moscou : Un siècle d’extrême droite (Seuil, 2024), couvrant un siècle de connexions entre extrême-droite française et Russie. Stéphane François a publié La Nouvelle Droite et le nazisme, une histoire sans fin (Le Bord de l’eau, 2024), et annoncé deux ouvrages pour 2026 dont Alexandre Douguine : Ésotérisme, géopolitique et orthodoxie (Odile Jacob) et Par-delà les dieux : Une histoire transnationale du néopaganisme d’extrême droite (Le Cerf, mars 2026).

La gamification de l’extrême-droite s’opère via des plateformes comme Avenoel (successeur du forum 18-25 de JeuxVideo.com), décrit comme « le seul équivalent français de 8chan » par Paul Congé (Les Grand-remplacés, Arkhê), capable de mobiliser jusqu’à 400 personnes pour des opérations d’astroturfing coordonnées. Le concept de « red pill » emprunté à Matrix, le détournement de Pepe the Frog, les « neurchis » politiques constituent un pipeline de radicalisation culturelle. Tristan Mendès France (Université Paris Cité) co-anime le podcast « Complorama » (France Info, depuis 2021) avec Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch, auteur de Au cœur du complot (Grasset, 2023) et co-directeur de Histoire politique de l’antisémitisme en France : De 1967 à nos jours (Robert Laffont, 2024). Pierre-André Taguieff a publié Le Nouvel opium des progressistes : Antisionisme radical et islamo-palestinisme (Tracts Gallimard, 2024).

Front 3 — Opérations informationnelles russes : la « jâhiliyya woke » comme produit d’exportation

Analogue historique : Maududi/Qutb inversé. Le Kremlin ne vend plus le communisme mais une protection contre la « décadence occidentale ». La structure argumentative est strictement homologue à celle de Qutb dénonçant la jâhiliyya moderne : le monde occidental vit dans une ignorance morale pré-civilisationnelle (le « wokisme ») dont seule la restauration des « valeurs traditionnelles » peut le sauver. Cette offre narrative s’adresse simultanément aux catholiques traditionalistes français, aux musulmans conservateurs et aux identitaires — tous partageant la grammaire de submersion —, ce qui constitue la convergence la plus dangereuse pour l’unité républicaine.

Le rapport de synthèse de VIGINUM du 24 février 2025, Guerre en Ukraine : trois années d’opérations informationnelles russes, identifie sept modes opératoires informationnels (MOI) principaux déployés par la Russie depuis février 2022. La France y est décrite comme un pays « particulièrement agressivement ciblé », surtout depuis la déclaration de Macron du 26 février 2024 sur un éventuel déploiement de troupes en Ukraine.

L’opération Doppelgänger/RRN (depuis le printemps 2022, attribuée à Struktura National Technologies et Social Design Agency, confirmée par Meta en décembre 2022, VIGINUM en juin 2023, le DOJ américain en septembre 2024) clone les sites de médias établis (Le Monde, Le Parisien, Le Figaro, France 24) avec des domaines typographiquement proches et diffuse le contenu par des publicités payantes et des réseaux de comptes inauthentiques. La SDA a produit, entre janvier 2023 et avril 2024, environ 140 000 contenus (articles générés par IA, mèmes, vidéos manipulées, deepfakes) et revendique dans ses documents internes 10 milliards de points de contact audience et 57 millions de commentaires.

L’opération Matriochka (rapport technique VIGINUM du 10 juin 2024), active depuis septembre 2023, cible des médias, personnalités publiques et organisations de fact-checking dans plus de 60 pays, la France constituant une « cible privilégiée ». Au moins 90 opérations successives documentées depuis septembre 2023 ont ciblé plus de 500 comptes X différents, avec des contenus fabriqués (captures d’écran trafiquées, deepfakes, faux reportages) usurpant l’identité de médias français.

L’opération Storm-1516 (rapport VIGINUM du 6 mai 2025), liée au GRU, a conduit 77 opérations informationnelles entre fin 2023 et mars 2025, dont 20 ciblant des élections (européennes de juin 2024, législatives anticipées de juillet 2024, présidentielle américaine de novembre 2024, fédérales allemandes de février 2025). En France : un faux site ensemble-24.fr offrant un « bonus Macron de 100 € » en échange de numéros de sécurité sociale (juin 2024), une fausse vidéo de Hayat Tahrir al-Cham menaçant de brûler Notre-Dame (janvier 2025), un deepfake de Zelensky achetant le Nid d’Aigle d’Hitler (février 2025). NewsGuard rapportait en mars 2025 que Storm-1516 avait accumulé environ 55 millions de vues sur les réseaux sociaux pour 5 faux récits ciblant la France entre décembre 2024 et mars 2025.

Le réseau Portal Kombat (rapports VIGINUM des 12 et 15 février et mai 2024), attribué à la société criméenne TigerWeb (fondée 2015, dirigée par Evgueni Chevtchenko), comprend 224 sites se faisant passer pour des portails d’information locale. Depuis janvier 2025, environ 1 million d’articles publiés, cumulant 55 millions de vues. Le ministère des Armées a documenté en 2025 que ces textes générés par IA, une fois ingérés par les données d’entraînement de chatbots, étaient régurgités comme des faits établis par 4 des 11 grands modèles de langage testés — une contamination inédite de l’infrastructure cognitive numérique.

L’étude de David Chavalarias (CNRS/Politoscope, juillet 2024), Minuit moins dix à l’horloge de Poutine, documente la « convergence d’intérêts entre le régime de Poutine et l’extrême-droite française » depuis 2016 et identifie une stratégie visant à « systématiquement déstructurer la société française pour provoquer une transition vers une société fermée ou une démocratie illibérale ». Des communautés juives traumatisées par le 7 octobre sont manipulées via l’amplification de la perception antisémite (étoiles de David à Paris, mains rouges au Mémorial de la Shoah — toutes deux attribuées à des opérations russes) ; des communautés musulmanes sont ciblées via de faux comptes se faisant passer pour des comptes d’islamisme politique. Dmitri Medvedev a explicitement déclaré sur Telegram en février 2024 l’objectif de « favoriser l’accession au pouvoir de partis antisystème favorables à la Russie par tous les moyens officiels et secrets ».

Le rapport du Sénat n° 739 (adopté le 23 juillet 2024, Lutte contre les influences étrangères malveillantes, présidé par Dominique de Legge, rapporté par Rachid Temal, 23 sénateurs, 46 auditions, 120 personnalités entendues, 47 recommandations) conclut que « l’ingérence russe est celle que nous retrouvons dans le plus grand nombre d’événements » et recommande la création d’un Observatoire des influences étrangères (piloté par des universitaires, non par le gouvernement), le renforcement des moyens de VIGINUM, et l’interdiction aux partis politiques d’emprunter à des ressortissants étrangers non résidents en France — référence directe au prêt russe au RN de 2014. La loi n° 2024-850 du 25 juillet 2024 crée un registre public des activités d’influence étrangère (modèle FARA américain), géré par la HATVP. Maxime Audinet (IRSEM) a publié « À bas le néocolonialisme ! » — Résurgence d’un récit stratégique dans la Russie en guerre (Étude de l’IRSEM n° 119, octobre 2024, 78 p.) et la 2ᵉ édition augmentée de Un média d’influence d’État : Enquête sur la chaîne russe RT (INA Éditions, 2024, 358 p.). Kevin Limonier (Institut Français de Géopolitique, Paris 8, directeur adjoint de GEODE) a piloté le Projet Cassini (2025), cartographiant 43 actes de déstabilisation russe en France.

Front 4 — La guerre des récits Françafrique depuis le territoire français : quand la critique légitime rencontre l’instrumentalisation étrangère

Analogue historique : la « Correspondance slave » de Prague 1871 dans l’Autriche-Hongrie finissante. De même que les mouvements panslavistes produisaient depuis les marges de l’Empire austro-hongrois des récits de rupture qui convergèrent ensuite avec les intérêts russes pour déstabiliser l’Empire, les diasporas africaines francophones produisent depuis Paris des récits acterant la fin de la légitimité française en Afrique — récits qui peuvent relever tantôt du débat démocratique légitime, tantôt de l’instrumentalisation par des puissances étrangères, et dont le discernement constitue l’enjeu analytique principal.

L’étude de référence pour cette période est le rapport « De quoi le rejet de la France en Afrique est-il le nom ? » (novembre 2024), co-produit par l’association Tournons La Page et le CERI de Sciences Po, dirigé par Richard Banégas (professeur de science politique, Sciences Po), déposé sur HAL Sciences Po (hal-04778450), fondé sur 470 questionnaires et 50 focus groups d’activistes dans 6 pays francophones (Bénin, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gabon, Niger, Tchad). Le constat est sans appel : « dans ces réseaux militants, le rejet de la politique française en Afrique est massif, quasi unanime ». Mais les militants refusent unanimement le terme « sentiment anti-français » — ils distinguent la critique de la politique de l’État français et les relations avec les citoyens français. 65 % évaluent négativement Macron (93 % au Tchad). La France est perçue comme « puissance prédatrice et dominatrice ».

Kémi Seba (Stellio Gilles Robert Capo Chichi, né le 9 décembre 1981 à Strasbourg), président d’Urgences Panafricanistes, a été déchu de la nationalité française par décret du 9 juillet 2024, puis arrêté à Paris par la DGSI le 14 octobre 2024 (libéré après 48 heures de garde à vue), l’enquête portant notamment sur ses liens avec Evgueni Prigozhin (Jeune Afrique, 18 octobre 2024). Il est devenu conseiller d’Abdourahamane Tchiani, chef de la junte militaire nigérienne, et a reçu un passeport diplomatique nigérien en août 2024. En décembre 2025, un mandat d’arrêt international a été émis par le Bénin pour soutien à une tentative de coup d’État. Ses connexions russes sont documentées : invitation à Moscou par Alexandre Douguine en décembre 2017, conférences au MGIMO en mars et octobre 2022, soutien à la position de Poutine sur l’Ukraine. Le rapport de l’AEGE (Association pour l’École de Guerre Économique, juin 2024, Guerre de l’information contre la France en Afrique) affirme que la campagne anti-française « n’est pas décentralisée, spontanée ni grassroot — elle est organisée par des acteurs spécifiques, répondant à un agenda cadré, utilisant des techniques remarquables d’influence offensive et bénéficiant de relais internationaux majeurs ».

L’enquête de Forbidden Stories (14 et 20 février 2026), fondée sur environ 1 400 pages de documents internes russes authentifiés (76 documents : plans stratégiques, rapports opérationnels, bilans de campagnes de désinformation de janvier à novembre 2024), révèle que le SVR (renseignement extérieur russe) a intégralement repris les opérations d’influence de Wagner (renommées « Africa Politology » ou « La Compagnie ») après la mort de Prigozhin : environ 100 « spin doctors » déployés à travers l’Afrique, budget de 7,3 millions de dollars pour la période janvier-octobre 2024. « La création de l’AES [Alliance des États du Sahel] est sans doute leur plus grand succès politique » (Lou Osborn). Les Africa Corps comptaient en décembre 2024 environ 1 000 soldats au Mali et 100 au Burkina Faso.

Achille Mbembe, lauréat du prix Holberg 2024 (525 000 €) et du Spinozalens 2025, reste la figure intellectuelle dominante de la pensée postcoloniale francophone. Il a présidé le « Comité des Dialogues » du sommet Afrique-France de Montpellier en 2021, rôle critiqué par certains comme substitution d’une « Françafrique intellectuelle » à la « Françafrique politique » (Gaston Kelman). Felwine Sarr (Duke University), co-auteur du rapport Sarr-Savoy (novembre 2018) recommandant la restitution systématique des biens culturels africains — seulement 27 objets restitués à ce jour —, a publié Le bouddhisme est né à Colobane (Philippe Rey, 2024). Kako Nubukpo (directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne, Fondation Jean-Jaurès) a publié L’Afrique et le reste du monde : de la dépendance à la souveraineté (Odile Jacob, octobre 2024, 196 p.). L’Empire qui ne veut pas mourir : Une histoire de la Françafrique (Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat, Thomas Deltombe dir., Seuil, octobre 2021, 992 p.) reste l’ouvrage collectif de référence. Raphaël Granvaud (Survie) a publié De l’huile sur le feu : La France en guerre contre le terrorisme en Afrique (Lux, 2024).

Précision analytique essentielle : il faut rigoureusement distinguer la critique légitime du néocolonialisme (qui relève du débat démocratique sain et constitue un exercice de la liberté d’expression) de l’instrumentalisation étrangère (qui relève de l’ingérence). Tomber dans l’amalgame entre les deux, c’est précisément reproduire la paranoïa que l’on diagnostique. Le rapport Tournons La Page, co-produit par des chercheurs de Sciences Po, constitue un exercice démocratique indépendant. Les opérations d’Africa Politology financées par le SVR à hauteur de 7,3 millions de dollars constituent une ingérence caractérisée. La frontière est parfois ténue — Kémi Seba se situe à la charnière —, mais elle est intellectuellement et juridiquement traçable.


III. Les cinq variables du danger réel : c’est la conjonction qui tue

L’imperméabilité, ou l’art de se rendre invisible à la surveillance

La première variable est la capacité d’un réseau à se compartimenter, à filtrer progressivement ses recrues et à dissimuler ses intentions véritables. Cette variable opère de manière structurellement identique dans les quatre fronts. Les études de Farhad Khosrokhavar en milieu carcéral (Prisons de France, Robert Laffont, 2016, 684 p., étude ethnographique de 5 ans à Fleury-Mérogis, Fresnes, Lille-Séquedin et Saint-Maur) documentent la taqiyya des détenus radicalisés : dissimulation de l’allégeance à Daech, déni de la pratique religieuse, traitement des chercheurs comme agents de l’État. L’administration pénitentiaire a créé des QER (Quartiers d’évaluation de la radicalisation) et des QPR (Quartiers de prise en charge), mais environ 10 % seulement des détenus terroristes sont isolés comme les plus radicalisés. Du côté de l’extrême-droite, le canal Telegram « FR Deter », qui diffusait des messages racistes et des appels à l’action violente, a été infiltré par un policier du Var ultérieurement suspendu, illustrant la porosité entre forces de l’ordre et réseaux radicaux. Le FSPRT (Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste) comptait en mars 2023 5 720 individus activement surveillés (dont 503 binationaux et 1 138 étrangers) sur un total historique de 20 549 inscriptions, les quelque 4 000 « haut du spectre » étant suivis par la DGSI. La note de la DGSI de 2017 identifiait environ 50 individus fichés pour liens avec l’ultra-droite violente qui étaient des policiers, gendarmes ou militaires en exercice.

La résonance, ou la conversion de l’humiliation personnelle en mission cosmique

Khosrokhavar a formalisé cette variable dans Radicalisation (Éditions de la MSH, coll. « Interventions », 2014, 192 p., édition augmentée post-Charlie Hebdo/Daech) : la radicalisation est le « processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi » (p. 7). Les deux sentiments les plus répandus sont « l’humiliation subie et le désespoir d’un côté, la volonté d’infliger une humiliation encore plus profonde à l’adversaire et la conviction de pouvoir réaliser l’utopie à partir d’une « théologie de la folle espérance » » (p. 32). Le radicalisé devient un « héros négatif » dont l’acte est simultanément « rédempteur, politique et cosmique ». Pour les jeunes de banlieue, la radicalisation constitue une « sacralisation de la haine de la société, une haine produite par un sentiment d’exclusion économique et sociale, d’injustice et d’humiliation » ; pour les jeunes de classe moyenne, une réponse au « vide de l’autorité, à la fatigue d’être soi ou à une forme d’anomie ». Cette variable est transversale : elle opère chez le jihadiste de Trappes, chez le militant d’Active Club de Mâcon condamné à 2 ans ferme en 2024 pour avoir agressé un homme après un concert, chez le membre de l’AFO (ancien policier, ancien militaire d’Afghanistan) qui planifiait l’assassinat de masse d’imams, et chez le panafricaniste radical qui brûle son passeport français.

La brèche, ou la délégitimation perçue de l’ordre républicain

L’enquête Fractures françaises 2025 (Ipsos Sopra/Steria pour Le Monde, CEVIPOF, Fondation Jean-Jaurès, Institut Montaigne, terrain du 1ᵉʳ au 9 octobre 2025, n = 3 000) livre un tableau saisissant : la confiance dans la présidence est à un minimum historique de 22 % (-22 points depuis 2017), celle dans les députés à 20 %, celle dans les partis politiques à 10 %. 43 % des Français se déclarent « en colère », seuls 4 % « satisfaits et apaisés ». 89 % estiment que la violence augmente, 85 % souhaitent « un vrai chef pour remettre de l’ordre », 52 % se déclarent favorables au rétablissement de la peine de mort, 58 % demandent la démission de Macron. L’enquête 2024 (terrain novembre 2024) montrait déjà que 78 % estimaient le système politique dysfonctionnel et 83 % que les politiques agissent par intérêt personnel. La Fondation Jean-Jaurès analyse une « société moins en crise qu’en décrochage, suspendue entre résignation et désillusion ». Le Défenseur des droits enregistrait en 2025 165 011 réclamations (+17 % en un an, +60 % depuis 2020). Cette brèche béante dans la légitimité institutionnelle constitue le terreau nourricier commun aux quatre fronts : c’est dans les « territoires abandonnés de la République » que le séparatisme islamiste comme l’extrême-droite recrutent, et c’est le sentiment de mépris institutionnel que les opérations russes amplifient algorithmiquement.

Les canaux de financement autonomes

Le rapport d’activité Tracfin 2024 (Tome III : « LCB-FT : État de la menace 2024-2025 ») constate que les crypto-actifs « ne sont plus un phénomène émergent mais ancrés et généralisés dans les circuits financiers illicites ». Plus de 215 000 déclarations de soupçon en 2024 (+13 % par rapport à 2023, +100 % en quatre ans). Le rapport identifie spécifiquement le « financement du terrorisme par l’intermédiaire des crypto-actifs en zone turco-syrienne » comme « nouveau vecteur émergent du financement du terrorisme djihadiste ». Le Groupe Egmont (2021-2023) documente le démantèlement par les services français d’un réseau complexe de financement terroriste lié à Al-Qaida utilisant les crypto-actifs. L’ordonnance n° 2024-937 du 15 octobre 2024 a renforcé les obligations LCB-FT pour les transferts de crypto-actifs (transposition des règlements européens MiCA/TFR). Le rapport Courtade-Gouyette identifie le Qatar et la Turquie comme financeurs-clés des Frères musulmans en France, tout en notant que certains flux ont été « désactivés ». L’investigation Forbidden Stories chiffre à 7,3 millions de dollars le budget des opérations d’influence russes en Afrique pour la seule période janvier-octobre 2024.

Le rituel de mobilisation cyclique et l’amplification algorithmique

La note du CRGN n° 96 (2023) documente comment les mouvances radicales exploitent les crises successives — Sainte-Soline, Saint-Brévin, Annecy localement ; réforme des retraites, émeutes de juillet 2023 nationalement ; Israël-Palestine, Russie-Ukraine internationalement — comme pics de mobilisation cyclique. David Chavalarias (Toxic Data, ISC-PIF/CNRS) a démontré la « radicalisation en cinq ans » du paysage politique numérique français (2017-2022) et calculé que la manipulation algorithmique de 10 % des utilisateurs pouvait faire basculer des élections. En Allemagne, une étude de l’Université de Potsdam a montré que les utilisateurs de TikTok étaient exposés à 9 vidéos de l’AfD par semaine contre 1 pour les autres partis avant les élections de 2024, et que l’AfD a triplé son score chez les 18-24 ans. Le RN a dépensé plus de 600 000 euros en publicités Facebook entre avril 2019 et mai 2023. Un tiers des arrestations pour terrorisme en Europe en 2024 concernaient des mineurs ou très jeunes adultes, signe de l’efficacité des pipelines numériques de radicalisation.

La thèse structurante est la suivante : c’est la conjonction des cinq variables — et non les éléments isolés — qui crée le danger réel. Un réseau imperméable sans financement autonome s’étiole. Un discours de résonance sans brèche institutionnelle ne convertit pas. Un rituel de mobilisation sans compartimentage est détecté et neutralisé. C’est lorsque les cinq se combinent — comme dans le cas de l’AFO (imperméabilité de cellule, résonance du « grand remplacement », brèche de la défiance institutionnelle, financement par crypto, mobilisation cyclique post-attentats) ou dans les opérations russes (imperméabilité des proxies, résonance de la « décadence occidentale », brèche de la défiance envers l’OTAN, financement étatique dissimulé, rituels électoraux) — que le danger devient systémique.


IV. Anticorps spulériens : trois principes de protection républicaine

Contre la submersion perçue : maintenir le registre politique contre le registre cosmique

Le premier principe consiste à refuser systématiquement le vocabulaire apocalyptique — qu’il provienne de l’islamisme politique (« la Oumma assiégée par les croisés »), de l’identitarisme (« le grand remplacement »), des opérations russes (« la décadence woke de l’Occident ») ou du panafricanisme radical (« le génocide néocolonial permanent »). Chacun de ces récits opère la même transsubstantiation : il transforme un conflit politique (distribuable, négociable, compromissible) en affrontement cosmique (total, non négociable, existentiel). Juergensmeyer a montré que la « guerre cosmique » rend le compromis impossible et la violence moralement autorisée. Voegelin a montré que l’immanentisation de l’eschaton conduit invariablement à la terreur. Aron a montré que les mythes de la Révolution et du Prolétariat fonctionnent comme des dogmes ecclésiastiques. La République se protège en maintenant l’espace du politique — c’est-à-dire l’espace où les conflits sont réglés par la délibération, la loi et le compromis, et non par la guerre sainte.

Jean Baubérot a identifié dans Les 7 laïcités françaises (Éditions de la MSH, 2015, 175 p.) sept conceptions concurrentes de la laïcité, montrant qu’il « n’existe pas un « modèle français de laïcité » mais différentes représentations selon les acteurs sociaux » (p. 16). La laïcité séparatiste inclusive d’Aristide Briand — celle qui a prévalu lors du vote de la loi de 1905 (Chambre 341-233, 3 juillet 1905 ; Sénat 181-102, 6 décembre 1905) — reconnaît la dimension collective des Églises comme groupes intermédiaires tout en affirmant la souveraineté de l’État républicain. C’est le modèle qui correspond le mieux à l’esprit spullérien. Alfred Stepan a théorisé cette articulation dans « Religion, Democracy, and the ‘Twin Tolerations’ » (Journal of Democracy, vol. 11, n° 4, octobre 2000, pp. 37-57) : les « tolérances jumelles » désignent les « frontières minimales de liberté d’action qui doivent être aménagées entre institutions politiques et autorités religieuses, et entre individus/groupes religieux et institutions politiques ». Le côté religieux doit respecter la souveraineté des institutions démocratiques à légiférer ; le côté étatique doit garantir non seulement le culte privé mais l’expression publique des valeurs religieuses dans le cadre légal. Stepan conteste Huntington : l’islam, le confucianisme, l’orthodoxie orientale ne sont pas intrinsèquement plus autoritaires que le christianisme occidental — toutes les religions sont « multivocales ».

Rajeev Bhargava, dans Reimagining Indian Secularism (Seagull Books/Chicago UP, 2024) et ses travaux antérieurs, propose le concept de « distance principielle » comme alternative à la séparation stricte : l’État peut s’engager ou se désengager vis-à-vis des religions selon le contexte, intervenir davantage dans une religion que dans une autre pour promouvoir les valeurs constitutives (égalité sociale, liberté). Le sécularisme « n’est pas contre la religion ; il s’oppose à la domination religieuse institutionnalisée ». Ce concept offre un cadre opérationnel pour penser la protection républicaine sans basculer dans la laïcité combattante qui, comme Philippe Portier l’a montré (L’État et les religions en France, PUR, 2016 ; L’inflexion sécuritaire de la laïcité française, PUG), produit un « effet illibéral » lorsque l’État s’immisce dans la sphère religieuse pour « formater » les religions. Portier avertit que la laïcité « vouée hier à garantir le pluralisme, joue aujourd’hui comme instrument de restauration de l’unité » — ce qui constitue précisément le piège que le principe spullérien cherche à éviter.

Contre l’opacité organisationnelle : assécher les brèches plutôt que détruire frontalement

Le deuxième principe découle d’un constat empirique : la répression frontale renforce les structures qu’elle prétend combattre. Les 51 dissolutions de groupements prononcées depuis l’arrivée de Macron au pouvoir (un record depuis 1936) ont systématiquement engendré des recompositions sous formes éclatées plus difficiles à surveiller : Génération identitaire dissoute en 2021 a donné naissance aux Remparts, aux Natifs, à Argos et aux Active Clubs ; Civitas dissoute en 2023 s’est reconstituée en Civitas International ; le CCIF dissous en 2020 a continué ses activités depuis l’étranger. Le rapport sénatorial sur la loi séparatisme constate paradoxalement que « les dispositions les plus utilisées ne le sont pas pour lutter contre le séparatisme religieux et les autres s’avèrent particulièrement difficiles à déployer efficacement sur le terrain ».

La stratégie alternative consiste à assécher les brèches nourricières — c’est-à-dire à traiter les cinq variables du danger au point de leur conjonction. Si la brèche (défiance institutionnelle à 78 %, confiance dans les partis à 10 %) constitue le terreau commun, c’est elle qu’il faut prioritairement combler : restauration de la présence républicaine dans les territoires abandonnés, services publics effectifs, reconnaissance de la dignité des populations. Le rapport de la Cour des Comptes (publié le 4 mars 2024) sur le CIPDR dresse un bilan accablant : « rôle quasiment inexistant » (seulement 3 réunions entre 2018 et 2022), « conseil scientifique au bilan très insuffisant », « gestion défaillante des crédits », subventions accordées « en dépit de dossiers incomplets ». Le scandale du Fonds Marianne (créé par Marlène Schiappa en 2021, dénoncé par le Sénat comme « la dérive d’un coup politique » marquée par l’« amateurisme ») illustre la déconnexion entre les ambitions affichées et les moyens mobilisés.

Contre le miroir de surveillance : le renseignement précis plutôt que la surveillance totale

Le troisième principe est le plus contre-intuitif : la surveillance totale produit le phénomène qu’elle observe. C’est la leçon de l’Iran impérial : la SAVAK de Parviz Sabeti, qui prétendait pratiquer un renseignement ciblé et se targuait de n’avoir « que » 3 000 prisonniers politiques fin 1976, avait en réalité transformé l’Iran en État policier par la prolifération de réseaux d’informateurs, contribuant à fédérer contre le régime des forces disparates qui, sans cette répression, ne se seraient jamais alliées. La surveillance totale fonctionne comme une prophétie auto-réalisatrice : en traitant chaque musulman pratiquant comme suspect potentiel, elle valide le récit d’assiègement de l’islamisme politique ; en surveillant chaque patriote conservateur, elle confirme le récit victimaire de l’extrême-droite ; en épiant chaque diaspora africaine, elle donne raison au récit néocolonialiste.

Le modèle républicain exige un renseignement précis et ciblé — la DGSI focalisée sur les « haut du spectre » du FSPRT (les quelque 4 000 individus dangereux), VIGINUM concentré sur les opérations informationnelles étrangères caractérisées (et non sur la dissidence politique domestique), Tracfin axé sur les flux financiers anormaux documentés. La loi du 25 juillet 2024 sur les ingérences étrangères, en créant un registre public des activités d’influence et en prévoyant une circonstance aggravante pour les infractions commises pour le compte de puissances étrangères, constitue un outil proportionné. Les 47 recommandations du rapport sénatorial, et notamment la proposition d’un Observatoire des influences étrangères piloté par des universitaires et non par le gouvernement, s’inscrivent dans cette logique de précision.


Conclusion : la République se défend en refusant d’être une Église

Ce diagnostic fait apparaître quatre fronts qui, par-delà leurs contenus doctrinaux incompatibles, partagent la même architecture cognitive : sentiment d’assiègement, rhétorique de submersion, compartimentage cellulaire, conversion de l’humiliation en mission cosmique, exploitation des brèches institutionnelles, financement opaque et rituels de mobilisation cyclique. Reconnaître cette symétrie structurelle constitue la première opération de désarmement : elle interdit à la République de devenir elle-même une Église militante en désignant un ennemi cosmique unique (« l’islamisme » pour les uns, « le fascisme » pour les autres), car ce faisant elle reproduirait exactement la structure qu’elle prétend combattre.

La protection de l’unité française exige trois refus simultanés : le refus du vocabulaire apocalyptique qui transforme le conflit politique en guerre cosmique ; le refus de la destruction frontale qui renforce les structures qu’elle vise ; le refus de la surveillance totale qui produit le phénomène qu’elle observe. Ces trois refus dessinent une posture qui n’est ni naïve ni complaisante, mais qui articule la fermeté du renseignement ciblé avec la générosité de l’investissement institutionnel dans les territoires abandonnés.

La République est forte de n’être qu’un régime politique — c’est-à-dire un espace de délibération et de compromis — et non une religion de salut. C’est cette modestie constitutive que Spuller défendait en 1894, que Briand a inscrite dans la loi de 1905, que Stepan a théorisée comme « tolérances jumelles » et que Bhargava a formalisée comme « distance principielle ». Le danger véritable pour la France de 2024-2026 n’est pas que l’un des quatre fronts l’emporte — aucun n’en a les moyens — mais que la conjonction de leurs effets érode suffisamment la confiance institutionnelle pour que la République, croyant se défendre, se transforme elle-même en ce qu’elle combat : un système de croyance totale, imperméable au doute et au compromis. C’est contre cette tentation — la tentation de faire de l’État une âme — que l’esprit nouveau de Spuller conserve toute sa puissance prophylactique. »

https://www.lexpress.fr/monde/le-pape-est-faible-la-charge-de-donald-trump-contre-leon-xiv-YDZBQ35N6RDLZFRO7OGWHBQ32A/

« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »

REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE

« Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. »

Gabriel Meurier

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoyent (G, H et I) faire k devant A à t2. »

« L’idée de la résistance en démocratie n’est pas un refus de la démocratie, au contraire. Elle est liée à la définition même d’une démocratie, d’un gouvernement du peuple c’est-à-dire par le peuple, comme le disait très clairement la déclaration d’Indépendance américaine : un bon gouvernement démocratique est le gouvernement qui est le nôtre, le mien – qui m’exprime. La question de la démocratie, comme l’a fort bien dit Stanley Cavell après Ralph Waldo Emerson, c’est celle de la voix. Je dois avoir une voix dans mon histoire, et me reconnaître dans ce qui est dit ou montré par ma société, et ainsi, en quelque sorte, lui donner ma voix, accepter qu’elle parle en mon nom. C’est cette possibilité de l’harmonie des voix, d’une Übereinstimmung (pour reprendre l’expression fameuse de Wittgenstein) qui définit l’accord social. La désobéissance est la solution qui s’impose lorsqu’il y a dissonance : je ne m’entends plus, dans un discours qui sonne faux. »

« Le prêche du vendredi (khutba) dans l’islam remplit une fonction structurellement identique. La khutba est politique depuis ses origines : les premiers califes y adressaient des « ordres directs » et des questions de gouvernement. L’obligation d’inclure le nom du souverain en faisait « le moment pour signaler un changement de régime, un glissement de loyauté, ou un appel à la rébellion ». En Turquie, le Diyanet (Présidence des affaires religieuses) rédige des sermons centralisés lus dans des milliers de mosquées. L’analyse par apprentissage automatique d’Ozan Aksoy (2023) a montré que le contenu des sermons répond fortement aux événements politiques nationaux, notamment le nationalisme après la tentative de coup d’État de 2016. En Iran, les imams du vendredi sont nommés par le Guide suprême et servent de porte-voix politiques directs. »

« Les Frères musulmans en Égypte illustrent le même schéma avec une architecture cellulaire formalisée dès 1943 : le système de l’usra (famille), cellule de base de 4 à 5 membres se réunissant hebdomadairement sous un naqib, agrégées en branches (shu’ba), districts (manatiq), gouvernorats (muhafazat), jusqu’au Conseil de la Choura et au Bureau de la Guidance. Quand Nasser interdit l’organisation en 1954, cette architecture résista : Eric Trager (Washington Institute) la décrit comme « l’unité la plus basique mais sans doute la plus essentielle de la hiérarchie des Frères ». Le système de filtrage multi-étapes (muhib → mu’ayyad → muntasib → muntazim → ach’amal) garantissait l’imperméabilité à l’infiltration. En Algérie, le passage des mosquées officielles aux « mosquées de garage » — espaces informels de prière dans des garages et des sous-sols — permit au FIS de se constituer hors du contrôle étatique. François Burgat, dans L’islamisme en face (1995), théorise ce phénomène : « Dans le contexte postcolonial, les activités religieuses ont permis aux activistes de s’organiser sous le radar de l’État. » »

Cette « paranoïa en miroir » se retrouve, mot pour mot, dans l’islam politique. Sayyid Qutb, dans Ma’alim fi al-Tariq (Jalons sur la route, 1964), écrit que le croyant doit « marcher à travers le vaste océan de la jâhiliyya qui a englouti le monde entier ». L’image est explicite : la modernité occidentale est un océan dans lequel la communauté musulmane se noie. Qutb ajoute : « Nous sommes entourés par la jâhiliyya aujourd’hui, qui est de même nature que celle de la première période de l’islam, peut-être un peu plus profonde. » L’environnement tout entier — croyances, idées, habitudes, art, lois — est jâhiliyya. Le croyant authentique doit constituer une « avant-garde » (talî’a) qui fonctionne comme un barrage humain contre cette submersion. Abul Ala Maududi, avant Qutb, parlait du « raz-de-marée satanique de la liberté féminine qui menace de détruire la civilisation humaine en Occident ». Malise Ruthven observe que l’établissement d’institutions non religieuses « opened the floodgates to secular forces which threatened Islam’s intellectual foundations »

« Recherche approfondie sur les trois axes — surveillance SAVAK des mosquées, contenu des prêches du vendredi, et stratégies organisationnelles des réseaux cléricaux chiites — pour la période 1960-1979, en ratissant les sources en anglais, français, persan et arabe. »

Les mosquées comme infrastructure révolutionnaire dans l’Iran pré-1979

« Les réseaux de mosquées iraniens ont constitué l’infrastructure de contre-pouvoir la plus efficace du Moyen-Orient au XXe siècle, rendant possible la seule révolution de l’histoire moderne conduite par un establishment clérical. Entre 1960 et 1979, environ 90 000 mosquées, des milliers de hoseyniyehs et de denses circuits financiers reliant le bazar au clergé fonctionnaient comme un État parallèle — percevant des impôts indépendants, diffusant des sermons clandestins par cassettes audio, et coordonnant la mobilisation de masse à travers le cycle de deuil chiite de quarante jours. La police secrète du Shah, la SAVAK, surveillait ces réseaux de manière extensive mais les comprenait fatalement mal, traitant l’opposition religieuse comme un archaïsme plutôt que comme la menace organisationnelle la plus redoutable pesant sur la monarchie. Ce rapport examine trois dimensions imbriquées de ce phénomène : l’appareil de surveillance de la SAVAK et ses défaillances, le contenu documenté des sermons qui radicalisèrent des millions de personnes, et l’architecture organisationnelle qui transforma le rituel religieux en action révolutionnaire.


Comment la SAVAK surveillait les mosquées — et pourquoi cela ne suffit pas

La Troisième Direction de la SAVAK assumait la responsabilité principale de la surveillance des institutions religieuses. Créée en 1957 avec une formation directe de la CIA, complétée par l’expertise du Mossad israélien et du SDECE français, l’agence passa à plus de 5 300 agents à plein temps après le soulèvement de 1963, auxquels s’ajoutait un nombre inconnu mais considérable d’informateurs à temps partiel (mukhabir). L’agence tenait des dossiers sur les Iraniens ciblés sous des noms de code — le directeur de la SAVAK portait celui de « Mercredi » — et les informateurs rendaient compte des congrégations de mosquées, du contenu des sermons, des mouvements de véhicules près des rassemblements religieux, et de la distribution de tracts. Ervand Abrahamian documente dans Iran Between Two Revolutions (Princeton, 1982, p. 437) que des informateurs étaient placés « dans pratiquement chaque institution publique et privée, des ministères aux salles de classe universitaires et aux congrégations des mosquées ».

Les capacités techniques comprenaient le programme IBEX, un système de renseignement d’origine électromagnétique classifié construit par Rockwell International, et un système d’écoute téléphonique de 7,5 millions de dollars opéré via Stanford Technology Corp. La SAVAK interceptait le courrier, plaçait les téléphones sur écoute, et recrutait des agents dans l’ensemble de la société iranienne. L’adage populaire « SAVAK hameja hast » (« la SAVAK est partout ») témoignait du climat de peur. Pourtant l’architecture opérationnelle de l’agence contenait des angles morts structurels qui s’avérèrent fatals.

Trois directeurs successifs de la SAVAK illustrent la confusion stratégique du régime. Le général Hassan Pakravan (1961–1966) dînait chaque semaine avec Khomeini pendant son assignation à résidence et intervint pour empêcher son exécution, arguant que cela « mettrait en colère les gens ordinaires d’Iran ». Le Shah licencia Pakravan précisément pour cette clémence. Son successeur, le général Nematollah Nassiri (1966–1978), adopta une approche dure mais se concentra massivement sur les groupes de guérilla armée — les Fedayin et les Moudjahidines — plutôt que sur le « soft power » décentralisé des réseaux de mosquées. Parviz Sabeti, le directeur adjoint civil qui dirigea la Troisième Direction à partir du milieu des années 1960, fut décrit par Abbas Milani comme « l’un des hommes les plus puissants des deux dernières décennies de l’ère Pahlavi », mais même lui ne put surmonter le problème fondamental : l’ampleur de l’infrastructure religieuse iranienne dépassait tout appareil de surveillance concevable.

La surveillance de la SAVAK donna des résultats spécifiques dans des cas individuels. Un groupe secret de onze séminaristes de Qom — comprenant le futur Guide suprême Ali Khamenei, Akbar Hashemi Rafsanjani et Hossein-Ali Montazeri — fut découvert et démantelé début 1967. Ali Shariati fut emprisonné de septembre 1973 à mars 1975 pour ses conférences à la Hoseyniyeh Ershad. La SAVAK décrivit Khamenei comme quelqu’un qui « exprime ses opinions par des enseignements et des interprétations du tafsir, du hadith et des versets coraniques sur un ton révolutionnaire et anti-régime ». L’ayatollah Muhammad Reza Sa’idi fut prétendument torturé à mort en 1970. Pourtant ces succès tactiques masquaient une défaillance stratégique : la SAVAK traitait l’opposition cléricale comme un problème de police au lieu de reconnaître en elle un État rival en gestation.

L’agence fit preuve d’une retenue paradoxale envers les figures religieuses de haut rang, ce qui s’avéra finalement catastrophique. Khamenei se souvint plus tard que les agents de la SAVAK s’annonçaient « au nom de la loi », lui laissaient le temps de faire sa prière matinale, et disaient à ses enfants qu’il « partait en voyage ». Cette déférence culturelle envers le clergé — ce qu’un chercheur qualifia de reconnaissance par la SAVAK de « frontières sociales que le régime hésitait à franchir » — permit aux échelons supérieurs du réseau clérical de continuer à fonctionner même sous surveillance. Le contraste avec le traitement par la SAVAK des guérilleros de gauche, torturés avec ce qu’Abrahamian appelle des « techniques d’interrogatoire scientifiques » après l’incident de Siahkal en 1971 (Tortured Confessions, UC Press, 1999), est saisissant.

Le renseignement américain se montra tout aussi aveugle. La CIA ne maintenait que quatre analystes Iran à plein temps et disposait, selon Gary Sick, d’« un manque stupéfiant d’informations fiables » sur l’opposition iranienne. Une contrainte déterminante fut l’exigence du Shah que le renseignement américain n’entretienne aucun contact avec les éléments de l’opposition iranienne. L’évaluation de la CIA d’août 1978 déclarait que l’Iran « ne se trouvait pas dans une situation révolutionnaire ni même « pré-révolutionnaire » ». La DIA prédisait en septembre 1978 que le Shah « resterait probablement activement au pouvoir pendant les dix prochaines années ». Le célèbre post-mortem de 186 pages de la CIA par John Devlin et Robert Jervis (Top Secret, juin 1979 ; déclassifié ultérieurement et publié sous le titre Why Intelligence Fails, Cornell, 2010) conclut que les analystes « ne comprenaient pas la nature de l’opposition, en particulier la dimension religieuse — qui était rejetée comme un archaïsme ».

Le National Security Archive de l’Université George Washington, dirigé par Malcolm Byrne, a publié des documents déclassifiés clés éclairant cette défaillance. On y trouve un câble de l’ambassade américaine de février 1978 intitulé « Iran: Understanding the Shi’ite Islamic Movement » qui nommait Khomeini comme le « leader symbolique » et admettait que l’ambassade « s’efforçait péniblement » de comprendre le mouvement religieux, ainsi qu’un rapport du Département d’État de janvier 1977 affirmant que l’Iran « resterait probablement stable… au moins jusqu’au milieu des années 1980 ». Le volume co-écrit par Byrne, Worlds Apart: A Documentary History of US-Iranian Relations, 1978–2018 (Cambridge, 2021), replace ces échecs du renseignement dans le contexte plus large des relations américano-iraniennes.

Après la révolution, le quartier général de la SAVAK fut pris d’assaut et ses archives saisies. Le Centre de documentation de la Révolution islamique (Markaz-e Asnad-e Enqelab-e Eslami), fondé en 1981, a depuis publié des volumes de documents SAVAK sur des sujets incluant le séminaire de Qom, la Gauche et les figures cléricales. Parmi ceux-ci figurent Enqelab be Revayat-e Asnad-e SAVAK (La Révolution selon les documents de la SAVAK) et Qiyam-e Panzdah-e Khordad be Revayat-e Asnad-e SAVAK de Jawad Mansouri (1999). Cependant, comme les chercheurs l’ont noté, ces documents posent un problème de « double légitimité » : certains universitaires remettent en question les informations obtenues sous la contrainte de la SAVAK, tandis que d’autres questionnent la curation sélective de la République islamique.


Ce qui était réellement prêché : du quiétisme à la révolution en chaire

La transformation du contenu des sermons iraniens — d’un quiétisme dévotionnel à l’incitation révolutionnaire — suivit une trajectoire claire avec des points de basculement identifiables, documentée par des discours traduits, des câbles diplomatiques déclassifiés et des reconstitutions savantes.

Sous le Grand Ayatollah Hossein Borujerdi (m. 1961), la posture cléricale chiite dominante était strictement quiétiste. Borujerdi interdit explicitement à son élève Khomeini tout engagement politique et « continua tout au long des années 1930 à apporter un soutien précieux au Shah », comme le note Abrahamian. Le contenu des sermons était massivement dévotionnel — prière, pureté rituelle, récitation coranique, deuil de l’Imam Hussein. La vision cléricale traditionnelle estimait que « Dieu avait créé à la fois la propriété privée et la société, et que la société devait être formée d’une hiérarchie de strates mutuellement dépendantes ». La mort de Borujerdi en mars 1961 leva le plus grand frein à l’activisme clérical et créa le vide qui permit l’émergence politique de Khomeini.

La première grande rupture survint avec le discours de Khomeini à Achoura au séminaire de Feyziyeh le 3 juin 1963. Choisissant délibérément le jour le plus sacré du calendrier chiite, Khomeini dressa des parallèles explicites entre le calife omeyyade Yazid et le Shah Mohammad Reza Pahlavi. Il qualifia le Shah d’« homme misérable et pitoyable » et prévint que « le jour viendrait où le peuple rendrait grâce pour son départ du pays ». Il déclara : « Israël veut qu’il n’y ait plus de Coran en Iran. Israël veut qu’il n’y ait plus de clercs en Iran. » Il ordonna au clergé d’« établir des comparaisons entre les crimes de Karbala et ceux commis par le Shah dans leurs sermons d’Achoura ». Son arrestation à 3 heures du matin le 5 juin déclencha le soulèvement du 15 Khordad : environ 100 000 personnes défilèrent devant le palais du Shah en scandant « Mort au dictateur ! Dieu vous garde, Khomeini ! » Des centaines furent tués lors de la répression.

Le deuxième sermon critique fut le discours de Khomeini sur les Capitulations du 26 octobre 1964, prononcé délibérément le jour de l’anniversaire du Shah, dénonçant l’accord sur le statut des forces armées qui accordait l’immunité juridique aux militaires américains en Iran. Le texte intégral, traduit par Hamid Algar dans Islam and Revolution (Mizan Press, 1981, pp. 181–188), contient des passages d’une force rhétorique extraordinaire : « Cet accord a fait de nous un pays colonisé, il a présenté le peuple musulman d’Iran au monde entier comme inférieur à des sauvages. » Il qualifia tous les parlementaires ayant approuvé la loi de « traîtres ». Ce discours conduisit directement à son exil le 4 novembre 1964 — d’abord en Turquie, puis à Nadjaf, en Irak, où il resterait pendant treize ans.

Le tournant théorique décisif fut celui des cours de Khomeini sur le Velayat-e Faqih, dispensés du 21 janvier au 8 février 1970 à la mosquée Shaykh Mortaza Ansari de Nadjaf. Ces douze à dix-neuf cours (les sources varient) délivrés aux étudiants du séminaire articulèrent ce que l’Encyclopaedia Iranica qualifie d’argument sans précédent : « jusqu’à la parution du livre de Khomeini, aucun auteur chiite n’avait jamais explicitement soutenu que les monarchies en tant que telles étaient illégitimes ni que le haut clergé avait autorité pour contrôler l’État ». Khomeini argumenta que durant l’occultation de l’Imam caché, le juriste le plus éminent devait exercer l’autorité gouvernementale, et que laisser la gouvernance à des dirigeants séculiers constituait « une négligence théologique, une trahison de la prétention globale de l’islam sur tous les aspects de la vie humaine ». Les cours furent transcrits, publiés clandestinement sous le titre Hokumat-e Eslami (Le Gouvernement islamique), et acheminés en contrebande jusqu’à Qom — mais, fait crucial, ils ne furent pas distribués parmi les groupes d’opposition séculiers ou libéraux. L’observation essentielle d’Abrahamian dans Khomeinism (UC Press, 1993) est que durant la période révolutionnaire elle-même, « dans ses interviews, discours, messages et fatwas de cette période, il n’y a pas une seule référence au velayat-e faqih » — une dissimulation stratégique délibérée visant à maintenir la large coalition révolutionnaire.

Parallèlement aux sermons de Khomeini, les conférences d’Ali Shariati à la Hoseyniyeh Ershad (de la fin des années 1960 à 1973) transformèrent la compréhension du chiisme par les Iraniens éduqués. Sa formulation la plus célèbre, « Le chiisme rouge contre le chiisme noir », distinguait le chiisme alavite révolutionnaire — « la religion du martyre » — du chiisme safavide passif — « la religion du deuil ». Son slogan « Chaque jour est Achoura, chaque lieu est Karbala » abolissait la distance temporelle entre 680 et le présent, transformant le deuil passif en engagement révolutionnaire actif. Sa série de conférences « Islamologie » (février–novembre 1972) réinterpréta l’islam comme une idéologie révolutionnaire universaliste. Shariati puisait chez Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre et l’analyse de classes marxiste tout en enracinant le tout dans l’exégèse coranique — une synthèse qui atteignait des publics inaccessibles à la rhétorique séminaire traditionnelle de Khomeini. La biographie définitive d’Ali Rahnema, An Islamic Utopian: A Political Biography of Ali Shariati (I.B. Tauris, 1998), documente comment cette tension entre l’intellectualisme anticlérical de Shariati et le projet clérical de Khomeini demeura irrésolue jusqu’à la mort de Shariati en 1977, à l’âge de 43 ans.

Le phénomène des cassettes audio fut le mécanisme technologique qui arma le contenu des sermons pour la distribution de masse. Depuis Nadjaf puis Neauphle-le-Château, les discours de Khomeini étaient enregistrés sur des cassettes ordinaires, introduits clandestinement en Iran par des coursiers de confiance — marchands, pèlerins chiites revenant des lieux saints irakiens — et reproduits à l’aide de magnétophones domestiques bon marché. Au pic de la mobilisation, environ 90 000 mosquées dupliquaient et faisaient circuler simultanément ses enregistrements. Le chercheur Arash Azizi a estimé le délai de diffusion à environ neuf heures entre le discours et la distribution de masse. Les cassettes se vendaient environ 1,25 dollar pièce. L’ouvrage d’Annabelle Sreberny-Mohammadi et Ali Mohammadi, Small Media, Big Revolution (University of Minnesota Press, 1994), reste l’étude de référence sur la manière dont ce média low-tech contournait tout contrôle étatique de la radio, de la télévision et de la presse écrite. Un responsable révolutionnaire iranien déclara par la suite : « Les cassettes audio sont plus puissantes que les avions de chasse. »

La politisation de Muharram et d’Achoura constitua peut-être l’innovation organisationnelle la plus distinctive de la révolution. Le concept de « paradigme de Karbala » élaboré par Michael Fischer (Iran: From Religious Dispute to Revolution, Harvard, 1980) décrit comment le récit fondateur du martyre de Hussein à Karbala en 680 fournit un modèle structurel de résistance politique. La phase décisive de la révolution exploita ce paradigme à travers le cycle de deuil de quarante jours (chehelom) : les tueries du 9 janvier 1978 à Qom déclenchèrent des manifestations de deuil quarante jours plus tard à Tabriz (18 février), qui produisirent de nouvelles morts pleurées quarante jours plus tard dans plusieurs villes (29 mars), et ainsi de suite dans une spirale auto-perpétuante. En décembre 1978, Muharram lui-même arriva. Les jours de Tasu’a et d’Achoura (10–11 décembre), entre six et neuf millions d’Iraniens — soit environ dix pour cent de la population — descendirent dans les rues. Les représentations traditionnelles de rawzeh-khani et les passions de ta’ziyeh furent transformées : comme l’écrivit un chercheur, « l’Iran devint un grand takia [théâtre] dans lequel chaque musulman n’était plus spectateur mais acteur ». Khomeini lui-même reconnut le mécanisme : « Ces larmes et ces Nohas [élégies poétiques] nous ont maintenus en vie… ont poussé ce mouvement en avant. »


L’anatomie organisationnelle d’un État parallèle

L’infrastructure révolutionnaire qui renversa la monarchie Pahlavi ne fut pas improvisée en 1978. Elle reposait sur des structures institutionnelles pluriséculaires — la marja’iyya (hiérarchie cléricale), les hay’at (associations de deuil), le nexus bazar-mosquée, et le système des séminaires (hawza) — qui avaient été adaptées, sur une quinzaine d’années environ, en un contre-État cohérent. Comprendre cette anatomie organisationnelle requiert d’examiner chaque composante et leur articulation.

Les hay’at (associations de deuil religieux) constituaient les unités cellulaires de la mobilisation révolutionnaire. Organisées autour de quartiers, de guildes du bazar ou de lieux de travail, elles se réunissaient régulièrement pour le rawzeh-khani (récitation des narrations de Karbala) et les processions de Muharram. Leur caractéristique organisationnelle essentielle était la décentralisation : chaque hay’at s’auto-gouvernait, s’autofinançait, et se rattachait à une mosquée ou une hoseyniyeh locale. Cela les rendait extraordinairement résistantes à l’infiltration. La Coalition islamique des groupes de deuil (Hay’atha-ye Mo’talefa-ye Eslami), formée vers avril 1963 à l’initiative de Khomeini par la fusion de trois groupes existants basés dans des mosquées de Téhéran (Shaykh-Ali, Amin al-Dawla et le groupe d’Ispahan), illustre la façon dont ces unités cellulaires pouvaient être coordonnées pour l’action politique. La Mo’talefeh distribua 200 000 à 250 000 exemplaires des déclarations de Khomeini en deux heures à travers plusieurs villes, organisa la spectaculaire manifestation d’Achoura du 3 juin 1963, et servit ultérieurement de « système nerveux central » de la révolution — percevant les impôts religieux, distribuant les sermons sur cassettes, organisant les grèves du bazar, et finançant les familles de prisonniers politiques.

La marja’iyya fonctionnait comme ce que Theda Skocpol appela des « ressources organisationnelles autonomes » — une structure de gouvernance parallèle complète. Dans son article fondateur « Rentier State and Shi’a Islam in the Iranian Revolution » (Theory and Society, 1982, pp. 265–283), Skocpol argumenta que le cas iranien était anomal précisément parce que l’islam chiite fournissait des capacités organisationnelles inaccessibles aux autres mouvements révolutionnaires. Le marja’ al-taqlid (source d’émulation) — la plus haute autorité chiite dont les opinions juridiques liaient les croyants — percevait des impôts directement auprès des fidèles, maintenait des réseaux de wakils (représentants) dans les villes et bourgades, contrôlait les séminaires, dirigeait des réseaux caritatifs, et opérait un système judiciaire indépendant traitant du mariage, de l’héritage et du droit de la famille. Cela constituait un système complet de gouvernance parallèle et d’aide sociale financé entièrement hors du contrôle de l’État.

Le système fiscal du khums et de la zakat était le moteur financier de l’indépendance cléricale. Le khums — un impôt obligatoire de vingt pour cent sur le surplus annuel de revenus — se divisait entre le sahm al-imam (la part de l’Imam, remise au marja’) et le sahm al-sadat (pour les descendants du Prophète). La zakat ajoutait 2,5 pour cent sur des catégories de richesse spécifiées. Ces impôts affluaient directement vers les maraji’ choisis à travers des réseaux de représentants, contournant entièrement l’État. Comme Nikki Keddie le soulignait, c’était là une différence structurelle entre le clergé chiite et sunnite : les oulémas sunnites étaient typiquement des fonctionnaires d’État, tandis que les maraji’ chiites étaient financièrement autonomes. Les montants en jeu étaient considérables — plusieurs sources savantes estiment le flux annuel à des dizaines de millions de dollars. Cela donnait au clergé ce qu’aucun autre groupe d’opposition iranien ne possédait : une base financière auto-suffisante que le régime ne pouvait couper. Durant la crise révolutionnaire, les marchands du bazar acheminèrent des fonds à travers ces réseaux de taxation religieuse pour soutenir des grèves de plusieurs mois menées par les ouvriers pétroliers et les fonctionnaires.

L’article séminal d’Ahmad Ashraf, « Bazaar-Mosque Alliance: The Social Basis of Revolts and Revolutions » (International Journal of Politics, Culture, and Society, 1988, pp. 538–567), démontra que le bazar et la mosquée n’étaient pas des entités séparées mais les parties d’un même organisme social. Les mosquées du vendredi siégeaient au centre du complexe du bazar ; des corridors couverts reliaient caravansérails, entrepôts, mosquées et ateliers. Des mosquées clés comme la mosquée Haj Seyd Azizollah du bazar de Téhéran servaient de points de rassemblement et de communication « à l’abri des yeux vigilants de la SAVAK ». L’ouvrage d’Arang Keshavarzian, Bazaar and State in Iran (Cambridge, 2007), montre que la politique délibérée du Shah de « désencastrement » du marché de son contexte social et religieux — par les centres commerciaux, les systèmes de crédit modernes et la planification économique — était une tentative stratégique de briser ce nexus, qui échoua finalement parce que les connexions organiques entre vie économique et vie religieuse étaient trop profondément enracinées.

La taqiyya (dissimulation) opérait à la fois comme stratégie de survie individuelle et comme principe organisationnel collectif. L’exemple le plus lourd de conséquences fut l’ambiguïté stratégique de Khomeini lui-même : tandis que ses cours de 1970 sur le Velayat-e Faqih esquissaient une théorie du pouvoir clérical direct, durant la période révolutionnaire il mit délibérément l’accent sur des thèmes de liberté, d’indépendance et de justice susceptibles d’unir une large coalition incluant libéraux, gauchistes et nationalistes. Comme le documente Kurzman dans The Unthinkable Revolution in Iran (Harvard, 2004), de nombreux révolutionnaires séculiers furent sincèrement surpris par la direction théocratique après février 1979. La structure cellulaire de la Mo’talefeh enchâssait les activités politiques dans la routine de la vie commerciale et religieuse, rendant les rassemblements politiques et les rassemblements purement dévotionnels indiscernables pour un observateur extérieur. L’Association du clergé combattant (Jame’eh-ye Rohaniyat-e Mobarez), fondée en 1977 par Khamenei, Motahhari, Beheshti, Bahonar, Rafsanjani et Mofatteh, « utilisait explicitement une approche culturelle pour combattre le Shah » — encadrant la mobilisation révolutionnaire dans des activités religieuses et culturelles légitimes.

La transition du quiétisme à l’activisme au sein du clergé ne fut ni uniforme ni inévitable. Le Grand Ayatollah Kho’i à Nadjaf maintenait que l’autorité du faqih se limitait à la tutelle des veuves et des orphelins, rejetant l’innovation de Khomeini. Le Grand Ayatollah Shariatmadari favorisait la démocratie constitutionnelle et appela au calme pendant les manifestations. L’Ayatollah Mahallati à Chiraz soutenait le quiétisme. La faction activiste était dirigée par le cercle intime des anciens étudiants de Khomeini — Motahhari, Beheshti, Bahonar, Rafsanjani — qui formèrent des cercles concentriques d’organisation : le noyau le plus intime de clercs compétents, un cercle plus large d’étudiants en séminaire qui distribuaient écrits et cassettes, des alliés bazaaris dans la Mo’talefeh qui fournissaient les ressources financières, et des représentants dans les grandes villes qui coordonnaient les activités locales. Le volume collectif édité par Keddie, Religion and Politics in Iran: Shi’ism from Quietism to Revolution (Yale, 1983), documente comment la mort de Borujerdi en 1961, la Révolution blanche du Shah menaçant les intérêts cléricaux en 1963, et l’échec de l’opposition séculière à monter une résistance efficace, concoururent collectivement à cette transition.

Plusieurs organisations distinctes canalisèrent l’énergie révolutionnaire à travers les réseaux religieux. Les Fadaiyan-e Islam, fondés en 1945 par Navvab Safavi, représentaient le fondamentalisme chiite militant par l’assassinat ciblé (Ahmad Kasravi en 1946, le Premier ministre Razmara en 1951). Après l’exécution de Safavi en 1955, les survivants gravitèrent vers Khomeini. Les Moudjahidines du Peuple, fondés en 1965 par des ingénieurs issus du Mouvement de libération de Bazargan, tentèrent une synthèse révolutionnaire entre islam chiite et analyse marxiste, s’organisant par des structures cellulaires clandestines ; la SAVAK captura environ 150 membres en 1971 et exécuta les fondateurs en 1972. Le Mouvement de libération de l’Iran (1961), dirigé par Mehdi Bazargan et l’Ayatollah Taleghani, faisait le pont entre nationalisme libéral et opposition religieuse. Chacune de ces organisations opérait à travers ou parallèlement à l’infrastructure des mosquées, démontrant sa polyvalence comme plateforme pour une opposition idéologiquement diverse.

La phase finale révolutionnaire de 1978–1979 démontra comment cette infrastructure s’activa. Le réseau informel des mosquées et des bazars « devint progressivement une organisation de protestation coordonnée ». Des comités révolutionnaires (komitehs) surgirent dans les mosquées, les écoles et les lieux de travail, mobilisant les gens, organisant les grèves, distribuant des denrées rares, et assumant finalement des fonctions gouvernementales. Les appels nocturnes au « Allahu Akbar » depuis les toits pendant le couvre-feu servaient à la fois de protestation et de soutien moral — une forme de communication qu’aucun appareil de surveillance ne pouvait supprimer. Comme l’expliqua le politologue Nasser Hadian : « Les partis politiques n’existaient pas, la presse était muselée, le parlement était devenu une chambre d’enregistrement… En réalité, les seuls lieux restant pour l’articulation des griefs politiques étaient les mosquées. » En détruisant systématiquement l’opposition libérale, séculière et gauchiste, le Shah avait involontairement laissé la mosquée comme seule structure organisationnelle survivante capable de défier son régime.


Le paysage savant à travers quatre langues

L’historiographie de l’infrastructure révolutionnaire fondée sur les mosquées s’étend à travers quatre traditions linguistiques majeures, chacune apportant des forces analytiques distinctes.

La littérature anglophone est la plus étendue et la plus analytiquement sophistiquée. Iran Between Two Revolutions d’Abrahamian (Princeton, 1982) demeure l’histoire politico-sociologique fondatrice, s’appuyant sur les archives du Foreign Office britannique et de l’India Office. Iran: From Religious Dispute to Revolution de Fischer (Harvard, 1980) fournit l’étude ethnographique essentielle de la vie séminaire et du paradigme de Karbala. Islam and Revolution d’Algar (Mizan Press, 1981) est le recueil de sources primaires indispensable des écrits et discours de Khomeini en traduction anglaise. Social Origins of the Iranian Revolution de Parsa (Rutgers, 1989) offre l’analyse structurelle la plus systématique des réseaux de mobilisation bazar-mosquée. The Unthinkable Revolution in Iran de Kurzman (Harvard, 2004) présente le défi le plus puissant aux récits déterministes, soulignant la contingence et les réseaux d’information. U.S. Foreign Policy and the Shah de Gasiorowski (Cornell, 1991) et les publications du National Security Archive de Byrne documentent les dimensions du renseignement.

La tradition francophone apporte des perspectives anthropologiques et philosophiques distinctives. L’Islam chiite : Croyances et idéologies de Yann Richard (Fayard, 1991 ; traduction anglaise : Shi’ite Islam, Blackwell, 1995) fournit le traitement le plus complet de la théologie politique chiite. Le volume collectif de Digard, Hourcade et Richard, L’Iran au XXe siècle (Fayard, 1996 ; 3e éd. 2007), est la référence standard en français couvrant l’histoire politique, militaire, religieuse et sociale. L’Islamisme et la mort : Le martyre révolutionnaire en Iran de Farhad Khosrokhavar (L’Harmattan, 1995) offre une analyse sociologique du martyrologe révolutionnaire fondée sur un travail de terrain de 1977 à 1990. Les treize articles de Michel Foucault pour le Corriere della Sera et Le Nouvel Observateur (septembre 1978–février 1979), incluant le fameux « À quoi rêvent les Iraniens ? » (16 octobre 1978), restent des documents primaires provocants d’engagement intellectuel avec la « spiritualité politique » de la révolution — rassemblés et annotés dans Foucault and the Iranian Revolution de Janet Afary et Kevin Anderson (Chicago, 2005). SAVAK de Christian Delannoy (Stock, 1991) fournit la principale étude francophone de l’appareil sécuritaire.

Les sources persanes/farsi constituent la base documentaire primaire essentielle. Le Sahifeh-ye Imam de Khomeini (22 volumes, Institut pour la compilation et la publication des œuvres de l’Imam Khomeini, 2008) est l’anthologie complète des discours, messages, interviews et décrets — les volumes 1 à 5 couvrant la période critique de Nadjaf. Les Majmu’eh-ye Asar (Œuvres complètes) de Shariati dépassent les 35 volumes. Les mémoires quotidiens en plusieurs volumes de Rafsanjani (Majmu’eh-ye Khaterat-e Ruzaneh) sont inestimables pour comprendre les décisions internes du clergé. Les collections publiées de documents de la SAVAK incluent Enqelab be Revayat-e Asnad-e SAVAK (La Révolution selon les documents de la SAVAK) et le mémoire de Hossein Fardoust Zohur va Soqut-e Saltanat-e Pahlavi (Ascension et chute du sultanat Pahlavi, 1998) — rédigé par l’ancien directeur adjoint de la SAVAK qui fit défection pendant la révolution.

La littérature savante arabophone est moins développée mais en croissance, particulièrement concernant les années de Khomeini à Nadjaf et les réseaux cléricaux transnationaux. Iqtisaduna (Notre économie) et Falsafatuna (Notre philosophie) de Muhammad Baqir al-Sadr documentent le développement parallèle de la pensée politique chiite révolutionnaire en Irak. The Vanished Imam: Musa al-Sadr and the Shia of Lebanon de Fouad Ajami (Cornell, 1986) et le volume collectif de Houchang Chehabi Distant Relations: Iran and Lebanon in the Last 500 Years (I.B. Tauris, 2006) retracent les réseaux cléricaux Nadjaf-Qom-Beyrouth à travers lesquels les idées révolutionnaires circulèrent. Une étude arabophone de l’Université de Wasit, « Les mosquées du bazar et leur rôle dans la victoire de la Révolution iranienne », cite des documents du CRDI sur des mosquées spécifiques du bazar de Téhéran comme centres de mobilisation.

Les dépôts archivistiques clés comprennent le National Security Archive à l’Université George Washington (plus de 890 dossiers électroniques, plus de 150 000 documents via ProQuest DNSA), le Harvard Iranian Oral History Project (134 entretiens, 118 numérisés, à la bibliothèque Houghton), les histoires orales de la Foundation for Iranian Studies, les publications FOIA de la CIA via la CIA Reading Room, les dossiers FCO aux Archives nationales britanniques à Kew, et le Centre de documentation de la Révolution islamique à Téhéran — bien que l’accès des chercheurs occidentaux à ce dernier soit devenu, comme le notent les spécialistes, « quasi impossible ».


Conclusion : la mosquée comme système d’exploitation de la révolution

La Révolution iranienne de 1979 réussit non par la nouveauté idéologique ou la force militaire mais par la suprématie organisationnelle. Le réseau des mosquées fournit ce qu’aucune opposition séculière ne pouvait égaler : une infrastructure physiquement distribuée présente dans chaque quartier, un système financier indépendant hors de portée de l’État, un medium de communication (le sermon sur cassette) imperméable à la censure, un calendrier ritualisé (le cycle de deuil de quarante jours) qui générait une mobilisation auto-perpétuante, et une structure d’autorité hiérarchique (la marja’iyya) capable d’émettre des directives contraignantes pour des millions de personnes.

L’échec de la SAVAK ne fut pas principalement un échec de collecte du renseignement — ses dossiers étaient volumineux — mais un échec d’imagination analytique partagé avec le renseignement américain : la conviction que le leadership religieux était un archaïsme incapable de diriger une révolution moderne. Le bilan documentaire, de l’évaluation de la CIA d’août 1978 affirmant que l’Iran « ne se trouvait pas dans une situation révolutionnaire ni même « pré-révolutionnaire » » à l’obsession opérationnelle de la SAVAK pour les guérilleros armés au détriment des réseaux de distribution de cassettes, révèle un establishment du renseignement qui savait compter les informateurs mais ne savait pas compter les mouvements.

Le contenu des sermons évolua à travers des phases identifiables — du quiétisme de Borujerdi aux dénonciations personnalisées du Shah par Khomeini (1963–1964), à la théorie systématique de la gouvernance cléricale (1970), à la messagerie révolutionnaire de masse par cassettes (1977–1979) — mais l’enseignement décisif est que Khomeini dissimula délibérément sa proposition la plus radicale (le velayat-e faqih) devant la large coalition révolutionnaire. Cette taqiyya stratégique, combinée à l’opacité organisationnelle d’une activité politique codée religieusement, fit que beaucoup de ceux qui rejoignirent la révolution ne comprirent pas ce qu’ils étaient en train de construire avant que cela ne fût construit. La mosquée n’était pas simplement un lieu de la politique révolutionnaire. Elle était le système d’exploitation de la révolution — et elle exécutait un code que la plupart de ses utilisateurs ne pouvaient pas lire. »

« Ce que les purges chinoises révèlent sur l’opacité systémique

Les convulsions internes du système chinois depuis 2023 illustrent, avec une force dramatique, le gouffre entre ce que les observateurs extérieurs savent et ce que les initiés comprennent. La chronologie est vertigineuse. En juin 2023, le ministre des Affaires étrangères Qin Gang — considéré comme un choix personnel de Xi Jinping, devenu à 57 ans le plus jeune ministre des Affaires étrangères depuis des décennies — disparaît après avoir été vu pour la dernière fois le 25 juin. Il est formellement destitué le 25 juillet, puis retiré du Comité central en juillet 2024. Le ministre de la Défense Li Shangfu, sanctionné par les États-Unis en 2018 pour l’achat d’armements russes, disparaît fin août 2023 ; il est destitué en octobre, puis expulsé du Parti le 27 juin 2024 pour « violations graves de la discipline du Parti ». Le même jour, l’ancien ministre de la Défense Wei Fenghe — premier commandant de la Force des fusées de l’APL — est également expulsé. C’est la première fois dans l’histoire de l’armée chinoise, fondée en 1927, que le Parti annonce des enquêtes pour corruption contre deux ministres de la Défense le même jour.

Les commandants de la Force des fusées — le général Li Yuchao et le commissaire politique Xu Zhongbo — sont remplacés en juillet-août 2023 par des officiers issus de la marine et de l’aviation, une rupture sans précédent. Bloomberg, citant des renseignements américains, rapporte que la corruption incluait des missiles nucléaires remplis d’eau au lieu de carburant et des couvercles de silos défectueux. En décembre 2023, neuf hauts responsables militaires sont retirés de l’Assemblée nationale populaire, dont des commandants de la Force des fusées, de la Force aérienne, et du Théâtre sud.

La vague suivante frappe les plus proches alliés de Xi. En novembre 2024, l’amiral Miao Hua, directeur du département du travail politique de la CMC, est placé sous enquête. Au Quatrième Plénum d’octobre 2025, neuf généraux à quatre étoiles sont expulsés d’un coup, dont le vice-président de la CMC He Weidong, le commandant du théâtre oriental Lin Xiangyang (responsable des opérations Taiwan), et — fait stupéfiant — Wang Houbin, le commandant de la Force des fusées nommé en remplacement à peine un an plus tôt. La CMC est réduite de sept membres à deux : Xi Jinping et Zhang Shengmin. Puis, le 24 janvier 2026, la bombe : le général Zhang Youxia, premier vice-président de la CMC — ami d’enfance de Xi, fils d’un général révolutionnaire qui avait combattu aux côtés du père de Xi — est placé sous enquête. Le Wall Street Journal rapporte qu’il est soupçonné d’avoir constitué des cliques politiques, d’avoir promu Li Shangfu comme ministre de la Défense en échange de pots-de-vin massifs, et d’avoir transmis aux États-Unis des données techniques sur l’arsenal nucléaire chinois.

Les analystes les plus réputés reconnaissent leur incapacité à décoder ces événements. Shanshan Mei (RAND) : « C’est très opaque. Ma réponse honnête est que je ne sais pas, parce que souvent le Parti communiste chinois opère avec une opacité énorme. » Charles Parton (RUSI) : « Nous sommes dans le domaine de la conjecture quand il s’agit du personnel dirigeant. » James Palmer (Foreign Policy) : « Ces processus sont extrêmement opaques, les fuites sont rares, et tout analyste, y compris moi-même, ne peut offrir qu’une conjecture informée. » The Diplomat (janvier 2026) : « La nature hautement secrète de l’APL complique les efforts pour identifier les raisons précises de la chute de Zhang et Liu. Il est raisonnable de dire que personne d’autre ne connaît l’histoire complète, à l’exception d’un petit nombre de privilégiés qui ont organisé leur arrestation. »

C’est précisément dans ce contexte que le positionnement d’un acteur comme Xiang Lanxin acquiert sa signification la plus profonde. Avoir navigué pendant des décennies dans un système qui traverse des convulsions internes de cette ampleur — avoir organisé en septembre 2023, au moment même où des ministres de la Défense disparaissaient, des dialogues de Track II à Pékin avec d’anciens généraux de l’APL et des figures du Politburo — signifie posséder une compréhension du fonctionnement réel de ce système qui est qualitativement inaccessible depuis l’extérieur. Le CICIR (China Institutes of Contemporary International Relations), principal think tank de politique étrangère de la Chine, est selon un rapport de la CIA de 2009 « la façade publique du 11e Bureau du ministère de la Sécurité d’État » — « l’un des rares exemples au monde d’un think tank se présentant comme 100 % académique mais étant devenu 100 % intégré au service de renseignement », selon Roger Faligot. Comprendre les dynamiques réelles derrière les purges, les équilibres factionnels entre le « Gang du Shaanxi » et la « Clique du Fujian » que Xi a tour à tour promus puis éliminés, les motivations réelles — corruption, déloyauté politique, préoccupations sur la préparation vis-à-vis de Taïwan, possible espionnage — exige un accès et une intériorisation qui ne sont pas disponibles dans les sources ouvertes.

L’humilité épistémique comme condition préalable au jugement

Ian James Kidd définit l’humilité épistémique comme la reconnaissance de « la fragilité de la confiance épistémique » — qui dépend de conditions cognitives (savoir spécialisé), de conditions pratiques (capacité à accomplir certaines actions) et de conditions matérielles (accès à des objets particuliers). Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. »

Pour évaluer un profil opérant à l’intersection des systèmes stratégiques chinois, américain et russe, les prérequis minimaux incluent au moins : une connaissance fine des institutions de politique étrangère et de défense chinoises et de leurs liens avec le renseignement ; une compréhension des dynamiques factionnelles au sein du PCC et de l’APL ; une familiarité avec le fonctionnement du Valdaï et de l’écosystème stratégique russe ; une connaissance des circuits de Track II et de leur rôle dans la politique étrangère américaine ; une compréhension des mécanismes de production du savoir dans les think tanks des trois systèmes ; et une expérience directe de l’interaction avec des acteurs de haut niveau dans au moins deux de ces trois systèmes. Ces prérequis sont, en pratique, réunis par un nombre extraordinairement restreint de personnes.

Tom Nichols, dans The Death of Expertise (Oxford, 2017), formule le danger avec précision : « Une société moderne ne peut pas fonctionner sans une division sociale du travail et une confiance dans les experts, les professionnels et les intellectuels… Personne n’est expert en tout. Quelles que soient nos aspirations, nous sommes limités par la réalité du temps et les limites indéniables de nos talents. » Collins et Evans formulent cela comme le « problème de l’extension » : jusqu’où la participation publique dans les décisions techniques doit-elle s’étendre ? Leur réponse distingue les phases « politiques » des débats (où tous les citoyens ont des droits) des phases « techniques » (où seuls ceux qui possèdent l’expertise pertinente devraient intervenir). Jaana Parviainen, dans Social Epistemology (2020-2021), applique cette logique à la prise de décision politique en arguant que « le non-savoir doit être reconnu explicitement comme une condition permanente et centrale de la décision ».

L’analogie avec la physique nucléaire n’est pas rhétorique. Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »

« Comment les organisations testent la loyauté sans que le test ne soit visible

« Le test de loyauté implicite compte parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée sait rarement qu’elle l’est. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation décontractée ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.

L’apprentissage de six mois des Carbonari en fut la première version formalisée : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant un semestre, reproduisant les règles de l’ancienne guilde des charbonniers, période durant laquelle leur fiabilité, leur discrétion et leur engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de filtrage prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées imitant la Passion du Christ — que les apprentis accédaient au grade de maître, où les secrets opérationnels et l’obligation d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » leur étaient communiqués.

Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de filtrage calibrée. D’abord, ils passaient du matériel en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses fournies et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts par « bombes à seaux » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.

Le compartimentage de l’information fonctionne lui-même comme un mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes pièces d’information et qu’une pièce fuite, la source de la fuite peut être identifiée en retraçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance Combat était divisé en une série de cellules qui s’ignoraient mutuellement — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation isolée et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.

L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un volume considérable d’informations a été recueilli par le passé par les forces ennemies et leurs informateurs auprès de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les propos inconsidérés induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL auquel toute organisation est confrontée. » Les commandants observaient les habitudes de consommation, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas par des tests formels, mais par un suivi passif continu. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Des interrogatoires sont fréquemment simulés lors de l’entraînement pour sensibiliser les volontaires à ce qui les attend. » Ceux qui craquaient sous la pression de l’exercice étaient identifiés avant de pouvoir compromettre l’organisation.

L’échec de test de loyauté documenté le plus dévastateur fut celui de Roman Malinovsky, du Parti bolchevique. Agent de l’Okhrana (police secrète tsariste) ayant gravi les échelons jusqu’au Comité central et dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovsky fit une telle impression sur Lénine qu’il fut élu au Comité central. Lorsque Boukharine remarqua que « plusieurs fois, lorsqu’il organisait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, des agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovsky avait eu connaissance de chaque rendez-vous — il écrivit à Lénine. Lénine écarta les avertissements. Quand Vladimir Bourtsev suggéra que Malinovsky pourrait être un espion, Lénine ordonna à Malinovsky lui-même de mener l’enquête. Lors d’une conférence en 1913 réunissant 22 bolcheviques près de Zakopane, cinq s’avérèrent être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, a contribué à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement mené à la Grande Terreur. »

« À CET ÂGE UN HOMME N’A PAS ENCORE MONTRÉ CE QU’IL EST. IL EST POSSIBLE QU’UN HOMME DE VINGT ET UN OU DE VINGT-DEUX ANS QUI commet un vol ne recommence pas, alors qu’il s’est toujours bien conduit jusque-là ; mais il est possible aussi qu’il fasse preuve de mauvais instincts, qu’il n’a pas montrés parce qu’il était dans des circonstances où ces mauvais instincts ne pouvaient se trahir , et qu’à partir de ce moment ces mauvais instincts prennent leur Cours . La société ne sera-t-elle pas dépouillée d’une partie de la protection qui lui est due, ne jouera-t-elle pas un rôle de dupe si cet homme s’adonne à l’ivrognerie, vit dans les conditions les plus misérables, les plus immorales, est un objet de scandale, sans cependant tomber sous le coup de la loi ? M. BOGELOT. Ce sera bien rare. M. BÉRENGER. Il ne sera pas bien difficile de le reprendre. M. VIAL. – Je comprends le danger qui résulte du fait de la publicité de la procédure. Je ne demanderais pas qu’on emploie les moyens de procédure indiqués au Code d’instruction criminelle : l’attestation du sous préfet, du maire , du juge de paix. Faites une enquête aussi discrète que possible, mais enfin assurez-vous au moins qu’il s’agit de quelqu’un qui mérite la faveur que vous lui accordez, que vous n’allez pas effacer du casier judiciaire une condamnation relative à un homme qui donne un scandale public, qui vit dans des conditions telles que la réhabilitation que vous lui appliquez soit pour ainsi dire un scandale public. Ce cas se présentera, il faut le prévoir. M. BOGELOT. Ce sera une enquête de moralité, ce ne sera pas une enquête sur la question pénale. Vous supposez un jeune homme de vingt-deux ans qui aura commis une première faute et qui, après sa condamnation, se conduira mal, non pas au point de vue pénal, mais au point de vue moral, qui vivra en concubinage ou qui aura LE TORT DE SE GRISER. S’il se conduit mal, soyez tranquille, il commettra un petit délit et le juge le fraprera d’une peine d’emprisonnement ; mais s’il n’y a que des faits de moralité à lui reprocher, vous ne pouvez pas le faire passer devant les tribunaux. «

BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DES PRISONS ( Reconnue comme établissement d’utilité publique par décret du 23 avril 1889)

« Comprendre…. n’a rien ou peu à voir, n’est pas synonyme, n’incite pas, ou pas nécessairement, à parler. »

« À l’inverse, parler n’est pas synonyme, n’est pas, n’a pas toujours, ne stipule pas toujours, que l’on comprend. »

« Des situations. »

« À éviter. »

« Comprendre… »

« C’est un délai. »

«Deux cas cliniques de « persécution » dans un syndromed’Asperger ayant donné lieu à un diagnostic de schizophrénie

A., 30 ans, est un homme qui a présenté à l’adolescence des compor tements de lavage à répétition. D’intelligence dans la normale élevée, il se démarque par un langage d’une extrême précision, incluant des

phrases très longues, qualifiées de maniérisme verbal.

Il choisit avec un soin particulier ses termes, et il décrit d’une façon atypiquement détaillée une démarche administrative par exemple, une association de médica ments, ou un symptôme physique. Nous avons posé un diagnostic de syndrome d’Asperger, en se basant sur une restriction de la socialisation,

sur des comportements répétitifs, et sur la conservation de ses capacités

cognitives.

Un examen standardisé, l’Autism Diagnostic Interview, à fourni un cadre de référence pour cette anamnèse dirigée. JYG a présenté à deux reprises une accélération du cours de la pensée pendant

plusieurs semaines, associée à un relâchement associatif et à un discours devenu franchement difficile à suivre. Ces traits ont ajouté à son diagnos tic une comorbidité de trouble bipolaire

Cet homme a été hospitalisé dans un état anxieux lié à la perte (effective) de son portefeuille,

et à une visite (réelle) d’intrus dans son appartement. Dans son discours à l’hôpital, il évoque la police qu’il a appelée à plusieurs reprises peu avant son hospitalisation pour se plaindre de la disparition de son portefeuille. Lorsque nous le rencontrons au cours de son hospitalisation, il est couché par terre dans sa chambre, recouvert de couvertures pour se protéger des microbes liés, dit-il, aux autres patients. Il demande avec insistance d’aller à son domicile vérifier si des affaires ont disparu de chez lui, craignant qu’on soit rentré chez lui pendant son absence et qu’on lui ait à nouveau dérobé des affaires. L’état anxieux et la crainte des microbes diminueront rapidement grâce à des mesures tenant compte de ses craintes (aspect réel), comme mettre à sa disposition une chambre à l’écart des intrusions des autres patients. Au cours de nos rencontres avec lui, à de multiples reprises, il a mis notre mémoire en défaut, en critiquant de minimes imperfections du système hospitalier, toujours sur une base factuelle vérifiable. Pourtant, un diagnostic d’état psychotique avait été porté à répétition par d’autres cliniciens pour A.

B. est un homme dans la trentaine. Il étudie dans une discipline reliée aux sciences dures. Nous avons posé un diagnostic de SYNDROME d’Asperger en se basant sur une restriction majeure de la réciprocité sociale au cours de son développement, et d’intérêts particuliers pour

l’in for matique qui se sont développés très tôt.

Lorsque nous le rencontrons, il a son propre site Web dans lequel il explique ses particularités et son parcours. Son discours est infiltré par une tonalité « dure » et une thématique de préjudice généralisé, accompagné par des demandes de réparation d’injustice commis par des colocataires, mais aussi par des

professeurs et sa famille. Sa scolarité a été interrompue à la suite d’une croisade qu’il a menée contre les vendeurs de « pot » de son école à l’adolescence. Il revient fréquemment sur la notion de « dommages colla

téraux » subis, du fait qu’il est Asperger, et sur le fait qu’on abuse de sa naïveté sociale. Sa pensée est claire, remarquablement exprimée, mais il ne donne à autrui aucun bénéfice du doute lorsqu’il s’estime lésé.

En d’autres termes, il favorise une interprétation de type préjudice lors des différents incidents qui émaillent sa vie personnelle et professionnelle. Dans un contexte de crainte qu’aucun employeur ne l’accepte en stage, et qu’il ne valide donc pas son année universitaire, il manifestera plus tard un état aigu anxieux et insomniaque. Au décours de cet épisode, il pose un geste hétéro-agressif grave à l’égard d’un voisin, heureusement sans conséquences majeures pour la santé de ce dernier.

L’acte survient peu après une menace effective d’un autre voisin. B a paru se méprendre et penser, sur l’instant, à une collusion possible entre les deux. Il est incarcéré, et finalement rapidement libéré, à cause de son diagnostic. Au cours du suivi postérieur à l’incarcération, nous avons eu à défendre le diagnostic posé contre celui de personnalité paranoïaque. B. a une pensée hyper-rationnelle, non émotive, et très égocentrique, puisqu’il estime que l’entourage lui doit réparation pour les dommages subis du fait de l’ignorance de sa condition

Critères de distinction cliniques

Pourquoi, selon nous, ces deux situations ne s’inscrivent pas dans un contexte de paranoïa, hypothèse à laquelle adhèrent les cliniciens intervenant auprès de ces deux personnes ? La thématique de préjudice,de méfiance à l’égard d’autrui, est explicitement présente dans les deux cas. La pensée est rigide, formelle, et le dialogue est fréquemment interrompu dans les deux cas par des reprises sur l’acceptation d’un terme.

Elle est suivie chez le premier d’actes sans gravité (appels répétés à la police) mais dans le deuxième d’un acte grave, ayant atteint une personne qui n’était pas directement impliquée dans les difficultés que B. avait avec son voisinage.

Dans les deux cas, l’histoire développementale montre une réduction marquée de la réciprocité sociale avec un envahissement par des intérêts particuliers nets. Depuis le début du développement, A s’inté –

resse à la diététique, aux plans de maisons, et à l’hygiène.

Pour sa part, B. a un intérêt particulier pour l’informatique et l’électronique, pour lesquelles il montre une précocité et un talent remarquable. Surtout, l’examen du récit des incidents qui ont amené aux états anxieux avec thèmes de préjudice met en évidence des particularités communes : le ou

les incidents, après étude de plusieurs sources, sont rigoureusement exacts, décrits avec minutie, et d’une manière absolument identique lors de plusieurs demandes de narration répétée. Il n’y a pas de « lissage » des événements par l’intention supposée du persécuteur, comme dans un discours de persécution schizophrénique. La conviction d’être lésé est appuyée sur des faits vérifiables, que nous jugerions surévalués, mais non irrationnels.

Il n’y a pas — et ce point est pour nous essentiel dans la distinction avec la schizophrénie — cristallisation secondaire d’une certitude que l’autre est hostile. Cette certitude s’étendra par le biais d’inférences verbales liées à la promiscuité spatio-temporelle ou sémantique avec le persécuteur initial et/ou avec le vécu hallucinatoire, noyau de l’épisode schizophrénique. Dans la schizophrénie, la personne parait cerner verbalement une certitude d’hostilité qui précède ou est indépendante de sa verbalisation. La persécution s’appuie sur des phéno mènes hallucinatoires, de transformation corporelle ou de sentiment de modification de la cénesthésie de la pensée en présence d’autrui.

Dans le versant schizoïde, la distance entre les phénomènes élémentaires et la cristallisation délirante se manifeste par la variété des mécanismes — et, souvent leur imprécision — que le patient met pour convaincre autrui que sa certitude persécutive est fondée. La question de l’existence de ces phénomènes élémentaires dans la paranoïa reste ouverte, mais il nous semble que la certitude de l’hostilité d’autrui est première dans la paranoïa, alors qu’elle est secondaire, étayée sur des faits, et réversible dans le cas de l’Asperger.

Rôle différentiel des profils cognitifs

Au niveau cognitif, nous avons développé des profils qui opposent assez clairement le syndrome d’Asperger à d’autres conditions, à l’intérieur des troubles envahissants du développement. Le profil de l’Asperger au test d’intelligence Wechsler comporte un creux relatif en compréhension, comme l’autisme, mais aussi au code, et un pic en information, vocabulaire et surtout, similitude. Goldstein et al, (2002) indiquent un recouvrement entre un (sur 4) des clusters de patients schizotypiques,

(Pic au Bloc à dessin et information, creux en compré hension) et l’autisme de haut niveau. Enfin une dernière étude (Bolte et al., 2002) trouve que le sous-test compréhension est mieux réalisé dans la schizophrénie, tandis que le sous-test Similitude est plus élevé dans l’autisme. C’est surtout le pic en similitude qui parait le plus discriminant dans les trois séries de données à notre disposition.

Les critères cognitifs sont toutefois encore peu utilisables cliniquement, d’autant que dans l’Asperger les pics sont moins clairs que dans l’autisme, que l’Asperger comporte régulièrement un déficit attentionnel qui peut être confondu avec celui de la schizophrénie, et qu’on ignore si les sous-types paranoïaque vs. schizoïde ont des différences de profil au Wechsler. Il n’est donc pas inutile de chercher des répères cliniques pour différencier les deux conditions.  »

Éléments de diagnostic différentiel clinique entre le syndrome d’Asperger et la personnalité Schizoïde/Paranoïaque

« En mathématiques : en algèbre linéaire, une transposition est le fait de calculer la transposée d’une matrice (c’est-à-dire d’inverser les lignes et les colonnes de cette dernière) ou la transposée d’une application linéaire (notion cohérente avec la précédente) ;
en algèbre générale, la transposition est un 2-cycle, c’est-à-dire une permutation consistant à échanger deux éléments d’un ensemble.
En logique des propositions, une transposition est une règle de remplacement valide qui permet d’échanger l’antécédent avec le conséquent« 

Transposition — Wikipédia 

« (LOCKHART ET LE CHAUFFEUR DE TAXI) »

« Vous venez pour la cure ? « 

« Non seulement en visite. »

« Je peux ? (cigarettes) « 

« Allez-y. « 

« Les passagers sont rarement aussi jeunes que vous. « 

« Vous emmenez souvent des gens au sanatorium? »

« Oui, je les emmène tous. Chaque semaine je ramasse des gens riches à la gare de train et les emmène à la montagne. « 

« Seulement des gens riches. C’est sûrement dispendieux. « 

« Comme quoi l’argent ne règle pas tous les problèmes. « 

« Moi j’apprécie de mener une vie simple. « 

« C’est tout ? Vous n’avez pas… d’autres ambitions que de faire la navette pour de vieux riches? »

« La plupart décide de rester. « 

« Pourquoi ? « 

« Je suppose qu’ils aiment l’endroit. »

 » Je vais jamais dans des spas ou ce genre de choses. Je travaille pour gagner ma vie… Comme mon père avant moi. Un fils append de son père ce que c’est que d’être un homme…. J’ai pas raison ? »

 » Je peux pas savoir. »

 » J’ai pas vraiment connu mon père. « 

(IMMEDIATEMMENT APPRES, LOCKHART ET SA MERE)

 » Tu seras absent combien de temps ? »

 » Seulement quelques jours. Un voyage d’affaire. »

 » T’as pas l’air bien. »

 » Je vais bien. C’est juste que je dors plutôt mal. »

« Tu dois te reposer. Tu sais je disais toujours à ton père de se reposer… mais il m’écoutait jamais. »

« Il était faible. « 

« Tu ne le connaissais pas. « 

« À qui la faute d’après toi ? “

 » Est-ce que ça te plaît ici ? Est-ce qu’on prend bien soin de toi ? « 

« Les gens viennent mourir ici… Comment est-ce que ça pourrait me plaire ? »

« Quand je reviendrai, je pourrai te trouver une place dans un meilleur établissement, plus près de la plage ou je sais pas. “

“Tu reviendras jamais. “

 » Bien sûr que si. »

 » Une autre ballerine ? »

« Celle-là n’est pas comme les autres. »

“Elle vit dans un rêve. “

“Pourtant elle danse ? “

“C’est parce qu’elle ne sait pas qu’elle est en train de rêver. »

A CURE FOR LIFE, DIALOGUES

«Mais c’est qui ces gens ?!…»

« Des fous. »

« Et c’est dangereux les fous. »

« Oui, et non. Ça dépend du jour, du lieu, de l’heure… »

« Pas rassurant ton truc. »

« Maman pourquoi tu dis rien. »

….

« Le lieu, le jour, l’heure.»

….

« C’est un mantra ?»

«Une épitaphe. »

« Mais c’est qui ce taré !?…»

« Moi il me rend folle»

« T’es pas la seule !…»

« On fait quoi ?!.. »

« On se retire. »

« Hé dit vous êtes où ?! »

« Elle est pas drôle ct’histoire. »

« Vous l’imaginez la scène ? Vous la voyez ? Vous la voyez sur un écran de cinéma, vous la voyez au théâtre ? Vous avez un gamin qui arrive pour parler avec sa maman, mais dans le fond, il s’en fout de sa maman. Il n’y a que lui qui l’intéresse. Il est dans son monde, enfermé. Il ne voit même pas sa maman. Il ne voit même pas les anges. Il ne voit rien d’ailleurs. Il ne voit que lui et il est dans son monde. Il n’y a que lui qui existe, ses intérêts. Il est malade, il est enfermé. Qu’est-ce que vous diriez d’un être comme ça ? »

Olivier Manitara

« Il n’y a rien qui n’ait pas de rapport avec la morale dans le comportement humain des hommes sensés. Car celle-ci leur impose ses normes et ses diktats, et si l’homme qui se dit sensé, qui s’en réclame, ne veut pas rentrer en contradiction avec ce que lui dit son cœur et son esprit, et rester ainsi dans cette position, cette posture, faible et vile, non seulement à ses propres yeux, mais aussi face aux regards et aux jugements que la société dans son ensemble pourraient lui asséner, celui-ci doit ou devra un jour penser à régler toute sa vie autour de ce pivot central que représente la morale, qui est comme engrammée, inscrite en lui et au plus profond de son cœur, dans ses rapports directs avec lui-même et les autres lequel, du jour où il découvrira et prendra conscience de l’étendue et de l’énormité du scandale qu’a déjà pu susciter l’indigence de sa pensée et la malignité de ses actions, se traitera désormais lui-même avec une sévère clairvoyance, qui le portera, à essayer de tout faire et plus encore, pour laver son nom et purifier ses relations avec les autres, desquels il ne saurait ni dire ni professer du mal, mais dont il se méfiera désormais à tout jamais et par expérience personnelle, ne se laissant entourer et conseiller que par ceux qu’il estimera et jugera digne de confiance, c’est à dire de ceux et celles qui auront su comprendre que ce qu’ils prenaient jadis pour de l’honnêteté et de la bienveillance n’étaient en fait que la dissimulation habile de la ferme et froide décision de ces mêmes personnes de les circonscrire à l’écart de leurs maisons et de leurs vies, et même de leurs cœurs et de leurs pensées, ce qu’auparavant nous n’aurions même jamais pu supputer. »

« Nous sommes à un tournant. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est un basculement. Nous sommes réellement en train de basculer dans la folie. L’humanité toute entière bascule dans une maladie mentale. »

« Tu vois, je sais pas si tu connais, je sais pas si tu as déjà été confronté, hein, à une maladie mentale, mais tu as la personne qui est en face de toi et c’est fini : il n’y a plus aucune communication possible. Tu peux plus la raisonner. C’est pas une blague. La personne est prisonnière, en prison. C’est un emprisonnement mental. Le mental, il peut te faire voyager avec Raphaël, mais il peut aussi t’emprisonner.

Ça fait des siècles que les humains font n’importe quoi. Des siècles. Ils ont fait n’importe quoi avec la religion, ils ont raconté n’importe quoi, que des mensonges. Ils ont asservi, cherché le pouvoir, pas le pouvoir de l’amour. Maintenant, ils sont vraiment confrontés, hein. Ils sont confrontés à un monde parce qu’il y a des conséquences là. Le monde qu’on a connu, c’est fini. On ne le retrouvera pas.

Et vous aviez « avant » et « après » le 11 septembre. Le monde d’avant le 11 septembre, c’est pas le monde d’après. Les humains, ils s’en moquent. On leur dit : « On a été sur la Lune », mais c’est pas possible d’aller sur la Lune… et ben ils s’en moquent. Ils ne comprennent pas qu’en réalité, c’est un processus de maladie mentale et qu’il y a des signes qui alertent. Et vous croyez que ça va s’arrêter où maintenant, cette histoire-là ? Ça va s’arrêter où ?

Et on a beau leur expliquer, leur parler, leur dire, ils n’écoutent pas. Mais pourquoi ? Mais parce qu’à un moment donné, ce n’est même plus possible de leur parler parce qu’ils sont enfermés dans leur monde, n’ayant plus aucun contact avec la réalité, avec le réel.

Alors quand les humains viennent pour rencontrer la Maman, les Anges, ils sont toujours dans leurs concepts, et dans leurs idées, et dans leurs attentes, et dans leurs intérêts, et dans leur monde. Jamais ils ne vont se dire : « Voilà, la Maman, elle existe ».»

Olivier Manitara

« Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »

Victor Hugo

« Celui qui sent ses membres à la merci de l’audace d’autrui manque de la robustesse nécessaire pour lui refuser ses pensées et son cœur ; les meilleurs ne surmontent que très difficilement cette faiblesse qui, du muscle, se communique à l’esprit. Nous voyons aujourd’hui à l’évidence des échecs individuels et collectifs d’une civilisation exagérément amollissante, ainsi que de cette éducation puérile et honnête qui croit tarir l’instinct combatif, comme elle croit tarir l’instinct sexuel, en ne parlant pas aux enfants du feu qu’ils ont dans le sang. On ne songe pas à nier ici que, systématiquement encouragé depuis l’enfance, l’instinct agressif ne devienne indomptable ni que l’éducation collective et individuelle ne doive le contenir dans des limites acceptables. Mais c’est précisément parce que cette évidence est un lieu commun des peuples civilisés qu’il convient d’insister sur les nécessités complémentaires. Les grandes vertus d’abandon et d’humilité que prêchent les religions ne sont pas l’idéalisation d’une faiblesse vitale, mais le don libre, généreux, c’est-à-dire surabondant, d’un homme debout et sain aux hommes qui l’entourent et à la divinité qui le surpasse. Il faut donc faire les hommes droits et fiers, afin que puissent se greffer sans maldonne sur leur humanité complète ces plus hauts destins de renoncement qui apparaissent, comme dit Pascal, un « renversement du pour au contre » de la morale élémentaire. Le renversement du pour au contre n’est pas un affaissement du pour au rien. Nous venons de prononcer le mot de fierté. Vertu susceptible, que parcourent mêlés les premiers frémissements de l’orgueil et de l’agressivité. Mais en les contenant et en les intériorisant elle ramène leurs agitations à une légère vibration de vie, transfigure leurs raideurs en droiture. Qu’on l’abandonne sans contrôle, elle déroge dans des susceptibilités vétilleuses, de pseudo-points d’honneur dont l’enflure dissimule mal le mensonge. Dominée, elle est le premier pas de la noblesse et du courage. En l’éveillant, on peut transformer des adolescents jusqu’alors insaisissables. »

Emmanuel Mounier 

« Qui ose me déranger pendant mon déjeuner ?! »

« Sa vie rude, chargée de travail, baignée de grand air, ne laisse pas de champ aux humeurs fragiles de l’émotivité et aux complications délicates ou fallacieuses de l’introspection et du sentiment ; il y gagne en solidité, il y perd en grâce. Une santé fruste et insensible, parfois brutale, règle ses sentiments. La sexualité est souvent plus précoce et grossière chez lui que chez l’enfant des villes ; aussi ses orages laissent-ils moins de dégâts derrière eux : la nature les cicatrise aussi vite que les écorchures de son enfance. Les sentiments sociaux sont peu développés et de courte portée. Le paysan est trop longtemps seul avec sa terre ; il est formé à la société de l’homme avec la chose plus qu’à la société de l’homme avec l’homme. Il a toujours confiance dans la terre, même quand elle le déçoit, il est toujours, au prime abord, défiant avec l’homme, même quand il le connaît. Il est dur avec les autres comme il est dur avec le travail et comme les éléments sont durs avec lui-même. Sa sociabilité se réduit généralement au voisinage, qui est trop mêlé d’intérêts pour que les sentiments gratuits s’y développent aisément. Par contre, il est fidèle comme la terre, dévoué dans l’infortune. Si l’on veut estimer son intelligence, il faut d’abord se rappeler que le paysan ne sait pas parler. Son esprit, engourdi par la langue, a plus de feu souvent qu’il ne paraît à l’étranger : une parole de lente sagesse vient parfois en témoigner, une saillie, sorties de journées entières de silence. »

Emmanuel Mounier

« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »

« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »

Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »

« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.
Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “

FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne

https://www.francebleu.fr/info […] es-6973078

EXPRESSIONS

1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu

SIGNIFICATIONS

A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.

« feu », Mentions, Extraits, Mounier

« Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quelqu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à tre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »

« Saint-Simon était doué d’un double génie qu’on unit rarement à ce degré. Il avait reçu de la nature ce don de pénétration et presque d’intuition, ce don de lire dans les esprits et dans les cours, à travers les physionomies et les visages, et d’y saisir le jeu caché des motifs et des intentions ; il portait, dans cette observation perçante des masques et des acteurs sans nombre qui se pressaient autour de lui, une verve, une ardeur de curiosité qui semble par moment insatiable et presque cruelle: l’anatomiste avide n’est pas plus prompt à ouvrir la poitrine encore palpitante et à y fouiller en tout sens pour y étaler la plaie cachée. A ce premier don de pénétration instinctive et irrésistible, Saint-Simon en joignait une autre qui ne se trouve pas souvent non plus à ce degré de puissance, et dont le tour hardi le constitue unique en son genre: ce qu’il avait comme arraché avec celle curiosité acharnée, il le rendait par écrit avec le même feu, avec la même ardeur, et presque la même fureur de pinceau. La Bruyère aussi a la faculté de l’observation pénétrante et sagace; il remarque, il découvre toute chose et tout homme autour de lui; il lit avec finesse leurs secrets sur tous ces fronts qui l’environnent; puis, rentré chez lui, à loisir, avec délices, avec tendresse, avec lenteur, il trace ses portraits, les recommence, les retouche, les caresse, y ajoute trait sur trait jusqu’à ce qu’il les trouve exactement ressemblants. Mais il n’en est pas ainsi de Saint-Simon qui , après ces journées de Versailles ou de Marly, que j’appellerai des débauches d’observations ( tant il en avait amassé de copieuses, de contraires et de diverses), rentre chez lui tout échauffé et là, plume en main, à bride abattue, sans se reposer, sans se relire, et bien avant dans la nuit, couche tout vifs sur le papier dans leur plénitude et leur confusion naturelles, et à la fois avec une netteté de relief incomparable, les mille personnages qu’il a traversés, les mille originaux qu’il a saisis au passage, qu’il emporte tout palpitants encore, et dont la plupart sont devenus par lui d’immortelles victimes. »

CAUSERIES DU LUNDI PAR Charles-Augustin. SAINTE-BEUVE, de l’Académie française. Tomes 1er et 2ème. Paris, 1851

« Ainsi il y a là une loi. Toutes les fois que je rougis, que ce soit confusion, timidité, pudeur ou modestie, mon état moral est identique : j’ai le sentiment qu’on voit en moi ce que je veux cacher. Voilà le fait spécial qui est toujours lié à la rougeur, qui fait couple avec elle : la crainte qu’un plaisir, une souffrance, un trouble, une pensée intime ne se dévoilent ; la crainte de ne pas échapper aux regards qui nous observent ou même à l’esprit qui nous sonde ; la crainte d’être deviné, démasqué ; le sentiment qu’on lit au fond de nous à livre ouvert ; le sentiment qu’on pénètre en nous malgré nous ; le sentiment d’une sorte de viol moral. — Le vrai symbole de la rougeur, c’est la vierge dont on écarte les voiles, l’homme dont on arrache le masque, l’anonyme à qui l’on crie son nom. Imaginons un moyen de démasquer réellement l’âme : supposons qu’on puisse, en faisant jouer un ressort, exposer aux regards tous nos sentimens secrets, nos convoitises inavouées, nos rancunes sourdes, nos remords obscurs, nos ambitions furtives ; alors nous rougirions plus qu’aucune vierge n’a jamais rougi, nous ne serions plus que rougeur. »

Camille Mélinand

« Contrôle tes actes ou eux te contrôleront. »

William Shakespeare

« Sujet, choix et révisions; contraintes et alignements »

L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence
14 février 2024

« Explorez la profondeur de « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » dans l’analyse des données et son rôle crucial dans les jugements scientifiques et quotidiens. »

Introduction

« Selon les mots contemplatifs de Carl Sagan, « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » sert de pilier fondamental à l’analyse statistique et à la recherche scientifique. Bien qu’apparemment simple, cette maxime résume une vérité profonde essentielle à la compréhension des subtilités de l’interprétation des données et des processus de prise de décision. L’essence de cette affirmation remet en question la notion conventionnelle selon laquelle le manque de preuves pour étayer une hypothèse équivaut à la preuve de sa fausseté. Il invite à une plongée plus profonde dans le paysage nuancé du raisonnement fondé sur des preuves, incitant les chercheurs et les analystes à adopter une approche plus globale dans leurs efforts d’enquête.

L’importance de ce concept s’étend au-delà des limites du discours académique, imprégnant le tissu du jugement quotidien et de la pensée critique. Dans l’analyse des données, où les preuves servent de fondement à une prise de décision éclairée, il est crucial de reconnaître la distinction entre l’absence de preuves et la preuve de l’absence. Il protège contre le rejet prématuré d’hypothèses. Il favorise une culture d’investigation approfondie et de scepticisme, essentielle à l’avancement des connaissances scientifiques et à la promotion d’une société plus éclairée.

Dans les sections suivantes, nous explorerons les implications multiformes de ce principe, en utilisant un ensemble de données qui illustre les pièges potentiels de la négligence de ce principe dans l’analyse statistique. À travers un mélange de discours théorique et d’application pratique, cet article vise à mettre en lumière le rôle essentiel que jouent les preuves, ou leur absence, dans l’élaboration de notre compréhension du monde qui nous entoure. »

« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »

REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE

« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »

Sylvie Robic, Laurence Schifano
Rohmer en perspectives
2022

« Quoi les fédéraux!?.. putain de merde mais d’où y viennent ces flics c’est pas croyable ! »

« C’est peut-être le dépôt qui le surveillent sans savoir qui on est ? Ouais peut-être qu’y a eu d’autres braquages récemment je sais pas ? »

« Dis-toi qu’y connaissent notre numéro, dis-toi qu’y connaissent notre adresse, dis-toi qui nous connaissent, dis-toi qu’y sont ici maintenant en ce moment même, dis-toi tout ça mon pote. »

« Avec quoi on va payer son avance, avec quel sous ? »

« Oh ! je financerai ça c’est pas un problème. »

« Ouais mais que devient Venzent ? Que devient mon fric ? »

« Venzent ! Toi avec tous ces flics t’as envie de mettre le monde à feu et à sang pour Venzent ! »

« Non mais je voudrais au moins revoir mon fric, tu vas pas le laisser faire ? »

« J’ai au moins deux fois plus de raisons de buter Venzent que vous trois réunis, pour le moment c’est du luxe, pour le moment soit on se fait la banque, soit on se barre aux quatre vents sans rentrer chez nous, sans faire nos bagages, rien du tout, en trente secondes, montre en main, il faudra qu’on se tire séparément, et basta…

Chris ? »

« La banque justifie le risque, et j’en ai besoin. Il faut rester le temps de se la faire, et après j’me barre. »

« Moi je roule pour toi Nick j’men fous, j’men fous… »

« Non pas cette fois Mikael, cette fois tu decides seul. »

« Tu penses que c’est la meilleure solution ? Tu crois que c’est la meilleure solution ? »

« J’ai des tas de projets, je vais sûrement raccrocher, alors moi j’ai peut-être plus à gagner qu’à perdre. »

« Prends soin de toi t’as sûrement de quoi voir venir t’as des obligations, t’as des terrains, si j’étais toi je jouerais pas avec le feu, je prendrais ma retraite. »

« Oui mais pour moi c’est l’action qui compte le plus, alors je marche. »

« C’est tout. »

« Ouais compte sur moi. »

« On les emmerde, on va se la faire. »

« Allez en route. On a du pain sur la planche » »

Heat, de Michael Mann

«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.»

L’espace et le silence.

«Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».
À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »

Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain

Dans Le plaisir de pensée (1992), pages 9 à 73

« S’il n’y a de plaisir qu’à la satisfaction directe ou indirecte d’une pulsion, c’est à tenter de définir celle qui nous entraîne lorsque nous pensons qu’il faut tout d’abord s’efforcer. La psychanalyse semble compétente pour répondre à une telle question car elle ne porte pas, comme pourrait le faire l’interrogation philosophique sur l’essence du penser, mais sur ce qui peut en faire l’objet d’un désir ou, le cas échéant, d’un besoin.
Et pourtant la question ne laisse pas d’être embarrassante pour peu qu’on veuille la reprendre dans les termes où Freud nous l’a léguée. La définition du penser comme activité peut se suivre à travers son œuvre dans trois directions qui ne se recoupent pas nécessairement :
L’axe « psychologique », celui de L’Esquisse d’une psychologique scientifique prolongée par l’apport de l’Interprétation des Rêves, puis par les Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques.
L’axe « génétique », celui du deuxième des Trois essais sur la théorie sexuelle, prolongé, notamment, par Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.L’axe « anthropologique », celui de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme.
Or, un même souci anime Freud dans ces diverses perspectives : ramener l’activité de pensée à des origines qui lui soient extérieures, en faire un moyen en vue d’une finalité qui n’est pas la pensée elle-même. On sait que pour Heidegger par exemple « la pensée agit en tant qu’elle pense », ce qui vaut non pas pour la pensée calculatrice ou technique mais pour celle qui répond à un « besoin de raison »…

Sophie de Mijolla-Mellor, Le plaisir de pensée, 1. Le paradis perdu de l’évidence

De l’avertissement fraternel et de l’humilité religieuse.

« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »

Règle de Saint-Augustin, Extraits

« Existence, préexistence, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements qui gouvernent la société. »

« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «

Emmanuel Mounier, Traité du caractère

« Ainsi ce que ces œuvres donnent à lire, ce n’est pas seulement l’histoire d’un individu ou d’un de ses proches, mais aussi celle d’un individu en train de l’écrire. Car pour l’écrivain, l’écriture fait partie, au même titre que l’amour, le deuil, de l’expérience de sa vie, de son histoire vécue. Elle travaille, comme l’amour, le deuil, à le déterminer, à le transformer. Elle participe d’un travail identitaire permanent. En effet, la quête de soi exige une réflexion constante et l’écriture vient alimenter ce travail identitaire. Nous pouvons ici emprunter quelques notions à Jean-Claude Kaufmann, sociologue qui a élaboré une théorie de l’identité. Il montre que la notion d’identité a considérablement évolué au lendemain de la seconde guerre mondiale : les individus qui étaient jusque-là restés intégrés dans des cadres sociaux et institutionnels relativement stables, se trouvent « alors livrés à eux-mêmes pour définir le sens de leur vie. D’où une angoisse nouvelle, et une quête d’appartenances, censées remplacer les cadres perdus. D’où un questionnement sur soi, particulièrement sensible dans les contextes de changements existentiels » (Kauffman, 2004, p. 27) Un questionnement incessant qui les livre à l’incertitude, alors que l’identité, elle, « ne cesse de recoller les morceaux. Elle est un système permanent de clôture et d’intégration du sens, dont le modèle est la totalité. » (Kauffman, 2004, p. 82) L’individu contemporain se trouve donc face à une contradiction : « À l’origine fissionnelle de la réflexivité généralisée, qui déconstruit en tous sens les moindres certitudes, il doit opposer la logique fusionnelle de la construction de soi, les lignes de vie qui font sens. » (Kauffman, 2004, p. 110) Retenons cette expression « lignes de vie qui font sens » L’écriture est un moyen, parmi d’autres, pour faire travailler l’identité à son unité, pourrait-on dire. À quoi d’autre travaille l’écriture qu’à « recoller les morceaux » d’un individu, déchiré par le deuil, la perte ou la folie d’une mère ? À donner un sens à une douleur ?

13 On peut voir dans le titre du récit une référence à Lacrimosa, mouvement du Requiem en ré mineur de (…)

14 L’Atelier noir (Éditions des Busclats, 2011), journal d’écriture tenu de 1982 à 2007 permet de suiv (…)

15Le terme « travail » est approprié : il comporte ses phases de projet, de progression, de stagnation, de doute et de découragement. Ainsi Delphine de Vigan se sent à plusieurs reprises incapable de continuer son récit, minée par l’impuissance. Recherchant inlassablement les causes de la folie de sa mère, elle en traque les traces dans son enfance, elle croit en tenir l’origine – le viol par son père dont elle aurait été victime et dont l’aveu, ignoré par tous, a provoqué la première chute dans la folie – mais aucune vérité n’émerge et la forme du récit lui échappe : « J’espérais pouvoir manipuler le matériau à ma guise, et c’est l’image un peu classique d’une pâte qui me vient, une pâte à tarte comme Liane m’avait appris à les faire quand j’étais enfant, brisée ou feuilletée, que j’aurais fabriquée entre mes mains à partir d’ingrédients épars avant de la faire rouler sous ma paume, de l’aplatir avec force, voire de la projeter vers le plafond pour observer de quelle manière elle s’y collerait. Au lieu de quoi, je ne peux toucher à rien. Au lieu de quoi il me semble que je reste des heures les mains en l’air, les manches remontées jusqu’aux coudes, ficelée dans un horrible tablier de bouchère, terrorisée à l’idée de trahir l’histoire, de me tromper dans les dates, les lieux, les âges, au lieu de quoi je crains d’échouer dans la construction du récit telle que je l’avais envisagée. » (Vigan, 2011, p. 150-151) L’image de la pâte qui parviendrait à prendre forme à partir d’ingrédients épars est une belle métaphore de l’écriture qui travaille, pétrit la matière du passé pour lui donner du sens. Il ne s’agit pas seulement de restituer le passé mais de le recréer littéralement. Elle a pour corollaire l’échec éventuel, teinté de culpabilité, de crainte de trahir cruellement ce passé. De manière plus implicite, Régis Jauffret rend compte des efforts pour trouver le ton juste de son récit de deuil : « On dirait parfois que mon cercueil résonne comme le coffre d’un piano. Si j’existais, j’entendrais tes mots qui tapotent le couvercle comme les marteaux les cordes d’une table d’harmonie. Tu plaques des accords, tu improvises, tu essaies de trouver une mélodie. » (Jauffret, 2008, p. 71), métaphore musicale qui sied particulièrement au titre du récit13 et qui montre que là aussi, il y a recherche, improvisation, il ne s’agit pas de rejouer une partition déjà écrite, mais de la recréer, de lui donner une nouvelle réalité. Annie Ernaux a quant à elle réfléchi et mûri pendant près de vingt ans le récit des Années14.

16Le doute peut gagner ces écrivains quant à leur légitimité à écrire : « Ai-je le droit d’écrire que ma mère et ses frères et sœurs ont tous été, à un moment ou à un autre de leur vie (ou toute leur vie), blessés, abîmés, en déséquilibre, qu’ils ont tous connu, à un moment ou à un autre de leur vie (ou toute leur vie), un grand mal de vivre, et qu’ils ont porté leur enfance, leur histoire, leurs parents, leur famille, comme une empreinte au fer rouge ? […] Je ne sais pas. » (Vigan, 2011, p. 180), se demande Delphine de Vigan. Le narrateur de Lacrimosa par le truchement de la femme aimée, interroge son écriture qui se nourrit de la mort de l’autre, de la souffrance : « profite de ma pendaison comme d’une aubaine. Recycle mon malheur, cruel écologiste, afin qu’aucune souffrance ne soit perdue. » (Jauffret, 2008, p. 174) Ils entrevoient les limites de leur écriture. Delphine de Vigan n’élucidera pas complètement les secrets de famille (l’activité collaborationniste du grand-père, le viol de la mère par celui-ci), l’enfance de Lucile restera opaque. C’est Régis Jauffret qui exprime le mieux la vanité de son récit, même s’il s’est imposé à lui. Il s’agissait de ressusciter Charlotte, de la faire revivre. Elle l’invective : « Tu pensais sans doute que j’allais ressusciter après un rude hiver d’écriture, et qu’à force de palabres la mort accepterait de me libérer comme une taularde en fin de peine ? » (Jauffret, 2008, p. 168) Le narrateur l’admet par sa propre voix : « J’ai essayé en vous écrivant une histoire de dompter la mort. Vous savez bien que je n’y suis pas parvenu. » (Jauffret, 2008, p. 215) Le narrateur du Journal d’un corps constate les limites de la forme choisie : « j’atteins une fois encore aux limites de ce journal : la frontière entre le corps et la psyché. De la panique d’être trop jeune à la terreur d’être trop vieux, en passant par la maladie d’impuissance qui tua Pavese et envoya l’Octave de Stendhal mourir pour l’indépendance de la Grèce, l’esprit et le corps s’accusent mutuellement d’impuissance, en UN PROCÈS EFFRAYANT DE SILENCE. » (Pennac, 2012, p. 213) L’écriture est un véritable travail semé de difficultés et qui s’inscrit dans une durée. Il y a aussi un temps de l’écriture ainsi révélé. »

Anne Strasser

« Ne reçus-tu pas, pourtant pas de l’aide, de la visite de proches, de l’argent, de l’aide, du secours et ce malgré ta vie ton caractère de merde ? Ne t’ont-elles donc pas donné mille, mille et une chance, mille et un avertissements, avant de rompre, de couper tout contact avec toi ? De te juger, de t’enfermer ? Comment fais-tu, arrives-tu donc à trouver injuste, fortuite la situation… les souffrances, les jugements que tu subis sont-ils donc vraiment si incompréhensibles, que les peines, les insultes, brimades et problèmes qui te tombèrent dessus, tous les ressentiments qu’eurent pour toi et à cause de toi de tes attitudes, de tes scandales, de tes mœurs, ton « éducation »… de ce que tes comportements, tes paroles et tes actes évidement causérent et impliquérent comme dommages, comme nuisances et angoisses autour de toi… et le dégoût, la colère, l’aversion, la haine qu’eurent nécessairement en retour pour toi les gens, la société… N’est-ce donc pas assez payé, pas assez creusé, grand temps, l’heure que tu n’arrêtes, ne réfléchisses, ne te réformes, ne t’amendes, ne te décides à changer, à respecter enfin les autres, le respect, le bien ? Jusqu’où…. jusques-à-quand auront-ils cette patience, devront-ils donc subir ce genre de traitement, cette crainte, cette appréhension, ton imbécilité, tes excès, tes vices ? Veux-tu donc les faire eux t’accabler de la juste colère, de la haine qui les habite tous désormais, et dont une part te revient, que tu as toi-aussi susciter ? Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »

« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée

La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »

«Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets,  « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »

Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton

« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»

« Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »

Littérature contemporaine, Radio France

« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »

« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoyent (G, H et I) faire k devant A à t2. »

« Revenons tout d’abord sur les événements biographiques. Leclerc-Olive (1993) explicite une différence importante qui nous intéresse plus particulièrement. Elle distingue les événements, de la biographie des événements biographiques. Si les conséquences des premiers sont généralement assez limitées et maîtrisables, les répercussions et les impacts des seconds sont majeurs en matière d’inflexion du parcours de vie. Ils constituent de véritables épreuves qui bousculent les certitudes et les repères habituels. Ils génèrent des sentiments de brouillage et de flou identitaires et conduisent le plus souvent, jusqu’à une certaine rupture d’intelligibilité du sens de l’existence. Par les incertitudes et les déséquilibres sociocognitifs et identitaires qu’ils provoquent, ils perturbent le sentiment de continuité qui est l’une des caractéristiques de l’identité. Par leur amplitude et leur intensité, ils mettent la personne qu’ils touchent, en demeure d’effectuer un travail de resignification de soi. Pour y faire face, la personne doit reconsidérer l’organisation de son existence dans l’objectif de rétablir son équilibre psychologique. Selon les ressources cognitives, affectives et matérielles dont dispose chaque personne, les événements biographiques peuvent constituer un véritable handicap existentiel destructeur ou une véritable opportunité dont il s’agit de se saisir pour rebondir et de se reconstruire. »

Muriel Deltand, Mokhtar Kaddouri, « Les individus face à l’épreuve des transitions biographiques

«Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. LA PRISE DE CONSCIENCE N’EST PAS UN LAISSER-ALLER, UNE REVERIE, CEST UN COMBAT, ET LE PLUS DUR, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. Mettons à part les malades de la conscience, par excès et par défaut. Ils abondent depuis la crise de la conscience occidentale qui a suivi l’optimisme rationaliste du XVIIIe siècle et les progrès de la connaissance de l’inconscient. Il semble qu’à trop s’occuper de soi la conscience trouble elle-même son propre fonctionnement. L’arrêt qui inaugure l’acte de conscience a été pour un certain nombre de nos contemporains un prétexte à fuir l’action. Comme le coureur de Zénon, ils perdent dans la réflexion sur la course le pouvoir d’atteindre le but. Le philosophe, au lieu d’ouvrir sa raison, ratiocine à perdre souffle sur la raison. L’historien oublie Napoléon dans l’histoire des historiens de Napoléon. La vie intérieure sert d’excuse à DESERTER LA VIE EXTERIEURE. L’introspection SE SUBSTITUE A L’ACTION AU LIEU DE L’ECLAIRER, le rêve à la réalité au lieu de la transfigurer. La politique se perd en discours, l’esprit public en opinions, la spiritualité en effusions, la pensée en prolégomènes, l’énergie en velléités. Cette conscience cancéreuse emploie les processus de la conscience à renverser la fonction même de la conscience. La conscience créatrice est action et commandement, effort vers l’action plus haute et le commandement plus efficace ; la conscience cancéreuse est recul devant l’action, et démission de poste. La conscience créatrice est un processus d’engagement, la conscience cancéreuse un procédé d’évasion. La conscience créatrice est un instrument de vérité et de clarté, la conscience cancéreuse est un appareil de mystification. Rien ne serait plus abusif ni plus dangereux que de réprouver l’une parce que l’autre mène la vie et la pensée à la déroute. Il est possible qu’il y ait au fond de toute conscience comme un mal secret, un pouvoir destructeur de soi et du monde, du moins dans notre condition. Mais ce mal de la conscience n’est pas son essence. L’impuissance d’un Amiel ne condamne pas plus la connaissance de soi que les délires des intellectuels n’accusent l’intelligence, contrairement à ce que pense l’anti-intellectualisme moderne aussi bien que le rationalisme qu’il combat. On ne saurait donc demander la plénitude de la conscience sans demander la plénitude de l’engagement. La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPREVIU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SUR, MAITRE D’EUX-MEMES ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. DESSOIR DISTINGUE L’HOMME QUI EST, L’HOMME QUI VIT, L’HOMME QUI PRODUIT. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il PASSE A COTE des choses sans entendre leur poésie, à côté DES HOMMES SANS ECOUTER LEUR APPEL. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent LE COUP DE FOUET D’UNE VERITABLE CONVERSION A UNE CONSCIENCE RFLECHIE. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans S’INQUIETER D’ORIGINES, DE DESSOUS, DE BUTS OU DE PROBLEMES. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui UNE AUTRE EXISTENCE A CONQUERIR. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur DES ROUTES PRECISES ET DROITES QUI NE LAISSENT PAS D’ECHAPPATOIRES, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot LE COURAGE PREALABLE DE S’ACCEPTER TEL QUE L’ON EST. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. »

Emmanuel Mounier

Duhamel et Saint-Exupéry, ou les deux faces de l’humanisme

« Le choix conjoint de ces deux auteurs constitue la première clé du portrait. Duhamel et Saint-Exupéry sont tous deux des humanistes forgés par la guerre — l’un comme chirurgien dans les postes avancés de la Somme, l’autre comme pilote au-dessus d’Arras. Mais leurs humanismes divergent radicalement, et c’est cette divergence qui éclaire les valeurs du lecteur.

L’humanisme de Duhamel est médical, compassionnel, défensif. Il protège l’individu blessé contre les systèmes. Son Salavin — petit employé parisien qui touche le lobe d’oreille de son patron par un geste absurde et inexplicable, puis passe le reste de sa vie à tenter de devenir saint sans jamais y parvenir — est l’anti-héros par excellence. Babelio Salavin veut la grandeur morale avec une intensité dévorante, mais chaque tentative échoue : l’amitié, la sainteté, l’engagement politique, l’exil sous un faux nom. Wikipedia Il meurt en murmurant qu’il saurait, s’il devait recommencer. BNFA Son devenir est perpétuel et constamment empêché. Pourtant, aimer Salavin aux côtés des figures héroïques révèle une maturité décisive : la reconnaissance que la grandeur morale ne se mesure pas au succès mais à l’aspiration. Salavin et Fabien, le pilote de Vol de nuit qui meurt au-dessus des nuages, sont deux faces de la même exigence — l’un prouve par l’action, l’autre par l’honnêteté agonisante de l’inaction.

L’humanisme de Saint-Exupéry, lui, est aristocratique, exigeant, actif. « L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. » Chacune de ses œuvres explore le creuset transformateur : le désert libyen où il marche quatre jours après un crash, la tempête patagonienne où Guillaumet survit cinq jours dans les Andes (« Ce que j’ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait »), la mission absurde au-dessus d’Arras en juin 1940 alors que 17 équipages sur 23 ont déjà été perdus. Antoine de Saint ExupéryBibliothèque Sonore Romande Saint-Exupéry incarne aussi le renoncement comme preuve : aristocrate qui choisit le danger, écrivain reconnu qui insiste pour revoler à 43 ans malgré ses blessures, Literary Hub homme qui disparaît le 31 juillet 1944 dans son Lightning au-dessus de la Méditerranée. WikipediaBabelio Sa vie et sa mort fusionnent avec son œuvre — la rencontre homme/moment portée à son point d’incandescence.

Rivière, le chef de station de Vol de nuit, mérite une attention particulière. Il aime ses pilotes mais exige leur sacrifice. Le Petit LittéraireBabelio « Il lui est indifférent de paraître juste ou injuste. » Wikipedia C’est la solitude du chef élevée au rang de tragédie grecque — et cette figure résonne directement avec de Gaulle, autre homme seul portant le poids de décisions que personne d’autre ne veut prendre. Quant à Citadelle, cette méditation posthume inachevée sur l’autorité et la construction de la civilisation %sitename% (« la Citadelle se construit dans le cœur de l’homme »), Antoinedesaintexupery elle éclaire le versant spirituel de l’intérêt pour le devenir : non pas devenir soi seulement, mais forger l’homme, donner un sens à la communauté Antoinedesaintexupery par la contrainte acceptée.

La Chute et Le Fils : deux confessions devant le silence

Le choix de ces deux romans précis — et non L’ÉtrangerLa Peste ou les Maigret — est peut-être l’indice le plus révélateur du portrait.

La Chute est le roman de la prescience solitaire retournée contre soi. Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat parisien vertueux, défenseur des pauvres, cédant sa place dans les autobus, Wikipedia découvre un soir, en n’intervenant pas quand une femme se jette du pont Royal dans la Seine, Wikipedia que toute sa vie de bonté n’était que vanité déguisée. ThriftBooks Sa chute n’est pas un événement mais une lucidité : il voit enfin ce qu’il refusait de voir — que ses vertus étaient un spectacle joué pour un public intérieur d’auto-admiration. La suite est plus vertigineuse encore : Clamence invente le métier de « juge-pénitent », se confessant avec brio pour mieux juger son interlocuteur. Etudes-camusiennesLES PETITES ANALYSES L’auto-accusation devient arme de supériorité morale. C’est le Verbe comme arme dans sa forme la plus perverse — la parole qui piège en feignant de se livrer.

Choisir La Chute plutôt que L’Étranger ou La Peste, c’est préférer l’examen de conscience radical au constat de l’absurde ou à la solidarité collective. C’est signaler un goût pour la lucidité la plus inconfortable — celle qui ne regarde pas le monde mais le miroir. L’homme qui place ce roman dans ses préférences est un homme qui se méfie de ses propres motifs, qui suspecte la part de théâtre dans sa propre vertu. Ce n’est pas un hasard si Camus a écrit La Chute après sa rupture avec Sartre, quand on l’accusait d’être une « belle âme » : le roman est en partie l’auto-examen de l’intellectuel qui doute de sa propre sincérité. WikipediaOpenEdition Le lecteur qui choisit ce livre partage cette disposition : il sait que la bonne conscience est le premier ennemi de la conscience. La-philosophie

Le Fils de Simenon opère dans un registre différent mais convergent. Le roman prend la forme d’une longue lettre qu’Alain Lefrançois, actuaire de 48 ans, adresse à son fils de 16 ans après la mort de son propre père. WikipediaWikipedia La lettre tourne en spirales autour d’un secret : jeune homme, Alain a provoqué la mort d’une jeune femme lors d’un avortement clandestin ; son père, préfet, a pris le crime sur lui et est allé en prison pour sauver l’avenir de son fils. Wikipedia Le mot final — « Bonsoir, fils » — est à la fois bénédiction, confession et fardeau. Amazon Ce qui se transmet entre générations, dans ce roman, ce n’est ni l’argent ni le statut, mais la culpabilité, le sacrifice et le poids du silence.

Les deux romans partagent une architecture identique : une confession adressée à un interlocuteur muet. Clamence parle à un homme qui ne répond jamais WikipediaLES PETITES ANALYSES ; Alain écrit à un fils qui ne lira peut-être jamais la lettre. CritiquesLibres Les deux protagonistes sont des bourgeois compétents qui ont construit des vies respectables par-dessus une catastrophe enfouie. Les deux retardent indéfiniment la révélation centrale, tournant autour comme on tourne autour d’une blessure. Et les deux posent la même question : peut-on être innocent ? La réponse, dans les deux cas, est non JeuxflorauxMajor Prépa — mais l’acte de poser la question, de se soumettre à l’examen, est présenté comme la seule forme d’honnêteté disponible.

Le choix du Fils plutôt que des Maigret révèle un homme pour qui la question de la filiation — que transmet-on ? que doit un père à son fils ? comment devient-on soi malgré ou contre l’héritage familial ? — n’est pas un thème parmi d’autres mais un enjeu existentiel central. Simenon disait vouloir peindre « l’homme nu, celui qui se regarde dans la glace en se rasant et n’a pas d’illusions sur lui-même ». Wikipedia C’est exactement le regard que cet homme valorise.

Les philosophes dissidents et le polar : deux exercices de lucidité

L’intérêt pour les philosophes post-68 critiques de 68 dessine un trait de caractère précis : le refus fondateur appliqué à la vie intellectuelle. Qu’il s’agisse d’Aron (la lucidité froide contre l’opium idéologique, le « spectateur engagé » qui préfère « le réel au vrai »), de Marcel Gauchet (la démocratie qui se retourne contre elle-même), Dissent Magazine de Luc Ferry et Alain Renaut (la défense du sujet autonome contre la dissolution structuraliste), Academia.edu de Philippe Muray (la satire féroce de l’Homo festivus et des « mutins de Panurge » qui se croient rebelles en conformant), Wikipedia de Régis Debray (le révolutionnaire désenchanté devenu médiologue, penseur de la transmission contre la communication), de Jean-Claude Michéa (le libéralisme économique et le libéralisme culturel comme deux faces de la même pièce, la « common decency » orwellienne trahie par la gauche progressiste) Google Books ou de Finkielkraut (la « défaite de la pensée » par le relativisme culturel) — tous partagent un même geste : dire non au consensus dominant depuis l’intérieur de leur propre camp.

Ce geste est structurellement identique au « refus fondateur » du cadre héroïque. Mais il s’exerce dans le champ intellectuel plutôt que militaire ou politique. Aron marginalisé par la gauche sartrienne, Michéa retiré à Montpellier loin du cirque parisien, Google Books Muray moqué puis redécouvert après sa mort — chacun a payé le prix de la dissidence. L’homme qui lit ces penseurs valorise le courage de penser contre : contre la mode, contre le groupe, contre la facilité de l’adhésion. C’est la prescience solitaire appliquée au champ des idées.

Le goût pour le polar — suédois (Sjöwall-Wahlöö, Mankell, Larsson) et américain — prolonge cette disposition dans un autre registre. Le roman policier, dans ses formes les plus exigeantes, est une anatomie sociale Google Books : Sjöwall et Wahlöö utilisaient explicitement le roman criminel « comme un scalpel pour ouvrir le ventre de l’État-providence idéologiquement appauvri ». Project MUSE Chaque enquête de Martin Beck fonctionne comme une radiographie sociale. Crime Fiction Lover Mankell hérite de cette tradition Project MUSE et y ajoute la mélancolie du témoin : Wallander voit la Suède se défaire sous le vernis égalitaire. Dans la tradition américaine, de Chandler à Connelly, le détective est le « chevalier en armure rouillée » — un agent moral solitaire dans un monde corrompu, qui tient bon sur une ligne que personne d’autre ne veut tenir. Mysteryarchive

Le lien avec les figures historiques est structurel. Le détective de polar est une version civile de la prescience solitaire : il voit ce que la majorité refuse de voir — la violence sous la civilité, la corruption sous l’institution, le mensonge sous le discours officiel. C’est Tabarly sur l’océan, Rabin face au consensus belliciste, Curie dans son hangar : des solitaires qui voient avant les autres et agissent seuls.

Cinq figures, une même grammaire de la grandeur

Les cinq figures historiques choisies — de Gaulle, Tabarly, Rabin, Jeanne d’Arc, Marie Curie — composent une constellation d’une cohérence saisissante lorsqu’on les passe au crible des sept patterns.

De Gaulle est le patron, la matrice. Il est premier dans la liste parce qu’il incarne tous les patterns simultanément avec une intensité maximale : le creuset (la défaite de 1940), la pré-construction de soi (trente ans de théorie militaire avant l’Appel), la prescience solitaire (seul à voir que c’est une guerre mondiale), le refus fondateur (le « non » du 18 juin), la rencontre homme/moment (un général inconnu et un micro de la BBC), le Verbe comme arme (l’Appel inscrit au registre Mémoire du monde de l’UNESCO), The London Moment le renoncement (l’exil, la clandestinité, les attentats). De Gaulle établit la grammaire ; les autres la déclinent dans des registres différents.

Tabarly est de Gaulle transposé sur l’océan — et privé de la parole. Sa victoire de 1964 Blogger reproduit la structure du 18 juin : un officier français, seul, sur un bateau qu’il a conçu lui-même, bat les Britanniques chez eux. Thedailysail Même prescience (il a anticipé les innovations qui deviendront standard trente ans plus tard — multicoques, foils), Grokipedia même refus du spectacle (il ne communique pas par radio pendant la course Giornale della Vela : « Je n’en avais pas envie »), même renoncement (le confort terrestre abandonné pour l’océan, la mort en mer sur le Pen Duick originel, à 66 ans, Merset Bateaux frappé par la bôme dans la nuit irlandaise). Peoplepill Mais Tabarly introduit une variation décisive dans le cadre : le silence comme forme d’éloquence. Là où de Gaulle manie le Verbe comme une arme, Tabarly manie son absence. « Nous ne sommes pas en mer pour bavarder. » Giornale della Vela Son mutisme n’est pas vide mais densité — la preuve que l’action se suffit à elle-même. Dans un cadre théorique qui fait du Verbe un pattern essentiel, Tabarly démontre que le refus du Verbe peut être le Verbe le plus puissant.

Rabin incarne le devenir le plus dramatique de la constellation : le guerrier devenu artisan de paix. Chef d’état-major pendant la guerre des Six Jours, The Times of Israel « héros de la guerre » aux yeux du public israélien, Wikipedia c’est le même homme qui, vingt-six ans plus tard, serre la main d’Arafat sur la pelouse de la Maison-Blanche en frémissant visiblement — et prononce ces mots de soldat : « Assez de sang et de larmes. Assez ! » All That’s Interesting La transformation est vertigineuse : renoncer aux conquêtes qu’on a soi-même remportées. C’est le renoncement comme preuve dans sa forme la plus radicale — non pas renoncer à ce qu’on n’a jamais eu, mais à ce qu’on a gagné au prix du sang. Son assassinat par un extrémiste juif, Who2 le 4 novembre 1995, Wikipedia les paroles de « Shir LaShalom » retrouvées dans sa poche imbibées de sang, Compact Histories font de sa mort l’inversion exacte de sa victoire de 1967 : le même corps, le même courage, mais pour la cause opposée. Rabin prouve que le refus fondateur peut changer de direction — qu’on peut dire « non » deux fois, une fois à l’ennemi, une fois à ceux qui refusent la paix avec l’ennemi.

Marie Curie est la seule scientifique, la seule femme — et ce choix est lui-même significatif. Née Maria Skłodowska dans une Varsovie Encyclopedia Britannica sous occupation russe où les femmes n’avaient pas accès à l’université, elle a construit son existence entière comme un acte de pré-construction de soi contre tous les déterminismes : femme dans un monde d’hommes, immigrée polonaise dans la France xénophobe de l’affaire Langevin, Wikipedia chercheuse pauvre dans un hangar misérable traitant des tonnes de pechblende pour en extraire 0,1 gramme de chlorure de radium. DPMA Son double prix Nobel (physique 1903, chimie 1911 Wikipedia — la seule personne à avoir obtenu des Nobel dans deux sciences différentesLexologyPubMed Central n’est que la surface visible d’une éthique absolue : elle a refusé de breveter le procédé d’isolation du radium Kronecker WallisDPMA (« Le radium est un élément chimique, il appartient à tous PubMed Central »), refusé la Légion d’honneur, continué à travailler alors que les radiations détruisaient son organisme. Ses cahiers de laboratoire, un siècle plus tard, restent radioactifs et doivent être conservés dans des coffres doublés de plomb. Nobel Prize Son corps est lui-même la preuve — le renoncement poussé jusqu’au don de sa propre chair. Einstein disait d’elle qu’elle était « la seule personne que la gloire n’ait pas corrompue ». DPMA

Jeanne d’Arc est la figure originelle, celle qui précède et contient toutes les autres. Adolescente paysanne entendant des voix, convainquant un roi, menant des armées, trahie par les institutions, brûlée à 19 ans — elle incarne chaque pattern à son point d’intensité maximale. Le fait qu’elle apparaisse dans l’essai sur le devenir héroïque ET dans les préférences personnelles signale qu’elle est le point de convergence entre l’analytique et l’intime : la figure où la réflexion théorique sur l’héroïsme rejoint l’admiration profonde.

Ce que révèle la phrase « Je ne vis pas avec des héros dans la tête »

Cette précision, apparemment modeste, est en réalité la clé de voûte du portrait. Un homme qui identifie sept patterns du devenir héroïque, qui admire de Gaulle, Jeanne d’Arc, Curie et Rabin, mais qui affirme ne pas vivre avec des héros dans la tête, dit quelque chose de précis : il distingue rigoureusement entre l’analyse de l’héroïsme et l’identification narcissique au héros. Il étudie le mécanisme sans s’y projeter. Il admire le processus sans se l’attribuer.

C’est exactement la posture de Clamence inversée. Clamence se prenait pour un homme vertueux et a découvert qu’il ne l’était pas. Wikipedia L’homme de ce portrait refuse la posture héroïque pour ne pas tomber dans le piège de la bonne conscience. La phrase fonctionne comme un garde-fou moral — l’équivalent, dans le registre de l’admiration, de la lucidité que La Chute exige dans le registre de la vertu. C’est aussi ce que Salavin enseigne : la distance entre ce qu’on aspire à être et ce qu’on est réellement n’est pas une honte mais une condition humaine qu’il faut regarder en face. Babelio

La phrase révèle aussi un rapport spécifique à la filiation intellectuelle. Cet homme ne se veut pas l’héritier de ses figures ; il les décrit comme « des gens qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne ». Le vocabulaire est celui du chemin, pas du monument. Les héros ne sont pas des statues à contempler mais des tracés à suivre — des directions, pas des destinations. »

« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des  « si j’avais pu » et des  « si j’avais su ». « 

« Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin :  « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore.  », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. « 

« Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément.  À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. « 

 » Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure. »

« Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais.  »

Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)

« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»

Maxime Parodi

«Moi je suis très heureux de pouvoir parler avec le courrier Picard… parce que ce n’est jamais le cas autrement, là c’est le cas: tout arrive, tout arrive !… (…) Je vous ai vu par exemple ces jours derniers, vous aviez fait exprès»

« J’étais en train de parler avec le procureur de la cour d’appel d’Amiens, je voulais pas vous déranger tout simplement… »

« Et les autres fois, les autres fois ? »

« Et comme vous êtes journalistes, vous lui avez dit que bien évidemment, les textes de lois prévoyaient bien que les pensions de retraites augmentaient au moins que l’inflation, devoir d’informer?… »

Merci, merci beaucoup… « « 

«Et vous me posez cette question ?… Écoutez… je pensais quand même que vous aviez une autre conception de la décence ? Votre fonction ça c’est votre choix ? Mais enfin ça c’est dans la droite ligne… de ce que vous écrivez vous dans votre journal. »

Xavier bertrand, LCP

«Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets,  « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »

Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton

« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»

Yuri Bezmenov

« Damoclès était un lâche flatteur, qui faisait bassement sa cour à Denys le tyran. Pour se rendre plus agréable à cet usurpateur, il affectait de l’élever au-dessus de tous les monarques de l’univers, et lui répétait sans cesse qu’il les surpassait en mérite, en richesse, en gloire, en puissance, et même en bonheur. Le tyran, qui vivait dans des frayeurs continuelles qu’on attentât à ses jours, n’ajoutait pas foi à ce dernier trait de son éloge. Il ne sentait que trop qu’il n’était pas le plus heureux prince de la terre, et il voulut le faire sentir pareillement à son flatteur. Il ordonna donc un jour qu’ou le revêtit de pourpreset de toutes les marques de la royauté. Il le fit asseoir à sa table, et servir comme s’il eût été en effet le maître du royaume. Le festin fut de la plus grande magnificence; et pendant que les mets les plus délicats flattaient son goût, une musique délicieuse charmait ses oreilles. Il jouissait avec ravissement d’une situation si charmante. Mais tandis qu’il en savourait la douceur, quelqu’un l’avertit de lever les yeux. Que deviņt-il, lorsqu’il aperçut au-dessus de sa tête une épée nue qui n’était attachée au lambris, qu’avec un crin de cheval il pålit, il frémit, il voulut quitter sa place, mais le roi le lui défendit. On continua de lui servir tout ce qui pouvait exciter son appétit ; les musiciens redoublèrent leurs efforts, et deployèrent toutes les richesses de l’harmonie; mais il ne goûtait plus rien, n’entendait plus rien; il n’était occupé que de cette fatale épée, qui pouvait à tout moment se détacher et le percer; sans cesse il avait les yeux sur elle. Le reste du temps qu’il passa à table lui parut un siècle, et il ne respira que lorsqu’enfin il lui fut permis de sortir de cette cruelle position. Cette cruelle position de Damoclès est la nôtre. La mort tient continuellement la faux levée sur nos têtes, il n’y a pas d’instant où elle ne puisse nous porter le coup fatal. Comment donc pouvons-nous boire, manger, dormir, rire, nous amuser tranquillement? Damoclès se montra bien plus sage que nous. Du moment qu’il eut aperçu le glaive menaçant, insensible à tout autre objet il ne le perdit plus de vue, il se tint continuellement sur ses gardes. Telle devrait être notre conduite. Toutes les richesses, tous les honneurs, tous les plaisirs du monde devraient nous être indifférents; nous ne devrions penser qu’à prendre de sages mesures, non pas pour éviter la mort qui est inévitable, mais pour n’en être pas surpris dans un état où elle aurait pour nous des suites fuuestes. Damoclès voyait, à la vérité, l’épée suspendue sur sa tête, et nous ne voyons pas la mort prête à nous frapper: mais la raison et la religion ne suppléent-elles pas à cette vue corporelle? et le danger continuel où nous sommes d’être surpris par la mort, n’est-il pas aussi évident que si nous voyions de nos yeux sa faux redoutable menacer nos têtes. »

Bonaventure, Histoires et parabole

« Le test de Rorschach ou diagnostic psychologique de Rorschach est un outil d’évaluation psychologique de type projectif. Il a été élaboré par le psychanalyste suisse Hermann Rorschach en 1921. Il consiste en une série de planches graphiques présentant des taches globalement symétriques a priori non figuratives qui sont proposées à la libre interprétation de la personne évaluée. Analysées par la personne administrant le test, les réponses fournies servent à comprendre l’organisation du fonctionnement psychologique du sujet, à travers l’exploration des processus perceptifs. Il devient possible d’établir une relation entre la perception et la personnalité.

Tache utilisée lors d’un test de Rorschach
Le test est controversé d’un point de vue scientifique – les psychologues expérimentaux estimant que les recherches qui se fondent sur sa passation justifient insuffisamment leurs interprétations[1]. Néanmoins, il reste largement utilisé en psychologie clinique[2] et dans l’évaluation psychologique plus généralement (médico-légal, recrutement, etc.).

Le test de Rorschach est généralement associé à la paréidolie, phénomène psychologique qui se base sur l’interprétation personnelle de considérer des formes indéfinies (nuages, flaques, rocher) comme des formes reconnaissables (le nuage ressemble à une poule, la flaque évoque une carte de pays, le rocher a la forme d’un visage humain, etc.)[3],[4]»

Le test de Rorschach Wikipédia

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Test_de_Rorschach

La victoire électorale du Hamas de 2006 : l’effondrement d’un consensus

« Le 25 janvier 2006, le Hamas remporte 74 sièges sur 132 au Conseil législatif palestinien, battant le Fatah dans ce qui reste la seule élection législative jamais organisée par l’Autorité palestinienne. Cette victoire, qualifiée de « libre et équitable » par tous les observateurs internationaux, a déclenché une cascade de conséquences qui ont fondamentalement reconfiguré le conflit israélo-palestinien pour les deux décennies suivantes. Contrairement à la perception dominante, 77% des électeurs du Hamas souhaitaient un accord avec Israël selon les sondages post-électoraux, révélant que ce vote représentait avant tout un rejet massif de la corruption du Fatah plutôt qu’une adhésion à l’islamisme radical. L’isolement international immédiat du gouvernement élu, orchestré par le Quartet (États-Unis, UE, Russie, ONU) dès le 30 janvier, a provoqué une guerre civile en 2007, la division territoriale permanente entre Gaza et la Cisjordanie, un blocus de 16 ans et cinq guerres meurtrières culminant dans les attaques du 7 octobre 2023 et la destruction quasi-totale de Gaza qui a suivi. Ce moment constitue l’un des grands tournants manqués du conflit, où la communauté internationale, confrontée au résultat démocratique qu’elle n’attendait pas, a choisi la sanction plutôt que l’engagement, avec des conséquences catastrophiques qui se déploient encore aujourd’hui.

Le terreau de la surprise : corruption du Fatah et échec d’Oslo

Dans les années précédant janvier 2006, la Palestine vivait sous une double désillusion. D’une part, le processus d’Oslo lancé en 1993 n’avait apporté aucune amélioration tangible aux conditions de vie des Palestiniens. Les colonies israéliennes avaient proliféré, passant de 250 000 colons en 1993 à plus de 400 000 en 2003. Les restrictions de mouvement s’étaient intensifiées avec 300 barrières physiques permanentes contrôlant la circulation dans les Territoires. L’économie palestinienne connaissait une « dé-développement » selon l’expression de l’universitaire Sara Roy de Harvard, avec un taux de chômage atteignant 32% en mars 2005 contre moins de 12% en 1999. Plus de deux tiers des ménages palestiniens vivaient sous le seuil de pauvreté en 2002, et l’économie avait perdu l’équivalent de plus de la moitié de son PIB annuel en 18 mois depuis octobre 2000.

D’autre part, l’Autorité palestinienne dirigée par le Fatah était devenue synonyme de corruption endémique et d’incompétence. Les sondages menés par le Palestinian Center for Policy and Survey Research en juin 2005 révélaient que 87% des Palestiniens croyaient que la corruption existait dans les institutions de l’AP, et 95% estimaient que l’embauche dans le secteur public se faisait exclusivement par le système de wasta, les relations personnelles. CBS News avait rapporté en 2003 que Yasser Arafat, décédé en novembre 2004, avait détourné près d’un milliard de dollars de fonds publics. Les dirigeants du Fatah étaient accusés de siphonner les budgets ministériels, de distribuer des postes de faveur et d’accepter des pots-de-vin de fournisseurs et sous-traitants.

Le Hamas, en revanche, avait construit une réputation d’intégrité à travers son vaste réseau de services sociaux : écoles, hôpitaux, programmes pour la jeunesse, orphelinats et aide aux familles en difficulté. Les élections municipales de 2004-2005 avaient servi de terrain d’entraînement. En décembre 2005, le Hamas avait remporté la ville-bastion du Fatah, Naplouse, avec 73% des voix. Le maire élu, Adli Yaish, un vendeur de voitures sans affiliation au Hamas mais choisi par le mouvement, avait des liens commerciaux avec Israël. À Qalqilya, le conseil municipal dirigé par le Hamas avait remboursé la dette de la ville, équilibré le budget, augmenté les salaires et commencé à reconstruire les routes, un contraste saisissant avec la gestion du Fatah.

Pour les élections législatives, le Hamas concourait sous le nom de liste « Changement et Réforme », évitant délibérément d’utiliser son nom pour élargir son appel au-delà de sa base islamiste. Le manifeste électoral de 2006 abandonnait toute mention de la destruction d’Israël, déclarant de manière ambiguë vouloir contribuer à « l’établissement d’un État indépendant dont la capitale est Jérusalem ». La campagne mettait l’accent sur la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption et la réforme plutôt que sur l’idéologie islamiste ou la résistance armée. La liste était dirigée par Ismail Haniyeh, représentant l’aile pragmatique du mouvement, tandis que le ligne dure Mahmoud Zahar était relégué à la 9e position, indiquant la domination des pragmatistes. Le Hamas avait même présenté des candidats chrétiens et féminines sur ses listes.

Le Fatah, confiant dans sa victoire, commit une série d’erreurs tactiques fatales. Le parti présenta plusieurs candidats dans de nombreuses circonscriptions, divisant son propre vote, une erreur critique dans un système électoral mixte où 66 sièges sur 132 étaient attribués selon le mode majoritaire uninominal. En décembre 2005, le leader emprisonné de l’Intifada, Marwan Barghouti, rompit les rangs et forma une nouvelle liste politique « al-Mustaqbal » (Le Futur), composée de la « jeune garde » du Fatah frustrée par la corruption de la « vieille garde » revenue d’exil en Tunisie après Oslo. Bien qu’une unité de façade ait été négociée le 28 décembre, le mal était fait et les divisions du Fatah exposées au grand jour.

La stupeur du 25 janvier : quand les sondages se trompent

Le jour du scrutin, les Palestiniens se rendirent aux urnes en masse, avec un taux de participation de 77,18%. Les sondages de sortie des urnes, menés par l’Université de Birzeit, l’institution la plus réputée, prédisaient une victoire du Fatah avec 46,4% contre 39,5% pour le Hamas, et une répartition de 63 sièges pour le Fatah contre 58 pour le Hamas. Même le Hamas, selon de nombreux témoignages, s’attendait à gagner une part équitable de sièges pour diriger l’opposition de l’intérieur du système, pas à remporter la majorité. Un candidat emprisonné du Hamas déclara après l’annonce des résultats : « Les anges ont dû se joindre au vote. »

Le lendemain matin, jeudi 26 janvier, la réalité frappa comme un coup de tonnerre. Le Hamas avait remporté 74 sièges sur 132, soit 56% des sièges avec 44,45% des voix, contre 45 sièges et 41,43% des voix pour le Fatah. Le système électoral mixte avait amplifié la victoire du Hamas : sur les 66 sièges de circonscription, le Hamas en avait remporté 45 contre seulement 17 pour le Fatah. Paradoxalement, la Cisjordanie, traditionnellement considérée comme un bastion du Fatah, donna au Hamas 30 sièges sur 42, soit 71%, contre 15 sur 24 à Gaza, soit 63%. À Hébron, le Hamas remporta les 9 sièges. Même le Premier ministre sortant Ahmed Qurei démissionna immédiatement, avant même l’annonce officielle des résultats, déclarant qu’il incombait maintenant au Hamas de former un gouvernement.

Dans les rues de Gaza, les célébrations éclatèrent spontanément. À Rafah, dans le sud de la Bande, les partisans du Hamas tiraient des coups de feu en l’air et distribuaient des bonbons. Les klaxons retentissaient continuellement, les drapeaux verts du Hamas flottaient aux fenêtres des voitures. À Gaza City, qui avait voté à 56% pour le Hamas, les lampadaires étaient partout ornés de vert Hamas. L’excitation face à la victoire du Hamas était palpable, un mélange de jubilation et de fierté dans le processus démocratique. Les militants et sympathisants du Hamas se mêlaient ouvertement dans les rues, les tirs de célébration crépitant dans l’air.

L’atmosphère était radicalement différente à Ramallah, en Cisjordanie. Hani Kort, un homme d’affaires laïc, exprima la préoccupation ambiante : « Les gens de Ramallah sont vraiment préoccupés par l’arrivée au pouvoir du gouvernement du Hamas. C’est un choc pour tout le monde, surtout en Cisjordanie — quoi, faisons-nous maintenant partie du monde islamique ? Beaucoup de groupes de la société commencent à se sentir comme des étrangers. Maintenant, il faut être une personne religieuse, une personne conservatrice et musulmane pour être avec le Hamas. »

Le choc transcendait les frontières palestiniennes. Même les observateurs internationaux qui avaient surveillé le scrutin furent surpris. Jimmy Carter, ancien président américain et observateur électoral, déclara : « Il nous semblait évident, à nous et aux autres observateurs, que l’élection était ordonnée et pacifique et qu’il y avait une préférence claire pour les candidats du Hamas, même dans les communautés historiquement proches du Fatah. Même ainsi, nous avons tous été surpris par l’ampleur de la victoire du Hamas. » La mission d’observation électorale de l’Union européenne, forte de 185 observateurs, déclara que les élections « marquaient une autre étape importante dans la construction d’institutions démocratiques » et que le processus avait été « efficacement administré par une Commission électorale centrale palestinienne professionnelle et indépendante ».

Les raisons d’un séisme : vote sanction plus qu’adhésion islamiste

Ce qui rend la victoire du Hamas encore plus remarquable, c’est que les sondages post-électoraux révélèrent une vérité surprenante : la majorité des électeurs du Hamas ne soutenaient pas l’idéologie du mouvement. Un sondage mené par le Near East Consulting Institute de Ramallah montrait que près de trois quarts des Palestiniens voulaient que le Hamas abandonne son appel à la destruction d’Israël. Plus frappant encore, 77% des électeurs du Hamas voulaient un accord de paix avec Israël, et 63% ne soutenaient pas le refus du parti de reconnaître l’État juif. Les sondages de sortie des urnes du Palestinian Center for Policy and Survey Research montraient que 59% soutenaient le processus de paix, seulement 17% s’y opposaient.

Les motivations des électeurs étaient claires. Dans le sondage de sortie des urnes, 37% citaient la sécurité et la sûreté comme préoccupation principale, 25% la réduction de la corruption. Le vote représentait principalement un rejet de la corruption du Fatah plutôt qu’une adhésion à la gouvernance islamiste. Le chercheur Rashid Khalidi de l’Université Columbia souligna plus tard que le résultat était « largement une répudiation du Fatah et non une approbation de la gouvernance islamiste ou d’une résistance armée accrue à Israël », citant comme preuve le fait que le Hamas avait remporté des zones à majorité chrétienne, indiquant que les électeurs étaient motivés « à évincer les titulaires du Fatah, dont la stratégie avait échoué et qui étaient perçus comme corrompus et insensibles aux besoins populaires ».

Trois facteurs structurels expliquent la victoire. Premièrement, l’échec du processus de paix d’Oslo. Douze ans de négociations n’avaient apporté aucun résultat tangible, tandis que les colonies s’étendaient et que la liberté de mouvement se rétrécissait. Le retrait israélien unilatéral de Gaza en août 2005, cinq mois avant les élections, fut largement perçu comme une victoire de la résistance armée plutôt que de la diplomatie du Fatah. Un sondage montrait que 72% des Palestiniens considéraient le plan de désengagement de Sharon comme « une victoire pour la lutte armée palestinienne ».

Deuxièmement, la mort d’Arafat en novembre 2004 avait supprimé la figure dominante qui avait adapté le système à ses méthodes uniques. Mahmoud Abbas, son successeur, manquait des références, de la personnalité et de la capacité à dominer la vie politique palestinienne. Un député palestinien déclara : « Si Arafat était encore en vie, il n’y aurait pas d’élection. »

Troisièmement, le système électoral mixte amplifia la victoire du Hamas. Sur le vote proportionnel, le Hamas obtint 29 sièges contre 28 pour le Fatah, un score presque égal reflétant le vote populaire. Mais dans les 66 circonscriptions majoritaires uninominales, le Hamas domina avec 45 sièges contre 17, grâce à sa discipline de candidature et à la division catastrophique du vote du Fatah entre plusieurs candidats dans la même circonscription.

L’onde de choc internationale : le dilemme de la démocratie

La victoire du Hamas confronta brutalement l’administration Bush à une contradiction insoluble de sa politique de promotion de la démocratie au Moyen-Orient. Le 26 janvier, le président Bush qualifia la victoire du Hamas d’« appel au réveil » et de rejet du « statu quo », mais ajouta : « Je ne vois pas comment vous pouvez être un partenaire pour la paix si vous préconisez la destruction d’un pays dans le cadre de votre plateforme. Et je sais que vous ne pouvez pas être un partenaire pour la paix si votre parti dispose d’une aile armée. »

Le 30 janvier 2006, seulement cinq jours après l’élection, le Quartet (États-Unis, Union européenne, Russie, Nations Unies) établit trois conditions draconiennes pour tout engagement avec le gouvernement dirigé par le Hamas : renoncer à la violence, reconnaître Israël et accepter les accords antérieurs, y compris les Accords d’Oslo. La Secrétaire d’État Condoleezza Rice déclara à Londres : « Les États-Unis ne sont pas prêts à financer une organisation qui prône la destruction d’Israël, qui prône la violence et qui refuse ses obligations en vertu de la feuille de route. » Elle reconnut que les États-Unis avaient « échoué à anticiper la victoire du Hamas » et, rétrospectivement en 2017, admit que permettre au Hamas de se présenter sans se désarmer d’abord était « une erreur ».

Le Congrès américain réagit avec véhémence. Le sénateur Joe Biden, qui avait servi d’observateur officiel aux élections, qualifia les résultats de « sobres » et déclara qu’« Israël ne peut pas être censé négocier avec un parti qui appelle à sa destruction ». En quelques jours, il préconisait que les États-Unis et l’Europe sanctionnent le Hamas et coupent l’aide à l’AP. Il co-parraine le Palestinian Anti-Terrorism Act avec le sénateur Mitch McConnell, imposant des sanctions radicales. Lors d’une audition au Sénat en février 2006, Biden déclara : « Des élections ne font pas une démocratie. »

L’Union européenne, qui avait initialement salué le processus électoral démocratique, s’aligna rapidement sur la position américaine. L’UE avait inscrit l’aile militaire du Hamas sur sa liste d’organisations terroristes en 2001, et étendu cette désignation à l’ensemble de l’organisation en septembre 2003. Le 30 janvier, l’UE indiqua que les États membres couperaient l’aide à moins que le Hamas ne reconnaisse Israël, ne renonce à la violence et ne se désarme. L’aide de l’UE et des États membres s’élevait à environ 500 millions d’euros en 2005. Paradoxalement, elle augmenta à 700 millions d’euros en 2006, puis à 1 milliard d’euros fin 2007, mais fut acheminée à travers le Mécanisme international temporaire établi en juin 2006 pour contourner le gouvernement du Hamas et passer directement par les organisations internationales.

Les Nations Unies adoptèrent une position plus nuancée. Le Comité des Nations Unies sur les droits des Palestiniens félicita le 7 février 2006 « le peuple palestinien et le président Mahmoud Abbas pour la tenue réussie » des élections, les qualifiant de « libres, équitables et pacifiques ». Le Secrétaire général adjoint Angela Kane souligna lors d’un briefing au Conseil de sécurité le 31 janvier que la Commission électorale centrale avait déclaré le vote « libre et équitable ». Néanmoins, les Nations Unies se joignirent au Quartet dans l’établissement des trois conditions.

La presse internationale analysa l’événement comme un échec cuisant de la politique américaine. Le Guardian observa que la victoire du Hamas « était perçue comme un affront à la prémisse centrale de la politique de l’administration Bush au Moyen-Orient : que les élections démocratiques conduiraient inexorablement à des gouvernements pro-occidentaux ». Rachel Bronson du Council on Foreign Relations déclara le 30 janvier : « C’est un véritable revers pour l’administration Bush… Voici un cas où une organisation terroriste a gagné sans se modérer d’abord. »

Jimmy Carter, dans un éditorial du Washington Post du 20 février intitulé « Ne punissez pas les Palestiniens », plaida contre la coupure de toute aide, appelant à distinguer entre l’assistance humanitaire et le soutien politique, avertissant que l’isolement pourrait se retourner contre ses auteurs. Des années plus tard, Tony Blair, qui servit de Représentant spécial du Quartet de 2007 à 2015, exprima des regrets en 2017 : « Rétrospectivement, je pense que nous aurions dû, dès le début, essayer d’attirer le Hamas dans un dialogue et de faire évoluer ses positions. » Le ministre britannique des Affaires étrangères Jack Straw écrivit dans ses mémoires qu’il était « incertain que c’était juste » concernant la décision du 30 janvier. Son chef de cabinet Jonathan Powell qualifia l’approche du Quartet d’« erreur terrible » et d’opportunité manquée.

Les réactions régionales : entre peur et jubilation

En Israël, la victoire du Hamas provoqua un séisme politique. Le Premier ministre par intérim Ehud Olmert convoqua des discussions urgentes de haut niveau le 26 janvier avec le ministre de la Défense Shaul Mofaz et la ministre des Affaires étrangères Tzipi Livni pour formuler la réponse israélienne. L’absence d’Ariel Sharon, incapacité par un AVC massif le 4 janvier, laissa un vide de leadership à un moment critique. Yuval Steinitz, chef du comité parlementaire sur les affaires étrangères et la défense, compara la victoire du Hamas à « un tremblement de terre » et à « une défaite tragique pour Israël dans la guerre contre le terrorisme ».

Les réactions traversaient l’éventail politique israélien. Benjamin Netanyahu du Likoud présenta le retrait de Gaza comme un prix pour le Hamas, les qualifiant de « Taliban ou d’Ayatollahs », arguant qu’Israël devait cesser les retraits unilatéraux. Yossi Beilin de la gauche Meretz blâma Israël pour avoir « joué un grand rôle dans l’affaiblissement de l’Autorité palestinienne et le renforcement du Hamas ». Shimon Peres jeta un doute sur la capacité du Hamas à gouverner étant donné son statut de paria international, prédisant qu’ils ne pourraient pas payer les salaires des fonctionnaires sans aide internationale.

Sur le terrain, les réactions israéliennes étaient diverses. Les familles de plus de 1 000 victimes d’attentats-suicides protestèrent avec horreur. Les époux Behar, qui avaient perdu leur fils, déclarèrent : « Le monde devait comprendre le vrai visage des Palestiniens… leur objectif est d’abolir notre existence. » Mais Eli Cohen, propriétaire d’un café, observa que les Palestiniens avaient voté « pour leurs emplois, leur nourriture et leurs enfants, pas pour la terreur ». Le rabbin Arik Ascherman des Rabbins pour les Droits de l’Homme déclara : « Nous partageons une certaine responsabilité », espérant que le Hamas deviendrait des politiciens et non des terroristes.

Israël prit des mesures immédiates. Le 1er février 2006, il retint les recettes fiscales et douanières mensuelles collectées pour l’AP, soit environ 55 millions de dollars par mois. Dans les mois suivants, Israël arrêta près d’un quart des membres du Conseil législatif nouvellement élu. En août 2006, 49 hauts responsables du Hamas, dont 33 parlementaires, étaient détenus. Les frontières avec Gaza commencèrent à se fermer, et le blocus maritime fut imposé.

Dans le monde arabe, les réactions révélèrent de profondes divisions. L’Égypte sous Hosni Moubarak manifesta une inquiétude extrême face à la victoire du Hamas, craignant qu’elle n’autonomise les Frères musulmans égyptiens sur le plan intérieur. Le régime de Moubarak soutint Abbas dans sa lutte de pouvoir contre le Hamas et ferma le poste-frontière de Rafah lorsque les combats entre le Fatah et le Hamas commencèrent en juin 2007, ne le rouvrant que temporairement pendant la crise humanitaire de 2008. La Jordanie exprima des préoccupations similaires concernant l’autonomisation des Frères musulmans jordaniens et du Front d’action islamique.

En revanche, l’Iran salua la victoire comme une validation de son soutien à la cause palestinienne. Le président Mahmoud Ahmadinejad, élu en août 2005, rencontra le leader du Hamas Khaled Mechaal et exhorta le Hamas à « continuer la résistance contre le régime sioniste ». L’Iran, avec la Syrie et le Qatar, « intervint pour financer l’organisation » après les coupes de financement des États-Unis et de l’Europe. L’Iran aurait donné 120 millions de dollars au Hamas depuis sa prise de fonction après sa victoire électorale, et aurait promis 250 millions de dollars lors de la visite de Haniyeh à Téhéran en décembre 2006.

Le Hezbollah au Liban vit la victoire du Hamas dans le contexte de son propre succès. Le Secrétaire général Hassan Nasrallah devint « un héros majeur dans le monde arabe » après la guerre du Liban de l’été 2006. La victoire du Hezbollah au Liban, combinée à la victoire électorale du Hamas, fut « un coup de pouce majeur pour les fortunes politiques des groupes tels que les Frères musulmans en Égypte et en Jordanie et le Hamas en Palestine ». Depuis 2001, « les groupes pro-syriens et pro-iraniens tels que le Hamas et le Hezbollah avaient forgé une alliance politique et militaire étroite ».

En Arabie saoudite et dans les États du Golfe, les réactions furent complexes. L’Arabie saoudite avait historiquement fourni la moitié du budget du Hamas de 50 millions de dollars au début des années 2000, mais sous pression américaine, commença à réduire le financement en 2004 par une répression des organisations caritatives islamiques. Néanmoins, le Qatar maintint et augmenta son financement, qui devint crucial pour la survie du Hamas.

La fracture palestinienne : de l’unité à la guerre civile

Après la victoire, le Hamas et le Fatah tentèrent de former un gouvernement d’unité nationale, mais les différences irréconciliables sur les engagements d’Oslo et la coopération sécuritaire avec Israël rendirent la collaboration impossible. Le 8 février 2007, après des mois de tensions croissantes et plus de 100 Palestiniens tués dans des violences interpartis en 2006, l’Accord de La Mecque fut signé entre le Hamas et le Fatah pour former un gouvernement d’unité nationale. Le 17 mars 2007, le gouvernement d’unité nationale fut assermenté avec Ismail Haniyeh comme Premier ministre.

Ce gouvernement d’unité se révéla éphémère. Des révélations ultérieures, notamment un exposé de Vanity Fair en 2008, montrèrent que les États-Unis, en collaboration avec l’AP et Israël, poursuivaient ce que David Wurmser, conseiller de Cheney, appela « une guerre sale » pour orchestrer un « coup dur » contre le Hamas. Le Service de renseignement britannique SIS aida à élaborer un plan de sécurité en 2004 pour que l’ANP dirigée par le Fatah dégrade les capacités du Hamas, du Jihad islamique palestinien et des Brigades al-Aqsa. Un mémo du Département d’État estima le coût à 1,27 milliard de dollars sur cinq ans pour les salaires, la formation et les armes pour soutenir le Fatah.

Du 10 au 15 juin 2007, une guerre civile brève mais brutale éclata. En cinq jours de combats intenses, le Hamas prit le contrôle de la Bande de Gaza. Le Centre palestinien des droits de l’homme rapporta au moins 161 tués et plus de 700 blessés, bien que d’autres estimations varient de 118 à 188 tués. Le Hamas utilisa une planification sophistiquée, incluant un tunnel de 220 mètres sous le quartier général du Fatah à Khan Younès. Les deux camps furent accusés de crimes de guerre : ciblage de civils non engagés dans les hostilités, exécutions de captifs, combats dans les hôpitaux.

Le 14 juin 2007, le président Abbas déclara l’état d’urgence et limogea le gouvernement de Haniyeh. Gaza passa sous le contrôle du Hamas, avec Yahya Sinwar devenant le chef de Gaza en 2017. La Cisjordanie resta sous l’Autorité palestinienne dirigée par le Fatah sous Mahmoud Abbas. Cette division persiste à ce jour, fragmentant fondamentalement la représentation politique palestinienne. Entre 2007 et 2018, sept efforts de réconciliation échouèrent.

Les guerres successives : le cycle infernal de la violence

Le blocus de Gaza, imposé par Israël et l’Égypte à partir de 2007, créa les conditions d’une série de confrontations militaires qui allaient façonner la décennie suivante. L’Opération Plomb Durci (27 décembre 2008 – 18 janvier 2009) fut déclenchée par la fin d’un cessez-le-feu de six mois et un raid israélien à Gaza le 4 novembre 2008 tuant plusieurs militants du Hamas. Cette guerre de 22 jours fit entre 1 166 et 1 419 morts palestiniens selon les estimations, dont plus de 300 enfants et une majorité de civils, contre 13 morts israéliens (10 soldats, 3 civils). L’ouverture israélienne fut spectaculaire : 100 cibles frappées en 220 secondes avec un taux de succès de 95%. Quelque 46 000 maisons furent détruites, laissant 100 000 personnes sans abri. Le Rapport Goldstone trouva des preuves de crimes de guerre des deux côtés.

L’Opération Pilier de Défense (14-21 novembre 2012) dura huit jours et fit 171 morts palestiniens dont plus de 100 civils, contre 6 civils israéliens. L’opération fut déclenchée après que 200 roquettes furent tirées sur Israël les 11-13 novembre, et Israël assassina le chef militaire du Hamas Ahmed Jabari. Cette guerre survint pendant le gouvernement des Frères musulmans en Égypte (2012-2013), qui fournit brièvement un soutien diplomatique au Hamas avant le renversement des Frères musulmans en 2013.

L’Opération Bordure Protectrice (8 juillet – 26 août 2014) fut la plus intense des conflits de Gaza jusqu’alors, durant 50 jours. Elle fit entre 2 125 et 2 310 morts palestiniens, dont 65 à 70% de civils selon l’ONU et le Ministère de la Santé de Gaza, et 72 morts israéliens (66 soldats, 6 civils). Les destructions furent massives : 7 000 maisons rasées pour 10 000 familles, 89 000 maisons supplémentaires endommagées dont 10 000 gravement. Les coûts de reconstruction furent estimés entre 4 et 6 milliards de dollars sur 20 ans. Tsahal tira plus de 6 000 frappes aériennes, 14 500 obus de chars et 35 000 obus d’artillerie. Quelque 500 000 personnes, soit 28% de la population de Gaza, furent déplacées à l’intérieur du territoire. Une Commission d’enquête indépendante de l’ONU conclut à des crimes de guerre des deux côtés, Israël étant responsable de crimes incluant l’utilisation de la famine comme méthode de guerre.

L’Opération Gardien des Murs (10-21 mai 2021) dura 11 jours et fut déclenchée par un ultimatum du Hamas concernant la police et les militaires israéliens à la mosquée Al-Aqsa et le quartier de Sheikh Jarrah. Le Hamas tira plus de 4 360 roquettes sur Israël depuis Gaza, dont 3 573 tombèrent sur le territoire israélien, le Dôme de Fer en interceptant environ 90%, et environ 680 s’écrasèrent à l’intérieur de Gaza. L’opération fit 248 morts palestiniens dont 66 enfants et 39 femmes, contre 13 morts israéliens. Ce fut le premier conflit où les roquettes atteignirent systématiquement Tel-Aviv et Jérusalem. Des violences intercommunautaires arabo-juives éclatèrent dans des villes israéliennes mixtes comme Lod.

Cumulativement, entre 2008 et 2021, avant le 7 octobre 2023, ces quatre guerres tuèrent environ 6 400 Palestiniens et 300 Israéliens, établissant un schéma de pertes asymétriques d’environ 10 à 20 morts palestiniens pour un mort israélien. Le cycle devint prévisible : attaques à la roquette, opération militaire israélienne, calme temporaire, tensions renouvelées.

La trajectoire vers le 7 octobre 2023 : la logique de l’impasse

Entre 2007 et 2023, le Hamas gouverna Gaza dans des conditions impossibles. Le mouvement dut jongler avec trois identités incompatibles : mouvement islamiste (idéologie des Frères musulmans), organisation de résistance (lutte armée contre Israël) et parti gouvernant (fourniture de services, administration). Ultimement, le Hamas choisit la résistance armée plutôt que la gouvernance, détournant les fonds vers la construction militaire et les réseaux de tunnels au lieu de l’infrastructure civile.

Le bilan de gouvernance fut médiocre. Le Hamas embaucha environ 40 000 employés publics, dont 35% de forces de sécurité, tandis que l’AP continuait de payer 23 000 de ses propres employés à Gaza qui, pour la plupart, ne travaillaient pas. Aucune élection ne fut organisée depuis la prise de contrôle. Le Hamas supprima la dissidence, les journalistes et la société civile. Le Service de sécurité générale employa plus de 856 personnes pour la surveillance et la propagande. Le harcèlement des opposants politiques et les exécutions de présumés collaborateurs furent courants. La crise électrique persista avec plus de 12 heures de coupures par jour. Les infrastructures d’eau et d’assainissement se détériorèrent. Le chômage atteignit 45 à 80% à diverses périodes.

Parallèlement, le Hamas investit massivement dans sa capacité militaire. Les réseaux de tunnels s’étendirent sur des centaines de kilomètres sous Gaza, formant un système « métro » pour la mobilité, le stockage d’armes et les opérations. L’arsenal de roquettes évolua de roquettes Qassam rudimentaires vers des missiles plus sophistiqués et à plus longue portée. L’aile militaire Brigades Izz al-Din al-Qassam recruta environ 30 000 combattants entre 2007 et 2023, dont une force d’élite Nukhba de 3 800 utilisée lors de l’attaque du 7 octobre. Les tactiques évoluèrent des attentats-suicides (années 1990-2000) aux attaques à la roquette (années 2000-2020) jusqu’à l’assaut de masse transfrontalier (2023).

Les relations avec les acteurs régionaux furent cruciales pour la survie du Hamas. L’Iran fournit 70 à 100 millions de dollars par an en 2023, précédemment 250 à 300 millions de dollars annuellement (2006-2011). L’Iran offrit également un soutien militaire : armes, assistance technique, formation via la Force Qods du CGRI. La relation fluctua, avec une rupture quasi totale en 2011-2013 lorsque le Hamas refusa de soutenir Assad en Syrie, mais se réconcilia après Bordure Protectrice en 2014 et se restaura pleinement en 2023, le Hamas faisant partie de l’« Axe de résistance » iranien incluant le Hezbollah, le Jihad islamique palestinien, les milices irakiennes et les Houthis.

Le Qatar fournit 1,8 milliard de dollars au total entre 2012 et 2021, soit environ 360 millions de dollars par an depuis 2021. Le bureau politique du Hamas fut basé à Doha, Ismail Haniyeh y résidant. Paradoxalement, le gouvernement israélien approuva les transferts qataris au Hamas entre 2018 et 2023 dans le cadre d’une stratégie d’« achat du calme ». La Turquie sous le président Erdogan offrit un soutien politique, Erdogan rencontrant ouvertement les dirigeants du Hamas. Les dirigeants de l’aile militaire du Hamas et les opérateurs financiers furent basés à Istanbul. Le Hamas planifia des attaques depuis le territoire turc, notamment l’enlèvement en Cisjordanie en 2014 ordonné par Saleh al-Arouri basé en Turquie.

Le blocus de 16 ans créa des conditions de vie désespérées à Gaza. En 2023, 81% de la population vivait sous le seuil de pauvreté, 63% étaient en situation d’insécurité alimentaire et dépendaient de l’aide internationale. Un rapport de l’ONU de 2015 avait averti que Gaza pourrait devenir « inhabitable » d’ici 2020 en raison des effets combinés du blocus et des opérations militaires.

Les Accords d’Abraham de septembre 2020, qui normalisèrent les relations entre Israël et les Émirats arabes unis, Bahreïn, suivis par le Maroc et le Soudan, marginalisèrent explicitement la question palestinienne. L’Autorité palestinienne et le Hamas qualifièrent les accords de « trahison », de « coup de poignard dans le dos perfide », de « préjudice grave à la cause palestinienne ». En 2023, les négociations pour une normalisation saoudienne avançaient sans condition préalable de création d’un État palestinien. La stratégie du Hamas pour l’attaque du 7 octobre visait explicitement à perturber la normalisation israélo-saoudienne (« arrêter le train de normalisation » selon Ismail Haniyeh).

Le 7 octobre 2023, le Hamas lança une attaque sans précédent. Quelque 6 000 Gazaouis franchirent la frontière à 119 endroits (3 800 forces d’élite Nukhba, 2 200 civils/autres militants), appuyés par plus de 4 300 roquettes dans le barrage d’ouverture. L’attaque utilisa des parapentes, des incursions de véhicules et une préparation minutieuse de deux ans. L’attaque tua entre 1 175 et 1 195 personnes (379 membres des forces de sécurité, 796 civils dont 725 Israéliens, 71 ressortissants étrangers) et captura 251 otages. Ce fut la troisième attaque terroriste la plus meurtrière depuis 1970 après le 11 septembre et l’école de Beslan. Des atrocités de masse furent documentées : violences sexuelles, torture, mutilation, exécution de familles.

La riposte militaire israélienne fut dévastatrice. Entre octobre 2023 et octobre 2025, plus de 68 000 Palestiniens furent tués (près de la moitié femmes et enfants) et plus de 170 000 blessés. Quelque 80% des structures de Gaza furent endommagées ou détruites selon l’ONU, générant 50 millions de tonnes de débris. Une famine fut officiellement confirmée dans la ville de Gaza en août 2025, avec 640 000 personnes en situation de famine, plus d’un million en niveaux d’urgence de faim, et 50 000 enfants souffrant de malnutrition aiguë. Seulement 17 des 36 hôpitaux fonctionnaient partiellement. Quelque 1,9 million de personnes furent déplacées à plusieurs reprises, soit 85% de la population. Une Commission d’enquête indépendante de l’ONU conclut en juin 2024 que le Hamas et Israël avaient tous deux commis des crimes de guerre, les actions d’Israël constituant également des crimes contre l’humanité.

L’analyse historiographique : tournant inévitable ou évitable

Près de deux décennies après la victoire électorale du Hamas, les historiens et chercheurs analysent rétrospectivement ce moment avec un large consensus sur certains points et des débats persistants sur d’autres. Le consensus académique établit que la victoire du Hamas fut principalement un vote de protestation contre la corruption du Fatah plutôt qu’une adhésion à l’idéologie islamiste. Rashid Khalidi de l’Université Columbia souligna que le Hamas obtint 44% contre 42% pour le Fatah en représentation proportionnelle, pas un raz-de-marée dans le vote populaire, et que le système électoral amplifia la victoire du Hamas à 58% des sièges avec 45% des voix.

Avi Shlaim de l’Université d’Oxford, historien israélien de l’école des « Nouveaux historiens », décrivit l’événement comme « une victoire claire lors d’élections libres et équitables dans toute la Palestine » et souligna la légitimité politique du Hamas basée sur le mandat démocratique. Il argumenta que le refus international de reconnaître les résultats sapa la démocratie : « La seule véritable démocratie arabe… c’est la Palestine qui a eu une élection, le peuple s’est exprimé, il a voté pour le Hamas, et Israël et ses alliés occidentaux ont rejeté les résultats. »

Khalil Shikaki, directeur du Palestinian Center for Policy and Survey Research, mena des sondages de sortie des urnes montrant que les électeurs du Hamas « n’approuvaient ni l’extrémisme ni ne rejetaient le processus de paix ». Il conclut que le Hamas offrait « une alternative claire sur les deux questions centrales pour les électeurs : lutter contre la corruption et l’incapacité de l’AP à faire respecter la loi et l’ordre ». Ses recherches ultérieures montrèrent que 77% des électeurs du Hamas voulaient un accord avec Israël.

Tareq Baconi, dans « Hamas Contained: The Rise and Pacification of Palestinian Resistance », argumenta que le Hamas présenta le désengagement de Gaza d’Israël comme une victoire de la résistance, lui permettant « de gagner en popularité et de battre le Fatah aux élections législatives de 2006 ». Il considéra la victoire comme l’aboutissement de l’échec du processus d’Oslo à délivrer la souveraineté, et montra que le Hamas fut « temporairement pacifié » par la gouvernance mais « pas idéologiquement compromis ».

Sara Roy de l’Université Harvard, dans « Hamas and Civil Society in Gaza » et d’autres travaux, mit l’accent sur les réseaux de protection sociale du Hamas comme cruciaux pour la victoire. Elle documenta comment la première Intifada « localisa et consolida le contrôle du Hamas sur le secteur social islamique » et comment son rôle civique en tant que fournisseur de services pendant les dures années de l’Intifada fut décisif. Elle souligna la nature multiforme de l’organisation au-delà de l’étiquette « terroriste ».

Nathan Brown de l’Université George Washington décrivit l’événement comme un « renversement stupéfiant » où « même le Hamas fut surpris par le résultat ». Il nota que le Hamas « s’attendait à gagner une part équitable de sièges puis à diriger l’opposition de l’intérieur du système » et n’était « jamais conçu pour être un parti politique gouvernant ». Ses travaux ultérieurs montrèrent que l’isolement international contribua à la scission Hamas-Fatah et à la détérioration de Gaza.

La question de l’inévitabilité : facteurs structurels et choix politiques

Les universitaires identifient trois facteurs structurels qui rendirent la victoire largement inévitable. Premièrement, la corruption systémique du Fatah. Graham Usher de l’Institut d’études palestiniennes argumenta : « La défaite du Fatah… fut la pire défaite politique de ses 47 ans d’histoire. Elle était aussi inévitable, même si peu l’avaient réellement prévu. » Il montra que le Fatah était en « crise latente depuis le déclenchement de l’Intifada en septembre 2000 ».

Deuxièmement, l’échec du processus d’Oslo. Khalidi souligna que le processus de paix avait livré « un terrible accord » pour les Palestiniens. Un document de recherche du Parlement britannique nota que « les Palestiniens perdirent de plus en plus foi dans l’approche progressive des Accords d’Oslo ». La croissance des colonies, des routes de contournement et la poursuite de l’occupation sapèrent la légitimité de l’AP.

Troisièmement, l’impact de la Seconde Intifada (2000-2005) renforça les références de résistance du Hamas tandis que le Fatah fut entaché par son association avec l’AP défaillante. Le Hamas évita la complicité avec Oslo tout en maintenant la lutte armée.

Cependant, les chercheurs débattent de la question de savoir si des politiques différentes auraient pu prévenir la victoire. Dennis Ross, ancien envoyé américain au Moyen-Orient, croyait que les élections auraient dû être reportées ou que le Hamas aurait dû être exclu de la participation. Slate magazine argumenta : « L’élection qui a porté le Hamas au pouvoir n’était pas inévitable ; elle était prématurée. » Shlaim soutint que le refus d’Israël de négocier de manière significative avec Abbas après le désengagement de 2005 renforça l’affirmation du Hamas selon laquelle seule la résistance armée fonctionnait.

Khalidi nota qu’Abbas « menaça de démissionner si les élections n’étaient pas tenues » malgré le désarroi du Fatah. Les élections auraient pu être reportées jusqu’à ce que le Fatah se réforme en interne. L’Université du Kent souligna que la corruption de l’AP et l’échec à fournir des services furent « plusieurs raisons pour lesquelles les Palestiniens n’étaient pas satisfaits ».

La politique américaine créa également les conditions de la victoire. La promotion de la démocratie par George W. Bush créa une pression pour les élections. L’USAID dépensa 2,3 millions de dollars pour « renforcer l’image du président Abbas et de son parti Fatah » mais échoua. Les révélations ultérieures montrèrent que les États-Unis planifièrent un coup d’État contre le Hamas après l’élection.

Le débat sur l’isolement : erreur historique ou nécessité sécuritaire

La question la plus controversée parmi les chercheurs concerne la sagesse de la politique d’isolement imposée au gouvernement dirigé par le Hamas. Une majorité académique considère désormais que ce fut une erreur. Khalidi déclara : « La loi américaine… qui interdit de traiter avec des gens en raison d’un certain type d’action, est probablement en dernière analyse contre-productive. » Shlaim argumenta : « Israël et l’Amérique prétendent être des promoteurs de la démocratie… mais la seule véritable démocratie arabe… c’est la Palestine. »

Le document de recherche du Parlement britannique avertit : « En ne reconnaissant pas la légitimité du Hamas, les gouvernements occidentaux courent le risque de saper gravement leur campagne mondiale pour la démocratie. » Le Conseil européen des relations étrangères nota qu’« un processus électoral réussi démontrerait au Hamas que la participation politique et l’engagement envers les principes démocratiques peuvent générer des avantages qu’il ne peut obtenir par la violence armée ».

Baconi montra que le Hamas offrit une hudna (trêve) à long terme et forma un gouvernement d’unité modéré avec le Fatah en mars 2007. Brown argumenta que l’isolement contribua directement à la scission de 2007 entre le Hamas et le Fatah. L’exposé de Vanity Fair de 2008 révéla que les États-Unis, Israël et le Fatah planifièrent un coup d’État, et la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en juin 2007 fut une réponse préventive au complot du coup. Wurmser déclara : « Le Hamas n’avait aucune intention de prendre le contrôle de la Bande de Gaza jusqu’à ce que le Fatah le force à agir. »

La minorité de la communauté politique soutenant l’isolement argumenta qu’il était nécessaire pour respecter les principes du Quartet (renoncer à la violence, reconnaître Israël, accepter les accords antérieurs), que l’envoi d’aide aurait légitimé le terrorisme, que la charte du Hamas appelait à la destruction d’Israël, et qu’il fallait maintenir la dissuasion.

Au fil du temps, un consensus académique croissant émergea selon lequel l’isolement fut contre-productif. L’Institut d’études palestiniennes, la Fondation Carnegie pour la paix internationale et les think tanks européens devinrent de plus en plus critiques. L’évolution de Nathan Brown illustra cette tendance : ses premiers travaux furent plus neutres, mais ses travaux ultérieurs montrèrent que l’isolement ancra la division.

Plusieurs acteurs clés exprimèrent rétrospectivement des regrets. Tony Blair en 2017 : « Rétrospectivement, je pense que nous aurions dû, dès le début, essayer d’attirer le Hamas dans un dialogue et de faire évoluer ses positions. » Son chef de cabinet Jonathan Powell qualifia l’approche du Quartet d’« erreur terrible » qui manqua une opportunité. Jack Straw écrivit dans ses mémoires qu’il était « incertain que c’était juste » concernant la décision du 30 janvier.

Les leçons et implications : démocratie, islamisme politique et résolution des conflits

Les chercheurs tirent plusieurs leçons clés de l’expérience de 2006. Premièrement, la démocratie exige d’accepter les résultats, même inconfortables. La participation islamiste à la politique peut être une force modératrice si elle n’est pas isolée. Le succès électoral n’équivaut pas à la radicalisation idéologique de l’électorat. La leçon de Khalidi : « Si vous voulez résoudre cela, vous devez traiter avec le groupe qui a gagné une élection, qu’ils aient fait des choses terroristes ou non. »

Deuxièmement, la conception du système électoral importe. Le système mixte amplifia la victoire du Hamas au-delà du vote populaire. Une représentation proportionnelle complète aurait forcé une coalition. La comparaison avec d’autres cas montre que la conception électorale peut prévenir ou exacerber les extrêmes.

Troisièmement, la gouvernance et la corruption importent plus que l’idéologie. La corruption des titulaires s’avéra plus dommageable que l’idéologie. La fourniture de services construit la légitimité politique. L’échec du processus d’Oslo à livrer sur la gouvernance sapa le nationalisme laïc.

Quatrièmement, les stratégies d’engagement international. L’isolement radicalise rarement les mouvements, il les radicalise souvent. L’engagement fournit un levier et des incitations à la modération. L’Accord du Vendredi saint avec l’IRA et d’autres cas montrent que l’engagement peut fonctionner.

Cinquièmement, l’occupation comme contexte. On ne peut comprendre la victoire du Hamas sans le contexte de l’occupation. Shlaim : « Le point de départ de la guerre à Gaza n’est pas l’attaque du Hamas… la toile de fond était 56 ans d’occupation israélienne. » Les mouvements de résistance sont inévitables sous l’occupation et le colonialisme de peuplement.

La comparaison avec l’Algérie 1991 est la plus fréquemment invoquée. Un coup d’État militaire empêcha le FIS de prendre le pouvoir après la victoire électorale, résultant en une décennie de guerre civile avec plus de 100 000 morts. Les chercheurs voient cela comme un récit édifiant : « Et si la communauté internationale avait soutenu la démocratie ? » Shadi Hamid de Brookings nota que l’expérience algérienne paralysa les décideurs américains concernant le Hamas.

Conclusion : l’hypothèque de 2006 sur l’avenir palestinien

La victoire électorale du Hamas de janvier 2006 représente un tournant fondamental dans le conflit israélo-palestinien, déclenchant une cascade de conséquences qui culminèrent dans les événements catastrophiques du 7 octobre 2023 et la destruction subséquente de Gaza. La chaîne causale est claire : le rejet démocratique du cadre d’Oslo mena à l’isolement international plutôt qu’à l’engagement, la réponse punitive produisit la radicalisation plutôt que la modération, la guerre civile et la division créèrent la fragmentation politique palestinienne permanente, le blocus de 16 ans engendra l’effondrement économique et la crise humanitaire, les guerres répétées normalisèrent le cycle de violence, l’endiguement raté ne réussit ni à éliminer ni à incorporer le Hamas dans le processus politique, les Accords d’Abraham marginalisèrent la cause palestinienne, et le 7 octobre représenta l’action désespérée du Hamas pour rester pertinent.

La question contrefactuelle demeure débattue : l’engagement avec le Hamas post-2006 aurait-il empêché le 7 octobre ? La politique réelle d’isolement, de siège et de dégradation militaire périodique échoua manifestement à obtenir la sécurité, à prévenir la radicalisation ou à créer les conditions de la paix. Tony Blair, Jack Straw, Jonathan Powell, et de nombreux universitaires expriment des regrets, suggérant qu’une approche différente aurait pu produire de meilleurs résultats. Cependant, étant donné le comportement ultérieur du Hamas et les attaques du 7 octobre 2023, d’autres arguent que l’isolement était justifié.

Le statut actuel en 2025 révèle l’ampleur de l’échec : le Hamas dégradé mais non éliminé, Gaza dévastée et potentiellement inhabitable, plus de 68 000 Palestiniens tués, des otages israéliens toujours en captivité, les perspectives d’une solution à deux États à un niveau historiquement bas, la stabilité régionale menacée, et la fragmentation politique palestinienne plus profonde que jamais.

La victoire électorale de 2006, voulue par les électeurs palestiniens comme un rejet de la corruption et d’un processus de paix raté, déclencha plutôt près de deux décennies d’isolement, de conflit et de souffrance qui ont poussé le conflit israélo-palestinien dans sa phase la plus dangereuse et désastreuse de l’histoire. Ce moment demeure l’un des grands tournants manqués du XXIe siècle, où l’expression démocratique se heurta aux impératifs géopolitiques, produisant une tragédie qui se déploie encore aujourd’hui. L’hypothèse historiographique centrale persiste : si la communauté internationale avait choisi l’engagement conditionnel plutôt que l’isolement total en janvier 2006, le Moyen-Orient de 2025 pourrait être radicalement différent. »

« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «

« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»

« « On voit par ces remarques à quel point notre pensée historique est
dominée par des traditions et des conventions inconscientes, combien
peu elle a été influencée par le travail général de revision et de réorga-
nisation qui s’est produit dans tous les domaines du savoir dans les
temps modernes. Sans doute la critique historique a-t-elle fait de grands progrès ; mais son rôle se borne en général à discuter des faits et à établir leur probabilité ; elle ne s’inquiète pas de leur qualité. Elle les reçoit et les exprime à son tour en termes traditionnels, qui impliquent eux-mêmes toute une formation historique de concepts, par quoi
s’introduit dans l’histoire le désordre initial qui résulte d’une infinité
de points de vue ou d’observateurs. Tout chapitre d’histoire contient
un nombre quelconque de données subjectives et de « constantes arbitraires ». Il en résulte que le problème de l’historien demeure indéterminé dès qu’il ne se borne plus à établir ou à contester l’existence d’un fait qui eût pu tomber sous le sens de quelque témoin. La notion d’événement, qui est fondamentale, ne semble pas avoir été reprise et repensée comme il conviendrait, et c’est ce qui explique que des relations de première importance n’ont jamais été signalées ou n’ont pas été mises en valeur, comme je le montrerai tout à l’heure. Tandis que dans les sciences de la nature, les recherches multipliées depuis trois
siècles nous ont refait une manière de voir, et substitué à la vision et à
la classification naïve de leurs objets, des systèmes de notions spécia-
lement élaborées, nous en sommes demeurés dans l’ordre historico-
politique à l’état de considération passive et d’observation désordon-
née. Le même individu qui peut penser physique ou biologie avec des
instruments de pensée comparables à des instruments de précision,
pense politique au moyen de termes impurs, de notions variables, de
métaphores illusoires. L’image du monde, telle qu’elle se forme et
agit dans les têtes politiques des divers genres et des différents degrés
est fort loin d’être une représentation satisfaisante et méthodique du
moment. Désespérant de l’histoire, je me mis à songer à l’étrange condition
où nous sommes presque tous, simples particuliers de bonne foi et de
bonne volonté, qui nous trouvons engagés dès la naissance dans un
drame politico-historique inextricable. Nul d’entre nous ne peut intégrer, reconstituer la nécessité de l’univers politique où il se trouve, au
moyen de ce qu’il peut observer dans sa sphère d’expérience. Les plus
instruits, les mieux placés peuvent même se dire, en évoquant ce
qu’ils savent, en le comparant à ce qu’ils voient, que ce savoir ne fait
qu’obscurcir le problème politique immédiat qui consiste après tout
dans la détermination des rapports d’un homme avec la masse des
hommes qu’il ne connaît pas. Quelqu’un de sincère avec soi-même et
qui répugne à spéculer sur des objets qui ne se raccordent pas ration-
nellement à sa propre expérience, à peine ouvre-t-il son journal, le
voici qui pénètre dans un monde métaphysique désordonné. Ce qu’il
lit, ce qu’il entend excède étrangement ce qu’il constate ou pourrait constater. S’il se résume son impression : Point de politique sans my-thes, pense-t-il.

Ayant donc fermé tous ces livres écrits en un langage dont les conventions étaient visiblement incertaines pour ceux-là mêmes qui l’employaient, j’ouvris un atlas et feuilletai distraitement cet album des figures du monde. Je regardai et je songeai. J’ai songé tout d’abord au degré de précision des cartes que j’avais sous les yeux. Je trouvais là un exemple simple de ce qu’on nommait le progrès, il y a soixante ans. Un portulan de jadis, une carte du XVIe  siècle, une moderne, marquent nettement des étapes, me dis-je…

L’œil de l’enfant s’ouvre d’abord dans un chaos de lumières et d’ombres, tourne et s’oriente à chaque instant dans un groupe d’inégalités lumineuses ; et il n’y a rien de commun encore entre ces régions de lueurs et les autres sensations de son corps. Mais les petits mouvements de ce corps lui imposent d’autre part un tout autre désordre d’impressions : il touche, il tire, il presse ; en son être, peu à peu,
se dégrossit le sentiment total de sa propre forme. Par moments dis-
tincts et progressifs, s’organise cette connaissance ; l’édifice de rela-
tions et de prévisions se dégage des contrastes et des séquences.

L’œil, et le tact, et les actes se coordonnent en une table à plusieurs
entrées, qui est le monde sensible, et il arrive enfin – événement capital ! – qu’un certain système de correspondances soit nécessaire et
suffisant pour ajuster uniformément toutes les sensations colorées à
toutes les sensations de la peau et des muscles. Cependant les forces de l’enfant s’accroissent, et le réel se construit comme une figure
d’équilibre en laquelle la diversité des impressions et les conséquen-
ces des mouvements se composent.
L’espèce humaine s’est comportée comme cet être vivant le fait
quand il s’anime et se développe dans un milieu dont il explore peu à
peu et assemble par tâtonnements et raccords successifs les propriétés
et l’étendue. L’espèce a reconnu lentement et irrégulièrement la figure
superficielle de la terre ; visité et représenté de plus en plus près ses
parties ; soupçonné et vérifié sa convexité fermée ; trouvé et résumé
les lois de son mouvement ; découvert, évalué, exploité les ressources et les réserves utilisables de la mince couche dans laquelle toute vie
est contenue…

Accroissement de netteté et de précision, accroissement de puis-
sance, voilà les faits essentiels de l’histoire des temps modernes ; et que je trouve essentiels, parce qu’ils tendent à modifier l’homme même, et que la modification de la vie dans ses modes de conservation, de diffusion et de relation me paraît être le critérium de l’importance des faits à retenir et à méditer. Cette considération transforme les jugements sur l’histoire et sur la politique, y fait apparaître des dispro-
portions et des lacunes, des présences et des absences arbitraires.

A ce point de mes réflexions, il m’apparut que toute l’aventure de
l’homme jusqu’à nous devait se diviser en deux phases bien différentes : la première, comparable à la période de ces tâtonnements désordonnés, de ces pointes et de ces reculs dans un milieu informe, de ces éblouissements et de ces impulsions dans l’illimité, qui est l’histoire de l’enfant dans le chaos de ses premières expériences. Mais un certain ordre s’installe ; une ère nouvelle commence. Les actions en mi-
lieu fini, bien déterminé, nettement délimité, richement et puissamment relié, n’ont plus les mêmes caractères ni les mêmes conséquences qu’elles avaient dans un monde informe et indéfini.

Observons toutefois que ces périodes ne peuvent se distinguer nettement dans les faits. Une fraction du genre humain vit déjà dans les conditions de la seconde, cependant que le reste se meut encore dans la première. Cette inégalité engendre une partie notable des complications actuelles.

Considérant alors l’ensemble de mon époque, et tenant compte des
remarques précédentes, je m’efforçai de ne percevoir que les circonstances les plus simples et les plus générales, qui fussent en même temps des circonstances nouvelles.
Je constatai presque aussitôt un événement considérable, un fait de
première grandeur, que sa grandeur même, son évidence, sa nouveauté, ou plutôt sa singularité essentielle avaient rendu imperceptible à nous autres ses contemporains.

Toute la terre habitable a été de nos jours reconnue, relevée, parta-
gée entre des nations. L’ère des terrains vagues, des territoires libres,
des lieux qui ne sont à personne, donc l’ère de libre expansion est clo-
se. Plus de roc qui ne porte un drapeau ; plus de vides sur la carte ; plus de région hors des douanes et hors des lois ; plus une tribu dont les affaires n’engendrent quelque dossier et ne dépendent, par les maléfices de l’écriture, de divers humanistes lointains dans leurs bureaux. Le temps du monde fini commence. Le recensement général des ressources, la statistique de la main-d’œuvre, le développement des organes de relation se poursuivent. Quoi de plus remarquable et de
plus important que cet inventaire, cette distribution et cet enchaînement des parties du globe ? Leurs effets sont déjà immenses. Une solidarité toute nouvelle, excessive et instantanée, entre les régions et les événements est la conséquence déjà très sensible de ce grand fait.

Nous devons désormais rapporter tous les phénomènes politiques à cette condition universelle récente ; chacun d’eux représentant une obéissance ou une résistance aux effets de ce bornage définitif et de cette dépendance de plus en plus étroite des agissements humains. Les habitudes, les ambitions, les affections contractées au cours de l’histoire antérieure ne cessent point d’exister – mais insensiblement transportées dans un milieu de structure très différente, elles y perdent leur sens et deviennent causes d’efforts infructueux et d’erreurs.

La reconnaissance totale du champ de la vie humaine étant accomplie, il arrive qu’à cette période de prospection succède une période de relation. Les parties d’un monde fini et connu se relient nécessairement entre elles de plus en plus. Or, toute politique jusqu’ici spéculait sur l’isolement des événements. L’histoire était faite d’événements qui se pouvaient localiser.

Chaque perturbation produite en un point du globe se développait
comme dans un milieu illimité ; ses effets étaient nuls à distance suffi-
samment grande ; tout se passait à Tokio comme si Berlin fût à l’infini. Il était donc possible, il était même raisonnable de prévoir, de
calculer et d’entreprendre. Il y avait place dans le monde pour une ou
plusieurs grandes politiques bien dessinées et bien suivies.

Ce temps touche à sa fin. Toute action désormais fait retentir une
quantité d’intérêts imprévus de toutes parts, elle engendre un train
d’événements immédiats, un désordre de résonance dans une enceinte
fermée. Les effets des effets, qui étaient autrefois insensibles ou négli-
geables relativement à la durée d’une vie humaine, et à l’air d’action
d’un pouvoir humain, se font sentir presque instantanément à toute
distance, reviennent aussitôt vers leurs causes, ne s’amortissent que
dans l’imprévu. L’attente du calculateur est toujours trompée, et l’est
en quelques mois ou en peu d’années.

En quelques semaines, des circonstances très éloignées changent
l’ami en ennemi, l’ennemi en allié, la victoire en défaite. Aucun raisonnement économique n’est possible. Les plus experts se trompent ; le paradoxe règne.

Il n’est de prudence, de sagesse ni de génie que cette complexité ne
mette rapidement en défaut, car il n’est plus de durée, de continuité ni de causalité reconnaissable dans cet univers de relations et de contacts
multipliés. Prudence, sagesse, génie ne sont jamais identifiés que par une certaine suite d’heureux succès ; dès que l’accident et le désordre
dominent, le jeu savant ou inspiré devient indiscernable d’un jeu de
hasard ; les plus beaux dons s’y perdent.

Par là, la nouvelle politique est à l’ancienne ce que les brefs calculs
d’un agioteur, les mouvements nerveux de la spéculation dans l’enceinte du marché, ses oscillations brusques, ses retournements, ses profits et ses pertes instables sont à l’antique économie du père de famille, à l’attentive et lente agrégation des patrimoines… Les desseins longuement suivis, les profondes pensées d’un Machiavel ou d’un Richelieu auraient aujourd’hui la consistance et la valeur d’un « tuyau
de Bourse ».

Ce monde limité et dont le nombre des connexions qui en ratta-
chent les parties ne cesse de croître, est aussi un monde qui s’équipe
de plus en plus. L’Europe a fondé la science, qui a transformé la vie et
multiplié la puissance de ceux qui la possédaient. Mais par sa nature
même, elle est essentiellement transmissible ; elle se résout nécessairement en méthodes et en recettes universelles. Les moyens qu’elle
donne aux uns, tous les autres les peuvent acquérir.
Ce n’est pas tout. Ces moyens accroissent la production, et non
seulement en quantité. Aux objets traditionnels du commerce viennent
s’adjoindre une foule d’objets nouveaux dont le désir et le besoin se
créent par contagion ou imitation. On arrive bientôt à exiger de peu-
ples moins avancés qu’ils acquièrent ce qu’il leur faut de connaissances pour devenir amateurs et acheteurs de ces nouveautés. Parmi elles,
les armes les plus récentes. L’usage qu’on en fait contre eux les
contraint d’ailleurs à s’en procurer. Ils n’y trouvent aucune peine ; on
se bat pour leur en fournir ; on se dispute l’avantage de leur prêter
l’argent dont ils les paieront.
Ainsi l’inégalité artificielle de forces sur laquelle se fondait depuis trois siècles la prédominance européenne tend à s’évanouir rapidement. L’inégalité fondée sur les caractères statistiques bruts tend à reparaître.

L’Asie est environ quatre fois plus vaste que l’Europe. La superficie du continent américain est légèrement inférieure à celle de l’Asie.
La population de la Chine est à soi seule au moins égale à celle de l’Europe ; celle du Japon, supérieure à celle de l’Allemagne.

Or, la politique européenne locale, dominant et rendant absurde la
politique européenne universalisée, a conduit les Européens concur-
rents à exporter les procédés et les engins qui faisaient de l’Europe la
suzeraine du monde. Les Européens se sont disputé le profit de déniai-
ser, d’instruire et d’armer des peuples immenses, immobilisés dans leurs traditions, et qui ne demandaient qu’à demeurer dans leur état.

De même que la diffusion de la culture dans un peuple y rend peu à peu impossible la conservation des castes, et de même que les possibilités d’enrichissement rapide de toute personne par le commerce et
l’industrie ont rendu illusoire et caduque toute hiérarchie sociale sta-
ble – ainsi en sera-t-il de l’inégalité fondée sur le pouvoir technique.

Il n’y aura rien eu de plus sot dans toute l’histoire que la concurrence européenne en matière politique et économique, comparée, combinée et confrontée avec l’unité et l’alliance européenne en matière scientifique. Pendant que les efforts des meilleures têtes de
l’Europe constituaient un capital immense de savoir utilisable, la tra-
dition naïve de la politique historique de convoitise et d’arrière-
pensées se poursuivait, et cet esprit de Petits-Européens livrait, par
une sorte de trahison, à ceux mêmes qu’on entendait dominer, les mé-
thodes et les instruments de puissance. La lutte pour des concessions
ou pour des emprunts, pour introduire des machines ou des praticiens,
pour créer des écoles ou des arsenaux lutte qui n’est autre chose que le
transport à longue distance des dissensions occidentales –, entraîne
fatalement le retour de l’Europe au rang secondaire que lui assignent
ses dimensions, et duquel les travaux et les échanges internes de son
esprit l’avaient tirée. L’Europe n’aura pas eu la politique de sa pensée.
Il est inutile de se représenter des événements violents, de gigan-
tesques guerres, des interventions à la Témoudjine, comme consé-
quence de cette conduite puérile et désordonnée. Il suffit d’imaginer le
pire. Considérez un peu ce qu’il adviendra de l’Europe quand il exis-
tera par ses soins, en Asie, deux douzaines de Creusot ou d’Essen, de
Manchester, ou de Roubaix, quand l’acier, la soie, le papier, les pro-
duits chimiques, les étoffes, la céramique et le reste y seront produits
en quantités écrasantes, à des prix invincibles, par une population qui
est la plus sobre et la plus nombreuse du monde, favorisée dans son
accroissement par l’introduction des pratiques de l’hygiène.

Telles furent mes réflexions très simples devant mon atlas, quand les deux conflits dont j’ai parlé, et d’autre part, l’occasion de la petite étude que j’ai dû faire à cette époque sur le développement méthodique de l’Allemagne, m’eurent induit à ces questions.

Les grandes choses survenues depuis lors ne m’ont pas contraint de
modifier ces idées élémentaires qui ne dépendaient que de constatations bien faciles et presque purement quantitatives. La Crise de l’Esprit que j’ai écrite au lendemain de la paix, ne contient que le développement de ces pensées qui m’étaient venues plus de vingt ans auparavant. Le résultat immédiat de la Grande Guerre fut ce qu’il devait être : il n’a fait qu’accuser et précipiter le mouvement de décadence de l’Europe. Toutes ses plus grandes nations affaiblies simultanément ; les contradictions internes de leurs principes devenue éclatantes ; le recours désespéré des deux partis aux non-Européens, comparable au recours à l’étranger qui s’observe dans les guerres civiles ; la destruction réciproque du prestige des nations occidentales par la lutte des propagandes, et je ne parle point de la diffusion accélérée des méthodes et des moyens militaires, ni de l’extermination des élites – telles ont été les conséquences, quant à la condition de l’Europe dans le monde, de cette crise longuement préparée par une quantité d’illusions, et qui laisse après elle tant de problèmes, d’énigmes et de craintes, une situation plus incertaine, les esprits plus troublés, un avenir plus ténébreux qu’ils ne l’étaient en 1913. Il existait alors en Europe un équilibre de forces ; mais la paix d’aujourd’hui ne fait songer qu’à une sorte d’équilibre de faiblesses, nécessairement plus instable.  »

Paul Valéry, Regards sur le monde actuel et autres essais

«Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »

Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée., 7 juin 2012

Spécial JEAN-PIERRE PERNAUT – Les Guignols – CANAL+

« De l’autre côté de la Méditerranée, le drame se noue un peu plus chaque jour. Tantôt dramatique, parfois scandaleux, l’une de nos équipes était sur place. Elle a enquêté sur les massacres commis ces derniers jours. Reportage filmé par Étienne Lévesque et Didier Chaumont. »

« « El-Djer. C’est dans ce petit village à l’ouest d’Alger qu’il y a dix jours, 60 personnes ont été massacrées à la hache. La hache : un outil que le vieil Ahmed et son fils cadet sont les derniers à fabriquer comme dans le temps, à l’époque où l’on avait l’amour du travail bien fait. C’est au soufflet de forge que Khader attise les braises qui feront de cet acier brut une merveille de précision. » »

Alain Penven, L’ingénierie sociale, CAIRN.INFO : Matières à réflexion  

https://www.cairn.info/l-ingenierie-sociale–9782749237176-page-25.htm

Définir l’ingénierie sociale

Dans L’ingénierie sociale (2013), pages 25 à 33

» Est-il légitime de parler d’ingénierie sociale ? En posant cette question, nous souhaitons déconstruire une évidence, qui ferait de l’ingénierie sociale une dimension incontournable des politiques sociales, et souligner le caractère polémique et contradictoire de la notion. L’ingénierie renvoie à la figure de l’ingénieur : « Personne apte à occuper des fonctions scientifiques et techniques actives, en vue de créer, organiser, diriger des activités qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre. » Et « l’ingénierie est l’étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, sociaux) qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes ; discipline ; spécialité que constitue le domaine de telles études » (Larousse). Pour le dictionnaire historique de la langue française Le Robert : « Ingénieur a d’abord désigné un constructeur, un inventeur d’engins de guerre ou un conducteur d’ouvrages de fortification, il s’emploie aussi au xviie et au xviiie siècle comme équivalent d’architecte, mais s’est spécialisé pour désigner une personne qui, par sa formation scientifique et technique, est apte à diriger certains travaux, à participer à des recherches ; cet emploi moderne d’ingénieur apparaît au xviiie siècle et se répand avec le développement de l’industrie. » Nous retenons de cette définition les notions d’étude, de projet et de pluridisciplinarité. L’ingénieur et l’ingénierie sont deux notions structurantes du champ industriel, elles s’appliquent à la production de machines, d’outils, de produits manufacturés… » 

« M. de Chauvelin. Voilà, Messieurs, comme, en 1822, on parlait du banc des ministres aux députés de la France ; vous avez entendu ces allégations, dans lesquelles les torts imputés à M. Lafontaine disparaissent, en quelque sorte, à côté des reproches si graves adressés à la ville de Dijon, à une portion si nombreuse de sa population , présentée en état de sédition et de rébellion ouverte ; aux autorités mêmes de cette ville, qui auraient laissé se développer sous leurs yeux de pareils désordres. »

Archives parlementaires de 1787 à 1860, Volume 59, 1885

« Comme il est désormais bien évident, les démocraties représentatives occidentales sont en difficulté, non en raison de quelque accident fortuit, mais pour des raisons structurelles. Nous assistons à une protestation profonde et durable de segments importants de l’opinion publique qui, abandonnés par une classe dirigeante oligarchique et autoréférentielle, se sentent à la merci d’un monde de plus en plus complexe et changeant, où l’Occident jouit d’une position de moins en moins privilégiée. Si tel est le cas, la question principale à laquelle les démocraties doivent répondre est de savoir comment absorber cette protestation. D’autant que la capacité à y répondre conditionne leur aptitude à relever avec succès, seules ou en tant que membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique, les défis de notre époque.

Les démocraties semblent réagir à cette protestation selon un schéma tripartite. Dans un premier temps, il y a le rejet et la diabolisation : les forces politiques représentant les électeurs mécontents sont ridiculisées pour leur approximation et leur incompétence, et/ou délégitimées car jugées nuisibles à la démocratie libérale.

Dans une deuxième phase, ces forces politiques grandissent à tel point qu’il devient difficile de les ignorer, et la conventio ad excludendum à leur encontre commence à vaciller. Au troisième et dernier stade, elles parviennent au pouvoir, seules ou en coalition, et l’ensemble de l’équilibre politique doit se restructurer autour d’elles. En simplifiant quelque peu, on pourrait dire qu’aujourd’hui Berlin traverse le premier stade, Paris le deuxième, et Rome le troisième. En Allemagne, les partis traditionnels ont mieux résisté qu’ailleurs, et il est envisageable qu’après les élections de février prochain, ils soient encore capables de former une majorité excluant Alternative für Deutschland. Le Brandmauer, le « mur coupe-feu » version allemande de la conventio italienne, tient encore, bien que difficilement. En Italie, la première phase s’est ouverte précocement avec les élections de 2013, le passage à la deuxième a eu lieu avec le vote de 2018, et depuis 2022, nous sommes enfin entrés dans la troisième phase.

Après près de dix ans marqués par toutes sortes de rebondissements – des résultats électoraux en montagnes russes, des flots de démagogie, l’apogée du transformisme parlementaire –, la Péninsule a achevé sa transition et est aujourd’hui le pays le plus stable parmi les grandes nations de l’Union. En France, l’establishment a mis à profit les institutions de la Cinquième République – le présidentialisme et le scrutin uninominal à deux tours – pour maintenir les partis de protestation autant que possible dans l’opposition. Cela a permis de prolonger de plusieurs années la durée de la première phase, mais au prix d’une série de manœuvres – à commencer par le macronisme – qui font désormais payer leur prix. La nécessité de faire appel à la France Insoumise pour contrer le Rassemblement National lors du second tour des élections de juin, puis les ouvertures du gouvernement Barnier au même RN, signalent clairement l’entrée du pays dans la deuxième phase, la plus chaotique, celle du passage de la diabolisation à une forme d’intégration de la protestation.

La transition d’un stade à l’autre n’est pas inévitable. Rien n’empêche que, en Allemagne, l’AfD reste encore quelques années derrière le mur coupe-feu et glisse ensuite vers l’irrégularité – et rien n’empêche, bien que ce soit beaucoup plus difficile, que la France remonte de la deuxième phase à la première au lieu de descendre à la troisième. Ce qui est nécessaire, cependant, c’est que la protestation, précisément parce que ses racines sont structurelles et non conjoncturelles, trouve une voix et une représentation. Ces dernières années, le climat historique a changé trop profondément pour que la politique démocratique puisse ne pas s’y adapter.

C’est pourquoi il est plus facile pour l’Allemagne de se stabiliser dans la première phase que pour la France d’y retourner : la République fédérale dispose d’un parti traditionnel en bonne santé – les démocrates-chrétiens – qui peut peut-être gérer le changement, tandis qu’en Hexagone, il est difficile de discerner qui pourrait remplir cette fonction. Ce raisonnement, avec une certaine prudence, peut également être étendu à l’Union européenne. La récente formation de la deuxième Commission von der Leyen a montré que l’Union se trouve au début du deuxième stade : le Brandmauer a désormais été franchi par une partie des conservateurs, en particulier par Fratelli d’Italia, et le Parti populaire se montre prêt, lorsque nécessaire, à s’ouvrir davantage vers la droite, vers les Patriotes et les Souverainistes, donnant naissance à la soi-disant « majorité Venezuela ». De nouveau, il n’est pas dit que l’on passe nécessairement de la deuxième phase à la troisième, mais il est évident que la politique continentale évolue aussi avec le changement de l’opinion publique. Et, tout comme à Berlin, beaucoup dépendra à Bruxelles du Parti populaire.

Dans cette situation, il reste cependant difficile d’imaginer que l’Union puisse avancer sans le soutien d’au moins une partie des droites, bien qu’elles se soient généralement opposées à une plus grande coopération continentale. Comment rendre compatible « plus d’Europe » avec une intégration de la protestation arrivée au deuxième stade sera la grande question de 2025. Et l’Italie, forte de sa stabilité désormais consolidée en « phase trois », pourrait apporter une contribution non négligeable à la recherche d’une réponse.»

Giovanni Orsina, « La crise structurelle des démocraties », pour La Stampa, 05 décembre 2024

« Beaucoup de personnes croient que les discussions philosophiques ne sont que des jeux d’esprit, et , qu’après de longues argumentations, on voit chacun de ceux qui les soutiennent conserver l’opinion qu’il avait au début. Cela est vrai pour les questions dont vous parliez tout à l’heure, qui n’intéressent qu’une vaine curiosité, pour celles qu’il faut regarder comme insolubles, soit absolument et à toujours, soil temporairement, parce qu’on manque encore de quelques-unes des données indispensables à leur solution; cela est vrai pour les discussions dans lesquelles chacun des contendants est animé, avant tout, du désir de faire remarquer ses talents ou de faire prévaloir une opinion qu’il a intérêt de placer au-dessus de toutes les autres ; en d’autres termes, cela est vrai quand chacun de ceux qui discutent ou l’un d’eux est dirigé plutôt par une passion que par la raison; mais il n’en est pas ainsi pour les discussions dans lesquelles, des , deux côtés, on apporte des dispositions plus modestes. »

Archives parlementaires

« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »

Joseph Fiévée, Des Opinions et des Intérêts pendant la Révolution

«Ce rythme temporel, qui garantit l’alternance des saisons et l’équilibre des temps mélangés (comme l’attestent les dérivés de tempus : temperantia, temperatio, temperare, qui disent tous l’équilibre de temps multiples), c’est la tempérance. Au cœur de l’institution juridique du temps se laisse deviner la pulsation d’un rythme qui conduit à cette figure de la tempérance. Qu’est-elle, en effet, cette tempérance, sinon la sagesse du temps, la juste mesure de son déroulement, le mélange harmonieux de ses composantes ? Et tout comme l’alternance des saisons fait les climats tempérés, la tempérance dans la cité — le juste dosage de la continuité et du changement — assure l’équilibre des rapports sociaux. La tempérance est « accord et harmonie », assure Platon : « répandue dans l’ensemble de l’État, elle met à l’unisson de l’octave les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires sous le rapport de la sagesse, de la force, du nombre, des richesses ou de tout autre chose semblable »»

https://books.openedition.org/pusl/19818?lang=fr

« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »

« En effet, dit-il, si l’écrivain attaque un acte du gouvernement comme înconstitutionnel, il devra prouver d’abord que cet acte est attentatoire aux droits des citoyens, aux droits garantis par la constitution. Eh bien, alors même qu’il sera très-réservé, alors même qu’il ne se permettra aucune personnalité, s’il parvient à prouver que l’acte du gouvernement contre lequel il écrit, a violé la constitution, a violé la foi des sermens, a dépouillé les citoyens de leurs droits, il provoquera par cela même à la haine et au mépris. Que séra-ce encore si, au lieu d’un fait, il en cite un grand nombre. Ces deux choses sont aussi inséparables que l’effet de la cause; le droit de censure emporte le droit de provoquer à la haine et au mépris.

Non, Messieurs, répond M. Cuvier, examiner, critiquer les actes du pouvoir, tant que l’on reste dans les bornes de la décence et de la bonne foi, signaler les erreurs, marquer les fautes où il est entraîné, c’est remplir le devoir d’un bon citoyen, c’est, exercer un droit que les lois protégeront toujours dans un État libre: ce n’est point exciter la haine et le mépris. Mais chercher à chaque acte un but coupable, un motif odieux, les donner tous comme le produit de la méchanceté ou de l’ineptie, en présenter la suite, comme dirigée constamment contre la nation et contre la liberté, que le premier devoir des rois est de protéger, c’est détruire dans le cœur des peuples la source la plus noble de leur soumission, c’est réduire l’instabilité du trône à n’être plus garantie que par la lettre morte de la loi, ou par les soldats de la garde. Voilà ce que c’est, dans le sens de l’article, qu’exciter à la haine et au mepris contre le gouvernement du Roi»

Annuaire historique universel

pour … 1822 (1823)

« »Souvenez-vous des événements qui se sont accomplis il y a un demi-siècle. Une aristocratie avait, non sans gloire, gouverné la France pendant un millier d’années; cette aristocratie était moins nombreuse que vous, messieurs de la bourgeoisie, mais plus forte que vous. Que lui arriva-t-il ? <«<Comme en gouvernant le pays elle rapportait tout à son propre bénéfice, faisait tout remonter à soi, sans se soucier de ce qu’il avait en dessous d’elle, vos pères, messieurs, qui se trouvaient dans ce dessous, vos pères, dont l’éducation venait de s’achever à l’école des encyclopédistes, vos pères, qui portaient gravées dans leur mémoire les maximes du Contrat social, et dont les ames s’exaltaient aux grands souvenirs de la liberté antique, vos pères un jour s’indignèrent de cet égoïsme, de cette exploitation de tout un peuple par une caste. Ils se levèrent tous unanimes, se reconnurent, et, quand ils eurent dénombré leurs forces, un d’entre eux, à la face de l’aristocratie encore toute-puissante, posa et résolut ces trois questions: Qu’est-ce que le tiersétat? tout.Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique? – rien. – Que deinande-t-il ?-à être quelque chose. «Ceci se passait en 1789, comme vous savez. HOMME. Voy. LOI NATURELLE. Dans la même année, le tiers-état devint quelque chose en effet; dans la même aula noblesse dépossédée. — Quatre ans plus tard, en 1793, elle fut punie. — Une génération subit le châtiment dû à l’égoisme de vingt générations; les enfants payèrent pour leurs pères. Ce fut une sanglante, ter. ah! trop sanglante, sans doute, — mais une providentielle expiation. «Eh bien! messieurs de la bourgeoisie, voilà un grand et terrible exemple à médi – Si, un jour, il vous arrivait d’oublier que ce n’est point pour votre seul avantage que vous gouvernez la France, si vous ne vous souveniez plus que les gens payant 200 francs au fisc ne sont pas tout l’Etat; enfin si, comme l’aristocratie d’avant1789, vous comptiez pour rien ce qu’il y a. en dessous de vous, songez que trois questions résolues pourraient soudain troubler votre insouciante quiétude.»

Nouvelle Encyclopédie Théologique

« Quant à moi, par des raisons que je vous exposerai tout à l’heure, j’étais convaincu que le caractère de la révolution de février était un caractère éminemment social; que la première question à résoudre était cette grande question de l’organisation du travail. (Légères rumeurs.) J’exprimai mon opinion, qui fut très-vivement combattue par mes collègues, et alors, comme je me trouvais représenter au pouvoir une idée qui ne se trouvait pas exactement la mienne, je donnai sur-le-champ ma démission. Cette démission ne fut pas acceptée. Comme M. François Arago vous l’a indiqué dans sa dépo sition, on craignait des agitations populaires, on craignait un soulèvement. Ma démission fut donc très-vivement repoussée; et alors, comme concession à faire au peuple, on proposa la constitu tion d’une commission de gouvernement pour les travailleurs, dont on m’offrit la présidence. Cette proposition, je la repoussai à mon tour avec la plus grande énergie. Je sentais que si je me mettais à la tête d’une commission ayant seulement pour but d’élaborer les questions sociales, et n’ayant aucun moyen pour réaliser les idées qui nous auraient paru bonnes, je m’exposais à un double danger, d’une part, le peuple voyant sa misère se prolonger, ne se tournerait-il pas contre moi, ne m’accuserait-il pas de la durée de ses maux; et de l’autre, les adversaires des idées sociales que je voulais faire prévaloir, ne viendraient-ils pas me dire vous êtes un utopiste; ne m’accuseraient-ils pas d’impuissance? Voilà le danger que je redoutais. »

«J’ai été frappé d’entendre les mêmes paroles, les mêmes expressions, les mêmes images, la même accentuation, comme je l’ai dit. Eh bien, citoyens, ce n’a pas été de l’interprétation de ma part, ç’a été une conviction chez moi, et je me suis consolé en me disant que je ne pouvais pas accuser les ouvriers français, car je reconnaissais une action étrangère, car je reconnaissais une haine espagnole, quelque chose d’ailleurs que je n’avais jamais trouvé chez les hommes de mon pays. Oui, j’ai reconnu parmi eux plutôt les sentiments des Antilles, et plutôt, comme je l’ai dit la haine espagnole que la fraternité française. (Murmures à gauche. Agitation prolongée.) »

Félix Wouters

«Pour tous ceux qui ont sérieusement examiné le tableau de la situation actuelle du Comtat, il n’est pas douteux que, revenir sur le passé, c’est inévitablement troubler l’avenir, et c’est de l’avenir que le Corps législatif, quand il délibère sur les grandes questions d’intérêt public et de police constitutionnelle, doit principalement s’occuper c’est à cela qu’il doit savoir tout sacrifier. Tous les Comtadins sont, ainsi que je l’ai dit plus haut, parties plus ou moins dans les troubles du Comtat; il faudra bien cependant les considérer comme citoyens, comme individus désintéressés; car sans cela il ne pourrait y avoir d’information. Que s’ensuivrait-il? appellera-t-on les citoyens à déposer les uns contre les autres, après s’être livrés des combats sanglants? Le sanctuaire de la justice va donc devenir pour eux un nouveau champ de bataille, où ils se feront une guerre mille fois plus meurtrière encore. On va rouvrir tant de plaies qui sont à peine fermées, ranimer tous les germes de dissensions et dé discorde civile; invétérer toutes les haines, perpétuer à jamais de courts ressentiments: bientôt donc ces malheureuses contrées seront inaccessibles pour toujours à toutes les douceurs et à tous les charmes de l’union, de la fraternité et des vertus sociales sur lesquelles reposent le plus efficacement le bonheur des hommes. »

Archives parlementaires de 1787 à 1860, Jérôme MAVIDAL

L’Égypte face à ses choix contraints : anatomie d’un tournant historique (2013-2014)

« Le coup d’État égyptien du 3 juillet 2013 représente l’un des événements les plus déterminants de l’histoire moderne du Moyen-Orient, mettant fin au bref intermède démocratique du Printemps arabe dans le pays le plus peuplé du monde arabe. Mohamed Morsi, premier président civil démocratiquement élu, fut renversé par le général Abdel Fattah al-Sissi après seulement un an au pouvoir, avec le soutien tacite ou actif des puissances occidentales, des monarchies du Golfe et d’Israël. Ce rapport examine les discussions diplomatiques qui ont précédé cet événement, la rhétorique prudente adoptée par les gouvernements occidentaux, les scénarios contrefactuels envisagés par les experts, le prix humain payé par les victimes de la répression, l’histoire de la normalisation avec Israël, et l’analyse bénéfice/risque telle qu’elle est perçue rétrospectivement.


Chapitre 1 : Les coulisses diplomatiques et les services de renseignement avant le coup

Les mois précédant le renversement de Morsi furent marqués par une intense activité diplomatique et des signaux ambigus envoyés par Washington à l’armée égyptienne. L’administration Obama savait qu’un coup se préparait bien avant le 3 juillet 2013, mais choisit de ne pas utiliser son influence pour l’empêcher.

Washington informé mais passif

Dès mars 2013, l’ambassadrice américaine Anne Patterson avertit la Maison Blanche qu’un coup était « hautement probable dans les mois à venir ». John Kerry, après sa première rencontre avec Sissi, déclara en privé que Morsi était « cooked » (cuit) et que l’armée se préparait à intervenir. En avril, le général Michael Flynn, directeur de la Defense Intelligence Agency, rencontra les généraux égyptiens au Caire où ils dessinèrent ensemble « une carte des menaces islamistes autour de l’Égypte ».

Les contacts entre Chuck Hagel, secrétaire à la Défense, et Sissi furent réguliers et révélateurs. Quelques jours avant le coup, Hagel déclara à Sissi : « Je ne vous dirai jamais comment diriger votre gouvernement ou votre pays. Vous devez protéger votre sécurité, protéger votre pays. » Cette déclaration fut perçue comme un « feu vert involontaire » pour l’intervention militaire. Le 1er juillet 2013, Obama appela Morsi et lui dit : « Le fait est que, si l’armée égyptienne pense que la stabilité du pays est menacée, elle prendra sa propre décision » — présentant l’intervention comme inévitable plutôt que comme une violation à prévenir.

Le rôle décisif des monarchies du Golfe

Les preuves d’une implication directe des Émirats arabes unis dans le financement du mouvement Tamarod sont aujourd’hui documentées. Des enregistrements audio fuités en 2015, authentifiés par le cabinet britannique J.P. French Associates, révèlent qu’Abbas Kamel, directeur du bureau de Sissi, demanda le transfert de « 200 000 livres égyptiennes du fonds envoyé par les EAU pour soutenir le mouvement Tamarod ». Dans les jours suivant le coup, l’Arabie saoudite, les EAU et le Koweït annoncèrent un package d’aide de 12 milliards de dollars — atteignant environ 23 milliards dans les 18 mois suivants. Le roi Abdullah d’Arabie saoudite fut le premier chef d’État à féliciter le président intérimaire.

Mohammed bin Zayed (MBZ), prince héritier d’Abu Dhabi, est identifié par les analystes comme l’architecte principal de l’axe « contre-révolutionnaire » voyant les Frères musulmans comme une menace existentielle pour les monarchies du Golfe.

La position israélienne et le Mossad

Les documents connus sous le nom de « Spy Cables » d’Al Jazeera révèlent qu’un mois après l’investiture de Morsi (30 juillet 2012), le Mossad envoya une demande secrète à ses homologues sud-africains demandant des informations détaillées sur les plans du gouvernement Morsi et les identités de personnes « perçues comme loyales aux Frères musulmans » dans les services de sécurité et la bureaucratie. Le général de brigade israélien Aryeh Eldad écrivit en 2019 dans le journal Maariv : « Israël était rapide et disposé à activer ses outils diplomatiques, et peut-être même des moyens plus grands, pour amener al-Sissi au pouvoir en Égypte, et convaincre l’administration Obama de ne pas s’opposer à ce mouvement. »

Après le coup, le ministère israélien des Affaires étrangères aurait lancé une campagne pour « expliquer la position égyptienne et empêcher l’UE et Washington de prendre position contre les massacres commis par l’armée ». Toutefois, aucune preuve directe de coordination opérationnelle Mossad-armée égyptienne n’a été définitivement établie par des sources primaires.

Tamarod : mouvement populaire ou opération orchestrée ?

Le témoignage de Moheb Doss, cofondateur de Tamarod, est accablant. En 2014, il révéla à BuzzFeed News : « J’ai réalisé qu’ils prenaient des ordres, qu’ils étaient utilisés par les institutions de l’État. Quand nous avons commencé Tamarod, nous étions très naïfs. Soudain ils avaient de beaux vêtements et leurs portefeuilles étaient pleins d’argent. Tout le monde savait d’où ça venait. » Reuters rapporta que des membres des services de renseignement (GIS) et du ministère de l’Intérieur avaient « encouragé les activistes de Tamarod et soutenu leurs membres fondateurs ». Le coup fut précédé par « la réconciliation des élites militaires et économiques qui ont organisé des pénuries de carburant pour provoquer le mécontentement de la population envers l’administration Morsi ».


Chapitre 2 : Quand les mots deviennent des armes — la couverture médiatique et les prudences rhétoriques

Le choix délibéré de l’administration Obama de ne pas qualifier les événements de « coup d’État » constitue l’un des exemples les plus frappants de contorsion sémantique au service de la realpolitik. Cette décision eut des conséquences juridiques, politiques et symboliques considérables.

Pourquoi ne pas dire « coup » ?

La Section 7008 du Foreign Assistance Act stipule qu’aucun fonds ne peut financer « l’assistance au gouvernement de tout pays dont le chef de gouvernement dûment élu est renversé par un coup d’État militaire ». L’enjeu était concret : 1,5 milliard de dollars d’aide annuelle (dont 1,3 milliard d’aide militaire). La porte-parole du Département d’État Jen Psaki déclara : « La loi ne nous oblige pas à faire une détermination formelle sur la question de savoir s’il y a eu un coup, et ce n’est pas dans notre intérêt national de faire une telle détermination. »

Un témoignage extraordinaire provient d’un conseiller présent dans la salle de crise avec Obama le 3 juillet 2013 : « Je suis arrivé convaincu qu’il y avait une lettre de la loi claire qui disait : ‘Déclarez le coup, coupez l’aide militaire.’ Et puis Obama, pour la seule fois dont je me souvienne pendant les années où j’ai travaillé pour lui, est entré et a ‘clos le débat’. Il a dit : ‘Bon, nous n’allons pas déclarer cela un coup, alors que devons-nous faire ?’ J’ai été totalement pris au dépourvu. »

L’inventaire des euphémismes

L’administration américaine déploya un vocabulaire soigneusement calibré : « décision des forces armées de destituer le président Morsi » (Obama), « les événements » (Département d’État), « situation fluide », « circonstances très uniques » (Maison Blanche), « gouvernement intérimaire », « transition ». Mais c’est John Kerry qui commit le dérapage le plus spectaculaire le 1er août 2013, déclarant sur GEO TV : « L’armée a été invitée à intervenir par des millions et des millions de personnes. En fait, ils restauraient la démocratie. »

Le Washington Post répondit par un éditorial cinglant : « Il est une chose d’être prudent et d’éviter le mot ‘coup’. Mais c’en est une autre d’affirmer que l’armée égyptienne ‘restaure la démocratie’ alors qu’elle vient de destituer un président élu. » Le sénateur John McCain twitta après le massacre de Rabaa : « Le secrétaire Kerry louant la prise de contrôle militaire n’a pas aidé. »

La couverture médiatique internationale

Le Washington Post éditorialisa dès le 4 juillet 2013 : « Il n’y a aucune ambiguïté sur ce qui s’est passé en Égypte mercredi : un coup d’État militaire contre un gouvernement démocratiquement élu et la mauvaise réponse aux problèmes du pays. » Le New York Times, notamment à travers son correspondant David Kirkpatrick, documenta méticuleusement les coulisses diplomatiques dans son livre « Into the Hands of the Soldiers » (2018). Al Jazeera utilisa systématiquement le terme « coup d’État militaire » — ses bureaux furent fermés et ses journalistes arrêtés.

Les médias égyptiens pro-armée utilisèrent le terme « Révolution du 30 juin » (ثورة ٣٠ يونيو) et célébrèrent le coup avec de la musique patriotique. Lors de la couverture du massacre de Rabaa, ils diffusèrent les images avec des musiques de films d’action hollywoodiens et le bandeau « Egypt Fights Terrorism ».

L’évolution du discours sur les Frères musulmans

Avant le coup, les médias occidentaux qualifiaient régulièrement les Frères musulmans d’ »islamistes modérés », de « parti politique islamique » ou de « mouvement réformiste ». Un article influent de Foreign Affairs en 2007, intitulé « The Moderate Muslim Brotherhood », illustrait cette perception. Après juillet 2013, le glissement terminologique fut rapide : le terme « terroristes » remplaça progressivement celui de « manifestants » pour désigner les opposants au régime. En décembre 2013, l’Égypte désigna officiellement les Frères musulmans comme « organisation terroriste », suivie par l’Arabie saoudite, les EAU et Bahreïn.


Chapitre 3 : Et si les Frères musulmans avaient gouverné ? — analyses contrefactuelles et scénarios alternatifs

Les think tanks et experts ont produit un corpus substantiel d’analyses sur ce qu’aurait pu être l’Égypte sous un gouvernement prolongé des Frères musulmans. Ces scénarios contrefactuels éclairent les calculs — justes ou erronés — qui ont présidé au soutien occidental au coup.

La thèse de la modération progressive

Shadi Hamid (Brookings) a défendu l’idée que les partis islamistes se modèrent par la participation politique : « Les partis islamistes modèrent leur plateforme si elle échoue électoralement. » Il cite l’exemple de l’AKP turc comme illustration de cette dynamique. Cependant, il nuance : « La démocratie est plus susceptible de pousser les partis islamistes vers davantage d’illibéralisme » en raison du « conservatisme profond » des sociétés arabes. La comparaison avec Ennahda en Tunisie est instructive : le parti islamiste tunisien « a dépassé les Frères musulmans dans ce virage post-islamiste », adoptant une approche « plus conciliatrice et pragmatique ».

La thèse de l’échec structurel

Le Carnegie Endowment identifie des facteurs structurels expliquant pourquoi les Frères musulmans auraient probablement échoué : « L’inclusion de l’organisation dans le système politique n’a pas conduit à sa démocratisation et modération. Sa structure hiérarchique rigide l’a empêchée de réagir avec succès aux changements sociétaux rapides. » L’organisation souffrait d’un « réductionnisme historique » et d’une incapacité à transcender les enseignements de Hassan al-Banna et Sayyid Qutb. En juillet 2013, seulement 29% des Égyptiens faisaient confiance au gouvernement Morsi (contre 57% en novembre 2012).

Camp David aurait-il été remis en cause ?

C’est l’une des questions les plus débattues. Un mémorandum présidentiel de Brookings identifie plusieurs scénarios de rupture : attaques terroristes au Sinaï attirant les deux armées, incident frontalier similaire à celui d’août 2011 (5 soldats égyptiens tués par des tirs israéliens), ou tentation d’un « populisme nationaliste » pour maintenir le soutien populaire. Cependant, Shadi Hamid note que « les figures d’opposition égyptiennes de tout le spectre politique savent que c’est une ligne rouge à ne pas franchir ». Un dirigeant des Frères musulmans, Sobhi Saleh, déclara au Wall Street Journal que la confrérie était disposée à respecter les accords de Camp David.

Le consensus des experts suggère que les Frères musulmans auraient maintenu Camp David par pragmatisme économique — la perte de l’aide américaine (1,5 milliard $/an) et des liens commerciaux occidentaux aurait été catastrophique.

Le parallèle algérien

La comparaison avec l’Algérie de 1992 est saisissante. Le FIS islamiste était sur le point de remporter massivement les élections avant leur annulation par l’armée, déclenchant une « décennie noire » qui fit plus de 200 000 morts. Foreign Policy s’interrogeait en 2013 : « Est-il possible que les généraux égyptiens visent maintenant un modèle algérien ? » La similitude la plus sinistre est que « les généraux algériens et égyptiens ont déclaré qu’ils défendaient la démocratie contre les fanatiques islamiques » — promesses qui, vingt ans après en Algérie, n’ont toujours pas été tenues.

Pourquoi la Tunisie a-t-elle réussi (temporairement) ?

Ennahda ne présenta pas de candidat présidentiel en 2011, forma un gouvernement de coalition (la « troïka ») avec des partis séculiers, « n’a jamais réellement mis en œuvre de politiques islamistes », et accepta de se retirer du pouvoir lors de la crise de 2013-2014. À l’inverse, « en Égypte, les Frères musulmans ont tout misé en essayant de contrôler le parlement et la présidence » (Wilson Center). Cependant, le « succès » tunisien s’est effondré en juillet 2021 lorsque le président Kais Saied suspendit le parlement et gouverna par décret — illustrant la fragilité des transitions démocratiques dans la région.


Chapitre 4 : Ceux qui ont payé le prix — le coût humain de la répression

Ce chapitre documente rigoureusement les violations massives des droits humains commises depuis 2013. Il constitue le cœur de ce rapport, car derrière les calculs géopolitiques se trouvent des milliers de vies brisées, des familles détruites, et une génération d’Égyptiens réduite au silence.

Le massacre de Rabaa al-Adawiya (14 août 2013)

Le sit-in de Rabaa, qui protestait contre le renversement de Morsi, fut dispersé par les forces de sécurité dans ce que Human Rights Watch qualifie de « l’un des plus grands massacres de manifestants en une seule journée dans l’histoire récente du monde ». Les estimations varient : le ministère égyptien de la Santé reconnut 595 manifestants tués, mais Human Rights Watch documente au minimum 817 morts à Rabaa seul (probablement plus de 1 000), auxquels s’ajoutent 87 morts à al-Nahda Square le même jour. Au total, entre juillet et août 2013, au moins 1 150 manifestants furent tués lors de six massacres distincts.

La préméditation est documentée. Un officiel du ministère de l’Intérieur révéla aux organisations de défense des droits humains lors d’une réunion le 5 août 2013 que le plan anticipait jusqu’à 3 500 morts. Le ministre de l’Intérieur Mohamed Ibrahim confirma à la télévision que son ministère avait estimé les pertes à « 10% des participants ». Le Premier ministre al-Beblawy déclara : « Nous nous attendions à bien plus que ce qui s’est passé sur le terrain. » Les forces de sécurité ouvrirent le feu avec des munitions réelles sur des manifestants largement pacifiques, sans maintenir de sortie sécurisée pendant 12 heures. Seulement 15 armes à feu furent récupérées sur un sit-in estimé à 85 000 personnes d’après l’imagerie satellite.

Human Rights Watch conclut que ces actes « constituent probablement des crimes contre l’humanité ». Aucun officiel n’a été poursuivi ; une loi de 2018 accorda l’immunité aux hauts gradés militaires pour tous les actes commis depuis juillet 2013.

L’ampleur de la répression : prisonniers politiques et condamnations

Les estimations du nombre de prisonniers politiques convergent vers un chiffre effroyable : entre 20 000 et 65 000 personnes détenues pour leurs opinions politiques selon le Département d’État américain et l’Arabic Network for Human Rights. La capacité officielle des prisons égyptiennes est de 55 000 places pour une population carcérale estimée entre 114 000 et 120 000 détenus — soit un espace moyen de 1,1 m² par détenu.

Les condamnations à mort massives illustrent la nature expéditive de la « justice » post-coup. En avril 2014, 683 membres des Frères musulmans furent condamnés à mort lors d’un seul procès. En mars 2014, 529 personnes furent initialement condamnées à mort (réduit à 37 confirmations). En juillet 2018, 75 personnes furent condamnées à mort pour leur participation au sit-in de Rabaa. L’Égypte figure parmi les trois premiers pays exécuteurs mondiaux après la Chine et l’Iran — 107 exécutions en 2020 dont 57 en quelques semaines fin 2020.

Le sort de Mohamed Morsi

Le premier président civil démocratiquement élu d’Égypte mourut le 17 juin 2019, s’effondrant en plein procès après six ans de détention dans des conditions que les experts de l’ONU qualifièrent de possiblement constitutives d’un « assassinat sanctionné par l’État ». Les conditions de sa détention étaient documentées : confinement solitaire 23 heures par jour, sommeil sur le sol en béton, accès refusé aux livres et journaux, soins médicaux refusés pour son diabète et son hypertension, perte progressive de la vision dans un œil, comas diabétiques récurrents. Essam el-Erian, autre dirigeant des Frères musulmans, mourut en prison en août 2020 dans des circonstances suspectes.

Disparitions forcées et décès en détention

La campagne « Stop Enforced Disappearance » de l’Egyptian Commission for Rights and Freedoms documente 4 677 cas de disparitions forcées entre 2013 et 2024. El Shehab Center for Human Rights estime qu’environ 15 000 personnes ont disparu depuis 2013. L’Égypte reçoit plus de communications du Groupe de travail de l’ONU sur les disparitions forcées que tout autre pays depuis mai 2020.

Les décès en détention sont également massifs : le Committee for Justice documente au moins 958 décès entre juin 2013 et novembre 2019, dont 70% attribués à la négligence médicale délibérée et 14% à la torture. Ce chiffre dépasse aujourd’hui 1 100 décès selon REDRESS.

Journalistes et société civile

Le Committee to Protect Journalists classe l’Égypte parmi les pires geôliers de journalistes au monde — 2ème en 2015, 3ème en 2021 avec 25 journalistes emprisonnés. Le cas des journalistes d’Al Jazeera — Peter Greste, Mohamed Fahmy et Baher Mohamed — arrêtés en décembre 2013 et condamnés à 7-10 ans de prison pour « diffusion de fausses nouvelles », devint un symbole international. Alaa Abd el-Fattah, figure emblématique de la révolution de 2011, passa plus d’une décennie en prison, menant une grève de la faim de plus de 200 jours en 2022. Il fut finalement libéré le 23 septembre 2025 après une grâce présidentielle.


Chapitre 5 : De Camp David aux Accords d’Abraham — quarante-cinq ans de normalisation controversée

L’histoire de la normalisation égypto-israélienne éclaire les enjeux stratégiques qui ont pesé sur les décisions de 2013. Elle révèle aussi les tensions persistantes entre les traités signés par les gouvernements et les sentiments des populations.

Camp David : une paix « négociée » ou « contrainte » ?

Le 19 novembre 1977, Anouar el-Sadate devint le premier dirigeant arabe à visiter Israël et à s’adresser à la Knesset — un geste révolutionnaire qui lui valut la rupture avec le monde arabe. Le sommet de Camp David (5-17 septembre 1978) fut le fruit de 13 jours de négociations intenses entre Sadate, Begin et Carter. Les négociations directes entre les deux leaders devinrent impossibles après les premiers jours — Carter dut servir d’intermédiaire avec 23 versions successives du texte.

L’Égypte obtint la récupération totale du Sinaï (achevée en 1982) et une aide américaine massive : 1,3 milliard $/an en aide militaire plus 815 millions initialement en aide économique. En contrepartie, elle devint le premier État arabe à reconnaître Israël, rompant le front arabe uni. Le traité prévoyait un « cadre pour la paix au Moyen-Orient » avec une « autonomie complète » pour les Palestiniens de Cisjordanie et Gaza — dispositions jamais appliquées car négociées sans la participation de l’OLP et interprétées de façon restrictive par Begin.

La Ligue arabe répondit par la suspension de l’Égypte et le transfert de son siège du Caire à Tunis — un isolement diplomatique de dix ans (1979-1989). Sadate fut assassiné le 6 octobre 1981 par des membres du Jihad islamique égyptien explicitement motivés par leur opposition à la paix avec Israël. La Syrie titra dans sa presse officielle : « L’Égypte fait aujourd’hui ses adieux au traître ultime. »

Une « paix froide » persistante

Quarante-cinq ans après Camp David, la paix reste « froide » : relations limitées au niveau officiel (présidence, renseignements), aucune normalisation populaire, boycott culturel maintenu par les artistes et syndicats égyptiens. En 2024, seulement 8% des Égyptiens se déclaraient favorables à des liens normalisés avec Israël — un chiffre durci après la guerre de Gaza. Aucune institution publique, rue ou école égyptienne n’est nommée en l’honneur du traité de paix, contrairement aux commémorations omniprésentes de la guerre de 1973.

Paradoxalement, la coopération sécuritaire atteint aujourd’hui des niveaux sans précédent. Après 2011 et la montée de l’insurrection djihadiste dans le Sinaï, Israël autorisa l’Égypte à déployer environ 66 000 soldats dans la péninsule — trois fois plus que prévu par le traité. Le président Sissi reconnut en 2019 que la campagne antiterroriste constituait « la coopération la plus profonde et la plus étroite » jamais poursuivie avec Israël.

Les Accords d’Abraham : mêmes dynamiques, mêmes critiques

Les Accords d’Abraham signés en septembre 2020 (EAU, Bahreïn, puis Maroc et Soudan) diffèrent de Camp David sur plusieurs points fondamentaux : aucun conflit armé préalable, aucun territoire rendu, aucune disposition concrète sur la Palestine. Ils partagent cependant la même critique : normaliser sans exiger de concessions sur la question palestinienne.

Les sondages révèlent l’écart entre les gouvernements et les populations. Avant octobre 2023, 31% des Marocains étaient favorables à la normalisation. Après la guerre de Gaza, ce chiffre est tombé à 13%. Dans aucun des 7 pays arabes sondés le soutien ne dépasse 13%. Un sondage de 2024 montre que 76% des Arabes considèrent la cause palestinienne comme une « cause arabe » — le plus haut niveau depuis le début des sondages en 2011.


Chapitre 6 : Le calcul bénéfice/risque — rétrospectivement, qu’en pensent les analystes ?

Dix ans après les événements, le débat persiste entre ceux qui estiment que le coup était un « moindre mal » et ceux qui y voient une erreur historique aux conséquences durables.

Les arguments qui ont prévalu en 2013

Les partisans du coup invoquaient la stabilité régionale et la sécurité d’Israël (maintien de Camp David), le risque d’islamisation de l’Égypte, l’incompétence du gouvernement Morsi (décret de novembre 2012 s’accordant des pouvoirs au-dessus des tribunaux), les manifestations massives du 30 juin présentées comme une « légitimation populaire », et la préservation de l’alliance stratégique USA-Égypte (1,5 milliard $/an, accès au Canal de Suez). Chuck Hagel partageait les craintes saoudiennes, émiraties et israéliennes que la Confrérie était « dangereuse ».

Les arguments contre qui n’ont pas été entendus

Les opposants au soutien occidental avertissaient du précédent dangereux pour la région, de la répression massive prévisible, de la radicalisation potentielle des islamistes (le précédent algérien), et de l’hypocrisie sapant la crédibilité des valeurs démocratiques occidentales. Shadi Hamid rappelle que « les précurseurs intellectuels d’Al-Qaïda ont émergé dans les années 1950-60 et ont été façonnés par des événements étrangement similaires. En 1954, l’armée égyptienne a réprimé les Frères musulmans. La prison a eu un effet radicalisant sur Sayyid Qutb. »

L’International Crisis Group prévenait : « Une tentative de réprimer les islamistes et de les priver de leurs droits politiques serait un remède pire que le mal, les poussant presque certainement dans la clandestinité et donnant naissance à une génération d’islamistes radicalisés. »

Le bilan une décennie plus tard

Steven Cook (Council on Foreign Relations) écrit dans Foreign Policy (2023) : « Une décennie après que les Égyptiens se sont soulevés pour demander du pain, la liberté et la justice sociale, ils n’ont rien de tout cela. » L’Égypte n’est pas plus « stable » — elle est simplement plus répressive. La dette extérieure égyptienne est passée de 41 milliards de dollars en 2014 à 165 milliards en 2023. L’Égypte est devenue le deuxième plus gros débiteur du FMI après l’Argentine. La livre égyptienne a perdu plus de la moitié de sa valeur depuis mars 2022. La pauvreté a augmenté malgré les mégaprojets (nouvelle capitale : 45+ milliards de dollars).

Freedom House classe l’Égypte parmi les 25% des pays les moins démocratiques au monde. Lors des élections de 2023, Sissi obtint 89,6% des voix — tout challenger significatif ayant été effectivement empêché de concourir.

La question éthique non résolue

Shadi Hamid pose le dilemme fondamental : « Il est difficile de regarder le Moyen-Orient des dernières décennies et d’y voir quoi que ce soit ressemblant à une région ‘stable’. Les soulèvements de 2011 étaient un rappel que la stabilité autoritaire est une illusion, sinon un oxymore pur et simple. »

La responsabilité occidentale est documentée : refus de qualifier le coup de « coup » (contournement de la loi américaine), signaux ambigus envoyés à l’armée, maintien de l’aide malgré les massacres, Kerry qualifiant Sissi de « restaurateur de la démocratie » deux semaines après Rabaa. Hamid conclut : « Washington, et Obama en particulier, ont donné ce qui équivalait à un feu vert à l’armée égyptienne. C’est une tache morale sur l’héritage de l’administration Obama. »


Conclusion : les leçons d’un tournant historique

L’Égypte de 2013-2014 cristallise les contradictions de la politique occidentale au Moyen-Orient : défense rhétorique de la démocratie et soutien pratique à l’autoritarisme ; condamnation des massacres et maintien de l’aide militaire ; promotion des droits humains et silence sur les prisonniers politiques.

Le prix payé par les victimes — les morts de Rabaa, les dizaines de milliers de prisonniers, les disparus, les exilés — reste largement invisible dans les calculs géopolitiques. Pourtant, ces vies brisées constituent l’héritage le plus concret de ce moment historique.

Les questions posées en 2013 demeurent ouvertes. Les démocraties occidentales peuvent-elles défendre leurs valeurs tout en poursuivant leurs intérêts stratégiques ? La « stabilité » achetée par la répression est-elle durable ? L’exclusion des islamistes du processus politique produit-elle la modération ou la radicalisation ? L’exemple égyptien suggère que les réponses apportées en 2013 ont eu un coût humain et politique considérable — un coût que de nombreux analystes jugent aujourd’hui largement évitable.

Comme l’écrit Shadi Hamid : « Le coup d’État est le jour où le Printemps arabe s’est terminé. Après cela, il n’y avait plus d’espoir de retour. L’Égypte est le pays le plus peuplé de la région. L’Égypte donne le ton. Ce n’était pas une affaire mineure. C’était décisif. »

Pourquoi Xi Jinping a verrouillé la Chine

« Le virage autoritaire de Xi Jinping n’est ni un accident de l’histoire ni le caprice d’un autocrate : c’est la convergence d’une panique institutionnelle face à l’effondrement soviétique, d’une psychologie personnelle forgée par le chaos de la Révolution culturelle, et d’une architecture idéologique construite sur trente ans par Wang Huning, le théoricien qui a convaincu trois présidents successifs que la démocratie libérale est un piège mortel. Ce durcissement s’inscrit dans une vague mondiale de régression démocratique — de l’Égypte de Sissi à la Hongrie d’Orbán — qui interroge la viabilité même du modèle démocratique libéral au XXIe siècle. Depuis 2012, Xi a systématiquement démantelé les garde-fous collectifs mis en place par Deng Xiaoping, concentré un pouvoir sans précédent depuis Mao, et imposé une vision où toute ouverture, même infime, menace la survie du régime. Pour comprendre pourquoi, il faut explorer simultanément les traumatismes du Parti, la psyché d’un homme, les calculs d’un stratège, et les failles structurelles d’un monde où 91 autocraties font désormais face à 88 démocraties — un basculement historique documenté par le V-Dem Institute en 2025.


La chronologie d’un verrouillage : du flottement réformiste au tournant de 2013

Le durcissement ne fut pas immédiat. Lorsque Xi Jinping accède au pouvoir en novembre 2012, une ambiguïté persiste. Le Troisième Plénum de novembre 2013 annonce des réformes économiques de marché ambitieuses ; le Quatrième Plénum d’octobre 2014 promet de renforcer l’État de droit. Certains observateurs, dont David Shambaugh, crurent brièvement à un réformisme pragmatique. Lin Le, dans la Texas National Security Review (automne 2023), propose une hypothèse éclairante : la base de pouvoir initiale de Xi était réformiste (2013-2014), mais fut rapidement remplacée par un soutien conservateur autour de 2015, lorsque Xi obtint le statut de « dirigeant central » (hexin lingdao). Ce basculement explique les « contradictions politiques déroutantes » de ses premières années.

Mais les signaux de fermeture idéologique apparurent bien plus tôt. Dès janvier 2013, Xi prononce un discours interne décisif sur l’effondrement soviétique : « Pourquoi l’URSS s’est-elle désintégrée ? Pourquoi le PCUS s’est-il effondré ? Parce que leurs idéaux et convictions avaient été ébranlés… personne n’a eu le courage de se lever et de se battre. » En avril 2013, le « Document n°9 » (Communiqué sur la situation actuelle dans le domaine idéologique) est diffusé à l’ensemble des membres du Parti. Ce texte, qui ne sera rendu public qu’après sa fuite par la journaliste Gao Yu (condamnée à sept ans de prison pour « divulgation de secrets d’État »), identifie sept « fausses tendances idéologiques » constituant autant de menaces existentielles : la démocratie constitutionnelle occidentale, les « valeurs universelles », la société civile, le néolibéralisme, la liberté de la presse, le « nihilisme historique », et la remise en question des réformes. Comme le résume ChinaFile dix ans plus tard, « le Document n°9 a donné le ton de l’ère Xi : mépris de la société civile authentique, réaffirmation du contrôle du Parti sur tout message médiatique, insistance sur le monopole du Parti dans l’interprétation de l’histoire. »

Plusieurs événements déclencheurs avaient préparé ce terrain. La crise financière de 2008 fut interprétée comme la preuve de la décadence occidentale : tandis que les économies américaine et européenne s’effondraient, la Chine maintenait une croissance de 9 % grâce à un stimulus massif de 586 milliards de dollars. Le « Consensus de Washington » fut discrédité aux yeux des stratèges de Pékin, et le mot d’ordre de Deng — « cacher ses forces et attendre son heure » (tao guang yang hui) — commença à paraître obsolète. Rush Doshi, dans The Long Game (2021), identifie 2008 comme le point d’inflexion où Pékin passa d’une stratégie de « neutralisation » (blunting) à une stratégie de « construction » (building) active. Xi est d’ailleurs le premier dirigeant chinois à n’avoir jamais utilisé la formule de Deng.

Le Printemps arabe de 2011 provoqua une panique disproportionnée. Des appels anonymes à une « Révolution de jasmin » en Chine, diffusés en ligne en février 2011, ne mobilisèrent que quelques milliers de personnes dans 13 villes. Mais la réponse sécuritaire fut massive : plus de 100 avocats, intellectuels et activistes furent arrêtés, placés en résidence surveillée ou « disparus ». Les médias d’État effacèrent toute mention des soulèvements au Moyen-Orient. La chute de Bo Xilai en 2012 — la plus grave crise politique depuis Tiananmen — révéla la fragilité des luttes factionnelles et les risques d’un « modèle alternatif » néo-maoïste. La fuite de Wang Lijun vers le consulat américain de Chengdu en février 2012 constitua un séisme diplomatique et sécuritaire. Enfin, les protestations de Hong Kong — le Mouvement des parapluies en 2014, puis l’insurrection massive de 2019 — confirmèrent aux yeux du Parti que toute tolérance politique en périphérie menace inévitablement le centre, justifiant la Loi sur la sécurité nationale de juin 2020.

La campagne anticorruption, lancée dès décembre 2012, servit de levier dual : réforme authentique face à une corruption systémique qui menaçait la légitimité du régime (Hu Jintao avait lui-même averti que « la corruption systémique pourrait entraîner la chute du PCC »), et purge politique ciblée. Environ 2,3 millions de fonctionnaires ont été poursuivis depuis 2012, dont Zhou Yongkang, ancien membre du Comité permanent, Xu Caihou et Guo Boxiong, anciens vice-présidents de la Commission militaire centrale, et Sun Zhengcai, secrétaire du Parti à Chongqing. Comme l’écrit un analyste : « La destitution de Zhou, Bo, Sun et Ling — tous des figures de capital institutionnel énorme — ne s’est pas produite parce qu’ils étaient uniquement corrompus dans un système saturé de corruption. C’est parce qu’ils étaient uniquement gênants. »

Les voix réformistes existaient mais furent systématiquement marginalisées. Le Premier ministre Wen Jiabao avait plaidé pour la réforme politique dans un célèbre entretien CNN en 2010. Li Keqiang, formé à l’Université de Pékin où il traduisit le Due Process of Law de Lord Denning, croyait au « gouvernement constitutionnel ». Wang Yang, secrétaire du Parti au Guangdong, avait géré les protestations de Wukan en 2011 par la négociation ouverte — une première. Elizabeth Economy (CFR) qualifia le 18e Congrès de 2012 de « crève-cœur… un triomphe de la clique conservatrice du Parti ». Les candidats les plus réformistes — Li Yuanchao et Wang Yang — furent écartés au profit de Zhang Dejiang et Liu Yunshan. Le visite symbolique de Li Keqiang à la statue de Deng Xiaoping à Shenzhen en 2022, déclarant que « le fleuve Jaune et le Yangtsé ne couleront pas à rebours », fut interprétée comme le chant du cygne du réformisme.


Les fantômes du Parti : l’URSS, le chaos, et les sept périls

Aucun pays au monde n’a étudié l’effondrement soviétique avec autant d’obsession que la Chine. David Shambaugh estime que « quand les dirigeants se lèvent le matin et se couchent le soir, c’est l’effondrement soviétique qui les hante ». Le PCC a produit des dizaines de milliers de rapports internes, de tables rondes et de documentaires sur le sujet depuis 1991.

L’étude se déroula en deux vagues. La première (1993-2004), parrainée par Zeng Qinghong, aboutit à 44 leçons cataloguées par Shambaugh : 17 politiques, 15 sociales, 14 économiques, 6 internationales. La conclusion initiale fut que l’ossification politique, l’enracinement des élites, la dogmatisation idéologique et la stagnation économique avaient causé l’effondrement — une analyse qui encouragea les réformes. La seconde vague (2012-présent), sous Xi, opéra un renversement dramatique : l’accent fut mis sur la vigilance idéologique et le danger du « nihilisme historique ». La dénonciation de Staline par Khrouchtchev en 1956 est désormais condamnée comme « une expression précoce de nihilisme historique qui délégitima un héros révolutionnaire ». Un documentaire interne de 94 minutes, Le nihilisme historique et la désintégration de l’Union soviétique (2022), diffusé aux cadres du Parti, blanchit Staline et attribue l’effondrement aux « éléments internes qui ont trahi le communisme » et aux « forces hostiles étrangères occidentales ».

« La célèbre phrase de Xi résume cette obsession : « Le Parti communiste soviétique comptait 200 000 membres quand il prit le pouvoir ; 2 millions quand il vainquit Hitler ; et 20 millions quand il renonça au pouvoir… Parce que les idéaux et les convictions n’étaient plus là. » »

« Tout est étranger dans l’humeur, les mœurs et les manières de la plupart des hommes : tel a vécu pendant toute sa vie chagrin, emporté, avare, rampant, soumis, laborieux, intéressé, qui était né gai, paisible, paresseux, magnifique, d’un courage fier et éloigné de toute bassesse. Les besoins de la vie, la situation où l’on se trouve, la loi de la nécessité forcent la nature et y causent ces grands changements. Ainsi tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir ; trop de choses qui sont hors de lui l’altèrent, le changent, le bouleversent ; il n’est point précisément ce qu’il est ou ce qu’il paraît être.

Quelques hommes, dans le cours de leur vie, sont si différents d’eux-mêmes par le cœur et par l’esprit qu’on est sûr de se méprendre, si l’on en juge seulement par ce qui a paru d’eux dans leur première jeunesse. Tels étaient pieux, sages, savants, qui par cette mollesse inséparable d’une trop riante fortune, ne le sont plus.

L’on en sait d’autres qui ont commencé leur vie par le plaisirs et qui ont mis ce qu’ils avaient d’esprit à les connaître, que les disgrâces ensuite ont rendus religieux, sages, tempérants : ces derniers sont pour l’ordinaire de grands sujets, et sur qui l’on peut faire beaucoup de fond ; ils ont une probité éprouvée par la patience et par l’adversité ; ils entent sur cette extrême politesse que le commerce des femmes leur a donnée, et dont ils ne se défont jamais, un esprit de règle, de réflexion, et quelquefois une haute capacité, qu’ils doivent à la chambre et au loisir d’une mauvaise fortune. »

La Bruyère, Les Caractéres

« Je ne sais pas s’il existe, mais je crois bien l’avoir rencontré au café Procope. Il y vient souvent et ne parle à personne ; seulement, quand il y a une conversation animée, il est toujours de ceux qui font le cercle pour écouter. Sa figure n’a rien d’extraordinaire ; il ressemble à tout le monde, et je n’aurais pas fait attention à lui, si je ne l’avais vu tenant à la main un petit écrit que j’avais publié le matin même. Je suis toujours bien disposé pour quiconque lit mes œuvres, fût-ce l’ennemi du genre humain. Le diable prend souvent les auteurs et les femmes par la vanité.

Vous croyez donc au diable ?

— Je crois à tout, il ne faut que s’entendre sur les termes ; IL Y A FAGOTS ET FAGOTS.

Pensant qu’il ne me connaissait pas, je cédai, comme le sultan des mille et une nuits, au désir d’entendre incognito un jugement sur mon compte, et, m’asseyant à sa table :

Ah ! ah ! lui dis-je, voilà une brochure nouvelle ; est-ce bon ?

— Ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux, répliqua-t-il ; il y a quelques idées justes, mais elles sont bien clair-semées.

Je fus piqué de cette critique, et surtout d’avoir manqué mon but, mais il ne me restait qu’à en prendre mon parti :

vous me connaissez donc ? lui dis-je.

Il n’eut pas la politesse de faire allusion à ma célébrité, il répondit simplement :

JE CONNAIS TOUT LE MONDE. »

 » (1) « Puisque Sony Black est ton ami, où est le problème ?  » 

« Mon ami, quel ami, c’est pas une question d’ami.  »

 « Tout le temps que Sony Black était en taule, tout le temps, et bah…  il a une famille, et il a une maîtresse, et il a une maîtresse pour sa maîtresse… Et bah je me suis occupé de tout ces gens là, moi !… Et j’ai été le seul, personne en avait rien à foutre… Deux cents dollars que je sortais par semaine pour eux à cette époque-là… Boom boom boom… »

« Il s’en souvient Sony Black, tu t’inquiètes pour rien.  »

 « Donnie je te jure, par moment, je me dis… que dans ton orphelinat il devait te taper sur la tête. » 

 « Et comment tu veux que je le sache, tu m’expliques jamais rien.  »

 « Tu crois que je sais pas comment on liquide un type ? Tu crois que je sais pas ça, moi tu vois, moi je sais tout. Combien de fois c’est moi qu’as été au bout de ce putain de téléphone ? 26 fois ! » 

 « Ouais puisque tu dis sans arrêt que Sony Black est ton ami.  » 

 « Donnie j’ai été convoqué… Dans notre, milieu, quand on te convoque, t’es vivant quand t’arrives, en sortant t’es mort, et c’est ton meilleur ami qui t’a exécuté.  »

 « Si jamais quelque-chose m’arrivait, fais en sorte qu’Annette elle ait la voiture.  » 

“ (2) « T’es marié ? » 

 « Non… j’ai une gonzesse en Californie. » 

 « C’est bien ça. Qu’elle y reste en Californie… Elle est pas pendue à tes baloches. »

 « Ouais t’as raison  » 

 « J’ai toujours raison.  » 

 « Un affranchi a toujours raison. Même quand il a tord il a raison.  » 

 « Et c’est valable tout le long de la hiérarchie. Mec qu’est dans le circuit. L’affranchi, le capo, le caïd.  » 

 « Ouais je sais je sais tout ça.  » 

 « Qu’est-ce  tu sais ?  » 

 « C’est comme, un peu comme à l’armée…On monte en grade.  » 

Comme à l’armée ?… Ça n’a rien à voir avec l’armée… L’armée, c’est un mec que tu connais pas, qui t’envoie nettoyer un mec que tu connais pas. 

 « On fait un truc ensemble demain ?  » 

 « Ouais. Ça marche.  » 

 « Je sais pas comment t’as fait pour voir que cette putain de bague était un fugazi.  » 

 « À demain alors.  » 

 « Ouais à demain.  » 

 « L’agent spécial Pistone a établi le contact avec Benjamin Ruggiero alias Lefty, alias Lefty le calibre, alias Lefty deux calibres, alias la scoumoune » 

 « Denis, Denis le bijoutier il ramène du fric, il te colle pas au cul, et il emmerde personne.  » 

 « C’est un bijoutier quoi.  » 

 « Hum.  » 

 « Mais d’où il sort ce type Jill.» 

«De Floride.  » 

 « Mais où ça, où ça, d’où en Floride ? Miami ?  » 

 « Non, non c’est pas Miami. Je sais plus, je retrouve plus, le foutu bled où les Dogs s’entraînent au printemps. » 

 « Et il est réglo ce mec ?  » 

 « Je travaille avec lui Lefty, je couche pas avec.  » 

 « Hé toi, viens là.  » 

 « Viens.  » 

 « Je viens de rencarder mon ami Lefty sur toi. Me fais pas mentir. Capish ?  » 

 « Je ferai pas un truc comme ça.  » 

 « Parce que sinon l’un de nous deux devra te nettoyer.  » 

 « J’aime autant pas. » »

Donnie Brasco, Scènes

« Je cherchai quelque temps une réponse philosophique, puis je lui dis :

C’est beaucoup trop ; je me contenterais de me connaître moi-même.

Lui. Vous parlez comme les sept sages et vous n’êtes pas plus avancé qu’eux ; ce qui ne vous empêche pas de croire au progrès de l’esprit humain.

Moi. Comment n’y croirais-je pas ? Sans être plus habiles que les anciens, nous devons les dépasser, puisqu’à leurs travaux dans chaque science nous avons ajouté les nôtres.

Lui. Et vous regardez la philosophie comme une science ?

Moi. Assurément ; elle est même la première de toutes, puisque les autres lui empruntent leurs principes ; elle est aussi la plus certaine, car elle s’appuie à la fois sur des faits, comme les sciences d’observation, et sur des axiomes, comme les sciences de déduction.

Lui. Les axiomes me suffiraient, et même, je me contenterais d’un seul.

Moi. Eh bien, vous avez celui de Descartes : Je pense, donc je suis.

Lui. Il n’y a plus qu’à définir Je ; or, vous vous plaigniez tout à l’heure de ne pas vous connaître vous-même.

Moi. Mais vous, qui connaissez tout le monde, y compris vous-même apparemment, vous n’avez pas le droit d’être sceptique.

Lui. Que vous importe ce que je suis, pourvu que je vous réponde ?

Moi. Je ne puis discuter sans savoir au nom de quoi on m’attaque ; vous me connaissez, et je ne vous connais pas ; la partie n’est pas égale ; prenez une étiquette.

Lui. Mon cher monsieur, il n’y a dans le monde que des rapports, et tout dépend du point de vue. Pour mon père, je suis un fils ; pour mon fils, je suis un père ; pour mon domestique, je suis un maître ; pour le roi, je suis un sujet, qui paye l’impôt sans l’avoir voté ; pour mon ennemi, je suis un scélérat ; pour mon ami, je suis un homme avec lequel on ne se gêne pas ; pour vous, qui me faites l’honneur de discuter avec moi, je suis un adversaire ; appelez moi donc l’adversaire : voilà l’étiquette demandée.

Moi. Cela ne se dit-il pas Satan, en hébreu ?

Lui. L’hébreu est une langue morte, soyons de notre temps ; vous voyez bien que je n’ai pas le pied fourchu.

Moi. Les costumes changent, mais les mœurs ne changent guère, et vous êtes toujours ergoteur. Vous contestez l’axiome de Descartes, je veux le défendre contre vous. Je sais parfaitement qu’il y a en nous plusieurs aspects, mais je n’ai pas besoin de les embrasser tous pour définir le moi : c’est un être pensant.

Lui. Pourquoi ne dites-vous pas plutôt : c’est la pensée de l’être ? Votre raison est-elle distincte de la mienne, ou une même lumière éclaire-t-elle les esprits comme une vie unique anime tous les corps ? L’intelligence vous est prêtée pour un temps, comme la force et la jeunesse, comme l’air et le soleil. Prenez-en votre part ; ce qui pense aujourd’hui en vous, pensera demain dans d’autres. Rien n’est à vous et vous n’êtes rien, que des formes changeantes et passagères, comme les vagues de l’océan, qui ont sur vous l’avantage de ne pas se croire quelque chose.

Moi. Ainsi pour vous l’individu n’existe pas ; il n’y a que le genre humain, qui est la nature, se connaissant elle-même, la conscience de Dieu ?

Lui. Ne prononcez pas ce nom, je vous prie.

Moi. Diable ! C’est vrai, j’oubliais votre étiquette, elle m’explique vos répugnances.

Lui. Non, vous vous trompez ; seulement, je n’aime pas les mots qui ne sont pas clairs ; dites-moi ce que vous entendez par celui-là ?

Moi. Nous ne sommes pas d’accord sur l’homme, je n’espère guère que ma façon de concevoir Dieu puisse vous satisfaire davantage. Si je vous dis que c’est le créateur de toutes choses, vous soutiendrez peut-être l’éternité du monde ; si je l’appelle la cause première, vous me demanderez ce que c’est qu’une cause, et où nous arrêterons-nous ? Je vous dirai donc simplement que Dieu est l’être parfait.

Lui. Vous voulez dire l’idée de la perfection, car son existence est à démontrer.

Moi. Mais la perfection implique l’existence.

Lui. Encore un sophisme de Descartes[2] ; l’antiquité avait des philosophes plus hardis et plus forts que vous. Pour eux, le bien, le parfait, est supérieur à l’être ; il est cause de tout ce qui est, mais lui-même dédaigne d’exister.

Moi. Comment peut-il donner l’existence sans la posséder ?

Lui. L’air qui vous fait vivre n’est pas vivant.

Moi. Non, mais c’est un être ; la vie n’est qu’une des formes de l’existence ; les éléments existent quoiqu’ils ne vivent pas.

Lui. Mais les types n’existent pas, et tout existe en eux et par eux.

Moi. Qu’est-ce qu’un type ?

Lui. La forme génératrice, le moule où sont coulés tous les individus d’un même genre.

Moi. Si vous n’avez rien de mieux à m’offrir que cette scolastique platonicienne, je persisterai à croire à l’existence de Dieu.

Lui. La foi est une belle chose, mais quand on croit sans preuve, on est un mystique et non un philosophe.

Moi. Je ne crois pas sans preuve ; toute œuvre suppose un ouvrier ; l’admirable ordonnance de l’univers…

Lui. Prenez garde de vous enferrer : vous parlez maintenant de l’ordre et de la beauté du monde, et tout à l’heure vous allez être obligé d’en imaginer un autre où il n’y aura ni tigres ni vipères, ni vieillesse ni maladies ; un monde revu et corrigé, où le créateur réparera les erreurs qu’il a commises dans celui-ci.

Moi. N’anticipons pas, s’il vous plaît, et laissez-moi m’enferrer à mon aise. Vous avez une singulière façon de discuter : vous enjambez toutes les questions, vous éludez toutes les difficultés. Mais vous avez trop beau jeu à battre en brèche mes croyances ; je ne puis vous rendre la pareille puisque je ne connais pas les vôtres.

Lui. Si je vous scandalise, jetez-moi quelques gouttes d’eau bénite, et je me tairai ; c’est une formule d’exorcisme à la portée des simples.

Moi (un peu honteux de ma sortie). Je ne crains pas la discussion, mais je crains la Bastille ; nous sommes ici dans un lieu public, et la police a des oreilles partout.

Lui. Et vous vous prétendez débarrassé du moyen âge ?

Moi. Vous devez bien vous apercevoir vous-même d’un petit progrès : on ne brûle plus que rarement vos amis les sorciers.

Lui. Mais on empêche de parler ceux qui ne pensent pas comme tout le monde.

Moi. Ce n’est pas ma faute, je vous prie de le croire : continuons, car je ne veux pas vous laisser maître du champ de bataille ; seulement parlons plus bas. Je soutiens que la création suppose une intelligence souveraine, qu’avez-vous à répondre ?

Lui. Rien : l’ouvrier s’appellera Dieu si son œuvre est bonne ; si elle est mauvaise, nous le nommerons le Diable ; s’il y a du mal et du bien, nous soupçonnerons une collaboration.

Moi. J’aurais dû me douter que vous étiez manichéen. Mais après avoir nié mon existence et celle de Dieu, vous n’espérez pas me faire croire à la vôtre ?

Lui. Je ne vous y force pas, mais je vous prie de m’expliquer le mal.

Moi. La douleur est une conséquence nécessaire de la sensibilité physique, le vice est une conséquence nécessaire de la liberté morale.

Lui. Vous voilà revenu à cette nécessité que les anciens plaçaient au-dessus de tous les dieux. Que devient alors la toute-puissance divine ?

Moi. Elle n’est limitée que par l’absurde : il n’y a d’impossible à Dieu que ce qui est contradictoire. Je ne suis pas assez cartésien pour croire que deux et deux feraient cinq s’il l’avait voulu. Puisque lui seul est parfait, son œuvre ne peut être sans défauts, elle serait son égale ; mais le mal est seulement l’absence du bien, vous n’êtes qu’une négation, vous n’existez pas.

Lui. Il me semble, au contraire, que c’est le bien qui n’existe pas, et que le mal seul est possible et réel. La vie ne s’entretient que par une série de meurtres, et l’hymne universel est un long cri de douleur de toutes les espèces vivantes qui s’entre-dévorent. L’homme, leur roi, les détruit toutes ; il faut des millions d’existences pour entretenir la vôtre. Quand vous ne tuez pas pour manger, vous tuez par passe-temps ou par habitude, et votre empire n’est qu’un immense charnier. Y êtes-vous heureux, du moins, y régnez-vous en paix ? Non, vous ne songez qu’à vous déchirer les uns et les autres ; la guerre, l’oppression et la violence, toutes les injustices et toutes les tyrannies remplissent l’histoire, et ce sera ainsi jusqu’à la fin. Le mal moral, qui est votre œuvre, dépasse en horreur le mal physique qui vous écrase. Contre l’un et contre l’autre, vous n’avez trouvé d’autre remède que de lâches prières, qui montent inutilement vers les indifférentes étoiles. Vous tenez à la vie que vous savez mauvaise ; vous voudriez la prolonger au delà de la tombe, et vous rêvez là-haut un monde fantastique et rempli de contradictions. Vous en retranchez la mort, condition nécessaire de la vie, et la lutte éternelle contre le mal, sans laquelle il n’y a pas de vertu.

Moi. Toujours blasphémateur et ennemi des hommes ! Mais qu’est-ce que vous concluez de tout cela ?

Lui. Que le mal étant réel et le bien impossible, vous avez tort de m’appeler une négation.

Moi. Eh bien, après la description que vous venez de faire du monde, si vous prétendez y avoir travaillé, je ne vous en fais pas mon compliment.

Lui. Je ne vous demande pas de compliments, c’est vous qui m’en demandiez tout à l’heure, quand vous m’avez vu en train de lire votre ouvrage.

Moi. Si vous blessez mon amour-propre, je me vengerai sur le vôtre. Avouez que votre importance a bien diminué, depuis le temps où vous luttiez contre les anges et où vous tentiez les saints.

Lui. Je taquine encore les philosophes, et cela m’amuse bien autant.

Moi. Vous me rappelez ce tyran à la retraite, qu’une férule consolait de son sceptre perdu.

Lui. Vous avez donc la modestie de comparer les philosophes à des enfants ?

Moi. L’enfance a l’avenir.

Lui. L’avenir est le royaume des chimères ; où est votre dernier château de cartes, que je souffle dessus ?

Moi. Ce sera une forteresse contre laquelle s’useront les vieilles griffes du mal : on la nommera le Temple de la justice et de la liberté. Nous ne la bâtirons pas dans les nuages ; nous n’imiterons pas nos pères, qui reléguaient au ciel leurs espérances : c’est la terre qui nous est confiée, nous construirons sur ses bases solides. Nous ne pourrons achever notre œuvre, mais nos fils y travailleront après nous. Notre pensée vivra en eux ; et, s’il y a une autre immortalité plus active, peut-être nous sera-t-elle donnée par surcroît, car le paradis de nos rêves n’est pas une oisive béatitude ; comme les héros scandinaves, nous ne voulons renaître que pour l’éternité du combat. Que notre sang serve d’engrais à la moisson future : il faut que la guerre se poursuive tant qu’il y aura des tyrans et des esclaves, et bienheureux ceux qui pourront briser les dernières chaînes et brûler le dernier trône !

Lui. Vous ne ferez pas même grâce au trône pontifical ?

Moi. Je n’aurais pas cru que vous dussiez regretter celui-là ; est-ce générosité pour un vieil ennemi, ou bien êtes-vous comme les femmes qui aiment mieux ceux qui les battent que ceux qui ne s’occupent pas d’elles ?

Lui. Je n’ai pas dit que je regrettais, mais je crois qu’il pourrait convenir à un représentant de la philosophie sur la terre.

Moi. Je ne veux pas plus des rois philosophes que des autres ; ils ont des successeurs, et Commode me dégoûterait de Marc-Aurèle.

Lui. Je ne vous parle pas d’un roi, mais d’une papauté philosophique.

Moi. Voilà qui est contradictoire et impossible.

Lui. Pas tant que vous croyez. En Galilée, il y a dix-huit cents ans, quelqu’un annonçait aux déshérités de la terre tout ce que vous leur promettez aujourd’hui. Allez à Rome, vous y verrez son vicaire, le serviteur des serviteurs de Dieu, et il vous fera baiser sa pantoufle. Êtes-vous sûr de ne pas travailler pour une nouvelle aristocratie de cardinaux ou de mandarins ?

Moi. Diable ! diable !

Lui. Je suis là, soyez tranquille. Si quelque futur grand Lama de la philosophie veut s’installer dans votre forteresse, vos enfants trouveront pour la démolir le secours de mes vieilles griffes. Heureusement pour vous, je ne suis pas aussi usé que vous voulez bien le dire ; dans plus d’une occasion vous ne serez pas fâché de me trouver.

Moi. Est-ce que vous êtes toujours le roi des trésors cachés ?

Lui. Auriez-vous envie de m’emprunter de l’argent ?

Moi. Vous me demanderiez mon âme en échange.

Lui. Je n’ai pas à vous la demander ; du moment que vous formez un souhait égoïste, vous êtes sujet du Diable ; s’il accomplit vos vœux, c’est pure largesse de souverain.

Moi. Eh bien, gardez vos gros sous, il ne manque pas de pauvres gens qui en ont plus besoin que moi ; je continuerai de philosopher à jeun. Votre serviteur… Non, je me trompe, je veux dire : Adieu.

Lui. Au revoir, s’il vous plaît ; j’espère bien que nous nous retrouverons.

Moi. Pourvu que ce ne soit pas dans l’éternité.

Lui. Vous voudriez bien me faire avouer qu’il y a une vie future, mais vous n’obtiendrez pas de moi une affirmation ; cherchez. Moi, je suis l’Adversaire, mon rôle est de contredire. Chaque fois que vous croirez tenir une solution, je serai là pour y jeter du noir. Je vous empêcherai bien de vous endormir dans la certitude, qui est l’inertie de l’intelligence. Cherchez toujours, je viendrai vous secouer de temps en temps. La vérité est une asymptote ; pour vous en rapprocher vous avez besoin de moi. Il ne faut pas médire du vieux serpent, vous lui devez la science du bien et du mal, et, sans la chute, il n’y aurait pas de rédemption.

Moi. Oui, le mal que vous faites tourne au bien, mais on dit que c’est malgré vous.

Lui. Croyez-le si vous voulez, cela vous dispensera de la reconnaissance en vous laissant jouir du bienfait. Ne faut-il pas que le Diable soit toujours bafoué à la fin de la pièce ? Heureusement, je suis habitué depuis longtemps à ce rôle-là. » 

Louis Ménard, Rêveries D’un Païen Mystique, Le Diable au café

« Inspirer la confiance . Le médecin qui a reçu en partage cette sensibilité a déjà un moyen des plus puissans pour gagner la confiance ; les grands talens la commandent , il est vrai , mais on ne la conserve qué par les succès ( 1 ) , et plus encore par l’in térêt que l’on prend aux maux que l’on soulage . Une voix douce et consolante , le ton de l’aménité , la prévoyance des soins , les attentions délicates et non sollicitées , une prévenance attentive , mais exempte de bassesse ( 2 ) , tout enfin ce qui peut prouver que l’on n’obéit qu’à son cœur , voilà les vrais moyens de fixer la confiance , et dont ne doit négliger aucun celui qui aspire à posséder ce grand art . Avec lui , le médecin déterminera facile- ment ceux qu’il soigne à s’en rapporter entièrement sur la sagesse de ses conseils , à surmonter leur répugnance naturelle , à se soumettre avec déférence aux privations les plus pénibles , quand il jugera à propos de les leur imposer . Par lui , il fera succéder dans leur cœur l’espérance à la crainte , la fermeté à l’inquiétude , et par là il doublera , en quelque sorte , l’efficacité des remèdes qu’il leur administrera . Mais on conçoit que , pour être en état de verser sur des plaies le baume bienfaisant et salutaire de l’en- couragement , le ministre de la nature doit avoir reçu d’elle un esprit ingénieux , une éloquence persuasive . Les charmes de l’é- loquence , dit M. Petit , sont aussi un moyen de parvenir à gagner la confiance , et nécessaire au jeune médecin qui est obligé de prouver son talent chaque fois qu’on l’invoque ; son éloquence alors fait oublier son âge , et la persuasion descendant au fond du cœur , cominence le succès qu’achèveront les talens . Sans doute il lui arrivera quelquefois de voir s’éloigner de lui une confiance que semblait devoir lui conserver , et ses talens , et l’assiduité de ses soins officieux . Loin de s’affliger alors , il doit jeter les yeux sur ce qui l’environne : en voyant l’indiffé- rence des hommes entre eux , la fausseté des amis , l’ingratitude des enfans , le médecin pourra – t – il se plaindre de la seule in- constance qui peut trouver une excuse , puisqu’elle est justifiée par la crainte de la douleur et l’amour de la vie ? Au reste , tous les médecins conviennent que , parmi ceux qu’ils n’ont pu conserver à la vie , la plupart était pour eux des hommes nouveaux , dont ils ne connaissaient encore ni le tempérament , ni les habitudes , et qu’ils eussent sauvés , peut – être , si l’appel fait à leurs soins eut été le résultat d’une confiance depuis long- temps accordée . Mais lorsqu’aux difficultés de l’art il faut ajouter celles bien plus grandes qui naissent d’un tempérament inconnu , est – il étonnant que cet art soit sans triomphe ? Et ceux qui paient aussi cher le tort de leur inconstance ne se sont – ils pas exposés volontairement au danger ? Changer de médecin est pour bien des gens un acte de la plus grande indifférence ; ils ne songent pas sans doute qu’en ne s’attachant à personne , on ne s’attache point à eux , et quand l’heure du danger sera venue , ils cher- cheront en vain un ami dévoué , un homme qui joigne à l’ex- périence des choses l’expérience des personnes , qui sente leur danger autant qu’eux , et surtout qui se charge de la responsa- bilité de leur vie au moment même où ils sont menacés de la perdre . Alors celui qui ne pourra réclamer en sa faveur les droits d’une ancienne amitié , ou ceux d’une confiance depuis longtemps temps accordée , pourrait – il être surpris si l’âme la plus noble hésitait alors à rester le témoin de son inévitable agonie ? Qu’il me soit permis de dire ici à ceux qui voudront se faire de leur mé- decin un ami entièrement dévoué : Placez votre confiance avant l’heure du danger ; celle qu’on n’accorde qu’alors semble trop ar- rachée par la nécessité . Aimez , honorez celui qui en est l’objet , après avoir mis à le choisir toute la prudence et la lenteur né- cessaires ; ensuite , vous pourrez dire avec certitude : Choisir ainsi , c’est se créer une providence nouvelle pour veiller sur nos jours . ८ 3. ° Probité . Il ne suffit pas au médecin d’être instruit , d’être habile , d’être heureux dans sa profession ; en possédant ces avan- tages , il pourrait encore , s s’il était bien connu , mériter d’être rejeté du sein de la société ; il doit encore avoir en partage la probité , et une probité à toute épreuve . C’est là une de ces qua- lités qu’il suffit d’indiquer pour en montrer toute l’importance . Si elle est nécessaire à l’homme , dans quelque profession qu’il em- brasse , d’un aveu unanime , il n’est pas d’état qui l’exige d’une manière plus impérieuse que celui de médecin . Mais quelle est cette probité , que je nommerai médicale ? et en quoi consiste – t – elle ? Etre probe , pour un médecin , ce n’est pas seulement être incapable de faire le moindre tort dans ce quí tient à la fortune , ni même se soumettre à ce que prescrivent les lois ; mais c’est encore avoir une conscience pure et en suivre la voix sévère ; c’est reconnaître et remplir des devoirs dont l’oubli ou la négligence ne peuvent nous traduire devant aucun tribunal , même celui de l’opinion publique ; c’est les remplir pour soi , dans le silence , sans attendre la louange , sans redouter le blâme . Le médecin probe , qu’il faut bien distinguer de l’honnête homme vulgaire , doit avoir des mœurs irréprochables et exemplaires ; véeut – il dans le siècle le plus dissołu , il doit regarder comme un crime d’user d’aucune des facilités que lui procure son état pour en faire des moyens de séduction . Comme médecin , il doit honorer la chasteté , respecter la pudeur , pratiquer la décence . Par là l’époux le plus ombrageux n’aura rien à craindre de lui ; la mère la plus sévère pourra lui confier sa fille . La tempérance présidera à ses repas ; le jeu ne sera pour lui qu’un simple délassement , et s’il veille à sa fortune , ce sera toujours en conservant la plus grande aversion pour l’avarice , , en repoussant tour tout ce qui décèle la cupi- dité . La calomnie , la médisance , n’approchent jamais de ses lèvres ; les actions honteuses sont loin de son cœur ; ami de la vérité et de la bonne foi , il est étranger aux cabales , aux intrigues ; insen- sible aux efforts des jaloux , il sait respecter les réputations mé- ritées , et rendre justice à ses confrères ; environné de l’estime et de la confiance de l’honnête homme , sa probite connue empêche même aux pervers de concevoir le projet de l’engager à rien de ce qui blesse la délicatesse . Combien n’a – t – il donc pas dans son état d’occasions de pratiquer cette probité , que je regarde , et que la société entière réclame comme qualité indispensable dans sa pratique journalière comme dans sa vie privée ! il ne saurait faire un pas sans trouver l’occasion de montrer cette vertu . .6 ! 1 Mais ces occasions naissent surtout en foule dans ces circon- stances 0 où les magistrats l’associent à leurs travaux , à leurs travaux , l’appellent à les éclairer sur des faits dont lui seul est est capable de constater l’existence et de déterminer la nature . Son prononcé , dans ces cas , devant servir de base à un jugement qui accorde ou refuse l’exis- tence civile , rend à la liberté ou retient dans les fers , conserve la vie et l’honneur ou condamne au supplice et à l’infamie , rigide observateur des lois et de l’équité , il faut qu’il ose alors , pour leur être scrupuleusement fidèle , se mettre quelquefois au – dessus de toutes les considérations humaines . Il doit fermer l’entrée de son cœur à toutes les insinuations , qu’on cherche toujours , dans ce cas , à y introduire pour gagner ou influencer son suffrage : il doit résister aux sollicitations les plus vives , aux larmeséloquentes ( 1 ) , aux , offres les plus séduisantes , aux menaces les plus terribles . Enfin il doit , par une conduite entièrement irré- prochable , acquitter à la fois la deue qu’il a contractée envers les tribunaux , et celle , tout aussi sacrée , dont il est né comptable envers sa conscience of 1 2 : : ! 4. ° Sagacité profonde . Une sagacité profonde est encore une qualité nécessaire au médecin ; par son secours il trouve quelque- fois dans son génie les moyens de servir encore l’humanité souf- frante , alors même que son art ne peut rien pour la soulager . Habile à pénétrer des secrets que le malade hésite imprudemment à lui confier , il ne tarde pas à découvrir les véritables sources du mal qui le dévore ; et quel avantage ne tirera – t – il pas de cette couverte pour la guérison de son malade ( 2 ) ! Par cette précieuse sagacité , qui lui est si nécessaire dans cette position critique , il parvient graduellement à convertir en certitude les conjectures qu’il a d’abord formées sur l’état du malade ; et , s’empressant de bannir un appareil pharmaceutique devenu du moins superflu , s’il n’est pas nuisible , il s’efforce de lui podiguer les secours mo- raux , qui seuls sont capables d’opérer la guérison . Tout le monde connaît le trait infiniment remarquable par lequel le grand Hip- pocrate se fit connaître à son début dans le monde . Au rapport de Suranus , Hippocrate , traitait , conjointement avec Euriphon de Gnide , médecin plus âgé que lui , le jeune Perdiccas , fils d’A- lexandre , roi de Macédoine . Ce prince était attaqué d’une fièvre lente dont on ne pouvait découvrir la cause , mais qui minait en lui les forces de la vie , et le conduisait rapidement au tombeau . La saga- cité du jeune médecin lui fit présumer que la maladie dépendait de quelque affection morale . Comme il observait attentivement les démarches , les paroles , les gestes , et jusqu’aux plus légères im- pressions de son malade , il découvrit enfin que la présence de Phila , ancienne maîtresse de son père , le faisait changer de couleur . Il jugea que l’amour seul pouvait guérir le mal qu’il avait causé . La belle Phila , ajoute le même auteur , ne s’étant pas montrée in- sensible à l’état du jeune prince , leur union mit fin à cette maladie cruelle , et le prince , fut rendu à la santé . L’on sait encore que dans une occurrence semblable , le clairvoyant Erasistrate , lisant à la fois dans les yeux étincelans d’Antiochus et sa passion violente pour la belle Stratonice , et la cause de la fièvre brûlante qui le consumait , mit heureusement en usage l’unique ressource qui resta pour rappeler à la vie ce prince infortuné , qu’un amour sans espoir entraînait à grands pas vers la tombe ( 1 ) . ب Malheur donc au médecin qui n’a point appris à lire dans le cœur humain , aussi bien qu’à reconnaître l’état fébrile ; qui , soignant un corps malade , ne sait pas distinguer dans les traits les regards et les paroles , les signes d’un esprit en désordre ou d’un cœur ulcéré . Comment saurait – il saisir les vrais caractères de ces ma- ladies quí se cachent sous les apparences d’affections morales ; de ces altérations morales qui présentent tout l’aspect de certaines maladies ? comment rendra – t – il le calme à cet esprit agité , à cette âme consumée d’une mélancolie intarissable ? comment pourrait- il ranimer le flambeau de la vie dans un corps défaillant , ou dévoré par les angoisses , s’il ignore quelles peines il est nécessaire d’assoupir avant tout , quelles chimères il faut dissiper ? 5.º Fermeté d’âme . La fermeté d’âme est une de ces qualités dont toute l’importance est suffisamment démontrée en rappelant combien est condamnable et combien de maux peut causer celui qu’une condescendance aveugle dirige , qui s’abandonne à tous ses mou- vemens ; elle est suffisamment prouvée en représentant les tristes résultats que peut déterminer et amener une dangereuse fai- blesse . On voit malheureusement des médecins qui , non – seule- mentne possèdent pas cette fermeté d’âme , mais qui portent quelque . fois l’oubli de ce devoir jusqu’à adopter des avis contraires à l’in- térêt du malade pour complaire à ceux qui l’entourent . C’est ainsi que , parune flexibilité barbare , une condescendance condamnable , ils perpétuent des infirmités , et trop souvent ou causent la mort des malades ou replongent au sein d’une mer plus orageuse que jamais , le malheureux qui , touchant enfin au rivage d’une main affaiblie par la fatigue , se félicitait trop tôt d’avoir échappé au naufrage ( 1 ) . Cependant hâtons – nous de remarquer que cette fermeté d’âme , si plausible quand elle est renfermée dans de justes limites , devient blamable du moment où elle dépasse les bornes au – delà des- quelles elle dégénère en dureté ; et rappelons à ce sujet cette belle et judicieuse sentence du Pindare latin ( 2 ) : Est modus in rebus , sunt certi denique fines , Quas ultra citraque nequit consistere rectum . 6.º Sang – froid inaltérable . Quoique ce soit spécialement dans la pratique des opérations délicates , où la moindre déviation de la main peut avoir des conséquences bien funestes , que le médecin doive s’armer d’un sang froid inaltérable , il se présente journelle- ment néanmoins des circonstances dans lesquelles il est appelé à faire un courageux usage de cette qualité des âmes fortes . Ne faut – il pas que , pour voiler à ceux qu’il traite le danger de leur situation , il sache concentrer en lui – même les sensations pénibles qu’elle lui fait éprouver ? Ne faut – il pas que sur un front où le malade promène à chaque instant un œil inquiet , et cherche constamment à lire l’arrêt de sa destinée , habite une sérénité propre à rallumer dans son cœur abattu le flambeau presque éteint de l’espérance ? Ce rare sang – froid , qui doit faire une des premières qualités du médecin opérateur , ne nous est pas toujours donné par la na- ture , je le sais ; il est des hommes qui ne peuvent entendre sans un déchirement profond les cris de la douleur , pour lesquels surtout la pensée d’en être cause devient un supplice cruel , et dont la main s’agite sous le couteau comme s’ils y portaient leur cœur , et qu’elle en suivit les mouvemens . Ah ! ne leur repro- chons pas leur sensibilité ; ils modèreront bientôt l’excès qui en fait le vice , et l’humanité gagnera toujours à être servie par des mains qui auront tremblé quelquefois . Il est plusieurs sources dans lesquelles ont peut puiser ce sang- froid dont nous parlons , et tout le monde convient que le temps , la certitude des connaissances anatomiques , et surtout la fré- quentation des hôpitaux , peuvent le procurer . Je ne me per- mettrai pas de discourir sur elles , ce serait , je crois , sortir de mon sujet ; mais je ferai une réflexion sur la dernière qui s’y rat- tache assez , je pense , et qui doit ici trouver place . De l’aveu de tout le monde , c’est dans les hôpitaux que l’on se forme à celle fermeté d’âme , surtout si l’on s’y livre à la pratique des opéra- tions ; mais , il faut l’avouer , les chirurgiens des hôpitaux ne tombent que trop souvent dans un excès contraire ; en voulant se resserrer le cœur , ils l’endurcissent ; ils prennent l’indifférence pour la fermeté , la précipitation pour l’habileté ; ils perdent cette douceur aimable , compatissante , qui a tant de prix aux yeux de l’être souffrant ; semblables à ces buveurs de profession que les doux parfums des vins ne touchent plus , ils ne sont plus émus par des souffrances ordinaires ; pour exciter leur intérêt , il faut des maux qui déchirent ou qui tuent ; sur tout le reste , leur attention est refroidie ; leur âme est fermée , et comme un bruit violent et répété ôte à l’oreille la faculté d’entendre , leur cœur perd celle de sentir au milieu des cris multipliés de la douleur . Si ce tableau est vrai , désirons que ceux qui en four- nissent les couleurs deviennent de jour en jour moins nombreux ; et retraçons – nous – le souvent devant les yeux , moins pour ap- prendre ce qu’il faut faire que pour ne pas oublier ce que nous devons éviter . 7. ° La prudence . La prudence , cette règle fidèle du savoir , qui mûrit la raison et la dirige vers le véritable but , est une vertu des plus importantes pour le praticien . L’intérêt de l’humanité et le soin de sa réputation concourent ensemble à lui en faire un devoir : aussi les bons praticiens n’en manquent pas . Ils aiment mieux douter que s’exposer à agir au hasard , et laissent aux ima- ginations ardentes le besoin d’asservir tout ce qui se présente à leurs idées exclusives . Toujours lents dans leur examen , ils y procèdent avec méthode , et ils n’agissent qu’après avoir décou- vert le mal qu’ils ont à traiter , le siége qu’il occupe , les indi- cations qu’il présente ; et ils observent toujours avec une scru- puleuse attention les effets des remèdes qu’ils prescrivent . Ils sont persuadés que la meilleure médecine est souvent celle qui ne donne aucun médicament ( 1 ) ; que plusieurs maladies ne se gué- rissent que lorsqu’un médecin imprudent se retire ( 2 ) . Ils ne perdent pas de vue qu’il est d’un homme raisonnable de ne jamais promettre la guérison d’une maladie reconnue incurable , de peur de paraître avoir tué celui que le sort seul aura fait périr ( 1 ) . Ils s’empressent , ces praticiens prudens , de profiter des avis de Sydhenham , surnommé à juste titre l’Hippocrate anglais . « Je n’ai point honte , dit – il , d’avouer que dans le traitement des fièvres , lorsque je ne voyais pas ce que je devais faire , jai souvent agi prudemment pour moi et pour le malade en ne faisant rien . En effet , pendant qu’en considérant la maladie je cherchais les meil- leurs moyens à lui opposer , souvent elle s’est guérie d’elle – méme insensiblement , ou bien elle est revenue à un type qui m’a clai- rement annoncé quelles étaient les armes qu’il fallait prendre pour la combattre . » C’est surtout le jeune médecin qui doit s’écrier avec Sydenham : Je ne sais que faire , parce que je ne vois rien . La prudence exige de nous cet aveu ; et pourrait – il coûter à notre amour – propre , quand nous l’entendons sortir de la bouche d’un des plus grands hommes dont s’honore notre auguste pro- fession ? Alors il faut rester simple spectateur des efforts de la nature plutôt que de s’engager inconsidérément dans une lutte où l’on n’interviendrait qu’avec témérité , si l’on n’avait calculé d’avance le résultat de la part qu’on est sur le point d’y pren- dre ( 2 ) . Cette timidité nous sera aisément pardonnée par les per- sonnes raisonnables , qui ne pourront que nous applaudir ( 3 ) . Quant aux autres , que nous importe leur approbation ? Attendons , pour montrer plus de hardiesse , d’avoir été longuement instruits à l’école du malheur , et que nous ayons fait quelques progrès dans l’art précieux de sauver quelques victimes . mem- 8.º Discrétion . La discrétion est une vertu pour tous les me bres de la société ; mais pour le médecin elle est de plus un de- voir . Et , que d’occasions se présentent où il doit remplir ce devoir impérieux ! Ici ce sera une triste victime de la séduction , qui , gémissant dans les tortures d’une maladie honteuse , viendra le supplier de dérober à l’œil perçant de la médisance une faute dont elle est trop cruellement punie . Là un père de famille , dans les violens accès d’une fièvre brûlante , lui présentera involontai- rement le spectacle de sa douleur ; l’instruira à son insu des égaremens de sa jeunesse , des torts de son épouse , de l’ingrati- tude de ses enfans , etc .; initié aux plus profonds mystères , dé- positaire des secrets les plus sacrés , le médecin ne saurait les di- vulguer sans crime . Quelque oubli que l’on ait même dans la suite de ses services , quelque peu soutenue que soit la con- fiance qu’on lui a accordée , il ne peut , il ne doit jamais les laisser échapper . La noblesse de notre profession se distingue surtout en cela , que nos soins peuvent être oubliés , méconnus , sans que celui que ce défaut de reconnaissance accuse ait à trembler pour son secret , en redoutant en nous l’indiscrétion d’un ennemi . 9.º Noble désintéressement . Autant il est honteux pour le mé- decin de céder aux instigations souvent coupables d’une sordide avarice , autant il lui est glorieux de se conduire d’après les inspi- rations toujours vertueuses d’un noble désintéressement . Qu’il est digne d’éloge et de vénération ce médecin qui , avec un égal em- pressement , visite les fastueuses demeures de l’opulence et l humble habitation de la pauvreté ! qui passe tranquillement , et avec l’im- passibilité du devoir , d’un palais dans une chaumière , du lit d’un puissant à celui du dernier de ses serviteurs ! qui prodigue indis- tinctement les soins les plus affectueux , les consolations les plus tendres au riche dont il doit attendre une récompense libérale , et à l’indigent qui ne peut lui offrir d’autre tribut que celui d’un cœur reconnaissant ! qui ne balance pas , lorsque les circonstances le demandent , à faire éclater ce généreux mépris des biens de la fortune , dont Hippocrate nous a donné le précepte et l’exem- ple ( 1 ) . Tout le monde connaît la belle réponse qu’il fit aux en- voyés du roi de Perse en refusant les précieux et riches présens que ce monarque lui offrait pour l’attirer dans ses états : Allez dire à votre maître que je suis assez riche ; que je ne puis avec honneur accepter ses offres , et aller guérir des barbares qui sont ennemis de la Grèce . Esclave du besoin comme tous les autres hommes , le médecin sans doute est en droit de réclamer son salaire pour fruit de ses peines , de ses veilles . S’il y avait plus de délicatesse et de véritable hon- nêteté parmi les hommes , on pourrait dire aux médecins : « Ne réclamez jamais le tribut du plus légitime honoraire ; c’est à la reconnaissance à vous l’offrir . Dans toutes les dettes contrac- « tées par le sentiment , l’âme doit avoir quelque chose à dire en * les acquittant ; car si l’or est le prix du temps , il ne peut être « celui des alarmes , des chagrins , des sollicitudes ; et la dette « « de celui qui a ressenti tout cela , qui a souffert de nos douleurs , « qui a tremblé de notre danger , qui nous y a dérobés par ses << talens , ne peut être assimilée à celles où l’intérêt a fait tous les « calculs ; la reconnaissance doit l’acquitter en personne , la récla- • mer serait une offense ( 2 ) . Mais le temps n’est plus où , riche de santé , celui qui l’avait obtenue apportait à son bienfaiteur , en essayant ses forces rétablies , une reconnaissance dont le ciel avait eu le premier hommage . Aujourd’hui les mois , les ans s’écoulent , et la reconnaissance se tait . Le médecin peut donc lui rappeler sa dette ; et il ne doit pas souffrir qu’elle s’accumule par de longs délais . Ainsi que la mémoire , elle s’use par les an- nées : trop loin des momens qui la virent naître , elle n’est plus la dette du cœur ; on n’a plus le droit d’en parler sans offense , et l’on conserve bien rarement la confiance de ceux qu’on a fait rou- gir en leur rappelant un devoir . Mais ici un nouvel écueil se présente , et que le médecin doit éviter . Ce serait dénaturer le caractère sacré d’une profession bienfaisante que d’exiger le prix de ses soins avant le succès qui en donne le droit . Il vaut mieux avoir quelques ingrats de plus à compter que d’oublier ce que l’on se doit à soi – même et à la noblesse de sa profession . Ce que je dis ici au sujet du salaire que l’on peut , que l’on doit exiger , ne doit s’appliquer qu’aux personnes aisées , qui , par leur fortune , sont dans le cas d’y pou- voir satisfaire . Ces personnes sont doublement heureuses , ou doivent s’estimer telles , en pouvant acquitter en même – temps et la dette du cœur et celle du temps et de nos peines . Sans doute il ne viendra jamais à la pensée que l’on doive ou que l’on puisse exiger ce dernier du pauvre , du malheureux . C’est ici surtout que le médecin philanthrope trouve dans sa profession une véri- table jouissance . Sa demeure doit être un refuge sacré , un asile toujours ouvert au malheur ; le pauvre doit être sûr d’y trouver en tout temps l’espérance et d’utiles conseils . Il faut même que la main du médecin sache quelquefois repousser le denier qu’il lui présente , car l’indigence a aussi sa pudeur , peut – être même sa fierté . Combien de fois ne l’a – t – on pas vue , rougissant d’elle – même , chercher à se déguiser en offrant un tribut pris sur ses propres besoins . Ah ! dans ces circonstances , médecins sensibles qui exer- cez le plus beau des arts , si la nécessité ne vous tient pas aussi sous sa dure loi , repoussez avec bonté et douceur cette offrande égarée : le pauvre en se déplaçant , en quittant ses travaux pour venir jusqu’à vous , a déjà fait pour lui un assez grand sacrifice , et vous – même peut – être , êtes assez récompensés par la préférence de son hommage . Un regard d’attendrissement , une larme de reconnaissance qui s’échappe de l’œil de cet infortuné , une parole de bénédiction partie de son cœur , ne voila – t – il pas le meilleur salaire qu’il puisse vous offrir ? Je sais bien que dans ce cas le médecin éprouve encore l’oubli de la reconnaissance . Souvent on ne lui sait aucun gré de ses soins , de ses peines ; souvent on lui en fera un devoir , et l’on poussera l’ingratitude jusqu’à lui refuser le faible témoignage d’un remercîment . Nous ne devons pas nous plaindre , la nature humaine est ainsi faite . On aime toujours la vertu , mais on ne l’admire guère que dans sa nouveauté veauté : cest là une vérité bien reconnue de ceux qui pratiquent journellement la bienfaisance . Dans cette extrémité pénible , le médecin doit se replier en lui – même , écouter la voix de son cœur , le témoignage de sa conscience , qui lui crient : Nous sommes sa- tisfaits et contens . 10. ° Modestie . La modestie sied bien sans doute à tous les états , à toutes les conditions , à toutes les dignités ; il n’est per- sonne qui ne sente combien elle a de charmes . Envisagée seu- lement sous ce point de vue général , j’eusse peut – être pu la passer sous silence ; mais dans la pratique d’un art où les fautes les plus légères en apparence sont quelquefois des homicides , cette vertu aimable peut prévenir des accidens trop graves , et les défauts odieux auxquels son omission conduit toujours peuvent au contraire en produire de trop funestes pour que j’aie cru pouvoir me dispenser de chercher à faire ressortir l’importance de l’une en signalant les dangers de l’autre . C’est par le défaut de modestie que de jeunes médecins , dotés d’une théorie insuf- fisante , dénués de cette expérience lumineuse qui donne au doc- teur consommé dans son art , tant de supériorité sur le jeune praticien , s’imaginent ne rien ignorer parce qu’ils ont des notions superficielles sur tout . Pleins de confiance en leur propre force , ces Icares nouveaux affrontent avec témérité les périls d’un vol trop audacieux , et , méconnaissant le prix des sages conseils que la nature inspire à l’homme dans l’automne de la vie , ils ne peuvent se résoudre , quand il se présente à leur sagacité novice un cas obscur et difficile , à emprunter l’œil plus exercé d’un confrère mûri par l’âge . Souvent alors , entraîné vers l’abîme par une aveugle témérité , ils ouvrent sous leurs pas une source in- tarissable de regrets inutiles et de souvenirs déchirans . N’est – ce pas encore par le manque de modestie que l’on voit de nos jours des médecins esclaves nés de la routine , partisans superstitieux d’une doctrine vicieuse autant que surannée , quí négligent , par une dangereuse indolence , ou plutôt refusent , par une opiniâtreté coupable , de participer aux travaux entrepris par leurs contem- porains , et de méditer les vérités fécondes qu’ils ont mises au jour , pour ensuite en faire une application fructueuse dans leur pratique ? Égarés par un fol orgueil , ils rougiraient d’abjurer des préjugés avec lesquels ils ont vieilli , et croiraient se dégrader en adoptant des découvertes postérieures à leurs études . Tyran- nisés par un faux point d’honneur , misérables jouets d’une nité ridicule , ils trahissent lâchement les intérêts sacrés de l’hu- manité , dans la crainte de compromettre une reputation acquise par quelques succès et consolidée par le temps . Ii autem medici , ex tempore quo gradum doctoris acceperunt , suis sunt contenti scientiis , et aut superbiùs aut segniùs , nec ea quidem scire cupiunt , quæ alii magno opere detegunt , ii , inquam , plus noxii quàm uti- litatis humano generi afferunt ( 1 ) . Ils croient s’être suffisamment disculpés , et avoir justifié leur marche en traitant de jeunes médecins les auteurs de ces heureuses découvertes . Mais c’est prendre un fort mauvais parti que d’attaquer avec de pareilles armes ceux qui se distinguent dans une science ; il y aurait plus de bon sens à se réunir à eux pour travailler de concert ; on partagerait alors leurs succès : mais , si l’on veut absolument se séparer d’eux , agir en son propre nom et faire oublier leurs travaux , il n’y a qu’un seul moyen , c’est de les surpasser ( 2 ) . Le jeune médecin se croit toujours offensé lorsqu’on veut unir à ses avis le secours de quelque autre lumière : peu sûr alors de son expérience et de la considération dont il jouit , il craint de voir s’éloigner de lui une confiance incertaine . Mais , s’il savait quel prix les hommes attachent à la vie , s’il avait senti quels tourmens fait éprouver au cœur le danger d’un être que l’on chérit , non seulement il ne s’offenserait pas de ces alarmes de la confiance , mais il serait le dernier à concevoir comment on peut abandonner la vie d’un père , d’une épouse , d’un enfant , à l’in- certitude des lumières , du jugement et de l’opinion d’un seul ; comment on ne cherche pas à rassembler autour de lui toutes les lumières , tous les avis , toutes les espérances ; et puisque Young nous a appris que les fils des araignées sont des câbles en com- paraison des liens qui nous attachent à la vie , pourquoi blâmer celui qui veut multiplier les secours dans la tempête ? Le jeune médecin ne doit pas non plus refuser d’unir ses conseils à ceux des hommes sur lesquels paraît se diriger une portion de la con- fiance qu’on lui accorde ; c’est une juste condescendance bien due à ceux qui nous ont honoré d’un premier choix . Quelque instruit donc que l’on soit , il y aurait plus que de la présomp- tion à se croire offense . La responsabilité d’une vie est un far- deau assez pesant pour en partager le poids . L’homme de qui l’on attend le moins , peut ouvrir un avis salutaire ; le génie , d’ailleurs , ne voit souvent que les vérités placées à la hauteur à laquelle lui – même s’est élevé , tandis que les vérités moins frappantes sont facilement aperçues par des vues plus bornées . Deux astres principaux éclairent le monde , et le moins brillant des deux est cependant celui qui nous guide dans les ténèbres . Il est une vérité importante que doit se rappeler le jeune docteur , dans ces assemblées où le danger d’une maladie grave invoque la réunion de plusieurs lumières ; c’est que la différence d’opinion n’offenserait pas plus que celle du visage ou du carac- tère , si celui qui la manifeste le faisait toujours avec une fran- chise décente , avec modestie et sans affecter la prétention d’une orgueilleuse supériorité . Il ne doit jamais chercher à briller aux dépens de celui qui , le premier , possède la confiance : si conduite fut sage , il doit l’approuver hautement ; s’il commit une erreur , il doit être le premier à en chercher l’excuse ; et l’on ne doit pas juger trop sévèrement une circonstance que l’on n’a point vue , et qui peut – être nous eût également trompé . Si enfin les torts de ce médecin sont ceux de l’ignorance , taisons – nous , et que la sagesse de nos avis les répare . Dans tous les cas , il fauts’expliquer avec simplicité , sans affecter une éloquence déplacée ou dangereuse , quand on cherche la vérité . On doit se faire pardonner la différence de son opinion par les égards que l’on a pour celle des autres , et par la modestie avec laquelle on la met en opposition : on se rend sans effort à un avis que la raison seule présente , et l’on re- pousse avec opiniâtreté celui où l’on a cru reconnaître l’intention d’humilier ou de nuire . On doit se garder de contredire un bon avis , dans la seule intention d’affecter une opinion qui nous soit propre ; et surtout sachons respecter à propos celle des hommes qui ont vécu plus que nous : car , quoique l’expérience se me- sure moins par le nombre des années que par la bonne manière de voir et par les qualités particulières de l’esprit , quoique bien des gens qui se vantent de la leur , prennent pour elle l’habitude qu’ils ont de faire la même chose , cependant il est vrai de dire que le temps a ses secrets , et que celui dont les cheveux ont blan- chi dans le sein des mêmes travaux , peut souvent seul expliquer un mystère que le temps n’a dévoilé qu’à lui . Payons donc à son âge le tribut de respect que nous réclamerons un jour pour nous ; il doit d’autant moins coûter à l’amour – propre , qu’il est commandé par la nature , et qu’un sentiment secret , qui ne peut nous tromper , nous avertit nous – mêmes que les années ont muti les talens . , 11.º Dévouement . C’est beaucoup sans doute pour un médecin de sentir les douces émotions , et d’obéir aux impulsions géné- reuses de cette ingénieuse philanthropie qui , pour servir plus efficacement l’humanité sait se reproduire sous mille formes diverses ; mais ce n’est pas encore assez pour celui qui veut rem- plir dans toute son étendue la tâche que son état lui impose ; il faut que , donnant un élan sublime au saint zèle dont il est em . brasé , il le porte , dans certain cas , jusqu’au dévouement absolu jusqu’à l’héroïsme . Le médecin se doit à tous les hommes . J’ai déjà eu l’occasion de le prouver . Ici , je dois ajouter qu’il doit oublier la conduite odieuse à son égard d’un individu , quand ce dernier vient de nouveau réclamer son ministère . A ce sujet , je rapporterai un fait que M. Petit a consigné dans ses ouvrages , et qui montre combien cet homme vertueux et estimable savait en tout remplir dignement les devoirs de son état . « Un homme , dit- « il , qui m’avait injustement traité en ennemi , invoqua ines se- « cours pour un de ces accidens qui laissent peu de temps au * choix et à la réflexion . Il se rappela ses torts , et me dit , en se « les reprochant , qu’il espérait qu’ils seraient sans influence sur « les soins que j’avais à lui donner ; que d’ailleurs sa reconnais- << sance serait généreuse à me les faire oublier . Vous vous trom- « pez , lui répondit ce médecin sensible et dévoué à tout le monde , « si vous croyez que le droit d’outrager s’achette à prix d’argent ; « mais vous vous trompez encore plus en pensant qu’un médecin « honnête puisse se rappeler vos torts au moment du danger . Je « ne m’en souviens pas , monsieur ; et ce n’est que lorsque votre santé n’aura plus rien à réclamer de moi que je pourrai vous dire si ma mémoire en garde encore le souvenir . >> C Mais c’est surtout dans ces circonstances aussi malheureuses que difficiles , où des maladies épidémiques ravagent et dépeu- plent des provinces entières , que le médecin doit montrer dans tout son éclat ce dévouement noble et héroïque dont il est ici question . C’est alors qu’il doit être assez magnanime pour faire à l’intérêt de la société , quand les circonstances l’ordonnent , le sacrifice de sa fortune , celui de sa réputation . Il faut même que , dans le cours de ces maladies désastreuses , il expose jusqu’à sa vie pour leur opposer une digue ; et que , s’avançant d’un pas intrépide au milieu des champs du carnage , où la mort moissonne à chaque instant des milliers de victimes , il s’efforce , au péril de ses jours , d’en soustraire au moins quelques – unes à sa furie . Nous , Français , nous n’avons pas besoin d’aller chercher dans des annales étrangères des modèles de conduite pour ces circon- stances malheureuses ; et quel peuple pourrait se glorifier d’avoir produit en ce genre plus d’héroïsme ? Parmi les grands maîtres qui , par leur savoir , illustrèrent l’empire romain , nous voyons le grand Galien quitter Rome , et prendre honteusement la fuite au début de la peste . Dans des temps plus récens , l’Angleterre , car , puisque nous avons malheureusement vu s’introduire dans notre patrie cette manie de rechercher dans l’histoire seule de ce peuple voisin tout ce qui peut honorer l’humanité , il me doit être permis d’en parler aussi ; l’Angleterre elle – même nous a pré- senté son grand Sydenham fuyant Londres au début d’une fièvre épidémique , avant même qu’il en eût bien reconnu la nature . Ah ! sans doute , on me pardonnera de ne pas vouloir glaner chez eux des faits dont l’histoire seule de nos derriers temps nous offre une si abondante moisson . Sans prendre des exemples dans les nombreuses épidémies qui ont ravagé notre patrie , et qui ont coûté la vie à un grand nombre de médecins qui s’étaient dévoués au service des malades avec un zèle infatigable , avec un entier oubli d’eux – mêmes : sans remonter à la peste de Marseille , je me contenterai de rappeler ce qui s’est passé dans nos dernières guerres . N’a – t – on pas vu alors mourir aux armées , proportion gardée , un bien plus grand nombre de médecins que de soldats , tant sur le champ de bataille que dans les hôpitaux ? Les braves militaires ne montraient pas plus de courage à affronter les dan- gers de la guerre que n’en eurent ces nombreux médecins qu volaient au secours de leurs frères . Formés par les soins et les leçons , animés surtout par le bel exemple , le grand dévouement de leurs maîtres , des Percy , que les élèves de l’école nomment à juste titre leur père , des Larrey , etc. , des phalanges de méde- cins , de chirurgiens , de pharmaciens , s’élançaient sur le champ de bataille ou dans les hôpitaux militaires , où l’on voit quelque- fois tomber plus de victimes que sous le fer ennemi . Si nous voulons de plus beaux actes d’héroïsme , restons encore chez nous ; lisons l’histoire de notre pays , bien certains que nous ne trou- verons pas ailleurs ce qu’il nous offre dans le trait que je vais rappporter . L’on sait que l’annonce d’une maladie contagieuse , d’une épi- démie , de la peste surtout , porte la terreur dans tous les esprits ; et cette affliction de l’âme rend plus susceptible du mal , ou l’ag- grave chez ceux qui en sont déjà atteints . Les conseils du méde- cin , la confiance qu’il saura inspirer , sa conduite surtout , de- viendront pour plusieurs ou le préservatif ou le remède . Cette vérité était trop bien connue du médecin en chef de l’armée d’Égypte pour qu’il ne réglât pas sa conduite sur elle , dans la circonstance pénible où se trouva l’armée entière . Qu’il me soit permis de rappeler cette action héroïque tant de fois narrée , et qui sera encore tant de fois racontée à ceux qui nous suivrons . K Ce fut , dit lui – même l’illustre professeur dont je parle , ce fut « pour rassurer les imaginations et le courage ébranlé de l’armée « qu’au milieu de l’hôpital je trempai une lancette dans le pus « d’un bubon et que je me fis une légère piqûre dans l’aine , « et au voisinage de l’aisselle , sans prendre d’autre précaution que κ celle de me laver avec de l’eau et du savon qui me furent << présentés . J’eus , pendant plus de trois semaines , deux petits « points d’inflammation correspondans aux deux piqûres ; et ils K étaient encore très – sensibles lorsqu’au retour d’Acre , je me << baignais , en présence de l’armée , dans la baie de Césarée » ( 1 ) . Jeunes médecins , nous devons avoir constamment devant les yeux et présent à la mémoire ce bel exemple d’élévation de carac- tère , de ce courage calme et héroïque que nous a donné un pro- fesseur chéri à tant de titres . Il nous apprend assez quelle devrait être notre conduite si quelque circonstance périlleuse venait ré- clamer de nous la pratique de ce dévouement , qui a fait le sujet de ces dernières réflexions .Ici je termine l’énumération et l’examen des qualités morales du médecin . Il en est d’autres sans doute qui lui sont bien utiles , et qui ne devraient pas être étrangères à son cœur . Ainsi , j’aurais pu faire quelques nouvelles réflexions sur la patience avec laquelle il doit supporter la mauvaise humeur de ses malades ; sur la sobriété qu’il doit pratiquer , s’il veut conserver sa santé , sa réputation , et ne pas commettre ou s’exposer à faire à chaque pas des fautes irréparables ; sur la modération avec laquelle son état exige qu’il réponde aux railleries amères , aux insolentes provocations , aux inculpations calomnieuses que l’ingratitude ou la malignité répandent contre lui ; sur la chasteté , cette vertu sublime , dont ne peut trop religieusement observer les préceptes celui qui exerce la médecine , et qui se trouve constamment placé dans des circonstances délicates . L’examen de ces qualités m’entraînerait encore bien loin , et prolon- gerait des détails peut – être déjà trop longs . J’ai donc dû m’arrêter et me borner seulement à les indiquer . Il est cependant un point sur lequel j’eusse désiré jeter quelques idées , faire quelques réflexions : le devoir du médecin envers la Divinité . Quelque singulière que puisse paraître à certaines personnes cette proposition , à ne la considérer que sous un point de vue médical , sans vouloir disserter théologiquement sur un sujet aussi beau , je le demande , un medecin mu par une conscience qui lui dicte ses devoirs , qui lui promet une récompense ou une punition dans la vie future ; un médecin que sa religion obligera à tout sacrifier pour sauver ses malades , et qui se montrera zélé observateur de ce que cette religion lui prescrit ; je le demande , ce médecin n’offrira – t – il pas dans ses sentimens une garantie bien rassurante à son malade , et ne sera – t – il pas précieux , sous ce rapport , pour ceux qui met- troient en lui leur confiance ? Qui plus qu’un médecin , du reste , doit croire à la Divinité , doit lui rendre hommage ? Qui plus que celui qui étudie la nature a des occasions fréquentes d’adorer son auteur ? Chaque pas qu’il fait dans ses études , dans sa pratique , lui montre de nouvelles merveilles , des prodiges nouveaux qui décèlent un Étre tout puissant . Dans le traitement des maladies , il est forcé de reconnaître la main d’une puissance supérieure qui vient l’aider dans ses opérations , et lui prêter un secours que la philosophie du jour n’a pas eu honte d’attribuer à la nature ( 1 ) . D’après ce peu de mots , l’on voit déjà que le médecin , ayant plus d’occasions de connaître , d’admirer , de bénir cette Divinité tuté- laire , est tenu envers elle à quelque chose de plus que le reste des hommes . Et cependant , qu’il me soit permis de le dire avec franchise , quelle classe de nos jours , plus que celle des médecins , est accusée à ce sujet de plus d’indifférence ! Ah ! sans doute , je puis avancer avec confiance que le jeune médecin , dès son début dans le monde , doit par sa conduite montrer qu’il est ennemi de ces principes , et que telle n’est pas la qualité , la dénomination qui lui convient : le respect humain doit , en ce point comme en tout autre , être mis de côté . D’ailleurs , la religion sera pour le médecin un secours efficace auprès des malades ; et ceux – ci seront certains de l’instruction et des intentions de celui qu’ils appelleront auprès d’eux , puisque cette religion lui défendrait de s’approcher du lit du ma- lade , s’il n’avait pas les connaissances acquises . C’est elle seule qui lui fait dire : J’ai fait ce que j’ai pu , parce qu’il peut dire aussi avec assurance : je savais ce que je dois savoir ( 2 ) .Si tel doit être le médecin ; si son cœur doit être orné de ces vertus précieuses et sublimes , quel respect ne doit pas inspirer un état qui demande dans ceux qui le professent de si brillantes qualités ! Cette science , devant laquelle doivent s’abaisser toutes les prétentions , l’or- gueil même de ces faux esprits , qui n’ont pas su en apprécier l’utilité ; cette science , dis – je , peut se flatter de mériter la première place parmi les professions les plus augustes . Qu’on ne s’étonne donc pas si de véritables philosophes se sont empressés de rendre à cet art tout le culte qu’il mérite . La médecine a dit Cicéron , a toujours été considérée comme quelque chose de sacré , pour avoir été inventée par les dieux ( 1 ) . Pline nous dit à peu près la même chose . Il seroit inutile de recourir à de plus nombreuses citations pour prouver de quel respect étaient pénétrés les anciens pour la médecine . , Comment se fait – il donc que cette profession , si noble , si res- pectable , se soit vue en butte aux traits de la satire , a – t – elle servi d’objet à la risée publique ? Par quelle fatalité , dans le dix – neuvième siècle , à cette époque que l’on regarde comme le siècle des lumières , une prévention injuste autant que funeste continue – t – elle à peser sur la médecine , et dénonce encore au tribunal de l’opinion comme purement conjecturale une science qui procède aujourd’hui dans sa marche avec autant de méthode qu’aucune autre ; une science dont les préceptes étayés de faits nombreux et incontestables sont à la fois adoptés par le raisonnement et consacrés par l’expérience . Ces questions , qui sont ici d’un si grand intérêt , doivent me permettre d’émettre quelques réflexions . On a toujours reconnu dans la calomnie , ou la malignité des détracteurs , ou la sotte crédulité du public ; ou bien , et l’on doit l’avouer franchement et sans détour , l’omission , soit des connaissances , soit des qualités néces- saires pour remplir dignement la tâche délicate et souvent pénible qu’un état impose à ceux qui l’exercent ( 1 ) . Je ne disserterai pas longuement surces trois propositions , que je crois vraies ; et personne , je pense , n’en conteste l’influence puissante sur le mal dont nous nous plaignons à si juste raison . Qui ne sait combien la malignité des détracteurs de la médecine contribue à faire prendre d’elle une opinion désavantageuse ? Combien l’arme de la plaisanterie , à la- quelle les censeurs de notre art ont toujours recours pour l’attaquer , porte des coups plus dangereux qu’aucun autre , dans un siècle où un bon mot lancé adroitement a souvent décidé des esprits que n’eût pas ébranlé une vérité mathématique ! Quelquefois , il est vrai , ces détracteurs ont employé des raisonnemens captieux et d’odieuses calomnies : je ne chercherai pas à les confondre ; cela m’entraînerait trop loin . D’ailleurs d’illustres athlètes , plus redou- tables que moi , ont déjà repoussé victorieusement , à diverses époques , leurs attaques mensongères ; et récemment encore , le véné- rable Cabanis a opposé des argumens irréfragables à leurs objections spécieuses ( 2 ) . Je me contente de dire , en réponse aux calomnies de ces incrédules par ton , à ces demi – savans , fléaux de la société , à ces prétendus esprits forts , ces raisonneurs impitoyables qui , armés de leur Molière , de leur Montaigne , de leur J.-J. Rousseau aiguisent des épigrammes contre la médecine et les médecins ; il me suffit de leur dire que , grande dans ses vues , sublime par les bien- faits qu’elle sait répandre , la médecine , justement nommée le sacerdoce de l’humanité ( 1 ) , a d’ailleurs triomphé depuis long – temps de ses détracteurs . Ceux – mêmes qui l’ont le plus vivement attaquée ont fini par luirendre hommage : « Si je faisais , écrivait J.-J. Rousseau • à Bernardin de Saint – Pierre , une nouvelle édition de mes ouvrages , « j’adoucirais ce que j’ai dit contre les médecins ; il n’y a pas d’état « qui demande plus d’études que le leur , et par tous les pays ce < sont les hommes les plus véritablement utiles et savans » ( 2 ) . L’aveugle crédulité du public est une cause , ai – je dit , qui con- tribue à répandre une défaveur injuste sur la médecine . N’est – il pas avéré en effet que , journellement abusée par les promesses magni- fiques , les discours astucieux du faux savoir , la multitude a bien des fois eu lieu d’imputer à la médecine le déplorable effet des recettes hasardeuses que préconise effrontément son méprisable rival , le déhonté charlatanisme ( 3 ) . Ne voyons – nous pas de nos jours des gens qui croient aux spécifiques universels , ou qui , per- suadés que les maladies sont des ennemis dont on triomphe avec plus de facilité , qu’on leur oppose un plus grand nombre de médi- camens , préfèrent , dans leur stupidité , le charlatan qui en est témérairement prodigue , au médecin qui s’en montre prudemment économe ? Il est une troisième source de ce discrédit qui a atteint la médecine ; et celle – là , je le répète , nous devons l’avouer , n’exerce pas une influence moins grande Si l’art n’obtient pas encore de tous les membres de la société le tribut de vénération et de reconnaissance dû à la sublimité de ses lumières , à la grandeur de ses bienfaits , c’est dans l’inaptitude de beaucoup de ceux qui l’exercent qu’il faut aussi malheureusement en placer la cause . Quand on jette un coup – d’œil impartial sur la grande famille que décore le beau nom de médecin , on est forcé d’avouer qu’il en est qui sont peu dignes de ce titre honorable ( 1 ) ; qui dépourvus , je ne dirai pas des con- naissances , mais des qualités que cet état suppose et demande , compromettent à chaque pas la dignité de ce nom , aussi difficile à soutenir qu’il est glorieux à porter . Sans doute il me serait facile de tracer ici le portrait de quelques – uns de ces personnages ; mais je devais exposer les qualités du médecin ; et c’est assez prouver que celui qui ne les a pas est indigne de sa profession . Je terminerai cette première partie , déjà beaucoup plus longue que je n’aurais voulu , par une réflexion qui signale une cause bien liée , je crois , avec ce que je viens de dire sur l’impéritie , ou plutôt sur l’inapti- tude de plusieurs médecins : je veux parler des motifs qui portent bien des gens peut – être à embrasser la plus noble des professions . Il est assez prouvé , je pense , par tout ce que j’ai dit , que le cœur du médecin , ou celui qui se dispose à le devenir , ne doit être étranger à aucune vertu . Combien done doit nous paraître ridicule et étrange cette bizarrerie qui permet à tout individu qui veut étudier la médecine d’embrasser cet état , sans apprécier ces heu- reuses dispositions dont chacun doit apporter le tribut à l’état qu’il embrasse ! Il semble que tous les hommes sont également appelés à devenir les disciples du dieu d’Epidaure : on ne calcule pas assez , ce me semble , que rien ne peut tenir lieu d’une vocation natu- relle ( 2 ) . Sil est vrai cependant que les progrès que nous faisons dans une science sont toujours en raison de cette impulsion innée qui nous a portés à nous en occuper , pourquoi ne pas s’assurer de bonne heure , par des épreuves multipliées ( 1 ) , de l’inclination de celui qui aspire au titre de médecin ? Tandis que tout est prodigué pour rendre un jeune homme capable de commander à ses semblables , d’administrer les finances , de faire exécuter les lois , l’insouciance la plus dangereuse laisse au hasard le soin de former les bienfaiteurs des hommes ( 2 ) . Souvent des goûts irréfléchis , de fausses spéculations d’intérêts ou de convenances , l’espoir de s’environner de la considération publique , nous jettent sur une mer orageuse , dont nous ne connaissons les écueils que lorsqu’il n’est plus en notre pouvoir de les éviter . Il serait sans doute à désirer que l’on pût , pour ainsi dire , peser dans une balance sévère les qualités de ceux qui se destinent à l’étude , à la pratique de l’art de soulager les hommes . Le genre humain mériterait bien cette considération , que l’on veillât de près sur ceux auxquels il remet le soin de veiller sur sa vie . Les auteurs qui ont écrit en médecine ont , à la vérité , tracé le portrait de celui qui se destine à l’exercice de cette profession ; mais ce portrait n’a pas été sanctionné par les lois , et jamais elles n’ont repoussé d’elle celui qui y portait un coeur féroce ou peu compatissant . On doit encore , comme je l’ai dit , exiger de ceux qui veulent se livrer à cette étude des qualités morales d’autant plus étendues , qu’elles s’altèrent souvent par le temps ; il faut que les néophytes se fassent une sensibilité par principe , si l’on peut s’exprimer ainsi , qui , loin de s’user , se fortifie au contraire par le tableau répété des maux de la triste humanité , et qui pré- vienne le vide affreux qu’ils éprouveront , quand l’habitude aura éteint dans leur cœur la sensibilité qu’y plaça la nature . »

« C’est grâce à l’élasticité de notre organisation militaire qu’on peut, chaque année, la réduire à sa plus simple expression ou la livrer à son plus redoutable développement, tout cela sans trouble, sans difficulte, sans changement dans la loi ni dans la manière de procéder. Les populations, qui y sont depuis longtemps façonnées, n’éprouvent aucune surprise, et leurs habitudes sont préparées d’avance à ses exigences. En vertu de ce système, nous avons une armée que l’on peut veritablement appeler nationale, et qui repond dignement à tous les sentiments de la France. Par l’effet et le jeu régulier de la loi, notre armée se recrute et se retrempe chaque année dans la jeunesse encore intègre des villes, et surtout des campagnes, dans la population calme, patiente, courageuse, disciplinable, de notre pays. Dans ce milieu, sain et robuste, les natures ardentes, les gens plus ou moins déclassés, les enrôlés volontaires, ceux qui se jettent dans la carrière des armes pour ses chances, ses aventures et les perspectives qu’elle ouvre à l’ambition, peuvent trouver sans inconvenient leur place et leur emploi. Rien n’est plus favorable qu’un pareil état de choses à l’esprit militaire; il entretient dans les familles et chez les jeunes gens, cette idée que tout Français naft soldat de son pays: chacun s’habitue d’avance à la perspective du service militaire qui attend indistinctement tous les hommes de vingt ans, et chacun se fait un point d’honneur de ses devoirs et de ses dangers. Le principe de la loi du recrutement n’est plus discuté cette égalité de tous devant la loi, scrupuleusement observée, rigoureusement pratiquée, ce devoir pareil pour tous de se devouer à la defense du pays, l’absence de toute distinction, de tout privilége, de toute faveur, fait que chacun comprend et subit à son tour la nécessité du service militaire. L’impôt le plus lourd, le sacrifice le plus grand, celui de la famille, de la liberté et de la vie, se fait ainsi accepter sans murmure. Aussi n’est-ce pas seulement un principe écrit dans la loi, mais un fait pratique et une chose passée dans les mœurs, que l’obéissance à l’appel du recrutement. A vingt ans, tout le monde est prêt à porter les armes, et c’est vraiment quelque chose de merveilleux que cette facilité avec laquelle la France se lève tout entière pour la defense de l’indépendance ou de l’honneur national. Elle est véritablement ainsi un peuple de soldats, et jamais des aptitudes plus précieuses n’ont rencontré une organisation plus favorable. Tel est le principe, telles sont les institutions dont le salut de la France peut à chaque instant dependre. 4. Proclamons-le de suite: à l’égard de tous ces points capitaux de notre système militaire, la loi de 1852 reste entière et absolument intacte, pas une de ses dispositions n’est modifiée si légèrement que ce soit par le projet de loi actuel. Čes éléments primitifs de la formation de l’armée sont mis précieusement à l’écart et placés hors de toute atteinte si nous l’examinons elle-même dans son ensemble, nous pouvons la diviser en deux parties: d’un côté les chefs, c’est-à-dire le cadre des officiers; de l’autre le corps de l’armée, c’est-à-dire les sous-officiers et soldats. L’organisation des cadres de l’armée est encore une chose irréprochable; les règles d’après lesquelles se recrute le corps des officiers, la part faite aux sous-officiers, l’admission des jeunes gens dans les écoles militaires, l’éducation qu’ils y reçoivent et qui demande une direction si délicate pour en faire des hommes distingués et dévoués à leur pays, et non pas des esprits systématiques et précoces seulement pour l’ambition; les lois et les principes qui régissent l’avancement dans les grades, tout cela est déterminé selon la plus exacte justice, la plus prévoyante sollicitude, la plus parfaite habileté. Par des combinaisons heureuses, on a su concilier les droits de l’ancienneté et les droits du mérite, permettre un avancement rapide sans décourager les anciens services, et tout faire concourir au bien public. 5. Mais si nous arrivons au corps de l’armée constitué par les sous-officiers et soldats, nous ne pouvons plus avoir la même admiration. On ne s’est occupé de cette partie si importante et si méritante de l’armée qu’au point de vue étroit des nécessités du service et de son devoir envers l’Etat; mais à part la discipline imposée, on a oublié le parti à tirer des sous-officiers et soldats, et la justice qui leur était due. On enrôle les jeunes gens à vingt ans, on les enlève à leur état et à leur famille; on les conserve sept ans dans les rangs de l’armée, et au bout de ce temps on les renvoie chez eux et on en prend d’autres ils ont servi l’Etat, et il n’en est pas autre chose. Sans doute, tont le monde doit et tout le monde paye le service militaire par le recrutement et le tirage au sort; ceux qui servent de leur personne ne font qu’acquitter leur dette, et il ne leur est rien dû pour ce fait; mais cependant il faut convenir qu’il y a un service rendu, que la difference est grande entre ceux qui tombent au sort et ceux qui y échappent; que pour exonérer completement les uns, le service, militaire retombe de tout son poids sur les autres, et que si la loi faisait quelque chose pour adoucir cette rigueur nécessaire, mais aveugle, on ne pourrait sans doute pas la trouver injuste. Or, de même qu’il a été possible de résoudre la question d’un avancement équitable pour tous, et tenant compte à la fois de la durée du service et de la supóriorité du mérite, de même il est possible d’améliorer le sort des sous-officiers et soldats, et de trouver dans cet acte de justice un nouvel et puissant élément de force pour nos institutions militaires, si fortes qu’elles soient déjà. 6. C’est ce problème que le projet de loi s’est propose de résoudre, et il nous paraît l’avoir fait de la manière la plus heureuse et la plus complète. La solution consiste simplement à faire du service militaire, facultativement et librement pour les sousofficiers et soldats, un état et un avenir. C’est ce qui n’existait pas; la carrière militaire n’était que pour les officiers, elle n’existait pas pour ceux qui ne pouvaient s’elever au-dessus des derniers rangs de l’armée, telle est la première lacune que le projet de loi réussit à combler. La loi obtient le résultat qu’elle s’est proposé en offrant aux militaires qui ont fini leurs sept années de service obligatoire, et qui sont disposés à rester dans les rangs de l’armée, des avantages tels que leur existence soit exempte de privations et que leur avenir soit assuré. Laissons complétement à l’écart le système et la combinaison financière du projet de loi; ne prenons que l’idée générale, mais constatons de suite que l’amélioration qu’il offre ne porte en rien sur les sept premières années de service, que rien n’est changé à cet égard. Ce n’est qu’à l’expiration des sept ans de service gratuit et obligatoire, régis par la loi de 1832, que notre projet de loi prend le sous-officier et le soldat pour lui offrir de se rengager, de continuer le service militaire et de s’en faire une existence et une carrière. 7. Mais si le projet de loi n’influe pas directement sur le sort de ceux qui font leurs sept ans de service légal, en leur ouvrant au delà de ce terme la perspective d’une carrière et d’un avenir, il leur fait un avantage nouveau qui change le caractère du service militaire, et le dépouille heureusement de cette empreinte de sacrifice sterile qui ne lui appartient que trop. Il y a en France, dans toutes les fonctions publiques, une existence assurée, un traitement et une pension; dans l’armée, les grades sont généralement occupés par la classe aisée de la société pourquoi ceux qui ne peuvent se placer que dans les derniers rangs, pourquoi l’élément militaire, qui existe dans la classe pauvre comme partout en France, n’aurait-il pas satisfaction? Cette satisfaction, le projet de loi la lui donne, et, désormais, celui qui n’aura pas eu la chance de garder ses foyers et de se faire chez lui un état et une famille, ne sera plus abandonné et renvoyé sans ressources á son atelier ou à sa charrue. Une compensation lui sera offerte, et il pourra du moins conserver l’asile de son régiment. Réparer ainsi, autant que possible, ce que le service militaire a forcément d’onéreux, faire aux derniers rangs de l’armée une situation qui ne soit pas complétement sacrifiée, tel est, à un premier point de vue, le but moral du projet de loi. Nous allons voir maintenant son but d’utilité publique. 8. Ce but n’est autre que de conserver le plus longtemps possible, dans les rangs de l’armée, les hommes qui ont déjà servi, d’obtenir sur une grande échelle le rengagement des anciens militaires, et de substituer cel élément précieux à l’élément inférieur des remplaçants. Le rengagement et le maintien des anciens militaires dans les rangs de l’armée est le but le plus important que l’on puisse se proposer, au point de vue de l’amélioration de notre organisation militaire. Il a attiré à plusieurs reprises l’attention de nos hommes d’Etat les plus eminents; les adversaires euxmêmes du projet de loi n’ont pu lui refuser leur approbation. Examinons rapidement ses avantages: a durée du service est limitée et fixée par la loi à sept années Généralement et à peu d’exceptions près, les soldats quí ont fait leurs sept ans de service quittent les drapeaux ¡ l’armée se renouvelle ainsi presque complétement septièmes; elle perd chaque année les soldats les mieux Instruits, les mieux disciplinés, les plus aguerris, pour les changer contre des conscrits dont toute l’education est à faire. On comprend du premier coup d’œil les vices de ce système le métier de soldat demande, comme tous les autres, un apprentissage; on rencontre dans les hommes plus ou moins d’aptitude; il faut un certain temps pour les former à la discipline, à la régularité, aux exercices militaires, pour les habituer à la fatigue. Les hommes compétents s’accordent à déclarer que, pour les armes spéciales, la cavalerie et les tireurs d’élite qui rendent tant de services, six ou sept ans ne sont pas trop pour faire un bon soldat et surtout un bon sous-officier. En vertu du renouvellement par septième, à peine arrivés à l’état complet d’instruction, les hommes disparaissent de l’armée, l’armée se déforme à mesure qu’elle se forme; en temps de paix, il faut des efforts incessants pour la maintenir au degré le plus avancé possible; en temps de guerre, pendant le cours d’une campagne, il ne suffit pas de combler les vides faits par l’ennemi, il faut combler ceux des libérations; l’armée est décimée par la loi du recrutement, et l’on voit dans ses rangs ceux qui ont fini leur temps et ceux qui en voient approcher l’expiration former un nombre d’hommes considérable qui peuvent envisager avec impatience le terme de leurs travaux, et qui, malgré leur courage, doivent avoir plus de résignation que d’ardeur dans l’accomplissement de leurs devoirs. Avec un pareil système, vous avez une armée qui ne peut jamais aller au delà d’un certain degré de force; il y a une limite de valeur et de perfection qu’elle atteint, à laquelle elle s’arrête, et qu’elle ne peut dépasser; une armée ainsi composée, qui est en travail continuel de formation et de dissolution, qui perd continuellement ses meilleurs soldats, ceux qui ont l’expérience de la guerre, le corps endurci, l’âme faite au danger, qui peuvent servir de cadre aux jeunes soldats, leur transmettre les traditions; une armée de cette nature se trouve nécessairement arrêtée dans le développement de sa force de guerre; elle ne devient pas ce qu’elle pourrait devenir avec une organisation meilleure. Il faut vraiment bien du courage à nos jeunes soldats pour braver la mort comme ils le font. Il leur faut une noble trempe pour jouer aussi gaiement leur vie, sans espoir de grades à quelques exceptions près, sans idees d’avenir et presque de récompense, lorsque, au bout de leur généreux sacrifice, et rentrés dans leur modeste foyer, ils perdent, en quittant le régiment et l’uniforme, jusqu’à cette solidarité d’honneur qu’ils ont payée de leur sang pour la léguer aux nouveaux venus. Que si à la gloire de leur noble et généreuse nature, nos soldats sont braves malgré cela, il faut admirer leur héroïsme, mais il faut moins admirer la loi, qui en exige tant de leur part. Comparez maintenant une armée formée avec des bommes qui sont soldats provisoires et en passant, qui n’ont pas avec leurs officiers la solidarité et l’homogénéité des gens appelés pour longtemps au même état et aux mêmes chances; qui, en exposant leur vie, font un acte de dévouement et d’abnégation d’autant plus héroïque qu’il est stérile pour eux; comparez une semblable armée à une armée composée d’hommes voués à la carrière des armes, l’ayant embrassée volontairement, en ayant le goût et la vocation, sans esprit de retour dans le foyer et le repos de la famille, vivant de la vie militaire, y trouvant une existence et un avenir qui leur convient, et acquérant ainsi par le perfectionnement de chaque soldat et par le perfectionnement d’un ensemble dont toutes les parties sont choisies, cette valeur physique et morale qui constituerait le plus haut degré possible de la force militaire. Il doit résulter de cette comparaison que la supériorité de ce qu’on appelle une vieille armée sur une armée de conscrits est un fait incontestable, et l’histoire a pu trouver souvent dans l’âge des armées la cause et l’explication de leurs victoires et de leurs revers. Vous le voyez, l’amélioration du sort des sous-offitiers et soldats, leur rengagement, leur maintien durable dans les rangs de l’armée, se lient étroitement et profondément à l’amélioration de l’armée elle-même. 9. A côté de ces avantages du projet de loi, nous ne pouvons passer sous silence la satisfaction qu’il donne une grande pensée d’humanité. Les resultats de I appel et de l’incorporation des jeunes soldats dans les rangs de l’armée a des côtés tristes; c’est une épreuve 1 laquelle ils ne résistent pas tous, et l’on est surpris de la différence de mortalité qui existe entre les jeunes et les anciens soldats. Ainsi, d’après des évaluations qui remontent à quelques années, on perd 7 et demi pour 100 de jeunes soldats la première année, 6 et demi pour 100 dans la seconde, 5 et quart pour 100 dans la troisieme, 4 et demi dans la quatrième, 3 dans la cinquième, 2 dans chacune des suivantes. Et d’après l’exposé des motifs, on peut établir une moyenne de 6 pour 100 dans les premières années, de 2 pour 100 dans la dernière. On comprend que les jeunes soldats enlevés à leurs famille et encadrés dans un régiment sont atteints au physique et au moral; il y a parmi eux des inaptitudes contre lesquelles il faut lutter; cela fait des victimes, et il en résulte des pertes douloureuses pour l’Etat, cruelles pour les familles, que l’on peut diminuer chaque fois que l’on conserve un ancien soldat au lieu d’en prendre un jeune. Ces pertes, déjà sensibles en temps de paix, prennent avec la guerre des proportions effrayantes; les armées trop jeunes fondent, suivant l’expression consacrée, et disparaissent presque entièrement, laissant leurs hommes sur les routes et dans les hôpitaux, s’il y a des distances à parcourir et des fatigues à essuyer avant d’atteindre le théâtre de la guerre, tandis que les armées éprouvées, comme le dit l’exposé des motifs, arrivent intactes sur les champs de bataille, et ne trompent ni les calculs du général, ni la confiance et les besoins de la patrie. 10. L’adoption du système de rengagement des anciens soldats fournit encore la solution la plus heureuse et la plus inattendue du problème depuis longtemps à l’étude, à savoir l’organisation de la réserve. Une armée qui se compose d’un grand nombre d’anciens sous-officiers et soldats, contient des cadres touJours prêts à recevoir et à s’assimiler des levées nouvelles de conscrits; vous pouvez passer ainsi subitement du pied de paix au pied de guerre, et doubler sans l’affaiblir votre armée; les anciens soldats, en encadrant les jeunes, leur communiquent leur experience, soutiennent leur moral, leur apprennent le métier, et entre eux il y a un véritable assaut de bravoure. 11. Enfin, nous trouvons dans l’exposé des motifs du gouvernement un aperçu qui sera apprécié du corps législatif: c’est celui par lequel on nous fait entrevoir que la réalisation du but que se propose le projet de loi serait un moyen puissant et efficace d’arriver, en temps de paix, à la réduction de l’effectif de l’armée et à des économies sur le budget de la guerre; c’est une perspective que nous avons envisagée sérieusement et à laquelle nous attachons le plus grand prix. Il est certain que, quand notre armée sera plus forte, elle n’aura pas besoin d’être aussi nombreuse, et à côté de l’économie si désirable qui en résultera pour les finances de l’Etat, il y aura cet autre avantage, que les appels seront moins nombreux, et que moins de jeunes gens seront enlevés à leurs foyers et à leur destination. En prenant moins d’hommes faits aux labeurs de l’industrie et de l’agriculture, on rendra aussi à la société moins d’anciens soldats habitués à vivre aux frais du gouvernement, à être logés, vêtus et nourris mieux que ne le sont nos paysans et nos ouvriers, et qui, en rent ant chez eux, s’y trouvent malheureux et déclassés pour la plupart. Avec l’habitude des armes et d’un certain genre d’oisiveté contracté dans les casernes, leur présence dans les villes n’est pas toujours sans danger, et l’on pourrait chercher des cadres pour l’emeute là où des institutions plus prévoyantes auraient le meilleur élément d’une armée. Tels sont les principaux motifs de la disposition fondamentale du projet de loi qui s’applique au rengagement. 12. Ces considérations répondent d’avance à une objection qui s’adresse à l’ensemble du projet de loi et qui consiste à contester son opportunité: nous voulons cependant en faire l’objet d’un examen plus spécial. Le projet de loi, dit-on, est une expérience sur l’organisation de l’armée; le succes n’en est pas certain d’avance. Pour ceux qui conservent des doutes à cet égard, il paraît imprudent de le tenter en présence d’une guerre difficile, au moment où notre armee a besoin de toutes ses forces et où rien ne doit venir la troubler. Pourquoi, ajoute-t-on, toucher à une organisation qui fonctionne si bien et qui prépare de si bolles pages à l’histoire? Comment peut-on vouloir mieux que ce que nous avons, de plus braves soldats, une armée plus héroïque et plus de prodiges de valeur? Est-ce possible? Ce sont précisément les succès de nos armes achetés par des prodiges d’heroïsme, de constance et de valeur qui doivent nous faire réfléchir. Dans l’état actuel de l’Europe, au point de vue militaire, l’armée que nous avons envoyée en Orient pourrait être considérée presque comme une vieille armée; elle a conquis de la gloire, mais les grands résultats de guerre ne sont pas encore obtenus, et ce que l’on veut, ce n’est pas de lui faire enfanter de nouveaux prodiges, mais c’est de la conserver à la France après le glorieux baptême qu’elle vient de recevoir. Il y aurait folie, quand on a une armée arrivée au degré de la nôtre, à ne pas considérer son intégrité comme le plus précieux des intérêts de la France; sous le rapport de ses brillantes qualités, elle n’a rien à ga gner sans doute, et il n’y a rien non plus à lui faire perdre, mais la France doit ménager le sang de ses enfants et non le prodiguer. Sans nous demander ce que la formation de l’armée d’Orient a pu coûter de larmes au pays, ce que les maladies nous ont fait perdre de jeunes soldats; sans noug appesantir sur les enseignements qui peuvent résulter de la guerre actuelle, nous en savons assez pour comprendre combien la pensée qui a dicté le projet de loi est sage, prévoyante et humaine. Aussi, non-seulement nous n’avons pu partager les craintes qui viennent d’être exprimées, mais il nous semblé que jamais il n’y avait eu plus d’opportunité et d’urgence à résoudre la question soulevée par le projet de loi, et que ce devait être là le motif de sa présentation au corps législatif. Qu’y a-t-il, en effet, de plus opportun et de plus urgent que de retenir dans les rangs de l’armée les braves qui en soutiennent si bien l’honneur en Orient? Sera-t-il jamais plus nécessaire qu’aujourd’hui, lors que nous entretenons si loin de nous une si grosse armée, de s’efforcer d’atténuer à son égard la mise en coupe réglée du recrutement? Non, il ne sera jamais plus important et plus nécessaire que maintenant de conserver le cœur de notre armée, de tendre le nerf de nos dispositions militaires; et cela, non pas seulement par les voies exceptionnelles que la loi met momentanément à la disposition du gouvernement, mais par des voies normales et durables. A d’autres égards encore, une armée solide et peu susceptible de se démoraliser est un point d’appui indispensable dans les circonstances présentes. La civilisation a marché, les moars se sont adoucies, mais les passions humaines n’ont pas changé et n’ont pas désarmé. Du sein même de cette civilisation, dont nous sommes si fiers, on a vu surgir des passions destructives de toute société et de toute civilisation. Ce n’est pas la misère des classes laborieuses qui pouvait les engendrer, car à aucune époque la société ne s’est préoccupée avec plus de sollicitude et d’efficacité de leur venir en aide et de les soulager. Ces passions sont plutôt le fruit d’une démoralisation, d’autant plus dangereuse qu’elle est incurable; elles naissent chez certains esprits cultivés, mais envieux et avides de jouissances sans travail. Depuis que ces haines se sont montrées au grand jour sans pouvoir s’assouvir, sur quoi repose le salut de la société, où est sa défense, avec quoi l’ordre est-il maintenu? Avec la force, rien que par la force. Il faut cependant que la societé soit désormais à l’abri d’un coup de main. Ne soyons donc pas dédaigneux pour les nouvelles garanties d’ordre et de sécurité publique qui nous sont offertes par le projet de loi. Notre sûreté intérieure fait notre force extérieure, et l’Europe assiste en ce moment à un spectacle qui doit ouvrir les yeux. Les projets de la Russie sont démasqués; le monde entier peut voir que c’est une guerre de fanatisme et d’ambition qu’elle a engagée; et ce n’était pas seulement Constantinople, c’etait bien l’Europe qui était menacée de devenir cosaqué. La grandeur de la lutte prouve à quel point elle était nécessaire, et combien le colosse avait grandi et s’était préparé. Et cependant, à l’origine, l’Europe a hésité; et en présence de cette guerre lointaine, qui ne soulevait pas nos passions nationales, si nous avions eu un gouvernement moins fort, moins résolu, moins confiant dans l’armée, qu’en serait-il arrivé? Vous le voyez, il ne faut rien négliger de ce que nos institutions militaires peuvent gagner encore; cela est bon pour la guerre d’abord; et si la paix doit se faire plus vite et meilleure, c’est également à ce prix. 13. Enfin le gouvernement actuel est-il le seul et premier qui ait songé à porter réforme et perfectionnement Jans nos institutions militaires? Gardons-nous de le croire. Des tentatives sérieuses se sont déjà produites, et, tout en rendant justice aux grandes qualités de nos forces de guerre, leurs vices ont été signalés par les hommes les plus compétents et les moins suspects de s’incliner devant le régime de la force. Au sein de la paix profonde et systématique qui a régné de 1830 à 1848, il s’est élevé des projets de réforme. A la suite des événements de 1840, qui soulevèrent des craintes de guerre, plus vite dissipées qu’elles n’avaient été conçues, l’émotion qui en résulta, si passagère qu’elle ait ete, suffit pour éveiller la prudence experimentée du maréchal Soult, alors ministre de la guerre; il connaissait le côté faible de notre armée, et voulut y remedier; il résulta de ses efforts plusieurs propositions qui firent l’objet de l’étude des chambres de 1841 à 1843; elles se terminèrent par un rapport de l’honorable M. Vivien, à l’appui d’un projet de loi qui ne fut pas adopté. En 1849, nouvelles apprehensions de guerre, nouvel effort impuissant qui n’aboutit qu’au rapport du general Lamoricière. Mais comme l’avenir était resté menaçant, on s’était de nouveau mis à l’œuvre sous l’assemblee islative, et une commission formée des hommes les plus eminents préparait un projet de réorganisation de l’armée, lorsque les événements du 2 décembre vinrent la dissoudre. Ainsi, sous tous les régimes, et à chaque appréhension de guerre, on a essayé d’améliorer notre organiation militaire, ce qui prouve qu’il y a quelque chose à faire et que cela est encore plus important pour la guerre que pour la paix. Ce qu’il fallait faire, on le savait. Le but était bien démonte; il fallait conserver dans les rangs de l’armes le plus grand nombre possible d’anciens militaires; mais le moyen d’y parvenir n’avait pas été trouvé. Augmenter le nombre des années de service était une rigueur dangereuse qui n’avait pu se faire accepter; la pensée de ne retenir les anciens militaires que par leur propre avantage était la plus juste et la meilleure : c’est celle du projet de loi. Il suffisait pour cela de combler la lacune que nous avons indiquée, et de faire du service militaire une carriere pour les sous-officiers et soldats. La leur faire aux dépens du budget était peut-être ce qui jusqu’alors en avait éloigné l’idée; une combinaison heurense s’est présentée, celle de faire des remplaçants avec les soldats rengagés, et de les doter avec le prix du remplacement; le but est atteint, il n’en coûte rien à l’Etat, et à côté de ces avantages on obtient en même temps un résultat tout autre, non moins considérable et cherché depuis longtemps, qui est l’amelioration du remplacement militaire. 14. Une difficulté restait à résoudre: suffisait-il d’ob tenir des rengagements à l’aide de certains avantages pécuniaires, de les faire servir au remplacement jusqu’à concurrence du nombre obtenu, et pour le reste des remplacements à faire, de laisser subsister le système qui se pratique actuellement? C’était une idée simple, et qui en apparence allait droit au but; les familles se seraient adressees à l’Etat plus volontiers qu’aux compagnies de remplacement. L’Etat aurait d’ailleurs pu forcer à prendre ses remplaçants, et il n’aurait eu qu’à équilibrer la dépense à faire et la recette à percevoir. Mais la possibilité de cette combinaison s’évanouit au premier examen, et elle demeure convaincue d’impuissance et d’inefficacite. Dès que l’Etat est obligé de convertir des rengagés en remplaçants, c’est-à-dire de ‘faire pour son compte, et dans une certaine mesure, du remplacement militaire, il se trouve nécessairement en face de la concurrence des compagnies auxquelles il vient disputer leurs meilleurs sujets. La guerre s’établit entre elles et lui; or l’Etat, malgré toute sa puissance, ne peut pas employer les mêmes moyens et disposer des mêmes ressources que les compagnies de remplacement; elles auraient payé les hommes plus cher et argent comptant; elles auraient fait appel et donné aliment à leurs passions. L’Etat, plus moral et moins industriel, eût été vaincu. a cha Les chiffres rendront ceci plus sensible: il que année environ six mille anciens soldats qui se vendent comme remplaçants; ce sont ceux-là d’abord et avant tout qu’il s’agit d’enlever au remplacement et de conquérir au rengagement. Voilà le terrain principal sur lequel la lutte se serait engagée or mettre l’Etat dans la nécessité de disputer les hommes aux compagnies, de les disputer pour ainsi dire à l’enchere, c’était le placer dans une situation indigne de lui, tout à fait désavantageuse, et le rengagement, au lieu de s’accomplir dans des conditions morales qui le relevent et en font la valeur, n’aurait plus été qu’ua marche à l’encan. L’Etat n’aurait pas pu accepter une pareille situation, et c’est inutilement qu’il l’aurait fait, car les compagnies de remplacement, habiles en manœuvres et en seductions de tous genres, auraient même, au prix de sacrifices plus ou moins grands, mais momentanés, infailliblement réussi à faire avorter à l’os rigine l’effet de la loi, et par conséquent à ruiner sor avenir. Mettre des entraves au remplacement par des conditions d’âge ou autres, eût été gêner, au détriment des familles, l’exercice d’un droit reconnu par la loi. On était amené à reconnaître que le remplacement par la voie administrative ne peut pas vivre en concurrence avec le remplacement libre, que l’un tue nécessairement l’autre, et que le système qui vient d’être exposé ne pouvait pas être mis en pratique. Il n’y a, en réalité, qu’une manière d’arriver à la substitution du rengagement au remplacement, c’est de charger du remplacement une institution spéciale, fonctionnant sous la surveillance et la garantie de l’Etat, et de supprimer le système actuel, c’est-à-dire les compagnies de remplacement. C’est ainsi que l’on est arrivé forcément, logiquement, par la nécessité de régler les moyens sur le but, au monopole du remplacement placé dans les mains de la caisse de la dotation de l’armée. 15. Independamment de ce premier motif, et pour sa confirmation, d’autres considerations, des raisons que l’on peut appeler d’ordre et de moralité publique, commandaient depuis longtemps la reforme du système actuel de remplacement. Ce système était défectueux et réprouvé; il peut disparaftre sans laisser de regrets, et s’il s’en élève un autre à la place plus moral et donnant à la fois légitime satisfaction à l’intérêt de l’armée, à l’intérêt des remplaçants, à l’intérêt des familles, il sera accueilli vec faveur par le sentiment public. Appelés à voter la suppression du mode actuel de remplacement, c’est-à-dire du remplacement par les compagnies, nous voulons rapporter d’abord le jugement rendu depuis longtemps sur lui par l’opinion, jugement dont l’honorable M. Vivien s’est fait l’éloquent et consciencieux organe dans le remarquable rapport dont nous avons déjà parlé. Le remplacement inquiète par ses abus ceux qui se préoccupent des intérêts de l’armée, qui la veulent forte, morale, disciplinée. Le nombre des remplaçants augmente dans une proportion toujours croissante: en ce moment (1845), plus de cent mille se trouvent dans les rangs de l’armée, et chaque année ils composent environ un quart du contingent; ils sont devenus une partie essentielle et considérable de notre force publique. Un grand nombre accomplissent honorablement leurs devoirs, obtiennent de l’avancement, arrivent aux grades élevés, et font oublier qu’un contrat vénal les a appelés sous les drapeaux. Mais, sans vouloir encourager des préventions souvent injustes, sans nous écarter des menagements dus à une portion aussi notable de l’armée, il est impossible de dissimuler que, dans l’échelle des qualites morales, les remplaçants sont genéralement places fort au-dessous des jeunes soldats qui servent pour eux-mêmes. Quant aux condamnations prononcées par les tribunaux ordinaires, les comptes rendus de la justice militaire établissent que, parmi les jeunes soldats, la proportion a été d’un prévenu sur quatre-vingts et d’un condamné sur cent trentedeux; pour les remplaçants, elle s’est élevée à un prévenu sur quarante-quatre et à un condamné sur soixante-deux, c’est-à-dire à peu près au double. Quant aux peines disciplinaires, un relevé fait sur les registres de punitions de vingt-quatre régiments, douze d’infanterie et douze de cavalerie, a donné les resultats suivants : par cent appelés servant pour eux-mêmes, soixante et onze jours de prison et trois cent dix de salle de police; par cent remplaçants, deux cents jours de prison et six cent trente de salle de police. » Dans ces chiffres, on a tenu compte aux appelés des délits pour insoumission. Si l’on veut en déduire cette nature de délits, qui n’est que le retard apporté par les appelės rejoindre leur regiment, qui ne touche en rien à leur moralité et ne peut être commis que fort rarement par les remplaçants, on trouve que pour les jeunes soldats il y a un condamné sur deux cent trenteneuf, et pour les remplaçants un sur soixante-deux. Cette proportion differente augmente à mesure que l’on s’éleve dans la gravité de l’échelle des peines. Ainsi, pour les condamnations capitales, ou à des peines afflictives et infamantes, les jeunes soldats représentent un condamné sur dix-neuf cent cinquante-quatre, tandis que les remplaçants en ont un sur trois cent soixante et onze; enfin, ce ne sont pas seulement les prisons ou les salles de police que les remplaçants sont destinés à peupler, ce sont aussi les intirmeries, les hôpitaux et les ambulances, autant pour des maladies feintes et simulées que pour des maux que l’on ne peut pas comparer aux blessures reçues devant l’ennemi. Ces chiffres rapprochés, continue le rapport de M. Vivien, représentent la valeur morale relative de l’une et l’autre catégorie. » Ces differences peuvent être attribuées à des causes nombreuses et complexes. Les principales sont le défaut d’informations suffisantes sur les antecedents des remplaçants, le caractère des intermédiaires qui participent à ces contrats, et les fraudes qui s’y mèlent d’ordinaire. Trop souvent les remplaçants n’acceptent cette condition que comme une dernière ressource; après avoir épuise toutes les autres, faute de moyens d’existence, et à la suite des désordres d’une vie turbulente et dissipée qui les a rendus à charge à leur commune, à leur famille et à eux-mêmes, des proxénètes sans foi s’emparent d’eux, troublent leur raison par d’ignobles orgies, abusent odieusement de leur crédulité et leur volent le prix même d’un contrat qui engage leur liberté et peut-être leur vie. Il est prouvé qu’en grande partie l’indiscipline des remplaçants tient au mécontement produit par les actes d’exaction dont ils ont été victimes, ou aux habitudes de debauche que leur fait contracter la possession d’un capital chèrement acheté et obtenu tout à coup à la suite de longues et dures privations. Celui qui a été dé pouillé du prix du remplacement ne se croit point oblige par un contrat qui ne lui a pas profité, sans s’occu per des liens qu’il a contractés avec l’armée; et ne voyant que les personnes avec lesquelles il a traité, il croit qu’elles l’ont affranchi de ses obligations en ne remplissant pas les leurs. Les compagnies de remplacement s’emparent des hommes qu’elles veulent exploiter, se chargent, pendant tout le temps nécessaire aux formalités administratives, de les loger, de les nourrir, et leur donnent souvent, en peu de jours, les plus detestables vices. Les devoirs militaires ne sont plus pour eux qu’un intolerable fardeau dont ils cherchent à oublier les ennuis dans l’ivrognerie et le libertinage. En résumé, le mode actuel de remplacement est la cause et l’occasion d’actes nombreux d’immoralité e d’exploitation; il donne naissance à un travail de démoralisation sur les remplaçants, qui a le double but de les engager d’abord et de les retenir dans les liens des compagnies, et ensuite de leur soustraire le prix du marché conclu. Un chiffre donnera l’idée des bénéfices scandaleux obtenus à l’aide de ces manœuvres par les compagnies ou les agents de remplacement. On pense généralement que sur quarante-deux millions payés par les familles, dix-huit seulement arrivent entre les mains des remplaçants; la difference devient la proie des intermėdiaires. Ainsi, ce système entretient entre les familles et les remplaçants une industrie mal famée qui s’exerce à dépouiller les uns de la rançon payee par les autres. On peut traduire ainsi les résultats : Pour les remplaçants, la perte de leur moralité, du prix de leur liberte, du fruit de leur sacrifice, et aux yeux de leurs camarades et de leurs chefs une prévention et une tache originelle que le sang versé pour la patrie ne parvient pas toujours à effacer; Pour l’armée, un élément qui ne le cède à aucun autre en bravoure, mais qui n’a pas toutes les qualités désirables de discipline, de soumission et de patience, à la difference des jeunes gens que l’on enlève à leurs familles, et qui avec le mème courage donnent toujours l’exemple des vertus militaires, la discipline et l’hon neur; Pour les familles, les exigences des compagnies, l’inquiétude de la responsabilité en cas de désertion et, dans les circonstances critiques, lorsque le remplace ment leur est plus précieux que jamais, les faillites des compagnies qui, en 1853 comme en 1840, ont violé leurs engagements, non par l’impossibilité de les remplir, mais pour placer les familles dans des embarras dont elles ne pourraient sortir que par une rançon plus forte. 16. Voilà ce que le projet de loi veut détruire. Que veut-il mettre à la place? une grande institution fonctionnant sous la surveillance et la garantie de l’Etat, qui favorise dans de justes proportions le rengagement des anciens militaires et s’efforce de le substituer d’une manière complète au remplacement, qui moralise au besoin le remplacement et le rend avantageux à la fois à l’intérêt des remplaçants et des remplacés et à celui des familles; Enfin qui place dans les mains de l’Etat l’ensemble de la formation de l’armée et le choix des éléments qui la composent. Cette institution, c’est la caisse de la dotation de l’armee. Elle appelle les anciens militaires à se rengager par le payement d’une haute paye, d’une prime et d’une pension de retraite, au moyen desquelles l’existence du soldat est meilleure, leur avenir plus assuré, que s’ils passaient leur vie dans les travaux du sol ou de l’industrie. Moyennant le pavement d’une prestation déterminée conformément à la loi, les jeunes gens faisant partie du contingent appelé obtiennent leur exonération et lear liberation définitive sans autres formalités, sans responsabilité, sans courir les chances de faillites. Enfin la caisse de dotation est exclusivement chargée de pourvoir au remplacement des jeunes gens exonérés, soit au moyen des soldats rengages, soit, au besoin, par des remplaçants administratifs. Les compagnies de rem placement sont en consequence supprimées. 17. La création de cette institution spéciale, qui est appelée caisse de la dotation de l’armée, doit fixer notre altention. Les fonctions qu’elle remplit auraient pu être confices directement au gouvernement: c’est ce qu’on n’a pas voulu. Les opérations du remplacement militaire ont été attribuées à un établissement particulier et créé uniquement dans ce but, pour rendre hommage aux principes de la loi de 1832 et garantir leur conservation. La caisse de la dotation prend, en réalité, la place des compagnies d’assurance. Elle ne reçoit le prix des exonération qu’à la condition de l’appliquer au remplacement militaire; la destination de la somme payée par les familles reste caractérisée, et le sacrifice qui en résulte continue à différer essentiellement de l’impôt, en ce qu’il ne tombe pas dans les caisses de l’Etat, et en ce que, loin d’être destiné à subvenir aux charges publiques, il est employé au bénéfice spécial et particulier de ceux mêmes qui le font. Nous ne pouvons qu’approuver l’esprit du projet de loi pour avoir fait de la caisse de la dotation un service spécial, placé en dehors du budget, cherchant à équilibrer les recettes et les dépenses, ne constituant pas une charge directe pour l’Etat, mais pouvant être seulement subventionné par lui à titre de garantie. Pour achever de suite ce qui concerne l’organisation de cette caisse, nous dirons qu’elle fait l’objet du tit. 1 de la loi qui institue, pour l’administrer, une commission supérieure dont l’art. 4 donne la composition. Cette commission, d’après l’esprit même de la loi, fonclionne dans l’intérêt des familles autant que dans celui de l’Etat, et il importait que sa composition pût être considérée comme donnant satisfaction à cette double considération. C’est par ces motifs que votre commission, sur la proposition de M. le comte Boissy d’Anglas, a demandé que le nombre des membres de la commission supérieure fût élevé à quinze, et qu’il y eût nécessairement dans son sein trois membres du senat et trois membres du corps legislatif. Cet amendement a été adopté par le conseil d’Etat. 18. Nous croyons avoir suffisamment expliqué, par tout co qui précède, les considérations qui justifient le projet de loi dans tout ce qu’il a de favorable à l’organisation de l’armée et à l’amélioration du sort des sous-officiers et soldats; il nous reste maintenant à l’envisager sur d’autres points de vue et surtout à répondre aux critiques qui se sont élevées contre lui. Il résulte de la création de la caisse de la dotation de l’armée et de l’ensemble des dispositions du projet de loi, que le système du remplacement libre ou remplacement par les compagnies est supprimé, et que le monopole du remplacement est placé entre les mains de la caisse de la dotation. Ce nouveau système demande à être expliqué. A côté de l’obligation du service personnel, la loi de 1832 a placé l’exception de la faculté du remplacement. La faculté de remplacement n’est pas ce qu’on peut appeler un droit absolu, elle dérive de la loi; mais elle est consacrée par un long usage et autant par des motifs d’intérêt public que d’intérêt privé. Le remplacement est juste, parce qu’il profite à ceux qui s’en servent sans nuire à ceux qui ne s’en servent pas; il ne crée pas d’inégalité entre ces deux classes, il est seulement la conséquence de l’inégalité des conditions humaines; passez le niveau sur tout ce monde, et vous produirez le genre d’égalité nécessaire pour que chacun rende en personne le service militaire. A un autre point de vue, l’intérêt de l’agriculture et de l’industrie, celui des professions libérales, des fonctions et des carrières civiles, des progrès des sciences et des arts, en un mot de la civilisation elle-même, défend hautement d’imposer à tous indistinctement l’obligation de passer dans une caserne, à faire le metier de oldat les années les plus fécondes de la vie : ce serait causer à la jeunesse un irréparable dommage, lui fermer la carrière qui a fait l’objet de son travail, de ses veilles et des sacrifices de sa famille; ce serait priver les diverses branches des connaissances humaines des conditions nécessaires pour obtenir leur progrès et leur perfectionnement; ce serait sacrifier les intérêts de la société tout entière. Si la loi du recrutement et l’obligation du service personnel ont pu si bien s’introduire dans nos mœurs, c’est assurément grâce à ce tempérament consacré par la loi de 1832, de la faculté du remplacement, et, jus qu’à ce jour, nul ne peut dire qu’elle ait énervé l’obligation du service militaire. La faculté de remplacement est donc devenue, pour ainsi dire, un principe et un droit. Ce droit jouissait même, en vertu de la loi de 1832, d’une garantie qui consistait dans la liberté de remplacement. Nous avons vu comment, pour assurer le succès du système de rengagement combiné avec le remplacement militaire, il a fallu nécessairement et pratiquement arriver à la suppression du remplacement par les compagnies, et à la constitution du monopole de la caisse de la dotation. Ce changement enlève au remplacement la liberté qui le garantissait. Avec le remplacement administratif, pour que ce système ne puisse pas devenir la confiscation de la faculté de remplacement, il faut plus que jamais lui accorder une garantie. C’est ce qui a produit la combinaison du projet de loi contenue dans l’art. 5. Elle consiste, en substituant l’exonération au remplacement, à faire de l’exonération un droit pour les familles, une obligation pour l’Etat. C’est ce qui est exprimé par les termes de l’art. 5, qui dit: Les jeunes gens compris dans le contingent actuel obtiennent l’exonération du service au moyen de prestations versées à la caisse de la dotation… Ainsi, il résulte de la loi que l’Etat prend l’engagement envers les familles d’exonérer les jeunes gens, moyennant une somme déterminée, conformément à ses dispositions. Tel est le système net, loyal et logique du projet de loi. 19. Malgré ces incontestables avantages, ce système n’a pas été assez heureux pour satisfaire tout le monde; il a rencontré des critiques dans le sein de votre commission; c’est sur lui que se sont concentrées les attaques des adversaires du projet de loi. Car il y a ceci de remarquable, que la pensée principale du projet de loi, que les deux grands résultats qu’il se propose, savoir: la conservation des anciens militaires dans les rangs de l’armée, la réforme des vices du remplacement, ont été généralement et hautement approuvées, mais en même temps que les moyens nécessaires et indispensables pour arriver au but sont discutés et refusés. La principale des objections élevées contre le projet de loi l’accuse de porter atteinte aux principes fondamentaux de la loi de 1832. On s’empare du droit d’exonération établi par l’art. 5 pour dire que cette faculté de se libérer du service moyennant une somme d’argent détruit le principe du service personnel; que désormais l’impôt et l’obligation du service personnel sont convertis en un impôt et une dette d’argent; qu’on aura de l’argent au lieu d’hommes, et que l’effectif de l’armée se trouvera compromis. Ces critiques n’ont heureusement rien de fondé; la loi de 1832 n’est pas en cause, ses principes restent intacts, on chercherait en vain à donner le change aux esprits. Le principe du service personnel, attaqué, dit-on, conserve au contraire toute sa vigueur; il existe dans sa force, d’abord à l’égard de ceux qui ne peuvent pas se faire remplacer, et cela comprend les trois quarts du contingent, 60,000 hommes sur 80,000: mais il subsiste également dans toute sa force à l’égard de ceux qui veulent se faire remplacer. En effet, en vertu de la loi de 1832, le service personnel est obligatoire, sauf la faculté de remplacement; en vertu du projet de loi, le service personnel reste obligatoire, sauf la faculté de l’exonération; c’est au remplacement et non pas au service personnel que se trouve substituée l’exonération; elle fait au service personnel la mème exception que faisait le remplacement, voilà ce qui est vrai. Le principe de la loi de 1832 n’est pas plus détruit par la faculté d’exonération qu’il n’était détruit par la faculté de remplacement; au lieu de dire servez, ou fournissez-moi un homme, l’Etat dira toujours: servez, ou donnez-moi le prix d’un homme; le seule difference consiste donc en ce que l’Etat, au lieu de demander un remplaçant, demande le prix d’un remplaçant; il n’y a rien autre chose de changé, et c’est toujours la même règle confirmée par la même exception. C’est qu’en effet les bases fondamentales de la loi de 1832 ne sont pas touchées, à savoir la formation des classes qui comprennent tous les Français âgés de vingt ans, la loi des appels, qui fixe le contingent, et le tirage au sort qui décide entre ceux qui font ou qui ne font pas partie du contingent. Ce sont là les véritables principes essentiels de notre loi de recrutement, et cette loi reste tellement en vigueur, et l’Etat est si bien armé de la même puissance que par le passé, qu’en vertu de la loi, et sans qu’il en soit besoin d’autre, une mesure législative pourra toujours ordonner la levée en masse de la classe qui arrive en son temps, et donner à la France autant de soldats que la Providence a bien voulu lui accorder de citoyens jeunes et robustes. C’est là le point qu’avant tout, pour la satisfaction de notre conscience, pour répondre à d’injustes attaques, pour bien faire connaître l’esprit de la loi, nous voulions nous efforcer de rendre aussi clair que possible. 20. Si notre armée n’est pas atteinte dans sa force matérielle, on prétend qu’elle l’est du moins dans sa force morale; il y a, dit-on, dans le projet de loi une tendance à substituer le principe vénal et mercenaire au principe du service gratuit; la dignité et la valeur morale de l’armée peuvent y perdre. Le sentiment noble et généreux qui ne voyait que l’avancement, le grade et l’honneur, sera altéré, le calcul et l’intérêt remplaceront l’enthousiasme qui enfante les prodiges. Enfin, notre armée sera moins nationale, et nous sommes sur la pente du système anglais. Non, notre armée ne sera pas moins nationale que par le passé; les remplaçants choisis par l’Etat vaudront bien ceux que fournissaient les compagnies; l’armée continuera par les appels à se rajeunir et à se retremper chaque année dans la jeunesse entière du pays, dans le sang le plus généreux et le plus patriotique de la France; c’est le sentiment national qui coulera toujours dans ses veines. Fera-t-elle moins de prodiges de valeur parce qu’elle sera composée d’un plus grand nombre d’anciens soldats? La rivalité de bravoure qui s’élèvera entre eux et les jeunes lorsqu’ils marcheront au feu ensemble, ne sera-t-elle pas, au besoin, un nouveau gage de victoire? La bravoure n’a rien à perdre en s’alliant au sang-froid et à l’expérience, et l’élan qui caractérise les armées françaises est naturel à la nation. La solidité des vieilles troupes est une qualité que le temps et l’habitude peuvent seuls donner. Si c’est une crainte que les adversaires du projet de loi ont voulu exprimer, personne ne voudra y croire, même de leur part, et si l’on veut absolument chercher des comparaisons dans l’armée anglaise, on verra bien, en présence de l’inébranlable valeur dont elle a fait de si récentes preuves, que s’il lui manque quelque chose, ce n’est pas le courage. Si l’on veut dire que pour conserver au sentiment de l’honneur militaire sa pureté et son prestige, il faut que la carrière soit gratuite, cela ne se comprend pas bien, car il n’y aurait alors d’honneur que pour les soldats, et il n’y en aurait pas pour les officiers qui ne servent pas gratuitement; pourquoi demanderait-on plus de désintéressement aux inférieurs qu’aux supérieurs? La carrière militaire est glorieuse, mais elle n’est pas une carrière d’honneur, par préférence aux autres. La vérité est qu’une fois la dette de sept ans de service gratuit payée à la patrie, on ne peut pas avoir la prétention sérieuse de conserver les soldats dans les rangs de l’armée, et de les obliger, par honneur, à servir gratis toute leur vie. Il est juste que, pour les soldats comme pour les officiers, lorsque le temps du service légal est fini, lorsque le service militaire cesse d’être un impôt pour devenir une carrière, il soit equitablement rémunére. Notre armée sera-t-elle pour cela mercenaire? Tomberons-nous pour cela dans le système anglais ? Si l’on veut voir dans l’exonération un principe de vénalité, c’est à la loi de 1832 qu’il faut s’en prendre, car cette vénalité n’est pas autre que celle du remplaplacement, et c’est cette loi qui l’a consacrée. Mais ni le remplacement ni l’exonération ne rendent une armée mercenaire; gardons-nous d’établir une comparaison entre l’armée française et l’armée anglaise, et de distinguer entre le mérite de l’une et celui de l’autre; qu’il nous suffise de pouvoir dire que l’armée française ne sera pas mercenaire parce que l’Etat n’achètera et ne payera pas un seul des hommes qui la composent. En vertu du projet de loi comme en vertu de la loi de 1832, les soldats qui serviront pour de l’argent ne seront pas payés par l’Etat. Il n’y aura de payes que ceux qui serviront pour autrui, qui seront des remplaçants, et ils seront payés non pas par l’Etat, mais par ceux qu’ils remplaceront. L’exonération substituée au remplacement ne change rien à ces principes et à ces faits; tous les Françai n’en continuent pas moins à devoir au pays un service gratuit de sept années; l’armée, à ce point de vue, ne coûtera rien à l’Etat. Comment peut-on voir là une armée mercenaire et vénale? 21. On reproche au système du projet de loi d’immobiliser les bas grades, de mettre obstacle à l’avancement, et d’enlever un mobile à l’ardeur du soldat: en pré-sence des avantages irrécusables du projet de loi, ce serait un petit mal pour un grand bien: mais ce petit mal n’existe même pas. Les bas grades ne pouvaient pas être l’objet d’une grande convoitise, quand on devait quitter l’armée et les perdre à la septième année de service; ils le deviendront au contraire, quand il s’agira de les conserver pendant une carrière de vingt-cinq années. Si on les attend un peu plus, on les gardera plus longtemps: n’est-ce pas là plus qu’une compensation? Dans l’etat actuel, on est souvent embarrasse des bas grades à donner; dans l’état futur, on peut être convancu qu’il y en aura encore chaque année une ample distribution à faire, et malheureusement, en temps de guerre, c’est un mobile qui ne manquera pas à l’ardeur des jeunes gens. 22. La dernière objection générale élevée contre le projet de loi est celle de la question des moyens pratiques. On reproche à l’Etat de se faire recruteur, de se chatger d’une mission qui compromet sa dignité et celle de ses agents, qui, dans les temps de guerre, l’expose, par la cherté de l’exonération, aux maledictions des familles; enfin, d’entreprendre une tâche qu’il est incapable d’accomplir. L’Etat, dit-on, ne pourra pas ei na saura trouver de remplaçants. Le recrutement de l’armée est un des plus imporfants de nos grands services publics; il n’y a rien là d’indigne des soins du gouvernement; ses agents n’auront à se compromettre en rien, car il ne s’agit pas d’une armée soudoyée et fournie à prix d’argent. L’armée existe par la loi de 1832; il s’agit seulement de demander au pays les remplaçants qu’il fournit ordinairement il suffira pour cela de faire appel aux populations par l’intermediaire des préfets, des souspréfets et des maires, comme dans les emprunts on fait appel à son argent. Il n’y a rien là d’indigne ni de compromettant. Mais on prétend que cet appel ne sera pas entendu, que l’Etat est incapable de trouver par les voies loyales les remplacements dont il a besoin, que les compagnies seules pouvaient faire cette besogne par les moyens qu’elles emploient et qu’elles seules peuvent employer. Dieu merci, l’Etat ne se servira pas des mêmes moyens que les compagnies, et cela suffira, selon nous, pour qu’il trouve plus de remplaçants qu’elles n’en trouvaient. Quand on saura qu’on a affaire à l’Etat, qu’il n’y a ni fraude, ni exploitation, ni faillite à craindre, que le contrat sera loyal, honorable, execute, pourquoi n’y aurait-il pas autant et plus de remplaçants que quand tous ces avantages n’existaient pas? Examinons la question avec les chiffres, et voyons si la tâche de l’Etat sera bien difficile. Il faut, en temps de paix, avec des appels de 80,000 hommes et une réserve, 16,000 remplaçants; en temps de guerre il en faut environ 20,000. Sur ces 16,000 ou ces 20,000 remplaçants, l’Etat en a déjà 12,000 de trouvés: ce sont les anciens soldats qui se rengagent ou qui se vendent comme remplaçants, et dont le nombre s’élève en moyenne à 12,000 par an. Comparons maintenant la situation de l’Etat et celle des compagnies, et voyons où sera l’avantage. Il fallait aux compagnies 16,000 ou 20,000 remplaçants, et elles les trouvaient facilement; il n’en faudra à l’Etat que 4,000 ou 8,000; et les adversaires du projet de loi pretendent que l’Etat ne les trouvera pas ! L’element remplaçant existe en France dans une telle proportion, qu’il ne s’en présente pas 16,000 par an, mais bien 35,000; et, sur ce nombre, on prétend que l’Etat ne sera pas assez heureux pour en trouver 4,000! La libération fait sortir des rangs de l’armée 45,000 hommes par an, et l’on prétend que l’Etat ne parviendra pas en retenir 4 ou 5,000! Le remplacement coûtait aux familles 42 millions, il ne revenait que 18 millions aux remplaçants, le reste faisait le bénéfice des compagnies; et l’on prétend que P’Etat, qui n’aura pas de bénéfices à faire, ne pourra pas, avec 42 millions, faire ce que les compagnies faisaient avec 18 millions! Et on prétend tout cela lorsque l’Etat améliore sensiblement l’existence des sous-officiers et soldats pendant le temps du service, lorsqu’il en abrége la durée, lorsqu’il leur assure, à son expiration, la propriété d’un capital et la jouissance d’une pension de retraite suffisante, lorsqu’il efface la tache originelle du remplacement, lorsqu’il fait, en un mot, aux sous-officiers ou soldats une carrière plus honorable et bien plus avanlageuse que par le passé! En présence de ces avantages, soutenir que l’Etat ne Touvera pas 4 ou 5,000 rengagés de plus ou remplaçants au besoin, c’est un peu fermer les yeux à la lumiere le rengagement, à lui seul, suffira pour fournir ces 4 ou 5,000 hommes, c’est notre profonde conviction; et le remplacement n’aura même plus à se montrer. En temps de paix, cela n’est douteux pour personne, pas même pour la plupart des adversaires du projet de loi; en temps de guerre, est-il nécessaire de rappeler que quand il n’y avait ni état ni avenir pour les sousofficiers et soldats, il y avait cependant un redoublement d’enrôlements volontaires; qu’en 1853 il y en a eu 40,000 sans l’excitation d’une guerre nationale qui fait oler à la frontière; que les compagnies n’en ont jamais manqué, et que c’est bien plus l’argent qui fait defaut au remplacement que le remplacement ne fait défaut à l’argent. Dans un pays comme le nôtre, où l’on ne craint pas le danger, avec le caractère français qui est séduit par la vie et les dehors militaires, qui aime à être pensionnaire de l’Etat, à ne pas avoir à songer aux besoins journaliers de l’existence, à trouver dans un traitement fixe et une pension le présent et l’avenir assures, on ne doit craindre qu’une chose, c’est que l’on ne trouve beaucoup meilleur d’être militaire que d’être ouvrier ou paysan, et que l’etat militaire ne soit sollicité comme une fonction et une place. Quant à la malediction des familles lorsque l’exonération deviendra coûteuse en temps de guerre, il faut pour y croire faire peu d’honneur au bon sens de la Population et à la loyauté du gouvernement. 5 CAHIER.-4 PARTIE.-1855. Le gouvernement ne sera pas assez insensé pour pressurer les populations à l’aide de l’exonération des jeunes gens, et les populations se rendront parfaitement bien compte par le prix que l’Etat sera obligé de payer aux rengagés et aux remplaçants, du prix qu’il est obligé de demander lui-même l’exonération. 23. Enfin, on dresse contre le projet de loi un dernier chef d’accusation. Il y avait environ par an 6,000 soldats qui se rengageaient; ces 6,000 hommes comptaient dans l’effectif, c’était donc 6,000 de moins à appeler chaque année sous les drapeaux. Or, maintenant que ces 6,000 rengagés vont servir de remplaçants, cela va faire un vide dans l’effectif qui n’existait pas avant, il faudra donc éleve thaque année les appels du chiffre de 6,000 hommes. Les riches seront ainsi exonérés au moyen des rengagés, et au lieu de cela les appels devenus plus considérables frapperont sur les pauvres. Il n’en sera pas ainsi : n’abusons pas d’abord de l’argument qui place l’intérêt des pauvres en opposition avec celui des riches; ici, d’ailleurs, l’intérêt n’est ni assez marque ni assez prouvé pour qu’il soit prudent de toucher une pareille corde et de s’en faire un moyen contre la loi. Car l’argument n’existe même pas, et les faits prouvent contre ceux qui le mettent en avant. Les appels ne seront pas plus considérables par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des enrôlés volontaires croîtra infailliblement avec une loi comme la nôtre, et il comblera tout ou partie du vide laissé par les rengagés. Ensuite, non-seulement on n’appellera pas plus, mais on appellera moins de soldats, parce qu’on en perdra moins par les maladies et l’acclimatation au régime miliraite, et parce qu’on en aura besoin d’un moins grand nombre. Si l’on veut réfléchir à la force de constitution que donnera à l’armée la nouvelle organisation et la consistance morale surtout pour le maintien de l’ordre qui en résultera pour elle, on sera parfaitement convaincu qu’on pourra faire face aux mêmes nécessités que par le passé, avec un effectif moindre, et qu’il sera diminué, non pas de quelques milliers d’hommes, mais dans une proportion beaucoup plus considerable. Nous croyons avoir répondu aux critiques qui ont été le plus généralement élevées contre le système du projet de loi; nous avons par cela même répondu aux amendements qui tendaient à supprimer, changer ou modifier profondément ce système. Tels sont ceux de MM. le général Dautheville, le général Lebreton, le marquis d’Andelarre, le comte Caffarelli. Cependant quelques-uns de ces amendements nécessitent des observations particulières. 24. M. le général Dautheville pense que l’accroissement du nombre des rengagés, l’augmentation de la pension de retraite des sous-officiers et soldats, la réforme du remplacement militaire, sont autant d’améliorations importantes; mais il croit que ces avantages sont indépendants du remplacement administratif, et il craint que le monopole du remplacement par l’Etat ne développe le goût de l’exonération parmi les populations, de manière à porter atteinte à l’honneur militaire, en substituant le principe du service venal au principe du service personnel, au patriotisme et au dévouement qui entretient le feu sacré de nos régiments, et qu’à la longue la composition de l’armée n’en soit altérée. M. le général Dautheville aurait donc voulu que le déficit qui aurait pu se trouver dans les rengagements fût comblé par les contrats de remplacement passés de gré à gré, mais à la condition de moraliser ce genre de remplacement. On aurait pu y parvenir, selon lui, en exigeant des attestations de moralité complete de la part des maires, unis à l’affirmation des sous-prefets et préfets, et enfin la présence du notaire pour les contrats de remplacement, avec prohibition de toutes contre-lettres. Sur ce dernier point, la commission a pensé que ces garanties étaient à peu près illusoires, et ne présentaient que des remèdes tout à fait insuffisants aux vices du remplacement actuel. Elle a donc rejeté l’ensemble de l’amendement par cette raison et par celles qui ont été précédemment exposées. 25. Une partie de l’amendement du général Lebreton faisait disparaître le systeme de remplacement du projet de loi, c’est le motif qui l’a fait rejeter par la commission; mais la seconde partie de son amendement, sur l’art. 5, dérivait d’un tout autre ordre d’idees. M. le général Lebreton voulait que le gouvernement fût autorisé à accorder l’exonération du service militaire à ce qu’il appelait des soutiens de famille, c’està dire aux jeunes gens dont le travail et les soins pouvaient être considérés comme indispensables à l’existence de leurs parents. Tout en rendant justice à la pensée humanitaire qu a dicté cet amendement, votre commission n’a pas cre pouvoir l’adopter. D’abord, la loi de 1832, en faisant des catégories de dispenses et d’exemption, a prévu les cas où un jeune homme peut être considéré comme l’indispensable soutien de sa famille: nous citeront le fils de la veuve, le frère de celui qui est sous les drapeaux, etc. En dehors de ces catégories, on tombe dans l’arbitraire, et en matière de service militaire, il faut avant tout s’en preserver. Cependant, la loi a admis qu’il pouvait y avoir des cas imprévus, et elle a encore autorisé, en observant certaines formalités, à admettre ce que l’on appelle les positions intéressantes de famille, mais dans une proportion de 2 pour 100 seulement, ce qui est déjà quelque chose sur un contingent. La loi de 1832 a donc pourvu au prévu et à l’imprévu. De plus, le système du général Lebreton consisterait à faire payer, par la caisse de dotation, des remplaçants à tous ceux qui seraient considérés comme soutien de leur famille: c’est alors que l’on a fait observer avec raison que la caisse de dotation n’y suffirait pas, et que dès que ce serait elle qui payerait, il n’y aurait plus de limites aux demandes d’exonérations et aux pretentions d’être l’indispensable soutien d’une famille. Enfin, quand on fait des lois, il faut prendre garde de se laisser entraîner sur la pente de certains sentiments généreux: une action méritoire, si elle est l’œuvre de la charité privée, prend un tout autre caractère lorsqu’elle se fait en vertu de la loi et par l’intermédiaire de l’Etat, qui prend alors dans la bourse des riches pour verser dans celles des pauvres. »

Jurisprudence générale, 1855, Armand Dalloz, Charles Vergé, Dalloz (Firm), France. Cour de cassation, Gaston Griolet, Victor Alexis Désiré Dalloz, Édouard Dalloz, Université de Cornell 

Cette hantise s’articule avec le concept profondément enraciné de luan (乱), le chaos, dans la culture politique chinoise. Confucius mettait déjà en garde : « N’entre pas dans un État dangereux et ne réside pas dans un État chaotique. » La Révolution culturelle — traumatisme vécu dans la chair par la génération de Xi — a inscrit la peur du désordre au cœur de la psyché politique. Comme le note le sinologue Rana Mitter : « Cette histoire, couronnée par la Révolution culturelle, a laissé la culture politique chinoise dans la terreur du luan, et nourri le sentiment qu’un manque de liberté est préférable à un manque de contrôle. » Le Document n°9 lui-même avertit que les sept périls pourraient conduire au « grand désordre » (da de dongluan). La logique est circulaire mais efficace : tout relâchement idéologique = chaos = effondrement du régime.

Les « révolutions de couleur » — Serbie (2000), Géorgie (2003), Ukraine (2004), Kirghizistan (2005) — furent méticuleusement étudiées comme un mode opératoire occidental : ONG financées par l’étranger → mobilisation de la société civile → manipulation médiatique → manifestations de masse → changement de régime. La réponse fut directe : la Loi sur les ONG étrangères (2017) transféra la supervision de ces organisations du ministère des Affaires civiles au ministère de la Sécurité publique (la police). En juillet 2015, la « rafle 709 » cibla plus de 300 avocats et activistes des droits humains. Le terme même de « société civile » (gongmin shehui) fut dénoncé comme « un outil politique adopté par les forces anti-chinoises occidentales ».


Ce que disent les sinologues : sept cadres explicatifs convergents

Les analyses des principaux experts convergent vers un faisceau de causes imbriquées, que l’on peut organiser en sept cadres explicatifs.

Le piège structurel du système léniniste. Minxin Pei, dans son ouvrage le plus récent The Broken China Dream (2025), avance la thèse la plus radicale : « Les institutions du totalitarisme n’ont jamais disparu ; elles sont restées intactes mais dormantes, rendant leur réactivation possible sans révolution. » L’émergence d’une figure de type maoïste était, selon lui, un « résultat de haute probabilité » de la stratégie néo-autoritaire de Deng. L’absence d’institutions juridiques ou politiques contraignantes permit à Xi de réimposer la terreur. Pei considère désormais que la Chine a régressé vers le néo-totalitarisme — non pas un autoritarisme adaptatif, mais une réactivation des structures totalitaires que les réformes avaient simplement mises en sommeil.

Le dysfonctionnement de la direction collective. Susan Shirk, dans Overreach (2022), montre que la dérive commença sous Hu Jintao. Après la crise de 2008, les dirigeants « perdirent toute retenue, encourageant l’agressivité envers l’extérieur et le contrôle social incontrôlé ». La corruption généralisée et les divisions ouvertes au sein de la direction créèrent l’opportunité pour un homme fort. L’erreur fatale de Deng fut d’introduire des limites de mandat et une direction collective sans créer de véritables contre-pouvoirs extérieurs au Parti. Shirk décrit le paradoxe de la centralisation : les cadres, terrorisés, « rivalisent de zèle dans l’exécution des directives de Xi », provoquant des réactions excessives et alimentant un nationalisme « d’une ampleur inédite depuis la Révolution culturelle ».

Le gambit à hauts risques. Jude Blanchette (CSIS), dans son essai « Xi’s Gamble » (Foreign Affairs, 2021), pose la question centrale : « Pourquoi Xi gouverne-t-il comme s’il manquait de temps ? » Il s’est positionné pour une course de 15 ans vers 2035, mobilisant les « capacités redoutables d’un système qu’il commande désormais sans partage ». Mais le paradoxe est que la manière dont Xi a consolidé son pouvoir — en marginalisant les bureaucrates — rend très difficile la mise en œuvre de ses propres politiques.

La fin d’une ère. Carl Minzner (End of an Era, 2018) argumente que les trois piliers de l’ère des réformes — stabilité politique, ouverture idéologique, croissance rapide — s’effondrent simultanément. Pour faire face, les dirigeants « cannibalisent progressivement les normes et pratiques institutionnelles » qui formaient le socle de la stabilité. La gouvernance technocratique cède la place aux purges opaques ; la direction collective régresse vers le pouvoir d’un seul homme.

La dictature parfaite. Stein Ringen (The Perfect Dictatorship, 2016) forgea le néologisme de « controlocratie » — une dictature qui ne dépend pas de commandements quotidiens mais de l’acquiescement et de l’autocensure, sous la menace permanente de sanctions pour avoir franchi une frontière indéterminée. Trois « fantômes » hantent le PCC : le siècle d’humiliation (1842-1949), les excès destructeurs de l’ère Mao, et la chute de l’URSS. De cette triple détermination naît la priorité absolue : assurer sa propre perpétuation. Ringen conclut que l’État chinois est « trivial » — sans autre véritable finalité que de se perpétuer indéfiniment.

L’impératif géostratégique. Rush Doshi (The Long Game, 2021) insiste sur le fait que l’assertivité autoritaire sous Xi n’est pas principalement une question de personnalité mais reflète l’évaluation collective du PCC d’un basculement du rapport de forces mondial. La crise de 2008, le Brexit et l’élection de Trump en 2016 convainquirent Pékin que « de grands changements sans précédent depuis un siècle » (bainian weiyou zhi da bianju) étaient en cours — et que le déclin occidental était inévitable.

Le vrai croyant. Richard McGregor (The Party, 2010 ; « Party Man », Foreign Affairs) révèle que Xi fut « habité par une peur profonde que les piliers du pouvoir du Parti — l’armée, les entreprises d’État, l’appareil sécuritaire, la machine de propagande — étaient corrompus et s’effondraient ». Son entreprise est une « mission de sauvetage ». Mais McGregor identifie aussi le piège : Xi ne peut plus se retirer en sécurité — « les ennemis qu’il s’est faits à travers la campagne anticorruption attendent de fondre sur lui ». Cela crée une logique autorenforçante de pouvoir indéfini.

Les témoignages internes confirment ces analyses. Cai Xia, ancienne professeure à l’École centrale du Parti, écrit dans Foreign Affairs (décembre 2020) que Xi « n’était pas un réformateur » et que le régime « a dégénéré en une oligarchie politique déterminée à conserver le pouvoir par la brutalité ». Dans un enregistrement audio qui fuita, elle qualifia le PCC de « zombie politique » et Xi de « patron mafieux ». Xu Zhangrun, professeur de droit à Tsinghua, publia en juillet 2018 un essai dévastateur : « Soudain, comme sorti de nulle part, nous avions un « dirigeant suprême » sans aucun contrôle sur son pouvoir ; comment les gens pouvaient-ils ne pas avoir toutes sortes d’imaginations étranges et de nouvelles craintes ? » En février 2020, son essai sur le COVID — « Alarme virale : quand la fureur surmonte la peur » — dénonça « un système qui transforme chaque catastrophe naturelle en une catastrophe humaine encore plus grande ». Ren Zhiqiang, magnat de l’immobilier, qualifia Xi de « clown nu qui insistait pour continuer à être empereur » — il fut condamné à 18 ans de prison. Li Rui, l’ancien secrétaire de Mao âgé de 101 ans à sa mort, avait lui-même aidé Xi dans sa carrière dans les années 1980 ; il reconnut avec horreur « le même parfum familier de dictature ».


L’homme et son architecte : la psychologie de Xi et la vision de Wang Huning

La trajectoire personnelle de Xi Jinping n’explique pas tout, mais elle éclaire les ressorts profonds de sa méfiance envers le pluralisme. Fils de Xi Zhongxun, héros révolutionnaire devenu paria — purgé en 1962 pour « révisionnisme », emprisonné pendant la Révolution culturelle — le jeune Xi vécut le naufrage d’un monde. Sa demi-sœur Xi Heping se pendit. Sa mère fut contrainte de dénoncer publiquement son père devant une foule. Le garçon de neuf ans assista à sa propre mère scandant « À bas Xi Jinping ! » par peur de représailles. Envoyé à la campagne à 15 ans dans le village de Liangjiahe, dans le Shaanxi, il vécut sept ans dans une grotte creusée dans le lœss, dormant sur un lit de briques chauffé, dévoré par les puces, nourri de bouillie de millet. Il s’enfuit d’abord vers Pékin, fut arrêté et envoyé dans un camp de travail pendant quatre à cinq mois. De retour au village, il fit preuve d’une ténacité remarquable : rejeté huit fois de la Ligue de la jeunesse communiste, il soumit dix demandes d’adhésion au PCC avant d’être finalement accepté en 1974.

Elizabeth Economy note ce paradoxe fondamental : « Plutôt que de ressentir de l’amertume envers le Parti communiste pour les souffrances de sa famille, Xi devint déterminé à le rejoindre. » Cette persévérance révèle deux leçons contradictoires mais profondément imbriquées. D’un côté, une horreur instinctive du chaos — ce que le Lowy Institute appelle « une répulsion viscérale face au désordre et à l’agitation qui résultent du fait de donner aux « masses » la liberté d’agir ». Joseph Torigian, biographe du père de Xi, précise que « la Révolution culturelle fut un désastre profondément désillusionnant pour les gens de la génération de Xi » et que Xi lui-même « a exprimé son dégoût pour la politique utopique, décrivant comment ce qu’il avait vécu jeune lui avait permis de voir l’inconstance de la nature humaine ». De l’autre côté, la conviction que le Parti est indispensable — que sans lui, la Chine sombre dans l’anarchie. Jeffrey Bader (Brookings) résume : « Il émergea des expériences de privilège et de souffrance avec une foi ferme dans la nécessité d’un Parti communiste fort pour gouverner la Chine, une aversion pour le chaos et l’instabilité sociale, un engagement envers la croissance économique fondée sur le rôle des marchés, et une exigence de respect pour la Chine à l’international. »

Le profilage psychologique confirme ce portrait. Aubrey Immelman (Université St. John) a appliqué le Millon Inventory of Diagnostic Criteria et identifié un profil primaire « dominant/contrôlant » (score de 14, le plus élevé de toutes les échelles) — une mesure d’agressivité — combiné à des traits « consciencieux/respectueux-dévoué » et « ambitieux/confiant » (narcissique). Ce composite Dominant-Consciencieux suggère un « zèle idéologique de vrai croyant ». Xi présente l’orientation d’un « introverti à haute dominance avec une orientation expansionniste », caractérisé par une tendance à dichotomiser le monde en termes de bien moral contre le mal, et une préoccupation pour l’établissement d’institutions destinées à contrôler les forces potentiellement perturbatrices. Kenneth Dekleva, ancien psychiatre du Département d’État ayant servi cinq ans à l’ambassade américaine de Moscou, nuance : Xi n’est « pas un perturbateur » à la manière de Poutine — il veut « façonner l’ordre mondial existant pour qu’il soit plus sino-centré ». Dekleva insiste sur la « croissance post-traumatique » de Xi et met en garde contre la réduction au stéréotype du « prince rouge » : « Comprendre véritablement Xi, c’est accepter ses qualités quintessentiellement chinoises, sa résilience et sa force psychologique, et le conceptualiser non pas comme un simple nouveau Mao, mais comme le fils de son père. »

Si Xi fournit la volonté politique et la puissance, Wang Huning fournit la boussole idéologique. Né en 1955 à Shanghai, fils d’un officier militaire qui souffrit lui aussi pendant la Révolution culturelle, Wang est un intellectuel introverti, insomniaque et compulsif qui devint le plus jeune professeur titulaire de l’Université Fudan à 30 ans. En 1988, grâce à l’American Political Science Association, il passa six mois aux États-Unis, visitant plus de 30 villes et près de 20 universités. Le livre qui en résulta, America Against America (美国反对美国, 1991), est devenu le texte le plus analysé de l’idéologie chinoise contemporaine.

Wang ne fut pas un simple contempteur de l’Amérique. Comme le corrige Tanner Greer (Scholar’s Stage) : « Presque toutes les analyses d’America Against America publiées en anglais se trompent sur ce livre. La plupart le décrivent comme un traité sur le déclin américain… Il est très difficile de le lire en entier et d’en tirer cette conclusion. » Wang admira profondément la technologie américaine, l’excellence scientifique et la prospérité généralisée. Mais il identifia ce qu’il considéra comme un « courant de crise irrépressible » : l’individualisme radical dissolvant la cellule familiale (« la véritable cellule de la société aux États-Unis est l’individu… la famille s’est désintégrée »), la commodification de tout (« la chair humaine, le sexe, le savoir, la politique, le pouvoir et le droit peuvent tous devenir la cible de la commodification »), et surtout le nihilisme — « le nihilisme est devenu le mode de vie américain, ce qui constitue un choc fatal pour le développement culturel et l’esprit américain ». Sa question centrale : « Si le système de valeurs s’effondre, comment le système social peut-il se maintenir ? »

Cette interrogation devint le fil conducteur de trente ans de carrière idéologique. Wang avait développé dès 1986 la théorie du néo-autoritarisme (xin quanwei zhuyi) : inspiré par Samuel Huntington et le modèle des Tigres asiatiques, il argumentait que la stabilité politique est le prérequis du développement économique, et que la démocratie doit attendre que « les conditions historiques, sociales et culturelles soient mûres ». La différence cruciale avec le néo-autoritarisme classique : dans la version de Wang, la démocratie multipartite occidentale est définitivement exclue, non pas reportée. Après Tiananmen et l’effondrement soviétique, Wang évolua vers un « néo-conservatisme » où les systèmes politiques « ne peuvent pas être transplantés ni forcés à croître ».

Son exploit sans précédent — survivre à trois transitions factionnelles dans « le monde brutalement impitoyable de la politique factionnelle du PCC » — témoigne de son utilité stratégique. Il conçut les « Trois Représentations » pour Jiang Zemin, le « Concept de développement scientifique » pour Hu Jintao, et le « Rêve chinois », la « Pensée de Xi Jinping » et la « Prospérité commune » pour Xi. Rush Doshi le résume : Wang a « fourni l’esprit idéologique de l’autoritarisme au cours des trente dernières années ». Xi « lui demande régulièrement son avis sur ses discours et déclarations majeurs » (New York Times). Promu au Comité permanent du Politburo en 2017 — un des rares membres sans expérience ministérielle ou provinciale — Wang est de facto le numéro quatre du régime.

L’ironie la plus cruelle est que les pathologies que Wang diagnostiqua dans l’Amérique de 1988 — inégalités, nihilisme, désintégration familiale, effondrement de la natalité — ont émergé en Chine même malgré la suppression du libéralisme politique. Le coefficient de Gini chinois (~0,47) dépasse désormais celui des États-Unis (~0,41) ; la fécondité s’est effondrée à 1,3 enfant par femme ; les mouvements tangping (« s’allonger ») et neijuan (« involution ») reflètent exactement le désespoir nihiliste que Wang redoutait. Quand les émeutiers du 6 janvier 2021 envahirent le Capitole, des exemplaires épuisés d’America Against America se vendirent jusqu’à 2 500 dollars sur les sites de commerce en ligne chinois.


Miroirs autoritaires : l’Égypte, Singapour, la Russie, et le silence des sociétés contrôlées

Le durcissement chinois ne s’éclaire pleinement que replacé dans un réseau de parallèles structurels. L’Égypte de Sissi incarne le même syllogisme : démocratie → chaos → islamisme → donc autoritarisme nécessaire. L’expérience brève et tumultueuse de Morsi (2012-2013) devint le récit fondateur du régime militaire. Comme le note Maged Mandour : « Il y a toujours un complot. Il y a toujours quelqu’un qui essaie de détruire l’État et d’amener le chaos. Et si cela disparaît soudainement, toute la narration de la domination militaire disparaît… Au moins vous nous fournissez la sécurité, et nous ne sommes pas comme la Libye, la Syrie ou l’Irak. » L’Égypte étudie explicitement le modèle chinois : en avril 2019, Sissi déclara à Xi que « l’Égypte est intéressée à apprendre de l’expérience réussie de la Chine en matière de développement ».

Le cas singapourien est plus subtil et plus ancien. Depuis les années 1990, plus de 50 000 cadres chinois ont été envoyés à Singapour pour des formations à l’Université technologique de Nanyang — programme surnommé « l’École du Parti à l’étranger ». Singapour est décrit comme « le seul deuxième modèle pour la Chine après l’Union soviétique ». Xi prit l’initiative sans précédent de rédiger une recommandation personnelle pour l’édition chinoise du livre de Lee Kuan Yew. Mais comme le souligne Minxin Pei, le PCC opère une lecture sélective et erronée du modèle singapourien : « Le modèle de Singapour, tel que les dirigeants chinois le comprennent, n’a jamais existé. Émuler le modèle réel de Lee — plutôt que sa caricature — exigerait d’autoriser un système bien plus démocratique que ce que le PCC tolérerait jamais. » Singapour maintient des élections compétitives, un État de droit effectif et une indépendance judiciaire — précisément ce que le PCC refuse.

Avec la Russie de Poutine, la convergence est chronologique et rhétorique. Leon Aron (AEI) documente une simultanéité frappante : confrontés au ralentissement économique en 2012-2013, les deux régimes choisirent la même réponse — remplacer la légitimité de la performance par un patriotisme militarisé fondé sur une menace occidentale alléguée. « Le contrat social fondamental entre les deux régimes et leurs sujets bascula de « restez hors de la politique et nous vous rendrons prospères » à « restez hors de la politique et nous vous défendrons ». » Mais une différence structurelle persiste : la Chine est une puissance montante qui se positionne comme pilier de l’ordre mondial ; la Russie est déclinante et « contrainte de s’engager dans le révisionnisme depuis une position de faiblesse » (Pavel Baev, Brookings).

Paul Valéry avait anticipé le cadre philosophique de cette dynamique dans « La Crise de l’esprit » (1919) : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Son Hamlet européen « oscille entre deux abîmes — car deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre ». Les régimes de Xi, Sissi et Poutine se présentent précisément comme la réponse à l’abîme du désordre. Mais Valéry avait aussi compris la fragilité intrinsèque de cette posture : « Tout pouvoir est exactement dans la situation d’une banque dont l’existence dépend de la seule probabilité que tous ses clients ne viendront pas en même temps retirer leurs dépôts. » La stabilité autoritaire est toujours conditionnelle et potentiellement fragile.

Le silence des sociétés hyper-contrôlées — Tchétchénie, Égypte, Chine — constitue le piège cognitif le plus dangereux. L’absence de signal n’est pas le consentement : c’est la suppression. Andrew Nathan rappelle que « les systèmes autoritaires sont intrinsèquement fragiles en raison d’une légitimité faible, d’une dépendance excessive à la coercition, d’une surcentralisation de la prise de décision, et de la prédominance du pouvoir personnel sur les normes institutionnelles ». Le Lowy Institute conclut que malgré des « impressions superficielles » de stabilité, les régimes d’Égypte et d’Arabie saoudite « font face à un défi fondamental de légitimité… ces efforts sont soit peu susceptibles de fonctionner, soit peu susceptibles de fonctionner assez vite… En conséquence, les deux régimes dépendent de plus en plus de la répression… mais d’une manière qui accélérera en réalité l’érosion de leur légitimité en mettant leurs sociétés sous pression ».


La récession démocratique mondiale : moment historique ou tendance de fond ?

Le verrouillage chinois s’inscrit dans ce que Larry Diamond appelle désormais non plus une « récession » mais une « dépression démocratique ». Les données sont sans appel. Le V-Dem Institute (2025) rapporte que le niveau moyen mondial de démocratie libérale est revenu à celui de 1985 en termes pondérés par la population, et a atteint un minimum de 50 ans pondéré par le PIB. 45 pays sont en voie d’autocratisation en 2024, contre seulement 12 il y a vingt ans. La liberté d’expression se détériore dans 44 pays — un record historique. Freedom House documente une 19e année consécutive de déclin mondial des libertés. L’Economist Intelligence Unit enregistre un score mondial de 5,17 sur 10 — le plus bas depuis la création de l’indice en 2006. Seuls 6,6 % de la population mondiale vivent dans des démocraties complètes.

Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (How Democracies Die, 2018) ont montré que les démocraties meurent désormais non par coup d’État militaire mais par érosion graduelle depuis l’intérieur — « l’affaiblissement lent et régulier des institutions critiques comme le judiciaire et la presse, et l’érosion progressive de normes politiques de longue date ». Ils identifient deux « garde-fous » essentiels : la tolérance mutuelle et la retenue institutionnelle. Quand ces normes se brisent, « les rivaux deviennent des ennemis, les disputes deviennent à somme nulle, et les élections deviennent des enjeux extrêmement élevés ».

Yascha Mounk (The People vs. Democracy, 2018) a conceptualisé la décomposition de la démocratie libérale en deux formes pathologiques : la « démocratie illibérale » (démocratie sans droits, à la Orbán) et le « libéralisme non démocratique » (droits sans démocratie, où les décisions cruciales échappent au contrôle citoyen via les technocraties et les traités internationaux). Son constat le plus alarmant : le pourcentage d’Américains favorables à un régime militaire est passé de 1 sur 16 en 1995 à 1 sur 6 en 2011. Ivan Krastev et Stephen Holmes (The Light That Failed, 2019) ont ajouté une dimension psychologique : l’ère post-guerre froide ne fut pas un « âge du libéralisme » mais un « âge de l’imitation » où les anciens pays communistes devaient se refaire à l’image de l’Occident — générant humiliation et ressentiment. Le slogan des illibéraux : « Nous ne voulons pas être des copies, nous voulons être nous-mêmes. »

Francis Fukuyama, souvent caricaturé, n’a pas abandonné sa thèse de la « fin de l’histoire » mais l’a substantiellement nuancée. Son admission la plus significative : « Quand j’écrivais La Fin de l’histoire, je ne réalisais pas que l’État moderne — impersonnel, où les fonctionnaires sont orientés vers l’intérêt public — était la chose la plus difficile à construire. » Il reconnaît n’avoir pas eu « de concept sur la façon dont les démocraties peuvent régresser — mais elles le peuvent et elles le font ». Il maintient cependant que la Chine « manque de la véritable légalité et de la responsabilité » nécessaires à la stabilité à long terme.

Le débat entre « tendance structurelle » et « moment cyclique » persiste. Levitsky et Way argumentèrent en 2015 que la récession était en partie un artefact statistique — « la démocratie ne s’est jamais réellement étendue aussi largement que Freedom House le percevait ». Mais même eux ont reconnu en 2023 que « le recul démocratique aux États-Unis n’est plus une préoccupation spéculative. Il a commencé. » Le consensus émergeant penche vers une tendance structurelle avec des caractéristiques cycliques : la résilience démocratique existe — la défaite d’Orbán en Hongrie en avril 2026 (le parti Tisza de Magyar remportant 136 des 199 sièges avec un taux de participation de 77,8 %), celle de Bolsonaro au Brésil en 2022, la restauration démocratique en Pologne en 2023 — mais les conditions sous-jacentes (inégalités, disruption technologique, compétition géopolitique) créent des vents contraires persistants.


Le poids de la peur : la question morale que personne ne veut poser

Il existe une dimension rarement explorée dans les analyses académiques : la prudence légitime face aux conséquences imprévisibles d’une ouverture politique. L’Irak après 2003, la Libye après 2011, l’Égypte entre 2011 et 2013, la Syrie — autant de cas où la transition démocratique conduisit au chaos, à la guerre civile, ou à une répression plus dure encore. Ces échecs ne sont pas des fabrications de la propagande autoritaire : ce sont des catastrophes réelles qui résultèrent, au moins en partie, d’ouvertures politiques prématurées sans fondations institutionnelles adéquates.

Fareed Zakaria (The Future of Freedom, 2003) formula l’argument de manière provocatrice : dans l’histoire occidentale, le libéralisme précéda la démocratie. La Grande-Bretagne, les États-Unis et la plupart des démocraties réussies établirent d’abord l’État de droit, les droits de propriété, l’indépendance judiciaire et les libertés civiles — souvent sous des gouvernements non démocratiques — avant d’étendre le suffrage. La Corée du Sud, Taïwan et le Japon devinrent capitalistes d’abord et démocratiques ensuite. Dans les pays qui « tentèrent la démocratie immédiatement après l’indépendance, le résultat fut généralement la dictature ». Zakaria constata que parmi les pays en voie de « démocratisation », 50 % obtenaient de meilleurs scores en libertés politiques qu’en libertés civiles — preuve de « démocraties illibérales » en formation.

Bryn Rosenfeld (The Autocratic Middle Class, 2020) a démontré que la classe moyenne post-soviétique, contrairement aux attentes, ne fut pas un ferment de démocratisation : « Lorsque les gouvernements poursuivent des stratégies descendantes de modernisation économique, la classe moyenne doit largement sa mobilité ascendante à l’État et reste dépendante du régime pour sa prospérité. » En Chine, Elizabeth Perry identifie une « fusion du pouvoir culturel et politique » où les intellectuels maintiennent une allégeance à l’État dans une « relation symbiotique entre universitaires et détenteurs du pouvoir politique ».

Le paradoxe moral est vertigineux. La peur du chaos est à la fois authentiquement fondée sur des preuves et systématiquement instrumentalisée par les acteurs autoritaires. Les régimes de Pékin, du Caire et de Moscou pointent vers l’Irak, la Libye et la Syrie avec une sincérité calculée. Les activistes démocratiques font face à l’impossible position morale de plaider pour le changement tout en sachant que l’échec pourrait engendrer des conséquences pires que le statu quo — et que leurs adversaires autoritaires utiliseront tout échec comme justification permanente de la répression. Qui pourrait assumer d’avoir été à l’origine de mouvements déstabilisateurs ayant conduit à la guerre civile ? Cette question, rarement posée dans les cercles académiques occidentaux, est omniprésente dans la psyché des sociétés concernées.


Conclusion : ce que le verrouillage chinois révèle sur notre époque

L’analyse multidimensionnelle du virage autoritaire de Xi Jinping révèle qu’il n’existe pas de cause unique mais une convergence surdéterminée : un système léniniste dont les structures totalitaires n’avaient jamais été démantelées (Pei), un dysfonctionnement de la direction collective qui créa l’appel d’air pour un homme fort (Shirk), une hantise obsessionnelle de l’effondrement soviétique transformée en doctrine idéologique (Document n°9), une psychologie personnelle forgée par le chaos et la persécution qui produisit un « vrai croyant » du monopole partisan (McGregor, Immelman), et un architecte idéologique — Wang Huning — qui transforma l’observation empirique de la fragilité américaine en justification théorique du pouvoir absolu.

Trois insights émergent au-delà du cas chinois. D’abord, le réseau d’apprentissage autoritaire est désormais plus structuré que le réseau de diffusion démocratique : la Chine étudie Singapour, l’Égypte étudie la Chine, la Russie étudie les deux, et tous partagent technologies de surveillance, cadres législatifs et narratifs de légitimation. Ensuite, la distinction entre « moment cyclique » et « tendance structurelle » est probablement un faux débat : nous assistons à une reconfiguration structurelle avec des fenêtres cycliques de résilience — la défaite d’Orbán en avril 2026 prouve que le verrouillage n’est pas irréversible, mais les 19 années consécutives de déclin documentées par Freedom House montrent que les forces sous-jacentes persistent. Enfin, la question la plus dérangeante posée par le cas chinois n’est pas « pourquoi le PCC refuse-t-il la démocratie ? » mais « pourquoi l’alternative démocratique n’a-t-elle pas produit de modèle suffisamment convaincant pour rendre le maintien de l’autoritarisme injustifiable ? » Tant que l’Irak, la Libye et la Syrie figureront dans le répertoire des exemples disponibles — et tant que les démocraties établies montreront des signes de dysfonctionnement systémique — les Xi Jinping du monde auront un argument, sinon moralement recevable, du moins empiriquement plausible. »

La paranoïa en miroir : quand toutes les religions craignent la même inondation

« La rhétorique apocalyptique de la submersion — un camp religieux qui se dit noyé par la modernité, un camp laïque qui se dit submergé par le fanatisme — n’est pas un phénomène français. Elle constitue une structure mentale universelle, identique dans le catholicisme militant de 1821, l’islam politique de Qutb, l’hindutva de Golwalkar et le messianisme polonais de Mickiewicz. Cette recherche comparative, articulée autour de six axes, démontre que le combat entre La France Chrétienne (1821) et Eugène Spuller (1894) reproduit un schéma que l’on retrouve dans chaque civilisation où le religieux et le politique fusionnent — et que chaque tentative de fusion produit les mêmes pathologies, les mêmes réseaux clandestins, les mêmes figures de résistance, et le même débat sur la séparation. Le contexte français n’est pas un cas particulier : c’est un cas paradigmatique d’une logique universelle. Comprendre cette logique exige de traverser l’islam, l’hindouisme, l’orthodoxie russe, le messianisme polonais et les modèles comparés de laïcité.


AXE 1 — Quand les deux camps se disent victimes de la même noyade

Le « profiler » qui lirait simultanément La France Chrétienne de 1821 et les discours républicains de la même époque constaterait une symétrie troublante. L’évêque dénonce le « flot montant » de l’irréligion ; le républicain dénonce le « flot montant du cléricalisme ». Eugène Spuller, dans L’Évolution politique et sociale de l’Église (1893), décrivait le cléricalisme comme « un vrai parti politique, le centre et le lien de tous les partis qui menacent la République ». Le vocabulaire républicain de la Troisième République — « digues », « flot montant », « torrent » — est structurellement identique à celui du catholicisme militant qu’il combat. Les deux camps utilisent la même architecture rhétorique de la catastrophe hydraulique, chacun se percevant comme le barrage qui retient l’inondation de l’autre.

Cette « paranoïa en miroir » se retrouve, mot pour mot, dans l’islam politique. Sayyid Qutb, dans Ma’alim fi al-Tariq (Jalons sur la route, 1964), écrit que le croyant doit « marcher à travers le vaste océan de la jâhiliyya qui a englouti le monde entier ». L’image est explicite : la modernité occidentale est un océan dans lequel la communauté musulmane se noie. Qutb ajoute : « Nous sommes entourés par la jâhiliyya aujourd’hui, qui est de même nature que celle de la première période de l’islam, peut-être un peu plus profonde. » L’environnement tout entier — croyances, idées, habitudes, art, lois — est jâhiliyya. Le croyant authentique doit constituer une « avant-garde » (talî’a) qui fonctionne comme un barrage humain contre cette submersion. Abul Ala Maududi, avant Qutb, parlait du « raz-de-marée satanique de la liberté féminine qui menace de détruire la civilisation humaine en Occident ». Malise Ruthven observe que l’établissement d’institutions non religieuses « opened the floodgates to secular forces which threatened Islam’s intellectual foundations ».

L’hindutva reproduit la même structure avec une précision frappante. M.S. Golwalkar, dans We, or Our Nationhood Defined (1939) et Bunch of Thoughts (1966), décrit la civilisation hindoue comme ayant survécu à « l’influence corrosive millénaire des étrangers » — le vocabulaire de la corrosion invoque directement la dissolution par un liquide envahissant. Martha Nussbaum, dans The Clash Within (2007), identifie explicitement la métaphore de l’inondation dans le discours hindutva : « Muslims symbolize sexuality run rampant, a flood or tide of sex and birth that threatens to drown the nation. » La peur démographique — les musulmans qui se reproduisent et « submergent » la nation hindoue — est la version indienne exacte de la peur du « flot montant » qui hantait simultanément les catholiques et les républicains français.

Les travaux des chercheurs internationaux confirment cette homologie structurelle. Olivier Roy, dans La Sainte Ignorance (2008), démontre que le fondamentalisme n’est pas une réaction contre la sécularisation mais un produit de celle-ci : la « déculturation » de la religion crée des mouvements qui positionnent la foi comme marqueur identitaire pur, en opposition apocalyptique à un « autre » menaçant. Le fondamentaliste et le laïciste se reflètent : chacun voit l’autre comme une contamination. Gilles Kepel, dans La Revanche de Dieu (1991), fut le premier à comparer systématiquement les mouvements de « reconquête » chrétiens, juifs et islamiques, montrant leur simultanéité structurelle depuis les années 1975. Mark Juergensmeyer, dans Terror in the Mind of God (2000), théorise le concept de « guerre cosmique » : lorsque le conflit politique est perçu comme un affrontement entre le bien et le mal cosmiques, l’adversaire cesse d’être un opposant politique pour devenir une force satanique — un torrent d’impureté qu’il faut endiguer à tout prix. Hamit Bozarslan, dans Crise, violence, dé-civilisation (2019), identifie le passage de la violence politique à la violence eschatologique : les générations sont projetées « tantôt dans le culte de la lutte armée tantôt dans une fuite en avant autosacrificielle et eschatologique ».

La synthèse est frappante. Un tableau comparatif le résume :

ÉlémentCatholiques militants françaisRépublicains laïques françaisIslam politique (Qutb/Maududi)Hindutva (Golwalkar/Savarkar)
Métaphore de l’inondation« Flot montant » de l’irréligion« Flot montant » du cléricalisme« Vaste océan de jâhiliyya »« Flood or tide » démographique musulmane
Barrage/rempartL’Église contre la sécularisationLa République contre le cléricalismeL’avant-garde islamique contre la jâhiliyyaL’hindouisme contre la contamination étrangère
ContaminationLes valeurs modernes corrompentL’influence cléricale empoisonneLa modernité occidentale comme « nouvelle jâhiliyya »La présence musulmane comme « corrosion »

AXE 2 — L’idée change de mode de transport quand le canal officiel est fermé

Lorsque le système de cautionnement de la Restauration exigeait des dépôts de 200 000 francs pour publier un journal politique, les idées ne mouraient pas : elles migraient vers les colporteurs et les mandements épiscopaux. Les « lois de Serre » de 1819 avaient créé une censure financière plutôt que juridique, mais le réseau capillaire des paroisses offrait un canal alternatif que nulle loi ne pouvait fermer. Les mandements de Carême, lus dans chaque église de France, atteignaient un public bien supérieur à celui des journaux. L’évêque Dupanloup d’Orléans utilisait ce réseau avec une efficacité redoutable : quarante-six évêques signèrent une déclaration affirmant que « les actes épiscopaux n’étaient pas justiciables des journaux ». Le message de La France Chrétienne pouvait ainsi circuler par le réseau paroissial sans jamais passer par la presse.

Ce principe — que l’idée change de véhicule quand son transport habituel est détruit — se vérifie dans chaque contexte étudié. Quand la Gestapo ferma le séminaire de Finkenwalde en septembre 1937 et arrêta 27 pasteurs, Dietrich Bonhoeffer inventa le système des « vicariats collectifs » (Sammelvikariat) : les étudiants étaient dispersés comme apprentis chez des pasteurs de l’Église confessante dans des villages de Poméranie, et Bonhoeffer voyageait secrètement de village en village. Le séminaire fixe devint un séminaire itinérant. Bonhoeffer maintint la communauté par des lettres circulaires à ses anciens étudiants, nommant les tombés et offrant des réflexions pastorales — prolongeant Finkenwalde sous forme épistolaire.

En Russie soviétique, l’Église orthodoxe développa une structure catacombaire d’une sophistication remarquable. Après la déclaration de loyauté du métropolite Serge en 1927, les réfractaires formèrent la « Vraie Église orthodoxe » (Katakombnaya tserkov’), avec des chapelles clandestines, des monastères souterrains et une strict compartimentalisation cellulaire : « Les vrais chrétiens orthodoxes vivant dans une maison ignoraient souvent l’existence d’une autre « cellule » dans la maison voisine. » L’opération « Hermitage » du NKVD en 1947 découvrit 4 monastères souterrains, 10 églises clandestines et 25 maisons de prière, arrêtant 367 membres. Aleksei Beglov utilise la métaphore de l’iceberg : « La vie ecclésiale pendant la période soviétique était un iceberg submergé sous la ligne de flottaison. » La trajectoire ultérieure est saisissante : cette même Église est passée de la clandestinité à l’instrument de puissance sous Poutine. Kathy Rousselet, dans La Sainte Russie contre l’Occident (2023), montre comment le patriarche Kirill a qualifié le règne de Poutine de « miracle de Dieu » et béni l’invasion de l’Ukraine comme un « combat sacré » — alors que seulement 9 % des Russes assistent à un service religieux au moins une fois par mois.

Les Frères musulmans en Égypte illustrent le même schéma avec une architecture cellulaire formalisée dès 1943 : le système de l’usra (famille), cellule de base de 4 à 5 membres se réunissant hebdomadairement sous un naqib, agrégées en branches (shu’ba), districts (manatiq), gouvernorats (muhafazat), jusqu’au Conseil de la Choura et au Bureau de la Guidance. Quand Nasser interdit l’organisation en 1954, cette architecture résista : Eric Trager (Washington Institute) la décrit comme « l’unité la plus basique mais sans doute la plus essentielle de la hiérarchie des Frères ». Le système de filtrage multi-étapes (muhib → mu’ayyad → muntasib → muntazim → ach’amal) garantissait l’imperméabilité à l’infiltration. En Algérie, le passage des mosquées officielles aux « mosquées de garage » — espaces informels de prière dans des garages et des sous-sols — permit au FIS de se constituer hors du contrôle étatique. François Burgat, dans L’islamisme en face (1995), théorise ce phénomène : « Dans le contexte postcolonial, les activités religieuses ont permis aux activistes de s’organiser sous le radar de l’État. »

Le RSS en Inde développa ses shakhas (cellules locales) selon une logique identique. En 2019, le RSS comptait 84 877 shakhas (dont 59 266 quotidiennes). Christophe Jaffrelot décrit le fonctionnement : « Chaque matin avant le lever du soleil, chaque soir après le coucher, des hindous jeunes ou moins jeunes se réunissent en uniforme pour des sessions idéologiques et des exercices physiques. » Les pracharaks (organisateurs à temps plein) parcourent le pays pour implanter des shakhas — exactement comme les colporteurs parcouraient la France pour distribuer les brochures religieuses. La comparaison structurelle est frappante :

TraitShakhas RSSParoisses catholiques (XIXe s.)
Unité de baseShakha localeParoisse
Réunion régulièreQuotidienne (matin/soir)Messe dominicale + catéchisme
ContenuSessions idéologiques + entraînement physiqueSermon + catéchisme + mandements
Agents itinérantsPracharaksColporteurs et prédicateurs
Communication descendanteCirculaires du SarsanghchalakMandements épiscopaux lus dans chaque paroisse
Survie sous interdictionA survécu aux interdictions de 1948 et 1975-77A survécu à la Révolution et à l’Empire

Le paradoxe universel : la répression fonctionne comme une forge idéologique. Les Jalons de Qutb furent écrits en prison. Le prix de la grâce de Bonhoeffer fut publié au moment même où le séminaire fermait. Le concept de mihna (épreuve divine) des Frères musulmans transforme la persécution en légitimation théologique. Et trois des cinq cas étudiés montrent une trajectoire complète de la clandestinité au pouvoir d’État : l’Église orthodoxe russe (des catacombes à l’instrument du Kremlin), les Frères musulmans (de la prison à la présidence sous Morsi en 2012, puis retour en prison en 2013), et le RSS (de l’interdiction en 1948 au parti au pouvoir depuis 2014).


AXE 3 — L’État qui veut créer l’homme nouveau produit toujours les mêmes pathologies

Le point crucial de Spuller tient en une phrase : l’État qui ne se contente plus de faire des lois mais veut « créer un homme nouveau » franchit le seuil du totalitarisme. Son discours du 3 mars 1894 à la Chambre des députés articule un « esprit nouveau » qui distingue clairement l’éducation civique (former des citoyens autonomes) de l’endoctrinement (fabriquer des sujets idéologiquement programmés). Nathalie Bayon, dans sa monographie Eugène Spuller (1835-1896) (Presses universitaires du Septentrion, 2006), montre que Spuller insistait sur l’enseignement de la philosophie morale et de la lecture pour « élever l’esprit et le rendre libre » — non pour le soumettre. L’État fait des lois ; il ne fait pas des âmes.

Les théoriciens des « religions politiques » ont montré que chaque fusion du religieux et du politique reproduit les mêmes structures pathologiques. Eric Voegelin, dans Die politischen Religionen (1938), forgea le concept d’« immanentisation de l’eschaton » : le processus par lequel des espérances transcendantes de salut final sont effondrées dans des projets politiques terrestres. Les mouvements totalitaires tentent de réaliser le paradis sur terre par l’action politique — ce qui exige la fabrication d’un homme nouveau conforme au projet. Hannah Arendt, dans Les origines du totalitarisme (1951), montra que les camps de concentration étaient « la véritable institution centrale » du totalitarisme, dont le but était de réduire « la pluralité infinie » des êtres humains en « faisceaux de réactions » interchangeables — c’est-à-dire de défaire l’homme pour le refaire. Emilio Gentile, dans Les religions de la politique (2005), théorisa la « sacralisation de la politique » : « La sacralisation de la politique se produit chaque fois qu’une entité politique — la nation, la démocratie, l’État, le parti, la classe — se transforme en entité sacrée. » Il insiste : « On peut aussi bien sacraliser la démocratie que l’autocratie, l’égalité que l’inégalité, la nation que l’humanité. » Raymond Aron, dans L’opium des intellectuels (1955), identifia dès 1944 les « religions séculières » et montra que le marxisme fonctionne « à l’instar d’un dogme, d’une Église » — textes sacrés, sacerdoce intellectuel, promesse de salut séculier.

L’argument de Spuller trouve des échos remarquables chez les intellectuels musulmans réformateurs. Mohamed Arkoun, dans Pour une critique de la raison islamique (1984), identifie ce qu’il appelle le système « État-Orthodoxie-Vérité » : un double pouvoir théocratique où le pouvoir politique prétend garder l’orthodoxie et le pouvoir religieux contrôle le savoir. Il démontre que la charia comme loi totale « est d’abord une construction humaine qui s’est cristallisée près de deux siècles après la mort du Prophète ». Abdolkarim Soroush, intellectuel iranien, distingue la religion (divine, immuable) de la connaissance religieuse (humaine, évolutive, faillible) : « Aucune forme de gouvernement n’est capable de rendre un peuple religieux par la force ; c’est quelque chose que les individus choisissent par eux-mêmes. » Cette phrase pourrait être signée par Spuller. Abdennour Bidar, dans L’Islam sans soumission (2008), propose un « existentialisme musulman » fondé sur la liberté de conscience : « Des siècles de traditions idéologiques ont enfermé l’islam, l’assimilant à la seule soumission à un Dieu dont les hommes ne seraient que les serviteurs — créatures dénuées de tout libre arbitre. »

En Inde, B.R. Ambedkar, architecte principal de la Constitution, inscrivit la laïcité de manière implicite à travers les articles 25 à 28, garantissant la liberté religieuse et interdisant l’instruction religieuse dans les établissements publics. Amartya Sen, dans The Argumentative Indian (2005), défend le sécularisme indien comme pluralisme : « Secularism is, in fact, a part of a more comprehensive idea — that of India as an integrally pluralist country. » Il identifie trois menaces : le fascisme communautaire, le nationalisme et l’obscurantisme militant. L’hindutva de Modi, avec la loi sur la citoyenneté de 2019 excluant explicitement les musulmans, illustre précisément le basculement que redoutait Spuller : un État qui ne fait plus seulement des lois mais définit qui mérite d’être citoyen sur la base de l’identité religieuse.

En Russie, le concept de « symphonie » (simfoniya), formulé par Justinien Ier dans la Novelle 6 de 535, propose une harmonie organique entre pouvoir impérial et pouvoir ecclésiastique. Le Concept social de l’Église orthodoxe russe (2000) le réaffirme : « Dans leur totalité, ces principes furent décrits comme symphonie entre l’Église et l’État. » Alexandre Soljenitsyne, dans sa Lettre aux dirigeants soviétiques (1973), appelait au « retour de la Russie à ses racines chrétiennes orthodoxes » tout en admettant que l’Église avait été « brisée » par le communisme et « minée de l’intérieur par ses trois siècles de soumission au pouvoir d’État ». La loi de 1997 sur la liberté de conscience reconnaît « le rôle particulier de l’orthodoxie dans l’histoire de la Russie » et discrimine les organisations religieuses de moins de quinze ans d’existence — ciblant les mouvements étrangers. Sous Poutine et le patriarche Kirill, la fusion État-Église a atteint un degré inégalé depuis l’Empire : aumôniers militaires orthodoxes, restitution des biens ecclésiastiques, composante orthodoxe dans les programmes scolaires, et la « Cathédrale principale des Forces armées » inaugurée en 2020 dans le parc Patriot.


AXE 4 — Du bruit fanatique au silence du témoin, le cycle complet du langage religieux

Les Conférences de Carême à Notre-Dame de Paris illustrent parfaitement la liturgie comme arme politique. Fondées en 1835 à l’initiative de Frédéric Ozanam (22 ans), elles furent inaugurées par Henri-Dominique Lacordaire, dominicain, cofondateur de L’Avenir avec Lamennais sous la devise « Dieu et la Liberté ! ». Lacordaire prononça 73 conférences à Notre-Dame entre 1835 et 1852, transformant la chaire en une tribune quasi parlementaire où les positions catholiques sur la liberté, la modernité et les questions sociales étaient débattues devant des audiences considérables. Sa formule de la 52e conférence est devenue célèbre : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » Mgr d’Hulst (1891-1896) puis le père Ollivier (1897) continuèrent cette tradition. Le choix même du terme « conférences » plutôt que « sermons » signalait un engagement délibéré avec le monde séculier — un format dialogique, pas une prédication descendante.

Le prêche du vendredi (khutba) dans l’islam remplit une fonction structurellement identique. La khutba est politique depuis ses origines : les premiers califes y adressaient des « ordres directs » et des questions de gouvernement. L’obligation d’inclure le nom du souverain en faisait « le moment pour signaler un changement de régime, un glissement de loyauté, ou un appel à la rébellion ». En Turquie, le Diyanet (Présidence des affaires religieuses) rédige des sermons centralisés lus dans des milliers de mosquées. L’analyse par apprentissage automatique d’Ozan Aksoy (2023) a montré que le contenu des sermons répond fortement aux événements politiques nationaux, notamment le nationalisme après la tentative de coup d’État de 2016. En Iran, les imams du vendredi sont nommés par le Guide suprême et servent de porte-voix politiques directs.

La Rath Yatra de L.K. Advani en 1990 représente la weaponisation la plus spectaculaire d’un rituel hindou. Cette procession de 10 000 km, de Somnath à Ayodhya, utilisait un camion Toyota décoré pour ressembler au char de Rama dans la série télévisée à succès Ramayan. Advani lui-même « ressemblait à Arun Govil » (l’acteur jouant Rama) ; les fidèles « touchaient ses pieds et jetaient des pièces sur son char, exactement comme ils le feraient dans un temple ». Six rassemblements par jour, kirtans et bhajans diffusés par haut-parleurs. Les sièges du BJP passèrent de 85 à 120 aux élections suivantes. La destruction de la mosquée Babri Masjid en décembre 1992, conséquence directe, provoqua des émeutes faisant 2 000 morts. Jaffrelot analyse cette instrumentalisation dans Nations and Nationalism (2009) : le mot sanskrit yatra (pèlerinage) a été systématiquement « harnaché par les nationalistes hindous pour mobiliser leur base ».

Face à cette instrumentalisation, les figures de résistance religieuse forment une constellation universelle. Bonhoeffer (protestantisme, exécuté en 1945) inventa le concept de « christianisme sans religion » (religionsloses Christentum) dans ses lettres de prison : « Le temps où l’on pouvait tout dire aux hommes par des mots, qu’ils soient théologiques ou pieux, est révolu. Nous allons vers un temps complètement sans religion. » Maximilien Kolbe (catholicisme, mort à Auschwitz en 1941) offrit sa vie à la place d’un père de famille : « Je suis un prêtre catholique. » Son sacrifice, selon Jessica Keating (Notre Dame), « expose le mensonge du mal en brisant la chaîne de sa transmission, non en la transmettant ». Desmond Tutu (anglicanisme sud-africain) fonda sa résistance à l’apartheid sur la théologie de l’ubuntu : « Dieu prend parti. Il n’est pas un Dieu neutre. » Ali Shariati (islam chiite, mort en 1977) distingua le « chiisme rouge » (religion du martyre et de la justice) du « chiisme noir » (religion du deuil et de la passivité) : « Le chiisme commence par un « Non ». » Abraham Joshua Heschel (judaïsme) marcha au premier rang avec Martin Luther King à Selma en 1965 : « J’ai senti que mes jambes priaient. Même sans mots, notre marche était un culte. » Thich Nhat Hanh (bouddhisme) inventa le « bouddhisme engagé » contre la guerre du Vietnam, nommé par King pour le prix Nobel : « Vous n’êtes pas un observateur, vous êtes un participant. »

Le concept bonhoefférien de « religion sans religion » trouve des échos dans chaque tradition. Le soufisme oppose l’expérience mystique intérieure au légalisme du faqih : Rabi’a al-Adawiya (VIIIe siècle) voulait « mettre le feu au Paradis et éteindre le feu de l’Enfer, pour que les deux voiles disparaissent devant les pèlerins ». Le mouvement bhakti (VIIe-XVIIe siècles) opposa la dévotion directe au ritualisme brahmanique : Kabir proclamait que « Dieu n’est ni dans le temple ni dans la mosquée ». Le judaïsme prophétique d’Amos, d’Isaïe et de Jérémie contesta le culte sacrificiel du Temple — Heschel le récupéra pour l’action politique moderne. Le bouddhisme zen iconoclaste (« Si tu rencontres le Bouddha sur la route, tue-le ») parallèle le rejet bonhoefférien des formes institutionnelles. Dans chaque cas, un noyau spirituel intérieur de compassion, de justice et de rencontre directe avec le divin érupte périodiquement contre les formes institutionnelles accumulées — et les renouvelle.


AXE 5 — La Pologne comme Christ des nations, ou le messianisme en guise de survie

Le messianisme polonais occupe une position intermédiaire entre le catholicisme militant français et les autres formes de fusion religieux-politique. Adam Mickiewicz, dans les Księgi narodu polskiego i pielgrzymstwa polskiego (1832), construisit l’une des plus puissantes métaphores politico-religieuses de l’histoire moderne : la Pologne comme « Christ des nations ». Le texte, écrit en prose biblique délibérée, proclame : « Et la Pologne dit : « Quiconque viendra à moi sera libre et égal, car JE SUIS LIBERTÉ. » Mais les Rois, quand ils l’entendirent, furent effrayés dans leurs cœurs, et ils crucifièrent la nation polonaise et la placèrent dans son tombeau […] Car au Troisième Jour, l’Âme retournera dans le Corps ; et la Nation ressuscitera et libérera tous les peuples d’Europe de l’Esclavage. »

Les trois « bardes » du romantisme polonais — Mickiewicz, Juliusz Słowacki et Zygmunt Krasiński — offrirent des visions messianiques concurrentes. Mickiewicz incarnait le messianisme révolutionnaire ; Słowacki, dans Kordian (1834), glorifiait le sacrifice individuel actif ; Krasiński, dans les Psalmes de l’avenir (1845), défendait un providentialisme conservateur sous autorité pontificale. L’influence d’Andrzej Towiański, mystique lituanien qui fonda le « Cercle de la Cause de Dieu » à Paris en 1841, transforma le messianisme de Mickiewicz d’un nationalisme exclusivement polonais en un universalisme « franco-slave ». Mickiewicz fut démis de sa chaire au Collège de France en 1844 parce que ses cours étaient devenus « un mélange de religion et de politique, ponctué d’attaques controversées contre l’Église catholique ».

Le parallèle entre les Czartoryski et les Orléans est structurellement saisissant — et physiquement incarné par le mariage de Władysław Czartoryski avec la princesse Marguerite Adélaïde d’Orléans, petite-fille de Louis-Philippe. Les deux dynasties utilisaient le catholicisme et le nationalisme à des fins politiques, depuis des salons diplomatiques (l’Hôtel Lambert à Paris pour les Czartoryski, les réseaux orléanistes pour les Orléans), en faveur d’un constitutionnalisme monarchique modéré. Toutes deux étaient accusées d’élitisme et de déconnexion avec le mouvement populaire. L’évêque Kajetan Sołtyk, évêque de Cracovie, qui en 1767 refusa tout compromis avec les réformes religieuses imposées par l’ambassadeur russe Repnine et fut emprisonné à Kalouga pendant cinq ans, incarne cette tension entre résistance principielle et accommodation pragmatique. Sa dénonciation des « citoyens équivoques qui veulent s’accommoder au temps » fait écho, depuis le pôle opposé du spectre, à la critique radicale de l’« esprit nouveau » de Spuller — dans les deux cas, l’accommodement est perçu comme une trahison existentielle.

L’identité « Polak-katolik » (Polonais-catholique), que Brian Porter-Szűcs (Sprawy Narodowościowe, 2017) démontre n’avoir émergé comme construction politique qu’à la fin du XIXe siècle, s’est avérée bien plus durable que le catholicisme national français. Sous le PiS (2015-2023), elle atteignit une instrumentalisation étatique que le Ralliement français n’avait jamais accomplie : interdiction quasi totale de l’avortement, opposition aux droits LGBTQ+, « Rosaire aux frontières » (2017) — une prière collective de masse liant dévotion catholique et défense des frontières contre l’immigration musulmane perçue. Jean-Paul II, que Czesław Miłosz qualifia de « dernier romantique polonais », cita les bardes romantiques 38 fois dans ses voyages en Pologne — bien plus que saint Thomas d’Aquin (2 mentions).


AXE 6 — La laïcité française est-elle exportable ? Sept modèles et une réponse nuancée

L’argument de La France Chrétienne de 1821 — « quelle nation a jamais séparé sa cause de celle de la Divinité ? » — exige une réponse empirique comparative. Jean Baubérot, dans Les sept laïcités françaises (2015), démontre qu’il n’existe même pas de modèle français unique : il identifie sept idéaux-types selon les critères de liberté de conscience, d’égalité des droits, de séparation et de neutralité. La laïcité antireligieuse (Maurice Allard), la laïcité gallicane (Combes), la laïcité séparatiste stricte (Buisson), la laïcité séparatiste inclusive (Briand — celle qui fut effectivement votée en 1905), la laïcité ouverte (Ricœur), la laïcité identitaire (récupérée par le FN/RN), et la laïcité concordataire (Alsace-Moselle) coexistent dans le même pays. Si la France n’a pas un modèle de laïcité, comment pourrait-elle l’exporter ?

Philippe Portier, dans L’État et les religions en France (2016), identifie trois « nœuds » historiques : le modèle juridictionaliste (le Concordat napoléonien), le modèle séparatiste (1880-1960, culminant dans la loi de 1905), et le modèle partenarial-recognitif (depuis les années 1960, avec la loi Debré de 1959 finançant les écoles confessionnelles). Portier observe qu’au XXIe siècle, la laïcité française a pris une « inflexion sécuritaire » où elle devient un outil de contrôle étatique et d’unification comportementale, ciblant principalement l’islam. « Là où la République libérale de la Troisième République avait créé un système de préservation des libertés, l’État instituteur du XXIe siècle a créé un système d’unification des comportements. »

Ahmet Kuru, dans Secularism and State Policies toward Religion (Cambridge, 2009), propose la distinction entre « sécularisme passif » (les États-Unis, où l’État tolère la visibilité publique de la religion) et « sécularisme assertif » (la France et la Turquie, où l’État exclut activement la religion de la sphère publique). L’explication causale est historique : le sécularisme assertif émerge là où un ancien régime fondé sur le mariage de la monarchie et d’une religion hégémonique a existé — ce qui est le cas de la France (monarchie catholique) et de la Turquie (sultanat-califat ottoman), mais pas des États-Unis. Le modèle turc — la laiklik kémaliste, inspirée de la laïcité jacobine française mais imposée par le haut — a « échoué » pour trois raisons : trop autoritaire (imposée par un parti unique), trop superficielle (elle violait les « tolérances jumelles » de Stepan en policiant les pratiques religieuses des citoyens), et elle a créé sa propre opposition (Erdogan mobilisa le ressentiment de la majorité pieuse marginalisée).

Alfred Stepan, dans « The Multiple Secularisms of Modern Democratic and Non-Democratic Regimes » (2011), propose le concept de « tolérances jumelles » (twin tolerations) : les institutions religieuses doivent respecter la souveraineté démocratique ; les institutions démocratiques doivent garantir la liberté de culte et la participation démocratique des citoyens croyants. Stepan démontre que l’islam, le confucianisme et l’orthodoxie orientale ne sont pas intrinsèquement plus autoritaires que le christianisme occidental : toutes les religions sont « multivocales », contenant des brins pro-autoritaires et pro-démocratiques. Le Sénégal illustre ce point de manière éclatante : pays à 94 % musulman, il a adopté une constitution laïque inspirée du modèle français sous Léopold Sédar Senghor — un président catholique dans un pays musulman. Le modèle fonctionne grâce à la symbiose entre l’État et les confréries soufies (Tidjaniyya, Mourides, Qadiriyya), ce que Stepan appelle des « rituels de respect ». Comme Seulgie Lim l’argue (2023), « le sécularisme est sans signification et impraticable au Sénégal » — le modèle fonctionne précisément parce qu’il n’est pas strictement séculier au sens français, mais opère par « interprétation, ajustement et inclusion ».

Rajeev Bhargava théorise le sécularisme indien comme « distance principielle » (principled distance) : non pas un mur strict de séparation, mais un engagement/désengagement flexible selon le contexte. L’État peut interférer davantage dans une religion que dans une autre selon les conditions historiques et sociales (par exemple, réformer les hiérarchies de caste dans l’hindouisme). Cette approche traite simultanément la domination inter-religieuse (entre communautés) et la domination intra-religieuse (à l’intérieur des communautés). Bhargava insiste : le sécularisme doit être « dé-christianisé, dé-occidentalisé, dé-privatisé et dé-individualisé » pour fonctionner globalement.

La réponse à la question de 1821 est donc empiriquement nuancée. La séparation peut fonctionner durablement : la France l’a maintenue pendant plus de 120 ans, les États-Unis depuis plus de 230 ans, le Japon depuis 1947. Mais elle est fragile quand elle est imposée contre une société profondément religieuse (la Turquie sous Erdogan en témoigne), et elle n’est pas le seul modèle viable : l’Inde, le Sénégal et l’Indonésie ont inventé des formes alternatives. Ce qui est exportable n’est pas le mécanisme spécifique français, mais le principe des tolérances jumelles de Stepan : le minimum démocratique n’est pas un modèle précis de séparation, mais le respect mutuel entre sphères religieuse et politique, permettant la participation démocratique de tous.


Conclusion : cinq leçons transversales qui émergent de la comparaison

Première leçon : la « paranoïa en miroir » est une constante universelle. Chaque camp — qu’il soit catholique militant, républicain laïque, islamiste, hindutva ou messianiste polonais — utilise la même architecture rhétorique de l’inondation et de la digue, se percevant comme le barrage qui retient le torrent de l’autre. Olivier Roy a raison : cette symétrie n’est pas accidentelle mais structurelle, produite par la « déculturation » qui transforme la foi en marqueur identitaire pur.

Deuxième leçon : les idées ne meurent jamais quand leur canal est fermé ; elles changent de mode de transport. Du colporteur français à la usra des Frères musulmans, du séminaire itinérant de Bonhoeffer à la shakha du RSS, la même logique capillaire est à l’œuvre. La compétence organisationnelle acquise dans la clandestinité devient un avantage décisif quand les conditions changent — le RSS, les Frères musulmans et l’Église orthodoxe russe l’ont tous démontré en passant de la clandestinité au pouvoir d’État.

Troisième leçon : la fusion du religieux et du politique produit, dans chaque tradition, les mêmes pathologies identifiées par Voegelin, Arendt, Gentile et Aron — sacralisation d’une entité politique, monopole sur la vérité, projet de « l’homme nouveau », destruction du pluralisme, contrainte comme ciment. Les intellectuels musulmans réformateurs (Arkoun, Soroush, Bidar), les défenseurs du sécularisme indien (Ambedkar, Sen, Bhargava) et les critiques de la « symphonie » russe arrivent, par des voies différentes, à la même conclusion que Spuller : l’État qui veut créer un homme nouveau franchit le seuil de la tyrannie.

Quatrième leçon : dans chaque tradition existe un noyau spirituel — le soufisme contre le légalisme, la bhakti contre le brahmanisme, le prophétisme contre le sacerdoce, le « christianisme sans religion » de Bonhoeffer — qui résiste à l’instrumentalisation politique de la foi. Les figures de résistance religieuse (Bonhoeffer, Kolbe, Tutu, Shariati, Heschel, Thich Nhat Hanh) partagent une structure commune : un enracinement profond dans leur tradition, une transformation de cette tradition de l’intérieur, et un « Non » prophétique qui fait du corps même du résistant un énoncé théologique.

Cinquième leçon : la laïcité française n’est pas un modèle universel, mais un cas particulier produit par des conditions historiques spécifiques — l’existence d’un ancien régime fondé sur le mariage de la monarchie et du catholicisme hégémonique. Ce qui est universel, c’est le problème que la laïcité tente de résoudre : comment organiser la coexistence entre la souveraineté politique et la liberté religieuse. Les solutions sont plurielles — séparation assertive (France), sécularisme passif (États-Unis), distance principielle (Inde), rituels de respect (Sénégal), symphonie (Russie) — et leur succès dépend de leur adéquation aux conditions locales. L’argument de La France Chrétienne de 1821 — « quelle nation a jamais séparé sa cause de celle de la Divinité ? » — n’est ni réfuté ni confirmé : il est dépassé par la multiplicité des réponses que l’histoire mondiale a inventées. »

«Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet. Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. » 

À la recherche du temps perdu, roman de Marcel Proust, Wikipédia

« Deux fresques parallèles, deux atmosphères d’un même pays qui bascule du rêve à la catastrophe. Le sujet est suffisamment précis et riche pour que je lance directement la recherche approfondie. »

« Je vais faire travailler l’enquête sur les deux volets que tu décris : l’Allemagne de 1935-36 dans son ivresse de reconquête, de fierté, de propagande triomphante (presse, discours, Jeux de 36, sport, promesses) — puis l’Allemagne de 42-44 dans sa dissociation croissante entre le discours officiel et la souffrance du terrain, les bombardements, les pertes, le double langage, la population qui s’accroche aux mensonges pour ne pas s’effondrer. Le tout appuyé sur des historiens, témoignages, sociologues, psychanalystes. Deux parties séparées, sans transition, comme deux chapitres indépendants d’un rêve interrompu. »

Claude Ai, Requête

Voix du Troisième Reich : répertoire testimonial et citationnel, 1935–1944

« L’Allemagne nazie a produit deux expériences collectives radicalement opposées en moins d’une décennie — l’euphorie nationale de 1935-1936 et l’effondrement de 1942-1944. Ce répertoire rassemble les sources testimoniales, les références précises et les clés d’accès aux citations directes permettant d’enrichir une analyse existante avec des voix individuelles concrètes. Pour chaque source, on trouvera l’auteur, l’ouvrage exact, les passages ou pages à consulter, et une caractérisation du contenu — le tout organisé par période, puis par type de voix (Allemands ordinaires, observateurs étrangers, historiens, psychanalystes).


VOLET 1 — LE RÊVE : ALLEMAGNE 1935-1936

Milton Mayer et les dix Allemands ordinaires

They Thought They Were Free: The Germans 1933–1945 (University of Chicago Press, 1955; réédition 2017) constitue la source la plus riche en voix directes d’Allemands ordinaires sur l’accoutumance progressive. Le chapitre 13, intitulé « But Then It Was Too Late » (pp. 166-173 de l’édition 2017), contient l’intégralité du témoignage du « philologue » — le plus éduqué des dix interlocuteurs de Mayer. Ce passage, disponible en extrait sur le site de University of Chicago Press, développe plusieurs thèmes essentiels :

Le philologue décrit le processus d’accoutumance en utilisant la métaphore d’un fermier qui ne voit pas le blé pousser — chaque mesure étant trop petite, trop bien expliquée pour provoquer une réaction. Il explique que la dictature était avant tout « divertissante » (diverting), fournissant une excuse pour ne pas penser à ceux qui ne voulaient de toute façon pas réfléchir — et cela valait même pour les intellectuels. Le moment de rupture morale est décrit à travers un épisode personnel dévastateur : son jeune fils répétant une insulte antisémite. Le philologue observe que les formes extérieures de la vie — maisons, magasins, emplois, concerts — restaient intactes, mais que l’esprit avait changé sans que personne ne le remarque.

Le boulanger Herr Wedekind offre un témoignage complémentaire plus pragmatique. Interrogé sur les raisons de son adhésion au national-socialisme, il répond simplement que le parti avait promis de résoudre le chômage. Sur l’absence de résistance, il explique qu’on n’avait tout simplement pas le temps de réfléchir — il se passait trop de choses. Le policier Willy Hofmeister justifie quant à lui l’autoritarisme par une logique d’efficacité économique, estimant qu’il revient moins cher de payer un seul homme sachant gouverner que des milliers d’élus.

La conclusion personnelle de Mayer est que ses dix Allemands avaient voulu ce régime, l’avaient obtenu, et l’avaient aimé — et que cette réalité devrait inquiéter les Américains eux-mêmes. (Consulter l’extrait officiel sur le site de University of Chicago Press pour les formulations exactes.)

Sebastian Haffner : l’anatomie de la Kameradschaft

Geschichte eines Deutschen / Defying Hitler: A Memoir (Farrar, Straus & Giroux, 2000), publié à titre posthume, offre une analyse intérieure de la séduction nazie. Les passages les plus pertinents se trouvent aux pages 272 et 285-287 (confirmés par une recension académique de David Crew sur H-Net, 2003).

Haffner consacre un développement essentiel à la Kameradschaft (camaraderie) qu’il compare à l’alcool ou à l’opium — un réconfort face à des conditions inhumaines qui, séparé de cette nécessité et pratiqué pour lui-même, devient un vice corrupteur. Le passage clé (p. 285) décrit comment cette camaraderie promiscue détruit le sens de la responsabilité individuelle : les camarades deviennent la conscience de chacun, accordant l’absolution pour tout, pourvu qu’on fasse ce que tout le monde fait. La camaraderie ne tolère pas la discussion — toute réflexion prend immédiatement la couleur de la plainte et du grognement, devenant un péché mortel. Elle n’admet que des sentiments de masse du type le plus primitif.

Haffner identifie aussi un vice spécifiquement allemand (p. 272) : l’idolâtrie de la compétence pour elle-même — un plaisir profond à bien faire n’importe quelle tâche, qu’il s’agisse d’un travail honorable, d’une aventure ou d’un crime. Cette observation éclaire directement le mécanisme par lequel des professionnels compétents ont servi le régime avec zèle.

Ian Kershaw : le mythe du Führer et le « working towards the Führer »

Deux textes de Kershaw sont indispensables :

1. « The Hitler Myth, » History Today 35, n° 11 (novembre 1985) — article accessible en texte intégral qui contient les formulations clés. Kershaw y décrit l’adulation de Hitler par des millions d’Allemands marginalement engagés dans l’idéologie nazie comme un élément crucial d’intégration politique du Troisième Reich. Il développe le contraste entre la popularité de Hitler et la réputation désastreuse des fonctionnaires du parti — les « petits Hitler » (little Hitlers) — dont la corruption et l’arrogance étaient un scandale quotidien. La popularité de Hitler était protégée par le mythe selon lequel il ignorait les méfaits de ses subordonnés. Kershaw note aussi que les sous-cultures socialiste et catholique restaient relativement immunisées (Resistenz) contre le culte du Führer.

2. « ‘Working Towards the Führer’: Reflections on the Nature of the Hitler Dictatorship, » Contemporary European History 2, n° 2 (juillet 1993), pp. 103-118. Ce texte fondateur s’appuie sur un discours de Werner Willikens, secrétaire d’État au Ministère de l’Alimentation (21 février 1934), reproduit dans Noakes & Pridham, Nazism 1919-1945: A Documentary Reader, vol. 2, p. 207. Willikens y exhortait chacun à travailler dans le sens que le Führer souhaiterait, sans attendre d’ordres. Kershaw étend ce concept à toute la société : individus cherchant un avancement de carrière, petits commerçants détruisant un concurrent par une calomnie sur ses origines « aryennes », citoyens ordinaires réglant des comptes avec leurs voisins via des dénonciations à la Gestapo — tous, d’une certaine manière, « travaillaient vers le Führer » (p. 117).

Sur la remilitarisation de la Rhénanie (mars 1936), Kershaw décrit dans Hitler 1889-1936: Hubris (Norton, 1999, ~p. 588) une population « hors d’elle-même de joie » — une humeur contagieuse à laquelle il était presque impossible de résister.

Robert Gellately : le consentement par la dénonciation

Backing Hitler: Consent and Coercion in Nazi Germany (Oxford UP, 2001) développe la thèse que le régime ne cherchait pas à terroriser la population dans son ensemble mais à gagner des convertis en s’appuyant sur des images populaires et des phobies anciennes. Le succès monstrueux de la Gestapo était dû en grande partie à des citoyens ordinaires qui signalaient volontairement des « ennemis » dans leur entourage (introduction du livre). Les pages 5-6, citées dans une recension H-Net de George Browder (novembre 2002), précisent que la coercition des années 1930 n’était ni globale ni aléatoire, mais sélective et ciblée. Dans The Gestapo and German Society (Oxford, 1990), Gellately établit qu’au minimum 26 % des affaires de la Gestapo commençaient par une dénonciation identifiable — chiffre plancher. Il rappelle que la Gestapo ne comptait que 32 000 agents pour toute l’Allemagne, et seulement 42 à Hanovre. Une femme allemande citée dans le livre se souvient avoir voulu « ne voir que le bien » et avoir simplement « repoussé le reste ».

Götz Aly : la « Gefälligkeitsdiktatur »

Hitler’s Beneficiaries: Plunder, Racial War, and the Nazi Welfare State (Metropolitan Books, 2005) — traduit de Hitlers Volksstaat — avance que Hitler a littéralement « acheté » le consentement de son peuple par des avantages matériels tirés du pillage. Le chapitre 2, intitulé « The Accommodating Dictatorship » (Die Gefälligkeitsdiktatur), développe l’idée d’une dictature entretenue « par le bas », avec des Allemands participant pleinement à un processus décisionnel aplati. Dans une interview avec Yad Vashem (disponible sur yadvashem.org), Aly emploie lui-même le terme de dictature « feel-good » pour caractériser le mécanisme de politique sociale du régime.

La critique la plus efficace vient de Richard J. Evans (History News Network) : Aly applique un réductionnisme économique qui laisse trop de côté d’autres facteurs, notamment l’idéologie et la croyance.

Peter Fritzsche : l’enthousiasme comme moteur

Life and Death in the Third Reich (Harvard UP, 2008) utilise des journaux intimes pour montrer la complexité du consentement. Fritzsche cite le diariste Erich Ebermayer, qui écrit le 30 janvier 1933 « Nous sommes les perdants », puis en 1935 face aux lois de Nuremberg que « la haine est semée un million de fois », mais qui en mars 1938, face à l’Anschluss, reconnaît : « Ne pas le vouloir simplement parce que c’est Hitler qui l’a réalisé serait une folie. » Cette séquence illustre la thèse centrale de Fritzsche : même les sceptiques pouvaient être entraînés par l’élan de renouveau national. La Volksgemeinschaft n’était pas un simple slogan de propagande mais exerçait une attraction réelle, promettant l’appartenance tout en exigeant l’exclusion.

Dans Germans into Nazis (Harvard UP, 1998), Fritzsche soutient — selon les recensions de Harvard UP — que l’attrait populaire du mouvement hitlérien résidait davantage dans l’espoir et l’optimisme qu’il générait que dans ses invitations à haïr et à craindre. Un contemporain cité par Fritzsche dans Hitler’s First Hundred Days (2020) résume le paradoxe de manière saisissante : les gens râlent comme des enragés, mais sont quand même nazis.

Victor Klemperer : le témoin de Dresde (1935-1936)

I Will Bear Witness: A Diary of the Nazi Years, 1933-1941 (trad. Martin Chalmers, Random House, 1998-1999) contient des observations irremplaçables. Les entrées clés pour la période sont :

Septembre 1935 (période des lois de Nuremberg) — Klemperer décrit une intensification de la propagande antisémite à Dresde : panneaux sur les arrêts de tramway de la Prager Strasse, vitrines de magasins à Plauen couvertes de citations antisémites attribuées à Marie-Thérèse et Goethe, le Stürmer partout, discours violents de Goebbels, actes de violence en divers endroits. Il note que la persécution est bien pire que lors du premier boycott de 1933.

9 septembre 1935 — « Le régime nazi est plus fermement en selle que jamais. »

Mai 1936 — Une observation glaçante sur l’opinion publique : la majorité de la population est contente, un petit groupe accepte Hitler comme un moindre mal, et personne ne veut réellement se débarrasser de lui.

Août 1936 (pendant les Jeux) — Klemperer note avec sarcasme que l’honneur de la nation dépend désormais de la capacité d’un compatriote à sauter quelques centimètres plus haut que les autres. Il anticipe aussi que la relative retenue montrée pendant les Jeux laissera place à une persécution intensifiée : « Les Jeux se terminent dimanche prochain, le congrès du NSDAP est annoncé, une explosion est imminente, et naturellement on s’en prendra d’abord aux Juifs. »

16 août 1936 — Une des entrées les plus violentes : Klemperer exprime sa rage contre les intellectuels qui ont permis le régime, déclarant que si la situation s’inversait, il laisserait partir les gens ordinaires mais ferait pendre tous les intellectuels — les professeurs trois pieds plus haut que les autres.

Sur le comportement des Allemands ordinaires, Klemperer rapporte une scène typique : un homme lui serre la main, lui dit de garder courage ; le lendemain, le même homme passe devant lui le regard fixe, aussi étranger que possible. Ce comportement, estime-t-il, est représentatif de la population tout entière.

(Source complète : édition Modern Library/Random House, trad. Chalmers.)

Observateurs étrangers : les Jeux de Berlin et au-delà

William Shirer, Berlin Diary (Knopf, 1941) — Le correspondant américain offre des observations de première main, avec une réserve importante : une étude de 2015 a montré que Shirer avait substantiellement révisé ses premières entrées favorables à Hitler, et qu’une grande partie du texte portant sur 1934-1938 a été rédigée rétrospectivement. Sous cette réserve :

Pour le congrès de Nuremberg de 1934, Shirer décrit une foule de dix mille personnes en délire devant l’hôtel de Hitler, les visages — surtout ceux des femmes — transformés en quelque chose de « positivement inhumain », rappelant les expressions de prédicateurs extatiques en Louisiane. Il analyse le succès de Hitler comme un emprunt à l’Église catholique romaine : la restauration de la pompe, de la couleur et du mysticisme dans les vies mornes des Allemands du XXe siècle.

Pour les Jeux de 1936, Shirer note que les nazis ont réalisé un travail de propagande formidable, impressionnant la plupart des visiteurs étrangers par la somptuosité et l’organisation. Il raconte avoir organisé un déjeuner pour des hommes d’affaires américains et invité Douglas Miller, l’attaché commercial — le mieux informé de l’ambassade — pour les éclairer, mais les businessmen ont dit à Miller comment étaient les choses, sans lui laisser placer un mot.

Sur la remilitarisation de la Rhénanie, l’entrée du 8 mars 1936 note que Hitler s’en est tiré — la France ne marche pas, elle fait appel à la Société des Nations — et révèle que les troupes allemandes avaient l’ordre strict de battre en retraite si la France s’opposait de quelque façon.

Chips Channon (député conservateur britannique) — Les Diaries non expurgées (éd. Simon Heffer, Hutchinson, 2021, vol. 1) révèlent une fascination troublante. En août 1935, Channon note que les atrocités allemandes ne provoquent guère d’émotion et s’avoue « pro-allemand ». Aux Jeux de Berlin en août 1936, il décrit Hitler comme une créature « semi-divine ». Il applaudit Göring dont les yeux pétillent d’amusement, chante le Horst-Wessel-Lied qu’il trouve entraînant, et visite un camp de concentration qu’il juge « propre, même gai ». Ces entrées montrent la séduction exercée par le régime sur les élites étrangères.

David Lloyd George, « I Talked to Hitler, » Daily Express, novembre 1936 (disponible sur germanhistorydocs.org) — L’ancien Premier ministre britannique, après sa visite à Hitler au Berghof en septembre 1936, déclare qu’aucun doute n’est possible sur la transformation merveilleuse que Hitler a opérée dans l’esprit du peuple. Il compare Hitler à George Washington et le décrit comme « un des plus grands hommes » à la tête du peuple le plus heureux qu’il ait jamais rencontré.

Charles et Anne Morrow Lindbergh — En août 1936, Lindbergh écrit à Göring pour exprimer son admiration devant les installations aéronautiques allemandes. Anne Morrow Lindbergh, dans The Flower and the Nettle (1976), se souvient n’avoir jamais été aussi consciente d’une telle « force dirigée », trouvant « exaltantes » l’énergie, la fierté et le moral du peuple.

W.E.B. Du Bois, Pittsburgh Courier, 19 décembre 1936 (disponible sur germanhistorydocs.org) — Après six mois en Allemagne, Du Bois constate qu’il jouit d’une liberté civique complète et d’une courtoisie publique qu’il ne connaît pas aux États-Unis : il peut aller dans n’importe quel hôtel, dîner où il veut. Mais il reconnaît simultanément l’existence d’une campagne de préjugés raciaux contre les Juifs « qui surpasse en cruauté vindicative et en insulte publique tout ce qu’il a vu » (selon la formulation rapportée par Andrew Nagorski dans Hitlerland).

L’ambassadeur André François-Poncet, dans The Fateful Years (1949), décrit le Lichtdom (cathédrale de lumière) de Speer aux congrès de Nuremberg comme une « extase mystique, une sorte de sainte illusion » s’emparant de l’audience. Sir Nevile Henderson emploie l’expression « cathédrale de glace » pour le même spectacle.

KdF, Nuremberg, Rhénanie : les voix ordinaires

Kraft durch Freude (KdF) — Shelley Baranowski, Strength Through Joy: Consumerism and Mass Tourism in the Third Reich (Cambridge UP, 2004), pp. 1-2, cite l’article de deux mineurs de Krupp, Josef Nösler et Josef Amediet, publié dans la revue d’entreprise Krupp (1er juillet 1936), décrivant leur croisière KdF à Madère comme une expérience de conte de fées, en s’émerveillant que des salariés puissent jouir d’un passe-temps autrefois réservé aux classes supérieures. La pauvreté des Madériens leur rappelle combien leurs propres vies diffèrent — grâce au Führer. Les rapports SOPADE (sociaux-démocrates en exil) sont particulièrement significatifs puisqu’ils émanent d’opposants au régime : un rapport de 1936 reconnaît que les événements KdF sont « devenus très populaires » et qu’un commentaire récurrent parmi les ouvriers est « personne ne s’est jamais occupé de nous avant ». Shirer note que malgré une organisation nazie poussée jusqu’à l’exaspération, les ouvriers semblaient passer du bon temps, à des tarifs dérisoires : 25 dollars pour une croisière à Madère.

Statistiques KdF : 2,1 millions de participants en 1934, 10,3 millions en 1938 ; 150 000 croisiéristes entre 1934 et 1939 ; en 1939, KdF était le plus grand opérateur touristique mondial.

Congrès de Nuremberg — Goebbels articule explicitement le mécanisme psychologique : la participation au congrès transforme l’individu « d’un petit ver en partie d’un grand dragon » (cité dans Hite, p. 254, via World History Encyclopedia). Albert Speer, dans Inside the Third Reich (1970), décrit le Lichtdom comme un vaste espace dont les faisceaux de lumière servaient de piliers à des murs extérieurs infiniment légers.

Remilitarisation de la Rhénanie — Le témoignage le plus vivant est celui d’Alfons Heck (1928-2005), qui avait sept ans le 7 mars 1936 dans sa petite ville rhénane (vidéo-témoignage, Facing History & Ourselves) : perché sur les épaules de son oncle, il décrit une foule devenue « complètement folle » en voyant les troupes allemandes, criant « Heil ! » Il se souvient avoir été « infecté par le sentiment évident de toute la ville ». Un newsreel américain conservé aux UCLA Film Archives et au USHMM montre les scènes de joie à Cologne : « Jeunes et vieux les acclament. […] Avec quelle facilité les horreurs de la guerre sont oubliées dans l’extase du moment. »

Fromm, Reich, Adorno : la psychologie de l’adhésion

Erich Fromm, Escape from Freedom (1941) — Le chapitre 5 développe le concept d’automaton conformity : l’individu cesse d’être lui-même, adopte entièrement le type de personnalité offert par les modèles culturels, et devient identique à des millions d’autres automates — la peur de la solitude disparaît, mais le prix est la perte du soi. Le chapitre 6, « Psychology of Nazism » (~p. 208-220), analyse l’attrait du nazisme pour la petite bourgeoisie, dont les valeurs psychologiques traditionnelles — amour du fort, haine du faible — s’emboîtaient avec l’idéologie nazie. Fromm souligne que le nazisme est un problème psychologique dont les facteurs doivent être compris comme façonnés par des facteurs socio-économiques.

Wilhelm Reich, The Mass Psychology of Fascism (1933/1942) — La thèse radicale de Reich est que le fascisme n’est que l’expression politique organisée de la structure caractérielle de l’homme moyen. L’identification de l’individu de masse avec le Führer compense son impuissance : plus l’individu est rendu impuissant par son éducation, plus son identification avec le Führer est prononcée, le petit-bourgeois réactionnaire se percevant lui-même dans le Führer et dans l’État autoritaire. Reich insiste sur l’universalité du phénomène : c’est l’irresponsabilité des masses de tous les pays et de toutes les nations qui est à la base du fascisme.

Adorno et al., The Authoritarian Personality (1950) — L’hypothèse directrice (p. 1) est que les convictions politiques, économiques et sociales d’un individu forment souvent un ensemble cohérent, expression de tendances profondes de la personnalité. La conclusion (p. 976) formule une opposition saisissante : la peur et la destructivité sont les principales sources émotionnelles du fascisme ; l’éros appartient principalement à la démocratie. Mais le livre se limite lui-même (p. 975) : la modification de la structure potentiellement fasciste ne peut être accomplie par des moyens psychologiques seuls. Adorno précise dans un essai ultérieur (1951, p. 135) que les dispositions psychologiques ne causent pas le fascisme — elles définissent un terrain que des forces non psychologiques exploitent.


VOLET 2 — L’EFFONDREMENT : ALLEMAGNE 1942-1944

Goebbels : la conscience de l’écart

Le journal de Goebbels (éd. Louis P. Lochner, The Goebbels Diaries 1942-1943, Doubleday, 1948) contient des entrées d’une franchise brutale :

27 mars 1942 (pp. 147-148) — Sur la déportation des Juifs depuis le Gouvernement général, Goebbels reconnaît une procédure « assez barbare » qu’il refuse de décrire plus précisément, estimant qu’environ 60 % devront être liquidés. Il ajoute un jugement qui frappe les Juifs et qu’il qualifie de « mérité ».

2 mars 1943 (pp. 261-262) — Goebbels note la Fabrikaktion (rafle des derniers Juifs de Berlin) et se plaint que les « milieux cultivés » et les intellectuels n’ont une fois de plus pas compris la politique juive et ont même pris le parti des Juifs.

10 septembre 1943 — Il reconnaît en privé que l’Allemagne n’a jamais eu de chance avec une guerre sur deux fronts et qu’elle ne pourra pas supporter celle-ci indéfiniment — en contradiction totale avec sa propagande publique.

Le discours du Sportpalast (18 février 1943) est l’événement rhétorique central de la période. Le texte complet est disponible en traduction anglaise sur le German Propaganda Archive (Calvin University, traduction Randall Bytwerk). L’enregistrement audio original est conservé au Deutsches Rundfunkarchiv (Nr. 52-12534). Goebbels y requalifie Stalingrad en « signal d’alarme du destin » et pose dix questions rhétoriques à une audience soigneusement sélectionnée de 14 000 personnes, culminant dans le fameux « Wollt ihr den totalen Krieg ? » Albert Speer rapporte dans Inside the Third Reich que Goebbels, de retour chez lui, analysait froidement l’effet psychologique de ce qui avait semblé être un élan purement émotionnel, notant avec satisfaction que son public avait réagi aux moindres nuances — le public « politiquement le mieux formé » d’Allemagne.

Les rapports SD (Meldungen aus dem Reich)

L’édition de référence est celle de Heinz Boberach, Meldungen aus dem Reich 1938-1945 (Pawlek Verlag, 1984, 17 volumes). Ces rapports secrets du Sicherheitsdienst, considérés comme les sources les plus réalistes sur l’humeur de la population, montrent une trajectoire claire :

1942 : moral globalement bon. Fin 1942 : la gravité de la guerre « entre dans les foyers ». Février 1943 (post-Stalingrad) : déclin marqué du moral et de la confiance dans le parti ; les rapports contemporains mentionnent un déclin de l’usage du « Heil Hitler ». Été 1943 : moral « significativement déprimé » mais le « comportement collectif » reste « pas mauvais » ; les cris de représailles et les rumeurs sur les armes nouvelles prennent de l’ampleur. Fin 1944 : la critique devient « acerbe et impitoyable, y compris contre les dirigeants » ; la Bunkerfever (fièvre des bunkers) se répand.

Un rapport SD de juin 1943 sur le discours de Goebbels au Sportpalast note que « la conclusion générale est que les gens ont repris courage », mais ajoute que « certains estiment que les chances allemandes de victoire sont significativement moindres que par le passé » et qu’ils veulent des actes, pas de beaux discours. (Références via le German Propaganda Archive, Calvin University.)

Le United States Strategic Bombing Survey (Effects of Strategic Bombing on German Morale, vol. 1, 1947), s’appuyant sur 170+ entretiens et des documents allemands capturés, établit que 75 % des Allemands estimaient la guerre perdue au printemps 1944, et que le fatalisme, l’apathie et le défaitisme étaient manifestes dans les zones bombardées. Speer lui-même aurait déclaré après le bombardement de Hambourg que « six autres Hamburg et l’Allemagne sera finie ».

Victor Klemperer : le témoin de Dresde (1942-1944)

I Will Bear Witness / To the Bitter End, vol. 2 (trad. Chalmers, Random House, 2000) contient les entrées les plus poignantes :

16 mars 1942 — Klemperer mentionne pour la première fois Auschwitz (« ou quelque chose comme ça ») près de Königshütte en Haute-Silésie, décrit comme un lieu de travail minier où l’on meurt en quelques jours. L’historien Richard J. Evans cite cette entrée comme l’une des premières mentions d’Auschwitz dans la correspondance privée allemande. En octobre 1942, la connaissance de Klemperer a évolué : il qualifie Auschwitz d’abattoir à fonctionnement rapide. Fin août 1942 : « La volonté d’extermination ne cesse de croître. »

27 mai 1942 — L’entrée qui donne son titre au livre : « Je continuerai à écrire. C’est mon héroïsme. Je veux porter témoignage, un témoignage précis ! »

30 mai 1942 — Un des passages les plus puissants sur le paradoxe de l’existence sous la persécution : la peur de chaque coup de sonnette, des mauvais traitements, de la faim (la vraie faim), des interdictions toujours nouvelles, de l’asservissement toujours plus cruel — et pourtant des heures de plaisir en lisant à voix haute, en travaillant, en mangeant le peu qu’on a.

25 juin 1942 — « Les matins sont les pires. Tout vous assaille. Vais-je être battu et insulté aujourd’hui ? Convoqué ? Arrêté ? L’arrestation signifie désormais la mort certaine. »

Août 1944 — Klemperer rapporte un échange avec un chef d’îlot de défense aérienne, « un homme correct », qui nie d’abord que les Juifs seraient laissés à brûler si la cave s’effondre, puis admet qu’il « aimerait bien aider, mais ses mains sont liées ». L’observation acide de Klemperer : il est tragicomique d’entendre parler de « communauté liée par serment » quand on porte l’étoile jaune et qu’on est « ennemi de l’État ». Cet épisode illustre parfaitement ses observations sur la LTI (Lingua Tertii Imperii).

LTI — Lingua Tertii Imperii (1947, trad. anglaise Bloomsbury) contient la formulation célèbre sur le langage comme poison : les mots agissent comme de minuscules doses d’arsenic — avalés sans qu’on s’en aperçoive, apparemment sans effet, puis la réaction toxique se manifeste. L’influence la plus puissante ne s’exerçait pas par des discours individuels ou des articles, mais par des mots isolés, des tournures et des structures de phrases imposées en un million de répétitions et absorbées mécaniquement et inconsciemment.

Lettres du front de l’Est et derniers jours de Stalingrad

Les lettres de Feldpost capturées à Stalingrad par les troupes soviétiques et publiées en 1944 (The Defeat of the Germans at Stalingrad, éd. militaire soviétique) constituent une source authentique distincte de la collection controversée Letzte Briefe aus Stalingrad (éd. Schneider, 1950), dont l’authenticité est sérieusement contestée par l’historien Jens Ebert.

Parmi les lettres authentiques capturées :

  • Soldat Walter Oppermann (18 novembre 1942) décrit Stalingrad comme un « enfer sur terre — Verdun, le beau Verdun, avec des armes nouvelles ».
  • Sous-officier Herman Trapman (19 novembre 1942, journal intime) : « Si nous perdons cette guerre, ils se vengeront pour tout ce que nous avons fait. Nous avons tué des milliers de Russes et de Juifs avec femmes et enfants autour de Kiev et de Kharkov. » — une conscience explicite des atrocités et une peur de la rétribution.
  • Caporal-chef Joseph Tzimach (20 novembre 1942) : « Stalingrad est une tombe pour les soldats allemands. »

Willy Peter Reese (1921-1944), fantassin tué en action à 23 ans, a laissé un manuscrit tapé lors de sa dernière permission, publié comme A Stranger to Myself: The Inhumanity of War, Russia 1941-1944 (Farrar, Straus & Giroux, 2005). Il y reconnaît sa part de responsabilité dans la dévastation et conclut qu’aucune victoire, aucune conquête ne justifie un seul mort — que la guerre ne veut rien d’autre qu’elle-même.

Hans Roth, caporal sur le front de l’Est, décrit dans son journal (analysé dans le Journal of Genocide Research) des scènes de massacre : des flaques de sang sur les trottoirs et un SS se vantant des fusillades de Juifs, avec des enfants comblant les espaces entre les cadavres.

Civils sous les bombes : Hambourg, Berlin et au-delà

Hambourg, juillet 1943 (Opération Gomorrhe) — Plusieurs témoignages de survivants documentent l’horreur de la tempête de feu qui a tué ~37 000 personnes : des chevaux en feu courant dans les rues, des arbres dont la cime plie jusqu’au sol, l’air même qui brûle (Henni Klank) ; des gens transformés en torches vivantes (Heinrich Johannsen, Ben Witter).

Le témoignage le plus précieux est celui de Mathilde Wolff-Mönckeberg (1879-1958), fille du lord-maire de Hambourg, dont les lettres jamais envoyées à ses cinq enfants ont été publiées comme On the Other Side: To My Children from Germany, 1940-1945 (Pan Books, 1979 ; disponible sur germanhistorydocs.org). Elle décrit la terreur dans les abris, les naissances en pleine rue au milieu des incendies, et — détail crucial — des gens arrachant les insignes du parti des manteaux des porteurs en criant contre « ce meurtrier ». La police n’intervient pas.

BerlinMarie « Missie » Vassilitchikov, émigrée russe blanche travaillant au Ministère des Affaires étrangères, a tenu un journal quotidien publié comme The Berlin Diaries 1940-1945 (1988), qualifié par le Washington Post de « meilleur témoignage oculaire du bombardement de Berlin ». L’entrée du 22 novembre 1943 décrit les bâtiments réduits à leurs murs extérieurs, les voitures se frayant un chemin dans les ruines.

W.G. Sebald, On the Natural History of Destruction (1999/2003) analyse l’absence culturelle du bombardement dans la mémoire allemande, notant qu’une nation qui avait assassiné et travaillé à mort des millions dans ses camps pouvait difficilement demander aux vainqueurs de justifier la destruction de ses villes.

Ursula von Kardorff : Berlin entre mondanité et désespoir

Berliner Aufzeichnungen / Diary of a Nightmare: Berlin 1942-1945 (trad. Ewan Butler, 1966 ; extraits sur germanhistorydocs.org) est un document extraordinaire de dissonance cognitive.

31 octobre 1942 (pp. 10-11) — Un officier blessé nommé Josel demande : « Oui, mais ne pensez-vous pas que ce pays, pour lequel tant de gens ont déjà donné leur vie, est peut-être déjà mort ? Ne combattons-nous pas pour des idéaux qui ne signifient plus rien pour les gens à l’arrière ? » Le même soir, avec un journaliste SS présent, quelqu’un déclare : « Nous sommes tous comme des rats sur un navire qui coule, à la seule différence que nous ne pouvons plus en descendre. »

Nouvel an 1943/44 — Kardorff qualifie 1943 de pire année de sa vie et fait une observation remarquable : les Allemands errent désormais sans abri comme les Juifs, chargés des mêmes baluchons. « Au moins cela soulage d’un peu de notre culpabilité, et c’est un réconfort. » — une reconnaissance consciente de la culpabilité envers les Juifs.

13 juillet 1943 — Elle rapporte une blague cynique : un homme déterré après deux jours sous les décombres, sa femme et son enfant morts, un bras, une jambe et un œil perdus, lève son bras restant en saluant : « Heil Hitler — Dantzig est allemand, c’est l’essentiel ! »

25 janvier 1944 — Description du refuge du zoo de Berlin : un « troupeau d’animaux humains » se pressant vers des entrées trop étroites, les murs massifs évoquant le décor de la scène de prison de Fidelio.

Les Flüsterwitze : l’humour noir comme résistance passive

Les blagues chuchotées (Flüsterwitze), compilées par Hans-Jochen Gamm dans Der Flüsterwitz im Dritten Reich (List Verlag, 1990) et disponibles en partie sur germanhistorydocs.org, constituent un indicateur précieux du moral populaire :

  • La prière parodiée : « Cher Dieu, rends-moi muet / Pour que je n’aille pas à Dachau » (parodie de « Cher Dieu, rends-moi pieux / Pour que j’aille au ciel »).
  • La blague du concours de Goebbels : premier prix, cinq ans de prison ; deuxième prix, trois ans à Dachau ; troisième prix, une visite dans les caves de la Gestapo, Prinz-Albrecht-Strasse.
  • Après le discours du Sportpalast : les mineurs de la Ruhr, sous les bombes, adressent aux pilotes britanniques — « Cher Tommy, continue de voler […] Vole plutôt vers Berlin, là-bas ils ont tous crié oui. »
  • Le jeu de mots sur Berlin détruite : « Quelle ville a le plus de Warenhäuser [grands magasins] ? Berlin : partout où l’on regarde, il y avait des maisons [waren Häuser]. »

L’attentat du 20 juillet 1944

Le général Henning von Tresckow, un des principaux organisateurs du complot, aurait déclaré la veille à Stauffenberg que l’attentat devait être tenté coûte que coûte — même en cas d’échec, le mouvement de résistance allemand devait « faire le plongeon devant les yeux du monde et de l’histoire ». Après l’échec, Tresckow se suicida le 21 juillet 1944 en déclarant être convaincu d’avoir fait la bonne chose et pouvoir en rendre compte devant Dieu. (Transmis par le témoignage d’après-guerre de l’adjudant Fabian von Schlabrendorff — formulation exacte possiblement approximative.)

La réaction populaire majoritaire fut l’indignation. Le soldat Werner Mork (témoignage 2006, Deutsches Historisches Museum) rapporte que lui et ses camarades en Italie réagirent avec outrage et choc, considérant le complot comme un crime contre la loyauté. Le futur chancelier Helmut Schmidt, alors conscrit de 26 ans, fut amené comme spectateur au procès-spectacle devant le Volksgerichtshof de Roland Freisler et rapporta ultérieurement qu’on ne pouvait que rester assis en silence — sous peine de finir pendu avec du fil de piano à des crocs de boucher.

La connaissance de la Shoah par les Allemands ordinaires

Peter Longerich, « Davon haben wir nichts gewusst! » (Siedler Verlag, 2006) — Longerich déconstruit la phrase de déni d’après-guerre elle-même (interview, Times Higher Education, 2006) : le mot davon (« de cela ») implique que le locuteur sait de quoi on parle mais refuse d’en parler en détail ; le verbe gewusst (« su ») n’exclut pas les rumeurs et informations partielles. La phrase ne doit pas être confondue avec un réel désintérêt pour la persécution des Juifs — c’était une stratégie de distanciation par rapport à toute responsabilité, qui a émergé pendant la guerre et non après. Longerich démontre (p. 278) que le génocide est devenu un « öffentliches Geheimnis » (secret public) à travers des allusions répétées de la direction et l’absence de démentis des rumeurs de meurtre de masse.

Eric A. Johnson & Karl-Heinz Reuband, What We Knew (Basic Books, 2005) — À partir d’enquêtes auprès de 3 000+ Allemands, Johnson et Reuband concluent qu’au moins un tiers, et possiblement plus de la moitié de la population allemande savait quelque chose du génocide pendant son déroulement. Leur thèse des « deux visages » : l’Allemagne de Hitler montrait aux Juifs le visage du mal ; aux Allemands, souvent celui d’un policier ordinaire. La majorité des non-Juifs ont vécu dans le Troisième Reich sans crainte permanente d’arrestation, menant des vies souvent normales et même heureuses (p. 332 citée dans une recension H-Net d’Alex J. Kay). Beaucoup se préoccupaient exclusivement de leur vie privée et tendaient à ne pas penser à ce qui arrivait aux Juifs.

Hannah Arendt : la banalité du mal et au-delà

Eichmann in Jerusalem (1963) — Le concept central est que le problème avec Eichmann était précisément que tant d’autres lui ressemblaient — ni pervertis ni sadiques, mais terriblement et effroyablement normaux. Arendt caractérise la posture d’Eichmann non comme une stupidité mais comme une Gedankenlosigkeit (absence de pensée) — une distance par rapport à la réalité qui peut causer plus de ravages que tous les instincts mauvais réunis. Elle étend l’analyse à la société allemande tout entière, protégée de la réalité par les mêmes moyens — autodéception, mensonges et stupidité — qui s’étaient enracinés dans la mentalité d’Eichmann. La pratique de l’auto-déception était devenue si commune qu’elle constituait presque une condition préalable morale pour la survie.

The Origins of Totalitarianism (1951) — Le sujet idéal du pouvoir totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’être humain pour qui la distinction entre fait et fiction et celle entre vrai et faux n’existent plus. Arendt décrit le mécanisme du cynisme comme outil de contrôle : on peut faire croire aux gens les déclarations les plus fantastiques, et si le lendemain on leur prouve qu’elles étaient fausses, ils se réfugient dans le cynisme — prétendant avoir toujours su que c’était un mensonge et admirant leurs dirigeants pour leur habileté tactique.

Dans un essai de 1950 dans Commentary (p. 342), Arendt observe que les Allemands d’après-guerre utilisent l’activité frénétique comme principale défense contre la réalité — anticipant de 17 ans la thèse des Mitscherlich.

Les Mitscherlich : l’incapacité de faire le deuil

Die Unfähigkeit zu trauern / The Inability to Mourn (1967, trad. anglaise Grove Press, 1975) — Alexander et Margarete Mitscherlich avancent que les Allemands avaient adoré Hitler et investi leur propre moi en lui. Après la guerre, ils furent incapables de reconnaître l’inhumanité de ses idéaux. La défense contre le souvenir des événements criminels est interprétée comme un rejet auto-protecteur d’une mélancolie qui se serait installée inévitablement si les Allemands avaient véritablement confronté leur lien avec Hitler. Le narcissisme nazi et les idéaux nationaux-socialistes avaient expulsé du soi l’humanité partagée et la capacité d’empathie avec les victimes.

Les extraits disponibles sur germanhistorydocs.org montrent le mécanisme de déni à l’échelle nationale : l’Allemagne tentait de contraindre les vainqueurs, sur la base de leurs propres standards moraux, à traiter les conséquences des crimes nazis comme si le tout n’avait été qu’un conflit militaire relativement banal. Les Mitscherlich concluent (p. 348) que seule l’élaboration du passé (Vergangenheitsbewältigung) permet à une nation de tirer les leçons de son histoire et de rompre la compulsion de répétition.

Friedrich Reck-Malleczewen : la voix d’un dissident intérieur

Diary of a Man in Despair / Tagebuch eines Verzweifelten (publié 1947 ; NYRB Classics, 2013) — Ce journal clandestin d’un conservateur prussien, caché chaque nuit dans les bois de sa propriété, est qualifié par Hannah Arendt de « l’un des documents les plus importants de la période hitlérienne ». Reck y exprime une haine viscérale du régime : il s’adresse directement à Hitler, l’accusant de corrompre les âmes et de gâcher les vies. En 1942, il prédit que le régime ne survivra pas au feu qu’il a allumé. Arrêté en octobre 1944 pour Zersetzung der Wehrmacht (atteinte au moral de l’armée) pour n’avoir pas répondu à une convocation du Volkssturm, Reck meurt à Dachau en février 1945.

Les Wunderwaffen : le dernier espoir

La propagande sur les armes miracles culmina avec le V-1, lancé contre Londres le 13 juin 1944, que Goebbels baptisa Vergeltungswaffe Eins (Arme de Représailles n° 1). Selon Michael Neufeld (Smithsonian National Air and Space Museum), Goebbels retarda l’annonce du V-2 de deux mois car la propagande exagérée sur le V-1 avait déjà provoqué une désillusion à l’intérieur du Reich. Anne Frank elle-même note dans son journal (27 juin 1944) que la « Wuwa » (arme miracle) est en pleine action mais ne signifie rien d’autre que quelques dégâts en Angleterre et des journaux pleins chez « les Boches ». Le verdict historique de Neufeld : le résultat net de toutes ces armes fut un gaspillage colossal d’argent et d’expertise technique qui tua beaucoup de travailleurs forcés pour un avantage tactique et stratégique nul ou négligeable.


Conclusion : un kaléidoscope de voix pour deux Allemagnes

Ce répertoire révèle une asymétrie structurelle entre les deux périodes. Pour 1935-1936, les voix disponibles convergent de manière troublante : Allemands ordinaires (Mayer), observateurs étrangers (Shirer, Channon, Lloyd George, Du Bois), historiens (Kershaw, Fritzsche) et psychanalystes (Fromm, Reich) décrivent tous une adhésion largement volontaire, portée par l’espoir économique, la fierté nationale et le narcissisme collectif. Les voix dissidentes existent — Klemperer, Reck-Malleczewen — mais elles confirment par leur isolement même l’ampleur du consentement populaire.

Pour 1942-1944, le kaléidoscope se fragmente. Les voix officielles (Goebbels, rapports SD) trahissent l’écart croissant entre propagande et réalité. Les voix civiles (Kardorff, Wolff-Mönckeberg, Vassilitchikov) documentent la coexistence surréaliste de la vie mondaine et de la destruction. Les soldats (Oppermann, Trapman, Reese, Roth) révèlent une conscience des atrocités bien plus étendue qu’on ne l’a longtemps admis. Les Flüsterwitze montrent un cynisme généralisé qui ne se traduit pourtant jamais en révolte organisée.

La lacune la plus significative dans les sources disponibles concerne les rapports SD en traduction anglaise intégrale — le Boberach en 17 volumes n’est disponible qu’en allemand. Pour les témoignages oraux, les projets Final Account (Luke Holland / UCL-Wiener Library) et USC Shoah Foundation offrent des archives vidéo en expansion, désormais ouvertes aux témoignages de « perpétrateurs » et non plus seulement de victimes. Enfin, les collections de Feldpost capturées dans les archives soviétiques constituent un gisement encore sous-exploité de voix directes du front. »

Berlin et le Reich en 1935–1936 puis en 1944 : deux climats publics sous la dictature nazie

« Le point méthodologiquement décisif, pour vos deux “moments”, est le suivant : on ne peut pas lire la “presse” et la “parole publique” dans une dictature comme si c’était un débat libre. Dès 1933, les mécanismes institutionnels et juridiques ont vidé le parlement et encadré l’information : le parlement ne devient plus qu’un décor, tandis que l’exécutif gouverne par textes unilatéraux (lois/décrets). Le Bundestag résume cet effondrement institutionnel : après la loi des pleins pouvoirs de 1933, le Reichstag ne se réunit que rarement (19 fois) et vote très peu de lois, tandis que le gouvernement en édicte des centaines sans véritable procédure parlementaire. 

La comparaison 1935–36 / 1944 doit donc être lue comme la comparaison entre deux régimes de vérité :

  • un régime “d’adhésion-spectacle” où la coercition est réelle, mais où l’enthousiasme et l’enchantement collectif sont activés (1935–36) ;
  • un régime “de survie-sous-terreur” où l’écart entre récit officiel et réalité devient énorme, sans produire mécaniquement une rupture (1944). 

Allemagne 1935–1936 : Berlin comme vitrine d’un rêve national redevenu plausible

À l’échelle de Berlin et du Reich, 1935–36 est un moment où le régime semble “tenir sa promesse” : ordre, reprise, grandeur retrouvée, fin du “chaos” fantasmé de l’après-1918, et surtout impression que l’Histoire revient du côté allemand. Les spectacles politiques (rassemblements, mises en scène de masse), les succès diplomatiques risqués mais gagnants (Rhineland), et l’énorme mobilisateur symbolique des Jeux de Berlin s’imbriquent. 

1936 Summer Olympics - Opening Ceremony
8. Zeppelin Field | General Plan of the Nazi Party Rally Grounds
Reoccupation
Der Untergang der "Wilhelm Gustloff" vor 80 Jahren - [GEO]
Igrzyska olimpijskie w Berlinie (1936) w filmie i na fotografii | Portal historyczny Histmag.org - historia dla każdego!
Into The Rhineland

Spectacle et “normalisation” : l’adhésion n’a pas besoin d’être totale pour être massive

Même dans les milieux non nazis, l’adhésion peut naître d’un mécanisme banal : l’accoutumance. Le journaliste et essayiste Milton Mayer, à partir d’entretiens d’après-guerre, décrit le processus de glissement : chaque mesure paraît petite, “expliquée”, “regrettée” parfois, et l’ensemble n’est visible que trop tard — comme une croissance qu’on ne voit pas “au jour le jour”. 

Ce mécanisme ne nie pas la violence : il explique comment une dictature peut devenir “normale” pour ceux qu’elle ne frappe pas directement. C’est la logique de brutalité sélective : les coups les plus visibles ciblent des minorités, des opposants, des marginaux ; pour la majorité “dans le cadre”, la vie publique peut paraître stabilisée — et l’auto-censure devient une habitude sociale. Une fois cette normalisation installée, l’État n’a pas besoin de tout imposer lui-même : il bénéficie d’une dynamique décrite par l’historien Ian Kershaw comme le fait de “travailler en direction du Führer”, c’est‑à‑dire l’initiative d’acteurs ordinaires (administratifs, économiques, voisins) qui anticipent ce que le pouvoir veut et le réalisent, parfois pour des raisons idéologiques, parfois par opportunisme, carrière, règlement de comptes. 

Berlin 1936 : les Jeux comme masque, et comme preuve “internationale” de respectabilité

Les Jeux olympiques d’été de 1936 fonctionnent comme une opération de crédibilité internationale et un produit intérieur pour le régime : vitrine d’ordre, de modernité, d’hospitalité. Des sources muséales et historiques soulignent que le régime atténue temporairement certains signaux antisémites dans l’espace public afin de séduire les visiteurs étrangers (retrait de panneaux anti-juifs, mise à l’écart du journal violemment antisémite Der Stürmer à Berlin, etc.). 

Un marqueur important : l’après-coup du récit. L’athlète Jesse Owens dira plus tard que le dictateur ne l’aurait pas “snobé” et qu’il se sentit davantage ignoré par le président Franklin D. Roosevelt (pas d’invitation ni de télégramme). Ce point est souvent simplifié à l’excès ; ce qui compte ici, c’est le succès de camouflage : une fête mondiale peut coexister avec un régime raciste et policier, et produire malgré tout un sentiment de “France/Angleterre/monde nous regardent, et ils viennent”. 

Allemagne 1935–1936 : économie, loisirs de masse, et destruction achevée des freins institutionnels

Une reprise réelle, mais très politisée et de plus en plus militarisée

Le régime capitalise sur la baisse du chômage et une reprise visible, mais cette reprise est rapidement arrimée au réarmement. Dans l’analyse d’Adam Tooze, la fonction stratégique de la politique économique est centrale : la mobilisation pour l’armement devient un moteur majeur de l’activité et du compromis social. 

Un mécanisme financier clé est le montage des MEFO bills, conçu pour financer le réarmement en contournant les contraintes. Les documents du procès de Nuremberg (édition “Nazi Conspiracy and Aggression” sur le projet Avalon) indiquent :

  • qu’en 1938, 12 milliards de Reichsmarks de MEFO bills sont en circulation ;
  • et que le prêt direct de la banque centrale au gouvernement était statutairement limité à 100 millions de Reichsmarks, ce que la MEFO permet de contourner.
    Même sans reprendre slogan pour slogan, l’ordre de grandeur est parlant : 12 milliards / 0,1 milliard = 120 fois le plafond légal — une “reprise” payée par dette cachée et militarisation. 

Les loisirs comme politique : “acheter” la loyauté par l’expérience de masse

Le programme Kraft durch Freude (KdF) est un outil d’intégration et de pacification social : donner une expérience de “dignité” et de consommation populaire sans augmenter proportionnellement les salaires, et ancrer l’État-parti dans l’intime (vacances, excursions, sport, culture). Une étude de synthèse sur l’histoire du tourisme fournit des statistiques saisissantes : 2,3 millions de voyages en 1934, 5 millions en 1935, jusqu’à 10,3 millions en 1938 ; et 43 millions de voyages/croisières/randonnées vendus à bas prix dans les six années avant la guerre. 

Ce que cela produit en 1935–36 n’est pas seulement “du divertissement”. C’est un message social : la dictature se présente comme celle qui “rend la vie possible” et “répare l’humiliation”, tout en durcissant en arrière-plan l’exclusion raciale et l’armement.

Le parlement comme décor : la démocratie est déjà un cadavre administratif

Vos questions sur “ce qu’il reste du parlement” en 1935–36 reçoivent une réponse brutale : quasiment rien. Le Reichstag sert de scène, pas de contre-pouvoir. Le rappel du Bundestag (institution actuelle, parlant de ce passé) est net : après 1933, le Reichstag ne vote qu’un nombre infime de lois, pendant que le gouvernement légifère massivement hors du cadre parlementaire. 

En 1935, l’exemple le plus connu de “loi vitrine” votée dans un dispositif sans pluralisme est celui des lois raciales (les “lois de Nuremberg”), qui institutionnalisent l’exclusion des Juifs et redéfinissent la citoyenneté. Elles participent à la fois d’un coup juridique et d’une pédagogie sociale : on apprend aux gens qui compte, et qui ne compte plus. 

Allemagne 1944 : Berlin en guerre totale, effondrement matériel, contrôle par la peur

En 1944, Berlin n’est plus une vitrine : c’est un lieu de survie. Ce qui domine, c’est la combinaison de quatre réalités :

  • la guerre devient objectivement défavorable ;
  • la souffrance civilo-militaire s’étend ;
  • la propagande doit gérer un écart gigantesque entre discours et faits ;
  • le régime répond par un durcissement de la violence interne (contre “défaitistes”, “traîtres”, déserteurs). 
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La “guerre totale” comme ligne de front intérieure

Le discours de la guerre totale n’est pas juste une rhétorique : c’est une tentative de transformer la peur et le manque en vertu politique. Après la défaite de Stalingrad, Joseph Goebbels prononce au Sportpalast (février 1943) un discours qui illustre le basculement : on ne promet plus un triomphe facile, on exige “sacrifice” et mobilisation totale. 

En 1944, cette logique s’accompagne d’un durcissement policier et judiciaire : la dictature ne “tient” pas seulement par la persuasion, mais par l’augmentation des coûts de la sortie (désertion, critique, doute public).

Terreur contre les siens : désertion, “défaitisme”, justice militaire comme instrument de contrôle

Votre chiffre “15 000–18 000” pointe une réalité massive, même si l’estimation varie. Une source de référence de la Bundeszentrale für politische Bildung indique qu’environ 20 000 déserteurs furent condamnés à mort par la justice militaire, et qu’environ 15 000 de ces peines furent exécutées avant la fin de la guerre. 

Autrement dit : au moment où la guerre se dégrade, l’État exécute massivement ses propres soldats pour empêcher l’effondrement disciplinaire.

Le contrôle de fin de guerre passe aussi par des formes accélérées de justice et de répression. Les travaux sur la justice transitionnelle et l’histoire des violences politiques soulignent l’existence de juridictions militaires expéditives, dont les “fliegende Standgerichte” (tribunaux “volants”) font partie du répertoire répressif de la fin de régime. 

Allemagne 1944 : information, rumeurs, dissonance et propagande comme béquille psychologique

“Que savaient les gens ?” La réponse sérieuse est : beaucoup savaient quelque chose, peu savaient tout

Vous demandez une enquête qui prenne au sérieux l’idée que les Allemands ordinaires étaient “bien informés” des atrocités. On doit éviter deux caricatures :

  • “ils ne savaient rien” (mythe pratique, très utile après 1945) ;
  • “ils savaient tout en détail” (surestimation).

Une recension universitaire détaillée (H-Soz-Kult) du livre What We Knew de Eric A. Johnson et Karl-Heinz Reuband donne des chiffres (enquêtes + entretiens) : selon les villes étudiées, 27–29% des Allemands non juifs déclarent avoir eu des informations sur le meurtre de masse avant la fin de la guerre, et 10–13% disent l’avoir “soupçonné”. En corrigeant l’effet d’âge (les plus âgés ayant été généralement plus informés), les auteurs aboutissent à environ un tiers des Allemands ayant “entendu ou su quelque chose” avant la fin — avec une divergence d’interprétation : Reuband avance “environ un tiers”, Johnson tend vers une estimation plus haute. 

Ce résultat est compatible avec l’intuition de l’historien Peter Longerich : le meurtre de masse n’est pas un processus invisible ; il s’étend dans l’Europe occupée avec des centaines de milliers de participants et “sous les yeux” de très nombreux témoins, et il nécessite une continuité de décisions et d’exécutions jusqu’aux derniers mois. 

La propagande dans l’écart : tenir malgré le réel

En 1944, la propagande ne peut plus seulement “vendre le futur” : elle doit empêcher l’effondrement psychologique et social. La question devient : comment faire coexister la perception quotidienne (ruines, morts, pénurie), les nouvelles militaires, et un récit d’issue salvatrice ?

Plusieurs mécanismes se combinent, documentés par la recherche sur les publics du nazisme et les usages médiatiques :

  • la presse du parti est perçue comme exagérant les “succès” et tend à perdre de la crédibilité, ce qui force le régime à miser davantage sur d’autres canaux et sur la contrainte sociale ; 
  • le langage politique devient un instrument d’anesthésie morale et cognitive : le philologue Victor Klemperer formule l’idée célèbre que les mots peuvent agir comme de petites doses d’arsenic : avalées sans effet immédiat, mais toxiques à terme. C’est une description clinique de la façon dont une langue officielle peut réduire l’espace mental de la critique. 
  • l’“initiative par anticipation” décrite par Ian Kershaw (“travailler vers le Führer”) continue : quand l’État a moins de moyens matériels, il peut paradoxalement compter davantage sur l’autodiscipline, la dénonciation, la surveillance mutuelle, et le zèle d’acteurs locaux. 

Ce cocktail aide à comprendre votre intuition : il n’y a pas nécessairement de “point de rupture”. Dans une dictature, quand l’écart discours/réalité devient maximal, deux réactions peuvent coexister : cynisme privé et conformisme public ; désespoir intime et obéissance extérieure ; “je n’y crois plus” et “je fais comme si”. Le système punit la rupture visible et rend la fuite coûteuse (jusqu’à la mort), tout en fournissant un récit minimal de sens (“sacrifice”, “destin”, “survie de la nation”). 

Comparaison et jugement historique

Entre 1935–36 et 1944, on ne passe pas d’un “peuple hypnotisé” à un “peuple lucide”. On passe d’un régime qui peut encore promettre à un régime qui ne peut plus que sommer — et qui, pour continuer, augmente la dose de terreur interne.

En 1935–36, l’adhésion fonctionne parce qu’elle s’appuie sur des prises concrètes : amélioration visible pour une partie de la population, loisirs de masse, sentiment de retour de puissance, spectacles (dont les Jeux) et victoire diplomatique sans sanction immédiate (Rhineland), pendant que l’État a déjà neutralisé le parlement et domestiqué l’information. 

En 1944, la cohésion tient moins par la promesse que par la combinaison peur + habitude + dissonance : une part importante de la population a entendu quelque chose des crimes de masse ; une part (au moins) se résout à “tenir” par loyauté, peur des conséquences, ou enfermement moral ; et l’État rend la dissidence publiquement dangereuse (jusqu’à exécuter massivement ses propres soldats). 

Le jugement le plus net, si l’on refuse les fictions consolantes : un système peut obtenir une acquiescence maximale sans unanimité, et continuer quand tout se dégrade, parce qu’il a détruit très tôt les freins institutionnels et appris à transformer la société en relais (par initiative anticipatrice, par langue, par récompenses, puis par terreur). »

Berlin et le Reich : Deux climats publics sous la dictature nazie (1935-1936 / 1944)

« L’évolution du climat public au sein de l’Allemagne nationale-socialiste entre le milieu des années 1930 et l’année charnière 1944 représente l’une des trajectoires sociopolitiques les plus complexes de l’histoire moderne. Cette période voit la transition d’une dictature charismatique, largement soutenue par un consensus populaire né du redressement économique et de la fierté nationale retrouvée, vers un régime de terreur atomisé, marqué par la dévastation matérielle et une dissonance cognitive généralisée face à l’inéluctabilité de la défaite. L’analyse des sources primaires, notamment les rapports de sécurité du SD (Meldungen aus dem Reich), les journaux intimes de figures telles que Victor Klemperer et les recherches historiographiques de Ian Kershaw et Peter Longerich, permet de reconstruire les deux visages antithétiques de Berlin et du Reich. »

Chapitre I : Le zénith de la séduction et l’illusion de la normalité (1935-1936)

« Au milieu des années 1930, le régime nazi semble avoir réussi le pari de la stabilisation après les turbulences de la prise de pouvoir et l’épuration sanglante de la SA en 1934. Berlin devient alors le centre névralgique d’une mise en scène grandiose, visant à projeter l’image d’une nation pacifiée, prospère et unifiée sous l’autorité d’un chef providentiel. Ce climat public repose sur une alchimie entre succès économiques réels, ingénierie sociale par le loisir et une diplomatie audacieuse qui restaure la souveraineté allemande.

La stabilisation économique et l’alchimie financière des bons MEFO

Le premier pilier du soutien populaire entre 1935 et 1936 est la perception d’un « miracle économique ». Après des années de chômage de masse et d’instabilité sous la République de Weimar, le régime hitlérien parvient à restaurer le plein emploi, un fait qui restera dans la mémoire collective comme la plus grande réussite de la dictature. Cette réussite n’est pas seulement statistique ; elle est vécue par des millions de foyers comme un retour à la dignité et à la sécurité matérielle.

Le mécanisme de ce redressement repose sur les choix audacieux de Hjalmar Schacht, ministre de l’Économie et président de la Reichsbank. Pour financer le réarmement massif sans provoquer d’inflation immédiate ni vider les réserves de devises, le régime a recours aux bons MEFO (Metallurgische Forschungsgesellschaft). Ces traites, garanties par l’État mais émises par une société écran, permettent de créer du crédit ex nihilo pour payer les commandes militaires. Cette « alchimie financière » soutient une croissance industrielle rapide, tout en masquant l’ampleur de l’endettement public. En 1935, le réarmement devient la priorité absolue du cabinet, comme Hitler l’avait promis dès février 1933.

Indicateurs économiques et sociaux (1932-1936)19321933193419351936
Chômeurs (en millions)6,04,82,72,11,6
Revenu national (milliards de RM)45,246,552,759,164,9
Indice de la production industrielle53618096107
Dépenses militaires (milliards de RM)0,71,94,15,510,3

L’analyse des données montre une corrélation directe entre l’investissement militaire et la baisse spectaculaire du chômage, créant un climat de confiance dans la gestion économique du Führer.

Cette embellie économique favorise une « normalisation » de la dictature. Pour l’ouvrier moyen, la fin de l’angoisse du lendemain compense la perte des libertés syndicales. Bien que les salaires réels stagnent et que la qualité de l’alimentation commence à décliner en raison de la politique d’autarcie, la stabilité de l’emploi génère une loyauté profonde envers le régime. Les entreprises, de leur côté, voient leurs profits augmenter considérablement, consolidant l’alliance entre le patronat et le pouvoir nazi.

Kraft durch Freude : L’ingénierie sociale par le loisir

Le climat public de 1935 est indissociable de l’organisation Kraft durch Freude (KdF – La Force par la Joie), branche de la Deutsche Arbeitsfront (DAF). La KdF ne se contente pas d’organiser le temps libre ; elle vise à coloniser la sphère privée et à créer une nouvelle culture prolétarienne fidèle au régime. En rendant accessibles des activités autrefois réservées à la bourgeoisie — croisières, tennis, golf, voyages à l’étranger —, le régime prétend abolir les barrières de classe au profit de la Volksgemeinschaft (communauté du peuple).

En 1934, environ 2,3 millions de personnes bénéficient des vacances KdF ; ce chiffre s’élève à 10,3 millions en 1938. Berlin voit partir des trains spéciaux pour les Alpes ou la mer du Nord, tandis que la DAF commande des paquebots de croisière ultra-modernes comme le Wilhelm Gustloff. Ces navires, équipés de haut-parleurs diffusant la propagande nazie, sont des microcosmes de la société idéale que le régime souhaite construire : une société saine, disciplinée et dévouée à son chef.

L’un des projets les plus emblématiques de cette période est la construction de la station balnéaire géante de Prora, sur l’île de Rügen, conçue pour accueillir simultanément 20 000 vacanciers. Parallèlement, le lancement de la « KdF-Wagen » (future Volkswagen) cristallise les aspirations de consommation de la classe moyenne. Bien que la production soit détournée vers les besoins militaires avant que les premiers souscripteurs ne reçoivent leur voiture, le système de carnet d’épargne (5 RM par semaine) fonctionne comme un puissant outil d’adhésion psychologique au futur promis par le régime.

Coût des voyages subventionnés par la KdF (1935)DestinationDuréeCoût (RM)
Forêt de ThuringeMontagne1 semaine28
Côte de la Mer du NordMer1 semaine35
Lac de ConstanceFrontière suisse2 semaines65
Croisière en ItalieMéditerranée10 jours155

Avec un salaire hebdomadaire moyen de 30 RM, ces tarifs démontrent l’accessibilité réelle des loisirs pour une partie de la classe ouvrière, renforçant le sentiment de « progrès social » sous le nazisme.

Le Mythe du Führer et le mécanisme de la radicalisation cumulative

Le climat public des années 1935-1936 est dominé par ce que Ian Kershaw a théorisé comme le « Mythe du Führer ». Hitler est perçu non pas comme un politicien traditionnel, mais comme l’incarnation même de la nation, au-dessus des querelles partisanes et des échecs de la bureaucratie locale. Ce culte de la personnalité est alimenté par une série de succès perçus comme des victoires historiques contre l’humiliation du traité de Versailles.

La remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936 marque l’apogée de cette ferveur. En défiant les puissances occidentales sans déclencher de guerre, Hitler valide son image de génie visionnaire. Les rapports sur l’opinion indiquent que même les opposants de longue date commencent à se rallier, fascinés par l’audace et le succès du « chef ». C’est dans ce contexte que s’installe le principe du « travail vers le Führer » (dem Führer entgegenarbeiten) : les fonctionnaires et les citoyens ne se contentent plus d’obéir à des ordres, ils cherchent activement à interpréter les souhaits d’Hitler pour les mettre en œuvre, accélérant ainsi la radicalisation du régime par le bas.

Cependant, cette unité apparente masque une réalité plus sombre. Les lois de Nuremberg de septembre 1935 institutionnalisent l’antisémitisme et excluent les Juifs de la citoyenneté du Reich. Bien que certains cercles conservateurs aient pu exprimer des réserves sur la forme, le fond de cette législation est accepté par une population qui voit dans cette « séparation » un retour à l’ordre après les violences désordonnées des premiers mois de la dictature. L’antisémitisme devient un élément de la routine administrative, une forme de « mort civile » qui ne perturbe pas le confort des « Aryens » intégrés à la communauté nationale.

Berlin 1936 : La vitrine olympique et la mise en scène du monde

Les Jeux Olympiques de Berlin en août 1936 représentent l’exercice de relations publiques le plus sophistiqué du régime. Pour Berlin, c’est l’occasion de se présenter comme une métropole moderne, cosmopolite et accueillante. Sous les ordres de Goebbels, le régime opère un retrait temporaire de sa propagande raciale la plus virulente. Les panneaux antisémites sont retirés des routes principales, les journaux comme Der Stürmer disparaissent des kiosques, et une trêve est observée dans les persécutions religieuses.

Pour les visiteurs étrangers, le spectacle est éblouissant. Les infrastructures sportives, le nouveau stade olympique d’une capacité de 100 000 places, et l’ordre parfait qui règne dans la ville projettent l’image d’une Allemagne forte et unie. Le succès de l’athlète noir américain Jesse Owens, qui remporte quatre médailles d’or, devient une anecdote célèbre de ces jeux. Bien que Goebbels exprime son dégoût dans son journal intime (« Une honte pour les peuples blancs »), Owens lui-même témoignera avoir été accueilli chaleureusement par le public allemand, soulignant la complexité du climat public : un mélange d’enthousiasme sportif sincère et d’adhésion à un système qui, officiellement, le considérait comme inférieur.

Cette période est celle de la « séduction ». Le régime ne s’appuie pas encore prioritairement sur la terreur pour obtenir l’obéissance, mais sur le consentement. La Gestapo reste un appareil relativement restreint, car la dénonciation volontaire et l’autocensure suffisent à maintenir l’ordre. Le sentiment de « vivre une époque historique » et de participer à la reconstruction de la grandeur nationale occulte les signaux d’alarme d’une militarisation croissante et d’une exclusion radicale. »

Chapitre II : L’effondrement dans la terreur et la désintégration du consensus (1944)

« En 1944, l’Allemagne nazi est entrée dans une phase de décomposition terminale. Le climat public n’est plus celui de l’adhésion, mais celui d’une survie désespérée sous un régime qui a radicalisé ses méthodes de coercition pour empêcher l’effondrement du « front intérieur ». Berlin, autrefois vitrine du Troisième Reich, est devenue un champ de ruines où la population subit les assauts continus de l’aviation alliée et la pression d’une police politique devenue omniprésente.

La guerre totale et la vie sous les décombres berlinois

Après la défaite de Stalingrad et le discours de Goebbels sur la « guerre totale » en février 1943, le quotidien des Allemands se dégrade brutalement. En 1944, la guerre n’est plus un événement lointain dont on suit les succès à la radio ; elle est au cœur de la ville. Les bombardements stratégiques de la RAF et de l’USAAF transforment Berlin en un paysage apocalyptique.

Les témoignages de survivants décrivent une atmosphère saturée de poussière, d’odeurs de brûlé et de privations extrêmes. Les Berlinois passent leurs nuits dans des abris anti-aériens ou des bunkers géants comme celui de Humboldthain, une structure indestructible de cinq étages capable d’abriter des milliers de civils tout en servant de plateforme pour la DCA. La souffrance physique est doublée d’une angoisse psychologique permanente. Le phénomène des « serpents de feu » — le phosphore des bombes incendiaires coulant sur les façades — et les cris des personnes emprisonnées dans les caves deviennent des traumatismes durables pour la population.

Impact des raids aériens sur Berlin (Exemple 1944)Données estimées
Population sans abri à la suite d’un raid majeurJusqu’à 175 000 personnes
Nombre moyen de morts par raid lourd2 000 à 6 000
Surface urbaine détruite dans les centres-villes60% à 70%
Durée maximale d’une alerte continue2 heures

La vie se replie sur la survie élémentaire. Le moral civil, autrefois porté par les victoires éclair, s’effondre au profit d’une apathie teintée d’humour noir, illustré par des expressions comme « Windows ’99 » pour désigner les fenêtres scotchées contre le souffle des explosions.

Les rapports du SD et la crise de confiance envers l’élite

Les rapports secrets de sécurité du SD (Meldungen aus dem Reich) de 1944 révèlent une fracture béante entre le peuple et l’appareil du parti NSDAP. Si le « Mythe du Führer » conserve encore une certaine résilience par manque d’alternative, les « petits Hitler » locaux — Gauleiters et chefs de cellule — font l’objet d’un mépris généralisé. On leur reproche leur corruption, leur arrogance et leur capacité à se ménager des « portes dérobées » (Hintertüren) pour échapper aux privations de la guerre totale.

La population note avec amertume que les dirigeants du parti continuent de mener grand train, agrandissant leurs villas ou se construisant des abris privés somptueux alors que les civils s’entassent dans des caves insalubres. Cette perception d’injustice sociale mine le concept de Volksgemeinschaft. Les travailleurs recommencent à penser en termes de classes sociales, se sentant exploités par une élite politique qui « prêche l’eau mais boit du vin ».

La propagande de Goebbels, autrefois si efficace, perd de son crédit. Les Allemands apprennent à « lire entre les lignes » des communiqués officiels. Les retraites militaires, qualifiées de « mouvements de désengagement » (Absatzbewegungen) ou de « raccourcissements de front », sont immédiatement perçues pour ce qu’elles sont : des défaites. Pour obtenir des informations fiables, beaucoup se risquent à écouter les radios étrangères (BBC), malgré la menace de la peine de mort.

La connaissance de la Shoah et la complicité par le sang

Un aspect central du climat public de 1944 est le degré de pénétration de la réalité du génocide juif au sein de la population. Les recherches de Peter Longerich et les enquêtes de Johnson et Reuband indiquent que l’extermination n’était plus un secret d’État absolu, mais un « secret de polichinelle ». Environ un tiers de la population avait connaissance des massacres de masse à l’Est, que ce soit par le biais de lettres de soldats, de récits de permissionnaires ou de la simple observation de la disparition définitive des populations juives locales.

Cette connaissance produit un effet paradoxal sur le moral. Plutôt que de provoquer une révolte, elle lie le peuple au régime par une forme de complicité forcée. La propagande nazie exploite cette culpabilité diffuse en présentant la guerre comme un combat biologique pour la survie : si l’Allemagne perd, la « vengeance juive » sera impitoyable. Ce sentiment d’être « dans le même bateau » que les dirigeants criminels pousse une partie de la population à continuer le combat, non plus par conviction idéologique, mais par terreur des conséquences de la défaite. La Shoah devient ainsi un ciment négatif de la communauté nationale.

La radicalisation de la justice militaire et les Standgerichte

Face à l’érosion du moral et à la multiplication des désertions (environ 10,26 pour 1 000 hommes), le régime bascule dans une terreur intérieure sans précédent. L’année 1944 voit une explosion du nombre d’exécutions militaires. Alors que l’armée britannique n’exécute que quatre soldats pendant tout le conflit, la Wehrmacht en fusille ou pend entre 15 000 et 20 000.

Le symbole de cette dérive est la création des fliegende Standgerichte (cours martiales volantes). Ces tribunaux mobiles, autorisés par Hitler et souvent dirigés par des officiers sans formation juridique comme le général Rudolf Hübner, parcourent le Reich pour juger et exécuter sommairement les « lâches » et les « défaitistes ». À Berlin, des soldats et des civils sont pendus aux lampadaires avec des pancartes infamantes : « J’ai été pendu ici parce que j’ai douté de la victoire finale » ou « Je suis un déserteur ».

Cette terreur ne vise plus seulement les ennemis extérieurs ou raciaux, mais le cœur même de la société allemande. Le traumatisme de l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler accentue cette paranoïa. L’exécution de figures comme l’amiral Canaris ou le théologien Dietrich Bonhoeffer montre que personne n’est à l’abri. Le climat public est alors marqué par une « atomisation » : la peur du voisin, du collègue ou même de l’enfant endoctriné dans la Hitlerjugend brise les liens sociaux élémentaires.

LTI : L’agonie du langage et la dissonance finale

Victor Klemperer, dans son ouvrage Lingua Tertii Imperii (LTI), analyse comment le langage du régime s’est déshumanisé et bureaucratisé pour masquer l’horreur. En 1944, les termes comme « Endlösung » (solution finale), « Sonderbehandlung » (traitement spécial) ou « Evakuierung » (évacuation) font partie d’un lexique de l’occultation qui imprègne la conscience collective.

Le climat public est prisonnier de cette dissonance cognitive. On parle de « victoire finale » (Endsieg) alors que les troupes soviétiques approchent de la frontière du Reich. Ce décalage entre le discours officiel héroïque et la misère crue du quotidien crée une forme de schizophrénie sociale. Les individus continuent de remplir leurs fonctions administratives ou militaires avec une « méticulosité prussienne », non plus par foi, mais par inertie et par peur du châtiment immédiat. L’Allemagne de 1944 est une machine qui continue de tourner à vide, lancée sur une trajectoire d’autodestruction dont elle ne peut plus s’extraire.

Comparaison des climats publics (1935-36 vs 1944)1935-19361944
Moteur principal de l’adhésionSuccès économiques et prestige nationalPeur de l’ennemi et terreur policière
Relation au FührerAdulation charismatique (Mythe)Fidélité désespérée par manque d’issue
État des infrastructures urbainesProspérité, grands chantiers, Berlin olympiqueRuines, bunkers, incendies permanents
Perception du Parti (NSDAP)Instrument de renouveau socialÉlite corrompue et déconnectée
Connaissance de l’exclusion/ShoahLois de Nuremberg acceptées comme « ordre »« Secret de polichinelle » générant une peur du châtiment
Fonctionnement de la justiceRépression ciblée des opposants politiquesExécutions de masse au sein même de la population

La trajectoire entre ces deux pôles démontre comment le régime nazi a consommé son capital politique initial pour se transformer en un système de pure coercition, où la mort devient le seul horizon possible pour la communauté nationale.

En conclusion, le contraste entre le Berlin des Jeux Olympiques et celui de la guerre totale illustre l’échec fondamental du projet nazi. Si le régime a pu un temps séduire une population allemande avide d’ordre et de fierté, il l’a finalement entraînée dans une chute brutale où le « rêve » de 1935 s’est dissous dans le sang des exécutions sommaires et les cendres des villes bombardées. La transition du consensus par la prospérité à l’intégration négative par la peur constitue la véritable clé de compréhension de la résilience du Troisième Reich jusqu’à son effondrement final en 1945. »

« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée.  » (Le paradoxe de visibilité)

 « R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »

« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »

« Objectif:

Clarifier la situation

Faire l’inventaire des acteurs

Leur attribuer des caractéristiques

Concepts de l’analyse stratégique

A Enjeux

Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre

Pour une organisation

Aléas (machine en panne)

Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)

Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé

B Acteurs

Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème

À partir des enjeux, on les détermine.

Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes

Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif

Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)

Acteurs imprévus

Exemples: les commerçants

Atoutq / handicapq pour influer sur la situation

C Ressources mobilisables sont variées

Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)

Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)

Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)

Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)

Exemples

Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet

Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure

Automobilistes (acteurs sans ressources)

D Notion de Zones d’incertitudes

Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle

Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.

Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »

Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin

Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs

Diagramme de synthèse

Pour ou Contre le Projet

1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs

2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés

3 Ceux hésitants

Exemple

(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)

Stratégie d’Action rationnelle

Federer les mécontents(pétition)

Jouer la montre

Système d’action concrets :

Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.

Émergence de négociations

Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,

Pour chaque objectif, définir des sous objectifs

Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))

Bien réfléchir, Brainstorming

Exemples de plan d’action résultants

Sur les plans:

Administratif et juridique

Relations internes

Communications internes

Communication avec le partenaire

Actions à mettre en place à court terme, à long terme

Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?

À qui et comment la communiquer ou non?

Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique